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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:44:16 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) + Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents + originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques + +Author: Louis Dussieux + +Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. + + EXTRAITS + + DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS + + ORIGINAUX, + + AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES, + + PAR + + L. DUSSIEUX, + + PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR. + + TOME SECOND. + + PARIS, + + FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES, + + IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56. + + 1861. + + Tous droits réservés. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. + + + + +TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). + + + + LES GRANDS FAITS + DE + L'HISTOIRE DE FRANCE + RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS. + + + +ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE. + + +Le celtique fut la première langue parlée en deçà de la Loire, dans +cette portion de pays où se forma plus tard la _langue d'oil_, dont +l'un des dialectes, celui de l'île de France, est enfin devenu notre +langue française..... Après la conquête de la Gaule par César,..... +l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna +une administration et une organisation toutes romaines. Dès lors le +latin s'introduisit et se répandit insensiblement dans les Gaules pour +l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques, +civiles et militaires, la religion, le commerce, la littérature, le +théâtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se +servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le +joug de sa domination. Déjà, du vivant de Cicéron, ainsi qu'il nous +l'apprend lui-même, la Gaule était pleine de marchands romains; et il +ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participât. Mais +ce qui dut le plus puissamment contribuer à la propagation de la +langue latine, ce fut le besoin où se trouvèrent les Gaulois de +recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les +causes se plaidaient en latin, et une loi expresse défendait au +préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue +latine. + +L'empereur Claude, né à Lyon, élevé dans les Gaules, affectionna +toujours la province où il avait passé son enfance, et c'est à lui que +toutes les villes gauloises durent le droit de cité, qui rendait leurs +citoyens aptes à tous les emplois et à toutes les dignités de +l'empire. Ainsi l'ambition, l'intérêt, la nécessité des relations +journalières avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois à +se livrer à l'étude de la langue latine, surtout avec un protecteur +tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pût être citoyen romain si +l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec, +magistrat dans sa province, s'étant présenté devant lui et ne pouvant +s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste +des magistrats, mais il lui enleva jusqu'à son droit de citoyen. A +partir du règne de ce prince, la langue latine fit de tels progrès +dans les Gaules que, peu d'années après, Martial se félicitait d'être +lu à Vienne, même par les enfants. Déjà, dès le temps de Strabon, les +Gaulois n'étaient plus considérés comme des _Barbares_, attendu que la +plupart d'entre eux avaient adopté la langue et la manière de vivre +des Romains. + +Bientôt des écoles de grammaire et de rhétorique s'établirent de +toutes parts. Je dois citer parmi les plus célèbres celles de +Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trèves et de Reims. Ces écoles ne +tardèrent pas à obtenir une réputation telle que des empereurs même y +envoyèrent étudier leurs enfants. Crispe, fils aîné de Constantin, +ainsi que Gratien, firent leurs études à Trèves; Dalmace et +Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours +d'éloquence à Toulouse. De ces académies latines sortirent des +écrivains remarquables, dont purent se glorifier à la fois et la Gaule +qui les avait vus naître, et Rome dont ils enrichirent la littérature. +Tels furent Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Pétrone, Lactance, +Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Sévère. + +Les lieux où un peuple nombreux se réunissait pour assister aux +représentations de la scène étaient encore autant d'écoles où les +Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'œuvre +de la littérature latine. Partout s'élevèrent des théâtres, des +cirques, des amphithéâtres, dont quelques-uns, à moitié détruits, font +encore aujourd'hui l'objet de notre admiration. + +Enfin, l'établissement du christianisme contribua puissamment à +répandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopté comme +étant la langue littéraire dominante dans tout l'Occident; elle y +devint l'interprète naturel des nouvelles doctrines et un moyen +efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares +n'arrêta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrès +continuèrent même après la chute de leur empire, et Rome chrétienne +acheva par les prédications de la foi ce que Rome païenne avait +commencé par ses lois, par ses institutions, par la puissante +influence de sa littérature et de sa civilisation. + +Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se répandit +non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en +Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins, +dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point +quelques troupes romaines qui implantèrent le latin dans notre pays, +comme certains auteurs se le sont imaginé. Nous devons toutefois +reconnaître que l'incorporation des soldats gaulois dans les légions +romaines ne dut pas être, à cet effet, une des moins heureuses +combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de +semblables moyens que notre langue française se propage chaque jour de +plus en plus dans nos provinces méridionales, dans la Bretagne et dans +l'Alsace. + +Avant la fin du quatrième siècle, le latin était, surtout dans les +villes, la langue usuelle des hautes classes de la société, et des +femmes elles-mêmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers +entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Sévère avec +Claudia, sa sœur, et Bassule, sa belle-mère; c'est également en latin +que saint Jérôme correspondait avec deux dames gauloises, Hédébie et +Algasie. Ce même saint Jérôme nous donne à entendre que les Gaulois +surpassaient les Romains eux-mêmes dans leur propre langue par la +fécondité et le brillant du style. + +Le peuple, et particulièrement celui des campagnes, n'eut pas d'abord +le même intérêt que les classes supérieures à rechercher la +connaissance du latin; il lui était d'ailleurs fort difficile +d'apprendre une langue aussi différente de la sienne; pour lui, il n'y +avait ni maîtres, ni écoles de grammaire et de rhétorique. Ce ne fut +que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue +de Rome, qu'il s'avisa d'essayer à la bégayer, stimulé dans cette +entreprise par ce désir vaniteux qui pousse toujours les gens des +classes inférieures à vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus +d'eux; à ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur +intérêt, qui enfin se trouvait en jeu, par la nécessité de communiquer +journellement avec les puissants et les riches qui avaient laissé le +celtique dans un dédaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre +langue que celle qui convenait à un citoyen romain. + +Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui +pour le français les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de +nos provinces méridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus, +s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire..... +L'histoire vient à l'appui des inductions tirées de la nature des +circonstances. Dans la seconde moitié du deuxième siècle, saint Irénée +est forcé d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole +évangélique au peuple de Lyon. Dans le troisième, une druidesse, +voulant adresser à l'empereur Alexandre Sévère quelques paroles +prophétiques, en est réduite à s'exprimer en celtique, au risque de +voir sa prédiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur, +s'il ne se trouve auprès de lui quelque Gaulois pour la lui traduire. +Mais dès la fin du quatrième siècle, l'homme du peuple n'a plus besoin +d'interprète, il parle lui-même le latin, et ce qu'il en sait lui +suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style +fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul +précepteur, et chez lui l'attention a continuellement à lutter contre +les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Sévère, qui écrivait à +cette époque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez +humble condition, né dans le nord de la Gaule; cet homme, interrogé +sur les vertus de saint Martin, hésite à parler latin, de crainte que +son langage rustique ne blesse les oreilles délicates de ses +auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays où la langue latine était en +usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'était dans la Celtique et +dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nommé Posthumianus, +impatienté des hésitations du personnage, s'écrie avec humeur: +«Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint +Martin»[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui +parle le latin; mais comme, d'après son propre aveu, il l'estropie à +la façon des gens de la campagne, Posthumianus est porté à penser +qu'il s'expliquera plus aisément en se servant du celtique, qu'il juge +devoir être sa langue habituelle. Le même passage prouve qu'au +quatrième siècle le celtique était encore en usage dans certaines +contrées de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le témoignage de +Sulpice Sévère se trouve confirmé par ceux d'Ausone[2], de +Claudien[3], et de saint Jérôme[4]; ce dernier assure avoir trouvé +chez les Trévires à peu près la même langue que celle qui était parlée +parmi les Gaulois établis en Galatie. + + [1] _Sulpice Sévère_, dialogue 1er, chap. 26. + + [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p. + 123. + + [3] _Claudien_, épigr. De mulabus Gallicis; éd. Panckoucke, t. + II, p. 418. + + [4] _Saint Jérôme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem. + +Au cinquième siècle, nous retrouvons encore la vieille langue des +Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, là même, +elle est abandonnée par la haute classe de la société et réduite à +n'être plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de +conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont[5]. +Je suis loin de prétendre que le celtique eût disparu de toutes les +autres contrées de la Gaule, mais je pense qu'à cette époque il se +trouvait relégué dans les pays montagneux ou dans ceux qui étaient +éloignés des principaux centres de population et des grandes voies de +communication des Romains. + + [5] Dans cette lettre Sidoine félicite Ecdicius de ce que, grâce + à lui, l'aristocratie de l'Auvergne se débarrasse enfin de la + rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.) + +Tel était l'état du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts, +elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les +Wisigoths, à l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces +derniers, les seuls dont nous ayons à nous occuper, apportèrent une +troisième langue dans les provinces situées en deçà de la Loire. Cette +langue était le _tudesque_ ou _téotisque_, mots dérivés de _teut_, +_teod_, dénomination collective par laquelle se désignaient eux-mêmes +tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous +le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette +désignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux +idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est-à-dire au _francique_, usité +chez les Franks, et à l'_allémanique_, usité chez les Allémans. + +Avant de passer le Rhin, les Franks étaient une confédération de +diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin, +le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer à cette +époque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confédérées; mais +dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'être fondus dans trois +dialectes principaux, usités parmi les conquérants entre le Rhin et la +Loire. Au nord était le _ripuaire_, à l'ouest le _neustrien_, et à +l'est l'_ostrasien_. + +Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la +Germanie, dont ils n'étaient séparés que par le Rhin, et leur +population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques +qui passaient le fleuve pour venir s'associer à leur fortune. Dans +l'un et l'autre pays, le latin disparut entièrement comme langue +usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent été exterminés en grand +nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils +eussent été refoulés par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin +succéda le tudesque, qui, diversement modifié, s'est perpétué jusqu'à +nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les +descendants des Ripuaires et des Ostrasiens. + +Il n'en fut pas de même dans la Neustrie, ou du moins dans la plus +grande partie, celle qui s'étendait de la Scarpe à la Loire, et de la +Meuse à l'Océan. Les Franks Saliens qui s'établirent dans cette +contrée étaient les plus éloignés du Rhin, et n'avaient que peu de +relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre côté +du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mêlés aux populations +gallo-romaines, de beaucoup supérieures en nombre aussi bien qu'en +civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi +qu'il pût en coûter à l'orgueil et à l'insouciante rudesse des +vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances à +apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptèrent également la +religion et l'administration. Le poëte Fortunat, profitant sans doute +du privilége poétique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de +ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mêmes, et il +s'émerveille de l'éloquence qu'il lui suppose dans sa langue +maternelle[6]. Le même poëte attribue également à Chilpéric une +connaissance toute particulière de la langue latine[7]; mais Grégoire +de Tours se montre moins flatteur à son égard. Ce prince avait composé +un ouvrage en prose sur la Trinité et deux livres de poésie. L'évêque +historien condamne sa théologie comme hérétique et sa poésie comme +transgressant toutes les règles de la versification latine. «Ses +vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes +brèves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des +brèves»[8]. Si ce roi frank, malgré ses prétentions d'écrivain, ne fut +point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait être le +gros de la nation. Les Germains avaient conservé dans les Gaules +l'amour de la vie indépendante qu'ils menaient en Germanie; ils se +trouvaient mal à l'aise dans l'enceinte des villes, et préféraient le +séjour de la campagne. Ils construisirent à la façon germanique, et +principalement sur le bord des forêts, des espèces de hameau dont les +uns étaient nommés _fara_ et les autres étaient appelés _ham_. Avec de +telles habitations et une pareille manière de vivre, les Franks se +trouvèrent nécessairement dans un contact journalier et dans des +relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci +furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares, +bien moins amoureux d'études laborieuses et de culture intellectuelle +que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chère et de débauches de +toute sorte. Ils apprirent de pareils maîtres un latin mêlé de +celtique que, de leur côté, ils altérèrent encore davantage par +l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des +villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque +pureté, dédaignaient ce jargon né dans les campagnes, qu'ils +désignaient sous le nom de _langue rustique_. + + [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p. + 506. + + [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; même recueil, p. + 520. + + [8] Grég. de Tours, liv. VI, ch. 46. + +Cependant les Franks de la Neustrie conservèrent longtemps entre eux +l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les +armées, dans les assemblées où les vainqueurs décidaient du sort des +vaincus. Aussi cette langue fut-elle parlée non-seulement par Clovis +et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs. +Toutefois le tudesque disparut peu à peu de la Neustrie par la fusion +des Franks avec les Gallo-Romains. Les ténèbres qui couvrent +l'histoire de cette époque ne me permettent guère de préciser le temps +où cette fusion s'est opérée; cependant on peut conjecturer avec assez +de vraisemblance qu'elle était déjà fort avancée dès les commencements +du septième siècle. Elle se manifeste dans le siècle suivant par +l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers +représentaient l'élément germanique, les seconds représentaient +l'élément gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans +cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel, +l'emportèrent enfin. La Neustrie eut à subir une nouvelle invasion +germanique qui eut pour conséquence, quelques années après, +l'avénement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens. + +Charlemagne, le héros de la race carolingienne, avait appris plusieurs +langues étrangères, et parlait le latin avec facilité, ainsi que le +rapporte son historien Éginhard; mais le francique était sa langue +maternelle. Il eut toujours une prédilection toute particulière pour +le rude mais énergique idiome de ses pères, au point qu'il entreprit +de composer lui-même une grammaire francique. Il donna des noms +tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillît +soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes +poésies qui célébraient les exploits des guerriers germaniques dans +leur langue nationale. Le francique fut également la langue usuelle de +Louis le Débonnaire, bien qu'il parlât le latin avec autant de +facilité. Il ordonna de traduire les Évangiles en tudesque, et c'est +probablement à lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est +parvenue jusqu'à nous. + +Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, était, dans la Neustrie, +l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks; +il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu à +peu la langue générale de la nation. Son extension se trouva favorisée +par l'abandon complet où étaient tombées les études, et par +l'insouciance des esprits pour les chefs-d'œuvre déjà langue latine. +Le clergé lui-même contribua puissamment à le propager; car beaucoup +d'ecclésiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous +étaient obligés de s'en servir pour faire entendre leurs instructions +au peuple. Au commencement du septième siècle nous trouvons le latin +rustique employé à composer des chants populaires; il nous est même +parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui célébrait la victoire +remportée par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin était si bien +devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche +en bouche, et que les femmes s'en servaient pour exécuter des +danses[9]. + + [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS. + Ordinis S. Bened. sœculum II, p. 617. + + De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks, + Qui alla combattre la nation des Saxons, etc. + +La rime remplace la mesure; les solécismes sont nombreux; le latin +est transformé: + + De Chlothario est canere, rege Francorum, + Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum.... + + (L. D.) + +Dans l'origine, le latin rustique ne différait guère du latin +littéraire que par la violation de quelques règles grammaticales, par +quelques vices de prononciation, par le mélange d'un certain nombre de +mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altérations +plus profondes et plus radicales décomposèrent insensiblement ce latin +populaire, au point qu'au septième siècle il put être considéré comme +un nouvel idiome, entièrement distinct de l'ancienne langue latine à +laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appelée +_romane_, parce qu'elle était l'idiome propre des vaincus, à qui l'on +donnait le nom de Romains par opposition aux conquérants issus de _la +noble race des Franks_. + +La première mention de la langue romane que l'histoire nous ait +conservée remonte au milieu du septième siècle; elle nous a été +transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui +succéda à saint Éloi comme évêque de Noyon, honneur qu'il dut +principalement à la connaissance toute particulière qu'il avait de la +langue romane et de la langue tudesque. Il était, en effet, fort +important à cette époque qu'un évêque sût parler l'un et l'autre de +ces idiomes, afin de pouvoir lui-même instruire, dans leur propre +langue, les populations appartenant aux deux races différentes qui +occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard +le troisième concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs +ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce +double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abbé de +Corbie, qui vivait vers la fin du huitième siècle. Gérard, abbé de +Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: «S'il +employait la langue vulgaire, c'est-à-dire la romane, vous eussiez cru +qu'il n'en savait pas d'autre; si c'était le tudesque, son discours +avait plus d'éclat; mais dans aucune langue sa parole n'était aussi +facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.» + +Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du +huitième siècle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient à +cette époque dans le diocèse de Soissons[10]. + + [10] Après avoir récité les litanies, le chœur invoquait la + protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur + Charlemagne; à chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans + l'église, répondait: TU LO JUVA, _aide-le_. + +Le milieu du siècle suivant nous offre le premier monument important +de cette langue qui soit parvenu jusqu'à nous; c'est le serment que +Louis le Germanique fit à Charles le Chauve en 842. La langue du +dixième siècle nous est connue par une _cantilène_ en l'honneur de +sainte Eulalie, et celle du onzième, par les lois que Guillaume le +Conquérant donna aux Anglais, après avoir soumis leur pays[11]. Ce +n'est qu'à partir du douzième siècle que les productions littéraires +de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez +considérables. + + [11] Et par la chanson de Roland, de Théroulde. (L. D.) + +Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le +Germanique et Charles le Chauve haranguèrent leur armée, chacun dans +l'idiome particulier usité chez son peuple, Louis en tudesque, et +Charles en langue romane. Voilà donc un fils de Louis le Débonnaire, +c'est-à-dire un petit-fils de Charlemagne, obligé de parler la langue +des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la +position dans laquelle il se trouvait était bien différente de celle +de son père et de son aïeul. Ces deux princes commandant à la +Germanie, à la Gaule et à l'Italie, résidaient sur les bords du Rhin, +au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison +devait son élévation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils +habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait à ce que le +tudesque fût la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve, +réduit à la possession de la Neustrie, se trouva jeté au milieu de +populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui +avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter +la langue romane, la seule qui pût le mettre en rapport avec la nation +à laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle +être parlée par les rois qui lui succédèrent[13]. + + [12] Cette aversion était telle que la seule différence de + langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens + de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple, + petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du + Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes + gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon + l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de + s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils + commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et + finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si + bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J. + Guadet, t. I, p. 48.) + + [13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et + les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888), + que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds + Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor. + de France, t. VIII, p. 231). + +Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les +Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins +l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout +semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les +traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec +des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon, +ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine +inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les +princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles, +à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui +eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement +des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la +connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les +personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient +devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un +des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en +Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à +propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux +relations politiques[15]. + + [14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et + parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous + dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on + donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L. + D.) + + [15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom + Bouquet, VII, 488. + +On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis +d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au +synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient +réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes +qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues, +son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on +fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance +aux deux princes. + +Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome +des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé +d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le +premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi +complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui +d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que +lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les +princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la +cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui +connussent la langue romane[16]. + + [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D. + Bouquet, X, 286. + +Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives +que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations, +partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès +l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma +le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et +multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et +à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du +fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire +du royaume. + + [17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les + idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques. + (L. D.) + +Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût +voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue +d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu +diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de +bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte +que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à +reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de +provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces +devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le +pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se +piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on +parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte, +chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la +_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de +l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la +Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la +Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie +et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci +était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition +au picard, au normand, au bourguignon, etc. + + [18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue + d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On + pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi + appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se + servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le + midi. + +Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des +Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette +maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres +dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa +suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France +était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la +galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée +dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la +civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il +n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de +se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en +_français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité, +de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette +époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à +l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et +des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité +française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de +la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des +Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de +Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement +d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par +plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à +l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances +formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les +actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20]. + + [19] Romans ne histoire ne plaît + Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait. + + (_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.) + + [20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans + les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances + successives. + +Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle +prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci, +réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les +campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de +la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les +vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du +même tronc. + + [21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.) + + A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_, + t. 1, prolégomènes. + + Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son + excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions; + la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la + seconde en a obtenu un autre en 1858. + + + + +SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22]. + + +Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist +di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo +cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om +per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab +Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre +Karle in damno sit. + + Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du + peuple chrétien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera + savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frère Charles, et en + aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver + son frère, pourvu qu'il en fasse de même pour moi; et de Lothaire + je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volonté, soit au + préjudice de ce mien frère Charles. + + [22] Ce serment fut prononcé quand Charles le Chauve et Louis le + Germanique s'allièrent contre Lothaire, en 842. + + +SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE. + +Si Lodhwigs sagrament quæ son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois, +ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra +Lodhuwig nun li vi er. + + Si Louis conserve le serment qu'il jure à son frère Charles, et + si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne + puis l'en détourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en + détourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai. + + + + +CANTILÈNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23]. + + + Buona pulcella fut Eulalia, + Bel avret corps, bellezour anima. + Voldrent la veintre li Deo inimi, + Voldrent la faire diavle servir. + Elle n'out eskoltet les mals conseillers, + Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel, + Ne por or, ned argent, ne paramenz, + Por manatce regiel ne preiemen; + Ne ule cose non la pouret oncque pleier. + La polle sempre non amast lo Deo menestier; + E por o fut presente de Maximiien, + Chi rex eret a cels dis sovre pagiens. + El li enortet dont lei nonque chielt, + Qued elle fuiet lo nom christien. + Ell' ent adunet lo suon element, + Melz sostendreiet les empedementz, + Qu'elle perdesse sa virginitet. + Por o s' furet morte a grand honestet. + Enz en l'fou la getterent com arde tost. + Elle colpes non avret, por o no s' coist. + A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens; + Ad une spede li roveret tolir lo chief. + La domnizelle celle kose non contredist; + Volt lo seule lazsier si ruovet Krist. + In figure de colomb volat a ciel. + Tuit oram que por nos degnet preier + Qued avuisset de nos Christus mercit + Post la mort, et a lui nos laist venir, + Par souue clementia. + + +_Traduction littérale._ + + Eulalie[24] fut une bonne jeune fille, + Beau corps avait, plus belle âme. + Veulent la vaincre les ennemis de Dieu, + Veulent la faire servir le diable. + Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (_qui lui disaient_) + Qu'elle reniât Dieu qui demeure là-haut au ciel, + Ni pour or, ni argent, ni parures, + Par menaces royales, ni prières; + Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer. + Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu; + Et pour cela fut présentée à Maximien, + Qui était roi, à ces jours, sur les païens. + Il l'exhorte à ce dont elle ne se soucie jamais, + Qu'elle fuie le nom chrétien. + Avant qu'elle abandonne le sien élément (_principe_), + Mieux soutiendrait les tortures, + Qu'elle perdit sa virginité. + Pour cela elle est morte à grand honneur. + Dedans le feu la jetèrent, afin qu'elle brûlât vite. + Elle n'avait pas de péchés, pour cela elle ne cuit (_brûla_) pas. + A cela ne se voulut fier le roi païen; + Avec une épée il ordonna de lui enlever la tête. + La demoiselle cette chose ne contredit; + Veut le siècle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne. + En forme de colombe vole au ciel. + Tous nous prions que pour nous elle daigne prier + Qu'ait merci (_pitié_) de nous le Christ + Après la mort, et à lui nous laisse venir + Par sa clémence. + + [23] C'est la plus ancienne pièce de vers en langue d'oil que + l'on connaisse. Elle est du dixième siècle. + + [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrisée à + Barcelone au troisième siècle, par les ordres du gouverneur + Dacien. + + + + +LA RELIGION D'ODIN + +(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_). + + +La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science +moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et +sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour +cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé +amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun +doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des +mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette +mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par +l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie +instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les +événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte +d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone. +Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun +système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en +recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans +lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par +l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des +fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les +croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du +vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il +faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée +initiative des instituteurs de la religion. + +L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne +possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide +principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose +que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la +grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en +juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour +nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés, +le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal +du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge. + + [25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque + ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants + scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande, + par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de + poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus + importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au + commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie + et de science poétique divisé en trois parties: les légendes + (commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le + vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave. + +Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le +premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans +l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel), +Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan), +Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); +Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui +qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker +(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? +Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours; +il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes. +Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a +fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit +vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous: +tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais +les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.» + +Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il +nous donne en un instant du principe suprême de la religion +Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et +celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux, +l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle +Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme +dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il +s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus +qu'à l'heure de la consommation du monde. + +Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême +tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont +restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première +chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les +Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans +lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région +distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes +passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les +autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la +chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est +nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer, +l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la +combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait +sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le +langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des +causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le +voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de +bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble +abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de +l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la +création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce +sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la +religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de +cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus +particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin +d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet +spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus +étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le +début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous +ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de +Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite +de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens; +ce qui explique son obscurité. + +«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent +silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de +Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur. +Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis +instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut: +il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne +se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur. +Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point. +Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les +tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le +soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles +devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force: +Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et +considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la +lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir, +afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants +et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là +ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés +de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils +n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer +la raison, Lodur le sang et la beauté.» + +Voilà avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui +porte le cachet de la poésie sacerdotale, le récit de l'enfantement du +monde. Les mots, dans ces vers mystérieux, ne sont pour ainsi dire que +les éclairs par lesquels les idées ensevelies dans la nuageuse +profondeur trahissent leur présence. Les fables recueillies par +Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement +plus explicites, et nous permettront de pénétrer plus avant dans le +détail de ces mythes. «Gangler demande où habitait le géant Ymer, et +quelle était sa nourriture; Har lui répond: «Après que le souffle qui +venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut formé +des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre +fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer. +La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de +sel et de gelée. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en +sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tête; le troisième, un +homme entier, qui était doué de beauté, de force et de puissance. On +le nomma Bure; c'est le père de Bore qui épousa Byzla, fille du géant +Baldorn. De ce mariage sont nés trois fils, Odin, Vili et Vé. Et c'est +notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frères le ciel et la terre, +que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de +tous les dieux.» Gangler demande si les deux races vivaient entre +elles avec amitié. Har répond: «Bien au contraire; les fils de Bore +tuèrent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les +géants y furent noyés à l'exception d'un seul nommé Bergelmer, qui se +sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conservée la race +des puissances de la Gelée.» Gangler demande: «Que firent alors les +fils de Bore que vous nommez les dieux?» Har répond: «Ce n'est pas une +petite chose à dire. Ils traînèrent le corps de Ymer au milieu de +l'abîme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formées de +son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant +fait le ciel de son crâne, ils le posèrent sur la terre. Après cela +ils allèrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placèrent +dans l'abîme, afin qu'ils éclairassent la terre. De là les jours +furent distingués et les années comptées.» Gangler s'écrie: «Voilà +certainement de grandes œuvres et une vaste entreprise!» Har +continue, et dit: «La terre est ronde, et autour d'elle est placée la +profonde mer. Les rivages ont été donnés aux géants, et sont leur +demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace également +éloigné de tous côtés de la mer, les Dieux ont bâti un rempart contre +les géants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nommé cette enceinte, +Midgard.» «Mais, dit Gangler, d'où viennent les hommes qui habitent à +présent le monde? Har répond: «Les fils de Bore, se promenant un jour +sur le rivage, trouvèrent deux morceaux de bois flottant. Ils les +prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna +l'âme et la vie; le second, la raison; le troisième, l'ouïe, la vue, +la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la +femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, à qui une +demeure a été donnée près de Midgard. Les fils de Bore bâtirent +ensuite dans le milieu la ville d'Asgard où demeurent les dieux et +leurs familles. C'est là qu'est situé le palais d'Odin, nommé la +terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trône sublime, il +découvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout +ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage +est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appelé le +père universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle +Asa-Thor, son premier né. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est +pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.» + +Il me semble que l'on ne peut guère douter qu'Ymer ne représente dans +cette fable les forces désordonnées du chaos, _rudis indigestaque +moles_. La vache produite par le souffle de l'éternel Midi est le +principe de la fécondité qui, tout en nourrissant le chaos, fait +naître le principe créateur désigné sous le nom de Bore. De l'union de +ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblème de la matière, +sort enfin la trinité scandinave, Odin, Vili et Vé. Et remarquons ici +comme un point de la plus haute importance le trait décisif, confirmé +par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinité, à +l'endroit de la création du genre humain: c'est la première personne +ou Odin qui confère l'âme, la seconde qui confère la raison, la +troisième qui confère la forme et l'existence du corps. A cette +trinité appartient le gouvernement immédiat du ciel et de la terre. +Près de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la +mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des +géants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel +Odin et ses frères demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du +monde. Les géants sont repoussés aux confins de la terre habitable; un +rempart est élevé contre leurs efforts destructeurs; le genre humain +prend naissance. + +On ne s'attend point que nous entrions ici dans le détail de la +généalogie et des attributs de toutes les divinités du ciel +scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinités +principales. + +Ce sont des personnifications analogues à celles que l'on rencontre +dans toutes les mythologies. Thor, le premier né d'Odin, est le dieu +de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bonté et de la +miséricorde; Brage préside à l'éloquence; Tyr à la prudence militaire; +Hoder à la richesse; Niord, de la race des géants, mais élevé dès son +enfance chez Odin, est le maître de la mer; de lui sont nés Frey, le +dieu de la pluie, et Freya, déesse de l'amour, bien différente de +Frigga, épouse d'Odin et déesse de la terre, la _herta_ germanique. +Les autres déesses sont Saga, l'histoire; Eyra, la médecine; Géfyone, +la chasteté; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi, +spécialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin, +nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les +combats pour choisir les héros et les amener à sa table: ce sont elles +qui président aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais génies, +nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du +Nord et le père des principes qui doivent finir par triompher du +monde: Héla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard, +qui enserre le monde, et qui est peut-être la corruption. «Loki, dit +l'Edda, est appelé le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude, +l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du géant Farbante et +de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit méchant, +léger, infidèle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et +de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et +plusieurs autres fils. Il a eu de la géante Angerbode trois autres +enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de +Midgard; le troisième la Mort.»--La lutte continuelle des dieux et de +Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur +lequel l'inépuisable imagination des Skaldes s'est le plus exercée. De +toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui +nous représente Balder, le dieu de la charité et de la miséricorde, +tué par mégarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle +Hothur. Loki, malgré ses subterfuges finit par être vaincu et +enchaîné dans une caverne d'où il ne sortira qu'au dernier jour. Au +surplus toutes ces fables, excepté peut-être cette dernière, sont +évidemment postérieures à l'époque primitive de la théologie, et le +caprice des poëtes y a eu bien plus de part que la métaphysique. + +Enfin le dernier jour arrive. L'équilibre qui subsistait dans la +création entre les principes contraires est rompu. Le dieu supérieur +lui-même, comme dans la théologie orientale, rentre en scène pour +prêter main-forte à la destruction. Les principes secondaires sont +tués les uns par les autres. Tout s'anéantit, mais bientôt aussi tout +renaît sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sæclorum nascitur +ordo._ D'effroyables désordres qui se manifestent sur la terre où +l'harmonie des sociétés et celle de la nature commencent à se +troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et après +la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la +création se dissipent dans les flammes envoyées du midi par Surtur (le +Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une idée plus précise de +cette grande et sublime prophétie, nous citerons en les traduisant +littéralement, d'après le latin de Résénius, les propres paroles de la +Volu-Spa: + +«Au delà de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperçois le +crépuscule des Dieux. + +«Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes sont rompues; +Fréco se précipite. Les frères combattent et se tuent les uns les +autres; on crache sur la parenté. Il fait dur dans le monde: grands +adultères: âge de décadence: âge d'épée: les boucliers se brisent: âge +de tempête, âge de férocité. Jusqu'à ce que le monde soit détruit, +aucun homme n'épargnera un autre homme. + +«Les fils de Mimir (les flots de l'Océan) jouent entre eux. Les +rameaux s'enflamment. Heimdall sonne à grand bruit dans sa trompe. +Odin consulte la tête de Mimir. L'arbre antique résonne. Les géants +sont délivrés. Le frêne d'Igdrasil (le symbole du monde) frémit +d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes +sont rompues; Fréco se précipite. + +«Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le +monde des géants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les +nains gémissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir) +vient du Midi avec son glaive; l'épée est éblouissante comme le +soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont épouvantés; les hommes +foulent le chemin de Héla (de la mort); le ciel se fend. + +«Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose à +Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils +d'Odin, prêt à combattre l'animal funèbre, de sa main étendue le +frappe au cœur de son épée, vengeant ainsi la mort de son père. Il +s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le +serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonné par le +funeste serpent. + +«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes +étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice; +la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre +de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.» + +Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création +recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création +antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont +laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place. +Écoutons encore la Vola. + +«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement +couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et +au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les +montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et +conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes +d'Odin. + +«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs +produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder +revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin. +Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or, +plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font +leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien +suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale +particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce +peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les +Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de +reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel +de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite, +est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le +palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le +champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses +de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux +trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du +Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au +mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir, +aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une +seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur +le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la +plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin +d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons +dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se +peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons +combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie: + +«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de +ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons +annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le +roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant +de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère +et terrible!--Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des +plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui +habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de +bière dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux +s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier +conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de +quitter sa lance un instant!» + +Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour +avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire +funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On +conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer +d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main +d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un +sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de +sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités +du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque +éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes +du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du +destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient +pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard +était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces +mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint +de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était +pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le +rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs +frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur +crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà +quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du +vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la +fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait +manquer d'être ainsi. + +On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la +guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort. +L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter +la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien. +Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de +l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne +connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose +publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des +premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit +Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière +si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une +fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien +plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de +peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le +secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à +une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur +ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de +toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se +précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort, +et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements +pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute +que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire +romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque +puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises +en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du +Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait +superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement, +par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire +romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la +politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les +victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes +immortelles. + +Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y +insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la +_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne +pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort +à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers +scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de +Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale +de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis +malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à +avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la +même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se +contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il +pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier +qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il +pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien +les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût +sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua: +«Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une +vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue: +«Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable. +Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu +pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à +Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand +la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma +main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un +signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse +tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce +différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième +pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile, +dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je +cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même +quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune +homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce +qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec +noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu +mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes +ces réponses sont admirables. + +On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y +avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que +les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller +quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se +frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin +lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de +sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il +généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne +escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient +terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce +qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En +Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là +qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et +malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient +de là pour aller chez Odin.» + +Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves, +j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en +harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en +quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si +agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir, +comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans +les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu +excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On +immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa +chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On +baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le +peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne +reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs +sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut +brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon +le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire, +offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis +le pied dans la morale, elle y renverse tout. + +Les lâches n'étaient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim, +On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce +point, tous les autres morts qui s'étaient rendus coupables envers la +société durant leur vie: les parjures qui détruisent le principe de la +confiance entre les hommes; les adultères qui y détruisent celui du +mariage; les assassins qui détruisent celui de la paix entre les +enfants de la même patrie. Mais le domaine de la criminalité ne +s'étendait point au delà de ces bornes. La dureté de cœur et +l'horrible férocité ne poussaient pas plus vers l'enfer que le +dévouement et la mansuétude n'élevaient vers le ciel. N'était-ce pas +chez les Scandinaves qu'avait été inventé ce dogme étrange, et dont on +chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de +la miséricorde, tué par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la +force brutale, entraîné, malgré les efforts impuissants d'Odin et de +Frigga, dans la profondeur des enfers, et destiné à renaître un jour +pour établir sur la terre renouvelée son éclatant royaume? + +Quelle éloquente prophétie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se +serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole +de l'impitoyable morale du présent! Ni charité, ni humanité, ni +merci; la miséricorde avait disparu même du sein des Dieux! Nations +terribles, sans avoir besoin de connaître les secrets de votre +histoire, j'assignerais volontiers l'époque à laquelle ce Balder a +quitté votre Olympe pour s'éclipser dans l'obscurité des enfers. +N'est-ce point à celle où Dieu, voulant façonner de longue main contre +Rome un glaive bien trempé, enleva votre germe à la terre d'Asie pour +l'endurcir et l'adapter à l'exécution de ses sanglants décrets, en le +développant par une éducation sévère dans les contrées inhospitalières +du Nord? On vit, à l'heure du jugement, ce que valait ce glaive, +fabriqué parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes +tiédeurs que le souffle de la charité met dans l'âme des hommes, +aiguisé par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau où vous +aviez fait descendre le dieu de la pitié. Mais dans ce même temps, au +midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous préparait aussi la +résurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom +de Christ, votre mission achevée, alors qu'il conviendrait à ses plans +d'arrêter le torrent de vos colères, et de vous appeler à de nouveaux +services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la +résurrection de Balder; et quel trait de lumière fait tomber sur la +moralité du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire! + + J. REYNAUD, _Encyclopédie nouvelle_, article _Scandinaves_. + + + + +CHANT DE MORT DE LODBROG[26]. + +865. + + +Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore, +j'allais vers l'Orient apprêter aux loups un repas sanglant, et dans +ce grand combat où j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de +Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à Yfa, où nos lances +entamèrent les cuirasses, où nos épées rompirent les boucliers. + + [26] Pirate Northman pris et mis à mort par Ælla, roi de + Northumberland. + +Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai vu des centaines +d'hommes couchés sur le sable, près d'un promontoire anglais; une +rosée de sang dégouttait des épées; les flèches sifflaient en allant +chercher les casques: c'était pour moi un plaisir égal à celui de +tenir une belle fille à mes côtés sur le même siége. + +Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'abattis ce jeune homme, +si fier de sa chevelure, qui dès le matin poursuivait les jeunes +filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un +homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est +jamais blessé mène une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque +l'homme ou lui résiste au jeu des combats. + +Nous avons frappé de nos épées. Maintenant j'éprouve que les hommes +sont esclaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui +président à leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dût me +venir de cet Ælla, quand je poussais mes planches si loin à travers +les flots et donnais de tels festins aux bêtes carnassières. Mais je +suis plein de joie en songeant qu'une place m'est réservée dans les +salles d'Odin, et que là bientôt, assis au grand banquet, nous boirons +la bière dans de larges crânes. + +Nous avons frappé de nos épées. Si les fils d'Asslanga[27] savaient +les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que des serpents venimeux +m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et +voudraient courir au combat; car la mère que je leur laisse leur a +donné des cœurs vaillants. Une vipère m'ouvre la poitrine et pénètre +jusqu'à mon cœur; je suis vaincu; mais bientôt, j'espère, la lance +d'un de mes fils traversera les flancs d'Ælla. + + [27] Asslanga était la femme de Lodbrog. + +Nous avons frappé de nos épées dans cinquante et un combats. Je doute +qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Dès ma +jeunesse j'ai versé le sang et désiré une pareille fin. Envoyées vers +moi par Odin, les déesses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis +aux premières places, boire la bière avec les Dieux. Les heures de ma +vie s'écoulent mais c'est en riant que je mourrai[28]. + + [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conquête de l'Angleterre par + les Normands, t. I, p. 112, d'après _Mallet_, Hist. du Danemark. + + + + +FRAGMENT DU POÈME D'ABBON, LE SIÉGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS. + +(_Siége de la tour du Châtelet_). + +885. + + +Établie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche +royaume des Franks, Lutèce, tu t'es proclamée toi-même la grande +ville, en disant: Je suis la cité qui, comme une reine, brille +au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par +un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un œil d'envie sur +les richesses des Franks te redoute; une île charmante te possède; le +fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses +douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à +gauche; des deux côtés de ces ponts, et au delà du fleuve, des tours +protectrices te gardent. Dis-le donc toi-même, superbe cité, de +quelles funérailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie +de Pluton, dans le temps où le pontife du Seigneur, le grand et cher +Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton église!...... + +Des libations de ton sang furent répandues par ces barbares montés sur +sept cents vaisseaux à voiles et d'autres plus petits navires, +tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire +les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en était tellement +rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces bâtiments dans un +espace de plus de deux lieues; on cherchait avec étonnement dans quel +antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chêne, +l'orme et l'aune humide couvraient entièrement sa surface. + +Le lendemain du jour où ces vaisseaux touchèrent le pied de la ville, +l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi, +roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait à ses +compagnons. Fléchissant la tête devant le pontife, il lui parla en ces +termes: «Gozlin, prends pitié de toi-même et de ton troupeau; si tu ne +veux périr, prête, nous t'en conjurons, une oreille favorable à nos +paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cité; +nous ne toucherons nullement à ta ville; nous nous efforcerons de +conserver à toi et à Eudes tous vos biens.» A cet Eudes, comte +respecté, roi futur, et qui bientôt allait devenir le père du royaume, +était remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur +répond à Sigefroi par ces paroles, où respire la plus entière +fidélité: «Cette cité nous a été confiée par l'empereur Charles, qui, +après Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient +sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confiée, non +pour qu'elle causât la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvât +et lui assurât une inaltérable tranquillité; que si par hasard la +défense de ces murs eût été commise à ta foi, comme ils l'ont été à la +mienne, ferais-tu ce que tu prétends juste de t'accorder, et +qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tête, répliqua +Sigefroi, soit condamnée à périr sous le glaive et à servir enfin de +pâture aux chiens! Cependant si tu ne cèdes à nos prières, nos camps +lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonnés dès que le +soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te +livreront à toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront +chaque année.» + +Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore +se dissipe que ce chef les entraîne au combat. Tous se jettent hors de +leurs navires, courent vers la tour[29], l'ébranlent violemment par +leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une +grêle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se +précipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et +s'empressent de porter secours à la tour. Ici brillent par leur valeur +le comte Eudes, son frère Robert, et le comte Ragenaire; là se fait +remarquer le vaillant abbé Ebble, neveu de l'évêque. Le prélat est +légèrement atteint d'une flèche aiguë; Frédéric, guerrier à son +service, dans la fleur de l'âge, est frappé du glaive; le jeune soldat +périt; le vieillard, au contraire, guéri de la main de Dieu, revient à +la santé. Beaucoup des nôtres voient alors leur dernier jour; mais +eux, de leur côté, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se +retirent enfin, emportant une foule de Danois à qui reste à peine un +souffle de vie....... La tour ne présentait plus rien de sa forme +primitive et complète; il ne lui restait que des fondements bien +construits et des créneaux assez bas; mais, pendant la nuit même qui +suivit le combat, cette tour, revêtue dans toute sa circonférence de +fortes planches, s'éleva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle +en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire posée +sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en même temps et +de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidèles d'horribles et cruels +combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut +des airs, les frondes et les pierriers déchirants mêlent leurs coups +aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des +pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font +gémir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut, +c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'épouvante; les +citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent à venir +tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrétiens combattent +et s'efforcent de résister par la force des armes. Parmi nos +guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer: +l'un est comte, l'autre abbé. Le premier, le victorieux Eudes, qui +jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et +rappelle leurs forces épuisées; sans cesse il parcourt la tour et +écrase les ennemis. Ceux-ci tâchent de couper le mur à l'aide de la +sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mêlées ensemble; +elles coulent en torrents d'un feu liquide, dévorent, brûlent et +enlèvent les cheveux de la tête des Danois, en tuent plusieurs et en +forcent d'autres à chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les +nôtres alors s'écrient tout d'une voix: «Malheureux brûlés, courez +vers les flots de la Seine; tâchez qu'ils vous fassent repousser une +autre chevelure mieux peignée.» Le vaillant Eudes extermina un grand +nombre de ces barbares. + + [29] Sans doute la tour du Grand-Châtelet, construction romaine. + +Mais le second de ces braves, quel était-il? C'était l'abbé Ebble, le +compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce +sept Danois à la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter à la +cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer +au milieu d'eux, nul même ne les approche et n'est à leur côté; tous +les autres cependant méprisent la mort et se conduisent vaillamment. +Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les +braves fidèles étaient à peine forts de deux cents hommes, et les +ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en +comptait quarante mille, renouvelant les uns après les autres leurs +attaques sur la tour..... + + + ABBON, _Siége de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot. + + Abbon, témoin oculaire du siége de Paris, était moine de l'abbaye + de Saint-Germain des Prés. Son poëme est une histoire fort exacte + de ce siége mémorable; il le rédigea entre les années 896 et 898 + et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M. + Guizot.) + + + + +LA FÉODALITÉ. + +_La justice et le fief.--Exposé historique de la justice +seigneuriale._ + + +_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions +romaines._--Les feudistes sont fort divisés d'opinion sur l'origine +des institutions seigneuriales; les uns les rattachent à la +législation romaine, les autres les font découler des usages +introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont +considéré que les droits de justice; les seconds se sont préoccupés du +régime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction +qui sépare ces deux espèces d'institutions. On reconnaîtra par ce qui +va suivre que si l'organisation féodale doit la naissance à des +événements et à des besoins nés de la conquête et postérieurs à +l'établissement de la domination des peuples germains, d'un autre côté +l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est +toute romaine. + + [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de + juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre + garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms. + +_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits: +census, reditus._ Après une résistance longue et opiniâtre à la +puissance et à l'habileté des généraux de Rome, la Gaule avait été +subjuguée, réduite à l'état de pays conquis et soumise à +l'organisation provinciale, qui n'était elle-même que la conquête +exploitée, réglée et systématisée. Cet état de choses a duré près de +cinq siècles, et, pendant cette époque d'oppression et de spoliation +régulière, le peuple vaincu n'a pas cessé de manifester, par ses +révoltes, ses plaintes et sa haine contre ses maîtres, l'existence +d'un joug étranger pesant sur sa tête. Vainement honoré du nom de +citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les +théories légales qui concernaient la propriété provinciale sont +profondément empreintes du caractère de sujétion et d'infériorité. + +Le système auquel la propriété du sol fut soumise n'est pas nettement +déterminé dans les lois qui le régissaient. Nous savons cependant que +le territoire de la Gaule était divisé en deux portions, dont les +éléments étaient épars et dont nous ne connaissons pas exactement la +topographie. L'une de ces portions était plus particulièrement +appropriée au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales; +l'autre était laissée à la propriété privée; les terres de cette +dernière espèce se nommaient _agri_, _prædia_ (champs), et leurs +propriétaires _possessores_ (possesseurs). + +Quel que fût le principe du droit attribué à ces derniers, soit qu'on +les considérât comme de simples fermiers de la République, soit que +l'énormité des redevances ait fait supposer ce caractère à la +propriété qui leur était laissée, toujours est-il certain que les +produits de la terre étaient divisés en deux parts: l'une dévolue au +trésor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens), +l'autre appartenant au possesseur et nommée _reditus_ (revenu, rente). + +La double redevance imposée aux produits de la culture était +naturellement exigée du cultivateur, qui en était le premier +détenteur; celui-ci, sous le nom général de _colon_, avait aussi sur +le sol un droit mal défini et qu'il nous est difficile d'apprécier; ce +n'était pas précisément la propriété, mais assurément c'était un des +éléments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au +_possesseur_. Les conditions des colons étaient d'ailleurs variées, et +leurs espèces fort diverses. + +_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des +redevances était confiée à une foule d'officiers publics nommés +_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs), +_procuratores_ (procureurs), tous ayant en même temps quelque part à +l'administration générale de la province, et même à celle de la +justice; ces officiers étaient désignés sous la dénomination générique +de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait +_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances +qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justiciæ_ (justices). + +Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte +au trésor; cependant les obligations des cultivateurs étaient telles +qu'elles ne pouvaient pas toutes être versées dans une caisse. De ce +nombre étaient une multitude de services corporels, ou de fournitures +de travaux, d'entretien, de réparations, de transports et autres de +cette nature, qui ne devaient être employés que pour le service +public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait à son usage, et +dont il n'avait point de compte à rendre. + +L'administration des officiers chargés du recouvrement des +contributions était, en conséquence, une source de déplorables abus; +les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les +réprimer, et qui servent aujourd'hui à nous en révéler l'existence. +Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait été qu'une +odieuse déprédation. Depuis Cicéron jusqu'aux Pères de l'Église, tous +les écrivains tiennent à cet égard le même langage. La perception des +redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une +occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude +d'obligations dans leur intérêt privé. C'est dans le tableau de leur +administration qu'on reconnaît clairement le caractère de la +domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que +l'exploitation de la conquête et la spoliation successive des peuples +vaincus. + +Aussi l'histoire de ces temps désastreux, qui pendant tant d'années +ont pesé sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long récit de +luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur +force au service de leur avidité, pour arracher au pouvoir des +fonctions qui leur permettront le pillage à l'aide des lois et de +l'autorité. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des +ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places +auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impôt se trouve +attachée. + +_Premiers effets de la conquête barbare; continuation des judices +(justiciers); de la part royale._--Avant l'avénement des rois de race +germaine, l'administration romaine était depuis longtemps livrée aux +mains des barbares; l'Italie n'était plus seule à fournir les +exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux étaient possesseurs +dans les lieux mêmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action +fiscale était bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce +sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforçant d'empêcher +les _judices_ (justiciers) d'appliquer à la culture de leurs terres, à +la construction de leurs édifices, au transport et à la vente de leurs +denrées, les redevances et les obligations établies dans l'intérêt +public. + +Aussi, lorsque le pouvoir suprême tomba aux mains des rois franks, ce +fut à peine si les populations s'en aperçurent. Les excès des +gouverneurs étaient portés aux dernières limites de la tyrannie. Les +supplices les plus atroces étaient devenus les moyens légaux et +accoutumés de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les +Barbares étaient les dernières ressources auxquelles les +_possesseurs_ s'efforçaient d'avoir recours, et les lois non moins que +les préposés du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre +obstacle. + +Au surplus, rien ne fut changé dans l'administration publique; les +officiers reçurent les mêmes noms et les mêmes fonctions; les +_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers) +continuèrent à se répandre sur le territoire et à poursuivre les +habitants de leurs exactions. + +Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Théodose et ses +successeurs, la législation qui régit le sol et ses produits en divisa +les bénéfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du +peuple romain, perçue depuis par les empereurs, et conservant la +dénomination de _census_ (cens), _fonctiones publicæ_ (revenus +publics); l'autre, désignée sous le nom de _reditus_ (rente), +appartenant à la propriété privée. La première livrée à l'exploitation +des officiers publics, l'autre souvent violée et anéantie par +l'avidité fiscale, au profit de ces mêmes officiers. + +Dans ce système, il existait deux sortes de biens ou deux éléments de +richesse. La première[31] se rattachait au droit de conquête, au droit +du plus fort, c'était le _præmium belli_ (la récompense de la guerre). +La seconde[32] était le bénéfice de la possession du sol. Ces deux +espèces de fortune existaient simultanément, bien distinctes, +profondément séparées par une législation essentiellement +systématique, et plus encore par une habitude de cinq siècles, +énergiquement introduite dans les idées du droit et de son exercice. + + [31] Les revenus publics. + + [32] La rente. + +Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent +le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'était +la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-être aussi la +plus voisine de leurs idées qui ne comportaient que la propriété +mobilière. C'était aussi celle dont l'appropriation était la plus +aisée. Son propriétaire légal, le fisc romain, était détruit; c'était +le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des +vainqueurs entraînait naturellement avec lui la disposition de tout ce +qui lui appartenait. + +D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en +servant dans l'armée romaine, soit par leur contact avec les officiers +de cette armée, quel devait être l'objet de leur ambition et quels +bénéfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes, +d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers). + +Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette +espèce que consista la part de la conquête et les lots de butin que se +firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attribuèrent à leurs +principaux inférieurs. + +L'attribution des fonctions était une véritable dévolution de produits +et de bénéfices matériels; outre les abus au moyen desquels les +fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des +redevances qu'ils étaient chargés de toucher; cette part s'élevait +ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres +tiers au fisc royal; c'est cette dernière portion que les lois de +l'époque appelaient _pars regia_ (la part royale). + +_Disparition de la part royale; immunités; ventes de terres censuelles +aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent à +conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers +temps de la conquête, de nouveaux comtes succèdent à chaque instant +aux précédents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des +changements dans la personne des rois et des distributeurs des +charges. + +A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent +vers l'inamovibilité. La puissance de Charlemagne suspend leur +progrès, qui reprend bientôt sa marche sous ses successeurs et atteint +rapidement l'hérédité. En même temps, la part du fisc s'amoindrit et +finit par disparaître avec le pouvoir royal. + +Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui +appartenaient se rattache à plusieurs causes. + +La première consiste dans les _immunités_. Sous la domination romaine, +les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants +propriétaires (_potentes_), étaient affranchis de certaines +obligations publiques, sinon de toutes. Déjà les lois des empereurs +nous apprennent qu'il était fait de ces exemptions de graves abus au +préjudice du trésor impérial. D'abord la faveur et l'intrigue en +multipliaient singulièrement le nombre. Ensuite les petits +propriétaires parvinrent à profiter de l'immunité en vendant leur +domaine à l'immuniste, qui le leur restituait immédiatement à titre de +fermage perpétuel ou d'usufruit héréditaire[33]. Pour prix de sa +protection, l'acheteur se réservait une redevance moindre que la part +fiscale. Il gagnait à cette convention, le possesseur aussi; le trésor +seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catégorie +des possessions affranchies. + + [33] C'était là le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et + 223. + +Cet usage se perpétua sous les rois germains. Le nombre des immunistes +devint de jour en jour plus grand; presque tous les établissements +ecclésiastiques jouirent d'une immunité plus ou moins étendue, et la +part fiscale leur fut expressément donnée pour l'entretien des églises +ou de leurs couvents. La vente des propriétés censuelles aux +possesseurs d'immunités fut de plus en plus usuelle et prit le nom de +_recommandation_. Il semble, à voir le nombre immense de conventions +de cette espèce qui nous ont été conservées, que les terres soumises +au cens fiscal durent promptement disparaître. + +_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en +biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trésor +s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines +fonctions étaient accompagnées ou suivies de l'attribution viagère +d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localité, ou les +produits de tel tribut, par exemple, le péage d'un pont ou les +redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en +nature, étaient abandonnés à celui qui sortait de charge, ou au +particulier que l'empereur voulait récompenser. Les personnes pourvues +de cette délégation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_ +(honorés). + +L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois +germains; il paraît même que de nombreux éléments du fisc reçurent +cette destination perpétuelle. On les retrouve à chaque instant dans +les monuments de cette époque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_ +(récompense), _honor_ (honneur). + +Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens +et n'en rendait rien _ad partem regiam_ (à la part royale). + +Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut +tendirent constamment à convertir leur perception émolumentée en une +perception absolue, c'est-à-dire que les fonctions devinrent entre +leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'être expliqué. +Déjà cette révolution était à peu près complète, lorsqu'ils obtinrent +des derniers rois de la seconde race l'hérédité de ces charges +devenues des _honneurs_. Alors l'autorité royale dépouillée, +non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir +d'en disposer, se trouva réduite aux seuls produits dont elle s'était +réservé la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de même +nature que celle des comtes inférieurs, et, pour dominer plus tard sur +cette dernière, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres +événements. + +_Esprit de la conquête barbare; son accomplissement._--La révolution +qui remplaça les rois de la première race par ceux de la seconde, et +celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixième et +onzième siècles, que l'on est convenu d'appeler institutions féodales, +ont été diversement expliquées et caractérisées. Il n'entre pas dans +mon sujet d'essayer la critique des systèmes successivement adoptés; +je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez +tenu compte de l'état légal des pays soumis à la domination nouvelle +des hommes du Nord, et du caractère même de cette domination. + +Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de +César jusqu'à celui de Clovis, n'ont pas cessé d'exister à l'état de +pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas +changé; le sol gaulois, tributaire d'une puissance étrangère, a +continué de l'être; vaincu sous la domination romaine, il a encore été +vaincu sous la domination des Barbares; pillé sous la première, il a +été pillé sous la seconde; du premier au dixième siècle, il n'a pas +cessé d'avoir d'autres maîtres que les propriétaires légitimes, et de +satisfaire à des exactions spoliatrices, dans un intérêt qui n'était +pas le sien. + +Mais entre la première et la seconde conquête il existe une différence +essentielle: l'une a été accomplie au nom et au profit d'un maître +unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a été +exécutée par des bandes armées, commandées par des chefs divers, sans +lien commun autre que l'intérêt du moment, ou l'influence toute +matérielle du plus puissant. + +Ainsi, tandis que les résultats de la conquête romaine convergeaient +vers un même objet et tendaient à se réunir dans une même main, ceux +de la conquête barbare devaient, par la nature même de leur cause, se +diviser et s'éparpiller comme les éléments qui les produisaient. + +Aussi lorsque les rois de la première race s'attribuaient la puissance +impériale et s'efforçaient d'en maintenir les institutions +traditionnelles, ils se plaçaient en dehors des événements auxquels +ils devaient leur position. C'était une lutte qu'ils élevaient contre +la réalité et dans laquelle ils devaient succomber. + +L'objet de la conquête barbare, comme celui de la conquête romaine, +était le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare +agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait +pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non +l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, était son but, +et ce but de toutes les intentions actives devait être atteint. + +Lors donc qu'après avoir triomphé des résistances rattachées à +l'impulsion que la domination romaine avait imprimée aux événements, +les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs +vassaux, parvinrent à réaliser l'esprit de l'envahissement et à lui +rendre son caractère véritable et primitif, le butin se trouva divisé +comme l'armée victorieuse; il devint patrimoine et propriété privée, +comme il devait l'être; les cens, les tributs, les obligations +imposées aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes +sortes, créées par l'avidité romaine et le génie fiscal de la plus +rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse +saisissable, et depuis longtemps dévolue au conquérant étranger, se +fixa dans les mains de maîtres héréditaires et la conquête fut +accomplie. + +_L'impôt romain, tombé dans le domaine privé des comtes barbares, a +formé la justice seigneuriale._--Une fois tombée dans le domaine +privé, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle +s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dévolue +fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'être distincte de +la part du propriétaire; en un mot, l'appropriation particulière du +census (_cens_), loin d'opérer sa confusion avec le _reditus_ +(revenu), l'en sépara plus profondément. + +Ainsi la part de la conquête, de l'envahissement et de la force, +constituée par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialisée par +l'invasion barbare, a formé dans la richesse particulière un élément +propre et permanent; cet élément, maintenu par la puissance et +l'énergie de l'intérêt privé, a duré jusqu'à la grande révolution de +1789 qui, après dix-huit siècles d'oppression, a rendu au sol sa +liberté première. + +Le système de droits et de produits dont l'historique vient d'être +sommairement tracé, constituait ce que sous le régime seigneurial on +nommait la _justice_, expression dont le sens est bien éloigné de +celui qu'on lui prête aujourd'hui. + + +_Exposé historique du fief._ + +_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A côté du +_census_ (cens) et des _fonctiones publicæ_ (fonctions publiques) +recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare, +étaient les _reditus_, les revenus, profits de la propriété du sol et +attribués au _possessor_ (propriétaire). Ces droits ont aussi leur +histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont +formé le _fief_. + +Les lois de Théodose et de Justinien distinguent deux espèces de +_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont +_exercés_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _præsides_ +(présidents) des provinces, et même en certains cas par l'empereur, +lorsque leur résistance est à craindre pour le præses ( président) +lui-même[35]. + + [34] C'est-à-dire que: l'impôt est levé sur eux par...., ou bien + qu'il est soumis à l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la + levée de l'impôt. Aujourd'hui le sens de ce mot a changé et veut + dire: abus, violence dans la levée de l'impôt. + + [35] Code Théodosien, liv. 12. + +Ces grands propriétaires, dont la puissance peut balancer celle des +grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale, +sont désignés sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants). + +Leur influence est indiquée, sous un autre rapport, comme également +redoutable à l'autorité publique. + +Les empereurs ont dû, par des édits répétés, défendre que les +_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou +plaçassent sous leur nom des propriétés qui ne leur appartenaient +pas[36]. Ces lois et les monuments de cette époque nous montrent les +petits propriétaires se réfugiant à l'abri des grands, plaçant leurs +biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorité; c'est ce +que nous avons déjà vu à l'égard des _immunités_. Le possesseur d'un +petit domaine, incapable de résister aux exactions des officiers +publics, le livrait à l'_immuniste_, pour partager les avantages de +l'immunité, ou au riche, pour profiter de sa puissance. + + [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15. + +_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des +_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare, +dut s'accroître, car la cause en était dans la faiblesse du pouvoir +suprême, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans +celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_ +continuent-ils de figurer dans les actes législatifs, mais encore leur +puissance paraît légitimée; il semble que c'est un fait auquel le +pouvoir public se résigne; l'autorité les accepte, et les ordres des +rois barbares, s'adressant à ceux qui gouvernent, comprennent parmi +eux les _potentes_, sans autre désignation[37]. + + [37] Mais les évêques ou les _potentes_ qui possèdent dans + d'autres régions....--Si quelqu'un a spolié un puissant.... + +Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des +institutions qu'il établit, l'autorité de ses officiers doit fléchir +comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_, +et c'est à lui qu'il doit réserver le jugement des affaires dans +lesquelles ils sont intéressés: «Que le comte de notre palais sache +bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des +_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mêler que des affaires +judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38].» Il redoute +leur indépendance à ce point qu'il refuse de leur confier même +l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des +intendants de ses domaines, il dit: «Ne faites pas des maires ou +intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutôt des +hommes de médiocre importance parce qu'ils seront fidèles[39].» + + [38] Capitulaire de 812. + + [39] Capitulaire _de villis_, 812. + +_Du patrociniat et de la recommandation._--C'était à la propriété que +les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination +romaine. «Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par +leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles à attaquer +en justice.» Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer +d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une +autorité devant lesquelles le principe d'égalité devra fléchir, +quelques attentives que soient les lois, à en préserver +l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois +barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale +qu'elle est naturellement appelée à exercer dans des institutions +régulières, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre +cause. + +Les historiens nous représentent les nations germaines constituées en +bandes armées, sous le commandement d'un chef élu; les liens qui +rattachent les membres de la bande à son chef sont des présents, des +dons, qui servent de cause à la fidélité et au service du premier +envers le second. + +Le commandant reçoit, dans les écrits romains, le nom de _senior_ +(seigneur); son droit sur ses affidés celui de _senioratus_ +(séniorat); ceux-ci sont nommés _arimanni vassi_ (vassaux arimans). + +Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain +l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de +moyens et d'objet dut bientôt confondre ces deux modes d'associations. + +Les lois des Visigoths, dans la rédaction desquelles la langue latine +subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques, +rendit le mot _séniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage, +patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut à ses yeux le _patronus_ +(patron). «Si quelqu'un a donné des armes à celui qu'il a sous son +patronage, qu'elles restent entre les mains de celui à qui elles ont +été données; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la +liberté de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout +ce qu'il aura reçu de lui[40].» + + [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1. + +Le séniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier, +dérivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le +puissant (_potens_) de terres dépendantes de son domaine; cette +donation se fit à titre de _bénéfice_ (_jure beneficio_); moyennant +cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit à +la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut à +celui-ci la fidélité et le service[41]. + + [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est-à-dire homme de guerre + dans la bande, dans l'arimannie. + +Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure +vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit +propriétaire, incapable de se défendre contre le double pillage des +exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux +et le constitua son _patron_, lui livrant sa _propriété_ pour la +recevoir immédiatement à titre de _bénéfice_, aux mêmes charges et +conditions que le _vassus_ (vassal). + + [42] Le patrociniat. + +_Du séniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici +les diverses vicissitudes au travers desquelles le séniorat s'établit +et comment se constitua le pouvoir féodal; il me suffira de rappeler +que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux +éléments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle +de maintenir et d'accroître; ensuite, et surtout lorsque la puissance +publique s'évanouit, la force armée. Le seigneur devait donc s'assurer +du produit et des soldats. + +Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bénéficiaires: +toutes comportent de la part du bénéficier, soit qu'il tienne sa terre +d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retournée +par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en +nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus +souvent militaire. Les terres de la première condition furent +qualifiées _in censu_ (à cens), celles de la seconde furent dites _in +feodo_ (à fief). Plus tard, la charge détermina le nom de la +concession; les terres données _in censu_ (à cens) furent dites +_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au +service militaire furent nommées _feuda_ (fiefs), possessions +féodales. Le terme de _bénéfice_[43] fut supprimé dans les actes et +remplacé par celui qui désignait la catégorie particulière de la +possession. + + [43] L'expression _beneficia militaria_ (bénéfices militaires) a + servi d'intermédiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve + pour la première fois que dans les actes du neuvième siècle. + + CHAMPIONNÈRE, _De la Propriété des Eaux courantes_..... ouvrage + contenant l'exposé complet des institutions seigneuriales, 1 vol. + in-8º. Paris, 1846[44]. + + [44] Nous ne saurions trop recommander à ceux de nos lecteurs + désireux de pénétrer dans la constitution du moyen âge, curieux + de se rendre compte de l'état de la France avant la révolution, + et des causes de cette révolution, nous ne saurions trop leur + recommander la lecture et l'étude du livre de Championnière, qui + le premier a compris les origines de la féodalité, son + organisation, la lutte des rois du moyen âge contre les + _Justiciers_, enfin qui a vraiment éclairé de la plus vive + lumière toutes ces parties si obscures de notre histoire. + + + + +LE PLAID[45] DE KIERZY. + +877. + + +Décidé à sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer +en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses États, +que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'année 877 ce fameux +plaid de Kierzy, où l'on croit généralement que fut décidée et admise +comme loi l'hérédité des dignités, des offices publics, ou de ce qui +fut depuis nommé les fiefs... + + [45] Plaid, _placitum_; assemblée. + +L'objet du plaid était d'arrêter toutes les mesures que l'absence de +l'empereur allait rendre nécessaires pour le bon ordre de ses États. +Il s'agissait: + +1º De désigner ceux de ses leudes, comtes, évêques ou abbés, qui +assisteraient son fils dans le gouvernement du pays; + +2º D'exécuter certaines mesures déjà convenues pour l'expulsion des +Normands et pour empêcher leur retour; + +3º De prévenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait à éclater +dans quelque partie du royaume; + +4º De régler divers cas généraux d'administration et de police; + +5º D'établir le mode d'après lequel il serait pourvu aux offices qui +viendraient à vaquer durant l'expédition; + +6º De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais +au fait toujours en vain, c'est-à-dire le maintien des honneurs et des +priviléges des églises. + +Les articles relatifs à ces divers objets sont au nombre de 33 en +tout, et susceptibles d'être divises en deux séries. + +La première série comprend les neuf premiers articles, rédigés tous +sous forme de propositions faites par le roi à ses leudes +ecclésiastiques et laïques. Ils sont tous accompagnés d'une réponse +des leudes énonçant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur +la chose proposée. + +La deuxième série est composée des vingt-quatre articles subséquents, +lesquels n'étant point formellement soumis à l'acceptation des leudes, +ne sont accompagnés d'aucune réponse, d'aucune observation de ceux-ci, +et sont censés avoir force de loi par le seul fait de la volonté +royale dont ils sont l'expression. + +Parmi les articles de cette dernière série, quelques-uns portent des +traces si vives encore des mœurs et des passions primitives des +Franks ou des Germains, qu'ils ont plutôt l'air d'avoir été écrits le +lendemain de la conquête franque que la veille d'une expédition +religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le +trente-deuxième et le trente-troisième; ils sont tous les deux +relatifs à la chasse. Le premier détermine avec précision quelles sont +celles des forêts royales où le fils et le successeur désigné de +Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manière; celles où il ne +pourra chasser qu'en passant et où il lui est interdit de chasser des +sangliers; celles, au contraire, où il ne chassera que des sangliers; +celles enfin où il pourra tout chasser, bêtes fauves et sangliers. Le +deuxième est peut-être plus curieux encore: il prescrit au garde ou +chef des forêts royales de tenir un compte exact de toutes les bêtes +fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tués à la +chasse. + +Après ces observations générales préliminaires, il me sera plus facile +de donner une idée de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant +le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque à cette +époque, peuvent aider le plus à s'en faire une idée. + +ART. 3. Le roi, qui a déjà désigné et choisi ceux de ses leudes qu'il +désire avoir pour conseillers dans son expédition, propose aux leudes +présents au plaid de vouloir bien, à ces conseillers choisis par lui, +en adjoindre quelques autres de leur propre choix. + +A cette proposition, les leudes, déclinant toute responsabilité sur le +fait de l'expédition, répondent qu'ils n'ont rien à ajouter ni à +changer à ce que le roi a fait de son chef à cet égard. + +ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points +délicats relatifs (dans la pensée du roi) aux troubles et aux +défections du passé, et sur lesquels le roi réclame des garanties pour +le temps de son absence. Voici ces questions en résumé: + +Comment, durant notre absence, pouvons-nous être sûr que notre royaume +ne sera troublé par personne? + +Comment être sûr de notre fils et de vous? + +Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de +lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres? + +A ces questions les leudes font de longues réponses, toutes plus ou +moins évasives, dont je ne puis donner que la substance. + +Et d'abord, pour les garanties que le roi paraît désirer sur le compte +de son fils: «C'est vous, disent-ils au roi, qui avez élevé votre fils +et devez savoir jusqu'à quel point vous pouvez compter sur lui: nous +n'y pouvons rien et n'avons rien à y voir.» + +Quant aux garanties exigées des leudes, ceux-ci répondent qu'il existe +entre eux et le roi, sur tous les faits passés, des arrangements, des +conventions, des promesses auxquelles ils sont résolus à s'en tenir, +et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultérieure. + +Enfin, ils promettent d'être fidèles à son fils, pourvu que celui-ci +maintienne les engagements de son père envers eux. + +ART. 7. Dans le cas, dit le roi, où nos neveux, imitant les exemples +de leur père[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou +notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre +royaume ou contre nous, comment sera-t-il levé des troupes pour leur +résister? + + [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique. + +_Réponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en +chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dépend de vous +d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce +royaume, ou qui aillent, après votre départ, à votre aide[47]. + + [47] Les réponses des leudes sont en général empreintes d'un + caractère de mécontentement. Dès l'époque du plaid de Kierzy, ou + bien peu de temps après, les leudes qui y avaient assisté + entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles + le Chauve. + +Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulièrement en vue, +ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-là je dois +m'étendre davantage et tout regarder de plus près. Voici d'abord +l'article 8 fidèlement traduit: + +«Si avant notre retour quelques honneurs viennent à vaquer, comment en +sera-t-il disposé?» + +Avant de rapporter la réponse des leudes sur cette question, il y a +quelques observations à faire. + +Cette question est simple, précise et générale; elle s'applique +indistinctement à toutes les espèces d'honneurs ou d'offices, à ceux +de l'ordre civil comme à ceux de l'ordre ecclésiastique. C'est dans +ces termes généraux que la question est soumise aux leudes. +Maintenant, il est peut-être assez étrange que la réponse de ceux-ci +soit une réponse particulière, restreinte aux cas de vacance des +archevêchés, évêchés et abbayes; réponse prescrivant le mode de +pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire décédé jusqu'au +retour du roi, auquel est réservé le pourvoi définitif. + +Ne pourrait-on pas soupçonner qu'à une question générale les leudes +avaient fait une réponse générale aussi, mais qu'ils avaient proposé, +sur la manière de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et +politique, quelque mesure qui n'était point dans les vues de Charles, +et qu'elle avait été rejetée. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans +l'article 9 de la première série du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit +de la manière de pourvoir aux comtés qui viendraient à vaquer durant +l'absence du roi. + +Je crois devoir donner de cet article, non un simple résumé, mais une +traduction exacte; on en sentira facilement la raison. + +«Si (durant notre absence) il vient à mourir un comte dont le fils +soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, conjointement +avec nos autres fidèles, choisisse parmi les amis et les proches (du +décédé) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comté et +l'évêque, administre le comté jusqu'à ce que le fait nous soit +annoncé.--Si ce comte décédé a un fils encore petit, que ce fils, +conjointement avec les officiers du comté et l'évêque dans le diocèse +duquel il demeure, gouverne le comté (vacant) jusqu'à ce que nous +soyons informés.--Si le comte décédé n'a point de fils, que notre fils +à nous, avec nos leudes, désigne quelqu'un qui, conjointement avec les +officiers du comté, gouverne ce comté jusqu'à ce que nous en +ordonnions.--Et que personne ne se fâche s'il nous plaît de donner ce +même comté à quelque autre que celui qui l'aura jusque-là +administré.--Il sera fait de même pour nos vassaux.» + +Cet article est le dernier de la première série, c'est-à-dire de ceux +qui ayant été rédigés sous forme de propositions présentées aux +leudes, sont suivis de la réponse et des observations de ceux-ci. Or, +voici l'apostille qui vient à la suite de ce neuvième article: «Les +autres articles (subséquents) n'ont pas besoin de réponse, parce +qu'ils ont été réglés et décidés par votre sagesse.» Cette apostille +semble impliquer qu'il fut fait par les leudes à ce neuvième article, +tout comme aux précédents, une réponse qui aurait été supprimée, +probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi. + +Voici encore l'article 10 littéralement traduit: + +«Si, après notre décès, quelqu'un de nos fidèles voulant, pour l'amour +de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de +ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui +transmettre ses honneurs de la manière qui lui conviendra le mieux.» + +Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions citées ou indiquées du +capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse être pris pour une +concession de l'hérédité des offices, des dignités politiques? Il n'y +a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement +énoncé: dans tous les cas prévus comme exigeant ou comportant le +remplacement provisoire d'un comte décédé, le roi se réserve +expressément la nomination définitive; et pour prévenir toute +surprise, toute incertitude à cet égard, il déclare et justifie +d'avance la liberté qu'il se réserve de nommer définitivement aux +comtés vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient été nommés +provisoirement. + +La question n'est pourtant pas tout à fait décidée par là. Dans tout +ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte +généralement accrédité de ces capitulaires[48], surtout quant à ce qui +concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il +s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui, +rapproché de celui que j'ai suivi, présente des variantes remarquables +et se prêtant mieux à l'opinion accréditée qui prétend voir dans le +capitulaire de Kierzy le principe de l'hérédité des grands offices. +Voici de quoi il s'agit. + + [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259. + +Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du +plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait +sommaire, un abrégé en quatre articles seulement. Ce fut (d'après les +renseignements des anciens éditeurs des capitulaires) Charles le +Chauve lui-même qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois +autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus +importants de tous, voulut qu'il en fût donné au plaid une seconde +lecture et comme une notification à part. Or, l'article 9 de l'acte +entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) répétés dans +l'appendice dont il s'agit; et il y est répété avec des variantes que +je ne puis me dispenser de faire connaître. Voici donc ce second texte +de ce même article 9, traduit en entier aussi fidèlement que possible: + +«S'il vient à mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume, +dont le fils soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, +conjointement avec nos fidèles, choisisse parmi les plus amis ou les +plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les +officiers du comté et avec l'évêque dans le diocèse duquel se trouvera +le comté vacant, administrent ce comté jusqu'à ce que nous soyons +informés du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte +décédé, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son père.» + +«Si le comte défunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement +avec les officiers du comté et l'évêque du diocèse dans lequel est +situé le comté, administre le comté jusqu'à ce que la nouvelle de la +mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son +fils soit honoré de ses honneurs.» + +Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes, +et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gré mal +gré, revenir un instant à la question qui semblait tout à l'heure +décidée à l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou paraît +devoir l'être en sens inverse d'après le nouveau texte. Il faut +d'abord reconnaître que ce second texte, formant un sens plus complet +et plus logique que le premier, semble devoir lui être préféré. Or +cela reconnu, il est certain que dans l'article cité, Charles le +Chauve semble manifester l'intention d'élire aux comtés vacants les +fils à la place des pères. Mais il n'y a, dans cette intention, dans +cette disposition, rien qui puisse être pris pour une loi nouvelle, +absolue, générale; rien qui puisse être considéré comme un principe +nouveau d'action politique. La prétendue loi de Charles le Chauve +n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et +simple d'un fait dès lors très-commun et qui tendait à devenir +général. Partout où les comtes avaient été favorisés par les localités +ou s'étaient trouvés être des hommes de capacité et d'énergie, +partout, dis-je, ces comtes s'étaient approprié leurs comtés. Il est +vrai que ceux de leurs fils qui leur succédaient leur succédaient +parfois en vertu d'une élection, d'une confirmation, d'une concession +royale; mais il est vrai aussi qu'en général cette concession, cette +confirmation était de pure forme, d'autant plus aisément accordée par +les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient réellement +moins besoin. L'article cité du plaid de Kierzy, de quelque manière +qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que +reconnaître ce qui existait à cet égard, sans rien changer dans le +présent, sans rien empêcher dans l'avenir. Ce n'était certes pas une +disposition si vague, jetée comme par incident entre une multitude de +dispositions accidentelles relatives à une expédition imprudente, qui +pouvait régir la dislocation des conquêtes carlovingiennes. Cette +dislocation commencée d'une manière violente, devait continuer et +s'achever de même, à mesure que la force politique née de ces +conquêtes achèverait de se perdre. + + FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. IV, p. 374. + + + + +LES SARRASINS EN PROVENCE. + +889-975. + + +Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant +sur les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe +de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au +fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait +au loin une forêt qui subsiste en partie, et qui était tellement +épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y +pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les unes +au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques +lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les +Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de +la côte, et, massacrant les habitants, se répandirent dans les +environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le +golfe du côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté +vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite +la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement +fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont +ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées +qui n'avaient pas encore été pillées et où il n'avait été pris aucune +mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le +golfe leur assurait une retraite au besoin. + +Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient +les parages voisins; ils envoyèrent demander du secours en Espagne et +en Afrique; en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu +d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses. +Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du temps +_Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient les +environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la +Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du +côté des Alpes..... Quand les travaux furent terminés, les Sarrasins +commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde +d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les +seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils +aidèrent à abattre les hommes puissants; ensuite, se débarrassant de +ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays; +en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva exposée à +leurs ravages. La terreur devint bientôt générale; le plat pays étant +dévasté, les Sarrasins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes[49]..... + + [49] Nous ne pouvons reproduire la totalité de ce savant et + curieux mémoire: nous dirons donc en résumé que les Sarrasins + occupèrent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les + maîtres de tous les passages des Alpes, et de là pillèrent le + Dauphiné, le Piémont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les + Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et + saccagèrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gênes, + Fréjus, Toulon, Grenoble, etc., égorgeant, écorchant vifs les + habitants, et dévastant tellement le pays, que les loups en + devinrent à peu près les maîtres. + +Hugues, devenu comte de Provence, s'était rendu en Italie pour y +disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets +l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de +chasser entièrement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord +du château Fraxinet, à l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en +relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient leurs +expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce +château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une +flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait +aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre +les flottes sarrasines. + +En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez; +en même temps Hugues accourut avec une armée. Les Sarrasins furent +attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs +ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, +Hugues força l'entrée du château et obligea les barbares à se retirer +sur les hauteurs voisines. C'en était fait de la puissance des +Sarrasins en France; mais tout à coup Hugues apprit que Béranger, son +rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se +disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux +maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte +grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils +occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand +Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient +le passage de l'Italie à son rival..... Dès ce moment les Sarrasins +montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire +qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l'Europe. +Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent +à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se +contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils les recherchaient +même quelquefois. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils +donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient +des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu'ils tuèrent +fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une +idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie.»..... + +Vers l'an 960, les Sarrasins furent chassés du mont Saint-Bernard. +L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement....... +En 965, ils furent chassés du diocèse de Grenoble. Les évêques de +cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette +année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un +appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et, +comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les +plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des +terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services. +Après l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée du +Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné, +telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de +leur fortune à cette espèce de croisade...... Tous ces succès +annonçaient que les affaires des Sarrasins allaient en déclinant, et +ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous +les côtés d'en être tout à fait délivré. En 968, l'empereur Othon +annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique; +mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les +Sarrasins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se +décidassent à en faire eux-mêmes justice. + +Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération +universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des +nations et des rois. C'est saint Mayeul, abbé de Cluny, en Bourgogne. +Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on +songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour +satisfaire sa dévotion aux églises des saints et pour visiter +quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le +Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre +et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrasins étaient +établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du +Drac, en face du pont d'Orcières. A l'arrivée du saint au pied de la +chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui +depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le +passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse. +La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du +Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les +barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent +une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts, +essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; +celui-ci est même blessé à la main en voulant garantir la personne +d'un de ses compagnons. + +Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant +de pauvres pèlerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au +personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses +moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de +parents fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait +abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; +mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance des +terres et des biens considérables. Là-dessus, les Sarrasins, qui +voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du +reste des prisonniers à 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ +80,000 francs de notre monnaie actuelle. En même temps, le saint fut +invité à envoyer le moine qui l'accompagnait à Cluny, pour apporter +la somme convenue. Ils fixèrent un terme passé lequel tous les +prisonniers seraient mis à mort. + +Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces +mots: «Aux Seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux captif +et chargé de chaînes; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les +lacets de la mort m'ont saisi[50].» A la lecture de cette lettre, +toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui +se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses +ornements; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes +pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut +remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les +prisonniers furent mis en liberté...... La prise de saint Mayeul eut +lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de +toutes parts les chrétiens, grands et petits, se levèrent pour +demander vengeance d'un pareil attentat. + + [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5. + +Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, +un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait +signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de +l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, +en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui +voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire +non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse +occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous +leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les +exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à +Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le +reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les +Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs +tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé +par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans +le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps après, le chef des +Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à +la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui +en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers +et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister, +furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, +demandèrent le baptême....... + +Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi. +Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien +transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la +tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume +se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la +religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du +Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les +Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se +voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent +toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons +serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de +Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une +tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les +Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les +chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent +la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les +obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts, +sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans +la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou +faits prisonniers, le reste mit bas les armes. + + REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158. + + + + +ROLLON. + +912-931. + +L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix +du roi Charles le Simple. + + +Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En +peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes +d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en +servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé +châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus +qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux +peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre +longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un +autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au +roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis +pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, +qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras +pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu +vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort +et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51]. +Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras +plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages +pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi? + + [51] Postérité. + + * * * * * + +Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le +conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le +traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde +et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de +l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la +paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint +l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser +le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva +le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent +assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie +devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais +Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura +abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna +à Bérenger et à Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge, +lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc +Robert avec lui, qui conduisit la dame. + + [52] Comtes de Bretagne. + + * * * * * + +Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son +parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa +femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut +la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient +accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem, +quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le +roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils +furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui +voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous +ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à +plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna +rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands +héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur +noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de +fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a +élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs +désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit +servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre +grandement. + + * * * * * + +Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie +il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en +attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni +blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper +quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou +guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le +complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre +le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y +aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par +le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler +beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les +yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il +faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et +dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la +terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin +d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de +l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être +volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses +harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les +lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers, +lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et +coutre. + +A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant +de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais +la femme avait les mains crochues[53]; elle eût pris un chaperon +rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle +faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva. +Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à +la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne +veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les +perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à +la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ +et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa +femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui +les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à +Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq +sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit, +dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq +sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra +sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité, +et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne +soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque +bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie. +Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés +les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de +l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps +cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout, +et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan. +Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne +vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière +d'être de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas +mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même +tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit +pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal +mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme +fut pendue et son mari pareillement. + + [53] Elle vous aurait volé votre chapeau sur la tête. + +Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et +à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle, +qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon +épousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était +de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il +pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son +héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend +la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il +donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans +difficulté les hommes[55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage +et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et +depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon +gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché +qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu. +Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de +peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne +lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En +bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses +péchés. Dans l'église Notre-Dame[56], du côté du midi, les clercs et +les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe +aussi qui raconte ses faits et comment il vécut. + + [54] Fille de Bérenger, comte de Bessin. + + [55] Vassaux. + + [56] La cathédrale de Rouen. + + ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de + Normandie_. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux. + + Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du + douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en + 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit + les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de + Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce + poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui + nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la + domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr. + Pluquet, 2 vol. in-8º, Rouen, 1827. + + + + +ÉLECTION DE HUGUES CAPET. + +987. + + +Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle +paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla +ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père, +que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon +neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant +la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né +avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une +dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume +d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le +courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus, +puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance, +pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir +été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre +père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de +mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les +autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. +Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser +qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui +aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à +vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs +paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière +convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être +autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous +toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme +éprouvé par tant de revers.» + +Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans +sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé +à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et +maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec +de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain +pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner +ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en +lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié +avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la +société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au +trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le +consentement des princes, et il le quitta. + +Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en +proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui +s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se +furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc, +leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde +sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher +qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne +restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi +dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que +chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu +lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût +induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons +éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe +la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas +que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver +au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette +question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on +ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue +non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités +de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. +Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre +que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt +semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous +conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement +énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et +de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le +puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses +vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après +celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui +et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et +considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des +autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la +république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si +vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que +l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc +ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes +pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant, +comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la +Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le +mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière +le nom de ténèbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable +par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous +trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos +intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père. +Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection? +Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?» + +Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement +unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le +métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les +Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les +Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des +décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès +et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité +par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété. +Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il +voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil +avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims, +alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire +associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne +pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra +aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure, +prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il +assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi, +et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la +Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares. +Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux +périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il +disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division +pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, +et par suite la nation entière tomber en captivité. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la + collection des documents publiés par la Société de l'histoire de + France.) + + Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle + comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer + avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la + France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un + homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus + remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit + autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la + bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une + très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il + a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France; + mais il y a ajouté une excellente traduction et de + très-précieuses notes et dissertations. + + + + +ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON. + +991. + + +Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des +siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina +diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour +livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec +celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même +de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant +d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation, +au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai, +Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du +vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien +réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous +avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez +consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez +offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de +Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre, +méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce +vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux. +Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il +n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de +crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron +répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle +contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez +ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai +fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore +devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit +approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à +aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui +nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul, +pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha +dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son +stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des +siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque +l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la +porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens, +complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et +Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se +réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux, +ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne +trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal. +Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et +m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre +tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais +vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque, +je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier! +Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc +rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du +souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les +soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y +retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux +prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des +serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris +des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent +le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville. +Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine +même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis, +lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville, +afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On +les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en +faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son +père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement +des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville +naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme +et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis; +il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir; +qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des +députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin +qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de +monde. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.) + + + + +RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE. + +997. + + +Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans +le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les +paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés +par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par +cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et +plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils +n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils +ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque +jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an +dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours +leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de +plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens, +qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils +sont cités en justice; il y a tant de prévôts[57] et de bedeaux[58], +et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix +une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se +défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force +on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils +ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils +ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs +sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore +on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du +mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes +comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le +corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut +que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos +biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils +nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou +quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles, +si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se +défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et +grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et +hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec +le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous +défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et +prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans +les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les +bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et +par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et +ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se +défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et +des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments +recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée, +soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par +ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les +vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[60], à +lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de +Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le +comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses. +Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez +jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos +chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en +plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien +épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les +vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62]. +Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il +les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les +dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings +couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils +s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres +furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient +hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne +fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne +firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient +organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et +maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur +bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on +put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès +qu'ils purent. + + [57] Chargés par le seigneur de recouvrer les droits. + + [58] Agents inférieurs chargés de la police. + + [59] Valets, serviteurs. + + [60] Droits et abus seigneuriaux. + + [61] Raoul comte d'Evreux. + + [62] «Les paysans des divers comtés de la Normandie s'entendirent + pour former des conventicules, dans lesquels ils décidèrent + qu'ils vivraient à leur guise et qu'ils se gouverneraient selon + leurs propres lois, soit dans les forêts, soit auprès des eaux, + et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces + décisions, chacune des assemblées de ce peuple en fureur nomma + deux députés chargés de se rendre à une assemblée générale tenue + au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Dès que le duc + fut informé de ces événements, il envoya aussi le comte Raoul et + un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la férocité des + paysans et de dissoudre leur assemblée. Raoul accomplit sa + mission, s'empara de tous les députés et de quelques autres + hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya + ainsi mutilés chez eux, afin que la vue de ce qui leur était + arrivé détournât les autres de pareilles entreprises. Ayant vu + cela, les paysans renoncèrent à leurs assemblées et retournèrent + à leurs charrues.» (_Guillaume de Jumiéges._) + + ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + + + +GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES. + +1027-1029. + + +La famine commença à désoler la terre, et le genre humain fut menacé +d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on +ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la +moisson, surtout à cause des eaux qui inondaient les champs. Il +semblait que les éléments bouleversés se faisaient la guerre, et +cependant ils ne faisaient qu'obéir à la vengeance de Dieu, qui +punissait la méchanceté des hommes. Toute la terre fut inondée par +des pluies continuelles, à ce point que pendant trois ans on ne +trouva pas un sillon bon à ensemencer. Au moment de la moisson, les +mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de +grains, dans les terres où il avait le mieux réussi, ne produisait que +le sixième de cette mesure. Ce fléau vengeur commença d'abord en +Orient, ravagea la Grèce, puis l'Italie, se répandit dans les Gaules, +puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent également les +atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres, +tous avaient la bouche affamée et la pâleur sur le front. Car la +violence des grands avait enfin cédé à la disette générale. Quiconque +avait à vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix +le plus excessif et était toujours sûr de le recevoir sans difficulté. +Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or; +quelquefois le sixième de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on +eut mangé les bêtes et les oiseaux et que cette ressource fut épuisée, +la faim continua à se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut +dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien +encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les +bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car +Dieu seul est le refuge contre la colère de Dieu. Hélas, le +croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparaître ces exemples de +férocité, si rares dans l'histoire, et les hommes mangèrent la chair +des hommes. Le voyageur, attaqué sur la route, tombait sous les coups +des assaillants qui déchiraient ses membres, les rôtissaient et les +dévoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, +recevaient l'hospitalité, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour +les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, +et les attiraient à l'écart pour les dévorer. En beaucoup d'endroits +on déterra les cadavres pour servir à ces tristes repas. Enfin ce +délire, cette rage, alla au point que la bête était plus en sûreté que +l'homme, car il semblait que ce fût une coutume désormais établie de +manger de la chair humaine. Un scélérat osa même en étaler au marché +de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut +arrêté et ne nia point; on le garrotta et on le brûla. Un autre alla +pendant la nuit voler cette même chair qu'on avait enterrée; il la +mangea et fut brûlé de même. + + [63] De 987 à 1066, il y eut quarante et un ans de famine et + d'épidémies. + + [64] Sur la Saône, près de Mâcon. + +Il y a, près de Mâcon dans la forêt de Châtenay, une église isolée, +consacrée à saint Jean. Un misérable avait bâti près de là une +chaumière où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient +l'hospitalité. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa; +mais en regardant dans les coins de la chaumière il vit des têtes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Troublé et pâle, il veut sortir, +quoique son hôte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la +crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient à se +sauver avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Il fait +connaître au comte Othon et à tous les autres habitants cette horrible +découverte. Aussitôt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer +du fait; ils s'y rendent en toute hâte et trouvent cette bête féroce +dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés +et dévorés. Conduit à la ville, il fut jeté au feu. Nous avons assisté +nous-même à son supplice. + +On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas +qu'on ait jamais pensé ailleurs. Bien des gens mélangeaient avec ce +qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable à +l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle. +C'était le seul espoir qu'ils eussent d'échapper à la mort, et le +succès ne répondait pas à leurs vœux. Les visages étaient pâles et +décharnés, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et +imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de +morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, alléchés +depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencèrent à s'attaquer +aux hommes. Comme on ne pouvait donner à chaque mort une fosse +particulière, à cause de leur grand nombre, alors les gens craignant +Dieu se mirent à ouvrir des fosses, appelées communément charniers, où +l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse +était assez grande. Ils gisaient là, confondus et mêlés, demi-nus, +souvent même sans aucun linceul. Les carrefours, les fossés dans les +champs, servaient aussi de cimetières. + +D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines +provinces étaient moins rigoureusement traitées, quittaient leur pays, +mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine sévit pendant +trois ans, en punition des péchés des hommes. On sacrifia aux besoins +des pauvres les ornements des églises et les trésors qui étaient +destinés à cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'était pas +encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trésors des églises +furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand +ces malheureux, épuisés par la faim, trouvaient de quoi manger, ils +enflaient aussitôt et mouraient. + + RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.) + + Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises, + mourut probablement dans le monastère de Cluny; il dédia au + célèbre abbé de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il paraît avoir + composée en 1047. + + + + +CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS. + +1066. + + +I. _Édouard roi d'Angleterre désire léguer son royaume à son parent +Guillaume duc de Normandie._ + +Le roi Édouard avait bien vécu, et son règne fut long; mais, et cela +l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui après +lui pût avoir son royaume et le conserver. Il pensa à part lui, quand +il mourrait qui de son royaume hériterait. Il pensa et dit souvent +qu'au duc Guillaume, son parent, qui était le meilleur de sa famille, +il voudrait donner son héritage. Robert son père l'avait nourri[65] et +Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reçu, il le doit à +cette famille. Quelque beau semblant qu'il fît aux autres, il n'aime +nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parenté, avec laquelle il +a été élevé, et à cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire +héritier de son royaume. Il y avait en sa terre un sénéchal qui +s'appelait Harold; c'était un noble vassal; pour sa valeur et sa +bonté, il avait dans le royaume grande puissance; c'était l'homme le +plus fort du pays. Il était puissant par ses vassaux et par ses amis; +il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un sénéchal. Par +son père il était Anglais, et par sa mère, Danois. Githa, sa mère +était Danoise; elle était très-noble dame; sa sœur fut la mère du roi +Kanut; la mère de Harold était la femme de Godwin, et sa fille Édith +fut reine. Harold était le favori de son roi qui avait sa sœur pour +femme. + + [65] Édouard le Confesseur était fils du roi Ethelred, pendant le + règne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013. + Chassé d'Angleterre, Édouard s'était réfugié en Normandie et y + avait vécu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut détruite. + + +II. _Harold va en Normandie._ + +Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer +les otages[66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi +Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le +conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc +Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car +Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y +envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre +livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume, +son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après +sa mort. + + [66] Godwin, puissant seigneur et redouté du roi Edouard, avait + été obligé, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en + otages à Edouard, et celui-ci les avait confiés à Guillaume. + +Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre +écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût +faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après. +Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose +qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit +préparer deux nefs, et à Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous +dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent +tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il +lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se +cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait +souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au +comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera +beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres +seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui +livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a +assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui +montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda +au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait +d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait +venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin. +Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il +le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire +tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à +Beaurain[68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume. + + [67] Bosham, village près de Chichester; c'était alors un port + très-fréquenté. + + [68] Ville sur la Canche. + +Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il +promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta, +que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le +duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir. +Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand +honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux +et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les +Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui +a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et, +s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y +engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour +recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on +a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit +demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en +remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin +que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on +ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il +put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu +nommer œil de bœuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main +trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui +affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera +l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force +et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment +Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu +lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le +reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le +mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait +tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré. +Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra. + + [69] Petite boîte en forme d'œil de bœuf. + +Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume; +et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il +l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa +la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre. + + +III. _Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur._ + +Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le +roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son +royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et +Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont +il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli. +Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la +chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un +Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire, +dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre; +de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous. +Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une +autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un +autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper +à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste +après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme +êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[71], et vous n'avez pas +eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous +remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par +descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si +vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir +jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi +nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez +votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous. +Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un +roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut +peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les +meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous +sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous +vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder +Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi +de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez +mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais +crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire. +«Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la +paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les +Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné +mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai +donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout, +quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que +votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais +bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons +qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever, +rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en +dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni +autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon +cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre, +je l'octroie.» + + [70] Douleur. + + [71] Longtemps. + + [72] Il montre les assistants. + + ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + +IV. _Expédition de Guillaume en Angleterre._ + +Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que +l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris +sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le +jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple +était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du +trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], privé du +saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre +illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger +son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui +objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des +forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont +on le dépouillait. + + [73] L'archevêque de Cantorbéry. + +Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour +construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de +tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands +déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous +ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie +pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent +grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et +par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit +à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut +retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes +les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus +petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les +champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés; +les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par +l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme +faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et +voyait sans peur toutes ces bandes armées. + +Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape +Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église +catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc +demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition +qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de +Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance.... + +Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée +par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle +avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de +Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages, +ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré +fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès, +il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses +prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la +prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient +péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au +secours de la misère des autres en augmentant les distributions de +vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui +avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le +ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de +l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son +armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps +attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le +ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre +avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage +dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un +soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux, +compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à +partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus +empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le +moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un +port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que +quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la +nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de +son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ... +Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le +navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire, +eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant +par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du +soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait +venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre +chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour +empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la +tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son +palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura +que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de +Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant +regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et +la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que +les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres, +semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se +changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la +bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans +rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey. + + GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conquérant_. (Traduit + par L. Dussieux.) + + Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et + l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un + des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie + de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la + collection Guizot. + + +V. _Bataille d'Hastings._ + +Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé +toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils +marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de +leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, +serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable. +Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les +Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint +ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses +frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal +pour tous, personne ne pût penser à fuir. + +Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se +confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en +recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme +le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le +premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers +venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage +serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme +la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur +empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en +riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.» +Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des +guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se +battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée +s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher +pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les +Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient +aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font +volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour. +Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les +Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline, +ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se +fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un +grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, +est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le +fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La +victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que +l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non +content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier; +il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait +impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant +à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au +premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans +cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents +serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui +veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se +ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold, +percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa +mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un +Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour +lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de +chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, +les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement +vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea +le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas +une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de +faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de +rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère +d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans +rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre +fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur +ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des +chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de +l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une +grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au +commencement de cette année-là. + + [74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide! + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.) + + La célèbre chronique appelée _Historia Major Anglorum_, est + l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. + Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en + 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit + et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de + 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres + ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente + traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8º, précédées + d'une introduction de M. le duc de Luynes. + + +VI. _Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre._ + +L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres +au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations +de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité +de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être +consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas +légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent +hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se +vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu +des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux, +leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie +avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent +renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint +promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands, +ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le +territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les +possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci +devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles +du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les +autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie +farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des +Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant +la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs, +un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit +entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront +transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. +De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après +en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux +qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du +roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à +cause de Marguerite, sœur d'Edgar[75], qu'il avait épousée. Il +s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie +les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume +rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se +dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades, +lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans +les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le +bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que +sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune +subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de +Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les +villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui, +passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin; +mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement +les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes, +et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le +peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors +Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta +l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques, +les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette +fuite. + + [75] Edgar était neveu d'Édouard et légitime héritier du trône + d'Angleterre. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.) + + +VII. _Violences des Normands en Angleterre._ + +Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache +de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu, +Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres +seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les +étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait +cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours +dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des +seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres +sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en +présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui +grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des +recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se +composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses +chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir +toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres +du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses +rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus +prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que +la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus +nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les +femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction, +et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies, +aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De +misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle +puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils +pouvaient vouloir. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV. + + Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à + l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire + commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a + été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot. + + +VIII. _Même sujet._ + +L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la +nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait +eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût +de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés +sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre +humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts +injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes +s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence +s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les +premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un +cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait +personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait +les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un +caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient +des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de +donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que +trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt +pour servir d'asile aux bêtes fauves[76]. + + [76] Guillaume créa une immense garenne entre Salisbury et la + mer. Le mot _garenne_, dérivé du germain _waren_, défense, avait + la même signification que _forêt_ (de _foresta_, _forestella_); + au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On désignait + sous ces noms divers: garenne, défens, forêt, rivières en garenne + ou défensables, les lieux où le seigneur s'était réservé le droit + de chasse ou de pêche, aussi bien sur ses terres que sur celles + de ses sujets. D'immenses régions furent réservées à la chasse et + à la pêche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des + seigneurs; ces régions étaient peuplées d'animaux sauvages, avec + défense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientôt + toute culture disparaissait, le sol devenait stérile, se couvrait + de bois et de broussailles, bref devenait forêt ou garenne. Les + grands espaces peuplés de loups, ours, buffles, cerfs, et + destinés aux chasses royales étaient des forêts; les petits + espaces peuplés de chevreuils, lièvres, lapins, et plus faciles à + établir sur les terres seigneuriales, étaient les garennes. Pour + l'établissement des unes ou des autres, on chassait des + populations entières de leurs terres. Saint Louis et ses + successeurs défendirent par leurs ordonnances l'établissement de + garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIÈRE, _des Eaux courantes et + des Institutions seigneuriales_.) + + MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M. + Huillard-Bréholles, t. I, p. 46. + + + + +PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU. + +1092. + + +Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de +France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la +traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se +voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa +noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français, +un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne +voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela, +elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre +un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme +coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en +France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse +femme[78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il +épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques, +comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable +union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste +service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque +temps. + + [77] Femme du comte Foulques le Réchin. Ce surnom signifie d'une + humeur difficile. Foulques avait épousé, avant Bertrade, deux + femmes dont il se sépara sous prétexte de parenté. + + [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons. + +Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration +impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques, +préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de +cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord. +Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre +jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de +l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi +furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et +de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment, +et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même +table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre +avec grâce et à leur satisfaction. + +Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il +tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime +et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère. +Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats +qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés +de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus. +Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de +Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra +aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le +clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs +de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré +qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse. +Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à +cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la +messe en particulier ainsi qu'à ses gens. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8. + + + + +POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE. + +1095. + + +Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été +ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de +Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre +ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné +par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus +nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi +bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin +tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la +volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut +dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il +devint le chef des pèlerins. + +Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y +faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur +des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de +tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés. +Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment +il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies; +pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles; +pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de +scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et +vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche +répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles +notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus +grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il +faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les +supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce +à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père +vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont +faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous +font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux +saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour +heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux +comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et +quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître +tout cela.» + +Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et +s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe +J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature: +«Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme +signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte +croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les +humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite +les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints +offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.» + +La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre +se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla +raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui +donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du +sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui +rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays +pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte, +débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[79] +la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les +insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les +pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne +volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu. + + [79] Au Pape. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier. + + Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la + première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais + recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son + histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la + première croisade. Son histoire s'arrête en 1120. + + + + +CONCILE DE CLERMONT. + +1095. + + +Aussitôt que le pape Urbain fut arrivé sur le sol de notre pays, les +habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec +joie et se portèrent en foule à sa rencontre, car personne ne se +souvenait d'avoir entendu dire que le Pape fût jamais venu visiter ces +contrées. L'année 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape +convoqua un concile, en fixant le lieu de sa réunion dans la ville des +Arvernes, qui a changé de nom et qui s'appelle maintenant Clermont, +illustrée par Sidoine, le plus éloquent des évêques. Ce concile fut +d'autant plus populaire que chacun était désireux de contempler le +visage et d'écouter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on +n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indépendamment des évêques et +des abbés qui siégèrent sur les bancs les plus élevés, au nombre de +quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptèrent, +tous les hommes lettrés de la France entière et des comtés qui en font +partie arrivèrent à Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent +présider l'assemblée avec une gravité calme, une politesse mesurée, +et, pour parler comme Sidoine, répondre avec une éloquence persuasive +à toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme très-illustre +écouta avec une grande bonté, qui fut bien remarquée, les +interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs +procès, et il eut toujours soin de traiter tout le monde également et +de ne faire d'autres distinctions que celles exigées par la loi de +Dieu. + +Le roi Philippe (Ier) était alors dans la trente-septième année de son +règne; il avait répudié Berthe, sa femme légitime, pour épouser +Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hésita pas à excommunier +le roi des Français, repoussa les sollicitations des grands aussi bien +que les plus riches présents, et ne se laissa point intimider par la +considération qu'il se trouvait en ce moment dans l'intérieur du +royaume. Comme il l'avait résolu avant de venir en France, et parce +que c'était le principal but de son voyage, le Pape fit à tous ceux +qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit +connaître ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne +conserva le souvenir complet. Son éloquence était aidée par sa science +littéraire, et il parlait en latin[81] avec la facilité d'un avocat +qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son +discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, à +tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre sainte, et la confirma +en vertu de son autorité apostolique. Il établit ensuite un signe qui +devait faire connaître ceux qui auraient pris cette bonne résolution, +et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de +chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu +du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur +leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'étoffe coupé en forme de +croix. Le Pape décida en outre que, si après avoir pris cette marque +distinctive, ou après avoir fait son vœu publiquement, quelqu'un +renonçait à cette bonne intention en cédant à de coupables regrets ou +aux prières de ses parents, il serait excommunié pour toujours, à +moins que, se repentant, il n'accomplît le vœu qu'il aurait +honteusement refusé d'accomplir. En même temps le Pape menaça de +l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez +impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux +qui feraient partie de l'expédition. Enfin le Pape confia le soin de +diriger l'entreprise à un homme digne des plus grands éloges, l'évèque +du Puy (Adhémar de Monteil). + + [80] Après avoir terminé les affaires ecclésiastiques, le Pape + alla sur une grande place, car aucun édifice n'aurait pu contenir + tous ceux qui venaient l'écouter. (_Robert le moine._) + + [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son + discours en latin. + + [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapporté + d'une manière différente par chaque auteur du temps. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II. + + Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le + diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une + histoire de la première croisade sous le titre de: _Gesta Dei per + Francos_, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux. + + + + +LA TRÊVE DE DIEU. + +1096. + + L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses + suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de + Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant. + + +Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement +observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la +seconde férie[83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte, +et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du +soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les +semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil, +jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même +pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et +pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que +nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, +ni prendre bétail ou butin. + + [83] _Férie_, de _feria_, fête; _jours fériés_, jours de fête, + jours sacrés. Autrefois toute la semaine de Pâques était fêtée + par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces + jours _féries_. Le Dimanche était la première férie; le lundi la + seconde, etc. On s'accoutuma à appeler les jours des autres + semaines 1re, 2e, 3e férie, etc. + +Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances, +les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins +et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de +labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui +leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs +charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient +d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne +vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun +dommage. + +Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et +au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en +entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment. +«Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la +trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon +évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la +jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de +marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai +pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre +eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon +ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!» + +Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée +contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui +enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient +avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la +communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les +faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans +les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les +seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité +apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun +service chrétien dans les domaines de ces seigneurs. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9. + + + + +PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS. + + +Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans +le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un +grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait +connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins +et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi +l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux +de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt +enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la +convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à +vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de +la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette +époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de +blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres +gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain +étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le +remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère +qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se +réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur +cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps, +ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains... +Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine; +mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir +de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre +reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient +en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce +voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on +vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir +d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les +marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et +chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il +pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur, +afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit +alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon +marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il +fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix +tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce +qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le +donnaient maintenant pour quelques écus. + +Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui +n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient +d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et +disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien +plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même +idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient +avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes +se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les +vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient +pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie +au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez +avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient +si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les +plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à +cause de leurs bonnes intentions. + +On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des +pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des +chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs +enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils +apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était +Jérusalem...... + +Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour +préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres +suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à +un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord +été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les +bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de +présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges, +que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs. +Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait +donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous +ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans +tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle +admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour +les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine +qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les +pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de +poisson et buvait du vin. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II. + + + + +DÉPART DES CROISÉS. + + +Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, +lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses +biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui +répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner, +sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que +les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient +rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du +retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et +la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci +craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de +sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son +ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui, +semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son +cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa +femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait +une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient, +et la joie pour ceux qui partaient. + + FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_. + + Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi + de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en + 1127. Il assista à la première croisade. + + + + +CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE +DE POITIERS[84]. + + +J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause +ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin. + + [84] Né en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus + ancien troubadour dont les œuvres nous soient parvenues. + +Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en +grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront. + +Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je +laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin. + +Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent +assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau +ne manqueront pas de lui nuire. + +S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les +Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous. + +Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais +outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon. + +Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce +qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu +promet la rémission des péchés. + +Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés; +j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je +lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin. + +Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais +la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son +tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités. + +O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès +de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai +toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit +quand j'en étais éloigné. + +J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le +sembellin[85]. + + [85] Habillement des barons. + + + + +MASSACRE DES JUIFS. + + +La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec +leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de +France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par +l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins +arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de +toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de +Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes +se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se +livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le +voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres. + +Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur +esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les +juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent, +surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur +expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre +commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y +demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit +leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le +butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent +pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les +rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce +qu'ils emportaient. + + [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre + le Rhin et la Meuse. + +Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route, +selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable +de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse +troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs +de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le +même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque +Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa +protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville. +L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder; +il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le +comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le +plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller +attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu +élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à +coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se +défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et +les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à +leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour +massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce +qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants, +aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens. + +Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le +baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir +chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de +femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se +dirigeant vers la Hongrie. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I. + + + + +PRISE DE JÉRUSALEM. + +1099. + + +Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant +de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait. +Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville +au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes +et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à +notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre; +notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais +ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin +que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande +ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de +ce récit le prouvera clairement. + +Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de +Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par +les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se +découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se +venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la +victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs +leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les +flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur +les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux +que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds +de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le +lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois +pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu +tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint +augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins +craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la +nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur +permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles; +les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les +machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de +part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de +dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands +efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins +d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les +Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou +dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans +résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par +l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait +que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste +toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en +désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir; +quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui +étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de +la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela +les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir +quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur, +courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns +lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui +recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés +devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas +et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les +siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie +antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont +ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et +Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une +prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et +les Sarrasins ne purent les empêcher. + +Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que +Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient +encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire +n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres +des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable +spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour +eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés +de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues +souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les +places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et +de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des +cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le +temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de +leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne +voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et +dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang +jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste +et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le +sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La +ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se +réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du +comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89]. + + [87] La mosquée d'Omar. + + [88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains + et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et + portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de + sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les + membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le + moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.) + + [89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés + qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les + malheureux qu'il avait sauvés. + +Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion +les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins +de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu +vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce +jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette +entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à +des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais +célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos +fatigues en joie et en transports d'allégresse. + + RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_. + + Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la + croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant + l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut + probablement en terre sainte vers 1099. + + + + +MÊME SUJET. + + +Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure +de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres +sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre +encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux, +frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille. +Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert, +s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer +devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils +étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en +sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent +les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore +sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se +hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir +au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins, +transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs +échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville. + +Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se +répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la +plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et +solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la +lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux +portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents +chevaliers envoyés par le roi de Babylone[90] avaient longtemps +parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à +l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent +au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si +vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la +tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les +chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent +contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et +fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des +chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que +les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui +les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes +furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et +des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins +pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec +sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de +Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les +premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient +dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il +forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y +trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en +vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en +tuèrent cependant une assez grande quantité. + + [90] D'Égypte. + +En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande +et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une +toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins +s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les +uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur +l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent +du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent +ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se +sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées +dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants, +enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris +par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre +les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les +Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni +le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le +premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout +ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits; +bientôt la ville tout entière fut à eux. + +Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient +carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais +et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait +vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures. +Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité +d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de +l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que +les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux +Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à +Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce +trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses +richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau +d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine +suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice, +allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient +les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le +peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le +duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se +couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses +compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville, +les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par +la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre +de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à +Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs. +.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur, +plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans +son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du +carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et +notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire, +les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil. + +Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de +Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et +laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il +assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il +s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et +garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du +sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au +massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon, +supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et +se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à +quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède +élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce +gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon, +entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était +plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et +sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui +risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne +fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui +dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et +malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est +arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la +perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne +faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans +la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une +forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous +serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard +tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou +qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et +leurs complots ne nous attirent quelques malheurs. + +On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs +de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens +s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui +avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de +prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les +rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après +avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de +la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées +ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même +les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la +vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les +pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras +pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les +épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant +la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes +par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était +inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens; +leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils +tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre +sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent +couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et +d'enfants[91]. + + [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croisés firent + brûler cette masse de cadavres, dont l'aspect était horrible et + l'odeur insupportable, et qu'ils purgèrent ainsi Jérusalem par le + feu. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI. + + + + +LOUIS LE GROS. + +1101. + + +Louis, ce jeune héros, gai, gagnant tous les cœurs par une bonté que +quelques-uns prenaient pour simplicité, était à peine arrivé à +l'adolescence, qu'il était déjà pour le royaume de son père un +défenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des +églises, et, ce qu'on avait négligé longtemps, il protégeait la +sécurité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres. + +Vers cette époque, il s'éleva entre le vénérable Adam, abbé de +Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions +qui s'envenimèrent et arrivèrent à un tel degré d'irritation que, +l'esprit de révolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, +les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre +et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en +fut indigné, et contraignit Bouchard à comparaître au château de +Poissy devant le roi son père, pour s'en remettre à son jugement. +Bouchard ayant été condamné ne voulut pas se soumettre à la +condamnation prononcée contre lui, et se retira en liberté; mais il +eut bientôt à subir tous les maux que la majesté royale a droit +d'infliger à des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince +l'attaqua aussitôt lui et ses adhérents, Mathieu, comte de Beaumont, +et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, hommes violents et +belliqueux qu'il avait gagnés à sa cause. Louis dévasta les terres de +Bouchard, détruisant les maisons et les petits forts, à l'exception du +château, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les +rebelles persistaient à vouloir se défendre dans le château, il en fit +le siége avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte +de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard à se soumettre, le courba +sous le joug de sa volonté, et termina tout à son avantage la querelle +qui avait causé ces troubles. + +Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, parce qu'il +avait pris part à cette guerre et pour d'autres raisons, surtout à +cause des dommages qu'il avait fait éprouver à l'église de Beauvais. +Drogon avait quitté son château, sans toutefois s'en éloigner +beaucoup, afin de pouvoir s'y réfugier promptement en cas de besoin. +Il marcha avec des archers et des arbalétriers à la rencontre du +prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si complétement +qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son +château sans être suivi de près. Louis se jeta vers la porte au milieu +des gens de Drogon, reçut et donna mille coups de l'épée qu'il maniait +habilement, entra dans le château, s'y maintint malgré les efforts de +l'ennemi, et ne s'en retira qu'après l'avoir entièrement brûlé avec +les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le héros était +animé d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas à se garantir de +l'incendie, qui fit courir un grand danger à son armée et à sa +personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux. + + Suger, abbé de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, + naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la + vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore + composé un traité sur son administration du monastère de + Saint-Denis, une histoire de Louis VII, restée inachevée; on a + aussi de lui un certain nombre de lettres. + + + + +BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE. + +1119. + + Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de + Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son + héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi + d'Angleterre. + + +Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves +chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à +Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi +de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une +belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses +soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide +des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers +en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers +qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs +casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en +prévinrent aussitôt le roi. + +Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée; +il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il +ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne +savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la +hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant +entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les +événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas +favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit +en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe.... + +Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre +une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[92]. +Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et +plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux +fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri +d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs +accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions, +aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de +l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur +prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave +chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et +d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi, +qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa +personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna +de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice, +et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume +Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la +dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu +comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de +l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard +de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi +lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient +joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se +rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre +bravement contre les Normands. + + [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours. + +Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les +premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus, +vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, +combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée, +composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le +commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume +Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été +tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les +autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à +reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri, +éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent +prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui +avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à +leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat, +ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que +nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont +pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. +Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver +un malheur irréparable. + +Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de +Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent +de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux +Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil +se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume +Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut +le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui +au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup +d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils +de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et, +tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le +tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup +de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver. +C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de +frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et +qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui +chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance. + +Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de +neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de +tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils +s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à +cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à +prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers +chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se +contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur +accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des +fidèles. + +Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres +furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à +Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des +Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la +violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au +milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des +combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit +tomber les plus nobles barons. + +Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et +rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le +pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux +Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus +grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé +par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le +roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le +trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier. +Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la +garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa +bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas +avoir su quel était celui qu'il avait sauvé. + +Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au +soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la +victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son +cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait +à un roi. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII. + + + + +LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSINÉ. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS. + +1127-1128. + + +Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur +Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour +ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût +nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a +fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte +Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la sœur de la grand'mère +du roi Louis[94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave +comte Baudouin[95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec +fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu, +libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants +par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile, +voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et +chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait. +Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le +faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges +et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots +contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à +l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre +de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre +avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime +détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui +priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans +bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte, +qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il +s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe +l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de +son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du +sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et +déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente; +ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis, +ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté, +ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons +du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le +château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés. +Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été +ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils +priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je +te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent +dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne +l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa +mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le +venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de +voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du +comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y +préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays. + + [93] Canut IV. + + [94] Adèle, fille de Robert le Frison. + + [95] Le comte Charles le Bon était neveu du comte Baudouin. + +En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient +pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des +obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et +dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais +à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son +amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à +punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la +guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut, +entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de +courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les +exécrables auteurs du meurtre. + +Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de +Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les +droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la +crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle +d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui +s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les +assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des +vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que +déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se +servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des +maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent +l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les +sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs +chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix, +d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le +plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses +compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à +cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de +ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un +supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la +voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent +arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après +sa mort on le jeta dans un égout. + +Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de +s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il +revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je +donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible; +on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien, +l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui +fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa +honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les +autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints +de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns +après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se +brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et +s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité +de moine, et on le pendit. + +Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres, +château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce +perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de +Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais +pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents +hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre +partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château +par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi +enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna +justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à +devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en +quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse +effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi +revint en France, victorieux par l'aide de Dieu. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_. + + + + +SUGER. + + +En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans +le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que +les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du +monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux +conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a +pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation +et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se +levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois +qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur +des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils +remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde +d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots +de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des +orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles +du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux. +Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui +n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était +juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de +l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas +séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la +rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration +pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la +prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les +périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne +semblait pouvoir le supporter? + +Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de +sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas +que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui +d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est +l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle. + +Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une +affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu. +Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses +domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens, +d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier +à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que +sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa +jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques +et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il +n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans +les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une +prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique, +et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout +spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance +des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse +précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté +de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes +profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu +qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse +d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne +pouvait plus lui échapper. + +Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y +eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le +mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une +telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que +quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait +d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque +roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les +actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage +l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de +ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage. +Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement +tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans +l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et +sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de +qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment +où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le +royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses +limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de +splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France +ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit +aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché +d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces. + + [96] Par le divorce de Louis VII, le duché d'Aquitaine resta + entre les mains d'Eléonore, duchesse d'Aquitaine. + + GUILLAUME, _Vie de Suger_. + + Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le + confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger, + Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy, + une biographie très-curieuse du grand abbé. + + + + +LA COMMUNE DE LAON. + +1112. + + +La ville de Laon depuis longtemps était accablée d'un si grand +malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun maître, et que +chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république +de meurtres et de brigandages. Les choses en étaient venues à ce point +que si le roi venait à Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit +d'exiger le respect dû à sa dignité, lui-même était aussitôt vexé dans +ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses +chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait violemment après avoir accablé +ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs +eux-mêmes avec mépris; on n'épargnait ni leurs personnes, ni leurs +biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne +pouvait entrer dans la ville ou même en approcher, sans être, à moins +d'un sauf-conduit bien en règle, jeté en prison et obligé de payer +rançon, ou bien cité en jugement sans raison. + +Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se +fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne +reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur +campagne, et venaient à Laon pour acheter au marché; les gens de la +ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles +ou dans des écuelles des échantillons de légumes, de grains ou de +toute autre denrée, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les +offraient à celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Après que +l'acheteur s'était engagé à payer le prix convenu, le vendeur lui +disait: «Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre +allait, et quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre où était la +marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à +l'acheteur: «Mets la tête et les bras dans le coffre, et tu verras que +toute cette marchandise est bien semblable à l'échantillon que je t'ai +montré sur la place.» Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du +coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête et les épaules +dans le coffre, l'honnête vendeur, qui était derrière, soulevait +l'imprudent paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, et, +laissant tomber le couvercle aussitôt, le tenait dans cette prison +jusqu'à ce qu'il ait payé sa rançon. Ces actes et bien d'autres du +même genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens +volaient et faisaient le brigandage publiquement et à main armée; il +n'y avait de sécurité pour quiconque se trouvait dans les rues pendant +la nuit; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé. + +Le clergé et les grands voyant ce qui se passait et tâchant par tous +les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent +offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la +permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce +nom exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de +payer un certain cens devaient une seule fois dans l'année payer à +leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils +commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se +racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils +étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a +coutume d'imposer aux serfs. + +Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une +foule de vexations, et donnèrent de grandes sommes d'argent à ces +avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait +toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils +promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les +conventions que l'on venait de faire. Après que le clergé, les grands +et le peuple se furent ainsi associés pour la protection commune, +l'évêque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup +d'argent; furieux contre ceux qui avaient établi un tel changement +dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer; +mais on lui offrit bientôt de fortes sommes d'or et d'argent; ses +discours emportés se calmèrent, il jura de respecter les droits de la +commune qui avait été établie sur le modèle de celles de Noyon et de +Saint-Quentin. Des dons considérables faits par les gens du peuple +engagèrent aussi le roi à confirmer et à jurer la commune par serment. + + [97] Ce Gaudry venait d'être nommé évêque, à la sollicitation du + roi d'Angleterre; il n'était pas dans les ordres, et avait + jusqu'alors mené la vie de soldat. + +Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'élevèrent lorsque, +après avoir reçu les présents du peuple et fait tant de serments, ces +mêmes hommes s'efforcèrent de renverser ce qu'ils avaient juré de +maintenir et essayèrent de réduire à leur condition primitive les +serfs émancipés et affranchis de toutes les violences du joug. Les +grands et l'évêque étaient pleins d'envie contre les bourgeois; si un +homme du peuple était cité en jugement, non par la volonté de Dieu, +mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamné, on lui +ravissait tout son avoir jusqu'à la ruine complète. + +Les hommes chargés de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant +de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prévarications, +altérèrent les monnaies à tel point, qu'une foule de personnes furent +réduites à la dernière misère. Ils fabriquèrent en effet avec du +cuivre le plus vil des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient +paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple, +ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de +précieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur +évêque, des présents le décidaient à supporter patiemment de tels +excès; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien +plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L'évêque se trouva +enfin dans l'impuissance bien méritée de conserver ou de réformer sa +monnaie, dont il avait si méchamment favorisé l'altération; alors il +ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très-corrompue, +auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage à +obtenir que les bourgeois conservassent ces espèces, il ordonna enfin +que l'on frapperait de nouvelles pièces, sur lesquelles on +représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on +se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car +elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois +que l'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par +lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de +l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de +traîner devant la justice les gens du peuple accusés d'avoir mal parlé +des actes de l'évêque; cette opposition servait de prétexte pour +augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal +agent de cette affaire était un moine, complétement déshonoré, nommé +Thierry et venu de Tournay, où il était né. Il avait apporté de +Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise +monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de +présents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans +le pays mensonge, parjure et pauvreté, et en chassa vérité, justice et +richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus +de ravages dans cette province, et cela dans le temps même où Rome +aimait le plus à se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon. + +L'évêque recommença bientôt contre un autre Gérard ce qu'il avait fait +en secret contre Gérard de Crécy[98], et donna alors une preuve +publique de sa cruauté. Ce Gérard était maire ou dixainier, je ne sais +pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant à l'évêque; +l'évêque le haïssait plus que tout autre[99]; il parvint à s'emparer +de lui, le jeta dans une prison du palais épiscopal, et pendant la +nuit il lui fit arracher les yeux par un nègre de sa domesticité. Ce +crime le couvrit de honte et fit renaître les bruits sur l'assassinat +du premier Gérard. Et cependant tout le monde, clergé et peuple, +savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe, +ordonnent aux évêques, comme aux prêtres, de s'abstenir de donner la +mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la +perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais +si le saint-siége en eut connaissance, mais ce qui est sûr, c'est que +le pape suspendit l'évêque de ses fonctions, et je crois que ce fut +pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité +jusqu'à faire la dédicace d'une église, puis il partit pour Rome, +apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion, +et revint ayant recouvré tout son pouvoir sur nous. + + [98] Gérard, seigneur de Crécy, que l'évêque avait fait + assassiner. + + [99] Parce qu'il était favorable à un ennemi de l'évêque. + +Dieu, voyant que maîtres et sujets étaient tous coupables de la même +scélératesse, laissa éclater ses jugements; il permit que les +mauvaises passions qui se développaient depuis longtemps fissent +explosion. L'évêque fit donc venir auprès de lui quelques clercs et +quelques grands de la ville, et résolut de détruire, à la fin du +carême et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la +commune qu'il avait jurée et qu'il avait fait jurer au roi par ses +présents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la +veille du vendredi-saint, c'est-à-dire le jour de la Cène du Seigneur, +il excita le roi à se parjurer. Dans ce jour où Gaudry devait +consacrer le très-glorieux chrême, avec lequel sont oints les évêques, +il n'entra même pas dans l'église; il complotait avec les gens du roi +les moyens de décider le prince à détruire la commune et à rétablir +les choses dans l'état primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur +ruine, promirent au roi et à ses gens 400 livres ou plus, je ne sais +pas au juste; mais l'évêque et les grands engagèrent le roi à se +mettre de leur côté, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le +Gros), fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne +qu'il semblait créé pour la majesté du trône; brave à la guerre, +prompt en affaires, inébranlable dans l'adversité, bon en toute autre +chose, il mérite le blâme parce qu'il était trop accessible aux hommes +vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidité du roi le fit +s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il +consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et +ceux de l'évêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans +respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints. Cette même +nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le +peuple, voulut coucher dans l'intérieur du palais épiscopal, et partit +au point du jour. Alors l'évêque déclara aux grands qu'ils pouvaient +se regarder comme dégagés de l'engagement de payer au roi une si forte +somme, et qu'il les délivrerait de toutes leurs promesses: «Jetez-moi, +leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je +vous donne, et forcez-moi de payer rançon.» + +La violation des traités qui avaient établi la commune de Laon +exaspéra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessèrent +de les remplir: savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes; les +aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous +savaient que dorénavant l'ardeur des maîtres pour le pillage ne +respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands +se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que +chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune, autant qu'il +avait payé pour son établissement. Tout ce que je viens de raconter se +passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et +c'est ainsi que les âmes se disposèrent par l'homicide ou le parjure à +recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque +et les grands pendant les jours saints n'étaient occupés que des +moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce +qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce, et non +pas la colère, soulevait les petites gens, et ils résolurent et +jurèrent tous ensemble de tuer l'évêque et ses complices. Quarante +d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet +transpira. Maître Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du +samedi saint, il fit dire à l'évêque, qui allait se coucher, de ne pas +venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais +l'évêque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'écria: «Fi donc, de +telles gens me tueraient!» Cependant, tout en parlant de ces gens avec +un mépris affecté, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans +l'église. + + [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les + lettres et par la pureté de ses mœurs était la lumière de toute + la France. Il s'était opposé à l'élection de Gaudry. + +Le lendemain il donna ordre à ses gens et à quelques soldats de cacher +des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il +suivrait son clergé à la procession. Pendant qu'elle défilait, il y +eut un peu de désordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de +foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une voûte et +croyant que l'on commençait à exécuter le meurtre juré, se mit à crier +à plusieurs reprises, comme pour donner le signal: «Commune, commune!» +Mais parce que c'était une bonne fête, ces cris restèrent sans effet, +mais ils donnèrent des soupçons au parti opposé. Aussi, quand l'évêque +eut célébré l'office de la messe, il fit venir des terres de l'évêché +un grand nombre de paysans; les uns furent chargés de défendre les +tours de l'église, les autres de bien garder le palais; il devait +cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que +l'argent promis au roi par l'évêque serait certainement payé par eux. + +La coutume à Laon est que le second jour après Pâques le clergé aille +en procession faire une station à l'église de Saint-Vincent. Les +bourgeois résolurent de mettre à exécution ce jour-là leurs projets, +qui avaient été découverts la veille; mais ils ne le firent pas, +parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands étaient avec +l'évêque. Comme on était déjà arrivé au troisième jour après Pâques, +l'évêque, rassuré, renvoya les paysans qu'il avait chargés de défendre +les tours et son palais et qu'il avait forcés d'y vivre à leurs frais. + +Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque +s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il +voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fait un +grand bruit dans la ville, où le peuple criait: «Commune, commune!» +Des bandes de bourgeois armés d'épées, de haches à deux tranchants, +d'arcs, de cognées, de massues et de lances, envahissent l'église de +la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais épiscopal. A cette +nouvelle, les grands, qui avaient promis à l'évêque de venir le +secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés. Le châtelain +Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs pures, +s'empressa d'accourir, et traversa l'église en courant, n'ayant pour +toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entré dans +le vestibule du palais, qu'il reçut à la tête un coup de hache, qui +lui fut lancé par Raimbert, qui avait été son compère; il fut le +premier des grands qui fut tué. Quelque temps après, Raynier, qui +avait épousé une de mes cousines, arriva au palais; et au moment où il +cherchait à pénétrer dans la chapelle épiscopale, il reçut un coup de +lance par derrière, et tomba; son corps fut brûlé peu après, depuis la +ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisième, +Adon, ardent en paroles et à l'action, mais qui à lui seul ne pouvait +lutter contre la foule des assaillants, fut attaqué au moment où il +allait entrer dans le palais; il se défendit avec vigueur, de la lance +et de l'épée, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une +table qui se trouvait dans la cour; mais comme il était couvert de +blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se défendit +encore longtemps, donnant de rudes coups à ceux qui l'assiégeaient en +quelque sorte. A la fin, son corps épuisé fut traversé d'une flèche +lancée par un homme du peuple, et bientôt après réduit en cendres +pendant l'incendie qui détruisit le palais épiscopal. + +La populace insolente attaquait l'évêque au milieu des clameurs les +plus affreuses. Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de +son mieux en jetant des pierres et des flèches sur les assaillants; +comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant +espérer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un +de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un +tonneau dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y +croyait en sûreté. Les bourgeois courant partout cherchaient où il +pouvait être, l'appelant coquin et non pas évêque; ils saisirent un de +ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur +indiqua par un perfide signe de tête où était son maître; alors, se +ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent +enfin leur victime. + +Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église +de Saint-Vincent; il avait été longtemps préposé par Enguerrand de +Coucy à la recette du péage au pont de Sourdes; il pillait souvent les +malheureux voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la +rivière, afin de ne pas avoir à craindre leurs plaintes. Dieu seul +sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses +brigandages n'est possible à personne. Il portait sur son ignoble +visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquités sans +nombre de son cœur. Disgracié par Enguerrand, il s'était jeté +aveuglément dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois +il n'avait eu pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour étranger, ni +pour l'âge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer +l'évêque. Chef du complot qui s'exécutait, il s'efforçait de découvrir +la retraite du prélat, pour lequel il avait une haine qui dépassait +celle de tous ses complices. + +Ces gens cherchaient donc l'évêque dans chaque tonneau, Teudegaud +s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié le malheureux +Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était +caché là, et Teudegaud le frappa d'un bâton; mais le malheureux évêque +ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il +répondre: «C'est un malheureux prisonnier.» L'évêque avait coutume +d'appeler Teudegaud, en se moquant et à cause de sa figure de loup, +Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi +le brigand dit à l'évêque: «Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui +est caché dans ce tonneau.» Gaudry, qui, bien que pécheur, était +cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux, +accablé de coups et traîné au grand jour dans le cul de sac du cloître +des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux +supplia ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet qu'il ne sera +plus leur évêque; il s'engage à leur donner de grosses sommes d'argent +et à quitter le pays; on ne lui répond que par des injures. Un d'eux, +nommé Bernard de Bruyères, lève sa hache et fait sauter la cervelle de +la tête de cet homme sacré, quoique pécheur; avant qu'il soit tombé, +un autre conjuré lui assène un coup qui lui coupe la figure en +travers; alors il rend l'âme. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui +brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud, +voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout à l'heure était +encore évêque, essaye de le prendre, et y trouvant difficulté, il +coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le +cadavre de Gaudry est dépouillé de ses vêtements et jeté nu dans un +coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent +d'ignobles railleries sur ce corps étendu dans la rue, et le couvrent +de terre, de pierres et de boue. + +Une partie de la populace furieuse se précipita vers la maison de +Raoul, maître d'hôtel de l'évêque; c'était un homme petit, mais d'une +âme héroïque. Il avait revêtu son casque et une bonne armure, et se +préparait à résister avec énergie; mais quand il vit ses ennemis si +nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu à sa maison, alors il +jeta ses armes, s'avança désarmé au milieu d'eux, et implora leur +pitié au nom de la croix; mais Dieu s'était retiré de lui: aussi on le +renversa et on le tua sans pitié. + +Ce fut de la maison du trésorier, qui, par une simonie évidente, était +en même temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'étendit en +rampant jusque sur l'église. Les murs de la cathédrale avaient été +splendidement décorés de tentures et de tapisseries en l'honneur des +fêtes qu'on célébrait en ce moment; aussitôt qu'elles furent atteintes +par le feu, des voleurs s'emparèrent de quelques-unes des tentures de +drap; les tapisseries furent brûlées. Les plaques d'or qui décoraient +l'autel, les tombeaux des saints, l'espèce de cintre qui les recouvre +et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des +plus nobles clercs, qui s'était caché sous un de ces couvercles et +n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit +bientôt entouré par les flammes; il courut alors vers le siége +épiscopal, cassa avec le pied le châssis vitré qui l'entourait, sauta +en bas et s'échappa. + +Le crucifix de Notre-Seigneur, richement doré et orné de pierreries, +et accompagné d'un vase de saphir placé sous les pieds de la sainte +image, fut complétement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur +quand on le retira des décombres. + +Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant +cette horrible sédition. L'épouse d'Adon, voyant son mari qui se +préparait à marcher au secours de l'évêque, au premier signe de la +révolte, comprit qu'une mort prochaine menaçait son mari; elle le pria +de la pardonner si par hasard il avait à se plaindre d'elle. Tous deux +se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, en +sanglotant, et se donnèrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette +femme disant à son mari: «Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi à la fureur +des bourgeois?» Adon lui prit la main, et la passa sous son bras +gauche, tenant toujours sa lance de l'autre côté; il ordonna à son +intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci, +qui était du nombre des conjurés, non-seulement ne suivit pas son +maître, mais le poussa rudement par derrière, en l'injuriant et en +méconnaissant l'autorité de celui dont il était le serf et qu'il +venait de servir à table quelques instants auparavant. Adon parvint +cependant à protéger sa femme contre les séditieux, et la cacha dans +la demeure d'un portier de l'évêque; mais cette malheureuse femme, +quand le palais épiscopal fut attaqué et incendié, se sauva sans +savoir où elle se réfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait +offensées, la prirent, la battirent et lui enlevèrent ses vêtements; +elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva à l'aide de ce +déguisement dans le monastère de Saint-Vincent. + +Quant à ma cousine, après le départ de son mari, abandonnant tout le +mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle +escalada le mur qui entourait son verger, et se réfugia dans la cabane +d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientôt après, voyant +l'incendie se développer, cette infortunée se jeta sur la porte que la +vieille avait fermée par dehors, brisa à coups de pierre la serrure, +se revêtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa +d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le +monastère; mais, s'apercevant que le feu était à ce couvent, elle +revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus éloignée +du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la +cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son +mari, et son désespoir se changea en une véritable fureur. D'autres +femmes, par exemple l'épouse et les filles de Guinimar, se cachèrent +dans les retraites les plus misérables; plusieurs autres firent de +même. + +L'archidiacre Gautier était, avons-nous dit, avec l'évêque lorsqu'on +attaqua le palais; comme il avait toujours jeté de l'huile sur le feu, +il sauta par une fenêtre dans le verger, escalada le mur, se sauva par +des chemins de traverse au milieu des vignes, la tête nue, et gagna le +château de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient +en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les égouts. +L'épouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde, +était ce jour-là à la ville, parce que son mari avait succédé, je +crois, à Gérard dans les fonctions de châtelain de l'abbaye; +Hermengarde et la femme de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, se +couvrirent d'habits de religieuse, et se réfugièrent dans le monastère +de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, à peine âgé de six ans, ne fut +pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver, +lorsqu'un de ces méchants rebelles le rencontra, le força de lui +montrer ce qu'il tenait caché sous sa cape et tua le pauvre enfant +dans les bras mêmes du fidèle serviteur. + +Pendant le jour de la rébellion, et toute la nuit qui suivit, clercs, +femmes et tous autres fuyards s'échappèrent au travers des vignes; on +n'hésitait pas à revêtir les hommes d'habits de femme, et les femmes +d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrès et le vent jetait les +flammes avec tant de force sur le monastère de Saint-Vincent, que les +moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce +qu'ils possédaient. Pour ceux qui s'étaient réfugiés dans le +monastère, ils étaient pleins de terreur, comme si les épées fussent +déjà sur leur tête. + +Gui, l'archidiacre et trésorier, ne se trouva pas par bonheur à Laon +quand éclata la révolte; il était allé, avant les fêtes de Pâques, à +Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dévotions; aussi les +meurtriers déploraient spécialement son absence. + +L'évêque et les principaux seigneurs massacrés, les bourgeois +attaquèrent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant +toute la nuit ils bloquèrent la maison de Guillaume, fils de cet +Haduin qui, loin de comploter la mort de Gérard, avait été dès le +matin prier à l'église avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les +rebelles employaient toutes leurs forces à jeter bas les murs de sa +maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les +assiégés résistaient énergiquement, mais enfin Guillaume fut obligé de +se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui +firent aucun mal, et se contentèrent de le mettre aux fers, et +cependant ils le haïssaient plus que tout autre. Ils se conduisirent +de même avec le fils de ce châtelain. Il y avait chez ce Guillaume un +jeune homme, appelé aussi Guillaume, qui était domestique de l'évêque +et qui prit une part active à la défense de cette maison. Quand les +bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandèrent s'il savait si +l'évêque était mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, +une partie des insurgés avait massacré l'évêque, les autres avaient +enlevé d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'était passé +ailleurs. En allant çà et là, ils rencontrèrent enfin le cadavre de +Gaudry, et ordonnèrent à Guillaume de leur dire à quel signe ils +pourraient reconnaître si le corps qui était étendu par terre était +celui de l'évêque. La tête et le visage de ce malheureux étaient +tellement criblés de blessures et défigurés, qu'on ne distinguait plus +aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: «Quand l'évêque +vivait, il me souvient qu'il se plaisait à raconter des faits de +guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son +malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au +moment où monté sur son cheval il attaquait en plaisantant un +chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le +gosier.» Ils cherchèrent alors, et trouvèrent en effet la cicatrice. + +L'abbé de Saint-Vincent, Adalbéron, ayant appris la mort de l'évêque, +voulut aller à l'endroit où l'on avait commis le crime; il renonça à +ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple +furieux, il serait infailliblement tué comme l'évêque. Tous ceux qui +furent témoins de ces troubles assurent que le jour où ils +commencèrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de +nuit entre les deux journées, et que nulle apparence d'obscurité ne +fit croire que le soleil s'était couché. Quand je leur disais que +c'était la clarté des flammes qui en avait été la cause, ils +affirmaient, ce qui était vrai, que dès le premier jour l'incendie +avait été arrêté. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels +ravages dans le monastère des filles du Seigneur, que plusieurs +religieuses furent entièrement brûlées. + +Tous ceux qui passaient près du cadavre de l'évêque, étendu par terre, +ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler +d'injures et de malédictions; personne ne pensait à l'enterrer. Maître +Anselme, qui le jour de l'émeute s'était bien caché, supplia le +lendemain les rebelles de permettre qu'on donnât la sépulture à +Gaudry, qui, après tout, avait porté le titre et les insignes +d'évêque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'évêque, +traité avec autant de mépris qu'on en aurait eu pour un chien, était +resté étendu dans la poussière et tout nu. Anselme le fit relever, +couvrir d'un drap et porter à Saint-Vincent. On ne saurait dire +quelles insultes et quelles menaces on prodigua à ceux qui firent les +funérailles de l'évêque, et quelles injures outrageantes furent +adressées à son corps. Quand le corps fut arrivé à l'église, on ne fit +aucune des prières et des cérémonies prescrites pour l'enterrement, +non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son +cadavre dans une fosse à moitié creusée; on le pressa tellement sous +une planche si étroite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui +donnaient la sépulture n'étaient pas bien disposés pour lui, et les +assistants les poussaient encore par leurs discours à traiter ces +restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les +moines de Saint-Vincent ne célébrèrent pour lui aucune messe dans leur +église; que dis-je ce jour-là? il en fut de même pendant longtemps, et +ces religieux tremblaient pour ceux qui étaient venus leur demander +un asile aussi bien que pour eux-mêmes. + +On vit peu de temps après, ce qui est bien triste à raconter, la femme +et les filles du châtelain Guinimar, malgré leur grande naissance, +obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette, que +les unes traînaient et que les autres poussaient. Quelque temps après, +on retrouva dans quelque coin la partie inférieure du corps de +Raynier, dont le feu avait détruit la partie supérieure; ces débris +furent mis sur une planche entre deux roues, et emmenés ainsi par un +paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra +à l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'à +celui de l'évêque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement +de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort fût un objet de pitié +pour tous les hommes honnêtes. En effet, ils ne s'étaient jamais +montrés méchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas +pactisé avec les assassins de Gérard. On ne parvint que longtemps +après ces journées de révolte et d'incendie à retrouver quelques +débris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de +drap jusqu'au moment où l'archevêque de Reims vint à Laon pour +purifier l'église. Ce prélat étant allé au monastère de Saint-Vincent, +célébra d'abord une messe solennelle pour la mémoire de l'évêque et de +ceux de son parti qui avaient été tués. Ce même jour, on enterra +plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mère du maître +d'hôtel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tué encore +enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, on +leur donna sans beaucoup de cérémonie la sépulture. + +Le sage et vénérable archevêque, après avoir fait placer plus +convenablement les restes de quelques-uns des morts, et célébré la +messe en mémoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents, +suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables +institutions de communes, où l'on voit, contre toute justice et tout +droit, les serfs secouer la légitime autorité de leurs seigneurs. +«Serviteurs, dit l'archevêque, l'apôtre[101] a écrit que vous soyez +soumis respectueusement à vos maîtres;» et pour que les serviteurs ne +puissent justifier leurs révoltes par la dureté et l'avarice de leurs +maîtres, écoutez encore ces autres paroles de l'apôtre: «Soyez soumis +non-seulement aux maîtres bons et doux, mais même à ceux qui sont durs +et méchants.» Aussi les canons lancent-ils l'anathème contre ceux qui, +sous prétexte de religion, excitent les serviteurs à désobéir à leurs +maîtres ou à s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et à plus forte +raison à leur résister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait +qu'on ne doit recevoir ni dans la cléricature, ni dans les ordres +sacrés, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on +reçoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volonté +de son maître lorsqu'il le réclame.» L'archevêque fit valoir souvent +ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi, +soit dans les assemblées publiques. Mais en parlant de ces faits nous +avons dérangé l'ordre du récit; il faut revenir maintenant à la suite +des événements. + + [101] Épître de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18. + +Les bourgeois avaient enfin réfléchi sur le nombre et l'horreur des +crimes qu'on venait de commettre; ils commençaient à avoir peur, et +craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu +de chercher un remède à leurs malheurs, ajoutèrent un nouveau mal à +leurs maux anciens; ils se décidèrent d'appeler à leur secours, pour +les défendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce +Thomas dès sa jeunesse détroussait les pauvres et les pélerins; il +avait contracté plusieurs mariages incestueux, et il était parvenu à +une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La +férocité de ce Thomas est tellement incroyable dans notre siècle, que +quelques gens même des plus cruels sont plus avares du sang de vils +bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas +satisfait de tuer avec l'épée et de commettre son crime tout d'un +coup, comme font les autres; il soumet ses victimes à d'horribles +supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il +fussent, à se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres +parties du corps, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre +pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces +malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les +frappait avec fureur à coups de bâton jusqu'à ce qu'ils cédassent ou +qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances. + + [102] Seigneur de Marle. + +Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par +la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur +la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans +révoltés; trois de ces paysans se cachèrent dans une caverne; il +arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un de ces +hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le +fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses +prisonniers ne pouvant marcher, à cause d'une blessure, Thomas lui +demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa réponse qu'il ne +pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite. +Alors il saute à bas de son cheval, et coupe les pieds à ce pauvre +homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de +raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir à en raconter +bien d'autres. Revenons donc à notre sujet. + +Tel était l'homme que les bourgeois, pour compléter leurs malheurs, +mirent à leur tête, et dont ils implorèrent la protection pour les +défendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand +il entra dans la ville. Après qu'il eut écouté leurs demandes, il tint +conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui +répondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle +ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision +à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il était dans la ville; il les +engagea donc à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que +quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un +mille de la ville, il leur dit: «Laon est la tête du royaume; je ne +suis pas en état de défendre cette ville contre le roi; si vous le +redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un +défenseur.» Consternés par ces paroles, mais troublés par le souvenir +de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir déjà le roi à leurs +trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'évêque, qui +quelque temps auparavant frappait de l'épée les lambris et les voûtes +de l'église de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y +trouver quelque fugitif à tuer, et qui, portant à son doigt l'anneau +de l'évêque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa +revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie +de Thomas. On doit dire cependant que Thomas délivra plusieurs +prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui était resté +étranger au meurtre de Gérard. + +Cependant la renommée répandit bientôt parmi les serfs et les paysans +du voisinage de Laon la nouvelle que la ville était presque déserte; +aussitôt ils se soulèvent, envahissent cette ville abandonnée, et +s'emparent des maisons que l'on ne défend point. Gui[103] et +Enguerrand[104] apprirent bientôt que Thomas avait abandonné Laon et +emmené le peuple avec lui; ils allèrent à la ville, et trouvèrent les +maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillèrent +l'argent, les vêtements et les provisions de toutes espèces qu'ils +trouvèrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient +arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au +pillage; ils avaient emporté des masses de butin, et cependant ceux +qui vinrent après se vantaient qu'ils avaient tout trouvé intact. Le +vin et le blé ne valaient pas plus à leurs yeux qu'une de ces choses +que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas +l'idée d'emporter ces denrées; ils les gaspillaient à tort et à +travers. Puis des querelles éclatèrent entre eux pour le partage du +butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les +grands; si deux hommes en rencontraient un troisième isolé, ils le +dépouillaient; enfin l'état de la ville était vraiment lamentable. Les +bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, détruit +et brûlé les maisons des clercs et des grands qui étaient leurs +ennemis. Maintenant c'était le tour des grands échappés au massacre; +ils enlevaient des maisons des bourgeois émigrés vivres, meubles, +gonds et verroux. + + [103] Gendre du suivant. + + [104] Seigneur de Coucy et père de Thomas de Coucy. + +Il n'y avait pas de sûreté même pour un moine; s'il voulait entrer ou +sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volât son cheval, +qu'on le dépouillât de ses vêtements et de rester absolument nu. Les +innocents et les coupables s'étaient réfugiés au monastère de +Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, ô mon Dieu, ceux +qui en voulaient à la personne de ces malheureux, plus encore qu'à +leurs trésors, menacèrent-ils les religieux de leurs épées! C'est ce +que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme, +son compère, auquel il avait promis sûreté pour sa vie et ses membres, +et qui sur cela s'était livré à lui de bonne foi. Mais Guillaume, +oubliant que le Seigneur l'avait sauvé de la mort, permit aux +serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tués dans +l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire périr; le fils du +susdit châtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds à la +queue d'un cheval, et bientôt sa cervelle s'échappa de toutes parts; +puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnommé le mangeur; +il était riche, mais honnête homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont +j'ai parlé plus haut, qui s'appelait, je crois, Éverard, et qui, +mauvais serviteur, trahit son maître le jour même où il venait de +manger avec lui. Beaucoup d'autres périrent dans les supplices. Il +serait d'ailleurs impossible de raconter en détail les violences +cruelles que l'on exerça des deux côtés sur les auteurs comme sur les +victimes de cette sédition. + + GUIBERT DE NOGENT, _Mémoires sur sa vie_. + + + + +CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON. + +_Établissement de la paix._ + +1128. + + +Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Louis, par la grâce +de Dieu, roi des Français[105], voulons faire connaître à tous nos +fidèles, tant futurs que présents, le suivant établissement de paix +que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de +Laon, nous avons institué à Laon, lequel s'étend depuis l'Ardon +jusqu'à la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute +l'étendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces +limites: + +1º Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrêter quelqu'un pour +quelque méfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge +présent, on pourra sans forfaiture retenir (le prévenu) jusqu'à ce +qu'un juge vienne, ou le conduire à la maison du justicier, et +recevoir satisfaction du méfait selon qu'il sera jugé. + +2º Si quelqu'un a fait, de quelque façon que ce soit, quelque injure à +quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure +est de la ville même, qu'il soit cité dans l'intervalle de quatre +jours, vienne en justice devant le maire et les jurés, et se justifie +du tort qui lui est imputé, ou le répare selon qu'il sera jugé. S'il +ne veut pas le réparer, qu'il soit chassé de la ville, avec tous ceux +qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas +forcés de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne +lui permette pas de revenir avant d'avoir réparé le méfait par une +satisfaction convenable. + + [105] Louis VI. + +S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de +la cité, que le maire et les jurés demandent justice de ce malfaiteur +ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels +sont situées ses possessions, ou bien à l'évêque, s'il possède un +alleu; et si, assigné par les seigneurs ou l'évêque, il ne veut pas +réparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice +de lui, soit par l'évêque, soit par le seigneur dans le district +duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurés de dévaster +et de détruire tous les biens de ce malfaiteur. + +Si le malfaiteur n'est pas de la cité, que l'affaire soit rapportée à +l'évêque; et si, sommé par l'évêque, il n'a pas réparé son méfait dans +la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurés de poursuivre +vengeance de lui comme ils le pourront. + +3º Si quelqu'un amène sans le savoir dans le territoire de +l'établissement de paix un malfaiteur chassé de la cité, et s'il +prouve par serment son ignorance, qu'il remmène librement le dit +malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, +que le malfaiteur soit retenu jusqu'à pleine satisfaction. + +4º Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre +quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la +main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'après avoir été convaincu +par de légitimes témoignages, il répare son tort envers celui qu'il a +offensé, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse +satisfaction au maire et aux jurés pour avoir violé la paix. + +Si l'offensé refuse de recevoir la réparation, qu'il ne lui soit plus +permis de poursuivre aucune vengeance contre le prévenu, soit dans le +territoire de l'établissement de paix, soit en dehors; et s'il vient à +le blesser, qu'il paye au blessé les frais de médecin pour guérir la +blessure. + +5º Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui +soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cité, ni de +lui tendre des embûches quand il y rentrera. Que si, à la sortie ou à +la rentrée, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit +assigné pour cause de poursuite ou d'embûches, qu'il se justifie par +le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou blessé hors du territoire de +l'établissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les +embûches ne puissent être prouvées par le témoignage d'hommes dudit +territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est +trouvé coupable, qu'il donne tête pour tête et membre pour membre, ou +qu'il paye pour sa tête ou selon la qualité du membre un rachat +convenable à l'arbritage du maire et des jurés. + +6º Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte +capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le +district duquel sera trouvé le prévenu. S'il ne peut en avoir justice +par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prévenu, s'il habite dans +la cité, ou à l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la +cité, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par +le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurés de la +paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par +son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurés aillent +trouver le seigneur, s'il est dans la cité, et sinon son officier, et +qu'ils lui demandent instamment de faire justice à celui qui se plaint +de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire +justice ou le négligent, que les jurés cherchent un moyen pour que le +plaignant ne perde pas son droit. + +7º Si quelque voleur est arrêté, qu'il soit conduit à celui dans la +terre de qui il a été pris; et si le seigneur de la terre n'en fait +pas justice, que les jurés la fassent. + +8º Les anciens méfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la +ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonnés, sauf +treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul +de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt; +Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle +Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de +Lebert. Excepté ceux-ci, si quelqu'un de la cité, chassé pour +d'anciens méfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de +tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possédé et n'avoir +ni vendu ni mis en gage. + +9º Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent +le cens, et rien de plus, à leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas +au temps convenu, qu'ils soient soumis à l'amende suivant la loi sous +laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque +autre chose à la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne à +leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de +tirer d'eux ce qui sera jugé. + +10º Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des églises et des +grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition +où ils pourront. Quant aux serviteurs des églises qui sont hors des +limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur +est pas permis de prendre des épouses sans le consentement de leurs +seigneurs. + +11º Si quelque personne vile et déshonnête insulte, par des injures +grossières, un homme ou une femme honnête, qu'il soit permis à tout +prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de réprimer, +sans méfait, son importunité par un, deux ou trois soufflets. S'il est +accusé de l'avoir frappé par vieille haine, qu'il lui soit accordé de +se purger, en prêtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais +au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde. + +12º Nous abolissons complétement la mainmorte[106]. + + [106] Droit féodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas + disposer de leurs biens. + +13º Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille, +ou sa parente, lui a donné de la terre ou de l'argent, et si elle +meurt sans héritier, que tout ce qui restera de la terre ou de +l'argent à elle donné retourne à ceux qui l'ont donné ou à leurs +héritiers. De même si un mari meurt sans héritier, que tout son bien +retourne à ses parents, sauf la dot qu'il avait donnée à sa femme. +Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et après sa mort la dot +même retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne +possèdent de biens immeubles, et si, gagnant par le négoce, ils ont +fait fortune et n'ont point d'héritiers, à la mort de l'un toute la +fortune restera à l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents, +ils donneront deux tiers de leur fortune en aumônes pour le salut de +leurs âmes, et l'autre tiers sera dépensé pour la construction des +murs de la cité. + +14º En outre, que nul étranger, parmi les tributaires des églises ou +des chevaliers de la cité, ne soit reçu dans la présente paix sans le +consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reçu +sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze +jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, où il +lui plaira, avec tout son avoir. + +15º Quiconque sera reçu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an, +se bâtir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cité +une quantité suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire +à la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre +lui. + +16º Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cité, qu'il le prouve +par le témoignage des échevins, ou se purge en élevant la main en +serment. + +17º Quant aux droits et coutumes que le châtelain prétend avoir dans +la cité, s'il peut prouver légitimement, devant la cour de l'évêque, +que ses prédécesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de +bon gré; s'il ne le peut, non. + +18º Nous avons réformé ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux +tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux époques +où il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune +autre taille; à moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette +paix quelque autre terre devant taille, à laquelle il tienne assez +pour payer la taille à raison de la dite possession. + + [107] Impôts levés par les seigneurs sur les biens des serfs. + +19º Les hommes de la paix ne seront point contraints à aller au +plaid[108] hors de la cité. Que si nous avions quelque sujet de +plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le +jugement des jurés. Que si nous avions sujet de plainte contre tous, +justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'évêque. + + [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'où _plaider_ et + ses dérivés. + +20º Que si quelque clerc commet un méfait dans les limites de la +paix, s'il est chanoine, que la plainte soit portée au doyen et qu'il +rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit être rendue par +l'évêque, l'archidiacre ou leurs officiers. + +21º Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et, +sommé, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvés +dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en +réparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils +auront été pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs +droits et que le juge lui-même ne soit pas privé des siens. + +22º Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bénignité +royale nous avons accordée à ces citoyens, les hommes de cette paix +ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre +cour royale, les expéditions et le service à cheval qu'ils nous +doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'année un gîte, si nous +venons dans la cité; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront +en place 20 livres. + +23º Nous avons donc établi toute cette constitution, sauf notre droit, +le droit épiscopal et ecclésiastique, et celui des grands qui ont +leurs droits légitimes et distincts dans les confins de cette paix; et +si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre +droit, celui de l'évêque, des églises et des grands de la cité, ils +pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de +quinze jours, leur infraction. + + _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans + son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_. + + + + +PRISE D'ÉDESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL. + +1145. + + +Zengui parut devant Édesse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut +dressé près de la porte des Heures, vers l'église des Confesseurs. +Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les +habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur +les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y +rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des +vivres. Cependant l'ennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ville; +les assiégés creusèrent aussi de leur côté, et pénétrant dans la mine +opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient +entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le +fit savoir aux assiégés en disant: «Prenez deux hommes d'entre nous en +otage; vous enverrez deux des vôtres, et ils se convaincront par +eux-mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas +attendre d'être soumis de force et d'être exterminés.» Cet avis fut +méprisé. Celui qui commandait dans Édesse pour les Francs, attendant +d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem, +rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le +feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent. Au +bruit qui en retentit, les habitants et les évêques accoururent sur la +brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet +endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la +ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la +citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait, +quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou +décrire les malheurs qui durant trois heures accablèrent Édesse. On +était au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang +des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des +diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des +épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Abgare, ami du +Messie[110], fut foulée aux pieds pour nos péchés! O déplorable +condition humaine! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants, +les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le +fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers +la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs, qui portaient les +châsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colère, +du jour dont un prophète a dit: J'éprouverai le courroux céleste parce +que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent +d'adresser leurs voix à Dieu jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur +eût ôté la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits +sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mères qui +rassemblèrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses +petits, et qui attendirent de périr tous ensemble par l'épée, ou +d'être à la fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la +citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent +d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui était à la +brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des +milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain +voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, à cause des +cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte même d'un +coup de flèche. Enfin Zengui, touché des maux qui accablaient Édesse, +ordonna de remettre l'épée dans le fourreau. L'évêque Basile avait été +garrotté par les Turcs, traîné nu et sans chaussure. Zengui le vit, et +se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il +sut que c'était le métropolitain, il lui fit donner des habits, et le +conduisit à sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on +n'avait point, par une prompte soumission, sauvé ce peuple infortuné. +L'évêque répondit: «C'est la divine Providence qui te réservait une si +grande conquête, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les +rois, et pour que nous autres misérables nous pussions contempler la +face de notre maître, sans crainte, car nous n'avons point violé de +parole, nous n'avons point enfreint de serment.» Zengui fut touché de +ces paroles, et reprit: «C'est bien répondu, ô métropolite! oui, Dieu +et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont +fidèles à leur foi jusqu'à la mort.» La garnison de la citadelle se +rendit deux jours après, et se retira la vie sauve. Les Turcs +massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils +respectèrent les Syriens et les Arméniens. + + [109] Édesse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de + Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande + puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout le nord de + la Mésopotamie, portant leurs courses dans les lieux éloignés + comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait à + Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; + ils l'avaient choisi pour chef de leurs armées, à cause de son + courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait + prendre Édesse; il fit mine de se porter d'un autre côté; + Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se + porta aussitôt contre la ville. (_Bibliothèque des Croisades_, t. + 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.) + + [110] Abgare, roi d'Édesse, qui, à ce que rapporte Eusèbe, se + trouvant infirme, écrivit à Jésus-Christ, et en reçut une réponse + favorable. (_Note de M. Reinaud._) + + ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la + _Bibliothèque des Croisades_, p. 73. + + Alboulfarage, célèbre historien et médecin, de la secte des + chrétiens jacobites, naquit à Malatia, en Arménie, en 1226, et + mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il + écrivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec + d'importants changements, en langue arabe. + + + + +LOUIS VII PREND LA CROIX[111]. + +1146. + + Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la + croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à + l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains + autres. + + +En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la +terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs +s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom +Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas +sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et +pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et +menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle +de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour +du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de +ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne +assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit +venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des +barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et +prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre +de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il +fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la +rédemption de son peuple. + + [111] La traduction des mots difficiles à comprendre qui se + rencontrent dans ces documents en vieux français, se trouvera + dans le Glossaire à la fin du volume. + + [112] _Edesse_, en latin _Rohes_. + +Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor +sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si +se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de +Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte +Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault +son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves +le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le +conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, +Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault +de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil, +Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son +frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et +plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas, +se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres, +Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens, +Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de +saincte églyse. + +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son +nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il +oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le +conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles +barons de grant renommée. + +Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda +une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte +prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le +roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du +tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis +monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, +de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la +Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ + + C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à + rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines + rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire + de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France, + selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis_. On + en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et + on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une + part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de + celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des + Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce + livre devint un monument historique national. Les Grandes + Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin + Paris a donné en 1836 une excellente édition des _Grandes + Chroniques_ (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles + V, que possède la Bibliothèque impériale. + + + + +CROISADE DE LOUIS VII. + +_Bataille du Méandre._ + +1148. + + +La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit +le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est +large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il +était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une +vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un +chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces +deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa +marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils +savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous +arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les +montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à +harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre +rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les +bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes +en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais +ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur +notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus +qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient +ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et +insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en +fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en +repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne +connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages, +c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche, +vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et +le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer +dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en +sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer +des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les +deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires +s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et +Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive +escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les +Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout +aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son +cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les +dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui +avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux +attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les +montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au +roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que +nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs +et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les +Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs +pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre; +mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas +leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût +peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il +voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce +qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà +connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable +savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze +jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres, +et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas +à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes +les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en +sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui +s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec +eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne +put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne +voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on +sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous +en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions +étaient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions +devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi, +éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait +les cadavres, mit son armée en bataille. + + [113] Il avait livré une partie de l'armée de l'empereur Conrad + aux Turcs, et avait partagé les dépouilles avec les Turcs. + + [114] L'armée de Conrad avait péri presque tout entière en Asie + Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par + la faim. + +Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes +devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi +voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne +pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les +premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne, +ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur +l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de +l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette +montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une +pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent +qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout +le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et +oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme +tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au +fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher +qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux +des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins +couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres. + +Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui +étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer +cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils +espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour +finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de +notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus +audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus +l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent +donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un +troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux +arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait, +mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit +quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je +ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre; +on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous, +consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière; +mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant +d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul +au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui +ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas +préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne +les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour +sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs, +et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec +acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande +témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de +plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce +terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était +impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les +nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés +par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait +ses flèches à l'abri des arbres et des rochers. + +Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs +bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger. +Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les +maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles +fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs +fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et +gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant +une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera +autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et +purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils +combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue +tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent +sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui +aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure. +Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur +armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient +comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt +tués et dépouillés. + +Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais +illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son +courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un +arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut +d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite +pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de +leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches, +et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant +les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il +serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient +affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à +son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent +enlever les dépouilles du champ de bataille. + +Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait +beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de +cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le +roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée, +remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin, +les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils +virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils +gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le +demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui +étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient +encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et +l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte +qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se +réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils +avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne +dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il +ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient +dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le +peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas +avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît +également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais +Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on +ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner +l'autre. + +Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres +de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de +nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces +considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs +compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en +bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait +les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un +peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et +nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les +bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang, +nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à +nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une +grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers, +résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui +appartenait à eux et aux autres. + +Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce +noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par +la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce +péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du +Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et +d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut +pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert +mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut +ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans +relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand +ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait. +On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui +devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y +eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la +guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur +argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la +piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de +pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre +à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un +autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de +chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se +porter avec ce corps au secours des points les plus faibles. + +Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes +des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos +défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de +nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un +mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des +marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant +franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé, +et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme +qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille +passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce +qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage. + +On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux +rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les +Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent +avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre +piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi +jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait +les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le +maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un +grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un +tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et +les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la +journée plus heureuse. + +Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous +anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils +emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne +pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de +fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes, +vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne +s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient +emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait +pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à +nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les +riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est +ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre +association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à +force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie. + + ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit + par L. Dussieux. + + Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en + Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour, + il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger. + + + + +SIÉGE DE DAMAS. + +1149. + + Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de + Damas par les jardins, dont il orent moult à faire. + +Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui +est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: +Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit +appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de +quoy la terre est are[115], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant +comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un +fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mènent par conduis et par +chaneaus, là où mestier est, devers la partie d'orient. Ès deux rives +de ce fleuve croist moult grant plenté d'arbres qui portent fruit de +toutes manières. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu armé +ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois +batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce +que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y +estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé +mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière garde fist +l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s'en +allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent +bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés +que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin +clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les +sentiers y sont moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une +commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval +chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs +de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par +trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien +clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s'en iroit tout l'ost vers +la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les jardins estoient +pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si +fu qu'il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres +qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour +les chevaux. + + [115] Aride. + + [116] Laboureurs. + +Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: +mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de +terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne +finoient de traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, +et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux +qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur +deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter +s'estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne +guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes +tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait +faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers +qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces +tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à +grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des +murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle +manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les +barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part. + + Coment les nos gaaignièrent les jardins et le fleuve à grant + paine et chacièrent les Turcs dedens la cité. + +Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien +virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, +sans trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et +commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turcs +qu'il trouvèrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il +ne les laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en +occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les +nostres ne sçay en quans lieux. + +Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop +furent espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins +laissièrent et s'en fouirent à grans routes dedens la cité. Lors +allèrent les nostres tout à bandon[117] parmi les sentiers; mais les +Turcs s'estoient bien pensés que les nostres auroient mestier de venir +au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si +tost comme il s'apperceurent que la cité seroit assiégée de celle +partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et +d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les +nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin +eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au +fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il +approchèrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les +nostres reboutés arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner +l'eaue; aux Turcs assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les +nostres furent reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à +tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier +en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, +demanda pourquoi il estoient arrestés; et l'on luy dist que la +première bataille s'estoit assemblée aux Turcs qu'ils avoient trouvé +hors de la ville. + + [117] _A bandon._ A qui mieux mieux. + +Quant les Thiois oïrent ce, tantost se désordonnèrent et coururent +tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de +France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux +poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et +misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espées, +asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister +et ne demoura guères qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la +ville. L'empereur fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à +toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de près qui estoit +armé de haubert. L'empereur fu à pié et tenoit en sa main une moult +bonne espée. Il féri le Turc entre le col et la senestre espaule, si +que le coup descendi parmi le pis au destre costé. La pièce chéi qui +emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce +virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent en la ville. +Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut +si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne se +peussent tenir contre telles gens. + + Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns + princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant + (entendre) qu'il prendroient la cité de l'autre part, dont elle + n'avoit garde de assaut. + +Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[118]. +Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent +les Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et +regardèrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se +pensèrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur +ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie +soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour +ce prisrent conseil entre eux, et fu accordé que par toutes les rues +de la ville de celle partie où le siège estoit, l'en mist de bonnes +barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que sé les +nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient à copper les +barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener à +sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie +couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient à +meschief, quant il s'atournoient jà à fouir. Assez estoit légière +chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la +crestienté et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose +à faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la +malice au déable, qui cueurt tousjours et est preste à mal, destourba +celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé +toutes les choses qu'il prétendoient à emporter quant il +s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cité se pourpensèrent que +des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant +convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui là +estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce +voulurent essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si +envoyèrent à ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur +promisrent et bien leur asseurèrent que ainsi le feroient comme il +leur promettoient, s'il povoient tant faire que le siège se partist +d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie; +mais leur lignaiges, né leur noms, né les terres que il tenoient ne +nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur +hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient +empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre +Nostre-Seigneur vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de +Jhérusalem, qui moult les créoient, et leur disrent que ce n'avoit pas +esté bon conseil d'assiéger la cité par devers les jardins, car elle y +estoit plus forte à prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent +qu'il requeroient à ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy +que avant qu'il gastassent là leurs peines et perdissent leur temps, +il feroient l'ost remuer et asseoir la cité en ce costé qui estoit +tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il +disoient, ès parties de la ville qui sont contre orient et contre midi +n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là, le +fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient +illec bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, +ainçois pourroit bien estre pris de venue. + + [118] Sans réserve aucune. + + [119] Des barons du royaume de Jérusalem. + + [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les + chroniques de saint-Denis suivent le récit. + +Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien +cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si +les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et +suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent +devant; tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il +furent en la partie de quoy il sçavoient de vray qu'elle n'avoit garde +d'assaut, et où l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si +qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. Là demourèrent les +barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent +guères demouré en celle place qu'il s'apperceurent certainement que +trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir: +car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plenté de gens ne se +povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez +aise et délit. + + +Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres. + +Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent +grant souffrete, et mesmement les pélerins des estranges terres: car +il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement +garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cité seroit +prise où il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en +nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guère chargier +de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur +failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucés et +esbahis, né ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust +esté paine perdue, et aussi de retourner en la place où il se +logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: car sitost comme +il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant +y firent de barres de fors bois espès et longs, où ils misrent si +grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus +légière chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du +demourer en la place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car +il ne povoient avoir né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent +ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la +terre en la foy desquels et en la loyauté il avoient mis leur corps et +leur hommes pour la besongne Jhésucrist, les avoient trahis très +desloyaument et les avoient amenés en ce lieu où il ne povoient faire +le profit de crestienté né leur honneur. Pour ce s'accordèrent tous +qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent désormais de +traïson. + +En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus +puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust +proffitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à +desplaire à ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, né +riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient +tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre +les cités; car néis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient. +Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient +volentiers les gens de France et assez légièrement au royaume de +Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps +ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il estoient devant; +et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en +retournoient-il au plus tost qu'il povoient. + + Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; + et coment toute la baronie fu mal encouragié vers ceux de Surie + qui ceste grant félonnie avoient pourchacié. + +Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux +saiges hommes qui avoient esté à celle besongne pour savoir +certainement coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et +pourparlée. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda +plusieurs fois à maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on. +Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonné[122] de +ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien né +qu'il consentist la traïson, car si tost comme il vit que les jardins +de Damas estoient gaingnés et le fleuve pris par force, bien luy fu +avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors vint à l'empereur +et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement +qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise et +conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui +bien s'y accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit +et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis. + + [121] Guillaume de Tyr. + + [122] _Achoisonné_, inculpé, soupçonné. + +Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et +grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son +pays et estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle +manière l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. +Mieux leur sembloit, sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine +que l'un d'eux la déust avoir. Car il sont tousjours en contens et en +plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs +pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il +leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail, +plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust +donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordèrent à la +traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche, +qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy +par mal[123], ne cessa de pourchascier à son povoir coment lui +rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons +de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent +toute la paine qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du +roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prière +avoient-il ce pourchascié. + + [123] Raimond était l'oncle de la reine Éléonore, femme de Louis + VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut soupçonné + d'avoir pour sa nièce un amour qui fut la première cause du + divorce de Louis VII. + +Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par +grant avoir que les Turcs donnèrent aux barons fu celle desloyauté +faicte. + +Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si +grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le +royaume de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces +grans hommes s'en furent partis, si fu assigné un grant parlement où +assemblèrent tous les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne +chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust +honnouré et par quoy l'on parlast d'eux à toujours-mais en bien. Illec +fu ramentu que la cité d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir +des mescréans, qui séoit au milieu du royaume, si que sé l'on la +vouloit assiéger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost, +pour quoy ce seroit légère chose de prendre la ville, qui longuement +ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parlé entre eux de +celle chose. Mais rien n'en fu accordé, pour ce qu'il y avoit +destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en +Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de +France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la +terre, quant il véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes +avoient trahi, et le commun proffit destourbé et empeschié, si comme +il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist +rien faire de sa besongne par ses gens, et se départist le parlement +ains que nulle riens y eut empris. + + _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin + Paris. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE. + +1181-1182. + + +Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France. +Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix +du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du +monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs +ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la +renommée, ceux d'entre les juifs qui, par leur âge et par leurs +connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de +docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils +se trouvèrent tellement enrichis, qu'ils s'étaient approprié près de +la moitié de la ville, et qu'au mépris des volontés de Dieu et de la +règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre +de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui +s'écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour +judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche +de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton +frère, mais à l'étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les +chrétiens sous le nom d'étrangers, leur prêtèrent de l'argent à usure; +et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes, +chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de +dettes, qu'ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D'autres +encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris, +et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en +étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il +consulta un ermite nommé Bernard: c'était un saint homme, un bon +religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'après son +conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes +qu'ils avaient contractées envers les juifs, à l'exception d'un +cinquième qu'il se réserva. + + [124] Chap. XXIII, v. 19, 20. + +Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases +ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d'or +et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié, +avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de +caution, dans des moments d'une nécessité pressante, ces impies les +traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à +recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient +à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire +avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi +ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait à +Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d'église, +tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'évangiles +orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques +coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa +l'impureté jusqu'à le jeter (ô douleur!) dans le fond d'une fosse où +il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation +divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans +cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième +de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces +ornements sacrés à l'église qui les avait engagés. On pourrait donner +avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans +l'ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l'année +du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi, +grâce à l'édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les +chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes +qu'ils avaient contractées envers les juifs. + +L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le +sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs +jusqu'à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume. +Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'à +l'époque fixée, c'est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs +domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et +autres immeubles, il s'en réserva la propriété, pour lui et ses +successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris +la résolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, régénérés par les +eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à +Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le +roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces +néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté. +D'autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur +perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de +belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons, +archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de +remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne +pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le +Dieu de bonté et de miséricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui +espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de +leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce +dans l'âme du roi, l'avait éclairée des lumières du Saint-Esprit, +échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des +prières et des promesses de ce monde... Les juifs infidèles, voyant le +peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur +l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à +disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans +étonnement la magnanimité et l'inébranlable fermeté du roi Philippe, +et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s'écrièrent dans leur +admiration: _Scema, Israel_; c'est-à-dire: Écoute, Israel, et +commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où +ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils +savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit +par l'édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à +vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs +propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal. +Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour +payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes, +leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de +juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste. + + RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans + la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis + la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle. + + Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença + en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit + son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur + Guillaume le Breton. + + + + +BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN. + +4 juillet 1187. + +Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy +de Lusignan. + + +Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de +bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la +soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec +fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches +semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand +ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était +ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt +Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la +voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan, +emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après +des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa +mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut +plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya +de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en +face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les +rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne +était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle +combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans +y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la +chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit +contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut +qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus +de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que +sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à +chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils +furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline +voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser +quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de +ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les +chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un +morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le +Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout +le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût +bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus +braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais, +disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des +Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de +lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de +la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur +son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se +prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et +lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils +fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et +s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent +repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient, +ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne +seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or, +il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père +descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en +versant des larmes de joie.» + + [125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond + était concertée avec l'ennemi. + + [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit + mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient + le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au + ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour + lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de + Blacas_, t. I, p. 181). + + Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille, + raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise + avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer + autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les + chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils + disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils + adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; + ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs + prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous + s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier + devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait + plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut + plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les + consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se + prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la + possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la + rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par + son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_). + +Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur +la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils +souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un +passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et +s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline, +et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient +furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, +le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur +de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et +plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on +ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les +prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les +Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle +défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et +j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là, +sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient +emporté sur les montagnes et dans les vallées. + + IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 194. + + Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et + mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et + d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte. + Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une + _Chronique complète_. + + + + +AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE. + + +L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque +avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à +cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux +pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait +à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était +perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les +chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent +plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes, +il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était +couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin; +il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation +heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses +chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux +éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres +disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des +lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps +partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En +voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de +blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira: +«Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette +terrible victoire!» + + [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et + historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en + 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le + titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de + Jérusalem par Saladin. + +Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un +autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour +lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à +la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés +par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force +extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, +maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect +misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la +proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient +humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans +les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient +l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.» + +Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir +auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut +que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la +soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu, +présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi +qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En +effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les +Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire +et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer +Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque +celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il +enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers +Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, +s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple, +les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc +alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout +tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter +sa vie. + +Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre +Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane +musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie, +d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le +sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je +pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, +il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant +qu'il aimait mieux mourir. + +Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui +étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers, +Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre +les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de +son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire +mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux +pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque +Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces +guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à +cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient +comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus +cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il +en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque +l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît +une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda +également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les +chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou +qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté. + +On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des +chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers +avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de +bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des +exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec +une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se +refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant +de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut +accepté par un très-petit nombre. + +Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de +Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs +lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de +ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait +l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre +soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea +contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite +que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait +pour une chaussure. + +Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le +reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions +nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte: +«Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je +vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir +vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de +la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand +sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas +les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or +l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de +joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il +n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens +exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines +villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par +le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il +paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des +prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en +spectacle. + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS. + +1186. + + +Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne +sçai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses +besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et +amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il +s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de +l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les +rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elles +estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit +nul souffrir; si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié. +Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de +celle fenestre en grant abominacion de cuer. + +Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et +somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers ne +l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à +celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgeois de +Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité +feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce +le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité +qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu +appelée en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant à +dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les +habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit +lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en +l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si +comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent +le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du +nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust +demourer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin + Paris. + + + + +SALADIN PREND JÉRUSALEM. + +1187. + + +«Jérusalem, dit Ibn-Alatir, était alors une ville très-forte. +L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte d'Amoud ou de la +Colonne. C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent +dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 +régeb). Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et +d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. Il +n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous +défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en +arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et +descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un émir de +distinction ayant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à la fois, +et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrétiens +en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place, et +ouvrirent la brèche. Des archers postés dans le voisinage repoussaient +à coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et +protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine; +quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait qu'à y +mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis +de capituler[128]. On députa les principaux habitants à Saladin, qui +répondit: «J'en userai envers vous comme les chrétiens en usèrent avec +les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je +passerai les hommes au fil de l'épée, et je réduirai le reste en +servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal.» A cette réponse, +Balian[129], qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit +pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accordée; il se +présenta à Saladin, et lui fit des représentations. Saladin se +montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prières. +Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de ménagement et dit: +«Sachez, ô sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul +peut se faire une idée de notre nombre. Les habitants répugnent à se +battre parce qu'ils s'attendent à une capitulation, ainsi que vous +l'avez accordée à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à +la vie, mais si une fois la mort est inévitable, j'en jure par le Dieu +qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous +brûlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un écu. Vous ne +trouverez plus de femmes à réduire en esclavage, d'hommes à mettre +dans les fers. Nous détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée +Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les +musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne +laisserons pas une seule bête de somme en vie. Nous sortirons contre +vous, nous nous battrons en gens qui défendent leur vie. Pour un de +nous qui périra, il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons +libres ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta +ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. «Les +chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporteront rien sans +nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont à +notre discrétion, et ils se rachèteront à un prix qui sera déterminé.» +Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. Il fut convenu avec les +chrétiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour +sa rançon 10 pièces d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et +l'autre sexe 2. Un délai de quarante jours fut accordé pour le +payement de ce tribut. Passé ce terme, tous ceux qui ne se seraient +pas acquittés seraient considérés comme esclaves. Au contraire, en +payant le tribut on était libre sur-le-champ et l'on pouvait se +retirer où l'on voulait. A l'égard des pauvres de la ville, dont le +nombre fut fixé par approximation à 18,000, Balian s'obligea à payer +pour eux 30,000 pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte +ouvrit ses portes, et l'étendard musulman fut arboré sur ses murs. On +était alors au vendredi 24 de régeb (commencement d'octobre +1187)[130].» + + [128] La capitulation fut hâtée par la découverte d'une + conspiration dans l'intérieur de la ville. Les chrétiens grecs, + appelés _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande + partie de la population de Jérusalem, s'entendirent avec Saladin + pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent + très-fâchés d'avoir été prévenus dans l'accomplissement de leurs + projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient + ce nom parce que leur doctrine était celle des empereurs de + Constantinople, leurs anciens rois; leur religion était presque + semblable à celle des Latins; mais la haine des races en faisait + deux peuples ennemis. (_Note rédigée d'après une savante note de + M. Reinaud._) + + [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de + Jérusalem. + + [130] Il résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours. + On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été + dit de la conspiration des chrétiens Melkites. (_Note de M. + Reinaud._) + +Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entrée dans Jérusalem. +Emad-Eddin rapporte que «ce jour fut pour les musulmans comme un jour +de fête. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y +recevoir les félicitations des grands, des émirs, des sophis et des +docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien +grave. La joie brillait sur son visage, car il espérait tirer un grand +honneur de la conquête de la ville sainte. Les portes de sa tente +restèrent ouvertes à tout le monde, et il fit de grandes largesses. +Autour de lui étaient les lecteurs, qui récitent les préceptes de la +loi, les poëtes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les +lettres du prince qui annonçaient cet heureux événement; les +trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie; +tous les cœurs rapportaient humblement ces succès à Dieu; toutes les +bouches célébraient les louanges du Seigneur.» + +Une foule de savants et de dévots étaient accourus des contrées +voisines pour être témoins de la prise de Jérusalem. L'historien +Emad-Eddin, qui depuis quelque temps était malade à Damas, rapporte +lui-même qu'à la première nouvelle du siége de Jérusalem, il ne se +sentit plus de mal et accourut en toute hâte pour prendre part à la +joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il +passait pour être fort éloquent, ses amis se pressèrent autour de lui +pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer à leurs parents +et à leurs amis. Le premier jour il en écrivit soixante-dix[131]. + + [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua + beaucoup à augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le + jour où Jérusalem se rendit était justement l'anniversaire de + celui où, à les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel, + conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._) + +Pendant ce temps, les chefs des chrétiens évacuaient la ville. +Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans +Jérusalem la vie monastique, et à qui Saladin permit de se retirer +avec sa suite et ses richesses. Telle était sa douleur, suivant +l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme +les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paraître la reine de +Jérusalem, dont le mari était alors captif entre les mains du sultan, +et qui alla le rejoindre à Naplouse; puis s'avança la veuve de Renaud, +seigneur de Carac, dont le fils était aussi prisonnier. La mère en se +retirant demanda la liberté de son fils; le sultan y mit pour +condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas +remplie, sa demande fut rejetée. Enfin, on vit sortir le patriarche, +emportant avec lui les richesses des églises et des mosquées. + +Le patriarche avait enlevé tous les ornements d'or et d'argent qui +couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses, +l'historien Emad-Eddin dit au sultan: «Voilà des objets pour plus de +200,000 pièces d'or; vous avez accordé sûreté aux chrétiens pour leurs +effets, mais non pour les ornements des églises. Laissons-les faire, +répondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi. +Ils ne connaissent pas le véritable sens du traité. Donnons-leur lieu +de se louer de la bonté de notre religion.» En conséquence, on +n'exigea du patriarche que 10 pièces d'or, comme pour tous les autres. + +Les chrétiens qui étaient en état de payer sortirent successivement de +la ville. On avait placé aux portes des gens chargés de recevoir le +tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidité des émirs et de leurs +subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en +détournèrent une partie à leur profit. «S'ils s'étaient conduits +fidèlement, dit-il, le trésor eût été rempli. On avait estimé le +nombre des chrétiens de la ville en état de porter les armes à +60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville +était grande et la population s'était accrue des habitants d'Ascalon, +de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les +rues et les églises, et l'on avait peine à se faire place. Une preuve +de cette multitude, c'est qu'un très-grand nombre payèrent le tribut +et furent renvoyés libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour +lesquels Balian avait donné 30,000 pièces d'or; et pourtant il resta +encore 16,000 chrétiens qui faute de rançon furent faits esclaves. +C'est un fait qui résulte des registres publics et sur lequel il ne +peut pas rester d'incertitude. Ajoutez à cela qu'un grand nombre +d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se +glissèrent furtivement du haut des murailles à l'aide de cordes; +d'autres empruntèrent à prix d'argent des habits musulmans, et +sortirent sans rien payer. Enfin, quelques émirs réclamèrent un +certain nombre de chrétiens comme leur appartenant, et touchèrent +eux-mêmes le prix de leur rançon[132]. En un mot, ce ne fut que la +moindre partie de cet argent qui entra au trésor.» + + [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrétiens + d'Orient de toutes les communions étaient et sont encore en usage + d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Il était donc facile à ceux + des émirs qui possédaient des fiefs de dire que certains + chrétiens étaient de leurs sujets, et que c'était par hasard + qu'ils se trouvaient à Jérusalem. Emad-Eddin cite le prince de + Haram et d'Édesse qui sous ce prétexte se fit remettre jusqu'à + mille chrétiens, qu'il disait être des Arméniens d'Edesse. Le + prince d'Élbiré sur l'Euphrate en réclama pour sa part cinq + cents. (_Note de M. Reinaud._) + +Il avait été stipulé que les chrétiens laisseraient en sortant leurs +chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin +rapporte sur ce même sujet que les chrétiens vendirent en partant +leurs meubles et leurs effets; mais ce fut à si bas prix qu'ils +semblaient les donner. Les chrétiens en sortant avaient la liberté +d'aller où ils voulaient; les uns se rendirent à Antioche et à +Tripoli, d'autres à Tyr; quelques-uns en Égypte, où ils s'embarquèrent +à Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des +patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les égards +et les sentiments les plus généreux. Il donna aux fugitifs une escorte +qui les protégea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de +cinq cents, qui se rendirent à Alexandrie furent défrayés de toute +dépense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas à Alexandrie de +navire qui pût les emmener, ils attendirent une occasion favorable. +Leur séjour en Égypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on +fournît à tous leurs besoins, et paya même le prix de leur voyage, +afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'après son ordre, le +gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrèrent pleins d'attention +pour eux et en eurent soin jusqu'à leur entier embarquement[133]. + + [133] Ces détails, si honorables pour Saladin, se trouvent + presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trésorier. + (_Note de M. Reinaud._) + +A l'égard des chrétiens qui restèrent à Jérusalem, particulièrement de +ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquiétés, on lit dans +Emad-Eddin qu'ils conservèrent leurs biens à condition de payer, outre +la rançon commune à tous, un tribut annuel. Quatre prêtres latins +seulement eurent la faculté de demeurer pour desservir l'église du +Saint-Sépulcre et furent exemptés du tribut. «Quelques zélés +musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseillé à Saladin de détruire +cette église, prétendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait +comblé et que la charrue aurait passé sur le sol de l'église, il n'y +aurait plus de motif pour les chrétiens d'y venir en pèlerinage; mais +d'autres jugèrent plus convenable d'épargner ce monument religieux, +parce que ce n'était pas l'église, mais le calvaire et le tombeau qui +excitaient la dévotion des chrétiens, et que lors même que la terre +eût été jointe au ciel, les nations chrétiennes n'auraient pas cessé +d'affluer à Jérusalem.» + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 206. + + + + +SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISÉS. + +1191. + + Saladin s'était emparé de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les + chrétiens vinrent mettre le siége devant la ville; au printemps + de 1191, Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion vinrent se + réunir aux assiégeants. + + +«La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et +d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit +successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les +chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de +France, dont ils nous menaçaient depuis longtemps; il arriva un samedi +20 avril. C'était un roi grand en dignité, très-considéré, et des +premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement +de l'armée. Il n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux +chargés d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon +blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espèce; je n'en ai jamais +vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des +caresses; mais un jour cet oiseau s'étant envolé de sa main, s'enfuit +dans la ville, d'où on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000 +pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement +nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps +après, l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe, +un des plus puissants seigneurs d'Occident. Dès lors les attaques +recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant +que le sultan était encore à Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les +chrétiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes +ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans +leurs quartiers; pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente, +où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment +auprès de lui. Tout à coup on vient lui dire que l'ennemi était +retourné à l'assaut: alors il fait revenir son armée, et lui fait +passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle, et ne la +quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas; +Saladin se décida à faire camper de nouveau son armée sur la colline +d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrétiens, +marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une +telle ardeur, il craignit d'être forcé dans ses retranchements, et +cessa ses attaques contre la ville. + +«Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui +laissait pas de repos, et visait surtout à combler les fossés: dans +cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans +excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il y jetait +ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face +à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs +corps: les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un +couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres +déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les +jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des +machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la +garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne +cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient +tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent +d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se résignaient à +leur sort persuadés que Dieu est propice aux patients. La guerre ne +discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrétiens attaquaient la +ville, et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens +mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison, autant il en mettait à +les tourmenter eux-mêmes. Il montra en cette occasion une constance +extraordinaire. Un jour, un député s'étant présenté au nom des Francs +pour entrer en pourparler, il lui fit répondre que les Francs eussent +à dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien. +Tel était l'état des choses quand le roi d'Angleterre arriva. + +«Ce roi était d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un +caractère indomptable; déjà il s'était fait une grande réputation par +ses guerres passées; il était inférieur pour la dignité et la +puissance au roi de France, mais il était plus riche que lui, plus +brave, et d'une plus grande expérience dans la guerre. Sa flotte se +composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de +munitions. Il s'empara en chemin de l'île de Cypre. Il arriva devant +Acre un samedi 8 de juin. + +«Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se +livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit +ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous +effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos +ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi +d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient +leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son +habileté et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive +sensation chez les musulmans; dès lors ils commencèrent à être remplis +de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reçut encore ce coup +avec résignation; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu; et +d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il à redouter? +Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le +reste? + +«La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman +chargé de vivres et de provisions, et se rendant de Béryte au port +d'Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fit une longue +résistance, et parvint même à brûler un navire chrétien; mais enfin, +ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu +que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub ou Jacques, homme +brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de hache, +et tout fut englouti; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme, +que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de +ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse; +pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et +se résigna à la volonté de Dieu, persuadé que Dieu ne laisse pas sans +récompense ceux qui lui sont fidèles. Heureusement, le jour même, Dieu +nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait +construit une machine à quatre étages, dont le premier était en bois, +le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain; +cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; déjà elle +était à une distance d'environ cinq coudées des murs, du moins à en +juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous +pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prît feu. +A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu +de vives actions de grâces. + +«Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la +garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y +répondaient; c'était le signal de l'assaut; l'armée montait aussitôt à +cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle força les +retranchements des chrétiens, ce qui procura quelque repos à la ville. +Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'à midi, et les +deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment le soleil +était ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le +vertige. + +«Quatre jours après, nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour; +les soldats prirent les armes, et se précipitèrent sur le camp des +chrétiens; aussitôt les Francs revinrent défendre leur camp, en +poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs +tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eût osé forcer son camp, +sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et +infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement, +les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les +musulmans firent preuve d'une constance inouïe. Enfin l'ennemi, étonné +de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait +frémir, envoya demander à traiter. Il vint de sa part un député qui +fut mené à Malek-Adel[134]; il était chargé d'une lettre du roi +d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le +sultan; mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si +légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait +indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble, +de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. «S'il veut avoir une +entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit +faite. Rien n'empêche en attendant qu'un interprète ne nous serve de +médiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois +d'accord, il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous +aboucher ensemble.» Les jours suivants la guerre continua. A tout +instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des +travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis +l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba +malade, et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut +blessé; cet accident procura quelque relâche à la ville.» + + [134] Frère et successeur de Saladin. + + BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 302[135]. + + +_Suite du même sujet._ + + +Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions +qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux +prétendants au royaume de Jérusalem; l'un était le roi Guy, fait +prisonnier à la bataille de Tibériade; l'autre le marquis de Tyr[136]. +La femme du roi Guy[137], laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien +roi de Jérusalem, et était censée réunir en sa personne l'autorité +royale, étant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet événement est +ainsi raconté par Emad-Eddin: «Il était d'usage chez les Francs de la +Palestine qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou, à +défaut d'enfant mâle, à ses filles, par ordre de primogéniture; or, à +la mort du dernier roi, le trône s'étant trouvé vacant, l'autorité +avait passé à la femme de Guy, fille aînée du roi Amaury; c'est en +qualité de mari de la princesse que Guy avait été reconnu roi. La +reine étant morte sans enfants, le trône devait appartenir à sa sœur +cadette[138], épouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le +marquis de Tyr, qui convoitait le trône, enleva la femme de Honfroy, +sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trône, et l'épousa +lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la +princesse fût alors enceinte; dès lors le marquis de Tyr fut reconnu +roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés. +Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intérêts; et alors le +marquis, effrayé, s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient +beaucoup de cas des talents du marquis, lui écrivirent pour l'engager +à revenir; il s'y refusa.» + + [135] Boha-Eddin, historien arabe, né à Mossoul, en 1145, mort en + 1232. Il fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem. + Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_. + + [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jérusalem en 1192. + + [137] Sibylle. + + [138] Isabelle. + + [139] Honfroy, seigneur de Montreal, connétable du royaume de + Jérusalem. + +Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade. Boha-Eddin +remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car +la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité. +L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les +chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours +ils essayaient de quelque nouveau piège; aussi Saladin, était-il en +proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de +tous côtés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait +plus écrit au calife de Bagdad, soit qu'il eût reconnu l'inutilité de +ses démarches précédentes, soit qu'il se crût désormais hors de +danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre +suivante, qui nous a été conservée par le compilateur des +_Deux-Jardins_. + +«Votre serviteur a toujours le même respect pour vous, mais il se +lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant à vous écrire sur nos +ennemis, dont la puissance s'accroît sans cesse et dont la méchanceté +n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un +tel ennemi qui assiège et est assiégé, qui resserre et est resserré, +qui à l'abri de ses retranchements ferme l'accès à ceux qui voudraient +s'approcher, et fait manquer l'occasion à ceux qui la cherchent. En ce +moment, les Francs ne sont guère au dessous de 5,000 cavaliers et de +100,000 fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis, la +guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés; mais la mer est +pour eux, la mer s'est déclarée pour les enfants du feu[140]. De +vouloir définir le nombre des peuples qui composent l'armée chrétienne +et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible; +l'imagination même ne saurait se le représenter. On dirait que c'est +pour eux que Motenabbi a fait ce vers: + + «Là sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues diverses; + aux interprètes seuls est donné de converser avec eux.» + + [140] Ceci s'adresse aux chrétiens, qui dans l'opinion de Saladin + étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour + lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgré l'ancien + proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_. + (_Note de M. Reinaud._) + +C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un +d'entre eux passe de notre côté, nous manquons d'interprètes pour les +entendre; souvent l'interprète à qui on s'adresse renvoie à un autre, +celui-ci à un troisième, et ainsi de suite. La vérité est que nos +troupes sont lassées et dégoûtées; elles ont vainement tenu bon +jusqu'à l'épuisement des forces; elles sont demeurées fermes jusqu'à +l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on +nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos brisé, en moins +grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppressée par ennui +de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent +que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à +nos détestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours +quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent avec des tours, +tantôt avec des pierres; un jour c'est avec les débabés[141], un autre +avec les béliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils +s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler +nos fossés, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois +ils montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils +attaquent par mer, montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà qu'à +présent, non contents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre, +ils se sont mis en tête de construire des collines rondes en forme de +tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierres; et lorsque cet +ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par +derrière et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à peu, et +s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce +qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici le +feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades +de bois; mais à présent comment entamer avec les pierres ou consumer +avec le feu ces collines de terre qui sont à la fois un rempart pour +les hommes et un abri pour les machines.» + + [141] Grand édifice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre + de guerriers; il était revêtu de grandes plaques de fer et + marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intérieur; + cette machine était munie d'un bélier. (_Bibl. des Croisades_, t. + 4, p. 291.) + +Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les +musulmans ne se montrèrent pas fort zélés à le seconder. A cet égard, +le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu +Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reçu en fief +quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux +dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se +tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas +cette année au Sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut +très-indigné de cet excès d'ambition; il lui parut étrange que tandis +que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme son +neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi quand il reçut la +nouvelle de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable. + +Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien, +demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et +Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas +qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut +avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant; +on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre, +et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous +voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous +instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux +choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous +puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si +nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le +sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.» +Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait +lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne +parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé +par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il +se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de +l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne +fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint +pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se +conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je +gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au +rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au +fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait +besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos +rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est +en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les +apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un +député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu, +pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le +député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux +de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de +besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour +les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au +sultan.--Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est +malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à +cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.» +Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi +d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin +remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des +fruits et de la neige, qui lui furent accordés. + +Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part +du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des +troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de +savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps, +poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre +la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des +remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et +plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les +chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier +juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se +partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et +infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et +se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y +eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à +l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O +musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes +les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se +représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux +souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il +renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne +prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque +Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le +sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je +pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.» + +«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la +garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de +faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si +vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous +abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette +nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous +en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des +guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les +pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et +les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre, +le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on +craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et +de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour +procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du +jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes, +cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal +secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière +ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible +de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au +camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements, +et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et +des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était +extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou +coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en +fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un +autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. +Le combat dura jusqu'à la nuit. + +«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville. +Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils +allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de +leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, +et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour +négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que +la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons +prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du +moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, +et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les +mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux +dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et +mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à +faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne +rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne +soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des +vôtres.» En disant ces mots, il se retira. + +Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des +esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit +que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la _demeure +éternelle_; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. +Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit +Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et +les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette +sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais +déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier +degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée. +Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat, +elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était +inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi +d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et +des fruits, obtint ce qu'il désirait. + +Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport +de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une +nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent +les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de +l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une +fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par +l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville. +Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la +garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en +est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert; +ils n'étaient guère au-dessous de mille[142].» + +«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre +de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous +nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant +que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez +l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de +céder; pour nous, notre parti est pris.» + + [142] L'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient + descendus du ciel pour venir au secours de la ville. + +«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la +ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, +disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les +prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes +de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent +rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il +offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la +garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie +croix), ce qui fut refusé.» + +Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier +chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le +refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la +garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un +passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les +bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient +emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses +troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à +évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver. +Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les +chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques +soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le +signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des +chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens +firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les +musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses +guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la +fin, il fut repoussé par le nombre.» + +La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière +extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de +Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait +l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus +longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il +assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de +la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent +partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer +sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un +grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers +l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un +instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit +égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les +cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et +de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par +esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce +temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui +a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des +consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer +plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.» + +L'historien Emad-Eddin, qui était aussi à l'armée, témoigne également +que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'étendard des chrétiens +sur les remparts furent tous dans l'affliction. «Nous ignorions +encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles +conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations +étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut +venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livré à de noires pensées. +Le lendemain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de +l'avenir; nous essayâmes de le consoler; nous lui dîmes: Cette ville +était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombée au +pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas péri pour une ville +perdue; il faut avoir en Dieu la même confiance.» + +Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. «Quand Maschtoub, +dit-il, vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la +défendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les +habitants et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens, +moyennant la somme de 200,000 pièces d'or, la liberté de 2,500 +prisonniers chrétiens, dont 500 d'un rang élevé, et la restitution de +la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pièces d'or +pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accordé un +certain délai pour le payement de l'argent et la remise des +prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent +l'exécution du traité, et les Francs entrèrent dans la ville.» + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 302. + + + + +LA QUATRIÈME CROISADE. + +_Foulques de Neuilly prêche la croisade._ + +1198. + +Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps +d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de +Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait +nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et +Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce +Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la +France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints +miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla +si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole +envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la +croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux, +maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence +telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient +le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous +les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés. +Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le +cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était +si grande[143]. + + [143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement + du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit: + + Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après + l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III, + apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy + d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de + Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il + ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques + dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les + autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. + Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à + l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France, + et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité; + et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes + croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil + qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost + seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il + seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en + esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent + porceque le pardons ère si grans. + + +_Les croisés français envoient des députés à Venise._ + +1201. + +Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils +voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois +ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas +encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils +tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous +les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y +fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les +meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils +donneraient plein pouvoir de faire toutes choses. + +De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya +deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le +comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy +de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et +les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard +Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et +Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement +leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes +scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les +conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres +lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous +avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent +qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux +que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée +qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême. + +Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux, +les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils +baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent +beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les +lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs +messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et +le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien +reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans +couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous +direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce +qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons +que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce +que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc +leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour, +qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce +qu'ils demandaient. + +Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit. +Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent +le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la +manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts +barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger +l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut +permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de +puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que +vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure +de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle +manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que +vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent +satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande +chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous +répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le +terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si +grande chose.» + +Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne +puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la +fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous +dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter +par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous +pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer +quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires +pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à +pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la +flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on +donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et +toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant +un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour +faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce +soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs. +Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères +pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre +association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par +terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous, +et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.» + +Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et +qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent +entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les +propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent: +«Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit +qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le +leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc, +qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil +était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et +son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir +l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis +mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en +assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus +belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et +qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les +messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers. + +Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils +demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette +convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup +regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy +de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du +consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit: +«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants +nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez +pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez +les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont +choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance +sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et +de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la +terre sainte d'outre-mer.» + +Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant +beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix, +levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous +l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il +semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut +apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au +pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que +Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé +toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir +cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.» +Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter. +Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain. + + +_Les croisés arrivent à Venise._ + +1202. + +Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte +de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la +nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres +chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce +qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme +qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils +envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte +de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les +exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de +la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un +autre passage que celui de Venise. + +A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de +Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à +Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons +chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières, +ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à +d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens +partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres +chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons +chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri +de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de +Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec +lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de +chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut +le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il +advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin. + + [144] Grant planté. + +Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et +furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île +Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de +braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus +nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était +convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et +les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que +jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y +avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois +fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en +l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent +aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien +rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent +très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils +sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de +payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile. + +On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de +gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les +barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent +demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme +nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent: +«Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et +même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir +payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux +autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il +faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut +mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer +l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de +manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le +secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi +la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous +avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons +volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous +irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient +voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux +aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que +de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui +plaira.» + +Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et +tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de +Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient +de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle +vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et +quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs +d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en +défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que +l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux +qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre. + +Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne +nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons +gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais +notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en +recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de +Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes +villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous +avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la +conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent +qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les +conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux +barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée +se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens. + +Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc. +C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des +barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de +Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au +peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave +nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on +entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je +suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait +gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous +vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec +vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour +conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les +pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout +d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que +vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.» + +Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les +pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui +avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage; +car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y +voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il +reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient +allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc +descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en +pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, +parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens +commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent +bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du +bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé +le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les +navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer. + + +_Alexis demande du secours aux Vénitiens._ + +Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes +aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un +empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère +appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis +s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête, +et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le +tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce +fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une +ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de +Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à +Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de +pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à +s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée +à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des +meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier +miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes +déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout +ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il +dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon. + +Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de +Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et +quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur +répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons +quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers +lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous +l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à +tort à lui et à son père.» + + +_Les croisés à Zara._ + +1202. + +On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que +de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés +d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus +furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi +que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils +portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et +mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre +villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port. + +La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie, +et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément +on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les +pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les +uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville, +si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la +ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain +matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères, +et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent +le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et +descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville. +Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints +sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche +tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé +le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés +tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat, +qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche +demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils +furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à +Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de +l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou +de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent +beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie. + +Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent +parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils +rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie +restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre, +sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur +en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a +parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux +messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne +vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous +pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils +envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla +aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors +rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là. + +Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les +barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre +leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire +ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui +répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de +faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en +retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et +ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils +de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des +Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je +vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car +elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc +entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons: +«Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me +l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre, +et je vous somme de le faire.» + +Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se +réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont +fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent +beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si +nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui +dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux +qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au +matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y +dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins, +dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les +échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des +pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura +bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et +ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent +cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient +refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée. + +Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve +assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des +barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la +grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons +partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre +part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens. +Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous +l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la +partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent +l'autre. + + +_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._ + +Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant +arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un +palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs, +le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le +frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous +enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui +le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés +au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur +héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le +prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous +donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout +d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il +mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il +faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans +cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000 +marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et +grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous +croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous +fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq +cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci +seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons +plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir +celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne +traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui +refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre +eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils +furent ensemble, on s'occupa de ces propositions. + + [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec. + +Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était +de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent +qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la +guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais +qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux +Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien +par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres +ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre +sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce +traité, nous serons honnis à toujours.» + +Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques +étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient +aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort +sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et +suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et +qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour +recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux +de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était +mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait. + +Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de +Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux +de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, +parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en +allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et +jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment +et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du +prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques. + + +_Les croisés envoient des députés au Pape._ + +Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à +Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait +mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux +chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message. +Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean +de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux +chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers +jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement +et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée. + +Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et +ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put, +se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais +les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné +les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon +de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de +mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans +quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent +comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils +sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait +bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire, +qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins +la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda +et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans +cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein +pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de +lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre +l'armée. + + +_Les croisés vont à Corfou._ + +Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour +partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la +Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les +Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........ +Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut +convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de +Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce +qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc +et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de +l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, +leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup +d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en +voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et +arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville +à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de +fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée +qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et +pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les +reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de +Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et +maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau +destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs, +puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du +marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait +confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est +très-riche et plantureuse. + + +_Les croisés arrivent à Constantinople._ + + Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent + sur Constantinople. + +Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir +alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et +de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils +remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui +est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville +dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez +savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais +vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se +trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces +belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et +ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel +qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la +longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les +autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si +hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car +jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde +était créé. + + [146] Les Dardanelles. + +Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de +Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là +fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites +alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le +duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous +l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris +l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais +entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si +nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont +pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour +chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous +fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin +d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous +voulons faire. Il y a ici près des îles[147] que vous pouvez voir +d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres. +Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays. +Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous +ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui +qui a vivres que celui qui n'en a pas.» + + [147] Les îles des Princes. + +Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en +allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin, +qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en +juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de +poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des +navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt +besoin pour se défendre. + +Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller, +et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi +passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours +qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les +murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose. +Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir +précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu +parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils +peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur +Alexis[148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis +Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce +palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux +puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un +homme et qu'il doit y avoir en maison de prince. + + [148] Alexis III, dit l'Ange, frère d'Isaac l'Ange, auquel il + avait fait crever les yeux. + +Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans +le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes. +Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les +sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne +resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et +riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui +avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut +prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce +palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les +mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils +allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre +palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[149]; là on +ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était +hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant +Constantinople, et alla aussi camper à Scutari. + + [149] Scutari. + +Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de +Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des +croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer +malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours, +durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision, +et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de +braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne +vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette +compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère, +Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui +était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux +quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied +d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc +de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq +cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se +partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient +attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens +et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous +attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à +Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs +tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre. +Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils +gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes +et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où +ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils +devaient. + + +_Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac._ + +1203. + + L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer, + les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son + neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer + Constantinople. + +Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour +ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut +l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et +les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire +leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à +lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup +de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des +vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les +autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat, +restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La +matinée fut belle un peu après le lever du soleil. + +L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande +armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau +pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit +aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent +des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et +l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et +les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir +combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le +dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on +ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des +palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et +les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles +commencent à se ranger comme elles devaient le faire. + +Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres +batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de +l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople, +abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de +butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la +tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de +Constantinople[150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du +port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient +la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient +perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour, +dans la Juiverie[151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent +faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de +Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des +barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques +d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué +et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir; +un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain, +vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut +très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens +arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en +eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer +dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez +de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si +près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à +cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et +tué beaucoup des leurs. + + [150] Cette chaîne, tendue entre Constantinople et la tour de + Galata, fermait entièrement l'entrée du port de Constantinople. + + [151] Le quartier des Juifs. + +Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople. +Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame, +et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le +port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux +de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient +faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les +Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les +vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que +sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et +qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient +leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens +attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là +quatre jours. + +Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles +chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de +Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un +fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de +pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent +travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le +pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles +sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon +l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la +ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut +grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait +bien deux cents dans la ville. + +Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de +Blaquerne et le château de Bohémond[152], qui était une abbaye close +de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une +fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des +portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté +de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les +vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers, +et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la +leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils +n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que +l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour +garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne +cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous +tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que +toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller +chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils +étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de +chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle +des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres +que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais +tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre. + + [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Côme et Saint-Damien. + +Ils s'avisèrent alors d'une bonne invention, qui était d'entourer le +camp de fortes barrières et de bonnes palissades; dès lors ils furent +plus forts et plus en sûreté. Les Grecs leur faisaient de si +nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de +l'armée les remettaient en arrière vertement; et chaque fois que les +Grecs faisaient une sortie ils étaient battus... + +Ce péril et ces efforts durèrent près de dix jours, jusqu'à ce qu'un +jeudi matin tout fut prêt pour l'assaut; les Vénitiens se préparèrent +aussi du côté de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des +batailles devaient garder le camp, et quatre iraient à l'assaut. Le +marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du côté de la campagne, +avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de +Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla à l'assaut avec ses +gens, Henri son frère, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol +et les leurs, et ils dressèrent deux échelles contre une barbacane +auprès de la mer. Le mur était garni d'Anglais et de Danois[153]; +l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montèrent +sur les échelles et les sergents, et s'emparèrent du mur; ils +n'étaient montés que quinze sur le mur et combattaient de la hache et +de l'épée; ceux du dedans reprirent courage, les repoussèrent fort +laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur +Alexis, qui en fut très-joyeux. Ainsi finit l'assaut du côté des +Français, et il y en eut assez de blessés et de navrés, ce qui les +rendit furieux. De son côté, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car +tous ses vaisseaux avaient été rangés sur une seule ligne, longue de +trois arbalétrées; ils s'approchèrent du rivage à toucher les murs et +les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres, +et les traits d'arbalète voler, et ceux de dedans défendre +vigoureusement les murs et les tours; et les échelles qui étaient sur +les vaisseaux s'approcher si près des murs qu'en plusieurs endroits on +se frappait à coups de lance et d'épée, et le vacarme était si grand +qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galères +ne savaient où aborder. + + [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs. + +Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui était +un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant était tout +armé sur la proue de sa galère, avec le gonfanon de Saint-Marc +par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent à terre ou bien +qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galère et +portèrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc à terre. Quand les +Vénitiens voient le gonfanon de Saint-Marc à terre et la galère de +leur seigneur qui avait abordé devant eux, chacun se tint pour +déshonoré, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont à +terre à qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et +Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, qui a écrit ce +livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirmé, qu'ils virent +le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans +que l'on sût qui l'y avait planté; or, voyez l'étrange miracle! Ceux +de dedans s'enfuirent, et déguerpirent des murs; et les assiégeants +entrent dans la ville à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent +vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend +un bateau et envoie un message aux barons de l'armée pour leur faire +assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il +fallait pour qu'on ne les reprît pas. + +Les barons étaient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce fût +vrai; les Vénitiens commencent à leur envoyer chevaux et palefrois, de +ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis +vit qu'ils étaient entrés dans la ville, il commença à envoyer contre +eux ses gens à grand'foison; les Vénitiens voyant qu'ils ne pourront +résister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait +contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir +les nôtres; alors ils se retirèrent dans les tours qu'ils avaient +prises. + +Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec +toutes ses forces, par d'autres portes, à une lieue au moins de notre +armée. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce fût tout le +monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre armée; quand +les Français les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts. +Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-là, +avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes. +A l'endroit où ils étaient campés, l'empereur Alexis avait rassemblé +force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant +qu'il attaquerait le camp d'un autre côté. Alors sortirent les six +batailles qui avaient été ordonnées; elles se rangèrent devant les +barrières, les sergents et les écuyers, à pied, derrière les croupes +des chevaux, les archers et les arbalétriers devant eux; et ils +formèrent une bataille de leurs chevaliers à pied, dont il y avait +bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme +devant les barrières, et ce fut affaire de bon sens plutôt que d'aller +attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats, +qu'ils auraient été noyés au milieu d'eux. + +Il semblait que toute la campagne fût couverte de batailles, et les +Grecs venaient à petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien +téméraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des +Grecs, dont la plus petite était bien plus forte que pas une des +nôtres. Mais les nôtres étaient rangées de telle manière que l'on ne +pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis +s'approcha si près que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le +duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des +tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec +les pèlerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put +rassembler de troupes, et descendit lui-même tout des premiers à +terre. Les batailles des pèlerins et des Grecs restèrent longtemps en +face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les +pèlerins ne voulant pas s'éloigner des barrières. Quand l'empereur +Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens, puis il les rallia et +s'en alla. Alors l'armée des pèlerins chevaucha à petits pas à leur +suite, et les batailles des Grecs se retirèrent jusqu'à un palais +appelé Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus +grand danger, comme il fit ceux de notre armée en ce jour; sachez +aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'eût grand'joie. L'empereur +Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'armée rentrèrent dans leur +camp, où ils se désarmèrent, las et fatigués; et ils mangèrent un peu, +et burent un peu, car ils avaient peu de vivres. + +Or, écoutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur +Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit +avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la +ville furent d'abord tout ébahis, puis ils allèrent à la prison où +était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés; ils le revêtirent +des ornements impériaux, l'emportèrent au palais de Blaquerne, le +firent asseoir sur le trône, et lui obéirent comme à leur seigneur. +Puis ils envoyèrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers à +l'armée qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que +l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli sur le trône +l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en +informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils +furent rassemblés dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il +leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas +nécessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie +ne fut donnée à personne, et tous remercièrent pieusement Dieu, qui +les avait si tôt secourus, et de si bas où étaient leurs affaires les +avait relevées si haut. Et pour cela peut-on bien dire que à qui Dieu +veut venir en aide, nul homme ne peut nuire. + +Alors on commença à se préparer et à s'armer par toute l'armée, parce +qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les +messagers commencèrent à sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient +la même nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise +fut d'envoyer des messagers savoir l'état des affaires, et si ce qu'on +leur avait dit était vrai, pour requérir le père de garantir les +promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas +le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de +Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne et +deux Vénitiens. Les messagers furent conduits jusqu'à la porte, +laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied à terre. Les Grecs avaient +rangé les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte +jusqu'au palais de Blaquerne. Là, les messagers trouvèrent l'empereur +Isaac si richement vêtu, qu'en vain on demanderait un homme plus +richement vêtu; et l'impératrice sa femme, sœur du roi de Hongrie, +qui était très-belle, était à côté de lui; il y avait tant de +seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement +parés qu'on ne peut l'être davantage; et tous ceux qui avaient été le +jour d'avant contre lui étaient le lendemain à sa volonté. + +Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impératrice et tous les +autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent +qu'ils voulaient parler à l'empereur en particulier, de la part de son +fils et des barons de l'armée; il se leva et entra dans une chambre où +il ne mena avec lui que l'impératrice, son chambellan, son drogman et +les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy +de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne parla à l'empereur Isaac: +«Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous +avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant +qu'il ne se soit acquitté des conventions qu'il a avec nous. Il vous +mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au traité, selon la +forme et la manière qu'il l'a fait avec nous.» + +«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire, +répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de +Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis; +ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres +pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses +vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre +Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui +garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec +nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi +Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez +ce traité.» + +«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois +pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi, +et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien +gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la +garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux +messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et +dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne. + +Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le +prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le +reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut +grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce +que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés +si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des +pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée +des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait +donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son +fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que +s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et +les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui +dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui +refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc +camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en +bonnes vivres. + +Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir +Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les +grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des +reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors +dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les +Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres +biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le +nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre; +ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence, +comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il +commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent +entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux +Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les +barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il +devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi. + +Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de +Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux +seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et +par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens +aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau +visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que +par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que +vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne +dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je +ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les +Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me +tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez +jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je +payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce +dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce +délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre +l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de +toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec +vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre +loisir. + +Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient +bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait +de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent +qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée, +qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce +qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et +ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent +mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus +grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de +l'empereur, telle qu'elle avait été faite. + +Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait +eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce +qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui +avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir +leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous +l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur +criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne +détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons +jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en +irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous +courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera +jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce +qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la +Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient +rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais +ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de +Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un +an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils +demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux +pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la +concorde et la paix rétablie dans l'armée. + + +_Incendie de Constantinople._ + +Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de +Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le +reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres +restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à +cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople; +une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais +lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand +et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les +barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu, +ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces +hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes +livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie +commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le +plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit +jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de +front. + +De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne +pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut +grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à +Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y +rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils +purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et +traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car +il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français +et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils +l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils +s'accusaient les uns les autres. + + +_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._ + +L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus +besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux +qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à +l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent +auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur +devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur +faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la +fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui +l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait +le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait +les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par +répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent +clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une +assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que +l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur +disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour +le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on +lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on +devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le +défier[154]. + + [154] Lui déclarer la guerre. + +On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin +et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son +conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et +chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils +allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison +qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte, +entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur +Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était +l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur +du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de +seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince. + +De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage +et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers +toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de +te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton +peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton +père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que +vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous +l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons +devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre +vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites +pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni +pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les +manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal +à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne +feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans +leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous +déciderez comme il vous plaira.» + +Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient +pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi +d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais. +L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres +qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand +dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent +à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en +dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et +fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de +peu qu'ils ne fussent tous pris et tués. + +Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient +fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par +terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et +les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs +n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque +dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse; +ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots, +d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût +favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux, +laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il +semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur +ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes +parts on court aux armes. + +Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient, +et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le +maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais +personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette +occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des +vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les +tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du +détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il +était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs +cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et +ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se +garantissaient du feu, et il y en eut de blessés. + +Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme, +ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon +l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils +demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de +Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui +était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux +fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient +tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer. + + +_Les Grecs renversent Alexis._ + +Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs, +voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir +Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les +autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce +Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des +conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa +chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle, +le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa +les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur; +après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus +horrible trahison a été faite par aucunes gens. + + [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas + séparés. + +Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle +couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura +pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois +fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à +Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été +étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le +fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et +fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être +caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le +meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les +barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle +assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole. +Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis +pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous +ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui; +qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est +pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et +si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous +l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a +accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que +cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande +fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas, +augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne +combattît par terre ou par mer... + + +_Prise de Constantinople._ + +1204 + +Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il +y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur +accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils +feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient +maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui +jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui +qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui +serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans +de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon; +les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux +Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze +des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens, +lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les +barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur +pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars +dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui +resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi +fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la +violeraient. + + [156] Les revenus, les impôts. + + [157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de + jours de service par an. + +Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le +jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et +les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa +flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on +sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut +merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de +long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville +et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et +on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les +échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que +ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à +coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles. + +Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de +none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et +ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les +vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que +les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des +vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si +près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et +de leurs mangonneaux. + + [158] Trois heures après midi. + +Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une +église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que +le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du +dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait +livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les +navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux +vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu +qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient +étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis +que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour +qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent +pendant le samedi et le dimanche. + +L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant +la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates. +Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux +prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus +que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur +les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et +furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille +fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait +depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on +appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils +n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont +l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent +si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu +et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre +contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André +d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et +ceux de la tour sont battus et se sauvent. + +Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils +débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive +force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les +vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes, +entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur +le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant +ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se +sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de +Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux, +palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant +de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter. +Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de +Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la +bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui +était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied +des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir +raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises, +de palais et de peuple. + +Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs +vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes +écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes +tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et +Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant +le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez +entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette +nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais +l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en +disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au +contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français +qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de +la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela +ne savaient rien ceux de l'armée. + +Pendant cette nuit, du côté où campait Boniface le marquis de +Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les +vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville +commença à s'allumer durement; elle brûla toute cette nuit et le +lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu en Constantinople +depuis que les Francs étaient venus dans ce pays; et il brûla plus de +maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume +de France. La nuit achevée, vint le jour, qui était le mardi matin; +alors tous les nôtres s'armèrent, chevaliers et sergents, et chacun se +rendit à sa bataille, croyant avoir à livrer plus grand combat que les +précédents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de +l'empereur; et ce jour ils ne trouvèrent personne qui leur fût opposé. + +Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matinée droit +vers Bucoléon; quand il y fut arrivé, on le lui rendit, à condition de +la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là on trouva les plus +grandes dames du monde, qui s'étaient retirées dans ce château; c'est +là qu'on trouva la sœur du roi de France qui avait été +impératrice[159], et la sœur du roi de Hongrie, qui avait été aussi +impératrice, et quantité de princesses. Du trésor qui était en ce +palais, il n'est pas à propos de parler, car il y avait tant de +richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En même +temps que ce palais était rendu au marquis Boniface de Montferrat, on +rendait celui de Blaquerne à Henri, frère de Baudouin, comte de +Flandre, la vie sauve aussi à ceux qui étaient dedans; on y trouva un +trésor qui n'était pas moins grand que celui de Bucoléon. + + [159] Agnès, sœur de Philippe-Auguste, qui avait été femme des + empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnène et Théodore Branas. + +Chacun fit occuper par sa troupe le château qu'on lui avait rendu et +fit garder le butin. Les autres, qui s'étaient répandus dans la ville, +pillèrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la +quantité d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de +velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les +autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de +Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, que depuis la création du +monde on ne gagna tant à la prise d'une ville. + +Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela; +ainsi s'hébergea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut +la joie de la victoire que Dieu leur avait donnée, au moyen de +laquelle ceux qui étaient en pauvreté étaient maintenant en richesse +et en délices. Ils fêtèrent la Pâque fleurie et la grande Pâque après, +dans cette joie que Dieu leur avait donnée. Et bien ils en durent +louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans +toute l'armée, et par son aide ils avaient pris une grande ville, +peuplée de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifiée. Alors on +fit crier par toute l'armée, de par le marquis de Montferrat, qui en +était le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter +et de réunir tout le butin, comme on l'avait juré sous peine +d'excommunication; et on choisit trois églises pour le déposer, et on +y mit bonne garde de Français et de Vénitiens, des plus loyaux que +l'on put trouver. Alors chacun commença à apporter le butin et à le +mettre en commun. + +Les uns apportèrent bien, et mal les autres, poussés par convoitise +qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencèrent dès +lors à retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commença à les moins +aimer.... Le butin fut donc réuni et partagé par moitié entre les +Français et les Vénitiens, comme cela avait été convenu. Sachez que +quand ils eurent fait les parts, les Français payèrent de la leur +50,000 marcs aux Vénitiens, et qu'ils se partagèrent entre eux plus de +100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on eût +fait ce que l'on avait dit et qu'on n'eût rien détourné; sachez aussi +que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu +quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de +Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'écu au col, convaincu +d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'armée, petits ou +grands, détournèrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous +pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des +Vénitiens et sans ce qui fut détourné, les nôtres eurent plus de +500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc +réparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu. + + +_Baudouin, comte de Flandre, nommé empereur._ + +1204. + +Ensuite les barons tinrent une assemblée, et demandèrent à toute +l'armée ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait été décidé +entre eux; ils parlèrent tant qu'ils furent obligés de se réunir une +seconde fois, pour élire les douze qui devaient faire l'élection. Et +comme c'était un grand honneur que d'être nommé à l'empire de +Constantinople, il y eut beaucoup de prétendants; mais la grande lutte +fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat +Boniface; de ces deux, toute l'armée disait que l'un serait empereur. +Quand les gens sages de l'armée, qui tenaient autant à l'un qu'à +l'autre, virent cela, ils parlèrent entre eux, et dirent: «Seigneurs, +si on élit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel +dépit qu'il emmènera toute l'armée, et ainsi se pourra perdre la +conquête, aussi bien que manqua se perdre celle de Jérusalem quand ils +élurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel +dépit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'armée d'abandonner +la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restèrent bien peu, +et que si Dieu ne les eût soutenus, la Terre Sainte eût été perdue. +Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tâchons +de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donné l'empire à l'un, +l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne à l'autre +toute la terre qui est en Asie de l'autre côté du canal avec l'île de +Crète, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les +retenir tous les deux.» Comme il fut dit, il fut fait, et les deux +prétendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement +élut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurèrent sur +les Évangiles qu'ils éliraient à bien et à bonne foi celui qui aurait +le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire. +Les douze élus se rassemblèrent au jour convenu dans le riche palais +où logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde. + +Là il y eut si grande réunion de gens que c'était merveille, chacun +voulant voir qui serait élu. Les douze qui devaient faire l'élection +ayant été mandés, furent mis en une belle chapelle qui était dans le +palais; leur conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tombés d'accord, et +ils chargèrent de porter la parole Nivelon, l'évêque de Soissons, qui +était l'un des douze; ils sortirent, et vinrent là où étaient tous les +barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regardé +par beaucoup d'hommes désireux de connaître l'élection. L'évêque leur +dit: «Seigneurs, nous nous sommes accordés, par la permission de Dieu, +à faire un empereur, et vous avez tous juré que vous tiendriez pour +empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y +contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'élu, à +l'heure que Jésus-Christ est né; c'est le comte Baudouin de Flandre et +de Hainaut.» Il s'éleva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena +à l'église, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui +rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut élu empereur le comte +Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fixé +à trois semaines après Pâques. + + GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conquête de Constantinople_. + (Trad. par L. Dussieux.) + + Geoffroy de Ville-Hardouin, maréchal de Champagne, et l'un des + principaux acteurs de la quatrième croisade, mourut vers 1213. + Ses mémoires, une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre + littérature, s'étendent de 1198 à 1207. + + + + +LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTÉE PAR LES GRECS. + + +Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la +servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors, +nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui +étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la +fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé +la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance +pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre +qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand +qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une +armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y +avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple +toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce +seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à +l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée, +qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et +plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer. + +Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil +de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang, +et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de +terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier +qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient +depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se +campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la +tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne. + +Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses +gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir, +ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses +remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les +habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à +serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui +étaient d'avis de s'enfuir. + +Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il +eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la +table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit +sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille +Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira +lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours. + +Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux, +Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la +possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui +servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande +église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour +juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le +clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu +avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et +par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à +prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une +nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement +que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur +rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le +peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne +promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens +ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver. + +Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les +combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les +rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était +sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur +extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images +du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe +suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur. +Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte +de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils +se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre +je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer +et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils +brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils +jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte +de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces +précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent +précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en +avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent +des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses +vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il +ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer +du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils +firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de +diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de +l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les +pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour +emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient +arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité +d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le +pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et +souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures. + +Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse +des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit +dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ, +elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On +commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que +personne fit paraître la moindre modération. + +Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient +garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les +vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile +que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur +colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée +qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une +entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie +que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard +contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris, +pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les +églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans +l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les +riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet +à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile. + +O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs +nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par +l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par +le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la +désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles +artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres +profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une +partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le +peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers +personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé. +Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur +fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à +répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil +superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée. +Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer +pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes, +pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des +commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et +sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les +ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous +étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur +les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens +sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les +armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que +dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps +que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les +enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de +défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres. +Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux +pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle +précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps +adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété. +Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec +quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs +femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du +Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de +vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir +ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un +léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la +jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples +si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre +religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que +nous ne leur eussions fait aucune injure... + +Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons +où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché +leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les +autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir. +Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché +n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils +ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs +hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de +sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants +qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages +pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du +sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne +croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent +l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque +autre perte semblable. + +Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée, +plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était +bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du +quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements, +avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais +alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y +avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis, +et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de +leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et +emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui +me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les +armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec +eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne +pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et +principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que +la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être +chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées +en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle +défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes +vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous +fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes +abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et +d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient +encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise. +L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me +semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le +Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en +hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il +prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices. +Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt +qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous +rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de +longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards +attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres +fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un +bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres +regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû +en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu +de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de +salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois +avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des +spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des +ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que +permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous +levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous +priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces +bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée, +un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius +martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le +père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux +pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui +pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et +m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le +ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des +gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié. +J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient +entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur +fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me +promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le +ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour +repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur +montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour +l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes +mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous +avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence, +par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez +sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y +laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de +la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des +enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par +le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses +commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce +qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière. +J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui +m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me +rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté +d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand +il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le +faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir. +S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes +hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection, +ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je +me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles +demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce +qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il +besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les +choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été +bâties ont été détruites par le fer et par le feu[160]?... Après avoir +tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous +continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes +comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous +chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de +l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de +sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par +un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où +nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice. + + [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nicétas aux + murailles; c'est une œuvre de rhéteur, pleine de mauvais goût, + et écrite après coup. + +Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils +savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient, +en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir +fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient +pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas +que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils +traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient +encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en +revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé +d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples +par des mains sacriléges. + +Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement +grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos +façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par +bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils +mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur +attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du +dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des +écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des +scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où +les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient, +selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec +de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En +partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les +choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à +tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur. + + NICÉTAS, _Annales_.--Traduites par le président Cousin dans son + _Histoire de Constantinople_, 1673. + + Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en + Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut + en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204. + Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres + des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui + concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document + fort utile et exact. + + + + +_Discours de Nicétas sur les monuments détruits ou mutilés par les +croisés en 1204._ + + +Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand +temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y +trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors +respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de +l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent +de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants +ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand +temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce +brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des +Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre +pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale +qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première: +un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête +jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la +pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils +n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur +toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les +bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait +représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants +harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les +instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis +bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin; +elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns +tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs +mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté. +Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie +folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de +cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient +tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée +_Anémodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et +colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient être celle de Josué, +parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant, +semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était +Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le +cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes, +en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition +fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la +figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident, +ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il +cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut +mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet +enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître +le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les +autres débris de la statue. + +Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent +pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres +monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs +inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se +distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait +recueillies à grands frais. + +Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse, +chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était +couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas +qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient +point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son +arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux, +il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour +soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter +déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant +des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large +poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux, +les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était +fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par +Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier +ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le +cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un +homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la +circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas +ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par +excellence et qui mettent la force au-dessus de tout. + +Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le +conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans +la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une +aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant +reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui +lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur +son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son +âne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée +de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve +qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les +plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de +monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de +l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de +l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à +la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible; +quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier +les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté, +dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de +sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible +Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la +force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les +monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer +ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle +d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de +ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont +le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer +de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons +dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la +célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect, +semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les +yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres +s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis +de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du +roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé +de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de +lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des +cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi +dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du +monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du +combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle, +dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le +cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient +Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet +ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de +l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages, +indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères. + +Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de +l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette +Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie? +N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout +était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs; +ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés +qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique +légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa +chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré +des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa +bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait +offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire +de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du +spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité +cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette +statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours, +émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi +n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais +autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu +consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te +condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le +piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure +était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée +de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une +blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec +autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste +et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme +s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en +avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de +feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats. + +Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on +voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main, +ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la +borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de +l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils +obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors +ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en +arrière et perdre la couronne. + +Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa +perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait +encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé +sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet +immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le +corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher +impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et +l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame +et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se +donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic, +infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un +vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison +qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et +l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui +servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal, +brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse; +il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait +pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car +ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa +queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur; +l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec +autant de succès et périssaient ensemble. + + NICÉTAS, _Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les + croisés_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, 3e vol., p. 425. + + + + +LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. + +1208. + + +Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse! +s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout +l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande +partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y +avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et +qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le +reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de +coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher +quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de +cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma +en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de +Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec +tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt +qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses +lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire, +sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une +pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se +conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts +maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien +d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut +être autrement. + +Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et +que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en +était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une +autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au +Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de +Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres, +par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus +il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot. +Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout +la gent mécréante. + +Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère +Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval, +s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va +les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun +souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre +de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur +son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il +soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des +écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre +désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant +derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit +sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait +ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel, +Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer +son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme +s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles +avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs +chantèrent. + + [161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en + 1208. + +Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait +été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il +se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de +Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de +Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là +devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître +Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là +fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes +devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle +et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà +Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce +qui lui désobéira. + +Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé +sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur, +par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop +grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon +vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en +France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en +Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays +jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne +se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe, +matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il +meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent +par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné. + +Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu +archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta +jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est +le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à +Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne; +tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne +aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les, +exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la +foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de +none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent +l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone, +celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les +ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone; +tous ceux-là s'en vont avec l'abbé. + + [162] L'armée. + +L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à +Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure +étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là +en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe +finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du +concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres +l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la +sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les +peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés, +et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors +contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de +Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne +parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix +qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte +de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs +chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré, +qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les +noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous +Béziers, hors des murs, dans la campagne. + +Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers +ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent, +ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents, +comme dit la chanson. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers + provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par + Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits + sur l'histoire de France)[163] + + [163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à + 1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix + années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il + décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction + de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs, + les institutions et la civilisation. + + + +LA PRISE DE BÉZIERS. + +1209. + + +Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre. +Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il +n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus +courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[164], le +fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants +maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup +d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa +terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni +crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais +ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château, +maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis +avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur, +et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais +qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame +Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre +chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il +s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, +ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de +valeur; et je reviens à mon sujet. + + [164] Comte de Toulouse. + +Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés +est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il +entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour. +Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les +grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui. +Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur +promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la +route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces +paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi +de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de +Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il +fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit +assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte +que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre +avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu +leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu +perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils +resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans +autre demeure. + +Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué +sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les +croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez, +n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, +noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et +personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur +bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des +croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas +tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à +peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville, +ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour, +qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais, +comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou, +il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est +en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon +qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et +s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent +avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le +payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque +rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de +l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers +pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent +les douleurs, les tourments et la mort. + +C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux +amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de +Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans +le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva +Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni +si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et +du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui +n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux +habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en +plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez +ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que +baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient, +ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils +pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ +d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le +matin, dès qu'il fait clair. + +Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier +contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé +français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous +ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les +assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun +d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous +sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en +marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent +dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les +autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois +commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux +armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la +ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui, +emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et +font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge. + +Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte +s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les +assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés, +brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes +qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la +cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs +ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la +messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne +pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans +l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles +qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare +librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage; +ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce +qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin; +ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il +leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur +eux, qui l'ont fait. + +Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis +et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel +l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant +d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se +figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt +contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en +advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été +cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques +n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que +ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur +faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient +réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni +crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent +les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un +seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car +jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je +pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les +maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu +s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils +chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le +butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître +l'herbe. + +Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et +riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à +vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!» +s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes +torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se +répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que +l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les +maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte, +maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à +Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut +abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais; +de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il +en tomba deux pans. + +Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de +Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour +toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les +chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes, +les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants, +vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés +sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils +partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les +arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE VICOMTE DE BÉZIERS PRIS PAR TRAHISON. + + Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur + Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont + repoussés dans plusieurs assauts. + + +Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut +ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des +siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et +aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville; +ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa +parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à +Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui +lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y +avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins +trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents +hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui +firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit +seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait; +qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il +le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et +qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que +toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, +qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les +barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient +que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il +pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur +gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le +raconter, et ce fut une folie. + +Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses +discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui +dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite +de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte +était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si +les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je +puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses +telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et +l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas +autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si +vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous +mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et +que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le +promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui +fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette +trahison. + +Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé +à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et +entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous +les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le +vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations +rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus +que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni +les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur +folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses +ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute +en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé +la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on +voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi +acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre +les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une +défense contradictoire. + +Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les +princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils +convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que +la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite +furent bien attristés, et non sans raison. + + [165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du + Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219. + + _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165], + traduite par L. Dussieux. + + + + +SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BÉZIERS. + +1209. + + Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se + rassemblent pour se donner un chef. + + +L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur +a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint +au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés +conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un +seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais +celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non +plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent +vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent +leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on +croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne +pour trahi s'il accepte cette terre. + +Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant +seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris, +bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de +bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans +un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de +Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la +geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la +vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante. +«Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant, +acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en +seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous +vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le +comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront +qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me +secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les +barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté, +la terre et le pays. + + [166] En Angleterre. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT. + + +Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble +comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre +naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De +plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille; +sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il +était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif +et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi, +n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa +personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent, +affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de +mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le +conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent, +et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever, +tout entier voué au service de Dieu. + +O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins, +qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné +le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république +universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les +hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des +armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse +de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la +chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête +de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par +sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de +la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait +impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie +montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire +naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis. + + PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L. + Dussieux. + + Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de + Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de + Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les + Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut + très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que + partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un + document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les + mœurs et l'esprit des croisés. + + + + +PRISE DE LAVAUR. + +1211. + + +Les croisés ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hérétiques +de la race impure de brûlés en un bûcher, qui jeta grandes flammes. +Don Amérigatz fût pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit +quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des +fourches, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise +criant, pleurant, braillant, et jetée dans un puits, où elle fut +couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres +dames, un Français courtois et gai les fit délivrer toutes en +véritable preux. Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai, +mainte riche armure de fer qui échoit aux croisés, grande quantité de +blé, de vin, de drap, de beaux vêtements, dont ils sont joyeux. + +A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant +et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin. +C'était lui qui maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent +nécessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du +blé. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donné. + + [167] Pour payer la solde de l'armée permanente que Montfort + avait organisée et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des + pèlerins et des croisés, il fit la conquête du midi. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIÉGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE. + +1213-1215. + + +Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous +Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints +puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a +amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants +guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de +résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il +envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre +avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce +qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous +leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur +Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château +ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male +mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère +point; il va droit au Capitole. + + [168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond, + fils du comte de Toulouse. + +Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le +roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris +un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il +a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos +pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris, +nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons +le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien +si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée. +Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de +fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce +qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons +maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point +trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont +cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis +de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.» +Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers +et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret, +où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant +d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me +sont en aide; et le monde entier en valut moins. + +Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en +fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez, +seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon +point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses +barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci +ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et +de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous +ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y +trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un +messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon, +sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils +ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les +maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français, +qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la +nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls +de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les +hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie; +car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don +Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il +y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici, +nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les +Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus +réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si +nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait +par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre. +Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser +entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons +point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.» + +Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil +principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost +communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y +laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout +ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi +l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon, +disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le +prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent +cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes, +chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les +petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le +long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et +beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des +épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis, +par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de +braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en +vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin +et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon +roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement, +hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et +celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le +Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et +tous leurs officiers. Le roi parle le premier. + + [169] Auberges. + +Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur +a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient +d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer +d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, +songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands +coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les +feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir: +«Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon +sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser +des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et +si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer +par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les +poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît +déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert +cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous +qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.» +«Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que +vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera +le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se +vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville, +contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux +à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors +bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et +s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang +tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux +de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit +à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de +Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de +seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin +de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que +tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous +dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne +sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous +mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes +yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant +j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux +tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous +tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne +nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en +l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien +tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.» +Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et +Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de +bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps +marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes. + + [170] Ornements de cheval, bâts. + +Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières +déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu, +de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi +d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de +compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans +écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit, +jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le +roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend +pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé +jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le +voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne +se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font +si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par +miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse +restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus, +lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au +secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et +mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si +grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la +Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les +moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent +qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme +torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le +bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi, +de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage. + +Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi +d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres +barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et +à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là +où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse +dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est +emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et +assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et +soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien +qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon +de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et +accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de +sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints, +s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent +loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils +du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu +allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse, +occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans +les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons +en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra +nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal, +don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret +de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don +Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la +ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout +l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés +de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre +n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les +fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux +fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon +de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres +qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont +dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le +fils du roi retourne en France. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS. + +1217. + + A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est + rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et + se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers. + + +Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme +courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge, +impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu +où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que +d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de +l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons +flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal +convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité; +et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive, +les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les +maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les +pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie +joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine +et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre; +nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en +splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie +étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre +lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si +brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de +lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par +les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français +qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour +est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son +espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin +droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur +qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse. + +Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a +plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni +bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni +haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont +reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit +avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant +que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes +et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal +héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se +doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique +ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève +un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils +font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au +château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du +château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète +et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la +ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup. + + [171] Château des comtes de Toulouse. + +La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la +salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don +Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en +hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers +qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don +Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse? +Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je +connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi +Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils +de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du +pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse +les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays, +et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état +où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses +deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si +heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons +tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui +expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix +avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses +compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à +la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y +aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un +nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un +recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus +vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de +cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse, +son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par +deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si, +perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il +fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a +recueilli les paroles, et s'est mis en chemin. + +Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande +place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières, +des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des +ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des +flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune +ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et +tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches +marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits +garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte +pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à +l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes +les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les +éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les +filles font des ballades et des danses sur des airs allègres. +Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont +nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville +et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils +ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé +et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le +clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de +la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172], +don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour +batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et +de l'acier. Dieu veuille le défendre! + + [172] Fils de Simon. + + [173] Frère de Simon. + +Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est +accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent +être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent +courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs +bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins, +bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par +les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus +ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était +tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes. +Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie +aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il +est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre, +et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment +jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes +de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur +attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de +son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les +archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux, +donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de +hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades, +pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le +feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se +soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec +toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages +partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient +Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend +de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse +et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent +les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches +menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du +haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les +heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes +et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les +autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de +vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils +leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la +fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où +recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et +de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et +accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de +Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté +dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des +corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la +terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon +capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a +tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se +trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient +rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous +vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte? +Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici +vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou +n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.» +Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés +traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre +salut est arrivé! notre bonheur a commencé!» + + [174] Harassés. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE +SIÉGE. + +1218. + + Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége + de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an + d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une + machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent + brûler. + + +«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit +Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y +aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé +d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous +nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit +Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune +que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus +ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle +vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit +Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y +faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient +longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les +fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de +quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils +viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce +conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y +faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre +tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent +leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les +trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets, +font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule +apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni +levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve. +On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers +et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles, +les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont +et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors +contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes; +ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête +abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et +leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le +cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante. + +Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus +vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes +défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers, +bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort +et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de +guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les +frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées, +volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur +les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le +bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux +qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants +s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez +pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé, +qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs +et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je +suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des +lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le +légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose +vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être +par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne +aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais +maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit +Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut +désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la +pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant +qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte, +croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou +je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai, +à la prendre, occis et martyrisé.» + +Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville +et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et +discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que +cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du +milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et +raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien +endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il +vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et +la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés...... +Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre +le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne +soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres +ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et +sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si +vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la +cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé +tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée. +Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car +mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent +les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon +que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler +la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut +faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de +tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.» + +Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du +jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de +Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs +chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde, +qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs +de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux +aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des +murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les +galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les +hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont +ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert. + + [175] Noblesse. + + [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil. + +Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte, +les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos +adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné +tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais +les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de +cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus +que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et +dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce +sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons, +se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici, +répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups +que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors, +par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le +terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre +est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement. + +Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort, +Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent, +là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier +tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière. +A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez, +nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être +aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit +vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris +et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du +Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des +palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent, +rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci +devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le +tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus +loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu +d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers, +et que de sang et de cervelles la terre est vermeille. + +Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et +dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a +piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au +comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par +trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez +aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos +chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde. +Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et +blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier +tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes. +Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous +n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte +soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice +est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort +en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes +de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir +tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en +arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le +premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut, +don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la +grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des +trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des +pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres, +dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont +pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les +fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de +nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les +archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros +traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des +deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de +torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la +tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans +la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son +arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au +côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et +que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de +Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à +terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes +compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers; +et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que +don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, +œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier, +va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les +épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle +frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les +yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont +écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et +noir. + + [177] Pèlerins. + + [178] Haut de chausses. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel. + + + + +AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMMÉ COMTE. + +1218. + + +A Toulouse est entré un messager qui leur a raconté la nouvelle de la +mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allégresse, que +tous courent aux églises, allument les cierges sur tous les +candélabres, et s'écrient de joie que Dieu est miséricordieux; qu'il a +remis parage en clarté et le fera désormais triompher; que le comte, +qui était pervers et tueur d'hommes, est mort sans pénitence, parce +qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de +la joie commune, les carillons, les volées et le chant des cloches, +les tambours, les tympans, les grêles clairons, font retentir la ville +et les places. Dès lors par tous les sentiers est levé le siége qui +avait été mis outre l'eau et qui occupait toute la grève; mais les +assiégeants y laissèrent néanmoins sommiers et bagages, pavillons et +tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent +plusieurs de prisonniers. + +A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure, +qui éclaira ce qui était obscur, qui fit renaître la lumière, restaura +parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les +cors, le son des cloches, et la joie causée par cette pierre qui a +frappé le comte, enhardissent les cœurs, les volontés et les forces. +Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la +gate un feu que rien n'éteignit. Toute la nuit et tout le jour la +ville est en réjouissance; et dehors, ceux au siége frémirent et +soupirèrent. + +Mais dès que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome +et les autres puissants barons, l'évêque[179] et l'abbé[180] portant +crucifix, délibérèrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal +parle le premier, de manière que chacun l'entend: «Seigneurs barons de +France, écoutez ce que j'ai à vous dire: grand mal et grand dommage, +grand chagrin et grande détresse nous sont venus de cette ville et de +nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous +avons perdu toute vigueur; je m'émerveille fort que Dieu ait consenti +à telle chose, et ne nous ait point laissé le vaillant comte, à +l'Église et à nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne +perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui +est homme pieux et sage, portant bon et noble cœur. Donnons-lui la +terre que son père a conquise. Que par tous pays aillent les +prédicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le +comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami +de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de détruire la +ville et qu'il n'y soit jamais plus bâti.»--«Seigneurs, dit +l'évêque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, +qui aimait notre comte et l'avait élu, le mette en la même sépulture +où saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a +obéi à l'Église, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis +garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis +que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne +souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu +ni sainte Église n'auront meilleur ami que lui.»--«Seigneur, dit le +comte de Soissons, je vous reprends à bon droit, pour que la sainte +Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas +sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle +saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien +la sainte Église, priez Dieu et Jésus-Christ de ne point châtier l'âme +du défunt.» Chacun dans son cœur approuva le discours. Don Amaury est +mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le +bénit ensuite. + + [179] Folquet, évêque de Toulouse. + + [180] De Saint-Sernin. + + [181] De Toulouse. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LEVÉE DU SIÉGE DE TOULOUSE. + +1218. + + Après avoir nommé Amaury comte de Toulouse, les croisés ont + encore tenté de s'emparer de Toulouse et ont été repoussés avec + perte. + + +Ils restèrent après cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut +entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas à être pris un +autre parti; le cardinal de Rome, l'évêque présent et les autres +seigneurs s'assemblent secrètement. Là, Guy de Montfort parle, et dit +en confidence: «Seigneurs barons, ce siége n'est pour nous que +dommage, et cette entreprise ne me plaît ni ne me convient plus +désormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est +déjà mort mon frère, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous +n'abandonnons pas ce siége, notre savoir y faillira.» «Seigneurs, dit +Amaury, ayez égard à moi, que vous avez fait comte tout récemment. Si +j'abandonne ainsi honteusement ce siége, l'Église en vaudra moins et +moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je +suis las de guerroyer, et que la mort de mon père m'est sortie de +l'esprit.»--«Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que +toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce +siége, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui +étaient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vîtes une autre +ville gagner après avoir perdu. Les habitants reçoivent chaque jour +des blés et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent +gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le +péril et la détresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que +vous puissiez tenir ce siége encore longtemps.»--«Seigneurs, dit +l'évêque, je suis à cette heure si dolent, que jamais du reste de ma +vie je ne pourrai être joyeux.» Le cardinal répond avec chagrin et +colère: «Seigneurs, levons donc le siége; mais je vous suis bon garant +que partout sera prêchée la croisade, et qu'à la Pentecôte viendra +infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors +tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs +ne suffiront pas à les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera +piment. Nous détruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous +livrés à l'épée; telle est ma sentence.» Alors le siége est levé +précipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et +beau, ils mettent le feu et la flamme à toutes leurs constructions et +au merveilleux château; mais soudain et sur l'heure par les hommes de +la ville il fut éteint. Les Français partent, mais ils laissent là +étendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque; +et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps à Carcassonne. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CÈDE SES DOMAINES AU +ROI DE FRANCE. + +1222-1224. + + +En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir +parler; mais, conservant encore sa mémoire et sa connaissance, il +tendit les mains vers l'abbé de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui +accourait vers lui, et fit un geste de dévotion; puis, les frères +hospitaliers de Saint-Jean étant arrivés et posant sur lui un poêle +avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitôt. On porta son corps +dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il était +excommunié, et encore aujourd'hui le garde-t-on privé de sépulture, +comme on le voit. Son fils, après avoir fait la paix avec l'Église et +le roi de France, produisit vainement des témoins devant le pape, afin +de prouver qu'il avait donné des signes de repentir; il ne put obtenir +la permission d'ensevelir son père... + +Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez +d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que +soixante chevaliers français le quittèrent pour revenir en France. Or, +le comte de Toulouse ayant été à leur rencontre au delà de Béziers, +ceux-ci lui livrèrent armes et chevaux de guerre à la condition de +pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sûreté et sans autre +rançon. Mais le comte de Toulouse, les regardant déjà comme en son +pouvoir, ne voulut point consentir à cet arrangement. Alors, nos +Français aimèrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre +honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommèrent l'un +d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obéir en tout; et +sachant bien qu'un choc donné d'ensemble procure la victoire, ils ne +forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les +bêtes de somme, ils résistent aux attaques acharnées de l'ennemi; +puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les +assaillants, les mettent en déroute, les poursuivent avec vigueur, en +tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave +chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de +Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tué le +comte lui-même, nos chevaliers revinrent glorieusement en France, +faisant honneur aux armes françaises et bien dignes en effet d'honneur +et de gloire. + +Deux ans s'étant passés au milieu des alternatives de la guerre, le +comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu à +peu ils passaient tous à l'ennemi, céda ses domaines à l'illustre roi +de France Louis VIII, et le fit son successeur à tous ses droits. + + _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L. + Dussieux. + + Guillaume de Puy-Laurens vivait à la fin du treizième siècle, et + fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du + commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprimée dans + le t. V. de la Collection des historiens français de Duchesne. + + + + +_Traité de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._ + +12 avril 1229. + + +Dans ce traité, Raymond déclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre +pendant longtemps contre l'Église romaine et contre son très-cher +seigneur le roi de France, et que désirant de tout son cœur d'être +réconcilié à l'Église et de demeurer dans la fidélité et le service du +roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-même, soit par des +personnes interposées, pour parvenir à la paix; qu'elle avait été +conclue de la manière suivante, et qu'il promet entre les mains de +Romain, cardinal de Saint-Ange, légat du saint-siége apostolique, qui +reçoit sa promesse au nom de l'Église romaine, d'en observer +fidèlement tous les articles. + +Raymond promet ensuite: 1º d'être fidèle et obéissant au roi et à +l'Église, et de leur demeurer attaché jusqu'à la mort; de combattre +les hérétiques, leurs croyants, fauteurs et recéleurs, dans les terres +que lui et les siens possédaient et posséderaient, sans épargner ses +proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entièrement le +pays d'hérésie, et d'aider à purger celui qui appartiendrait au roi; + +2º De faire une prompte justice des hérétiques manifestes, et de les +faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses +baillis, suivant l'ordre du légat; et pour faciliter cette recherche, +de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un +marc, à chacun de ceux qui prendraient un hérétique condamné comme +coupable par l'évêque diocésain, ou par ceux qui auraient pouvoir de +le juger; et quant à ceux qui n'étaient pas hérétiques manifestes, ou +leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'Église et du légat; + +3º De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines, +d'en chasser les routiers et de les punir; de protéger les églises et +les ecclésiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunités et +priviléges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de +garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'éviter les +excommuniés de la manière qu'il est marqué dans les canons; de +contraindre ceux qui demeureraient un an excommuniés à rentrer dans +l'Église par la confiscation de leurs biens jusqu'à ce qu'ils eussent +fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses +par ses baillis; de punir ces officiers s'ils étaient négligents; de +n'en instituer aucun qui ne fût catholique; d'exclure les juifs et +ceux qui étaient notés d'hérésie des charges publiques; + +4º De restituer présentement les biens et les droits des églises et +des ecclésiastiques; savoir, ceux qu'ils possédaient avant l'arrivée +des croisés et dont il paraîtrait qu'ils avaient été dépouillés; et +quant aux autres, d'ester à droit[182] soit devant les ordinaires, +soit devant le légat, ses délégués et ceux du saint-siége. + +5º De payer ou faire payer les dîmes à l'avenir; de ne pas permettre +que les chevaliers et autres laïques en possédassent, mais de les +faire rendre aux églises, et de remettre entre les mains de personnes +sûres la somme de 10,000 marcs d'argent pour réparer les maux qui +avaient été causés aux églises et aux ecclésiastiques, laquelle somme +serait distribuée proportionnellement par ceux que le légat +commettrait; + +6º De payer outre cela à l'abbaye de Cîteaux 2,000 marcs d'argent, qui +seraient employés en fonds de terre pour servir à l'entretien des +abbés et des frères durant le chapitre général; 500 marcs à l'abbaye +de Clairvaux; 1,000 marcs à celle de Grandselve; 300 à celle de +Belleperche, et autant à celle de Candeil, tant pour leurs bâtiments +et en réparation des dommages qu'il leur avait causés, que pour le +salut de son âme; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour être +employés aux fortifications et à la garde du château Narbonnais de +Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi +gardera pendant dix ans pour sa sûreté et celle de l'Église; et enfin +de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000 +marcs tous les ans; + +7º De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir +pendant dix ans quatre maîtres en théologie, deux en droit canonique, +six maîtres ès arts et deux régents de grammaire qui professeraient +ces sciences à Toulouse; + +8º De prendre la croix des mains du légat, aussitôt que ce prélat lui +aurait donné l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant +cinq années consécutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses +péchés, et de partir pour ce pèlerinage dans l'intervalle du passage +qui devoit se faire depuis le mois d'août prochain jusqu'au mois +d'août de l'année suivante; + +9º De traiter en amis et de ne pas inquiéter ceux de ses sujets qui +s'étaient déclarés pour l'Église, pour le roi et pour les comtes de +Montfort et leurs adhérents, à moins qu'ils ne fussent hérétiques; à +condition que l'Église et le roi traiteraient de même ceux qui +s'étaient déclarés contre eux en sa faveur, excepté ceux qui ne +consentiraient pas à ce traité; + +10º Le roi faisant attention à notre humiliation, dit ensuite le comte +Raymond, et espérant que je persévérerai constamment dans la dévotion +envers l'Église et dans la fidélité envers lui, voulant me faire +grâce, donnera en mariage, avec la dispense de l'Église, ma fille, que +je lui remettrai, à l'un de ses frères[183]; et il me laissera tout +le diocèse de Toulouse, excepté la terre du maréchal (de Lévis), que +ce dernier tiendra en fief du roi. Après ma mort, Toulouse et son +diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à +leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille +meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et à ses successeurs, à +l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les +enfants du frère du roi et de ma fille qui y auront droit. + + [182] Comparaître en justice personnellement. (_Stare in + judicio._) + + [183] Jeanne, fille de Raymond VII, épousa en effet, en 1241, + Alfonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis; elle succéda en + 1249 à son père; son mari mourut en 1271; elle même mourut en + 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposées à son père, + ses États, c'est-à-dire le comté de Toulouse, furent réunis à la + couronne de France. + +11º Le roi me laissera l'Agénois, le Rouergue, la partie de +l'Albigeois qui est en deçà du Tarn, du côté de Gaillac, jusqu'au +milieu de la rivière, et le Quercy, excepté la ville de Cahors, les +fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aïeul, possédait +dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants nés +d'un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille qui +épousera l'un des frères du roi et à leurs héritiers; de telle sorte +cependant que j'exercerai mon autorité de plein droit, comme un +véritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et +le diocèse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de +parler, et que je pourrai à ma mort faire des legs pieux suivant les +usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera +toutes ces choses, sauf le droit des églises et des ecclésiastiques. + +12º Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs +dépendances à l'évêque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers, +conformément au don que le feu roi Louis, de bonne mémoire, père du +roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; à condition toutefois +que l'évêque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il étoit tenu +envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'étoit +obligé envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par +le roi, soit par le feu roi son père, soit par les comtes de Montfort, +seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront. + +13º J'ai fait hommage-lige et prêté serment de fidélité au roi, +suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays +qui me sont laissés. J'ai cédé précisément au roi et à ses héritiers à +perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône, +dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux +pays et domaines qui sont au-delà du Rhône dans l'Empire[184], avec +tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cédés +précisément et absolument à perpétuité à l'Église romaine entre les +mains du légat. + + [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat + Venaissin. + +14º Tous les habitants de ces pays qui en ont été chassés par +l'Église, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont +retirés d'eux-mêmes, seront rétablis dans leurs biens, à moins qu'ils +ne soient hérétiques condamnés par l'Église, excepté néanmoins dans +les biens qui peuvent leur avoir été donnés par le roi, par le feu roi +son père et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux +qui demeureront dans les pays qui me sont laissés, spécialement le +comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de +l'Église et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne +conclurai avec eux ni paix ni trêve sans le consentement de l'Église +et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, après que +j'aurai rasé toutes les places fortes, à moins que le roi ne voulût +les garder lui-même pendant dix ans, pour sa sûreté et celle de +l'Église, après l'acquisition que j'en aurai faite; et il les +retiendra alors pendant ce temps-là avec leurs revenus. + +15º Je ferai détruire entièrement les murs de la ville de Toulouse et +combler les fossés, suivant les ordres et la volonté du légat. + +16º J'en ferai de même de trente villes ou châteaux, savoir: de +Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bécède, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul +et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et +Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le +Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et +Condom (en Agénois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain); +de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agénois); de Peyrusse (en +Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant +la volonté du légat. Les murailles et les fortifications de ces places +ne pourront être rétablies sans la permission du roi. Je ne pourrai +élever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de +bâtir de nouvelles villes non fortifiées dans les domaines qui me +resteront, si je le juge à propos. Que si quelqu'une des places dont +on doit abattre les murs appartient à mes vassaux, et s'ils s'opposent +à leur démolition, je leur déclarerai la guerre, et je ne ferai ni +paix ni trêve avec eux sans le consentement de l'Église et du roi, +jusqu'à ce que ces murs soient entièrement détruits et les fossés +comblés. + +17º J'ai juré et promis au légat et au roi d'observer de bonne foi +toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets. +J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me +sont laissés à jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans +leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger à les +garder; en sorte que si je contreviens à tous ou à quelqu'un de ces +articles, ils seront aussitôt déliés du serment de fidélité qu'ils +m'ont prêté, que je les délie dès maintenant de la fidélité et de +l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils +adhéreront à l'Église et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de +quarante jours, depuis que j'aurai été averti, et si je refuse de +subir le jugement de l'Église dans les matières qui la regardent, et +celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me +laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le +même état que je suis maintenant par rapport à l'excommunication et +soumis à tout ce qui a été statué contre moi et contre mon père dans +le concile général de Latran et depuis. + + [185] _Commise_, confiscation. + +18º Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments, +qu'ils aideront l'Église contre les hérétiques, leurs croyants, leurs +fauteurs et leurs recéleurs, et contre tous ceux qui seront contraires +à l'Église, pour l'hérésie et le mépris de l'excommunication, dans les +pays qui me sont laissés; qu'ils serviront le roi contre tous ses +ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu'à ce +qu'ils soient soumis à l'Église et au roi. + +19º Ces serments seront renouvelés de cinq ans en cinq ans, suivant +l'ordre du roi. + +20º Pour l'exécution de tous ces articles je remettrai entre les mains +du roi le château Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il +pourra fortifier s'il le juge à propos. Je lui remettrai aussi les +châteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne +d'Agénois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les +gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres +tournois pour la garde pendant les cinq premières années, +indépendamment des 6,000 marcs dont on a déjà parlé. Les autres cinq +années, le roi les fera garder à ses dépens, s'il juge à propos de les +tenir encore en sa main durant ce temps-là. Le roi pourra détruire les +fortifications de quatre de ces châteaux, savoir: de Castelnau d'Arri, +Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plaît et à l'Église, sans +préjudice de la somme marquée pour la garde. Mais les rentes et les +revenus, et tout ce qui dépend du domaine dans ces châteaux, +m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses à ses +dépens avec le château de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne +soient pas suspects à l'Église et au roi, pour rendre la justice et +faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra +les forteresses de ces châteaux et celui de Cordes, sauf les +conditions susdites, et supposé que j'aie rempli mes obligations +envers l'Église et le roi. Je livrerai au roi le château de Penne +d'Albigeois, d'ici au 1er d'août, pour qu'il le garde pendant dix ans +avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet +intervalle, je l'assiégerai et ne cesserai de faire la guerre à ceux +qui l'occupent jusqu'à ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde +mon départ pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans +un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou +enfin à d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui +veuillent en accepter la donation, il sera entièrement détruit. + +21º Le roi décharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du +pays qui m'est laissé de tous les engagements qu'ils avaient +contractés soit envers lui et envers le roi son père, soit envers les +comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise +auxquelles ils s'étaient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon +obéissance ou celle de mon père; et il les délie, autant qu'il est en +lui, du serment qu'ils lui avaient prêté. + + Raymond ayant fait serment d'observer fidèlement tous ces + articles, fut introduit dans l'église de Notre-Dame de Paris, par + le légat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna + l'absolution de son excommunication, et à tous ceux de ses alliés + qui étoient présents. «C'étoit un spectacle digne de compassion, + dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, après + avoir résisté à tant de nations, être conduit jusqu'à l'autel, en + chemise, en haut de chausses et nu-pieds.» + + DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, in-folio, 1737, + t. 3, p. 370. + + + + +L'INQUISITION ÉTABLIE A TOULOUSE. + +1229. + + +Innocent III fut à peine monté sur la chaire de saint Pierre, que +l'archevêque d'Auch l'ayant informé des progrès que les hérétiques +faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prélat, +le 1er d'avril de l'an 1198, à agir vivement de concert avec ses +suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils +n'achevassent de l'infecter, et à recourir pour cela, s'il était +nécessaire, aux armes des princes et des peuples. Il écrivit, le 21 du +même mois, une lettre circulaire aux archevêques d'Aix, Narbonne, +Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, à leurs suffragants, +et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier +qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres +hérétiques, répandaient leur venin dans ces provinces, il avait nommé +frère Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en œuvres et +en paroles, et frère Guy, homme craignant Dieu et appliqué aux œuvres +de charité, pour commissaires contre ces hérétiques. Il les prie de +procurer à ces deux religieux tous les secours dont ils auraient +besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit à ramener les +sectaires, soit à les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il +enjoint en même temps à ces prélats de recevoir et d'observer +inviolablement tous les statuts que frère Raynier ferait contre les +hérétiques, avec promesse de les confirmer lui-même. Il leur ordonne +enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce +commissaire prononcerait contre les contumaces. «Outre cela, ajoute +Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et à tous les barons +et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rémission +de leurs pêchés, de traiter favorablement ces envoyés et de les +assister de toute leur autorité contre les hérétiques; de proscrire +ceux que frère Raynier aura excommuniés; de confisquer leurs biens, et +d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent à vouloir +demeurer dans le pays après leur excommunication. Nous lui avons donné +plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte soit par +l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous +enjoignons aussi à tous les peuples de s'armer contre les hérétiques +lorsque frère Raynier et frère Guy jugeront à propos de le leur +ordonner; et nous accordons à ceux qui prendront part à cette +expédition pour la conservation de la foi la même indulgence que +gagnent ceux qui visitent l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle de +Saint-Jacques. Enfin nous avons chargé frère Raynier d'excommunier +solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés, qui +leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de +leur infliger les mêmes peines.» + +Frère Raynier et frère Guy étaient deux religieux, de l'ordre de +Cîteaux. Ils furent les premiers qui exercèrent dans la province les +fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est +proprement à cette commission qu'on doit rapporter l'origine de +l'inquisition qui fut établie dans le pays contre les Albigeois, et +qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays +étrangers... + +Le légat Pierre de Colmieu célébra à Toulouse, au mois de novembre +1229, un concile auquel se trouvèrent les archevêques de Narbonne, de +Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'évêques et d'autres prélats, +le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le sénéchal +de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cité et +l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'âme de toute +la communauté_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et +les seigneurs l'approuvèrent, en prêtèrent un semblable, et tout le +pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le +préambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manière +suivante: «Quoique divers légats du saint-siége aient fait plusieurs +statuts contre les hérétiques, leurs fauteurs ou recéleurs, pour +conserver la paix dans le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne +et les diocèses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant +cependant attention que ces provinces, après avoir été longtemps +désolées, sont actuellement pacifiées, comme par miracle, par le +consentement et la volonté des grands, nous avons jugé à propos +d'ordonner, du conseil des archevêques, des évêques, des prélats, des +barons et des chevaliers, ce que nous avons jugé nécessaire pour +purger du venin de l'hérésie un pays qui est _comme néophyte_, et pour +y conserver la paix.» Ce concile de Toulouse fut donc une assemblée +mixte, et les canons qu'on y dressa émanèrent de l'autorité des deux +puissances. + +Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition +dans le pays pour la recherche des hérétiques. On y ordonna, en effet, +que les évêques députeraient dans chaque paroisse un prêtre et deux ou +trois laïques de bonne réputation, lesquels feraient serment de +rechercher exactement tous les hérétiques et leurs fauteurs, de +visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu'à la +cave, et tous les souterrains où ils pouvaient se cacher, et de les +dénoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et à +leurs officiers pour les punir sévèrement. On ordonne ensuite la +confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui +leur permettraient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas +confondre cependant l'innocent avec le coupable, on défendit de punir +personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par +l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à +toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques, +et on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main forte pour +cette recherche; avec autorité au bailli du roi de procéder dans les +domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les +domaines du roi. On statue que les hérétiques _revêtus_, qui s'étaient +convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hérésie où ils +demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour +preuve qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient +deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une +couleur différente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient +être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils, +sans une dispense particulière du pape ou de son légat _a latere_. On +appelait croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étaient ainsi +condamnés à porter des croix. Il est ordonné ensuite que les autres +hérétiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement, +mais par la crainte des peines, seroient renfermés et nourris aux +dépens de ceux qui posséderaient leurs biens, avec ordre à l'évêque, +s'ils n'avaient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint +aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis +l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toutes sortes d'erreurs, +de promettre de garder la foi catholique, de dénoncer et de poursuivre +les hérétiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On +déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseraient pas et +ne communieraient pas trois fois l'an. On défendit aux laïques d'avoir +chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, excepté le +Psautier, le Bréviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il +n'était pas même permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut +obligé de faire cette défense, qu'on trouve ici pour la première fois, +afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisaient des livres saints. + + [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie + l'archevêque, évêque ou autre prélat qui a la juridiction + ecclésiastique dans un territoire. + +Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper +l'hérésie du pays, y entretenir la paix et pourvoir à la sûreté +publique; ils défendent de construire de nouvelles forteresses et de +relever celles qui étaient détruites; ils maintiennent les églises et +les ecclésiastiques dans leurs immunités et priviléges; font défense +de payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui étoient marchands ou +mariés, et de lever de nouveaux péages. On ordonna de plus de se +liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la +paix, nommément contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui +occupait le château de Puylaurens dans le pays de Fenouillèdes, et +Nairaut d'Aniort, qu'on déclara excommuniés s'ils ne se soumettaient +quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avait été +accordée. On défendit aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou +bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre +ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin +il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis, et de +publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps +de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de +Toulouse, durant lequel l'évêque de cette ville défraya la plupart des +prélats qui y assistèrent. + +C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe et +permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les +procédures, et le cardinal-légat fit examiner durant l'assemblée tous +ceux qui étaient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit +réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui +s'était converti volontairement, afin de se servir de son témoignage +contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut établie +en telle sorte que les évêques entendirent chacun séparément un +certain nombre de témoins, que Foulques, évêque de Toulouse, leur +administra; et après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les +actes entre les mains de ce prélat, pour les conserver et y avoir +recours en cas de besoin; ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup +plus vite. On entendit d'abord ceux qui étaient réputés catholiques, +et ensuite ceux dont la foi était plus suspecte; mais ces derniers +convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du +préjudice; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile. +Quelques-uns, plus prudents, prévoyant qu'ils seraient dénoncés, +prévinrent les informations, s'avouèrent coupables, et demandèrent +pardon au légat, qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres, et les +ayant forcés à comparaître, ils furent traités durement. Enfin, +quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandèrent +qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avaient déposé contre eux, +afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation et +s'ils n'étaient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à +Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande; mais ce +prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs +délateurs, éluda leurs instances et leur fit voir seulement en général +la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les +avaient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se +désistèrent de leurs poursuites et se soumirent enfin à ses ordres. + +1232. Le pape Grégoire IX informé que plusieurs hérétiques de la +province, après avoir abjuré leurs erreurs, les avoient reprises, +écrivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de +n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prétexte que les évêques +étaient détournés par diverses occupations, il commit, au mois +d'avril de l'an 1233, aux frères Prêcheurs[187] l'exercice de +l'inquisition contre les hérétiques, dans le Toulousain et le reste du +royaume, et spécialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux, +Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procéder +par sentence contre les accusés. Il recommanda les frères Prêcheurs à +tous les prélats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et à +tous les autres comtes, vicomtes, barons et sénéchaux de France, et à +tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux +dans l'exécution de leur commission. En conséquence, l'évêque de +Tournay, légat du saint-siége, établit à Toulouse deux religieux de +l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frère Pierre Cellani et frère +Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre +dans cette ville. Il en établit de même dans chacune des principales +villes où ils avaient des couvents, comme à Montpellier, Carcassonne, +Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-là, ces religieux érigèrent en +France, mais surtout à Toulouse et à Carcassonne, un tribunal, qui a +duré pendant plusieurs siècles, et auquel ils firent citer +non-seulement tous ceux qui leur furent dénoncés comme hérétiques ou +suspects d'hérésie, mais encore tous ceux qui étoient accusés de +sortilége, de magie, de maléfice, de judaïsme, etc. Ils suivirent une +procédure qui leur étoit propre dans les divers jugements qu'ils +rendirent; et ou ils livrèrent les accusés au bras séculier pour être +brûlés vifs, ou ils les condamnèrent à être renfermés pour toujours +dans des prisons particulières, ou, enfin, ils se contentèrent de leur +imposer des pénitences laborieuses, suivant qu'ils étoient plus ou +moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perpétuelle +ceux qui étoient convaincus d'hérésie ou les relaps fut alors établi +dans le pays. Entre les hérétiques qui furent pris à Toulouse, on se +saisit de leur principal chef, nommé _Vigorosus de Baconia_, qui fut +brûlé vif. + + [187] Ou Dominicains. + + DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, t. 3, p. 395. + + + + +LA CROISADE D'ENFANTS. + +1212-1213. + + +L'expédition d'outre-mer entreprise vers 1212, et composée d'enfants, +si elle n'est pas un des événements les plus marquants de l'histoire +des croisades, n'en paraît pas un des moins extraordinaires... + +Il paraît que les croisés appartenaient à deux nations et formèrent +deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de +l'Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu'aux +bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci, +rassemblés aux environs de Paris, traversèrent la Bourgogne et +arrivèrent à Marseille, lieu de leur embarquement. + +Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent +employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On +rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la +Montagne, qui avait coutume d'élever des _Arsacides_ depuis l'âge le +plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la +liberté que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes +garçons de la France. L'opinion était donc que ces enfants, trompés +par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs, +se revêtirent du signe de la croix. + + [188] _Speculum historicum._ + +Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas, +Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'était persuadée, dit +Bizarre[189], à l'aide d'une fausse révélation, que la sécheresse +serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à +sec; et elle était venue à Gênes dans l'intention de se rendre à +Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée. + + [189] _Hist. Genuens._ + +La composition de ces troupes répondait parfaitement à ces moyens de +séduction. On y voyait des enfants de tout âge, de toute condition, +même de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils +se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans +guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs +parents, leurs amis, cherchaient à les retenir, en leur montrant la +folie d'une telle expédition; la captivité dans laquelle on les +condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant +une issue à travers les murs, ils parvenaient à s'échapper et allaient +rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but +de leur voyage, ils répondaient qu'ils allaient visiter les lieux +saints[190]. Quoiqu'un pèlerinage commencé sous de semblables +auspices, marqué de toutes sortes d'excès, dût être un objet de +scandale plutôt que d'édification, il y eut des gens assez peu sensés +pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des +femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux +troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur +fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des âmes inspirées +de Dieu et guidées par les sentiments d'une vive piété. Le pape, +instruit de leur marche, dit en gémissant: «Ces enfants nous +reprochent d'être plongés dans le sommeil, tandis qu'ils volent à la +défense de la Terre Sainte.» Si des hommes prévoyants, parmi le +clergé, blâmaient ouvertement cette expédition, on donnait +l'incrédulité et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin +d'éviter le mépris public, la sagesse était condamnée au silence. + + [190] Le nombre de ces enfants s'éleva à plus de 50,000. + +Cependant l'événement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans +raison n'obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit l'évêque +Sicard[191], cette multitude disparut tout entière. Mais il faut +soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et +français; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers +l'Italie. + + [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7. + +Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la +croisade; si la surveillance des princes et des prélats, dans les +expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière, ne +parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs, quelle +espèce, de gens ne devait point recéler une réunion formée sans aucun +soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant +prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte à leurs +penchants vicieux? Aussi, le récit de Godefroi le Moine[192] ne +doit-il point nous étonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se +mêlèrent parmi les pèlerins allemands et disparurent après les avoir +dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur +distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina +ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de +maux, résultat nécessaire de l'imprévoyance des croisés. La fatigue +d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnèrent une grande +partie. De ceux qui arrivèrent en Italie, les uns se dispersèrent dans +les campagnes, et, dépouillés par les habitants, ils furent réduits en +servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se présentèrent devant +Gênes. D'abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours +dans la ville; mais, réfléchissant ensuite sur l'inutilité de leur +entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportât la disette, +appréhendant surtout que Frédéric, qui était alors en rébellion contre +le saint-siége et en guerre avec Gênes, ne profitât de cette +circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de +s'éloigner de la ville. Cependant une opinion reçue du temps de +Bizarre était que la république accorda le droit de cité à plusieurs +de ces jeunes Allemands, distingués par l'éclat de leur naissance; ils +acquirent par la suite une telle considération qu'ils entrèrent dans +l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le même historien, que +tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours, +parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres, +reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays; +et ces croisés, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en +répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément, +dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les angoisses de +la faim, et servant de dérision à la population des villes et des +campagnes. + + [192] _Annales_, apud Freh. collect. + +Les croisés de France éprouvèrent un sort à peu près semblable: une +faible partie revint; le reste périt dans les flots ou devint un objet +de spéculation pour deux négociants de Marseille. Hugues de Fer et +Guillaume Porc, c'étaient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un +grand commerce, dont la vente des jeunes garçons formait une branche +considérable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait être plus +favorable; ils offrirent donc aux pèlerins qui arrivèrent à Marseille +de les transporter en Orient, sans aucune rétribution, donnant à cet +acte de générosité la piété pour motif. Cette proposition fut acceptée +avec joie, et sept vaisseaux chargés de ces pèlerins voguèrent vers +les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les +bâtiments étaient parvenus en face de l'île Saint-Pierre, près la +Roche-du-Reclus, une tempête violente s'éleva, et la mer engloutit +deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq +autres parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous +vendus aux Sarrasins ou à des marchands d'esclaves[193]. Le calife en +acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les +fit élever avec soin, dans un lieu séparé; douze autres périrent +martyrs, n'ayant point voulu renoncer à la religion. Aucun d'eux, au +dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la +suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidèles à la +religion de leurs pères, la pratiquèrent constamment dans les larmes +et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le +projet d'assassiner Frédéric, furent découverts, et périrent d'une +mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant +dans cette fin misérable le juste salaire de leur trahison. + + [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de + Champré, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus + majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t. + 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants était pratiqué + ouvertement par les Grecs et les Vénitiens. + +Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever une église dans l'île de +Saint-Pierre, en l'honneur des naufragés, et institua douze canonicats +pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albéric le lieu où +avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses +bords. + +Quant aux croisés qui survécurent à tant de calamités et restèrent en +Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à +l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut +obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de maturité, ou le +racheta par des aumônes. + + JOURDAIN, _Lettre à M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_, + t. 3, p. 605. + + + + +MÊME SUJET. + +1213. + + +Dans le cours de cette même année, pendant l'été qui suivit, une chose +étrange et inouïe se passa en France. Possédé par l'ennemi du genre +humain, un enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une +naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les +châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu; il +chantait en mesure dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ, +rends-nous ta sainte croix;» et il ajoutait plusieurs autres +invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et +l'entendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges +du diable leur faisaient perdre la tête; ils abandonnaient pères, +mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et +sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce +qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient +aucun effet sur eux; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur +guide vers la mer Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser; ils +s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur +refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils étaient +nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies; il +était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de +ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se +pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou +quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se regardait comme +heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils +périrent tous sur la terre ou sur la mer. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles, t. 2, p. 483. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Récit d'un historien Français. + +1214. + + +L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean +exerçait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagné +par argent au parti du roi Jean, rassembla une armée dans le comté de +Hainaut, dans un village appelé Valenciennes, dans le territoire du +comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, à ses frais, le comte de +Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-même, le duc de Limbourg, +le duc de Brabant, dont ledit Othon avait épousé la fille, et beaucoup +d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de +Flandre. Dans le même temps, le roi Philippe, quoique son fils eût +avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes, +rassembla une armée, se mit en marche, le lendemain de la fête de +sainte Marie-Madeleine, d'un château appelé Péronne, entra de vive +force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dévastant à +droite et à gauche par des incendies et des ravages, et s'avança ainsi +jusqu'à la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'année +précédente, prise par fourberie et considérablement endommagée. Mais +le roi, y ayant envoyé une armée avec frère Garin et le comte de +Saint-Paul, l'avait promptement recouvrée. + +Othon vint avec son armée vers un château appelé Mortain (ou +Mortagne), éloigné de six milles de Tournay, et qui, après que cette +ville eut été recouvrée, avait été pris d'assaut et détruit par ladite +armée du roi. Le samedi après la fête de saint Jacques, apôtre et +martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en +dissuadèrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux +qu'un passage étroit et difficile. Ils changèrent donc de dessein, et +résolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontières du +Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entièrement cette terre. +Le lendemain donc, c'est-à-dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay +pour se diriger vers un château appelé Lille, où il se proposait de +prendre du repos avec son armée pendant cette nuit-là. Le même matin, +Othon s'éloigna avec son armée de Mortain. Le roi ne savait pas et ne +pouvait croire qu'ils vinssent derrière lui. C'est pourquoi le vicomte +de Melun s'écarta de l'armée du roi avec quelques cavaliers armés à la +légère, et s'avança vers le côté d'où venait Othon. Il fut suivi d'un +homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, prévoyant avec une +grande habileté ce qui peut arriver, Garin, l'élu de Senlis, que j'ai +nommé plus haut le frère Garin, car il était frère profès de l'hôpital +de Jérusalem, et alors, quoique évêque de Senlis, n'avait pas cessé de +porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'éloignèrent donc +de plus de trois milles de l'armée du roi jusqu'à ce qu'ils fussent +arrivés dans un lieu élevé, d'où ils purent voir clairement les +bataillons des ennemis s'avancer prêts à combattre. Le vicomte restant +quelque temps en cet endroit, l'évêque se rendit promptement vers le +roi, lui dit que les ennemis venaient rangés et prêts à combattre, et +lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et +les hommes d'armes à pied marchant en avant, ce qui marquait +évidemment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de +s'arrêter; et ayant convoqué les grands, les consulta sur ce qu'il y +avait à faire. Ils ne lui conseillèrent pas beaucoup de combattre, +mais plutôt de s'avancer toujours. + +Les ennemis étant arrivés à un ruisseau qu'on ne pouvait facilement +traverser, le passèrent peu à peu, et feignirent, ainsi que le crurent +quelques-uns des nôtres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit +courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers +Tournay. L'évêque était d'un avis contraire, proclamant et affirmant +qu'il fallait nécessairement combattre ou se retirer avec honte et +dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre +prévalurent. Nous nous avançâmes vers un pont nommé Bouvines, placé +entre un endroit appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus +grande partie de l'armée avait passé le pont, et le roi avait quitté +ses armes; mais il n'avait pas encore traversé le pont, ainsi que le +pensaient les ennemis, dont l'intention était, s'il l'eût traversé, ou +de tuer sans pitié ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux +qu'ils auraient trouvés en deçà du pont. Pendant que le roi, un peu +fatigué des armes et du chemin, prenait un léger repos sous l'ombre +d'un frêne, près d'une église fondée en l'honneur de saint Pierre, +voilà que des messagers envoyés par ceux qui étaient aux derniers +rangs, et se hâtant d'accourir promptement vers lui, annoncèrent avec +de grands cris que les ennemis arrivaient et que déjà le combat était +presque engagé aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les +archers, les cavaliers et hommes de pied armés à la légère, ne +soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficulté et de +grands dangers, et qu'ils pouvaient à peine arrêter plus longtemps +leur fureur et leur impétuosité. A cette nouvelle, le roi entra dans +l'église, et adressant au Seigneur une courte prière, il ressortit +pour revêtir de nouveau ses armes, et le visage animé, et avec une +joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il saute sur son +cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit +partout dans les champs, et les trompettes résonnent; les cohortes qui +avaient déjà passé le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle +l'étendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher à la +tête de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend +pas. Le roi, d'une course rapide, se précipite vers les derniers +rangs et se place sur le premier front de la bataille, où personne ne +s'élance entre lui et les ennemis. + +Les ennemis voyant le roi, contre leur espérance, revenu sur ses pas, +frappés, je crois, comme de stupeur et d'épouvante, se détournèrent +vers le côté droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'étendant +vers l'occident, s'emparèrent de la partie la plus élevée de la +plaine, et se tinrent du côté du nord, ayant devant les yeux le +soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses +ailes du côté contraire, et se tint du côté du midi avec son armée qui +s'étendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte +qu'ils avaient le soleil à dos. Les deux armées se tinrent ainsi +occupant à peu près une même étendue, et séparées l'une de l'autre par +un espace peu considérable. Au milieu de cette disposition, au premier +rang était le roi Philippe, aux côtés duquel se tenaient Guillaume des +Barres, la fleur des chevaliers; Barthélémy de Roye, homme sage et +d'un âge avancé; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage +conseiller; Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Étienne de Longchamp, +Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri +comte de Bar, jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage +et sa beauté, qui avait succédé en la dignité et en la charge de comte +à son père, cousin germain du roi récemment mort, et un grand nombre +d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes +remarquables par leur courage, depuis longtemps exercés à la guerre, +et qui pour ces raisons avaient été spécialement placés pour la garde +du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Othon au milieu des +rangs épais de son armée, qui portait pour bannière un aigle doré +au-dessus d'un dragon attaché à une très-longue perche dressée sur un +char. + +Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa à ses chevaliers cette +courte et modeste harangue: «Tout notre espoir, toute notre confiance +sont placés en Dieu. Le roi Othon et son armée, qui sont les ennemis +et les destructeurs des biens de la sainte Église, ont été excommuniés +par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le +produit des larmes des pauvres et du pillage des églises de Dieu et +des clercs. Mais nous, nous sommes chrétiens; nous jouissons de la +communion et de la paix de la sainte Église; et quoique pécheurs, nous +sommes réunis à l'église de Dieu, et nous défendons selon notre +pouvoir les libertés du clergé. Nous devons donc avec confiance nous +attendre à la miséricorde de Dieu, qui malgré nos péchés nous +accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres.» A ces mots, les +chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction; ayant élevé la main, il +invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur; aussitôt les trompettes +sonnèrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et +combattirent avec un courage et une impétuosité extrêmes. + +En ce moment se tenaient en arrière du roi, non loin de lui, le +chapelain qui a écrit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de +la trompette, ils entonnèrent le psaume: _Béni soit le Seigneur qui +est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu'à la fin; +ensuite: _O Dieu, élevez-vous_, jusqu'à la fin; et: _Seigneur, le roi +se réjouira dans votre force_, jusqu'à la fin; et ils les chantèrent +comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux, et les +sanglots se mêlaient à leurs chants. Ils rappelaient à Dieu, avec une +sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Église +par le pouvoir du roi Philippe, et le déshonneur et les outrages +qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean, +par les dons duquel tous ces ennemis, excités contre le roi[194], +osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne +fut pas du côté où se trouvait le roi; car avant qu'il en vînt aux +mains on combattait à l'aile droite, à droite du roi, sans qu'il le +sût, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des +combattants était, comme nous l'avons dit, étendu en ligne droite, et +occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'évêque +était dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les +hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du +roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le +très-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que +quelques-uns soupçonnaient d'avoir quelquefois favorisé les ennemis, à +raison de quoi il dit lui-même à l'évêque que ce jour-là il serait un +bon traître. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean +comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre +cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants +avaient été rangés dans un seul bataillon par l'évêque, qui mit aux +derniers rangs quelques-uns qui étaient à la tête et qu'il savait de +peu de courage et d'ardeur. Il plaça sur un seul et premier rang ceux +de la bravoure et de l'ardeur desquels il était sûr, et leur dit: «Le +champ est vaste, étendez-vous en ligne droite à travers la plaine, de +peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un +chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous +de manière que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front.» A +ces mots, ledit évêque, d'après le conseil du comte de Saint-Paul, +lança en avant cent cinquante hommes d'armes à cheval pour commencer +le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les +ennemis un peu troublés et en désordre. + + [194] La coalition vaincue à Bouvines est la première coalition + organisée et soldée par l'Angleterre contre la France. On voit + que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.). + +Les Flamands, qui étaient les plus ardents au combat, s'indignèrent +d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des +chevaliers. Ils ne bougèrent pas de leur place; mais les ayant +attendus, ils les reçurent vigoureusement, tuèrent les chevaux de +presque tous, les accablèrent d'un grand nombre de blessures, mais +n'en blessèrent que deux à mort, car c'étaient de très-braves hommes +d'armes de la vallée de Soissons, et ils combattaient aussi bien à +pied qu'à cheval. + +Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme +incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs +compagnons, aussi peu troublés que s'il se fût agi de quelque jeu +guerrier. Après avoir renversé quelques-uns de ces hommes d'armes, ils +les laissèrent de côté et s'avancèrent en plaine, ne voulant, comme +s'il se fût agi de quelque exercice d'été, combattre qu'avec des +chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une +valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs +lances brisées, ils tirèrent leurs épées et redoublèrent les coups; +mais Pierre de Remi étant survenu avec ceux qui étaient dans le même +bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmenés par force +prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nommé Eustache de +Maquilin, qui vociférait avec un grand orgueil: _Mort aux Français! +Mort aux Français!_ Les Français l'entourèrent, et l'un d'eux l'ayant +saisi, et prenant sa tête entre son coude et sa poitrine, arracha son +casque de sa tête; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et +la cuirasse par le gosier et la poitrine, le força de subir avec +horreur la mort dont il menaçait à grands cris les Français. Sa mort +et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Français; et +comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent +usage de toutes leurs forces. + +Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une légèreté égale à celle d'un +aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoyés, +comme nous l'avons dit, par l'évêque. A la tête de ses chevaliers +qu'il avait choisis excellents, il pénétra au milieu des ennemis et +traversa leurs rangs avec une agilité merveilleuse, donnant et +recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indifféremment +hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi à travers +une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un très-grand nombre comme +dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande impétuosité par le +comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de +Bourgogne lui-même, entouré d'un grand nombre de braves chevaliers, et +la troupe de Champagne. Là s'engagea des deux côtés un combat +admirable. Le duc de Bourgogne, très-corpulent et d'une complexion +flegmatique, fut jeté à terre, et son cheval fut tué par les ennemis. +On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons +l'entourèrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relevé de terre +par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son épée dans sa +main, dit qu'il veut venger sa chute, et se précipite avec fureur sur +les ennemis. Il n'examine pas qui se présente à lui, mais il venge sa +chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tué +son cheval. Là combattait le vicomte de Melun, qui faisait des +prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de très-braves +chevaliers. De même que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis +d'un côté, les enfonça, et revint à travers leurs rangs par un autre +côté. Là, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier, +sa cuirasse et sa cuisse transpercés par la lance d'un Flamand, et +demeura cloué à sa selle et à son cheval, en sorte que lui et le +cheval tombèrent à terre. Hugues de Malaunaye fut renversé à terre, +ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tués, et qui se +relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement à pied qu'à +cheval. + +Le comte de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait reçus comme de +ceux qu'il avait portés, s'éloigna un peu de ce carnage, et prit un +léger repos. Ayant le visage tourné vers les ennemis, il vit un de ses +chevaliers entouré par eux. Comme il n'y avait aucun accès vers lui +pour le délivrer, quoiqu'il n'eût pas encore repris haleine, pour +pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis, +il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux +bras, et, pressant son cheval des éperons, il fondit sur le bataillon +des ennemis et parvint à travers leurs rangs jusqu'à son chevalier. +Là, se redressant, il tira son épée, dispersa merveilleusement tous +les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une témérité +admirable, et à son grand péril, il délivra son chevalier de la mort, +et s'échappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon. +Ceux qui en avaient été témoins affirmèrent qu'il avait été un moment +en un tel danger que douze lances à la fois l'avaient frappé sans +pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la +selle. Après s'être un peu reposé, il se précipita de nouveau au +milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine +pendant ce temps-là. + +La victoire ayant pendant quelque temps voltigé d'une aile douteuse +d'un côté à l'autre, comme ce combat si animé durait déjà depuis +trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand +et les siens; alors, accablé de blessures et renversé à terre, il fut +emmené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque +expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit +principalement à Hugues de Maroil et à Jean son frère; tous les autres +qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tués ou pris, +ou échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les +poursuivaient. + +Pendant ce temps arrivèrent avec la bannière de Saint-Denis les +légions des communes[195], qui s'étaient avancées presque jusqu'aux +maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'armée +du roi, où elles voyaient la bannière royale, qui se distinguait par +les fleurs de lis et que portait ce jour-là Galon de Montigny, +chevalier très-valeureux, mais peu fortuné. Les communes étant donc +arrivées, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de +Compiègne et d'Arras, pénétrèrent dans les bataillons des chevaliers +et se placèrent devant le roi lui-même. Mais ceux de l'armée d'Othon, +qui étaient des hommes d'un courage et d'une audace extrêmes, les +repoussèrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu dispersées +parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui +étaient dans l'armée du roi marchèrent en avant, et laissant derrière +eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposèrent +à Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient +que le roi seul. Pendant qu'ils étaient devant et arrêtaient par leur +admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied +entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec des +crochets et des lances minces; et s'il n'eût été protégé par la main +de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement +tué. Un petit nombre de chevaliers qui étaient restés avec lui, ledit +Galon, qui abaissant souvent sa bannière demandait du secours, et +surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-même de son cheval se jeta +au-devant des coups qui menaçaient le roi, renversèrent, dispersèrent +et tuèrent ces hommes de pied; et le roi lui-même se relevant plus +vite qu'on ne l'espérait, sauta sur un cheval avec une étonnante +légèreté. + + [195] Les communes qui avaient leurs milices à Bouvines sont + celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyères, + Hesdin, Cerny, Crépy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie, + Compiègne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras. + +On combattit donc des deux côtés avec un courage admirable, et un +grand nombre d'hommes de guerre furent renversés. Devant les yeux +mêmes du roi fut tué Étienne de Longchamp, chevalier valeureux et +d'une fidélité intacte, qui reçut un coup de couteau dans la tête par +la visière de son casque; car les ennemis se servaient d'une espèce +d'arme étonnante et inconnue jusqu'à présent; ils avaient de longs +couteaux minces et à trois tranchants, qui coupaient également de +chaque tranchant depuis la pointe jusqu'à la poignée, et ils s'en +servaient en guise d'épée. Mais, par l'aide de Dieu, les épées des +Français et leur infatigable courage l'emportèrent. Ils repoussèrent +toute l'armée d'Othon, et parvinrent jusqu'à lui, au point que Pierre +de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il +surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par +la bride; mais comme il ne pouvait le tirer delà foule dans laquelle +il était pressé, Gérard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau +qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, à cause de +l'épaisseur des armures impénétrables qui défendent les chevaliers de +notre temps, il réitéra son coup; mais ce second coup porta sur la +tête du cheval, qui la portait droite et élevée. Le couteau, poussé +avec une force merveilleuse, entra par l'œil du cheval dans sa +cervelle. Le cheval blessé à mort se cabra et tourna la tête vers le +côté d'où il était venu. Ainsi l'empereur montra le dos à nos +chevaliers et s'éloigna de la plaine, quittant et abandonnant au +pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: «Vous +ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui.» Il était déjà un peu en +avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitôt un cheval +frais; il le monta et se mit à fuir promptement. Déjà en effet il ne +pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux +fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui +avait échappé par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de +ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient +merveilleusement, au point qu'ils renversèrent à terre le chevalier +des Barres, qui s'était avancé plus que les autres. Gautier le jeune, +Guillaume de Garlande, Barthélemy de Roye, et d'autres qui étaient +avec eux, dont les lances brisées et les épées toutes sanglantes +attestaient la bravoure, étant, dit-on, des hommes prudents, ne +jugèrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un +pas égal; c'est pourquoi ils ne s'étaient pas autant avancés que le +chevalier des Barres, qui, démonté et entouré d'ennemis, se défendait +selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme +seul ne peut résister à une multitude, il eût été pris ou tué si +Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort à la guerre, ne fut +survenu avec sa troupe, composée de cinquante chevaliers et deux mille +hommes de pied. Il délivra le chevalier des Barres des mains des +ennemis, ainsi que me l'a raconté quelqu'un qui y était. + +Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, très-brave chevalier, le +comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Gérard de +Randeradt, avec d'autres chevaliers très-valeureux, que l'empereur +avait choisis spécialement, à cause de leur éminente bravoure, pour +être à ses côtés dans le combat, combattaient pendant que l'empereur +fuyait, et renversaient et blessaient les nôtres. Cependant les nôtres +l'emportèrent, car les deux comtes ci-dessus nommés furent pris, ainsi +que Bernard et Gérard; le char fut mis en pièces, le dragon brisé, et +l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi. Le comte de +Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la +bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employé un +artifice admirable; il s'était fait comme un rempart d'hommes d'armes +très-serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château +assiégé, où il y avait une entrée comme une porte par laquelle il +entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il +était pressé par les ennemis; et il eut souvent recours à ce moyen. + +Le comte Ferrand et l'empereur lui-même, comme nous l'avons ensuite +appris des prisonniers, avaient juré de négliger tous les autres +bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point +détourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne +l'eussent tué, parce que si le roi (Dieu nous en préserve) eût été tué +ils espéraient triompher plus facilement du reste de l'armée. C'est à +cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec +le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer à s'avancer vers +lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois +lui fermèrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, négligeant tous les +autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il +était près de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'éloigna et +combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'était pas loin du roi, +dans un bataillon très-épais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du +roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, ô +douleur! parent, du côté de sa mère, de la femme de Ferrand, fût dans +le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis étaient +aveuglés à un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils +eussent dans notre parti leurs frères, leurs beaux-frères, leurs +beaux-pères et leurs parents, sans respect pour leur seigneur séculier +et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre +injuste, attaquer ceux qu'ils étaient tenus, au moins par le droit +naturel, de respecter et de chérir. + +Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battît ainsi avec bravoure, avait +beaucoup conseillé de ne pas combattre, connaissant l'impétuosité et +la valeur des Français. C'est pourquoi l'empereur et les siens le +regardaient comme traître, et l'eussent mis dans les fers s'il n'eût +consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit +à Hugues de Boves: «Voilà ce combat que tu conseillais et dont je +dissuadais. Tu fuiras comme un lâche, tandis que moi, je combattrai, +au péril de ma tête, et je serai pris ou tué.» A ces mots, il s'avança +vers le lieu du combat qui lui était destiné, et se battit, ainsi +qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui +étaient présents. + +Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient, pendant que +lui-même, et un des premiers, était en fuite. Le duc de Louvain, le +duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par +cinquantaines et par troupes de différents nombres, s'abandonnèrent à +une honteuse déroute. Cependant le comte de Boulogne, combattant +encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne fût +aidé que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner +combattirent avec lui jusqu'à ce qu'un homme d'armes, Pierre de +Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait été tué +par les ennemis et qui combattait à pied, s'approcha dudit comte, et +levant la couverture du cheval, lui enfonça son épée dans le ventre +jusqu'à la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la +bride et l'entraîna malgré lui hors du combat. Ils furent poursuivis +par les deux frères Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui +renversèrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitôt en +cet endroit. Le comte demeura ainsi renversé, ayant la cuisse droite +sous le cou de son cheval déjà mort, position dont on ne put qu'à +grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et +Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir à +qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses +chevaliers. C'était un chevalier haut de taille, très-beau de figure, +mais en qui le courage et le cœur ne répondaient nullement à la +beauté du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le +jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres +qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer +quelque louange; et il l'eût emporté si l'évêque ne fût arrivé. Le +comte l'ayant reconnu se rendit à lui, et le pria seulement de lui +sauver la vie. Un certain garçon, fort de corps et d'un grand courage, +nommé Comot, étant en cet endroit, avait tiré son épée, et enlevant au +comte son casque, lui avait fait une très-forte blessure à la tête, et +pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut +lui plonger son couteau dans les parties inférieures; mais comme ses +bottes étaient cousues à la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver +d'endroit pour le blesser. Le comte s'efforça de se relever, mais +ayant vu non loin de là Arnoul d'Oudenarde, chevalier très-valeureux, +se hâter avec quelques cavaliers de venir à son secours, il feignit de +ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-même par +terre, il attendit qu'on vînt le délivrer. Mais ceux qui étaient là, +le frappant de coups à plusieurs reprises, le forcèrent, bon gré mal +gré, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient +furent pris. + +Pendant que tous les cavaliers ou s'étaient échappés par la fuite du +champ de bataille, ou étaient pris ou tués, et qu'ainsi les flancs de +l'armée d'Othon demeuraient à nu au milieu de la plaine, restaient +encore de très-valeureux hommes d'armes à pied, les Brabançons et +d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placés +devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant +qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, +homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettré. +Étant bien monté, quoiqu'il fût déjà un peu fatigué de combattre à la +tête des fidèles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante +cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une +grande impétuosité et les massacra presque tous. Chose merveilleuse, +lorsque après cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il +n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitôt et qu'on +trouva au milieu des morts. Il fut porté dans le camp. Dans l'espace +de peu de jours, des médecins guérirent ses blessures et le rendirent +à la santé. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les +fuyards pendant plus d'un mille, à cause du peu de connaissance qu'ils +avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par +quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne +s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardes. +C'était surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donné le +signal, les trompettes sonnèrent le rappel, et les bataillons +retournèrent au camp remplis d'une grand joie. + + GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. + Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de + France depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au + treizième siècle, 30 vol. in-8º. + + Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un + historien de quelque mérite, qui continua l'histoire de + Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une + chronique en vers latins, _La Philippide_, consacrée à l'histoire + de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 à 1170 et + mourut après 1226. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Récit d'un historien anglais. + + +A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui guerroyait en +Flandre, se livrait à ses dévastations avec tant de succès, qu'après +avoir ravagé plusieurs provinces elle pénétra sur le territoire du +Ponthieu et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient +partie de cette expédition étaient de vaillants hommes, fort +expérimentés dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande, +Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues +de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe, qui sévissait +contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'épargnait ni la +faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean +avait établi pour maréchal de cette armée Guillaume comte de +Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient +combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une +solde prise sur le fisc. Cette armée était renforcée par Othon, +empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les +troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous +ensemble s'acharnaient sur les Français avec une égale fureur. Lorsque +la nouvelle de ces désastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi +de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas +assez de troupes pour suffire à la défense de cette partie du +territoire, ayant envoyé récemment en Poitou, avec une armée +nombreuse, son fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du roi +d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât souvent à lui-même ce +proverbe vulgaire: «Celui qui s'occupe à la fois de plusieurs choses a +le jugement moins net pour chacune», il n'en réunit pas moins une +grande armée, composée de comtes, de barons, de chevaliers et +sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses +villes et cités. Accompagné de ces forces, il se prépara à marcher à +la rencontre de ses adversaires. En même temps il recommanda aux +évêques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de répandre les +aumônes, d'adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins +mystères pour la conservation de son royaume. Ces dispositions étant +prises, il partit avec son armée pour combattre ses ennemis. + + [196] _Communes_ pour milices des communes. + +Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'étaient avancés à main +armée jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu, +dirigea de ce côté ses armes et ses étendards. Lorsqu'il fut arrivé au +pont susdit, il passa la rivière (de Marque) avec toute son armée, et +se décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur était extrême, +car le soleil est très-ardent au mois de juillet. Aussi les Français +prirent-ils position près de la rivière, dont le voisinage était +précieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit +fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir disposé sur la +droite et sur la gauche les chariots à deux et à quatre chevaux, ainsi +que les autres véhicules qui avaient transporté les vivres, les armes, +les machines et tous les instruments de guerre, cette armée plaça de +tous côtés ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu. + +Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'armée du roi d'Angleterre +furent instruits de l'arrivée du roi de France, ils s'empressèrent de +tenir conseil, et décidèrent unanimement qu'une bataille en plaine +serait livrée aux ennemis; mais comme ce jour-là était un dimanche, +les plus sages de l'armée et surtout Regnauld ancien comte de +Boulogne, déclarèrent qu'il était peu séant de livrer bataille dans +une si grande solennité, et de souiller un si grand jour par +l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea à +cet avis, et dit aussi qu'il ne se réjouirait jamais de remporter la +victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en +imprécations, appela le comte Regnault exécrable traître, et lui +reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reçues de la +munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on différait de +livrer bataille ce jour-là, ce serait un dommage irréparable, qui +retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se +repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte +Regnauld répondit à Hugues, en lui disant d'un air indigné: «Le jour +d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidèle et que c'est toi +qui es un traître; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le +roi jusqu'à la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce même jour tu +montreras, en prenant la fuite à la vue de toute l'armée, que tu n'es +qu'un exécrable traître.» Ces paroles injurieuses provoquées par les +paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et +rendirent la bataille inévitable. L'armée courut aux armes, et se +rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent armés, les +alliés se divisèrent en trois corps: le premier avait pour chefs le +comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de +Salisbury Guillaume[197]; le second était conduit par Guillaume comte +de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabançons; le troisième +corps de bataille se composait des soldats allemands, commandés par +l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchèrent +lentement à l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons français. + + [197] Frère naturel du roi Jean. + +Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient leurs troupes +pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui était sur les +derrières de son armée, afin que si par hasard quelques-uns de ses +soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un +passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le roi resta dans ses +lignes, après avoir rangé ses troupes dans l'espace resserré entre les +chariots et les bagages, et là il attendit le choc de ses adversaires. +Enfin les trompettes sonnèrent des deux côtés, et le premier corps de +bataille, où étaient les comtes dont nous avons parlé, se précipita +avec tant de violence sur les Français qu'en un moment il rompit leurs +rangs et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi de France. Le +comte Regnauld, qui avait été déshérité et chassé par lui de son +comté, l'ayant aperçu, dirigea sa lance contre lui, le jeta à terre et +s'efforça de le tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier, +qui avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde du roi, se jeta +entre lui et le comte, et reçut le coup mortel. Les Français voyant +leur roi dans ce péril accoururent promptement à son secours, et une +troupe nombreuse de chevaliers le replaça, quoique avec peine, sur son +cheval. Alors la bataille s'engagea de tous côtés; les épées +brillèrent en tombant comme la foudre sur les têtes couvertes de +casques, et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes dont nous +avons parlé, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se +trouvant trop éloignés de leurs compagnons, s'aperçurent qu'ils +avaient perdu tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une partie +de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces supérieures des +Français, fut accablée sous le nombre, et que les comtes susdits, avec +la plupart des leurs, furent pris et chargés de chaînes, après avoir +déployé la plus louable valeur et tué un grand nombre d'ennemis. + +Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes +de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres +seigneurs du royaume de France, attaquèrent à leur tour les deux +autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que +tous ses mercenaires rassemblés de côté et d'autre. Tandis qu'ils +prenaient lâchement la fuite, les Français les poursuivirent à la +pointe de l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout +l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers +français l'entourèrent, et tâchèrent ou de le tuer ou de le forcer à +se rendre. Mais lui, armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté, +et en forme de grand couteau, qu'il brandissait à deux mains, +assénait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il +atteignait restaient étourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs +chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop près, tuèrent +sous lui trois chevaux à coups de lance. Mais toujours le louable +courage de ses compagnons le replaçait sur un nouveau cheval, et il +reparaissait plus animé encore à bien se défendre. Enfin les Français +le laissèrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les +siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats. + +Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespérée, rendit grâces à +Dieu, qui lui avait accordé de remporter sur ses adversaires un si +grand triomphe. Il emmena avec lui, chargés de chaînes et destinés à +être enfermés dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut +nommés, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A +l'arrivée du roi, toute la ville de Paris fut illuminée de flambeaux +et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares +et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des +étoffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un +enthousiasme général. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles, t. 2, p. 516. + + + + +RÉVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE. + +1226. + + +Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy. + +En celluy an meisme que l'enfant fut couronné, Hue le conte de la +Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de +Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le +jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et +que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si +jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il +n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent +départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et +deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre +Belesme. Le père saint Loys les bailla à garder au duc de Bretaingne, +pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les +Albigeois. + + [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, à quelques + lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses +chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut +de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla +à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement +contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors +manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler +là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charière de +Charcoy[199]. + + [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans + le _Saumurois_, près de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France +de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et +Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[200]. Quant Thibaut le +conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[201] tant +bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit +longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se +parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne +l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist +pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy. + + [200] Au duc de Bretagne. + + [201] Où il se trouvait. + +Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le receut en grace et luy +pardonna son mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche +qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à +bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais +que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et +de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au +chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en +ala à Chinon, et là les attendit au jour qui estoit establi. Mais il +ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre derechief; +oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et sommés. +Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste +fois ne pourroient venir à chief[202] du roy; si luy envoyèrent +messages, et distrent que volentiers venroient parler à luy à +Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur +octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur +outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy, qui fu jeune et +débonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de +mesprendre. + + [202] _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir à bout_. + + +Du descord qui fu entre les barons et le roy de France. + +L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de +Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et +les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que +la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose +comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de +telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit +assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens +qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons, +et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers +eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie. + +Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians, il luy fut +annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta +moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. +D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à +la royne, sa mère, que elle lui envoyast secours et aide +prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus +puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur +jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que +ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant +de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne +envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on +venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses +ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers +d'entour la contrée et les autres bonnes gens. + +Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à +banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si +tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si +se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux +qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à +eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil +de Paris vindrent au chastel de Montlehery; là trouvèrent le jeune +roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés +de combatre, s'il en fust mestier. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +COMMENT LA SAINTE COURONNE D'ÉPINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX +ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE. + +1239. + + +Leroy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de +quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si +n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: +car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui +lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, +que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont +Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment. + + [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait, + confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avait + fournie. Cette tige, ou _fust_, était depuis longtemps gardée à + Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et + Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pâris_) + +Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de +Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant +il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre +jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant +dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès +Paris. + +En l'an de grâce mil deux cens trente et neuf, le vendredi après +l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa +cote pure[204], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et +aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie +de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans +mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession +jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de +Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant +chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les +processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et +entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise. + + [204] _En sa cote pure_, c'est-à-dire sans manteau et sans armes. + + [205] Le palais du roi était alors où est actuellement le palais + de justice. + +Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de +Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une +somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu +crucifié et l'esponge en quoy il fu abreuvé, et le fer de la lance de +quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques +ne fussent perdues par défaut de paiement, si donna tant et promist à +l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où +il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il +les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter +moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques, +d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre +en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses +ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle +establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font +le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont +il peuvent estre souffisamment soustenus. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI +D'ANGLETERRE. + +1241-42. + + +Coment le conte de la Marche fu contre le roy. + +Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre +contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au +roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit déshériter et +luy tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses +barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist +monstrer par un frère meneur qui estoit sire et maistre de la court, +que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en +la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au +conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle +manière et par telle mauvestié avoit le roy Jehan perdu Normandie, et +les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient; +et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine à recouvrer +la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue. + +Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si +distrent qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy +faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses +garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en +Norvée et en Danemarce; et manda à tous les barons qui luy +appartenoient qu'il venissent à lui et en son aide, et fist faire +grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour +passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de chevaliers, et +eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port +arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez +secourre vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne +veullent trop malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu +plaist il n'ira pas si comme il pensent.» + +Ainsi demourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France +assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A +ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on +devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui +aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses +devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener à son +fié comme à la seue chose. «En nom de moy, dist le roy, le conte de la +Marche vuelt en celle manière terre tenir, laquelle est des fiés de +France dès le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine +contre le roy Alaric, qui estoit païen, sans foy et sans créance, et +toute la contrée jusques aux mons de Pirene.» + +Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire +engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers +pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier +à ceux qui sont ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant +le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la +terre au conte de la Marche, à si grant multitude à pié et à cheval +que la terre en estoit couverte. + +Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en +Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en +retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien +garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses +perrières fist drecier, et après moult d'autres engins environ la +tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent +longuement l'assaut. Quant François virent qu'il se deffendoient si +bien et si longuement, si commencièrent l'endemain plus fort à +assaillir et à lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il +conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont elle +estoit moult bien garnie. + + [206] _La Gastine_, petite contrée du Poitou. + + [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. ( + _Note de M. Paulin Pâris._) + +Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait +moult de mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et +nuire; si la fist abattre et jetter à terre jusques aux fondemens. +Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en +ala à un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy, +le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le +roy le fist asseoir, et fist traire et lancier à ceux qui dedens +estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle +Vovent[209]. + + [208] Ce doit être le _Fontenay_ plus tard surnommé l'_Abbatu_, + et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il + est à deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au delà de Niort. + (_Note de M. Paulin Pâris._) + + [209] Dans le Poitou, sur la rivière de Vendée. + + +Coment l'en voult empoisonner le roy de France. + +La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperçut que le roi +avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui +estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes +manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères; +et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit +grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire, et luy promistrent qu'il en +feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout +appareillié, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour +tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit. + + [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre. + +Les sers se misrent à la voie, et vindrent en l'ost le roy de France; +si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent +des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour +souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy. + +Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist +qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il +apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles +vindrent à la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté +pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si +qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit +férir parmi le corps, quant sa gent lui ostèrent; et quant elle vit +que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et +ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans +soy reconforter. + + +Coment le roy prist pluseurs chasteaux. + +Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy +venoient de toutes pars en aide; si s'en ala à un chastel que on +appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironné de +deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. +Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui +dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant +prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens +empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, +si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient +povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et +puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent +assez. + + [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_. + +Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si +forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux +qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car +toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En +ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel +et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy +vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut +recommencier plus fort que devant. + +Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de +toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent +sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne +porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui +dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit +bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et +pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers +envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son +royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs +tresbuchier jusques en terre. + +Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre +chastel qui est nommé Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se +virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne +porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy +chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la +Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213]. + + [212] _Villers_, à deux lieues de Niort. + + [213] Monceau. + +D'illec se parti le roy, et s'en ala à un autre chastel, que on +appelle Prée[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, +ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy à un autre chastel +que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et +paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les +prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist +volentiers, et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que +on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il +commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le +roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy +estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi +de Betonne, et vint à un autre chastel, que on appelle Mautal[217]. +Ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux deffendre; mais pou +leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que +ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si +sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel +une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue: +les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au +néant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui +fu à Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost, +qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne +pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en +vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le +chastel, et tantôt le roy le fist garnir de sa gent. + + [214] _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle. + + [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village à deux lieues de + Niort. + + [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivière de ce nom, entre + Rochefort et Saint-Jean-d'Angely. + + [217] _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de + Saint-Jean-d'Angely. + + [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha. + +D'illec se parti, et vint à un autre chastel que on appelle +Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout +raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son +ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost +au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de +grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent +passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur +véerent[220] l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les +autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au +chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivière que on nomme +Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit +fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier +sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, +si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres, +pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit +avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le +prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent +appareilliés à bataille. + + [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, à deux lieues de + Saintes. + + [220] _Véer_, défendre, refuser.--Qui leur refusèrent le passage. + + [221] Charente. + +Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si +envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le +roy avoit fait drécier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers +et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François +passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en +vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le +féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder +ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point +aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le +conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en +retourna vers l'ost au roy d'Angleterre. + + [222] _Mist jus_, mit bas. + + +De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre. + +Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la +rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en +retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost +comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant +tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout +avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les +fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte +oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous +ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux +desconfire. Le conte de Bouloigne[223] oï dire que le conte de la +Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et +s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et +aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis +fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de +la Marche. François, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se +combatoit, se hastèrent moult de luy aidier, et orent grant despit de +ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy +coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre +l'autre à tout leur povoir. + + [223] Alphonse, depuis roi de Portugal. + +Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent +plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le +roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement +couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les +François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent +moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté. + +En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers +moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents +sergents d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il +fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoit les Anglois; lors +s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy. + +Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy +d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout +le remenant de leur gent, et firent entendant à ceux de la ville qu'il +aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il +tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le +jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient +aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent +la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé con quist +le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi +de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et +pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu +tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot +donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers qui siet à un mille +de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de +France. + +En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et +s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la +manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy +avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au +conte de Poitiers, frère le roy, et du demourant le conte et sa femme +et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et +délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage; +c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit +ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce +que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances entériner, le +roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte +devoit venir. + + [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois, + aujourd'hui village au confluent du Né et de la + Charente.--_Crotay_. Le latin dit: «_Crosantum._» Ce doit être + _Crosant_, sur la _Creuse_, à de peu distance de + Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de + Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces + trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans + la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettaient au roy + de France de tenir en échec les grands vassaux, qui de ce côté là + étaient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. (_Note de + M. Paulin Pâris._) + + [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dépens. + +Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accordé, si +vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, +et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent +devant le roy, et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, +et luy commencièrent à dire: «Très-doux roy débonnaire, pardonne-nous +ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons +mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la +grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous +nostre mesfait.» + +Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne +pot tenir son cuer en félonnie[226], ains fu tantost mué en pitié. Si +fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce +qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de +Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises +sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois +chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses +enfants jurèrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler +encontre. + + [226] _Félonnie_, fiel, mauvais vouloir. + +Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons +par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de +Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la Saint-Pierre, +premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. +L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire +de Mortaigne, qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et +toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux +barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et +tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière +de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives, où il estoit, que +le roy venoit sur luy; si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le +conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté +pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy +de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit +faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trêves: +mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en +fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte +Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'oultre +mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +SAINT-LOUIS PREND LA CROIX. + +1243. + +Coment le roy fu malade à Pontoise. + + +Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour +aler à luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent +dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la +ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult +griefment malade; si en furent tous courouciés, grans et petis. Les +prélas et les barons vindrent hastivement à Pontoise, et orent grant +pitié du roy, qu'il trouvèrent en si povre point. Il demourèrent illec +une pièce pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la +maladie lui enforçoit de jour en jour plus forment. Si ordenèrent que +l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner +santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses cathédraux que +l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_) +prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant +que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus +parmi le pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer +et à regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit +les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne +leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison +aux povres comme aux riches. + +Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit +couroucié forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous +faire à votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit +et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?» +Lors laissièrent tous les menestreus besoingnes à faire, et coururent +et hommes et femmes aux églyses et firent prières et oroisons, et +donnèrent aumosnes aux povres en grant dévocion, que Nostre-Seigneur +voulsist ramener le roy en santé. + +Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le +sot (_le sut_), qui estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi +comme certainement qu'il estoit trespassé; si en fu moult dolent et +moult couroucié; et n'estoit point merveille, car l'églyse de Rome +n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur où elle +estoit contre l'empereur Federic. + +Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui +commande aux vens et à la mer et aux élémens, et les tourne quelle +part qu'il veut, fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust +assouagié[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui +estoient entour luy dirent que son esperit avoit esté ravi. Quant il +fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler +oultre mer, et la prist dévotement. Le roy commença à assouagier, tant +que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte santé. Moult devint aumosnier +et religieux après ceste maladie, et fu en moult grant dévocion de +secourre la terre d'oultre mer[228]. + + [227] _Assouagier_, guérir, se calmer. + + [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie + prit le roi à Paris, dont il fut en tel danger, comme il le + disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le + drap sur le visage et disait qu'il était mort. Et une autre dame + qui était de l'autre côté du lit ne le voulut pas, mais disait + qu'il avait encore l'âme au corps. Pendant qu'il entendait la + dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui + envoya aussitôt la santé, et il put parler. Il demanda qu'on lui + donnât la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mère entendit + dire que la parole lui était revenue et elle en eut la plus + grande joie; mais quand elle sut qu'il s'était croisé, ainsi + qu'il le contait lui-même, elle eut autant de chagrin que si elle + l'avait vu mort. (_Joinville._) + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +CROISADE DE SAINT LOUIS EN ÉGYPTE. + +1248-1250. + +Prise de Damiette par saint Louis, 1249. + + +Saint Louis, au rapport de Gémal-Eddin, était un des plus puissants +princes de l'Occident; il était roi de France. «Le peuple de France, +ajoute-t-il, s'est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs. +Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. Il +voulait conquérir la Palestine, et soumettre d'abord l'Égypte. Il +était accompagné de cinquante mille guerriers, et venait de passer +l'hiver dans l'île de Chypre. Il se présenta sur la côte, près de +l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi 4 +juin 1249. Le sultan[229] était alors campé à Aschmoun-Thenab, sur le +canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est delà qu'il avait +ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout +ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance; +des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une +année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre +autres les arabes Kénamites, guerriers fameux par leur bravoure. De +plus, le lit du fleuve était gardé par des vaisseaux envoyés du Caire. +Enfin, une armée formidable, sous la conduite de l'émir Fakr-Eddin, +occupait la côte où les chrétiens devaient aborder..... + + [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'étoile de la religion). + +«Le roi de France, continue Gémal-Eddin, se mit en devoir d'aborder +sur la côte. On était alors au samedi 5 juin. Il débarqua avec toutes +ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était +rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les +Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tués. Le soir, +Fakr-Eddin repassa le Nil avec son armée, sur le pont qui était en +face de Damiette; et sans s'arrêter, il se rendit sur le canal +d'Aschmoun, auprès du sultan. Il régnait alors une extrême +insubordination dans l'armée, à cause de la maladie du prince; +personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Kénamites chargés +de défendre Damiette, se voyant abandonnés, quittèrent précipitamment +la ville, et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les +habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous +s'enfuirent dans le plus grand désordre, abandonnant les vivres et +les provisions; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient +d'éprouver le même sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan +Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva déserte. Le lendemain +dimanche, les chrétiens ne voyant plus d'ennemis, passèrent aussi le +Nil, et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un +événement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Gémal-Eddin, +j'étais au Caire, chez l'émir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. +Nous apprîmes le jour même, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce +malheur nous pénétra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que +c'en était fait de l'Égypte, surtout à cause de la maladie du sultan. +La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion +inexcusable; car la ville eût pu tenir très-longtemps. Dans l'invasion +précédente, sous Malek-Kamel, Damiette était sans garnison, sans +approvisionnements; et pourtant elle avait résisté pendant un an; +encore fallut-il pour la réduire le concours de la famine et de la +peste. Sa situation dans la guerre présente était bien plus favorable; +même après la retraite de Fakr-Eddin, si les Kénamites et les +habitants étaient restés, s'ils avaient seulement tenu leurs portes +fermées, ils auraient arrêté tous les efforts des Francs. Pendant ce +temps, l'armée serait revenue, et les Francs auraient été repoussés. +Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher.» + + [230] Lorsque la ville avait été prise par les Croisés, en 1219. + +Le sultan fut si indigné contre les Kénamites, qu'il fit pendre tous +les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des représentations; +vainement, dirent-ils: «En quoi sommes-nous coupables? que +pouvions-nous faire, étant abandonnés des émirs et de toute l'armée?» +on n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de +cinquante. + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 448. + + + + +LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE. + +1249. + + +A sa très excellente et très-chère mère Blanche, illustre reine de +France par la grâce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dévoué, +salut, piété filiale et volonté toujours soumise à la sienne. + +Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospérité, à celle des +nôtres et aux bons succès du peuple chrétien, lorsque vous les +apprenez avec certitude, votre excellence se réjouira sans doute de +savoir que le seigneur notre frère et roi, la reine et sa sœur, et +nous aussi, jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé. Nous +désirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frère le +comte d'Anjou a encore sa fièvre quarte, mais elle est moins forte +qu'auparavant. Le seigneur notre frère, les barons et les pèlerins, +qui ont passé l'hiver dans l'île de Chypre, montèrent sur leurs +vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se +diriger contre les ennemis de la foi chrétienne. Après beaucoup de +travaux et de contrariétés de la part des vents, ils arrivèrent, sous +la garde de Dieu, le vendredi d'après la Trinité, et vers midi, sur la +côte, où ayant jeté l'ancre, ils se rassemblèrent sur le vaisseau du +roi pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Comme ils virent +devant eux Damiette et le port gardés par une grande multitude de +barbares, tant à pied qu'à cheval, et l'embouchure du fleuve couverte +d'un grand nombre de vaisseaux armés, il fut résolu que le lendemain +chacun débarquerait avec le seigneur roi. + +Le lendemain, l'armée chrétienne, abandonnant ses grands vaisseaux, +descendit sur ses galères et ses autres petits bâtiments. Pleins de +confiance dans la miséricorde de Dieu et dans le secours de la croix +que le légat portait auprès du roi, ils se portèrent vers la terre +contre les ennemis, qui lançaient sur eux beaucoup de traits. +Cependant, comme les petits bâtiments, à cause du trop peu de +profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'armée +chrétienne, laissant ses bâtiments sous la garde de Dieu, se jeta dans +les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude +des Turcs défendit le rivage contre les chrétiens, cependant, grâce à +Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux-ci s'en rendirent maîtres sans +aucune perte et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de piétons, et +quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirèrent dans +la ville, qui était très-fortifiée par le fleuve, par ses murs et par +de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain, +qui était l'octave de la Trinité, à l'armée chrétienne, les Sarrasins +s'étant enfuis après l'avoir abandonnée. Cela s'est fait par la seule +faveur de Dieu. Apprenez que ces mêmes Sarrasins ont laissé cette +ville remplie de provisions de toutes espèces et de machines de +guerre. L'armée chrétienne, après s'en être abondamment pourvue, en a +encore laissé la moitié pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, +notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et pendant son séjour a +fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui était nécessaire. Nous +avons cru que nous resterions jusqu'à la retraite des eaux du Nil, qui +devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait éprouver des +pertes à l'armée chrétienne. + +La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chypre, d'un beau garçon +bien constitué, qu'elle y a laissé en nourrice. + +Donné au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la +veille de la Saint-Jean-Baptiste. + + Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552. + + + + +BATAILLE DE MANSOURAH. + +1250. + + +Suivant Gémal-Eddin, «les chrétiens étaient restés (depuis juin 1249 +jusqu'à la fin de novembre) à Damiette occupés à s'y fortifier. +Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se hâtèrent d'avancer, +cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On +était alors à la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et +suivit tous leurs mouvements. Ils arrivèrent d'abord à Farescour. A +cette nouvelle, l'émir Fakr-Eddin écrivit au Caire pour appeler tous +les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces +paroles de l'Alcoran: «Accourez, grands et petits, et venez combattre +pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est +tout ce qui peut vous arriver de plus heureux.» Cette lettre, ajoute +Gémal-Eddin, était fort éloquente; on y remarquait plusieurs passages +propres à encourager les musulmans à la guerre sacrée. Les Francs, que +Dieu maudisse, y était-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils +désirent s'en rendre maîtres. Il est du devoir des vrais croyants de +marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en +chaire, le vendredi suivant, en présence de tout le peuple, et arracha +des larmes à tous les assistants. Bientôt on vit arriver à Mansourah +une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des +provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient répandu +une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'armée +égyptienne reculait seulement d'une journée, c'en était fait de toute +l'Égypte. + + [231] Malek-Saleh. + +«Au commencement de ramadan (3 décembre) il s'engagea un premier +combat entre l'armée chrétienne et les avant-postes musulmans; un émir +et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivèrent +ensuite au lieu appelé Scharmesah, quelques jours après à Baramoun, et +enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On était alors au +13 de ramadan, et la consternation était générale. Les chrétiens +campèrent au même endroit où ils s'étaient placés trente ans +auparavant[232]; de son côté, l'armée musulmane était rassemblée à +Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'était séparée de +l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourèrent d'abord +de fossés, de murs et de palissades; ils dressèrent aussi leurs +machines, et les firent jouer contre ceux qui défendaient la rive +opposée. Ils avaient leur flotte à portée sur le Nil. Pour la flotte +musulmane, elle était aussi sur le Nil et avait jeté l'ancre sous les +murs de Mansourah. On commença par s'attaquer à coups de traits et de +pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque +pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de +chrétiens étaient tués ou faits prisonniers; des braves de l'armée +musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs +tentes; quand ils étaient aperçus, ils se jetaient à l'eau et se +sauvaient à la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en +œuvre pour surprendre les chrétiens. J'ai ouï dire que l'un d'eux +imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tête; de manière +que, pendant qu'il nageait, un chrétien s'étant avancé pour prendre le +melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le même temps, +la flotte musulmane s'empara d'un navire chrétien monté par deux cents +guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans +traversèrent le canal, et attaquèrent les chrétiens dans leur propre +camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent +faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire, +entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte +musulmane brûla un vaisseau chrétien. + + [232] En 1219. + +«Cependant le canal qui séparait les deux armées n'était pas large, et +encore il offrait plusieurs gués faciles. Un mardi 8 février, la +cavalerie chrétienne, conduite par un perfide musulman, passa à gué à +l'endroit nommé Salman, et se déploya sur l'autre rive. Ce mouvement +fut si subit, qu'on ne s'en aperçut pas à temps; les musulmans furent +surpris dans leurs propres tentes. L'émir Fakr-Eddin était alors au +bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit précipitamment et monta à +cheval; mais déjà le camp était forcé, et Fakr-Eddin s'étant avancé +imprudemment, fut tué[233]. Dieu ait pitié de son âme! sa fin ne +pouvait être plus belle. Il avait joui de l'autorité un peu plus de +deux mois[234]. + + [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel désordre + effroyable régnait alors dans l'armée musulmane. Le bruit de la + mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tardé à se répandre, les + mameloucks et une partie des émirs se débandèrent pour courir à + sa maison et la piller. Ses coffres furent brisés, l'argent fut + enlevé, les meubles et les chevaux emportés; après quoi la maison + fut livrée aux flammes. (_Note de M. Reinaud._) + + [234] Fakr-Eddin avait été nommé régent, après la mort du Sultan, + en attendant l'arrivée de son fils, qui était gouverneur + d'Edesse. + +«Cependant le frère du roi de France avait pénétré en personne dans +Mansourah. Il s'avança jusque sur les bords du Nil, au palais du +sultan. Les chrétiens s'étaient répandus dans la ville. Telle était la +terreur générale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient à +droite et à gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que +toute l'armée ne fût mise en déroute. Déjà les Francs se croyaient +assurés de la victoire, lorsque les mameloucks appelés _giamdarites_ +et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles à manier la +lance et l'épée, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux, +rompirent leurs colonnes et renversèrent leurs croix. En un moment ils +furent moissonnés par le glaive ou écrasés par la massue des Turcs; +quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingués couvrirent +la terre de leurs cadavres. Ce succès fut si prompt, que l'infanterie +chrétienne, qui déjà était parvenue au canal, ne put arriver à temps. +Un pont avait été jeté sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus +longtemps, ou si toute l'infanterie chrétienne avait pu prendre part +au combat, c'en était fait de l'islamisme; mais déjà cette cavalerie +était presque anéantie; une partie seulement parvint à sortir de +Mansourah, et se réfugia sur une colline nommée Gédilé, où elle se +retrancha. Enfin, la nuit sépara les combattants. Cette journée devint +la source des bénédictions de l'islamisme et la clef de son +allégresse. Lorsque l'action commença, un pigeon en apporta la +nouvelle au Caire. On était alors dans l'après-midi. Le billet était +adressé à l'émir Hossam-Eddin, qui me le donna à lire; il était ainsi +conçu: «Au moment où ce billet est écrit, l'ennemi fond sur Mansourah; +on en est aux mains.» Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous +frappèrent tous de terreur; on regardait généralement l'islamisme +comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencèrent à arriver du +camp; la porte de la Victoire, tournée de ce côté, resta toute la nuit +ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du +soleil, nous reçûmes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans. +Aussitôt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les +rues retentirent des marques de la joie publique; les cœurs se +livrèrent à l'allégresse, et l'on commença à se rassurer sur l'issue +de cette guerre.» + + GÉMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. 4, p. 457. + + + + +SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER. + + +Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le +conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis +lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de +monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me +conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une +housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous +chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel +mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me +conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les +Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de +son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il +prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, +la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à +côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en +une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris, +comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le +soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi +qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve; +que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la +manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et +qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son +turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il +tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos +gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos +gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240], +et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait +mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les +Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur +Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il +voyait bien qu'ils étaient pris. + + [235] Corps d'armée, bataillon. + + [236] Petit cheval de selle pour les domestiques. + + [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville + (_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France + depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_) + disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village + Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur + la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah. + + [238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait + détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie. + + [239] L'amiral. + + [240] Ordonne; mandement, ordre. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +GAUTHIER DE CHATILLON. + + +Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant +que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier +de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de +Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui +était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit +le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans +cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing +toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, +il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel; +et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui +tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches. +Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits +qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec +son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il +se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout +du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait; +et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite. + +Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris +à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été +autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait +été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me +dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva +un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de +Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui +demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et +le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval, +comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS + +_Sur sa captivité et sa délivrance._ + +1250. + + +Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles +prélats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et à tous les autres +habitants de son royaume à qui ces présentes lettres parviendront, +salut. + +Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre +âme poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jugé convenable +de vous informer tous qu'après la prise de Damiette, que +Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde ineffable, avait comme +par miracle livrée au pouvoir des chrétiens, ainsi que vous l'avez +sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partîmes de cette +ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armées de terre et de mer +étant réunies, nous marchâmes contre celle des Sarrasins, qui était +rassemblée et campée dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure. +Pendant notre marche, nous soutînmes les attaques des ennemis, qui +éprouvèrent constamment quelque perte assez considérable. Un jour, +entre autres, plusieurs de l'armée d'Égypte, qui étaient venus +attaquer les nôtres, furent tous tués. Nous apprîmes en chemin que le +soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de +mourir il avait envoyé chercher son fils, qui restait dans les +provinces de l'Orient, et avait fait prêter serment de fidélité en +faveur de ce prince à tous les principaux officiers de son armée, et +qu'il avait laissé le commandement de toutes ses troupes à un de ses +émirs, Fakr-Eddin. A notre arrivée au lieu que nous venons de nommer, +nous trouvâmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fête +de Noël que nous y arrivâmes; mais nous ne pûmes approcher des +Sarrasins, à cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux +armées, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se sépare en +cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plaçâmes notre camp entre ces +deux fleuves, nous étendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous eûmes +là quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des +leurs tués par l'épée des nôtres, mais dont un grand nombre fut noyé +dans les eaux. Comme le Thanis n'était pas guéable, à cause de la +profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commençâmes +à y jeter une chaussée pour ouvrir un passage à l'armée chrétienne; +nous y travaillâmes pendant plusieurs jours avec des peines, des +dangers et des dépenses infinies. Les Sarrasins s'opposèrent de tous +leurs efforts à nos travaux; ils élevèrent des machines contre nos +machines; ils brisèrent avec des pierres et brûlèrent avec leur feu +grégeois les tours en bois que nous dressions sur la chaussée. Nous +avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chaussée, +lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connaître un gué par où l'armée +chrétienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassemblé nos barons et +les principaux de notre armée le lundi d'avant les Cendres, il fut +convenu que le lendemain, c'est-à-dire le jour de Carême-prenant, on +se rendrait de grand matin au lieu indiqué pour passer le fleuve, et +qu'on laisserait une petite partie de l'armée à la garde du camp. Le +lendemain, ayant rangé nos troupes en ordre de bataille, nous nous +rendîmes au gué, nous traversâmes le fleuve, non sans courir de grands +dangers, car le gué était plus profond et plus périlleux qu'on ne +l'avait annoncé. Nos chevaux furent obligés de passer à la nage, et il +n'était pas aisé de sortir du fleuve, à cause de l'élévation de la +rive, qui était toute limoneuse. + +Lorsque nous eûmes traversé le fleuve, nous arrivâmes au lieu où +étaient dressées les machines des Sarrasins, en face de notre +chaussée. Notre avant-garde ayant attaqué l'ennemi lui tua du monde, +et n'épargna ni le sexe ni l'âge. Dans le nombre, les Sarrasins +perdirent un chef et quelques émirs. Nos troupes s'étant ensuite +dispersées, quelques-uns de nos soldats traversèrent le camp des +ennemis, et arrivèrent au village nommé Massoure, tuant tout ce qu'ils +rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'étant aperçus de +l'imprudence des nôtres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils +les entourèrent de toutes parts et les accablèrent. Il se fit là un +grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres, +dont nous avons avec raison déploré et dont nous déplorons encore la +perte. Là nous avons perdu aussi notre brave et illustre frère le +comte d'Artois, digne d'éternelle mémoire. C'est dans l'amertume de +notre cœur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous +dussions plutôt nous en réjouir, car nous croyons et espérons qu'ayant +reçu la couronne du martyre, il est allé dans la céleste patrie et +qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs. Ce +jour-là, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous +accablant d'une grêle de flèches, nous soutînmes leurs rudes assauts +jusqu'à la neuvième heure, où le secours de nos balistes nous manqua +tout à fait. Enfin, après avoir eu un grand nombre de nos guerriers et +de nos chevaux blessés ou tués, avec le secours de Notre-Seigneur nous +conservâmes notre position, et nous y étant ralliés, nous allâmes le +même jour placer notre camp tout près des machines des Sarrasins. Nous +y restâmes avec un petit nombre des nôtres, et nous y fîmes un pont de +bateaux pour que ceux qui étaient au delà du fleuve pussent venir à +nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui campèrent auprès de nous. +Alors les machines des Sarrasins ayant été détruites, nos soldats +purent aller et venir librement et en sûreté, d'une armée à l'autre, +en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de +perdition ayant réuni leurs forces de toutes parts, dans l'intention +d'exterminer l'armée chrétienne, vinrent attaquer nos lignes avec +beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part +et d'autre, qu'il ne s'en était jamais vu, disait-on, de pareil dans +ces parages. Avec le secours de Dieu, nous résistâmes de tous côtés, +nous repoussâmes les ennemis, et nous en fîmes tomber un grand nombre +sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant +des provinces orientales, arriva à Massoure. Les Égyptiens le reçurent +comme leur maître et avec des transports de joie. Son arrivée redoubla +leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement +de Dieu, tout alla de notre côté contre nos désirs. Une maladie +contagieuse se mit dans notre armée, et enleva les hommes et les +animaux, de telle sorte qu'il y en avait très-peu qui n'eussent à +regretter des compagnons ou à soigner des malades. L'armée chrétienne +fut en peu de temps très-diminuée. Il y eut une si grande disette que +plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette +ne pouvaient apporter à l'armée les provisions qu'on y avait +embarquées sur le fleuve, parce que les bâtiments et les pirates +ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparèrent même de plusieurs +de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui +nous apportaient des vivres et des provisions, et tuèrent un grand +nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue +de vivres et de fourrages jeta la désolation et l'effroi dans l'armée, +et nous força, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de +quitter notre position et de retourner à Damiette; telle était la +volonté de Dieu. + +Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-même, mais dans +celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volonté, pendant que +nous étions en chemin, c'est-à-dire le 5 du mois d'avril, les +Sarrasins, ayant réuni toutes leurs forces, attaquèrent l'armée +chrétienne, et par la permission de Dieu, à cause de nos péchés, nous +tombâmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frères les comtes +de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par +terre, fûmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une +grande effusion de sang chrétien. La plupart de ceux qui s'en +retournaient par le fleuve furent de même faits prisonniers ou tués. +Les bâtiments qui les portaient furent en grande partie brûlés avec +les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours après notre captivité, +le soudan nous fit proposer une trêve; il demandait avec instance, +mais aussi avec menaces, qu'on lui rendît sans retard Damiette et tout +ce qu'on y avait trouvé, et qu'on le dédommageât de toutes les pertes +et de toutes les dépenses qu'il avait faites jusqu'à ce jour, depuis +le moment où les chrétiens étaient entrés dans Damiette. Après +plusieurs conférences, nous conclûmes une trêve pour dix ans, aux +conditions suivantes. + +Le soudan délivrerait de prison, et laisserait aller où ils +voudraient, nous et tous ceux qui avaient été faits captifs par les +Sarrasins depuis notre arrivée en Égypte, et tous les autres +chrétiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient été faits +prisonniers depuis que le soudan Kamel, aïeul du soudan actuel, avait +conclu une trêve avec l'empereur. Les chrétiens conserveraient en paix +toutes les terres qu'ils possédaient dans le royaume de Jérusalem au +moment de notre arrivée. Pour nous, nous nous obligions à rendre +Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la liberté des +prisonniers et pour les pertes et dépenses dont il vient d'être parlé +(nous en avons déjà payé 400), et à délivrer tous les prisonniers +sarrasins que les chrétiens avaient faits en Egypte depuis que nous y +étions venus, ainsi que ceux qui avaient été faits captifs dans le +royaume de Jérusalem, depuis la trêve conclue entre le même empereur +et le même soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui +étaient à Damiette seraient, après notre départ, sous la garde et la +défense du soudan et transportés dans le pays des chrétiens lorsque +l'occasion s'en présenterait. Tous les chrétiens malades et ceux qui +resteraient à Damiette pour vendre ce qu'ils y posséderaient auraient +une égale sûreté, et se retireraient par mer et par terre quand ils +voudraient, sans éprouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan +était tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrétiens à +tous ceux qui voudraient se retirer par terre. + + [241] Le besant valait 9 fr. 50. + +Cette trêve, conclue avec le soudan, venait d'être jurée de part et +d'autre, et déjà le soudan s'était mis en marche avec son armée pour +se rendre à Damiette et remplir les conditions qui venaient d'être +stipulées, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers +sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'armée, +se précipitèrent sur le soudan, au moment où il se levait de table, et +le blessèrent cruellement. Le soudan, malgré cela, sortit de sa tente, +espérant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tué à coups +d'épée en présence de presque tous les émirs et de la multitude des +autres Sarrasins. Après cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier +moment de leur fureur, vinrent les armes à la main à notre tente, +comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le +craignirent, nous égorger nous et les chrétiens; mais la clémence +divine ayant calmé leur furie, ils nous pressèrent d'exécuter les +conditions de la trêve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances +furent mêlées de menaces terribles; enfin, par la volonté de Dieu, qui +est le père des miséricordes, le consolateur des affligés, et qui +écoute les gémissements de ses serviteurs, nous confirmâmes par un +nouveau serment la trêve que nous venions de faire avec le soudan. +Nous reçûmes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment +semblable, d'après leur loi, d'observer les conditions de la trêve. On +fixa le temps où l'on rendrait les prisonniers et la ville de +Damiette. Ce n'était point sans difficulté que nous étions convenus +avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore +sans difficulté que nous en convînmes de nouveau avec les émirs. Comme +nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'après ce que nous dirent +ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le véritable état +des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres, +nous jugeâmes qu'il valait mieux pour la chrétienté que nous et les +autres prisonniers fussions délivrés au moyen d'une trêve, que de +retenir cette ville avec le reste des chrétiens qui s'y trouvaient, en +demeurant nous et les autres prisonniers exposés à tous les dangers +d'une pareille captivité. C'est pourquoi au jour fixé les émirs +reçurent la ville de Damiette; après quoi, ils nous mirent en liberté +nous et nos frères, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de +Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de +Jérusalem et de Chypre. Nous eûmes alors une ferme espérance qu'ils +rendraient et délivreraient tous les autres chrétiens, et que suivant +la teneur du traité ils tiendraient leur serment. + +Cela fait, nous quittâmes l'Egypte, après y avoir laissé des personnes +chargées de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de +garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de bâtiments de +transport suffisants. Arrivés ici, nous avons envoyé en Égypte des +vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la +délivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les +autres choses que nous y avions laissées, telles que des machines, des +armes, des tentes, une certaine quantité de chevaux et plusieurs +autres objets; mais les émirs ont retenu très-longtemps au Caire ces +commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents +prisonniers, de douze mille qu'il y a en Égypte. Quelques-uns encore +ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres +choses, les émirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux +après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos +commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays, +ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont +forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et +d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse +de faire; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés +dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution, +n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis, +et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons +pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien; ils seront dans la cour +céleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus +utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservés sur cette +terre. Les musulmans ont aussi égorgé plusieurs chrétiens qui étaient +restés malades à Damiette. Quoique nous eussions observé les +conditions du traité que nous avions fait avec eux et que nous +fussions toujours prêts à les observer encore, nous n'avions aucune +certitude de voir délivrer les prisonniers chrétiens ni restituer ce +qui nous appartenait. + +Lorsqu'après la trêve conclue et notre délivrance, nous avions la +ferme confiance que le pays d'outre-mer occupé par les chrétiens +resterait dans un état de paix jusqu'à l'expiration de la trêve, nous +eûmes la volonté et le projet de retourner en France. Déjà nous nous +disposions aux préparatifs de notre passage; mais quand nous vîmes +clairement, par ce que nous venons de raconter, que les émirs +violaient ouvertement la trêve et, au mépris de leur serment, ne +craignaient point de se jouer de nous et de la chrétienté, nous +assemblâmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de +l'Hôpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jérusalem; nous les +consultâmes sur ce qu'il y avait à faire. Le plus grand nombre jugea +que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que +nous étions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entièrement +aux Sarrasins, surtout dans l'état de misère et de faiblesse où il +était réduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de +délivrance les prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir de +l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le +temps amènerait quelque chose de bon, tel que la délivrance des +captifs, la conservation des châteaux et forteresses du royaume de +Jérusalem, et autres avantages pour la chrétienté, surtout depuis que +la discorde s'était élevée entre le soudan d'Alep et ceux qui +gouvernaient au Caire. Déjà ce soudan, après avoir réuni ses armées, +s'est emparé de Damas et de quelques châteaux appartenant au souverain +du Caire. On dit qu'il doit venir en Égypte pour venger la mort du +soudan que les émirs ont tué, et se rendre maître s'il le peut de tout +le pays. + +D'après ces considérations, et compatissant aux misères et aux +tourments de la Terre Sainte, nous qui étions venus à son secours, +plaignant la captivité et les douleurs de nos prisonniers, quoique +plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous +avons mieux aimé différer notre passage et rester encore quelque temps +en Syrie, que d'abandonner entièrement la cause du Christ et de +laisser nos prisonniers exposés à de si grands dangers. Mais nous +avons décidé de renvoyer en France nos chers frères les comtes de +Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre très-chère dame et +mère et de tout le royaume. + +Comme tous ceux qui portent le nom de chrétien doivent être pleins de +zèle pour l'entreprise que nous avons formée, et vous en particulier, +qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple +privilégié pour la conquête de la Terre Sainte, que vous devez +regarder comme votre propriété, nous vous invitons tous à servir celui +qui vous servit sur la croix en répandant son sang pour votre salut; +car cette nation criminelle, outre les blasphèmes qu'elle vomissait +en présence du peuple chrétien contre le Créateur, battait de verges +la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi +chrétienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prêts +à venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos +devanciers qui se distinguèrent entre les autres nations par leur +dévotion, par la sincérité de leur foi, et remplirent l'univers du +bruit de leurs belles actions. Nous vous avons précédés dans le +service de Dieu; venez vous joindre à nous. Quoique vous arriviez plus +tard, vous recevrez du Seigneur la récompense que le père de famille +de l'Évangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent +travailler à sa vigne à la fin du jour, comme aux ouvriers qui étaient +venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours +pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences +promises aux croisés, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites +donc vos préparatifs, et que ceux à qui la vertu du Très-Haut +inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prêts pour le mois +d'avril ou de mai prochain. Quant à ceux qui ne pourront être prêts +pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en état de faire celui +qui aura lieu à la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la +célérité, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prélats et +autres fidèles du Christ, aidez-nous auprès du Très-Haut par la faveur +de vos prières; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous +sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clémence divine +les biens dont nos péchés nous rendent indignes. + +Fait à Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'août. + + Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p. + 559. + + + + +DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES. + + +Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de +la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de +quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne +pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent +pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais +lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux +messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien, +lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et +signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans +la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que +les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient +pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères +pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de +ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les +amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le +chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on +n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient +défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place +au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, +accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans +l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et +s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou +l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville +très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des +demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent +été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints +religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été +tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient +plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de +cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns, +mais non de tous. + + MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M. + Huillard-Bréholles. + + + + +CHANT ARABE. + +Composé après le départ de saint Louis. + + +Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d'un ami +sincère: + +Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est dire pour avoir +causé la mort de tant de serviteurs du Messie. + +Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais, +insensé, que ses forces se réduiraient en fumée. + +Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l'a +précipitée dans le sein du tombeau. + +Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou +criblé de blessures! + +Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être +Jésus veut-il se débarrasser de vous! + +Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un +prétendu ami donne des conseils perfides. + +En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait +encore plus de confiance que Schak et Satih[243]. + +Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif +le ramenait en ces lieux, + +Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y +trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[245]. + + [242] Le roi.--Le poëte s'adresse à un ami qui est censé chargé + de remettre le chant à saint Louis. + + [243] Célèbres devins arabes. + + [244] Qui lui avait servi de prison. + + [245] Qui avait été son geôlier. + + Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. + IV, p. 474. + + + + +LA REINE A DAMIETTE. + + +Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous +souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que +vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui +vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle +fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il +lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle +criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était +grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux +chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. +Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde, +car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, +excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, +et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je +vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les +Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant +qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je +le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous +tuerais avant qu'ils nous aient pris.» + +La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on +Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LA REINE BLANCHE. + + +A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte. +Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. +Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je +vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit, +il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma +mère.»--«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait +mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené +si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que +l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui +le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit +faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en +France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour +qu'on priât pour elle. + + [246] Ville de la Terre Sainte. + +Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint +dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse +vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu'elle +pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu'on ne doit pas +croire femme, car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous +en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'était pas pour elle +qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait. + +Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent +telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût +en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher. +L'hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à +Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de +la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu'ils allaient +causer dans un escalier qui descendait d'une chambre à l'autre; et ils +avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers +voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient +les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa +chambre pour que sa mère l'y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de +la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, +afin qu'elle y trouvât la reine Marguerite. + +Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop +grand danger de mort, parce qu'elle s'était blessée d'un enfant +qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la +main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la +reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s'écria: +«Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!» +Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte; et le roi, +qui crut qu'elle se mourait, revint, et à grand'peine on la fit +revenir. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LES PASTOUREAUX. + +1251. + +De la croiserie des Pastouriaus. + + +Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et +un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist +convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art +tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou +de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre +besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy +estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un +sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès +mains des Sarrasins. + +Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop +durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il +se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à +grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant +amour. + + [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge, + communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France. +Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il +jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre +qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom +de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en +vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur +dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la +terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost +comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à +suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se +metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant +que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent +en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux. + +Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il +demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit +estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur +monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé +il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle. + +Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist +hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns +devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy +donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à +avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée, +tant qu'il furent plus de quarante mille. + +Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à +despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il +avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les +clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent +contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste +achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux +pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il +pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il +vindrent à Paris. + +La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si +hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme +cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par +Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly +demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le +maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans +dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien +savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire +prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la +royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait +quanqu'il feroient. + +Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque +en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la +teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres +pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers +qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent +fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui +estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre. + +Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en +parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient +tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous +hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et +commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient +prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce +fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les +attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie +droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille. + +Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, +car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent +parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur +dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux +estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par +enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les +maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de +larrecin. + +Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent +tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et +s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc +né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il +avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout +abandonné à faire leur volenté. + +Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur +volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or +et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, +et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui +estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur +mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur +mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur +enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et +les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée. + +Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il +alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au +viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit +contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes +fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent +povres et mandians. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par + M. _Paulin Pâris_. + + + +LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS. + +1254. + + +Le roi d'Angleterre Henri III étant venu à la noble maison de +religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prière sur les +tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant +venu au sépulcre de sa mère, Isabelle, qui était dans le cimetière, il +fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un +mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même +église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce +commandement du Seigneur: «Honore ton père et ta mère...» + + [248] Célèbre abbaye dans l'Anjou, près de Saumur. + +Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement +en prière sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra +le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des +présents précieux et dignes d'un roi. + +A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait +ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi +son beau-frère[249], la dame reine de France, sœur de la dame reine +d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et +l'intérieur des Français, et la très noble chapelle du roi de France, +qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont +gardées, il envoya au roi de France des députés solennels et quand il +eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla +son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la +ville d'Orléans. + + [249] Saint Louis avait épousé Marguerite de Provence, sœur + d'Éléonore de Provence, femme de Henri III. + +Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa +terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre +devait passer de faire déblayer les rues des immondices, des souches +de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre +partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous +les ornements qu'ils pourraient trouver les façades des églises et des +maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des +cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs +habits de fête; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le +servir avec empressement pendant son séjour. + +Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi +d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant ils +se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le +baiser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles +et par un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France +ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations[250] +opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il +serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta +volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille +chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans +compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux +d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français +étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant +toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois +s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire +un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec +sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour +trouver ses autres sœurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de +Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se +féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par +des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la +comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se +glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il +n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se +glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle +de ses filles. + + [250] _Procuration_, dans les titres ecclésiastiques, se dit des + repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les + églises ou monastères, soit évêques, archidiacres ou visiteurs. + (_Dict. de Trévoux._) + +Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient anglais de +nation[251], étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si +grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, +suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, +parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie, +retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, +achetèrent des cierges et des habits de fête, qu'on appelle +vulgairement cointises, se procurèrent tout ce qui pouvait servir à +témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en +chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des +couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux +qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense. +Jamais dans les temps passés on n'avait vu en France une aussi belle +fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se +portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens +passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants, dans la +joie, parcourant la ville, merveilleusement tapissée; ce n'étaient que +chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin +toutes les pompes de ce monde. + + [251] L'université de Paris était la plus célèbre et la plus + fréquentée de l'Europe; des écoliers de toutes les nations + venaient y étudier. + +Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, +cortége dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent +arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université +de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit +beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toutes espèces +qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au +seigneur roi d'Angleterre: «Ami, voici que la ville de Paris est à ta +disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là est mon palais, +au milieu de la ville: s'il t'agrée de t'y arrêter, que ta volonté +soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, qui est hors la ville et +où le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te +plaise davantage, tu n'as qu'à vouloir.» Le seigneur roi d'Angleterre +choisit pour hôtel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie était +nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments +suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand +tous les Templiers d'en deça des monts se rendent aux époques et aux +termes fixés à leur chapitre général, ils trouvent là des logements +convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car +ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, +quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la +compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés +de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui +s'étendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent +suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments, +dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables. + +Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis, +ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même +palais, c'est-à-dire du même Temple, fussent remplies de pauvres que +l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût +considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le +pain et le vin. + +Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la +première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre, +conduit par le roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui +est dans le palais même du roi de France[252], ainsi que les reliques +qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes +royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la +ville, pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des +offrandes. + + [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la + sainte chapelle et quelques parties de cet ancien édifice. + +Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu +d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit +Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des +deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui +mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune +entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient +prendre place; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux +qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toutes espèces +allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives. +Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs +français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des +fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres présents tels qu'il +convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs +d'en recevoir gracieusement. + +Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant +d'Assuérus, d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si +splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la +fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons, +l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, +l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages +vénérables qui non-seulement n'ont pas de supérieurs dans le monde, +mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux. + +Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l'on +avait suspendu de tous côtés, selon la coutume d'outre-mer, autant de +boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi +eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un +certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: «Messire, pourquoi +avez-vous invité les Français à venir dîner et se réjouir avec vous +dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au +Grand-Cœur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.» +Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives étaient +disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la +terre[253], tant à cause de l'huile céleste dont il a été oint qu'à +cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au +milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur +roi de Navarre[254] à sa gauche. Comme le seigneur roi de France +s'efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi +d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le +seigneur roi d'Angleterre lui dit: «Non pas, messire roi, prenez le +lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu et la plus +élevée; car vous êtes mon seigneur et le serez, et vous en savez la +cause[255].» Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse: +«Plût à Dieu que chacun obtînt son droit sans être lésé; mais +l'orgueil des Français ne le souffrirait pas.» Or, laissons ce sujet. +Ensuite les ducs prirent place à la même table, selon leurs dignités +et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes +qui étaient assises aux places les plus élevées se trouvaient +cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent +à ce festin; ils étaient placés avant certains ducs, et se trouvaient +cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers +de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au +nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux sœurs des deux +reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse +d'Anjou et de Provence, qui étaient comparables à des reines, ainsi +que la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut +abondant et splendide, quoique ce fût un jour à poisson, le roi +d'Angleterre vint loger cette nuit-là dans le grand palais du seigneur +roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le +seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant: +«Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est +courtoisie et justice;» puis il ajouta en souriant: «Je suis seigneur +et roi dans mon royaume, je veux donc être le maître chez moi.» Le roi +d'Angleterre alors se laissa conduire. + + [253] Comme on le voit, la supériorité des rois de France n'est + pas contestée par l'historien anglais. + + [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de + Navarre; il avait épousé Isabelle, fille de saint Louis. + + [255] Allusion à la paix que projetaient les deux rois, et en + vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint + Louis pour ses fiefs de Guyenne. + +Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la +Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain l'Auxerrois, +puis après un grand pont[256], il considéra l'élégance des bâtiments +qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en +plâtre, ainsi que les maisons à trois arceaux et à quatre étages ou +même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie +de personnes des deux sexes; et une foule serrée s'agglomérait et se +pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée +brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à +cause de ses largesses et de ses présents, de la libéralité qui +convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle +ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de +France s'était uni par mariage à une sœur et le seigneur roi +d'Angleterre à l'autre sœur. + + [256] Sans doute le pont au Change. + +Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit +jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés. +Or, le pieux roi de France disait: «N'avons-nous pas épousé les deux +sœurs et nos frères[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou +garçons, qui ont tiré ou qui tireront naissance d'icelles seront comme +frères et sœurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille +affinité ou consanguinité, combien ils se chériraient mutuellement, +combien ils seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur +le sait, de ce que notre affection réciproque ne puisse être +parfaitement d'accord en tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se +soumet pas à ma volonté; car ils disent que les Normands ne sauraient +pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les +violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258].» Mais +laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparant de la +présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une +journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il +avait répandu en dépenses faites à Paris 1,000 livres d'argent, sans +compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor, +non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi +d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni +faiblement augmenté. + + [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles. + + [258] C'est-à-dire la Normandie, confisquée par Philippe-Auguste. + Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation. + +Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France +dit au roi d'Angleterre: «Ami, combien douces tes paroles sont à mes +oreilles; réjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-être ne +jouirons-nous jamais une autre fois à l'avenir d'un entretien mutuel.» +Puis il ajouta: «Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer +quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'âme j'ai éprouvée, +par amour pour le Christ, dans mon pèlerinage; quoique tout ait tourné +contre moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut; car en +revenant à moi-même, et en entrant et rentrant dans mon cœur, je me +réjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donnée par sa faveur +spéciale, que s'il m'eût accordé l'empire du monde entier.» + +Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace d'environ une journée +de marche, ils se séparèrent l'un de l'autre, et, s'étant détournés +quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des +paroles secrètes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant: +«Plût à Dieu que les douze pairs de France et le baronnage +consentissent à mon désir[259]; nous serions certes des amis +indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation à se +déchaîner et un sujet de s'enorgueillir.» S'étant donc baisés et +embrassés réciproquement, ils se quittèrent. + + [259] Qui était de rendre au roi d'Angleterre une partie des + conquêtes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme + injustement faites. + + MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles. + + + + +DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT. + +1256. + + +Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un +homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult +courroucié en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist +signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour +ce que il eust perdurable mémoire de son péchié et que les autres +doubtassent à jurer villainement de leur créateur. Moult de gens +murmurèrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement signé. +Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien +contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: «Sire +Dieu, il te maudiront et tu les béniras.» Si dist une parole qui bien +fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière comme +celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.» +La sepmaine emprès que cil fu signé le roy donna aux povres femmes +lingières qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux +povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs +des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du +peuple[261]. + + [260] Vieilles fripperies. + + [261] De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande + Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pâris._) + + _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publiées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +LA PRAGMATIQUE SANCTION. + +1269. + + +Malgré la bulle d'Alexandre IV qui défendait toute sentence +d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de +l'Angleterre ne rassurait point entièrement Louis IX sur la paix de +l'Église du royaume; car des événements imprévus pouvaient pousser un +autre pontife à changer cette disposition. Le monarque résolut donc de +fixer lui-même par des statuts réguliers les limites de l'autorité +papale quant au temporel, et de proclamer à ce sujet son indépendance +absolue. Sa présence en France et l'attitude de son parlement avaient +suffi jusque alors; mais ce frein échappait avec lui, et il sentit +encore plus la nécessité d'une manifestation énergique, quand Clément +IV, avant sa mort, décida que tous les bénéfices ecclésiastiques +seraient désormais, comme toujours, à la disposition du saint-siége, +qui pourrait les conférer, vacants ou non vacants. + +Ces sortes d'empiétements de juridiction s'étaient successivement +augmentés à chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence +papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus +éclairés, en redoutait surtout l'abus à la veille d'une longue +absence[262]. Aussi, après de mûres réflexions et avoir pris les +conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart +des prélats du royaume faisaient partie, il se décida à promulguer +l'ordonnance appelée Pragmatique sanction. Cette ordonnance a été +considérée depuis comme le premier acte fondateur des libertés de +l'Église gallicane, titre inconnu jusque alors, en les déclarant et +les expliquant. Elle était ainsi conçue: + + [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis. + +«Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à la perpétuelle +mémoire de la chose; + +«Voulant pourvoir à la tranquillité des églises du royaume, à +l'augmentation du culte divin, au salut des âmes, et désirant obtenir +la grâce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel +nous mettons notre royaume, avons par le présent édit perpétuel, +ordonné et ordonnons: + +«Premièrement: que les prélats des églises de notre royaume, patrons +et collateurs ordinaires de bénéfices jouiront pleinement de leurs +droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner +aucune atteinte par ses réserves, par ses grâces expectatives ou par +ses mandats; + +«Secondement: que les églises cathédrales ou abbatiales et autres +pourront faire librement leurs élections, qui sortiront leur plein et +entier effet; + +«Troisièmement: que le crime de simonie, qui infecte l'Église, soit +entièrement banni du royaume, comme une peste préjudiciable à la +religion; + +«Quatrièmement: nous voulons que les promotions, collations, +provisions et dispositions des prélatures, dignités et autres +bénéfices et offices ecclésiastiques de notre royaume se fassent +suivant la disposition du droit commun des sacrés conciles et les +ordonnances des anciens pères de l'Église; + +«Cinquièmement: voulant empêcher les exactions insupportables de la +cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous défendons +de lever les sommes qu'elle a accoutumé d'imposer sur les églises du +royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante, +et de notre exprès commandement et de celui des églises de France; + +«Sixièmement, enfin: approuvons et confirmons par les présentes les +libertés françaises, immunités, prérogatives, droits et priviléges +accordés par les rois de France nos prédécesseurs, ou par nous, aux +églises, monastères, et aux personnes religieuses de notre royaume. + +«En témoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux présentes +lettres. Donné à Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ +1269. + + _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3 + vol. in-8º, 1839.--T. III, p. 361. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABBÉ DE SAINT-DENIS. + +1270. + + +Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à son cher et fidèle +Mathieu, abbé de Saint-Denis, salut et affection. + +Nous vous avons annoncé que nous nous étions embarqué à Aigues-Mortes +le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis à la voile pour +Tunis. Ayant abordé en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous +sommes restés quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari, +attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croisés qui nous +suivaient. Après leur arrivée, nous avons tenu conseil et résolu de +nous diriger vers Tunis. Nous avons en conséquence remis à la voile, +et nous avons abordé au port de Tunis le jeudi d'avant la fête de +sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun +obstacle. Après avoir fait débarquer nos chevaux, nous nous sommes +avancés jusqu'à l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons +dressé notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frère +Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe, +Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres +barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres +princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les +vaisseaux près de nous; nous jouissons tous, grâce à Dieu, d'une santé +parfaite. Nous vous annonçons qu'après avoir pourvu à tout ce qui +était nécessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emporté +d'assaut la ville de Carthage, où plusieurs Sarrasins ont été passés +au fil de l'épée. + +Donné au camp devant cette ville, le jour de la fête de saint Jacques +apôtre, 1270 (25 juillet). + + Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537. + + + + +INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSÉES A SON FILS +PHILIPPE LE HARDI[263]. + +1270. + + +Cher fils, pour ce que je désire de tout mon cœur que tu sois bien +enseigné en toutes choses, j'ai pensé que tu recevrais plusieurs +enseignements de cet écrit, car je t'ai ouï dire aucunes fois que tu +retiendrais plus de moi que de tout autre. + + [263] Ces instructions ont été inscrites dans un registre de la + Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques + expressions ont été rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous + reproduisons ici le texte donné par M. Michaud dans son _Histoire + des Croisades_, t. V, p. 549. + +Cher fils, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton +cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir; +tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui +déplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spécialement tu dois avoir +cette volonté que tu ne fasses péché mortel pour nulle chose qui +puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres être +hachés et ta vie enlevée par le plus cruel martyre plutôt que tu ne +fasses péché mortel avec connaissance. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune persécution ou maladie ou autre +chose, tu la dois souffrir débonnairement, et l'en dois remercier et +savoir bon gré; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu +dois encore penser que tu l'as bien mérité, et plus encore s'il le +veut, pour ce que tu l'as peu aimé et peu servi et pour ce que tu as +fait maintes choses contre sa volonté. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prospérité ou de santé de corps ou +d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre +garde que de ce tu ne te décries, ni par orgueil, ni par autre tort, +car c'est grand péché que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons. + +Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de +sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseigné des choses +que tu dois éviter et des choses que tu dois faire; et aies telle +manière en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment +enseigner et reprendre. + +Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de +sainte Église; et quand tu seras à la chapelle, garde-toi d'oser +parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par +bouche ou de pensée, et spécialement sois plus attentif à l'oraison +quand le corps de Notre-Seigneur sera présent à la messe. + +Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous +ceux que tu penseras qui ont souffrance de cœur ou de corps, et +suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou +d'aumônes; si tu as malaise de cœur, dis-le à ton confesseur ou à +tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder +secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu +puisses dire. + +Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit +de religion, soit du siècle, et esquive la compagnie des mauvais; aie +volontiers bons parlements avec les bons, et écoute volontiers parler +de Notre-Seigneur en sermons; et en privé pourchasse volontiers les +pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que +l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens à péché. +N'écoute pas volontiers médire d'autrui ni nulle parole qui tourne à +mépris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle +parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de +clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire à +celui qui pourrait en faire justice. + +Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par +là il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que +Notre-Seigneur t'a faits, en telle manière que s'il plaisoit à +Notre-Seigneur que tu vinsses à l'honneur de gouverner le royaume, tu +fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France +sont sacrés. + +Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin +d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c'est-à-dire que tu +sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui +puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et +un riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu +saches vérité; et quand tu la connaîtras, fais justice. S'il advient +que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger +devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle, +jusqu'à ce que tu connaisses la vérité; car ceux de ton conseil +pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas +vouloir. + +Cher fils, si tu apprends que tu possèdes quelque chose à tort ou de +ton temps ou de celui de tes ancêtres, aussitôt rends-le, toute grande +que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est +obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vérité, fais telle paix +par conseil de prud'hommes par quoi ton âme et celle de tes ancêtres +soient du tout délivrées; et si jamais tu entends dire que tes +ancêtres aient restitué, mets toujours soin à savoir si rien ne reste +encore à rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitôt pour la +délivrance de ton âme et de celle de tes ancêtres. + +Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manières de +gens, et spécialement les personnes de sainte Église; défends qu'on ne +leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et +je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes +aïeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi était +un jour avec son conseil privé, et disaient ceux de son conseil que +les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'émerveillait comment +il le souffrait. Il répondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort; +mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je +préfère de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle +il arrive esclandre entre moi et sainte Église. Je te remémore ceci +pour que tu ne sois pas léger à croire autrui contre les personnes de +sainte Église. De telle façon les dois honorer et garder qu'ils +puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi +t'enseigné-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les +secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par +lesquels Notre-Seigneur est le plus honoré et servi, ceux-là aime-les +plus que les autres. + +Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mère, et que tu +retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois +enclin à croire ses bons conseils; aime tes frères et veuille toujours +leur bien et avancement, et leur tiens lieu de père pour les enseigner +à tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne +déclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives. + +Cher fils, je t'enseigne que tous les bénéfices de sainte Église que +tu auras à donner, tu les donnes à bonnes personnes par grand conseil +de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes à ceux +qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien. + +Cher fils, je t'enseigne que tu te défendes, autant que cela te sera +possible, d'avoir guerre avec nul chrétien, et si l'on te fait tort, +essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de +recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce +soit pour éviter les péchés qui se font en guerre. Et s'il advient +qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens +qui n'ont fautes ou forfaits soient gardés, que dommage ne leur vienne +ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux +que tu aies à craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses +châteaux par force de siége; et garde que tu sois bien conseillé avant +que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et +que tu aies bien sommé le malfaiteur et autant attendu comme tu le +devras. + +Cher fils, je t'enseigne que les guerres et débats qui seront en ta +terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le +pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plaît beaucoup à +Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donné très-grand +exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui étaient +en l'archevêché, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait +mourir; et il lui sembla que par là il mettait bonne fin à sa vie. + +Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prévôts en ta +terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et +qu'ils ne fassent à autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de même +ceux qui sont en ton hôtel, fais prendre garde qu'ils ne fassent +aucune injustice; car combien que tu dois haïr tout mal fait à autrui, +tu dois plus haïr le mal qui viendrait de ceux qui de toi reçoivent le +pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et défendre +que cela n'advienne. + +Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Église de +Rome et à notre saint père le Pape, et lui portes respect et honneur, +comme tu le dois à ton père spirituel. + +Cher fils, donne volontiers pouvoir à gens de bonne volonté qui en +sachent bien user, et mets grande peine à ce que les péchés soient +ôtés en ta terre, c'est-à-dire le vilain serment[264] en toutes choses +qui se fait ou dit à mépris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, +péchés de corps, jeux de dés, taverniers et autres péchés. Fais +abattre en ta terre, sagement et en bonne manière, les traîtres à ton +pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens, +tant qu'elle en soit bien purgée. Lorsque, par sage conseil de bonnes +gens, tu entendras quelque chose à bien faire, avance-les par tout ton +pouvoir; mets grand soin à ce que tu fasses reconnaître les bontés que +Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier. + + [264] Le blasphème. + +Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les +deniers que tu dépenseras soient en bon usage dépensés, et qu'ils +soient levés justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses +beaucoup, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de +mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien +employés; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens +qui te sont profitables et convenables. + +Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je trépasse +de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons, +et que tu envoies par les congrégations du royaume de France pour leur +faire demander prière pour mon âme, et que tu entendes à tous les +biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part. + +Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit +donner à son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ que par sa +grande miséricorde et par les prières et par les mérites de sa +bienheureuse mère la vierge Marie, et des anges et des archanges, et +de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et défende que tu +ne fasses chose qui soit contre sa volonté, et qu'il te donne grâce de +faire sa volonté, et qu'il soit servi et honoré par toi; et +puisse-t-il accorder à toi et à moi, par sa grande générosité, +qu'après cette mortelle vie nous puissions venir à lui pour la vie +éternelle, là où nous puissions le voir, aimer et louer sans fin. +_Amen._ + +A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Père et +le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._ + + + + +SAINT LOUIS. + +_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._ + + +Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal +de Champagne, fais écrire la vie de notre saint Louis, ce que je vis +et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au +pèlerinage d'outre-mer et depuis que nous revînmes. Et avant que je +vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai +d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses +bons enseignements, pour qu'ils soient placés dans un ordre convenable +et pour édifier ceux qui les entendront. + +Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit en conséquence. Il +y parut bien en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il +avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par +plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il +pouvait bien éviter s'il eût voulu, comme vous l'entendrez ci-après. +L'amour qu'il avait pour son peuple parut à ce qu'il dit à son fils +aîné pendant une grave maladie qu'il eut à Fontainebleau: «Beau fils, +fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; +car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vînt d'Écosse et +gouvernât bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et +au su de tout le monde.» Le saint aima tant la vérité, que même aux +Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il était convenu, ainsi que +vous l'entendrez ci-après. De la bouche il fut si sobre, que nul jour +de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font +maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que +ses cuisiniers servaient devant lui. Il était modéré dans ses paroles; +car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni +jamais nommer le diable, dont le nom est bien répandu dans le royaume, +ce qui, je crois, ne plaît pas à Dieu. Il trempait son vin par +modération, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il +me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin; +et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que +j'avais une grosse tête et un estomac froid et que je ne pouvais pas +m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais +dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les +gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je +n'aurais santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je +m'enivrerais tous les soirs, et que c'était trop laide chose pour un +vaillant homme de s'enivrer. + + [265] Médecins. + +Il me demanda si je voulais être honoré en ce monde et avoir paradis à +la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne +faire ni de dire à votre escient quelque chose que si tout le monde le +savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela. + +Il me dit que je me gardasse de démentir ni de dédire quelqu'un de ce +qu'il dirait devant moi, à moins que je n'eusse péché ou dommage à en +souffrir; parce que des dures paroles naissent les mêlées dont mille +hommes peuvent mourir. + +Il disait que l'on devait vêtir et armer son corps de telle manière +que les prud'hommes de ce siècle ne pussent dire qu'on en fît trop et +les jeunes gens qu'on n'en fît pas assez. Il m'appela une fois, et me +dit: Je n'ose vous parler, à cause de l'esprit subtil que vous avez, +de chose qui touche à Dieu; et pour cela j'ai appelé ces frères qui +sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle. +Sénéchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si +bonne chose que meilleure ne peut être. Vraiment, fit-il, c'est bien +répondu; cette réponse que vous avez faite est écrite dans ce livre +que je tiens en ma main. Or, vous demandé-je, fit-il, lequel vous +aimeriez mieux, ou que vous fussiez lépreux ou que vous eussiez fait +un péché mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui répondis que +j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'être lépreux. Et quand les +frères s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir à +ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que +je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un étourdi +emporté; car il n'y a si vilaine lèpre comme d'être en péché mortel, +parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; par +quoi nulle lèpre aussi laide ne peut être. Et bien est vrai que quand +l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; mais, quand l'homme +qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain +qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonné; c'est +pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lèpre lui dure autant que +Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis, +que vous ayez à cœur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux +que tout malheur arrive au corps, lèpre ou toute autre maladie, que le +péché mortel vienne à votre âme. + +Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand +jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne +laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez +pas avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je +vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que +vous vous accoutumiez à les laver. + + [266] Le jeudi saint. + +Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui +l'aimaient, qu'il donna la connétable de France à monseigneur Gilles +le Brun, qui n'était pas du royaume de France, parce qu'il avait +grande renommée de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment +que tel il était. + +Il faisait manger à sa table maître Robert de Sorbonne pour la grande +renommée qu'il avait d'être prud'homme. Il arriva un jour qu'il +mangeait à côté de moi, et que nous parlions l'un à l'autre. Parlez +haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous médisez d'eux. Si +vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites +haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi était en joie, il me dit: +Sénéchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut +mieux que béguin[268]? Alors commença la discussion de moi et de +maître Robert. Quand nous eûmes longtemps disputé, il rendit sa +sentence, et dit ainsi: Maître Robert, je voudrais avoir le nom de +prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât; car +prud'homme est si grande et si bonne chose, que même au nommer il +emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'était mauvaise chose de +prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que +le nom écorche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les +rentes du diable, qui tire toujours en arrière vers lui ceux qui +veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car +il séduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il +leur fait donner à Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite, +que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prît garde à ce qu'il +faisait et qu'il n'encombrât son âme pour les grandes sommes qu'il +donnait à la maison des frères prêcheurs de Provins. Car les hommes +sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons exécuteurs +de testament, qui d'abord réparent les torts faits par le défunt et +rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des +aumônes. + + [267] Homme sage et instruit. + + [268] Dévôt. + +Le saint roi fut à Corbeil à une Pentecôte, et il y eut bien +quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit après manger au pré qui est +au bas de la chapelle, et parlait à l'entrée de la porte au comte de +Bretagne, le père du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. Là me vint +querir maître Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon +manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent après +nous. Alors je demandai à maître Robert: Maître Robert, que me +voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait +en ce pré, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que +lui, si on devrait vous en bien blâmer? Et je lui dis que oui. Et il +me dit: Alors, vous êtes donc à blâmer quand vous êtes plus noblement +vêtu que le roi, car vous vous vêtez de riches étoffes, ce que le roi +ne fait pas. Et je lui dis: Maître Robert, sauf votre grâce, je ne +suis pas à blâmer si je me vêtis de riches étoffes; car cet habit +m'ont laissé mon père et ma mère; mais vous faites à blâmer vous, car +vous êtes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laissé l'habit de +votre père et de votre mère, et vous êtes vêtu de plus riche camelin +que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui +du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi, +entreprit de défendre maître Robert de paroles, de tout son pouvoir. + +Après ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son +fils[269], le père du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et +s'assit à la porte de son oratoire, et mit la main à terre, et dit: +Asseyez-vous ici bien près de moi, pour que l'on ne nous entende pas. +Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près, de vous, +et il me dit: Sénéchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si près de +lui, que ma robe touchait à la sienne; et il les fit asseoir après +moi, et leur dit: Évidemment vous avez fait grand mal quand vous, qui +êtes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai +commandé; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent +que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait +appelés pour se confesser à moi de ce qu'à tort il avait défendu +Maître Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu'il avait +bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas à ce +que j'ai dit pour défendre maître Robert; car, comme dit le sénéchal, +vous devez vous bien vêtir et proprement, parce que vos femmes vous en +aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage, +on doit se parer en robes et en armes de telle manière que les +prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les +jeunes gens de ce siècle ne disent qu'on en fait peu. + + [269] Philippe III. + + [270] Philippe IV, le Bel. + +Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand +nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant +l'île de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des +quatre maîtres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les +nautoniers furent si désespérés, qu'ils arrachaient leurs robes et +leur barbe. Le roi sortit de son lit tout déchaussé, car c'était la +nuit; sans autre vêtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix +devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que +la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul, +et me dit: Sénéchal, maintenant Dieu nous a montré une partie de son +pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connaît à peine le nom, a +failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens. +Or, saint Anselme dit que «ce sont des menaces de Notre Seigneur, +comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je +l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car +les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton +avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus +pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as +fait cette menace, mais pour le nôtre si nous savons en tirer +avantage.» Nous devons donc, dit le roi, mettre à profit cette menace +que Dieu nous a faite, de telle manière que si nous sentons dans nos +cœurs et dans nos corps quelque chose qui déplaise à Dieu, nous +devons nous hâter de l'ôter, et nous devons nous efforcer de même de +faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons +ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce siècle et en +l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il +fera aussi comme le bon maître doit faire à son mauvais serviteur; +car, après la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender, +le maître le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont +pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272], +car il a échappé à un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui +où nous étions; qu'il s'amende de ses méfaits de telle sorte que Dieu +ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses. + + [271] Les quatre maîtres vents sont ceux du nord, du sud, de + l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest. + + [272] Philippe le Bel. + + [273] A la bataille de Mons en Puelle. + +Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me +faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée, +ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il disait que nous devions croire +si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui +arrivât au corps, nous n'ayons nulle volonté d'aller à l'encontre par +parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que +quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les +faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il +ne peut enlever à l'homme les bonnes œuvres qu'il a faites, et que +s'il meurt dans la vraie foi, c'est une âme perdue pour lui. Et pour +cela on doit se garder et se défendre de ce piége et dire à l'ennemi, +quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au +point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand +tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir +dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec +le bâton et les épées dont l'ennemi le voulait occire. + + [274] Le démon. + +Il disait que foi et croyance étaient choses auxquelles nous devions +être fermement attachés, encore que nous n'en fussions certains que +par ouï-dire. Là-dessus il me demanda comment mon père s'appelait; et +je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le +savais; et je lui répondis que je croyais en être certain et que je le +croyais fermement, parce que ma mère me l'avait témoigné. Donc, +reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi, +desquels nous témoignent les apôtres, ainsi que vous l'entendez +chanter le dimanche au Credo..... + +Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses +heures chantées et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du +jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu. + +Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il +avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec +un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il +entendait complies. + +Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous +abordâmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il +avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes +mécréants[276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les +chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou +ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il, +que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et +prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui +permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On +dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où +Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer +avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée. + + [275] En revenant d'Égypte. + +Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et +loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il +avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le +bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand +nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277] +de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il +revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de +son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait +s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les +lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait: +Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils +disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur +répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra +faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir +comment il les mettrait en voie droite et raisonnable. + + [276] Non chrétiens. + + [277] Débats, procès; plaidoyers. + +Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de +Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait +asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à +lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait +de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui +avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et +on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur +Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et +disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait +quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour +autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été, +pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de +camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de +cendal[281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un +chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait +étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le +peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de +lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit +qu'il faisait au bois de Vincennes. + + [278] Célèbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis + conseiller au parlement. + + [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France à Venise + en 1268. + + [280] Tartan. + + [281] Étoffe de soie. + +Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France +lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais +pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de +monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats +en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et +évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre +vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est? +Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications +aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans +absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous +requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de +commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront +excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de +leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il +l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain +qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de +connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait +pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de +contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur +feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le +comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les +prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous. +Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à +se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se +résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que +demande ait été faite des choses dessus dites. + +La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la +volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que +vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce +qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela +le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait +pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos +femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il +convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la +paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal, +ce qu'il n'était pas auparavant.» + + [282] En 1258, à Abbeville. + + [283] Une partie de l'Aquitaine. + +La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui +remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait +donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte +récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé, +si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du +sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il +nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous +l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il +n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean +Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait +commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le +sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on +clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au +sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la +dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous +rends la comté. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux). + + + + +SAINT LOUIS. + + +De la grant sapience le roy de France. + +Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte +justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy +portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte +vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; +et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En +ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie, +puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit +aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté +contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon +sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit +amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture +dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son +trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié +au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours +amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses +hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy. +Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui +devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées +contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour +la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et +sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui +faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit +à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son +hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce +qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, +meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né +jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment +le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce +fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère +meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura +autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne +povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast +une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus +vraie. + + +Coment le roy servoit les povres. + +Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en +secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus +desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et +leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur +donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au +mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier, +et souvent s'agenouilloit devant eux. + +Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et +s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire +le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi +comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, +dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son +confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la +force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en +tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son +confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous +estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.» + + [284] Besoin, nécessité, affaire. + +Coment le roy faisoit abstinence de son corps. + +Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent +et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en +son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de +Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il +vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent +chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à +note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de +Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il +scéussent lettre pour entendre les escriptures. + +Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit +en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur +monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise +avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et +par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il +faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au +vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont +Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion. + + +Coment le roy se confessoit. + +A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an +dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit +discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de +fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en +une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes +donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle +discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy +donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus +asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline +dessus dicte[285]. + + [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces + pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment + uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il + donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, + qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons + rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist + après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.» + +Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa +par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit +trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la +laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour +aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les +vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et +toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et +aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de +fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il +ne sentoit que pou ou néant de vin. + + [286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_. + + +Coment le roy fist plusieurs religions en France. + +Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des +souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins +povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme +croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et +metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des +festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et +larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres +povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par +viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le +nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il +fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte +qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement +donné aux povres. + + [287] Repus, restaurés. + + [288] Surtout. + +Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot +appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de +religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des +nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et +Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist +parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle +de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda +l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il +mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la +royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur +Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire +la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles +de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service +Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et +donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes +souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en +France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist +mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises +et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre +cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire +pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de +graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui +vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que +il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent +tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en +aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né +jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne +laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour. +Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa +cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses +devanciers. + + [289] L'Hôtel-Dieu. + +Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui +portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du +Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la +place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et +galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à +faire son office. + + [290] Sur la Seine. + + [291] Calices. + +Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les +appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de +Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus +Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y +demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent +abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place +pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière +de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des +Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il +peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy +leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du +Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille +de Lyon, que Grégoire dizième fist. + +Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les +Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le +roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit +appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue +Saincte-Croix. + +En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de +gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et +leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour +luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent +les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre +sainctement. + + +Coment le roy donnoit ses prouvendes[292]. + +Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa +collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de +dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance; +espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa +régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux +qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul +bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et +autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne +voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne +eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le +possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de +Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. +Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust +aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293]. + + [292] Prébendes, bénéfices. + + [293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait + refuser de parler. + + +Coment le roy envoioit ses lettres privéement. + +Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy +estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur +bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy +estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se +merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient +qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de +Rains, là où il fu couronné du royaume de France. + +Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit +avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la +plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses +lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier +ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un +sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la +fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin, +si n'a plus de royauté.» + +Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il +s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur +que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses +dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en +disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne +vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il +appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et +leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée. + + _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU +MOYEN AGE. + + +Littérature. + +Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français +débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop +petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique +française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à +l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des +dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en +Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en +Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans +presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment +alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes +les usages, les arts et la langue de la mère-patrie. + +Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors +l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes +abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où +les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser +le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294], +école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des +milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la +connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de +notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure +commune à tous_. + + [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement + à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis + empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé + à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean. + En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle + de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers + professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours + d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79. + + Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de + Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le + modèle de l'université de Paris. (_Schœll._) + +Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe +et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue +franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient +autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et +leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à +Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du +treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus +commune à toutes gens que les autres. + + [295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un + grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus + délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage + cité, t. III, p. 348). + +Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin +qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à +Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré. +M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et +du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin +a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français. + + [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises + depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol. + in-8º, 1853, p. 25. + +«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a +laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On +ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier +siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de +l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer. +Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété, +sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et +ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées +l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les +versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de +l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France +pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour +des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].» + + [297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des + arts de la France, par J.-V. Leclerc. + +Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième +siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de +l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au +seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses +traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie +faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland +furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée. + +La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées +par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos +modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait +que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage +ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits +courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux +chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs +et adoucir leur rudesse. + + +Architecture. + +En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même +de la France étaient universellement acceptées, l'architecture +française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si +grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de +l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique. +Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en +1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de +Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal, +et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage. + +Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il +est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les +plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement +certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en +France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son +développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays +voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or, +certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la +Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y +remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout +ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à +l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine +française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou +ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord +sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus +incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont +tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits +dans les autres pays de l'Europe. + + [298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait + empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici + cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument + gothique; et quand nous disons que le système général de + l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est + français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un + monument arabe. + + Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de + l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des + flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église + romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé + dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une + excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et + l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de + voûtes, dans la construction desquelles les architectes du + treizième siècle ont montré une habileté et une science + très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des + arcs-boutants. + + [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, + Sénonais. + +Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145; +le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de +Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on +chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est +seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300], +et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux +monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de +Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de +Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le +reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes +anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que +l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement +démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique +que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu +nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont +d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les +nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes +français[301]. + + [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui + correspondent à trois époques: + + Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de + 1140 à 1300; + + Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400; + + Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550. + + Les monuments religieux les plus remarquables de la première + époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, + Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la + Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la + plus belle période de l'art ogival. + + Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain + de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc. + + Ceux de la troisième époque sont: l'église de + Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des + quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la + cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la + nef de la cathédrale de Nantes, etc. + + [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du + treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et + JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE + MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES + LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE + LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale + d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail + méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de + Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la + cathédrale de Beauvais. + +L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis +hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la +cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit +en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au +contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la +Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé +qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à +1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les +deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les +confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne +s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de +Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de +Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la +Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous +les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories +teutoniques de M. S. Boisserée. + + [302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_. + +Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de +l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, +soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en +Champagne) une inscription latine ainsi conçue: + + Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee; + +et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis +Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme +de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M. +Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois +champenois ainsi conçue: + + Guichart Anthoine tos catre nos at fet, + +et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce +maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle. + +L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival, +n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux +premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val, +bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le +doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en +ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en +1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français, +PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la +cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle, +sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date +est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le +même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303]. + + [303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron. + +Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes, +disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la +France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en +Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un +architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE +SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur +de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son +ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305]. + + [304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos + ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de + Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable, + nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait + été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de + Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons + pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains. + Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des + vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils + mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire + des lampes et des vases en verre de toutes natures. + + [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303. + +Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais +_early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un +architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par +les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par +un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois, +incontestablement commencé en 1138. + + [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic + architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211. + +Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux +architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des +édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de +Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun +autre[307]. + + [307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de + l'architecture gothique avec «l'architecture régulière». + + «C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien + décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique + temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié + de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe + église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de + Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et + l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des + princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster, + on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté + du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni + autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot + un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de + dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont + faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement + l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les + grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la + grecque. + + «Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux + manières en opposition, de faire aucune comparaison des beautés + raisonnées de l'architecture régulière avec les licences effrénées + de celle qu'on appelle gothique. Je crois néanmoins m'apercevoir + que ceux qui ont bâti dans ce dernier goût étoient plus versés + dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un génie plus + étendu, plus de discernement et qu'ils sçavoient mieux garder les + convenances que nous ne voulons l'imaginer....»--_Walpole_, + traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impér. Mss. S. F., No + 1846: 3 vol. in-4º. T. I, p. 126. + +Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale +de Burgos, architecture et sculpture, tout est français. + +«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone, +l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de +Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une +ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la +façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture +mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de +l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].» + + [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M. + Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 à 17. + +M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connaître +d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte, +comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et +comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone +se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une +nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas +immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de +Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en +activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres +capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître HENRY DE +NARBONNE. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre +architecte, son compatriote, nommé JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci +s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un +traitement de 250 sous par trimestre.» + + [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de + l'Architecture française. + +La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture +française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le +royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, +mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN, +Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le +plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé +par des Français, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN +CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle, +en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de +faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du +chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un +style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est +Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de +Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310] +appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de +parler[311]. + + [310] Aujourd'hui détruite. + + [311] Ces renseignements nous ont été communiqués par M. Didron. + +La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est +construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le +nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de +l'influence que l'art français exerça alors en Italie. + +L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par +nos armes. + +«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des +Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem, +arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en +fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en +seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a +porté la première civilisation sur tous les rivages de la +Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre +langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent +sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France +cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée; +la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient +la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui +donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre +deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].» + + [312] _Buchon_, Recherches et matériaux pour servir à une + histoire de la domination française aux treizième, quatorzième et + quinzième siècles dans les provinces démembrées de l'empire grec, + 2 vol. grand in-8, 1840. + +La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre +d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût +français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux, +à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume +des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises +gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme +partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat. +Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de +Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques +que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination. + +La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le +maréchal de Raguse[313], avec une émotion profonde dans cette ville, +dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle +à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la +civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en +échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la +chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom +de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne, +et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des +chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les +siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent +quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et +qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après +l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les +souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait +croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des +Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des +écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est +silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se +croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les +nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la +puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux: +quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que +soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France +et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue +des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des +Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres +maisons.» + + [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245. + + L. DUSSIEUX, _Les Artistes français à l'étranger_. (Ouvrage + couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1859). + + + + +GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON. + +1285. + + +Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au +royaume d'Arragon. + +Assez tost après, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq, +Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste à Thoulouse +si grant multitude de gent que c'estoit merveille à veoir; pour ce +qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit été donné à Charles son +fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoignié au royaume +d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour +la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte +de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal +de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult +bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes +autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie, +sa femme, à Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient +avec leur barons; si s'en ala à Narbonne, illec atendi tant que toute +sa gent fust assemblée. Si fu commandé que tous ississent de Narbonne +et alassent tous armés à bannières desploiées tous prests de combatre. +Si entrèrent premièrement en la terre au roy de Maillorgues, le frère +Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit à la partie au roy de France et +saincte églyse. + + [314] Cholet. + +Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus +honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de +Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent +messages en Secile où il estoit, et lui dénoncièrent que le roy de +France venoit en son royaume d'Arragon à si grant gent que nul ne les +povoit nombrer né esmer; si dist à Constance qu'elle gardast bien le +prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume +contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra +en sa terre, et garni les entrées par devers ses adversaires au mieux +qu'il pot. Quant Constance fu demourée, si se mist en moult grant +paine de garder la terre et le pays et de savoir la volenté et le +couvine de ceux de Secile; si s'apparçut bien que ceux de Secile se +réconciliassent volentiers à leur seigneur; lors se pourpensa qu'il +estoient plains de faulseté et qu'il n'estoient point estables; si +fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon où il fu +estroictement gardé une pièce de temps. + + +Coment la cité d'Elne fu destruicte. + +Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla +le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu +conseillé que son ost alast droit à Elne l'orgueilleuse, pour ce que +elle se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre +au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre +est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy de +France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à son +frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne +virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent +aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrèrent +qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il +fist faire commandement que l'en alast à l'assaut; ceux de dedens se +deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle +journée; mais l'endemain par matin les François coururent à l'assaut. +Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandèrent au roy +qu'il leur donnast repis jusques à trois jours, tant qu'il eussent +parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si +livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy leur octroia +volentiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils ne furent +point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent +le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui +n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il les +venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda +tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux +François et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques fais +en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la +crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens, +comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne. + +Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à +cheval, et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant +approchièrent des murs qu'il y furent: si drecièrent les eschieles +contre mont, et hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier +une grant pièce et un grant quartier. Il brisièrent les portes et +abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes +pars, et si commencièrent à crier: _A mort!_ et à occire hommes et +femmes sans espargnier. + +Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à +courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant: +mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si +se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes, +né viel né jeune, que tout ne missent à mort, fors que un tout seul +escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus +le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui +se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda +le roy que il fust espargnié, sé il se vouloit rendre. Tantost il se +rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité +destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux d'Elne +deceus et engignés qui s'estoient apuyés à la art de seu[315] qui +faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon. + + [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour + indiquer la branche d'osier qui sert à lier un fagot. + + [316] Manque. + + +Coment François passèrent les mons de Pirène. + +Sitost comme la cité d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se +mistrent tantost à la voie[317] pour aler vers les mons de +Pirène[318]. Adonc se conseillèrent les barons là où il pourroient +plus légièrement passer les montaignes et à moins de péril: car les +montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au +ciel; né au pas de l'Écluse ne povoient-il riens faire né passer, qui +estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois +avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et +de pierres grosses, si que en nulle manière les gens n'y povoient +passer fors en péril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient +toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont +il povoient appertement veoir l'ost des François: et moult bien +cuidèrent que les François deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui +tant est périlleux. + + [317] En route. + + [318] Les Pyrénées. + +Si comme il estoient en grant pensée qu'il feroient, le devant dit +bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par +où tout l'ost pourroit seurement passer sans nul péril. Le roy le sot: +si fist faire semblant à sa gent qu'il voulsissent passer par le pas, +si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent +véoir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes, +et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au +lieu que le bastart avoit nommé; si n'estoit l'ost que par une mille +loing. + +Le bastart ala devant et le roy après, par une voie si estrange, +plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y +eust alé. Tant alèrent à grant paine et à grans travaux qu'il vindrent +par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans +nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux +d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardèrent par devers les +montaignes, si apperceurent l'ost de France qui jà estoit au dessus, +si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournèrent en +fuie, né n'en porent riens porter, tant se hastèrent. Les François +vindrent à leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvèrent, et puis +tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes; +mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec +trois jours et se reposèrent pour le grant travail qu'il avoient eu. +Si comme il orent passé ce pas et il se furent reposés, le roy +commanda que on alast droit à une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il +approchièrent de la ville; ceux qui bien les virent fermèrent les +portes et firent semblant que il avoient grant volenté de tenir contre +les François. + +Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir. +L'endemain fu accordé qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que +le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent +la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir né +deffendre: si attendirent tant que l'ost des François fu acoisié, si +s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutèrent +le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui +demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les François +n'en peussent avoir prouffit né aucun amendement. + +Les François virent le feu de leur tentes, si s'armèrent dès +maintenant et vindrent courant là où le feu estoit. Si ne trouvèrent +qui de riens leur fust à l'encontre: si prisdrent la ville et la +mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France. +Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier +fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom +Figuières, et la tint si court qu'il vindrent à sa mercy, et il les +envoia à son père le roy de France pour en faire sa volenté. + + +Coment le roy de France assist Gironne. + +Quant Pierre-Late fu prise et Figuières, si fu commandé que on +chevauchast droit à une ville qui estoit nommée Gironne. L'ost +s'arrouta et errèrent tant que il vindrent à un petit fleuve. Si ne +porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des +montaignes. Si s'arrestèrent ilec et demourèrent trois jours. Quant il +fu descreu et apeticié, si approchièrent tant comme il porent de la +cité de Gironne. Quant ceux de la cité virent les François, si +boutèrent le feu ès forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que +la cité fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les +François s'approchièrent de la cité, et tendirent tentes et +paveillons, et avironnèrent la ville de toutes pars. Par maintes fois +assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la +montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort, +et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement +bien. Le chevetaine estoit nommé Raimon de Cerdonne, qui estoit +chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon +Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les François le +tenoient à bon chevalier et à vaillant. + +Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cité à +Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le +prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le +commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy +de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de +riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon +que il peust abatre les murs de la cité. + +Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espièrent tant qu'il fu nuit, +et issirent de la cité et vindrent à l'engin et boutèrent le feu +dedens. Quant l'engin fu embrasé, il jectèrent dedens le maistre qui +l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un +autre tel. Quant le roy oï ce, il en fu si très-couroucié qu'il jura +que jamais ne laisseroit le siége jusques à tant qu'il eust prins la +ville. Si comme il estoit devant la cité, laquelle il cuida affamer, +son ost commença à empirier, et à soustenir labour de chaut et de +pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les +mordoient toutes plainnes de venin: si commencièrent à mourir en l'ost +et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si +corrompu que à paine y demouroit nul homme sain. + +Pierre d'Arragon estoit en aguait repostément coment et en quelle +manière il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en +l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il +les prenoient et les metoient à mort et emportoient le sommage. Le +port de Rose estoit à trois milles de l'ost; là avoit le roy sa navie, +qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre. + + [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte à l'aide des bêtes de + somme. + + +De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame. + +Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle +manière et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit +du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa +gent à pié et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux +mille à pié, et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le +sommage. Et se tint ilec repostément tant que il peust trouver ou +attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire +et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France +qui avoit à nom Raoul d'Eu, et à Jehan de Harecourt, qui estoit +mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu où il estoit en +aguait. + +Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et +bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le roy +d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent bien +que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il +n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que +le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de +combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et +sage, leur dist: «Seigneur, véez-là nos ennemis que nous avons +trouvés, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce +vierge pucelle Marie, qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon +cuer en vous, car il sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de +saincte Églyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver +nos âmes, car cy les poons-nous sauver.» + +Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur +ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et +s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy +sur les Arragonnois; il tournèrent en fuye; mais les François les +tindrent court et les enchacièrent de près: si en navrèrent moult, et +en demoura au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent +navrés en fuiant. Le roy Pierre fu navré à mort et ne pot estre prins +né retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à +la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite. +Les François se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et +gardèrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il +n'en y avoit occis que deux tant seulement. + +De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il +avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en +fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et +de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa +gent; encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre +eust esté navré à mort. + + +Coment Gironne fu rendue. + +Si comme le siége estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à +ceux de la cité. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout +leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus +tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy +plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains, savoir +mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur octroia +par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et entrèrent +ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parlé +ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy +distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves jusques à +tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre +né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy +rendroient volentiers la cité, et se mettroient de tout en son +commandement. Le roy leur donna trièves moult volentiers, et il +envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et +aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus +tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de +quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre +estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent +moult esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et +contèrent à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le +roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte +contre les François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers +qu'il eust jusques à cent. + +Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que +volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle +manière qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les +harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povreté +de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de +Foix et Raimon Rogier. + +Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent +ens et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne +trouvèrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois. +Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et +trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent très faulx et +très mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cité et coment +il leur estoit. + + +Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture. + +Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie +et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de +soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui +guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur +partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des +galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à +celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y +avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si +occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant des +galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier et +vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en armes +qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès autres +chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de +Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce +qu'il le haïoit. + +Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas +ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent, +et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville +de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, +si grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il +soustenir né à pié né à cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il +demourer, tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult +courroucié de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy +estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute +Espaigne, à ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant +peuple mené avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par +aventure, par mauvais conseil ou par fortune. + +Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il ne +pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La fièvre +crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempé et +plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant +alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est +avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène. +Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en +aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se +esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et +les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou +trouver. + +A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec +s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et +enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son +avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il +receut en grant devocion le sacrement de saincte Églyse. Tantost comme +il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu +de nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de +France furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour +en jour courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses +ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot +au cuer, né les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant +dueil et si longuement que à paine pot avoir remède de sa vie. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES +COLONIES CHRÉTIENNES.--FIN DES CROISADES. + + +1291. + + +Le siége d'Acre, dit Aboulmahassen, commença un jeudi au commencement +d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel était +l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait +de beaucoup celui des troupes réglées. Plusieurs machines furent +dressées contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient +été prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes, +qu'elles lançaient des pierres pesant un quintal et même davantage. +Les musulmans firent des brèches en différents endroits. Pendant le +siége, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de +son arrivée, les assiégés allumèrent de grands feux en signe de joie; +mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'état +désespéré des assiégés, il craignit de partager leurs périls, et se +retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientôt les +chrétiens perdirent toute espérance; vers le même temps, ils se +divisèrent, et dès lors se trouvèrent faibles. Pendant ce temps le +siége faisait toujours de nouveaux progrès; enfin, le vendredi 17 de +gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout étant prêt +pour un assaut général, le sultan[321] monta à cheval avec ses +troupes; on entendit le bruit du tambour mêlé à des cris horribles. +L'attaque commença dès avant le lever du soleil; bientôt les chrétiens +prirent la fuite et les musulmans entrèrent l'épée à la main. On était +alors vers la troisième heure du jour. Les chrétiens couraient vers le +port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des +prisonniers; bien peu se sauvèrent. La ville fut livrée au pillage; +tous les habitants furent massacrés ou réduits en servitude. + + [320] Henri II. + + [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'Égypte et de Syrie. + +Au milieu d'Acre s'élevaient quatre tours appartenant aux Templiers, +aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers +chrétiens se disposèrent à s'y défendre. Cependant, le lendemain +samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'étant portés +contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci +offrirent d'eux-mêmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le +sultan leur promit sûreté; un drapeau leur fut donné comme sauvegarde, +et ils l'arborèrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent +ouvertes, les musulmans, s'y jetant en désordre, se disposèrent à +piller la tour et à faire violence aux femmes qui s'y étaient +réfugiées; alors les Templiers refermèrent les portes, et, tombant sur +les musulmans qui étaient dans la tour, les massacrèrent. Le drapeau +du sultan fut abattu, la guerre recommença. La tour fut assiégée en +règle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les +Templiers ayant de nouveau demandé à capituler, le sultan leur promit +la vie et la faculté de se retirer où ils voudraient; ils descendirent +donc, et furent égorgés, au nombre de plus de deux mille; un égal +nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui +étaient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce +qui porta le sultan à ne point exécuter sa parole, c'est que les +Templiers, non contents d'avoir d'abord massacré les musulmans qui +étaient entrés dans la tour, avaient tué un émir chargé d'aller +apaiser le tumulte, et coupé les jarrets à toutes les bêtes de somme +qui étaient dans la tour afin de les mettre hors de service; voilà ce +qui avoit allumé la colère du sultan. Cependant, ceux d'entre les +chrétiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait à leurs +frères, résolurent de mourir les armes à la main et ne voulurent plus +entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq +musulmans étant tombés entre leurs mains, ils les précipitèrent du +haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entièrement minée et +que les chrétiens eurent été admis à se rendre, avec promesse de la +vie, les musulmans s'étant approchés pour en prendre possession, la +tour s'écroula tout à coup, et ils furent tous ensevelis sous ses +ruines. + +Quand le combat eut cessé, le sultan fit mettre à part les hommes qui +avaient échappé au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le +nombre en était fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est +que le Dieu très-haut voulut que la ville fût prise un vendredi, à la +troisième heure, au même instant où les chrétiens y étaient entrés +sous le sultan Saladin. + + ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 570. + + + + +GLOSSAIRE. + + +A. + + ABATÉIS, massacre, tuerie. + + ACHOISON, raison, motif. + + ACOINTES, familiers, qui sont en relation. + + ACOISIÉ, en repos, endormi (_quietus_). + + ADONT, alors. + + AFÉROIENT (de _Aférir_), appartenaient, revenaient. + + AFOLÉ, blessé. + + AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_, + conspirèrent, complotèrent. + + AINÇOIS, AINSOIS, mais, au contraire. + + AINS, avant. + + ALÉGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui. + + ALER, aller, marcher, se soulever. + + AMENDEMENT, réparation, amélioration. + + AMOIT (de _amer_), aimait. + + ANEMI, pour ennemi. + + APETICIER, apetisser, diminuer. + + APPERS, apparents, évidents (_apertus_). + + APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement. + + APPERTEMENT, ouvertement. + + ARCHIÈRE, meurtrière, créneau. + + ARDIRENT (de _ardre_, brûler), brûlèrent (_ardere_). + + ARE, aride. + + AROIENT, auraient. + + ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route. + + ARS (de _ardre_), brûlé. + + ASSEMBLER À QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un. + + ASSÉNER À, confisquer, saisir.--_Asséner à son fié comme à la + seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi). + + ASSEOIR, assiéger. + + ASSIS, ASSISE, assiégé, assiégée. + + ASSIST, assiégea. + + ASSOUAGIER, soulager, guérir, se calmer. + + ATOURNER, préparer, disposer. + + ATOUT, avec. + + AUTELLE, telle, pareille. + + AVIRONNER, entourer, environner. + + +B. + + BABILOINE, Babylone (Le Caire). + + BARAT, trahison. + + BÉGUINES, espèce de religieuses. + + BENEURÉ, heureux. + + BENOIST, saint, béni. + + BOUTER, mettre. + + BREHAIGNE, impuissant pour reproduire. + + BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_. + + +C. + + CELLE, cette. + + CHAIENNE, chaîne. + + CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux. + + CHAR, chair. + + CHARIÈRE, CARRIÈRE, route, chemin où passe un char. + + CHÉY (de _cheoir_), tomba. + + CHEVETAINE, capitaine (même racine que le mot suivant). + + CHIEF, capitale (la tête, le chef, _caput_). + + COLÉE, coup sur le col. + + CONDUIT, escorte, conduite. + + CONROY, ordre, rang. + + CONTENEMENT, conduite. + + CONTENS, contestation, dispute. + + CONTREMONT, en haut, en remontant. + + CONVENANCE, CONVENANT, convention. + + CONVERSER, demeurer, habiter. + + COURTIL, jardin, verger. + + COUSTS, dépenses, frais, dépens (_custus_). + + COUVINE, disposition. + + CUER, cœur. + + CUEURT, court. + + CUEURENT, courent. + + CUIDA (de _cuider_, croire), il crut. + + CUIDIÈRENT, ils crurent. + + CUIDOIENT, ils croyaient. + + +D. + + DAMPNÉS, damnés, rejetés. + + DE, cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne + s'employait pas autrefois: on disait _l'hôtel Dieu_, pour l'hôtel + de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le + service Jésus-Christ_, pour le service de Jésus-Christ;--_le père + saint Loys_, pour le père de saint Louis;--_le palais le roy_, + _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle, + l'armée du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de + Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement + de la reine;--_le frère Pierre_, le frère de Pierre, etc. + + DÉCEU, déçu, trompé, séduit. + + DÉCLINASSENT (NE SE), ne se détournassent de. + + DEFFAUT, faute, défaut, vice, abus. + + DÉFOULER, mépriser, jeter sous les pieds, abattre. + + DEISSENT (de dire), dissent. + + DÉIST (de _dire_), dit. + + DELÈS, à côté de. + + DÉLIT, joie. + + DÉLIVRE (TOUT À), complétement. + + DEMAINE, domaine. + + DÉSATREMPÉ, malsain, désorganisé (_qui non habet temperantiam + suam_). + + DESCEINT, qui a ôté sa ceinture (_decinctus_). + + DESCORD, DESCORT, différend, désaccord, discorde. + + DESPECIER, rompre. + + DESPENS, dépenses. + + DESROY (A) en désordre, en désarroi, avec précipitation. + + DESROMPI, arracha, déchira. + + DESROUTER, quitter la route, être en déroute. + + DESSERTE, récompense, salaire. + + DESSEVRER, séparer. + + DESTOURBER, troubler, déranger, empêcher. + + DESTOURBIER, dérangement, trouble. + + DESTRE, droite (_dextra_). + + DÉTRACTION, médisance, calomnie. + + DÉUST (de devoir), dût. + + DEVANT, avant. + + DEVERS (PAR), du côté de. + + DIENT (de dire), disent. + + DISTRENT (de dire), dirent. + + DONROIT (de donner), donnerait. + + DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute. + + DOUBTER, redouter, craindre. + + DRECIER, dresser. + + DROICTURES, sacrements. + + DUREMENT, beaucoup, extrêmement. + + +E. + + EMMY, EMMI, dedans, parmi. + + EMPIRIER, endommager, nuire. + + EMPRENDRE, entreprendre. + + EMPRIS, entrepris. + + EMPRISRENT, entreprirent. + + EN, on. + + ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre. + + ENCONTRE, vers, à la rencontre. + + ENDEMENTRES, pendant que. + + ENFANTOSMER, ensorceler. + + ENFERME, malade, infirme. + + ENGIN, machine de guerre (_ingenium_). + + ENGIGNÉ, trompé. + + ENGREGER, augmenter. + + ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_). + + ENS, dedans. + + ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le + participe présent est employé pour l'infinitif. + + ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention. + + ENTÉRINER, approuver, mettre à exécution (_atum habere_). + Approuver ces conventions (p. 417). + + ENTOUR, environ. + + ENVIRON, autour. + + ERRER, marcher, s'acheminer. + + ÈS, dans les. + + ESMER, estimer, évaluer (_Existimare_). + + ESPÉCIAULMENT, principalement, spécialement. + + ESPIE, espion. + + ESPOIR, peut-être, vraisemblablement. + + ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_, + qu'une affaire l'empêchât. + + ESTABLE, stable, sur qui on peut compter. + + ESTOUR, combat. + + ESTRANGES, étrangers. + + +F. + + FAILLIR, manquer. + + FAILLOIT, manquait. + + FAIS, faix, poids, force. + + FEISSENT, fissent. + + FÉRI, FÉRY, frappa (de férir, _ferire_). + + FERIST (de _férir_), frappa. + + FERMEMENT, en sécurité (_firmiter_). + + FERMER, affermir, assurer. + + FÉROIT (de _férir_), frappait. + + FICHIER, ficher, planter. + + FIÉ, FIÉS, fief, fiefs. + + FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_). + + FORBOUR, faubourg. + + FORMENT, beaucoup, avec vigueur. + + FORS TANT, excepté, si ce n'est. + + FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent. + + FU, était ou fut. + + FUIE, FUYE, fuite. + + FUST, fût, bois. + + +G. + + GAIGNEURS, laboureurs. + + GALIE, GALÉE, galère. + + GARANT, protection, garantie. + + GARNISONS, provisions. + + GENT, gens, personnes. + + GREIGNEUR, plus grand, plus grande. + + GREVÉE, meurtrie, froissée. + + GREVER, être hostile. + + GRIÈVE, rude, pénible. + + GUERREDON, récompense, salaire. + + GUIMPLE, guimpe. + + +H. + + HAIRE, cilice en crin ou en poil de chèvre. + + HAUBERT, cotte de mailles. + + HAUTEMENT À NOTE, à haute voix et en musique. + + HOMME, vassal, qui a fait hommage. + + HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son hôtel. + + HOSTIEULX, mesures de grains. + + HUE, Hugues. + + HUIS, porte. + + HUTIN, bagarre, tapage. + + HUY (_hodie_), aujourd'hui. + + +I. + + ICEL, ce, cela. + + ILEC, ILLEC, là. + + INDIGNATION, dédain, mépris. + + IRE, colère (_ira_). + + ISNELEMENT, promptement. + + ISSIRENT (de _issir_), sortirent. + + ISSISSENT (de _issir_), sortissent. + + +J. + + JÀ, déjà, jamais. + + JUT, était campé (_jacebat_).--_Jut ès prés_, était campé dans + les prés. + + +L. + + LABOUR, travail, fatigue (_labor_). + + LAIENS, LÉANS, là-dedans;--opposé à _céans_, ici. + + LARGEMENT, volontairement. + + LEGIER (DE), facilement, légèrement. + + LESIGNEN, Lusignan. + + LIE, joyeux. + + LIEMENT, avec plaisir. + + LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parenté. + + LOA (de _loer_), conseilla. + + LOÉ (de _loer_), conseillé. + + LOER, conseiller (_laudare_). + + LOGIÉ, campé, établi, logé. + + +M. + + MAILLORGUES, Mayorque. + + MALADERIE, maladrerie, hôpital pour les lépreux. + + MALE, mauvais, mauvaise. + + MAUTALENT, mauvais vouloir, mécontentement. + + MAUVESTIÉ, malice, méchanceté. + + MEISME, même. + + MEISMEMENT, mèmement, surtout. + + MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria + minor_). + + MENEUR, mineur. + + MERVEILLES, quantité étonnante, merveilleuse. + + MESCHEOIR, arriver malheur. + + MESCHIEF, malheur, mésaventure. + + MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi, + la maison. + + MESPRENDRE, faire tort à quelqu'un, l'offenser. + + MESTIER, besoin. + + MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la + guerre), se mit en campagne. + + MISTRENT, mirent. + + MONTANCE, la valeur. + + MORT, mort, tué. + + MOULT, beaucoup (_multum_). + + MOUTEPLIER, augmenter, multiplier. + + MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST. + + MUT, s'éleva. + + +N. + + NAVIE, flotte. + + NAVRER, blesser. + + NÉ, ni. (_Ne_ est une meilleure leçon que _né_.) + + NÉANT, point. + + NÉIS, même. + + NOIENT, NIENT, rien. + + NOISE, ennui, importunité, gêne. + + +O. + + OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_). + + OCCISTRENT, tuèrent. + + OCTROIER, octroyer, permettre, accorder. + + OÏ (de oïr, ouïr, entendre; _audire_), entendit. + + OÏRENT, entendirent. + + OÏSSENT, entendissent. + + ONCQUES, jamais (_unquam_). + + ORDENER, ordonner, prescrire. + + ORENT, eurent. + + ORES, ORE, à présent, maintenant. + + OST, armée (_hostis_). + + OT, eu.--_ot eu_, eut eu. + + OULTRE, au delà, (p. 408) traverser la mer. + + OUVRÉ, travaillé. + + +P. + + PALETER, escarmoucher. + + PAOUR, peur. + + PARCRÉU, grand, développé. + + PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton + mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La + phrase signifie: Fais-nous grâce de ta colère et de ton mauvais + vouloir. + + PARFONS, profonds. + + PARLEMENT, assemblée, conférence. + + PART, partie, côté (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que + l'on se dirigeât de ce côté.--_Que l'on alast celle part_, que + l'on allât de ce côté. + + PAVILLON, tente. + + PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du + côteau. + + PENER (SE), s'efforcer. + + PERRIÈRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres. + + PERS, les pairs. + + PEUST (de _pouvoir_), pût. + + PHYSICIEN, médecin. + + PIÈCE (LA), le morceau, la pièce (p. 202); toute cette partie, + tout ce morceau du corps tomba. + + PIÈCE (UNE), UNE PIÈCE DE TEMPS, quelque temps, un instant. + + PIÉTAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est + collective et exprime le peu de valeur des choses assemblées et + le mépris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_, + _canaille_. + + PIS, poitrine. + + PITEUX, pieux; plein de pitié, compatissant, miséricordieux; + digne de pitié, pitoyable. + + _Plain_, plaine. + + PLANTÉ, PLENTÉ, abondance, quantité. + + PLAIS, procès, assemblée où l'on juge les procès. + + PLUMÉ, pillé. + + POIGNÉIS, POINGNÉIS, coups, combat, empoigne. + + POONS (de _pouvoir_), pouvons. + + PORENT (de _pouvoir_), purent. + + POT (de _pouvoir_), put (_potuit_). + + POU, peu. + + POURCHACIÉ, machiné, médité, (p. 207). + + POURCHASCIÉ À SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant + qu'il était en son pouvoir. + + POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient. + + POVOIR, pouvoir. + + POVRE, pauvre. + + PRESIST, empêchât. + + PRINS, PRINSE, pris, prise. + + PRIS, réputation. + + PRISDRENT (de _prendre_), prirent. + + PRIVÉEMENT, en particulier, secrètement. + + PROMISTRENT, promirent. + + PROUESCE, valeur, courage, promesse. + + PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_, + meutte). + + PUEUR (de _puer_), puanteur. + + PUIS, depuis. + + +Q. + + QUANQUE, autant que (_quantum_). + + QUANS, combien de (_quantos_). + + QUARREL, trait d'arbalète. + + +R. + + RALER, retourner, s'en aller. + + RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler à la mémoire. + + RAVINE, déluge, grande quantité. + + RELIGIONS, couvents. + + REMÈDE, salut. + + REMEMBRANCE, souvenir. + + REMEMBRANT, se souvenant. + + REMENANT, le restant, le surplus. + + REPAIRIÉ, revenu. + + REPOSTÉMENT, secrètement, en cachette. + + REQUISTRENT (de _requérir_), demandèrent. + + S'EN RETOURNER EN, se retourner contre. + + RETRAIRE, retirer. + + RÉVÉRENCE, respect (_reverentia_). + + RIENS, chose (_res_). + + ROUTES, bandes.--_S'enfouirent à grans routes_; s'enfuirent par + grandes troupes, par grandes bandes. + + +S. + + S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; à + l'époque où furent rédigées les Chroniques de Saint-Denis, l's au + singulier n'est plus conservé que quelquefois et commence à + devenir le signe du pluriel. + + SACS (FRÈRES DES), religieux vêtus d'un habit grossier. + + SAILLIE, attaque. + + SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_). + + SAPIENCE, sagesse. + + SAVOIR MON, c'est-à-dire. + + SCÉUSSENT (de _savoir_), sussent. + + SÉ, si. (_Se_ est une meilleure leçon que _sé_). + + SEMONDRE, assigner, convoquer. + + SEMONS (de _semondre_), assigné, convoqué. + + SENESTRE, gauche. + + S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance. + + SÉOIT, était assis (_sedere_). + + SERS, serfs (_servus_). + + SEUE, sienne (_sua_). + + SIET, est placé, est situé (_sedet_). + + SIGNER, marquer. + + SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt). + + SOLLEMPNIEX, solennels. + + SORENT (de _savoir_), surent. + + SOT (de _savoir_), sut. + + SOUFFRETE, SOUFFRETÉ, SOUFFRAITE, disette; d'où _souffraiteux_, + malheureux. + + SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre à la + solde de quelqu'un. + + SUBGIÉS, sujets. + + SURIE, Syrie. + + +T. + + TALENT, désir, volonté, résolution. + + TENISSENT (de _tenir_), tinssent. + + TERMINE, terme, temps fixé. + + THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_). + + TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. passé), enlevé. + + TOUAILLE, serviette, essuie-mains. + + A TOUJOURS MAIS, à toujours. + + TRAIOIT (de _traire_), tirait. + + TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_). + + TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent. + + TRAIT (de _traire_), lança. + + TRESBUCHIER, TRÉBUCHER, renverser, détruire. + + TRESPASSER, passer, omettre. + + TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque. + + TREU, tribut. + + TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_). + + +V. + + VAGUE, vacant (_vacuus_). + + VASSAL, homme de guerre (_vassus_). + + VÉER, défendre (_vetare_). + + VÉNISSENT (de _venir_), vinssent. + + VENIST (de _venir_), vint. + + VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait. + + VENUE, rencontre. + + VÉOIR, voir. + + VESQUI (de _vivre_), vécut. + + VILLENIE, parole injurieuse. + + VITAILLE, vivres, victuaille. + + VOIR, vrai (de _verus_.) On prononçait _veir_. + + VOLENTÉ, volonté. + + VOULDENT (de _vouloir_), veulent. + + VOULSIST (de _vouloir_), voulût. + + VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent. + + VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_). + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME. + +LE MOYEN AGE. + + + Pages. + + Origines de la langue française (_A. de Chevallet_) 1 + + Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles + le Chauve, 842 19 + + Cantilène en l'honneur de sainte Eulalie 19 + + La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21 + + Chant de mort de Lodbrog, 865 40 + + Le siége de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du poëme + d'Abbon_) 41 + + La féodalité (_Championnière_) 46 + + Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62 + + Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71 + + Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78 + + Élection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84 + + Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88 + + Révolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91 + + Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029 + (_Raoul Glaber_) 94 + + Conquête de l'Angleterre par les Normands, 1066 + (_Robert Wace_), + + _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pâris_, + (_Ordéric Vital_) 98 + + Philippe Ier épouse Bertrade, 1092 (_Ordéric Vital_) 114 + + Pourquoi Pierre l'Ermite prêcha la Croisade, 1095 + (_Albert d'Aix_) 116 + + Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119 + + La Trêve de Dieu, 1096 (_Ordéric Vital_) 121 + + Préparatifs et départ des premiers croisés + (_Guibert de Nogent_) 123 + + Départ des croisés (_Faucher de Chartres_) 126 + + Chant composé à l'occasion de la croisade + (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127 + + Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128 + + Prise de Jérusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131 + + Même sujet (_Albert d'Aix_) 134 + + Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140 + + Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordéric Vital_) 142 + + Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre, + 1127-1128 (_Suger_) 147 + + Suger (_Guillaume_) 151 + + La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154 + + Charte de la commune de Laon, 1128 177 + + Prise d'Édesse par Zengui, 1145 + (_Aboulfarage_) 184 + + Louis VII prend la croix, 1146 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 187 + + Bataille du Méandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189 + + Siége de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199 + + Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182 + (_Rigord_) 209 + + Bataille de Tibériade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213 + + Même sujet (_Reinaud_, d'après les historiens arabes) 216 + + Philippe-Auguste fait paver la cité de Paris, 1186 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 221 + + Saladin prend Jérusalem, 1187 (_Reinaud_, + d'après les historiens arabes) 222 + + Siége et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés, 1191 + (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229 + + La quatrième croisade, 1198-1204 + (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246 + + La prise de Constantinople (_Nicétas_) 296 + + Monuments détruits par les croisés (_Nicétas_) 307 + + La croisade contre les Albigeois, 1208 + (_Chronique provençale_) 314 + + La prise de Béziers, 1209 (_Idem_) 318 + + Le vicomte de Béziers pris par trahison + (_Chronique languedocienne_) 324 + + Simon de Montfort devient comte de Béziers, 1209 + (_Chronique provençale_) 326 + + Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328 + + Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provençale_) 329 + + Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de + Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330 + + Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des + Français, 1217 (_Idem_) 337 + + Siége de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croisés + lèvent le siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344 + + Amaury de Montfort nommé comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351 + + Levée du siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353 + + Mort du comte de Toulouse. Amaury cède ses domaines au roi de + France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355 + + Traité de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de + Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356 + + L'inquisition établie à Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365 + + La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373 + + Même sujet, 1213 (_Matthieu Pâris_) 378 + + Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379 + + Même sujet (_Matthieu Pâris_) 396 + + Révolte des barons contre la reine Blanche, 1226 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 401 + + Comment la sainte couronne d'épines et grande partie de la + sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 405 + + Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et + Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 407 + + Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418 + + Croisade de saint Louis en Égypte, 1248-1250 (_Reinaud_, + d'après les historiens arabes) 420 + + Lettre du comte d'Artois à la reine Blanche, sur la prise + de Damiette, 1249 423 + + Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425 + + Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429 + + Gauthier de Châtillon (_idem_) 431 + + Lettre de saint Louis sur sa captivité et sa délivrance, + 1250 432 + + Douleur de la France en apprenant ces nouvelles + (_Matthieu Pâris_) 443 + + Chant arabe sur la défaite des Français 444 + + La reine à Damiette (_Joinville_) 445 + + La reine Blanche (_Idem_) 446 + + Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448 + + Le roi d'Angleterre à Paris, 1254 (_Matthieu Pâris_) 452 + + De celui qui jura vilain serment, 1256 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 461 + + La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462 + + Lettre de saint Louis à l'abbé de Saint-Denis, + sur la prise de Carthage, 1270 464 + + Instructions de saint Louis à son fils, 1270 466 + + Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements + (_Joinville_) 472 + + Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484 + + Influence de la littérature et des arts de la France en Europe + au moyen âge (_L. Dussieux_) 493 + + Guerre de Philippe III en Aragon, 1285 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 506 + + Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des + croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518 + + Glossaire 521 + + TABLE DES MATIÈRES 529 + + +FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le + Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + +***** This file should be named 44504-0.txt or 44504-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/0/44504/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 2/4) + Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents + originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques + +Author: Louis Dussieux + +Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve +et n'a pas t harmonise. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS. + + EXTRAITS + + DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS + + ORIGINAUX, + + AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES, + + PAR + + L. DUSSIEUX, + + PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR. + + TOME SECOND. + + PARIS, + + FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES, + + IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56. + + 1861. + + Tous droits rservs. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS. + + + + +TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). + + + + LES GRANDS FAITS + DE + L'HISTOIRE DE FRANCE + RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS. + + + +ORIGINES DE LA LANGUE FRANAISE. + + +Le celtique fut la premire langue parle en de de la Loire, dans +cette portion de pays o se forma plus tard la _langue d'oil_, dont +l'un des dialectes, celui de l'le de France, est enfin devenu notre +langue franaise..... Aprs la conqute de la Gaule par Csar,..... +l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna +une administration et une organisation toutes romaines. Ds lors le +latin s'introduisit et se rpandit insensiblement dans les Gaules pour +l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques, +civiles et militaires, la religion, le commerce, la littrature, le +thtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se +servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le +joug de sa domination. Dj, du vivant de Cicron, ainsi qu'il nous +l'apprend lui-mme, la Gaule tait pleine de marchands romains; et il +ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participt. Mais +ce qui dut le plus puissamment contribuer la propagation de la +langue latine, ce fut le besoin o se trouvrent les Gaulois de +recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les +causes se plaidaient en latin, et une loi expresse dfendait au +prteur de promulguer un dcret en aucune autre langue qu'en langue +latine. + +L'empereur Claude, n Lyon, lev dans les Gaules, affectionna +toujours la province o il avait pass son enfance, et c'est lui que +toutes les villes gauloises durent le droit de cit, qui rendait leurs +citoyens aptes tous les emplois et toutes les dignits de +l'empire. Ainsi l'ambition, l'intrt, la ncessit des relations +journalires avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois +se livrer l'tude de la langue latine, surtout avec un protecteur +tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pt tre citoyen romain si +l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec, +magistrat dans sa province, s'tant prsent devant lui et ne pouvant +s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste +des magistrats, mais il lui enleva jusqu' son droit de citoyen. A +partir du rgne de ce prince, la langue latine fit de tels progrs +dans les Gaules que, peu d'annes aprs, Martial se flicitait d'tre +lu Vienne, mme par les enfants. Dj, ds le temps de Strabon, les +Gaulois n'taient plus considrs comme des _Barbares_, attendu que la +plupart d'entre eux avaient adopt la langue et la manire de vivre +des Romains. + +Bientt des coles de grammaire et de rhtorique s'tablirent de +toutes parts. Je dois citer parmi les plus clbres celles de +Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trves et de Reims. Ces coles ne +tardrent pas obtenir une rputation telle que des empereurs mme y +envoyrent tudier leurs enfants. Crispe, fils an de Constantin, +ainsi que Gratien, firent leurs tudes Trves; Dalmace et +Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours +d'loquence Toulouse. De ces acadmies latines sortirent des +crivains remarquables, dont purent se glorifier la fois et la Gaule +qui les avait vus natre, et Rome dont ils enrichirent la littrature. +Tels furent Cornlius Gallus, Trogue Pompe, Ptrone, Lactance, +Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Svre. + +Les lieux o un peuple nombreux se runissait pour assister aux +reprsentations de la scne taient encore autant d'coles o les +Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'oeuvre +de la littrature latine. Partout s'levrent des thtres, des +cirques, des amphithtres, dont quelques-uns, moiti dtruits, font +encore aujourd'hui l'objet de notre admiration. + +Enfin, l'tablissement du christianisme contribua puissamment +rpandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopt comme +tant la langue littraire dominante dans tout l'Occident; elle y +devint l'interprte naturel des nouvelles doctrines et un moyen +efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares +n'arrta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrs +continurent mme aprs la chute de leur empire, et Rome chrtienne +acheva par les prdications de la foi ce que Rome paenne avait +commenc par ses lois, par ses institutions, par la puissante +influence de sa littrature et de sa civilisation. + +Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se rpandit +non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en +Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins, +dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point +quelques troupes romaines qui implantrent le latin dans notre pays, +comme certains auteurs se le sont imagin. Nous devons toutefois +reconnatre que l'incorporation des soldats gaulois dans les lgions +romaines ne dut pas tre, cet effet, une des moins heureuses +combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de +semblables moyens que notre langue franaise se propage chaque jour de +plus en plus dans nos provinces mridionales, dans la Bretagne et dans +l'Alsace. + +Avant la fin du quatrime sicle, le latin tait, surtout dans les +villes, la langue usuelle des hautes classes de la socit, et des +femmes elles-mmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers +entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Svre avec +Claudia, sa soeur, et Bassule, sa belle-mre; c'est galement en latin +que saint Jrme correspondait avec deux dames gauloises, Hdbie et +Algasie. Ce mme saint Jrme nous donne entendre que les Gaulois +surpassaient les Romains eux-mmes dans leur propre langue par la +fcondit et le brillant du style. + +Le peuple, et particulirement celui des campagnes, n'eut pas d'abord +le mme intrt que les classes suprieures rechercher la +connaissance du latin; il lui tait d'ailleurs fort difficile +d'apprendre une langue aussi diffrente de la sienne; pour lui, il n'y +avait ni matres, ni coles de grammaire et de rhtorique. Ce ne fut +que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue +de Rome, qu'il s'avisa d'essayer la bgayer, stimul dans cette +entreprise par ce dsir vaniteux qui pousse toujours les gens des +classes infrieures vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus +d'eux; ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur +intrt, qui enfin se trouvait en jeu, par la ncessit de communiquer +journellement avec les puissants et les riches qui avaient laiss le +celtique dans un ddaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre +langue que celle qui convenait un citoyen romain. + +Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui +pour le franais les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de +nos provinces mridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus, +s'vertuent comprendre et parler notre langue littraire..... +L'histoire vient l'appui des inductions tires de la nature des +circonstances. Dans la seconde moiti du deuxime sicle, saint Irne +est forc d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole +vanglique au peuple de Lyon. Dans le troisime, une druidesse, +voulant adresser l'empereur Alexandre Svre quelques paroles +prophtiques, en est rduite s'exprimer en celtique, au risque de +voir sa prdiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur, +s'il ne se trouve auprs de lui quelque Gaulois pour la lui traduire. +Mais ds la fin du quatrime sicle, l'homme du peuple n'a plus besoin +d'interprte, il parle lui-mme le latin, et ce qu'il en sait lui +suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style +fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul +prcepteur, et chez lui l'attention a continuellement lutter contre +les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Svre, qui crivait +cette poque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez +humble condition, n dans le nord de la Gaule; cet homme, interrog +sur les vertus de saint Martin, hsite parler latin, de crainte que +son langage rustique ne blesse les oreilles dlicates de ses +auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays o la langue latine tait en +usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'tait dans la Celtique et +dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nomm Posthumianus, +impatient des hsitations du personnage, s'crie avec humeur: +Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint +Martin[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui +parle le latin; mais comme, d'aprs son propre aveu, il l'estropie +la faon des gens de la campagne, Posthumianus est port penser +qu'il s'expliquera plus aisment en se servant du celtique, qu'il juge +devoir tre sa langue habituelle. Le mme passage prouve qu'au +quatrime sicle le celtique tait encore en usage dans certaines +contres de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le tmoignage de +Sulpice Svre se trouve confirm par ceux d'Ausone[2], de +Claudien[3], et de saint Jrme[4]; ce dernier assure avoir trouv +chez les Trvires peu prs la mme langue que celle qui tait parle +parmi les Gaulois tablis en Galatie. + + [1] _Sulpice Svre_, dialogue 1er, chap. 26. + + [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p. + 123. + + [3] _Claudien_, pigr. De mulabus Gallicis; d. Panckoucke, t. + II, p. 418. + + [4] _Saint Jrme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem. + +Au cinquime sicle, nous retrouvons encore la vieille langue des +Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, l mme, +elle est abandonne par la haute classe de la socit et rduite +n'tre plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de +conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, vque de Clermont[5]. +Je suis loin de prtendre que le celtique et disparu de toutes les +autres contres de la Gaule, mais je pense qu' cette poque il se +trouvait relgu dans les pays montagneux ou dans ceux qui taient +loigns des principaux centres de population et des grandes voies de +communication des Romains. + + [5] Dans cette lettre Sidoine flicite Ecdicius de ce que, grce + lui, l'aristocratie de l'Auvergne se dbarrasse enfin de la + rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.) + +Tel tait l'tat du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts, +elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les +Wisigoths, l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces +derniers, les seuls dont nous ayons nous occuper, apportrent une +troisime langue dans les provinces situes en de de la Loire. Cette +langue tait le _tudesque_ ou _totisque_, mots drivs de _teut_, +_teod_, dnomination collective par laquelle se dsignaient eux-mmes +tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous +le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette +dsignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux +idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est--dire au _francique_, usit +chez les Franks, et l'_allmanique_, usit chez les Allmans. + +Avant de passer le Rhin, les Franks taient une confdration de +diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin, +le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer cette +poque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confdres; mais +dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'tre fondus dans trois +dialectes principaux, usits parmi les conqurants entre le Rhin et la +Loire. Au nord tait le _ripuaire_, l'ouest le _neustrien_, et +l'est l'_ostrasien_. + +Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la +Germanie, dont ils n'taient spars que par le Rhin, et leur +population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques +qui passaient le fleuve pour venir s'associer leur fortune. Dans +l'un et l'autre pays, le latin disparut entirement comme langue +usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent t extermins en grand +nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils +eussent t refouls par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin +succda le tudesque, qui, diversement modifi, s'est perptu jusqu' +nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les +descendants des Ripuaires et des Ostrasiens. + +Il n'en fut pas de mme dans la Neustrie, ou du moins dans la plus +grande partie, celle qui s'tendait de la Scarpe la Loire, et de la +Meuse l'Ocan. Les Franks Saliens qui s'tablirent dans cette +contre taient les plus loigns du Rhin, et n'avaient que peu de +relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre ct +du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mls aux populations +gallo-romaines, de beaucoup suprieures en nombre aussi bien qu'en +civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi +qu'il pt en coter l'orgueil et l'insouciante rudesse des +vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances +apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptrent galement la +religion et l'administration. Le pote Fortunat, profitant sans doute +du privilge potique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de +ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mmes, et il +s'merveille de l'loquence qu'il lui suppose dans sa langue +maternelle[6]. Le mme pote attribue galement Chilpric une +connaissance toute particulire de la langue latine[7]; mais Grgoire +de Tours se montre moins flatteur son gard. Ce prince avait compos +un ouvrage en prose sur la Trinit et deux livres de posie. L'vque +historien condamne sa thologie comme hrtique et sa posie comme +transgressant toutes les rgles de la versification latine. Ses +vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes +brves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des +brves[8]. Si ce roi frank, malgr ses prtentions d'crivain, ne fut +point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait tre le +gros de la nation. Les Germains avaient conserv dans les Gaules +l'amour de la vie indpendante qu'ils menaient en Germanie; ils se +trouvaient mal l'aise dans l'enceinte des villes, et prfraient le +sjour de la campagne. Ils construisirent la faon germanique, et +principalement sur le bord des forts, des espces de hameau dont les +uns taient nomms _fara_ et les autres taient appels _ham_. Avec de +telles habitations et une pareille manire de vivre, les Franks se +trouvrent ncessairement dans un contact journalier et dans des +relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci +furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares, +bien moins amoureux d'tudes laborieuses et de culture intellectuelle +que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chre et de dbauches de +toute sorte. Ils apprirent de pareils matres un latin ml de +celtique que, de leur ct, ils altrrent encore davantage par +l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des +villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque +puret, ddaignaient ce jargon n dans les campagnes, qu'ils +dsignaient sous le nom de _langue rustique_. + + [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p. + 506. + + [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; mme recueil, p. + 520. + + [8] Grg. de Tours, liv. VI, ch. 46. + +Cependant les Franks de la Neustrie conservrent longtemps entre eux +l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les +armes, dans les assembles o les vainqueurs dcidaient du sort des +vaincus. Aussi cette langue fut-elle parle non-seulement par Clovis +et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs. +Toutefois le tudesque disparut peu peu de la Neustrie par la fusion +des Franks avec les Gallo-Romains. Les tnbres qui couvrent +l'histoire de cette poque ne me permettent gure de prciser le temps +o cette fusion s'est opre; cependant on peut conjecturer avec assez +de vraisemblance qu'elle tait dj fort avance ds les commencements +du septime sicle. Elle se manifeste dans le sicle suivant par +l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers +reprsentaient l'lment germanique, les seconds reprsentaient +l'lment gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans +cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel, +l'emportrent enfin. La Neustrie eut subir une nouvelle invasion +germanique qui eut pour consquence, quelques annes aprs, +l'avnement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens. + +Charlemagne, le hros de la race carolingienne, avait appris plusieurs +langues trangres, et parlait le latin avec facilit, ainsi que le +rapporte son historien ginhard; mais le francique tait sa langue +maternelle. Il eut toujours une prdilection toute particulire pour +le rude mais nergique idiome de ses pres, au point qu'il entreprit +de composer lui-mme une grammaire francique. Il donna des noms +tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillt +soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes +posies qui clbraient les exploits des guerriers germaniques dans +leur langue nationale. Le francique fut galement la langue usuelle de +Louis le Dbonnaire, bien qu'il parlt le latin avec autant de +facilit. Il ordonna de traduire les vangiles en tudesque, et c'est +probablement lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est +parvenue jusqu' nous. + +Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, tait, dans la Neustrie, +l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks; +il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu +peu la langue gnrale de la nation. Son extension se trouva favorise +par l'abandon complet o taient tombes les tudes, et par +l'insouciance des esprits pour les chefs-d'oeuvre dj langue latine. +Le clerg lui-mme contribua puissamment le propager; car beaucoup +d'ecclsiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous +taient obligs de s'en servir pour faire entendre leurs instructions +au peuple. Au commencement du septime sicle nous trouvons le latin +rustique employ composer des chants populaires; il nous est mme +parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui clbrait la victoire +remporte par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin tait si bien +devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche +en bouche, et que les femmes s'en servaient pour excuter des +danses[9]. + + [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS. + Ordinis S. Bened. soeculum II, p. 617. + + De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks, + Qui alla combattre la nation des Saxons, etc. + +La rime remplace la mesure; les solcismes sont nombreux; le latin +est transform: + + De Chlothario est canere, rege Francorum, + Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum.... + + (L. D.) + +Dans l'origine, le latin rustique ne diffrait gure du latin +littraire que par la violation de quelques rgles grammaticales, par +quelques vices de prononciation, par le mlange d'un certain nombre de +mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altrations +plus profondes et plus radicales dcomposrent insensiblement ce latin +populaire, au point qu'au septime sicle il put tre considr comme +un nouvel idiome, entirement distinct de l'ancienne langue latine +laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appele +_romane_, parce qu'elle tait l'idiome propre des vaincus, qui l'on +donnait le nom de Romains par opposition aux conqurants issus de _la +noble race des Franks_. + +La premire mention de la langue romane que l'histoire nous ait +conserve remonte au milieu du septime sicle; elle nous a t +transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui +succda saint loi comme vque de Noyon, honneur qu'il dut +principalement la connaissance toute particulire qu'il avait de la +langue romane et de la langue tudesque. Il tait, en effet, fort +important cette poque qu'un vque st parler l'un et l'autre de +ces idiomes, afin de pouvoir lui-mme instruire, dans leur propre +langue, les populations appartenant aux deux races diffrentes qui +occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard +le troisime concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs +ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce +double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abb de +Corbie, qui vivait vers la fin du huitime sicle. Grard, abb de +Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: S'il +employait la langue vulgaire, c'est--dire la romane, vous eussiez cru +qu'il n'en savait pas d'autre; si c'tait le tudesque, son discours +avait plus d'clat; mais dans aucune langue sa parole n'tait aussi +facile que lorsqu'il s'exprimait en latin. + +Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du +huitime sicle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient +cette poque dans le diocse de Soissons[10]. + + [10] Aprs avoir rcit les litanies, le choeur invoquait la + protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur + Charlemagne; chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans + l'glise, rpondait: TU LO JUVA, _aide-le_. + +Le milieu du sicle suivant nous offre le premier monument important +de cette langue qui soit parvenu jusqu' nous; c'est le serment que +Louis le Germanique fit Charles le Chauve en 842. La langue du +dixime sicle nous est connue par une _cantilne_ en l'honneur de +sainte Eulalie, et celle du onzime, par les lois que Guillaume le +Conqurant donna aux Anglais, aprs avoir soumis leur pays[11]. Ce +n'est qu' partir du douzime sicle que les productions littraires +de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez +considrables. + + [11] Et par la chanson de Roland, de Throulde. (L. D.) + +Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le +Germanique et Charles le Chauve harangurent leur arme, chacun dans +l'idiome particulier usit chez son peuple, Louis en tudesque, et +Charles en langue romane. Voil donc un fils de Louis le Dbonnaire, +c'est--dire un petit-fils de Charlemagne, oblig de parler la langue +des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la +position dans laquelle il se trouvait tait bien diffrente de celle +de son pre et de son aeul. Ces deux princes commandant la +Germanie, la Gaule et l'Italie, rsidaient sur les bords du Rhin, +au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison +devait son lvation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils +habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait ce que le +tudesque ft la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve, +rduit la possession de la Neustrie, se trouva jet au milieu de +populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui +avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter +la langue romane, la seule qui pt le mettre en rapport avec la nation + laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle +tre parle par les rois qui lui succdrent[13]. + + [12] Cette aversion tait telle que la seule diffrence de + langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens + de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple, + petit-fils de Charles le Chauve, s'tant rendu sur les bords du + Rhin pour avoir une confrence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes + gens qui taient la suite des deux princes furent, _selon + l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqus de + s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils + commencrent par s'insulter de la manire la plus violente, et + finirent par fondre les uns sur les autres, l'pe la main, si + bien qu'il y en eut plusieurs de tus. (_Richer_, d. de M. J. + Guadet, t. I, p. 48.) + + [13] La diffrence de langue qui existait entre les Neustriens et + les Ostrasiens tait tellement marque au neuvime sicle (888), + que les premiers taient appels Franks latins, et les seconds + Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor. + de France, t. VIII, p. 231). + +Toutefois le tudesque ne disparut pas compltement de la cour; les +Carolingiens en perpturent, sinon l'usage habituel, du moins +l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout +semblait leur en faire la fois un devoir et une ncessit, les +traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages frquents avec +des princesses de sang germanique, leur rsidence habituelle Laon, +ville situe dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine +infrieure, et enfin la participation active et continuelle que les +princes germaniques prirent sous cette dynastie tous les troubles, + tous les dmls, toutes les guerres, tous les traits qui +eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement +des affaires publiques attachaient-ils une grande importance la +connaissance du tudesque. Mais, ds le milieu du neuvime sicle, les +personnes qui possdaient pleinement l'usage de cet idiome taient +devenues si rares dans le royaume, que Loup, abb de Ferrire, l'un +des principaux ministres de Charles le Chauve, fut oblig d'envoyer en +Allemagne des jeunes gens de son monastre, auxquels il jugeait +propos de faire apprendre la langue qui tait la plus ncessaire aux +relations politiques[15]. + + [14] Les rois carolingiens taient trangers la France, et + parlaient une langue trangre; on comprend trs-bien ce que nous + dit Richer, qu'on les chassa comme trangers, en 987, quand on + donna la couronne un roi national, franais, Hugues Capet. (L. + D.) + + [15] _Loup de Ferrire_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom + Bouquet, VII, 488. + +On ne sera donc pas tonn de voir que, dans le sicle suivant, Louis +d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au +synode d'Engelheim, o ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient +runis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes +qui s'taient leves entre Artalde, archevque de Reims, et Hugues, +son comptiteur; comme cette lettre tait crite en langue latine, on +fut oblig de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance +aux deux princes. + +Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome +des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cess +d'exister sous les rois de la troisime race, et Hugues Capet, le +premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, tait tout aussi +compltement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'tait de celui +d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que +lui-mme l'idiome de la Germanie. Aussi, partir de cette poque, les +princes d'Allemagne qui dsiraient entretenir des relations avec la +cour de France furent obligs d'avoir recours des ambassadeurs qui +connussent la langue romane[16]. + + [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D. + Bouquet, X, 286. + +Le roman dut principalement sa formation aux altrations successives +que le peuple fit subir la langue latine[17]. Ces altrations, +partout les mmes quant aux procds gnraux, durent nanmoins, ds +l'origine, diffrer par certaines nuances, selon le pays o se forma +le nouvel idiome. Dans la suite, ces diffrences, accrues et +multiplies par le temps, en vinrent se dessiner plus nettement, et + se circonscrire avec plus de prcision, la faveur du +fractionnement que le systme fodal fit prouver tout le territoire +du royaume. + + [17] Le franais est donc n du latin dfigur d'abord par les + idiomes celtiques et plus tard pntr d'lments germaniques. + (L. D.) + +Si dans le douzime, le treizime et le quatorzime sicle on et +voulu tenir compte de toutes les varits que prsentait la _langue +d'oil_[18], selon les divers pays o elle tait en usage, on et pu +diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de +bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte +que des caractres gnraux les plus marqus, on arrivait +reconnatre autant de dialectes diffrents que l'on comptait de +provinces en de de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces +devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le +pays qui en dpendait, et les habitants de la mme province se +piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on +parlait la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte, +chaque idiome provincial tendait une certaine uniformit, et la +_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de +l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la +Franche-Comt, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orlanais, de la +Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie +et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci +tait spcialement dsign sous le nom de _franais_, par opposition +au picard, au normand, au bourguignon, etc. + + [18] L'idiome roman du nord de la France reut le nom de _langue + d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On + pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont t ainsi + appeles de la manire d'noncer l'affirmation. En effet, on se + servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le + midi. + +Par l'avnement de la maison des ducs de France la couronne des +Carolingiens, le _dialecte franais_ partagea la fortune de cette +maison, et prit de jour en jour une supriorit marque sur les autres +dialectes, comme la nouvelle royaut ne tarda pas tablir sa +suprmatie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France +tait devenue, pour les seigneurs du Nord, le modle et l'cole de la +galanterie, de la courtoisie et des belles manires; la langue parle +dans la maison royale tait l'expression naturelle de ces dbuts de la +civilisation et de la politesse. Aussi, ds le douzime sicle, il +n'tait plus permis un seigneur normand, picard ou bourguignon, de +se prsenter la cour de France sans qu'il st s'exprimer en +_franais_, non plus qu' un trouvre, dsireux de quelque clbrit, +de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette +poque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, +l'aide des circonstances qui ne cessrent de lui tre favorables et +des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unit +franaise. Au treizime sicle, ce fut par l'extension du domaine de +la couronne; au quatorzime, par l'accroissement de l'autorit des +Captiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de +Paris et de la grande chancellerie; au quinzime, par l'tablissement +d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par +plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accorde +l'imprimerie naissante; au seizime sicle enfin, par des ordonnances +formelles prescrivant l'usage exclusif du _franais_ dans tous les +actes publics ou privs, de quelque nature qu'ils pussent tre[20]. + + [19] Romans ne histoire ne plat + Aux Franoys, se ilz ne l'ont fait. + + (_Aymon de Varennes_, trouvre du XIIe sicle.) + + [20] Franois Ier prescrivit l'usage exclusif du franais dans + les actes publics et les actes privs, par trois ordonnances + successives. + +Ds lors le franais acquit une telle importance et obtint une telle +prminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci, +rduits l'tat de patois[21] ddaigns, furent relgus dans les +campagnes, o ils s'teignent de nos jours dans les derniers rangs de +la population, semblables de faibles rejetons touffs par les +vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du +mme tronc. + + [21] Langages de pays, _lingu patrienses_. (L. D.) + + A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue franaise_, + t. 1, prolgomnes. + + Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son + excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8, a eu deux ditions; + la premire lui a valu, en 1850, un prix l'Institut; et la + seconde en a obtenu un autre en 1858. + + + + +SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22]. + + +Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist +di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo +cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om +per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab +Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre +Karle in damno sit. + + Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du + peuple chrtien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera + savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frre Charles, et en + aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver + son frre, pourvu qu'il en fasse de mme pour moi; et de Lothaire + je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volont, soit au + prjudice de ce mien frre Charles. + + [22] Ce serment fut prononc quand Charles le Chauve et Louis le + Germanique s'allirent contre Lothaire, en 842. + + +SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE. + +Si Lodhwigs sagrament qu son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois, +ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra +Lodhuwig nun li vi er. + + Si Louis conserve le serment qu'il jure son frre Charles, et + si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne + puis l'en dtourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en + dtourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai. + + + + +CANTILNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23]. + + + Buona pulcella fut Eulalia, + Bel avret corps, bellezour anima. + Voldrent la veintre li Deo inimi, + Voldrent la faire diavle servir. + Elle n'out eskoltet les mals conseillers, + Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel, + Ne por or, ned argent, ne paramenz, + Por manatce regiel ne preiemen; + Ne ule cose non la pouret oncque pleier. + La polle sempre non amast lo Deo menestier; + E por o fut presente de Maximiien, + Chi rex eret a cels dis sovre pagiens. + El li enortet dont lei nonque chielt, + Qued elle fuiet lo nom christien. + Ell' ent adunet lo suon element, + Melz sostendreiet les empedementz, + Qu'elle perdesse sa virginitet. + Por o s' furet morte a grand honestet. + Enz en l'fou la getterent com arde tost. + Elle colpes non avret, por o no s' coist. + A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens; + Ad une spede li roveret tolir lo chief. + La domnizelle celle kose non contredist; + Volt lo seule lazsier si ruovet Krist. + In figure de colomb volat a ciel. + Tuit oram que por nos degnet preier + Qued avuisset de nos Christus mercit + Post la mort, et a lui nos laist venir, + Par souue clementia. + + +_Traduction littrale._ + + Eulalie[24] fut une bonne jeune fille, + Beau corps avait, plus belle me. + Veulent la vaincre les ennemis de Dieu, + Veulent la faire servir le diable. + Elle n'et cout les mauvais conseillers (_qui lui disaient_) + Qu'elle renit Dieu qui demeure l-haut au ciel, + Ni pour or, ni argent, ni parures, + Par menaces royales, ni prires; + Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer. + Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu; + Et pour cela fut prsente Maximien, + Qui tait roi, ces jours, sur les paens. + Il l'exhorte ce dont elle ne se soucie jamais, + Qu'elle fuie le nom chrtien. + Avant qu'elle abandonne le sien lment (_principe_), + Mieux soutiendrait les tortures, + Qu'elle perdit sa virginit. + Pour cela elle est morte grand honneur. + Dedans le feu la jetrent, afin qu'elle brlt vite. + Elle n'avait pas de pchs, pour cela elle ne cuit (_brla_) pas. + A cela ne se voulut fier le roi paen; + Avec une pe il ordonna de lui enlever la tte. + La demoiselle cette chose ne contredit; + Veut le sicle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne. + En forme de colombe vole au ciel. + Tous nous prions que pour nous elle daigne prier + Qu'ait merci (_piti_) de nous le Christ + Aprs la mort, et lui nous laisse venir + Par sa clmence. + + [23] C'est la plus ancienne pice de vers en langue d'oil que + l'on connaisse. Elle est du dixime sicle. + + [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrise + Barcelone au troisime sicle, par les ordres du gouverneur + Dacien. + + + + +LA RELIGION D'ODIN + +(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_). + + +La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science +moderne sur les antiquits religieuses des peuples septentrionaux, et +sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour +cette importante vrit, sur la trace de laquelle on s'tait trouv +amen depuis longtemps. Dsormais il n'y a plus cet gard aucun +doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des +mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette +mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altre par +l'effet d'une longue indpendance, par les variations du gnie +instinctif des peuples, par les changements de rsidence, par les +vnements particuliers de l'histoire, est profondment empreinte +d'une originalit toute septentrionale et vritablement autochthone. +Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun +systme suivi, et que l'on est oblig, pour la comprendre, d'en +recomposer la mtaphysique d'aprs des rcits et des chants, dans +lesquels cette mtaphysique est presque compltement efface par +l'exubrance du symbole potique, et qui ne sont eux-mmes que des +fragments. Ces monuments nous reprsentent peut-tre fidlement les +croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du +vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il +faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pntrer jusqu' la pense +initiative des instituteurs de la religion. + +L'Edda de Snorron[25], rsum authentique de traditions dont nous ne +possdons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide +principal dans l'expos que nous allons entreprendre. L'auteur suppose +que Gylf, roi des anciens Goths, frapp de ce que l'on raconte de la +grandeur des Ases, se rend, sous un nom suppos, Asgard, pour en +juger par lui-mme; l, dans un palais magique, au milieu d'une cour +nombreuse, il aperoit, assis sur des trnes, trois princes, nomms, +le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'gal +du Sublime; le dernier Thridie, le Troisime: il les interroge. + + [25] On distingue les Eddas en: Edda potique et Edda prosaque + ou de Snorron. L'Edda potique est un recueil d'anciens chants + scandinaves, rassembls la fin du onzime sicle, en Islande, + par Soemund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de + pomes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus + importants.--L'Edda de Snorron a t compose en Islande, au + commencement du treizime sicle; c'est un trait de mythologie + et de science potique divis en trois parties: les lgendes + (commentaire trs prcieux des anciens mythes scandinaves); le + vocabulaire potique; les rgles de la prosodie scandinave. + +Gangler commena ainsi son discours: Quel est le plus ancien et le +premier des Dieux? Har rpond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans +l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Pre universel), +Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Ocan), +Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); +Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui +qui cause l'incendie), Oske (le Matre des morts), Falker +(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? +Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har rpond: Il vit toujours; +il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes. +Jafnhar ajoute: Il a cr le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a +fait plus; il a fait les hommes et leur a donn une me qui doit +vivre, et qui ne s'anantira pas, mme quand le corps se sera dissous: +tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nomm l'Ancien; mais +les mauvais iront vers Hla, et de l dans le Niflheim. + +Ce passage est extrmement important par l'ide claire et leve qu'il +nous donne en un instant du principe suprme de la religion +Scandinave. Voil bien le pre et le destructeur, celui qui cre et +celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux, +l'ternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle +Tacite: Regnator omnium Deus, ctera subjecta atque parentia. Comme +dans la mythologie orientale, il parat au commencement, puis il +s'efface, laissant agir ce qui procde de lui, et ne reparat plus +qu' l'heure de la consommation du monde. + +Il est assez difficile de dcider avec certitude si ce dieu suprme +tire absolument l'univers du nant, car aucun des chants qui nous sont +rests ne s'explique sur ce point d'une manire prcise. La premire +chose qui se dcouvre dans l'histoire de la cration, selon les +Scandinaves, est un immense abme, peut-tre co-ternel Dieu, dans +lequel les principes contraires sont disposs chacun dans une rgion +distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes +passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les +autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la +chaleur, la lumire, sont au Sud. La premire de ces deux rgions est +nomme le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer, +l'autre le paradis. A la frontire de ces deux rgions, et par la +combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait +sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figure dans le +langage potique par un gant nomm Ymer. De cette masse, par des +causes qu'il serait peut-tre tmraire de prtendre analyser sous le +voile pais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de +bons et de mauvais gnies, auxquels le Crateur suprme semble +abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de +l'univers. C'est ces dieux secondaires, que remonte directement la +cration de Aske et de Emla, principe sacr du genre humain, et ce +sont eux qui composent, pour ainsi dire, eux seuls toute la +religion. Chacun peut aisment reconnatre les intimes rapports de +cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus +particulirement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin +d'insister ici l-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet +spcial en essayant de donner par quelques citations une ide plus +tendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le +dbut de l'une des odes antiques les plus prcieuses que le Nord nous +ait conserves: elle est connue dans la tradition sous le nom de +Volu-Spa ou chant de la prophtesse, et parat compose d'une suite +de lambeaux emprunts des pomes cosmogoniques encore plus anciens; +ce qui explique son obscurit. + +Que toutes les divines cratures, grandes et petites, fassent +silence! Vous voulez que je rcite les loges antiques du fils de +Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur. +Je me souviens des gants ns au matin, chez lesquels je me suis +instruite autrefois. On tait au matin des sicles lorsque Ymer parut: +il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafrachissants; la terre ne +se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur. +Un abme immense tait dans l'espace, et la verdure n'existait point. +Avant que les fils de Bore qui btirent Midgard eussent lev les +tables, le soleil clairait du ct du midi les pierres du palais. Le +soleil ignorait o tait sa demeure; les toiles ignoraient o elles +devaient tablir leur sige; la lune ignorait le lieu de sa force: +Mais alors les dieux prirent place au suprme tribunal et +considrrent ces choses. Ils donnrent des noms la nuit et la +lune dcroissante; ils en donnrent au matin, au midi, et au soir, +afin que l'on comptt la suite des annes.--Enfin, les Ases puissants +et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et l +ils trouvrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privs +de toute force, n'ayant pas d'me, n'ayant pas de raison: ils +n'avaient ni sang, ni parole, ni beaut. Odin leur donna l'me, Honer +la raison, Lodur le sang et la beaut. + +Voil avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui +porte le cachet de la posie sacerdotale, le rcit de l'enfantement du +monde. Les mots, dans ces vers mystrieux, ne sont pour ainsi dire que +les clairs par lesquels les ides ensevelies dans la nuageuse +profondeur trahissent leur prsence. Les fables recueillies par +Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement +plus explicites, et nous permettront de pntrer plus avant dans le +dtail de ces mythes. Gangler demande o habitait le gant Ymer, et +quelle tait sa nourriture; Har lui rpond: Aprs que le souffle qui +venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut form +des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre +fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer. +La vache se nourrissait son tour en lchant les pierres couvertes de +sel et de gele. Le premier jour qu'elle lcha ces pierres, il en +sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tte; le troisime, un +homme entier, qui tait dou de beaut, de force et de puissance. On +le nomma Bure; c'est le pre de Bore qui pousa Byzla, fille du gant +Baldorn. De ce mariage sont ns trois fils, Odin, Vili et V. Et c'est +notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frres le ciel et la terre, +que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de +tous les dieux. Gangler demande si les deux races vivaient entre +elles avec amiti. Har rpond: Bien au contraire; les fils de Bore +turent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les +gants y furent noys l'exception d'un seul nomm Bergelmer, qui se +sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conserve la race +des puissances de la Gele. Gangler demande: Que firent alors les +fils de Bore que vous nommez les dieux? Har rpond: Ce n'est pas une +petite chose dire. Ils tranrent le corps de Ymer au milieu de +l'abme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formes de +son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant +fait le ciel de son crne, ils le posrent sur la terre. Aprs cela +ils allrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placrent +dans l'abme, afin qu'ils clairassent la terre. De l les jours +furent distingus et les annes comptes. Gangler s'crie: Voil +certainement de grandes oeuvres et une vaste entreprise! Har +continue, et dit: La terre est ronde, et autour d'elle est place la +profonde mer. Les rivages ont t donns aux gants, et sont leur +demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace galement +loign de tous cts de la mer, les Dieux ont bti un rempart contre +les gants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nomm cette enceinte, +Midgard. Mais, dit Gangler, d'o viennent les hommes qui habitent +prsent le monde? Har rpond: Les fils de Bore, se promenant un jour +sur le rivage, trouvrent deux morceaux de bois flottant. Ils les +prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna +l'me et la vie; le second, la raison; le troisime, l'oue, la vue, +la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la +femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, qui une +demeure a t donne prs de Midgard. Les fils de Bore btirent +ensuite dans le milieu la ville d'Asgard o demeurent les dieux et +leurs familles. C'est l qu'est situ le palais d'Odin, nomm la +terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trne sublime, il +dcouvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout +ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage +est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appel le +pre universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle +Asa-Thor, son premier n. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est +pourquoi il triomphe de tout ce qui vit. + +Il me semble que l'on ne peut gure douter qu'Ymer ne reprsente dans +cette fable les forces dsordonnes du chaos, _rudis indigestaque +moles_. La vache produite par le souffle de l'ternel Midi est le +principe de la fcondit qui, tout en nourrissant le chaos, fait +natre le principe crateur dsign sous le nom de Bore. De l'union de +ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblme de la matire, +sort enfin la trinit scandinave, Odin, Vili et V. Et remarquons ici +comme un point de la plus haute importance le trait dcisif, confirm +par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinit, +l'endroit de la cration du genre humain: c'est la premire personne +ou Odin qui confre l'me, la seconde qui confre la raison, la +troisime qui confre la forme et l'existence du corps. A cette +trinit appartient le gouvernement immdiat du ciel et de la terre. +Prs de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la +mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des +gants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel +Odin et ses frres demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du +monde. Les gants sont repousss aux confins de la terre habitable; un +rempart est lev contre leurs efforts destructeurs; le genre humain +prend naissance. + +On ne s'attend point que nous entrions ici dans le dtail de la +gnalogie et des attributs de toutes les divinits du ciel +scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinits +principales. + +Ce sont des personnifications analogues celles que l'on rencontre +dans toutes les mythologies. Thor, le premier n d'Odin, est le dieu +de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bont et de la +misricorde; Brage prside l'loquence; Tyr la prudence militaire; +Hoder la richesse; Niord, de la race des gants, mais lev ds son +enfance chez Odin, est le matre de la mer; de lui sont ns Frey, le +dieu de la pluie, et Freya, desse de l'amour, bien diffrente de +Frigga, pouse d'Odin et desse de la terre, la _herta_ germanique. +Les autres desses sont Saga, l'histoire; Eyra, la mdecine; Gfyone, +la chastet; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi, +spcialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin, +nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les +combats pour choisir les hros et les amener sa table: ce sont elles +qui prsident aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais gnies, +nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du +Nord et le pre des principes qui doivent finir par triompher du +monde: Hla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard, +qui enserre le monde, et qui est peut-tre la corruption. Loki, dit +l'Edda, est appel le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude, +l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du gant Farbante et +de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit mchant, +lger, infidle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et +de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et +plusieurs autres fils. Il a eu de la gante Angerbode trois autres +enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de +Midgard; le troisime la Mort.--La lutte continuelle des dieux et de +Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur +lequel l'inpuisable imagination des Skaldes s'est le plus exerce. De +toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui +nous reprsente Balder, le dieu de la charit et de la misricorde, +tu par mgarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle +Hothur. Loki, malgr ses subterfuges finit par tre vaincu et +enchan dans une caverne d'o il ne sortira qu'au dernier jour. Au +surplus toutes ces fables, except peut-tre cette dernire, sont +videmment postrieures l'poque primitive de la thologie, et le +caprice des potes y a eu bien plus de part que la mtaphysique. + +Enfin le dernier jour arrive. L'quilibre qui subsistait dans la +cration entre les principes contraires est rompu. Le dieu suprieur +lui-mme, comme dans la thologie orientale, rentre en scne pour +prter main-forte la destruction. Les principes secondaires sont +tus les uns par les autres. Tout s'anantit, mais bientt aussi tout +renat sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sclorum nascitur +ordo._ D'effroyables dsordres qui se manifestent sur la terre o +l'harmonie des socits et celle de la nature commencent se +troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et aprs +la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la +cration se dissipent dans les flammes envoyes du midi par Surtur (le +Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une ide plus prcise de +cette grande et sublime prophtie, nous citerons en les traduisant +littralement, d'aprs le latin de Rsnius, les propres paroles de la +Volu-Spa: + +Au del de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperois le +crpuscule des Dieux. + +Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes sont rompues; +Frco se prcipite. Les frres combattent et se tuent les uns les +autres; on crache sur la parent. Il fait dur dans le monde: grands +adultres: ge de dcadence: ge d'pe: les boucliers se brisent: ge +de tempte, ge de frocit. Jusqu' ce que le monde soit dtruit, +aucun homme n'pargnera un autre homme. + +Les fils de Mimir (les flots de l'Ocan) jouent entre eux. Les +rameaux s'enflamment. Heimdall sonne grand bruit dans sa trompe. +Odin consulte la tte de Mimir. L'arbre antique rsonne. Les gants +sont dlivrs. Le frne d'Igdrasil (le symbole du monde) frmit +d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes +sont rompues; Frco se prcipite. + +Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le +monde des gants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les +nains gmissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir) +vient du Midi avec son glaive; l'pe est blouissante comme le +soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont pouvants; les hommes +foulent le chemin de Hla (de la mort); le ciel se fend. + +Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose +Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils +d'Odin, prt combattre l'animal funbre, de sa main tendue le +frappe au coeur de son pe, vengeant ainsi la mort de son pre. Il +s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le +serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonn par le +funeste serpent. + +Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes +toiles se dtachent du ciel; le feu se rpand sur l'antique difice; +la flamme dvorante s'lve jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre +de Gnip; les chanes seront rompues; Frco se prcipitera. + +Mais la consommation suprme peine termine, une nouvelle cration +recommence: les diverses puissances qui avaient prsid la cration +antrieure, tout en se rsorbant dans la puissance ternelle, ont +laiss aprs elles des germes qui reprennent vie leur place. +coutons encore la Vola. + +Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entirement +couverte de verdure. Elle voit les cascades se prcipiter, et +au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les +montagnes. Les Ases se runissent dans les plaines d'Ida, et +conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes +d'Odin. + +On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs +produisent d'eux-mmes les fruits. L'adversit disparat. Balder +revient. Balder et Hotker s'tablissent en paix dans le palais d'Odin. +Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or, +plus brillant que le soleil, s'lve sur le Giml: les bons y font +leur demeure et y jouissent pendant les sicles du bien +suprme............. Pour prendre ide en un instant de la morale +particulire un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce +peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les +Scandinaves d'aprs cette maxime, il n'est pas difficile de +reconnatre que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel +de la vertu: La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite, +est le seul bien de l'homme: Dieu se range du ct du plus fort. Le +palais d'Odin s'ouvrait tous les guerriers morts avec courage sur le +champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes desses +de la mle, et enlevs sur des chevaux rapides, ces glorieux +trpasss venaient aussitt s'installer parmi les immortels du +Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient peine au +mouvement continuel des hros, se pressant pour entrer ou pour sortir, +aux abords de cette ruche cleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une +seule crainte pour l'homme intrpide: la crainte de ne pas mourir sur +le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille tait la +plus prcieuse rcompense qu'un noble coeur pt attendre. Loin +d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons +dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manire se +peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons +combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec nergie: + +Allons, dit la Walkyrie au hros, poussons nos chevaux au travers de +ces mondes tapisss de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons +annoncer Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le +roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dgouttant +de sang. A la vue d'Odin, il s'crie: Ah! que ce dieu me parat svre +et terrible!--Le dieu Brage rpond: Venez, vous qui ftes l'effroi des +plus illustres, venez vous runir vos huit frres: les hros qui +habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de +bire dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux +s'crie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier +conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de +quitter sa lance un instant! + +Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour +avoir le droit de redresser ainsi la tte en entrant dans l'empire +funbre, de s'y trouver convoqu par le fer sanglant des batailles. On +conoit aisment tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer +d'intrpidit et d'indomptable valeur. La mort confre par la main +d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un +sacrement suprme: elle tait leurs yeux comme un autre baptme de +sang, mais ayant seul qualit pour ravir les mes dans les flicits +du Valhalla, et quiconque tait sorti pacifiquement de la vie, quelque +clat que cette vie en son temps et jet dans la guerre, les portes +du cleste palais demeuraient inexorablement fermes par la loi du +destin. D'autres mondes, les mondes mlancoliques de Hla, s'ouvraient +pour ces infortunes victimes de la mort. La croyance cet gard +tait si formelle, qu'au dire des potes, c'tait dans un de ces +mondes que le dieu Balder lui-mme, aprs sa mort, avait t contraint +de descendre. Quant aux lches, l'affreux sjour du Nifflheim tait +pour eux. Frapps d'infamie pendant leur vie, souvent mme, comme le +rapporte Tacite au sujet des Germains, touffs dans la boue par leurs +frres d'armes, ils allaient, leur dernire heure venue, expier leur +crime dans un enfer de glace et de venin. Lchet, courage, voil +quels taient, chez les Scandinaves, les deux ples fondamentaux du +vice et de la vertu; et chez un peuple o la guerre semblait tre la +fin essentielle de l'individu comme de la socit, cela ne pouvait +manquer d'tre ainsi. + +On ne saurait croire quel point cette morale, toute dirige vers la +guerre, avait port chez les Scandinaves le mpris de la mort. +L'instinct naturel avait t compltement ananti. Au lieu de redouter +la mort comme un mal, on la dsirait et on la recevait comme un bien. +Cet hrosme inspir aux Scandinaves par le sentiment de +l'immortalit, parat avoir profondment tonn les Romains, qui ne +connaissaient que celui qui provient du dvouement la chose +publique. Ce courage tait pour eux une nigme ainsi que celui des +premiers chrtiens. Ils tressaillent de joie dans un combat, dit +Valre-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manire +si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une +fin honteuse et misrable. Il s'agissait pour ces guerriers de bien +plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de +peines ou de rcompenses ternelles. Lucain avait mieux compris le +secret de leur valeur. La mort, disait-il, est pour eux le passage +une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur +ces peuples que regarde le ple! Ils ignorent la plus redoutable de +toutes les craintes, celle de la mort. De l, cette hardiesse se +prcipiter sur les piques; de l ces mes toujours prtes la mort, +et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lches mnagements +pour la vie, puisqu'elle doit renatre. Il me parat hors de doute +que c'est cette croyance si forte qui a dcid la ruine de l'empire +romain. Des armes o il n'y a que l'honneur militaire, quelque +puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles rsister des armes mises +en mouvement par la religion? Ce sont vraiment l les pes du +Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout fait +superficiel de chercher expliquer, comme on le fait ordinairement, +par des considrations toutes temporelles, le dmembrement de l'empire +romain. La religion y a jou un plus grand rle peut-tre que la +politique et la stratgie. C'est elle qui a dcid toutes les +victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes +immortelles. + +Ce point est, mon avis, si important, que je crois pouvoir y +insister, en citant ici, d'aprs une ancienne chronique du Nord, la +_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne +pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort + tous les hommes tait compltement abolie chez les guerriers +scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant la colonie de +Jomsburg, fonde par Harald la dent bleue, sur la cte mridionale +de la Baltique, accabls par le nombre dans un combat, et saisis +malgr leurs efforts dsesprs, furent condamns par leur vainqueur +avoir la tte coupe. Cette condamnation fut reue par eux avec la +mme joie qu'une dlivrance. Le premier qui fut men au supplice se +contenta de dire avec un calme parfait: Pourquoi ne m'arriverait-il +pas la mme chose qu' mon pre? Il est mort; je mourrai. Le guerrier +qui devait trancher la tte au second lui ayant demand ce qu'il +pensait la vue de la mort, il rpondit: qu'il connaissait trop bien +les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pt +sortir de sa bouche. A cette mme question, le troisime rpliqua: +Je me rjouis de mourir glorieusement, et je prfre cette mort une +vie infme comme la tienne. Le quatrime fit une rponse plus longue: +Je reois, dit-il, la mort de bon coeur, et ce moment m'est agrable. +Je te prie seulement de me trancher la tte le plus promptement que tu +pourras, car c'est une question que nous avons souvent agite +Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand +la tte est coupe. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma +main: aprs avoir t dcapit, si je le porte contre toi, ce sera un +signe que je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le laisse +tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hte-toi de terminer ce +diffrend. Le cinquime mourut en raillant les ennemis. Le sixime +pria le bourreau de le frapper de face: Je me tiendrai immobile, +dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je +cligne seulement les yeux; car nous sommes faits ne pas remuer, mme +quand on nous donne le coup de la mort. Le septime tait un jeune +homme dans la fleur de l'ge et d'une rare beaut. Interrog sur ce +qu'il pensait de la mort: Je la reois volontiers, rpondit-il avec +noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu +mourir tous ceux qui il ne m'est plus permis de survivre. Toutes +ces rponses sont admirables. + +On conoit qu'avec de pareilles ides de la mort il ne pouvait gure y +avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il tait naturel que +les guerriers, empchs par leurs blessures ou par leur ge d'aller +quter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent se +frayer par quelque fin intrpide un autre chemin vers le ciel. Odin +lui-mme, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de +sa lance, leur avait donn l'exemple. Aussi le suicide tait-il +gnralement en honneur chez eux. Il existait en Sude une montagne +escarpe du haut de laquelle se prcipitaient ceux qui voulaient +terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce +qu'elle tait en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En +Islande, il y en avait galement une destine au mme usage. C'est l +qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est afflig et +malheureux. Nos anctres, mme sans attendre les maladies, partaient +de l pour aller chez Odin. + +Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves, +j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en +harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en taient en +quelque sorte la consquence. Puisque la mort tait une chose si +agrable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir, +comme un lment essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans +les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, tait devenu +excessif. Les temples s'taient transforms en boucheries humaines. On +immolait, selon ce que rapporte l'vque de Merseburg dans sa +chronique, jusqu' quatre-vingt-dix-neuf victimes la fois. On +baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait mme le +peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne +reculait pas mme devant le crime. Tantt les rois immolaient leurs +sujets, tantt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut +brl en l'honneur d'Odin cause d'une disette. Plusieurs fois, selon +le tmoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire, +offrirent Odin le sang de leurs enfants. Ds que l'inhumanit a mis +le pied dans la morale, elle y renverse tout. + +Les lches n'taient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim, +On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce +point, tous les autres morts qui s'taient rendus coupables envers la +socit durant leur vie: les parjures qui dtruisent le principe de la +confiance entre les hommes; les adultres qui y dtruisent celui du +mariage; les assassins qui dtruisent celui de la paix entre les +enfants de la mme patrie. Mais le domaine de la criminalit ne +s'tendait point au del de ces bornes. La duret de coeur et +l'horrible frocit ne poussaient pas plus vers l'enfer que le +dvouement et la mansutude n'levaient vers le ciel. N'tait-ce pas +chez les Scandinaves qu'avait t invent ce dogme trange, et dont on +chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de +la misricorde, tu par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la +force brutale, entran, malgr les efforts impuissants d'Odin et de +Frigga, dans la profondeur des enfers, et destin renatre un jour +pour tablir sur la terre renouvele son clatant royaume? + +Quelle loquente prophtie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se +serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole +de l'impitoyable morale du prsent! Ni charit, ni humanit, ni +merci; la misricorde avait disparu mme du sein des Dieux! Nations +terribles, sans avoir besoin de connatre les secrets de votre +histoire, j'assignerais volontiers l'poque laquelle ce Balder a +quitt votre Olympe pour s'clipser dans l'obscurit des enfers. +N'est-ce point celle o Dieu, voulant faonner de longue main contre +Rome un glaive bien tremp, enleva votre germe la terre d'Asie pour +l'endurcir et l'adapter l'excution de ses sanglants dcrets, en le +dveloppant par une ducation svre dans les contres inhospitalires +du Nord? On vit, l'heure du jugement, ce que valait ce glaive, +fabriqu parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes +tideurs que le souffle de la charit met dans l'me des hommes, +aiguis par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau o vous +aviez fait descendre le dieu de la piti. Mais dans ce mme temps, au +midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous prparait aussi la +rsurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom +de Christ, votre mission acheve, alors qu'il conviendrait ses plans +d'arrter le torrent de vos colres, et de vous appeler de nouveaux +services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la +rsurrection de Balder; et quel trait de lumire fait tomber sur la +moralit du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire! + + J. REYNAUD, _Encyclopdie nouvelle_, article _Scandinaves_. + + + + +CHANT DE MORT DE LODBROG[26]. + +865. + + +Nous avons frapp de nos pes, dans le temps o, jeune encore, +j'allais vers l'Orient apprter aux loups un repas sanglant, et dans +ce grand combat o j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de +Helsinghie. De l nos vaisseaux nous portrent Yfa, o nos lances +entamrent les cuirasses, o nos pes rompirent les boucliers. + + [26] Pirate Northman pris et mis mort par lla, roi de + Northumberland. + +Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'ai vu des centaines +d'hommes couchs sur le sable, prs d'un promontoire anglais; une +rose de sang dgouttait des pes; les flches sifflaient en allant +chercher les casques: c'tait pour moi un plaisir gal celui de +tenir une belle fille mes cts sur le mme sige. + +Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'abattis ce jeune homme, +si fier de sa chevelure, qui ds le matin poursuivait les jeunes +filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un +homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est +jamais bless mne une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque +l'homme ou lui rsiste au jeu des combats. + +Nous avons frapp de nos pes. Maintenant j'prouve que les hommes +sont esclaves du destin et obissent aux dcrets des fes qui +prsident leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dt me +venir de cet lla, quand je poussais mes planches si loin travers +les flots et donnais de tels festins aux btes carnassires. Mais je +suis plein de joie en songeant qu'une place m'est rserve dans les +salles d'Odin, et que l bientt, assis au grand banquet, nous boirons +la bire dans de larges crnes. + +Nous avons frapp de nos pes. Si les fils d'Asslanga[27] savaient +les angoisses que j'prouve, s'ils savaient que des serpents venimeux +m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et +voudraient courir au combat; car la mre que je leur laisse leur a +donn des coeurs vaillants. Une vipre m'ouvre la poitrine et pntre +jusqu' mon coeur; je suis vaincu; mais bientt, j'espre, la lance +d'un de mes fils traversera les flancs d'lla. + + [27] Asslanga tait la femme de Lodbrog. + +Nous avons frapp de nos pes dans cinquante et un combats. Je doute +qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Ds ma +jeunesse j'ai vers le sang et dsir une pareille fin. Envoyes vers +moi par Odin, les desses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis +aux premires places, boire la bire avec les Dieux. Les heures de ma +vie s'coulent mais c'est en riant que je mourrai[28]. + + [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conqute de l'Angleterre par + les Normands, t. I, p. 112, d'aprs _Mallet_, Hist. du Danemark. + + + + +FRAGMENT DU POME D'ABBON, LE SIGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS. + +(_Sige de la tour du Chtelet_). + +885. + + +tablie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche +royaume des Franks, Lutce, tu t'es proclame toi-mme la grande +ville, en disant: Je suis la cit qui, comme une reine, brille +au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par +un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un oeil d'envie sur +les richesses des Franks te redoute; une le charmante te possde; le +fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses +douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent droite et +gauche; des deux cts de ces ponts, et au del du fleuve, des tours +protectrices te gardent. Dis-le donc toi-mme, superbe cit, de +quelles funrailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie +de Pluton, dans le temps o le pontife du Seigneur, le grand et cher +Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton glise!...... + +Des libations de ton sang furent rpandues par ces barbares monts sur +sept cents vaisseaux voiles et d'autres plus petits navires, +tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire +les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en tait tellement +rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces btiments dans un +espace de plus de deux lieues; on cherchait avec tonnement dans quel +antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chne, +l'orme et l'aune humide couvraient entirement sa surface. + +Le lendemain du jour o ces vaisseaux touchrent le pied de la ville, +l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi, +roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait ses +compagnons. Flchissant la tte devant le pontife, il lui parla en ces +termes: Gozlin, prends piti de toi-mme et de ton troupeau; si tu ne +veux prir, prte, nous t'en conjurons, une oreille favorable nos +paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cit; +nous ne toucherons nullement ta ville; nous nous efforcerons de +conserver toi et Eudes tous vos biens. A cet Eudes, comte +respect, roi futur, et qui bientt allait devenir le pre du royaume, +tait remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur +rpond Sigefroi par ces paroles, o respire la plus entire +fidlit: Cette cit nous a t confie par l'empereur Charles, qui, +aprs Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient +sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confie, non +pour qu'elle caust la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvt +et lui assurt une inaltrable tranquillit; que si par hasard la +dfense de ces murs et t commise ta foi, comme ils l'ont t la +mienne, ferais-tu ce que tu prtends juste de t'accorder, et +qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tte, rpliqua +Sigefroi, soit condamne prir sous le glaive et servir enfin de +pture aux chiens! Cependant si tu ne cdes nos prires, nos camps +lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonns ds que le +soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te +livreront toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront +chaque anne. + +Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore +se dissipe que ce chef les entrane au combat. Tous se jettent hors de +leurs navires, courent vers la tour[29], l'branlent violemment par +leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une +grle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se +prcipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et +s'empressent de porter secours la tour. Ici brillent par leur valeur +le comte Eudes, son frre Robert, et le comte Ragenaire; l se fait +remarquer le vaillant abb Ebble, neveu de l'vque. Le prlat est +lgrement atteint d'une flche aigu; Frdric, guerrier son +service, dans la fleur de l'ge, est frapp du glaive; le jeune soldat +prit; le vieillard, au contraire, guri de la main de Dieu, revient +la sant. Beaucoup des ntres voient alors leur dernier jour; mais +eux, de leur ct, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se +retirent enfin, emportant une foule de Danois qui reste peine un +souffle de vie....... La tour ne prsentait plus rien de sa forme +primitive et complte; il ne lui restait que des fondements bien +construits et des crneaux assez bas; mais, pendant la nuit mme qui +suivit le combat, cette tour, revtue dans toute sa circonfrence de +fortes planches, s'leva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle +en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire pose +sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en mme temps et +de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidles d'horribles et cruels +combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut +des airs, les frondes et les pierriers dchirants mlent leurs coups +aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des +pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font +gmir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut, +c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'pouvante; les +citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent venir +tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrtiens combattent +et s'efforcent de rsister par la force des armes. Parmi nos +guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer: +l'un est comte, l'autre abb. Le premier, le victorieux Eudes, qui +jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et +rappelle leurs forces puises; sans cesse il parcourt la tour et +crase les ennemis. Ceux-ci tchent de couper le mur l'aide de la +sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mles ensemble; +elles coulent en torrents d'un feu liquide, dvorent, brlent et +enlvent les cheveux de la tte des Danois, en tuent plusieurs et en +forcent d'autres chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les +ntres alors s'crient tout d'une voix: Malheureux brls, courez +vers les flots de la Seine; tchez qu'ils vous fassent repousser une +autre chevelure mieux peigne. Le vaillant Eudes extermina un grand +nombre de ces barbares. + + [29] Sans doute la tour du Grand-Chtelet, construction romaine. + +Mais le second de ces braves, quel tait-il? C'tait l'abb Ebble, le +compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce +sept Danois la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter la +cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer +au milieu d'eux, nul mme ne les approche et n'est leur ct; tous +les autres cependant mprisent la mort et se conduisent vaillamment. +Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les +braves fidles taient peine forts de deux cents hommes, et les +ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en +comptait quarante mille, renouvelant les uns aprs les autres leurs +attaques sur la tour..... + + + ABBON, _Sige de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot. + + Abbon, tmoin oculaire du sige de Paris, tait moine de l'abbaye + de Saint-Germain des Prs. Son pome est une histoire fort exacte + de ce sige mmorable; il le rdigea entre les annes 896 et 898 + et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M. + Guizot.) + + + + +LA FODALIT. + +_La justice et le fief.--Expos historique de la justice +seigneuriale._ + + +_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions +romaines._--Les feudistes sont fort diviss d'opinion sur l'origine +des institutions seigneuriales; les uns les rattachent la +lgislation romaine, les autres les font dcouler des usages +introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont +considr que les droits de justice; les seconds se sont proccups du +rgime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction +qui spare ces deux espces d'institutions. On reconnatra par ce qui +va suivre que si l'organisation fodale doit la naissance des +vnements et des besoins ns de la conqute et postrieurs +l'tablissement de la domination des peuples germains, d'un autre ct +l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est +toute romaine. + + [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de + juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre + garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms. + +_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits: +census, reditus._ Aprs une rsistance longue et opinitre la +puissance et l'habilet des gnraux de Rome, la Gaule avait t +subjugue, rduite l'tat de pays conquis et soumise +l'organisation provinciale, qui n'tait elle-mme que la conqute +exploite, rgle et systmatise. Cet tat de choses a dur prs de +cinq sicles, et, pendant cette poque d'oppression et de spoliation +rgulire, le peuple vaincu n'a pas cess de manifester, par ses +rvoltes, ses plaintes et sa haine contre ses matres, l'existence +d'un joug tranger pesant sur sa tte. Vainement honor du nom de +citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les +thories lgales qui concernaient la proprit provinciale sont +profondment empreintes du caractre de sujtion et d'infriorit. + +Le systme auquel la proprit du sol fut soumise n'est pas nettement +dtermin dans les lois qui le rgissaient. Nous savons cependant que +le territoire de la Gaule tait divis en deux portions, dont les +lments taient pars et dont nous ne connaissons pas exactement la +topographie. L'une de ces portions tait plus particulirement +approprie au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales; +l'autre tait laisse la proprit prive; les terres de cette +dernire espce se nommaient _agri_, _prdia_ (champs), et leurs +propritaires _possessores_ (possesseurs). + +Quel que ft le principe du droit attribu ces derniers, soit qu'on +les considrt comme de simples fermiers de la Rpublique, soit que +l'normit des redevances ait fait supposer ce caractre la +proprit qui leur tait laisse, toujours est-il certain que les +produits de la terre taient diviss en deux parts: l'une dvolue au +trsor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens), +l'autre appartenant au possesseur et nomme _reditus_ (revenu, rente). + +La double redevance impose aux produits de la culture tait +naturellement exige du cultivateur, qui en tait le premier +dtenteur; celui-ci, sous le nom gnral de _colon_, avait aussi sur +le sol un droit mal dfini et qu'il nous est difficile d'apprcier; ce +n'tait pas prcisment la proprit, mais assurment c'tait un des +lments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au +_possesseur_. Les conditions des colons taient d'ailleurs varies, et +leurs espces fort diverses. + +_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des +redevances tait confie une foule d'officiers publics nomms +_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs), +_procuratores_ (procureurs), tous ayant en mme temps quelque part +l'administration gnrale de la province, et mme celle de la +justice; ces officiers taient dsigns sous la dnomination gnrique +de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait +_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances +qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justici_ (justices). + +Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte +au trsor; cependant les obligations des cultivateurs taient telles +qu'elles ne pouvaient pas toutes tre verses dans une caisse. De ce +nombre taient une multitude de services corporels, ou de fournitures +de travaux, d'entretien, de rparations, de transports et autres de +cette nature, qui ne devaient tre employs que pour le service +public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait son usage, et +dont il n'avait point de compte rendre. + +L'administration des officiers chargs du recouvrement des +contributions tait, en consquence, une source de dplorables abus; +les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les +rprimer, et qui servent aujourd'hui nous en rvler l'existence. +Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait t qu'une +odieuse dprdation. Depuis Cicron jusqu'aux Pres de l'glise, tous +les crivains tiennent cet gard le mme langage. La perception des +redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une +occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude +d'obligations dans leur intrt priv. C'est dans le tableau de leur +administration qu'on reconnat clairement le caractre de la +domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que +l'exploitation de la conqute et la spoliation successive des peuples +vaincus. + +Aussi l'histoire de ces temps dsastreux, qui pendant tant d'annes +ont pes sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long rcit de +luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur +force au service de leur avidit, pour arracher au pouvoir des +fonctions qui leur permettront le pillage l'aide des lois et de +l'autorit. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des +ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places +auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impt se trouve +attache. + +_Premiers effets de la conqute barbare; continuation des judices +(justiciers); de la part royale._--Avant l'avnement des rois de race +germaine, l'administration romaine tait depuis longtemps livre aux +mains des barbares; l'Italie n'tait plus seule fournir les +exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux taient possesseurs +dans les lieux mmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action +fiscale tait bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce +sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforant d'empcher +les _judices_ (justiciers) d'appliquer la culture de leurs terres, +la construction de leurs difices, au transport et la vente de leurs +denres, les redevances et les obligations tablies dans l'intrt +public. + +Aussi, lorsque le pouvoir suprme tomba aux mains des rois franks, ce +fut peine si les populations s'en aperurent. Les excs des +gouverneurs taient ports aux dernires limites de la tyrannie. Les +supplices les plus atroces taient devenus les moyens lgaux et +accoutums de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les +Barbares taient les dernires ressources auxquelles les +_possesseurs_ s'efforaient d'avoir recours, et les lois non moins que +les prposs du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre +obstacle. + +Au surplus, rien ne fut chang dans l'administration publique; les +officiers reurent les mmes noms et les mmes fonctions; les +_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers) +continurent se rpandre sur le territoire et poursuivre les +habitants de leurs exactions. + +Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Thodose et ses +successeurs, la lgislation qui rgit le sol et ses produits en divisa +les bnfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du +peuple romain, perue depuis par les empereurs, et conservant la +dnomination de _census_ (cens), _fonctiones public_ (revenus +publics); l'autre, dsigne sous le nom de _reditus_ (rente), +appartenant la proprit prive. La premire livre l'exploitation +des officiers publics, l'autre souvent viole et anantie par +l'avidit fiscale, au profit de ces mmes officiers. + +Dans ce systme, il existait deux sortes de biens ou deux lments de +richesse. La premire[31] se rattachait au droit de conqute, au droit +du plus fort, c'tait le _prmium belli_ (la rcompense de la guerre). +La seconde[32] tait le bnfice de la possession du sol. Ces deux +espces de fortune existaient simultanment, bien distinctes, +profondment spares par une lgislation essentiellement +systmatique, et plus encore par une habitude de cinq sicles, +nergiquement introduite dans les ides du droit et de son exercice. + + [31] Les revenus publics. + + [32] La rente. + +Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent +le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'tait +la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-tre aussi la +plus voisine de leurs ides qui ne comportaient que la proprit +mobilire. C'tait aussi celle dont l'appropriation tait la plus +aise. Son propritaire lgal, le fisc romain, tait dtruit; c'tait +le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des +vainqueurs entranait naturellement avec lui la disposition de tout ce +qui lui appartenait. + +D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en +servant dans l'arme romaine, soit par leur contact avec les officiers +de cette arme, quel devait tre l'objet de leur ambition et quels +bnfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes, +d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers). + +Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette +espce que consista la part de la conqute et les lots de butin que se +firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attriburent leurs +principaux infrieurs. + +L'attribution des fonctions tait une vritable dvolution de produits +et de bnfices matriels; outre les abus au moyen desquels les +fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des +redevances qu'ils taient chargs de toucher; cette part s'levait +ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres +tiers au fisc royal; c'est cette dernire portion que les lois de +l'poque appelaient _pars regia_ (la part royale). + +_Disparition de la part royale; immunits; ventes de terres censuelles +aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent +conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers +temps de la conqute, de nouveaux comtes succdent chaque instant +aux prcdents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des +changements dans la personne des rois et des distributeurs des +charges. + +A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent +vers l'inamovibilit. La puissance de Charlemagne suspend leur +progrs, qui reprend bientt sa marche sous ses successeurs et atteint +rapidement l'hrdit. En mme temps, la part du fisc s'amoindrit et +finit par disparatre avec le pouvoir royal. + +Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui +appartenaient se rattache plusieurs causes. + +La premire consiste dans les _immunits_. Sous la domination romaine, +les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants +propritaires (_potentes_), taient affranchis de certaines +obligations publiques, sinon de toutes. Dj les lois des empereurs +nous apprennent qu'il tait fait de ces exemptions de graves abus au +prjudice du trsor imprial. D'abord la faveur et l'intrigue en +multipliaient singulirement le nombre. Ensuite les petits +propritaires parvinrent profiter de l'immunit en vendant leur +domaine l'immuniste, qui le leur restituait immdiatement titre de +fermage perptuel ou d'usufruit hrditaire[33]. Pour prix de sa +protection, l'acheteur se rservait une redevance moindre que la part +fiscale. Il gagnait cette convention, le possesseur aussi; le trsor +seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catgorie +des possessions affranchies. + + [33] C'tait l le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et + 223. + +Cet usage se perptua sous les rois germains. Le nombre des immunistes +devint de jour en jour plus grand; presque tous les tablissements +ecclsiastiques jouirent d'une immunit plus ou moins tendue, et la +part fiscale leur fut expressment donne pour l'entretien des glises +ou de leurs couvents. La vente des proprits censuelles aux +possesseurs d'immunits fut de plus en plus usuelle et prit le nom de +_recommandation_. Il semble, voir le nombre immense de conventions +de cette espce qui nous ont t conserves, que les terres soumises +au cens fiscal durent promptement disparatre. + +_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en +biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trsor +s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines +fonctions taient accompagnes ou suivies de l'attribution viagre +d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localit, ou les +produits de tel tribut, par exemple, le page d'un pont ou les +redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en +nature, taient abandonns celui qui sortait de charge, ou au +particulier que l'empereur voulait rcompenser. Les personnes pourvues +de cette dlgation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_ +(honors). + +L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois +germains; il parat mme que de nombreux lments du fisc reurent +cette destination perptuelle. On les retrouve chaque instant dans +les monuments de cette poque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_ +(rcompense), _honor_ (honneur). + +Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens +et n'en rendait rien _ad partem regiam_ ( la part royale). + +Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut +tendirent constamment convertir leur perception molumente en une +perception absolue, c'est--dire que les fonctions devinrent entre +leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'tre expliqu. +Dj cette rvolution tait peu prs complte, lorsqu'ils obtinrent +des derniers rois de la seconde race l'hrdit de ces charges +devenues des _honneurs_. Alors l'autorit royale dpouille, +non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir +d'en disposer, se trouva rduite aux seuls produits dont elle s'tait +rserv la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de mme +nature que celle des comtes infrieurs, et, pour dominer plus tard sur +cette dernire, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres +vnements. + +_Esprit de la conqute barbare; son accomplissement._--La rvolution +qui remplaa les rois de la premire race par ceux de la seconde, et +celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixime et +onzime sicles, que l'on est convenu d'appeler institutions fodales, +ont t diversement expliques et caractrises. Il n'entre pas dans +mon sujet d'essayer la critique des systmes successivement adopts; +je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez +tenu compte de l'tat lgal des pays soumis la domination nouvelle +des hommes du Nord, et du caractre mme de cette domination. + +Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de +Csar jusqu' celui de Clovis, n'ont pas cess d'exister l'tat de +pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas +chang; le sol gaulois, tributaire d'une puissance trangre, a +continu de l'tre; vaincu sous la domination romaine, il a encore t +vaincu sous la domination des Barbares; pill sous la premire, il a +t pill sous la seconde; du premier au dixime sicle, il n'a pas +cess d'avoir d'autres matres que les propritaires lgitimes, et de +satisfaire des exactions spoliatrices, dans un intrt qui n'tait +pas le sien. + +Mais entre la premire et la seconde conqute il existe une diffrence +essentielle: l'une a t accomplie au nom et au profit d'un matre +unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a t +excute par des bandes armes, commandes par des chefs divers, sans +lien commun autre que l'intrt du moment, ou l'influence toute +matrielle du plus puissant. + +Ainsi, tandis que les rsultats de la conqute romaine convergeaient +vers un mme objet et tendaient se runir dans une mme main, ceux +de la conqute barbare devaient, par la nature mme de leur cause, se +diviser et s'parpiller comme les lments qui les produisaient. + +Aussi lorsque les rois de la premire race s'attribuaient la puissance +impriale et s'efforaient d'en maintenir les institutions +traditionnelles, ils se plaaient en dehors des vnements auxquels +ils devaient leur position. C'tait une lutte qu'ils levaient contre +la ralit et dans laquelle ils devaient succomber. + +L'objet de la conqute barbare, comme celui de la conqute romaine, +tait le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare +agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait +pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non +l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, tait son but, +et ce but de toutes les intentions actives devait tre atteint. + +Lors donc qu'aprs avoir triomph des rsistances rattaches +l'impulsion que la domination romaine avait imprime aux vnements, +les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs +vassaux, parvinrent raliser l'esprit de l'envahissement et lui +rendre son caractre vritable et primitif, le butin se trouva divis +comme l'arme victorieuse; il devint patrimoine et proprit prive, +comme il devait l'tre; les cens, les tributs, les obligations +imposes aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes +sortes, cres par l'avidit romaine et le gnie fiscal de la plus +rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse +saisissable, et depuis longtemps dvolue au conqurant tranger, se +fixa dans les mains de matres hrditaires et la conqute fut +accomplie. + +_L'impt romain, tomb dans le domaine priv des comtes barbares, a +form la justice seigneuriale._--Une fois tombe dans le domaine +priv, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle +s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dvolue +fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'tre distincte de +la part du propritaire; en un mot, l'appropriation particulire du +census (_cens_), loin d'oprer sa confusion avec le _reditus_ +(revenu), l'en spara plus profondment. + +Ainsi la part de la conqute, de l'envahissement et de la force, +constitue par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialise par +l'invasion barbare, a form dans la richesse particulire un lment +propre et permanent; cet lment, maintenu par la puissance et +l'nergie de l'intrt priv, a dur jusqu' la grande rvolution de +1789 qui, aprs dix-huit sicles d'oppression, a rendu au sol sa +libert premire. + +Le systme de droits et de produits dont l'historique vient d'tre +sommairement trac, constituait ce que sous le rgime seigneurial on +nommait la _justice_, expression dont le sens est bien loign de +celui qu'on lui prte aujourd'hui. + + +_Expos historique du fief._ + +_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A ct du +_census_ (cens) et des _fonctiones public_ (fonctions publiques) +recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare, +taient les _reditus_, les revenus, profits de la proprit du sol et +attribus au _possessor_ (propritaire). Ces droits ont aussi leur +histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont +form le _fief_. + +Les lois de Thodose et de Justinien distinguent deux espces de +_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont +_exercs_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _prsides_ +(prsidents) des provinces, et mme en certains cas par l'empereur, +lorsque leur rsistance est craindre pour le prses ( prsident) +lui-mme[35]. + + [34] C'est--dire que: l'impt est lev sur eux par...., ou bien + qu'il est soumis l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la + leve de l'impt. Aujourd'hui le sens de ce mot a chang et veut + dire: abus, violence dans la leve de l'impt. + + [35] Code Thodosien, liv. 12. + +Ces grands propritaires, dont la puissance peut balancer celle des +grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale, +sont dsigns sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants). + +Leur influence est indique, sous un autre rapport, comme galement +redoutable l'autorit publique. + +Les empereurs ont d, par des dits rpts, dfendre que les +_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou +plaassent sous leur nom des proprits qui ne leur appartenaient +pas[36]. Ces lois et les monuments de cette poque nous montrent les +petits propritaires se rfugiant l'abri des grands, plaant leurs +biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorit; c'est ce +que nous avons dj vu l'gard des _immunits_. Le possesseur d'un +petit domaine, incapable de rsister aux exactions des officiers +publics, le livrait l'_immuniste_, pour partager les avantages de +l'immunit, ou au riche, pour profiter de sa puissance. + + [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15. + +_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des +_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare, +dut s'accrotre, car la cause en tait dans la faiblesse du pouvoir +suprme, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans +celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_ +continuent-ils de figurer dans les actes lgislatifs, mais encore leur +puissance parat lgitime; il semble que c'est un fait auquel le +pouvoir public se rsigne; l'autorit les accepte, et les ordres des +rois barbares, s'adressant ceux qui gouvernent, comprennent parmi +eux les _potentes_, sans autre dsignation[37]. + + [37] Mais les vques ou les _potentes_ qui possdent dans + d'autres rgions....--Si quelqu'un a spoli un puissant.... + +Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des +institutions qu'il tablit, l'autorit de ses officiers doit flchir +comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_, +et c'est lui qu'il doit rserver le jugement des affaires dans +lesquelles ils sont intresss: Que le comte de notre palais sache +bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des +_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mler que des affaires +judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38]. Il redoute +leur indpendance ce point qu'il refuse de leur confier mme +l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des +intendants de ses domaines, il dit: Ne faites pas des maires ou +intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutt des +hommes de mdiocre importance parce qu'ils seront fidles[39]. + + [38] Capitulaire de 812. + + [39] Capitulaire _de villis_, 812. + +_Du patrociniat et de la recommandation._--C'tait la proprit que +les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination +romaine. Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par +leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles attaquer +en justice. Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer +d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une +autorit devant lesquelles le principe d'galit devra flchir, +quelques attentives que soient les lois, en prserver +l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois +barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale +qu'elle est naturellement appele exercer dans des institutions +rgulires, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre +cause. + +Les historiens nous reprsentent les nations germaines constitues en +bandes armes, sous le commandement d'un chef lu; les liens qui +rattachent les membres de la bande son chef sont des prsents, des +dons, qui servent de cause la fidlit et au service du premier +envers le second. + +Le commandant reoit, dans les crits romains, le nom de _senior_ +(seigneur); son droit sur ses affids celui de _senioratus_ +(sniorat); ceux-ci sont nomms _arimanni vassi_ (vassaux arimans). + +Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain +l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de +moyens et d'objet dut bientt confondre ces deux modes d'associations. + +Les lois des Visigoths, dans la rdaction desquelles la langue latine +subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques, +rendit le mot _sniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage, +patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut ses yeux le _patronus_ +(patron). Si quelqu'un a donn des armes celui qu'il a sous son +patronage, qu'elles restent entre les mains de celui qui elles ont +t donnes; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la +libert de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout +ce qu'il aura reu de lui[40]. + + [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1. + +Le sniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier, +drivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le +puissant (_potens_) de terres dpendantes de son domaine; cette +donation se fit titre de _bnfice_ (_jure beneficio_); moyennant +cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit +la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut +celui-ci la fidlit et le service[41]. + + [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est--dire homme de guerre + dans la bande, dans l'arimannie. + +Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure +vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit +propritaire, incapable de se dfendre contre le double pillage des +exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux +et le constitua son _patron_, lui livrant sa _proprit_ pour la +recevoir immdiatement titre de _bnfice_, aux mmes charges et +conditions que le _vassus_ (vassal). + + [42] Le patrociniat. + +_Du sniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici +les diverses vicissitudes au travers desquelles le sniorat s'tablit +et comment se constitua le pouvoir fodal; il me suffira de rappeler +que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux +lments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle +de maintenir et d'accrotre; ensuite, et surtout lorsque la puissance +publique s'vanouit, la force arme. Le seigneur devait donc s'assurer +du produit et des soldats. + +Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bnficiaires: +toutes comportent de la part du bnficier, soit qu'il tienne sa terre +d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retourne +par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en +nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus +souvent militaire. Les terres de la premire condition furent +qualifies _in censu_ ( cens), celles de la seconde furent dites _in +feodo_ ( fief). Plus tard, la charge dtermina le nom de la +concession; les terres donnes _in censu_ ( cens) furent dites +_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au +service militaire furent nommes _feuda_ (fiefs), possessions +fodales. Le terme de _bnfice_[43] fut supprim dans les actes et +remplac par celui qui dsignait la catgorie particulire de la +possession. + + [43] L'expression _beneficia militaria_ (bnfices militaires) a + servi d'intermdiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve + pour la premire fois que dans les actes du neuvime sicle. + + CHAMPIONNRE, _De la Proprit des Eaux courantes_..... ouvrage + contenant l'expos complet des institutions seigneuriales, 1 vol. + in-8. Paris, 1846[44]. + + [44] Nous ne saurions trop recommander ceux de nos lecteurs + dsireux de pntrer dans la constitution du moyen ge, curieux + de se rendre compte de l'tat de la France avant la rvolution, + et des causes de cette rvolution, nous ne saurions trop leur + recommander la lecture et l'tude du livre de Championnire, qui + le premier a compris les origines de la fodalit, son + organisation, la lutte des rois du moyen ge contre les + _Justiciers_, enfin qui a vraiment clair de la plus vive + lumire toutes ces parties si obscures de notre histoire. + + + + +LE PLAID[45] DE KIERZY. + +877. + + +Dcid sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer +en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses tats, +que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'anne 877 ce fameux +plaid de Kierzy, o l'on croit gnralement que fut dcide et admise +comme loi l'hrdit des dignits, des offices publics, ou de ce qui +fut depuis nomm les fiefs... + + [45] Plaid, _placitum_; assemble. + +L'objet du plaid tait d'arrter toutes les mesures que l'absence de +l'empereur allait rendre ncessaires pour le bon ordre de ses tats. +Il s'agissait: + +1 De dsigner ceux de ses leudes, comtes, vques ou abbs, qui +assisteraient son fils dans le gouvernement du pays; + +2 D'excuter certaines mesures dj convenues pour l'expulsion des +Normands et pour empcher leur retour; + +3 De prvenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait clater +dans quelque partie du royaume; + +4 De rgler divers cas gnraux d'administration et de police; + +5 D'tablir le mode d'aprs lequel il serait pourvu aux offices qui +viendraient vaquer durant l'expdition; + +6 De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais +au fait toujours en vain, c'est--dire le maintien des honneurs et des +privilges des glises. + +Les articles relatifs ces divers objets sont au nombre de 33 en +tout, et susceptibles d'tre divises en deux sries. + +La premire srie comprend les neuf premiers articles, rdigs tous +sous forme de propositions faites par le roi ses leudes +ecclsiastiques et laques. Ils sont tous accompagns d'une rponse +des leudes nonant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur +la chose propose. + +La deuxime srie est compose des vingt-quatre articles subsquents, +lesquels n'tant point formellement soumis l'acceptation des leudes, +ne sont accompagns d'aucune rponse, d'aucune observation de ceux-ci, +et sont censs avoir force de loi par le seul fait de la volont +royale dont ils sont l'expression. + +Parmi les articles de cette dernire srie, quelques-uns portent des +traces si vives encore des moeurs et des passions primitives des +Franks ou des Germains, qu'ils ont plutt l'air d'avoir t crits le +lendemain de la conqute franque que la veille d'une expdition +religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le +trente-deuxime et le trente-troisime; ils sont tous les deux +relatifs la chasse. Le premier dtermine avec prcision quelles sont +celles des forts royales o le fils et le successeur dsign de +Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manire; celles o il ne +pourra chasser qu'en passant et o il lui est interdit de chasser des +sangliers; celles, au contraire, o il ne chassera que des sangliers; +celles enfin o il pourra tout chasser, btes fauves et sangliers. Le +deuxime est peut-tre plus curieux encore: il prescrit au garde ou +chef des forts royales de tenir un compte exact de toutes les btes +fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tus la +chasse. + +Aprs ces observations gnrales prliminaires, il me sera plus facile +de donner une ide de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant +le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque cette +poque, peuvent aider le plus s'en faire une ide. + +ART. 3. Le roi, qui a dj dsign et choisi ceux de ses leudes qu'il +dsire avoir pour conseillers dans son expdition, propose aux leudes +prsents au plaid de vouloir bien, ces conseillers choisis par lui, +en adjoindre quelques autres de leur propre choix. + +A cette proposition, les leudes, dclinant toute responsabilit sur le +fait de l'expdition, rpondent qu'ils n'ont rien ajouter ni +changer ce que le roi a fait de son chef cet gard. + +ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points +dlicats relatifs (dans la pense du roi) aux troubles et aux +dfections du pass, et sur lesquels le roi rclame des garanties pour +le temps de son absence. Voici ces questions en rsum: + +Comment, durant notre absence, pouvons-nous tre sr que notre royaume +ne sera troubl par personne? + +Comment tre sr de notre fils et de vous? + +Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de +lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres? + +A ces questions les leudes font de longues rponses, toutes plus ou +moins vasives, dont je ne puis donner que la substance. + +Et d'abord, pour les garanties que le roi parat dsirer sur le compte +de son fils: C'est vous, disent-ils au roi, qui avez lev votre fils +et devez savoir jusqu' quel point vous pouvez compter sur lui: nous +n'y pouvons rien et n'avons rien y voir. + +Quant aux garanties exiges des leudes, ceux-ci rpondent qu'il existe +entre eux et le roi, sur tous les faits passs, des arrangements, des +conventions, des promesses auxquelles ils sont rsolus s'en tenir, +et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultrieure. + +Enfin, ils promettent d'tre fidles son fils, pourvu que celui-ci +maintienne les engagements de son pre envers eux. + +ART. 7. Dans le cas, dit le roi, o nos neveux, imitant les exemples +de leur pre[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou +notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre +royaume ou contre nous, comment sera-t-il lev des troupes pour leur +rsister? + + [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique. + +_Rponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en +chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dpend de vous +d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce +royaume, ou qui aillent, aprs votre dpart, votre aide[47]. + + [47] Les rponses des leudes sont en gnral empreintes d'un + caractre de mcontentement. Ds l'poque du plaid de Kierzy, ou + bien peu de temps aprs, les leudes qui y avaient assist + entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles + le Chauve. + +Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulirement en vue, +ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-l je dois +m'tendre davantage et tout regarder de plus prs. Voici d'abord +l'article 8 fidlement traduit: + +Si avant notre retour quelques honneurs viennent vaquer, comment en +sera-t-il dispos? + +Avant de rapporter la rponse des leudes sur cette question, il y a +quelques observations faire. + +Cette question est simple, prcise et gnrale; elle s'applique +indistinctement toutes les espces d'honneurs ou d'offices, ceux +de l'ordre civil comme ceux de l'ordre ecclsiastique. C'est dans +ces termes gnraux que la question est soumise aux leudes. +Maintenant, il est peut-tre assez trange que la rponse de ceux-ci +soit une rponse particulire, restreinte aux cas de vacance des +archevchs, vchs et abbayes; rponse prescrivant le mode de +pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire dcd jusqu'au +retour du roi, auquel est rserv le pourvoi dfinitif. + +Ne pourrait-on pas souponner qu' une question gnrale les leudes +avaient fait une rponse gnrale aussi, mais qu'ils avaient propos, +sur la manire de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et +politique, quelque mesure qui n'tait point dans les vues de Charles, +et qu'elle avait t rejete. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans +l'article 9 de la premire srie du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit +de la manire de pourvoir aux comts qui viendraient vaquer durant +l'absence du roi. + +Je crois devoir donner de cet article, non un simple rsum, mais une +traduction exacte; on en sentira facilement la raison. + +Si (durant notre absence) il vient mourir un comte dont le fils +soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils, conjointement +avec nos autres fidles, choisisse parmi les amis et les proches (du +dcd) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comt et +l'vque, administre le comt jusqu' ce que le fait nous soit +annonc.--Si ce comte dcd a un fils encore petit, que ce fils, +conjointement avec les officiers du comt et l'vque dans le diocse +duquel il demeure, gouverne le comt (vacant) jusqu' ce que nous +soyons informs.--Si le comte dcd n'a point de fils, que notre fils + nous, avec nos leudes, dsigne quelqu'un qui, conjointement avec les +officiers du comt, gouverne ce comt jusqu' ce que nous en +ordonnions.--Et que personne ne se fche s'il nous plat de donner ce +mme comt quelque autre que celui qui l'aura jusque-l +administr.--Il sera fait de mme pour nos vassaux. + +Cet article est le dernier de la premire srie, c'est--dire de ceux +qui ayant t rdigs sous forme de propositions prsentes aux +leudes, sont suivis de la rponse et des observations de ceux-ci. Or, +voici l'apostille qui vient la suite de ce neuvime article: Les +autres articles (subsquents) n'ont pas besoin de rponse, parce +qu'ils ont t rgls et dcids par votre sagesse. Cette apostille +semble impliquer qu'il fut fait par les leudes ce neuvime article, +tout comme aux prcdents, une rponse qui aurait t supprime, +probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi. + +Voici encore l'article 10 littralement traduit: + +Si, aprs notre dcs, quelqu'un de nos fidles voulant, pour l'amour +de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de +ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui +transmettre ses honneurs de la manire qui lui conviendra le mieux. + +Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions cites ou indiques du +capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse tre pris pour une +concession de l'hrdit des offices, des dignits politiques? Il n'y +a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement +nonc: dans tous les cas prvus comme exigeant ou comportant le +remplacement provisoire d'un comte dcd, le roi se rserve +expressment la nomination dfinitive; et pour prvenir toute +surprise, toute incertitude cet gard, il dclare et justifie +d'avance la libert qu'il se rserve de nommer dfinitivement aux +comts vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient t nomms +provisoirement. + +La question n'est pourtant pas tout fait dcide par l. Dans tout +ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte +gnralement accrdit de ces capitulaires[48], surtout quant ce qui +concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il +s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui, +rapproch de celui que j'ai suivi, prsente des variantes remarquables +et se prtant mieux l'opinion accrdite qui prtend voir dans le +capitulaire de Kierzy le principe de l'hrdit des grands offices. +Voici de quoi il s'agit. + + [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259. + +Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du +plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait +sommaire, un abrg en quatre articles seulement. Ce fut (d'aprs les +renseignements des anciens diteurs des capitulaires) Charles le +Chauve lui-mme qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois +autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus +importants de tous, voulut qu'il en ft donn au plaid une seconde +lecture et comme une notification part. Or, l'article 9 de l'acte +entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) rpts dans +l'appendice dont il s'agit; et il y est rpt avec des variantes que +je ne puis me dispenser de faire connatre. Voici donc ce second texte +de ce mme article 9, traduit en entier aussi fidlement que possible: + +S'il vient mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume, +dont le fils soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils, +conjointement avec nos fidles, choisisse parmi les plus amis ou les +plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les +officiers du comt et avec l'vque dans le diocse duquel se trouvera +le comt vacant, administrent ce comt jusqu' ce que nous soyons +informs du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte +dcd, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son pre. + +Si le comte dfunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement +avec les officiers du comt et l'vque du diocse dans lequel est +situ le comt, administre le comt jusqu' ce que la nouvelle de la +mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son +fils soit honor de ses honneurs. + +Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes, +et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gr mal +gr, revenir un instant la question qui semblait tout l'heure +dcide l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou parat +devoir l'tre en sens inverse d'aprs le nouveau texte. Il faut +d'abord reconnatre que ce second texte, formant un sens plus complet +et plus logique que le premier, semble devoir lui tre prfr. Or +cela reconnu, il est certain que dans l'article cit, Charles le +Chauve semble manifester l'intention d'lire aux comts vacants les +fils la place des pres. Mais il n'y a, dans cette intention, dans +cette disposition, rien qui puisse tre pris pour une loi nouvelle, +absolue, gnrale; rien qui puisse tre considr comme un principe +nouveau d'action politique. La prtendue loi de Charles le Chauve +n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et +simple d'un fait ds lors trs-commun et qui tendait devenir +gnral. Partout o les comtes avaient t favoriss par les localits +ou s'taient trouvs tre des hommes de capacit et d'nergie, +partout, dis-je, ces comtes s'taient appropri leurs comts. Il est +vrai que ceux de leurs fils qui leur succdaient leur succdaient +parfois en vertu d'une lection, d'une confirmation, d'une concession +royale; mais il est vrai aussi qu'en gnral cette concession, cette +confirmation tait de pure forme, d'autant plus aisment accorde par +les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient rellement +moins besoin. L'article cit du plaid de Kierzy, de quelque manire +qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que +reconnatre ce qui existait cet gard, sans rien changer dans le +prsent, sans rien empcher dans l'avenir. Ce n'tait certes pas une +disposition si vague, jete comme par incident entre une multitude de +dispositions accidentelles relatives une expdition imprudente, qui +pouvait rgir la dislocation des conqutes carlovingiennes. Cette +dislocation commence d'une manire violente, devait continuer et +s'achever de mme, mesure que la force politique ne de ces +conqutes achverait de se perdre. + + FAURIEL, _Histoire de la Gaule Mridionale_, t. IV, p. 374. + + + + +LES SARRASINS EN PROVENCE. + +889-975. + + +Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, et se dirigeant +sur les ctes de Provence, furent pousss par la tempte dans le golfe +de Grimaud, autrement appel golfe de Saint-Tropez, et dbarqurent au +fond du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer s'tendait +au loin une fort qui subsiste en partie, et qui tait tellement +paisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine y +pntrer. Vers le nord tait une suite de montagnes s'levant les unes +au-dessus des autres, et qui, arrives une distance de quelques +lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les +Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproch de +la cte, et, massacrant les habitants, se rpandirent dans les +environs. Quand ils furent arrivs sur les hauteurs qui couronnent le +golfe du ct du nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct +vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite +la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour un tablissement +fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont +ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contres +qui n'avaient pas encore t pilles et o il n'avait t pris aucune +mesure de dfense. L'immense fort qui environnait les hauteurs et le +golfe leur assurait une retraite au besoin. + +Les pirates firent un appel tous leurs compagnons qui parcouraient +les parages voisins; ils envoyrent demander du secours en Espagne et +en Afrique; en mme temps ils se mirent l'ouvrage, et en peu +d'annes les hauteurs furent couvertes de chteaux et de forteresses. +Le principal de ces chteaux est nomm par les crivains du temps +_Fraxinetum_, du nom des frnes qui probablement occupaient les +environs. On croit que _Fraxinetum_ rpond au village actuel de la +Garde-Frainet, qui est situ au pied de la montagne la plus avance du +ct des Alpes..... Quand les travaux furent termins, les Sarrasins +commencrent faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde +d'abord de s'loigner du centre de leurs forces; mais bientt les +seigneurs les associrent leurs querelles particulires. Ils +aidrent abattre les hommes puissants; ensuite, se dbarrassant de +ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent les matres du pays; +en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva expose +leurs ravages. La terreur devint bientt gnrale; le plat pays tant +dvast, les Sarrasins s'avancrent vers la chane des Alpes[49]..... + + [49] Nous ne pouvons reproduire la totalit de ce savant et + curieux mmoire: nous dirons donc en rsum que les Sarrasins + occuprent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les + matres de tous les passages des Alpes, et de l pillrent le + Dauphin, le Pimont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les + Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et + saccagrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gnes, + Frjus, Toulon, Grenoble, etc., gorgeant, corchant vifs les + habitants, et dvastant tellement le pays, que les loups en + devinrent peu prs les matres. + +Hugues, devenu comte de Provence, s'tait rendu en Italie pour y +disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets +l'ayant enfin rappel de ce ct des Alpes, il annona l'intention de +chasser entirement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord +du chteau Fraxinet, l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en +relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'o ils dirigeaient leurs +expditions dans l'intrieur des terres. Comme il fallait que ce +chteau ft attaqu par mer et par terre, Hugues envoya demander une +flotte l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il demandait +aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre +les flottes sarrasines. + +En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez; +en mme temps Hugues accourut avec une arme. Les Sarrasins furent +attaqus avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs +ouvrages du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son ct, +Hugues fora l'entre du chteau et obligea les barbares se retirer +sur les hauteurs voisines. C'en tait fait de la puissance des +Sarrasins en France; mais tout coup Hugues apprit que Branger, son +rival la couronne d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se +disposait venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant plus aux +maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte +grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils +occupaient, la seule condition que, s'tablissant au haut du grand +Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient +le passage de l'Italie son rival..... Ds ce moment les Sarrasins +montrrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire +qu'ils taient tablis pour toujours dans le coeur de l'Europe. +Non-seulement ils pousrent les femmes du pays, mais ils commencrent + s'adonner la culture des terres. Les princes de la contre se +contentrent d'exiger d'eux un lger tribut; ils les recherchaient +mme quelquefois. Quant ceux qui occupaient les hauteurs, ils +donnaient la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient +des autres une forte ranon. Le nombre des chrtiens qu'ils turent +fut si grand, dit Liutprand, que celui-l seul peut s'en faire une +ide, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie...... + +Vers l'an 960, les Sarrasins furent chasss du mont Saint-Bernard. +L'histoire ne nous a pas conserv les dtails de cet vnement....... +En 965, ils furent chasss du diocse de Grenoble. Les vques de +cette ville s'taient retirs Saint-Donat, du ct de Valence. Cette +anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son sige, fit un +appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contre; et, +comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les +plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des +terres conquises, proportion de sa bravoure et de ses services. +Aprs l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la valle du +Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphin, +telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de +leur fortune cette espce de croisade...... Tous ces succs +annonaient que les affaires des Sarrasins allaient en dclinant, et +ne faisaient qu'irriter davantage le dsir qui se manifestait de tous +les cts d'en tre tout fait dlivr. En 968, l'empereur Othon +annona l'intention de se dvouer une entreprise si patriotique; +mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les +Sarrasins se portassent un nouvel attentat, pour que les peuples se +dcidassent en faire eux-mmes justice. + +Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration +universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des +nations et des rois. C'est saint Mayeul, abb de Cluny, en Bourgogne. +Telle tait la rputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on +songea un moment le faire pape. Mayeul s'tait rendu Rome pour +satisfaire sa dvotion aux glises des saints et pour visiter +quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avana par le +Pimont, et rsolut de rentrer dans son monastre par le mont Genvre +et les valles du Dauphin. En ce moment, les Sarrasins taient +tablis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la valle du +Drac, en face du pont d'Orcires. A l'arrive du saint au pied de la +chane des Alpes, un grand nombre de plerins et de voyageurs, qui +depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le +passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter de plus heureuse. +La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du +Drac, dans un lieu resserr entre la rivire et les montagnes, les +barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent +une grle de traits. En vain les chrtiens, presss de toutes parts, +essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; +celui-ci est mme bless la main en voulant garantir la personne +d'un de ses compagnons. + +Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; la plupart tant +de pauvres plerins, les barbares s'adressrent au saint, comme au +personnage le plus important, et lui demandrent quels taient ses +moyens de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que n de +parents fort riches, il ne possdait rien en propre, parce qu'il avait +abandonn toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; +mais qu'il tait abb d'un monastre qui avait dans sa dpendance des +terres et des biens considrables. L-dessus, les Sarrasins, qui +voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon de lui et du +reste des prisonniers 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ +80,000 francs de notre monnaie actuelle. En mme temps, le saint fut +invit envoyer le moine qui l'accompagnait Cluny, pour apporter +la somme convenue. Ils fixrent un terme pass lequel tous les +prisonniers seraient mis mort. + +Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre commenant par ces +mots: Aux Seigneurs et aux frres de Cluny, Mayeul, malheureux captif +et charg de chanes; les torrents de Blial m'ont entour, et les +lacets de la mort m'ont saisi[50]. A la lecture de cette lettre, +toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de recueillir l'argent qui +se trouvait dans le monastre; on dpouilla l'glise du couvent de ses +ornements; enfin l'on fit un appel la gnrosit des personnes +pieuses du pays, et on parvint runir la somme exige. Elle fut +remise aux barbares un peu avant le terme fix, et tous les +prisonniers furent mis en libert...... La prise de saint Mayeul eut +lieu en 972. Cet vnement causa une sensation extraordinaire; de +toutes parts les chrtiens, grands et petits, se levrent pour +demander vengeance d'un pareil attentat. + + [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5. + +Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, +un gentilhomme appel Bobon ou Beuvon, qui dj plus d'une fois avait +signal son zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de +l'enthousiasme gnral, et ralliant lui les paysans, les bourgeois, +en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui +voulaient prendre part la gloire de l'entreprise, il fit construire +non loin de Sisteron, un chteau situ en face d'une forteresse +occupe par les Sarrasins. Son intention tait d'observer de l tous +leurs mouvements et de profiter de la premire occasion pour les +exterminer. Dans l'ardeur de son zle pieux, il avait fait voeu +Dieu, s'il venait bout de chasser les barbares, de consacrer le +reste de sa vie la dfense des veuves et des orphelins. En vain les +Sarrasins essayrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs +tentatives furent inutiles. La montagne o s'levait le chteau occup +par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans +le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps aprs, le chef des +Sarrasins de la forteresse ayant enlev la femme de l'homme prpos +la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit Bobon de lui +en faciliter l'entre. Une nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers +et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent rsister, +furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le chef, +demandrent le baptme....... + +Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder l'tre aussi. +Il est bien regretter que l'histoire ne nous ait presque rien +transmis sur un vnement aussi intressant. On sait seulement qu' la +tte de l'entreprise tait Guillaume, comte de Provence.....Guillaume +se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice et de la +religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du +Bas-Dauphin et du comt de Nice, il se disposa attaquer les +Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur ct, les Sarrasins qui se +voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, runirent +toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons +serrs. Il parat qu'un premier combat fut livr aux environs de +Draguignan, dans le lieu appel Tourtour, l o il existe encore une +tour qu'on dit avoir t leve en mmoire de la bataille. Les +Sarrasins ayant t battus, se rfugirent dans le chteau fort. Les +chrtiens se mirent leur poursuite. En vain les barbares opposrent +la plus vive rsistance; les chrtiens renversrent tous les +obstacles. A la fin, les barbares, tant presss de toutes parts, +sortirent du chteau pendant la nuit et essayrent de se sauver dans +la fort voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus ou +faits prisonniers, le reste mit bas les armes. + + REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158. + + + + +ROLLON. + +912-931. + +L'archevque de Rouen Francon porte Rollon les propositions de paix +du roi Charles le Simple. + + +Rollon, dit-il, Dieu veut accrotre tes honneurs et ton baronnage. En +peines et en malice tu as us ta vie; et tu as vcu des larmes +d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruin et rduit en +servage, et rduit par pauvret mainte femme la dbauche, et enlev +chteaux et lgitime hritage. Tu ne prends souci de ton me pas plus +qu'une bte sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie vou aux +peines ternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre +longuement, tu n'as aucune sret; change ta mchante vie, donne un +autre cours ton courage, entre dans la chrtient et fais hommage au +roi. Apprends vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne dtruis +pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, +qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras +pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu' la mer. Ainsi tu +vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon chteau fort +et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51]. +Accorde une trve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras +plus piller, ni la voile ni la rame; on te donnera de bons otages +pour la sret du trait; Auras-tu honte d'pouser la fille du roi? + + [51] Postrit. + + * * * * * + +Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le +conseil de ses vassaux, il accorda la trve; Rollon entendit le +trait; chacun le garantit. Au terme fix, Rollon assembla son monde +et le Roi manda Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en de de +l'Epte, et le Roi au del, et avec lui le duc Robert, qui dsirait la +paix. Le plaid fut men bien et l'affaire se termina. Rollon devint +l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser +le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva +le pied au Roi, sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent +assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie +devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais +Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura +abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna + Brenger et Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge, +lui jura fidlit. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc +Robert avec lui, qui conduisit la dame. + + [52] Comtes de Bretagne. + + * * * * * + +Francon, l'archevque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son +parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptis il pousa sa +femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut +la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans taient +accomplis et passs depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethlem, +quand Francon rgnra Rollon par le baptme, et qu'il traita avec le +roi de France Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils +furent maris, splendides furent les ftes qui furent prpares. Qui +voulut venir aux noces y fut bien trait. Rollon pria et sermona tous +ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; +plusieurs il donna villages, chteaux et cits, donna champs, donna +rentes, donna moulins et prs, donna bois, donna terres, donna grands +hritages, selon leurs bons services et selon leur mrite, selon leur +noblesse et selon leur ge. Tous en Normandie fixs et possesseurs de +fiefs, ils sont tous rcompenss selon leur volont; Rollon les a +levs et les a beaucoup aims; il les a bien rcompenss selon leurs +dsirs, pour l'avoir suivi et avoir quitt leur patrie. Rollon se fit +servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre +grandement. + + * * * * * + +Il aima la paix, la chercha et la fit tablir. Par toute la Normandie +il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui ost en +attaquer un autre, brler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni +blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper +quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embche ou +guet-apens; ni qu'on ose voler, ni tre complice d'un voleur. Car le +complice doit tre puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre +le doit partager. Celui qui fera flonie, s'il le peut prendre, il n'y +aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par +le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler +beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les +yeux, brler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il +faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et +dans les marchs, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la +terre ait la scurit et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin +d'ter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de +l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'tre +vol; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses +harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les +lui a vols et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers, +lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et +coutre. + +A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux boeufs en avant +de sa charrue. Femme avait pous; ne sais s'il avait un enfant. Mais +la femme avait les mains crochues[53]; elle et pris un chaperon +rabattu, si on ne l'et bien gard; si bien alla ce mtier, qu'elle +faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva. +Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et l'heure de dner +la maison rentra; la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne +veut rien emporter, se fiant en la paix et ce que le duc, s'il les +perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint +la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ +et les fers ne trouva, de tous cts il les chercha. Il fit venir sa +femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui +les a. La femme tait avide, elle cacha et nia. Le paysan vint +Rouen, et rclama ses fers; Rollon en eut piti, et lui donna cinq +sols. Celui-ci revint la maison apportant ses deniers. Bnie soit, +dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq +sols, et voyez vos fers l. Elle se baissa vers lui et les lui montra +sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vrit, +et Dieu le dit, et la chose est prouve: N'est chose si cache qui ne +soit rvle, ni action si secrte qui ne soit dcouverte. Chaque +bonne action doit tre rcompense, et toute flonie doit tre punie. +Tant furent les fers cherchs et tant demands, tant furent tourments +les hommes de la contre, et par l'preuve du feu et par l'preuve de +l'eau, que l'on connut la vrit. Ne peut la flonie tre longtemps +cache. La paysanne fut prise et au duc Rollon mene. Elle avoua tout, +et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan. +Quand il fut devant lui: Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne +vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumire +d'tre de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas +mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche mme +tu as prononc ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit +pourquoi; toi-mme, as fait ton jugement; gale loi, gale peine, gal +mal vous attend. Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme +fut pendue et son mari pareillement. + + [53] Elle vous aurait vol votre chapeau sur la tte. + +Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et + joie il vcut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisle, +qu'il pousa premirement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon +pousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-pe, son fils, tait +de belle jeunesse; il tait d'une belle venue et de bon jugement; il +pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son +hritier, par le conseil des siens. Brenger et Alain, de qui dpend +la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrtement; chacun il +donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans +difficult les hommes[55] de son fils; chacun fit Guillaume hommage +et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duch, et +depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon +gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duch +qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu. +Ainsi vint sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de +peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mmoire ni son jugement ne +lui firent dfaut. A Rouen il tomba malade, et Rouen il mourut. En +bon chrtien il sortit de ce monde, bien confess et ayant avou ses +pchs. Dans l'glise Notre-Dame[56], du ct du midi, les clercs et +les laques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'pitaphe +aussi qui raconte ses faits et comment il vcut. + + [54] Fille de Brenger, comte de Bessin. + + [55] Vassaux. + + [56] La cathdrale de Rouen. + + ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de + Normandie_. (Vers 1869 2061.) Trad. par L. Dussieux. + + Robert Wace naquit dans l'le de Jersey au commencement du + douzime sicle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en + 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit + les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de + Jumiges pour les temps anciens. Le roman s'arrte en 1106. Ce + pome compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui + nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la + domination de leurs ducs. On en doit une bonne dition M. Fr. + Pluquet, 2 vol. in-8, Rouen, 1827. + + + + +LECTION DE HUGUES CAPET. + +987. + + +Sur ces entrefaites, Charles, qui tait frre de Lothaire et oncle +paternel de Louis, alla Reims trouver le mtropolitain, et lui parla +ainsi de ses droits au trne: Tout le monde sait, vnrable pre, +que, par droit hrditaire, je dois succder mon frre et mon +neveu. Car bien que j'aie t cart du trne par mon frre, cependant +la nature ne m'a refus rien de ce qui constitue l'homme; je suis n +avec tous les membres sans lesquels on ne saurait tre promu une +dignit quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume +d'exiger avant tout de ceux qui doivent rgner, la naissance et le +courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frre n'est plus, +puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laiss aucune descendance, +pourquoi suis-je repouss du territoire que tout le monde sait avoir +t possd par mes anctres? Mon frre et moi avons survcu notre +pre; mon frre possda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de +mon frre, je n'ai point combattu avec moins de fidlit que les +autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. +Maintenant, repouss et malheureux, qui puis-je mieux m'adresser +qu' vous, lorsque tous les appuis de ma race sont teints? A qui +aurai-je recours, priv d'une protection honorable, si ce n'est +vous? Par qui, sinon par vous, serai-je rintgr dans les honneurs +paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manire +convenable pour moi et pour ma fortune! Repouss, que pourrais-je tre +autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous +toucher par un sentiment d'humanit, soyez compatissant pour un homme +prouv par tant de revers. + +Lorsque Charles eut termin ses plaintes, le mtropolitain, ferme dans +sa rsolution, lui rpondit ce peu de mots: Tu t'es toujours associ + des parjures, des sacrilges, des mchants de toute espce, et +maintenant encore tu ne veux pas t'en sparer; comment peux-tu, avec +de tels hommes et par de tels hommes, chercher arriver au souverain +pouvoir? Et comme Charles rpondait qu'il ne fallait pas abandonner +ses amis, mais plutt en acqurir d'autres, l'vque se dit en +lui-mme: Maintenant qu'il ne possde aucune dignit, il s'est li +avec des mchants dont il ne veut en aucune faon abandonner la +socit; quel malheur ce serait pour les bons s'il tait lu au +trne! Enfin, il rpondit Charles qu'il ne ferait rien sans le +consentement des princes, et il le quitta. + +Charles perdant l'espoir de rgner, s'en retourna en Belgique, en +proie au dcouragement. Au temps fix, les grands de la Gaule, qui +s'taient lis par serment, se runirent Senlis. Lorsqu'ils se +furent forms en assemble, l'archevque, de l'assentiment du duc, +leur parla ainsi: Louis, de divine mmoire, ayant t enlev au monde +sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper srieusement de chercher +qui pourrait le remplacer sur le trne, pour que la chose publique ne +restt pas en pril, abandonne et sans chef. Voil pourquoi +dernirement nous avons cru utile de diffrer cette affaire, afin que +chacun de vous pt venir ici soumettre l'assemble l'avis que Dieu +lui aurait inspir, et que de tous ces sentiments divers on pt +induire quelle est la volont gnrale. Nous voici runis; sachons +viter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'touffe +la raison, que l'affection n'altre la vrit. Nous n'ignorons pas +que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver +au trne que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette +question, le trne ne s'acquiert point par droit hrditaire, et l'on +ne doit mettre la tte du royaume que celui qui se distingue +non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualits +de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimit. +Nous lisons dans les annales, qu' des empereurs de race illustre +que leur lchet prcipita du pouvoir, il en succda d'autres tantt +semblables, tantt diffrents; mais quelle dignit pouvons-nous +confrer Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement +nerve, enfin qui a perdu la tte au point de servir un roi tranger, et +de se msallier une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le +puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses +vassaux devnt reine et domint sur lui? Comment marcherait-il aprs +celle dont les pres et mme les suprieurs baissent le genou devant lui +et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et +considrez que Charles a t rejet plus par sa faute que par celle des +autres. Dcidez-vous plutt pour le bonheur que pour le malheur de la +rpublique. Si vous voulez son malheur, crez Charles souverain; si +vous tenez sa prosprit, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que +l'attachement pour Charles ne sduise personne; que la haine pour le duc +ne dtourne personne de l'utilit commune; car si vous avez des blmes +pour le bon, comment louerez-vous le mchant? Si vous louez le mchant, +comment mpriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la +Divinit elle-mme, par ces paroles: Malheur vous qui dites que le +mal est bien; qui donnez aux tnbres le nom de lumire et la lumire +le nom de tnbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable +par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous +trouverez un dfenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos +intrts privs. Grce sa bienveillance, vous aurez en lui un pre. +Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouv protection? +Qui, enlev aux soins des siens, ne leur a pas t rendu par lui? + +Cette opinion proclame et accueillie, le duc fut, d'un consentement +unanime, port au trne, couronn Noyon le 1er juin par le +mtropolitain et les autres vques, et reconnu pour roi par les +Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les +Espagnols et les Gascons. Entour des grands du royaume, il fit des +dcrets et porta des lois selon la coutume royale, rglant avec succs +et disposant toutes choses. Pour mriter tant de bonheur, et excit +par tant d'vnements prospres, il se livra une grande pit. +Voulant laisser avec certitude aprs sa mort un hritier au trne, il +voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil +avec eux, il envoya d'abord des dputs au mtropolitain de Reims, +alors Orlans, et lui-mme alla le trouver ensuite pour faire +associer au trne son fils Robert. L'archevque lui ayant dit qu'on ne +pouvait rgulirement crer deux rois dans la mme anne, il montra +aussitt une lettre envoye par Borel, duc de l'Espagne citrieure, +prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il +assurait que dj une partie de l'Espagne tait ravage par l'ennemi, +et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la +Gaule, elle passerait tout entire sous la domination des Barbares. +Il demandait donc qu'on crt un second roi, afin que si l'un des deux +prissait en combattant, l'arme pt toujours compter sur un chef. Il +disait encore que si le roi tait tu et le pays ravag, la division +pourrait se mettre parmi les grands, les mchants opprimer les bons, +et par suite la nation entire tomber en captivit. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la + collection des documents publis par la Socit de l'histoire de + France.) + + Richer, moine de Reims, crivit son histoire de 995 998; elle + comprend la priode de temps qui s'coule de 888 998. Richer + avait tudi aux coles de Reims, les plus importantes de la + France cette poque; il y fit de fortes tudes et devint un + homme trs-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus + remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit + autographe de Richer a t dcouvert en 1833, dans la + bibliothque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donn une + trs-bonne dition. M. Guadet l'a reproduite dans l'dition qu'il + a publie pour le compte de la Socit de l'histoire de France; + mais il y a ajout une excellente traduction et de + trs-prcieuses notes et dissertations. + + + + +ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBRON. + +991. + + +Lorsque Adalbron connut parfaitement les habitudes de Charles et des +siens, et qu'il fut sr de n'tre souponn de personne, il machina +diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour +livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec +celui-ci, l'assurant toujours plus de son dvouement; il offrit mme +de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant +d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile pais sur sa dissimulation, +au point qu'une nuit, dans un souper o il se montrait trs-gai, +Charles, qui tenait une coupe d'or o il avait fait tremper dans du +vin, du pain coup en morceaux, la lui prsenta aprs y avoir bien +rflchi, et lui dit: Puisque, d'aprs les dcrets des pres, vous +avez sanctifi aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez +consacr le peuple par vos saintes bndictions; que vous nous avez +offert nous-mmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de +Notre-Seigneur et sauveur Jsus-Christ approche, je vous offre, +mprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier vous, ce +vase convenable votre dignit, avec le vin et le pain en morceaux. +Buvez ce qu'il contient, en signe de fidlit ma personne; mais s'il +n'est pas dans vos rsolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de +crainte de rappeler l'horrible personnage du tratre Judas. Adalbron +rpondit: Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle +contient! Charles poursuivit aussitt, en disant: Vous devez +ajouter: et je garderai fidlit. Il but et ajouta: Et je garderai +fidlit; qu'autrement je prisse avec Judas! Il profra encore +devant les convives plusieurs autres imprcations semblables. La nuit +approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa +aller prendre du repos et dormir pendant la matine. Adalbron, qui +nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul, +pendant qu'ils dormaient, leurs pes et leurs armes, et les cacha +dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son +stratagme, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des +siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque +l'huissier fut sorti, Adalbron se plaa lui-mme sur le milieu de la +porte, tenant son pe sous son vtement. Bientt, aid des siens, +complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et +Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se +rveillant ils aperurent leurs ennemis runis en troupe autour d'eux, +ils sautent du lit et cherchent se saisir de leurs armes, qu'ils ne +trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet vnement matinal. +Mais Adalbron leur dit: Vous m'avez rcemment enlev cette place, et +m'avez forc de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons votre +tour, mais d'une autre manire, car je suis rest mon matre, mais +vous, vous passerez au pouvoir d'autrui. Charles rpondit: O vque, +je me demande avec tonnement si tu te souviens du souper d'hier! +Est-ce que le respect de la divinit ne t'arrtera pas? N'est-ce donc +rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprcation du +souper d'hier? Et disant cela, il se prcipite sur l'vque: mais les +soldats arms enchanent sa furie, le poussent sur son lit et l'y +retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux +prisonniers dans la mme tour, qu'ils ferment avec des clous, des +serrures et des barres de bois, et o ils placent des gardes. Les cris +des femmes et des enfants, les gmissements des serviteurs, frappent +le ciel, pouvantent et rveillent les citoyens dans toute la ville. +Tous les partisans de Charles se htent de s'enfuir, ce qu' peine +mme ils peuvent excuter; car tout au plus taient-ils sortis, +lorsque Adalbron ordonna de s'assurer l'instant de toute la ville, +afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposs son parti. On +les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en +faveur d'un fils de Charles, g de deux ans, de mme nom que son +pre, lequel fut except de la captivit. Adalbron envoya promptement +des dputs au roi, alors Senlis, pour lui mander que la ville +nagure perdue tait reconquise, que Charles tait pris avec sa femme +et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'tait trouv parmi les ennemis; +il l'engage venir l'instant avec tous ceux qu'il pourra runir; +qu'il ne mette aucun retard rassembler son arme; qu'il envoie des +dputs tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin +qu'ils viennent au plus tt; qu'il se hte d'arriver mme avec peu de +monde. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.) + + + + +RVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE. + +997. + + +Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore gure rgn, quand dans +le pays s'leva une guerre qui dut faire grand mal la terre. Les +paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, pousss +par je ne sais quelle mauvaise ide, par vingt, par trente et par +cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparl en secret et +plusieurs l'ont jur entre eux que jamais par leur volont ils +n'auront seigneur ou avou. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils +ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque +jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an +dernier tait mauvais, et pire encore est cette anne. Tous les jours +leurs btes sont prises pour les aides et les corves; il y a tant de +plaintes contre eux et de procs, et impts nouveaux et anciens, +qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils +sont cits en justice; il y a tant de prvts[57] et de bedeaux[58], +et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix +une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se +dfendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force +on prend leurs btes, ils ne peuvent ni se tenir ni se dfendre, ils +ne peuvent s'en garantir; il leur faut dguerpir de leurs terres. Ils +ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs +sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore +on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du +mal? Mettons-nous l'abri de leur mchancet; nous sommes hommes +comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le +corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut +que du coeur seulement. Allions-nous par serment, et dfendons nos +biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils +nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou +quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles, +si vingt ou trente garons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se +dfendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et +grands pieux, et flches et gourdins, et arcs, et haches et +hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec +le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous +dfendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et +prendre notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans +les forts la venaison. En tout nous ferons nos volonts, dans les +bois, sur l'eau et dans les prs. Par ces dires et par ces paroles, et +par autres encore plus folles, ils ont tous approuv ce projet, et +ils se sont tous jur que tous ensemble se soutiendront et ensemble se +dfendront. Ils ont lu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et +des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments +recevront. Ne peut tre longtemps cache parole tant de gens porte, +soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par +ivresse, ou par colre; assez tt le duc Richard out dire que les +vilains faisaient commune, et voulaient dtruire les justices[60], +lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprs de +Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le +comte d'vreux tait trs-vaillant, et savait beaucoup de choses. +Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez +jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos +chevaliers. Et Richard lui dit: Volontiers. Donc il envoya en +plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien +piant, et par espions s'enqurant, qu'il atteignit et surprit les +vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62]. +Raoul fut fort en colre; il ne veut pas les mettre en jugement; il +les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les +dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings +couper, tous il fit brler les jarrets; il lui importe peu qu'ils +s'en plaignent. Il en fit brler d'autres tout vifs, et d'autres +furent arross de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils taient +hideux regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne +fussent bien connus. La commune en demeura l; depuis les vilains ne +firent rien de semblable; ils se sparrent tous de ceux qui l'avaient +organise, par la peur de leurs amis qu'ils virent dfaits et +maltraits. Et les plus riches d'entre eux le payrent, et par leur +bourse s'acquittrent. On ne laissa rien prendre de tout ce qu'on +put les ranonner. Et les seigneurs leur firent autant de procs +qu'ils purent. + + [57] Chargs par le seigneur de recouvrer les droits. + + [58] Agents infrieurs chargs de la police. + + [59] Valets, serviteurs. + + [60] Droits et abus seigneuriaux. + + [61] Raoul comte d'Evreux. + + [62] Les paysans des divers comts de la Normandie s'entendirent + pour former des conventicules, dans lesquels ils dcidrent + qu'ils vivraient leur guise et qu'ils se gouverneraient selon + leurs propres lois, soit dans les forts, soit auprs des eaux, + et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces + dcisions, chacune des assembles de ce peuple en fureur nomma + deux dputs chargs de se rendre une assemble gnrale tenue + au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Ds que le duc + fut inform de ces vnements, il envoya aussi le comte Raoul et + un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la frocit des + paysans et de dissoudre leur assemble. Raoul accomplit sa + mission, s'empara de tous les dputs et de quelques autres + hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya + ainsi mutils chez eux, afin que la vue de ce qui leur tait + arriv dtournt les autres de pareilles entreprises. Ayant vu + cela, les paysans renoncrent leurs assembles et retournrent + leurs charrues. (_Guillaume de Jumiges._) + + ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + + + +GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES. + +1027-1029. + + +La famine commena dsoler la terre, et le genre humain fut menac +d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on +ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la +moisson, surtout cause des eaux qui inondaient les champs. Il +semblait que les lments bouleverss se faisaient la guerre, et +cependant ils ne faisaient qu'obir la vengeance de Dieu, qui +punissait la mchancet des hommes. Toute la terre fut inonde par +des pluies continuelles, ce point que pendant trois ans on ne +trouva pas un sillon bon ensemencer. Au moment de la moisson, les +mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de +grains, dans les terres o il avait le mieux russi, ne produisait que +le sixime de cette mesure. Ce flau vengeur commena d'abord en +Orient, ravagea la Grce, puis l'Italie, se rpandit dans les Gaules, +puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent galement les +atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres, +tous avaient la bouche affame et la pleur sur le front. Car la +violence des grands avait enfin cd la disette gnrale. Quiconque +avait vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix +le plus excessif et tait toujours sr de le recevoir sans difficult. +Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or; +quelquefois le sixime de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on +eut mang les btes et les oiseaux et que cette ressource fut puise, +la faim continua se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut +dvorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien +encore, pour chapper la mort, on dracinait les arbres dans les +bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout tait inutile, car +Dieu seul est le refuge contre la colre de Dieu. Hlas, le +croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparatre ces exemples de +frocit, si rares dans l'histoire, et les hommes mangrent la chair +des hommes. Le voyageur, attaqu sur la route, tombait sous les coups +des assaillants qui dchiraient ses membres, les rtissaient et les +dvoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, +recevaient l'hospitalit, et leurs htes les gorgeaient la nuit pour +les manger. Quelques-uns prsentaient des enfants un oeuf, un fruit, +et les attiraient l'cart pour les dvorer. En beaucoup d'endroits +on dterra les cadavres pour servir ces tristes repas. Enfin ce +dlire, cette rage, alla au point que la bte tait plus en sret que +l'homme, car il semblait que ce ft une coutume dsormais tablie de +manger de la chair humaine. Un sclrat osa mme en taler au march +de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut +arrt et ne nia point; on le garrotta et on le brla. Un autre alla +pendant la nuit voler cette mme chair qu'on avait enterre; il la +mangea et fut brl de mme. + + [63] De 987 1066, il y eut quarante et un ans de famine et + d'pidmies. + + [64] Sur la Sane, prs de Mcon. + +Il y a, prs de Mcon dans la fort de Chtenay, une glise isole, +consacre saint Jean. Un misrable avait bti prs de l une +chaumire o il gorgeait la nuit ceux qui lui demandaient +l'hospitalit. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa; +mais en regardant dans les coins de la chaumire il vit des ttes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Troubl et ple, il veut sortir, +quoique son hte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la +crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient se +sauver avec sa femme et court en toute hte la ville. Il fait +connatre au comte Othon et tous les autres habitants cette horrible +dcouverte. Aussitt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer +du fait; ils s'y rendent en toute hte et trouvent cette bte froce +dans son repaire avec quarante-huit ttes d'hommes qu'il avait gorgs +et dvors. Conduit la ville, il fut jet au feu. Nous avons assist +nous-mme son supplice. + +On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas +qu'on ait jamais pens ailleurs. Bien des gens mlangeaient avec ce +qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable +l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle. +C'tait le seul espoir qu'ils eussent d'chapper la mort, et le +succs ne rpondait pas leurs voeux. Les visages taient ples et +dcharns, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et +imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de +morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, allchs +depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencrent s'attaquer +aux hommes. Comme on ne pouvait donner chaque mort une fosse +particulire, cause de leur grand nombre, alors les gens craignant +Dieu se mirent ouvrir des fosses, appeles communment charniers, o +l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse +tait assez grande. Ils gisaient l, confondus et mls, demi-nus, +souvent mme sans aucun linceul. Les carrefours, les fosss dans les +champs, servaient aussi de cimetires. + +D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines +provinces taient moins rigoureusement traites, quittaient leur pays, +mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine svit pendant +trois ans, en punition des pchs des hommes. On sacrifia aux besoins +des pauvres les ornements des glises et les trsors qui taient +destins cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'tait pas +encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trsors des glises +furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand +ces malheureux, puiss par la faim, trouvaient de quoi manger, ils +enflaient aussitt et mouraient. + + RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.) + + Raoul Glaber ou le Chauve, moine de moeurs assez mauvaises, + mourut probablement dans le monastre de Cluny; il ddia au + clbre abb de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il parat avoir + compose en 1047. + + + + +CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS. + +1066. + + +I. _douard roi d'Angleterre dsire lguer son royaume son parent +Guillaume duc de Normandie._ + +Le roi douard avait bien vcu, et son rgne fut long; mais, et cela +l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui aprs +lui pt avoir son royaume et le conserver. Il pensa part lui, quand +il mourrait qui de son royaume hriterait. Il pensa et dit souvent +qu'au duc Guillaume, son parent, qui tait le meilleur de sa famille, +il voudrait donner son hritage. Robert son pre l'avait nourri[65] et +Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reu, il le doit +cette famille. Quelque beau semblant qu'il ft aux autres, il n'aime +nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parent, avec laquelle il +a t lev, et cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire +hritier de son royaume. Il y avait en sa terre un snchal qui +s'appelait Harold; c'tait un noble vassal; pour sa valeur et sa +bont, il avait dans le royaume grande puissance; c'tait l'homme le +plus fort du pays. Il tait puissant par ses vassaux et par ses amis; +il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un snchal. Par +son pre il tait Anglais, et par sa mre, Danois. Githa, sa mre +tait Danoise; elle tait trs-noble dame; sa soeur fut la mre du roi +Kanut; la mre de Harold tait la femme de Godwin, et sa fille dith +fut reine. Harold tait le favori de son roi qui avait sa soeur pour +femme. + + [65] douard le Confesseur tait fils du roi Ethelred, pendant le + rgne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013. + Chass d'Angleterre, douard s'tait rfugi en Normandie et y + avait vcu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut dtruite. + + +II. _Harold va en Normandie._ + +Quand son pre fut mort, il voulut passer en Normandie pour dlivrer +les otages[66], dont il avait trs-grand piti. Il prit cong du roi +douard, et le roi douard le dtourna bien et lui dfendit et le +conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc +Guillaume, parce qu'il pourrait tre facilement pris au pige, car +Guillaume tait trs-rus. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y +envoyt d'autres messagers. J'ai trouv cela crit; mais un autre +livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprs du duc Guillaume, +son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre aprs +sa mort. + + [66] Godwin, puissant seigneur et redout du roi Edouard, avait + t oblig, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en + otages Edouard, et celui-ci les avait confis Guillaume. + +Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre +crite. Quelque besogne qu'il chercht, quelque chose qu'il voult +faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pt lui en arriver aprs. +Aventure qui doit tre, on ne peut empcher qu'elle ne soit; et chose +qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit +prparer deux nefs, et Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous +dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent +tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il +lui fallut cingler; il ne put retourner en arrire et il ne put pas se +cacher l. Un pcheur du pays qui avait t en Angleterre, et avait +souvent vu Harold, l'a pi et reconnu au visage et la parole. Au +comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera +beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres +seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui +livrera qui lui donnera pour ranon cent livres ou plus. Le comte l'a +assur qu'il fera sa volont; et celui qui a dsir le gain lui +montre Harold. Ils le mnent Abbeville. Harold, par un affid manda +au duc de Normandie comment il est arriv en Ponthieu, lui qui venait +d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait +venir auprs de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin. +Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il +le priait de le dlivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire +tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; +Beaurain[68] il l'envoya pour l'loigner du duc Guillaume. + + [67] Bosham, village prs de Chichester; c'tait alors un port + trs-frquent. + + [68] Ville sur la Canche. + +Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il +promit et offrit tant au comte, il le menaa tant et tant le flatta, +que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le +duc lui a fait avoir le long de la rivire d'Eaulne un beau manoir. +Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, grand +honneur, maint beau tournois il le fit aller trs-noblement; chevaux +et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les +Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parl si bien, que Harold lui +a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi douard mourra; et, +s'il veut, il prendra pour femme Adle, une fille qu'il a, et il s'y +engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour +recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on +a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit +demander toutes les reliques et les runit en un endroit; il en +remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin +que Harold ne le st et ne les vt pas; on ne les lui montra pas et on +ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il +put choisir et le plus prcieux qu'il put trouver; je l'ai entendu +nommer oeil de boeuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main +trembla, la chair frmit, puis il jura et promit, comme un homme qui +affirme, qu'il prendra Adle, la fille du duc, et qu'il cdera +l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force +et son savoir, aprs la mort d'douard, s'il vit encore. Que vraiment +Dieu lui aide, et les reliques qui sont l! Plusieurs disent: que Dieu +lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut bais le +reliquaire, et qu'il se fut lev sur ses pieds, vers la cuve le duc le +mne, et le fait rester le long de la cuve; on te le drap qui avait +tout cach, et il montre Harold sur quels corps saints il a jur. +Harold s'pouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra. + + [69] Petite bote en forme d'oeil de boeuf. + +Quand Harold eut prpar son voyage, il prit cong du duc Guillaume; +et Guillaume l'a invit et pri de tenir sa parole. Puis au dpart il +l'a bais au nom de la foi et de l'amiti qui les unit. Harold repassa +la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre. + + +III. _Mort d'douard; il choisit Harold pour successeur._ + +Le jour vint qui ne peut manquer o chacun doit finir par mourir; le +roi douard mourut. Il et t bien aise que Guillaume et son +royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop venir, et +douard ne peut reculer son trpas. douard tait malade du mal dont +il devait mourir; il tait prs de mourir et dj bien affaibli. +Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la +chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un +Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait command: Sire, +dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre; +de cela nous sommes effrays, nous craignons fort d'en devenir fous. +Nous ne pouvons prolonger votre vie ni changer votre mort contre une +autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un +autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez chapper + la mort; la poussire doit la poussire revenir. Il ne nous reste +aprs vous nul hritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme +tes-vous dj;..... vous avez vcu une pose[71], et vous n'avez pas +eu d'enfant, fils ou fille, ni autre hritier qui puisse vous +remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par +descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si +vous leur faites dfaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir +jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi +nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez +votre royaume de votre vivant tel qui assurera la paix aprs vous. +Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un +roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut +peu ds que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les +meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous +sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous +vous voyons partir sitt avec peine, sauf que vous allez possder +Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi +de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez +mieux faire. Ds qu'il eut nomm Harold, par la chambre les Anglais +crient qu'il a bien parl et bien dit, et que le roi le devait croire. +Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la +paix. Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourn vers les +Anglais son visage: Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donn +mon royaume aprs ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai +donn, l'ont aucuns de vous jur. Donc, dit Harold qui tait debout, +quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que +votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais +bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons +qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever, +rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en +dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni +autre. Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon +coeur): Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre, +je l'octroie. + + [70] Douleur. + + [71] Longtemps. + + [72] Il montre les assistants. + + ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + +IV. _Expdition de Guillaume en Angleterre._ + +Tout coup on apprit d'une manire certaine la nouvelle que +l'Angleterre venait de perdre son roi douard et que Harold avait pris +sa couronne. Avant que le peuple ait rien dcid par l'lection, et le +jour mme o l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple +tait plong dans la douleur, ce cruel Anglais, ce tratre s'empara du +trne aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], priv du +saint ministre par les anathmes du pape, lui donna un sacre +illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et rsolut de venger +son injure par les armes; malgr l'avis de plusieurs qui lui +objectaient que l'entreprise tait trop difficile et au-dessus des +forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'hritage dont +on le dpouillait. + + [73] L'archevque de Cantorbry. + +Il serait trop long de dire de quelle manire on s'y prit pour +construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de +tout ce qui est ncessaire la guerre, et quel zle les Normands +dployrent en faisant ces prparatifs. Guillaume apporta aussi tous +ses soins assurer le gouvernement et la scurit de la Normandie +pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers trangers vinrent +grossir son arme, attirs par la rputation de gnrosit du duc et +par la justice de sa cause. Il avait dfendu le pillage et il nourrit + ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut +retenu par les vents l'embouchure de la Dive; il satisfit toutes +les dpenses de son arme, mais il ne permit pas de prendre la plus +petite chose. Les troupeaux des paysans continurent patre dans les +champs avec autant de sret que si ces champs eussent t sacrs; +les bls attendaient la faucille du moissonneur, respects par +l'orgueilleux ddain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme +faible et dsarm voyageait librement en chantant sur son cheval, et +voyait sans peur toutes ces bandes armes. + +Alors sigeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape +Alexandre, le plus digne d'tre obi et consult par l'glise +catholique, car ses rponses taient toujours justes et utiles. Le duc +demanda au Pape sa protection; et lui ayant donn avis de l'expdition +qu'il prparait, le Pape lui donna la bannire et l'approbation de +Saint-Pierre, afin qu'il attaqut son ennemi avec toute confiance.... + +Enfin la flotte entire, rassemble avec tant de soins, fut pousse +par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, o elle +avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de +Saint-Valery. Ni le retard occasionn par les vents, ni les naufrages, +ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient jur +fidlit, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succs, +il s'abandonna la protection divine, et lui adressa ses voeux, ses +prires et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversit par la +prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient +pri dans les temptes, et les fit enterrer secrtement, et il vint au +secours de la misre des autres en augmentant les distributions de +vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui dsespraient ou qui +avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le +ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de +l'glise le corps du bienheureux Valery, trs-aim de Dieu. Toute son +arme assista cette pieuse crmonie. Enfin, le vent si longtemps +attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercirent le +ciel, et tous, s'excitant l'envi et en tumulte, quittent la terre +avec hte et se prparent avec ardeur commencer leur voyage +dangereux. Il y a une si grande prcipitation, que l'un appelle un +soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux, +compagnons et tout ce qui peut leur tre ncessaire, ne songent qu' +partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus +empress que les autres encourage et blme ceux qui se htent le +moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un +port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du hraut que +quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrtent pendant la +nuit et jettent l'ancre jusqu' ce que l'on voie un fanal au haut de +son mt; alors le son de la trompette donnera le signal du dpart... +Dans la nuit, aprs cette halte, les vaisseaux levrent l'ancre. Le +navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur la victoire, +eut bientt, par sa rapidit, dpass le reste de la flotte, rpondant +par la vitesse de sa marche l'impatience de son chef. Au lever du +soleil, un rameur reut l'ordre de regarder du haut du mt s'il voyait +venir les autres vaisseaux; il rpondit qu'il ne voyait rien autre +chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour +empcher que ses gens ne s'abandonnassent la crainte et la +tristesse, plein de courage et de gat, comme dans une salle de son +palais, il prit un repas abondant o le vin ne manquait pas, et assura +que bientt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de +Dieu, sous la protection de qui il s'tait plac... Le rameur ayant +regard une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et +la troisime fois, il annona qu'il en voyait un si grand nombre, que +les mts innombrables et presss les uns contre les autres, +semblaient une fort. Nous laissons deviner en quelle joie se +changea l'esprance du duc, et combien il remercia du fond du coeur la +bont de Dieu. Pousse par un bon vent, la flotte entra sans +rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey. + + GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conqurant_. (Traduit + par L. Dussieux.) + + Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conqurant et + l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un + des meilleurs historiens du moyen ge; il a crit en latin la vie + de Guillaume le Conqurant, qui se trouve traduite dans la + collection Guizot. + + +V. _Bataille d'Hastings._ + +Des deux cts on se dispose la bataille. Les Anglais avaient pass +toute la nuit chanter et boire. Encore ivres le matin, ils +marchent cependant l'ennemi sans hsiter; tous, pied, arms de +leur hache deux tranchants, dfendus par un rempart de boucliers, +serrs les uns contre les autres, ils forment un mur impntrable. +Dans cette journe, cet ordre de bataille les aurait sauvs, si les +Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simule disjoint +ces masses compactes. Le roi Harold, aussi pied, se tenait avec ses +frres auprs de son tendard, afin que dans ce pril commun et gal +pour tous, personne ne pt penser fuir. + +Au contraire, les Normands avaient consacr toute la nuit se +confesser de leurs fautes; le matin ils s'taient fortifis en +recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme +le choc des ennemis. Guillaume avait arm d'arcs et de traits le +premier corps de bataille compos de fantassins; les cavaliers +venaient aprs, disposs en ailes spares. Le duc, avec un visage +serein, s'cria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme +la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur +empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaa en +riant: Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duch en royaume. +Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les coeurs des +guerriers, et la mle commena aux cris de: Dieu aide[74]; on se +battait avec acharnement, nul ne cdait des deux cts, et la journe +s'avanait. Guillaume s'en aperut, et fit signe aux siens de lcher +pied par une fuite simule. A la vue de cette feinte droute, les +Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils gorgeraient +aisment ces fuyards, et coururent leur perte. Les Normands font +volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite leur tour. +Ceux-ci russissent s'emparer d'une hauteur, et tandis que les +Normands, accabls de chaleur, gravissent opinitrment la colline, +ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se +fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un +grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhait, +est emport par eux, et l ils massacrent tant de Normands, que le +foss, combl par les cadavres, tait de niveau avec la plaine. La +victoire hsita se dcider pour l'un ou l'autre parti, tant que +l'me et le corps d'Harold ne furent point spars. Celui-ci, non +content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier; +il frappait les ennemis qui venaient sa porte: nul ne l'approchait +impunment; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant + Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au +premier rang et ne cessait de se jeter au plus pais de la mle. Dans +cette journe, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents +serres, il eut trois chevaux de choix tus sous lui. Ceux qui +veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas se +mnager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu' ce que Harold, +perc la tte d'un coup de flche, eut succomb et eut livr par sa +mort la victoire aux Normands. Il gisait tendu terre, quand un +Normand lui mutila la cuisse avec son pe; acte de lchet pour +lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dgrada du rang de +chevalier. La droute des Anglais dura jusqu' la nuit. La nuit venue, +les Normands, comme nous l'avons montr, purent se dire compltement +vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protgea +le duc Guillaume; expos ce jour-l tant de prils, il ne perdit pas +une goutte de sang. Aprs cet heureux succs, Guillaume eut soin de +faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de +rendre aux leurs les mmes devoirs, sans tre inquits. La mre +d'Harold ayant redemand le corps de son fils, il le rendit sans +ranon, quoiqu'elle lui et fait offrir une forte somme. Le cadavre +fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur +ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et o il avait des +chanoines sculiers. Cette journe, qui changea la face de +l'Angleterre et o tant de sang fut vers, avait t annonce par une +grande comte d'un rouge sanglant et longue queue, qui apparut au +commencement de cette anne-l. + + [74] Le cri de guerre des Normands tait _Diex ae!_ Dieu aide! + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.) + + La clbre chronique appele _Historia Major Anglorum_, est + l'oeuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. + Roger de Wendover est l'auteur prsum de la chronique jusqu'en + 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit + et jouissant d'une grande considration, rdigea la chronique de + 1235 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres + ouvrages. M. Huillard-Brholles a publi, en 1840, une excellente + traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8, prcdes + d'une introduction de M. le duc de Luynes. + + +VI. _Couronnement de Guillaume; conqute de l'Angleterre._ + +L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra Londres +au milieu de l'enthousiasme du clerg et du peuple et des acclamations +de la foule qui le saluait roi. Il fut couronn le jour de la Nativit +de N. S. per Eldred, archevque d'York; car il ne voulut pas tre +consacr par l'archevque de Cantorbry Stigand, qui ne tenait pas +lgitimement cette haute dignit. Puis les seigneurs lui prtrent +hommage, lui jurrent fidlit; et aprs avoir reu des otages, il se +vit bien assur sur son trne et redout de tous ceux qui avaient eu +des prtentions au souverain pouvoir. Il rduisit villes et chteaux, +leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie +avec les otages et d'immenses trsors. Otages et trsors furent +renferms dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint +promptement en Angleterre pour rcompenser ses compagnons normands, +ceux qui l'avaient aid dans la plaine d'Hastings conqurir le +territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les +possessions des Anglais dpouills; le peu qui resterait ceux-ci +devait tre frapp d'un servage ternel. Ce partage irrita les nobles +du pays. Les uns se rfugirent auprs du roi d'cosse Malcolm; les +autres gagnrent les lieux dserts et les forts, et dans la vie +farouche qu'ils y menaient troublrent maintes fois la scurit des +Normands.... Dans ce mme temps, le roi Guillaume mit le sige devant +la ville d'Oxford, qui lui rsistait. Ce fut l que du haut des murs, +un des assigs mettant l'air la partie infrieure de son corps, fit +entendre en drision des Normands un sale bruit. Cet affront +transporta de colre Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. +De l il marcha sur York, qu'il dtruisit presque entirement, aprs +en avoir fait prir les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux +qui purent chapper ce dsastre se rfugirent en cosse auprs du +roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, +cause de Marguerite, soeur d'Edgar[75], qu'il avait pouse. Il +s'autorisait de cette union pour dvaster par le pillage et l'incendie +les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume +rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se +dirigea vers les comts du Nord, fit raser champs, villes, bourgades, +lieux fortifis, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans +les provinces maritimes, tant cause de sa colre, que parce que le +bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que +sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pt trouver aucune +subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de +Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant rduit les +villes et les chteaux, et leur ayant donn des gouverneurs lui, +passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin; +mais revenu peu de temps aprs en Angleterre, il distribua largement +les possessions et les terres des Anglais ses compagnons d'armes, +et ceux qui avaient combattu avec lui la bataille d'Hastings. Le +peu qui resta aux nationaux fut soumis un ternel servage. Alors +Edgar, neveu d'douard et lgitime hritier du trne, quitta +l'Angleterre; il serait trop long d'numrer par leur nom les vques, +les clercs et tous les autres gens illustres qui partagrent cette +fuite. + + [75] Edgar tait neveu d'douard et lgitime hritier du trne + d'Angleterre. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.) + + +VII. _Violences des Normands en Angleterre._ + +Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs Eustache +de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'vreux, Robert d'Eu, +Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et bien d'autres +seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les +trangers devenaient les matres des biens des Anglais, dont on tuait +cruellement les fils, ou qui taient obligs de s'enfuir pour toujours +dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des +seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres +sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en +prsent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui +grossissaient sans cesse son trsor. Guillaume fit faire des +recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se +composait le fisc au temps du roi douard. Il donna des terres ses +chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir +toujours 60,000 dans le royaume prts excuter rapidement les ordres +du roi. Les Normands, devenus les matres d'immenses richesses +rassembles par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus +prodigieusement orgueilleux, tuaient sans piti les gens du pays que +la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus +nobles devenaient le jouet des cuyers les plus mprisables. Les +femmes de la plus haute naissance taient plonges dans l'affliction, +et, prives des consolations de leurs maris ou de leurs amies, +aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De +misrables parasites, gonfls d'orgueil, s'tonnaient de leur nouvelle +puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils +pouvaient vouloir. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV. + + Orderic Vital, n en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 + l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire + commence l're chrtienne et finit en 1141. Cette chronique a + t traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot. + + +VIII. _Mme sujet._ + +L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la +nation des Anglais les terribles dcrets de Dieu, alors qu'on aurait +eu peine trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui ft +de race anglaise; que tous taient plongs dans l'effroi et courbs +sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais tait devenu un titre +humiliant, le royaume d'Angleterre eut souffrir une foule d'impts +injustes et de coutumes excrables. Plus les principaux indignes +s'efforaient de faire triompher le bon droit, plus la violence +s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers taient les +premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un +cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevs, et on ne trouvait +personne qui s'oppost de pareilles lois; car ce roi farouche aimait +les btes sauvages comme un pre aime ses enfants. Enfin, par un +caprice tyrannique, il exigea qu'on rast des bourgades o vivaient +des familles, des glises o l'on se livrait la prire, afin de +donner libre carrire aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que +trente milles et plus de terrain labourable furent rduits en fort +pour servir d'asile aux btes fauves[76]. + + [76] Guillaume cra une immense garenne entre Salisbury et la + mer. Le mot _garenne_, driv du germain _waren_, dfense, avait + la mme signification que _fort_ (de _foresta_, _forestella_); + au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On dsignait + sous ces noms divers: garenne, dfens, fort, rivires en garenne + ou dfensables, les lieux o le seigneur s'tait rserv le droit + de chasse ou de pche, aussi bien sur ses terres que sur celles + de ses sujets. D'immenses rgions furent rserves la chasse et + la pche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des + seigneurs; ces rgions taient peuples d'animaux sauvages, avec + dfense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientt + toute culture disparaissait, le sol devenait strile, se couvrait + de bois et de broussailles, bref devenait fort ou garenne. Les + grands espaces peupls de loups, ours, buffles, cerfs, et + destins aux chasses royales taient des forts; les petits + espaces peupls de chevreuils, livres, lapins, et plus faciles + tablir sur les terres seigneuriales, taient les garennes. Pour + l'tablissement des unes ou des autres, on chassait des + populations entires de leurs terres. Saint Louis et ses + successeurs dfendirent par leurs ordonnances l'tablissement de + garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIRE, _des Eaux courantes et + des Institutions seigneuriales_.) + + MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M. + Huillard-Brholles, t. I, p. 46. + + + + +PHILIPPE 1er POUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU. + +1092. + + +Vers cette poque, des dsordres honteux clatrent dans le royaume de +France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la +traitt comme il avait trait les deux prcdentes et redoutait de se +voir rpudie comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa +noblesse et dans sa beaut, elle dpcha Philippe, roi des Franais, +un fidle serviteur pour lui faire connatre ses projets; elle ne +voulait pas tre rpudie et devenir un objet de mpris; pour cela, +elle tait rsolue abandonner la premire son mari et en prendre +un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme +coquette, consentit au crime et la reut avec joie lorsqu'elle vint en +France aprs avoir quitt son mari. Alors il rpudia sa pieuse +femme[78], qui lui avait donn deux enfants, Louis et Constance, et il +pousa Bertrade, qui avait demeur environ quatre ans avec Foulques, +comte d'Anjou. Odon, vque de Bayeux, consacra cette dtestable +union; et le roi adultre lui donna en rcompense de ce funeste +service les glises de la ville de Mantes, qu'il possda quelque +temps. + + [77] Femme du comte Foulques le Rchin. Ce surnom signifie d'une + humeur difficile. Foulques avait pous, avant Bertrade, deux + femmes dont il se spara sous prtexte de parent. + + [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons. + +Aucun autre vque de France n'avait voulu faire cette conscration +impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les rgles ecclsiastiques, +prfrrent plaire Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de +cette honteuse union, la frapprent d'anathme d'un commun accord. +Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultre pour vivre +jusqu' la mort avec le roi adultre. O douleur! L'horrible crime de +l'adultre fut consomm sur le trne du royaume de France. Ainsi +furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et +de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment, +et sut par son esprit les rconcilier et les faire asseoir la mme +table dans un splendide banquet, o elle les servit l'un et l'autre +avec grce et leur satisfaction. + +Le pape Urbain envoya en France des lgats du sige des aptres. Il +tana le roi perverti; il le blma d'avoir rpudi son pouse lgitime +et de s'tre uni, malgr la dfense de Dieu, une femme adultre. +Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prlats +qui l'exhortaient changer de vie, et resta plong dans les impurets +de l'adultre, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus. +Durant prs de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de +Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne clbra +aucune crmonie royale; partout o il arrivait, aussitt que le +clerg en tait inform, les cloches cessaient de sonner et les clercs +de chanter; le deuil tait public et le culte n'tait plus clbr +qu'en particulier tant que le roi excommuni restait dans le diocse. +Cependant les vques dont il tait suzerain lui avaient permis, +cause de sa dignit royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la +messe en particulier ainsi qu' ses gens. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8. + + + + +POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRCHA LA CROISADE. + +1095. + + +Un prtre nomm Pierre, qui tait n Amiens et avait d'abord t +ermite, entreprit de persuader les chrtiens d'aller au secours de +Jrusalem; il prcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre +ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entran +par sa parole, vques, abbs, clercs et moines, laques les plus +nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi +bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin +tous ceux qui taient chrtiens, les femmes mme, tous pousss par la +volont de faire pnitence rsolurent d'aller en terre sainte. Il faut +dire pourquoi Pierre l'ermite se mit prcher ce voyage et comment il +devint le chef des plerins. + +Pierre s'tait rendu, quelques annes auparavant, Jrusalem pour y +faire ses prires. Il avait vu s'accomplir dans le spulcre du Sauveur +des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de +tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impits. +Indign de ces crimes, il demanda au patriarche de Jrusalem comment +il laissait souiller les lieux saints par les paens et les impies; +pourquoi il leur permettait de drober les offrandes des fidles; +pourquoi il tolrait que le saint spulcre ft chang en un lieu de +scandale, que les chrtiens fussent battus, les plerins dpouills et +vexs de toutes faons. A ce discours, le vnrable patriarche +rpondit pieusement: O chrtien fidle, tu brises par tes paroles +notre coeur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus +grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il +faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou prir dans les +supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrtiens, grce + toi, ne viennent nous dlivrer. Pierre lui rpondit: Pre +vnrable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont +faibles les chrtiens qui habitent ici et quelles perscutions vous +font subir les paens. Aussi, pour vous dlivrer et purifier les lieux +saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour +heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux +comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et +quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connatre +tout cela. + +Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint spulcre, et +s'endormit, fatigu de ses veilles et de ses prires. Il vit en songe +J.-C. dans toute sa majest, qui parla ainsi l'humble crature: +Pierre, lve-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme +signe de notre alliance des lettres scelles du sceau de la sainte +croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connatre les +humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite +les fidles venir purifier Jrusalem et y rtablir les saints +offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux lus. + +La vision disparut aprs cette rvlation digne du Seigneur, et Pierre +se rveilla. Au point du jour, aprs tre sorti du temple, il alla +raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui +donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scelles du +sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les prparant lui +rendit des actions de grces. Pierre se hta de revenir dans son pays +pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte, +dbarqua Bari et se rendit Rome. Il fit connatre l'Apostole[79] +la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donne et les +insultes que les paens commettaient envers les lieux saints et les +plerins. L'Apostole couta ce discours avec attention et bonne +volont, et promit d'obir aux ordres et aux volonts de Dieu. + + [79] Au Pape. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier. + + Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la + premire croisade, ne fit pas partie de l'expdition, mais + recueillit avec beaucoup de soins tous les lments de son + histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la + premire croisade. Son histoire s'arrte en 1120. + + + + +CONCILE DE CLERMONT. + +1095. + + +Aussitt que le pape Urbain fut arriv sur le sol de notre pays, les +habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec +joie et se portrent en foule sa rencontre, car personne ne se +souvenait d'avoir entendu dire que le Pape ft jamais venu visiter ces +contres. L'anne 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape +convoqua un concile, en fixant le lieu de sa runion dans la ville des +Arvernes, qui a chang de nom et qui s'appelle maintenant Clermont, +illustre par Sidoine, le plus loquent des vques. Ce concile fut +d'autant plus populaire que chacun tait dsireux de contempler le +visage et d'couter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on +n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indpendamment des vques et +des abbs qui sigrent sur les bancs les plus levs, au nombre de +quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptrent, +tous les hommes lettrs de la France entire et des comts qui en font +partie arrivrent Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent +prsider l'assemble avec une gravit calme, une politesse mesure, +et, pour parler comme Sidoine, rpondre avec une loquence persuasive + toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme trs-illustre +couta avec une grande bont, qui fut bien remarque, les +interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs +procs, et il eut toujours soin de traiter tout le monde galement et +de ne faire d'autres distinctions que celles exiges par la loi de +Dieu. + +Le roi Philippe (Ier) tait alors dans la trente-septime anne de son +rgne; il avait rpudi Berthe, sa femme lgitime, pour pouser +Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hsita pas excommunier +le roi des Franais, repoussa les sollicitations des grands aussi bien +que les plus riches prsents, et ne se laissa point intimider par la +considration qu'il se trouvait en ce moment dans l'intrieur du +royaume. Comme il l'avait rsolu avant de venir en France, et parce +que c'tait le principal but de son voyage, le Pape fit tous ceux +qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit +connatre ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne +conserva le souvenir complet. Son loquence tait aide par sa science +littraire, et il parlait en latin[81] avec la facilit d'un avocat +qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son +discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, +tous ceux qui feraient le voeu d'aller en terre sainte, et la confirma +en vertu de son autorit apostolique. Il tablit ensuite un signe qui +devait faire connatre ceux qui auraient pris cette bonne rsolution, +et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de +chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu +du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur +leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'toffe coup en forme de +croix. Le Pape dcida en outre que, si aprs avoir pris cette marque +distinctive, ou aprs avoir fait son voeu publiquement, quelqu'un +renonait cette bonne intention en cdant de coupables regrets ou +aux prires de ses parents, il serait excommuni pour toujours, +moins que, se repentant, il n'accomplt le voeu qu'il aurait +honteusement refus d'accomplir. En mme temps le Pape menaa de +l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez +impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux +qui feraient partie de l'expdition. Enfin le Pape confia le soin de +diriger l'entreprise un homme digne des plus grands loges, l'vque +du Puy (Adhmar de Monteil). + + [80] Aprs avoir termin les affaires ecclsiastiques, le Pape + alla sur une grande place, car aucun difice n'aurait pu contenir + tous ceux qui venaient l'couter. (_Robert le moine._) + + [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son + discours en latin. + + [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapport + d'une manire diffrente par chaque auteur du temps. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II. + + Guibert de Nogent, abb de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le + diocse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a crit une + histoire de la premire croisade sous le titre de: _Gesta Dei per + Francos_, des mmoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux. + + + + +LA TRVE DE DIEU. + +1096. + + L'archevque de Rouen, Guillaume, runit en concile, Rouen, ses + suffragants qui adoptrent unanimement les dcisions du concile de + Clermont, et laissrent la postrit l'acte suivant. + + +Le saint concile a ordonn que la trve de Dieu sera strictement +observe depuis le dimanche avant le commencement du jene jusqu' la +seconde frie[83] au lever du soleil, aprs l'octave de la Pentecte, +et depuis la quatrime frie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du +soleil, jusqu' l'octave de l'piphanie; et pendant toutes les +semaines de l'anne, depuis la quatrime frie, au coucher du soleil, +jusqu' la seconde frie au lever du soleil; il en sera de mme +pendant toutes les ftes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et +pendant toutes les ftes des Aptres et leurs vigiles; de sorte que +nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, +ni prendre btail ou butin. + + [83] _Frie_, de _feria_, fte; _jours fris_, jours de fte, + jours sacrs. Autrefois toute la semaine de Pques tait fte + par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces + jours _fries_. Le Dimanche tait la premire frie; le lundi la + seconde, etc. On s'accoutuma appeler les jours des autres + semaines 1re, 2e, 3e frie, etc. + +Il a t de plus ordonn que toutes les glises et leurs dpendances, +les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les plerins +et les marchands, et leurs serviteurs, les boeufs et les chevaux de +labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui +leur servent herser, les hommes se rfugiant auprs de leurs +charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient +d'une paix perptuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne +vienne les attaquer, les prendre, les dpouiller ou leur faire aucun +dommage. + +Il a t de plus ordonn que tous hommes gs de douze ans et +au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en +entier la trve de Dieu, telle qu'elle est dtermine prcdemment. +Je jure qu' l'avenir je garderai fidlement cet tablissement de la +trve de Dieu, comme elle est indique ici, et que j'assisterai mon +vque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la +jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de +marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai +pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre +eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon +ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide! + +Le saint concile a encore dcid que l'excommunication serait lance +contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui +enfreindraient la trve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient +avec eux, aussi bien que contre les prtres qui les admettraient la +communion ou la sainte messe. On a frapp de la mme peine les +faussaires, les voleurs, les recleurs et ceux qui se runissent dans +les chteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les +seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorit +apostolique et de la ntre, nous dfendons que l'on fasse aucun +service chrtien dans les domaines de ces seigneurs. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9. + + + + +PRPARATIFS ET DPART DES PREMIERS CROISS. + + +Aussitt que fut termin le concile de Clermont, qui s'tait tenu dans +le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'leva un +grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait +connaissance des ordres du Pape, aussitt il allait prier ses voisins +et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on dsignait ainsi +l'expdition projete. Les comtes et les chevaliers taient dsireux +de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mmes furent bientt +enflamms d'un zle si ardent que, sans examiner leur pauvret ou la +convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent +vendre leurs biens vil prix comme s'il se ft agi de se racheter de +la plus dure captivit le plus vite possible. Il rgnait cette +poque une disette gnrale, et les riches eux-mmes manquaient de +bl; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres +gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain +tant trs-cher, tchaient de trouver de nouveaux aliments pour le +remplacer. Les hommes les plus puissants taient menacs de la misre +qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se +rjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction leur +cruelle avidit, et en regardant leur bl conserv depuis longtemps, +ils supputaient ce qu'ils allaient gagner vendre ces grains... +Chacun conservait prcieusement ses provisions pendant cette famine; +mais lorsque le Christ inspira ces multitudes innombrables le dsir +de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre +reparut aussitt, et ce qui se vendait trs-cher quand tous restaient +en repos, se vendit vil prix quand tous voulurent entreprendre ce +voyage. On se htait tellement pour achever ses prparatifs, que l'on +vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir +d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les +marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et +chacun, tout occup de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il +pouvait, non pas sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur, +afin de n'tre pas le dernier aller dans la voie de Dieu. On vit +alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon +march; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il +fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait vil prix +tout ce qui devait fournir l'argent ncessaire ces dpenses. Ce +qu'ils n'auraient pas livr malgr la prison et la torture, ils le +donnaient maintenant pour quelques cus. + +Mais voici une chose aussi tonnante. Quelques-uns de ceux qui +n'avaient pas encore rsolu de prendre part au voyage se moquaient +d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens vil prix, et +disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien +plus en revenant; puis le lendemain, saisis leur tour par la mme +ide, ils vendaient pour quelques cus leurs biens, et s'en allaient +avec ceux dont ils s'taient moqus. Les enfants, les vieilles femmes +se prparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les +vieillards les plus casss. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient +pas, mais ils espraient tre martyrs; et ils couraient avec joie +au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez +avec l'pe, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils taient +si ardents de possder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les +plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, +cause de leurs bonnes intentions. + +On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des +pauvres ferraient leurs boeufs comme des chevaux, les attelaient des +chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs +enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils +apercevaient un chteau ou une ville, de demander aussitt si c'tait +Jrusalem...... + +Pendant que les grands, obligs d'employer beaucoup de monde pour +prparer leur dpart, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres +suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obissaient comme +un matre. J'ai su que cet homme, n Amiens, je crois, avait d'abord +t ermite; nous le vmes plus tard parcourant les villes et les +bourgs et prchant partout, entour par le peuple, accabl de +prsents et entendant clbrer sa saintet par de si grandes louanges, +que je ne crois pas que personne ait jamais reu de pareils honneurs. +Il tait fort gnreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait +donn. Il rtablissait la paix dans les mnages dsunis et entre tous +ceux qui taient brouills. Il paraissait quelque chose de divin dans +tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle +admiration qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet pour +les conserver comme des reliques. Il tait vtu d'une tunique de laine +qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les +pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de +poisson et buvait du vin. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II. + + + + +DPART DES CROISS. + + +Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, +lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui tait chre, ses enfants, ses +biens, un pre, une mre, des frres, des parents! Mais ceux qui +rpandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'loigner, +sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'tait pour Dieu que +les plerins renonaient leurs biens, et que ces biens leur seraient +rendus au centuple. Alors, le mari fixait son pouse l'poque du +retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et +la recommandant Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci +craignait de ne plus revoir son poux, et succombant sous le poids de +sa douleur, elle tombait terre presque sans vie; elle pleurait son +ami qu'elle perdait vivant, comme s'il tait dj mort. Mais lui, +semblable un homme qui n'aurait pas connu la piti, quoique son +coeur en ft plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa +femme ou de ses enfants, et malgr sa profonde motion, il montrait +une me ferme, et partait. La tristesse tait pour ceux qui restaient, +et la joie pour ceux qui partaient. + + FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_. + + Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi + de Jrusalem, puis chanoine du Saint-Spulcre, vivait encore en + 1127. Il assista la premire croisade. + + + + +CHANT COMPOS A L'OCCASION DE LA 1re CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE +DE POITIERS[84]. + + +J'ai la volont de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause +ma peine. Je ne serai plus attach au Poitou ni au Limousin. + + [84] N en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus + ancien troubadour dont les oeuvres nous soient parvenues. + +Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en +grande crainte et en pril, et ses voisins l'inquiteront. + +Mon loignement de la seigneurie du Poitou m'est trs-pnible; je +laisse la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin. + +Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relve, ne lui prtent +assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau +ne manqueront pas de lui nuire. + +S'il n'est trs-sage et vaillant, les tratres Gascons et les +Angevins l'auront bientt renvers quand je serai loign de vous. + +Fidle l'honneur et la bravoure, je me spare de vous; je vais +outre-mer aux lieux o les plerins implorent leur pardon. + +Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce +qui attachait mon coeur; rien ne m'arrte, je vais aux champs o Dieu +promet la rmission des pchs. + +Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offenss; +j'implore mon pardon; j'offre mon repentir Jsus, matre du ciel; je +lui adresse la fois ma prire et en roman et en latin. + +Trop longtemps je me suis abandonn aux distractions mondaines, mais +la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparatre son +tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquits. + +O mes amis! quand je serai en prsence de la mort, venez tous auprs +de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hlas! J'aimai +toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'tais chez moi, soit +quand j'en tais loign. + +J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le +sembellin[85]. + + [85] Habillement des barons. + + + + +MASSACRE DES JUIFS. + + +La mme anne que Pierre l'ermite et Godescalc taient partis avec +leurs armes, des troupes innombrables de plerins partirent de +France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entrans par +l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces plerins +arrivaient de tous cts, chargs d'armes, de vivres et d'objets de +toute sorte qui leur taient ncessaires pour faire le voyage de +Jrusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes +se runissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se +livrait tous les excs; des femmes et des filles parties pour le +voyage de Jrusalem commettaient aussi les mmes dsordres. + +Je ne sais si ce fut par la volont de Dieu ou par une erreur de leur +esprit que ces plerins se conduisirent si cruellement contre les +juifs tablis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrrent, +surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par l leur +expdition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre +commena d'abord Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y +demeuraient; on les blessa et on les tua sans piti; on dtruisit +leurs maisons et leurs synagogues, puis les plerins se partagrent le +butin. Deux cents juifs, effrays de ces cruauts, se sauvrent +pendant la nuit et arrivrent Neuss en bateau; mais des plerins les +rencontrrent, les massacrrent tous, et s'emparrent de tout ce +qu'ils emportaient. + + [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'tendait entre + le Rhin et la Meuse. + +Aprs, les plerins, en nombre considrable, se remirent en route, +selon leur voeu, et arrivrent Mayence. Un seigneur trs-considrable +de ce pays, le comte micon, tait dans cette ville avec une nombreuse +troupe d'Allemands et attendait l'arrive des autres plerins. Les juifs +de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le +mme sort, essayrent de se sauver en se rfugiant auprs de l'vque +Rothard, et confirent sa garde leurs trsors, comptant que sa +protection leur serait utile puisqu'il tait vque de la ville. +L'vque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnrent garder; +il les plaa sur une grande terrasse pour les empcher d'tre vus par le +comte micon et par sa troupe et les sauver, son palais tant l'asile le +plus sr pour eux. Mais micon et les siens se dcidrent aller +attaquer le lendemain matin les juifs qui taient enferms dans ce lieu +lev et dcouvert; ils enfoncrent les portes, assaillirent les juifs +coups de flches et de lances, en turent sept cents qui ne purent se +dfendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrrent les femmes et +les enfants. Les juifs voyant que les chrtiens gorgeaient jusqu' +leurs enfants, sans piti pour leur ge, prirent les armes, mais pour +massacrer eux-mmes leurs femmes, leurs mres et leurs soeurs, et, ce +qui est horrible dire, les mres coupaient la gorge leurs enfants, +aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrtiens. + +Un petit nombre de juifs chappa au massacre en se faisant donner le +baptme, bien plus pour ne pas tre tus que par le dsir de devenir +chrtien; puis micon et toute cette bande innombrable d'hommes et de +femmes, chargs de butin, continurent leur voyage pour Jrusalem, se +dirigeant vers la Hongrie. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I. + + + + +PRISE DE JRUSALEM. + +1099. + + +Le jour fix pour combattre tant arriv, on commena l'assaut. Avant +de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait. +Beaucoup de personnes et moi-mme pensons qu'il y avait dans la ville +au moins 60,000 hommes en tat de combattre, sans compter les femmes +et les enfants, dont le nombre tait extraordinaire. Les ntres, +notre avis, n'taient pas plus de 12,000 hommes en tat de combattre; +notre arme comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais +ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin +que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande +ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de +ce rcit le prouvera clairement. + +Aussitt que les ntres attaqurent les murs et les tours de +Jrusalem, ils reurent une grle de pierres et de flches lances par +les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se +dcouragrent pas, parce qu'ils avaient rsolu de mourir ou de se +venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonait encore que la +victoire se dcidt. Pendant que les ntres approchaient des murs +leurs machines, les assigs lancrent, outre les pierres et les +flches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetrent sur +les machines des matires enflammes, afin d'arrter par le feu ceux +que le fer des assigs ou les hautes murailles ou les fosss profonds +de la ville n'arrteraient pas. On se battit ce jour-l depuis le +lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois +pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu +tout-puissant, notre matre et notre guide, lorsque la nuit vint +augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins +craignaient que les chrtiens ne s'emparassent de la ville pendant la +nuit, ou tout au moins ne comblassent les fosss, ce qui leur +permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles; +les ntres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent brler les +machines qu'on avait approches au pied des murs. Aussi veilla-t-on de +part et d'autre, et le travail comme l'inquitude empchrent de +dormir les combattants..... Des deux cts on fit les plus grands +efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les ntres, pleins +d'ardeur, poussrent leurs machines au pied des murailles; mais les +Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou +dix chacune des ntres et que nos attaques taient sans +rsultat...... Nos machines brises par les pierres lances par +l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait +que la misricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste +toujours au moment ncessaire. Vers midi, les ntres taient en +dsordre, tant taient grands et leur fatigue et leur dsespoir; +quelques-uns disaient dj qu'il fallait enlever les machines qui +taient en partie brles ou brises, lorsqu'un chevalier, arrivant de +la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela +les ntres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir +quel tait ce chevalier. Alors les ntres sortant de leur langueur, +courent aux murailles avec des chelles et des cordes; quelques-uns +lancent des flches embrases sur les matelas remplis de coton qui +recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient levs +devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit ces matelas +et fit sauver les dfenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les +siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie +antrieure et suprieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont +ils s'lancrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrde et +Godefroi entrrent les premiers dans Jrusalem et y versrent une +prodigieuse quantit de sang; les autres montrent leur suite, et +les Sarrasins ne purent les empcher. + +Il faut encore que je raconte une chose tonnante. Pendant que +Jrusalem tait prise par les Franais, les Sarrasins combattaient +encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire +n'tait pas douteuse pour eux. Mais comme les ntres taient matres +des murailles et des tours, on put voir ds lors un admirable +spectacle. Des Sarrasins taient frapps de mort, ce qui tait pour +eux le sort le plus doux; d'autres percs de flches taient obligs +de se jeter du haut des tours; d'autres encore, aprs de longues +souffrances, taient jets dans le feu et brls. Les rues et les +places de la ville taient couvertes de monceaux de ttes, de pieds et +de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des +cadavres. Tout cela n'est rien auprs de ce qui se passa dans le +temple de Salomon[87], o les Sarrasins clbraient les crmonies de +leur culte; si nous disions la vrit sur ce qui s'y passa on ne +voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et +dans le portique de Salomon, on marchait cheval dans le sang +jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu' la bride du cheval[88]. Juste +et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu ft lav par le +sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphmes. La +ville tant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se +rfugirent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du +comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89]. + + [87] La mosque d'Omar. + + [88] On versa une si grande quantit de sang humain que les mains + et les bras, spars des corps, nageaient dans le temple, et + ports par le sang et l allaient s'unir d'autres corps, de + sorte qu'on ne savait pas quel cadavre appartenaient les + membres qui venaient se joindre un cadavre mutil. (_Robert le + moine_, Hist. de la 1re croisade, liv. IX.) + + [89] L'humanit du comte de Toulouse parut si trange aux croiss + qu'ils l'accusrent de s'tre laiss gagner prix d'or par les + malheureux qu'il avait sauvs. + +Aprs la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dvotion +les plerins allaient au spulcre du Seigneur, applaudissant, pleins +de joie et chantant un cantique d'allgresse. Ils adressaient Dieu +vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce +jour nouveau, cette joie nouvelle et ternelle, l'achvement de cette +entreprise et l'accomplissement des voeux du peuple, donnaient lieu +des paroles nouvelles et un cantique nouveau. Ce jour, jamais +clbre dans les sicles venir, transforma notre douleur et nos +fatigues en joie et en transports d'allgresse. + + RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jrusalem_. + + Raimond d'Agiles tait chanoine du Puy en Velay; il suivit la + croisade son vque, le fameux Adhmar, et devint pendant + l'expdition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut + probablement en terre sainte vers 1099. + + + + +MME SUJET. + + +Le duc Godefroi et ceux qui taient avec lui sur la partie suprieure +de la machine jetaient de grandes quantits de traits et de pierres +sur les assigs et repoussaient ceux qui essayaient de dfendre +encore la muraille. D'autres chrtiens, l'aide de trois mangonneaux, +frappaient sans relche ceux qui venaient dfendre la muraille. +Pendant ce temps, deux frres, nomms Ludolf et Engilbert, +s'aperurent que les ennemis commenaient faiblir et reculer +devant la grle de pierres qui les accablait de tous cts; comme ils +taient prs du mur, dans l'tage du milieu de la machine, ils en +sortirent, lancrent des arbres en avant sur le mur, et s'lancrent +les premiers dans la ville, et repoussrent ceux qui taient encore +sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frre Eustache se +htrent de descendre de l'tage suprieur de la machine et de courir +au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les plerins, +transports de joie du triomphe de leurs chefs, dressrent leurs +chelles contre les murs, et s'lancrent pour pntrer dans la ville. + +Les Sarrasins, voyant les murailles occupes et les chrtiens se +rpandre dans la ville, furent saisis d'pouvante et se sauvrent, la +plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, trs-grand et +solide difice. Mais les Franais les poussrent vigoureusement la +lance et l'pe dans les reins et arrivrent avec les fuyards aux +portes du palais, massacrant sans relche les paens. Quatre cents +chevaliers envoys par le roi de Babylone[90] avaient longtemps +parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant +l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine droute, ils se sauvrent +au plus vite vers la tour de David. Les chrtiens les poursuivirent si +vivement que les Sarrasins eurent peine le temps d'entrer dans la +tour, laissant leurs chevaux tout brids et sells la porte; les +chrtiens s'en emparrent. Pendant ce temps, des plerins s'avancrent +contre une des portes de Jrusalem, et ayant bris les serrures et +fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage la foule des +chrtiens. On se pressa si violemment cette porte pour entrer, que +les chevaux, dit-on, touffs et inonds de sueur, mordaient ceux qui +les entouraient, malgr les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes +furent renverss et crass sous les pieds des chevaux; des mulets et +des hommes prirent dans cette presse. Une autre colonne de plerins +pntra par la brche que le blier avait faite dans la muraille avec +sa tte de fer, s'lana en poussant de grands cris, vers le palais de +Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y taient ports les +premiers, massacra sans piti tous les Sarrasins qui se trouvaient +dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantit qu'il +forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y +trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayrent en +vain d'chapper au massacre et de repousser les chrtiens; ils en +turent cependant une assez grande quantit. + + [90] D'gypte. + +En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande +et si profonde qu'elle ressemble un lac; elle est couverte d'une +toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins +s'taient rfugis sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les +uns furent jets l'eau et noys, les autres furent tus sur +l'escalier en combattant les chrtiens...... Les chrtiens sortirent +du palais aprs y avoir massacr 10,000 Sarrasins; ils passrent +ensuite au fil de l'pe les troupes de paens qu'ils rencontrrent se +sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'taient rfugies +dans les tours du palais ou sur d'autres points levs; les enfants, +enlevs au sein de leurs mres ou dans leurs berceaux, taient pris +par les pieds et lancs, de sorte que leurs ttes se brisaient contre +les murailles ou sur le seuil des portes. D'un ct, on tuait les +Sarrasins coups d'pe; d'un autre coups de pierres; ni l'ge, ni +le rang ne leur faisait viter la mort. Si un chrtien occupait le +premier une maison ou un palais, il en devenait le matre et de tout +ce qui y tait renferm, meubles, grains, huile, vin, argent, habits; +bientt la ville tout entire fut eux. + +Pendant que les chrtiens entraient dans la ville, et donnaient +carrire toute leur fureur en massacrant les paens dans le palais +et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrde se dirigeait +vivement vers le temple et y entrait aprs avoir bris les serrures. +Aid par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantit +d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de +l'enceinte intrieure, et employa deux jours enlever les trsors que +les Turcs avaient rassembls pour dcorer le temple. On dit que deux +Sarrasins, sortis de la ville pendant le sige, avaient rvl +Tancrde, pour obtenir la vie sauve, la place o il trouverait ce +trsor. Au bout de deux jours, Tancrde sortit du temple avec ses +richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau +d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient peine +suffi pour le porter..... Pendant que Tancrde, domin par l'avarice, +allait piller le temple, pendant que tous les princes dpouillaient +les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le +peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des paens, le +duc Godefroi, ne prenant part aucun massacre, dposait ses armes, se +couvrait d'un vtement de laine, et, accompagn de trois de ses +compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville, +les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extrieure, rentrait par +la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au spulcre +de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grces +Dieu qui lui avait permis de voir se raliser ses plus ardents dsirs. +.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du spulcre du Seigneur, +plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans +son logement pour s'y reposer. Toute l'arme se reposait aussi du +carnage; et pendant cette nuit, Jrusalem, la cit du Dieu vivant et +notre mre, ayant t rendue ses enfants par une grande victoire, +les chrtiens accabls de fatigue se livrrent un profond sommeil. + +Le sixime jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de +Toulouse, entran par l'avarice, reut une grande somme d'argent et +laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il +assigeait dans la tour de David, o ils s'taient retirs; mais il +s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dpouilles, et +garda pour lui la forteresse elle-mme. Le lendemain matin, jour du +sabbat, trois cents Sarrasins qui s'taient retirs pour chapper au +massacre, sur la partie la plus leve du palais de Salomon, +supplirent qu'on leur accordt la vie; n'osant se fier personne et +se voyant exposs toute sorte de dangers, ils ne se dcidrent +quitter leur retraite que quand ils virent la bannire de Tancrde +leve devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce +gage ne les sauva pas cependant; des chrtiens indigns de ce pardon, +entrrent en fureur et les massacrrent tous. Tancrde, qui tait +plein d'orgueil, fut irrit de l'affront qu'il venait de recevoir, et +sa colre ne se serait pas calme sans une vengeance terrible qui +risquait de jeter la discorde dans l'arme, si les hommes sages ne +fussent parvenus le calmer par leurs conseils. Jrusalem, lui +dirent-ils, a t conquise malgr les plus grandes difficults et +malgr la mort d'un grand nombre des ntres; aujourd'hui elle est +arrache au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la +perdre par cupidit, par mollesse ou par piti pour l'ennemi; il ne +faut pas pargner les prisonniers et les paens qui sont encore dans +la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une +forte arme, nous serions attaqus au dedans comme au dehors, et nous +serions vaincus. Il est ncessaire aujourd'hui de tuer sans retard +tous les Sarrasins et paens prisonniers qui doivent tre rachets ou +qui sont dj rachets prix d'or, de peur que leurs machinations et +leurs complots ne nous attirent quelques malheurs. + +On approuva cet avis, et le troisime jour aprs la victoire les chefs +de l'arme firent connatre leur rsolution. Aussitt les chrtiens +s'arment et se prparent anantir la race misrable des paens qui +avaient survcu aux premiers vnements. Les uns furent tirs de +prison et eurent la tte coupe; les autres furent gorgs dans les +rues ou sur les places, mesure qu'on les rencontrait, et tous aprs +avoir rachet leur vie en donnant une ranon ou en obtenant grce de +la piti des chrtiens. Les jeunes filles et les femmes taient tues +ou lapides, et les plerins n'pargnaient ni l'ge ni le rang ni mme +les femmes enceintes. Craignant la mort et frappes de terreur la +vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les +plerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras +pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les +pargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant +la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scnes +par leurs cris horribles et leurs larmes amres. Mais c'tait +inutilement qu'on implorait la piti et la misricorde des chrtiens; +leur me tait si compltement livre la passion du carnage, qu'ils +turent tout et que pas un enfant la mamelle, de l'un ou de l'autre +sexe, ne fut pargn. On dit que toutes les places de Jrusalem furent +couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et +d'enfants[91]. + + [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croiss firent + brler cette masse de cadavres, dont l'aspect tait horrible et + l'odeur insupportable, et qu'ils purgrent ainsi Jrusalem par le + feu. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI. + + + + +LOUIS LE GROS. + +1101. + + +Louis, ce jeune hros, gai, gagnant tous les coeurs par une bont que +quelques-uns prenaient pour simplicit, tait peine arriv +l'adolescence, qu'il tait dj pour le royaume de son pre un +dfenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des +glises, et, ce qu'on avait nglig longtemps, il protgeait la +scurit des laboureurs, des ouvriers et des pauvres. + +Vers cette poque, il s'leva entre le vnrable Adam, abb de +Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions +qui s'envenimrent et arrivrent un tel degr d'irritation que, +l'esprit de rvolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, +les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre +et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en +fut indign, et contraignit Bouchard comparatre au chteau de +Poissy devant le roi son pre, pour s'en remettre son jugement. +Bouchard ayant t condamn ne voulut pas se soumettre la +condamnation prononce contre lui, et se retira en libert; mais il +eut bientt subir tous les maux que la majest royale a droit +d'infliger des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince +l'attaqua aussitt lui et ses adhrents, Mathieu, comte de Beaumont, +et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, hommes violents et +belliqueux qu'il avait gagns sa cause. Louis dvasta les terres de +Bouchard, dtruisant les maisons et les petits forts, l'exception du +chteau, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les +rebelles persistaient vouloir se dfendre dans le chteau, il en fit +le sige avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte +de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard se soumettre, le courba +sous le joug de sa volont, et termina tout son avantage la querelle +qui avait caus ces troubles. + +Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, parce qu'il +avait pris part cette guerre et pour d'autres raisons, surtout +cause des dommages qu'il avait fait prouver l'glise de Beauvais. +Drogon avait quitt son chteau, sans toutefois s'en loigner +beaucoup, afin de pouvoir s'y rfugier promptement en cas de besoin. +Il marcha avec des archers et des arbaltriers la rencontre du +prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si compltement +qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son +chteau sans tre suivi de prs. Louis se jeta vers la porte au milieu +des gens de Drogon, reut et donna mille coups de l'pe qu'il maniait +habilement, entra dans le chteau, s'y maintint malgr les efforts de +l'ennemi, et ne s'en retira qu'aprs l'avoir entirement brl avec +les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le hros tait +anim d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas se garantir de +l'incendie, qui fit courir un grand danger son arme et sa +personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux. + + Suger, abb de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, + naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la + vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore + compos un trait sur son administration du monastre de + Saint-Denis, une histoire de Louis VII, reste inacheve; on a + aussi de lui un certain nombre de lettres. + + + + +BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE. + +1119. + + Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de + Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son + hritage, la Normandie, dont il avait t dpouill par Henri, roi + d'Angleterre. + + +Le roi Louis tait revenu la hte en Normandie, avec quelques braves +chevaliers. Le 20 aot, le roi Henri, aprs avoir entendu la messe +Noyon sur Andelle, commena une expdition, ne sachant pas que le roi +de France se trouvt alors aux Andelys; il s'avanait donc avec une +belle arme, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses +soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, l'aide +des chevaux, au chteau de Lions. Le roi avait plac quatre chevaliers +en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers +qui pouvaient se prsenter. Ils virent des chevaliers avec leurs +casques et leurs bannires se dirigeant vers Noyon, et ils en +prvinrent aussitt le roi. + +Pendant ce temps-l, le roi Louis sortait des Andelys avec son arme; +il se plaignit ses chevaliers, et plusieurs reprises, de ce qu'il +ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne +savait pas que son adversaire tait si prs; aussi marchait-il la +hte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, esprant +entrer le jour mme dans ce chteau par suite d'une trahison. Mais les +vnements furent bien diffrents, et la victoire ne se montra pas +favorable aux orgueilleux qui dsiraient la guerre; elle trompa et mit +en fuite celui qui esprait jouir des gloires du triomphe.... + +Prs de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre +une grande plaine, appele par les habitants plaine de Brenmule[92]. +Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revtit son armure et +plaa ses escadrons bards de fer. Leurs rangs comptaient ses deux +fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri +d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs +accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions, +aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouv la suite de +l'affaire, ils taient aussi distingus par leur prudence que par leur +prouesse. L'tendard tait confi douard de Salisbury, brave +chevalier qui avait dj fourni de nombreuses preuves de sa valeur et +d'un courage indomptable. Aussitt que le roi Louis aperut l'ennemi, +qu'il dsirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprs de sa +personne 400 chevaliers qui se trouvaient sa porte, et leur ordonna +de combattre bravement pour l'indpendance de la France et la justice, +et aussi pour ne pas laisser dchoir la gloire des Franais. Guillaume +Cliton se prpara combattre pour dlivrer son pre, Robert, de la +dure captivit qu'il subissait et pour reprendre son hritage. Mathieu +comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de +l'arme franaise, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard +de Montmorency se prparrent au combat. Quelques Normands, parmi +lesquels se trouvaient Guillaume Orpin et Baudry de Bray, s'taient +joints aux Franais. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se +rassemblrent dans la plaine de Brenmule et se disposrent se battre +bravement contre les Normands. + + [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours. + +Les Franais engagrent l'action et donnrent avec vigueur les +premiers coups; mais chargeant en dsordre, ils furent bientt rompus, +vaincus et obligs de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, +combattait avec cent chevaliers bien monts; le reste de l'arme, +compos de gens de pied, combattait dans la plaine sous le +commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume +Crpin chargrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant t +tus, ils furent entours et pris. Ensuite, Godefroy de Srans et les +autres seigneurs du Vexin attaqurent avec vigueur et forcrent +reculer tout le corps de bataille; mais bientt, les hommes de Henri, +prouvs par de nombreux combats, reprirent courage et firent +prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui +avaient t jets bas de leurs chevaux. Alors les Franais dirent +leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commenc le combat, +ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que +nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont +pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. +Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver +un malheur irrparable. + +Louis se dcida alors la retraite, et prit le galop accompagn de +Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparrent +de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux +Andelys. Ceux qui s'taient avancs sur une seule route avec orgueil +se sauvrent avec confusion par plusieurs chemins dtourns. Guillaume +Crpin tait, comme nous l'avons dit, cern avec les siens; il aperut +le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui +au milieu des combattants et lui dchargea sur la tte un rude coup +d'pe. Le casque garantit la tte du prince, et aussitt Roger, fils +de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et, +tout en le tenant sous lui, empcha que les amis du roi ne le +tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup +de gens le menacrent, et Roger eut fort faire pour le sauver. +C'tait un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de +frapper avec l'pe sur une tte que le saint chrme avait sacre et +qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui +chantaient la louange de Dieu pour lui tmoigner leur reconnaissance. + +Dans cette bataille livre entre deux rois, et o combattirent prs de +neuf cents chevaliers, j'ai remarqu qu'il n'y en eut que trois de +tus. En effet, ils taient entirement couverts de fer, et ils +s'pargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit +cause de la fraternit d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus +prendre les fuyards qu' les tuer. Il est vrai que les guerriers +chrtiens n'taient pas altrs du sang de leurs frres, et qu'ils se +contentaient de se rjouir de la juste victoire que Dieu leur +accordait, et de combattre pour le bien de l'glise et le repos des +fidles. + +Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crpin et beaucoup d'autres +furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient +Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est trois lieues des +Andelys. Dans ce temps-l, tout ce pays tait dsert, cause de la +violence de la guerre. Tout coup les princes se rassemblent au +milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des +combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit +tomber les plus nobles barons. + +Le roi des Franais, fuyant seul, se perdit dans la fort, et +rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le +pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux +Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus +grandes rcompenses pour l'engager lui servir de guide. Dtermin +par l'appt de cette rcompense, le paysan conduisit aux Andelys le +roi, trs-effray, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le +trahir, soit d'tre poursuivi par l'ennemi et d'tre fait prisonnier. +Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la +garde de ce prince, mprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa +btise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas +avoir su quel tait celui qu'il avait sauv. + +Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'tendard du roi Louis, au +soldat qui l'avait pris, et le conserva comme tmoignage de la +victoire que Dieu lui avait accorde; mais il renvoya au roi Louis son +cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait + un roi. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII. + + + + +LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSIN. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS. + +1127-1128. + + +Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur +Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu' la fin de sa vie; mais, pour +ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court rcit, bien qu'il ft +ncessaire d'entrer dans de longs dtails, et je dirai ce qu'il a +fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et trs-puissant comte +Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la soeur de la grand'mre +du roi Louis[94], avait succd, par suite de sa parent, au brave +comte Baudouin[95]; il gouvernait le comt populeux de Flandre avec +fermet et habilet, et se montrait le protecteur de l'glise de Dieu, +libral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants +par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et mme servile, +voulaient lui ravir la dignit qu'il possdait selon le droit, et +chasser la branche de la maison de Flandre, laquelle il appartenait. +Il les avait cits en jugement devant sa cour, comme il devait le +faire; mais ces hommes, c'est--dire le prvt de l'glise de Bruges +et les siens, orgueilleux et tratres, avaient ourdi de noirs complots +contre lui. Un jour que le comte tait Bruges, il alla le matin +l'glise de Dieu, et, prostern sur le pav, il priait tenant un livre +de prires. Soudain, Bouchard, neveu du prvt et vrai assassin, entre +avec des sclrats de son espce et d'autres complices de son crime +dtestable, et vient tratreusement se placer derrire le comte, qui +priait et adressait Dieu toutes ses penses. Le misrable tire sans +bruit son pe du fourreau et en touche lgrement le cou du comte, +qui tait alors prostern, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il +s'offrt sans dfense l'pe de l'assassin; puis, l'impie frappe +l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tte de +son seigneur. Tous les complices de ce crime excrable, altrs du +sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enrags, et +dchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente; +ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis, +ajoutant encore leur sclratesse, et aveugls par leur mchancet, +ils assassinrent tous ceux des chtelains et des plus nobles barons +du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'glise, soit dans le +chteau, les tuant sans qu'ils fussent prts mourir, ni confesss. +Je crois toutefois qu'il a t utile ces malheureux d'avoir t +ainsi tus, cause de leur fidlit leur seigneur et pendant qu'ils +priaient dans l'glise, parce qu'il est crit: O je te trouverai, je +te jugerai. Cependant les cruels assassins du comte l'enterrrent +dans l'glise mme, de peur qu'on ne le pleurt et qu'on ne +l'ensevelt au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa +mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidles le +venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de +voleurs, ces misrables s'y retranchrent, ainsi que dans le palais du +comte, qui touchait l'glise; ils y rassemblrent des vivres et s'y +prparrent se dfendre et dominer de l tout le pays. + + [93] Canut IV. + + [94] Adle, fille de Robert le Frison. + + [95] Le comte Charles le Bon tait neveu du comte Baudouin. + +En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient +pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent leur seigneur des +obsques o leurs larmes cartrent tout soupon de trahison, et +dnoncrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais + tout l'univers, o ils en rpandirent la nouvelle. Conduit par son +amour pour la justice et par son amiti pour un prince de son sang, +punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrter par la +guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut, +entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de +courage et d'activit pour dtruire avec la dernire rigueur les +excrables auteurs du meurtre. + +Il tablit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de +Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les +droits du sang; puis, arriv Bruges, sans se laisser arrter par la +crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruauts, ni par celle +d'avoir combattre contre la branche de la maison de Flandre qui +s'tait souille par une telle flonie, il enferma et assigea les +assassins dans l'glise et la tour; il empcha qu'ils ne reussent des +vivres, il les rduisit ceux qu'ils avaient rassembls, mais que +dj la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se +servir. Aprs avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des +maladies et du fer des assigeants, ces misrables abandonnrent +l'glise et ne conservrent que la tour, esprant qu'elle les +sauverait; mais bientt ils dsesprrent de sauver leur vie, et leurs +chants de victoire se changrent en cris de douleur, et leurs voix, +d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le +plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses +compagnons; il esprait quitter le pays, mais il ne russit pas, +cause de l'normit de son crime; arriv dans le chteau de l'un de +ses amis, il y fut arrt sur l'ordre du roi. On lui infligea un +supplice rigoureux; li sur une roue leve, il fut livr la +voracit des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent +arrachs; on le pera d'un millier de flches et de javelots, et aprs +sa mort on le jeta dans un gout. + +Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de +s'enfuir; il erra quelque temps sans tre trop poursuivi; puis il +revint pouss par son orgueil, et dit: Qui suis-je donc et qu'ai-je +donc fait? Pris et livr au roi, il fut condamn une mort horrible; +on le pendit une fourche avec un chien; quand on frappait le chien, +l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois mme, ce qui +fait horreur dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa +honteuse vie, ce Berthold, le plus misrable des misrables. Tous les +autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints +de se rendre aprs avoir beaucoup souffert, et furent jets les uns +aprs les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se +brisrent la tte. Un d'eux, Isaac, s'tait cach dans un monastre et +s'tait fait tondre pour viter la mort: on le dgrada de sa qualit +de moine, et on le pendit. + +Aprs son triomphe Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres, +chteau trs-fort, pour punir aussi Guillaume le Btard, fauteur de ce +perfide complot. Guillaume le Btard envoya des messagers aux gens de +Bruges, et les gagna son parti par ses menaces et ses caresses; mais +pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents +hommes d'armes, une partie de l'arme du roi l'attaqua, et l'autre +partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le chteau +par une autre porte, et s'en empara. Matre de ce chteau fort, le roi +enleva ses biens Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna +justement ne rien possder en Flandre l'homme qui avait cherch +devenir le matre de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lav et en +quelque sorte rebaptis par ces divers chtiments et par une copieuse +effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien tabli, le roi +revint en France, victorieux par l'aide de Dieu. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_. + + + + +SUGER. + + +En mme temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans +le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manire que +les affaires ne l'empchaient pas d'accomplir les devoirs du +monastre, et que le monastre ne l'empchait jamais d'assister aux +conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vnration que l'on a +pour un pre et le respectait comme un matre, cause de l'lvation +et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prlats se +levaient par respect et lui donnaient la premire place. Chaque fois +qu' la prire du roi les vques s'assemblaient pour dlibrer sur +des affaires importantes de l'tat, c'tait toujours lui qu'ils +remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde +d'ajouter quelque chose ses paroles, comme dit Job, quand les flots +de son loquence taient tombs sur eux goutte goutte. Les cris des +orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles +du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux. +Quel est l'opprim ou l'homme ayant se plaindre d'une injustice qui +n'ait pas trouv en lui un protecteur, si toutefois sa cause tait +juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'carta jamais de +l'quit, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas +sduire par des prsents et ne se fit pas donner toujours la +rtribution qui lui tait due. Qui ne serait pas plein d'admiration +pour son esprit, inaccessible la cupidit, humble dans la +prosprit, calme au milieu des agitations du monde et devant les +prils, et coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne +semblait pouvoir le supporter? + +Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de +sa naissance; mais ces aveugles et ces insenss ne pensent donc pas +que c'est un plus grand loge, et qu'il est plus glorieux pour lui +d'avoir anobli les siens que d'tre issu de parents nobles.... C'est +l'me qui fait les nobles, et chez Suger l'me tait videmment telle. + +Quand le poids des affaires de l'tat reposait sur lui, jamais une +affaire, publique ou prive, ne lui fit ngliger le service de Dieu. +Soit qu'il clbrt l'office au milieu de ses religieux ou avec ses +domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens, +d'entendre chanter les psaumes, mais il tait le premier psalmodier + haute voix o rciter les leons. J'ai souvent admir en lui que +sa mmoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa +jeunesse, que personne ne pouvait lui tre compar pour les pratiques +et les prires monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il +n'avait jamais appris autre chose: cependant il tait si instruit dans +les tudes librales, que quelquefois il dissertait avec une +prodigieuse subtilit sur des sujets de dialectique ou de rhtorique, +et plus volontiers sur des questions de thologie qu'il avait tout +spcialement tudies. Il tait en effet si vers dans la connaissance +des Saintes critures, que jamais il n'hsitait faire une rponse +prcise, quel que ft le point sur lequel on l'interrogeait. La sret +de sa mmoire ne lui avait pas permis d'oublier mme les potes +profanes; aussi rcitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu +qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse +d'esprit et une si bonne mmoire, ce qu'il avait une fois saisi ne +pouvait plus lui chapper. + +Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y +eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger tait, suivant le +mot de Caton, un homme de bien habile bien parler. Il avait une +telle grce d'locution en latin et dans sa langue maternelle, que +quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait +d'abondance. Il tait si familier avec l'histoire, que pour quelque +roi ou prince des Franais qu'on lui nommt, il en racontait tous les +actes avec rapidit et sans hsiter. Il a crit dans un bel ouvrage +l'histoire du roi Louis le Gros; il commena aussi la vie du fils de +ce mme Louis, mais la mort l'empcha de terminer ce dernier ouvrage. +Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement +tous les faits de ces deux rgnes, que celui qui avait vcu dans +l'intimit de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et +sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de +qui leur palais semblait vide. Il est constant qu' partir du moment +o Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu' sa mort le +royaume fut dans une prosprit continuelle, tendit largement ses +limites, triompha de ses ennemis et parvint un haut degr de +splendeur. Mais peine fut-il mort que le sceptre de la France +ressentit gravement les inconvnients d'une telle perte; et on le voit +aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, priv du duch +d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces. + + [96] Par le divorce de Louis VII, le duch d'Aquitaine resta + entre les mains d'Elonore, duchesse d'Aquitaine. + + GUILLAUME, _Vie de Suger_. + + Guillaume, moine de Saint-Denis, avait t le secrtaire et le + confident de Suger. Quelques annes aprs la mort de Suger, + Guillaume composa, la prire d'un autre moine, nomm Geoffroy, + une biographie trs-curieuse du grand abb. + + + + +LA COMMUNE DE LAON. + +1112. + + +La ville de Laon depuis longtemps tait accable d'un si grand +malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun matre, et que +chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la rpublique +de meurtres et de brigandages. Les choses en taient venues ce point +que si le roi venait Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit +d'exiger le respect d sa dignit, lui-mme tait aussitt vex dans +ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses +chevaux l'abreuvoir, on les enlevait violemment aprs avoir accabl +ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs +eux-mmes avec mpris; on n'pargnait ni leurs personnes, ni leurs +biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne +pouvait entrer dans la ville ou mme en approcher, sans tre, moins +d'un sauf-conduit bien en rgle, jet en prison et oblig de payer +ranon, ou bien cit en jugement sans raison. + +Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se +ft pass chez les barbares, et cela au jugement mme de ceux qui ne +reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur +campagne, et venaient Laon pour acheter au march; les gens de la +ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles +ou dans des cuelles des chantillons de lgumes, de grains ou de +toute autre denre, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les +offraient celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Aprs que +l'acheteur s'tait engag payer le prix convenu, le vendeur lui +disait: Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre +allait, et quand ils taient arrivs jusqu'au coffre o tait la +marchandise, l'honnte vendeur levait le couvercle, disant +l'acheteur: Mets la tte et les bras dans le coffre, et tu verras que +toute cette marchandise est bien semblable l'chantillon que je t'ai +montr sur la place. Lorsque l'acheteur avait saut sur le bord du +coffre et qu'il y tait suspendu sur le ventre, la tte et les paules +dans le coffre, l'honnte vendeur, qui tait derrire, soulevait +l'imprudent paysan par les pieds, le lanait dans le coffre, et, +laissant tomber le couvercle aussitt, le tenait dans cette prison +jusqu' ce qu'il ait pay sa ranon. Ces actes et bien d'autres du +mme genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens +volaient et faisaient le brigandage publiquement et main arme; il +n'y avait de scurit pour quiconque se trouvait dans les rues pendant +la nuit; on tait arrt, fait prisonnier ou gorg. + +Le clerg et les grands voyant ce qui se passait et tchant par tous +les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent +offrir par des dputs de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la +permission d'tablir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce +nom excrable et nouveau. Tous les habitants soumis l'obligation de +payer un certain cens devaient une seule fois dans l'anne payer +leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils +commettaient quelque acte contraire la loi, ils pouvaient se +racheter par une amende lgalement fixe. A cette condition, ils +taient entirement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a +coutume d'imposer aux serfs. + +Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une +foule de vexations, et donnrent de grandes sommes d'argent ces +avares, dont les mains taient comme autant de gouffres qu'il fallait +toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils +promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les +conventions que l'on venait de faire. Aprs que le clerg, les grands +et le peuple se furent ainsi associs pour la protection commune, +l'vque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup +d'argent; furieux contre ceux qui avaient tabli un tel changement +dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer; +mais on lui offrit bientt de fortes sommes d'or et d'argent; ses +discours emports se calmrent, il jura de respecter les droits de la +commune qui avait t tablie sur le modle de celles de Noyon et de +Saint-Quentin. Des dons considrables faits par les gens du peuple +engagrent aussi le roi confirmer et jurer la commune par serment. + + [97] Ce Gaudry venait d'tre nomm vque, la sollicitation du + roi d'Angleterre; il n'tait pas dans les ordres, et avait + jusqu'alors men la vie de soldat. + +Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'levrent lorsque, +aprs avoir reu les prsents du peuple et fait tant de serments, ces +mmes hommes s'efforcrent de renverser ce qu'ils avaient jur de +maintenir et essayrent de rduire leur condition primitive les +serfs mancips et affranchis de toutes les violences du joug. Les +grands et l'vque taient pleins d'envie contre les bourgeois; si un +homme du peuple tait cit en jugement, non par la volont de Dieu, +mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamn, on lui +ravissait tout son avoir jusqu' la ruine complte. + +Les hommes chargs de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant +de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prvarications, +altrrent les monnaies tel point, qu'une foule de personnes furent +rduites la dernire misre. Ils fabriqurent en effet avec du +cuivre le plus vil des pices qu' force d'artifices ils faisaient +paratre, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple, +ignorant et tromp, changeait contre ces pices ce qu'il avait de +prcieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur +vque, des prsents le dcidaient supporter patiemment de tels +excs; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien +plus loin encore, beaucoup de gens furent ruins. L'vque se trouva +enfin dans l'impuissance bien mrite de conserver ou de rformer sa +monnaie, dont il avait si mchamment favoris l'altration; alors il +ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie trs-corrompue, +auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage +obtenir que les bourgeois conservassent ces espces, il ordonna enfin +que l'on frapperait de nouvelles pices, sur lesquelles on +reprsenterait un bton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on +se moqua de ces pices, en secret cependant, et on les rejeta, car +elles taient au-dessous de la monnaie la plus dtestable. Chaque fois +que l'on mettait de nouvelles espces, on rendait des dits par +lesquels il tait dfendu de dcrier les monnaies l'effigie de +l'vque; il rsultait de ces dfenses des occasions continuelles de +traner devant la justice les gens du peuple accuss d'avoir mal parl +des actes de l'vque; cette opposition servait de prtexte pour +augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal +agent de cette affaire tait un moine, compltement dshonor, nomm +Thierry et venu de Tournay, o il tait n. Il avait apport de +Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise +monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de +prsents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans +le pays mensonge, parjure et pauvret, et en chassa vrit, justice et +richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus +de ravages dans cette province, et cela dans le temps mme o Rome +aimait le plus se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon. + +L'vque recommena bientt contre un autre Grard ce qu'il avait fait +en secret contre Grard de Crcy[98], et donna alors une preuve +publique de sa cruaut. Ce Grard tait maire ou dixainier, je ne sais +pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant l'vque; +l'vque le hassait plus que tout autre[99]; il parvint s'emparer +de lui, le jeta dans une prison du palais piscopal, et pendant la +nuit il lui fit arracher les yeux par un ngre de sa domesticit. Ce +crime le couvrit de honte et fit renatre les bruits sur l'assassinat +du premier Grard. Et cependant tout le monde, clerg et peuple, +savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe, +ordonnent aux vques, comme aux prtres, de s'abstenir de donner la +mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la +perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais +si le saint-sige en eut connaissance, mais ce qui est sr, c'est que +le pape suspendit l'vque de ses fonctions, et je crois que ce fut +pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquit +jusqu' faire la ddicace d'une glise, puis il partit pour Rome, +apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion, +et revint ayant recouvr tout son pouvoir sur nous. + + [98] Grard, seigneur de Crcy, que l'vque avait fait + assassiner. + + [99] Parce qu'il tait favorable un ennemi de l'vque. + +Dieu, voyant que matres et sujets taient tous coupables de la mme +sclratesse, laissa clater ses jugements; il permit que les +mauvaises passions qui se dveloppaient depuis longtemps fissent +explosion. L'vque fit donc venir auprs de lui quelques clercs et +quelques grands de la ville, et rsolut de dtruire, la fin du +carme et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la +commune qu'il avait jure et qu'il avait fait jurer au roi par ses +prsents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la +veille du vendredi-saint, c'est--dire le jour de la Cne du Seigneur, +il excita le roi se parjurer. Dans ce jour o Gaudry devait +consacrer le trs-glorieux chrme, avec lequel sont oints les vques, +il n'entra mme pas dans l'glise; il complotait avec les gens du roi +les moyens de dcider le prince dtruire la commune et rtablir +les choses dans l'tat primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur +ruine, promirent au roi et ses gens 400 livres ou plus, je ne sais +pas au juste; mais l'vque et les grands engagrent le roi se +mettre de leur ct, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le +Gros), fils de Philippe, tait tellement remarquable de sa personne +qu'il semblait cr pour la majest du trne; brave la guerre, +prompt en affaires, inbranlable dans l'adversit, bon en toute autre +chose, il mrite le blme parce qu'il tait trop accessible aux hommes +vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidit du roi le fit +s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il +consentit, malgr ce qu'il devait Dieu, ce que ses serments et +ceux de l'vque et des grands fussent viols et dclars nuls, sans +respecter ni l'honneur ni la solennit des jours saints. Cette mme +nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le +peuple, voulut coucher dans l'intrieur du palais piscopal, et partit +au point du jour. Alors l'vque dclara aux grands qu'ils pouvaient +se regarder comme dgags de l'engagement de payer au roi une si forte +somme, et qu'il les dlivrerait de toutes leurs promesses: Jetez-moi, +leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je +vous donne, et forcez-moi de payer ranon. + +La violation des traits qui avaient tabli la commune de Laon +exaspra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessrent +de les remplir: savetiers et cordonniers fermrent leurs choppes; les +aubergistes et les cabaretiers n'exposrent aucune marchandise; tous +savaient que dornavant l'ardeur des matres pour le pillage ne +respecterait plus aucune proprit. En effet, l'vque et les grands +se mirent rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que +chaque bourgeois payt pour la destruction de la commune, autant qu'il +avait pay pour son tablissement. Tout ce que je viens de raconter se +passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et +c'est ainsi que les mes se disposrent par l'homicide ou le parjure +recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. L'vque +et les grands pendant les jours saints n'taient occups que des +moyens l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce +qu'il possdait. Du ct du peuple, une rage de bte froce, et non +pas la colre, soulevait les petites gens, et ils rsolurent et +jurrent tous ensemble de tuer l'vque et ses complices. Quarante +d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet +transpira. Matre Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du +samedi saint, il fit dire l'vque, qui allait se coucher, de ne pas +venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais +l'vque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'cria: Fi donc, de +telles gens me tueraient! Cependant, tout en parlant de ces gens avec +un mpris affect, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans +l'glise. + + [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les + lettres et par la puret de ses moeurs tait la lumire de toute + la France. Il s'tait oppos l'lection de Gaudry. + +Le lendemain il donna ordre ses gens et quelques soldats de cacher +des pes sous leurs vtements et de marcher derrire lui lorsqu'il +suivrait son clerg la procession. Pendant qu'elle dfilait, il y +eut un peu de dsordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de +foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une vote et +croyant que l'on commenait excuter le meurtre jur, se mit crier + plusieurs reprises, comme pour donner le signal: Commune, commune! +Mais parce que c'tait une bonne fte, ces cris restrent sans effet, +mais ils donnrent des soupons au parti oppos. Aussi, quand l'vque +eut clbr l'office de la messe, il fit venir des terres de l'vch +un grand nombre de paysans; les uns furent chargs de dfendre les +tours de l'glise, les autres de bien garder le palais; il devait +cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que +l'argent promis au roi par l'vque serait certainement pay par eux. + +La coutume Laon est que le second jour aprs Pques le clerg aille +en procession faire une station l'glise de Saint-Vincent. Les +bourgeois rsolurent de mettre excution ce jour-l leurs projets, +qui avaient t dcouverts la veille; mais ils ne le firent pas, +parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands taient avec +l'vque. Comme on tait dj arriv au troisime jour aprs Pques, +l'vque, rassur, renvoya les paysans qu'il avait chargs de dfendre +les tours et son palais et qu'il avait forcs d'y vivre leurs frais. + +Le cinquime jour aprs Pques, dans l'aprs-midi, l'vque +s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il +voulait faire payer aux bourgeois, quand tout coup il se fait un +grand bruit dans la ville, o le peuple criait: Commune, commune! +Des bandes de bourgeois arms d'pes, de haches deux tranchants, +d'arcs, de cognes, de massues et de lances, envahissent l'glise de +la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais piscopal. A cette +nouvelle, les grands, qui avaient promis l'vque de venir le +secourir en cas de besoin, arrivrent de tous cts. Le chtelain +Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de moeurs pures, +s'empressa d'accourir, et traversa l'glise en courant, n'ayant pour +toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entr dans +le vestibule du palais, qu'il reut la tte un coup de hache, qui +lui fut lanc par Raimbert, qui avait t son compre; il fut le +premier des grands qui fut tu. Quelque temps aprs, Raynier, qui +avait pous une de mes cousines, arriva au palais; et au moment o il +cherchait pntrer dans la chapelle piscopale, il reut un coup de +lance par derrire, et tomba; son corps fut brl peu aprs, depuis la +ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisime, +Adon, ardent en paroles et l'action, mais qui lui seul ne pouvait +lutter contre la foule des assaillants, fut attaqu au moment o il +allait entrer dans le palais; il se dfendit avec vigueur, de la lance +et de l'pe, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une +table qui se trouvait dans la cour; mais comme il tait couvert de +blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se dfendit +encore longtemps, donnant de rudes coups ceux qui l'assigeaient en +quelque sorte. A la fin, son corps puis fut travers d'une flche +lance par un homme du peuple, et bientt aprs rduit en cendres +pendant l'incendie qui dtruisit le palais piscopal. + +La populace insolente attaquait l'vque au milieu des clameurs les +plus affreuses. Le prlat, aid de quelques soldats, se dfendit de +son mieux en jetant des pierres et des flches sur les assaillants; +comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant +esprer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un +de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un +tonneau dont un fidle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y +croyait en sret. Les bourgeois courant partout cherchaient o il +pouvait tre, l'appelant coquin et non pas vque; ils saisirent un de +ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur +indiqua par un perfide signe de tte o tait son matre; alors, se +ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et dcouvrirent +enfin leur victime. + +Il y avait un certain Teudegaud, sclrat consomm, serf de l'glise +de Saint-Vincent; il avait t longtemps prpos par Enguerrand de +Coucy la recette du page au pont de Sourdes; il pillait souvent les +malheureux voyageurs, les dpouillait et les jetait ensuite dans la +rivire, afin de ne pas avoir craindre leurs plaintes. Dieu seul +sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses +brigandages n'est possible personne. Il portait sur son ignoble +visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquits sans +nombre de son coeur. Disgraci par Enguerrand, il s'tait jet +aveuglment dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois +il n'avait eu piti ni pour moine, ni pour clerc, ni pour tranger, ni +pour l'ge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer +l'vque. Chef du complot qui s'excutait, il s'efforait de dcouvrir +la retraite du prlat, pour lequel il avait une haine qui dpassait +celle de tous ses complices. + +Ces gens cherchaient donc l'vque dans chaque tonneau, Teudegaud +s'tant arrt devant la tonne o s'tait rfugi le malheureux +Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandrent qui tait +cach l, et Teudegaud le frappa d'un bton; mais le malheureux vque +ne pouvait desserrer ses lvres glaces de terreur, et peine put-il +rpondre: C'est un malheureux prisonnier. L'vque avait coutume +d'appeler Teudegaud, en se moquant et cause de sa figure de loup, +Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi +le brigand dit l'vque: Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui +est cach dans ce tonneau. Gaudry, qui, bien que pcheur, tait +cependant l'oint du Seigneur, fut tir du tonneau par les cheveux, +accabl de coups et tran au grand jour dans le cul de sac du clotre +des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux +supplia ces furieux d'avoir piti de lui; il leur promet qu'il ne sera +plus leur vque; il s'engage leur donner de grosses sommes d'argent +et quitter le pays; on ne lui rpond que par des injures. Un d'eux, +nomm Bernard de Bruyres, lve sa hache et fait sauter la cervelle de +la tte de cet homme sacr, quoique pcheur; avant qu'il soit tomb, +un autre conjur lui assne un coup qui lui coupe la figure en +travers; alors il rend l'me. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui +brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud, +voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout l'heure tait +encore vque, essaye de le prendre, et y trouvant difficult, il +coupe avec l'pe le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le +cadavre de Gaudry est dpouill de ses vtements et jet nu dans un +coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent +d'ignobles railleries sur ce corps tendu dans la rue, et le couvrent +de terre, de pierres et de boue. + +Une partie de la populace furieuse se prcipita vers la maison de +Raoul, matre d'htel de l'vque; c'tait un homme petit, mais d'une +me hroque. Il avait revtu son casque et une bonne armure, et se +prparait rsister avec nergie; mais quand il vit ses ennemis si +nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu sa maison, alors il +jeta ses armes, s'avana dsarm au milieu d'eux, et implora leur +piti au nom de la croix; mais Dieu s'tait retir de lui: aussi on le +renversa et on le tua sans piti. + +Ce fut de la maison du trsorier, qui, par une simonie vidente, tait +en mme temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'tendit en +rampant jusque sur l'glise. Les murs de la cathdrale avaient t +splendidement dcors de tentures et de tapisseries en l'honneur des +ftes qu'on clbrait en ce moment; aussitt qu'elles furent atteintes +par le feu, des voleurs s'emparrent de quelques-unes des tentures de +drap; les tapisseries furent brles. Les plaques d'or qui dcoraient +l'autel, les tombeaux des saints, l'espce de cintre qui les recouvre +et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des +plus nobles clercs, qui s'tait cach sous un de ces couvercles et +n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit +bientt entour par les flammes; il courut alors vers le sige +piscopal, cassa avec le pied le chssis vitr qui l'entourait, sauta +en bas et s'chappa. + +Le crucifix de Notre-Seigneur, richement dor et orn de pierreries, +et accompagn d'un vase de saphir plac sous les pieds de la sainte +image, fut compltement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur +quand on le retira des dcombres. + +Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant +cette horrible sdition. L'pouse d'Adon, voyant son mari qui se +prparait marcher au secours de l'vque, au premier signe de la +rvolte, comprit qu'une mort prochaine menaait son mari; elle le pria +de la pardonner si par hasard il avait se plaindre d'elle. Tous deux +se tinrent longtemps serrs dans les bras l'un de l'autre, en +sanglotant, et se donnrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette +femme disant son mari: Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi la fureur +des bourgeois? Adon lui prit la main, et la passa sous son bras +gauche, tenant toujours sa lance de l'autre ct; il ordonna son +intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci, +qui tait du nombre des conjurs, non-seulement ne suivit pas son +matre, mais le poussa rudement par derrire, en l'injuriant et en +mconnaissant l'autorit de celui dont il tait le serf et qu'il +venait de servir table quelques instants auparavant. Adon parvint +cependant protger sa femme contre les sditieux, et la cacha dans +la demeure d'un portier de l'vque; mais cette malheureuse femme, +quand le palais piscopal fut attaqu et incendi, se sauva sans +savoir o elle se rfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait +offenses, la prirent, la battirent et lui enlevrent ses vtements; +elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva l'aide de ce +dguisement dans le monastre de Saint-Vincent. + +Quant ma cousine, aprs le dpart de son mari, abandonnant tout le +mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle +escalada le mur qui entourait son verger, et se rfugia dans la cabane +d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientt aprs, voyant +l'incendie se dvelopper, cette infortune se jeta sur la porte que la +vieille avait ferme par dehors, brisa coups de pierre la serrure, +se revtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa +d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le +monastre; mais, s'apercevant que le feu tait ce couvent, elle +revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus loigne +du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la +cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son +mari, et son dsespoir se changea en une vritable fureur. D'autres +femmes, par exemple l'pouse et les filles de Guinimar, se cachrent +dans les retraites les plus misrables; plusieurs autres firent de +mme. + +L'archidiacre Gautier tait, avons-nous dit, avec l'vque lorsqu'on +attaqua le palais; comme il avait toujours jet de l'huile sur le feu, +il sauta par une fentre dans le verger, escalada le mur, se sauva par +des chemins de traverse au milieu des vignes, la tte nue, et gagna le +chteau de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient +en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les gouts. +L'pouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde, +tait ce jour-l la ville, parce que son mari avait succd, je +crois, Grard dans les fonctions de chtelain de l'abbaye; +Hermengarde et la femme de Raoul, matre d'htel de l'vque, se +couvrirent d'habits de religieuse, et se rfugirent dans le monastre +de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, peine g de six ans, ne fut +pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver, +lorsqu'un de ces mchants rebelles le rencontra, le fora de lui +montrer ce qu'il tenait cach sous sa cape et tua le pauvre enfant +dans les bras mmes du fidle serviteur. + +Pendant le jour de la rbellion, et toute la nuit qui suivit, clercs, +femmes et tous autres fuyards s'chapprent au travers des vignes; on +n'hsitait pas revtir les hommes d'habits de femme, et les femmes +d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrs et le vent jetait les +flammes avec tant de force sur le monastre de Saint-Vincent, que les +moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce +qu'ils possdaient. Pour ceux qui s'taient rfugis dans le +monastre, ils taient pleins de terreur, comme si les pes fussent +dj sur leur tte. + +Gui, l'archidiacre et trsorier, ne se trouva pas par bonheur Laon +quand clata la rvolte; il tait all, avant les ftes de Pques, +Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dvotions; aussi les +meurtriers dploraient spcialement son absence. + +L'vque et les principaux seigneurs massacrs, les bourgeois +attaqurent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant +toute la nuit ils bloqurent la maison de Guillaume, fils de cet +Haduin qui, loin de comploter la mort de Grard, avait t ds le +matin prier l'glise avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les +rebelles employaient toutes leurs forces jeter bas les murs de sa +maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les +assigs rsistaient nergiquement, mais enfin Guillaume fut oblig de +se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui +firent aucun mal, et se contentrent de le mettre aux fers, et +cependant ils le hassaient plus que tout autre. Ils se conduisirent +de mme avec le fils de ce chtelain. Il y avait chez ce Guillaume un +jeune homme, appel aussi Guillaume, qui tait domestique de l'vque +et qui prit une part active la dfense de cette maison. Quand les +bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandrent s'il savait si +l'vque tait mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, +une partie des insurgs avait massacr l'vque, les autres avaient +enlev d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'tait pass +ailleurs. En allant et l, ils rencontrrent enfin le cadavre de +Gaudry, et ordonnrent Guillaume de leur dire quel signe ils +pourraient reconnatre si le corps qui tait tendu par terre tait +celui de l'vque. La tte et le visage de ce malheureux taient +tellement cribls de blessures et dfigurs, qu'on ne distinguait plus +aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: Quand l'vque +vivait, il me souvient qu'il se plaisait raconter des faits de +guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son +malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au +moment o mont sur son cheval il attaquait en plaisantant un +chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le +gosier. Ils cherchrent alors, et trouvrent en effet la cicatrice. + +L'abb de Saint-Vincent, Adalbron, ayant appris la mort de l'vque, +voulut aller l'endroit o l'on avait commis le crime; il renona +ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple +furieux, il serait infailliblement tu comme l'vque. Tous ceux qui +furent tmoins de ces troubles assurent que le jour o ils +commencrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de +nuit entre les deux journes, et que nulle apparence d'obscurit ne +fit croire que le soleil s'tait couch. Quand je leur disais que +c'tait la clart des flammes qui en avait t la cause, ils +affirmaient, ce qui tait vrai, que ds le premier jour l'incendie +avait t arrt. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels +ravages dans le monastre des filles du Seigneur, que plusieurs +religieuses furent entirement brles. + +Tous ceux qui passaient prs du cadavre de l'vque, tendu par terre, +ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler +d'injures et de maldictions; personne ne pensait l'enterrer. Matre +Anselme, qui le jour de l'meute s'tait bien cach, supplia le +lendemain les rebelles de permettre qu'on donnt la spulture +Gaudry, qui, aprs tout, avait port le titre et les insignes +d'vque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'vque, +trait avec autant de mpris qu'on en aurait eu pour un chien, tait +rest tendu dans la poussire et tout nu. Anselme le fit relever, +couvrir d'un drap et porter Saint-Vincent. On ne saurait dire +quelles insultes et quelles menaces on prodigua ceux qui firent les +funrailles de l'vque, et quelles injures outrageantes furent +adresses son corps. Quand le corps fut arriv l'glise, on ne fit +aucune des prires et des crmonies prescrites pour l'enterrement, +non pas d'un vque, mais du dernier des chrtiens. On jeta son +cadavre dans une fosse moiti creuse; on le pressa tellement sous +une planche si troite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui +donnaient la spulture n'taient pas bien disposs pour lui, et les +assistants les poussaient encore par leurs discours traiter ces +restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les +moines de Saint-Vincent ne clbrrent pour lui aucune messe dans leur +glise; que dis-je ce jour-l? il en fut de mme pendant longtemps, et +ces religieux tremblaient pour ceux qui taient venus leur demander +un asile aussi bien que pour eux-mmes. + +On vit peu de temps aprs, ce qui est bien triste raconter, la femme +et les filles du chtelain Guinimar, malgr leur grande naissance, +obliges d'emporter elles-mmes son cadavre dans une charrette, que +les unes tranaient et que les autres poussaient. Quelque temps aprs, +on retrouva dans quelque coin la partie infrieure du corps de +Raynier, dont le feu avait dtruit la partie suprieure; ces dbris +furent mis sur une planche entre deux roues, et emmens ainsi par un +paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra + l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu' +celui de l'vque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement +de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort ft un objet de piti +pour tous les hommes honntes. En effet, ils ne s'taient jamais +montrs mchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas +pactis avec les assassins de Grard. On ne parvint que longtemps +aprs ces journes de rvolte et d'incendie retrouver quelques +dbris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de +drap jusqu'au moment o l'archevque de Reims vint Laon pour +purifier l'glise. Ce prlat tant all au monastre de Saint-Vincent, +clbra d'abord une messe solennelle pour la mmoire de l'vque et de +ceux de son parti qui avaient t tus. Ce mme jour, on enterra +plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mre du matre +d'htel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tu encore +enfant; on plaa sur la poitrine du pre le cadavre de l'enfant, on +leur donna sans beaucoup de crmonie la spulture. + +Le sage et vnrable archevque, aprs avoir fait placer plus +convenablement les restes de quelques-uns des morts, et clbr la +messe en mmoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents, +suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables +institutions de communes, o l'on voit, contre toute justice et tout +droit, les serfs secouer la lgitime autorit de leurs seigneurs. +Serviteurs, dit l'archevque, l'aptre[101] a crit que vous soyez +soumis respectueusement vos matres; et pour que les serviteurs ne +puissent justifier leurs rvoltes par la duret et l'avarice de leurs +matres, coutez encore ces autres paroles de l'aptre: Soyez soumis +non-seulement aux matres bons et doux, mais mme ceux qui sont durs +et mchants. Aussi les canons lancent-ils l'anathme contre ceux qui, +sous prtexte de religion, excitent les serviteurs dsobir leurs +matres ou s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et plus forte +raison leur rsister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait +qu'on ne doit recevoir ni dans la clricature, ni dans les ordres +sacrs, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on +reoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volont +de son matre lorsqu'il le rclame. L'archevque fit valoir souvent +ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi, +soit dans les assembles publiques. Mais en parlant de ces faits nous +avons drang l'ordre du rcit; il faut revenir maintenant la suite +des vnements. + + [101] ptre de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18. + +Les bourgeois avaient enfin rflchi sur le nombre et l'horreur des +crimes qu'on venait de commettre; ils commenaient avoir peur, et +craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu +de chercher un remde leurs malheurs, ajoutrent un nouveau mal +leurs maux anciens; ils se dcidrent d'appeler leur secours, pour +les dfendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce +Thomas ds sa jeunesse dtroussait les pauvres et les plerins; il +avait contract plusieurs mariages incestueux, et il tait parvenu +une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La +frocit de ce Thomas est tellement incroyable dans notre sicle, que +quelques gens mme des plus cruels sont plus avares du sang de vils +bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas +satisfait de tuer avec l'pe et de commettre son crime tout d'un +coup, comme font les autres; il soumet ses victimes d'horribles +supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il +fussent, se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres +parties du corps, et leur chargeait les paules d'une grosse pierre +pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces +malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les +frappait avec fureur coups de bton jusqu' ce qu'ils cdassent ou +qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances. + + [102] Seigneur de Marle. + +Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par +la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur +la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans +rvolts; trois de ces paysans se cachrent dans une caverne; il +arriva l'entre, enfona sa lance dans la bouche de l'un de ces +hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le +fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses +prisonniers ne pouvant marcher, cause d'une blessure, Thomas lui +demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa rponse qu'il ne +pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite. +Alors il saute bas de son cheval, et coupe les pieds ce pauvre +homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de +raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir en raconter +bien d'autres. Revenons donc notre sujet. + +Tel tait l'homme que les bourgeois, pour complter leurs malheurs, +mirent leur tte, et dont ils implorrent la protection pour les +dfendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand +il entra dans la ville. Aprs qu'il eut cout leurs demandes, il tint +conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui +rpondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour dfendre une telle +ville contre le roi. Thomas lui-mme n'osa pas annoncer cette dcision + ces bourgeois frntiques, tant qu'il tait dans la ville; il les +engagea donc sortir et venir dans un champ, et il leur dit que +quand ils seraient l, il leur ferait connatre sa dcision. A un +mille de la ville, il leur dit: Laon est la tte du royaume; je ne +suis pas en tat de dfendre cette ville contre le roi; si vous le +redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un +dfenseur. Consterns par ces paroles, mais troubls par le souvenir +de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir dj le roi leurs +trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'vque, qui +quelque temps auparavant frappait de l'pe les lambris et les votes +de l'glise de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y +trouver quelque fugitif tuer, et qui, portant son doigt l'anneau +de l'vque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa +revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie +de Thomas. On doit dire cependant que Thomas dlivra plusieurs +prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui tait rest +tranger au meurtre de Grard. + +Cependant la renomme rpandit bientt parmi les serfs et les paysans +du voisinage de Laon la nouvelle que la ville tait presque dserte; +aussitt ils se soulvent, envahissent cette ville abandonne, et +s'emparent des maisons que l'on ne dfend point. Gui[103] et +Enguerrand[104] apprirent bientt que Thomas avait abandonn Laon et +emmen le peuple avec lui; ils allrent la ville, et trouvrent les +maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillrent +l'argent, les vtements et les provisions de toutes espces qu'ils +trouvrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fre taient +arrivs avant les gens de Coucy et avaient dj mis la ville au +pillage; ils avaient emport des masses de butin, et cependant ceux +qui vinrent aprs se vantaient qu'ils avaient tout trouv intact. Le +vin et le bl ne valaient pas plus leurs yeux qu'une de ces choses +que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas +l'ide d'emporter ces denres; ils les gaspillaient tort et +travers. Puis des querelles clatrent entre eux pour le partage du +butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlev par les +grands; si deux hommes en rencontraient un troisime isol, ils le +dpouillaient; enfin l'tat de la ville tait vraiment lamentable. Les +bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, dtruit +et brl les maisons des clercs et des grands qui taient leurs +ennemis. Maintenant c'tait le tour des grands chapps au massacre; +ils enlevaient des maisons des bourgeois migrs vivres, meubles, +gonds et verroux. + + [103] Gendre du suivant. + + [104] Seigneur de Coucy et pre de Thomas de Coucy. + +Il n'y avait pas de sret mme pour un moine; s'il voulait entrer ou +sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volt son cheval, +qu'on le dpouillt de ses vtements et de rester absolument nu. Les +innocents et les coupables s'taient rfugis au monastre de +Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, mon Dieu, ceux +qui en voulaient la personne de ces malheureux, plus encore qu' +leurs trsors, menacrent-ils les religieux de leurs pes! C'est ce +que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme, +son compre, auquel il avait promis sret pour sa vie et ses membres, +et qui sur cela s'tait livr lui de bonne foi. Mais Guillaume, +oubliant que le Seigneur l'avait sauv de la mort, permit aux +serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tus dans +l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire prir; le fils du +susdit chtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds la +queue d'un cheval, et bientt sa cervelle s'chappa de toutes parts; +puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnomm le mangeur; +il tait riche, mais honnte homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont +j'ai parl plus haut, qui s'appelait, je crois, verard, et qui, +mauvais serviteur, trahit son matre le jour mme o il venait de +manger avec lui. Beaucoup d'autres prirent dans les supplices. Il +serait d'ailleurs impossible de raconter en dtail les violences +cruelles que l'on exera des deux cts sur les auteurs comme sur les +victimes de cette sdition. + + GUIBERT DE NOGENT, _Mmoires sur sa vie_. + + + + +CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON. + +_tablissement de la paix._ + +1128. + + +Au nom de la sainte et indivisible Trinit, Amen. Louis, par la grce +de Dieu, roi des Franais[105], voulons faire connatre tous nos +fidles, tant futurs que prsents, le suivant tablissement de paix +que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de +Laon, nous avons institu Laon, lequel s'tend depuis l'Ardon +jusqu' la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute +l'tendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces +limites: + +1 Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrter quelqu'un pour +quelque mfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge +prsent, on pourra sans forfaiture retenir (le prvenu) jusqu' ce +qu'un juge vienne, ou le conduire la maison du justicier, et +recevoir satisfaction du mfait selon qu'il sera jug. + +2 Si quelqu'un a fait, de quelque faon que ce soit, quelque injure +quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure +est de la ville mme, qu'il soit cit dans l'intervalle de quatre +jours, vienne en justice devant le maire et les jurs, et se justifie +du tort qui lui est imput, ou le rpare selon qu'il sera jug. S'il +ne veut pas le rparer, qu'il soit chass de la ville, avec tous ceux +qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas +forcs de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne +lui permette pas de revenir avant d'avoir rpar le mfait par une +satisfaction convenable. + + [105] Louis VI. + +S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de +la cit, que le maire et les jurs demandent justice de ce malfaiteur +ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels +sont situes ses possessions, ou bien l'vque, s'il possde un +alleu; et si, assign par les seigneurs ou l'vque, il ne veut pas +rparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice +de lui, soit par l'vque, soit par le seigneur dans le district +duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurs de dvaster +et de dtruire tous les biens de ce malfaiteur. + +Si le malfaiteur n'est pas de la cit, que l'affaire soit rapporte +l'vque; et si, somm par l'vque, il n'a pas rpar son mfait dans +la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurs de poursuivre +vengeance de lui comme ils le pourront. + +3 Si quelqu'un amne sans le savoir dans le territoire de +l'tablissement de paix un malfaiteur chass de la cit, et s'il +prouve par serment son ignorance, qu'il remmne librement le dit +malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, +que le malfaiteur soit retenu jusqu' pleine satisfaction. + +4 Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre +quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la +main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'aprs avoir t convaincu +par de lgitimes tmoignages, il rpare son tort envers celui qu'il a +offens, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse +satisfaction au maire et aux jurs pour avoir viol la paix. + +Si l'offens refuse de recevoir la rparation, qu'il ne lui soit plus +permis de poursuivre aucune vengeance contre le prvenu, soit dans le +territoire de l'tablissement de paix, soit en dehors; et s'il vient +le blesser, qu'il paye au bless les frais de mdecin pour gurir la +blessure. + +5 Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui +soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cit, ni de +lui tendre des embches quand il y rentrera. Que si, la sortie ou +la rentre, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit +assign pour cause de poursuite ou d'embches, qu'il se justifie par +le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou bless hors du territoire de +l'tablissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les +embches ne puissent tre prouves par le tmoignage d'hommes dudit +territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est +trouv coupable, qu'il donne tte pour tte et membre pour membre, ou +qu'il paye pour sa tte ou selon la qualit du membre un rachat +convenable l'arbritage du maire et des jurs. + +6 Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte +capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le +district duquel sera trouv le prvenu. S'il ne peut en avoir justice +par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prvenu, s'il habite dans +la cit, ou l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la +cit, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par +le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurs de la +paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par +son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurs aillent +trouver le seigneur, s'il est dans la cit, et sinon son officier, et +qu'ils lui demandent instamment de faire justice celui qui se plaint +de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire +justice ou le ngligent, que les jurs cherchent un moyen pour que le +plaignant ne perde pas son droit. + +7 Si quelque voleur est arrt, qu'il soit conduit celui dans la +terre de qui il a t pris; et si le seigneur de la terre n'en fait +pas justice, que les jurs la fassent. + +8 Les anciens mfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la +ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonns, sauf +treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul +de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt; +Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle +Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de +Lebert. Except ceux-ci, si quelqu'un de la cit, chass pour +d'anciens mfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de +tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possd et n'avoir +ni vendu ni mis en gage. + +9 Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent +le cens, et rien de plus, leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas +au temps convenu, qu'ils soient soumis l'amende suivant la loi sous +laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque +autre chose la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne +leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de +tirer d'eux ce qui sera jug. + +10 Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des glises et des +grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition +o ils pourront. Quant aux serviteurs des glises qui sont hors des +limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur +est pas permis de prendre des pouses sans le consentement de leurs +seigneurs. + +11 Si quelque personne vile et dshonnte insulte, par des injures +grossires, un homme ou une femme honnte, qu'il soit permis tout +prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de rprimer, +sans mfait, son importunit par un, deux ou trois soufflets. S'il est +accus de l'avoir frapp par vieille haine, qu'il lui soit accord de +se purger, en prtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais +au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde. + +12 Nous abolissons compltement la mainmorte[106]. + + [106] Droit fodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas + disposer de leurs biens. + +13 Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille, +ou sa parente, lui a donn de la terre ou de l'argent, et si elle +meurt sans hritier, que tout ce qui restera de la terre ou de +l'argent elle donn retourne ceux qui l'ont donn ou leurs +hritiers. De mme si un mari meurt sans hritier, que tout son bien +retourne ses parents, sauf la dot qu'il avait donne sa femme. +Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et aprs sa mort la dot +mme retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne +possdent de biens immeubles, et si, gagnant par le ngoce, ils ont +fait fortune et n'ont point d'hritiers, la mort de l'un toute la +fortune restera l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents, +ils donneront deux tiers de leur fortune en aumnes pour le salut de +leurs mes, et l'autre tiers sera dpens pour la construction des +murs de la cit. + +14 En outre, que nul tranger, parmi les tributaires des glises ou +des chevaliers de la cit, ne soit reu dans la prsente paix sans le +consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reu +sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze +jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, o il +lui plaira, avec tout son avoir. + +15 Quiconque sera reu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an, +se btir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cit +une quantit suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire + la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre +lui. + +16 Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cit, qu'il le prouve +par le tmoignage des chevins, ou se purge en levant la main en +serment. + +17 Quant aux droits et coutumes que le chtelain prtend avoir dans +la cit, s'il peut prouver lgitimement, devant la cour de l'vque, +que ses prdcesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de +bon gr; s'il ne le peut, non. + +18 Nous avons rform ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux +tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux poques +o il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune +autre taille; moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette +paix quelque autre terre devant taille, laquelle il tienne assez +pour payer la taille raison de la dite possession. + + [107] Impts levs par les seigneurs sur les biens des serfs. + +19 Les hommes de la paix ne seront point contraints aller au +plaid[108] hors de la cit. Que si nous avions quelque sujet de +plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le +jugement des jurs. Que si nous avions sujet de plainte contre tous, +justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'vque. + + [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'o _plaider_ et + ses drivs. + +20 Que si quelque clerc commet un mfait dans les limites de la +paix, s'il est chanoine, que la plainte soit porte au doyen et qu'il +rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit tre rendue par +l'vque, l'archidiacre ou leurs officiers. + +21 Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et, +somm, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvs +dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en +rparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils +auront t pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs +droits et que le juge lui-mme ne soit pas priv des siens. + +22 Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bnignit +royale nous avons accorde ces citoyens, les hommes de cette paix +ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre +cour royale, les expditions et le service cheval qu'ils nous +doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'anne un gte, si nous +venons dans la cit; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront +en place 20 livres. + +23 Nous avons donc tabli toute cette constitution, sauf notre droit, +le droit piscopal et ecclsiastique, et celui des grands qui ont +leurs droits lgitimes et distincts dans les confins de cette paix; et +si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre +droit, celui de l'vque, des glises et des grands de la cit, ils +pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de +quinze jours, leur infraction. + + _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans + son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_. + + + + +PRISE D'DESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL. + +1145. + + +Zengui parut devant desse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut +dress prs de la porte des Heures, vers l'glise des Confesseurs. +Sept machines furent leves contre la ville. Dans ce danger, les +habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur +les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mmes s'y +rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des +vivres. Cependant l'ennemi avait creus sous terre jusqu' la ville; +les assigs creusrent aussi de leur ct, et pntrant dans la mine +oppose, y turent les travailleurs. Mais dj deux tours taient +entirement mines. Comme elles taient prs de s'crouler, Zengui le +fit savoir aux assigs en disant: Prenez deux hommes d'entre nous en +otage; vous enverrez deux des vtres, et ils se convaincront par +eux-mmes de l'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas +attendre d'tre soumis de force et d'tre extermins. Cet avis fut +mpris. Celui qui commandait dans desse pour les Francs, attendant +d'un moment l'autre l'arrive de Josselin et du roi de Jrusalem, +rejeta avec ddain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le +feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'croulrent. Au +bruit qui en retentit, les habitants et les vques accoururent sur la +brche pour arrter l'ennemi. Mais pendant qu'ils dfendaient cet +endroit, les Turcs trouvrent les remparts dgarnis et forcrent la +ville. Alors les habitants quittrent la brche et coururent la +citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait, +quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou +dcrire les malheurs qui durant trois heures accablrent desse. On +tait au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang +des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prtres, des +diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des poux, des +pouses. Hlas! chose horrible dire, la ville d'Abgare, ami du +Messie[110], fut foule aux pieds pour nos pchs! O dplorable +condition humaine! Les pres restrent sans piti pour leurs enfants, +les enfants pour leurs pres; les mres furent insensibles pour le +fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers +la citadelle. Quand les prtres en cheveux blancs, qui portaient les +chsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colre, +du jour dont un prophte a dit: J'prouverai le courroux cleste parce +que j'ai pch, ils s'arrtrent tout court, et ne cessrent +d'adresser leurs voix Dieu jusqu' ce que le glaive des Turcs leur +et t la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits +sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mres qui +rassemblrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses +petits, et qui attendirent de prir tous ensemble par l'pe, ou +d'tre la fois mens en servitude. Ceux qui avaient couru vers la +citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusrent +d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui tait la +brche, ft revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des +milliers de personnes avaient t touffes aux portes. En vain +voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, cause des +cadavres entasss sur son passage, et fut tu la porte mme d'un +coup de flche. Enfin Zengui, touch des maux qui accablaient desse, +ordonna de remettre l'pe dans le fourreau. L'vque Basile avait t +garrott par les Turcs, tran nu et sans chaussure. Zengui le vit, et +se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il tait. Quand il +sut que c'tait le mtropolitain, il lui fit donner des habits, et le +conduisit sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on +n'avait point, par une prompte soumission, sauv ce peuple infortun. +L'vque rpondit: C'est la divine Providence qui te rservait une si +grande conqute, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les +rois, et pour que nous autres misrables nous pussions contempler la +face de notre matre, sans crainte, car nous n'avons point viol de +parole, nous n'avons point enfreint de serment. Zengui fut touch de +ces paroles, et reprit: C'est bien rpondu, mtropolite! oui, Dieu +et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont +fidles leur foi jusqu' la mort. La garnison de la citadelle se +rendit deux jours aprs, et se retira la vie sauve. Les Turcs +massacrrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils +respectrent les Syriens et les Armniens. + + [109] desse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de + Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande + puissance. Les chrtiens avaient envahi presque tout le nord de + la Msopotamie, portant leurs courses dans les lieux loigns + comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait + Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; + ils l'avaient choisi pour chef de leurs armes, cause de son + courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait + prendre desse; il fit mine de se porter d'un autre ct; + Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se + porta aussitt contre la ville. (_Bibliothque des Croisades_, t. + 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.) + + [110] Abgare, roi d'desse, qui, ce que rapporte Eusbe, se + trouvant infirme, crivit Jsus-Christ, et en reut une rponse + favorable. (_Note de M. Reinaud._) + + ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la + _Bibliothque des Croisades_, p. 73. + + Alboulfarage, clbre historien et mdecin, de la secte des + chrtiens jacobites, naquit Malatia, en Armnie, en 1226, et + mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il + crivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec + d'importants changements, en langue arabe. + + + + +LOUIS VII PREND LA CROIX[111]. + +1146. + + Coment le roy Loys fist parlement Vezelay et fist preschier la + croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et + l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prlas, et mains + autres. + + +En celluy an mesme avint trop grant meschief toute crestient, en la +terre d'oultre-mer, au royaume de Jhrusalem; car les Turcs +s'esmeurent trop grant force et prisrent une noble cit qui a nom +Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas +sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et +pour la prise de celle cit s'enorgueillirent merveilles et +menacirent occire tous les crestiens de celle contre. La nouvelle +de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour +du saint Esperit, dont il estoit inspir, eut moult grant douleur de +ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne +assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. L fit +venir les archevesques, les vesques et les abbs et grant partie des +barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de Clervaux et +prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie de la Saincte Terre +de promission, o Jhsucrist conversa corporellement, tant comme il +fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la +rdemption de son peuple. + + [111] La traduction des mots difficiles comprendre qui se + rencontrent dans ces documents en vieux franais, se trouvera + dans le Glossaire la fin du volume. + + [112] _Edesse_, en latin _Rohes_. + +Lors se croisa le roy tout le premier, et aprs luy la royne Alinor +sa femme. Et quant les barons qui l estoient assembls virent ce, si +se croisrent tous ceulx qui cy sont nomms: Alphons le conte de +Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte +Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault +son frre, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frre du roy, Yves +le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le +conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, +Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Rgnault +de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, rard de Bretueil, +Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son +frre, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et +plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prlas, +se croisrent Symon vesque de Noyon, Godeffroy vesque de Lengres, +Arnoul vesque de Lisieux, Hbert l'abb de Saint-Pre-le-Vif-de-Sens, +Thibault l'abb de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de +saincte glyse. + +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son +nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il +orent la msaventure de la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa, le +conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles +barons de grant renomme. + +Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abb de Vezelay fonda +une glyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte +prdicacion, pour l'honneur et pour la rvrence de la croix que le +roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du +tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis +monstr mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, +de l'une Pasques jusques l'autre et oultre jusques la +Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ + + C'est sous le rgne de Philippe le Bel que l'on commena + rdiger en Franais, d'aprs les vieilles chroniques latines + rassembles et conserves l'abbaye de saint Denis, l'histoire + de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France, + selon que elles sont conserves en l'glise de Saint-Denis_. On + en donna une nouvelle dition pendant le rgne de Charles V, et + on les continua jusqu' la fin de la vie de ce roi, qui prit une + part importante la rdaction de l'histoire de son rgne et de + celui de son pre. C'est cette poque que fut fix le texte des + Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplirent et que ce + livre devint un monument historique national. Les Grandes + Chroniques s'arrtent la fin du rgne de Charles VII. M. Paulin + Paris a donn en 1836 une excellente dition des _Grandes + Chroniques_ (6 vol. in-12), d'aprs le beau manuscrit de Charles + V, que possde la Bibliothque impriale. + + + + +CROISADE DE LOUIS VII. + +_Bataille du Mandre._ + +1148. + + +La route que le Roi devait prendre pour aller d'phse Laodice suit +le fleuve du Mandre, qui coule entre des montagnes escarpes; il est +large et profond, mme quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il +tait fort grossi par des pluies abondantes. Le Mandre arrose une +valle assez large, et ses deux rives prsentent l'une et l'autre un +chemin facile une troupe nombreuse. Les Turcs s'tablirent sur ces +deux rives, esprant accabler de flches notre arme, inquiter sa +marche et dfendre les gus du fleuve; s'ils taient battus, ils +savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous +arrivmes en ces lieux, nous vmes que les Turcs occupaient les +montagnes, que d'autres qui taient dans la plaine se prparaient +harceler l'arme, et que d'autres enfin taient rassembls sur l'autre +rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les +bagages et les malades au centre de l'arme, plaa les hommes d'armes +en avant, en arrire et sur les flancs, s'avana ainsi en sret, mais +ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur +notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus +qu'en combattant, car ils se htaient de fuir, mais ils taient +ardents nous poursuivre. Comme nous tions continuellement et +insolemment harcels par eux et qu'ils nous chappaient sans cesse en +fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni le laisser en +repos ni combattre, se dcida passer le Mandre. Comme il ne +connaissait pas les gus et que les Turcs gardaient les passages, +c'tait une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche, +vers midi, une partie des Turcs se porta la suite de notre arme, et +le reste sur le fleuve, un point o nous pouvions facilement entrer +dans l'eau, mais o nous devions trouver des difficults pour en +sortir et les attaquer. Alors, ils envoyrent trois des leurs lancer +des flches sur les ntres, et au moment o nous tirions nos arcs, les +deux troupes ennemies poussrent de grands cris, et leurs missaires +s'enfuirent. Aussitt les illustres comtes Thierry de Flandre et +Guillaume de Mcon se jetrent leur poursuite, franchirent une rive +escarpe, au milieu d'une grle de flches, et mirent en droute les +Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout +aussi heureusement, le roi se lanant de toute la vitesse de son +cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrire-garde, les +dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui +avaient d'assez bons chevaux pour chapper sa poursuite. Nos deux +attaques avaient compltement russi; les deux rives du fleuve et les +montagnes taient couvertes de morts. Un mir fut pris et amen au +roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que +nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs +et des Turcs, mais les uns et les autres taient nos ennemis. Les +Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs +pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre; +mais nous entrmes le troisime jour Laodice, ne craignant pas +leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodice, soit qu'il et +peur du roi cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il +voult nous nuire d'une autre manire, fit sortir de la ville tout ce +qui pouvait nous tre utile, et ne voulant pas employer une ruse dj +connue, il prpara une autre trahison aussi funeste. Ce misrable +savait que de Laodice Satalie, o nous ne parvnmes qu'aprs quinze +jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres, +et que nous devions ds lors mourir de faim si nous ne parvenions pas + nous en procurer Laodice; il fit donc enlever de la ville toutes +les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants en +sortir... On rsolut d'aller la recherche des habitants qui +s'taient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec +eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne +put s'excuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne +voulurent pas revenir, et, aprs avoir perdu toute une journe, on +sortit de Laodice, ayant toujours les Grecs et les Turcs prs de nous +en avant et en arrire de l'arme. Les montagnes que nous traversions +taient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions +devant nous les mmes ennemis qui les avaient massacrs. Le roi, +clair par le sort de ceux qui l'avaient prcd, et dont il voyait +les cadavres, mit son arme en bataille. + + [113] Il avait livr une partie de l'arme de l'empereur Conrad + aux Turcs, et avait partag les dpouilles avec les Turcs. + + [114] L'arme de Conrad avait pri presque tout entire en Asie + Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par + la faim. + +Vers le milieu de notre seconde journe de marche, nous arrivmes +devant une montagne trs-haute et bien difficile franchir. Le roi +voulait employer toute la journe la traverser et tait dcid ne +pas s'y arrter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivrent les +premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne, +ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur +l'arrire-garde, franchirent la montagne et dressrent leurs tentes de +l'autre ct, pendant que le reste de l'arme tait encore loin. Cette +montagne tait escarpe et rocheuse; il fallait la gravir par une +pente trs-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent +qui coulait dans le fond de la valle semblait toucher l'enfer. Tout +le monde s'amoncela sur le mme point, se pressant, s'arrtant et +oubliant les chevaliers qui taient en avant; les btes de somme +tombaient du haut des rochers et entranaient dans leur chute jusqu'au +fond de l'abme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher +qui se dplaaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux +des ntres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins +couraient le risque de tomber ou d'tre entrans par les autres. + +Les Turcs et les Grecs lanaient des flches pour empcher ceux qui +taient tombs de se relever; puis ils se runirent pour attaquer +cette foule en dsordre, se rjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils +espraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour +finissait, et le dfil se remplissait de plus en plus des dbris de +notre arme. Excits par ces premiers succs, nos ennemis, plus +audacieux, attaquent notre corps d'arme, car ils ne craignent plus +l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrire-garde. Ils frappent +donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un +troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'leva jusqu'aux cieux +arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait, +mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit +quelque terme nos maux. Pendant ce temps, en ma qualit de moine, je +ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres se bien battre; +on m'envoya auprs de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous, +consterns, coururent leurs armes, et voulurent revenir en arrire; +mais l'pret des lieux et les ennemis qui s'taient ports au devant +d'eux les empchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi tait seul +au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprs de lui +ni chevaliers solds ni cuyers arms d'arcs, car il ne s'tait pas +prpar pour traverser ces dfils, et il avait t convenu qu'on ne +les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour +sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs, +et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec +acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande +tmrit contre ces infidles, cent fois plus forts que lui et qui de +plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce +terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il tait +impossible de charger vivement, les coups taient moins assurs; les +ntres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans tre aids +par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lanait +ses flches l'abri des arbres et des rochers. + +Cependant les ntres, dgags par le roi, se retiraient avec leurs +bagages, abandonnant le roi et les barons, exposs tout le danger. +Si Dieu ne nous en avait donn l'exemple, nous dplorerions que les +matres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles +fleurs de la France prirent dans ce combat avant d'avoir port leurs +fruits dans la ville de Damas. Ce rcit me fait pleurer amrement et +gmir du plus profond de mon coeur. Un homme sage trouvera cependant +une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera +autant que le monde, et qu'tant morts avec une foi ardente et +purifis de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils +combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue +tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent +sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui +aidaient au moins les chevaliers supporter le poids de leur armure. +Obligs ainsi de combattre pied, les chevaliers revtus de leur +armure se prcipitent au plus pais de l'ennemi, o ils se noient +comme dans la mer; puis, spars les uns des autres, ils sont bientt +tus et dpouills. + +Au milieu de cette mle, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais +illustre, se spara de sa personne; quant lui, il conserva son +courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un +arbre que Dieu avait mis l pour son salut, et s'lana sur le haut +d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent sa poursuite +pour le faire prisonnier; d'autres, plus loigns, l'accablaient de +leurs flches. Mais Dieu permit que sa cuirasse rsistt aux flches, +et il put dfendre son rocher, avec son pe rouge de sang, en coupant +les mains et les ttes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il +serait difficile de le prendre et ne sachant pas qui ils avaient +affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent +son secours, les Turcs renoncrent attaquer le roi, et allrent +enlever les dpouilles du champ de bataille. + +Le gros de l'arme, qui s'avanait avec les bagages, n'avait pas fait +beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de +cette foule, au milieu des dfils, devenait difficile et lente. Le +roi, aprs avoir chemin quelque temps pied, rejoignit l'arme, +remonta cheval, et continua sa route par une soire obscure. Enfin, +les chevaliers de l'avant-garde arrivrent tout haletants; lorsqu'ils +virent le roi seul, couvert de sang et harass de fatigue, ils +gmirent, comprenant ce qui s'tait pass sans avoir besoin de le +demander, et pleurrent amrement la mort des compagnons du roi, qui +taient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient taient +encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit tait venue, et +l'autre cot de la profonde valle tait couvert d'ennemis, de sorte +qu'il n'tait pas possible de les attaquer. Les chevaliers se +runirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils +avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne +dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il +ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient +dpouills et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le +peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait tre pendu pour ne pas +avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendt +galement l'oncle du roi, qui tait aussi coupable que Geoffroy; mais +Jean de Maurienne le sauva: tous deux taient coupables, mais comme on +ne pouvait punir l'oncle du roi, il tait impossible de condamner +l'autre. + +Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les tnbres +de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de +nos dpouilles et occupant les montagnes avec des forces +considrables. Les ntres, dpouills de leurs biens et pleurant leurs +compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangrent en +bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Dj la faim tourmentait +les chevaux qui n'avaient plus manger depuis quelques jours qu'un +peu d'herbe; les vivres commenaient aussi manquer aux hommes, et +nous avions faire douze journes de marche. Les Turcs, comme les +btes froces dont la cruaut augmente quand elles ont got le sang, +nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commenc +nous enlever du butin. Le matre du Temple, verard des Barres, d'une +grande pit et d'un courage qui servait de modle aux chevaliers, +rsistait avec ses frres l'ennemi, dfendant vigoureusement ce qui +appartenait eux et aux autres. + +Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'arme suivt ce +noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par +la faim, le courage ranime les coeurs. Il fut donc dcid que, dans ce +pril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frres du +Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et +d'obir ponctuellement aux matres qu'on leur donnerait. On reconnut +pour matre un nomm Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert +mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut +ordonn de rsister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans +relche, et d'obir l'ordre de revenir sur-le-champ en arrire quand +ils auraient fait une certaine rsistance et qu'on les rappellerait. +On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui +devait tre au premier rang ne se trouvt pas au second, et qu'il n'y +et pas de dsordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la +guerre avait mis pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur +argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la +pitaille, furent placs l'arrire-garde et arms d'arcs afin de +pouvoir riposter aux flches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre + cette loi gnrale d'obissance; mais personne n'osa lui donner un +autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de +chevaliers, et, en sa qualit de matre et protecteur de tous, de se +porter avec ce corps au secours des points les plus faibles. + +Nous marchmes en avant, suivant la rgle tablie; nous descendmes +des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protgs par nos +dfenseurs, nous supportions sans prouver de perte les attaques de +nos insolents ennemis. Nous arrivmes deux rivires loignes d'un +mille l'une de l'autre et trs-difficiles traverser cause des +marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La premire tant +franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrire-garde et pass, +et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres btes de somme +qui s'y enfonaient. Enfin les derniers chevaliers et la pitaille +passrent ple-mle avec les Turcs, mais sans prouver de perte, parce +qu'on se dfendait mutuellement et avec beaucoup de courage. + +On se dirigea vers la seconde rivire, et il fallait passer entre deux +rochers, du haut desquels nous pouvions tre cribls de flches. Les +Turcs s'lancrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'tablirent +avant eux sur l'un des deux; les Turcs occuprent l'autre, mais notre +pitaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils taient ainsi +jets en bas du rocher, quelques chevaliers pensrent qu'on pouvait +les tourner entre les deux rivires et leur couper la retraite. Le +matre leur en donna la permission, et ils attaqurent les Turcs; un +grand nombre pousss dans les marais y trouva la fois la mort et un +tombeau. Pendant que les ntres, furieux, massacraient les fuyards et +les poursuivaient sans relche, la faim leur semblait moins vive et la +journe plus heureuse. + +Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manires pour nous +anantir, et, autrefois ennemis, ils s'taient runis dans ce but. Ils +emmenaient leur btail, brlaient et dtruisaient tout ce qu'ils ne +pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, puiss de faim et de +fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes, +vtements, armes; nous brlions tous ces objets afin que l'ennemi ne +s'en empart point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient +emporter. L'arme se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait +pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient +nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, mme les +riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est +ainsi que les souffrances de la faim furent apaises, et grce notre +association fraternelle, nous battmes quatre fois les Turcs; enfin +force de soins et de prudence nous pmes arriver Sattalie. + + ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit + par L. Dussieux. + + Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en + Orient, et crivit l'histoire de son expdition. A son retour, + il fut nomm abb de Saint-Denis, aprs la mort de Suger. + + + + +SIGE DE DAMAS. + +1149. + + Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de + Damas par les jardins, dont il orent moult faire. + +Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui +est appelle par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophte dit: +Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit +appel Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un plain de +quoy la terre est are[115], strile et brehaigne, s ce n'est tant +comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un +fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mnent par conduis et par +chaneaus, l o mestier est, devers la partie d'orient. s deux rives +de ce fleuve croist moult grant plent d'arbres qui portent fruit de +toutes manires. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu arm +ainsi comme il estoit devis, de toutes leur gens ne firent que trois +batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la premire, pour ce +que ses gens savoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y +estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, s +mestier fust, ceux qui les premiers alloient. L'arrire garde fist +l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manire s'en +allrent vers la cit, et estoit vers le soleil couchant celle part +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent +bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps +que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin +clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plent de pierres. Les +sentiers y sont moult estrois d'un vergier autre; mais il y a une +commune voye qui va la cit o va paine un homme atout son cheval +chargi de fruit. De celle part est la cit trop forte pour les murs +de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par +trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien +clouses de et del. Accord fu que par l s'en iroit tout l'ost vers +la cit pour deux choses: l'une ce fu que s les jardins estoient +pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si +fu qu'il y avoit l grant plent de fruis tous meurs par les arbres +qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour +les chevaux. + + [115] Aride. + + [116] Laboureurs. + +Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: +mais trop y eut grant force aller par l; car derrire les murs de +terre, de et del des sentiers, y avoit grant plent de Turcs qui ne +finoient de traire par archires qu'il avoient faictes espessement, +et ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux +qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur +deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter +s'estoient mis hors et deffendoient leur povoir que nos gens ne +guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes +tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait +faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient cueillir +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers +qui grant mal faisoient nos gens. Et quant on passoit prs de ces +tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient +grant meschief: souvent les froit-on de glaives par les archires des +murs de terre qui estoient de et del. Assez en occirent en celle +manire et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les +barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part. + + Coment les nos gaaignirent les jardins et le fleuve grant + paine et chacirent les Turcs dedens la cit. + +Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien +virent qu'il ne pourroient en telle manire passer jusques la ville, +sans trop grant dommaige. Lors se tournrent s costs de la voye et +commencirent drompre et abattre les murs de terre. Les Turcs +qu'il trouvrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il +ne les laissrent mie passer outre les autres murs, ainois en +occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les +nostres ne say en quans lieux. + +Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop +furent espovants; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins +laissirent et s'en fouirent grans routes dedens la cit. Lors +allrent les nostres tout bandon[117] parmi les sentiers; mais les +Turcs s'estoient bien penss que les nostres auroient mestier de venir +au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si +tost comme il s'apperceurent que la cit seroit assige de celle +partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et +d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les +nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin +eut presque pass tous les jardins, grant talent eut de venir au +fleuve qui couroit prs des murs de la cit; mais quant il +approchrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les +nostres rebouts arrire. Aprs se rallirent et emprisrent gaigner +l'eaue; aux Turcs assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais les +nostres furent rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit aprs +tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier +en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrire, +demanda pourquoi il estoient arrests; et l'on luy dist que la +premire bataille s'estoit assemble aux Turcs qu'ils avoient trouv +hors de la ville. + + [117] _A bandon._ A qui mieux mieux. + +Quant les Thiois orent ce, tantost se dsordonnrent et coururent +tous desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de +France passrent tous sans conroy jusques tant qu'il vindrent aux +poignis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et +misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espes, +asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent rsister +et ne demoura gures qu'il laissirent l'eaue et se misrent dedens la +ville. L'empereur fist celle venue un coup de quoy l'on doit +toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de prs qui estoit +arm de haubert. L'empereur fu pi et tenoit en sa main une moult +bonne espe. Il fri le Turc entre le col et la senestre espaule, si +que le coup descendi parmi le pis au destre cost. La pice chi qui +emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce +virent ne s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent en la ville. +Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut +si hardi qui n'eust paour, si que tous furent dsesprs qu'il ne se +peussent tenir contre telles gens. + + Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns + princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant + (entendre) qu'il prendroient la cit de l'autre part, dont elle + n'avoit garde de assaut. + +Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout dlivre[118]. +Lors tendirent leur pavillons entour la cit. Grant doutance eurent +les Sarrasins en toutes manires; si montrent sus les murs et +regardrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logi. Bien se +pensrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur +ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie +soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour +ce prisrent conseil entre eux, et fu accord que par toutes les rues +de la ville de celle partie o le sige estoit, l'en mist de bonnes +barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que s les +nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient copper les +barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener +sauvet leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie +couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient +meschief, quant il s'atournoient j fouir. Assez estoit lgire +chose de faire si grant fait que de prendre la cit de Damas, s +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les pchs de la +crestient et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose + faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la +malice au dable, qui cueurt tousjours et est preste mal, destourba +celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit j qui avoient trouss +toutes les choses qu'il prtendoient emporter quant il +s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cit se pourpensrent que +des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant +convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui l +estoient assembls ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce +voulurent essayer vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si +envoyrent ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur +promisrent et bien leur asseurrent que ainsi le feroient comme il +leur promettoient, s'il povoient tant faire que le sige se partist +d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie; +mais leur lignaiges, n leur noms, n les terres que il tenoient ne +nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur +hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient +empris le mestier Judas de pourchascier la trason contre +Nostre-Seigneur vindrent l'empereur et au roy de France et au roy de +Jhrusalem, qui moult les croient, et leur disrent que ce n'avoit pas +est bon conseil d'assiger la cit par devers les jardins, car elle y +estoit plus forte prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent +qu'il requeroient ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy +que avant qu'il gastassent l leurs peines et perdissent leur temps, +il feroient l'ost remuer et asseoir la cit en ce cost qui estoit +tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il +disoient, s parties de la ville qui sont contre orient et contre midi +n'avoit n jardin n arbre qui destourber les pust venir l, le +fleuve n'y couroit mie qui fust fort gaigner. Les murs estoient +illec bas et fbles, si qu'il n'y convenoit j engins drecier, +ainois pourroit bien estre pris de venue. + + [118] Sans rserve aucune. + + [119] Des barons du royaume de Jrusalem. + + [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les + chroniques de saint-Denis suivent le rcit. + +Quant les princes et les autres barons les orent ainsi parler, bien +cuidirent qu'il le dissent en bonne foy et en bonne entencion. Si +les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et +suivissent les barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent +devant; tout l'ost menrent prs de la ville jusques tant qu'il +furent en la partie de quoy il savoient de vray qu'elle n'avoit garde +d'assaut, et o l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si +qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. L demourrent les +barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent +gures demour en celle place qu'il s'apperceurent certainement que +trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir: +car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plent de gens ne se +povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez +aise et dlit. + + +Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres. + +Viande commena du tout faillir en l'ost, si que tous en eurent +grant souffrete, et mesmement les plerins des estranges terres: car +il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement +garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cit seroit +prise o il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en +nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il gure chargier +de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur +failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucs et +esbahis, n ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust +est paine perdue, et aussi de retourner en la place o il se +logirent premirement n'eust pas est lgire chose: car sitost comme +il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant +y firent de barres de fors bois esps et longs, o ils misrent si +grant plent d'archiers et d'arbalestriers que ce eust est plus +lgire chose de prendre une fort cit que de demourer illec. Du +demourer en la place savoient-il de voir que ce ne povoit estre, car +il ne povoient avoir n boire n mengier. Pour ce parlrent +ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la +terre en la foy desquels et en la loyaut il avoient mis leur corps et +leur hommes pour la besongne Jhsucrist, les avoient trahis trs +desloyaument et les avoient amens en ce lieu o il ne povoient faire +le profit de crestient n leur honneur. Pour ce s'accordrent tous +qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent dsormais de +trason. + +En telle manire s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus +puissans de crestient qui riens n'y firent celle fois qui fust +proffitable n honnorable Dieu n au sicle. Moult commencirent +desplaire ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, n +riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient +tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre +les cits; car nis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient. +Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient +volentiers les gens de France et assez lgirement au royaume de +Jhrusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps +ne peurent estre si d'accord ceux du pays comme il estoient devant; +et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en +retournoient-il au plus tost qu'il povoient. + + Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite; + et coment toute la baronie fu mal encouragi vers ceux de Surie + qui ceste grant flonnie avoient pourchaci. + +Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux +saiges hommes qui avoient est celle besongne pour savoir +certainement coment et par qui celle trason avoit est faicte et +pourparle. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda +plusieurs fois maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on. +Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonn[122] de +ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien n +qu'il consentist la trason, car si tost comme il vit que les jardins +de Damas estoient gaingns et le fleuve pris par force, bien luy fu +avis que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors vint l'empereur +et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement +qu'il luy donnassent celle cit de Damas quant elle seroit prise et +conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui +bien s'y accordrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit +et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis. + + [121] Guillaume de Tyr. + + [122] _Achoisonn_, inculp, souponn. + +Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux en eurent et +grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son +pays et estoit l venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle +manire l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. +Mieux leur sembloit, s le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine +que l'un d'eux la dust avoir. Car il sont tousjours en contens et en +plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs +pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il +leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail, +plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust +donne au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordrent la +trason faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche, +qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy +par mal[123], ne cessa de pourchascier son povoir coment lui +rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons +de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent +toute la paine qu'il pourroient destourber la louenge et le pris du +roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prire +avoient-il ce pourchasci. + + [123] Raimond tait l'oncle de la reine lonore, femme de Louis + VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut souponn + d'avoir pour sa nice un amour qui fut la premire cause du + divorce de Louis VII. + +Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement, que par +grant avoir que les Turcs donnrent aux barons fu celle desloyaut +faicte. + +Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi en aller si +grant gent qui contre eux estoient assembls. Encontre ce tout le +royaume de Jhrusalem en fu courrouci et desconfort. Et quant ces +grans hommes s'en furent partis, si fu assign un grant parlement o +assemblrent tous les haus barons et les meneurs. L fu dit que bonne +chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust +honnour et par quoy l'on parlast d'eux toujours-mais en bien. Illec +fu ramentu que la cit d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir +des mescrans, qui soit au milieu du royaume, si que s l'on la +vouloit assiger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost, +pour quoy ce seroit lgre chose de prendre la ville, qui longuement +ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parl entre eux de +celle chose. Mais rien n'en fu accord, pour ce qu'il y avoit +destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiger cits en +Surie. Si n'estoit mie de merveilles s les estranges pellerins de +France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la +terre, quant il voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes +avoient trahi, et le commun proffit destourb et empeschi, si comme +il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist +rien faire de sa besongne par ses gens, et se dpartist le parlement +ains que nulle riens y eut empris. + + _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin + Paris. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE. + +1181-1182. + + +Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France. +Depuis bien des annes la libralit, des Franais et la longue paix +du royaume les y avaient attirs en foule de toutes les parties du +monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs +ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la +renomme, ceux d'entre les juifs qui, par leur ge et par leurs +connaissances des lois de Mose, mritaient de porter le titre de +docteurs rsolurent de venir Paris. Aprs un assez long sjour, ils +se trouvrent tellement enrichis, qu'ils s'taient appropri prs de +la moiti de la ville, et qu'au mpris des volonts de Dieu et de la +rgle ecclsiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre +de serviteurs et de servantes ns dans la foi chrtienne, mais qui +s'cartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour +judaser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche +de Mose, dans le Deutronome[124]: Tu ne prteras pas usure ton +frre, mais l'tranger, les juifs, comprenant mchamment tous les +chrtiens sous le nom d'trangers, leur prtrent de l'argent usure; +et bientt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes, +chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accabls de +dettes, qu'ils se virent souvent expropris de leurs biens. D'autres +encore taient gards sur parole dans les maisons des juifs Paris, +et dtenus comme dans une prison. Philippe, roi trs-chrtien, en +tant inform, avant de prendre une rsolution, fut mu de piti; il +consulta un ermite nomm Bernard: c'tait un saint homme, un bon +religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'aprs son +conseil que le roi libra tous les chrtiens de son royaume des dettes +qu'ils avaient contractes envers les juifs, l'exception d'un +cinquime qu'il se rserva. + + [124] Chap. XXIII, v. 19, 20. + +Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases +ecclsiastiques consacrs Dieu, comme des calices ou des croix d'or +et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jsus-Christ crucifi, +avaient t dposs entre leurs mains par les glises, titre de +caution, dans des moments d'une ncessit pressante, ces impies les +traitaient avec si peu de respect, que ces mmes calices, destins +recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient + leurs enfants pour y tremper des gteaux dans le vin et pour y boire +avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi +ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait +Paris, et qui avait reu en nantissement quelques meubles d'glise, +tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'vangiles +orn avec un art infini des pierres les plus prcieuses, quelques +coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa +l'impuret jusqu' le jeter ( douleur!) dans le fond d'une fosse o +il dchargeait tous les jours son ventre. Bientt une rvlation +divine en donna connaissance aux chrtiens, qui les trouvrent dans +cet endroit; et aprs avoir pay au roi, leur seigneur, le cinquime +de la dette, ils allrent pleins de joie reporter avec honneur ces +ornements sacrs l'glise qui les avait engags. On pourrait donner +avec raison cette anne le nom de jubil; car de mme que dans +l'ancienne loi tout retournait librement son premier matre l'anne +du jubil, et que toutes les dettes taient acquittes, de mme aussi, +grce l'dit du roi trs-chrtien, qui abolit les crances, tous les +chrtiens du royaume de France se virent jamais libres des dettes +qu'ils avaient contractes envers les juifs. + +L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le +srnissime roi Philippe-Auguste rendit un dit qui donnait aux juifs +jusqu' la Saint-Jean suivante pour se prparer sortir du royaume. +Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu' +l'poque fixe, c'est--dire la fte de saint Jean. Quant leurs +domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et +autres immeubles, il s'en rserva la proprit, pour lui et ses +successeurs au trne de France. Quand les perfides juifs eurent appris +la rsolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, rgnrs par les +eaux du baptme et par la grce du Saint-Esprit, se convertirent +Dieu et persvrrent dans la foi de Notre Seigneur Jsus-Christ. Le +roi, par respect pour la religion chrtienne, fit rendre ces +nophytes tous leurs biens, et leur accorda une entire libert. +D'autres, fidles leur ancien aveuglement et contents dans leur +perfidie, cherchrent sduire par de riches prsents et par de +belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons, +archevques et vques, voulant essayer si force de conseils, de +remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne +pourraient pas branler les volonts irrvocables de Philippe. Mais le +Dieu de bont et de misricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui +esprent en lui, et qui se plat humilier ceux qui prsument trop de +leur puissance, avait vers du haut du ciel les trsors de sa grce +dans l'me du roi, l'avait claire des lumires du Saint-Esprit, +chauffe de son amour, et fortifie contre toutes les sductions des +prires et des promesses de ce monde... Les juifs infidles, voyant le +peu de succs de leurs dmarches, et ne pouvant plus compter sur +l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors +disposer leur gr de la volont des rois, ne virent pas sans +tonnement la magnanimit et l'inbranlable fermet du roi Philippe, +et en furent interdits et comme stupfaits. Ils s'crirent dans leur +admiration: _Scema, Israel_; c'est--dire: coute, Israel, et +commencrent vendre tout leur mobilier, car le temps approchait o +ils allaient tre contraints sortir de toute la France, et ils +savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur tait prescrit +par l'dit royal. Ils se mirent donc, en excution de cet dit, +vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs +proprits foncires, elles furent toutes dvolues au domaine royal. +Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportrent le prix pour +payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes, +leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de +juillet, la troisime anne du rgne de Philippe-Auguste. + + RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans + la Collection des Mmoires relatifs l'histoire de France depuis + la fondation de la monarchie franaise jusqu'au treizime sicle. + + Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commena + en 1190 crire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit + son ouvrage que jusqu' l'anne 1207. Il eut pour continuateur + Guillaume le Breton. + + + + +BATAILLE DE TIBRIADE OU DE HITTIN. + +4 juillet 1187. + +Saladin bat les chrtiens et fait prisonnier le roi de Jrusalem, Guy +de Lusignan. + + +Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de +bataille; les Francs s'avanaient aussi, mais dj affaiblis par la +soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commena avec +fureur. La premire ligne musulmane lana une nue de flches +semblable une nue de sauterelles. Les flches firent un grand +ravage parmi les cavaliers chrtiens. L'infanterie chrtienne, s'tait +branle pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitt +Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la +voix et du geste. Tout coup un des jeunes mameloucks du sultan, +emport par son ardeur, s'lana sur les chrtiens, et fut tu aprs +des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancrent pour venger sa +mort, et firent un grand carnage des infidles. Bientt il n'y eut +plus pour les chrtiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya +de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, tait plac en +face; quand il vit le comte s'avancer en dsespr, il fit ouvrir les +rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'arme chrtienne +tait alors dans une situation horrible. Comme le sol o elle +combattait tait couvert de bruyres et d'herbes sches, les musulmans +y mirent le feu et allumrent un vaste incendie. Ainsi la fume, la +chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se runit +contre les chrtiens. Ils furent si consterns, que peu s'en fallut +qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus +de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'imptuosit, que +sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur rsister. Cependant +chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils +furent entours de toutes parts et repousss jusqu' une colline +voisine, prs du hameau de Hittin. L ils essayrent de dresser +quelques tentes et de se dfendre. Tout l'effort du combat se porta de +ce ct. Les musulmans s'emparrent de la grande croix que les +chrtiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un +morceau de celle sur laquelle ils prtendent que fut attach le +Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout +le reste; ds lors ils se regardrent comme perdus. Le roi n'et +bientt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus +braves. Afdal tait alors auprs du sultan son pre. J'tais, +disait-il lui-mme dans la suite, ct de mon pre quand le roi des +Francs se fut retir sur la colline; les braves qui taient autour de +lui fondirent sur nous et repoussrent les musulmans jusqu'au bas de +la colline. Je regardai alors mon pre, et j'aperus la tristesse sur +son visage. Faites mentir le diable! cria-t-il aux soldats en se +prenant la barbe. A ces mots, notre arm se prcipita sur l'ennemi, et +lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'crier: Ils +fuient, ils fuient! Mais les Francs revinrent la charge, et +s'avancrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent +repousss encore une fois; et moi de m'crier derechef: Ils fuient, +ils fuient! Alors mon pre me regarda, et me dit: Tais-toi, ils ne +seront vraiment dfaits que lorsque le pavillon du roi tombera. Or, +il finissait peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon pre +descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grces en +versant des larmes de joie. + + [125] Les auteurs chrtiens disent que la fuite du comte Raymond + tait concerte avec l'ennemi. + + [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jsus-Christ soit + mort sur la croix. Ils disent qu'au moment o les Juifs allaient + le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au + ciel, et mit sa place un homme du commun, qui fut crucifi pour + lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de + Blacas_, t. I, p. 181). + + Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait prsent la bataille, + raconte la prise de la vraie croix. La grande croix fut prise + avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrtiens) se firent tuer + autour d'elle. Quand on la tenait leve, les infidles (les + chrtiens) flchissaient les genoux et inclinaient la tte. Ils + disent que c'est le vritable bois o fut attach le Dieu qu'ils + adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; + ils la portaient les jours de grande solennit, et lorsque leurs + prtres et leurs vques la montraient au peuple, tous + s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier + devoir de la dfendre; celui qui l'aurait abandonne ne pouvait + plus jouir de la paix de l'me. La prise de cette croix leur fut + plus douloureuse que la captivit de leur roi. Rien ne put les + consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se + prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la + possdant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la + rachteraient volontiers de leur propre sang; ils espraient par + son moyen obtenir la victoire. (_Note de M. Reinaud_). + +Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirs sur +la colline attaqurent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils +souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un +passage. Se voyant repousss, ils descendirent de cheval, et +s'assirent par terre. Alors les musulmans montrent sur la colline, +et renversrent la tente du roi. Tous les chrtiens qui s'y trouvaient +furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, +le prince Geoffroy, son frre, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur +de Gbail, le fils de Honfroi, le grand-matre des Templiers, et +plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on +ne croyait pas qu'il y et des prisonniers; et en voyant les +prisonniers, on ne croyait pas qu'il y et des morts. Jamais les +Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuy une telle +dfaite. Moi-mme, un an aprs, je passai sur le champ de bataille, et +j'y vis les ossements amoncels; il y en avait aussi d'pars et l, +sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient +emport sur les montagnes et dans les valles. + + IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des + Croisades_, t. IV, p. 194. + + Ibn-Alatir, historien arabe fort distingu, naquit en 1160 et + mourut en 1233. Il fut attach Zengui, prince de Mossoul et + d'Alep, et Saladin; il a vu les vnements qu'il raconte. + Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une + _Chronique complte_. + + + + +AUTRE RCIT DE LA BATAILLE DE TIBRIADE. + + +L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva cette bataille, remarque +avec tonnement que tant que les cavaliers chrtiens purent se tenir +cheval ils restrent intacts; car ils taient couverts de la tte aux +pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait + l'abri des coups; mais ds que le cheval tombait, le cavalier tait +perdu. Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les +chrtiens taient des lions au commencement du combat, et ne furent +plus la fin que des brebis disperses. De tant de milliers d'hommes, +il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille tait +couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-mme le mont Hittin; +il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation +heureuse avait fait un peuple malheureux. Je vis l'tat de ses +chefs: qui pourrait le dcrire? Je vis des ttes tranches, des yeux +teints ou crevs, des corps couverts de poussire, des membres +disloqus, des bras spars, des os fendus, des cous taills, des +lombes briss, des pieds qui ne tenaient plus la jambe, des corps +partags en deux, des lvres dchires, des fronts fracasss. En +voyant ces visages attachs la terre et couverts de sang et de +blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidle dira: +Que ne suis-je poussire? Quelle odeur suave s'exhalait de cette +terrible victoire! + + [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrtaire de Saladin et + historien fort important, naquit Ispahan, en 1125, et mourut en + 1201. Il a compos une histoire des guerres de Saladin, sous le + titre de: _clair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de + Jrusalem par Saladin. + +Aprs ces rflexions qui montrent le got arabe, l'auteur prsente un +autre tableau: Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour +lier les prisonniers. J'ai vu trente quarante cavaliers attachs +la mme corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gards +par un seul homme. Ces guerriers, qui nagure montraient une force +extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, +maintenant le front baiss, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect +misrable. Les comtes et les seigneurs chrtiens taient devenus la +proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient +humili les autres l'taient leur tour; l'homme libre tait dans +les fers; ceux qui accusaient la vrit de mensonge et qui traitaient +l'Alcoran d'imposture taient tombs au pouvoir des vrais croyants. + +Aprs la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir +auprs de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut +que le roi s'asst ses cts; et comme ce prince tait press par la +soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, aprs avoir bu, +prsenta le vase Renaud; aussitt Saladin s'cria: Ce n'est pas moi +qui ai dit ce misrable de boire; je ne suis pas li envers lui. En +effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume tait chez les +Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert boire +et manger. Or, dj deux fois Saladin avait fait voeu de tuer +Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la premire, lorsque +celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Mdine; la seconde, quand il +enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers +Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, +s'avanant vers lui, il lui dchargea un coup d'pe. A son exemple, +les mirs se jetrent sur Renaud, et lui couprent la tte. Le tronc +alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout +tremblant; mais Saladin se hta de le rassurer, et promit de respecter +sa vie. + +Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrit Saladin contre +Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane +musulmane, il disait ces malheureux, par forme de raillerie, +d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait leur secours, et que le +sultan lui dit en cette occasion: Eh bien! que t'en semble? n'ai-je +pas assez veng Mahomet de tes outrages? Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, +il proposa Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant +qu'il aimait mieux mourir. + +Ensuite le sultan fit conduire Damas le roi et les seigneurs qui +taient captifs avec lui. A l'gard des Templiers et des Hospitaliers, +Ibn-Alatir rapporte que le prince runit tous ceux qu'il avait entre +les mains, et leur fit couper la tte. Il ordonna aussi tous ceux de +son arme qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire +mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez gnreux +pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pices d'or pour chaque +Templier et Hospitalier qu'on lui cderait. Deux cents de ces +guerriers qu'on lui amena furent aussitt dcapits. Ce qui le porta +cette excution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient +comme par tat la guerre l'islamisme, et qu'ils taient ses plus +cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il +en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: Puisque +l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur parat +une chose si douce, faisons-les mourir leur tour. Saladin manda +galement son lieutenant Damas de faire mettre mort tous les +chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou +qu'ils appartinssent des particuliers. Ce qui fut excut. + +On lit dans Emad-Eddin, tmoin oculaire, que pendant le massacre des +chevaliers, Saladin tait assis le visage riant, et que les chevaliers +avaient l'air abattu. L'arme musulmane tait range en ordre de +bataille et les mirs placs sur deux rangs. Quelques-uns des +excuteurs, ajoute l'auteur, couprent la tte des prisonniers avec +une adresse qui leur mrita des loges; plusieurs cependant se +refusrent ce ministre, d'autres en chargrent leurs voisins. Avant +de les gorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut +accept par un trs-petit nombre. + +Telle est la manire dont les auteurs arabes racontent la bataille de +Tibriade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs +lettres qui furent crites en cette occasion. On lisait dans une de +ces lettres, envoye Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait +l'arme chrtienne, il en avait chapp peine mille; et qu'un pauvre +soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'changea +contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on st dans la suite +que le nombre des prisonniers avait t si grand qu'on les vendait +pour une chaussure. + +Une autre de ces lettres commenait ainsi: Quand nous passerions le +reste de notre vie remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions +nous acquitter dignement. Une troisime s'exprimait de la sorte: +Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je +vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir +vous en dire seulement la moiti, cela serait impossible. L'auteur de +la lettre, poursuivant son rcit, raconte avec le plus grand +sang-froid les dtails les plus horribles. Aprs avoir dit qu' Damas +les prisonniers chrtiens se vendaient au march trois pices d'or +l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de +joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il +n'tait pas rare de rencontrer dans les rues des ttes de chrtiens +exposes en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines +villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coups par +le milieu, sur des espces de chevalets, en forme de pyramides, et il +parat que les dvots musulmans avaient imagin d'acheter des +prisonniers pour leur couper la tte, et de donner ainsi ces ttes en +spectacle. + + REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. IV, p. 196. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CIT DE PARIS. + +1186. + + +Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris, il sjourna ne +sai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant ses +besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et +amender. Il s'appuya une des fenestres de la sale la quelle il +s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir rcracion de +l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les +rues esmeurent et touillrent si la boue et l'ordure dont elles +estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu' paine la povoit +nul souffrir; si monta jusques la fenestre o le roy estoit appui. +Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de +celle fenestre en grant abominacion de cuer. + +Pour celle raison conut-il en son courage faire une euvre grant et +somptueuse, mais moult ncessaire, et telle que tous ses devanciers ne +l'osrent oncques emprendre n commencier, pour les grans cousts qui +celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les bourgeois de +Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cit +feussent paves de grs gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce +le fist le roy qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit +qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondrent; car elle fu +appele en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant +dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les +habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit +lais, luy changirent ce nom et l'appellrent ville de Paris, en +l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy Priant de Troye; car, si +comme l'en treuve, il estoient descendus de celle ligne. Il ostrent +le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matire du +nom, quant il la fist atourner si que pueur n corruption n'y pust +demourer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin + Paris. + + + + +SALADIN PREND JRUSALEM. + +1187. + + +Jrusalem, dit Ibn-Alatir, tait alors une ville trs-forte. +L'attaque eut lieu par le ct du nord, vers la porte d'Amoud ou de la +Colonne. C'est l qu'tait le quartier du sultan. Les machines furent +dresses pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 +rgeb). Les Francs montrrent d'abord une grande bravoure. De part et +d'autre cette guerre tait regarde comme une affaire de religion. Il +n'tait pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous +dfendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en +arrire. Les assigs faisaient chaque jour des sorties et +descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un mir de +distinction ayant t tu, les musulmans s'avancrent tous la fois, +et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrtiens +en fuite; ensuite ils s'approchrent des fosss de la place, et +ouvrirent la brche. Des archers posts dans le voisinage repoussaient + coups de traits les chrtiens de dessus les remparts, et +protgeaient les travailleurs. En mme temps on creusait la mine; +quand la mine fut ouverte, on y plaa du bois; il ne restait qu' y +mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrtiens furent d'avis +de capituler[128]. On dputa les principaux habitants Saladin, qui +rpondit: J'en userai envers vous comme les chrtiens en usrent avec +les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est--dire que je +passerai les hommes au fil de l'pe, et je rduirai le reste en +servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal. A cette rponse, +Balian[129], qui commandait dans Jrusalem, demanda un sauf-conduit +pour traiter lui-mme avec le sultan. Sa demande fut accorde; il se +prsenta Saladin, et lui fit des reprsentations. Saladin se +montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prires. +Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de mnagement et dit: +Sachez, sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul +peut se faire une ide de notre nombre. Les habitants rpugnent se +battre parce qu'ils s'attendent une capitulation, ainsi que vous +l'avez accorde tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent +la vie, mais si une fois la mort est invitable, j'en jure par le Dieu +qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous +brlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un cu. Vous ne +trouverez plus de femmes rduire en esclavage, d'hommes mettre +dans les fers. Nous dtruirons la chapelle de la Sacra et la mosque +Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous gorgerons tous les +musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne +laisserons pas une seule bte de somme en vie. Nous sortirons contre +vous, nous nous battrons en gens qui dfendent leur vie. Pour un de +nous qui prira, il en tombera plusieurs des vtres. Nous mourrons +libres ou nous triompherons avec gloire. A ces mots, Saladin consulta +ses mirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. Les +chrtiens, dirent-ils, sortiront pied, et n'emporteront rien sans +nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont +notre discrtion, et ils se rachteront un prix qui sera dtermin. +Ces paroles satisfirent entirement Saladin. Il fut convenu avec les +chrtiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour +sa ranon 10 pices d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et +l'autre sexe 2. Un dlai de quarante jours fut accord pour le +payement de ce tribut. Pass ce terme, tous ceux qui ne se seraient +pas acquitts seraient considrs comme esclaves. Au contraire, en +payant le tribut on tait libre sur-le-champ et l'on pouvait se +retirer o l'on voulait. A l'gard des pauvres de la ville, dont le +nombre fut fix par approximation 18,000, Balian s'obligea payer +pour eux 30,000 pices d'or. Tout tant ainsi convenu, la ville sainte +ouvrit ses portes, et l'tendard musulman fut arbor sur ses murs. On +tait alors au vendredi 24 de rgeb (commencement d'octobre +1187)[130]. + + [128] La capitulation fut hte par la dcouverte d'une + conspiration dans l'intrieur de la ville. Les chrtiens grecs, + appels _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande + partie de la population de Jrusalem, s'entendirent avec Saladin + pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent + trs-fchs d'avoir t prvenus dans l'accomplissement de leurs + projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient + ce nom parce que leur doctrine tait celle des empereurs de + Constantinople, leurs anciens rois; leur religion tait presque + semblable celle des Latins; mais la haine des races en faisait + deux peuples ennemis. (_Note rdige d'aprs une savante note de + M. Reinaud._) + + [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de + Jrusalem. + + [130] Il rsulte de l que Jrusalem fut prise en quatre jours. + On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a t + dit de la conspiration des chrtiens Melkites. (_Note de M. + Reinaud._) + +Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entre dans Jrusalem. +Emad-Eddin rapporte que ce jour fut pour les musulmans comme un jour +de fte. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y +recevoir les flicitations des grands, des mirs, des sophis et des +docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien +grave. La joie brillait sur son visage, car il esprait tirer un grand +honneur de la conqute de la ville sainte. Les portes de sa tente +restrent ouvertes tout le monde, et il fit de grandes largesses. +Autour de lui taient les lecteurs, qui rcitent les prceptes de la +loi, les potes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les +lettres du prince qui annonaient cet heureux vnement; les +trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie; +tous les coeurs rapportaient humblement ces succs Dieu; toutes les +bouches clbraient les louanges du Seigneur. + +Une foule de savants et de dvots taient accourus des contres +voisines pour tre tmoins de la prise de Jrusalem. L'historien +Emad-Eddin, qui depuis quelque temps tait malade Damas, rapporte +lui-mme qu' la premire nouvelle du sige de Jrusalem, il ne se +sentit plus de mal et accourut en toute hte pour prendre part la +joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il +passait pour tre fort loquent, ses amis se pressrent autour de lui +pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer leurs parents +et leurs amis. Le premier jour il en crivit soixante-dix[131]. + + [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua + beaucoup augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le + jour o Jrusalem se rendit tait justement l'anniversaire de + celui o, les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel, + conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._) + +Pendant ce temps, les chefs des chrtiens vacuaient la ville. +Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans +Jrusalem la vie monastique, et qui Saladin permit de se retirer +avec sa suite et ses richesses. Telle tait sa douleur, suivant +l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme +les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paratre la reine de +Jrusalem, dont le mari tait alors captif entre les mains du sultan, +et qui alla le rejoindre Naplouse; puis s'avana la veuve de Renaud, +seigneur de Carac, dont le fils tait aussi prisonnier. La mre en se +retirant demanda la libert de son fils; le sultan y mit pour +condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas +remplie, sa demande fut rejete. Enfin, on vit sortir le patriarche, +emportant avec lui les richesses des glises et des mosques. + +Le patriarche avait enlev tous les ornements d'or et d'argent qui +couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses, +l'historien Emad-Eddin dit au sultan: Voil des objets pour plus de +200,000 pices d'or; vous avez accord sret aux chrtiens pour leurs +effets, mais non pour les ornements des glises. Laissons-les faire, +rpondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi. +Ils ne connaissent pas le vritable sens du trait. Donnons-leur lieu +de se louer de la bont de notre religion. En consquence, on +n'exigea du patriarche que 10 pices d'or, comme pour tous les autres. + +Les chrtiens qui taient en tat de payer sortirent successivement de +la ville. On avait plac aux portes des gens chargs de recevoir le +tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidit des mirs et de leurs +subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en +dtournrent une partie leur profit. S'ils s'taient conduits +fidlement, dit-il, le trsor et t rempli. On avait estim le +nombre des chrtiens de la ville en tat de porter les armes +60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville +tait grande et la population s'tait accrue des habitants d'Ascalon, +de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les +rues et les glises, et l'on avait peine se faire place. Une preuve +de cette multitude, c'est qu'un trs-grand nombre payrent le tribut +et furent renvoys libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour +lesquels Balian avait donn 30,000 pices d'or; et pourtant il resta +encore 16,000 chrtiens qui faute de ranon furent faits esclaves. +C'est un fait qui rsulte des registres publics et sur lequel il ne +peut pas rester d'incertitude. Ajoutez cela qu'un grand nombre +d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se +glissrent furtivement du haut des murailles l'aide de cordes; +d'autres empruntrent prix d'argent des habits musulmans, et +sortirent sans rien payer. Enfin, quelques mirs rclamrent un +certain nombre de chrtiens comme leur appartenant, et touchrent +eux-mmes le prix de leur ranon[132]. En un mot, ce ne fut que la +moindre partie de cet argent qui entra au trsor. + + [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrtiens + d'Orient de toutes les communions taient et sont encore en usage + d'aller en plerinage Jrusalem. Il tait donc facile ceux + des mirs qui possdaient des fiefs de dire que certains + chrtiens taient de leurs sujets, et que c'tait par hasard + qu'ils se trouvaient Jrusalem. Emad-Eddin cite le prince de + Haram et d'desse qui sous ce prtexte se fit remettre jusqu' + mille chrtiens, qu'il disait tre des Armniens d'Edesse. Le + prince d'lbir sur l'Euphrate en rclama pour sa part cinq + cents. (_Note de M. Reinaud._) + +Il avait t stipul que les chrtiens laisseraient en sortant leurs +chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin +rapporte sur ce mme sujet que les chrtiens vendirent en partant +leurs meubles et leurs effets; mais ce fut si bas prix qu'ils +semblaient les donner. Les chrtiens en sortant avaient la libert +d'aller o ils voulaient; les uns se rendirent Antioche et +Tripoli, d'autres Tyr; quelques-uns en gypte, o ils s'embarqurent + Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des +patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les gards +et les sentiments les plus gnreux. Il donna aux fugitifs une escorte +qui les protgea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de +cinq cents, qui se rendirent Alexandrie furent dfrays de toute +dpense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas Alexandrie de +navire qui pt les emmener, ils attendirent une occasion favorable. +Leur sjour en gypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on +fournt tous leurs besoins, et paya mme le prix de leur voyage, +afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'aprs son ordre, le +gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrrent pleins d'attention +pour eux et en eurent soin jusqu' leur entier embarquement[133]. + + [133] Ces dtails, si honorables pour Saladin, se trouvent + presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trsorier. + (_Note de M. Reinaud._) + +A l'gard des chrtiens qui restrent Jrusalem, particulirement de +ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquits, on lit dans +Emad-Eddin qu'ils conservrent leurs biens condition de payer, outre +la ranon commune tous, un tribut annuel. Quatre prtres latins +seulement eurent la facult de demeurer pour desservir l'glise du +Saint-Spulcre et furent exempts du tribut. Quelques zls +musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseill Saladin de dtruire +cette glise, prtendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait +combl et que la charrue aurait pass sur le sol de l'glise, il n'y +aurait plus de motif pour les chrtiens d'y venir en plerinage; mais +d'autres jugrent plus convenable d'pargner ce monument religieux, +parce que ce n'tait pas l'glise, mais le calvaire et le tombeau qui +excitaient la dvotion des chrtiens, et que lors mme que la terre +et t jointe au ciel, les nations chrtiennes n'auraient pas cess +d'affluer Jrusalem. + + REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 206. + + + + +SIGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISS. + +1191. + + Saladin s'tait empar de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les + chrtiens vinrent mettre le sige devant la ville; au printemps + de 1191, Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion vinrent se + runir aux assigeants. + + +La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et +d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit +successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les +chrtiens reurent aussi de grands secours, entre autres le roi de +France, dont ils nous menaaient depuis longtemps; il arriva un samedi +20 avril. C'tait un roi grand en dignit, trs-considr, et des +premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement +de l'arme. Il n'amena dans cette expdition que six gros vaisseaux +chargs d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon +blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espce; je n'en ai jamais +vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des +caresses; mais un jour cet oiseau s'tant envol de sa main, s'enfuit +dans la ville, d'o on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000 +pices d'or pour le racheter; sa demande fut refuse. Cet vnement +nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps +aprs, l'arme chrtienne reut le comte de Flandre, appel Philippe, +un des plus puissants seigneurs d'Occident. Ds lors les attaques +recommencrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant +que le sultan tait encore Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les +chrtiens s'avancrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes +ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans +leurs quartiers; pour lui, il s'arrta dans la plaine, sous une tente, +o il fit le soir sa prire et o il se reposa. J'tais en ce moment +auprs de lui. Tout coup on vient lui dire que l'ennemi tait +retourn l'assaut: alors il fait revenir son arme, et lui fait +passer la nuit sous les armes; il resta lui-mme avec elle, et ne la +quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas; +Saladin se dcida faire camper de nouveau son arme sur la colline +d'Aadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrtiens, +marchant lui-mme la tte de ses braves. Quand l'ennemi vit une +telle ardeur, il craignit d'tre forc dans ses retranchements, et +cessa ses attaques contre la ville. + +Cependant la garnison tait dans un tat pitoyable; l'ennemi ne lui +laissait pas de repos, et visait surtout combler les fosss: dans +cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans +excepter les cadavres et les charognes; on assure mme qu'il y jetait +ses malades avant qu'ils eussent expir. La garnison, pour faire face + tant d'attaques diverses, tait oblige de se partager en plusieurs +corps: les uns descendaient dans les fosss, o ils dpeaient avec un +couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres +dchirs et les remettaient une troisime division, qui allait les +jeter dans la mer; une autre partie tait occupe du service des +machines, une autre de la garde des remparts. La vrit est que la +garnison eut supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne +cessaient de nous crire pour se plaindre de leurs maux, qui taient +tels qu'il n'en existe peut-tre pas d'autre exemple, et qui semblent +d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se rsignaient +leur sort persuads que Dieu est propice aux patients. La guerre ne +discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrtiens attaquaient la +ville, et le sultan attaquait les chrtiens; autant les chrtiens +mettaient d'ardeur tourmenter la garnison, autant il en mettait +les tourmenter eux-mmes. Il montra en cette occasion une constance +extraordinaire. Un jour, un dput s'tant prsent au nom des Francs +pour entrer en pourparler, il lui fit rpondre que les Francs eussent + dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien. +Tel tait l'tat des choses quand le roi d'Angleterre arriva. + +Ce roi tait d'une force terrible, d'une valeur prouve, d'un +caractre indomptable; dj il s'tait fait une grande rputation par +ses guerres passes; il tait infrieur pour la dignit et la +puissance au roi de France, mais il tait plus riche que lui, plus +brave, et d'une plus grande exprience dans la guerre. Sa flotte se +composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de +munitions. Il s'empara en chemin de l'le de Cypre. Il arriva devant +Acre un samedi 8 de juin. + +Ce nouveau renfort inspira une grande joie l'ennemi. Les Francs se +livrrent en cette occasion de bruyantes rjouissances, et la nuit +ils allumrent de grands feux. Ces feux taient faits pour nous +effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos +ennemis. Depuis longtemps les chrtiens attendaient le roi +d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient +leurs projets d'attaque jusqu' son arrive, tant ils estimaient son +habilet et son courage. Le fait est que sa prsence fit une vive +sensation chez les musulmans; ds lors ils commencrent tre remplis +de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reut encore ce coup +avec rsignation; il se soumit avec religion la volont de Dieu; et +d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il redouter? +Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le +reste? + +La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman +charg de vivres et de provisions, et se rendant de Bryte au port +d'Acre; ce vaisseau, quoique cern de toutes parts, fit une longue +rsistance, et parvint mme brler un navire chrtien; mais enfin, +ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver force de voiles, vu +que le vent tait tomb, le commandant, nomm Yacoub ou Jacques, homme +brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau grands coups de hache, +et tout fut englouti; il ne se sauva de l'quipage qu'un seul homme, +que les chrtiens envoyrent la garnison d'Acre pour l'instruire de +ce dsastre. Cette nouvelle nous causa tous une grande tristesse; +pour le sultan, il reut cette preuve avec sa patience ordinaire, et +se rsigna la volont de Dieu, persuad que Dieu ne laisse pas sans +rcompense ceux qui lui sont fidles. Heureusement, le jour mme, Dieu +nous envoya un sujet de consolation. L'arme chrtienne avait +construit une machine quatre tages, dont le premier tait en bois, +le second en plomb, le troisime en fer et le quatrime en airain; +cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; dj elle +tait une distance d'environ cinq coudes des murs, du moins en +juger la simple vue. La garnison tait dans l'abattement; tous +pensaient se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prt feu. +A ce spectacle nous nous livrmes la joie, et nous rendmes Dieu +de vives actions de grces. + +Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la +garnison se voyait attaque, elle frappait du tambour, et les ntres y +rpondaient; c'tait le signal de l'assaut; l'arme montait aussitt +cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle fora les +retranchements des chrtiens, ce qui procura quelque repos la ville. +Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu' midi, et les +deux armes ne se retirrent que de lassitude. En ce moment le soleil +tait ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le +vertige. + +Quatre jours aprs, nous entendmes de nouveau le bruit du tambour; +les soldats prirent les armes, et se prcipitrent sur le camp des +chrtiens; aussitt les Francs revinrent dfendre leur camp, en +poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs +tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on et os forcer son camp, +sent son ardeur s'allumer; il sort avec imptuosit, cavalerie et +infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement, +les musulmans tinrent bon. Cette journe fut pouvantable; les +musulmans firent preuve d'une constance inoue. Enfin l'ennemi, tonn +de tant de bravoure, arrt par une rsistance dont l'ide seule fait +frmir, envoya demander traiter. Il vint de sa part un dput qui +fut men Malek-Adel[134]; il tait charg d'une lettre du roi +d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le +sultan; mais Saladin fit rpondre que les rois ne s'abouchaient pas si +lgrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait +indcent, aprs avoir eu une entrevue et avoir bu et mang ensemble, +de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. S'il veut avoir une +entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit +faite. Rien n'empche en attendant qu'un interprte ne nous serve de +mdiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois +d'accord, il nous sera, s'il plat Dieu, trs-facile de nous +aboucher ensemble. Les jours suivants la guerre continua. A tout +instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des +travaux et des horribles fatigues qu'elle avait supporter depuis +l'arrive du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba +malade, et pensa mourir. Vers le mme temps, le roi de France fut +bless; cet accident procura quelque relche la ville. + + [134] Frre et successeur de Saladin. + + BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des + Croisades_, t. IV, p. 302[135]. + + +_Suite du mme sujet._ + + +Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions +qui s'levrent dans l'arme chrtienne. Il y avait alors deux +prtendants au royaume de Jrusalem; l'un tait le roi Guy, fait +prisonnier la bataille de Tibriade; l'autre le marquis de Tyr[136]. +La femme du roi Guy[137], laquelle tait fille ane d'Amaury, ancien +roi de Jrusalem, et tait cense runir en sa personne l'autorit +royale, tant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet vnement est +ainsi racont par Emad-Eddin: Il tait d'usage chez les Francs de la +Palestine qu' la mort du roi le trne passt son fils, ou, +dfaut d'enfant mle, ses filles, par ordre de primogniture; or, +la mort du dernier roi, le trne s'tant trouv vacant, l'autorit +avait pass la femme de Guy, fille ane du roi Amaury; c'est en +qualit de mari de la princesse que Guy avait t reconnu roi. La +reine tant morte sans enfants, le trne devait appartenir sa soeur +cadette[138], pouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le +marquis de Tyr, qui convoitait le trne, enleva la femme de Honfroy, +sous prtexte qu'un tel mari n'tait pas digne du trne, et l'pousa +lui-mme. Cette union fut consacre par les prtres, bien que la +princesse ft alors enceinte; ds lors le marquis de Tyr fut reconnu +roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficults. +Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intrts; et alors le +marquis, effray, s'enfuit Tyr. En vain les chrtiens, qui faisaient +beaucoup de cas des talents du marquis, lui crivirent pour l'engager + revenir; il s'y refusa. + + [135] Boha-Eddin, historien arabe, n Mossoul, en 1145, mort en + 1232. Il fut attach Saladin, qui le nomma cadi de Jrusalem. + Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_. + + [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jrusalem en 1192. + + [137] Sibylle. + + [138] Isabelle. + + [139] Honfroy, seigneur de Montreal, conntable du royaume de + Jrusalem. + +Cependant le roi d'Angleterre tait toujours malade. Boha-Eddin +remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car +la brche tait alors considrable et la ville toute extrmit. +L'arme et la garnison taient dans l'abattement; tous les jours les +chrtiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours +ils essayaient de quelque nouveau pige; aussi Saladin, tait-il en +proie une grande inquitude. Dans ce danger, il se hta d'crire de +tous cts pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait +plus crit au calife de Bagdad, soit qu'il et reconnu l'inutilit de +ses dmarches prcdentes, soit qu'il se crt dsormais hors de +danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre +suivante, qui nous a t conserve par le compilateur des +_Deux-Jardins_. + +Votre serviteur a toujours le mme respect pour vous, mais il se +lasse et s'ennuie d'avoir tout instant vous crire sur nos +ennemis, dont la puissance s'accrot sans cesse et dont la mchancet +n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un +tel ennemi qui assige et est assig, qui resserre et est resserr, +qui l'abri de ses retranchements ferme l'accs ceux qui voudraient +s'approcher, et fait manquer l'occasion ceux qui la cherchent. En ce +moment, les Francs ne sont gure au dessous de 5,000 cavaliers et de +100,000 fantassins; le carnage et la captivit les ont anantis, la +guerre les a dvors, la victoire les a dlaisss; mais la mer est +pour eux, la mer s'est dclare pour les enfants du feu[140]. De +vouloir dfinir le nombre des peuples qui composent l'arme chrtienne +et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible; +l'imagination mme ne saurait se le reprsenter. On dirait que c'est +pour eux que Motenabbi a fait ce vers: + + L sont rassembls tous les peuples avec leurs langues diverses; + aux interprtes seuls est donn de converser avec eux. + + [140] Ceci s'adresse aux chrtiens, qui dans l'opinion de Saladin + taient ncessairement prdestins au feu de l'enfer, et pour + lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgr l'ancien + proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_. + (_Note de M. Reinaud._) + +C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un +d'entre eux passe de notre ct, nous manquons d'interprtes pour les +entendre; souvent l'interprte qui on s'adresse renvoie un autre, +celui-ci un troisime, et ainsi de suite. La vrit est que nos +troupes sont lasses et dgotes; elles ont vainement tenu bon +jusqu' l'puisement des forces; elles sont demeures fermes jusqu' +l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on +nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos bris, en moins +grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppresse par ennui +de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent +que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace +nos dtestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours +quelque nouvelle malice. Tantt ils nous attaquent avec des tours, +tantt avec des pierres; un jour c'est avec les dbabs[141], un autre +avec les bliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils +s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler +nos fosss, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois +ils montent l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils +attaquent par mer, monts sur leurs vaisseaux. Enfin voil qu' +prsent, non contents d'avoir lev dans leur camp un mur de terre, +ils se sont mis en tte de construire des collines rondes en forme de +tours, qu'ils ont tayes de bois et de pierres; et lorsque cet +ouvrage a t conduit sa perfection, ils ont creus la terre par +derrire et l'ont jete en avant, l'amoncelant peu peu, et +s'avanant vers la ville les uns la suite des autres, jusqu' ce +qu'ils se trouvent maintenant une demi-porte de trait. Jusqu'ici le +feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades +de bois; mais prsent comment entamer avec les pierres ou consumer +avec le feu ces collines de terre qui sont la fois un rempart pour +les hommes et un abri pour les machines. + + [141] Grand difice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre + de guerriers; il tait revtu de grandes plaques de fer et + marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intrieur; + cette machine tait munie d'un blier. (_Bibl. des Croisades_, t. + 4, p. 291.) + +Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les +musulmans ne se montrrent pas fort zls le seconder. A cet gard, +le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu +Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reu en fief +quelques villes de Msopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux +dpens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contre se +tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyrent pas +cette anne au Sultan autant de troupes que par le pass. Saladin fut +trs-indign de cet excs d'ambition; il lui parut trange que tandis +que les chrtiens se montraient si acharns contre l'islamisme son +neveu songet ses intrts particuliers. Aussi quand il reut la +nouvelle de cette conduite, il la traita d'oeuvre du diable. + +Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau dput chrtien, +demandant parler Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et +Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le dput: N'a pas +qui veut, lui dirent-ils, la facult d'approcher du sultan; il faut +avant tout solliciter son agrment. Cependant Saladin y consentant; +on lui prsenta le dput, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre, +et dit: Mon matre dsire avoir une entrevue avec vous; si vous +voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous +instruire lui-mme de ses volonts; moins que vous n'aimiez mieux +choisir dans la plaine un lieu situ entre les deux armes, o vous +puissiez traiter ensemble de vos intrts. Le sultan rpondit: Si +nous avons une confrence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le +sien; autant vaut recourir l'intermdiaire d'un ambassadeur. +Cependant le dput insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait +lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le dput ne +parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait t dissuad +par les princes chrtiens d'aller au rendez-vous, sous prtexte qu'il +se compromettrait; on ajoutait mme que le roi de France, qui avait de +l'autorit sur le prince, lui en avait fait dfense expresse. Ce ne +fut que quelque temps aprs que le dput du roi d'Angleterre revint +pour dmentir ces bruits; il avait ordre de dclarer que le roi se +conduisait par ses volonts, et non d'aprs celles des autres. Je +gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouvern; si j'ai manqu au +rendez-vous, c'est cause de ma maladie. Ensuite le dput, qui au +fond venait pour demander diffrentes choses dont son matre avait +besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: C'est la coutume entre nos +rois de se faire des prsents, mme en temps de guerre; mon matre est +en tat d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les +apporter? Vous seront-ils agrables, venant par l'entremise d'un +dput? A quoi Malek-Adel rpondit: Le prsent sera bien reu, +pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour. Le +dput reprit: Nous avons amen ici des faucons et d'autres oiseaux +de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de +besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour +les nourrir? Ds qu'ils seront rtablis, nous en ferons hommage au +sultan.--Dites plutt, repartit Malek-Adel, que votre matre est +malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu' +cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose. +Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours aprs, le roi +d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin +remit au dput une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des +fruits et de la neige, qui lui furent accords. + +Boha-Eddin rapporte que le but de ces frquentes ambassades de la part +du roi tait surtout de connatre l'tat et les dispositions des +troupes musulmanes, et que le sultan n'en tait pas fch, afin de +savoir aussi ce que pensaient les chrtiens. Pendant ce temps, +poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre +la ville; bientt la garnison ne suffit plus la dfense des +remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et +plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les +chrtiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier +juillet, ils tentrent un assaut gnral; dans cette vue, ils se +partagrent en plusieurs corps, et s'branlrent, cavalerie et +infanterie. Aussitt le sultan fit prendre les armes ses troupes, et +se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-l il y +eut un engagement terrible; le sultan courait cheval d'un rang +l'autre, semblable une lionne qui a perdu ses petits, en criant: O +musulmans, musulmans! et ayant les yeux mouills de larmes. Toutes +les fois que ses regards venaient tomber sur la ville, il se +reprsentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux +souffrances des soldats; cette ide, son ardeur s'allumait, et il +renouvelait le combat. Il passa toute cette journe sans manger et ne +prit qu'une potion qu'avait ordonne le mdecin. Pour moi, remarque +Boha-Eddin, je ne pus rsister tant de fatigues, et je quittai le +sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aadia, d'o je +pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu' la nuit. + +Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous remes de la +garnison une lettre ainsi conue: Nous sommes dans le dernier tat de +faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si +vous ne venez notre secours, nous ngocierons pour nos vies; nous +abandonnerons la ville; nous tcherons de sauver nos ttes. Cette +nouvelle, poursuit Boha-Eddin, tait la plus fcheuse possible; nous +en fmes tous accabls. Il y avait alors dans Acre l'lite des +guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'gypte et de tous les +pays musulmans; on y remarquait les plus braves mirs de l'arme et +les plus illustres hros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre, +le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais prouve; on +craignit mme pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et +de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se dcida, pour +procurer du repos la ville, attaquer le camp ennemi. Au point du +jour, il fit battre le tambour; toute l'arme prit les armes, +cavalerie et infanterie, et l'assaut commena; mais le sultan fut mal +second. Une partie de l'infanterie chrtienne s'tait place derrire +ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible +de l'entamer. J'ai ou dire l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au +camp ennemi, qu'il vit un chrtien, lequel du haut des retranchements, +et ayant ses cts des hommes qui lui fournissaient des traits et +des pierres, repoussait les assaillants; sa constance tait +extraordinaire; dj il tait atteint de plus de cinquante traits ou +coups de pierre, sans que rien pt lui faire lcher pied; nous n'en +fmes dlivrs que par un pot de naphte qui le brla entirement. Un +autre m'a assur avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. +Le combat dura jusqu' la nuit. + +Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du ct de la ville. +Dj les chrtiens taient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils +allaient forcer la dernire barrire, lorsqu'ils perdirent six de +leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, +et Saf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour +ngocier. Il se prsenta au roi de France, et lui dit: Vous savez que +la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons +prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du +moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, +et nous les laissions aller en libert; accordez-nous votre tour les +mmes conditions, et nous abandonnerons Acre. Le roi rpondit: Ceux +dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous tes mes esclaves et +mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai +faire. A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. Nous ne +rendrons pas la ville, s'cria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne +soyons tus, et aucun de nous ne prira qu'il n'ait tu cinquante des +vtres. En disant ces mots, il se retira. + +Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des +esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit +que les uns prirent dans la traverse et s'en allrent la _demeure +ternelle_; les autres arrivrent sains et saufs auprs du sultan. +Saladin fut trs-irrit de cette dsertion; si l'on en croit +Emad-Eddin, il ta, dans sa colre, ces lches mirs, les terres et +les bnfices militaires qu'il leur avait donns, et par cette +svrit il en engagea quelques-uns retourner leur poste. Mais +dj l'effet tait produit; les habitants se trouvaient au dernier +degr de l'abattement, et la mme crainte se communiqua l'arme. +Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat, +elles refusrent d'en venir aux mains, prtendant que c'tait +inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi +d'Angleterre, ayant envoy trois hommes pour demander de la neige et +des fruits, obtint ce qu'il dsirait. + +Tout--coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport +de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une +nouvelle arme venait d'entrer dans la ville; l-dessus ils prirent +les armes, comme pour marcher au combat. Le mme bruit fut entendu de +l'arme musulmane, et les soldats s'branlrent aussi. C'tait une +fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait t occasionn par +l'arrive subite de quelques cavaliers habills de vert dans la ville. +Un chrtien s'avanant sous les remparts, cria un soldat de la +garnison qui tait en sentinelle: Par ta foi, dis-moi combien il en +est entr. Je les ai vus; ils taient cheval et habills de vert; +ils n'taient gure au-dessous de mille[142]. + +Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous remes une nouvelle lettre +de la garnison, ainsi conue: Nous avons tous jur de mourir; nous +nous ferons tuer plutt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant +que nous serons en vie; seulement faites diversion et empchez +l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre rsolution. Gardez-vous de +cder; pour nous, notre parti est pris. + + [142] L'auteur arabe veut parler d'une lgion d'anges qui taient + descendus du ciel pour venir au secours de la ville. + +Le fait est que les jours suivants les chrtiens n'attaqurent pas la +ville; ils envoyrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, +disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les +prisonniers chrtiens fussent mis en libert, et que toutes les villes +de la Palestine et de la Phnicie qu'ils avaient perdues leur fussent +rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il +offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la +garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie +croix), ce qui fut refus. + +Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier +chrtien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. Sur le +refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan crivit aux soldats de la +garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un +passage travers l'arme chrtienne; il leur enjoignit de suivre les +bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient +emporter, promettant de son ct d'aller leur rencontre avec ses +troupes et de favoriser leur retraite. Les assigs se disposrent +vacuer la ville; chacun mit part ce qu'il voulait sauver. +Malheureusement ces prparatifs durrent jusqu'au jour; et les +chrtiens, prvenus du projet, occuprent toutes les issues. Quelques +soldats montrent sur les remparts et agitrent un drapeau; c'tait le +signal de l'attaque. Saladin se prcipita aussitt sur le camp des +chrtiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrtiens +firent la fois face la garnison et l'arme du sultan. Tous les +musulmans taient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses +guerriers; peu s'en fallut mme qu'il ne fort le camp ennemi; la +fin, il fut repouss par le nombre. + +La ville tait alors ouverte de toutes parts et rduite la dernire +extrmit. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de +Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonait +l'tat horrible o elle se trouvait et l'impossibilit de tenir plus +longtemps. Aussitt Saladin se disposa tenter un dernier effort; il +assembla son conseil, et aprs lui avoir expos le malheureux tat de +la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent +partags; mais pendant qu'on dlibrait, on vit tout--coup arborer +sur les murs l'tendard et les bannires des Francs; en mme temps, un +grand cri s'leva du ct de l'arme chrtienne. On tait alors vers +l'heure de midi. Les musulmans en furent accabls; ils demeurrent un +instant comme frapps de stupeur; on et dit qu'ils avaient l'esprit +gar; ensuite ils clatrent en gmissements et en sanglots; tous les +coeurs prirent part la douleur commune, proportion de leur foi et +de leur pit; tous les musulmans s'affligrent de cette perte par +esprit de religion. Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce +temps l auprs de Saladin; il paraissait plus affect qu'une mre qui +a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des +consolations analogues la circonstance; je l'exhortai songer +plutt aux moyens de sauver Jrusalem et la Palestine. + +L'historien Emad-Eddin, qui tait aussi l'arme, tmoigne galement +que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'tendard des chrtiens +sur les remparts furent tous dans l'affliction. Nous ignorions +encore, dit-il, comment la ville avait t prise et quelles +conditions. Ainsi le dcret de Dieu eut son effet. Les consolations +taient faibles et l'esprance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut +venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livr de noires penses. +Le lendemain nous allmes le trouver; il tait triste et inquiet de +l'avenir; nous essaymes de le consoler; nous lui dmes: Cette ville +tait une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombe au +pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas pri pour une ville +perdue; il faut avoir en Dieu la mme confiance. + +Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. Quand Maschtoub, +dit-il, vit l'tat dsespr de la ville et l'impossibilit de la +dfendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les +habitants et la garnison sortiraient en libert avec leurs biens, +moyennant la somme de 200,000 pices d'or, la libert de 2,500 +prisonniers chrtiens, dont 500 d'un rang lev, et la restitution de +la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pices d'or +pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accord un +certain dlai pour le payement de l'argent et la remise des +prisonniers. Tout tant ainsi convenu, les deux partis jurrent +l'excution du trait, et les Francs entrrent dans la ville. + + REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 302. + + + + +LA QUATRIME CROISADE. + +_Foulques de Neuilly prche la croisade._ + +1198. + +Sachez que 1198 ans aprs l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps +d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de +Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait +nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situ entre Lagny-sur-Marne et +Paris; et il tait prtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce +Foulques, dont je vous parle, commena parler de Dieu par toute la +France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints +miracles en sa faveur. Sachez que la renomme de ce saint homme alla +si loin qu'elle vint l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole +envoya en France et ordonna cet homme de bien qu'il prcht la +croisade sous son autorit; et aprs il envoya un de ses cardinaux, +matre Pierre de Capoue crois, et fit savoir par lui l'indulgence +telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient +le service de Dieu pendant un an l'arme seraient quittes de tous +les pchs qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confesss. +Parce que ces indulgences taient aussi grandes, beaucoup s'en mut le +coeur des gens, et beaucoup se croisrent parce que l'indulgence tait +si grande[143]. + + [143] Nous donnons ici comme spcimen du langage du commencement + du treizime sicle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit: + + Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans aprs + l'incarnation nostre seingnor Jsus-Christ, al tens Innocent III, + apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy + d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de + Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il + re prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques + dont je vous di comena parler de Dieu par France et par les + autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. + Sachiez que la renome de cil saint home alla tant, qu'elle vint + l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France, + et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorit; + et aprs y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes + croisi; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil + qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost + seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il + seroient confs. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en + esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisirent + porceque le pardons re si grans. + + +_Les croiss franais envoient des dputs Venise._ + +1201. + +Les barons tinrent un parlement Soissons pour savoir quand ils +voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois +ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas +encore assez de croiss. Mais dans le second mois de l'anne ils +tinrent une nouvelle assemble Compigne, laquelle furent tous +les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y +fut pris et donn. Mais la rsolution fut qu'ils enverraient les +meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils +donneraient plein pouvoir de faire toutes choses. + +De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya +deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le +comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy +de Ville-Hardoin, le marchal de Champagne, et Miles de Brabant; et +les messagers du comte Baudouin furent Conon de Bthune et Alard +Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et +Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entirement +leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes +scelles de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les +conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres +lieux o ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous +avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordrent +qu'ils croyaient trouver Venise plus grande quantit de vaisseaux +que dans nul autre port. Et ils chevauchrent si grande journe +qu'ils y arrivrent la premire semaine de carme. + +Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et tait sage et preux, +les reut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils +baillrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'merveillrent +beaucoup de l'affaire pour laquelle ils taient venus en ce pays. Les +lettres taient de crance, et les comtes disaient qu'on crt leurs +messagers comme eux-mmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et +le duc leur rpond: Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien +reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans +couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous +direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce +qui vous plaira. Alors les messagers rpondirent: Sire, nous voulons +que vous runissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce +que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plat. Et le duc +leur rpondit qu'il leur accordait rpit jusqu'au quatrime jour, +qu'alors il aurait assembl son conseil et qu'ils pourraient dire ce +qu'ils demandaient. + +Ils attendirent que ft venu le quatrime jour qu'il leur avait dit. +Ils entrrent au palais, qui tait trs-riche et beau, et trouvrent +le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la +manire qui suit: Sire, nous sommes venus toi de la part des hauts +barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger +l'injure de Jsus-Christ et pour conqurir Jrusalem, si Dieu le veut +permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de +puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que +vous ayez piti de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure +de Jsus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle +manire? fait le duc.--En toutes les manires, font les messagers, que +vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent +satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demand une grande +chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous +rpondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous tonnez pas si le +terme est long, car il est convenable de bien rflchir une si +grande chose. + +Au terme que le duc leur avait donn, ils revinrent au palais. Je ne +puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la +fin de cette discussion fut telle: Seigneurs, fit le duc, nous vous +dirons ce que nous avons dcid, si nous pouvons le faire accepter +par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous +pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer +quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille cuyers, et de navires +pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents +pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la +flotte portera des vivres pour neuf mois, la condition que l'on +donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et +toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant +un an compter du jour que nous partirons du port de Venise pour +faire le service de Dieu et de la chrtient, en quelque lieu que ce +soit. La somme totale que vous aurez payer se monte 85,000 marcs. +Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galres +pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre +association, de toutes les conqutes que nous ferons par mer ou par +terre, nous en aurons la moiti et vous l'autre. Or, consultez-vous, +et voyez si vous pouvez accepter ces propositions. + +Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et +qu'ils feront rponse le lendemain. Ils se consultrent et parlrent +entre eux pendant la nuit; ils s'accordrent pour accepter les +propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent: +Sire, nous sommes prts accepter votre convention. Et le duc dit +qu'il en parlerait son peuple, et que ce qui serait dcid il le +leur ferait savoir. Le lendemain, qui tait le troisime jour, le duc, +qui tait trs-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil +tait de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et +son esprit, qui tait net et bon, il les amena louer et vouloir +l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis +mille, tant que tous l'approuvrent et consentirent; puis il en +assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus +belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et +qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillt sur la demande que les +messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers. + +Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils +demandassent humblement tout le peuple s'il voulait faire cette +convention. Les messagers vinrent l'glise; ils y furent beaucoup +regards par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy +de Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, prit la parole, du +consentement et de la volont des autres messagers; il leur dit: +Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants +nous ont envoys auprs de vous; ils vous crient misricorde: prenez +piti de Jrusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez +les accompagner pour venger l'injure de Jsus-Christ; ils vous ont +choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance +sur mer que vous; ils nous ont command de nous jeter vos pieds et +de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir piti de la +terre sainte d'outre-mer. + +Alors les six messagers s'agenouillent leurs pieds, pleurant +beaucoup; et le duc et tous les autres s'crirent tous une voix, +levant leurs mains en l'air, et dirent: Nous l'octroyons, nous +l'octroyons! Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il +semblait que la terre s'croulait. Et quand cette grande noise fut +apaise, le bon duc de Venise, qui tait trs-sage et preux, monta au +pupitre, parla au peuple, et leur dit: Seigneurs, voyez l'honneur que +Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laiss +toutes les autres pour venir requrir votre compagnie et accomplir +cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur. +Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter. +Ainsi finit la chose, et les chartes furent dresses le lendemain. + + +_Les croiss arrivent Venise._ + +1202. + +Une grande partie des plerins tait dj arrive Venise. Le comte +de Flandre Baudouin y tait dj arriv et beaucoup d'autres; mais la +nouvelle leur vint que beaucoup de plerins s'en allaient par d'autres +chemins vers d'autres ports; ils en furent trs-contraris, parce +qu'ils ne pourraient plus excuter la convention ni payer la somme +qu'ils devaient aux Vnitiens. Aprs avoir tenu conseil entre eux, ils +envoyrent de bons messagers au-devant des plerins et de Louis comte +de Blois et de Chartres, qui n'taient pas encore arrivs, pour les +exhorter, leur crier misricorde et leur dire qu'ils eussent piti de +la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un +autre passage que celui de Venise. + +A ce message furent lus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de +Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, qui chevauchrent jusqu' +Pavie. Ils y trouvrent le comte Louis en grande compagnie de bons +chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prires, +ils dcidrent assez de gens de venir Venise qui s'en allaient +d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens +partirent de Plaisance qui s'en allrent en Pouille par d'autres +chemins. De ceux-l furent Villain de Neuilly, qui tait un des bons +chevaliers du monde, Henri d'Ardillires, Renard de Dampierre, Henri +de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de +Flandre, qui lui avait donn cinq cents livres du sien pour aller avec +lui au voyage. Avec eux s'en allrent grande compagnie[144] de +chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas crits. Grand fut +le dcroissement de ceux de l'arme qui allaient Venise, et il +advint grande msaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin. + + [144] Grant plant. + +Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allrent Venise, et +furent reus grand'fte et grand'joie; ils se logrent dans l'le +Saint-Nicolas avec les autres croiss. L'arme tait bien belle et de +braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus +nombreuse. Les Vnitiens leur donnrent abondamment, comme on tait +convenu, tout ce qui tait ncessaire aux chevaux et aux hommes; et +les navires qu'ils appareillrent taient si beaux et si riches, que +jamais nul chrtien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y +avait de vaisseaux, de galres et de vissiers (bateaux plats) trois +fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en +l'arme. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allrent +aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrtient et t bien +rehausse et la terre des Turcs abaisse! Les Vnitiens accomplirent +trs-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils +sommrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de +payer l'argent convenu, tant prts de faire voile. + +On chercha dans l'arme le prix du transport, et il y avait assez de +gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les +barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent +demand et qut, il se trouva qu'on tait bien loin de la somme +ncessaire; alors les barons les runirent, et leur dirent: +Seigneurs, les Vnitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et +mme au del; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir +payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont alls aux +autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il +faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut +mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer +l'entreprise et de perdre ce que nous y avons dj dpens et de +manquer nos conventions; et si cette arme retourne en arrire, le +secours d'outre-mer est perdu. Alors il y eut grande discorde parmi +la plupart des barons et des autres plerins, qui disaient: Nous +avons pay notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons +volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous +irons d'autres ports. Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient +voulu que l'arme se disperst. Les autres disaient: Mieux +aimons-nous y dpenser tout notre avoir et aller pauvres l'arme que +de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui +plaira. + +Alors le comte de Flandre commena bailler tout ce qu'il avait et +tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de +Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient +de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle +vaisselle d'or et d'argent l'htel du duc pour faire le payement. Et +quand ils eurent pay, il manqua du prix convenu 34,000 marcs +d'argent. Et de cela furent trs-joyeux ceux qui les avaient mis en +dfaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que +l'arme allait se rompre et se dpecer. Mais Dieu, qui conseille ceux +qui sont privs de conseils, ne le veut pas permettre. + +Alors le duc parla son peuple, et leur dit: Seigneurs, ces gens ne +nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont pay, nous l'avons +gagn en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais +notre droit ne saurait aller jusque l: nous et notre pays en +recevrions grand blme. Demandons-leur plutt un service. Le roi de +Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes +villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous +avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient la +conqurir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent +qu'ils nous doivent un rpit jusqu' ce que Dieu nous permette de les +conqurir ensemble eux et nous. Ainsi fut ce service demand aux +barons, et trs-contraris furent ceux qui auraient voulu que l'arme +se rompt; cependant on accorda ce que demandaient les Vnitiens. + +Alors on tint une assemble, un dimanche, dans l'glise Saint-Marc. +C'tait une grande fte; y fut le peuple du pays, et la plupart des +barons et des plerins. Avant que la grand'messe comment, le duc de +Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au +peuple, et leur dit: Seigneurs, vous tes associs avec la plus brave +nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on +entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je +suis embarrass de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait +gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous +vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec +vous et vous conduire, et que mon fils demeurt ma place pour +conserver l'tat, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les +plerins. Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'crirent tout +d'une voix: Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que +vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous. + +Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les +plerins, et mainte larme pleure, de ce que cet homme de bien, qui +avait si belle occasion de rester Venise, montrait tant de courage; +car il tait vieux, et quoiqu'il et les yeux encore beaux, il n'y +voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il +reut la tte. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui taient +alls dans d'autres ports pour esquiver le pril. Alors le duc +descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit genoux en +pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, +parce qu'il voulait que le peuple la vt. Et les Vnitiens +commencrent se croiser foison en ce jour. Nos plerins eurent +bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, cause du +bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut crois +le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commena livrer les +navires, les galres et les vissiers aux barons pour s'embarquer. + + +_Alexis demande du secours aux Vnitiens._ + +Maintenant coutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes +aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un +empereur Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frre +appel Alexis, qu'il avait rachet de prison des Turcs. Icelui Alexis +s'empara de son frre l'empereur, et lui arracha les yeux de la tte, +et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le +tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce +fils s'chappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une +ville sur la mer qui s'appelle Ancne. De l il alla auprs de +Philippe d'Allemagne, qui avait pous sa soeur. De l il vint +Vrone en Lombardie, et hbergea dans la ville, et trouva assez de +plerins qui s'en venaient l'arme. Ceux qui l'avaient aid +s'chapper et qui taient avec lui lui dirent: Sire, voici une arme + Venise prs de nous, compose de la plus brave nation et des +meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier +misricorde; qu'ils aient piti de toi, de ton pre, qui tes +dshrits si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout +ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra piti. Et il +dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon. + +Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de +Montferrat, qui tait le sire de l'arme, et aux autres barons. Et +quand les barons les virent, ils en furent trs-tonns, et leur +rpondirent: Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons +quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre matre, qui va vers +lui. S'il nous veut aider recouvrer la terre d'outre-mer, nous +l'aiderons conqurir son royaume, que nous savons avoir t enlev +tort lui et son pre. + + +_Les croiss Zara._ + +1202. + +On rpartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que +de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargs +d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les cus +furent rangs le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi +que les bannires, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils +portrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et +mangonneaux, et quantit d'engins qui sont ncessaires pour prendre +villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port. + +La veille de la Saint-Martin ils arrivrent devant Zara en Dalmatie, +et virent la cit ferme de hauts murs et de hautes tours; malaisment +on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les +plerins la virent, ils s'merveillrent beaucoup, et se dirent les +uns aux autres: Comment pourrait tre prise de force pareille ville, +si Dieu lui-mme ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la +ville, y jetrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain +matin, par un jour beau et trs-clair, arrivrent toutes les galres, +et les bateaux et les autres navires qui taient arrirs. Ils prirent +le port par force, rompirent la chane, qui tait trs-forte, et +descendirent terre, si bien que le port fut entre eux et la ville. +Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints +sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche +tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'arme, et Zara fut assig +le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'taient pas encore arrivs +tous les barons, car encore n'tait pas venu le marquis de Montferrat, +qui tait rest en arrire pour affaire qu'il avait. tienne du Perche +demeura malade Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils +furent guris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprs de l'arme +Zara; mais tienne du Perche ne fit pas si bien, car il dguerpit de +l'arme, et s'en alla sjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou +de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent +beaucoup blms et qui passrent au printemps en Syrie. + +Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent +parler au duc de Venise, qui tait en sa tente; ils lui dirent qu'ils +rendraient la ville et tous leurs biens discrtion, leur vie +restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce trait, ni un autre, +sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur +en parler. Pendant que le duc confrait avec eux, ceux dont on vous a +parl prcdemment, qui voulaient rompre l'arme, dirent aux +messagers: Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les plerins ne +vous attaqueront pas, vous n'avez rien craindre d'eux; si vous +pouvez vous dfendre des Vnitiens, vous tes sauvs. L-dessus ils +envoyrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla +aux murs de la ville et leur parla de la mme manire. Alors +rentrrent les messagers dans la ville, et le trait en demeura l. + +Pendant ce temps le duc de Venise tait venu vers les comtes et les +barons, et leur avait dit: Seigneur, les habitants veulent rendre +leur ville discrtion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire +ce trait ni un autre, sinon par votre avis. Les barons lui +rpondirent: Sire, nous vous approuvons, et mme nous vous prions de +faire ce trait. Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en +retournrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le trait, et +ils trouvrent que les messagers s'en taient alls par les conseils +de ceux qui voulaient rompre l'arme. Et alors se leva un abb des +Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: Seigneurs, je +vous dfends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car +elle est peuple de chrtiens, et vous tes plerins. Et quand le duc +entendit cela il en fut trs-irrit, et dit aux comtes et aux barons: +Seigneurs, je tenais cette ville ma discrtion, et vos gens me +l'ont enleve, et vous tiez convenu que vous m'aideriez la prendre, +et je vous somme de le faire. + +Alors les comtes et les barons et ceux qui taient de leur parti se +runirent, et dirent: Ceux qui ont empch de conclure le trait ont +fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent +beaucoup de peine pour dissoudre l'arme. Or, nous serons honnis si +nous n'aidons pas la prendre. Ils vinrent vers le duc, et lui +dirent: Sire, nous vous aiderons prendre la ville en dpit de ceux +qui vous ont empch de l'avoir. Ainsi fut prise la rsolution. Et au +matin ils allrent s'tablir devant les portes de la ville, et y +dressrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins, +dont ils avaient grand nombre; du ct de la mer, ils dressrent les +chelles sur les vaisseaux. Alors ils commencrent lancer des +pierres contre les murs et les tours de l ville. Cette attaque dura +bien cinq jours, aprs quoi ils mirent leurs trancheurs une tour, et +ceux-ci commencrent trancher le mur. Quand ceux de dedans virent +cela, ils demandrent un trait, tout semblable celui qu'ils avaient +refus par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'arme. + +Ainsi la ville se rendit discrtion au duc de Venise, la vie sauve +assure aux habitants. Alors vint le duc auprs des comtes et des +barons, et leur dit: Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la +grce de Dieu et par la vtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons +partir d'ici avant Pques, car nous ne trouverions pas vivre autre +part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens. +Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moiti, et vous +l'autre. Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vnitiens eurent la +partie vers le port o taient les navires, et les Franais eurent +l'autre. + + +_Le prince de Constantinople envoie des dputs Zara._ + +Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople tant +arrivs d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblrent dans un +palais o le duc tait log. Alors les messagers dirent: Seigneurs, +le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le +frre de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous +enverrai le frre de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui +le garde de la mort, et en la vtre. Puisque vous vous tes consacrs +au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur +hritage, si vous le pouvez, ceux qui en sont privs injustement. Le +prince vous fera le trait le plus avantageux qui fut jamais, et vous +donnera la plus grande aide pour conqurir la terre d'outre-mer. Tout +d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son hritage, il +mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obdience de Rome, dont il +faisait partie jadis. Aprs, il sait que vous avez mis votre bien dans +cette guerre et que vous tes pauvres; aussi il vous donnera 200,000 +marcs d'argent, et la nourriture tous ceux de l'arme, petits et +grands. Il ira en personne avec vous en gypte, ou enverra, si vous +croyez que cela sera mieux, dix mille hommes sa solde. Et il vous +fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq +cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci +seront encore sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons +plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir +celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit personne +trait si avantageux. H! n'aurait pas grande envie de conquter qui +refuserait cela. Les barons rpondirent qu'ils en parleraient entre +eux, et une assemble fut convoque pour le lendemain. Quand ils +furent ensemble, on s'occupa de ces propositions. + + [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec. + +L on parla de part et d'autre. L'abb des Vaux de Cernay, qui tait +de l'ordre de Cteaux, et ceux qui voulaient rompre l'arme dirent +qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la +guerre des chrtiens, et qu'ils n'taient pas disposs cela; mais +qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur rpondit: Beaux +Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien +par ceux mmes qui nous ont dguerpis et se sont en alls par d'autres +ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grce que la terre +sainte sera recouvre, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce +trait, nous serons honnis toujours. + +Ainsi tait en discorde l'arme; et ne vous tonnez pas si les laques +taient en querelle, puisque les moines blancs de Cteaux taient +aussi en discorde. L'abb de Los, qui tait un saint homme et fort +sage, et les autres abbs qui taient de son avis, priaient et +suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'arme ne se rompt pas et +qu'on acceptt la proposition, car c'tait le meilleur moyen pour +recouvrer la terre d'outre-mer. L'abb des Vaux, au contraire, et ceux +de son parti prchaient aussi souvent, et disaient que c'tait +mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait. + +Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de +Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux +de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, +parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en +allrent l'htel du duc, et furent alors mands les messagers, et +jurrent le trait tel que vous l'avez vu prcdemment, et par serment +et par chartes scelles...... et on fixa l'poque de l'arrive du +prince de Constantinople, et ce fut la quinzaine aprs Pques. + + +_Les croiss envoient des dputs au Pape._ + +Les barons consultrent ensemble, et dcidrent qu'ils enverraient +Rome des messagers auprs de l'apostole, parce qu'il leur savait +mauvais gr de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux +chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient tre bons pour ce message. +Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'vque de Soissons, et matre Jean +de Noyon, qui tait chancelier du comte de Flandre; les deux +chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers +jurrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement +et en bonne foi et qu'ils reviendraient l'arme. + +Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrime mal, et +ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put, +se parjura et s'en alla en Syrie auprs des autres de son parti. Mais +les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonn +les barons, et dirent l'apostole: Les barons vous demandent pardon +de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de +mieux par la faute de ceux qui taient alls d'autres ports, et sans +quoi ils n'auraient pu rester runis; et sur cela, ils vous demandent +comme leur bon pre que vous leur donniez vos commandements, qu'ils +sont prts excuter. L'apostole rpondit aux messagers qu'il savait +bien que par la faute des autres ils avaient t obligs de mal faire, +qu'il en avait compassion; aprs, il donna aux barons et aux plerins +la bndiction et l'absolution comme ses enfants, et leur commanda +et les pria de conserver l'arme runie, car il savait bien que sans +cette arme ne pouvait tre fait le service de Dieu. Il donna plein +pouvoir Nivelon, l'vque de Soissons, et matre Jean de Noyon de +lier et dlier les plerins jusqu' ce qu'un cardinal ft venu joindre +l'arme. + + +_Les croiss vont Corfou._ + +Le carme tant venu, les plerins prparrent leurs vaisseaux pour +partir la Pque. Quand les nefs furent charges, le lendemain de la +Pque, les plerins se logrent hors de la ville sur le port, et les +Vnitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........ +Alors commencrent partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut +convenu qu'ils iraient prendre port Corfou, qui est une le de +Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu' ce +qu'ils fussent tous runis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc +et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de +l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, +leur avait envoy, et il fut reu avec grande joie et beaucoup +d'honneurs. Le duc lui donna galres et vaisseaux, tant qu'il en +voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et +arrivrent Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville + leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de +fidlit. Partis de l, ils vinrent Corfou, et trouvrent l'arme +qui tait campe devant la ville et qui avait tendu tentes et +pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les +reposer. Aprs qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de +Constantinople tait arriv, vous eussiez vu maint brave chevalier et +maint bon sergent aller sa rencontre et conduire maint beau +destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs, +puis il fit tendre sa tente au milieu de l'arme, ct de celle du +marquis de Montferrat, la garde de qui le roi Philippe l'avait +confi. Ils sjournrent pendant trois semaines en cette le, qui est +trs-riche et plantureuse. + + +_Les croiss arrivent Constantinople._ + + Aprs avoir relch Andros et Abydos, les croiss se dirigent + sur Constantinople. + +Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir +alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et +de galres, et c'tait merveille de regarder ce beau spectacle. Ils +remontrent le bras de Saint-Georges jusqu' Saint-tienne, abbaye qui +est trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville +dans tout son ensemble. Les matelots jetrent l'ancre. Vous pouvez +savoir que beaucoup admirrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais +vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pt se +trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs levs, et ces +belles tours dont la ville tait enclose tout autour la ronde, et +ces riches palais, et ces hautes glises dont le nombre tait tel +qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la +longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les +autres elle tait la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si +hardi qui le coeur ne frmit, et ce ne fut pas sans raison, car +jamais si grande affaire n'avait t entreprise depuis que le monde +tait cr. + + [146] Les Dardanelles. + +Alors descendirent terre les comtes et les barons et le duc de +Venise, et ils tinrent leur assemble l'abbaye de Saint-tienne. L +fut donn et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites +alors, ce livre ne vous les contera pas, mais la fin du conseil le +duc de Venise se leva, et dit: Seigneurs, je connais mieux que vous +l'tat de ce pays, car j'y ai t autrefois. Vous avez entrepris +l'affaire la plus difficile et la plus prilleuse qu'on ait jamais +entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si +nous dbarquons, le pays est grand et tendu, et que nos gens sont +pauvres et privs de vivres; alors ils se rpandront par le pays pour +chercher de la nourriture; or, le pays est trs-peupl; quoi que nous +fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin +d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous +voulons faire. Il y a ici prs des les[147] que vous pouvez voir +d'ici, qui sont habites, cultives en bl et remplies de vivres. +Allons y prendre port, et recueillons les bls et les vivres du pays. +Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous +ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus srement guerroie celui +qui a vivres que celui qui n'en a pas. + + [147] Les les des Princes. + +Les comtes et les barons s'accordrent cet avis, et tous s'en +allrent leurs vaisseaux et s'y reposrent cette nuit. Et au matin, +qui tait le jour de la fte de monseigneur saint Jean-Baptiste en +juin, on hissa les bannires et les gonfanons sur les chteaux de +poupe des vaisseaux, et les cus furent disposs sur le bord des +navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientt +besoin pour se dfendre. + +Les mariniers lvent les ancres et laissent les voiles au vent aller, +et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi +passrent-ils devant Constantinople et si prs des murs et des tours +qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les +murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y et rien autre chose. +Ainsi Dieu empcha de suivre la rsolution qui avait t prise le soir +prcdent d'aller aux les, comme si chacun n'en avait jamais entendu +parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils +peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur +Alexis[148], dans un lieu appel Chalcdoine, vis--vis +Constantinople, sur l'autre rive du bras, du ct de la Turquie. Ce +palais tait un des plus beaux et des plus agrables que les yeux +puissent regarder, cause de toutes les dlices qui conviennent un +homme et qu'il doit y avoir en maison de prince. + + [148] Alexis III, dit l'Ange, frre d'Isaac l'Ange, auquel il + avait fait crever les yeux. + +Les comtes et les barons descendirent terre, et s'hbergrent dans +le palais et autour de la ville, et plusieurs dressrent leurs tentes. +Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les +sergents furent mis terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne +resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contre tait belle et +riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de bl qui +avaient t moissonnes dans les champs; tant que chacun en voulut +prendre, il en prit. Ils sjournrent encore le lendemain en ce +palais; et le troisime jour Dieu leur donna bon vent, et les +mariniers levrent l'ancre et dressrent les voiles au vent. Ils +allrent ainsi une lieue au-dessus de Constantinople, un autre +palais de l'empereur Alexis, qui tait appel le Scutaire[149]; l on +ancra tous les btiments de la flotte. La chevalerie qui tait +hberge au palais de Chalcdoine marcha par terre, ctoyant +Constantinople, et alla aussi camper Scutari. + + [149] Scutari. + +Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son arme de +Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des +croiss; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent dbarquer +malgr lui. L'arme des Franais sjourna l pendant neuf jours, +durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision, +et c'taient tous ceux de l'arme. Pendant ce sjour, une compagnie de +braves gens sortit du camp pour garder l'arme et empcher qu'on ne +vnt la surprendre, et les fourriers explorrent le pays. De cette +compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frre, +Ogier de Saint-Chron, Manasss de Lille, et un comte de Lombardie qui +tait de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux +quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperurent des tentes au pied +d'une montagne, au moins trois lieues du camp; c'tait le grand-duc +de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq +cents chevaliers grecs. Quand les ntres les virent, ils se +partagrent en quatre batailles et dcidrent qu'ils les iraient +attaquer. Quand les Grecs les aperurent, ils disposrent leurs gens +et leurs batailles, se rangrent devant les tentes, et nous +attendirent; mais les ntres les chargrent vigoureusement. Grce +Dieu, notre Seigneur, cette mle ne dura qu'un peu; les Grecs +tournrent le dos, et furent ainsi dconfits la premire rencontre. +Les ntres leur donnrent la chasse pendant une grande lieue. Ils +gagnrent l assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes +et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, o +ils furent bien accueillis, et partagrent le butin comme ils +devaient. + + +_Les croiss assigent Constantinople et rtablissent Isaac._ + +1203. + + L'empereur ayant fait sommer les croiss d'avoir se retirer, + les croiss le somment leur tour de rendre le trne son + neveu. Puis ils font leurs prparatifs pour attaquer + Constantinople. + +Le jour fut arrt auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour +ensuite dbarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut +l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les vques et +les clercs parlrent au peuple, l'engagrent se confesser et faire +leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait +lui; et on le fit par toute l'arme bien volontiers et avec beaucoup +de pit. Le jour fix arriva; alors les chevaliers sortirent des +vaisseaux tout arms, les heaumes lacs et les chevaux scells; les +autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat, +restrent bord, et les vaisseaux furent disposs pour l'attaque. La +matine fut belle un peu aprs le lever du soleil. + +L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande +arme. On sonna les trompettes, et chaque galre remorqua un bateau +pour que le passage se ft plus vite. Personne ne demande qui doit +aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent +des bateaux, se jettent la mer jusqu' la ceinture, tout arms et +l'pe la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et +les braves arbaltriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir +combattre; mais quand ce vint aux lances baisses, ils tournent le +dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on +ne dbarqua plus bravement. Alors on commence ouvrir les portes des +palandres et jeter les ponts dehors, faire sortir les chevaux, et +les chevaliers commencent monter cheval, et les batailles +commencent se ranger comme elles devaient le faire. + +Le comte de Flandre chevaucha la tte de l'avant-garde, les autres +batailles aprs lui, chacune son rang; ils allrent jusqu'au camp de +l'empereur Alexis, qui s'en tait retourn Constantinople, +abandonnant tentes et pavillons, et l nos gens firent assez de +butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la +tour de Galata, o venait s'attacher la chane qui partait de +Constantinople[150]; et sachez que cette chane fermait l'entre du +port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient +la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chane, ils taient +perdus. Aussi pendant la nuit ils tablirent leur camp devant la tour, +dans la Juiverie[151], o il y avait ville bonne et riche. Ils firent +faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de +Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient leur secours sur des +barques attaqurent les ntres; ils coururent aux armes. Jacques +d'Avesnes accourut avec sa compagnie pied; il fut rudement attaqu +et frapp au visage d'un coup d'pe qui le mit en danger de mourir; +un sien chevalier mont cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain, +vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut +trs-approuve. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens +arrivant de tous cts, repoussrent si vivement les Grecs, qu'il y en +eut pas mal de tus et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer +dans la tour, se sauvrent dans les barques, et l il y en eut assez +de noys. Ceux qui se sauvrent vers la tour furent poursuivis de si +prs par les ntres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut +cette porte une grande mle; on enleva la tour aprs avoir pris et +tu beaucoup des leurs. + + [150] Cette chane, tendue entre Constantinople et la tour de + Galata, fermait entirement l'entre du port de Constantinople. + + [151] Le quartier des Juifs. + +Ainsi furent pris le chteau de Galata et le port de Constantinople. +Fort rjouis en furent ceux de l'arme, et ils en lourent Notre-Dame, +et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le +port les vaisseaux, les nefs, les galres et les palandres. Alors ceux +de l'arme tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient +faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les +Vnitiens furent d'avis que l'on dresst les chelles sur les +vaisseaux et que l'assaut ft donn par mer. Les Franais dirent que +sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et +qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient +leurs chevaux et leurs armes. On dcida la fin que les Vnitiens +attaqueraient par mer et les Franais par terre. Ils sjournrent l +quatre jours. + +Le cinquime jour toute l'arme prit les armes, et les batailles +chevauchrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de +Blaquerne; et la flotte s'avana jusqu'au fond du port, l o un +fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de +pierre. Les Grecs avaient coup le pont, mais les barons firent +travailler l'arme tout le jour et toute la nuit pour rtablir le +pont. Ainsi le pont fut remis en tat ds le matin, et les batailles +sous les armes. Elles chevauchrent les unes aprs les autres, selon +l'ordre donn; elles s'avancrent contre la ville, et pas un de la +ville n'en sortit pour marcher leur rencontre. Et ce fut +grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'arme, il y en avait +bien deux cents dans la ville. + +Alors les barons dcidrent que l'on camperait entre le palais de +Blaquerne et le chteau de Bohmond[152], qui tait une abbaye close +de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une +fire chose voir, que l'arme ne put assiger qu'une seule des +portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du ct +de la terre! Les Vnitiens, qui taient sur la mer, dans les +vaisseaux, dressrent les chelles, les mangonneaux et les pierriers, +et disposrent trs-bien leur attaque; et les barons commencrent la +leur du ct de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils +n'taient gure en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que +l'une des batailles ne ft sous les armes, devant la porte, pour +garder les machines et repousser les sorties. Les assigs ne +cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous +tenaient si serrs que, six ou sept fois par jour, il fallait que +toute l'arme prt les armes, et que l'on ne pouvait pas aller +chercher des vivres plus de quatre portes d'arbalte du camp; ils +taient peu approvisionns, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de +chair sale et de sel, et point de viande frache, si ce n'est celle +des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'arme n'avait de vivres +que pour trois semaines, et qu'elle tait en grand danger, car jamais +tant de gens ne furent assigs par un si petit nombre. + + [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Cme et Saint-Damien. + +Ils s'avisrent alors d'une bonne invention, qui tait d'entourer le +camp de fortes barrires et de bonnes palissades; ds lors ils furent +plus forts et plus en sret. Les Grecs leur faisaient de si +nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de +l'arme les remettaient en arrire vertement; et chaque fois que les +Grecs faisaient une sortie ils taient battus... + +Ce pril et ces efforts durrent prs de dix jours, jusqu' ce qu'un +jeudi matin tout fut prt pour l'assaut; les Vnitiens se prparrent +aussi du ct de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des +batailles devaient garder le camp, et quatre iraient l'assaut. Le +marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du ct de la campagne, +avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de +Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla l'assaut avec ses +gens, Henri son frre, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol +et les leurs, et ils dressrent deux chelles contre une barbacane +auprs de la mer. Le mur tait garni d'Anglais et de Danois[153]; +l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montrent +sur les chelles et les sergents, et s'emparrent du mur; ils +n'taient monts que quinze sur le mur et combattaient de la hache et +de l'pe; ceux du dedans reprirent courage, les repoussrent fort +laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur +Alexis, qui en fut trs-joyeux. Ainsi finit l'assaut du ct des +Franais, et il y en eut assez de blesss et de navrs, ce qui les +rendit furieux. De son ct, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car +tous ses vaisseaux avaient t rangs sur une seule ligne, longue de +trois arbaltres; ils s'approchrent du rivage toucher les murs et +les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres, +et les traits d'arbalte voler, et ceux de dedans dfendre +vigoureusement les murs et les tours; et les chelles qui taient sur +les vaisseaux s'approcher si prs des murs qu'en plusieurs endroits on +se frappait coups de lance et d'pe, et le vacarme tait si grand +qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galres +ne savaient o aborder. + + [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs. + +Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui tait +un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant tait tout +arm sur la proue de sa galre, avec le gonfanon de Saint-Marc +par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent terre ou bien +qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galre et +portrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc terre. Quand les +Vnitiens voient le gonfanon de Saint-Marc terre et la galre de +leur seigneur qui avait abord devant eux, chacun se tint pour +dshonor, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont +terre qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et +Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne, qui a crit ce +livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirm, qu'ils virent +le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans +que l'on st qui l'y avait plant; or, voyez l'trange miracle! Ceux +de dedans s'enfuirent, et dguerpirent des murs; et les assigeants +entrent dans la ville qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent +vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend +un bateau et envoie un message aux barons de l'arme pour leur faire +assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il +fallait pour qu'on ne les reprt pas. + +Les barons taient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce ft +vrai; les Vnitiens commencent leur envoyer chevaux et palefrois, de +ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis +vit qu'ils taient entrs dans la ville, il commena envoyer contre +eux ses gens grand'foison; les Vnitiens voyant qu'ils ne pourront +rsister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait +contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir +les ntres; alors ils se retirrent dans les tours qu'ils avaient +prises. + +Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec +toutes ses forces, par d'autres portes, une lieue au moins de notre +arme. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce ft tout le +monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre arme; quand +les Franais les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts. +Henri, frre du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-l, +avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes. +A l'endroit o ils taient camps, l'empereur Alexis avait rassembl +force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant +qu'il attaquerait le camp d'un autre ct. Alors sortirent les six +batailles qui avaient t ordonnes; elles se rangrent devant les +barrires, les sergents et les cuyers, pied, derrire les croupes +des chevaux, les archers et les arbaltriers devant eux; et ils +formrent une bataille de leurs chevaliers pied, dont il y avait +bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme +devant les barrires, et ce fut affaire de bon sens plutt que d'aller +attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats, +qu'ils auraient t noys au milieu d'eux. + +Il semblait que toute la campagne ft couverte de batailles, et les +Grecs venaient petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien +tmraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des +Grecs, dont la plus petite tait bien plus forte que pas une des +ntres. Mais les ntres taient ranges de telle manire que l'on ne +pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis +s'approcha si prs que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le +duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des +tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec +les plerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put +rassembler de troupes, et descendit lui-mme tout des premiers +terre. Les batailles des plerins et des Grecs restrent longtemps en +face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les +plerins ne voulant pas s'loigner des barrires. Quand l'empereur +Alexis vit cela, il commena retirer ses gens, puis il les rallia et +s'en alla. Alors l'arme des plerins chevaucha petits pas leur +suite, et les batailles des Grecs se retirrent jusqu' un palais +appel Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus +grand danger, comme il fit ceux de notre arme en ce jour; sachez +aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'et grand'joie. L'empereur +Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'arme rentrrent dans leur +camp, o ils se dsarmrent, las et fatigus; et ils mangrent un peu, +et burent un peu, car ils avaient peu de vivres. + +Or, coutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur +Alexis prit dans son trsor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit +avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la +ville furent d'abord tout bahis, puis ils allrent la prison o +tait l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachs; ils le revtirent +des ornements impriaux, l'emportrent au palais de Blaquerne, le +firent asseoir sur le trne, et lui obirent comme leur seigneur. +Puis ils envoyrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers +l'arme qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que +l'empereur Alexis s'tait enfui et qu'ils avaient rtabli sur le trne +l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en +informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils +furent rassembls dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il +leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas +ncessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie +ne fut donne personne, et tous remercirent pieusement Dieu, qui +les avait si tt secourus, et de si bas o taient leurs affaires les +avait releves si haut. Et pour cela peut-on bien dire que qui Dieu +veut venir en aide, nul homme ne peut nuire. + +Alors on commena se prparer et s'armer par toute l'arme, parce +qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les +messagers commencrent sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient +la mme nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise +fut d'envoyer des messagers savoir l'tat des affaires, et si ce qu'on +leur avait dit tait vrai, pour requrir le pre de garantir les +promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas +le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de +Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne et +deux Vnitiens. Les messagers furent conduits jusqu' la porte, +laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied terre. Les Grecs avaient +rang les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte +jusqu'au palais de Blaquerne. L, les messagers trouvrent l'empereur +Isaac si richement vtu, qu'en vain on demanderait un homme plus +richement vtu; et l'impratrice sa femme, soeur du roi de Hongrie, +qui tait trs-belle, tait ct de lui; il y avait tant de +seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement +pars qu'on ne peut l'tre davantage; et tous ceux qui avaient t le +jour d'avant contre lui taient le lendemain sa volont. + +Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impratrice et tous les +autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent +qu'ils voulaient parler l'empereur en particulier, de la part de son +fils et des barons de l'arme; il se leva et entra dans une chambre o +il ne mena avec lui que l'impratrice, son chambellan, son drogman et +les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy +de Ville-Hardouin le marchal de Champagne parla l'empereur Isaac: +Sire, tu vois le service que nous avons fait ton fils et comme nous +avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant +qu'il ne se soit acquitt des conventions qu'il a avec nous. Il vous +mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au trait, selon la +forme et la manire qu'il l'a fait avec nous. + +Quel est le trait? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire, +rpondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de +Romanie sous l'obissance de Rome, dont il s'est spar jadis; +ensuite, donner 200,000 marcs d'argent ceux de l'arme, et vivres +pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses +vaisseaux et ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre +Sainte, ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui +garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec +nous, par serment et par chartes scelles, et sous la garantie du roi +Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez +ce trait. + +Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois +pas comment on pourra l'excuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi, +et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien +gagn. Aprs bien des paroles, la fin fut que le pre donna la +garantie par serment et charte sceau d'or, laquelle fut remise aux +messagers. Alors ils prirent cong d'Isaac, retournrent l'arme et +dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne. + +Alors les barons montrent cheval, et amenrent grand'joie le +prince son pre; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le +reurent grand'joie et grand'fte. La joie du pre et du fils fut +grande parce qu'ils ne s'taient pas vus depuis longtemps, et parce +que d'une si grande pauvret et d'un si grand exil ils taient relevs +si haut, d'abord par la grce de Dieu, ensuite par le secours des +plerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'arme +des plerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait +donns. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son +fils mme, d'aller camper au del du port, vers le Stnon, parce que +s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mle entre eux et +les Grecs, et que la cit pourrait bien en tre dtruite; et ils lui +dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manire, qu'ils ne lui +refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allrent donc +camper autre part, et sjournrent en repos dans un pays abondant en +bonnes vivres. + +Vous pouvez croire que beaucoup de plerins allrent voir +Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes glises, et les +grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantit. Des +reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors +dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les +Franais taient trs-unis, et changeaient marchandises et autres +biens. Il fut dcid, du commun avis des Franais et des Grecs, que le +nouvel empereur serait couronn la fte de monseigneur saint Pierre; +ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronn avec magnificence, +comme l'on faisait pour les empereurs cette poque. Aprs, il +commena payer ce qu'il devait aux croiss, et ils le rpartirent +entre ceux de l'arme; on rendit chacun ce qu'il avait pay aux +Vnitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les +barons l'arme, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il +devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi. + +Un jour l'empereur vint secrtement au logis du comte Baudouin de +Flandre, o furent mands le duc de Venise et les principaux +seigneurs, et il leur dit: Seigneurs, je suis empereur par Dieu et +par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens +aient rendu un chrtien. Sachez que beaucoup de gens me font beau +visage qui ne m'aiment gure, et les Grecs ont grand dpit de ce que +par votre aide je suis rentr dans mon hritage. Le temps approche que +vous devez vous en aller, et votre association avec les Vnitiens ne +dure que jusqu' la fte de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je +ne puis excuter le trait. Sachez que si vous m'abandonnez, les +Grecs, qui me hassent cause de vous, m'enlveront l'empire et me +tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez +jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je +payerai aux Vnitiens ce qu'elle vous cotera, et je vous donnerai ce +dont vous aurez besoin jusqu'aux pques prochaines. A l'aide de ce +dlai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre +l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de +toutes mes provinces, j'aurais prpar ma flotte pour partir avec +vous, selon le trait, et vous auriez tout l't pour camper votre +loisir. + +Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient +bien que ce qu'il disait tait vrai, et que c'tait ce qu'il y avait +de mieux faire pour l'empereur et pour eux; mais ils rpondirent +qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'arme, +qu'ils en parleraient ceux de l'arme et lui feraient savoir ce +qu'ils auraient rsolu. L'empereur s'en retourna Constantinople, et +ils convoqurent pour le lendemain une assemble laquelle furent +mands tous les barons, tous les capitaines de l'arme et la plus +grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de +l'empereur, telle qu'elle avait t faite. + +Il y eut alors une grande discussion dans l'arme, comme il y en avait +eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'arme se rompt, parce +qu'il leur semblait que l'expdition durait trop longtemps. Ceux qui +avaient voulu, Corfou, rompre l'arme, sommrent les autres de tenir +leur serment: Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous +l'avez jur, car nous voulons aller en Syrie. Et les autres leur +criaient merci, et disaient: Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne +dtruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons +jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon tat, et nous nous en +irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous +courrons en gypte; notre association avec les Vnitiens durera +jusqu' la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu' Pques, et parce +qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conqute de la +Terre Sainte sera facilite. Il n'importait ceux qui voulaient +rompre l'arme ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'arme. Mais +ceux qui voulaient la conserver travaillrent tant qu'avec l'aide de +Dieu l'affaire fut mene bien, que les Vnitiens prolongrent d'un +an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils +demandrent. Les plerins renouvelrent aussi l'association avec eux +pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la +concorde et la paix rtablie dans l'arme. + + +_Incendie de Constantinople._ + +Aprs, par le conseil des Grecs et des Franais, l'empereur sortit de +Constantinople avec une grande arme pour soumettre sa domination le +reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres +restrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis tait +cette expdition, il arriva une grande msaventure Constantinople; +une mle commena entre les Grecs et les Latins, et je ne sais +lesquels mirent mchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand +et si horrible que l'on ne put l'teindre ni l'apaiser. Quand les +barons de l'arme qui taient de l'autre ct du port virent le feu, +ils furent tout dolents et en eurent grand'piti, car ils voyaient ces +hautes glises et ces riches palais s'crouler, et ces rues marchandes +livres aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie +commena au quartier qui est prs le port et s'tendit travers le +plus pais de la ville jusqu' l'glise de Sainte-Sophie, et dura huit +jours, sans qu'on puisse l'teindre; et le feu avait bien une lieue de +front. + +De la perte des biens et des richesses qui furent dtruites je ne +pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut +grand nombre de brls. Tous les Latins qui demeuraient +Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osrent plus y +rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils +purent sauver; ils montrent sur des barques et des vaisseaux, et +traversrent le port devant les plerins; ils n'taient pas peu, car +il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Franais +et les Grecs se brouillrent, et ils ne furent plus si unis comme ils +l'avaient t auparavant. Ne sachant qui s'en prendre, ils +s'accusaient les uns les autres. + + +_La guerre recommence contre les Grecs aprs le retour d'Alexis._ + +L'empereur croyant avoir bien rtabli ses affaires, et n'avoir plus +besoin des plerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux +qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir +l'arme, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyrent +auprs de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur +devait d'aprs les conventions; il les mena de rpit en rpit, et leur +faisait de temps en temps de petits payements tout chtifs, puis la +fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui +l'avait servi plus que les autres et qui tait bien avec lui, allait +le voir souvent, le blmait des torts qu'il avait, et lui rappelait +les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par +rpit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent +clairement qu'il n'avait que mauvaise volont; alors ils tinrent une +assemble avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que +l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur +disait jamais la vrit, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour +le sommer d'excuter les traits et lui rappeler les services qu'on +lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on +devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le +dfier[154]. + + [154] Lui dclarer la guerre. + +On nomma pour ce message Conon de Bthune, Geoffroy de Ville-Hardouin +et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son +conseil. Les messagers montrent sur leurs chevaux, l'pe ceinte, et +chevauchrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils +allaient grand pril et grande aventure, cause de la trahison +qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval la porte, +entrrent dans le palais et trouvrent l'empereur Alexis et l'empereur +Isaac assis sur deux trnes, ct l'un de l'autre; prs d'eux tait +l'impratrice, qui tait femme de l'un, belle-mre de l'autre et soeur +du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de +seigneurs, et la cour leur sembla bien tre celle d'un riche prince. + +De l'avis des autres messagers, Conon de Bthune, qui tait trs-sage +et savait bien parler, prit la parole. Sire, nous sommes venus vers +toi de par les barons de l'arme et de par le duc de Venise, afin de +te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton +peuple le sait et comme l'vidence le montre. Vous leur avez jur, ton +pre et toi, d'excuter un trait que vous avez fait avec eux et que +vous avez scell de vos sceaux. Vous ne l'avez pas excut comme vous +l'auriez d. Ils vous ont somm maintes fois, et nous vous sommons +devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre +vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites +pas, sachez que dornavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni +pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les +manires qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal + vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas dfi, qu'ils ne +feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans +leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous +dciderez comme il vous plaira. + +Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce dfi, qu'ils tenaient +pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait t si hardi +d'oser venir dfier l'empereur de Constantinople dans son palais. +L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres +qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut trs-grand +dans le palais pendant que les messagers s'en retournrent, arrivrent + la porte et remontrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en +dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne ft fort joyeux et +fort surpris d'avoir chapp un grand danger; car il s'en fallut de +peu qu'ils ne fussent tous pris et tus. + +Ils revinrent l'arme, et racontrent aux barons ce qu'ils avaient +fait. Alors la guerre commena, et forfit qui put forfaire, et par +terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et +les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs +n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque +dans le coeur de l'hiver. Alors les Grecs imaginrent une grande ruse; +ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots, +d'toupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent ft +favorable. Une nuit, minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux, +laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il +semblait que toute la terre brlt. Le vent poussa ces vaisseaux sur +ceux des plerins; alors l'alarme se rpand dans le camp, et de toutes +parts on court aux armes. + +Les Vnitiens courent leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient, +et on commence les mettre vivement en sret; et Geoffroy le +marchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, tmoigne que jamais +personne ne fit mieux sur mer que les Vnitiens firent en cette +occasion; ils sautrent sur leurs galres et dans les barques des +vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflamms et les +tirant de vive force hors du port; et les lanant dans le courant du +dtroit, ils les laissaient aller brler emports par le courant. Il +tait venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs +cris taient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abmaient; et +ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des ntres qui se +garantissaient du feu, et il y en eut de blesss. + +Aussitt que les chevaliers de l'arme entendirent le cri d'alarme, +ils s'armrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon +l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils +demeurrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de +Dieu, les ntres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui +tait plein de marchandises et qui fut brl. Le reste des vaisseaux +fut en grand pril cette nuit d'tre brl; les ntres alors auraient +tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer. + + +_Les Grecs renversent Alexis._ + +Sur ces entrefaites, les Grecs, qui taient en guerre avec les Francs, +voyant que la paix tait rompue pour longtemps, rsolurent de trahir +Alexis. Il y avait un Grec qui tait mieux avec lui que tous les +autres et qui l'avait engag faire la guerre plus que tout autre. Ce +Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des +conjurs, un soir, minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa +chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels tait Murzuphle, +le prirent dans son lit et le jetrent en prison. Murzuphle chaussa +les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur; +aprs ils le couronnrent Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus +horrible trahison a t faite par aucunes gens. + + [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas + spars. + +Quand l'empereur Isaac apprit que son fils tait pris et Murzuphle +couronn, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura +pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois +fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas +Dieu qu'il mourt; aprs, il le fit trangler; et quand il eut t +trangl, il fit dire partout qu'il tait mort de sa bonne mort, et le +fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et +fit grand semblant qu'il en avait dplaisir. Mais meurtre ne peut tre +cach. Bientt il fut su clairement des Grecs et des Franais que le +meurtre avait t fait comme je viens de vous le raconter; alors les +barons et le duc de Venise tinrent une assemble, laquelle +assistrent les vques, tout le clerg et les lgats de l'apostole. +Ils remontrrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis +pareil meurtre n'avait pas droit de possder l'empire, et que tous +ceux qui taient d'accord avec lui taient aussi coupables que lui; +qu'outre cela ils s'taient soustraits l'obissance de Rome. C'est +pourquoi nous vous disons, fit le clerg, que la guerre est juste; et +si vous avez bonne intention de conqurir le pays et de le mettre sous +l'obissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a +accordes tous ceux qui mourront aprs s'tre confesss. Sachez que +cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux plerins. Grande +fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas, +augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne +combattt par terre ou par mer... + + +_Prise de Constantinople._ + +1204 + +Ceux de l'arme s'tant assembls tinrent conseil pour savoir ce qu'il +y avait faire; les avis dbattus, on dcida que si Dieu leur +accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils +feraient serait apport et partag en commun; et que s'ils devenaient +matres de la ville, ils nommeraient six Franais et six Vnitiens qui +jureraient sur les Saintes critures de choisir pour empereur celui +qu'ils croiraient tre le plus capable de bien gouverner. Celui qui +serait nomm empereur aurait le quart de toute la conqute, en dedans +de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucolon; +les trois autres quarts devaient tre rpartis, une moiti aux +Vnitiens, et l'autre moiti aux Franais. Alors on prendrait douze +des plus sages de l'arme des plerins et douze des Vnitiens, +lesquels rpartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les +barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient l'empereur +pour leurs terres. On jura cette convention, et qu' la fin de mars +dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui +resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi +fut faite la convention et jure, et excommunis tous ceux qui la +violeraient. + + [156] Les revenus, les impts. + + [157] Service militaire; nombre d'hommes fournir, et nombre de + jours de service par an. + +Cela fait, les vaisseaux furent prpars et remplis de vivres. Le +jeudi d'aprs la mi-carme, toute l'arme monta sur les vaisseaux, et +les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa +flottille, et toutes furent ranges ct l'une de l'autre; on +spara les vaisseaux d'avec les galres et les palandres, et ce fut +merveilleux voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de +long. Le vendredi matin, la flotte bien range s'approcha de la ville +et commena l'attaque avec vigueur. On dbarqua en maint endroit, et +on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les +chelles et les vaisseaux s'approchrent de si prs des murailles que +ceux qui taient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient +coups d'pe avec ceux qui taient sur les chelles. + +Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de +none[158]; mais, pour nos pchs, les plerins furent repousss, et +ceux qui avaient dbarqu furent obligs de remonter sur les +vaisseaux. Sachez bien que les plerins perdirent plus ce jour-l que +les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des +vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetrent l'ancre si +prs de la ville qu'ils continurent se servir de leurs pierriers et +de leurs mangonneaux. + + [158] Trois heures aprs midi. + +Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblrent dans une +glise, au del du lieu o ils taient camps.... Ils dcidrent que +le lendemain, qui tait un samedi, et pendant toute la journe du +dimanche, ils prpareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait +livr le lundi; il fut rsolu qu'on accouplerait deux par deux les +navires sur lesquels seraient places les chelles, afin que deux +vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu +qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la dfendaient +taient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi tait-ce un bon avis +que deux chelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour +qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se prparrent +pendant le samedi et le dimanche. + +L'empereur Murzuphle tait venu camper avec toutes ses forces devant +la partie de la ville attaque, et avait tendu ses tentes carlates. +Le lundi tant arriv, les ntres qui taient sur les vaisseaux +prirent les armes; ceux de la ville commencrent les craindre plus +que devant; les ntres s'tonnrent aussi de voir tant de monde sur +les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commena rude et +furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille +fut si grand qu'il semblait que la terre s'abmt. L'attaque durait +depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on +appelle Bore, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils +n'taient auparavant. Alors deux nefs qui taient lies ensemble, dont +l'une avait nom _La Plerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchrent +si prs d'une tour, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, si comme Dieu +et le vent les menrent, que l'chelle de _La Plerine_ s'alla joindre +contre la tour. Aussitt un Vnitien et un Franais, nomm Andr +d'Urboise, entrrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et +ceux de la tour sont battus et se sauvent. + +Quand les chevaliers qui taient sur les palandres virent cela, ils +dbarquent, dressent leurs chelles au pied du mur, et montent de vive +force; ils s'emparrent bien de quatre tours; d'autres, sur les +vaisseaux, attaquent qui mieux mieux, enfoncent trois portes, +entrent dans la ville et montent cheval. Ils chevauchent droit sur +le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rang ses batailles devant +ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se +sauvrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au chteau de +Bucolon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux, +palefrois, mules et mulets, et toute espce de butin. Il y eut l tant +de morts et de blesss qu'il n'tait gure possible de les compter. +Une grande partie des seigneurs grecs se rfugirent la porte de +Blaquerne. La nuit commenait tomber, et les ntres, fatigus de la +bataille et de l'occision, se runirent dans une grande place qui +tait dans Constantinople; ils dcidrent qu'ils camperaient au pied +des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir +raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes glises, +de palais et de peuple. + +Ils camprent donc devant les murs et devant les tours, prs de leurs +vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hbergea dans les tentes +carlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnes toutes +tendues; son frre Henri alla devant le palais de Blaquerne, et +Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'tablir devant +le plus pais de la ville. Ainsi fut campe l'arme, comme vous l'avez +entendu, et Constantinople prise le lundi de Pques fleuries. Cette +nuit, les ntres, qui taient trs-fatigus, se reposrent; mais +l'empereur Murzuphle ne se reposa gure. Il rassembla son monde en +disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au +contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Franais +qu'il put, arriva la porte Dore, par o il se sauva et dguerpit de +la ville. Aprs lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela +ne savaient rien ceux de l'arme. + +Pendant cette nuit, du ct o campait Boniface le marquis de +Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les +vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville +commena s'allumer durement; elle brla toute cette nuit et le +lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisime feu en Constantinople +depuis que les Francs taient venus dans ce pays; et il brla plus de +maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume +de France. La nuit acheve, vint le jour, qui tait le mardi matin; +alors tous les ntres s'armrent, chevaliers et sergents, et chacun se +rendit sa bataille, croyant avoir livrer plus grand combat que les +prcdents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de +l'empereur; et ce jour ils ne trouvrent personne qui leur ft oppos. + +Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matine droit +vers Bucolon; quand il y fut arriv, on le lui rendit, condition de +la vie sauve pour ceux qui taient dedans. L on trouva les plus +grandes dames du monde, qui s'taient retires dans ce chteau; c'est +l qu'on trouva la soeur du roi de France qui avait t +impratrice[159], et la soeur du roi de Hongrie, qui avait t aussi +impratrice, et quantit de princesses. Du trsor qui tait en ce +palais, il n'est pas propos de parler, car il y avait tant de +richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En mme +temps que ce palais tait rendu au marquis Boniface de Montferrat, on +rendait celui de Blaquerne Henri, frre de Baudouin, comte de +Flandre, la vie sauve aussi ceux qui taient dedans; on y trouva un +trsor qui n'tait pas moins grand que celui de Bucolon. + + [159] Agns, soeur de Philippe-Auguste, qui avait t femme des + empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnne et Thodore Branas. + +Chacun fit occuper par sa troupe le chteau qu'on lui avait rendu et +fit garder le butin. Les autres, qui s'taient rpandus dans la ville, +pillrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la +quantit d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres prcieuses, de +velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les +autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de +Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, que depuis la cration du +monde on ne gagna tant la prise d'une ville. + +Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela; +ainsi s'hbergea l'arme des plerins et des Vnitiens, et grande fut +la joie de la victoire que Dieu leur avait donne, au moyen de +laquelle ceux qui taient en pauvret taient maintenant en richesse +et en dlices. Ils ftrent la Pque fleurie et la grande Pque aprs, +dans cette joie que Dieu leur avait donne. Et bien ils en durent +louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans +toute l'arme, et par son aide ils avaient pris une grande ville, +peuple de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifie. Alors on +fit crier par toute l'arme, de par le marquis de Montferrat, qui en +tait le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter +et de runir tout le butin, comme on l'avait jur sous peine +d'excommunication; et on choisit trois glises pour le dposer, et on +y mit bonne garde de Franais et de Vnitiens, des plus loyaux que +l'on put trouver. Alors chacun commena apporter le butin et le +mettre en commun. + +Les uns apportrent bien, et mal les autres, pousss par convoitise +qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencrent ds +lors retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commena les moins +aimer.... Le butin fut donc runi et partag par moiti entre les +Franais et les Vnitiens, comme cela avait t convenu. Sachez que +quand ils eurent fait les parts, les Franais payrent de la leur +50,000 marcs aux Vnitiens, et qu'ils se partagrent entre eux plus de +100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on et +fait ce que l'on avait dit et qu'on n'et rien dtourn; sachez aussi +que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu +quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de +Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'cu au col, convaincu +d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'arme, petits ou +grands, dtournrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous +pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des +Vnitiens et sans ce qui fut dtourn, les ntres eurent plus de +500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc +rparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu. + + +_Baudouin, comte de Flandre, nomm empereur._ + +1204. + +Ensuite les barons tinrent une assemble, et demandrent toute +l'arme ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait t dcid +entre eux; ils parlrent tant qu'ils furent obligs de se runir une +seconde fois, pour lire les douze qui devaient faire l'lection. Et +comme c'tait un grand honneur que d'tre nomm l'empire de +Constantinople, il y eut beaucoup de prtendants; mais la grande lutte +fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat +Boniface; de ces deux, toute l'arme disait que l'un serait empereur. +Quand les gens sages de l'arme, qui tenaient autant l'un qu' +l'autre, virent cela, ils parlrent entre eux, et dirent: Seigneurs, +si on lit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel +dpit qu'il emmnera toute l'arme, et ainsi se pourra perdre la +conqute, aussi bien que manqua se perdre celle de Jrusalem quand ils +lurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel +dpit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'arme d'abandonner +la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restrent bien peu, +et que si Dieu ne les et soutenus, la Terre Sainte et t perdue. +Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tchons +de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donn l'empire l'un, +l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne l'autre +toute la terre qui est en Asie de l'autre ct du canal avec l'le de +Crte, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les +retenir tous les deux. Comme il fut dit, il fut fait, et les deux +prtendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement +lut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurrent sur +les vangiles qu'ils liraient bien et bonne foi celui qui aurait +le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire. +Les douze lus se rassemblrent au jour convenu dans le riche palais +o logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde. + +L il y eut si grande runion de gens que c'tait merveille, chacun +voulant voir qui serait lu. Les douze qui devaient faire l'lection +ayant t mands, furent mis en une belle chapelle qui tait dans le +palais; leur conseil dura jusqu' ce qu'ils furent tombs d'accord, et +ils chargrent de porter la parole Nivelon, l'vque de Soissons, qui +tait l'un des douze; ils sortirent, et vinrent l o taient tous les +barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regard +par beaucoup d'hommes dsireux de connatre l'lection. L'vque leur +dit: Seigneurs, nous nous sommes accords, par la permission de Dieu, + faire un empereur, et vous avez tous jur que vous tiendriez pour +empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y +contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'lu, +l'heure que Jsus-Christ est n; c'est le comte Baudouin de Flandre et +de Hainaut. Il s'leva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena + l'glise, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui +rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut lu empereur le comte +Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fix + trois semaines aprs Pques. + + GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conqute de Constantinople_. + (Trad. par L. Dussieux.) + + Geoffroy de Ville-Hardouin, marchal de Champagne, et l'un des + principaux acteurs de la quatrime croisade, mourut vers 1213. + Ses mmoires, une des plus charmantes oeuvres d'histoire de notre + littrature, s'tendent de 1198 1207. + + + + +LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTE PAR LES GRECS. + + +Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la +servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors, +nous qui nous tions chapps de notre devoir, deux soldats qui +taient sur une chelle vis--vis du Ptrion, s'abandonnrent la +fortune et se hasardrent de sauter dans une tour, d'o ayant chass +la garnison, ils levrent la main en signe de joie et de confiance +pour animer leurs compagnons. A l'heure mme, un cavalier nomm Pierre +qui avait une taille de gant, dont le casque paraissait aussi grand +qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une +arme, entra par la porte qui tait au mme endroit. Tout ce qu'il y +avait de personnes de qualit autour de l'empereur, et leur exemple +toute l'arme, ne purent supporter la prsence ni les regards de ce +seul cavalier, et eurent recours une fuite honteuse, comme +l'unique asile de leur lchet. tant donc sortis par la porte Dore, +qui est du ct de terre, ils se retirrent chacun o ils purent, et +plt Dieu qu'ils se fussent prcipits au fond de l'enfer. + +Les ennemis, ne trouvant plus de rsistance, firent tout passer au fil +de l'pe, sans distinction d'ge ni de sexe. Ne gardant plus de rang, +et courant de tous cts en dsordre, ils remplirent la ville de +terreur et de dsespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier +qui est du ct d'orient, ils brlrent toutes les maisons qui taient +depuis le monastre d'vergte jusqu'au quartier du Drungaire, et se +camprent auprs du monastre de Pantepopte, aprs avoir pill la +tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne. + +Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses +gens; mais comme ils taient emports par le tourbillon du dsespoir, +ils n'eurent point d'oreilles pour couter ses ordres ni ses +remontrances. Pour achever le rcit de cette triste aventure, les +habitants employrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, +serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui +taient d'avis de s'enfuir. + +Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il +eut peur d'tre pris et d'tre mis comme un excellent mets sur la +table des Italiens, et s'tant enferm dans le grand palais, il mit +sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille +Eudocie, de laquelle il tait perdument amoureux, et se retira +lui-mme, aprs avoir rgn deux mois et seize jours. + +Aprs son dpart, deux jeunes princes fort sages et fort courageux, +Thodore Ducas et Thodore Lascaris, disputrent ensemble de la +possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempte et qui +servoit de jouet la fortune. Ils entrrent tous deux dans la grande +glise, o ils parurent gaux, parce qu'il n'y avoit personne pour +juger de leur mrite. Lascaris ayant t nanmoins prfr par le +clerg, il refusa les marques de la dignit impriale, et tant venu +avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et +par ses caresses faire quelque rsistance, et exhorta les gardes +prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait une +nation trangre ils ne recevraient pas un plus favorable traitement +que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur +rang, ils seraient rduits la condition de simples soldats. Mais le +peuple n'tant point touch de ses remontrances, et les gardes ne +promettant de servir qu'autant qu'ils seraient pays, et les Italiens +ayant paru l'heure mme, en armes, il fut contraint de se sauver. + +Lorsque les ennemis virent que personne ne se prsentait pour les +combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les +rues s'largissaient pour leur donner passage, que la guerre tait +sans danger et les Romains sans rsistance, que par un bonheur +extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images +du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe +suppliante n'amollit point leur duret et n'apaisa point leur fureur. +Au contraire, tenant leurs chevaux, qui taient accoutums au tumulte +de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs pes nues, ils +se mirent piller les maisons et les glises. Je ne sais quel ordre +je dois tenir dans mon rcit, ni par o je dois commencer, continuer +et achever le rcit des impits que ces sclrats commirent. Ils +brisrent les saintes images qui mritent l'adoration des fidles; ils +jetrent les reliques sacres des martyrs en des lieux que j'ai honte +de nommer; ils rpandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces +prcurseurs de l'Antchrist, ces auteurs des profanations qui doivent +prcder son arrive, prirent les calices et les ciboires, et aprs en +avoir arrach les pierreries et les autres ornements, ils en firent +des coupes boire. Ils dpouillrent Jsus-Christ, et jetrent ses +vtements au sort, comme les Juifs les y avaient jets autrefois. Il +ne manqua rien leur cruaut que de lui percer le ct pour en tirer +du sang. On ne saurait songer sans horreur la profanation qu'ils +firent de la grande glise; ils rompirent l'autel qui tait compos de +diverses matires trs-prcieuses et qui tait le sujet de +l'admiration de toutes les nations, et en partagrent entre eux les +pices; ils firent entrer dans l'glise des mulets et des chevaux pour +emporter les vases sacrs, l'argent cisel et dor qu'ils avaient +arrach de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinit +d'autres meubles; et quelques-unes de ces btes tant tombes sur le +pav qui tait fort glissant, ils les percrent coups d'pe et +souillrent l'glise de leur sang et de leurs ordures. + +Une femme charge de pchs, une servante des dmons, une prtresse +des furies, une boutique d'enchantements et de sortilges, s'assit +dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment Jsus-Christ, +elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'glise. On +commettait toutes ces impits avec le dernier emportement, sans que +personne fit paratre la moindre modration. + +Aprs avoir exerc une rage si dtestable contre Dieu, ils n'avaient +garde d'pargner les femmes honntes, les filles innocentes et les +vierges qui lui taient consacres. Il n'y avait rien de si difficile +que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur +colre, que de gagner leur affection. Leur bile tait si chauffe +qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'tait une +entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie +que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard +contre ceux qui rsistaient leurs volonts. On n'entendait que cris, +pleurs, gmissements, dans les rues, dans les maisons et dans les +glises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans +l'infamie; les vieillards vnrables par leur ge, dans le mpris; les +riches, dans la pauvret. Il n'y avait point de lieu qui ne ft sujet + une rigoureuse recherche, ni qui pt servir d'asile. + +O Dieu, que d'affliction, que de misre! Quand est-ce que ces malheurs +nous avaient t prdits par le frmissement de la mer, par +l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par +le drglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la +dsolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles +artificieuses de la prostitue, et nous y avons t tmoin des autres +profanations si contraires la saintet de notre religion. Voil une +partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le +peuple de Jsus-Christ. Ces barbares n'ont us d'humanit envers +personne; ils n'ont rien pargn, ils ont tout pris et tout enlev. +Voil donc ce que nous promettait ce hausse-col dor, cette humeur +fire, ces sourcils levs, cette barbe rase, cette main prte +rpandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colre, cet oeil +superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et prcipite. +Ou plutt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer +pour savants, pour sages, pour fidles, pour sincres, pour justes, +pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des +commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle srieusement et +sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumire et les +tnbres? Ce que j'ai ajouter est encore plus important. Vous vous +tiez chargs de la croix, et vous nous aviez jur, et sur elle et sur +les saints vangiles, que vous passeriez sur les terres des chrtiens +sans y rpandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les +armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que +dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps +que vous porteriez la croix, comme des soldats enrls sous les +enseignes du Sauveur. Il est vident cependant que bien loin de +dfendre son tombeau, vous outragez les fidles qui sont ses membres. +Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux +pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle +prcieuse, vous jetez dans la boue la perle prcieuse du corps +adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont us avec moins d'impit. +Quand ils taient matres de Jrusalem, ils traitaient les Latins avec +quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs +femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le spulcre du +Sauveur, ils ne changeaient point cette source de rsurrection et de +vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir +ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudit, et se contentant d'un +lger impt qu'ils levaient par tte, ils les laissaient dans la +jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples +si affectionns la gloire du Sauveur et qui font profession de notre +religion, nous ont trait, de la manire que j'ai rapporte, bien que +nous ne leur eussions fait aucune injure... + +Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pill les maisons +o ils taient logs, demandrent aux matres o ils avoient cach +leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les +autres, et de menaces envers tous, pour les obliger les dcouvrir. +Ceux qui taient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient cach +n'taient pas traits avec plus de douceur que les autres. Ils +ressentaient les mmes effets de l'orgueil et de la cruaut de leurs +htes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laiss la libert de +sortir ceux qui le dsireraient, on voyait des troupes d'habitants +qui s'en allaient envelopps de mchants manteaux, avec des visages +ples et dfigurs, avec des yeux rouges, et qui versaient plutt du +sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne +croyant pas que leur argent mritt d'tre regrett, pleurrent +l'enlvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque +autre perte semblable. + +Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journe, +plusieurs de mes amis se retirrent en ma maison, parce qu'elle tait +btie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du +quartier de Storacius, qui tait enrichie d'une infinit d'ornements, +avait t consume par le second incendie. L'autre, o je demeurais +alors, avait une entre secrte dans la grande glise; mais il n'y +avoit point de secret qui pt chapper la curiosit de nos ennemis, +et la saintet du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de +leur fureur. En quelque endroit qu'on se cacht, on toit pris et +emmen. J'avais retir un Vnitien avec sa femme et ses enfants, qui +me servit fort utilement. Bien qu'il ne ft que marchand, il prit les +armes comme un soldat, et feignant d'tre des ennemis et parlant avec +eux en leur langue, il dfendit longtemps ma porte. Mais enfin ne +pouvant plus rsister la multitude, qui entrait en foule, et +principalement aux Franais, qui se vantaient de ne rien craindre que +la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'tre +chargs de chanes et d'avoir le dplaisir de voir nos filles violes +en notre prsence. Marchant donc sous la conduite de ce fidle +dfenseur, comme si nous eussions t ses prisonniers, nous allmes +vers les maisons des Vnitiens qui taient de nos amis. Lorsque nous +fmes arrivs au quartier qui toit chu aux Franais, nous fmes +abandonns par nos valets, qui s'cartrent lchement de ct et +d'autre, et obligs de porter nous-mmes nos enfants, qui ne pouvaient +encore marcher. Nous partmes un samedi, cinquime jour de la prise. +L'hiver approchait et ma femme tait grosse, de sorte qu'il me +semblait que c'tait un accomplissement de la parole par laquelle le +Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en +hiver, ni au jour du sabbat, et de la prdiction par laquelle il +prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices. +Plusieurs de nos parents et de nos amis s'tant joints nous aussitt +qu'ils nous eurent aperus, nous marchmes tous ensemble, et nous +rencontrmes des gens de guerre assez mal arms. Les uns avaient de +longues pes pendues leurs chevaux, les autres des poignards +attachs leur ceinture. Les uns taient chargs de butin, les autres +fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un +bon habit sous un mchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres +regardaient de belles femmes avec les mmes yeux que s'ils eussent d +en jouir l'heure mme. Nous mmes celles que nous avions au milieu +de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertmes de +salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois +avec du fard, de peur que l'clat de leur teint n'attirt les yeux des +spectateurs curieux, n'allumt le dsir et n'excitt la fureur des +ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que +permet la licence de la guerre. Ayant le coeur serr de douleur, nous +levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous +priions Dieu qu'il lui plt de nous prserver de la violence de ces +btes cruelles. Comme nous tions prs de passer par la porte Dore, +un barbare impie et violent enleva, proche l'glise de Saint-Mocius +martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlve une brebis. Le +pre, accabl de vieillesse et de maladie, fit en mme temps un faux +pas et tomba dans la boue, d'o se tournant vers moi, qui ne lui +pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et +m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le +ravisseur, m'criant contre sa violence, et joignant mes cris des +gmissements lamentables et des gestes propres exciter la piti. +J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient +entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur +fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me +promirent de venger ce rapt. Je les menai donc la maison o le +ravisseur avait enferm la fille et o il se tenait la porte pour +repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur +montrant avec le doigt: Voil le coupable qui a viol en plein jour +l'ordonnance par laquelle vous avez dfendu de toucher aux femmes +maries, aux jeunes filles, aux vierges consacres Dieu, et que vous +avez fait le serment d'observer. Dfendez-nous contre cette violence, +par l'autorit de vos lois et par la force de vos armes. Soyez +sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu mme s'y +laisse toucher, et que la nature nous les a donnes pour exciter de +la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des +enfants, je vous conjure par ces prcieux gages de vos mariages, par +le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses +commandements qui dfendent aux chrtiens de faire aux autres ce +qu'ils ne voudraient pas qu'on leur ft, de ne pas mpriser ma prire. +J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui +m'taient venues sur-le-champ la bouche, qu'ils me promirent de me +rendre la fille qui avait t enleve. Le ravisseur, transport +d'amour et de colre, se moquait d'abord de leur demande; mais quand +il vit qu'ils agissaient srieusement et qu'ils le menaaient de le +faire pendre, il rendit la fille, que le pre fut ravi de revoir. +S'tant donc lev, il continua avec nous le voyage. Ds que nous fmes +hors de la ville, chacun commena remercier Dieu de sa protection, +ou dplorer son malheur, comme il le trouva propos. Pour moi, je +me prosternai terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles +demeuraient seules insensibles aux calamits publiques et de ce +qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il +besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les +choses pour la conservation et la dfense desquelles vous avez t +bties ont t dtruites par le fer et par le feu[160]?... Aprs avoir +tir ces paroles du fond d'un coeur inond de douleur, nous +continumes notre chemin, et en marchant nous rpandmes nos larmes +comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous +chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de +l'exemple de notre disgrce une instruction de modration et de +sagesse, ils se rjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par +un horrible renversement d'esprit, que la pauvret et la nudit o +nous tions rduits toient une galit pleine d'quit et de justice. + + [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nictas aux + murailles; c'est une oeuvre de rhteur, pleine de mauvais got, + et crite aprs coup. + +Quelques-uns d'entre eux ayant rachet vil prix le bien qu'ils +savaient que les trangers avaient vol leurs concitoyens, disaient, +en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit lou de nous avoir +fourni un moyen si ais et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient +pas encore log les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas +que ces peuples rpandent autant de vin que de bile, et qu'ils +traitent les Grecs avec le dernier mpris. Ils s'enrichissaient +encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en +revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cess +d'appartenir Dieu depuis qu'ils avaient t arrachs de ses temples +par des mains sacrilges. + +Les ennemis ne songeaient qu' se divertir, mais d'un divertissement +grossier et injurieux, qui ne tendoit qu' tourner en ridicule nos +faons d'agir. Ils se revtaient, non par ncessit, mais par +bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils +mettaient nos coiffures de toile sur la tte de leurs chevaux, et leur +attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du +dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des +critoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions t que des +scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers table, o +les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient, +selon la coutume de leur pays, que du boeuf bouilli, du lard sal avec +de l'ail, de la farine de fves, et une sauce fort piquante. En +partageant le butin, ils ne mirent point de diffrence entre les +choses sacres et les profanes; mais ils les employrent galement +tous leurs usages, jusqu' s'asseoir sur les images du Seigneur. + + NICTAS, _Annales_.--Traduites par le prsident Cousin dans son + _Histoire de Constantinople_, 1673. + + Nictas, surnomm Choniate parce qu'il tait n Chone en + Phrygie, occupa de hautes fonctions Constantinople; il mourut + en 1218. Les Annales qu'il a crites s'tendent de 1118 1204. + Malgr le mauvais got et l'emphase qui caractrisent les oeuvres + des crivains du Bas-Empire, les Annales de Nictas, en ce qui + concerne l'histoire de la quatrime croisade, sont un document + fort utile et exact. + + + + +_Discours de Nictas sur les monuments dtruits ou mutils par les +croiss en 1204._ + + +Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand +temple; ils enlevrent avec une avidit effrne les richesses qui s'y +trouvaient, les perles, les pierres prcieuses, les diamants, trsors +respects depuis tant de sicles; il outragrent le corps de +l'empereur Justinien, que le temps avait pargn, et le dpouillrent +de ses vtements funbres. Ainsi, ils ne firent grce ni aux vivants +ni aux morts; ils dchirrent en lambeaux le magnifique voile du grand +temple, tissu d'or et d'argent pur, estim plusieurs millions. A ce +brigandage succdrent bientt de nouveaux dsordres; l'avidit des +Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre +pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale +qui ornait le forum de Constantin, fut brise et fondue la premire: +un char attel de quatre chevaux put peine en transporter la tte +jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pris qui prsentait Vnus la +pomme, source d'une fatale discorde, fut renvers de sa base. Ils +n'pargnrent pas davantage cette pyramide leve qui dominait sur +toutes les colonnes disperses de la ville. Qui n'et admir les +bas-reliefs dont cette pyramide tait orne! L'artiste y avait +reprsent tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants +harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les +instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis +blantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'tendait au loin; +elle tait peuple d'une foule innombrable de poissons, dont les uns +tombaient dans les filets des pcheurs; d'autres chappaient de leurs +mains, et, se prcipitant dans les flots, recouvraient leur libert. +Des Amours nus deux deux, trois trois, exprimaient la joie +foltre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet lev de +cette pyramide tait une statue de femme que les vents faisaient +tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, tait appele +_Anmodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue hroque et +colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient tre celle de Josu, +parce que le cavalier, tendant la main vers le soleil son couchant, +semblait lui ordonner de s'arrter. D'autres disent que c'tait +Bellrophon, car, libre comme Pgase, du cavalier qu'il portait, le +cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes, +en mme temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition +fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche tait cache la +figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident, +ou d'un Bulgare. Du reste, il tait impossible de voir l'objet qu'il +cachait, tant ce pied tait troitement uni la base; quand on eut +mis le cheval en pices pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet +envelopp d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher connatre +le sens des caractres qu'il portait, le jetrent au feu avec les +autres dbris de la statue. + +Les Latins, qui n'apprciaient pas ce qui tait beau, n'pargnrent +pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres +monuments de l'antiquit furent dtruits; les mdailles, que leurs +inscriptions rendaient prcieuses, furent vendues; et ils se +distriburent comme des pices de monnaie les pices rares qu'on avait +recueillies grands frais. + +Dans ce grand dsastre prit l'Hercule Trihesprus, ce colosse, +chef-d'oeuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il tait +couvert de la peau d'un lion; l'immobilit de l'airain n'empchait pas +qu'on ne vt ses yeux anims par la fureur; ses paules n'taient +point charges d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son +arc ni sa massue; mais, flchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux, +il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait leve pour +soutenir sa tte, oppresse par la douleur; le fils de Jupiter +dplorait sa destine, il maudissait les travaux qu'Euryste, abusant +des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large +poitrine, ses fortes paules, sa chevelure paisse, ses bras nerveux, +les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout tait +fait, je le pense, d'aprs la vraie mesure attribue Hercule par +Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier +ouvrage dans ce genre. Telle tait l'immensit de cette statue, que le +cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un +homme, et que la taille des hommes les plus grands galait peine la +circonfrence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectrent pas +ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par +excellence et qui mettent la force au-dessus de tout. + +Ils firent fondre encore l'ne charg qui marchait en ruant, et le +conducteur qui le suivait; ce groupe avait t plac par Auguste dans +la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mmoire d'une +aventure arrive au monarque. On rapporte que ce prince allant +reconnatre l'arme d'Antoine, rencontra un paysan avec son ne, qui +lui indiqua le camp de son comptiteur; Auguste l'ayant interrog sur +son nom, le paysan rpondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son +ne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions l'arme +de Csar. Les Latins livrrent encore aux flammes la truie ou la louve +qui allaita Rmus et Romulus. Ainsi furent dtruits les monuments les +plus vnrables de l'antiquit et transforms en viles pices de +monnaie. Il en est de mme de l'homme qui combattait un lion; de +l'hippopotame dont le derrire se terminait en queue cailleuse; de +l'lphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout +la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible; +quelques-uns de ces monstres, dployant leurs ailes, semblaient dfier +les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompt, +dont l'oreille droite, la bouche frmissante et les bonds, signes de +sa joie et de sa fiert, annonaient l'indpendance; l'horrible +Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaante exprimait la +force et la frocit; de ses flancs entr'ouverts sortaient les +monstres qui se prcipitrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dvorer +ses compagnons infortuns. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle +d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de +ses prestiges. Quand cet homme clbre vint Byzance, les Grecs, dont +le territoire tait infest de serpents, le prirent de les dlivrer +de ce flau. Le philosophe, ayant invoqu les plus puissants dmons +dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, aprs la +clbration de ses mystres sacrilges, un aigle dont l'aspect, +semblable au chant des sirnes, enchanait tous ceux qui jetaient les +yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres +s'efforait vainement d'arrter son essor, en l'enveloppant des replis +de son corps tortueux, et en s'lanant pour atteindre les ailes du +roi des airs; serr dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonfl +de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de +lassitude, tandis que l'aigle, avant de clbrer sa victoire par des +cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi +dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du +monstre annonaient aux spectateurs tonns quelle serait l'issue du +combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on esprait que l'aigle, +ddaignant de se repatre de cette vile proie, laisserait tomber le +cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui dsolaient +Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet +ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de +l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'tait pas couvert de nuages, +indiquait les heures du jour ceux qui connaissaient ces caractres. + +Que dirai-je de la statue d'Hlne, de la perfection de sa taille, de +l'albtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette +Hlne qui conduisit toute la Grce sous les murs de Troie? +N'avait-elle pas adouci les froces habitants de la Laconie? Tout +tait possible celle dont les regards enchanaient tous les coeurs; +ses vtements taient sans apprt, mais si ingnieusement arrangs +qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique +lgre, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa +chevelure, attache seulement la hauteur du cou, flottait au gr +des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa +bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait +offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire +de ses lvres remplissait d'une motion dlicieuse l'me du +spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postrit +cherchera vainement sentir et peindre la grce rpandue dans cette +statue divine. Mais, fille de Tindare, chef-d'oeuvre des amours, +mule de Vnus, o est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi +n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais +autrefois? Les destins t'ont-ils condamne brler du feu dont tu +consumas tant de coeurs? Les descendants d'ne ont-ils voulu te +condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le +pidestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure +tait releve sur le front avec beaucoup de grce; elle tait place +de manire qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une +blancheur d'albtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec +autant d'aisance que si c'et t un fuseau; le cavalier tait robuste +et dans une attitude guerrire; le cheval dressait ses oreilles comme +s'il et entendu le son de la trompette; il semblait se prcipiter en +avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de +feu, son col lev, annonaient l'ardeur des combats. + +Au del de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on +voyait des statues, trophes des vainqueurs. D'un signe de la main, +ils commandaient au conducteur de ne pas lcher les rnes auprs de la +borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de +l'peron, afin que, se trouvant plus tt au del du terme, ils +obligeassent leurs rivaux prendre un plus grand dtour; alors +ceux-ci, malgr la rapidit de leurs coursiers, devaient rester en +arrire et perdre la couronne. + +Un spectacle plus intressant, et le plus curieux de tous par sa +perfection, car je n'ai pas l'intention de tout dcrire, s'offrait +encore dans l'hippodrome: c'tait un animal en forme de boeuf plac +sur un norme pidestal; il tait difficile d'assigner la race de cet +immense animal; il en touffait entre ses dents un autre, dont le +corps tait si couvert d'cailles, qu'on ne pouvait le toucher +impunment. On croyait que l'un de ces monstres tait un basilic et +l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un tait un hippopotame +et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se +donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic, +infect de la tte aux pieds du venin de son adversaire, tait d'un +vert livide, couleur que donnait son sang la fermentation du poison +qui s'y tait mlang; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et +l'on voyait bien qu'il se serait tendu terre si les jambes qui lui +servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal, +bris sous la dent de son ennemi, remuait peine sa queue venimeuse; +il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait +pour chapper de cette horrible prison; mais c'tait vainement, car +ses pieds, son dos et la partie de son corps laquelle tenait sa +queue taient absolument enferms dans l'norme mchoire du vainqueur; +l'avantage tait donc gal de part et d'autre; ils combattaient avec +autant de succs et prissaient ensemble. + + NICTAS, _Discours sur les monuments dtruits ou mutils par les + croiss_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothque des + Croisades_, 3e vol., p. 425. + + + + +LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. + +1208. + + +Vous avez tous entendu comment l'hrsie, que le Seigneur maudisse! +s'tait si fort propage qu'elle avait en son pouvoir tout +l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande +partie du pays, de Bziers Bordeaux, tant que va le chemin, il y +avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et +qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le +reste du clerg virent cette grande folie se rpandre plus fort que de +coutume et crotre de jour en jour, chaque ordre y envoya prcher +quelqu'un des siens; et l'ordre de Cteaux, qui eut la seigneurie de +cette mission, y manda diverses fois de ses hommes. L'vque d'Osma +en tint concile; et les autres lgats confrrent avec ceux de +Bulgarie, l-bas, Carcassonne, o il y eut grande assemble. Avec +tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitt +qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hrsie, et il en envoya ses +lettres Rome. Mais, Dieu me bnisse! je ne puis autrement dire, +sinon que les hrtiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une +pomme gte. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent gare se +conduisit de mme, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts +maints grands personnages, et ont pri des foules de peuple, et bien +d'autres encore en priront avant que la guerre finisse. Il n'en peut +tre autrement. + +Il y avait dans l'ordre de Cteaux une abbaye voisine de Lerida, et +que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en +tait abb, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une +autre abbaye nomme Granselve, o il avait t d'abord, fut amen au +Poblet, en fut lu abb, et puis en troisime lieu fut fait abb de +Cteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres, +par la terre des hrtiques, leur prchant de se convertir; mais plus +il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot. +Ce fut l le lgat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout +la gent mcrante. + +Cet abb de Cteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frre +Arnaud, le premier en tte des autres, tantt pied, tantt cheval, +s'en va disputant contre les flons mcrants d'hrtiques. Il s'en va +les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun +souci des prcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre +de Chteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur +son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il +soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voil qu'un des +cuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre +dsormais agrable son seigneur, tue le lgat en trahison; passant +derrire lui, il le frappe au dos de son tranchant pieu et s'enfuit +sur son cheval courant vers Beaucaire, d'o il tait et o il avait +ses parents. Mais avant de rendre l'me, levant les mains au ciel, +Pierre prie Dieu, en prsence de tous, de pardonner ce flon cuyer +son pch. Il rendit l'me aprs cela l'aube paraissant, et l'me +s'en alla au Pre tout-puissant. On ensevelit le corps Saint-Gilles +avec maints cierges allums et maints _Kyrie eleison_ que les clercs +chantrent. + + [161] Lgat du pape Innocent III, assassin Saint-Gilles, en + 1208. + +Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son lgat avait +t tu, sachez qu'elle lui fut dure. De la colre qu'il en eut, il +se tint la mchoire, et se mit prier saint Jacques, celui de +Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de +Rome. Quand il eut fait son oraison, il teignit le cierge. Et l +devant lui viennent alors frre Arnaud, l'abb de Cteaux, matre +Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. L +fut prise la rsolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes +devaient prir fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle +et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par del +Montpellier jusqu' Bordeaux, le concile ordonne de dtruire tout ce +qui lui dsobira. + +Cependant l'abb de Cteaux, qui tenait la tte penche, s'est lev +sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: Seigneur, +par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop +grand bruit; faites faire et crire vos lettres en latin, comme bon +vous semblera, et je me mets aussitt en route pour les porter en +France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en +Prigord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays +jusqu' Constantinople et dans tout pays chrtien: qu' celui qui ne +se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe, +matin ni soir, et de vtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il +meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent +par s'accorder ces paroles et au conseil qui leur est donn. + +Quand l'abb de Cteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite lu +archevque de Narbonne, le meilleur et le plus honnte clerc qui porta +jamais tonsure, a donn ce conseil, nul ne profre un mot, si ce n'est +le pape, qui, faisant marri visage, dit l'abb: Frre, va-t'en +Carcassonne et Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne; +tu mneras l'host[162] des croiss contre la flonne gent. Pardonne +aux fidles leurs pchs, au nom de Jsus-Christ, et prie-les, +exhorte-les de ma part chasser les hrtiques d'entre ceux dont la +foi est saine. Et voil que l'abb s'apprte partir sur l'heure de +none; il sort de la ville chevauchant et peronnant. Avec lui partent +l'archevque de Tarragone, l'vque de Lerida et celui de Barcelone, +celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les +ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone; +tous ceux-l s'en vont avec l'abb. + + [162] L'arme. + +L'abb est mont cheval aussitt qu'ils ont pris cong. Il s'en va +Cteaux, o, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure +taient runis en chapitre gnral, la Sainte-Croix, qui se fte l +en t. Voyant tout le monastre, il chante la messe; et la messe +finie, il se met prcher. Il dit, il rapporte les paroles du +concile, et montre chacun sa bulle scelle, comme lui et les autres +l'ont et l partout montre. Cependant, aussi loin que s'tend la +sainte chrtient, en France et dans tous les autres royaumes, les +peuples se croisent ds qu'ils apprennent le pardon de leurs pchs, +et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors +contre les hrtiques et les ensabbats. Alors se croisrent le duc de +Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne +parlerai point de ce que cotrent d'orfroi et de soie les croix +qu'ils se mirent du ct droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte +de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs +chevaux vtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettr, +qui de tout cela pt raconter la moiti ni le tiers, ou crire les +noms des prtres et abbs assembls dans l'host qui va camper sous +Bziers, hors des murs, dans la campagne. + +Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Bziers +ont appris que la croisade se prche et que les Franais se croisent, +ne pensez pas qu'ils s'en rjouissent. Ils en sont forts dolents, +comme dit la chanson. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, crite en vers + provenaux par un pote contemporain, traduite et publie par + Fauriel, 1 vol. in-4, 1837. (Collection des documents indits + sur l'histoire de France)[163] + + [163] Cet important pome historique a t compos de 1208 + 1219, par un troubadour demeur inconnu. L'auteur raconte les dix + annes de la croisade; orthodoxe et hostile aux hrtiques, il + dcrit en gmissant les violences des croiss et la destruction + de la nationalit provenale, dont il fait connatre les moeurs, + les institutions et la civilisation. + + + +LA PRISE DE BZIERS. + +1209. + + +Le vicomte de Bziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre. +Il tait homme de grand coeur; aussi loin que s'tende le monde, il +n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libral, plus +courtois, ni plus avenant. Il tait le neveu du comte Raymond[164], le +fils de sa soeur, et bon catholique; je vous en donne pour garants +maint clerc et maint chanoine mangeant en rfectoire, et beaucoup +d'autres. Il tait tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa +terre, ceux dont il tait le seigneur, n'avaient de lui dfiance ni +crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il et t leur gal; mais +ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en chteau, +maintenaient les hrtiques. Ils furent pour cela extermins et occis +avec dshonneur, et le vicomte lui-mme en mourut en grande douleur, +et par cruelle mprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais +qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse pousa dame +lonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre +chrtienne ou paenne, et dans le monde entier, si loin qu'il +s'tende, jusqu' la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, +ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mrite et de +valeur; et je reviens mon sujet. + + [164] Comte de Toulouse. + +Lorsque le bruit arrive au vicomte de Bziers que l'host des croiss +est en de de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il +entre Bziers, un matin, l'aube, quand il n'tait pas encore jour. +Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les +grands, apprenant qu'il est arriv, tt et vite s'en viennent lui. +Il leur recommande de se dfendre avec force et bravoure, et leur +promet qu'ils seront bientt secourus. Je m'en irai, dit-il, par la +route battue, l-haut Carcassonne, o je suis attendu. Sur ces +paroles il est sorti en grande hte; les juifs de la ville l'ont suivi +de prs; les autres demeurent marris et dolents. L-dessus l'vque de +Bziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitt qu'il +fut descendu l'glise cathdrale, o sont maintes reliques, il fit +assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte +que l'host des croiss est en marche, et les exhorte se soumettre +avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tus, et qu'ils n'aient perdu +leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu +perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils +resteront dpouills nu, et de glaive d'acier moulu taills, sans +autre demeure. + +Quand l'vque a expliqu sa raison, quand il leur a dit et expliqu +sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clerg et les +croiss, avant d'tre passs au fil de l'pe. Mais ce parti, sachez, +n'agre point la majorit du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, +noyer dans la mer sale avant d'accepter cette proposition; et +personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur +bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des +croiss puisse durer au sige, et qu'avant quinze jours il ne soit pas +tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient +peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant leur ville, +ils se la figurent si forte, si bien ferme et close tout l'entour, +qu'en un mois entier les assigeants ne l'auraient pas force. Mais, +comme dit Salomon la sage reine d'Orient, de ce qu'a projet un fou, +il se fait trop en une fois. Quand l'vque voit que la croisade est +en mouvement, et que ceux de Bziers ne prisent pas plus son sermon +qu'une pomme pele, il est remont sur la mule qu'il avait amene, et +s'en va la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent +avec lui sauvrent leur vie, et ceux qui restrent dans la ville le +payrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'vque +rend compte de sa mission l'abb de Cteaux et aux autres barons de +l'arme, qui l'coutent attentivement. Ils tiennent ceux de Bziers +pour gent folle et forcene, et voient bien que pour eux s'apprtent +les douleurs, les tourments et la mort. + +C'tait la fte que l'on nomme la Madeleine, quand l'abb de Cteaux +amne le grand host des Croiss, qui tout entier campe l'entour de +Bziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans +le mal et le pril; car jamais l'host de Mnlas, qui Pris enleva +Hlne, ne dressa tentes si nombreuses Mycnes, devant le port, ni +si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Franais et +du comte de Braine, l sous Bziers. Il n'y eut baron en France qui +n'y ft sa quarantaine. Oh! la mauvaise trenne qu'il fit aux +habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en +plein jour et d'escarmoucher frquemment toute la semaine! Car sachez +ce que faisait cette gent chtive, cette gent ignare et folle plus que +baleine. Avec les bannires de grosse toile blanche qu'ils portaient, +ils allaient courant devant les croiss, criant toute haleine; ils +pensaient leur faire pouvantail, comme on fait des oiseaux en champ +d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le +matin, ds qu'il fait clair. + +Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier +contre l'host de France, et mettre en pices et mort un crois +franais, aprs l'avoir de force prcipit d'un pont, il appelle tous +ses truands, il les rassemble en criant haute voix: Allons les +assaillir! Aussitt qu'il a parl, les ribauds courent s'armer chacun +d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous +sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en +marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent +dans les fosss, et se prennent les uns travailler du pic, les +autres briser, fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois +commencent s'effrayer; et de leur ct, ceux de l'host crient: Aux +armes, tous! Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la +ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui, +emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent l'glise et +font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge. + +Les bourgeois de Bziers voient contre eux venir, et en grande hte +s'armer les Franais de l'host, tandis que le roi des ribauds les +assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fosss, +brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mmes +qu'ils ne peuvent rsister, et se rfugient au plus vite dans la +cathdrale. Les prtres et les clercs vont se vtir de leurs +ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la +messe des morts, pour ensevelir corps de trpasss; mais ils ne +pourront empcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans +l'glise; ils sont dj entrs dans les maisons; ils forcent celles +qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare +librement de ce qui lui plat. Les ribauds sont ardents au pillage; +ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils gorgent tout ce +qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous cts grand butin; +ils en seraient riches jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il +leur faut bientt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur +eux, qui l'ont fait. + +Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laques, marquis +et princes, entre eux sont convenus qu'en tout chteau devant lequel +l'host se prsenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant +d'tre pris, les habitants fussent livrs l'pe et tus, se +figurant qu'aprs cela ils ne trouveraient plus personne qui tnt +contre eux, cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en +advint Montral, Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'et t +cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hrtiques +n'auraient t soumis par la force des croiss. C'est pour cela que +ceux de Bziers furent si cruellement traits. On ne pouvait leur +faire pis, on les gorgea tous; on gorgea jusqu' ceux qui s'taient +rfugis dans la cathdrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni +crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misrables, turent +les clercs, les femmes, les enfants; il n'en chappa, je crois, pas un +seul. Que Dieu reoive leurs mes, s'il lui plat, en paradis, car +jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je +pense, rsolu ni excut. Aprs cela, les goujats se rpandent par les +maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu +s'en faut que, voyant cela, les Franais n'touffent de rage; ils +chassent les ribauds coups de bton, comme mtins, et chargent le +butin sur les chevaux et les roussins qui sont l, dehors, patre +l'herbe. + +Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortuns et +riches jamais de l'avoir qu'ils avaient pill, se mettent +vocifrer quand les Franais les en dpouillent. A feu! feu! +s'crient-ils, les sales bandits. Et voil qu'ils apportent de grandes +torches allumes; ils mettent le feu la ville, et le flau se +rpand. La ville brle tout entire en long et en travers. Sitt que +l'on s'aperoit du feu, chacun fuit l'cart; tout brle alors, les +maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte, +maint heaume et maint jambard, qui avaient t faits Chartres, +Blaye, desse. Il y prit force riche bagage qu'il fallut +abandonner. Brle aussi fut la cathdrale, btie par matre Gervais; +de l'ardeur de la flamme elle clata et se fendit par le milieu, et il +en tomba deux pans. + +Grand et merveilleux et t, seigneurs, le butin qu'auraient eu de +Bziers les Franais et les Normands; et ils en auraient t pour +toute leur vie enrichis, si ce n'et t le roi des ribauds et les +chtifs vagabonds qui brlrent la ville et y massacrrent les femmes, +les enfants, les vieux, les jeunes, et les prtres messe chantants, +vtus de leurs ornements, l haut, dans la cathdrale. Les croiss +sont rests trois jours dans les prs verdoyants, et le quatrime ils +partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, o rien ne les +arrte, et les enseignes leves qui flottent au vent. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE VICOMTE DE BZIERS PRIS PAR TRAHISON. + + Aprs la destruction de Bziers, les croiss marchent sur + Carcassonne, o tait le vicomte de Bziers; mais ils sont + repousss dans plusieurs assauts. + + +Le lgat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut +ou autrement, imagina une grande ruse, qui tait d'envoyer un des +siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et +aussi pour prendre connaissance de l'tat dans lequel tait la ville; +ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte tait adroit, et sa +parole tait propre accomplir de pareils actes. Il s'en alla +Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui +lui devait tre avantageuse. Aussitt que le vicomte apprit qu'il y +avait la porte de la ville un gentilhomme accompagn d'au moins +trente autres, de noble mine, il vint et sortit escort de trois cents +hommes bien arms. Le seigneur envoy par le lgat et ses gens lui +firent bon accueil et force salutations; et les saluts termins, ledit +seigneur dit au vicomte qu'il dplorait beaucoup ce qui lui arrivait; +qu'il tait son parent et trs-proche, que c'tait la vrit et qu'il +le jurait; qu'en consquence il tait trs-fch de son infortune, et +qu'il voudrait qu'il conclt un accommodement avec le lgat; que +toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, +qu'il se htt de le faire venir sans dlai, car le lgat et les +barons taient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne dsiraient +que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il +pourrait pour rtablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur +gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entire, comme je vais le +raconter, et ce fut une folie. + +Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses +discours pleins de ruse et de fourberie, ce point que le vicomte lui +dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite +de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte +tait trs-affect de voir l'tat auquel tait rduite la cit. Si +les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sret pour que je +puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses +telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord. Et +l'autre lui rpondit: Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas +autoris, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si +vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous +mnerai et ramnerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et +que votre personne et vos biens ne courront aucun danger. Il le +promit et le jura de cette manire, et le vicomte y consentit, ce qui +fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette +trahison. + +Ainsi donc et sans plus de dlibration, le vicomte, aprs avoir parl + ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et +entra dans la tente du lgat, o taient en ce moment rassembls tous +les princes et seigneurs. Tous furent bien tonns de le voir. Le +vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations +rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais t, pas plus +que ses prdcesseurs, du parti des hrtiques, que jamais ni lui ni +les siens ne les avaient protgs et ne s'taient associs leur +folie, mais qu'ils avaient toujours obi la sainte glise et ses +ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute +en tait ses officiers, auxquels son pre avait, sa mort, laiss +la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on +voulait le dpossder de son hritage et lui faire une guerre aussi +acharne; enfin qu'il consentait se remettre, lui et sa terre, entre +les mains de l'glise, et qu'il demandait tre entendu dans une +dfense contradictoire. + +Quand le vicomte eut parl, le lgat prit part les seigneurs et les +princes, qui taient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils +convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu' ce que +la ville ft en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite +furent bien attrists, et non sans raison. + + [165] Cette chronique, imprime dans le t. 3 de l'Histoire du + Languedoc de Dom Vaissette, s'tend de 1202 1219. + + _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165], + traduite par L. Dussieux. + + + + +SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BZIERS. + +1209. + + Aprs la conqute de la vicomt de Bziers, les croiss se + rassemblent pour se donner un chef. + + +L'abb de Cteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur +a chant la messe du Saint-Esprit, et prch comment Jsus-Christ vint +au monde; puis il leur dit que dans la contre par les croiss +conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un +seigneur d'lite. Il propose au comte de Nevers de l'tre; mais +celui-ci n'y veut aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non +plus, qui fut lu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent +vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, o naquirent +leurs pres, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on +croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne +pour trahi s'il accepte cette terre. + +Mais l, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant +seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris, +bon chevalier, libral, brave et avenant, doux, franc, affable et de +bonne intention. Il tait rest longtemps l-bas, outre-mer[166], dans +un fort chteau, distingu l comme partout. Il tait seigneur de +Montfort et de la terre qui en dpend, et comte de Leicester, si la +geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent prier de prendre la +vicomt tout entire, et tout le surplus du pays de la gent mcrante. +Seigneur, lui dit l'abb de Cteaux, pour Dieu le tout puissant, +acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en +seront Dieu et le pape, et aprs eux, nous et tout le monde. Nous +vous serons en aide toute notre vie.--Ainsi ferai-je, dit le +comte, cette condition que les barons qui sont ici me jureront +qu'en besoin urgent de dfense ils viendront tous, mon appel, me +secourir.--Nous vous le promettons loyalement, disent tous les +barons; et l-dessus, le comte vite et rsolment accepte la vicomt, +la terre et le pays. + + [166] En Angleterre. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT. + + +Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-mme dans le noble +comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il tait d'illustre +naissance, d'un grand courage et trs-habile manier les armes. De +plus, et pour faire connatre son extrieur, il tait de haute taille; +sa chevelure tait belle, sa figure noble, son aspect imposant; il +tait haut d'paules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif +et lger dans ses mouvements, tel enfin que personne, mme un ennemi, +n'aurait pu trouver quelque chose, mme de minime, reprocher sa +personne. Pour parler de choses plus importantes, il tait loquent, +affable et doux, de relations agrables, d'une grande austrit de +moeurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prvoyant dans le +conseil, juste, persvrant dans les affaires de la guerre, prudent, +et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever, +tout entier vou au service de Dieu. + +O sage lection des princes, acclamations judicieuses des plerins, +qui ont charg un homme si fidle de dfendre la foi et qui ont donn +le premier rang un homme si bien fait pour soutenir la rpublique +universelle et la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre les +hrtiques pestifrs. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des +armes ft command par un homme comme celui-ci, orn de la noblesse +de la naissance, de la puret des moeurs et des vertus de la +chevalerie, tel enfin que ce ft un bonheur qu'on le plat la tte +de tous les autres pour la dfense de l'glise menace, afin que par +sa protection s'affermt l'innocence chrtienne, et que la tmrit de +la mchante hrsie ne pt esprer que son erreur excrable resterait +impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoy par le Christ, vraie +montagne de force, au secours de son glise, qui menaait de faire +naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis. + + PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L. + Dussieux. + + Pierre des Vaux de Cernay tait moine dans l'abbaye des Vaux de + Cernay et neveu de Gui, abb de cette abbaye, puis vque de + Carcassonne. Il suivit son oncle la croisade contre les + Albigeois laquelle il prit part comme prdicateur. Il fut + trs-dvou Simon de Montfort, pour lequel il est plus que + partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un + document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les + moeurs et l'esprit des croiss. + + + + +PRISE DE LAVAUR. + +1211. + + +Les croiss ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hrtiques +de la race impure de brls en un bcher, qui jeta grandes flammes. +Don Amrigatz ft pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit +quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des +fourches, l'un d'un ct, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise +criant, pleurant, braillant, et jete dans un puits, o elle fut +couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres +dames, un Franais courtois et gai les fit dlivrer toutes en +vritable preux. Dans la ville fut captur maint destrier noir et bai, +mainte riche armure de fer qui choit aux croiss, grande quantit de +bl, de vin, de drap, de beaux vtements, dont ils sont joyeux. + +A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant +et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin. +C'tait lui qui maintenait la croisade et lui avait prt l'argent +ncessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du +bl. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donn. + + [167] Pour payer la solde de l'arme permanente que Montfort + avait organise et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des + plerins et des croiss, il fit la conqute du midi. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE. + +1213-1215. + + +Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous +Muret, y a plant son oriflamme et y a mis le sige avec maints +puissants vavasseurs, qu'il a amens et tirs de leurs fiefs. Il y a +amen la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants +guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de +rsistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer eux. Il +envoie Toulouse dire au mari de sa soeur[168] de venir le joindre +avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce +qu'il est prt rendre au comte de Comminges ou ses parents tous +leurs fiefs; aprs quoi, il marchera rapidement et de force sur +Bziers; et de Montpellier Rocamador, il ne laissera pas, en chteau +ou en tour, un seul crois qu'il ne fasse mourir de triste et male +mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffre +point; il va droit au Capitole. + + [168] Pierre II avait donn une de ses filles au jeune Raymond, + fils du comte de Toulouse. + +Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le +roi d'Aragon est arriv; qu'il a amen ses forces, et dj entrepris +un sige; que l-bas devant Muret ses tentes sont dresses, et qu'il +a, avec son ost, resserr les Franais dans la ville. Portons-y nos +pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris, +nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons +le pays.--Seigneur comte, lui rpondent les capitouls, tout est bien +si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commence. +Mais les Franais sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de +fiers courages, des coeurs de lion, et sont fortement courroucs de ce +qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons +maltraits et tus. Conduisons-nous donc de manire n'tre point +tromps. L-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont +cornant l'ost; ils crient: Que tous aient sortir en armes et munis +de tout, pour aller tout droit Muret, o se trouve le roi d'Aragon. +Et voil sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers +et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivs devant Muret, +o ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant +d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me +sont en aide; et le monde entier en valut moins. + +Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exil et dtruit en +fut le paradis, honnie et dchue toute la chrtient. Mais coutez, +seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon +point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses +barons, avec les bourgeois et la communaut de Toulouse. Ceux-ci +ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et +de tous cts, si fort que dans la ville neuve ils sont entrs tous +ensemble, et ont press de telle sorte les Franais qui s'y +trouvaient, qu'ils sont tous entrs dans le chteau. Et voil un +messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: Seigneur roi d'Aragon, +sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils +ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les +maisons, abattu les tages; et de telle sorte pourchass les Franais, +qu'ils se sont tous rfugis dans le chteau. Quand le roi entend la +nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprs des consuls +de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les +hommes de Muret. Nous ferions, dit-il, les prendre, grande folie; +car il m'est venu des lettres, lettres scelles, m'annonant que don +Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il +y sera entr et enferm, et que mon cousin Nugnez sera arriv ici, +nous assigerons alors la ville de tous cts, et prendrons les +Franais et tous les croiss, leur grand dommage, qui ne sera plus +rpar; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si +nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait +par les autres comts, et les dlais seraient doubls le poursuivre. +Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser +entrer; aprs cela, les ds sont nous, et nous ne les lcherons +point que la partie ne soit gagne. Faites dire cela aux vtres. + +Et l dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil +principal de la milice de faire l'instant de Muret sortir l'ost +communal, de ne plus y trancher palissade ni barrire, mais d'y +laisser toute chose entire et debout; d'enjoindre chacun par tout +ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi +l'ordonne le bon roi d'Aragon au coeur imprial. Don Simon, +disent-ils, doit arriver Muret avant le soir, et il aime mieux le +prendre l qu'ailleurs. Les hommes de Toulouse, quand ils entendent +cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont travers les tentes, +chacun son poste; l, ils se mettent tous manger et boire, les +petits et les grands; et peine avaient-ils mang qu'ils virent le +long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannire, lui et +beaucoup d'autres Franais tous cheval. La rivire resplendit des +pes et des heaumes, comme s'ils taient de cristal; et je vous dis, +par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de +braves. Ils entrent Muret travers le march, et s'en vont, en +vrais barons, leurs albergues[169], o ils trouvent du pain, du vin +et de la viande. Le lendemain, ds qu'ils aperurent le jour, le bon +roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement, +hors des tentes, dans un pr. L se trouvent le comte de Toulouse et +celui de Foix, le comte de Comminges au coeur bon et loyal, Hugues le +Snchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et +tous leurs officiers. Le roi parle le premier. + + [169] Auberges. + +Le roi parle le premier, car il sait bien parler. Seigneurs, leur +a-t-il dit, coutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient +d'entrer l, et ne peut chapper. Je n'ai besoin de vous informer +d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, +songez tous bien commander, et sachez donner et frapper les grands +coups; et quand les Franais seraient dix fois plus nombreux, nous les +feront reculer. Le comte de Toulouse se prit ensuite discourir: +Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'couter, je vous dirai mon +sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser +des barrires, de sorte que nul homme cheval n'y puisse entrer. Et +si les Franais viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer +par nos arbaltes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les +poursuivre, et de la sorte les dconfire tous.--Cela ne me parat +dj point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert +cette triste dlibration; mais vous faites pis, seigneur comte, vous +qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise dshriter. +Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que +vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera +le dernier lever le camp. L-dessus on crie aux armes, et tous se +vont armer; ils s'en vont peronnant jusqu'aux portes de la ville, +contraignent tous les Franais s'y enfermer, et lancent leurs pieux + travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors +bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et +s'entrefrappent grands coups, qui des deux cts font couler le sang +tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux +de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit + leur tentes; et les voil tous ensemble assis dner. Mais Simon de +Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de +seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin +de voir s'ils pourront prendre au pige ceux de dehors. Il ordonne que +tout le monde se runisse la porte de Salas; et quant ils sont tous +dehors, il se prend discourir: Seigneurs barons de France, je ne +sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous +mettre en pril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que rflchir; et mes +yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en rflchissant +j'ai trouv: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux +tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, rsolus nous +tenir tte, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne +nous reste qu' nous enfuir tout droit Hautvillar.--Faisons-en +l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons bien +tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant. +L-dessus, l'vque Folquet se prend leur donner la bndiction, et +Guillaume de la Barre se met leur tte. Il en fait trois corps de +bataille, l'un l'autre chelonns; il fait avec le premier corps +marcher toutes les bannires, et ils vont droit aux tentes. + + [170] Ornements de cheval, bts. + +Ils s'en vont droit aux tentes, travers le marais, bannires +dployes et pennons flottants; d'cus, de heaumes dors or battu, +de hauberts et d'pes reluit toute la prairie. Quand le bon roi +d'Aragon les aperoit, il les attend avec un petit nombre de +compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans +couter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit, +jusqu'au moment o les Franais sont l, qui s'lancent tous l o le +roi tait inconnu. Je suis le roi! s'crie-t-il; mais on ne l'entend +pas; il est si cruellement frapp et bless, que son sang a coul +jusqu' terre et qu'il tombe l tendu mort. Les autres, qui le +voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit , qui fuit l; personne ne +se dfend; les Franais les poursuivent, les exterminent et leur font +si rude guerre, que celui qui leur chappe vivant se croit sauv par +miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse +rests aux tentes taient l tous ensemble, comme hommes perdus, +lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lanc dans l'eau en criant: Au +secours! grand mal nous est arriv, le bon roi d'Aragon est abattu et +mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si +grande ne sera rpare. Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la +Garonne; et aussitt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les +moindres, ont couru tous ensemble vers la rivire; ceux-l la passent +qui peuvent; mais beaucoup restent en de, et l'eau, qui roule comme +torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est rest tout le +bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi, +de maint homme, qui resta l mort tendu, grand dommage. + +Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi +d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres +barons; et grande fut la honte qui en revint toute la chrtient et + tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvs de l +o sont rests tant d'autres, tristes et dolents, rentrent Toulouse +dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allgre et joyeux, s'est +empar du camp, o il a trouv force dpouilles, dont il va dictant et +assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et +soucieux, il dit secrtement ceux du Capitole de faire aussi bien +qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon +de Montfort, par ses menes discourtoises, l'a chass de sa terre et +accabl de douleurs poignantes comme glaive. Et l dessus, il sort de +sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chtifs et contraints, +s'accordent avec don Simon, lui jurent fidlit, et se soumettent +loyalement l'glise. Le cardinal envoya alors Paris dire au fils +du roi de France de venir en toute hte. Et le prince est venu +allgrement et empress; ils entrent, les croiss et lui, Toulouse, +occupent la ville et les albergues, et s'tablissent joyeusement dans +les cours. Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons +en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra +nous secourir. Cependant le fils du roi de France, qui consent mal, +don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret +de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don +Simon rflchit que le parti est dur et terrible; que s'il dtruit la +ville, ce sera son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout +l'or et tout l'argent. Ils s'arrtent enfin ce parti, que les fosss +de la ville soient combls, et que tout homme pouvant la dfendre +n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les +fortifications et les murs soient abattus et rass jusqu'aux +fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut porte. Don Simon +de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres +qui en dpendaient. Ainsi force de fausses prdications sont +dpouills de leurs hritages le comte de Toulouse et ses amis, et le +fils du roi retourne en France. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANAIS. + +1217. + + A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est + rappel par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et + se dirige sur cette ville accompagn de quelques chevaliers. + + +Quand ils aperoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme +courage que l'eau du coeur ne lui remplisse les yeux. Vierge, +impratrice du ciel, dit en lui-mme chacun d'eux, rendez-moi le lieu +o j'ai t lev. Vivant ou enseveli, j'aime mieux tre l que +d'aller plus longtemps par le monde honni et perscut. Au sortir de +l'eau, ils sont entrs dans les prairies, enseignes dployes, pennons +flottants. Aussitt que ceux de la ville ont entendu le signal +convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'tait un ressuscit; +et, quand il entre sous les portes votes, tout le peuple y arrive, +les grands et les petits, les hommes et les femmes, les pouses et les +maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vtements, les +pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie +joyeusement accueillies; c'est la joie elle-mme qui revient en graine +et en fleur. Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un l'autre; +nous avons Jsus-Christ, nous avons notre toile du matin revenue en +splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie +taient morts; les voil restaurs, vivants et florissants, et notre +lignage jamais remont en puissance. Ils se sentent le coeur si +brave et si anim, que chacun d'eux s'arme de bton ou de pierre, de +lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se rpandent par +les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Franais +qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: Toulouse! Le jour +est venu o de Toulouse sera chass son faux seigneur avec toute son +espce, et o sera extirpe sa mchante racine! Dieu protge enfin +droiture; le comte, qui avait t trahi, a repris tant de coeur +qu'avec peu de compagnons il a recouvr Toulouse. + +Le comte a recouvr Toulouse, sa ville tant dsire. Mais il n'y a +plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni +bretche, ni crneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clture, ni +haubert, ni armure, ni une arme entire. Cependant ses habitants ont +reu le comte avec tant d'allgresse que chacun, dans son coeur, croit +avoir reu olivier. Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant +que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes +et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal +hritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se +doit dfendre dans cette guerre dcisive. Ils s'arment, qui de pique +ou de masse, qui de bton de pommier; et dans toutes les rues s'lve +un cri, un signal de mort. De ceux des Franais qu'il rencontrent ils +font boucherie et carnage; les autres s'enfuient prcipitamment au +chteau Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du +chteau sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complte +et en cotte double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la +ville, que pas un d'eux n'peronne et ne donne ni ne reoit un coup. + + [171] Chteau des comtes de Toulouse. + +La comtesse de Montfort, pleine de souci, tait pour lors hors de la +salle, sous la vote du noble palais. Elle appelle don Gervais, don +Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en +hte de ce qui arrive. Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers +qui m'enlvent la ville? qui a commis ce mfait?--Dame, dit don +Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse? +Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je +connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi +Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils +de don Fortaner; les chevaliers faidits, les lgitimes seigneurs du +pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse +les aime, les dsire et les accueille, ils vont troubler tout le pays, +et nous allons recevoir la rcompense et le salaire du misrable tat +o nous les avons rduits. La comtesse, quand elle l'entend, bat ses +deux mains l'une contre l'autre. Quoi! dit-elle, et j'tais si +heureuse hier! Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons +tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui +expliquer ce pril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix +avec la Provence et vienne tout de suite notre secours, lui et ses +compagnons, prenant tout prix des hommes de guerre et des servants +la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y +aura plus de remde, car il est arriv ici tout nouvellement un +nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un +recoin. La comtesse appelle aussitt un servant expert, qui va plus +vite trottant que nul autre homme. Ami, va-t'en porter au comte de +cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse, +son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu repasser par +de Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si, +perdant Toulouse ici, il cherche l-bas conqurir la Provence, il +fait oeuvre d'araigne, oeuvre de moins d'un denier. Le servant a +recueilli les paroles, et s'est mis en chemin. + +Cependant les hommes de Toulouse ont occup la ville, et sur la grande +place, prs du mur batailler, ils lvent des lices, des barrires, +des murs de traverse, des chafauds, des postes d'archers, des +ouvertures obliques, derrire lesquels on puisse tre l'abri des +flches lances par les archers du chteau. Et jamais, dans aucune +ville, on ne vit si nobles ouvriers; car l travaillent les comtes et +tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches +marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits +garons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte +pic ou pelle, et qui polon lger; chacun a le coeur empress +l'oeuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes +les rues des lumires aux chandeliers. Les tambours accompagnent les +clats des trompettes. Transportes de vraie joie, les femmes et les +filles font des ballades et des danses sur des airs allgres. +Cependant le comte et les autres chefs dlibrent ensemble; ils ont +nomm des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville +et rtablir les affaires; et pour dfendre les droits du comte, ils +ont lu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agrables faons. L'abb +et le prvt ont rendu chacun leur glise, dont la faade et le +clocher ont t bien fortifis. Mais, tandis que le comte s'tablit de +la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172], +don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour +batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et +de l'acier. Dieu veuille le dfendre! + + [172] Fils de Simon. + + [173] Frre de Simon. + +Dieu veuille dfendre le comte! car le temps est venu o il est +accueilli avec amour Toulouse, et o parage et courtoisie doivent +tre jamais restaurs. Mais don Guyot et don Guy arrivent +courroucs, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs +bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux beaux crins, +bannires dployes et gonfanons dresss, marchent sur Toulouse par +les chemins frquents; derrire eux viennent des heaumes, des cus +orns d'or battu, aussi nombreux, aussi serrs que s'il en tait +tomb une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes. +Au val de Montolieu, l o les murs sont abattus, Guy de Montfort crie +aux siens, qui bien l'entendent: A terre! francs chevaliers! Et il +est obi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied terre, +et tous, rangs en bataille et les pes nues, se sont violemment +jets dans les rues, brisant et forant tous les obstacles. Les hommes +de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur +attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aim et bien voulu de +son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les +archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremls eux, +donnant et recevant des coups. Mais les Franais ont redoubl de +hardiesse, et ils enlvent d'abord les barrires et les barricades, +pntrent en combattant dans l'intrieur de la ville et y mettent le +feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'teignent avant qu'il ne se +soit tendu. L-dessus accourt, travers la foule, Roger Bernard avec +toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages +partout o il est reconnu. Don Pierre de Durban, qui appartient +Montagut, lui porte sa bannire, dont la vue les enflamme. Il descend +de cheval, et se place sur un lieu lev, criant et nommant Toulouse +et Foix! Et l o ils se montrent, l tombent, poignent et taillent +les pieux, les masses et les pes moulues, les dards, les flches +menues, les pierres, drus et serrs comme si c'tait une pluie. Du +haut des maisons sont lances des tuiles tranchantes qui brisent les +heaumes, les panaches et les cus, les mains et les bras, les jambes +et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manires attaqu les +autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de +vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, perdus et craintifs. Ils +leur ont coup toute entre et tout passage, et les mnent tous la +fois, fuyant, vaincus, battus, se dfendant mal et ne sachant o +recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoubl de courage et +de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jets, recrus[174] et +accabls, montant et se rfugiant tous droit au jardin de +Saint-Jacques, derrire lequel ils se sont retirs. Mais il est rest +dans la ville des Franais tendus morts; il y est rest deux des +corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la +terre et le marais. Bernard de Comminges a fait oeuvre de bon +capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves aviss, a +tenu et dfendu les dbouchs et les passages du ct du chteau o se +trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient +rendues! Seigneurs, se prend dire don Alard aux Franais, je vous +vois accabls. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte? +Oh! comme voil la France honnie et notre renom perdu! Nous voici +vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, tre morts ou +n'tre pas ns, que d'avoir t ainsi traits par des gens dsarms. +Ainsi se sont retirs les Franais, except ceux qui sont rests +trans ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre +salut est arriv! notre bonheur a commenc! + + [174] Harasss. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISS LVENT LE +SIGE. + +1218. + + Simon de Montfort, son arrive Toulouse, a commenc le sige + de la ville, que les habitants ont fortifie. Aprs un an + d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une + machine de guerre appele gate, que les Toulousains veulent + brler. + + +Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit +Roger Bernard, et si on l'amne ici, ici vous la dtruirez; car il y +aura entre les ennemis et nous une mle o il sera tellement frapp +d'pes, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous +nous ferons des gants aux mains.--Ainsi ferez-vous, seigneur, dit +Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune +que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flches; plus +ils la pousseront, plus srement vous la leur prendrez, et si elle +vient jusqu'aux lices, vous la brlerez elle et eux.--Seigneurs, dit +Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y +faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient +longues, hautes et avec de grands crneaux, tels qu'ils battent les +fosss et les palissades; rsistez-leur alors de toutes parts; de +quelques stratagmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils +viennent vous attaquer, vous les occirez tous.--Vous suivrez ce +conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y +faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre +tous ensemble l'oeuvre. L-dessus les clairons et les cors sonnent +leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les +trbuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs btonnets, +font dlivrer les vivres, les prsents, les largesses. La foule +apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrire, ni +levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni pole, ni chaudire, ni cuve. +On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers +et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles, +les petits garons, les petites filles, les petits et les grands, vont +et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors +contre eux tirent frquemment les pierriers, les arcs et les frondes; +ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tte +abattent cruches et graux, leur dchirent manches et coiffures, et +leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le +coeur si vaillant et si brave, que nul ne s'pouvante. + +Cependant le comte de Montfort a rassembl ses cavaliers, les plus +vaillants et les mieux prouvs du sige; il a muni sa gate de bonnes +dfenses fortes clefs, et l il a log ses compagnies de cavaliers, +bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacs, tandis que fort +et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de +guerre; ils tendent, ils montent les trbuchets, placent sur les +frondes les grands blocs de roche taills, qui, les cordes lches, +volent imptueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur +les flancs, aux portes, aux votes, aux cerceaux entaills dans le +bois, que les clats en volent de tous cts, et que maints de ceux +qui la poussent en sont renverss. Et par toute la ville les habitants +s'crient d'une voix: Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez +pas souris ici. Et le comte de Montfort est si dolent et courrouc, +qu' haute voix il s'crie: Dieu! pourquoi me hassez-vous? Seigneurs +et cavaliers, poursuit-il, considrez cette msaventure, et comme je +suis enchant en ce moment, que ni l'glise ni tout le savoir des +lettrs ne me servent de rien, que l'vque ne peut m'aider, ni le +lgat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose +vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me prservent d'tre +par le bois ou la pierre accabl. Je me croyais assez sr de bonne +aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais +maintenant plus quoi dire ni quoi faire.--Seigneur comte, dit +Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut +dsormais pas trois ds; et je ne vous tiens point pour sage de la +pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant +qu'elle s'en retourne en arrire.--Don Foulques, rpond le comte, +croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jsus-Christ est n, ou +je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai, + la prendre, occis et martyris. + +Cependant dans Toulouse est convoqu le conseil des hommes de la ville +et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et +discrets. L l'un dit l'autre: Il est dsormais bien temps que +cette ville soit la ntre ou celle de nos adversaires. Alors, du +milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et +raisonne matre Bernard, qui est n Toulouse et des bien +endoctrins: Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, coutez-moi s'il +vous plat: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et +la nuit prt et dispos excuter et remplir vos volonts...... +Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engage entre +le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne +soit mat, et qu'au gr de la Sainte Vierge, fleur de chastet, ntres +ou leurs ne soient la terre et le comt. Par la trs-sainte Croix! et +sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si +vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la +cit sont rsolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frapp +tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonche. +Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car +mieux vaut mort honore que lche vie.--Nous voici prts, rpondent +les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de faon +que, s'il plat Jsus-Christ, vous et nous ensemble allions brler +la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est l ce qu'il nous faut +faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous galement, car de +tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux. + +Pendant toute la nuit leur crot le dsir de combattre, et l'aube du +jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de +Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs +chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves la solde, +qui garnissent les lices, les fosss, les soliers[176], de bons arcs +de main, et d'arbaltes tournoyes, de traits, de flches et de pieux +aigus. Don Escot de Linar, la tte des travailleurs, en dehors des +murs, gauche de la ville, fait mettre en dfense les escaliers, les +galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entre. Les +hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont +ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert. + + [175] Noblesse. + + [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil. + +Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte, +les enseigne et leur parle sciemment: Hommes de Toulouse, voici vos +adversaires, ceux qui ont tu vos frres, vos fils, et vous ont donn +tant de soucis. Si vous les dtruisez, vous serez heureux. Je sais +les coutumes des Franais fanfarons; ils ont le corps couvert de +cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus +que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez l fort et +dru, au dpartir de la mle, il y restera de leur chair.--Et ce +sera bonne justice, rpondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons, +se disent-ils ensuite l'un l'autre.--Nous en avons de reste ici, +rpond Hugues de la Motte, mais c'est recevoir et rendre les coups +que le compte doit tre entier. Et les voil qui descendent dehors, +par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le +terrain autour des fosss, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre +est allum! Mort, Mort! il n'en peut tre autrement. + +Du ct oppos, les reoivent les Franais criant: Montfort, +Montfort! vous en aurez menti cette fois. L o ils se rencontrent, +l taillent largement les pes, les lances et les armes d'acier +tranchant; l s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavire. +A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: Frappez, +nobles enfants; songez la dlivrance, songez que parage doit tre +aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.--Vous aurez dit +vrai, lui rpondent-ils. Et l-dessus redoublent le bruit, les cris +et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du +Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intrieur des +palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent, +rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci +devient la dtresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le pril ni le +tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus +loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu +d'pes, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers, +et que de sang et de cervelles la terre est vermeille. + +Sur la rivire combattent de mme les servants et les nautonniers, et +dans la plaine, Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a +piqu de l'peron jusque sous la vote de la porte, lorsque arrive au +comte un cuyer criant: Seigneur comte de Montfort, vous semblez par +trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez +aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont dfait vos +chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers la solde. +L-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et +bless y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier +tiennent encore la bataille et protgent les hommes arms de targes. +Mais pour peu que durent pour nous la dtresse et la mort, vous +n'aurez jamais la seigneurie de cette terre. A ces paroles le comte +soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: Mon sacrifice +est fait. O Jsus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort +en terre, ou que je sois vainqueur! Cela dit, il envoie ses hommes +de guerre, aux barons de France et ceux sa solde l'ordre de venir +tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en +arrive bien soixante mille, en tte desquels tous le comte s'lance le +premier imptueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut, +don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, aprs lesquels vient la +grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des +trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des +pierriers, ressemblent un ouragan, une tempte, des tonnerres, +dont tremblent la ville, la rivire et la grve. Ceux de Toulouse sont +pris alors d'une telle pouvante, que plusieurs sont abattus dans les +fosss du chemin. Mais ils ont bientt repris courage; ils sortent de +nouveau travers les jardins et les vergers; les servants et les +archers ressaisissent la place; et l des flches menues et des gros +traits, des pierres arrondies et des grands coups plein, telle des +deux cts est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de +torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flche qui frappe la +tte le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre moiti dans +la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son +arc garni de corne, lance une autre flche, qui atteint don Guy au +ct gauche, tellement que l'acier lui est rest dans la chair nue, et +que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de +Montfort vient alors son frre, qu'il aimait fort; il descend +terre profrant des paroles amres: Beau-frre, fait-il, mes +compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protge les routiers; +et pour votre blessure, je me ferai frre de l'Hpital. Tandis que +don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, +oeuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de l o est le cormier, +va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les +pouses. La pierre part, elle vient tout droit o il fallait; elle +frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les +yeux, la cervelle, le haut du crne, le front et les mchoires en sont +crass et mis en pices. Le comte tombe terre mort, sanglant et +noir. + + [177] Plerins. + + [178] Haut de chausses. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel. + + + + +AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMM COMTE. + +1218. + + +A Toulouse est entr un messager qui leur a racont la nouvelle de la +mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allgresse, que +tous courent aux glises, allument les cierges sur tous les +candlabres, et s'crient de joie que Dieu est misricordieux; qu'il a +remis parage en clart et le fera dsormais triompher; que le comte, +qui tait pervers et tueur d'hommes, est mort sans pnitence, parce +qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de +la joie commune, les carillons, les voles et le chant des cloches, +les tambours, les tympans, les grles clairons, font retentir la ville +et les places. Ds lors par tous les sentiers est lev le sige qui +avait t mis outre l'eau et qui occupait toute la grve; mais les +assigeants y laissrent nanmoins sommiers et bagages, pavillons et +tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent +plusieurs de prisonniers. + +A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure, +qui claira ce qui tait obscur, qui fit renatre la lumire, restaura +parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les +cors, le son des cloches, et la joie cause par cette pierre qui a +frapp le comte, enhardissent les coeurs, les volonts et les forces. +Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la +gate un feu que rien n'teignit. Toute la nuit et tout le jour la +ville est en rjouissance; et dehors, ceux au sige frmirent et +soupirrent. + +Mais ds que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome +et les autres puissants barons, l'vque[179] et l'abb[180] portant +crucifix, dlibrrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal +parle le premier, de manire que chacun l'entend: Seigneurs barons de +France, coutez ce que j'ai vous dire: grand mal et grand dommage, +grand chagrin et grande dtresse nous sont venus de cette ville et de +nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous +avons perdu toute vigueur; je m'merveille fort que Dieu ait consenti + telle chose, et ne nous ait point laiss le vaillant comte, +l'glise et nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne +perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui +est homme pieux et sage, portant bon et noble coeur. Donnons-lui la +terre que son pre a conquise. Que par tous pays aillent les +prdicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le +comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami +de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de dtruire la +ville et qu'il n'y soit jamais plus bti.--Seigneurs, dit +l'vque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, +qui aimait notre comte et l'avait lu, le mette en la mme spulture +o saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a +obi l'glise, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis +garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis +que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne +souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu +ni sainte glise n'auront meilleur ami que lui.--Seigneur, dit le +comte de Soissons, je vous reprends bon droit, pour que la sainte +Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas +sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle +saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien +la sainte glise, priez Dieu et Jsus-Christ de ne point chtier l'me +du dfunt. Chacun dans son coeur approuva le discours. Don Amaury est +mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le +bnit ensuite. + + [179] Folquet, vque de Toulouse. + + [180] De Saint-Sernin. + + [181] De Toulouse. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LEVE DU SIGE DE TOULOUSE. + +1218. + + Aprs avoir nomm Amaury comte de Toulouse, les croiss ont + encore tent de s'emparer de Toulouse et ont t repousss avec + perte. + + +Ils restrent aprs cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut +entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas tre pris un +autre parti; le cardinal de Rome, l'vque prsent et les autres +seigneurs s'assemblent secrtement. L, Guy de Montfort parle, et dit +en confidence: Seigneurs barons, ce sige n'est pour nous que +dommage, et cette entreprise ne me plat ni ne me convient plus +dsormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est +dj mort mon frre, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous +n'abandonnons pas ce sige, notre savoir y faillira. Seigneurs, dit +Amaury, ayez gard moi, que vous avez fait comte tout rcemment. Si +j'abandonne ainsi honteusement ce sige, l'glise en vaudra moins et +moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je +suis las de guerroyer, et que la mort de mon pre m'est sortie de +l'esprit.--Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que +toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce +sige, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui +taient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vtes une autre +ville gagner aprs avoir perdu. Les habitants reoivent chaque jour +des bls et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent +gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le +pril et la dtresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que +vous puissiez tenir ce sige encore longtemps.--Seigneurs, dit +l'vque, je suis cette heure si dolent, que jamais du reste de ma +vie je ne pourrai tre joyeux. Le cardinal rpond avec chagrin et +colre: Seigneurs, levons donc le sige; mais je vous suis bon garant +que partout sera prche la croisade, et qu' la Pentecte viendra +infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors +tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs +ne suffiront pas les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera +piment. Nous dtruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous +livrs l'pe; telle est ma sentence. Alors le sige est lev +prcipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et +beau, ils mettent le feu et la flamme toutes leurs constructions et +au merveilleux chteau; mais soudain et sur l'heure par les hommes de +la ville il fut teint. Les Franais partent, mais ils laissent l +tendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque; +et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps Carcassonne. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CDE SES DOMAINES AU +ROI DE FRANCE. + +1222-1224. + + +En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir +parler; mais, conservant encore sa mmoire et sa connaissance, il +tendit les mains vers l'abb de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui +accourait vers lui, et fit un geste de dvotion; puis, les frres +hospitaliers de Saint-Jean tant arrivs et posant sur lui un pole +avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitt. On porta son corps +dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il tait +excommuni, et encore aujourd'hui le garde-t-on priv de spulture, +comme on le voit. Son fils, aprs avoir fait la paix avec l'glise et +le roi de France, produisit vainement des tmoins devant le pape, afin +de prouver qu'il avait donn des signes de repentir; il ne put obtenir +la permission d'ensevelir son pre... + +Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez +d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que +soixante chevaliers franais le quittrent pour revenir en France. Or, +le comte de Toulouse ayant t leur rencontre au del de Bziers, +ceux-ci lui livrrent armes et chevaux de guerre la condition de +pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sret et sans autre +ranon. Mais le comte de Toulouse, les regardant dj comme en son +pouvoir, ne voulut point consentir cet arrangement. Alors, nos +Franais aimrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre +honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommrent l'un +d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obir en tout; et +sachant bien qu'un choc donn d'ensemble procure la victoire, ils ne +forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les +btes de somme, ils rsistent aux attaques acharnes de l'ennemi; +puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les +assaillants, les mettent en droute, les poursuivent avec vigueur, en +tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave +chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de +Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tu le +comte lui-mme, nos chevaliers revinrent glorieusement en France, +faisant honneur aux armes franaises et bien dignes en effet d'honneur +et de gloire. + +Deux ans s'tant passs au milieu des alternatives de la guerre, le +comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu +peu ils passaient tous l'ennemi, cda ses domaines l'illustre roi +de France Louis VIII, et le fit son successeur tous ses droits. + + _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L. + Dussieux. + + Guillaume de Puy-Laurens vivait la fin du treizime sicle, et + fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du + commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprime dans + le t. V. de la Collection des historiens franais de Duchesne. + + + + +_Trait de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._ + +12 avril 1229. + + +Dans ce trait, Raymond dclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre +pendant longtemps contre l'glise romaine et contre son trs-cher +seigneur le roi de France, et que dsirant de tout son coeur d'tre +rconcili l'glise et de demeurer dans la fidlit et le service du +roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-mme, soit par des +personnes interposes, pour parvenir la paix; qu'elle avait t +conclue de la manire suivante, et qu'il promet entre les mains de +Romain, cardinal de Saint-Ange, lgat du saint-sige apostolique, qui +reoit sa promesse au nom de l'glise romaine, d'en observer +fidlement tous les articles. + +Raymond promet ensuite: 1 d'tre fidle et obissant au roi et +l'glise, et de leur demeurer attach jusqu' la mort; de combattre +les hrtiques, leurs croyants, fauteurs et recleurs, dans les terres +que lui et les siens possdaient et possderaient, sans pargner ses +proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entirement le +pays d'hrsie, et d'aider purger celui qui appartiendrait au roi; + +2 De faire une prompte justice des hrtiques manifestes, et de les +faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses +baillis, suivant l'ordre du lgat; et pour faciliter cette recherche, +de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un +marc, chacun de ceux qui prendraient un hrtique condamn comme +coupable par l'vque diocsain, ou par ceux qui auraient pouvoir de +le juger; et quant ceux qui n'taient pas hrtiques manifestes, ou +leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'glise et du lgat; + +3 De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines, +d'en chasser les routiers et de les punir; de protger les glises et +les ecclsiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunits et +privilges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de +garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'viter les +excommunis de la manire qu'il est marqu dans les canons; de +contraindre ceux qui demeureraient un an excommunis rentrer dans +l'glise par la confiscation de leurs biens jusqu' ce qu'ils eussent +fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses +par ses baillis; de punir ces officiers s'ils taient ngligents; de +n'en instituer aucun qui ne ft catholique; d'exclure les juifs et +ceux qui taient nots d'hrsie des charges publiques; + +4 De restituer prsentement les biens et les droits des glises et +des ecclsiastiques; savoir, ceux qu'ils possdaient avant l'arrive +des croiss et dont il paratrait qu'ils avaient t dpouills; et +quant aux autres, d'ester droit[182] soit devant les ordinaires, +soit devant le lgat, ses dlgus et ceux du saint-sige. + +5 De payer ou faire payer les dmes l'avenir; de ne pas permettre +que les chevaliers et autres laques en possdassent, mais de les +faire rendre aux glises, et de remettre entre les mains de personnes +sres la somme de 10,000 marcs d'argent pour rparer les maux qui +avaient t causs aux glises et aux ecclsiastiques, laquelle somme +serait distribue proportionnellement par ceux que le lgat +commettrait; + +6 De payer outre cela l'abbaye de Cteaux 2,000 marcs d'argent, qui +seraient employs en fonds de terre pour servir l'entretien des +abbs et des frres durant le chapitre gnral; 500 marcs l'abbaye +de Clairvaux; 1,000 marcs celle de Grandselve; 300 celle de +Belleperche, et autant celle de Candeil, tant pour leurs btiments +et en rparation des dommages qu'il leur avait causs, que pour le +salut de son me; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour tre +employs aux fortifications et la garde du chteau Narbonnais de +Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi +gardera pendant dix ans pour sa sret et celle de l'glise; et enfin +de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000 +marcs tous les ans; + +7 De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir +pendant dix ans quatre matres en thologie, deux en droit canonique, +six matres s arts et deux rgents de grammaire qui professeraient +ces sciences Toulouse; + +8 De prendre la croix des mains du lgat, aussitt que ce prlat lui +aurait donn l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant +cinq annes conscutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses +pchs, et de partir pour ce plerinage dans l'intervalle du passage +qui devoit se faire depuis le mois d'aot prochain jusqu'au mois +d'aot de l'anne suivante; + +9 De traiter en amis et de ne pas inquiter ceux de ses sujets qui +s'taient dclars pour l'glise, pour le roi et pour les comtes de +Montfort et leurs adhrents, moins qu'ils ne fussent hrtiques; +condition que l'glise et le roi traiteraient de mme ceux qui +s'taient dclars contre eux en sa faveur, except ceux qui ne +consentiraient pas ce trait; + +10 Le roi faisant attention notre humiliation, dit ensuite le comte +Raymond, et esprant que je persvrerai constamment dans la dvotion +envers l'glise et dans la fidlit envers lui, voulant me faire +grce, donnera en mariage, avec la dispense de l'glise, ma fille, que +je lui remettrai, l'un de ses frres[183]; et il me laissera tout +le diocse de Toulouse, except la terre du marchal (de Lvis), que +ce dernier tiendra en fief du roi. Aprs ma mort, Toulouse et son +diocse appartiendront au frre du roi qui aura pous ma fille et +leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille +meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et ses successeurs, +l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les +enfants du frre du roi et de ma fille qui y auront droit. + + [182] Comparatre en justice personnellement. (_Stare in + judicio._) + + [183] Jeanne, fille de Raymond VII, pousa en effet, en 1241, + Alfonse, comte de Poitiers, frre de saint Louis; elle succda en + 1249 son pre; son mari mourut en 1271; elle mme mourut en + 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposes son pre, + ses tats, c'est--dire le comt de Toulouse, furent runis la + couronne de France. + +11 Le roi me laissera l'Agnois, le Rouergue, la partie de +l'Albigeois qui est en de du Tarn, du ct de Gaillac, jusqu'au +milieu de la rivire, et le Quercy, except la ville de Cahors, les +fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aeul, possdait +dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants ns +d'un lgitime mariage, tous ces pays appartiendront ma fille qui +pousera l'un des frres du roi et leurs hritiers; de telle sorte +cependant que j'exercerai mon autorit de plein droit, comme un +vritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et +le diocse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de +parler, et que je pourrai ma mort faire des legs pieux suivant les +usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera +toutes ces choses, sauf le droit des glises et des ecclsiastiques. + +12 Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs +dpendances l'vque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers, +conformment au don que le feu roi Louis, de bonne mmoire, pre du +roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; condition toutefois +que l'vque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il toit tenu +envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'toit +oblig envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par +le roi, soit par le feu roi son pre, soit par les comtes de Montfort, +seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront. + +13 J'ai fait hommage-lige et prt serment de fidlit au roi, +suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays +qui me sont laisss. J'ai cd prcisment au roi et ses hritiers +perptuit tous mes autres pays et domaines situs en de du Rhne, +dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux +pays et domaines qui sont au-del du Rhne dans l'Empire[184], avec +tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cds +prcisment et absolument perptuit l'glise romaine entre les +mains du lgat. + + [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat + Venaissin. + +14 Tous les habitants de ces pays qui en ont t chasss par +l'glise, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont +retirs d'eux-mmes, seront rtablis dans leurs biens, moins qu'ils +ne soient hrtiques condamns par l'glise, except nanmoins dans +les biens qui peuvent leur avoir t donns par le roi, par le feu roi +son pre et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux +qui demeureront dans les pays qui me sont laisss, spcialement le +comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de +l'glise et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne +conclurai avec eux ni paix ni trve sans le consentement de l'glise +et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, aprs que +j'aurai ras toutes les places fortes, moins que le roi ne voult +les garder lui-mme pendant dix ans, pour sa sret et celle de +l'glise, aprs l'acquisition que j'en aurai faite; et il les +retiendra alors pendant ce temps-l avec leurs revenus. + +15 Je ferai dtruire entirement les murs de la ville de Toulouse et +combler les fosss, suivant les ordres et la volont du lgat. + +16 J'en ferai de mme de trente villes ou chteaux, savoir: de +Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bcde, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul +et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et +Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le +Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et +Condom (en Agnois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain); +de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agnois); de Peyrusse (en +Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant +la volont du lgat. Les murailles et les fortifications de ces places +ne pourront tre rtablies sans la permission du roi. Je ne pourrai +lever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de +btir de nouvelles villes non fortifies dans les domaines qui me +resteront, si je le juge propos. Que si quelqu'une des places dont +on doit abattre les murs appartient mes vassaux, et s'ils s'opposent + leur dmolition, je leur dclarerai la guerre, et je ne ferai ni +paix ni trve avec eux sans le consentement de l'glise et du roi, +jusqu' ce que ces murs soient entirement dtruits et les fosss +combls. + +17 J'ai jur et promis au lgat et au roi d'observer de bonne foi +toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets. +J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me +sont laisss jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans +leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger les +garder; en sorte que si je contreviens tous ou quelqu'un de ces +articles, ils seront aussitt dlis du serment de fidlit qu'ils +m'ont prt, que je les dlie ds maintenant de la fidlit et de +l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils +adhreront l'glise et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de +quarante jours, depuis que j'aurai t averti, et si je refuse de +subir le jugement de l'glise dans les matires qui la regardent, et +celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me +laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le +mme tat que je suis maintenant par rapport l'excommunication et +soumis tout ce qui a t statu contre moi et contre mon pre dans +le concile gnral de Latran et depuis. + + [185] _Commise_, confiscation. + +18 Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments, +qu'ils aideront l'glise contre les hrtiques, leurs croyants, leurs +fauteurs et leurs recleurs, et contre tous ceux qui seront contraires + l'glise, pour l'hrsie et le mpris de l'excommunication, dans les +pays qui me sont laisss; qu'ils serviront le roi contre tous ses +ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu' ce +qu'ils soient soumis l'glise et au roi. + +19 Ces serments seront renouvels de cinq ans en cinq ans, suivant +l'ordre du roi. + +20 Pour l'excution de tous ces articles je remettrai entre les mains +du roi le chteau Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il +pourra fortifier s'il le juge propos. Je lui remettrai aussi les +chteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne +d'Agnois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les +gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres +tournois pour la garde pendant les cinq premires annes, +indpendamment des 6,000 marcs dont on a dj parl. Les autres cinq +annes, le roi les fera garder ses dpens, s'il juge propos de les +tenir encore en sa main durant ce temps-l. Le roi pourra dtruire les +fortifications de quatre de ces chteaux, savoir: de Castelnau d'Arri, +Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plat et l'glise, sans +prjudice de la somme marque pour la garde. Mais les rentes et les +revenus, et tout ce qui dpend du domaine dans ces chteaux, +m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses ses +dpens avec le chteau de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne +soient pas suspects l'glise et au roi, pour rendre la justice et +faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra +les forteresses de ces chteaux et celui de Cordes, sauf les +conditions susdites, et suppos que j'aie rempli mes obligations +envers l'glise et le roi. Je livrerai au roi le chteau de Penne +d'Albigeois, d'ici au 1er d'aot, pour qu'il le garde pendant dix ans +avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet +intervalle, je l'assigerai et ne cesserai de faire la guerre ceux +qui l'occupent jusqu' ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde +mon dpart pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans +un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou +enfin d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui +veuillent en accepter la donation, il sera entirement dtruit. + +21 Le roi dcharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du +pays qui m'est laiss de tous les engagements qu'ils avaient +contracts soit envers lui et envers le roi son pre, soit envers les +comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise +auxquelles ils s'taient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon +obissance ou celle de mon pre; et il les dlie, autant qu'il est en +lui, du serment qu'ils lui avaient prt. + + Raymond ayant fait serment d'observer fidlement tous ces + articles, fut introduit dans l'glise de Notre-Dame de Paris, par + le lgat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna + l'absolution de son excommunication, et tous ceux de ses allis + qui toient prsents. C'toit un spectacle digne de compassion, + dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, aprs + avoir rsist tant de nations, tre conduit jusqu' l'autel, en + chemise, en haut de chausses et nu-pieds. + + DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, in-folio, 1737, + t. 3, p. 370. + + + + +L'INQUISITION TABLIE A TOULOUSE. + +1229. + + +Innocent III fut peine mont sur la chaire de saint Pierre, que +l'archevque d'Auch l'ayant inform des progrs que les hrtiques +faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prlat, +le 1er d'avril de l'an 1198, agir vivement de concert avec ses +suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils +n'achevassent de l'infecter, et recourir pour cela, s'il tait +ncessaire, aux armes des princes et des peuples. Il crivit, le 21 du +mme mois, une lettre circulaire aux archevques d'Aix, Narbonne, +Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, leurs suffragants, +et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier +qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres +hrtiques, rpandaient leur venin dans ces provinces, il avait nomm +frre Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en oeuvres et +en paroles, et frre Guy, homme craignant Dieu et appliqu aux oeuvres +de charit, pour commissaires contre ces hrtiques. Il les prie de +procurer ces deux religieux tous les secours dont ils auraient +besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit ramener les +sectaires, soit les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il +enjoint en mme temps ces prlats de recevoir et d'observer +inviolablement tous les statuts que frre Raynier ferait contre les +hrtiques, avec promesse de les confirmer lui-mme. Il leur ordonne +enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce +commissaire prononcerait contre les contumaces. Outre cela, ajoute +Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et tous les barons +et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rmission +de leurs pchs, de traiter favorablement ces envoys et de les +assister de toute leur autorit contre les hrtiques; de proscrire +ceux que frre Raynier aura excommunis; de confisquer leurs biens, et +d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent vouloir +demeurer dans le pays aprs leur excommunication. Nous lui avons donn +plein pouvoir de contraindre les seigneurs agir de la sorte soit par +l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous +enjoignons aussi tous les peuples de s'armer contre les hrtiques +lorsque frre Raynier et frre Guy jugeront propos de le leur +ordonner; et nous accordons ceux qui prendront part cette +expdition pour la conservation de la foi la mme indulgence que +gagnent ceux qui visitent l'glise de Saint-Pierre de Rome ou celle de +Saint-Jacques. Enfin nous avons charg frre Raynier d'excommunier +solennellement tous ceux qui favoriseront les hrtiques dnoncs, qui +leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de +leur infliger les mmes peines. + +Frre Raynier et frre Guy taient deux religieux, de l'ordre de +Cteaux. Ils furent les premiers qui exercrent dans la province les +fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est +proprement cette commission qu'on doit rapporter l'origine de +l'inquisition qui fut tablie dans le pays contre les Albigeois, et +qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays +trangers... + +Le lgat Pierre de Colmieu clbra Toulouse, au mois de novembre +1229, un concile auquel se trouvrent les archevques de Narbonne, de +Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'vques et d'autres prlats, +le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le snchal +de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cit et +l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'me de toute +la communaut_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et +les seigneurs l'approuvrent, en prtrent un semblable, et tout le +pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le +prambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manire +suivante: Quoique divers lgats du saint-sige aient fait plusieurs +statuts contre les hrtiques, leurs fauteurs ou recleurs, pour +conserver la paix dans le diocse de Toulouse, la province de Narbonne +et les diocses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant +cependant attention que ces provinces, aprs avoir t longtemps +dsoles, sont actuellement pacifies, comme par miracle, par le +consentement et la volont des grands, nous avons jug propos +d'ordonner, du conseil des archevques, des vques, des prlats, des +barons et des chevaliers, ce que nous avons jug ncessaire pour +purger du venin de l'hrsie un pays qui est _comme nophyte_, et pour +y conserver la paix. Ce concile de Toulouse fut donc une assemble +mixte, et les canons qu'on y dressa manrent de l'autorit des deux +puissances. + +Plusieurs de ces canons regardent l'tablissement de l'inquisition +dans le pays pour la recherche des hrtiques. On y ordonna, en effet, +que les vques dputeraient dans chaque paroisse un prtre et deux ou +trois laques de bonne rputation, lesquels feraient serment de +rechercher exactement tous les hrtiques et leurs fauteurs, de +visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu' la +cave, et tous les souterrains o ils pouvaient se cacher, et de les +dnoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et +leurs officiers pour les punir svrement. On ordonne ensuite la +confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui +leur permettraient dornavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas +confondre cependant l'innocent avec le coupable, on dfendit de punir +personne comme hrtique, moins qu'il n'et t jug tel par +l'vque ou par un ecclsiastique qui en et le pouvoir. On permet +toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hrtiques, +et on donne ordre aux baillis des lieux de prter main forte pour +cette recherche; avec autorit au bailli du roi de procder dans les +domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les +domaines du roi. On statue que les hrtiques _revtus_, qui s'taient +convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hrsie o ils +demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour +preuve qu'ils dtestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient +deux croix sur la poitrine, l'une droite, l'autre gauche, d'une +couleur diffrente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient +tre admis aux charges publiques, ni tre capables des effets civils, +sans une dispense particulire du pape ou de son lgat _a latere_. On +appelait croiss pour le fait d'hrsie ceux qui taient ainsi +condamns porter des croix. Il est ordonn ensuite que les autres +hrtiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement, +mais par la crainte des peines, seroient renferms et nourris aux +dpens de ceux qui possderaient leurs biens, avec ordre l'vque, +s'ils n'avaient rien, de pourvoir leur subsistance. Il est enjoint +aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis +l'ge de douze ans, de renoncer par serment toutes sortes d'erreurs, +de promettre de garder la foi catholique, de dnoncer et de poursuivre +les hrtiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On +dclara suspects d'hrsie tous ceux qui ne se confesseraient pas et +ne communieraient pas trois fois l'an. On dfendit aux laques d'avoir +chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, except le +Psautier, le Brviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il +n'tait pas mme permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut +oblig de faire cette dfense, qu'on trouve ici pour la premire fois, +afin d'empcher l'abus que les hrtiques faisaient des livres saints. + + [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie + l'archevque, vque ou autre prlat qui a la juridiction + ecclsiastique dans un territoire. + +Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper +l'hrsie du pays, y entretenir la paix et pourvoir la sret +publique; ils dfendent de construire de nouvelles forteresses et de +relever celles qui taient dtruites; ils maintiennent les glises et +les ecclsiastiques dans leurs immunits et privilges; font dfense +de payer la taille aux clercs, except ceux qui toient marchands ou +maris, et de lever de nouveaux pages. On ordonna de plus de se +liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la +paix, nommment contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui +occupait le chteau de Puylaurens dans le pays de Fenouilldes, et +Nairaut d'Aniort, qu'on dclara excommunis s'ils ne se soumettaient +quinze jours aprs l'expiration de la trve qui leur avait t +accorde. On dfendit aux barons, chtelains, chevaliers, citoyens ou +bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre +ligue, sous peine d'une amende proportionne leur condition. Enfin +il est ordonn tous les juges de rendre la justice gratis, et de +publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps +de l'anne. Ce sont l les principaux canons de ce concile de +Toulouse, durant lequel l'vque de cette ville dfraya la plupart des +prlats qui y assistrent. + +C'est donc ce concile qu'il faut attribuer l'tablissement fixe et +permanent du tribunal de l'inquisition. On en commena aussitt les +procdures, et le cardinal-lgat fit examiner durant l'assemble tous +ceux qui taient les plus suspects. Pour y mieux russir, il fit +rhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hrtique revtu, qui +s'tait converti volontairement, afin de se servir de son tmoignage +contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut tablie +en telle sorte que les vques entendirent chacun sparment un +certain nombre de tmoins, que Foulques, vque de Toulouse, leur +administra; et aprs avoir reu leurs dpositions, ils en remirent les +actes entre les mains de ce prlat, pour les conserver et y avoir +recours en cas de besoin; ils expdirent ainsi cette affaire beaucoup +plus vite. On entendit d'abord ceux qui taient rputs catholiques, +et ensuite ceux dont la foi tait plus suspecte; mais ces derniers +convinrent ensemble de ne rien rvler qui pt leur causer du +prjudice; aussi cette procdure fut-elle entirement inutile. +Quelques-uns, plus prudents, prvoyant qu'ils seraient dnoncs, +prvinrent les informations, s'avourent coupables, et demandrent +pardon au lgat, qui leur fit grce. Il la refusa aux autres, et les +ayant forcs comparatre, ils furent traits durement. Enfin, +quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandrent +qu'on leur dclart les noms de ceux qui avaient dpos contre eux, +afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de rcusation et +s'ils n'taient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le lgat jusqu' +Montpellier pour l'engager leur accorder cette demande; mais ce +prlat, craignant que les accuss n'entreprissent sur la vie de leurs +dlateurs, luda leurs instances et leur fit voir seulement en gnral +la liste de tous les tmoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les +avaient chargs, ils n'osrent en rcuser aucun en particulier, se +dsistrent de leurs poursuites et se soumirent enfin ses ordres. + +1232. Le pape Grgoire IX inform que plusieurs hrtiques de la +province, aprs avoir abjur leurs erreurs, les avoient reprises, +crivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de +n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prtexte que les vques +taient dtourns par diverses occupations, il commit, au mois +d'avril de l'an 1233, aux frres Prcheurs[187] l'exercice de +l'inquisition contre les hrtiques, dans le Toulousain et le reste du +royaume, et spcialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux, +Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procder +par sentence contre les accuss. Il recommanda les frres Prcheurs +tous les prlats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et +tous les autres comtes, vicomtes, barons et snchaux de France, et +tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux +dans l'excution de leur commission. En consquence, l'vque de +Tournay, lgat du saint-sige, tablit Toulouse deux religieux de +l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frre Pierre Cellani et frre +Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre +dans cette ville. Il en tablit de mme dans chacune des principales +villes o ils avaient des couvents, comme Montpellier, Carcassonne, +Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-l, ces religieux rigrent en +France, mais surtout Toulouse et Carcassonne, un tribunal, qui a +dur pendant plusieurs sicles, et auquel ils firent citer +non-seulement tous ceux qui leur furent dnoncs comme hrtiques ou +suspects d'hrsie, mais encore tous ceux qui toient accuss de +sortilge, de magie, de malfice, de judasme, etc. Ils suivirent une +procdure qui leur toit propre dans les divers jugements qu'ils +rendirent; et ou ils livrrent les accuss au bras sculier pour tre +brls vifs, ou ils les condamnrent tre renferms pour toujours +dans des prisons particulires, ou, enfin, ils se contentrent de leur +imposer des pnitences laborieuses, suivant qu'ils toient plus ou +moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perptuelle +ceux qui toient convaincus d'hrsie ou les relaps fut alors tabli +dans le pays. Entre les hrtiques qui furent pris Toulouse, on se +saisit de leur principal chef, nomm _Vigorosus de Baconia_, qui fut +brl vif. + + [187] Ou Dominicains. + + DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, t. 3, p. 395. + + + + +LA CROISADE D'ENFANTS. + +1212-1213. + + +L'expdition d'outre-mer entreprise vers 1212, et compose d'enfants, +si elle n'est pas un des vnements les plus marquants de l'histoire +des croisades, n'en parat pas un des moins extraordinaires... + +Il parat que les croiss appartenaient deux nations et formrent +deux troupes qui suivirent une route oppose. Les uns, partis de +l'Allemagne, traversrent la Saxe, les Alpes, et arrivrent jusqu'aux +bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci, +rassembls aux environs de Paris, traversrent la Bourgogne et +arrivrent Marseille, lieu de leur embarquement. + +Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent +employs pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On +rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la +Montagne, qui avait coutume d'lever des _Arsacides_ depuis l'ge le +plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la +libert que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes +garons de la France. L'opinion tait donc que ces enfants, tromps +par de fausses visions et sduits par les promesses des deux clercs, +se revtirent du signe de la croix. + + [188] _Speculum historicum._ + +Le promoteur de la croisade en Allemagne tait un certain Nicolas, +Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'tait persuade, dit +Bizarre[189], l'aide d'une fausse rvlation, que la scheresse +serait telle cette anne que les abmes de la mer se trouveraient +sec; et elle tait venue Gnes dans l'intention de se rendre +Jrusalem en suivant le lit aride de la Mditerrane. + + [189] _Hist. Genuens._ + +La composition de ces troupes rpondait parfaitement ces moyens de +sduction. On y voyait des enfants de tout ge, de toute condition, +mme de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils +se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans +guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs +parents, leurs amis, cherchaient les retenir, en leur montrant la +folie d'une telle expdition; la captivit dans laquelle on les +condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant +une issue travers les murs, ils parvenaient s'chapper et allaient +rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but +de leur voyage, ils rpondaient qu'ils allaient visiter les lieux +saints[190]. Quoiqu'un plerinage commenc sous de semblables +auspices, marqu de toutes sortes d'excs, dt tre un objet de +scandale plutt que d'dification, il y eut des gens assez peu senss +pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des +femmes quittrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux +troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur +fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des mes inspires +de Dieu et guides par les sentiments d'une vive pit. Le pape, +instruit de leur marche, dit en gmissant: Ces enfants nous +reprochent d'tre plongs dans le sommeil, tandis qu'ils volent la +dfense de la Terre Sainte. Si des hommes prvoyants, parmi le +clerg, blmaient ouvertement cette expdition, on donnait +l'incrdulit et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin +d'viter le mpris public, la sagesse tait condamne au silence. + + [190] Le nombre de ces enfants s'leva plus de 50,000. + +Cependant l'vnement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans +raison n'obtient point une heureuse issue; et bientt, dit l'vque +Sicard[191], cette multitude disparut tout entire. Mais il faut +soigneusement distinguer ici le sort des croiss allemands et +franais; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers +l'Italie. + + [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7. + +Il suffisait de porter le signe de la croix pour tre admis dans la +croisade; si la surveillance des princes et des prlats, dans les +expditions diriges par la puissance ecclsiastique et sculire, ne +parvenait point en carter les hommes de mauvaises moeurs, quelle +espce, de gens ne devait point recler une runion forme sans aucun +soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant +prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte leurs +penchants vicieux? Aussi, le rcit de Godefroi le Moine[192] ne +doit-il point nous tonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se +mlrent parmi les plerins allemands et disparurent aprs les avoir +dpouills de leurs bagages et des dons que les fidles leur +distribuaient. Un de ces voleurs ayant t reconnu Cologne, termina +ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de +maux, rsultat ncessaire de l'imprvoyance des croiss. La fatigue +d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnrent une grande +partie. De ceux qui arrivrent en Italie, les uns se dispersrent dans +les campagnes, et, dpouills par les habitants, ils furent rduits en +servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se prsentrent devant +Gnes. D'abord le snat leur permit de sjourner six ou sept jours +dans la ville; mais, rflchissant ensuite sur l'inutilit de leur +entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportt la disette, +apprhendant surtout que Frdric, qui tait alors en rbellion contre +le saint-sige et en guerre avec Gnes, ne profitt de cette +circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croiss de +s'loigner de la ville. Cependant une opinion reue du temps de +Bizarre tait que la rpublique accorda le droit de cit plusieurs +de ces jeunes Allemands, distingus par l'clat de leur naissance; ils +acquirent par la suite une telle considration qu'ils entrrent dans +l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le mme historien, que +tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours, +parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres, +reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays; +et ces croiss, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en +rptant des chants propres les animer, revinrent isolment, +dpouills de tout, marchant les pieds nus, prouvant les angoisses de +la faim, et servant de drision la population des villes et des +campagnes. + + [192] _Annales_, apud Freh. collect. + +Les croiss de France prouvrent un sort peu prs semblable: une +faible partie revint; le reste prit dans les flots ou devint un objet +de spculation pour deux ngociants de Marseille. Hugues de Fer et +Guillaume Porc, c'taient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un +grand commerce, dont la vente des jeunes garons formait une branche +considrable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait tre plus +favorable; ils offrirent donc aux plerins qui arrivrent Marseille +de les transporter en Orient, sans aucune rtribution, donnant cet +acte de gnrosit la pit pour motif. Cette proposition fut accepte +avec joie, et sept vaisseaux chargs de ces plerins vogurent vers +les ctes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les +btiments taient parvenus en face de l'le Saint-Pierre, prs la +Roche-du-Reclus, une tempte violente s'leva, et la mer engloutit +deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq +autres parvinrent Alexandrie, et les jeunes croiss furent tous +vendus aux Sarrasins ou des marchands d'esclaves[193]. Le calife en +acheta quarante pour sa part, qui tous taient dans les ordres, et les +fit lever avec soin, dans un lieu spar; douze autres prirent +martyrs, n'ayant point voulu renoncer la religion. Aucun d'eux, au +dire d'un des clercs levs par le calife, et qui recouvra par la +suite sa libert, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidles la +religion de leurs pres, la pratiqurent constamment dans les larmes +et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant form plus tard le +projet d'assassiner Frdric, furent dcouverts, et prirent d'une +mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant +dans cette fin misrable le juste salaire de leur trahison. + + [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de + Champr, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus + majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t. + 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants tait pratiqu + ouvertement par les Grecs et les Vnitiens. + +Par la suite, le pape Grgoire IX fit lever une glise dans l'le de +Saint-Pierre, en l'honneur des naufrags, et institua douze canonicats +pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albric le lieu o +avaient t ensevelis les cadavres que la mer avait rejets sur ses +bords. + +Quant aux croiss qui survcurent tant de calamits et restrent en +Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs voeux, +l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut +oblig de s'acquitter du plerinage dans l'ge de maturit, ou le +racheta par des aumnes. + + JOURDAIN, _Lettre M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_, + t. 3, p. 605. + + + + +MME SUJET. + +1213. + + +Dans le cours de cette mme anne, pendant l't qui suivit, une chose +trange et inoue se passa en France. Possd par l'ennemi du genre +humain, un enfant, vritablement enfant par son ge, et d'une +naissance tout fait obscure, se mit parcourir les villes et les +chteaux du royaume de France, comme s'il et t inspir de Dieu; il +chantait en mesure dans le langage franais: Seigneur Jsus-Christ, +rends-nous ta sainte croix; et il ajoutait plusieurs autres +invocations. Lorsque les autres enfants de son ge le voyaient et +l'entendaient, ils le suivaient en foule. On et dit que les prestiges +du diable leur faisaient perdre la tte; ils abandonnaient pres, +mres, nourrices et amis, et se mettaient chanter la mme chose, et +sur le mme ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce +qui est tonnant dire), et les prires de leurs parents n'avaient +aucun effet sur eux; rien ne russissait les empcher de suivre leur +guide vers la mer Mditerrane, comme s'ils allaient la traverser; ils +s'avanaient processionnellement en chantant et en modulant leur +refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils taient +nombreux. Leur chef tait plac sur un char orn de draperies; il +tait entour de ses compagnons arms et psalmodiant. La multitude de +ces enfants tait telle, qu'ils s'crasaient les uns les autres en se +pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou +quelques fils arrachs aux vtements de leur chef, se regardait comme +heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils +prirent tous sur la terre ou sur la mer. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Brholles, t. 2, p. 483. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Rcit d'un historien Franais. + +1214. + + +L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean +exerait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagn +par argent au parti du roi Jean, rassembla une arme dans le comt de +Hainaut, dans un village appel Valenciennes, dans le territoire du +comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, ses frais, le comte de +Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-mme, le duc de Limbourg, +le duc de Brabant, dont ledit Othon avait pous la fille, et beaucoup +d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de +Flandre. Dans le mme temps, le roi Philippe, quoique son fils et +avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes, +rassembla une arme, se mit en marche, le lendemain de la fte de +sainte Marie-Madeleine, d'un chteau appel Pronne, entra de vive +force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dvastant +droite et gauche par des incendies et des ravages, et s'avana ainsi +jusqu' la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'anne +prcdente, prise par fourberie et considrablement endommage. Mais +le roi, y ayant envoy une arme avec frre Garin et le comte de +Saint-Paul, l'avait promptement recouvre. + +Othon vint avec son arme vers un chteau appel Mortain (ou +Mortagne), loign de six milles de Tournay, et qui, aprs que cette +ville eut t recouvre, avait t pris d'assaut et dtruit par ladite +arme du roi. Le samedi aprs la fte de saint Jacques, aptre et +martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en +dissuadrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux +qu'un passage troit et difficile. Ils changrent donc de dessein, et +rsolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontires du +Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entirement cette terre. +Le lendemain donc, c'est--dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay +pour se diriger vers un chteau appel Lille, o il se proposait de +prendre du repos avec son arme pendant cette nuit-l. Le mme matin, +Othon s'loigna avec son arme de Mortain. Le roi ne savait pas et ne +pouvait croire qu'ils vinssent derrire lui. C'est pourquoi le vicomte +de Melun s'carta de l'arme du roi avec quelques cavaliers arms la +lgre, et s'avana vers le ct d'o venait Othon. Il fut suivi d'un +homme trs-brave, d'un conseil sage et admirable, prvoyant avec une +grande habilet ce qui peut arriver, Garin, l'lu de Senlis, que j'ai +nomm plus haut le frre Garin, car il tait frre profs de l'hpital +de Jrusalem, et alors, quoique vque de Senlis, n'avait pas cess de +porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'loignrent donc +de plus de trois milles de l'arme du roi jusqu' ce qu'ils fussent +arrivs dans un lieu lev, d'o ils purent voir clairement les +bataillons des ennemis s'avancer prts combattre. Le vicomte restant +quelque temps en cet endroit, l'vque se rendit promptement vers le +roi, lui dit que les ennemis venaient rangs et prts combattre, et +lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et +les hommes d'armes pied marchant en avant, ce qui marquait +videmment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de +s'arrter; et ayant convoqu les grands, les consulta sur ce qu'il y +avait faire. Ils ne lui conseillrent pas beaucoup de combattre, +mais plutt de s'avancer toujours. + +Les ennemis tant arrivs un ruisseau qu'on ne pouvait facilement +traverser, le passrent peu peu, et feignirent, ainsi que le crurent +quelques-uns des ntres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit +courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers +Tournay. L'vque tait d'un avis contraire, proclamant et affirmant +qu'il fallait ncessairement combattre ou se retirer avec honte et +dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre +prvalurent. Nous nous avanmes vers un pont nomm Bouvines, plac +entre un endroit appel Sanghin et la ville de Cisoing. Dj la plus +grande partie de l'arme avait pass le pont, et le roi avait quitt +ses armes; mais il n'avait pas encore travers le pont, ainsi que le +pensaient les ennemis, dont l'intention tait, s'il l'et travers, ou +de tuer sans piti ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux +qu'ils auraient trouvs en de du pont. Pendant que le roi, un peu +fatigu des armes et du chemin, prenait un lger repos sous l'ombre +d'un frne, prs d'une glise fonde en l'honneur de saint Pierre, +voil que des messagers envoys par ceux qui taient aux derniers +rangs, et se htant d'accourir promptement vers lui, annoncrent avec +de grands cris que les ennemis arrivaient et que dj le combat tait +presque engag aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les +archers, les cavaliers et hommes de pied arms la lgre, ne +soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficult et de +grands dangers, et qu'ils pouvaient peine arrter plus longtemps +leur fureur et leur imptuosit. A cette nouvelle, le roi entra dans +l'glise, et adressant au Seigneur une courte prire, il ressortit +pour revtir de nouveau ses armes, et le visage anim, et avec une +joie aussi vive que si on l'et appel une noce, il saute sur son +cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit +partout dans les champs, et les trompettes rsonnent; les cohortes qui +avaient dj pass le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle +l'tendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher la +tte de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend +pas. Le roi, d'une course rapide, se prcipite vers les derniers +rangs et se place sur le premier front de la bataille, o personne ne +s'lance entre lui et les ennemis. + +Les ennemis voyant le roi, contre leur esprance, revenu sur ses pas, +frapps, je crois, comme de stupeur et d'pouvante, se dtournrent +vers le ct droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'tendant +vers l'occident, s'emparrent de la partie la plus leve de la +plaine, et se tinrent du ct du nord, ayant devant les yeux le +soleil, plus ardent ce jour-l qu' l'ordinaire. Le roi dploya ses +ailes du ct contraire, et se tint du ct du midi avec son arme qui +s'tendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte +qu'ils avaient le soleil dos. Les deux armes se tinrent ainsi +occupant peu prs une mme tendue, et spares l'une de l'autre par +un espace peu considrable. Au milieu de cette disposition, au premier +rang tait le roi Philippe, aux cts duquel se tenaient Guillaume des +Barres, la fleur des chevaliers; Barthlmy de Roye, homme sage et +d'un ge avanc; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage +conseiller; Pierre de Mauvoisin, Grard Scropha, tienne de Longchamp, +Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri +comte de Bar, jeune d'ge, vieux d'esprit, distingu par son courage +et sa beaut, qui avait succd en la dignit et en la charge de comte + son pre, cousin germain du roi rcemment mort, et un grand nombre +d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes +remarquables par leur courage, depuis longtemps exercs la guerre, +et qui pour ces raisons avaient t spcialement placs pour la garde +du roi dans ce combat. Du ct oppos se tenait Othon au milieu des +rangs pais de son arme, qui portait pour bannire un aigle dor +au-dessus d'un dragon attach une trs-longue perche dresse sur un +char. + +Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa ses chevaliers cette +courte et modeste harangue: Tout notre espoir, toute notre confiance +sont placs en Dieu. Le roi Othon et son arme, qui sont les ennemis +et les destructeurs des biens de la sainte glise, ont t excommunis +par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le +produit des larmes des pauvres et du pillage des glises de Dieu et +des clercs. Mais nous, nous sommes chrtiens; nous jouissons de la +communion et de la paix de la sainte glise; et quoique pcheurs, nous +sommes runis l'glise de Dieu, et nous dfendons selon notre +pouvoir les liberts du clerg. Nous devons donc avec confiance nous +attendre la misricorde de Dieu, qui malgr nos pchs nous +accordera la victoire sur ses ennemis et les ntres. A ces mots, les +chevaliers demandrent au roi sa bndiction; ayant lev la main, il +invoqua pour eux la bndiction du Seigneur; aussitt les trompettes +sonnrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et +combattirent avec un courage et une imptuosit extrmes. + +En ce moment se tenaient en arrire du roi, non loin de lui, le +chapelain qui a crit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de +la trompette, ils entonnrent le psaume: _Bni soit le Seigneur qui +est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu' la fin; +ensuite: _O Dieu, levez-vous_, jusqu' la fin; et: _Seigneur, le roi +se rjouira dans votre force_, jusqu' la fin; et ils les chantrent +comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux, et les +sanglots se mlaient leurs chants. Ils rappelaient Dieu, avec une +sincre dvotion, l'honneur et la libert dont jouissait son glise +par le pouvoir du roi Philippe, et le dshonneur et les outrages +qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean, +par les dons duquel tous ces ennemis, excits contre le roi[194], +osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne +fut pas du ct o se trouvait le roi; car avant qu'il en vnt aux +mains on combattait l'aile droite, droite du roi, sans qu'il le +st, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des +combattants tait, comme nous l'avons dit, tendu en ligne droite, et +occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'vque +tait dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les +hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du +roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le +trs-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que +quelques-uns souponnaient d'avoir quelquefois favoris les ennemis, +raison de quoi il dit lui-mme l'vque que ce jour-l il serait un +bon tratre. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean +comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre +cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants +avaient t rangs dans un seul bataillon par l'vque, qui mit aux +derniers rangs quelques-uns qui taient la tte et qu'il savait de +peu de courage et d'ardeur. Il plaa sur un seul et premier rang ceux +de la bravoure et de l'ardeur desquels il tait sr, et leur dit: Le +champ est vaste, tendez-vous en ligne droite travers la plaine, de +peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un +chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous +de manire que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front. A +ces mots, ledit vque, d'aprs le conseil du comte de Saint-Paul, +lana en avant cent cinquante hommes d'armes cheval pour commencer +le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les +ennemis un peu troubls et en dsordre. + + [194] La coalition vaincue Bouvines est la premire coalition + organise et solde par l'Angleterre contre la France. On voit + que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.). + +Les Flamands, qui taient les plus ardents au combat, s'indignrent +d'tre attaqus d'abord par des hommes d'armes et non par des +chevaliers. Ils ne bougrent pas de leur place; mais les ayant +attendus, ils les reurent vigoureusement, turent les chevaux de +presque tous, les accablrent d'un grand nombre de blessures, mais +n'en blessrent que deux mort, car c'taient de trs-braves hommes +d'armes de la valle de Soissons, et ils combattaient aussi bien +pied qu' cheval. + +Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme +incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs +compagnons, aussi peu troubls que s'il se ft agi de quelque jeu +guerrier. Aprs avoir renvers quelques-uns de ces hommes d'armes, ils +les laissrent de ct et s'avancrent en plaine, ne voulant, comme +s'il se ft agi de quelque exercice d't, combattre qu'avec des +chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une +valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs +lances brises, ils tirrent leurs pes et redoublrent les coups; +mais Pierre de Remi tant survenu avec ceux qui taient dans le mme +bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmens par force +prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nomm Eustache de +Maquilin, qui vocifrait avec un grand orgueil: _Mort aux Franais! +Mort aux Franais!_ Les Franais l'entourrent, et l'un d'eux l'ayant +saisi, et prenant sa tte entre son coude et sa poitrine, arracha son +casque de sa tte; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et +la cuirasse par le gosier et la poitrine, le fora de subir avec +horreur la mort dont il menaait grands cris les Franais. Sa mort +et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Franais; et +comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent +usage de toutes leurs forces. + +Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une lgret gale celle d'un +aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoys, +comme nous l'avons dit, par l'vque. A la tte de ses chevaliers +qu'il avait choisis excellents, il pntra au milieu des ennemis et +traversa leurs rangs avec une agilit merveilleuse, donnant et +recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indiffremment +hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi travers +une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un trs-grand nombre comme +dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande imptuosit par le +comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de +Bourgogne lui-mme, entour d'un grand nombre de braves chevaliers, et +la troupe de Champagne. L s'engagea des deux cts un combat +admirable. Le duc de Bourgogne, trs-corpulent et d'une complexion +flegmatique, fut jet terre, et son cheval fut tu par les ennemis. +On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons +l'entourrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relev de terre +par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son pe dans sa +main, dit qu'il veut venger sa chute, et se prcipite avec fureur sur +les ennemis. Il n'examine pas qui se prsente lui, mais il venge sa +chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tu +son cheval. L combattait le vicomte de Melun, qui faisait des +prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de trs-braves +chevaliers. De mme que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis +d'un ct, les enfona, et revint travers leurs rangs par un autre +ct. L, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier, +sa cuirasse et sa cuisse transpercs par la lance d'un Flamand, et +demeura clou sa selle et son cheval, en sorte que lui et le +cheval tombrent terre. Hugues de Malaunaye fut renvers terre, +ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tus, et qui se +relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement pied qu' +cheval. + +Le comte de Saint-Paul, fatigu des coups qu'il avait reus comme de +ceux qu'il avait ports, s'loigna un peu de ce carnage, et prit un +lger repos. Ayant le visage tourn vers les ennemis, il vit un de ses +chevaliers entour par eux. Comme il n'y avait aucun accs vers lui +pour le dlivrer, quoiqu'il n'et pas encore repris haleine, pour +pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serr des ennemis, +il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux +bras, et, pressant son cheval des perons, il fondit sur le bataillon +des ennemis et parvint travers leurs rangs jusqu' son chevalier. +L, se redressant, il tira son pe, dispersa merveilleusement tous +les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une tmrit +admirable, et son grand pril, il dlivra son chevalier de la mort, +et s'chappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon. +Ceux qui en avaient t tmoins affirmrent qu'il avait t un moment +en un tel danger que douze lances la fois l'avaient frapp sans +pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la +selle. Aprs s'tre un peu repos, il se prcipita de nouveau au +milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine +pendant ce temps-l. + +La victoire ayant pendant quelque temps voltig d'une aile douteuse +d'un ct l'autre, comme ce combat si anim durait dj depuis +trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand +et les siens; alors, accabl de blessures et renvers terre, il fut +emmen prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque +expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit +principalement Hugues de Maroil et Jean son frre; tous les autres +qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tus ou pris, +ou chapprent par une honteuse fuite aux Franais qui les +poursuivaient. + +Pendant ce temps arrivrent avec la bannire de Saint-Denis les +lgions des communes[195], qui s'taient avances presque jusqu'aux +maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'arme +du roi, o elles voyaient la bannire royale, qui se distinguait par +les fleurs de lis et que portait ce jour-l Galon de Montigny, +chevalier trs-valeureux, mais peu fortun. Les communes tant donc +arrives, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de +Compigne et d'Arras, pntrrent dans les bataillons des chevaliers +et se placrent devant le roi lui-mme. Mais ceux de l'arme d'Othon, +qui taient des hommes d'un courage et d'une audace extrmes, les +repoussrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu disperses +parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui +taient dans l'arme du roi marchrent en avant, et laissant derrire +eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposrent + Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient +que le roi seul. Pendant qu'ils taient devant et arrtaient par leur +admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied +entourrent le roi et le jetrent bas de son cheval avec des +crochets et des lances minces; et s'il n'et t protg par la main +de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement +tu. Un petit nombre de chevaliers qui taient rests avec lui, ledit +Galon, qui abaissant souvent sa bannire demandait du secours, et +surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-mme de son cheval se jeta +au-devant des coups qui menaaient le roi, renversrent, dispersrent +et turent ces hommes de pied; et le roi lui-mme se relevant plus +vite qu'on ne l'esprait, sauta sur un cheval avec une tonnante +lgret. + + [195] Les communes qui avaient leurs milices Bouvines sont + celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyres, + Hesdin, Cerny, Crpy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie, + Compigne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras. + +On combattit donc des deux cts avec un courage admirable, et un +grand nombre d'hommes de guerre furent renverss. Devant les yeux +mmes du roi fut tu tienne de Longchamp, chevalier valeureux et +d'une fidlit intacte, qui reut un coup de couteau dans la tte par +la visire de son casque; car les ennemis se servaient d'une espce +d'arme tonnante et inconnue jusqu' prsent; ils avaient de longs +couteaux minces et trois tranchants, qui coupaient galement de +chaque tranchant depuis la pointe jusqu' la poigne, et ils s'en +servaient en guise d'pe. Mais, par l'aide de Dieu, les pes des +Franais et leur infatigable courage l'emportrent. Ils repoussrent +toute l'arme d'Othon, et parvinrent jusqu' lui, au point que Pierre +de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il +surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par +la bride; mais comme il ne pouvait le tirer del foule dans laquelle +il tait press, Grard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau +qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, cause de +l'paisseur des armures impntrables qui dfendent les chevaliers de +notre temps, il ritra son coup; mais ce second coup porta sur la +tte du cheval, qui la portait droite et leve. Le couteau, pouss +avec une force merveilleuse, entra par l'oeil du cheval dans sa +cervelle. Le cheval bless mort se cabra et tourna la tte vers le +ct d'o il tait venu. Ainsi l'empereur montra le dos nos +chevaliers et s'loigna de la plaine, quittant et abandonnant au +pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: Vous +ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui. Il tait dj un peu en +avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitt un cheval +frais; il le monta et se mit fuir promptement. Dj en effet il ne +pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux +fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui +avait chapp par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de +ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient +merveilleusement, au point qu'ils renversrent terre le chevalier +des Barres, qui s'tait avanc plus que les autres. Gautier le jeune, +Guillaume de Garlande, Barthlemy de Roye, et d'autres qui taient +avec eux, dont les lances brises et les pes toutes sanglantes +attestaient la bravoure, tant, dit-on, des hommes prudents, ne +jugrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un +pas gal; c'est pourquoi ils ne s'taient pas autant avancs que le +chevalier des Barres, qui, dmont et entour d'ennemis, se dfendait +selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme +seul ne peut rsister une multitude, il et t pris ou tu si +Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort la guerre, ne fut +survenu avec sa troupe, compose de cinquante chevaliers et deux mille +hommes de pied. Il dlivra le chevalier des Barres des mains des +ennemis, ainsi que me l'a racont quelqu'un qui y tait. + +Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, trs-brave chevalier, le +comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Grard de +Randeradt, avec d'autres chevaliers trs-valeureux, que l'empereur +avait choisis spcialement, cause de leur minente bravoure, pour +tre ses cts dans le combat, combattaient pendant que l'empereur +fuyait, et renversaient et blessaient les ntres. Cependant les ntres +l'emportrent, car les deux comtes ci-dessus nomms furent pris, ainsi +que Bernard et Grard; le char fut mis en pices, le dragon bris, et +l'aigle, les ailes arraches et rompues, fut port au roi. Le comte de +Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la +bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employ un +artifice admirable; il s'tait fait comme un rempart d'hommes d'armes +trs-serrs sur deux rangs, en forme de tour, l'instar d'un chteau +assig, o il y avait une entre comme une porte par laquelle il +entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il +tait press par les ennemis; et il eut souvent recours ce moyen. + +Le comte Ferrand et l'empereur lui-mme, comme nous l'avons ensuite +appris des prisonniers, avaient jur de ngliger tous les autres +bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point +dtourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne +l'eussent tu, parce que si le roi (Dieu nous en prserve) et t tu +ils espraient triompher plus facilement du reste de l'arme. C'est +cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec +le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer s'avancer vers +lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois +lui fermrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, ngligeant tous les +autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il +tait prs de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'loigna et +combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'tait pas loin du roi, +dans un bataillon trs-pais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du +roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, +douleur! parent, du ct de sa mre, de la femme de Ferrand, ft dans +le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis taient +aveugls un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils +eussent dans notre parti leurs frres, leurs beaux-frres, leurs +beaux-pres et leurs parents, sans respect pour leur seigneur sculier +et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre +injuste, attaquer ceux qu'ils taient tenus, au moins par le droit +naturel, de respecter et de chrir. + +Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battt ainsi avec bravoure, avait +beaucoup conseill de ne pas combattre, connaissant l'imptuosit et +la valeur des Franais. C'est pourquoi l'empereur et les siens le +regardaient comme tratre, et l'eussent mis dans les fers s'il n'et +consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit + Hugues de Boves: Voil ce combat que tu conseillais et dont je +dissuadais. Tu fuiras comme un lche, tandis que moi, je combattrai, +au pril de ma tte, et je serai pris ou tu. A ces mots, il s'avana +vers le lieu du combat qui lui tait destin, et se battit, ainsi +qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui +taient prsents. + +Cependant les rangs du parti d'Othon s'claircissaient, pendant que +lui-mme, et un des premiers, tait en fuite. Le duc de Louvain, le +duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par +cinquantaines et par troupes de diffrents nombres, s'abandonnrent +une honteuse droute. Cependant le comte de Boulogne, combattant +encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne ft +aid que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner +combattirent avec lui jusqu' ce qu'un homme d'armes, Pierre de +Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait t tu +par les ennemis et qui combattait pied, s'approcha dudit comte, et +levant la couverture du cheval, lui enfona son pe dans le ventre +jusqu' la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la +bride et l'entrana malgr lui hors du combat. Ils furent poursuivis +par les deux frres Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui +renversrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitt en +cet endroit. Le comte demeura ainsi renvers, ayant la cuisse droite +sous le cou de son cheval dj mort, position dont on ne put qu' +grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et +Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir +qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses +chevaliers. C'tait un chevalier haut de taille, trs-beau de figure, +mais en qui le courage et le coeur ne rpondaient nullement la +beaut du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le +jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres +qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer +quelque louange; et il l'et emport si l'vque ne ft arriv. Le +comte l'ayant reconnu se rendit lui, et le pria seulement de lui +sauver la vie. Un certain garon, fort de corps et d'un grand courage, +nomm Comot, tant en cet endroit, avait tir son pe, et enlevant au +comte son casque, lui avait fait une trs-forte blessure la tte, et +pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut +lui plonger son couteau dans les parties infrieures; mais comme ses +bottes taient cousues la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver +d'endroit pour le blesser. Le comte s'effora de se relever, mais +ayant vu non loin de l Arnoul d'Oudenarde, chevalier trs-valeureux, +se hter avec quelques cavaliers de venir son secours, il feignit de +ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-mme par +terre, il attendit qu'on vnt le dlivrer. Mais ceux qui taient l, +le frappant de coups plusieurs reprises, le forcrent, bon gr mal +gr, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient +furent pris. + +Pendant que tous les cavaliers ou s'taient chapps par la fuite du +champ de bataille, ou taient pris ou tus, et qu'ainsi les flancs de +l'arme d'Othon demeuraient nu au milieu de la plaine, restaient +encore de trs-valeureux hommes d'armes pied, les Brabanons et +d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placs +devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant +qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, +homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettr. +tant bien mont, quoiqu'il ft dj un peu fatigu de combattre la +tte des fidles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante +cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une +grande imptuosit et les massacra presque tous. Chose merveilleuse, +lorsque aprs cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il +n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitt et qu'on +trouva au milieu des morts. Il fut port dans le camp. Dans l'espace +de peu de jours, des mdecins gurirent ses blessures et le rendirent + la sant. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les +fuyards pendant plus d'un mille, cause du peu de connaissance qu'ils +avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par +quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne +s'chappassent ou ne fussent arrachs des mains de leurs gardes. +C'tait surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donn le +signal, les trompettes sonnrent le rappel, et les bataillons +retournrent au camp remplis d'une grand joie. + + GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. + Guizot, dans la Collection des Mmoires relatifs l'histoire de + France depuis la fondation de la monarchie franaise jusqu'au + treizime sicle, 30 vol. in-8. + + Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un + historien de quelque mrite, qui continua l'histoire de + Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une + chronique en vers latins, _La Philippide_, consacre l'histoire + de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 1170 et + mourut aprs 1226. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Rcit d'un historien anglais. + + +A cette poque, l'arme du roi d'Angleterre, qui guerroyait en +Flandre, se livrait ses dvastations avec tant de succs, qu'aprs +avoir ravag plusieurs provinces elle pntra sur le territoire du +Ponthieu et le dsola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient +partie de cette expdition taient de vaillants hommes, fort +expriments dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande, +Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues +de Boves, intrpide chevalier, mais cruel et superbe, qui svissait +contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'pargnait ni la +faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean +avait tabli pour marchal de cette arme Guillaume comte de +Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient +combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une +solde prise sur le fisc. Cette arme tait renforce par Othon, +empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les +troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous +ensemble s'acharnaient sur les Franais avec une gale fureur. Lorsque +la nouvelle de ces dsastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi +de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas +assez de troupes pour suffire la dfense de cette partie du +territoire, ayant envoy rcemment en Poitou, avec une arme +nombreuse, son fils Louis pour rprimer les incursions hostiles du roi +d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se rptt souvent lui-mme ce +proverbe vulgaire: Celui qui s'occupe la fois de plusieurs choses a +le jugement moins net pour chacune, il n'en runit pas moins une +grande arme, compose de comtes, de barons, de chevaliers et +sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses +villes et cits. Accompagn de ces forces, il se prpara marcher +la rencontre de ses adversaires. En mme temps il recommanda aux +vques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de rpandre les +aumnes, d'adresser des prires Dieu et de clbrer les divins +mystres pour la conservation de son royaume. Ces dispositions tant +prises, il partit avec son arme pour combattre ses ennemis. + + [196] _Communes_ pour milices des communes. + +Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'taient avancs main +arme jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu, +dirigea de ce ct ses armes et ses tendards. Lorsqu'il fut arriv au +pont susdit, il passa la rivire (de Marque) avec toute son arme, et +se dcida camper dans ce lieu. En effet, la chaleur tait extrme, +car le soleil est trs-ardent au mois de juillet. Aussi les Franais +prirent-ils position prs de la rivire, dont le voisinage tait +prcieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivrent audit +fleuve un jour de samedi, vers le soir; et aprs avoir dispos sur la +droite et sur la gauche les chariots deux et quatre chevaux, ainsi +que les autres vhicules qui avaient transport les vivres, les armes, +les machines et tous les instruments de guerre, cette arme plaa de +tous cts ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu. + +Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'arme du roi d'Angleterre +furent instruits de l'arrive du roi de France, ils s'empressrent de +tenir conseil, et dcidrent unanimement qu'une bataille en plaine +serait livre aux ennemis; mais comme ce jour-l tait un dimanche, +les plus sages de l'arme et surtout Regnauld ancien comte de +Boulogne, dclarrent qu'il tait peu sant de livrer bataille dans +une si grande solennit, et de souiller un si grand jour par +l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea +cet avis, et dit aussi qu'il ne se rjouirait jamais de remporter la +victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en +imprcations, appela le comte Regnault excrable tratre, et lui +reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reues de la +munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on diffrait de +livrer bataille ce jour-l, ce serait un dommage irrparable, qui +retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se +repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte +Regnauld rpondit Hugues, en lui disant d'un air indign: Le jour +d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidle et que c'est toi +qui es un tratre; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le +roi jusqu' la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce mme jour tu +montreras, en prenant la fuite la vue de toute l'arme, que tu n'es +qu'un excrable tratre. Ces paroles injurieuses provoques par les +paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et +rendirent la bataille invitable. L'arme courut aux armes, et se +rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent arms, les +allis se divisrent en trois corps: le premier avait pour chefs le +comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de +Salisbury Guillaume[197]; le second tait conduit par Guillaume comte +de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabanons; le troisime +corps de bataille se composait des soldats allemands, commands par +l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchrent +lentement l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons franais. + + [197] Frre naturel du roi Jean. + +Le roi Philippe voyant que ses adversaires dployaient leurs troupes +pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui tait sur les +derrires de son arme, afin que si par hasard quelques-uns de ses +soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un +passage qu' travers les ennemis eux-mmes. Le roi resta dans ses +lignes, aprs avoir rang ses troupes dans l'espace resserr entre les +chariots et les bagages, et l il attendit le choc de ses adversaires. +Enfin les trompettes sonnrent des deux cts, et le premier corps de +bataille, o taient les comtes dont nous avons parl, se prcipita +avec tant de violence sur les Franais qu'en un moment il rompit leurs +rangs et pntra jusqu' l'endroit o se tenait le roi de France. Le +comte Regnauld, qui avait t dshrit et chass par lui de son +comt, l'ayant aperu, dirigea sa lance contre lui, le jeta terre et +s'effora de le tuer en le frappant de son pe. Mais un chevalier, +qui avec beaucoup d'autres avait t commis la garde du roi, se jeta +entre lui et le comte, et reut le coup mortel. Les Franais voyant +leur roi dans ce pril accoururent promptement son secours, et une +troupe nombreuse de chevaliers le replaa, quoique avec peine, sur son +cheval. Alors la bataille s'engagea de tous cts; les pes +brillrent en tombant comme la foudre sur les ttes couvertes de +casques, et la mle devint furieuse. Cependant les comtes dont nous +avons parl, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se +trouvant trop loigns de leurs compagnons, s'aperurent qu'ils +avaient perdu tout moyen de se dgager; d'o il advint qu'une partie +de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces suprieures des +Franais, fut accable sous le nombre, et que les comtes susdits, avec +la plupart des leurs, furent pris et chargs de chanes, aprs avoir +dploy la plus louable valeur et tu un grand nombre d'ennemis. + +Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes +de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres +seigneurs du royaume de France, attaqurent leur tour les deux +autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que +tous ses mercenaires rassembls de ct et d'autre. Tandis qu'ils +prenaient lchement la fuite, les Franais les poursuivirent la +pointe de l'pe jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout +l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers +franais l'entourrent, et tchrent ou de le tuer ou de le forcer +se rendre. Mais lui, arm d'une sorte d'pe aiguise d'un seul ct, +et en forme de grand couteau, qu'il brandissait deux mains, +assnait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il +atteignait restaient tourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs +chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop prs, turent +sous lui trois chevaux coups de lance. Mais toujours le louable +courage de ses compagnons le replaait sur un nouveau cheval, et il +reparaissait plus anim encore bien se dfendre. Enfin les Franais +le laissrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les +siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats. + +Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespre, rendit grces +Dieu, qui lui avait accord de remporter sur ses adversaires un si +grand triomphe. Il emmena avec lui, chargs de chanes et destins +tre enferms dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut +nomms, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A +l'arrive du roi, toute la ville de Paris fut illumine de flambeaux +et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares +et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des +toffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un +enthousiasme gnral. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Brholles, t. 2, p. 516. + + + + +RVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE. + +1226. + + +Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy. + +En celluy an meisme que l'enfant fut couronn, Hue le conte de la +Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de +Champaigne parlrent ensemble et commencirent murmurer contre le +jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et +que celluy seroit moult fol qui luy obiroit, tant comme il fust si +jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il +n'obiroient n luy n son commandement. Tantost qu'il se furent +dpartis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et +deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre +Belesme. Le pre saint Loys les bailla garder au duc de Bretaingne, +pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les +Albigeois. + + [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, quelques + lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pris._) + +Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses +chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut +de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla + sa mre et ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement +contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors +manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler +l, et se mistrent voie pour aler droit la charire de +Charcoy[199]. + + [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charc_, dans + le _Saumurois_, prs de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pris._) + +Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France +de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et +Robert conte de Dreux, qui estoit frre au duc[200]. Quant Thibaut le +conte de Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit[201] tant +bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit +longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se +parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne +l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist +pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy. + + [200] Au duc de Bretagne. + + [201] O il se trouvait. + +Le roy, qui estoit enfant et dbonnaire, le receut en grace et luy +pardonna son mautalent. Aprs il manda au duc et au conte de la Marche +qu'il venissent son commandement ou qu'il venissent contre luy +bataille: et il luy mandrent que volentiers feroient paix luy, mais +que il leur donnast jour et lieu l o il pourroient parler de paix et +de concorde. Quant le roy eut o les messages, si leur assigna jour au +chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en +ala Chinon, et l les attendit au jour qui estoit establi. Mais il +ne vindrent n ne contremandrent; si les fist semondre derechief; +oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et somms. +Lors parlrent ensemble le conte et le duc, et distrent que ceste +fois ne pourroient venir chief[202] du roy; si luy envoyrent +messages, et distrent que volentiers venroient parler luy +Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur +octroya; lors vindrent Vendosme, et amendrent au roy de leur +outrage et de leur meffait, tout sa volent. Le roy, qui fu jeune et +dbonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de +mesprendre. + + [202] _Venir chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir bout_. + + +Du descord qui fu entre les barons et le roy de France. + +L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de +Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et +les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que +la royne Blanche, sa mre, ne devoit point gouverner si grant chose +comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas femme de +telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit +assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens +qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurrent les barons, +et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers +eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie. + +Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians, il luy fut +annonci que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta +moult d'aler Paris, et chevaucha tant qu'il vint Montlehery. +D'illec ne se voult dpartir pour la doubtance des barons; si manda +la royne, sa mre, que elle lui envoyast secours et aide +prochainement. Quant la royne o ces nouvelles, si manda tuit les plus +puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier leur +jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprests du faire, et que +ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant +de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de pril. La royne +envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on +venist en l'aide ceux de Paris, pour dlivrer son fils de ses +ennemis. Et s'assemblrent de toutes pars Paris les chevaliers +d'entour la contre et les autres bonnes gens. + +Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent de Paris +banires desployes, et se mistrent au chemin droit Montlehery. Si +tost comme il furent achemins, nouvelles en vindrent aux barons: si +se doubtrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux +qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre +eux. Si se dpartirent et s'en alrent chascun en sa contre. Et cil +de Paris vindrent au chastel de Montlehery; l trouvrent le jeune +roy, si l'en amenrent Paris, tout rengis et serrs et appareillis +de combatre, s'il en fust mestier. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +COMMENT LA SAINTE COURONNE D'PINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX +ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE. + +1239. + + +Leroy vit que Dieu luy avoit donn paix en son royaume par l'espace de +quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si +n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: +car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui +lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grce, +que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont +Nostre-Seigneur fu couronn en sa passion et en son tourment. + + [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait, + confondre la _couronne d'pines_ avec la tige qui l'avait + fournie. Cette tige, ou _fust_, tait depuis longtemps garde + Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et + Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pris_) + +Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de +Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant +il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre +jusques la cit de Sens; l la receut moult grant joie et en grant +dvocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes dels +Paris. + +En l'an de grce mil deux cens trente et neuf, le vendredi aprs +l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus pis et desceint, en sa +cote pure[204], et ses trois frres Robert, Alphons et Charles, et +aportrent les sainctes reliques honnourablement, grant compaignie +de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans +mlodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent procession +jusques Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abb de +Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant +chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les +processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et +entrrent en la chapelle o la saincte couronne fu mise. + + [204] _En sa cote pure_, c'est--dire sans manteau et sans armes. + + [205] Le palais du roi tait alors o est actuellement le palais + de justice. + +Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur de +Constantinoble estoit en si grant povret qu'il avoit baill pour une +somme d'argent grant partie de la croix du fust o Nostre-Seigneur fu +crucifi et l'esponge en quoy il fu abreuv, et le fer de la lance de +quoy Longis le feri au cost. Si se doubta forment que telles reliques +ne fussent perdues par dfaut de paiement, si donna tant et promist +l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les dlivrast de l o +il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il +les dlivra de son trsor sans aide d'autrui; et les fist aporter +moult honnourablement en France, grans processions d'archevesques, +d'vesques et de religieux, Paris en sa chapelle; et les fist mettre +en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices prcieuses +ouvre tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle +establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font +le service Jhsucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont +il peuvent estre souffisamment soustenus. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI +D'ANGLETERRE. + +1241-42. + + +Coment le conte de la Marche fu contre le roy. + +Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre +contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au +roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit dshriter et +luy tollir la terre tort et sans raison. Le roy manda tous ses +barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist +monstrer par un frre meneur qui estoit sire et maistre de la court, +que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en +la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au +conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle +manire et par telle mauvesti avoit le roy Jehan perdu Normandie, et +les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient; +et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine recouvrer +la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue. + +Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste le roy, si +distrent qu'il estoient tous prs de luy aidier, et que j ne luy +faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses +garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en +Norve et en Danemarce; et manda tous les barons qui luy +appartenoient qu'il venissent lui et en son aide, et fist faire +grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour +passer oultre, et entra en mer grant compaignie de chevaliers, et +eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port +arriv, la contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez +secourre vostre mre et vos frres que les fils Blanche d'Espaigne +veullent trop malement dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu +plaist il n'ira pas si comme il pensent. + +Ainsi demourrent une pice de temps ensemble. Le roy de France +assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement Paris. A +ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on +devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui +aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses +devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener son +fi comme la seue chose. En nom de moy, dist le roy, le conte de la +Marche vuelt en celle manire terre tenir, laquelle est des fis de +France ds le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine +contre le roy Alaric, qui estoit paen, sans foy et sans crance, et +toute la contre jusques aux mons de Pirene. + +Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire +engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers +pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus prs traire et lancier + ceux qui sont s chastiaux et s forteresces et s deffenses. Quant +le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la +terre au conte de la Marche, si grant multitude pi et cheval +que la terre en estoit couverte. + +Il assist premirement un chastel que l'en nomme Monstereul en +Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en +retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien +garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses +perrires fist drecier, et aprs moult d'autres engins environ la +tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent +longuement l'assaut. Quant Franois virent qu'il se deffendoient si +bien et si longuement, si commencirent l'endemain plus fort +assaillir et lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il +conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille dont elle +estoit moult bien garnie. + + [206] _La Gastine_, petite contre du Poitou. + + [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, deux lieues de Poitiers. ( + _Note de M. Paulin Pris._) + +Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait +moult de mal sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et +nuire; si la fist abattre et jetter terre jusques aux fondemens. +Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en +ala un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy, +le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le +roy le fist asseoir, et fist traire et lancier ceux qui dedens +estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle +Vovent[209]. + + [208] Ce doit tre le _Fontenay_ plus tard surnomm l'_Abbatu_, + et aujourd'hui seulement dsign sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il + est deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au del de Niort. + (_Note de M. Paulin Pris._) + + [209] Dans le Poitou, sur la rivire de Vende. + + +Coment l'en voult empoisonner le roy de France. + +La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperut que le roi +avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui +estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes +manires il fissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frres; +et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit +grant terre. Cil s'accordrent ce faire, et luy promistrent qu'il en +feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout +appareilli, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour +tantost mettre mort celluy qui en mengeroit. + + [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre. + +Les sers se misrent la voie, et vindrent en l'ost le roy de France; +si se commencirent traire vers la cuisine du roy, et approuchirent +des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour +souspeonneux, si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s viandes du roy. + +Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist +qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur prsent qu'il +apportoient; si furent mens aux fourches et pendus. Nouvelles +vindrent la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient est +pendus, et qu'il avoient est pris tous prouvs de leur mauvaisti; si +qu'elle en fu moult couroucie, et prist un coutel et s'en vouloit +frir parmi le corps, quant sa gent lui ostrent; et quant elle vit +que elle ne povoit point faire sa volent, elle desrompi sa guimple et +ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans +soy reconforter. + + +Coment le roy prist pluseurs chasteaux. + +Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy +venoient de toutes pars en aide; si s'en ala un chastel que on +appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironn de +deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. +Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui +dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant +prouesce que les Franois ne leur porent faire mal n de riens +empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, +si fist drcier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient +povoient voir la contenance et la manire des gens du chastel; et +puis commencirent lancier et traire eux, si qu'il en occistrent +assez. + + [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_. + +Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si +forment, si se tindrent loing et jectrent feu grjois, si que ceux +qui dedens estoient s'en fouirent pour le pril o il estoient, car +toute la tour estoit embrase; et commencirent Franois reculer. En +ce butin et assaut avint que un arbalestrier tour trait un quarrel +et fry le conte de Poitiers au pi et le navra forment. Quant le roy +vit le coup, si fu moult forment courrouci et fist tantost l'assaut +recommencier plus fort que devant. + +Lors alrent l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de +toutes pars, et boutrent le feu en la porte; et les autres montrent +sur les murs eschieles, et les autres y montrent cordes; si ne +porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui +dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit +bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et +pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers +envoia le roy Paris et les autres en prisons diverses parmi son +royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs +tresbuchier jusques en terre. + +Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre +chastel qui est nomm Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se +virent avironns de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne +porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy +chastel estoit Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la +Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213]. + + [212] _Villers_, deux lieues de Niort. + + [213] Monceau. + +D'illec se parti le roy, et s'en ala un autre chastel, que on +appelle Pre[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques deffense, +ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy un autre chastel +que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et +paveillons tout entour, ceux du chastel mandrent au roy qu'il les +prist mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist +volentiers, et les prist mercy. Le roy retourna vers un chastel que +on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il +commencirent paleter et lancier; si fu tantost pris. Moult fu le +roy lie de ce qu'il dfouloit ainsi ses anemis sa volent, et luy +estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se dparti +de Betonne, et vint un autre chastel, que on appelle Mautal[217]. +Ceux du chastel commencirent lancier et eux deffendre; mais pou +leur valut, car les Franois les avironnrent de toutes pars, si que +ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si +sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel +une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue: +les mineurs alrent tant environ qu'elle fu enverse et mene au +nant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui +fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost, +qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne +pourroient longuement durer n soustenir la puissance le roy: si s'en +vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le +chastel, et tantt le roy le fist garnir de sa gent. + + [214] _Pre_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle. + + [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village deux lieues de + Niort. + + [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivire de ce nom, entre + Rochefort et Saint-Jean-d'Angely. + + [217] _Matha_, sur la rivire d'Anteine, au sud de + Saint-Jean-d'Angely. + + [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, prs de Matha. + +D'illec se parti, et vint un autre chastel que on appelle +Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout +raser terre et tresbuchier. Et puis aprs chevaucha avant tout son +ost tant qu'il fu prs d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost +au roy d'Angleterre estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de +grans fosss larges et parfons. Quant le pont fu drci, si cuidrent +passer Franois oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur +verent[220] l'entre. Si commencirent paleter les uns contre les +autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au +chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivire que on nomme +Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit +fait faire et drcier; le roy fist tendre ses paveillons et drcier +sur la rivire. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, +si se retraist arrires, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres, +pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy celle fois; et si avoit +avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le +prince de Gales, tout grant plent de chevaliers et d'autre gent +appareillis bataille. + + [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, deux lieues de + Saintes. + + [220] _Ver_, dfendre, refuser.--Qui leur refusrent le passage. + + [221] Charente. + +Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire arrires, si +envoirent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le +roy avoit fait drcier, et avecques eux grant plent d'arbalestriers +et d'autres gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois +passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en +vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le +fissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder +ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point +aler devant ce qu'il en eust congi de son frre le roy: quant le +conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en +retourna vers l'ost au roy d'Angleterre. + + [222] _Mist jus_, mit bas. + + +De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre. + +Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passrent la +rivire de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en +retourna arrires de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost +comme il fu pass, les fourriers coururent vers Saintes en dgastant +tout ce que il trouvrent. Si comme les fourriers dgastoient tout +avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les +fourriers au roy de France dgastoient tout le pays. Quant le conte +o ces nouvelles, il commanda ses fils qu'il s'armassent et tous +ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux +desconfire. Le conte de Bouloigne[223] o dire que le conte de la +Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et +s'en vint droit au conte de la Marche: l fu le poingnis fort et +aspre, et l'abatis d'hommes pi et cheval. A ce premier poingnis +fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de +la Marche. Franois, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se +combatoit, se hastrent moult de luy aidier, et orent grant despit de +ce que le conte de la Marche les avoit premiers envas, si luy +coururent sus. Illec entrrent en champ les deux roys l'un contre +l'autre tout leur povoir. + + [223] Alphonse, depuis roi de Portugal. + +Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent +plus les Anglois souffrir n endurer le fait de la bataille. Quant le +roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement +courouci et esbahi, si s'en tourna vers la cit de Saintes. Les +Franois virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacirent +moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plent. + +En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers +moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents +sergents d'armes, sans la pitaille. Quant le roy ot eue victoire, il +fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaoit les Anglois; lors +s'en retournrent les chevaliers par le commandement le roy. + +Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy +d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes tout +le remenant de leur gent, et firent entendant ceux de la ville qu'il +aloient faire assaut aux Franois qui se reposoient; mais il +tournrent leur chemin droit Blaives. L'endemain par matin que le +jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient +aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent +la cit de Saintes. En telle manire comme nous avons devis con quist +le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi +de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et +pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu +tout espovent de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot +donne, si vint luy en la ville de Coulombiers qui siet un mille +de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de +France. + +En ce meisme jour vint luy l'ainsn fils au conte de la Marche, et +s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la +manire qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy +avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au +conte de Poitiers, frre le roy, et du demourant le conte et sa femme +et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et +dlivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage; +c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit +ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce +que ledit conte n'estoit point prsent ces convenances entriner, le +roy reut son fils en ostage jusques l'endemain que le dit conte +devoit venir. + + [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprs de Cognac, en Angoumois, + aujourd'hui village au confluent du N et de la + Charente.--_Crotay_. Le latin dit: _Crosantum._ Ce doit tre + _Crosant_, sur la _Creuse_, de peu distance de + Guret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de + Nangis, quatre lieues de Poitiers, et deux de Vivonne. Ces + trois chteaux, situs le premier dans le Poitou, le second dans + la Saintonge et le troisime dans la Marche, permettaient au roy + de France de tenir en chec les grands vassaux, qui de ce ct l + taient toujours secrtement attachs l'Angleterre. (_Note de + M. Paulin Pris._) + + [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dpens. + +Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accord, si +vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, +et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillrent +devant le roy, et luy crirent mercy, plains de souspirs et de larmes, +et luy commencirent dire: Trs-doux roy dbonnaire, pardonne-nous +ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons +mauvaisement ouvr et par orgueil, l'encontre de toy; sire, selon la +grant franchise et la grant misricorde qui est en toy, pardonne-nous +nostre mesfait. + +Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne +pot tenir son cuer en flonnie[226], ains fu tantost mu en piti. Si +fist lever le conte son cousin, et luy pardonna dbonnairement ce +qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de +Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises +sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois +chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses +enfants jurrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler +encontre. + + [226] _Flonnie_, fiel, mauvais vouloir. + +Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons +par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de +Ranconne. Ces choses furent acordes le jour de la Saint-Pierre, +premier jour d'aoust, que le roy jut s prs de Pons et tout son ost. +L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire +de Mortaigne, qui avoient hostel et soustenu le roy d'Angleterre et +toute sa gent en sa premire venue quant il fu arriv. Ces deux +barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et +tous les autres barons du pays et toute la terre jusques la rivire +de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire Blaives, o il estoit, que +le roy venoit sur luy; si fu si espovent qu'il s'en alrent luy et le +conte Richart Bordeaux; car s'il feussent demours, il eussent est +pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy +de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit +faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trves: +mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en +fust pri des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte +Richart, pour ce que il leur avoit fait bont en la terre d'oultre +mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +SAINT-LOUIS PREND LA CROIX. + +1243. + +Coment le roy fu malade Pontoise. + + +Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour +aler luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent +dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la +ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult +griefment malade; si en furent tous couroucis, grans et petis. Les +prlas et les barons vindrent hastivement Pontoise, et orent grant +piti du roy, qu'il trouvrent en si povre point. Il demourrent illec +une pice pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la +maladie lui enforoit de jour en jour plus forment. Si ordenrent que +l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner +sant au roy. L'en fist mander par tous les glyses cathdraux que +l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_) +prires et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant +que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus +parmi le pays et le palais, et commencirent tous crier et plourer +et regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit +les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne +leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison +aux povres comme aux riches. + +Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit +courouci forment; et disoient entr'eux: Sire Dieu, que voulez-vous +faire votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit +et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice? +Lors laissirent tous les menestreus besoingnes faire, et coururent +et hommes et femmes aux glyses et firent prires et oroisons, et +donnrent aumosnes aux povres en grant dvocion, que Nostre-Seigneur +voulsist ramener le roy en sant. + +Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le +sot (_le sut_), qui estoit Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi +comme certainement qu'il estoit trespass; si en fu moult dolent et +moult courouci; et n'estoit point merveille, car l'glyse de Rome +n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur o elle +estoit contre l'empereur Federic. + +Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui +commande aux vens et la mer et aux lmens, et les tourne quelle +part qu'il veut, fu esmeu de piti; car il voult que le roy fust +assouagi[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui +estoient entour luy dirent que son esperit avoit est ravi. Quant il +fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler +oultre mer, et la prist dvotement. Le roy commena assouagier, tant +que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte sant. Moult devint aumosnier +et religieux aprs ceste maladie, et fu en moult grant dvocion de +secourre la terre d'oultre mer[228]. + + [227] _Assouagier_, gurir, se calmer. + + [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie + prit le roi Paris, dont il fut en tel danger, comme il le + disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le + drap sur le visage et disait qu'il tait mort. Et une autre dame + qui tait de l'autre ct du lit ne le voulut pas, mais disait + qu'il avait encore l'me au corps. Pendant qu'il entendait la + dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui + envoya aussitt la sant, et il put parler. Il demanda qu'on lui + donnt la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mre entendit + dire que la parole lui tait revenue et elle en eut la plus + grande joie; mais quand elle sut qu'il s'tait crois, ainsi + qu'il le contait lui-mme, elle eut autant de chagrin que si elle + l'avait vu mort. (_Joinville._) + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +CROISADE DE SAINT LOUIS EN GYPTE. + +1248-1250. + +Prise de Damiette par saint Louis, 1249. + + +Saint Louis, au rapport de Gmal-Eddin, tait un des plus puissants +princes de l'Occident; il tait roi de France. Le peuple de France, +ajoute-t-il, s'est rendu clbre entre toutes les nations des Francs. +Ce roi tait trs-religieux observateur de la foi chrtienne. Il +voulait conqurir la Palestine, et soumettre d'abord l'gypte. Il +tait accompagn de cinquante mille guerriers, et venait de passer +l'hiver dans l'le de Chypre. Il se prsenta sur la cte, prs de +l'embouchure de la branche du Nil qui passe Damiette, un vendredi 4 +juin 1249. Le sultan[229] tait alors camp Aschmoun-Thenab, sur le +canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est del qu'il avait +ordonn les prparatifs ncessaires. Il avait fourni Damiette de tout +ce qui pouvait mettre la place en tat de faire une longue rsistance; +des vivres et des provisions y avaient t amasss pour plus d'une +anne; une forte garnison en avait la dfense; on distinguait entre +autres les arabes Knamites, guerriers fameux par leur bravoure. De +plus, le lit du fleuve tait gard par des vaisseaux envoys du Caire. +Enfin, une arme formidable, sous la conduite de l'mir Fakr-Eddin, +occupait la cte o les chrtiens devaient aborder..... + + [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'toile de la religion). + +Le roi de France, continue Gmal-Eddin, se mit en devoir d'aborder +sur la cte. On tait alors au samedi 5 juin. Il dbarqua avec toutes +ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi tait +rouge. Il y eut ce jour-l un engagement entre les Francs et les +gyptiens, o plusieurs mirs musulmans furent tus. Le soir, +Fakr-Eddin repassa le Nil avec son arme, sur le pont qui tait en +face de Damiette; et sans s'arrter, il se rendit sur le canal +d'Aschmoun, auprs du sultan. Il rgnait alors une extrme +insubordination dans l'arme, cause de la maladie du prince; +personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Knamites chargs +de dfendre Damiette, se voyant abandonns, quittrent prcipitamment +la ville, et se dirigrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les +habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous +s'enfuirent dans le plus grand dsordre, abandonnant les vivres et +les provisions; car ils se trouvaient sans dfense, et ils craignaient +d'prouver le mme sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan +Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva dserte. Le lendemain +dimanche, les chrtiens ne voyant plus d'ennemis, passrent aussi le +Nil, et entrrent sans rsistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un +vnement aussi dsastreux. A cette poque, ajoute Gmal-Eddin, +j'tais au Caire, chez l'mir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. +Nous apprmes le jour mme, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce +malheur nous pntra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que +c'en tait fait de l'gypte, surtout cause de la maladie du sultan. +La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion +inexcusable; car la ville et pu tenir trs-longtemps. Dans l'invasion +prcdente, sous Malek-Kamel, Damiette tait sans garnison, sans +approvisionnements; et pourtant elle avait rsist pendant un an; +encore fallut-il pour la rduire le concours de la famine et de la +peste. Sa situation dans la guerre prsente tait bien plus favorable; +mme aprs la retraite de Fakr-Eddin, si les Knamites et les +habitants taient rests, s'ils avaient seulement tenu leurs portes +fermes, ils auraient arrt tous les efforts des Francs. Pendant ce +temps, l'arme serait revenue, et les Francs auraient t repousss. +Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empcher. + + [230] Lorsque la ville avait t prise par les Croiss, en 1219. + +Le sultan fut si indign contre les Knamites, qu'il fit pendre tous +les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des reprsentations; +vainement, dirent-ils: En quoi sommes-nous coupables? que +pouvions-nous faire, tant abandonns des mirs et de toute l'arme? +on n'couta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de +cinquante. + + REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 448. + + + + +LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE. + +1249. + + +A sa trs excellente et trs-chre mre Blanche, illustre reine de +France par la grce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dvou, +salut, pit filiale et volont toujours soumise la sienne. + +Comme vous prenez beaucoup de part notre prosprit, celle des +ntres et aux bons succs du peuple chrtien, lorsque vous les +apprenez avec certitude, votre excellence se rjouira sans doute de +savoir que le seigneur notre frre et roi, la reine et sa soeur, et +nous aussi, jouissons, grce Dieu, d'une parfaite sant. Nous +dsirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frre le +comte d'Anjou a encore sa fivre quarte, mais elle est moins forte +qu'auparavant. Le seigneur notre frre, les barons et les plerins, +qui ont pass l'hiver dans l'le de Chypre, montrent sur leurs +vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se +diriger contre les ennemis de la foi chrtienne. Aprs beaucoup de +travaux et de contrarits de la part des vents, ils arrivrent, sous +la garde de Dieu, le vendredi d'aprs la Trinit, et vers midi, sur la +cte, o ayant jet l'ancre, ils se rassemblrent sur le vaisseau du +roi pour dlibrer sur ce qu'il y avoit faire. Comme ils virent +devant eux Damiette et le port gards par une grande multitude de +barbares, tant pied qu' cheval, et l'embouchure du fleuve couverte +d'un grand nombre de vaisseaux arms, il fut rsolu que le lendemain +chacun dbarquerait avec le seigneur roi. + +Le lendemain, l'arme chrtienne, abandonnant ses grands vaisseaux, +descendit sur ses galres et ses autres petits btiments. Pleins de +confiance dans la misricorde de Dieu et dans le secours de la croix +que le lgat portait auprs du roi, ils se portrent vers la terre +contre les ennemis, qui lanaient sur eux beaucoup de traits. +Cependant, comme les petits btiments, cause du trop peu de +profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'arme +chrtienne, laissant ses btiments sous la garde de Dieu, se jeta dans +les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude +des Turcs dfendit le rivage contre les chrtiens, cependant, grce +Notre-Seigneur Jsus-Christ, ceux-ci s'en rendirent matres sans +aucune perte et turent un grand nombre de cavaliers et de pitons, et +quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirrent dans +la ville, qui tait trs-fortifie par le fleuve, par ses murs et par +de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain, +qui tait l'octave de la Trinit, l'arme chrtienne, les Sarrasins +s'tant enfuis aprs l'avoir abandonne. Cela s'est fait par la seule +faveur de Dieu. Apprenez que ces mmes Sarrasins ont laiss cette +ville remplie de provisions de toutes espces et de machines de +guerre. L'arme chrtienne, aprs s'en tre abondamment pourvue, en a +encore laiss la moiti pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, +notre seigneur, y a sjourn avec son arme, et pendant son sjour a +fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui tait ncessaire. Nous +avons cru que nous resterions jusqu' la retraite des eaux du Nil, qui +devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait prouver des +pertes l'arme chrtienne. + +La comtesse d'Anjou a accouch dans l'le de Chypre, d'un beau garon +bien constitu, qu'elle y a laiss en nourrice. + +Donn au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la +veille de la Saint-Jean-Baptiste. + + Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552. + + + + +BATAILLE DE MANSOURAH. + +1250. + + +Suivant Gmal-Eddin, les chrtiens taient rests (depuis juin 1249 +jusqu' la fin de novembre) Damiette occups s'y fortifier. +Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se htrent d'avancer, +cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On +tait alors la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et +suivit tous leurs mouvements. Ils arrivrent d'abord Farescour. A +cette nouvelle, l'mir Fakr-Eddin crivit au Caire pour appeler tous +les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces +paroles de l'Alcoran: Accourez, grands et petits, et venez combattre +pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est +tout ce qui peut vous arriver de plus heureux. Cette lettre, ajoute +Gmal-Eddin, tait fort loquente; on y remarquait plusieurs passages +propres encourager les musulmans la guerre sacre. Les Francs, que +Dieu maudisse, y tait-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils +dsirent s'en rendre matres. Il est du devoir des vrais croyants de +marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en +chaire, le vendredi suivant, en prsence de tout le peuple, et arracha +des larmes tous les assistants. Bientt on vit arriver Mansourah +une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des +provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient rpandu +une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'arme +gyptienne reculait seulement d'une journe, c'en tait fait de toute +l'gypte. + + [231] Malek-Saleh. + +Au commencement de ramadan (3 dcembre) il s'engagea un premier +combat entre l'arme chrtienne et les avant-postes musulmans; un mir +et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivrent +ensuite au lieu appel Scharmesah, quelques jours aprs Baramoun, et +enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On tait alors au +13 de ramadan, et la consternation tait gnrale. Les chrtiens +camprent au mme endroit o ils s'taient placs trente ans +auparavant[232]; de son ct, l'arme musulmane tait rassemble +Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'tait spare de +l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourrent d'abord +de fosss, de murs et de palissades; ils dressrent aussi leurs +machines, et les firent jouer contre ceux qui dfendaient la rive +oppose. Ils avaient leur flotte porte sur le Nil. Pour la flotte +musulmane, elle tait aussi sur le Nil et avait jet l'ancre sous les +murs de Mansourah. On commena par s'attaquer coups de traits et de +pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque +pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de +chrtiens taient tus ou faits prisonniers; des braves de l'arme +musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs +tentes; quand ils taient aperus, ils se jetaient l'eau et se +sauvaient la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en +oeuvre pour surprendre les chrtiens. J'ai ou dire que l'un d'eux +imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tte; de manire +que, pendant qu'il nageait, un chrtien s'tant avanc pour prendre le +melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le mme temps, +la flotte musulmane s'empara d'un navire chrtien mont par deux cents +guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans +traversrent le canal, et attaqurent les chrtiens dans leur propre +camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent +faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire, +entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte +musulmane brla un vaisseau chrtien. + + [232] En 1219. + +Cependant le canal qui sparait les deux armes n'tait pas large, et +encore il offrait plusieurs gus faciles. Un mardi 8 fvrier, la +cavalerie chrtienne, conduite par un perfide musulman, passa gu +l'endroit nomm Salman, et se dploya sur l'autre rive. Ce mouvement +fut si subit, qu'on ne s'en aperut pas temps; les musulmans furent +surpris dans leurs propres tentes. L'mir Fakr-Eddin tait alors au +bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit prcipitamment et monta +cheval; mais dj le camp tait forc, et Fakr-Eddin s'tant avanc +imprudemment, fut tu[233]. Dieu ait piti de son me! sa fin ne +pouvait tre plus belle. Il avait joui de l'autorit un peu plus de +deux mois[234]. + + [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel dsordre + effroyable rgnait alors dans l'arme musulmane. Le bruit de la + mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tard se rpandre, les + mameloucks et une partie des mirs se dbandrent pour courir + sa maison et la piller. Ses coffres furent briss, l'argent fut + enlev, les meubles et les chevaux emports; aprs quoi la maison + fut livre aux flammes. (_Note de M. Reinaud._) + + [234] Fakr-Eddin avait t nomm rgent, aprs la mort du Sultan, + en attendant l'arrive de son fils, qui tait gouverneur + d'Edesse. + +Cependant le frre du roi de France avait pntr en personne dans +Mansourah. Il s'avana jusque sur les bords du Nil, au palais du +sultan. Les chrtiens s'taient rpandus dans la ville. Telle tait la +terreur gnrale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient +droite et gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que +toute l'arme ne ft mise en droute. Dj les Francs se croyaient +assurs de la victoire, lorsque les mameloucks appels _giamdarites_ +et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles manier la +lance et l'pe, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux, +rompirent leurs colonnes et renversrent leurs croix. En un moment ils +furent moissonns par le glaive ou crass par la massue des Turcs; +quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingus couvrirent +la terre de leurs cadavres. Ce succs fut si prompt, que l'infanterie +chrtienne, qui dj tait parvenue au canal, ne put arriver temps. +Un pont avait t jet sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus +longtemps, ou si toute l'infanterie chrtienne avait pu prendre part +au combat, c'en tait fait de l'islamisme; mais dj cette cavalerie +tait presque anantie; une partie seulement parvint sortir de +Mansourah, et se rfugia sur une colline nomme Gdil, o elle se +retrancha. Enfin, la nuit spara les combattants. Cette journe devint +la source des bndictions de l'islamisme et la clef de son +allgresse. Lorsque l'action commena, un pigeon en apporta la +nouvelle au Caire. On tait alors dans l'aprs-midi. Le billet tait +adress l'mir Hossam-Eddin, qui me le donna lire; il tait ainsi +conu: Au moment o ce billet est crit, l'ennemi fond sur Mansourah; +on en est aux mains. Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous +frapprent tous de terreur; on regardait gnralement l'islamisme +comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencrent arriver du +camp; la porte de la Victoire, tourne de ce ct, resta toute la nuit +ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du +soleil, nous remes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans. +Aussitt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les +rues retentirent des marques de la joie publique; les coeurs se +livrrent l'allgresse, et l'on commena se rassurer sur l'issue +de cette guerre. + + GMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothque des + Croisades_, t. 4, p. 457. + + + + +SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER. + + +Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-mme me le +conta. Il me dit qu'il avait laiss sa bataille[235] et s'tait mis +lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de +monseigneur Gauthier de Chtillon, qui faisait l'arrire-garde; et me +conta le roi qu'il tait mont sur un petit roncin[236], couvert d'une +housse de soie, et dit que derrire lui il ne demeura de tous +chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel +mena le roi jusqu' Casel[237], l o le roi fut pris. Le roi me +conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le dfendait contre les +Sarrasins, comme le bon valet dfend contre les mouches la coupe de +son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il +prenait son pe, qu'il avait mise entre lui et l'aron de sa selle, +la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d' +ct le roi; il mena ainsi le roi jusqu' Casel, o on le descendit en +une maison et o on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris, +comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le +soir[238]. L vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi +qu'il avait vu l'mir[239], avec lequel il avait trait de la trve; +que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trve de la +manire que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allt et +qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait t son +turban de sa tte et ta son anneau de son doigt pour assurer qu'il +tiendrait la trve. Pendant ce temps il advint un grand malheur nos +gens; un tratre sergent, qui avait nom Marcel, commena crier nos +gens: Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240], +et ne faites pas occire le roi. Tous crurent que le roi leur avait +mand, et rendirent leurs pes aux Sarrasins. L'mir vit que les +Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit monseigneur +Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnt trve nos gens, car il +voyait bien qu'ils taient pris. + + [235] Corps d'arme, bataillon. + + [236] Petit cheval de selle pour les domestiques. + + [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur dition de Joinville + (_Collection des Mmoires pour servir l'histoire de France + depuis le treizime sicle jusqu' la fin du dix-huitime_) + disent (t. I, p. 237) que les croiss appelaient tout village + Casel; et que ce Casel doit tre le village de Baramoun, bti sur + la rive droite du Nil, trois ou quatre lieues de Mansourah. + + [238] Saint Louis tait alors trs-malade de l'pidmie qui avait + dtruit son arme, et qui tait le scorbut et la dyssenterie. + + [239] L'amiral. + + [240] Ordonne; mandement, ordre. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +GAUTHIER DE CHATILLON. + + +Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en gypte pendant +que nous y tions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier +de Chtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de +Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Chtillon en une rue qui +tait au casel o le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit +le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrmits. Dans +cette rue tait monseigneur Gauthier de Chtillon, l'pe au poing +toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, +il leur courait sus, l'pe au poing, et les chassait hors du casel; +et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui +tiraient aussi bien devant que derrire, ils le couvraient de flches. +Quand il les avait chasss hors du casel, il arrachait ces traits +qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec +son pe et criait: Chtillon! chevalier! o sont mes hommes? Quand il +se retournait, il voyait que les Turcs taient entrs par l'autre bout +du casel; il leur recourait sus, l'pe au poing, et les en chassait; +et ainsi fit par trois fois de la manire dessus dite. + +Quand l'amiral des galres m'eut amen vers ceux qui avaient t pris + terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier ceux qui avaient t +autour de lui; je ne trouvai personne qui pt me dire comment il avait +t pris, except monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me +dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva +un Turc qui tait mont sur le cheval de monseigneur Gauthier de +Chtillon, et la croupire du cheval tait toute sanglante; il lui +demanda ce qu'il avait fait de celui qui le cheval appartenait, et +le Turc lui rpondit qu'il lui avait coup la gorge, tout cheval, +comme il paraissait la croupire qui tait rougie de son sang. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS + +_Sur sa captivit et sa dlivrance._ + +1250. + + +Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, ses chers et fidles +prlats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et tous les autres +habitants de son royaume qui ces prsentes lettres parviendront, +salut. + +Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, dsirant de toute notre +me poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jug convenable +de vous informer tous qu'aprs la prise de Damiette, que +Notre-Seigneur Jsus-Christ, par sa misricorde ineffable, avait comme +par miracle livre au pouvoir des chrtiens, ainsi que vous l'avez +sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partmes de cette +ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armes de terre et de mer +tant runies, nous marchmes contre celle des Sarrasins, qui tait +rassemble et campe dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure. +Pendant notre marche, nous soutnmes les attaques des ennemis, qui +prouvrent constamment quelque perte assez considrable. Un jour, +entre autres, plusieurs de l'arme d'gypte, qui taient venus +attaquer les ntres, furent tous tus. Nous apprmes en chemin que le +soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de +mourir il avait envoy chercher son fils, qui restait dans les +provinces de l'Orient, et avait fait prter serment de fidlit en +faveur de ce prince tous les principaux officiers de son arme, et +qu'il avait laiss le commandement de toutes ses troupes un de ses +mirs, Fakr-Eddin. A notre arrive au lieu que nous venons de nommer, +nous trouvmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fte +de Nol que nous y arrivmes; mais nous ne pmes approcher des +Sarrasins, cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux +armes, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se spare en +cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plames notre camp entre ces +deux fleuves, nous tendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous emes +l quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des +leurs tus par l'pe des ntres, mais dont un grand nombre fut noy +dans les eaux. Comme le Thanis n'tait pas guable, cause de la +profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commenmes + y jeter une chausse pour ouvrir un passage l'arme chrtienne; +nous y travaillmes pendant plusieurs jours avec des peines, des +dangers et des dpenses infinies. Les Sarrasins s'opposrent de tous +leurs efforts nos travaux; ils levrent des machines contre nos +machines; ils brisrent avec des pierres et brlrent avec leur feu +grgeois les tours en bois que nous dressions sur la chausse. Nous +avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chausse, +lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connatre un gu par o l'arme +chrtienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassembl nos barons et +les principaux de notre arme le lundi d'avant les Cendres, il fut +convenu que le lendemain, c'est--dire le jour de Carme-prenant, on +se rendrait de grand matin au lieu indiqu pour passer le fleuve, et +qu'on laisserait une petite partie de l'arme la garde du camp. Le +lendemain, ayant rang nos troupes en ordre de bataille, nous nous +rendmes au gu, nous traversmes le fleuve, non sans courir de grands +dangers, car le gu tait plus profond et plus prilleux qu'on ne +l'avait annonc. Nos chevaux furent obligs de passer la nage, et il +n'tait pas ais de sortir du fleuve, cause de l'lvation de la +rive, qui tait toute limoneuse. + +Lorsque nous emes travers le fleuve, nous arrivmes au lieu o +taient dresses les machines des Sarrasins, en face de notre +chausse. Notre avant-garde ayant attaqu l'ennemi lui tua du monde, +et n'pargna ni le sexe ni l'ge. Dans le nombre, les Sarrasins +perdirent un chef et quelques mirs. Nos troupes s'tant ensuite +disperses, quelques-uns de nos soldats traversrent le camp des +ennemis, et arrivrent au village nomm Massoure, tuant tout ce qu'ils +rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'tant aperus de +l'imprudence des ntres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils +les entourrent de toutes parts et les accablrent. Il se fit l un +grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres, +dont nous avons avec raison dplor et dont nous dplorons encore la +perte. L nous avons perdu aussi notre brave et illustre frre le +comte d'Artois, digne d'ternelle mmoire. C'est dans l'amertume de +notre coeur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous +dussions plutt nous en rjouir, car nous croyons et esprons qu'ayant +reu la couronne du martyre, il est all dans la cleste patrie et +qu'il y jouit de la rcompense accorde aux saints martyrs. Ce +jour-l, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous +accablant d'une grle de flches, nous soutnmes leurs rudes assauts +jusqu' la neuvime heure, o le secours de nos balistes nous manqua +tout fait. Enfin, aprs avoir eu un grand nombre de nos guerriers et +de nos chevaux blesss ou tus, avec le secours de Notre-Seigneur nous +conservmes notre position, et nous y tant rallis, nous allmes le +mme jour placer notre camp tout prs des machines des Sarrasins. Nous +y restmes avec un petit nombre des ntres, et nous y fmes un pont de +bateaux pour que ceux qui taient au del du fleuve pussent venir +nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui camprent auprs de nous. +Alors les machines des Sarrasins ayant t dtruites, nos soldats +purent aller et venir librement et en sret, d'une arme l'autre, +en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de +perdition ayant runi leurs forces de toutes parts, dans l'intention +d'exterminer l'arme chrtienne, vinrent attaquer nos lignes avec +beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part +et d'autre, qu'il ne s'en tait jamais vu, disait-on, de pareil dans +ces parages. Avec le secours de Dieu, nous rsistmes de tous cts, +nous repoussmes les ennemis, et nous en fmes tomber un grand nombre +sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant +des provinces orientales, arriva Massoure. Les gyptiens le reurent +comme leur matre et avec des transports de joie. Son arrive redoubla +leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement +de Dieu, tout alla de notre ct contre nos dsirs. Une maladie +contagieuse se mit dans notre arme, et enleva les hommes et les +animaux, de telle sorte qu'il y en avait trs-peu qui n'eussent +regretter des compagnons ou soigner des malades. L'arme chrtienne +fut en peu de temps trs-diminue. Il y eut une si grande disette que +plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette +ne pouvaient apporter l'arme les provisions qu'on y avait +embarques sur le fleuve, parce que les btiments et les pirates +ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparrent mme de plusieurs +de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui +nous apportaient des vivres et des provisions, et turent un grand +nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue +de vivres et de fourrages jeta la dsolation et l'effroi dans l'arme, +et nous fora, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de +quitter notre position et de retourner Damiette; telle tait la +volont de Dieu. + +Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-mme, mais dans +celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volont, pendant que +nous tions en chemin, c'est--dire le 5 du mois d'avril, les +Sarrasins, ayant runi toutes leurs forces, attaqurent l'arme +chrtienne, et par la permission de Dieu, cause de nos pchs, nous +tombmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frres les comtes +de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par +terre, fmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une +grande effusion de sang chrtien. La plupart de ceux qui s'en +retournaient par le fleuve furent de mme faits prisonniers ou tus. +Les btiments qui les portaient furent en grande partie brls avec +les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours aprs notre captivit, +le soudan nous fit proposer une trve; il demandait avec instance, +mais aussi avec menaces, qu'on lui rendt sans retard Damiette et tout +ce qu'on y avait trouv, et qu'on le ddommaget de toutes les pertes +et de toutes les dpenses qu'il avait faites jusqu' ce jour, depuis +le moment o les chrtiens taient entrs dans Damiette. Aprs +plusieurs confrences, nous conclmes une trve pour dix ans, aux +conditions suivantes. + +Le soudan dlivrerait de prison, et laisserait aller o ils +voudraient, nous et tous ceux qui avaient t faits captifs par les +Sarrasins depuis notre arrive en gypte, et tous les autres +chrtiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient t faits +prisonniers depuis que le soudan Kamel, aeul du soudan actuel, avait +conclu une trve avec l'empereur. Les chrtiens conserveraient en paix +toutes les terres qu'ils possdaient dans le royaume de Jrusalem au +moment de notre arrive. Pour nous, nous nous obligions rendre +Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la libert des +prisonniers et pour les pertes et dpenses dont il vient d'tre parl +(nous en avons dj pay 400), et dlivrer tous les prisonniers +sarrasins que les chrtiens avaient faits en Egypte depuis que nous y +tions venus, ainsi que ceux qui avaient t faits captifs dans le +royaume de Jrusalem, depuis la trve conclue entre le mme empereur +et le mme soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui +taient Damiette seraient, aprs notre dpart, sous la garde et la +dfense du soudan et transports dans le pays des chrtiens lorsque +l'occasion s'en prsenterait. Tous les chrtiens malades et ceux qui +resteraient Damiette pour vendre ce qu'ils y possderaient auraient +une gale sret, et se retireraient par mer et par terre quand ils +voudraient, sans prouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan +tait tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrtiens +tous ceux qui voudraient se retirer par terre. + + [241] Le besant valait 9 fr. 50. + +Cette trve, conclue avec le soudan, venait d'tre jure de part et +d'autre, et dj le soudan s'tait mis en marche avec son arme pour +se rendre Damiette et remplir les conditions qui venaient d'tre +stipules, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers +sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'arme, +se prcipitrent sur le soudan, au moment o il se levait de table, et +le blessrent cruellement. Le soudan, malgr cela, sortit de sa tente, +esprant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tu coups +d'pe en prsence de presque tous les mirs et de la multitude des +autres Sarrasins. Aprs cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier +moment de leur fureur, vinrent les armes la main notre tente, +comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le +craignirent, nous gorger nous et les chrtiens; mais la clmence +divine ayant calm leur furie, ils nous pressrent d'excuter les +conditions de la trve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances +furent mles de menaces terribles; enfin, par la volont de Dieu, qui +est le pre des misricordes, le consolateur des affligs, et qui +coute les gmissements de ses serviteurs, nous confirmmes par un +nouveau serment la trve que nous venions de faire avec le soudan. +Nous remes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment +semblable, d'aprs leur loi, d'observer les conditions de la trve. On +fixa le temps o l'on rendrait les prisonniers et la ville de +Damiette. Ce n'tait point sans difficult que nous tions convenus +avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore +sans difficult que nous en convnmes de nouveau avec les mirs. Comme +nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'aprs ce que nous dirent +ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le vritable tat +des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres, +nous jugemes qu'il valait mieux pour la chrtient que nous et les +autres prisonniers fussions dlivrs au moyen d'une trve, que de +retenir cette ville avec le reste des chrtiens qui s'y trouvaient, en +demeurant nous et les autres prisonniers exposs tous les dangers +d'une pareille captivit. C'est pourquoi au jour fix les mirs +reurent la ville de Damiette; aprs quoi, ils nous mirent en libert +nous et nos frres, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de +Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de +Jrusalem et de Chypre. Nous emes alors une ferme esprance qu'ils +rendraient et dlivreraient tous les autres chrtiens, et que suivant +la teneur du trait ils tiendraient leur serment. + +Cela fait, nous quittmes l'Egypte, aprs y avoir laiss des personnes +charges de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de +garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de btiments de +transport suffisants. Arrivs ici, nous avons envoy en gypte des +vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la +dlivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les +autres choses que nous y avions laisses, telles que des machines, des +armes, des tentes, une certaine quantit de chevaux et plusieurs +autres objets; mais les mirs ont retenu trs-longtemps au Caire ces +commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents +prisonniers, de douze mille qu'il y a en gypte. Quelques-uns encore +ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres +choses, les mirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux +aprs la trve conclue et jure, c'est qu'au rapport de nos +commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays, +ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont +forcs, l'pe leve sur leur tte, d'abjurer la foi catholique et +d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse +de faire; mais les autres, comme des athltes courageux, enracins +dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme rsolution, +n'ont pu tre branls par les menaces ou par les coups des ennemis, +et ils ont reu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons +pas, crie au Seigneur pour le peuple chrtien; ils seront dans la cour +cleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus +utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservs sur cette +terre. Les musulmans ont aussi gorg plusieurs chrtiens qui taient +rests malades Damiette. Quoique nous eussions observ les +conditions du trait que nous avions fait avec eux et que nous +fussions toujours prts les observer encore, nous n'avions aucune +certitude de voir dlivrer les prisonniers chrtiens ni restituer ce +qui nous appartenait. + +Lorsqu'aprs la trve conclue et notre dlivrance, nous avions la +ferme confiance que le pays d'outre-mer occup par les chrtiens +resterait dans un tat de paix jusqu' l'expiration de la trve, nous +emes la volont et le projet de retourner en France. Dj nous nous +disposions aux prparatifs de notre passage; mais quand nous vmes +clairement, par ce que nous venons de raconter, que les mirs +violaient ouvertement la trve et, au mpris de leur serment, ne +craignaient point de se jouer de nous et de la chrtient, nous +assemblmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de +l'Hpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jrusalem; nous les +consultmes sur ce qu'il y avait faire. Le plus grand nombre jugea +que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que +nous tions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entirement +aux Sarrasins, surtout dans l'tat de misre et de faiblesse o il +tait rduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de +dlivrance les prisonniers chrtiens qui taient au pouvoir de +l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le +temps amnerait quelque chose de bon, tel que la dlivrance des +captifs, la conservation des chteaux et forteresses du royaume de +Jrusalem, et autres avantages pour la chrtient, surtout depuis que +la discorde s'tait leve entre le soudan d'Alep et ceux qui +gouvernaient au Caire. Dj ce soudan, aprs avoir runi ses armes, +s'est empar de Damas et de quelques chteaux appartenant au souverain +du Caire. On dit qu'il doit venir en gypte pour venger la mort du +soudan que les mirs ont tu, et se rendre matre s'il le peut de tout +le pays. + +D'aprs ces considrations, et compatissant aux misres et aux +tourments de la Terre Sainte, nous qui tions venus son secours, +plaignant la captivit et les douleurs de nos prisonniers, quoique +plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous +avons mieux aim diffrer notre passage et rester encore quelque temps +en Syrie, que d'abandonner entirement la cause du Christ et de +laisser nos prisonniers exposs de si grands dangers. Mais nous +avons dcid de renvoyer en France nos chers frres les comtes de +Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre trs-chre dame et +mre et de tout le royaume. + +Comme tous ceux qui portent le nom de chrtien doivent tre pleins de +zle pour l'entreprise que nous avons forme, et vous en particulier, +qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple +privilgi pour la conqute de la Terre Sainte, que vous devez +regarder comme votre proprit, nous vous invitons tous servir celui +qui vous servit sur la croix en rpandant son sang pour votre salut; +car cette nation criminelle, outre les blasphmes qu'elle vomissait +en prsence du peuple chrtien contre le Crateur, battait de verges +la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi +chrtienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prts + venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos +devanciers qui se distingurent entre les autres nations par leur +dvotion, par la sincrit de leur foi, et remplirent l'univers du +bruit de leurs belles actions. Nous vous avons prcds dans le +service de Dieu; venez vous joindre nous. Quoique vous arriviez plus +tard, vous recevrez du Seigneur la rcompense que le pre de famille +de l'vangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent +travailler sa vigne la fin du jour, comme aux ouvriers qui taient +venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours +pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences +promises aux croiss, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites +donc vos prparatifs, et que ceux qui la vertu du Trs-Haut +inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prts pour le mois +d'avril ou de mai prochain. Quant ceux qui ne pourront tre prts +pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en tat de faire celui +qui aura lieu la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la +clrit, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prlats et +autres fidles du Christ, aidez-nous auprs du Trs-Haut par la faveur +de vos prires; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous +sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clmence divine +les biens dont nos pchs nous rendent indignes. + +Fait Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'aot. + + Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p. + 559. + + + + +DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES. + + +Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues la connaissance de +la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de +quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne +pouvant ni ne voulant y croire, ordonnrent que ces messagers fussent +pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais +lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux +messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien, +lorsqu'ils virent des crits relatifs tout cela, munis de sceaux et +signes convenus, n'en pas douter, la France entire fut plonge dans +la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que +les chevaliers se plaignaient, schaient de chagrin et ne voulaient +pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pres et les mres +pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de +ceux qui leur avaient donn la vie; les parents, de leurs parents; les +amis, de leurs amis. La beaut des femmes tait change par le +chagrin; les guirlandes de fleurs taient rejetes au loin; on +n'entendait plus de chansons; les instruments de musique taient +dfendus. Toutes les marques extrieures de la joie avaient fait place +au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, +accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans +l'amertume de leur me et l'immensit de leur douleur, et +s'emportaient en paroles de blasphme qui sentaient l'apostasie ou +l'hrsie. Et la foi de plusieurs commena vaciller. Venise, ville +trs-fameuse, et beaucoup de cits d'Italie, qui sont habites par des +demi-chrtiens, seraient tombes dans l'apostasie si elles n'eussent +t fortifies par les consolations de leurs vques et des saints +religieux, lesquels leur assuraient en vrit que ceux qui avaient t +tus rgnaient dj dans le ciel titre de martyrs et ne voudraient +plus pour tout l'or du monde revenir dans la valle tnbreuse de +cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns, +mais non de tous. + + MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M. + Huillard-Brholles. + + + + +CHANT ARABE. + +Compos aprs le dpart de saint Louis. + + +Quand tu verras le Franais[242], dis-lui ces paroles d'un ami +sincre: + +Puisses-tu recevoir de Dieu la rcompense qui t'est dire pour avoir +caus la mort de tant de serviteurs du Messie. + +Tu venais en gypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais, +insens, que ses forces se rduiraient en fume. + +Vois maintenant ton arme; vois comme ton imprudente conduite l'a +prcipite dans le sein du tombeau. + +Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tu, prisonnier ou +cribl de blessures! + +Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles ides! Peut-tre +Jsus veut-il se dbarrasser de vous! + +Peut-tre le Pape est-il bien aise de ce dsastre; car souvent un +prtendu ami donne des conseils perfides. + +En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il mritait +encore plus de confiance que Schak et Satih[243]. + +Et si le roi tait tent de venir venger sa dfaite, si quelque motif +le ramenait en ces lieux, + +Dis-lui qu'on lui rserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y +trouvera encore et ses chanes et l'eunuque Sabih[245]. + + [242] Le roi.--Le pote s'adresse un ami qui est cens charg + de remettre le chant saint Louis. + + [243] Clbres devins arabes. + + [244] Qui lui avait servi de prison. + + [245] Qui avait t son gelier. + + Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des Croisades_, t. + IV, p. 474. + + + + +LA REINE A DAMIETTE. + + +Vous avez entendu les grandes perscutions que le roi et nous +souffrmes, auxquelles perscutions la reine n'chappa pas, ainsi que +vous l'entendrez ci-aprs. Car trois jours avant qu'elle accoucht lui +vinrent les nouvelles que le roi tait pris; desquelles nouvelles elle +fut si effraye, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il +lui semblait que toute sa chambre ft pleine de Sarrasins, et elle +criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle tait +grosse ne prt pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux +chevalier, de l'ge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. +Toutes les fois que la reine criait, il disait: Madame, n'ayez garde, +car je suis ici. Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, +except le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, +et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: Je +vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donne, que si les +Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tte avant +qu'ils me prennent. Et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je +le ferai volontiers, car je l'avais dj bien pens que je vous +tuerais avant qu'ils nous aient pris. + +La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on +Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il tait n. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LA REINE BLANCHE. + + +A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mre tait morte. +Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. +Aprs cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je +vins devant lui en sa chambre, o il tait tout seul, et qu'il me vit, +il tendit ses bras, et me dit: Ah! snchal, j'ai perdu ma +mre.--Sire, rpondis-je, je ne m'en tonne pas, car elle devait +mourir; mais je m'tonne que vous, qui tes un sage homme, ayez men +si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que +l'homme a au coeur ne lui doit point paratre au visage; car celui qui +le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux. Il lui fit +faire de trs-beaux services en Terre Sainte; et aprs il envoya en +France un courrier charg de lettres de prires aux glises, pour +qu'on prit pour elle. + + [246] Ville de la Terre Sainte. + +Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et trs-sainte femme, me vint +dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse +vers elle pour la consoler. Et quand je vins l, je trouvai qu'elle +pleurait, et je lui dis que vrit dit celui qui dit qu'on ne doit pas +croire femme, car c'tait la femme que vous hassiez le plus, et vous +en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'tait pas pour elle +qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait. + +Les durets que la reine Blanche fit la reine Marguerite furent +telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils ft +en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher. +L'htel o le roi et la reine se plaisaient le plus demeurer tait +Pontoise, parce que la chambre du roi tait au-dessus de la chambre de +la reine. Ils avaient ainsi arrang leur affaire qu'ils allaient +causer dans un escalier qui descendait d'une chambre l'autre; et ils +avaient si bien dispos leurs arrangements que, quand les huissiers +voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient +les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa +chambre pour que sa mre l'y trouvt. Ainsi faisaient les huissiers de +la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, +afin qu'elle y trouvt la reine Marguerite. + +Une fois le roi tait ct de la reine sa femme, qui tait en trop +grand danger de mort, parce qu'elle s'tait blesse d'un enfant +qu'elle avait eu. La reine Blanche vint l et prit son fils par la +main, et lui dit: Venez vous-en, vous ne faites rien ici. Quand la +reine Marguerite vit que la mre emmenait le roi, elle s'cria: +Hlas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive! +Et alors elle se pma, et l'on crut qu'elle tait morte; et le roi, +qui crut qu'elle se mourait, revint, et grand'peine on la fit +revenir. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LES PASTOUREAUX. + +1251. + +De la croiserie des Pastouriaus. + + +Une autre aventure avint en l'an de grce mil deux cens cinquante et +un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist +convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art +tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou +de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre +besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy +estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouv un +sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis s +mains des Sarrasins. + +Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop +durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il +se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent +grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant +amour. + + [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen ge, + communaut de religion. (_Note de M. Paulin Pris._) + +Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France. +Quant il fu en l'entre, si se pourpensa o et en quel partie il +jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre +qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom +de sacrifice que il faisoit au dable. Quand il ot ce fait, il s'en +vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur +dist qu'il estoit homme de Dieu: Par vous, mes doux enfans, sera la +terre d'oultre-mer dlivre des anemis de la foy crestienne. Si tost +comme il orent sa voix, il alrent aprs luy et le commencirent +suivir par tout o il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se +metoient la voie aprs les autres, si que sa compaignie fu si grant +que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent +en la cit d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux. + +Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes et quanqu'il +demandrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit +estre. Si leur demandrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur +monstrrent et vint devant eux tout une grant barbe, ainsi comme s +il fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et pasle. + +Quant il le virent de telle contenance, si le prirent qu'il prist +hostieulx et leur biens tout sa volent, et s'agenoillrent aucuns +devant lui tout ainsi comme s ce fust un corps saint; et luy +donnrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commena +avironner tout le pays et pourprendre tous les enfans de la contre, +tant qu'il furent plus de quarante mille. + +Quant il se vit en si grant estat, si commena preschier et +despecier mariages, et reffaire tout sa volent; et disoit qu'il +avoit povoir de absoudre de toutes manires de pchis. Quant les +clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent +contraires, et leur monstrrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste +achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux +pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il +pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contre tant qu'il +vindrent Paris. + +La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si +hardi qui les contredist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme +cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par +Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly +demanda coment il avoit nom: et il respondi que on l'appeloit le +maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans +dons. De la royne se parti, et s'en vint ses compaingnons, qui bien +savoient sa mauvaisti, et si leur pria qu'il pensassent d'occire +prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la +royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien fait +quanqu'il feroient. + +Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme vesque +en l'glyse de Saint-Eustache de Paris, et prescha la mitre en la +teste comme vesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres +pastouriaux si alrent par tout Paris, et occirent tous les clers +qu'il y trouvrent; et convint que les portes de Petit pont fussent +fermes, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui +estoient venus de pluseurs contres pour aprendre. + +Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de quanqu'il pot, si s'en +parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient +tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous +hbergier n soustenir. Si en envoia une partie droit Bourges, et +commanda ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient +prendre et lever du pays, que il le prissent; et quant il auroient ce +fait, que il retournassent luy au port de Marseille o il les +attendroit. Si se dpartirent en telle manire, et s'en ala une partie +droit Bourges, et l'autre partie Marseille. + +Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtrent, +car l'en avoit bien racont qu'il faisoient moult de maux. Si alrent +parler la justice et ceux qui devoient la ville garder, et leur +dirent que telle esmeute et telle alle d'enfans et de pastouriaux +estoit trouve par grant malice, et par art de diable et par +enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les +maistres des pastouriaux tous prouvs en mauvaisti et en cas de +larrecin. + +Le prvost et le bailli s'accordrent ce qu'il disoient, et furent +tous aviss de la besoingne. Les pastouriaux entrrent en Bourges et +s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvrent oncques n clerc +n prestre; si commencirent mener leur maitrises, ainsi comme il +avoient fait Paris et s autres bonnes villes o il leur fu tout +abandonn faire leur volent. + +Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir leur +volent, il commencirent brisier coffres et huches, et prendre or +et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, +et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui +estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur +mauvaisti. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur +mauvaisti, et coment il avoient tout le pays enfantosm par leur +enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugis et pendus, et +les enfans s'en retournrent tous esbahis, chascun en sa contre. + +Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il +alassent de nuit et de jour Marseille; qui portrent lettres au +viguier, squelles toute la mauvaisti au maistre de Hongrie estoit +contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus unes hautes +fourches; et les pastouriaux qui aloient aprs luy s'en retournrent +povres et mandians. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publies et annotes par + M. _Paulin Pris_. + + + +LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS. + +1254. + + +Le roi d'Angleterre Henri III tant venu la noble maison de +religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prire sur les +tombes de ses prdcesseurs qui y avaient t enterrs. Puis, tant +venu au spulcre de sa mre, Isabelle, qui tait dans le cimetire, il +fit transfrer le corps dans l'glise, fit lever par-dessus un +mausole, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la mme +glise, de prcieuses toffes de soie, accomplissant ainsi ce +commandement du Seigneur: Honore ton pre et ta mre... + + [248] Clbre abbaye dans l'Anjou, prs de Saumur. + +Se sentant malade, il alla semblablement Pontigny, se mit pieusement +en prire sur la tombe et sur la chsse de saint Edmond, et recouvra +le bienfait de la sant. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des +prsents prcieux et dignes d'un roi. + +A la mme poque, comme le seigneur roi d'Angleterre dsirait +ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi +son beau-frre[249], la dame reine de France, soeur de la dame reine +d'Angleterre, les cits et les glises de France, les moeurs et +l'intrieur des Franais, et la trs noble chapelle du roi de France, +qui est Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont +gardes, il envoya au roi de France des dputs solennels et quand il +eut obtenu passage en toute bienveillance et scurit, il rassembla +son escorte et sa trs-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la +ville d'Orlans. + + [249] Saint Louis avait pous Marguerite de Provence, soeur + d'lonore de Provence, femme de Henri III. + +Le trs-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa +terre et aux citoyens des cits par lesquelles le roi d'Angleterre +devait passer de faire dblayer les rues des immondices, des souches +de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre +partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous +les ornements qu'ils pourraient trouver les faades des glises et des +maisons; de le recevoir avec respect et allgresse, au bruit des +cantiques et des cloches, la lueur des cierges, et revtus de leurs +habits de fte; d'aller sa rencontre quand il viendrait, et de le +servir avec empressement pendant son sjour. + +Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrive du seigneur roi +d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu' Chartres. En se voyant ils +se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre et se donnrent le +baiser. Ils se tmoignrent leur amiti par des salutations mutuelles +et par un change de paroles affables. Le seigneur roi de France +ordonna qu'on fournt libralement ses frais des procurations[250] +opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il +serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta +volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille +chevaux magnifiques, monts par des personnages de marque, sans +compter les chariots et les btes de somme, ainsi que les chevaux +d'lite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Franais +taient stupfaits de cette nouveaut imprvue. En outre, pendant +toute la journe, et de jour en jour, la compagnie des deux rois +s'accrut immensment et merveilleusement, comme a coutume de le faire +un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec +sa soeur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour +trouver ses autres soeurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de +Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se +fliciter, se consoler mutuellement et se tmoigner leur amiti par +des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mre, la +comtesse de Provence, nomme Batrix, tait prsente et pouvait se +glorifier, comme une autre Niob, en considrant ses enfants, car il +n'y avait pas dans le sexe fminin une seule mre au monde qui pt se +glorifier et se fliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle +de ses filles. + + [250] _Procuration_, dans les titres ecclsiastiques, se dit des + repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les + glises ou monastres, soit vques, archidiacres ou visiteurs. + (_Dict. de Trvoux._) + +Cependant les coliers de Paris, surtout ceux qui taient anglais de +nation[251], tant instruits de l'arrive de si grands rois et de si +grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, +suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, +parce que c'tait une poque entirement consacre la joie, +retranchrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, +achetrent des cierges et des habits de fte, qu'on appelle +vulgairement cointises, se procurrent tout ce qui pouvait servir +tmoigner leur joie, et allrent au-devant des nobles visiteurs, en +chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des +couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux +qui arrivaient et de ceux qui venaient leur rencontre tait immense. +Jamais dans les temps passs on n'avait vu en France une aussi belle +fte, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se +portait la rencontre des arrivants. Les coliers et les citoyens +passrent tout ce jour-l, et la nuit et les jours suivants, dans la +joie, parcourant la ville, merveilleusement tapisse; ce n'taient que +chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allgresse, enfin +toutes les pompes de ce monde. + + [251] L'universit de Paris tait la plus clbre et la plus + frquente de l'Europe; des coliers de toutes les nations + venaient y tudier. + +Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, +cortge dont le nombre aurait pu former une copieuse arme, furent +arrivs Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Universit +de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se rjouit +beaucoup et rendit grces aux clercs des honneurs de toutes espces +qu'ils rendaient ses htes. Puis le seigneur roi de France dit au +seigneur roi d'Angleterre: Ami, voici que la ville de Paris est ta +disposition; o te plat-il de prendre ton logis? L est mon palais, +au milieu de la ville: s'il t'agre de t'y arrter, que ta volont +soit faite. Si tu prfres le Vieux-Temple, qui est hors la ville et +o le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te +plaise davantage, tu n'as qu' vouloir. Le seigneur roi d'Angleterre +choisit pour htel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie tait +nombreuse et qu'il y a dans ce mme Vieux-Temple des btiments +suffisants et convenables pour une nombreuse arme. En effet, quand +tous les Templiers d'en dea des monts se rendent aux poques et aux +termes fixs leur chapitre gnral, ils trouvent l des logements +convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car +ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, +quoiqu'il y et tant de logements dans l'intrieur du palais, la +compagnie du roi tait tellement nombreuse, que beaucoup furent forcs +de dormir la belle toile, sans que les maisons voisines qui +s'tendaient du ct de la place qu'on appelle la Grve pussent +suffire cette foule. Les chevaux furent placs hors des btiments, +dans les lieux qui parurent les plus propres devenir des tables. + +Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis, +ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du mme +palais, c'est--dire du mme Temple, fussent remplies de pauvres que +l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre ft +considrable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le +pain et le vin. + +Ce mme lendemain, tandis que les pauvres taient restaurs la +premire et la troisime heure, le seigneur roi d'Angleterre, +conduit par le roi de France, visita la trs-magnifique chapelle qui +est dans le palais mme du roi de France[252], ainsi que les reliques +qui s'y trouvent et qu'il honora par des prires et par des offrandes +royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la +ville, pour y prier dvotement avec vnration, et il y laissa des +offrandes. + + [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la + sainte chapelle et quelques parties de cet ancien difice. + +Ce mme jour, le seigneur roi de France, comme il en tait convenu +d'avance, dna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit +Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des +deux rois. Toutes les cours du palais taient remplies de gens qui +mangeaient, et il n'y avait ni la porte principale, ni aucune +entre, des huissiers ou des gardes pour carter ceux qui voulaient +prendre place; il y avait libre accs et repas abondant pour tous ceux +qui se prsentaient. Or, la multiplicit des mets de toutes espces +allait jusqu' pouvoir faire natre le dgot parmi les convives. +Aprs le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs +franais, dans leurs htels, de superbes coupes en argent, des +fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres prsents tels qu'il +convenait un si grand roi d'en donner, et de si nobles seigneurs +d'en recevoir gracieusement. + +Jamais, aucune poque dans les temps passs, mme du vivant +d'Assurus, d'Arthur ou de Charles, ne fut clbr un repas si +splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manire clatante la +fertile varit des mets, la dlicieuse fcondit des boissons, +l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, +l'abondante libralit des prsents. Or, il y avait l des personnages +vnrables qui non-seulement n'ont pas de suprieurs dans le monde, +mais encore dont on ne pourrait trouver les gaux. + +Or, le repas fut donn dans la grande salle royale du Temple, o l'on +avait suspendu de tous cts, selon la coutume d'outre-mer, autant de +boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi +eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un +certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: Messire, pourquoi +avez-vous invit les Franais venir dner et se rjouir avec vous +dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au +Grand-Coeur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler. +Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives taient +disposs. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la +terre[253], tant cause de l'huile cleste dont il a t oint qu' +cause de son pouvoir et de sa prminence en chevalerie, s'assit au +milieu, ayant sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur +roi de Navarre[254] sa gauche. Comme le seigneur roi de France +s'efforait de rgler les places autrement, de telle sorte que le roi +d'Angleterre ft assis au milieu et la place la plus leve, le +seigneur roi d'Angleterre lui dit: Non pas, messire roi, prenez le +lieu le plus honorable, c'est--dire la place du milieu et la plus +leve; car vous tes mon seigneur et le serez, et vous en savez la +cause[255]. Alors le pieux roi de France reprit, mais voix basse: +Plt Dieu que chacun obtnt son droit sans tre ls; mais +l'orgueil des Franais ne le souffrirait pas. Or, laissons ce sujet. +Ensuite les ducs prirent place la mme table, selon leurs dignits +et prminences; ils taient au nombre de vingt-cinq, et les personnes +qui taient assises aux places les plus leves se trouvaient +cependant mles aux ducs susdits. De plus, douze vques assistrent + ce festin; ils taient placs avant certains ducs, et se trouvaient +cependant mls aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers +de renom qui prirent place leur tour. Les comtesses taient au +nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux soeurs des deux +reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse +d'Anjou et de Provence, qui taient comparables des reines, ainsi +que la comtesse Batrix, mre de toutes. Aprs le repas, qui fut +abondant et splendide, quoique ce ft un jour poisson, le roi +d'Angleterre vint loger cette nuit-l dans le grand palais du seigneur +roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le +seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant: +Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est +courtoisie et justice; puis il ajouta en souriant: Je suis seigneur +et roi dans mon royaume, je veux donc tre le matre chez moi. Le roi +d'Angleterre alors se laissa conduire. + + [253] Comme on le voit, la supriorit des rois de France n'est + pas conteste par l'historien anglais. + + [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de + Navarre; il avait pous Isabelle, fille de saint Louis. + + [255] Allusion la paix que projetaient les deux rois, et en + vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint + Louis pour ses fiefs de Guyenne. + +Quand le roi d'Angleterre eut travers un faubourg qu'on appelle la +Grve et ensuite un faubourg du ct de Saint-Germain l'Auxerrois, +puis aprs un grand pont[256], il considra l'lgance des btiments +qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est--dire en +pltre, ainsi que les maisons trois arceaux et quatre tages ou +mme plus, aux fentres desquelles apparaissait une multitude infinie +de personnes des deux sexes; et une foule serre s'agglomrait et se +pressait l'envi pour voir le roi d'Angleterre Paris. Sa renomme +brilla du plus grand clat et fut porte aux nues par les Franais, +cause de ses largesses et de ses prsents, de la libralit qui +convenait ce jour-l, de l'abondance de ses aumnes, de la belle +ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de +France s'tait uni par mariage une soeur et le seigneur roi +d'Angleterre l'autre soeur. + + [256] Sans doute le pont au Change. + +Les rois de France et d'Angleterre restrent ensemble pendant huit +jours, se rcrant mutuellement par des entretiens longtemps dsirs. +Or, le pieux roi de France disait: N'avons-nous pas pous les deux +soeurs et nos frres[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou +garons, qui ont tir ou qui tireront naissance d'icelles seront comme +frres et soeurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille +affinit ou consanguinit, combien ils se chriraient mutuellement, +combien ils seraient unis du fond du coeur! Je m'afflige, le Seigneur +le sait, de ce que notre affection rciproque ne puisse tre +parfaitement d'accord en tout. Mais l'opinitret de mes barons ne se +soumet pas ma volont; car ils disent que les Normands ne sauraient +pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les +violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258]. Mais +laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se sparant de la +prsence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une +journe de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il +avait rpandu en dpenses faites Paris 1,000 livres d'argent, sans +compter les prsents inapprciables qu'il avait tirs de son trsor, +non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi +d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas mdiocrement exalt ni +faiblement augment. + + [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles. + + [258] C'est--dire la Normandie, confisque par Philippe-Auguste. + Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation. + +Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France +dit au roi d'Angleterre: Ami, combien douces tes paroles sont mes +oreilles; rjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-tre ne +jouirons-nous jamais une autre fois l'avenir d'un entretien mutuel. +Puis il ajouta: Mon ami roi, il n'est pas facile de te dmontrer +quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'me j'ai prouve, +par amour pour le Christ, dans mon plerinage; quoique tout ait tourn +contre moi, je n'en rends pas moins grces au Trs-Haut; car en +revenant moi-mme, et en entrant et rentrant dans mon coeur, je me +rjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donne par sa faveur +spciale, que s'il m'et accord l'empire du monde entier. + +Lorsque les deux rois se furent avancs l'espace d'environ une journe +de marche, ils se sparrent l'un de l'autre, et, s'tant dtourns +quelque peu l'cart sur le bord de la route, ils se dirent des +paroles secrtes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant: +Plt Dieu que les douze pairs de France et le baronnage +consentissent mon dsir[259]; nous serions certes des amis +indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation se +dchaner et un sujet de s'enorgueillir. S'tant donc baiss et +embrasss rciproquement, ils se quittrent. + + [259] Qui tait de rendre au roi d'Angleterre une partie des + conqutes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme + injustement faites. + + MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Brholles. + + + + +DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT. + +1256. + + +Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si o et entendi un +homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult +courrouci en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist +signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour +ce que il eust perdurable mmoire de son pchi et que les autres +doubtassent jurer villainement de leur crateur. Moult de gens +murmurrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement sign. +Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien +contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: Sire +Dieu, il te maudiront et tu les bniras. Si dist une parole qui bien +fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign et en telle manire comme +celluy est, et jamais villain serement ne feust jur en mon royaume. +La sepmaine emprs que cil fu sign le roy donna aux povres femmes +lingires qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux +povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs +des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du +peuple[261]. + + [260] Vieilles fripperies. + + [261] De l sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande + Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pris._) + + _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publies et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +LA PRAGMATIQUE SANCTION. + +1269. + + +Malgr la bulle d'Alexandre IV qui dfendait toute sentence +d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de +l'Angleterre ne rassurait point entirement Louis IX sur la paix de +l'glise du royaume; car des vnements imprvus pouvaient pousser un +autre pontife changer cette disposition. Le monarque rsolut donc de +fixer lui-mme par des statuts rguliers les limites de l'autorit +papale quant au temporel, et de proclamer ce sujet son indpendance +absolue. Sa prsence en France et l'attitude de son parlement avaient +suffi jusque alors; mais ce frein chappait avec lui, et il sentit +encore plus la ncessit d'une manifestation nergique, quand Clment +IV, avant sa mort, dcida que tous les bnfices ecclsiastiques +seraient dsormais, comme toujours, la disposition du saint-sige, +qui pourrait les confrer, vacants ou non vacants. + +Ces sortes d'empitements de juridiction s'taient successivement +augments chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence +papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus +clairs, en redoutait surtout l'abus la veille d'une longue +absence[262]. Aussi, aprs de mres rflexions et avoir pris les +conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart +des prlats du royaume faisaient partie, il se dcida promulguer +l'ordonnance appele Pragmatique sanction. Cette ordonnance a t +considre depuis comme le premier acte fondateur des liberts de +l'glise gallicane, titre inconnu jusque alors, en les dclarant et +les expliquant. Elle tait ainsi conue: + + [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis. + +Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, la perptuelle +mmoire de la chose; + +Voulant pourvoir la tranquillit des glises du royaume, +l'augmentation du culte divin, au salut des mes, et dsirant obtenir +la grce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel +nous mettons notre royaume, avons par le prsent dit perptuel, +ordonn et ordonnons: + +Premirement: que les prlats des glises de notre royaume, patrons +et collateurs ordinaires de bnfices jouiront pleinement de leurs +droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner +aucune atteinte par ses rserves, par ses grces expectatives ou par +ses mandats; + +Secondement: que les glises cathdrales ou abbatiales et autres +pourront faire librement leurs lections, qui sortiront leur plein et +entier effet; + +Troisimement: que le crime de simonie, qui infecte l'glise, soit +entirement banni du royaume, comme une peste prjudiciable la +religion; + +Quatrimement: nous voulons que les promotions, collations, +provisions et dispositions des prlatures, dignits et autres +bnfices et offices ecclsiastiques de notre royaume se fassent +suivant la disposition du droit commun des sacrs conciles et les +ordonnances des anciens pres de l'glise; + +Cinquimement: voulant empcher les exactions insupportables de la +cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous dfendons +de lever les sommes qu'elle a accoutum d'imposer sur les glises du +royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante, +et de notre exprs commandement et de celui des glises de France; + +Siximement, enfin: approuvons et confirmons par les prsentes les +liberts franaises, immunits, prrogatives, droits et privilges +accords par les rois de France nos prdcesseurs, ou par nous, aux +glises, monastres, et aux personnes religieuses de notre royaume. + +En tmoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux prsentes +lettres. Donn Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jsus-Christ +1269. + + _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3 + vol. in-8, 1839.--T. III, p. 361. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABB DE SAINT-DENIS. + +1270. + + +Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, son cher et fidle +Mathieu, abb de Saint-Denis, salut et affection. + +Nous vous avons annonc que nous nous tions embarqu Aigues-Mortes +le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis la voile pour +Tunis. Ayant abord en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous +sommes rests quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari, +attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croiss qui nous +suivaient. Aprs leur arrive, nous avons tenu conseil et rsolu de +nous diriger vers Tunis. Nous avons en consquence remis la voile, +et nous avons abord au port de Tunis le jeudi d'avant la fte de +sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun +obstacle. Aprs avoir fait dbarquer nos chevaux, nous nous sommes +avancs jusqu' l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons +dress notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frre +Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe, +Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres +barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres +princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les +vaisseaux prs de nous; nous jouissons tous, grce Dieu, d'une sant +parfaite. Nous vous annonons qu'aprs avoir pourvu tout ce qui +tait ncessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emport +d'assaut la ville de Carthage, o plusieurs Sarrasins ont t passs +au fil de l'pe. + +Donn au camp devant cette ville, le jour de la fte de saint Jacques +aptre, 1270 (25 juillet). + + Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537. + + + + +INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSES A SON FILS +PHILIPPE LE HARDI[263]. + +1270. + + +Cher fils, pour ce que je dsire de tout mon coeur que tu sois bien +enseign en toutes choses, j'ai pens que tu recevrais plusieurs +enseignements de cet crit, car je t'ai ou dire aucunes fois que tu +retiendrais plus de moi que de tout autre. + + [263] Ces instructions ont t inscrites dans un registre de la + Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques + expressions ont t rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous + reproduisons ici le texte donn par M. Michaud dans son _Histoire + des Croisades_, t. V, p. 549. + +Cher fils, je t'enseigne premirement que tu aimes Dieu de tout ton +coeur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir; +tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui +dplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spcialement tu dois avoir +cette volont que tu ne fasses pch mortel pour nulle chose qui +puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres tre +hachs et ta vie enleve par le plus cruel martyre plutt que tu ne +fasses pch mortel avec connaissance. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune perscution ou maladie ou autre +chose, tu la dois souffrir dbonnairement, et l'en dois remercier et +savoir bon gr; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu +dois encore penser que tu l'as bien mrit, et plus encore s'il le +veut, pour ce que tu l'as peu aim et peu servi et pour ce que tu as +fait maintes choses contre sa volont. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prosprit ou de sant de corps ou +d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre +garde que de ce tu ne te dcries, ni par orgueil, ni par autre tort, +car c'est grand pch que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons. + +Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de +sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseign des choses +que tu dois viter et des choses que tu dois faire; et aies telle +manire en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment +enseigner et reprendre. + +Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de +sainte glise; et quand tu seras la chapelle, garde-toi d'oser +parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par +bouche ou de pense, et spcialement sois plus attentif l'oraison +quand le corps de Notre-Seigneur sera prsent la messe. + +Cher fils, aie le coeur compatissant envers les pauvres et envers tous +ceux que tu penseras qui ont souffrance de coeur ou de corps, et +suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou +d'aumnes; si tu as malaise de coeur, dis-le ton confesseur ou +tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder +secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu +puisses dire. + +Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit +de religion, soit du sicle, et esquive la compagnie des mauvais; aie +volontiers bons parlements avec les bons, et coute volontiers parler +de Notre-Seigneur en sermons; et en priv pourchasse volontiers les +pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que +l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens pch. +N'coute pas volontiers mdire d'autrui ni nulle parole qui tourne +mpris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle +parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de +clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire +celui qui pourrait en faire justice. + +Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par +l il appert que tu reconnaisses les bonts et les honneurs que +Notre-Seigneur t'a faits, en telle manire que s'il plaisoit +Notre-Seigneur que tu vinsses l'honneur de gouverner le royaume, tu +fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France +sont sacrs. + +Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin +d'avoir les qualits qui appartiennent aux rois, c'est--dire que tu +sois si juste que tu ne t'cartes de la justice, quelque chose qui +puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et +un riche, soutiens de prfrence le pauvre au riche, jusqu' ce que tu +saches vrit; et quand tu la connatras, fais justice. S'il advient +que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'tranger +devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle, +jusqu' ce que tu connaisses la vrit; car ceux de ton conseil +pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas +vouloir. + +Cher fils, si tu apprends que tu possdes quelque chose tort ou de +ton temps ou de celui de tes anctres, aussitt rends-le, toute grande +que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est +obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vrit, fais telle paix +par conseil de prud'hommes par quoi ton me et celle de tes anctres +soient du tout dlivres; et si jamais tu entends dire que tes +anctres aient restitu, mets toujours soin savoir si rien ne reste +encore rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitt pour la +dlivrance de ton me et de celle de tes anctres. + +Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manires de +gens, et spcialement les personnes de sainte glise; dfends qu'on ne +leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et +je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes +aeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi tait +un jour avec son conseil priv, et disaient ceux de son conseil que +les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'merveillait comment +il le souffrait. Il rpondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort; +mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je +prfre de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle +il arrive esclandre entre moi et sainte glise. Je te remmore ceci +pour que tu ne sois pas lger croire autrui contre les personnes de +sainte glise. De telle faon les dois honorer et garder qu'ils +puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi +t'enseign-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les +secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par +lesquels Notre-Seigneur est le plus honor et servi, ceux-l aime-les +plus que les autres. + +Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mre, et que tu +retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois +enclin croire ses bons conseils; aime tes frres et veuille toujours +leur bien et avancement, et leur tiens lieu de pre pour les enseigner + tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne +dclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives. + +Cher fils, je t'enseigne que tous les bnfices de sainte glise que +tu auras donner, tu les donnes bonnes personnes par grand conseil +de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes ceux +qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien. + +Cher fils, je t'enseigne que tu te dfendes, autant que cela te sera +possible, d'avoir guerre avec nul chrtien, et si l'on te fait tort, +essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de +recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce +soit pour viter les pchs qui se font en guerre. Et s'il advient +qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens +qui n'ont fautes ou forfaits soient gards, que dommage ne leur vienne +ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux +que tu aies craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses +chteaux par force de sige; et garde que tu sois bien conseill avant +que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et +que tu aies bien somm le malfaiteur et autant attendu comme tu le +devras. + +Cher fils, je t'enseigne que les guerres et dbats qui seront en ta +terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le +pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plat beaucoup +Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donn trs-grand +exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui taient +en l'archevch, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait +mourir; et il lui sembla que par l il mettait bonne fin sa vie. + +Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prvts en ta +terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et +qu'ils ne fassent autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de mme +ceux qui sont en ton htel, fais prendre garde qu'ils ne fassent +aucune injustice; car combien que tu dois har tout mal fait autrui, +tu dois plus har le mal qui viendrait de ceux qui de toi reoivent le +pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et dfendre +que cela n'advienne. + +Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dvou l'glise de +Rome et notre saint pre le Pape, et lui portes respect et honneur, +comme tu le dois ton pre spirituel. + +Cher fils, donne volontiers pouvoir gens de bonne volont qui en +sachent bien user, et mets grande peine ce que les pchs soient +ts en ta terre, c'est--dire le vilain serment[264] en toutes choses +qui se fait ou dit mpris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, +pchs de corps, jeux de ds, taverniers et autres pchs. Fais +abattre en ta terre, sagement et en bonne manire, les tratres ton +pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens, +tant qu'elle en soit bien purge. Lorsque, par sage conseil de bonnes +gens, tu entendras quelque chose bien faire, avance-les par tout ton +pouvoir; mets grand soin ce que tu fasses reconnatre les bonts que +Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier. + + [264] Le blasphme. + +Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente ce que les +deniers que tu dpenseras soient en bon usage dpenss, et qu'ils +soient levs justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses +beaucoup, c'est--dire que tu te gardasses de folles dpenses et de +mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien +employs; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens +qui te sont profitables et convenables. + +Cher fils, je te prie que, s'il plat Notre-Seigneur que je trpasse +de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons, +et que tu envoies par les congrgations du royaume de France pour leur +faire demander prire pour mon me, et que tu entendes tous les +biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part. + +Cher fils, je te donne toute la bndiction que le pre peut et doit +donner son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jsus-Christ que par sa +grande misricorde et par les prires et par les mrites de sa +bienheureuse mre la vierge Marie, et des anges et des archanges, et +de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et dfende que tu +ne fasses chose qui soit contre sa volont, et qu'il te donne grce de +faire sa volont, et qu'il soit servi et honor par toi; et +puisse-t-il accorder toi et moi, par sa grande gnrosit, +qu'aprs cette mortelle vie nous puissions venir lui pour la vie +ternelle, l o nous puissions le voir, aimer et louer sans fin. +_Amen._ + +A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Pre et +le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._ + + + + +SAINT LOUIS. + +_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._ + + +Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, snchal +de Champagne, fais crire la vie de notre saint Louis, ce que je vis +et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au +plerinage d'outre-mer et depuis que nous revnmes. Et avant que je +vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai +d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses +bons enseignements, pour qu'ils soient placs dans un ordre convenable +et pour difier ceux qui les entendront. + +Ce saint homme aima Dieu de tout son coeur, et agit en consquence. Il +y parut bien en ce que, de mme que Dieu mourut pour l'amour qu'il +avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par +plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il +pouvait bien viter s'il et voulu, comme vous l'entendrez ci-aprs. +L'amour qu'il avait pour son peuple parut ce qu'il dit son fils +an pendant une grave maladie qu'il eut Fontainebleau: Beau fils, +fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; +car vraiment j'aimerais mieux qu'un cossais vnt d'cosse et +gouvernt bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et +au su de tout le monde. Le saint aima tant la vrit, que mme aux +Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il tait convenu, ainsi que +vous l'entendrez ci-aprs. De la bouche il fut si sobre, que nul jour +de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font +maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que +ses cuisiniers servaient devant lui. Il tait modr dans ses paroles; +car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni +jamais nommer le diable, dont le nom est bien rpandu dans le royaume, +ce qui, je crois, ne plat pas Dieu. Il trempait son vin par +modration, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il +me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin; +et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que +j'avais une grosse tte et un estomac froid et que je ne pouvais pas +m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais +dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les +gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je +n'aurais sant; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je +m'enivrerais tous les soirs, et que c'tait trop laide chose pour un +vaillant homme de s'enivrer. + + [265] Mdecins. + +Il me demanda si je voulais tre honor en ce monde et avoir paradis +la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne +faire ni de dire votre escient quelque chose que si tout le monde le +savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela. + +Il me dit que je me gardasse de dmentir ni de ddire quelqu'un de ce +qu'il dirait devant moi, moins que je n'eusse pch ou dommage en +souffrir; parce que des dures paroles naissent les mles dont mille +hommes peuvent mourir. + +Il disait que l'on devait vtir et armer son corps de telle manire +que les prud'hommes de ce sicle ne pussent dire qu'on en ft trop et +les jeunes gens qu'on n'en ft pas assez. Il m'appela une fois, et me +dit: Je n'ose vous parler, cause de l'esprit subtil que vous avez, +de chose qui touche Dieu; et pour cela j'ai appel ces frres qui +sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle. +Snchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si +bonne chose que meilleure ne peut tre. Vraiment, fit-il, c'est bien +rpondu; cette rponse que vous avez faite est crite dans ce livre +que je tiens en ma main. Or, vous demand-je, fit-il, lequel vous +aimeriez mieux, ou que vous fussiez lpreux ou que vous eussiez fait +un pch mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui rpondis que +j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'tre lpreux. Et quand les +frres s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir +ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que +je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un tourdi +emport; car il n'y a si vilaine lpre comme d'tre en pch mortel, +parce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable; par +quoi nulle lpre aussi laide ne peut tre. Et bien est vrai que quand +l'homme meurt, il est guri de la lpre du corps; mais, quand l'homme +qui a fait le pch mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain +qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonn; c'est +pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lpre lui dure autant que +Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis, +que vous ayez coeur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux +que tout malheur arrive au corps, lpre ou toute autre maladie, que le +pch mortel vienne votre me. + +Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand +jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne +laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez +pas avoir en ddain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je +vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que +vous vous accoutumiez les laver. + + [266] Le jeudi saint. + +Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui +l'aimaient, qu'il donna la conntable de France monseigneur Gilles +le Brun, qui n'tait pas du royaume de France, parce qu'il avait +grande renomme de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment +que tel il tait. + +Il faisait manger sa table matre Robert de Sorbonne pour la grande +renomme qu'il avait d'tre prud'homme. Il arriva un jour qu'il +mangeait ct de moi, et que nous parlions l'un l'autre. Parlez +haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous mdisez d'eux. Si +vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites +haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi tait en joie, il me dit: +Snchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut +mieux que bguin[268]? Alors commena la discussion de moi et de +matre Robert. Quand nous emes longtemps disput, il rendit sa +sentence, et dit ainsi: Matre Robert, je voudrais avoir le nom de +prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurt; car +prud'homme est si grande et si bonne chose, que mme au nommer il +emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'tait mauvaise chose de +prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que +le nom corche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les +rentes du diable, qui tire toujours en arrire vers lui ceux qui +veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car +il sduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il +leur fait donner Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite, +que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prt garde ce qu'il +faisait et qu'il n'encombrt son me pour les grandes sommes qu'il +donnait la maison des frres prcheurs de Provins. Car les hommes +sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons excuteurs +de testament, qui d'abord rparent les torts faits par le dfunt et +rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des +aumnes. + + [267] Homme sage et instruit. + + [268] Dvt. + +Le saint roi fut Corbeil une Pentecte, et il y eut bien +quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit aprs manger au pr qui est +au bas de la chapelle, et parlait l'entre de la porte au comte de +Bretagne, le pre du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. L me vint +querir matre Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon +manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent aprs +nous. Alors je demandai matre Robert: Matre Robert, que me +voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait +en ce pr, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que +lui, si on devrait vous en bien blmer? Et je lui dis que oui. Et il +me dit: Alors, vous tes donc blmer quand vous tes plus noblement +vtu que le roi, car vous vous vtez de riches toffes, ce que le roi +ne fait pas. Et je lui dis: Matre Robert, sauf votre grce, je ne +suis pas blmer si je me vtis de riches toffes; car cet habit +m'ont laiss mon pre et ma mre; mais vous faites blmer vous, car +vous tes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laiss l'habit de +votre pre et de votre mre, et vous tes vtu de plus riche camelin +que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui +du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi, +entreprit de dfendre matre Robert de paroles, de tout son pouvoir. + +Aprs ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son +fils[269], le pre du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et +s'assit la porte de son oratoire, et mit la main terre, et dit: +Asseyez-vous ici bien prs de moi, pour que l'on ne nous entende pas. +Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si prs, de vous, +et il me dit: Snchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si prs de +lui, que ma robe touchait la sienne; et il les fit asseoir aprs +moi, et leur dit: videmment vous avez fait grand mal quand vous, qui +tes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai +command; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent +que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait +appels pour se confesser moi de ce qu' tort il avait dfendu +Matre Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si bahi qu'il avait +bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas ce +que j'ai dit pour dfendre matre Robert; car, comme dit le snchal, +vous devez vous bien vtir et proprement, parce que vos femmes vous en +aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage, +on doit se parer en robes et en armes de telle manire que les +prud'hommes de ce sicle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les +jeunes gens de ce sicle ne disent qu'on en fait peu. + + [269] Philippe III. + + [270] Philippe IV, le Bel. + +Vous entendrez ci-aprs un enseignement qu'il me fit en mer, quand +nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant +l'le de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des +quatre matres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les +nautoniers furent si dsesprs, qu'ils arrachaient leurs robes et +leur barbe. Le roi sortit de son lit tout dchauss, car c'tait la +nuit; sans autre vtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix +devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que +la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul, +et me dit: Snchal, maintenant Dieu nous a montr une partie de son +pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connat peine le nom, a +failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens. +Or, saint Anselme dit que ce sont des menaces de Notre Seigneur, +comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je +l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car +les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton +avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus +pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as +fait cette menace, mais pour le ntre si nous savons en tirer +avantage. Nous devons donc, dit le roi, mettre profit cette menace +que Dieu nous a faite, de telle manire que si nous sentons dans nos +coeurs et dans nos corps quelque chose qui dplaise Dieu, nous +devons nous hter de l'ter, et nous devons nous efforcer de mme de +faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons +ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce sicle et en +l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il +fera aussi comme le bon matre doit faire son mauvais serviteur; +car, aprs la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender, +le matre le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont +pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272], +car il a chapp un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui +o nous tions; qu'il s'amende de ses mfaits de telle sorte que Dieu +ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses. + + [271] Les quatre matres vents sont ceux du nord, du sud, de + l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest. + + [272] Philippe le Bel. + + [273] A la bataille de Mons en Puelle. + +Le saint roi s'effora de tout son pouvoir, par ses paroles, de me +faire croire fermement en la loi chrtienne que Dieu nous a donne, +ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il disait que nous devions croire +si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui +arrivt au corps, nous n'ayons nulle volont d'aller l'encontre par +parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que +quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les +faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il +ne peut enlever l'homme les bonnes oeuvres qu'il a faites, et que +s'il meurt dans la vraie foi, c'est une me perdue pour lui. Et pour +cela on doit se garder et se dfendre de ce pige et dire l'ennemi, +quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au +point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand +tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir +dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec +le bton et les pes dont l'ennemi le voulait occire. + + [274] Le dmon. + +Il disait que foi et croyance taient choses auxquelles nous devions +tre fermement attachs, encore que nous n'en fussions certains que +par ou-dire. L-dessus il me demanda comment mon pre s'appelait; et +je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le +savais; et je lui rpondis que je croyais en tre certain et que je le +croyais fermement, parce que ma mre me l'avait tmoign. Donc, +reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi, +desquels nous tmoignent les aptres, ainsi que vous l'entendez +chanter le dimanche au Credo..... + +Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses +heures chantes et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du +jour ou des saints chante, s'il y avait lieu. + +Tous les jours, aprs manger, il se reposait sur son lit, et quand il +avait dormi et repos, il priait dans sa chambre pour les morts avec +un de ses chapelains, avant d'entendre les vpres. Le soir il +entendait complies. + +Un cordelier vint lui au chteau d'Hyres, l o nous +abordmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il +avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes +mcrants[276], et qu'il n'avait jamais trouv, soit chez les +chrtiens, soit chez les infidles, qu'aucun royaume se ft perdu ou +ait chang de matre autrement que par dfaut de justice. Or, fit-il, +que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et +prompte justice son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui +permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie. On +dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterr Marseille, o +Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer +avec le roi, quelque prire qu'il lui ft, qu'une seule journe. + + [275] En revenant d'gypte. + +Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et +loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il +avait rgl sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le +bon comte de Soissons et nous autres qui tions autour de lui, quand +nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277] +de la porte, que l'on appelle maintenant les requtes. Et quand il +revenait de l'glise, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de +son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait +s'il y avait quelqu'un juger qu'on ne pt juger sans lui; nous les +lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait: +Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils +disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur +rpondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra +faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir +comment il les mettrait en voie droite et raisonnable. + + [276] Non chrtiens. + + [277] Dbats, procs; plaidoyers. + +Maintes fois il advint qu'en t il allait s'asseoir au bois de +Vincennes, aprs sa messe, et s'accotait un chne et nous faisait +asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient +lui, sans empchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait +de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procs? Et ceux qui +avaient procs se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et +on vous jugera l'un aprs l'autre. Alors il appelait monseigneur +Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et +disait l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait +quelque chose reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour +autrui, il le reprenait lui-mme. Je le vis plusieurs fois en t, +pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vtu d'une tunique de +camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de +cendal[281] noir autour du cou, trs bien peign, sans bonnet, et un +chapeau orn de plumes de paon blanc sur sa tte; et il faisait +tendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le +peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de +lui, et alors il les faisait juger de la manire que je vous ai dit +qu'il faisait au bois de Vincennes. + + [278] Clbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis + conseiller au parlement. + + [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France Venise + en 1268. + + [280] Tartan. + + [281] toffe de soie. + +Je le revis une autre fois Paris, l o tous les prlats de France +lui mandrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais +pour les entendre. L tait l'vque Gui d'Auxerre, fils de +monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prlats +en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevques et +vques, m'ont dit que je vous dise que la chrtient se prit entre +vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est? +Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications +aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommunis et sans +absolution, et ne veulent pas faire satisfaction l'glise. Ils vous +requirent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de +commander vos prvts et vos baillis que tous ceux qui demeureront +excommunis un an et un jour soient contraints par la confiscation de +leurs biens se faire absoudre. A cela le roi rpondit qu'il +l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain +qu'ils avaient tort. L'vque dit qu'il ne lui appartenait pas de +connatre de leurs causes. Et le roi lui rpondit qu'il ne les ferait +pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de +contraindre les gens se faire absoudre quand les clercs leur +feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le +comte de Bretagne, qui tant excommuni a plaid sept ans contre les +prlats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamns tous. +Donc, si j'avais contraint la premire anne le comt de Bretagne, +se faire absoudre, j'aurais mfait envers Dieu et envers lui. Alors se +rsignrent les prlats; et oncques depuis n'ai entendu dire que +demande ait t faite des choses dessus dites. + +La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la +volont de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que +vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce +qu'il n'y a pas droit, car son pre l'a perdue par jugement. Et cela +le roi rpondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait +pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: car nos +femmes sont soeurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il +convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la +paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal, +ce qu'il n'tait pas auparavant. + + [282] En 1258, Abbeville. + + [283] Une partie de l'Aquitaine. + +La loyaut du roi put tre vue au fait de monseigneur de Trie, qui +remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait +donn aux hritiers de la comtesse de Boulogne, qui tait morte +rcemment, le comt de Dammartin. Le sceau de la lettre tait bris, +si bien qu'il ne restait plus que la moiti des jambes de la figure du +sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il +nous le montra tous qui tions de son conseil, pour que nous +l'aidassions de nos avis. Nous dmes tous, sans nul dbat, qu'il +n'tait pas tenu de mettre la lettre excution. Alors il dit Jean +Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnt la lettre qu'il lui avait +commande. Quand il tint l lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le +sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on +clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brise est semblable au +sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la +dite comt. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous +rends la comt. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux). + + + + +SAINT LOUIS. + + +De la grant sapience le roy de France. + +Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte +justice qui estoit au bon roy, si le doubtrent moult forment et luy +portrent honneur et rvrence, pour ce qu'il estoit de moult saincte +vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; +et s aucun estoit rebelle, tantost estoit humili son orgueil. En +ceste manire tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie, +puis qu'il fu repairi de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit +aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volent +contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon +sens le traioit paix charitablement pour dbonnairet, et faisoit +amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture +dit: _Misricorde et piti gardent le roy, et dbonnairet ferme son +trne_, tout ainsi le royaume de France fu gard fermement et en piti +au temps du bon roy; car misricorde et vrit qu'il avoit tousjours +amies le gardrent. Es causes qui estoient tournes contre luy de ses +hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours contre luy. +Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui +devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, s causes menes +contre ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement, pour +la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et +sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui +faisoit amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit + amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son +hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce +qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, +meismement de dtractions et de menonges. Pou ou nant maudissoit, n +j ne dist villenie homme, tant fust de petit estat. Especiaulment +le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manire que ce +fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frre +meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura +autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne +povoit trouver homme, tant fust sage n lettr, qui si bien jugeast +une cause comme il faisoit, n qui donnast meilleure sentence n plus +vraie. + + +Coment le roy servoit les povres. + +Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les pis aux povres en +secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus +desfais que on peust trouver; si les servoit dvotement genoux, et +leur essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur +donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au +mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier, +et souvent s'agenouilloit devant eux. + +Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit chascun quatre sous. Et +s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire +le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi +comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy ses confesseurs, +dont il avenoit souvent que quant le roy se soit devant son +confesseur, et fenestre ou huis se dbatoient ou ouvroient pour la +force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en +tel point qu'elle ne fist noise son confesseur. Si luy dist son +confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: Vous +estes mon chier pre, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire. + + [284] Besoin, ncessit, affaire. + +Coment le roy faisoit abstinence de son corps. + +Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent +et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en +son lit. Et, aprs ce qu'il avoit receu le prcieux corps de +Nostre-Seigneur Jhsucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il +vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage ossent +chacune journe matines, la messe et vespres, et compile hautement +note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de +Dieu, et que il dissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il +scussent lettre pour entendre les escriptures. + +Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et puis retornoit +en sa chambre et faisoit ses enfans soir devant luy, et leur +monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise +avoient est dcus, et les autres qui par luxure et par orgueil et +par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il +faisoit porter ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au +vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont +Jhsucrist fu couronn le jour de sa saincte passion. + + +Coment le roy se confessoit. + +A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an +dvotement et secretement. Tousjours aprs sa confession recevoit +discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de +fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en +une aumonire de soie. Telles boistes atout telles chaiennes +donnoit-il aucunes fois ses privs amis pour recevoir autelle +discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy +donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus +asprement. Pour une haute feste il ne laissoit prendre sa discipline +dessus dicte[285]. + + [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces + pieux dtails, ajoute ici: N ce ne fait pas trespasser coment + uns confessors que li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, il + donnoit aspres et dures disciplines, en tele manire que sa char, + qui tendre estoit, en estoit moult greve. Mais oncques li bons + rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist + aprs sa mort tout en jouant et en riant a frre Gefroi. + +Longtemps porta le roy la haire sa char toute nue; mais il la laissa +par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy toit +trop grive: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la +laissa porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour +aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les +vendredis de l'an, n ne mangeoit char n sain[286] au mercredi. Et +toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et +aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de +fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il +ne sentoit que pou ou nant de vin. + + [286] _Sain_, Graisse.--Conserv dans _saindoux_. + + +Coment le roy fist plusieurs religions en France. + +Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des +souffraiteux: il avoit acoustum par tout l o il estoit que six-vins +povres fussent pus[287] en son hostel; chascun jour en caresme +croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et +metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des +festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et +larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres +povres colliges et aux povres qui plus ne povoient labourer par +viellesce ou par maladie: si que paine povoit estre racont le +nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il +fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte +qu'il estoit tout forment courouci, le jour qu'il n'avoit largement +donn aux povres. + + [287] Repus, restaurs. + + [288] Surtout. + +Ds le commencement que il vint son royaume tenir, et il le sot +appercevoir, commena-il difier plusieurs moustiers et maisons de +religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des +nobles. Il fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et +Meneurs en pluseurs cits et chastiaux de son royaume; il fist +parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle +de Compigne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda +l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, o il +mist femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il donna plain povoir la +royne Blanche, sa mre, de fonder l'abbaye du Lis dels Meleun sur +Seine, et celle dels Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire +la maison des avugles dels Paris, pour mettre tous les povres avugles +de la ville, et leur fist faire une chapelle o il oient le service +Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse dels Paris, et +donna aux frres qui servoient ilec le souverain Crateur, rentes +souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en +France qui fut nomme la maison des Filles Dieu. En celle maison fist +mettre une grant quantit de femmes qui par povret s'estoient mises +et abandonnes au pchi de luxure; et donna la maison Dieu quatre +cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire +pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de +graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui +vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent que +il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent +tenir. Et il respondi: Je aime mieux que grans despens soient fais en +aumosnes pour l'amour de Dieu, que s vaines gloires de ce monde. N +j pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne +laissoit-il faire grans despens en son hostel chascun jour. +Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa +cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses +devanciers. + + [289] L'Htel-Dieu. + +Le roy amoit toutes gens qui entendoient Dieu servir et qui +portaient habit de religion. Il fit grace aux frres Nostre-Dame du +Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la +place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et +galices[291] et toutes choses qui sont convenables Dieu servir et +faire son office. + + [290] Sur la Seine. + + [291] Calices. + +Aprs, il acheta la granche un bourgeois de Paris et toutes les +appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de +Montmartre. Les frres des Sacs furent hbergis en une place sus +Saine par devers Saint-Germain-des-Prs qu'il leur donna; mais pou y +demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs qu'il furent +abatus, les frres de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place +pour ce qu'il estoient trop estroitement hbergis. Une autre manire +de frres vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des +Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast ce qu'il +peussent avoir une place o il peussent demourer Paris: et le roy +leur acheta une maison et la place entour dels la vielle porte du +Temple, assez prs des Tisserans, mais il furent abattus au concille +de Lyon, que Grgoire dizime fist. + +Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient nommer les +Frres Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le +roy le fist moult volentiers; en une rue les hbergea qui estoit +appele le Quarrefour du Temple, et qui ores est nomme la rue +Saincte-Croix. + +En ceste manire comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de +gent de religion. Les congrgations de religieux visita souvent, et +leur requeroit en chapitre humblement genoux que il priassent pour +luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient souvent +les gens qui entour luy estoient faire bonnes oeuvres et de vivre +sainctement. + + +Coment le roy donnoit ses prouvendes[292]. + +Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient sa +collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de +dvote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance; +espciaulment quant vesque ou archevesque mouroit, l o il avoit sa +rgale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux +qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul +bnfice clerc nul, tant fust lettr, qui eust autre bnfice et +autre prouvende, s'il ne rsignoit avant ceux que il tenoit; n ne +voult oncques donner n octroier bnfices n prouvendes, s il ne +eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le +possdoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de +Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. +Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust +aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293]. + + [292] Prbendes, bnfices. + + [293] A moins que ce ne ft pour quelqu'un qui il ne pouvait + refuser de parler. + + +Coment le roy envoioit ses lettres privement. + +Une chose de mmoire digne devons bien raconter: il avint que le roy +estoit Poissy secrtement avec ses amis; si dist que le greigneur +bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy +estoit avenue Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler, si se +merveillrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient +qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cit de +Rains, l o il fu couronn du royaume de France. + +Lors commena le roy sousrire, et leur dist que Poissy lui estoit +avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la +plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses +lettres ses amis secrtement, il metoit: _Loys de Poissy son chier +ami, salut_. N ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un +sien ami, et il respondi: Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la +fve, qui au soir fait feste de sa royaut, et l'endemain, par matin, +si n'a plus de royaut. + +Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs des malades, il +s'agenouilloit et leur donnoit sa bnion, et prioit Notre-Seigneur +que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses +dois l o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en +disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne +vertu, aprs ce qu'il les avoit tenu et baisi. Selonc ce qu'il +appartient la dignit royal, il les faisoit mengier sa court et +leur faisoit chascun donner de l'argent pour rler en leur contre. + + _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +INFLUENCE DE LA LITTRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU +MOYEN AGE. + + +Littrature. + +Lorsqu'au treizime sicle la littrature et l'art franais +dbordrent sur l'Europe, il semble en vrit que la France soit trop +petite pour contenir toute sa grandeur; et ce moment la politique +franaise avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence +l'extrieur que nos architectes et nos potes. Alors aussi des +dynasties franaises rgnaient sur presque toute l'Europe, en +Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, Constantinople, en +More, Athnes, en Chypre, en Syrie, Naples, c'est--dire dans +presque tous les tats du bassin de la Mditerrane, qui fut vraiment +alors un lac franais. Ces dynasties rpandaient dans leurs royaumes +les usages, les arts et la langue de la mre-patrie. + +Parmi les causes si diverses qui contriburent augmenter alors +l'influence de la France, il faut mentionner la renomme des grandes +abbayes et des coles de Cluny, de Clairvaux, de Prmontr, etc., o +les trangers venaient s'instruire dans les sciences sacres et puiser +le got de l'art gothique: la clbrit de l'universit de Paris[294], +cole suprme de toute l'Europe, o affluaient de tous les pays des +milliers d'tudiants, qui remportaient ensuite chez eux la +connaissance de notre littrature, de nos pomes de chevalerie et de +notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure +commune tous_. + + [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohme, mort si glorieusement + Crcy (1346), avait envoy Paris son fils, Charles, depuis + empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait t lev + la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frre de Jean. + En 1347, Charles IV tablit l'universit de Prague sur le modle + de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers + professeurs avaient fait leurs tudes Paris.--_Schoell_, Cours + d'hist. des tats europens, t. VIII, p. 79. + + Les universits de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de + Cologne (1389) furent galement tablies et organises sur le + modle de l'universit de Paris. (_Schoell._) + +Le franais, la langue d'ol, tait en effet parl dans toute l'Europe +et dans tout l'Orient, o il s'est conserv sous le nom de langue +franque[295]. Au treizime sicle, les seigneurs allemands avaient +autour d'eux gent franoise pour apprendre franois leurs fils et +leurs filles. Brunetto Latini, le matre du Dante, qui avait tudi +Paris, composa en franais son Trsor, espce d'encyclopdie du +treizime sicle, parce que cette langue, disait-il, tait plus +commune toutes gens que les autres. + + [295] Le franais se rpandit en Syrie pendant les croisades. Un + grand nombre de Syriens apprirent cette langue parleure plus + dlitable et plus commune de tos langaeges. (_Schoell_, ouvrage + cit, t. III, p. 348). + +Dante pensa d'abord crire la Divine Comdie en franais, afin +qu'elle ft plus universellement connue. Il avait longtemps rsid +Paris; il avait lu nos posies nationales, et s'en tait fort inspir. +M. Rathery[296], aprs une patiente comparaison des pomes de Dante et +du Roman de la Rose, de Jean de Meung, tablit que le pote florentin +a souvent imit et traduit quelquefois les vers du pote franais. + + [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres franaises + depuis le treizime sicle jusqu'au sicle de Louis XIV, 1 vol. + in-8, 1853, p. 25. + +Une longue insouciance pour notre vieille gloire littraire nous a +laiss beaucoup d'erreurs combattre et de droits revendiquer. On +ne saurait croire avec quelle lgret des crivains du dernier +sicle, et mme du ntre, ont abandonn et trahi la cause de +l'originalit nationale dans un genre o il est si rare de crer. +Peut-tre s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient rpt, +sans examen, quelque dicton puril contre la strilit franaise; et +ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'popes +l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les +versions de nos pomes dans presque toutes les langues du nord et de +l'orient de l'Europe. De prtendus critiques, moins justes en France +pour nos potes qu'on ne l'tait hors de France, nous donnaient pour +des traducteurs, tandis que c'est nous qui tions traduits[297]. + + [297] Instructions du Comit de la langue, de l'histoire et des + arts de la France, par J.-V. Leclerc. + +Notre vieille posie nationale, si gote des trangers au treizime +sicle, continua d'exercer son influence sur les littratures de +l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment o la France, au +seizime sicle, ddaigna son propre fonds littraire et rejeta ses +traditions; et ce moment-l mme les grands potes de l'Italie +faisaient avec nos lgendes chevaleresques, l'Arioste son Roland +furieux, et le Tasse sa Jrusalem dlivre. + +La langue et la littrature de la France ne furent pas seules adoptes +par les peuples trangers; il en fut de mme de nos usages, de nos +modes. Au milieu du onzime sicle, Sigefroi, abb de Goerz, dplorait +que la dcadence des anciens temps ait fait place l'usage +ignominieux des Franais de se faire la barbe et de porter des habits +courts. Presque en mme temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux +chevaliers allemands la socit des Franais pour polir leurs moeurs +et adoucir leur rudesse. + + +Architecture. + +En mme temps que la langue, les posies, les moeurs et les modes mme +de la France taient universellement acceptes, l'architecture +franaise l'tait pareillement. Les trangers, qui venaient en si +grand nombre l'universit de Paris, puisaient en France le got de +l'architecture franaise, qu'on appelle si improprement gothique. +Entre autres faits, il faut parler de ces tudiants sudois qui, en +1287, envoyaient en Sude TIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de +Paris, avec dix compagnons, pour aller faire la cathdrale d'Upsal, +et lui fournissaient l'argent ncessaire son voyage. + +Sans vouloir crire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il +est peut-tre utile de faire connatre les rsultats des travaux les +plus rcents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement +certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en +France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son +dveloppement, et que de la France elle s'est rpandue dans les pays +voisins. En effet, l'art gothique procde de l'art roman; or, +certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la +Champagne, prsentent la transition entre les deux styles; on y +remarque un mlange, une fusion des deux systmes, tandis que partout +ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style +l'autre. A coup sr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine +franaise, de la naissance en France de l'architecture gothique ou +ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord +sont les plus anciens monuments ogive, ce sont les plus +incontestablement dtermins, et leurs dates indiquent qu'ils sont +tous antrieurs tous les autres monuments de style ogival construits +dans les autres pays de l'Europe. + + [298] Que la France ait invent l'ogive ou qu'elle l'ait + emprunte l'Orient, peu importe. Je n'ai pas discuter ici + cette question. L'ogive n'est qu'un dtail dans le monument + gothique; et quand nous disons que le systme gnral de + l'architecture des cathdrales de Paris et de Chartres est + franais, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un + monument arabe. + + Les caractres gnraux de l'art gothique sont: l'emploi de + l'arcade en ogive; le dveloppement des faades, des tours et des + flches; l'agrandissement considrable des proportions de l'glise + romane, dont le plan est modifi dans ses dtails, mais conserv + dans l'ensemble; une ornementation toute particulire, d'une + excessive richesse et d'une grande varit. La lgret et + l'lvation des glises ogivales sont dues un nouveau systme de + votes, dans la construction desquelles les architectes du + treizime sicle ont montr une habilet et une science + trs-grandes, et l'invention des contre-forts et des + arcs-boutants. + + [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, + Snonais. + +Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145; +le choeur de Saint-Germain-des-Prs est de 1163, et celui de +Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mmes dates, on +chercherait en vain des monuments aussi avancs dans ce style. C'est +seulement en France que rgne sans partage l'art ogival primitif[300], +et c'est l qu'ont t construits les plus anciens et les plus beaux +monuments gothiques, tels que les cathdrales de Soissons, de Laon, de +Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de +Beauvais, etc., modles du genre, qui ont t imits dans tout le +reste de la France et en Europe. Les archologues et les architectes +anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que +l'architecture gothique est d'origine franaise. Il est actuellement +dmontr pour tous les esprits au courant de la science archologique +que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu +nombreux, bien loin d'avoir servi de type ceux de la France, sont +d'une poque postrieure ceux-ci, qu'ils ont t copis d'aprs les +ntres, ou bien qu'ils ont t btis par des architectes +franais[301]. + + [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui + correspondent trois poques: + + Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou lancettes, de + 1140 1300; + + Le style gothique rayonnant, de 1300 1400; + + Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 1550. + + Les monuments religieux les plus remarquables de la premire + poque sont: les cathdrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, + Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la + Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la + plus belle priode de l'art ogival. + + Ceux de la seconde poque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain + de Troyes, le portail de l'glise de Saint-Antoine (Isre), etc. + + Ceux de la troisime poque sont: l'glise de + Notre-Dame-de-l'pine, chef-d'oeuvre de l'architecture des + quatorzime et quinzime sicles; le portail principal de la + cathdrale de Rouen; la flche de la cathdrale de Strasbourg; la + nef de la cathdrale de Nantes, etc. + + [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du + treizime sicle, les matres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et + JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathdrale de Reims; PIERRE DE + MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES + LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE + LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathdrale + d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail + mridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de + Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la + cathdrale de Beauvais. + +L'un de nos plus savants archologues, M. Flix de Verneilh, a mis +hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la +cathdrale de Cologne, bien loin d'tre le premier monument construit +en style gothique, le monument modle de tous les autres, est, au +contraire, un difice copi sur Notre-Dame d'Amiens et sur la +Sainte-Chapelle de Paris. Le dme de Cologne en effet n'a t commenc +qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a t construite de 1220 +1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 1248; voil pour les dates. Les +deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les +confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne +s'loigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de +Beauvais. Le style, les dtails, les fentres, les contre-forts de +Cologne sont emprunts aux cathdrales d'Amiens, de Beauvais et la +Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement vidents, que presque tous +les archologues allemands les admettent et rejettent les thories +teutoniques de M. S. Boissere. + + [302] Dans le t. VII des _Annales archologiques_. + +Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de +l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, +soutenaient de profonds rudits allemands, Notre-Dame-de-l'pine (en +Champagne) une inscription latine ainsi conue: + + Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee; + +et l'on en tirait la consquence qu'un prtre de Cologne, _Coloniensis +Sacerdos_, avait construit cette belle glise, et en outre que le dme +de Cologne tait le type du gothique. Il a t dmontr depuis, par M. +Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois +champenois ainsi conue: + + Guichart Anthoine tos catre nos at fet, + +et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'glise que ce +maon champenois rdifia _tous les quatre_ au quinzime sicle. + +L'Allemagne, qui a prtendu un moment avoir invent le style ogival, +n'a que huit monuments gothiques, tous d'une poque postrieure aux +premiers monuments franais de ce style. L'glise de Wimpfen en Val, +btie de 1263 1278, est due un architecte franais, auquel le +doyen de cette collgiale avait recommand de la construire en +ouvrage franais (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commena en +1343 la cathdrale de Prague, qui fut acheve par un autre Franais, +PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la +cathdrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizime sicle, +sont videmment copies sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date +est la fin du douzime sicle. La ressemblance est frappante; c'est le +mme style, ce sont les mmes tages et les mmes contreforts[303]. + + [303] Je dois cette importante communication mon ami M. Didron. + +Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mmes, +disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique la +France[304]. En effet, le premier difice de style ogival lev en +Angleterre est la cathdrale de Cantorbry (1174), et c'est un +architecte franais, clbre par ses travaux antrieurs, GUILLAUME DE +SENS, qui, aprs avoir t choisi au concours, construisit le choeur +de cette glise, absolument semblable par son plan, son style et son +ornementation aux glises gothiques de l'Ile-de-France[305]. + + [304] Depuis le septime sicle l'Angleterre se servait de nos + ouvriers; l'histoire de saint Benot, abb de Wirmouth et de + Jarrow, dans le diocse de Durham, crite par Bde le Vnrable, + nous apprend les faits suivants. Saint Benot, qui d'abord avait + t moine l'abbaye de Lrins, fit construire l'abbaye de + Wirmouth; il vint lui-mme, en 675, chercher en Gaule des maons + pour lui lever une glise de pierre, la manire des Romains. + Quand l'difice fut peu prs termin, il fit venir des + vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils + mirent des vitres aux fentres, et apprirent aux Anglais faire + des lampes et des vases en verre de toutes natures. + + [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303. + +Le plus ancien monument construit dans le style appel par les Anglais +_early english_, la cathdrale de Lincoln, est encore l'oeuvre d'un +architecte franais[306]. Cette glise, rebtie de 1195 1200 par +les soins de l'vque saint Hugues de Bourgogne, a t construite par +un architecte de Blois, sur le modle de Saint-Nicolas de Blois, +incontestablement commenc en 1138. + + [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic + architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211. + +Ces glises, bties par nos maons ont servi de modles aux +architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des +difices qu'ils ont levs plus tard, parmi lesquels l'abbaye de +Westminster (1264) a un aspect plus franais encore qu'aucun +autre[307]. + + [307] Westminster a inspir Walpole un curieux parallle de + l'architecture gothique avec l'architecture rgulire. + + C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien + dcide de savoir si la noble ordonnance du plus magnifique + temple de la Grce seroit capable de produire sur l'me la moiti + de l'impression qu'y pourroient faire les beauts d'une superbe + glise dans le got gothique?... En entrant dans l'glise de + Saint-Pierre on est merveill de la grandeur de la dpense, et + l'on se dit soi-mme qu'elle n'a pu tre faite que par des + princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster, + on n'est nullement occup de celui qui l'a fait btir; la saintet + du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni + autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot + un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de + dmes rguliers qu'on voit Rome. Les glises gothiques sont + faites pour inspirer la pit, les autres provoquent seulement + l'admiration. Les Papes ont amass leurs richesses dans les + grandes glises gothiques et les talent dans des temples la + grecque. + + Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux + manires en opposition, de faire aucune comparaison des beauts + raisonnes de l'architecture rgulire avec les licences effrnes + de celle qu'on appelle gothique. Je crois nanmoins m'apercevoir + que ceux qui ont bti dans ce dernier got toient plus verss + dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un gnie plus + tendu, plus de discernement et qu'ils savoient mieux garder les + convenances que nous ne voulons l'imaginer....--_Walpole_, + traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impr. Mss. S. F., No + 1846: 3 vol. in-4. T. I, p. 126. + +Le style ogival alla galement de France en Espagne. A la cathdrale +de Burgos, architecture et sculpture, tout est franais. + +Une preuve qu'on imitait dans le quatorzime sicle, Barcelone, +l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'glise de +Santa-Maria-del-Mar, dont la faade, leve en 1328, offre une +ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la +faade de la cathdrale d'Arles en Provence.... L'architecture +mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de +l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308]. + + [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M. + Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 17. + +M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connatre +d'une manire prcise quelles taient les fonctions d'un architecte, +comment nos Franais s'y prenaient pour travailler l'tranger et +comment ils taient traits. Le chapitre de la cathdrale de Grone +se dcida, en 1312, remplacer la vieille glise romane par une +nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencrent pas +immdiatement, et on nomma les administrateurs de l'oeuvre, Raymond de +Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux taient en +activit, et on voit apparatre, en fvrier 1320, sur les registres +capitulaires, un architecte dsign sous le nom de Matre HENRY DE +NARBONNE. Matre Henri mourut, et sa place fut occupe par un autre +architecte, son compatriote, nomm JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci +s'engagea venir Grone six fois l'an, et le chapitre lui assura un +traitement de 250 sous par trimestre. + + [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonn de + l'Architecture franaise. + +La maison d'Anjou tablie Naples fit pntrer l'architecture +franaise dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le +royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, +mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN, +Franais de nation, commena l'glise de Sainte-Ptrone, Bologne. Le +plus bel difice gothique de l'Italie, le dme de Milan, a t lev +par des Franais, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN +CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et la fin du seizime sicle, +en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de +faire dans cette glise l'une des trois belles fentres du fond du +choeur. A Rome, un grand nombre d'difices sont construits dans un +style gothique italianis. La seule glise de style ogival pur est +Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de +Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310] +appartiennent ce style franco-italien dont nous venons de +parler[311]. + + [310] Aujourd'hui dtruite. + + [311] Ces renseignements nous ont t communiqus par M. Didron. + +La ville de Sienne tout entire, glises, palais, maisons, est +construite en style ogival pur. A Florence, Viterbe, Tivoli, le +nombre des difices gothiques est trs-considrable, et tmoigne de +l'influence que l'art franais exera alors en Italie. + +L'Orient adopta aussi notre architecture aprs avoir t conquis par +nos armes. + +Dans les annes 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des +Flamands se dtournent de leur plerinage arm vers Jrusalem, +arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en +fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principauts, en +seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a +port la premire civilisation sur tous les rivages de la +Mditerrane, y introduisent nos moeurs rudes et honntes, notre +langue, nos lois; renverss sur un point, ces tats se recomposent +sur un autre, et pendant prs de deux sicles une nouvelle France +cherche son point d'appui dans les belles rgions de la Mditerrane; +la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Ploponnse, devient +la proprit d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui +donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolrance entre +deux cultes jaloux, frappent monnaie[312]. + + [312] _Buchon_, Recherches et matriaux pour servir une + histoire de la domination franaise aux treizime, quatorzime et + quinzime sicles dans les provinces dmembres de l'empire grec, + 2 vol. grand in-8, 1840. + +La Grce vit alors s'lever sur les points de son sol un grand nombre +d'difices gothiques ou en style byzantin modifi par le got +franais; on voit encore les ruines de ces glises ou de ces chteaux, + Athnes, Chalcis, Bodonitza, en More. Chypre, l'ancien royaume +des Lusignan, est couverte de palais, de chteaux-forts et d'glises +gothiques, mais dont le style a t appropri, sur ce point comme +partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat. +Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de +Ramla, d'Abou-Gosh et de Jrusalem conservent des monuments gothiques +que les Francs y ont btis aux temps glorieux de leur domination. + +La ville de Rhodes est tout entire franaise. J'entrai, dit le +marchal de Raguse[313], avec une motion profonde dans cette ville, +dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle + l'esprit des services rendus la religion, l'humanit, la +civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en +chec les forces des barbares qui menaaient les plus beaux pays de la +chrtient. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom +de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout europenne, +et surtout une gloire franaise, car le plus grand nombre des +chevaliers et les grands-matres dont les noms ont travers les +sicles avec le plus d'clat taient franais. Il y a trois cent +quinze ans que la fortune devint contraire cet ordre illustre, et +qu'il fut oblig d'abandonner la conqute qu'il avait faite, aprs +l'avoir possde pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les +souvenirs qu'il a laisss sont encore si prsents, qu'on pourrait +croire que c'est hier seulement qu'a cess sa puissance. La rue des +Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est orne des +cussons de ceux qui les ont habites les derniers. Cette rue est +silencieuse; quoique conserves, les maisons sont dsertes, et l'on se +croirait entour des ombres de ces hros. Les armes de France, les +nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la +puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux: +quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que +soit l'poque du moyen ge dont il tudie l'histoire, le nom de France +et ses souvenirs s'y trouvent toujours mls. Je parcourus cette rue +des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des +Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres +maisons. + + [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245. + + L. DUSSIEUX, _Les Artistes franais l'tranger_. (Ouvrage + couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1859). + + + + +GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON. + +1285. + + +Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au +royaume d'Arragon. + +Assez tost aprs, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq, +Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste Thoulouse +si grant multitude de gent que c'estoit merveille veoir; pour ce +qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit t donn Charles son +fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoigni au royaume +d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour +la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte +de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal +de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult +bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes +autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie, +sa femme, Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient +avec leur barons; si s'en ala Narbonne, illec atendi tant que toute +sa gent fust assemble. Si fu command que tous ississent de Narbonne +et alassent tous arms bannires desploies tous prests de combatre. +Si entrrent premirement en la terre au roy de Maillorgues, le frre +Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit la partie au roy de France et +saincte glyse. + + [314] Cholet. + +Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus +honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de +Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent +messages en Secile o il estoit, et lui dnoncirent que le roy de +France venoit en son royaume d'Arragon si grant gent que nul ne les +povoit nombrer n esmer; si dist Constance qu'elle gardast bien le +prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume +contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra +en sa terre, et garni les entres par devers ses adversaires au mieux +qu'il pot. Quant Constance fu demoure, si se mist en moult grant +paine de garder la terre et le pays et de savoir la volent et le +couvine de ceux de Secile; si s'apparut bien que ceux de Secile se +rconciliassent volentiers leur seigneur; lors se pourpensa qu'il +estoient plains de faulset et qu'il n'estoient point estables; si +fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon o il fu +estroictement gard une pice de temps. + + +Coment la cit d'Elne fu destruicte. + +Tant ala l'ost de France qu'il vindrent Perpignan; si se conseilla +le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu +conseill que son ost alast droit Elne l'orgueilleuse, pour ce que +elle se tenoit Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre +au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre +est assise en la terre de Roussillon et en la contre. Quant le roy de +France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait son +frre celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne +virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent +aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrrent +qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il +fist faire commandement que l'en alast l'assaut; ceux de dedens se +deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle +journe; mais l'endemain par matin les Franois coururent l'assaut. +Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandrent au roy +qu'il leur donnast repis jusques trois jours, tant qu'il eussent +parl ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si +livreroient la ville au roy et son commandement. Le roy leur octroia +volentiers. Endementres que les trives duroient et qu'ils ne furent +point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent +le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui +n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient esprance qu'il les +venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda +tantost que on alast l'assaut; le lgat sermonna et prescha aux +Franois et prist tous leur pchis sur luy qu'il avoient oncques fais +en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la +crestient, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens, +comme ceux qui estoient escommenis et dampns de la foy crestienne. + +Quant les Franois orent ce, si crirent l'assaut pi et +cheval, et jettrent et lancirent ceux de dedens. Tant +approchirent des murs qu'il y furent: si drecirent les eschieles +contre mont, et hurtrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier +une grant pice et un grant quartier. Il brisirent les portes et +abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutrent ens de toutes +pars, et si commencirent crier: _A mort!_ et occire hommes et +femmes sans espargnier. + +Quant le peuple de la cit se vit ainsi surpris, si commencirent +courre vers la maistre tour ou glyse, o il cuidrent avoir garant: +mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisies. Si +se frirent en eux les Franois et n'y espargnirent hommes n femmes, +n viel n jeune, que tout ne missent mort, fors que un tout seul +escuier qui estoit nomm le bastart de Roussillon, qui monta haut sus +le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui +se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda +le roy que il fust espargni, s il se vouloit rendre. Tantost il se +rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manire fu la cit +destruicte, et le peuple afol et mort. Bien estoient ceux d'Elne +deceus et engigns qui s'estoient apuys la art de seu[315] qui +faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fis au roy d'Arragon. + + [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour + indiquer la branche d'osier qui sert lier un fagot. + + [316] Manque. + + +Coment Franois passrent les mons de Pirne. + +Sitost comme la cit d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se +mistrent tantost la voie[317] pour aler vers les mons de +Pirne[318]. Adonc se conseillrent les barons l o il pourroient +plus lgirement passer les montaignes et moins de pril: car les +montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au +ciel; n au pas de l'cluse ne povoient-il riens faire n passer, qui +estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois +avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et +de pierres grosses, si que en nulle manire les gens n'y povoient +passer fors en pril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient +toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont +il povoient appertement veoir l'ost des Franois: et moult bien +cuidrent que les Franois deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui +tant est prilleux. + + [317] En route. + + [318] Les Pyrnes. + +Si comme il estoient en grant pense qu'il feroient, le devant dit +bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par +o tout l'ost pourroit seurement passer sans nul pril. Le roy le sot: +si fist faire semblant sa gent qu'il voulsissent passer par le pas, +si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent +voir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes, +et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au +lieu que le bastart avoit nomm; si n'estoit l'ost que par une mille +loing. + +Le bastart ala devant et le roy aprs, par une voie si estrange, +plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y +eust al. Tant alrent grant paine et grans travaux qu'il vindrent +par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans +nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux +d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardrent par devers les +montaignes, si apperceurent l'ost de France qui j estoit au dessus, +si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournrent en +fuie, n n'en porent riens porter, tant se hastrent. Les Franois +vindrent leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvrent, et puis +tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes; +mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec +trois jours et se reposrent pour le grant travail qu'il avoient eu. +Si comme il orent pass ce pas et il se furent reposs, le roy +commanda que on alast droit une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il +approchirent de la ville; ceux qui bien les virent fermrent les +portes et firent semblant que il avoient grant volent de tenir contre +les Franois. + +Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir. +L'endemain fu accord qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que +le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent +la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir n +deffendre: si attendirent tant que l'ost des Franois fu acoisi, si +s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutrent +le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui +demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les Franois +n'en peussent avoir prouffit n aucun amendement. + +Les Franois virent le feu de leur tentes, si s'armrent ds +maintenant et vindrent courant l o le feu estoit. Si ne trouvrent +qui de riens leur fust l'encontre: si prisdrent la ville et la +mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France. +Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier +fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom +Figuires, et la tint si court qu'il vindrent sa mercy, et il les +envoia son pre le roy de France pour en faire sa volent. + + +Coment le roy de France assist Gironne. + +Quant Pierre-Late fu prise et Figuires, si fu command que on +chevauchast droit une ville qui estoit nomme Gironne. L'ost +s'arrouta et errrent tant que il vindrent un petit fleuve. Si ne +porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des +montaignes. Si s'arrestrent ilec et demourrent trois jours. Quant il +fu descreu et apetici, si approchirent tant comme il porent de la +cit de Gironne. Quant ceux de la cit virent les Franois, si +boutrent le feu s forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que +la cit fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les +Franois s'approchirent de la cit, et tendirent tentes et +paveillons, et avironnrent la ville de toutes pars. Par maintes fois +assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la +montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort, +et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement +bien. Le chevetaine estoit nomm Raimon de Cerdonne, qui estoit +chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon +Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les Franois le +tenoient bon chevalier et vaillant. + +Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cit +Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le +prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le +commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy +de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de +riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon +que il peust abatre les murs de la cit. + +Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espirent tant qu'il fu nuit, +et issirent de la cit et vindrent l'engin et boutrent le feu +dedens. Quant l'engin fu embras, il jectrent dedens le maistre qui +l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un +autre tel. Quant le roy o ce, il en fu si trs-courouci qu'il jura +que jamais ne laisseroit le sige jusques tant qu'il eust prins la +ville. Si comme il estoit devant la cit, laquelle il cuida affamer, +son ost commena empirier, et soustenir labour de chaut et de +pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les +mordoient toutes plainnes de venin: si commencirent mourir en l'ost +et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si +corrompu que paine y demouroit nul homme sain. + +Pierre d'Arragon estoit en aguait repostment coment et en quelle +manire il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en +l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il +les prenoient et les metoient mort et emportoient le sommage. Le +port de Rose estoit trois milles de l'ost; l avoit le roy sa navie, +qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre. + + [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte l'aide des btes de + somme. + + +De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame. + +Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle +manire et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit +du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa +gent pi et cheval; et furent bien trois cens cheval et deux +mille pi, et s'en vint celle part o il cuidoit mieulx trouver le +sommage. Et se tint ilec repostment tant que il peust trouver ou +attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire +et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France +qui avoit nom Raoul d'Eu, et Jehan de Harecourt, qui estoit +mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu o il estoit en +aguait. + +Quant il orent ce o, si prisrent avec eux le conte de la Marche et +bien jusques cinq cens hommes arms de fer, et vindrent l o le roy +d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent prs, si congnurent bien +que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il +n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point n ne savoient que +le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de +combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et +sage, leur dist: Seigneur, vez-l nos ennemis que nous avons +trouvs, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce +vierge pucelle Marie, qui la journe d'huy nous aidera; prenez bon +cuer en vous, car il sont escommenis et dessevrs de la compaignie de +saincte glyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver +nos mes, car cy les poons-nous sauver. + +Adonc s'accordrent tous ce qu'il disoit, et coururent sus leur +ennemis moult firement. Si commena la besoigne fort et aspre, et +s'entredonnrent moult de grans coles. Le fais de la bataille chy +sur les Arragonnois; il tournrent en fuye; mais les Franois les +tindrent court et les enchacirent de prs: si en navrrent moult, et +en demoura au champ jusques cent de mors, sans ceux qui furent +navrs en fuiant. Le roy Pierre fu navr mort et ne pot estre prins +n retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist +la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite. +Les Franois se partirent du champ et s'en vindrent leur tentes et +gardrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvrent qu'il +n'en y avoit occis que deux tant seulement. + +De ce furent-il moult lies et contrent au roy la manire et coment il +avoient ouvr, et quelle manire de gent il avoient trouv. Le roy en +fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et +de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donne luy et sa +gent; encore eust-il est plus lie s il eust sceu que le roy Pierre +eust est navr mort. + + +Coment Gironne fu rendue. + +Si comme le sige estoit devant Gironne, viande commena apeticier +ceux de la cit. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout +leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus +tenir n durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy +plaisoit, que on parlast ceux de la cit et aux chevetains, savoir +mon s il se vouldroient rendre n venir mercy. Le roy leur octroia +par le conseil de ses barons: si s'en alrent en la cit et entrrent +ens et contrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parl +ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy +distrent de par ceux de la cit qu'il leur donnast trives jusques +tant qu'il eussent mand au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre +n deffendre; et s il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy +rendroient volentiers la cit, et se mettroient de tout en son +commandement. Le roy leur donna trives moult volentiers, et il +envoirent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et +aidier, ou il les convenoit rendre la cit, n ne la povoient plus +tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre n de +quoy il feussent soustenus. Les messages trouvrent que le roy Pierre +estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent +moult esbahis et moult couroucis: arrire s'en retournrent et +contrent Raimon de Cerdonne et autres pluseurs barons, coment le +roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte +contre les Franois, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers +qu'il eust jusques cent. + +Quant ceux de la cit sorent ces nouvelles, si mandrent au roy que +volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle +manire qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les +harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povret +de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de +Foix et Raimon Rogier. + +Tantost comme la paix fu faicte et ordenne, les Franois entrrent +ens et regardrent mont et val coment il leur estoit: si ne +trouvrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois. +Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et +trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent trs faulx et +trs mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cit et coment +il leur estoit. + + +Du trpassement le roy Phelippe de France et de sa spulture. + +Aprs ce que la cit fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie +et enforcie de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de +soi yverner s parties de Thoulouse. Cecy fu lo au roy d'aucuns qui +guaires n'amoient son profit; et que il donnast congi la greigneur +partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des +galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus +celles qui leur estoient demoures, et prisrent armes et quanqu'il y +avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si +occistrent grant foison de Franois, et prisrent force l'amirant des +galies, qui estoit nomm Enguerran de Baiole, noble chevalier et +vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprov en armes +qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit s autres +chevaliers qui asss prs de luy estoient; mais le seigneur de +Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce +qu'il le haoit. + +Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas +ilec longuement demourer, si rachatrent Enguerran une somme d'argent, +et puis boutrent le feu s garnisons, et embrasrent toute la ville +de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, +si grant ravine de pluie les prist que paines se povoient-il +soustenir n pi n cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il +demourer, tant estoient grevs. Le roy fu moult dolent et moult +courrouci de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy +estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute +Espaigne, ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant +peuple men avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par +aventure, par mauvais conseil ou par fortune. + +Ainsi qu'il estoit en telle pense, si chy en une fivre, si qu'il ne +pot chevauchier; et convint qu'il fust port en une litire. La fivre +crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatremp et +plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant +alrent et chevauchirent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est +avironne toute de montaignes qui sont nommes les mons de Pirne. +Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en +aguait coment il pourroient grever les Franois: quant aucun pou se +esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et +les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou +trouver. + +A grant douleur et grant paine vindrent jusques Perpignan; ilec +s'arrestrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et +enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son +avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: aprs il +receut en grant devocion le sacrement de saincte glyse. Tantost comme +il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu +de nature qui est une commune debte toute crature. Les barons de +France furent moult dolens et moult couroucis de sa mort, car de jour +en jour courage et volent luy mouteplioit de bien faire et grever ses +ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot +au cuer, n les plains n les larmes que elle rendi; tant mena grant +dueil et si longuement que paine pot avoir remde de sa vie. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par + M. Paulin Pris. + + + + +PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES +COLONIES CHRTIENNES.--FIN DES CROISADES. + + +1291. + + +Le sige d'Acre, dit Aboulmahassen, commena un jeudi au commencement +d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel tait +l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait +de beaucoup celui des troupes rgles. Plusieurs machines furent +dresses contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient +t prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes, +qu'elles lanaient des pierres pesant un quintal et mme davantage. +Les musulmans firent des brches en diffrents endroits. Pendant le +sige, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de +son arrive, les assigs allumrent de grands feux en signe de joie; +mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'tat +dsespr des assigs, il craignit de partager leurs prils, et se +retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientt les +chrtiens perdirent toute esprance; vers le mme temps, ils se +divisrent, et ds lors se trouvrent faibles. Pendant ce temps le +sige faisait toujours de nouveaux progrs; enfin, le vendredi 17 de +gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout tant prt +pour un assaut gnral, le sultan[321] monta cheval avec ses +troupes; on entendit le bruit du tambour ml des cris horribles. +L'attaque commena ds avant le lever du soleil; bientt les chrtiens +prirent la fuite et les musulmans entrrent l'pe la main. On tait +alors vers la troisime heure du jour. Les chrtiens couraient vers le +port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des +prisonniers; bien peu se sauvrent. La ville fut livre au pillage; +tous les habitants furent massacrs ou rduits en servitude. + + [320] Henri II. + + [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'gypte et de Syrie. + +Au milieu d'Acre s'levaient quatre tours appartenant aux Templiers, +aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers +chrtiens se disposrent s'y dfendre. Cependant, le lendemain +samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'tant ports +contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci +offrirent d'eux-mmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le +sultan leur promit sret; un drapeau leur fut donn comme sauvegarde, +et ils l'arborrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent +ouvertes, les musulmans, s'y jetant en dsordre, se disposrent +piller la tour et faire violence aux femmes qui s'y taient +rfugies; alors les Templiers refermrent les portes, et, tombant sur +les musulmans qui taient dans la tour, les massacrrent. Le drapeau +du sultan fut abattu, la guerre recommena. La tour fut assige en +rgle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les +Templiers ayant de nouveau demand capituler, le sultan leur promit +la vie et la facult de se retirer o ils voudraient; ils descendirent +donc, et furent gorgs, au nombre de plus de deux mille; un gal +nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui +taient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce +qui porta le sultan ne point excuter sa parole, c'est que les +Templiers, non contents d'avoir d'abord massacr les musulmans qui +taient entrs dans la tour, avaient tu un mir charg d'aller +apaiser le tumulte, et coup les jarrets toutes les btes de somme +qui taient dans la tour afin de les mettre hors de service; voil ce +qui avoit allum la colre du sultan. Cependant, ceux d'entre les +chrtiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait leurs +frres, rsolurent de mourir les armes la main et ne voulurent plus +entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq +musulmans tant tombs entre leurs mains, ils les prcipitrent du +haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entirement mine et +que les chrtiens eurent t admis se rendre, avec promesse de la +vie, les musulmans s'tant approchs pour en prendre possession, la +tour s'croula tout coup, et ils furent tous ensevelis sous ses +ruines. + +Quand le combat eut cess, le sultan fit mettre part les hommes qui +avaient chapp au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le +nombre en tait fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est +que le Dieu trs-haut voulut que la ville ft prise un vendredi, la +troisime heure, au mme instant o les chrtiens y taient entrs +sous le sultan Saladin. + + ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des + Croisades_, t. IV, p. 570. + + + + +GLOSSAIRE. + + +A. + + ABATIS, massacre, tuerie. + + ACHOISON, raison, motif. + + ACOINTES, familiers, qui sont en relation. + + ACOISI, en repos, endormi (_quietus_). + + ADONT, alors. + + AFROIENT (de _Afrir_), appartenaient, revenaient. + + AFOL, bless. + + AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_, + conspirrent, complotrent. + + AINOIS, AINSOIS, mais, au contraire. + + AINS, avant. + + ALGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui. + + ALER, aller, marcher, se soulever. + + AMENDEMENT, rparation, amlioration. + + AMOIT (de _amer_), aimait. + + ANEMI, pour ennemi. + + APETICIER, apetisser, diminuer. + + APPERS, apparents, vidents (_apertus_). + + APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement. + + APPERTEMENT, ouvertement. + + ARCHIRE, meurtrire, crneau. + + ARDIRENT (de _ardre_, brler), brlrent (_ardere_). + + ARE, aride. + + AROIENT, auraient. + + ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route. + + ARS (de _ardre_), brl. + + ASSEMBLER QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un. + + ASSNER , confisquer, saisir.--_Assner son fi comme la + seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi). + + ASSEOIR, assiger. + + ASSIS, ASSISE, assig, assige. + + ASSIST, assigea. + + ASSOUAGIER, soulager, gurir, se calmer. + + ATOURNER, prparer, disposer. + + ATOUT, avec. + + AUTELLE, telle, pareille. + + AVIRONNER, entourer, environner. + + +B. + + BABILOINE, Babylone (Le Caire). + + BARAT, trahison. + + BGUINES, espce de religieuses. + + BENEUR, heureux. + + BENOIST, saint, bni. + + BOUTER, mettre. + + BREHAIGNE, impuissant pour reproduire. + + BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_. + + +C. + + CELLE, cette. + + CHAIENNE, chane. + + CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux. + + CHAR, chair. + + CHARIRE, CARRIRE, route, chemin o passe un char. + + CHY (de _cheoir_), tomba. + + CHEVETAINE, capitaine (mme racine que le mot suivant). + + CHIEF, capitale (la tte, le chef, _caput_). + + COLE, coup sur le col. + + CONDUIT, escorte, conduite. + + CONROY, ordre, rang. + + CONTENEMENT, conduite. + + CONTENS, contestation, dispute. + + CONTREMONT, en haut, en remontant. + + CONVENANCE, CONVENANT, convention. + + CONVERSER, demeurer, habiter. + + COURTIL, jardin, verger. + + COUSTS, dpenses, frais, dpens (_custus_). + + COUVINE, disposition. + + CUER, coeur. + + CUEURT, court. + + CUEURENT, courent. + + CUIDA (de _cuider_, croire), il crut. + + CUIDIRENT, ils crurent. + + CUIDOIENT, ils croyaient. + + +D. + + DAMPNS, damns, rejets. + + DE, cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne + s'employait pas autrefois: on disait _l'htel Dieu_, pour l'htel + de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le + service Jsus-Christ_, pour le service de Jsus-Christ;--_le pre + saint Loys_, pour le pre de saint Louis;--_le palais le roy_, + _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle, + l'arme du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de + Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement + de la reine;--_le frre Pierre_, le frre de Pierre, etc. + + DCEU, du, tromp, sduit. + + DCLINASSENT (NE SE), ne se dtournassent de. + + DEFFAUT, faute, dfaut, vice, abus. + + DFOULER, mpriser, jeter sous les pieds, abattre. + + DEISSENT (de dire), dissent. + + DIST (de _dire_), dit. + + DELS, ct de. + + DLIT, joie. + + DLIVRE (TOUT ), compltement. + + DEMAINE, domaine. + + DSATREMP, malsain, dsorganis (_qui non habet temperantiam + suam_). + + DESCEINT, qui a t sa ceinture (_decinctus_). + + DESCORD, DESCORT, diffrend, dsaccord, discorde. + + DESPECIER, rompre. + + DESPENS, dpenses. + + DESROY (A) en dsordre, en dsarroi, avec prcipitation. + + DESROMPI, arracha, dchira. + + DESROUTER, quitter la route, tre en droute. + + DESSERTE, rcompense, salaire. + + DESSEVRER, sparer. + + DESTOURBER, troubler, dranger, empcher. + + DESTOURBIER, drangement, trouble. + + DESTRE, droite (_dextra_). + + DTRACTION, mdisance, calomnie. + + DUST (de devoir), dt. + + DEVANT, avant. + + DEVERS (PAR), du ct de. + + DIENT (de dire), disent. + + DISTRENT (de dire), dirent. + + DONROIT (de donner), donnerait. + + DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute. + + DOUBTER, redouter, craindre. + + DRECIER, dresser. + + DROICTURES, sacrements. + + DUREMENT, beaucoup, extrmement. + + +E. + + EMMY, EMMI, dedans, parmi. + + EMPIRIER, endommager, nuire. + + EMPRENDRE, entreprendre. + + EMPRIS, entrepris. + + EMPRISRENT, entreprirent. + + EN, on. + + ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre. + + ENCONTRE, vers, la rencontre. + + ENDEMENTRES, pendant que. + + ENFANTOSMER, ensorceler. + + ENFERME, malade, infirme. + + ENGIN, machine de guerre (_ingenium_). + + ENGIGN, tromp. + + ENGREGER, augmenter. + + ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_). + + ENS, dedans. + + ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le + participe prsent est employ pour l'infinitif. + + ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention. + + ENTRINER, approuver, mettre excution (_atum habere_). + Approuver ces conventions (p. 417). + + ENTOUR, environ. + + ENVIRON, autour. + + ERRER, marcher, s'acheminer. + + S, dans les. + + ESMER, estimer, valuer (_Existimare_). + + ESPCIAULMENT, principalement, spcialement. + + ESPIE, espion. + + ESPOIR, peut-tre, vraisemblablement. + + ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_, + qu'une affaire l'empcht. + + ESTABLE, stable, sur qui on peut compter. + + ESTOUR, combat. + + ESTRANGES, trangers. + + +F. + + FAILLIR, manquer. + + FAILLOIT, manquait. + + FAIS, faix, poids, force. + + FEISSENT, fissent. + + FRI, FRY, frappa (de frir, _ferire_). + + FERIST (de _frir_), frappa. + + FERMEMENT, en scurit (_firmiter_). + + FERMER, affermir, assurer. + + FROIT (de _frir_), frappait. + + FICHIER, ficher, planter. + + FI, FIS, fief, fiefs. + + FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_). + + FORBOUR, faubourg. + + FORMENT, beaucoup, avec vigueur. + + FORS TANT, except, si ce n'est. + + FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent. + + FU, tait ou fut. + + FUIE, FUYE, fuite. + + FUST, ft, bois. + + +G. + + GAIGNEURS, laboureurs. + + GALIE, GALE, galre. + + GARANT, protection, garantie. + + GARNISONS, provisions. + + GENT, gens, personnes. + + GREIGNEUR, plus grand, plus grande. + + GREVE, meurtrie, froisse. + + GREVER, tre hostile. + + GRIVE, rude, pnible. + + GUERREDON, rcompense, salaire. + + GUIMPLE, guimpe. + + +H. + + HAIRE, cilice en crin ou en poil de chvre. + + HAUBERT, cotte de mailles. + + HAUTEMENT NOTE, haute voix et en musique. + + HOMME, vassal, qui a fait hommage. + + HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son htel. + + HOSTIEULX, mesures de grains. + + HUE, Hugues. + + HUIS, porte. + + HUTIN, bagarre, tapage. + + HUY (_hodie_), aujourd'hui. + + +I. + + ICEL, ce, cela. + + ILEC, ILLEC, l. + + INDIGNATION, ddain, mpris. + + IRE, colre (_ira_). + + ISNELEMENT, promptement. + + ISSIRENT (de _issir_), sortirent. + + ISSISSENT (de _issir_), sortissent. + + +J. + + J, dj, jamais. + + JUT, tait camp (_jacebat_).--_Jut s prs_, tait camp dans + les prs. + + +L. + + LABOUR, travail, fatigue (_labor_). + + LAIENS, LANS, l-dedans;--oppos _cans_, ici. + + LARGEMENT, volontairement. + + LEGIER (DE), facilement, lgrement. + + LESIGNEN, Lusignan. + + LIE, joyeux. + + LIEMENT, avec plaisir. + + LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parent. + + LOA (de _loer_), conseilla. + + LO (de _loer_), conseill. + + LOER, conseiller (_laudare_). + + LOGI, camp, tabli, log. + + +M. + + MAILLORGUES, Mayorque. + + MALADERIE, maladrerie, hpital pour les lpreux. + + MALE, mauvais, mauvaise. + + MAUTALENT, mauvais vouloir, mcontentement. + + MAUVESTI, malice, mchancet. + + MEISME, mme. + + MEISMEMENT, mmement, surtout. + + MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria + minor_). + + MENEUR, mineur. + + MERVEILLES, quantit tonnante, merveilleuse. + + MESCHEOIR, arriver malheur. + + MESCHIEF, malheur, msaventure. + + MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi, + la maison. + + MESPRENDRE, faire tort quelqu'un, l'offenser. + + MESTIER, besoin. + + MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la + guerre), se mit en campagne. + + MISTRENT, mirent. + + MONTANCE, la valeur. + + MORT, mort, tu. + + MOULT, beaucoup (_multum_). + + MOUTEPLIER, augmenter, multiplier. + + MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST. + + MUT, s'leva. + + +N. + + NAVIE, flotte. + + NAVRER, blesser. + + N, ni. (_Ne_ est une meilleure leon que _n_.) + + NANT, point. + + NIS, mme. + + NOIENT, NIENT, rien. + + NOISE, ennui, importunit, gne. + + +O. + + OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_). + + OCCISTRENT, turent. + + OCTROIER, octroyer, permettre, accorder. + + O (de or, our, entendre; _audire_), entendit. + + ORENT, entendirent. + + OSSENT, entendissent. + + ONCQUES, jamais (_unquam_). + + ORDENER, ordonner, prescrire. + + ORENT, eurent. + + ORES, ORE, prsent, maintenant. + + OST, arme (_hostis_). + + OT, eu.--_ot eu_, eut eu. + + OULTRE, au del, (p. 408) traverser la mer. + + OUVR, travaill. + + +P. + + PALETER, escarmoucher. + + PAOUR, peur. + + PARCRU, grand, dvelopp. + + PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton + mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La + phrase signifie: Fais-nous grce de ta colre et de ton mauvais + vouloir. + + PARFONS, profonds. + + PARLEMENT, assemble, confrence. + + PART, partie, ct (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que + l'on se diriget de ce ct.--_Que l'on alast celle part_, que + l'on allt de ce ct. + + PAVILLON, tente. + + PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du + cteau. + + PENER (SE), s'efforcer. + + PERRIRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres. + + PERS, les pairs. + + PEUST (de _pouvoir_), pt. + + PHYSICIEN, mdecin. + + PICE (LA), le morceau, la pice (p. 202); toute cette partie, + tout ce morceau du corps tomba. + + PICE (UNE), UNE PICE DE TEMPS, quelque temps, un instant. + + PITAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est + collective et exprime le peu de valeur des choses assembles et + le mpris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_, + _canaille_. + + PIS, poitrine. + + PITEUX, pieux; plein de piti, compatissant, misricordieux; + digne de piti, pitoyable. + + _Plain_, plaine. + + PLANT, PLENT, abondance, quantit. + + PLAIS, procs, assemble o l'on juge les procs. + + PLUM, pill. + + POIGNIS, POINGNIS, coups, combat, empoigne. + + POONS (de _pouvoir_), pouvons. + + PORENT (de _pouvoir_), purent. + + POT (de _pouvoir_), put (_potuit_). + + POU, peu. + + POURCHACI, machin, mdit, (p. 207). + + POURCHASCI SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant + qu'il tait en son pouvoir. + + POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient. + + POVOIR, pouvoir. + + POVRE, pauvre. + + PRESIST, empcht. + + PRINS, PRINSE, pris, prise. + + PRIS, rputation. + + PRISDRENT (de _prendre_), prirent. + + PRIVEMENT, en particulier, secrtement. + + PROMISTRENT, promirent. + + PROUESCE, valeur, courage, promesse. + + PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_, + meutte). + + PUEUR (de _puer_), puanteur. + + PUIS, depuis. + + +Q. + + QUANQUE, autant que (_quantum_). + + QUANS, combien de (_quantos_). + + QUARREL, trait d'arbalte. + + +R. + + RALER, retourner, s'en aller. + + RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler la mmoire. + + RAVINE, dluge, grande quantit. + + RELIGIONS, couvents. + + REMDE, salut. + + REMEMBRANCE, souvenir. + + REMEMBRANT, se souvenant. + + REMENANT, le restant, le surplus. + + REPAIRI, revenu. + + REPOSTMENT, secrtement, en cachette. + + REQUISTRENT (de _requrir_), demandrent. + + S'EN RETOURNER EN, se retourner contre. + + RETRAIRE, retirer. + + RVRENCE, respect (_reverentia_). + + RIENS, chose (_res_). + + ROUTES, bandes.--_S'enfouirent grans routes_; s'enfuirent par + grandes troupes, par grandes bandes. + + +S. + + S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; + l'poque o furent rdiges les Chroniques de Saint-Denis, l's au + singulier n'est plus conserv que quelquefois et commence + devenir le signe du pluriel. + + SACS (FRRES DES), religieux vtus d'un habit grossier. + + SAILLIE, attaque. + + SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_). + + SAPIENCE, sagesse. + + SAVOIR MON, c'est--dire. + + SCUSSENT (de _savoir_), sussent. + + S, si. (_Se_ est une meilleure leon que _s_). + + SEMONDRE, assigner, convoquer. + + SEMONS (de _semondre_), assign, convoqu. + + SENESTRE, gauche. + + S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance. + + SOIT, tait assis (_sedere_). + + SERS, serfs (_servus_). + + SEUE, sienne (_sua_). + + SIET, est plac, est situ (_sedet_). + + SIGNER, marquer. + + SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt). + + SOLLEMPNIEX, solennels. + + SORENT (de _savoir_), surent. + + SOT (de _savoir_), sut. + + SOUFFRETE, SOUFFRET, SOUFFRAITE, disette; d'o _souffraiteux_, + malheureux. + + SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre la + solde de quelqu'un. + + SUBGIS, sujets. + + SURIE, Syrie. + + +T. + + TALENT, dsir, volont, rsolution. + + TENISSENT (de _tenir_), tinssent. + + TERMINE, terme, temps fix. + + THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_). + + TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. pass), enlev. + + TOUAILLE, serviette, essuie-mains. + + A TOUJOURS MAIS, toujours. + + TRAIOIT (de _traire_), tirait. + + TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_). + + TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent. + + TRAIT (de _traire_), lana. + + TRESBUCHIER, TRBUCHER, renverser, dtruire. + + TRESPASSER, passer, omettre. + + TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque. + + TREU, tribut. + + TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_). + + +V. + + VAGUE, vacant (_vacuus_). + + VASSAL, homme de guerre (_vassus_). + + VER, dfendre (_vetare_). + + VNISSENT (de _venir_), vinssent. + + VENIST (de _venir_), vint. + + VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait. + + VENUE, rencontre. + + VOIR, voir. + + VESQUI (de _vivre_), vcut. + + VILLENIE, parole injurieuse. + + VITAILLE, vivres, victuaille. + + VOIR, vrai (de _verus_.) On prononait _veir_. + + VOLENT, volont. + + VOULDENT (de _vouloir_), veulent. + + VOULSIST (de _vouloir_), voult. + + VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent. + + VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_). + + + + +TABLE + +DES MATIRES DU SECOND VOLUME. + +LE MOYEN AGE. + + + Pages. + + Origines de la langue franaise (_A. de Chevallet_) 1 + + Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles + le Chauve, 842 19 + + Cantilne en l'honneur de sainte Eulalie 19 + + La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21 + + Chant de mort de Lodbrog, 865 40 + + Le sige de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du pome + d'Abbon_) 41 + + La fodalit (_Championnire_) 46 + + Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62 + + Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71 + + Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78 + + lection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84 + + Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88 + + Rvolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91 + + Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029 + (_Raoul Glaber_) 94 + + Conqute de l'Angleterre par les Normands, 1066 + (_Robert Wace_), + + _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pris_, + (_Ordric Vital_) 98 + + Philippe Ier pouse Bertrade, 1092 (_Ordric Vital_) 114 + + Pourquoi Pierre l'Ermite prcha la Croisade, 1095 + (_Albert d'Aix_) 116 + + Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119 + + La Trve de Dieu, 1096 (_Ordric Vital_) 121 + + Prparatifs et dpart des premiers croiss + (_Guibert de Nogent_) 123 + + Dpart des croiss (_Faucher de Chartres_) 126 + + Chant compos l'occasion de la croisade + (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127 + + Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128 + + Prise de Jrusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131 + + Mme sujet (_Albert d'Aix_) 134 + + Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140 + + Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordric Vital_) 142 + + Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre, + 1127-1128 (_Suger_) 147 + + Suger (_Guillaume_) 151 + + La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154 + + Charte de la commune de Laon, 1128 177 + + Prise d'desse par Zengui, 1145 + (_Aboulfarage_) 184 + + Louis VII prend la croix, 1146 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 187 + + Bataille du Mandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189 + + Sige de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199 + + Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182 + (_Rigord_) 209 + + Bataille de Tibriade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213 + + Mme sujet (_Reinaud_, d'aprs les historiens arabes) 216 + + Philippe-Auguste fait paver la cit de Paris, 1186 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 221 + + Saladin prend Jrusalem, 1187 (_Reinaud_, + d'aprs les historiens arabes) 222 + + Sige et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croiss, 1191 + (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229 + + La quatrime croisade, 1198-1204 + (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246 + + La prise de Constantinople (_Nictas_) 296 + + Monuments dtruits par les croiss (_Nictas_) 307 + + La croisade contre les Albigeois, 1208 + (_Chronique provenale_) 314 + + La prise de Bziers, 1209 (_Idem_) 318 + + Le vicomte de Bziers pris par trahison + (_Chronique languedocienne_) 324 + + Simon de Montfort devient comte de Bziers, 1209 + (_Chronique provenale_) 326 + + Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328 + + Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provenale_) 329 + + Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de + Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330 + + Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des + Franais, 1217 (_Idem_) 337 + + Sige de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croiss + lvent le sige de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344 + + Amaury de Montfort nomm comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351 + + Leve du sige de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353 + + Mort du comte de Toulouse. Amaury cde ses domaines au roi de + France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355 + + Trait de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de + Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356 + + L'inquisition tablie Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365 + + La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373 + + Mme sujet, 1213 (_Matthieu Pris_) 378 + + Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379 + + Mme sujet (_Matthieu Pris_) 396 + + Rvolte des barons contre la reine Blanche, 1226 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 401 + + Comment la sainte couronne d'pines et grande partie de la + sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 405 + + Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et + Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 407 + + Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418 + + Croisade de saint Louis en gypte, 1248-1250 (_Reinaud_, + d'aprs les historiens arabes) 420 + + Lettre du comte d'Artois la reine Blanche, sur la prise + de Damiette, 1249 423 + + Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425 + + Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429 + + Gauthier de Chtillon (_idem_) 431 + + Lettre de saint Louis sur sa captivit et sa dlivrance, + 1250 432 + + Douleur de la France en apprenant ces nouvelles + (_Matthieu Pris_) 443 + + Chant arabe sur la dfaite des Franais 444 + + La reine Damiette (_Joinville_) 445 + + La reine Blanche (_Idem_) 446 + + Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448 + + Le roi d'Angleterre Paris, 1254 (_Matthieu Pris_) 452 + + De celui qui jura vilain serment, 1256 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 461 + + La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462 + + Lettre de saint Louis l'abb de Saint-Denis, + sur la prise de Carthage, 1270 464 + + Instructions de saint Louis son fils, 1270 466 + + Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements + (_Joinville_) 472 + + Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484 + + Influence de la littrature et des arts de la France en Europe + au moyen ge (_L. Dussieux_) 493 + + Guerre de Philippe III en Aragon, 1285 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 506 + + Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des + croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518 + + Glossaire 521 + + TABLE DES MATIRES 529 + + +FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les +Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + +***** This file should be named 44504-8.txt or 44504-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/0/44504/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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Dussieux</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; + clear: both;} + + h1 {margin-top: 2em;} + + h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; font-size: 120%;} + + h3 {margin-top: 2em; font-size: 100%;} + + h2.normal {margin-bottom: 1em;} + + .subh {text-align: center; font-weight: bold; font-size: small; margin-bottom: 2em;} + + div.titlepage, + div.frontmatter + { + text-align: center; + page-break-before: always; + page-break-after: always; + margin-top: 4em; + } + + div.titlepage p + { + text-align: center; + font-weight: bold; + line-height: 140%; + } + + div.frontmatter p + { + text-align: center; + margin-top: 4em; + } + + .title {text-align: center; line-height: 140%; font-weight: bold;} + + div.chapter + {page-break-before: always; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; text-align: center;} + + .end + { + text-align: center; + font-size: small; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 4em; + } + + hr.deco {width: 5%;} + hr.tb {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + div.header + {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + + h2.poetry {margin-top: 4em; font-size: 120%;} + + .poetry {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poetry .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poetry p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poetry p.i3 {margin-left: 3em;} + .poetry p.i4 {margin-left: 4em;} + .poetry p.i9 {margin-left: 9em;} + + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: top; + padding-left: 1em; text-indent: -1em;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 2em;} + + #toc {width: 70%;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + right: 5%; + font-size: 0.6em; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .pagenumh { display: none; } + +/* footnotes */ + .footnotes {border: 1px dashed; padding-bottom: 2em; background-color: #F0FFFF;} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label, + .fnanchor {vertical-align: 25%; text-decoration: none; font-size: x-small; + font-weight: normal; font-style: normal;} + + .translation {font-size: 90%;} + + .tnote {margin: auto; + margin-top: 2em; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.6em; font-variant: normal;} + + ul {list-style-type: none;} + li {margin-left: 3em; text-indent: -2em;} + + .alphabet {text-align: center; margin-top: 2em;} + + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .center {text-align: center;} + .date {margin-left: 5%;} + .quote {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%;} + .ad {text-align: center;} + .author {font-size: small;} + .work {text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%;} + + .xxs {font-size: xx-small;} + .xs {font-size: x-small;} + .small {font-size: small;} + .medium {font-size: medium;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + .xxlarge {font-size: xx-large;} + +@media screen +{ + body + { + width: 90%; + max-width: 45em; + margin: auto; + } + + p + { + margin-top: .75em; + margin-bottom: .75em; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .poetry + { + margin: 2em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 90%; + } + + hr.deco + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + } + + hr.tb + { + width: 5%; + margin-left: 47.5%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } +} + +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 90%; + } + + .tnote, + #toc + { + width: auto; + } +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les +Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 2/4) + Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents + originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques + +Author: Louis Dussieux + +Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. +L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. +Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> + +<h1><span class="large">L'HISTOIRE</span><br /> +DE FRANCE<br /> +<span class="medium">RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.</span></h1> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p> + +<div class="titlepage"> +<p><span class="large">L'HISTOIRE</span></p> + +<p><span class="xxlarge">DE FRANCE</span></p> +<p><span class="medium">RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.</span></p> + +<p><span class="small">EXTRAITS</span><br /> +<span class="small">DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS ORIGINAUX,</span><br /> +<span class="xs">AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,</span></p> + +<p><span class="xxs">par</span><br /> +<span class="medium">L. DUSSIEUX,</span><br /> +<span class="xs">PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.</span></p> +<hr class="deco" /> +<p>TOME SECOND.</p> +<hr class="deco" /> + +<p>PARIS,<br /> +<span class="small">FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES,</span><br /> +<span class="xs">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.</span></p> + +<p><span class="small">1861.</span><br /> +<span class="xs">Tous droits rservs.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p> + +<div class="frontmatter"> +<hr /> +<p class="xs">TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.—MESNIL (EURE).</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<p class="title"><span class="large">LES GRANDS FAITS</span><br /> +<span class="xs">DE</span><br /> +<span class="xlarge">L'HISTOIRE DE FRANCE</span><br /> +<span class="small">RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.</span></p> +<hr class="deco" /> +<h2>ORIGINES DE LA LANGUE FRANAISE.</h2> +</div> + +<p>Le celtique fut la premire langue parle en de de +la Loire, dans cette portion de pays o se forma plus +tard la <em>langue d'oil</em>, dont l'un des dialectes, celui de l'le +de France, est enfin devenu notre langue franaise..... +Aprs la conqute de la Gaule par Csar,..... l'empereur +Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna +une administration et une organisation toutes romaines. +Ds lors le latin s'introduisit et se rpandit insensiblement +dans les Gaules pour l'administration, la +justice, les lois, les institutions politiques, civiles et +militaires, la religion, le commerce, la littrature, le +thtre et tous les autres moyens dont Rome savait si +habilement se servir pour imposer sa langue aux nations, +comme elle leur imposait le joug de sa domination. +Dj, du vivant de Cicron, ainsi qu'il nous l'apprend +lui-mme, la Gaule tait pleine de marchands +romains; et il ne se faisait pas une affaire que quelque +Romain n'y participt. Mais ce qui dut le plus +puissamment contribuer la propagation de la langue +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +latine, ce fut le besoin o se trouvrent les Gaulois de +recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car +toutes les causes se plaidaient en latin, et une loi expresse +dfendait au prteur de promulguer un dcret en aucune +autre langue qu'en langue latine.</p> + +<p>L'empereur Claude, n Lyon, lev dans les Gaules, +affectionna toujours la province o il avait pass son +enfance, et c'est lui que toutes les villes gauloises durent +le droit de cit, qui rendait leurs citoyens aptes + tous les emplois et toutes les dignits de l'empire. +Ainsi l'ambition, l'intrt, la ncessit des relations +journalires avec l'administration romaine, tout porta +les Gaulois se livrer l'tude de la langue latine, surtout +avec un protecteur tel que Claude, qui n'admettait +pas qu'on pt tre citoyen romain si l'on ignorait la +langue des Romains: au point qu'un illustre Grec, magistrat +dans sa province, s'tant prsent devant lui +et ne pouvant s'expliquer en latin, non-seulement +Claude le fit rayer de la liste des magistrats, mais il +lui enleva jusqu' son droit de citoyen. A partir du +rgne de ce prince, la langue latine fit de tels progrs +dans les Gaules que, peu d'annes aprs, Martial se flicitait +d'tre lu Vienne, mme par les enfants. Dj, +ds le temps de Strabon, les Gaulois n'taient plus considrs +comme des <em>Barbares</em>, attendu que la plupart +d'entre eux avaient adopt la langue et la manire de +vivre des Romains.</p> + +<p>Bientt des coles de grammaire et de rhtorique +s'tablirent de toutes parts. Je dois citer parmi les plus +clbres celles de Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de +Trves et de Reims. Ces coles ne tardrent pas obtenir +une rputation telle que des empereurs mme y +envoyrent tudier leurs enfants. Crispe, fils an de +Constantin, ainsi que Gratien, firent leurs tudes +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +Trves; Dalmace et Annibalien, petit-fils de Constance +Chlore, vinrent suivre un cours d'loquence Toulouse. +De ces acadmies latines sortirent des crivains remarquables, +dont purent se glorifier la fois et la Gaule +qui les avait vus natre, et Rome dont ils enrichirent +la littrature. Tels furent Cornlius Gallus, Trogue +Pompe, Ptrone, Lactance, Ausone, Sidoine Apollinaire +et Sulpice Svre.</p> + +<p>Les lieux o un peuple nombreux se runissait pour +assister aux reprsentations de la scne taient encore +autant d'coles o les Gaulois venaient se familiariser +avec la langue et les chefs-d'œuvre de la littrature latine. +Partout s'levrent des thtres, des cirques, des +amphithtres, dont quelques-uns, moiti dtruits, +font encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.</p> + +<p>Enfin, l'tablissement du christianisme contribua +puissamment rpandre l'usage du latin; la religion +naissante l'avait adopt comme tant la langue littraire +dominante dans tout l'Occident; elle y devint l'interprte +naturel des nouvelles doctrines et un moyen +efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des +Barbares n'arrta pas la diffusion de la langue des Romains; +ses progrs continurent mme aprs la chute +de leur empire, et Rome chrtienne acheva par les +prdications de la foi ce que Rome paenne avait commenc +par ses lois, par ses institutions, par la puissante +influence de sa littrature et de sa civilisation.</p> + +<p>Tels furent les moyens par lesquels la langue latine +se rpandit non-seulement dans l'Italie et dans les +Gaules, mais encore en Espagne, en Illyrie, dans le +nord de l'Afrique, et, plus ou moins, dans toutes les provinces +de l'Empire. Ce ne furent donc point quelques +troupes romaines qui implantrent le latin dans notre +pays, comme certains auteurs se le sont imagin. Nous +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +devons toutefois reconnatre que l'incorporation des +soldats gaulois dans les lgions romaines ne dut pas +tre, cet effet, une des moins heureuses combinaisons +de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de +semblables moyens que notre langue franaise se propage +chaque jour de plus en plus dans nos provinces +mridionales, dans la Bretagne et dans l'Alsace.</p> + +<p>Avant la fin du quatrime sicle, le latin tait, surtout +dans les villes, la langue usuelle des hautes classes +de la socit, et des femmes elles-mmes. C'est en latin +que saint Hilaire de Poitiers entretenait correspondance +avec Albra, sa fille; Sulpice Svre avec Claudia, +sa sœur, et Bassule, sa belle-mre; c'est galement en +latin que saint Jrme correspondait avec deux dames +gauloises, Hdbie et Algasie. Ce mme saint Jrme +nous donne entendre que les Gaulois surpassaient +les Romains eux-mmes dans leur propre langue par +la fcondit et le brillant du style.</p> + +<p>Le peuple, et particulirement celui des campagnes, +n'eut pas d'abord le mme intrt que les classes suprieures + rechercher la connaissance du latin; il lui +tait d'ailleurs fort difficile d'apprendre une langue +aussi diffrente de la sienne; pour lui, il n'y avait ni +matres, ni coles de grammaire et de rhtorique. Ce ne +fut que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour +de lui la langue de Rome, qu'il s'avisa d'essayer la +bgayer, stimul dans cette entreprise par ce dsir vaniteux +qui pousse toujours les gens des classes infrieures + vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus +d'eux; ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, +leur intrt, qui enfin se trouvait en jeu, par la +ncessit de communiquer journellement avec les puissants +et les riches qui avaient laiss le celtique dans un +ddaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre +<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +langue que celle qui convenait un citoyen romain.</p> + +<p>Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que +font aujourd'hui pour le franais les paysans de l'Alsace, +de la Bretagne et ceux de nos provinces mridionales, +qui, de jour en jour et de plus en plus, +s'vertuent comprendre et parler notre langue littraire..... +L'histoire vient l'appui des inductions tires +de la nature des circonstances. Dans la seconde moiti +du deuxime sicle, saint Irne est forc d'apprendre +le celtique pour faire entendre la parole vanglique +au peuple de Lyon. Dans le troisime, une druidesse, +voulant adresser l'empereur Alexandre Svre quelques +paroles prophtiques, en est rduite s'exprimer +en celtique, au risque de voir sa prdiction frapper inutilement +les oreilles de l'empereur, s'il ne se trouve +auprs de lui quelque Gaulois pour la lui traduire. +Mais ds la fin du quatrime sicle, l'homme du peuple +n'a plus besoin d'interprte, il parle lui-mme le latin, +et ce qu'il en sait lui suffit pour se faire comprendre. +On ne peut exiger de lui ni un style fort correct, ni une +prononciation bien pure, car l'usage fut son seul prcepteur, +et chez lui l'attention a continuellement +lutter contre les habitudes de sa langue maternelle. +Sulpice Svre, qui crivait cette poque, introduit +dans un de ses dialogues un homme d'assez humble +condition, n dans le nord de la Gaule; cet homme, +interrog sur les vertus de saint Martin, hsite parler +latin, de crainte que son langage rustique ne blesse +les oreilles dlicates de ses auditeurs, habitants +de l'Aquitaine, pays o la langue latine tait en +usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'tait dans +la Celtique et dans la Belgique. Un des interlocuteurs, +nomm Posthumianus, impatient des hsitations du +personnage, s'crie avec humeur: Parle-nous celtique +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint Martin<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>. +Ce passage remarquable nous montre un +homme du peuple qui parle le latin; mais comme, +d'aprs son propre aveu, il l'estropie la faon des +gens de la campagne, Posthumianus est port penser +qu'il s'expliquera plus aisment en se servant du celtique, +qu'il juge devoir tre sa langue habituelle. Le +mme passage prouve qu'au quatrime sicle le celtique +tait encore en usage dans certaines contres de la Gaule, +du moins parmi le peuple. Le tmoignage de Sulpice +Svre se trouve confirm par ceux d'Ausone<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>, de +Claudien<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>, et de saint Jrme<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>; ce dernier assure +avoir trouv chez les Trvires peu prs la mme langue +que celle qui tait parle parmi les Gaulois tablis en +Galatie.</p> + +<p>Au cinquime sicle, nous retrouvons encore la vieille +langue des Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, +et, l mme, elle est abandonne par la haute +classe de la socit et rduite n'tre plus qu'un patois +populaire. C'est ce qu'on est en droit de conclure d'une +lettre de Sidoine Apollinaire, vque de Clermont<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>. +Je suis loin de prtendre que le celtique et disparu de +toutes les autres contres de la Gaule, mais je pense +qu' cette poque il se trouvait relgu dans les pays +montagneux ou dans ceux qui taient loigns des principaux +centres de population et des grandes voies de +communication des Romains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +Tel tait l'tat du langage dans la Gaule, lorsque, +de toutes parts, elle fut envahie par les nations germaniques: +au midi par les Wisigoths, l'est par les Burgondes +et au nord par les Franks. Ces derniers, les +seuls dont nous ayons nous occuper, apportrent une +troisime langue dans les provinces situes en de de +la Loire. Cette langue tait le <em>tudesque</em> ou <em>totisque</em>, +mots drivs de <em>teut</em>, <em>teod</em>, dnomination collective par +laquelle se dsignaient eux-mmes tous les peuples de +race germanique. On devrait donc comprendre, sous +le nom de <em>tudesque</em>, tous les idiomes de la Germanie; +mais cette dsignation, restreinte par un usage fort +ancien, ne s'applique qu'aux idiomes des <em>Teuts</em> occidentaux, +c'est--dire au <em>francique</em>, usit chez les Franks, +et l'<em>allmanique</em>, usit chez les Allmans.</p> + +<p>Avant de passer le Rhin, les Franks taient une confdration +de diverses tribus occupant le territoire +compris entre l'Elbe, le Rhin, le Mein et la mer du +Nord. Le <em>francique</em> devait se composer cette poque +d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confdres; +mais dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent +s'tre fondus dans trois dialectes principaux, usits +parmi les conqurants entre le Rhin et la Loire. Au +nord tait le <em>ripuaire</em>, l'ouest le <em>neustrien</em>, et l'est +l'<em>ostrasien</em>.</p> + +<p>Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les +confins de la Germanie, dont ils n'taient spars que +par le Rhin, et leur population se grossissait sans cesse +de nouvelles bandes germaniques qui passaient le fleuve +pour venir s'associer leur fortune. Dans l'un et l'autre +pays, le latin disparut entirement comme langue +usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent t extermins +en grand nombre par les barbares, soit, ce qui +est plus probable, qu'ils eussent t refouls par eux +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +dans l'ouest et dans le midi. Au latin succda le +tudesque, qui, diversement modifi, s'est perptu +jusqu' nos jours dans les patois de la rive gauche du +Rhin, chez les descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.</p> + +<p>Il n'en fut pas de mme dans la Neustrie, ou du +moins dans la plus grande partie, celle qui s'tendait +de la Scarpe la Loire, et de la Meuse l'Ocan. Les +Franks Saliens qui s'tablirent dans cette contre taient +les plus loigns du Rhin, et n'avaient que peu de +relations avec les peuples germaniques qui habitaient +de l'autre ct du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient +mls aux populations gallo-romaines, de beaucoup +suprieures en nombre aussi bien qu'en civilisation +et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi +qu'il pt en coter l'orgueil et l'insouciante rudesse +des vainqueurs, ils se virent contraints par la force des +circonstances apprendre la langue des vaincus, dont +ils adoptrent galement la religion et l'administration. +Le pote Fortunat, profitant sans doute du privilge +potique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, +de ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mmes, +et il s'merveille de l'loquence qu'il lui +suppose dans sa langue maternelle<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>. Le mme pote +attribue galement Chilpric une connaissance toute +particulire de la langue latine<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>; mais Grgoire de +Tours se montre moins flatteur son gard. Ce prince +avait compos un ouvrage en prose sur la Trinit et +deux livres de posie. L'vque historien condamne +sa thologie comme hrtique et sa posie comme transgressant +toutes les rgles de la versification latine. +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +Ses vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; +des syllabes brves il en a fait des longues, et des +longues il en a fait des brves<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a>. Si ce roi frank, +malgr ses prtentions d'crivain, ne fut point un +habile latiniste, on peut se figurer ce que devait tre +le gros de la nation. Les Germains avaient conserv +dans les Gaules l'amour de la vie indpendante +qu'ils menaient en Germanie; ils se trouvaient mal +l'aise dans l'enceinte des villes, et prfraient le sjour +de la campagne. Ils construisirent la faon germanique, +et principalement sur le bord des forts, des +espces de hameau dont les uns taient nomms <em>fara</em> +et les autres taient appels <em>ham</em>. Avec de telles habitations +et une pareille manire de vivre, les Franks se +trouvrent ncessairement dans un contact journalier +et dans des relations habituelles avec les campagnards +gallo-romains. Ceux-ci furent les seuls professeurs de +langue qu'eurent tous ces barbares, bien moins amoureux +d'tudes laborieuses et de culture intellectuelle que +de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chre et de dbauches +de toute sorte. Ils apprirent de pareils matres +un latin ml de celtique que, de leur ct, ils altrrent +encore davantage par l'introduction d'un grand +nombre de mots tudesques. Les habitants des villes, +qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque +puret, ddaignaient ce jargon n dans les campagnes, +qu'ils dsignaient sous le nom de <em>langue rustique</em>.</p> + +<p>Cependant les Franks de la Neustrie conservrent +longtemps entre eux l'usage du francique dans leurs +familles, dans les camps, dans les armes, dans les +assembles o les vainqueurs dcidaient du sort des +vaincus. Aussi cette langue fut-elle parle non-seulement +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +par Clovis et par ses fils, mais encore par plusieurs +de ses successeurs. Toutefois le tudesque disparut +peu peu de la Neustrie par la fusion des Franks avec +les Gallo-Romains. Les tnbres qui couvrent l'histoire +de cette poque ne me permettent gure de prciser +le temps o cette fusion s'est opre; cependant on peut +conjecturer avec assez de vraisemblance qu'elle tait +dj fort avance ds les commencements du septime +sicle. Elle se manifeste dans le sicle suivant par l'antagonisme +des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers +reprsentaient l'lment germanique, les seconds reprsentaient +l'lment gallo-romain. Les Neustriens +eurent d'abord l'avantage dans cette lutte; mais les Ostrasiens, +conduits par Charles Martel, l'emportrent enfin. +La Neustrie eut subir une nouvelle invasion germanique +qui eut pour consquence, quelques annes aprs, +l'avnement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.</p> + +<p>Charlemagne, le hros de la race carolingienne, +avait appris plusieurs langues trangres, et parlait le +latin avec facilit, ainsi que le rapporte son historien +ginhard; mais le francique tait sa langue maternelle. +Il eut toujours une prdilection toute particulire pour +le rude mais nergique idiome de ses pres, au point +qu'il entreprit de composer lui-mme une grammaire +francique. Il donna des noms tudesques aux vents et +aux mois, et voulut qu'on recueillt soigneusement +tous les chants populaires et toutes les anciennes +posies qui clbraient les exploits des guerriers germaniques +dans leur langue nationale. Le francique fut +galement la langue usuelle de Louis le Dbonnaire, +bien qu'il parlt le latin avec autant de facilit. Il +ordonna de traduire les vangiles en tudesque, et c'est +probablement lui que nous devons la version du +moine Otfrid, qui est parvenue jusqu' nous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +Le <em>latin rustique</em>, ainsi que je l'ai dit, tait, dans la +Neustrie, l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains +avec les Franks; il fut un moyen de rapprochement +entre les deux races, et devint peu +peu la langue gnrale de la nation. Son extension +se trouva favorise par l'abandon complet o +taient tombes les tudes, et par l'insouciance des +esprits pour les chefs-d'œuvre dj langue latine. Le +clerg lui-mme contribua puissamment le propager; +car beaucoup d'ecclsiastiques ne connaissaient que ce +latin vulgaire, et tous taient obligs de s'en servir +pour faire entendre leurs instructions au peuple. Au +commencement du septime sicle nous trouvons +le latin rustique employ composer des chants populaires; +il nous est mme parvenu quelques vers +d'une de ces chansons qui clbrait la victoire remporte +par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin tait si bien +devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson +volait de bouche en bouche, et que les femmes s'en +servaient pour excuter des danses<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a>.</p> + +<p>Dans l'origine, le latin rustique ne diffrait gure du +latin littraire que par la violation de quelques rgles +grammaticales, par quelques vices de prononciation, +par le mlange d'un certain nombre de mots et de tournures +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +celtiques et tudesques. Mais des altrations plus +profondes et plus radicales dcomposrent insensiblement +ce latin populaire, au point qu'au septime sicle +il put tre considr comme un nouvel idiome, entirement +distinct de l'ancienne langue latine laquelle il +devait son origine. La nouvelle langue fut appele +<em>romane</em>, parce qu'elle tait l'idiome propre des vaincus, + qui l'on donnait le nom de Romains par opposition +aux conqurants issus de <em>la noble race des Franks</em>.</p> + +<p>La premire mention de la langue romane que l'histoire +nous ait conserve remonte au milieu du septime +sicle; elle nous a t transmise par l'auteur anonyme +de la vie de saint Mummolin, qui succda saint loi +comme vque de Noyon, honneur qu'il dut principalement + la connaissance toute particulire qu'il avait +de la langue romane et de la langue tudesque. Il tait, +en effet, fort important cette poque qu'un vque st +parler l'un et l'autre de ces idiomes, afin de pouvoir +lui-mme instruire, dans leur propre langue, les populations +appartenant aux deux races diffrentes qui occupaient +les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement +plus tard le troisime concile de Tours. Aussi +voyons-nous que plusieurs ministres de la religion se +rendirent capables de s'acquitter de ce double devoir. +On peut citer entre autres saint Adalard, abb de +Corbie, qui vivait vers la fin du huitime sicle. Grard, +abb de Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit +en parlant de lui: S'il employait la langue vulgaire, +c'est--dire la romane, vous eussiez cru qu'il n'en savait +pas d'autre; si c'tait le tudesque, son discours avait +plus d'clat; mais dans aucune langue sa parole n'tait +aussi facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.</p> + +<p>Il nous reste quelques vestiges de la langue romane +de la fin du huitime sicle; on les trouve dans les +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +litanies qui se chantaient cette poque dans le diocse +de Soissons<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.</p> + +<p>Le milieu du sicle suivant nous offre le premier +monument important de cette langue qui soit parvenu +jusqu' nous; c'est le serment que Louis le Germanique +fit Charles le Chauve en 842. La langue du dixime +sicle nous est connue par une <em>cantilne</em> en l'honneur +de sainte Eulalie, et celle du onzime, par les lois +que Guillaume le Conqurant donna aux Anglais, aprs +avoir soumis leur pays<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>. Ce n'est qu' partir du +douzime sicle que les productions littraires de la +langue romane du nord devinrent assez nombreuses et +assez considrables.</p> + +<p>Avant de prononcer le serment dont je viens de +parler, Louis le Germanique et Charles le Chauve harangurent +leur arme, chacun dans l'idiome particulier +usit chez son peuple, Louis en tudesque, et +Charles en langue romane. Voil donc un fils de Louis +le Dbonnaire, c'est--dire un petit-fils de Charlemagne, +oblig de parler la langue des vaincus pour se faire +entendre de ses sujets. C'est que la position dans laquelle +il se trouvait tait bien diffrente de celle de son +pre et de son aeul. Ces deux princes commandant la +Germanie, la Gaule et l'Italie, rsidaient sur les +bords du Rhin, au milieu des Germains, leurs compatriotes, +auxquels leur maison devait son lvation et sa +gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils habitaient, +les gens qui les entouraient, tout concourait ce que +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +le tudesque ft la langue usuelle des empereurs. Mais +Charles le Chauve, rduit la possession de la Neustrie, +se trouva jet au milieu de populations qui ne parlaient, +qui ne comprenaient que le roman, et qui +avaient le tudesque en aversion<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>; aussi fut-il contraint +d'adopter la langue romane, la seule qui pt le +mettre en rapport avec la nation laquelle il commandait. +A plus forte raison cette langue dut-elle tre +parle par les rois qui lui succdrent<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>.</p> + +<p>Toutefois le tudesque ne disparut pas compltement +de la cour; les Carolingiens en perpturent, sinon +l'usage habituel, du moins l'intelligence parmi les +principaux officiers de leur maison<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>. Tout semblait +leur en faire la fois un devoir et une ncessit, les +traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages +frquents avec des princesses de sang germanique, leur +rsidence habituelle Laon, ville situe dans le voisinage +des pays allemands de la Lorraine infrieure, et +enfin la participation active et continuelle que les +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +princes germaniques prirent sous cette dynastie tous +les troubles, tous les dmls, toutes les guerres, +tous les traits qui eurent lieu dans le royaume. Aussi, +ceux qui s'adonnaient au maniement des affaires publiques +attachaient-ils une grande importance la +connaissance du tudesque. Mais, ds le milieu du neuvime +sicle, les personnes qui possdaient pleinement +l'usage de cet idiome taient devenues si rares +dans le royaume, que Loup, abb de Ferrire, l'un +des principaux ministres de Charles le Chauve, fut +oblig d'envoyer en Allemagne des jeunes gens de son +monastre, auxquels il jugeait propos de faire apprendre +la langue qui tait la plus ncessaire aux relations +politiques<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>.</p> + +<p>On ne sera donc pas tonn de voir que, dans le sicle +suivant, Louis d'Outre-Mer comprenait le tudesque +beaucoup mieux que le latin. Au synode d'Engelheim, +o ce roi et l'empereur Othon I<sup>er</sup> se trouvaient runis, +on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux +disputes qui s'taient leves entre Artalde, archevque +de Reims, et Hugues, son comptiteur; comme cette +lettre tait crite en langue latine, on fut oblig de la +traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance +aux deux princes.</p> + +<p>Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence +de l'idiome des Franks dans la maison royale +des Carolingiens avaient cess d'exister sous les rois de +la troisime race, et Hugues Capet, le premier d'entre +eux, bien qu'issu du sang germanique, tait tout aussi +compltement ignorant du langage de Charlemagne +qu'il l'tait de celui d'Auguste. Les gens qui l'entouraient +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +n'entendaient pas plus que lui-mme l'idiome de +la Germanie. Aussi, partir de cette poque, les princes +d'Allemagne qui dsiraient entretenir des relations avec +la cour de France furent obligs d'avoir recours des +ambassadeurs qui connussent la langue romane<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>.</p> + +<p>Le roman dut principalement sa formation aux altrations +successives que le peuple fit subir la langue +latine<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a>. Ces altrations, partout les mmes quant aux +procds gnraux, durent nanmoins, ds l'origine, +diffrer par certaines nuances, selon le pays o se forma +le nouvel idiome. Dans la suite, ces diffrences, accrues +et multiplies par le temps, en vinrent se dessiner +plus nettement, et se circonscrire avec plus de prcision, + la faveur du fractionnement que le systme +fodal fit prouver tout le territoire du royaume.</p> + +<p>Si dans le douzime, le treizime et le quatorzime +sicle on et voulu tenir compte de toutes les varits +que prsentait la <em>langue d'oil</em><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a>, selon les divers pays +o elle tait en usage, on et pu diviser cette langue +en autant de dialectes qu'il y avait de bailliages dans la +France septentrionale; mais, en ne tenant compte que +des caractres gnraux les plus marqus, on arrivait + reconnatre autant de dialectes diffrents que l'on +comptait de provinces en de de la Loire. Chacune des +capitales de ces provinces devenait un centre dont l'influence +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +se faisait sentir sur tout le pays qui en dpendait, +et les habitants de la mme province se piquaient +plus ou moins de modeler leur langage sur celui que +l'on parlait la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. +De la sorte, chaque idiome provincial tendait + une certaine uniformit, et la <em>langue d'oil</em> pouvait se +diviser en dialecte de la Picardie, de l'Artois, de la +Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la Franche-Comt, +de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orlanais, +de la Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, +de la Normandie et de l'Ile-de-France. Il est +important de remarquer que celui-ci tait spcialement +dsign sous le nom de <em>franais</em>, par opposition +au picard, au normand, au bourguignon, etc.</p> + +<p>Par l'avnement de la maison des ducs de France la +couronne des Carolingiens, le <em>dialecte franais</em> partagea +la fortune de cette maison, et prit de jour en jour une +supriorit marque sur les autres dialectes, comme la +nouvelle royaut ne tarda pas tablir sa suprmatie +sur tous les feudataires du royaume. La cour de France +tait devenue, pour les seigneurs du Nord, le modle +et l'cole de la galanterie, de la courtoisie et des belles +manires; la langue parle dans la maison royale tait +l'expression naturelle de ces dbuts de la civilisation et +de la politesse. Aussi, ds le douzime sicle, il n'tait +plus permis un seigneur normand, picard ou bourguignon, +de se prsenter la cour de France sans qu'il +st s'exprimer en <em>franais</em>, non plus qu' un trouvre, +dsireux de quelque clbrit, de composer ses ouvrages +en un autre dialecte<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>. A partir de cette poque, l'idiome +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, +l'aide des circonstances qui ne cessrent de lui tre favorables +et des moyens puissants que surent employer +les rois pour fonder l'unit franaise. Au treizime +sicle, ce fut par l'extension du domaine de la couronne; +au quatorzime, par l'accroissement de l'autorit des +Captiens, l'organisation de la justice royale, celle du +parlement de Paris et de la grande chancellerie; au +quinzime, par l'tablissement d'une administration +fiscale, d'une organisation militaire, par plusieurs autres +institutions, ainsi que par la faveur accorde l'imprimerie +naissante; au seizime sicle enfin, par des +ordonnances formelles prescrivant l'usage exclusif du +<em>franais</em> dans tous les actes publics ou privs, de quelque +nature qu'ils pussent tre<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>.</p> + +<p>Ds lors le franais acquit une telle importance et +obtint une telle prminence sur les autres dialectes de +la langue d'oil, que ceux-ci, rduits l'tat de patois<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a> +ddaigns, furent relgus dans les campagnes, o ils +s'teignent de nos jours dans les derniers rangs de la +population, semblables de faibles rejetons touffs +par les vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit +avec eux au pied du mme tronc.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">A. de Chevallet</span>, <cite>Origine et formation de la langue franaise</cite>, +t. 1, prolgomnes.</p> + +<p class="author">Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son excellent +ouvrage, qui forme 3 volumes in-8<sup>o</sup>, a eu deux ditions; la premire lui +a valu, en 1850, un prix l'Institut; et la seconde en a obtenu un autre en +1858.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p> +<div class="chapter"> +<h2>SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>.</h2> +</div> + +<p>Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, +d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si +salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, +si cum om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi +fazet; et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist +meon fradre Karle in damno sit.</p> + +<p class="translation"> +Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du peuple +chrtien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, +ainsi sauverai-je ce mien frre Charles, et en aide et en chacune chose, +ainsi comme on doit par devoir sauver son frre, pourvu qu'il en fasse de +mme pour moi; et de Lothaire je ne prendrai jamais aucun accord qui, de +ma volont, soit au prjudice de ce mien frre Charles.</p> + +<hr class="tb" /> + +<h3>SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.</h3> + +<p>Si Lodhwigs sagrament qu son fradre Karlo jurat, conservat, et +Karlus meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non +l'int pois, ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha +contra Lodhuwig nun li vi er.</p> + +<p class="translation"> Louis conserve le serment qu'il jure son frre Charles, et si Charles +mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne puis l'en dtourner, ni +moi, ni aucun que je pourrai en dtourner, en nulle aide contre Louis je +ne lui serai.</p> + +<hr class="tb" /> + +<div class="chapter"> +<h2>CANTILNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>.</h2> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Buona pulcella fut Eulalia,</p> +<p>Bel avret corps, bellezour anima.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div> +<p>Voldrent la veintre li Deo inimi,</p> +<p>Voldrent la faire diavle servir.</p> +<p>Elle n'out eskoltet les mals conseillers,</p> +<p>Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,</p> +<p>Ne por or, ned argent, ne paramenz,</p> +<p>Por manatce regiel ne preiemen;</p> +<p>Ne ule cose non la pouret oncque pleier.</p> +<p>La polle sempre non amast lo Deo menestier;</p> +<p>E por o fut presente de Maximiien,</p> +<p>Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.</p> +<p>El li enortet dont lei nonque chielt,</p> +<p>Qued elle fuiet lo nom christien.</p> +<p>Ell' ent adunet lo suon element,</p> +<p>Melz sostendreiet les empedementz,</p> +<p>Qu'elle perdesse sa virginitet.</p> +<p>Por o s' furet morte a grand honestet.</p> +<p>Enz en l'fou la getterent com arde tost.</p> +<p>Elle colpes non avret, por o no s' coist.</p> +<p>A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;</p> +<p>Ad une spede li roveret tolir lo chief.</p> +<p>La domnizelle celle kose non contredist;</p> +<p>Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.</p> +<p>In figure de colomb volat a ciel.</p> +<p>Tuit oram que por nos degnet preier</p> +<p>Qued avuisset de nos Christus mercit</p> +<p>Post la mort, et a lui nos laist venir,</p> +<p>Par souue clementia.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"><em>Traduction littrale.</em></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eulalie<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a> fut une bonne jeune fille,</p> +<p>Beau corps avait, plus belle me.</p> +<p>Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,</p> +<p>Veulent la faire servir le diable.</p> +<p>Elle n'et cout les mauvais conseillers (<em>qui lui disaient</em>)</p> +<p>Qu'elle renit Dieu qui demeure l-haut au ciel,</p> +<p>Ni pour or, ni argent, ni parures,</p> +<p>Par menaces royales, ni prires;</p> +<p>Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div> +<p>Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;</p> +<p>Et pour cela fut prsente Maximien,</p> +<p>Qui tait roi, ces jours, sur les paens.</p> +<p>Il l'exhorte ce dont elle ne se soucie jamais,</p> +<p>Qu'elle fuie le nom chrtien.</p> +<p>Avant qu'elle abandonne le sien lment (<em>principe</em>),</p> +<p>Mieux soutiendrait les tortures,</p> +<p>Qu'elle perdit sa virginit.</p> +<p>Pour cela elle est morte grand honneur.</p> +<p>Dedans le feu la jetrent, afin qu'elle brlt vite.</p> +<p>Elle n'avait pas de pchs, pour cela elle ne cuit (<em>brla</em>) pas.</p> +<p>A cela ne se voulut fier le roi paen;</p> +<p>Avec une pe il ordonna de lui enlever la tte.</p> +<p>La demoiselle cette chose ne contredit;</p> +<p>Veut le sicle (<em>le monde</em>) laisser si le Christ l'ordonne.</p> +<p>En forme de colombe vole au ciel.</p> +<p>Tous nous prions que pour nous elle daigne prier</p> +<p>Qu'ait merci (<em>piti</em>) de nous le Christ</p> +<p>Aprs la mort, et lui nous laisse venir</p> +<p>Par sa clmence.</p> +</div></div> + +<div class="chapter"> +<h2>LA RELIGION D'ODIN<br /> +<span class="medium">(<em>Religion des Franks, des Saxons et des Northmans</em>).</span></h2> +</div> + +<p>La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux +de la science moderne sur les antiquits religieuses +des peuples septentrionaux, et sur celle des Indiens +et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour cette +importante vrit, sur la trace de laquelle on s'tait +trouv amen depuis longtemps. Dsormais il n'y a +plus cet gard aucun doute. La mythologie d'Odin est +un retentissement lointain des mythologies savantes de +l'Orient. Mais, bien que le fond de cette mythologie soit +incontestablement asiatique, sa forme altre par l'effet +d'une longue indpendance, par les variations du +gnie instinctif des peuples, par les changements de +rsidence, par les vnements particuliers de l'histoire, +<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +est profondment empreinte d'une originalit toute septentrionale +et vritablement autochthone. Il faut dire +aussi que cette religion ne nous est connue par aucun +systme suivi, et que l'on est oblig, pour la comprendre, +d'en recomposer la mtaphysique d'aprs des rcits +et des chants, dans lesquels cette mtaphysique est +presque compltement efface par l'exubrance du symbole +potique, et qui ne sont eux-mmes que des fragments. +Ces monuments nous reprsentent peut-tre fidlement +les croyances scandinaves, telles qu'elles se +peignaient dans l'esprit du vulgaire; mais il est certain +qu'ici comme chez tous les peuples, il faut percer l'enveloppe +fabuleuse pour pntrer jusqu' la pense initiative +des instituteurs de la religion.</p> + +<p>L'Edda de Snorron<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>, rsum authentique de traditions +dont nous ne possdons plus textuellement qu'un +petit nombre, sera notre guide principal dans l'expos +que nous allons entreprendre. L'auteur suppose que +Gylf, roi des anciens Goths, frapp de ce que l'on raconte +de la grandeur des Ases, se rend, sous un nom +suppos, Asgard, pour en juger par lui-mme; l, dans +un palais magique, au milieu d'une cour nombreuse, +il aperoit, assis sur des trnes, trois princes, nomms, +le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second +Jafnhar, l'gal du Sublime; le dernier Thridie, le Troisime: +il les interroge.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +Gangler commena ainsi son discours: Quel est le +plus ancien et le premier des Dieux? Har rpond: +Nous l'appelons ici Alfader; mais dans l'ancienne +Asgard il a douze noms: Alfader (le Pre universel), +Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder +(le dieu de l'Ocan), Fiolner (celui qui fait beaucoup), +Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); Vidrer (le Magnifique), +Svidrer (celui qui extermine), Svider +(celui qui cause l'incendie), Oske (le Matre des +morts), Falker (l'Heureux)—Gangler demande: +Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? Qu'a-t-il fait +pour manifester sa gloire? Har rpond: Il vit toujours; +il gouverne l'univers, et les petites choses +comme les grandes. Jafnhar ajoute: Il a cr le ciel +et la terre. Thridie poursuit: Il a fait plus; il a fait les +hommes et leur a donn une me qui doit vivre, et +qui ne s'anantira pas, mme quand le corps se sera +dissous: tous les bons habiteront avec lui dans un +lieu nomm l'Ancien; mais les mauvais iront vers +Hla, et de l dans le Niflheim.</p> + +<p>Ce passage est extrmement important par l'ide claire +et leve qu'il nous donne en un instant du principe +suprme de la religion Scandinave. Voil bien le pre +et le destructeur, celui qui cre et celui qui extermine, +l'auteur unique des hommes et des dieux, l'ternel +Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont +parle Tacite: Regnator omnium Deus, ctera subjecta +atque parentia. Comme dans la mythologie +orientale, il parat au commencement, puis il s'efface, +laissant agir ce qui procde de lui, et ne reparat plus +qu' l'heure de la consommation du monde.</p> + +<p>Il est assez difficile de dcider avec certitude si ce +dieu suprme tire absolument l'univers du nant, car +aucun des chants qui nous sont rests ne s'explique sur +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +ce point d'une manire prcise. La premire chose qui +se dcouvre dans l'histoire de la cration, selon les +Scandinaves, est un immense abme, peut-tre co-ternel + Dieu, dans lequel les principes contraires sont disposs +chacun dans une rgion distincte: les uns, que +l'on pourrait regarder comme les principes passifs, +l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les autres, +qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, +la chaleur, la lumire, sont au Sud. La premire de ces +deux rgions est nomme le Niflheim, la seconde le +Muspelheim: l'une est l'enfer, l'autre le paradis. A la +frontire de ces deux rgions, et par la combinaison des +effluves contraires que la vertu divine en fait sortir, se +produit la masse habitable de l'univers, figure dans +le langage potique par un gant nomm Ymer. De +cette masse, par des causes qu'il serait peut-tre tmraire +de prtendre analyser sous le voile pais dont la +mythologie scandinave les enveloppe, naissent de bons +et de mauvais gnies, auxquels le Crateur suprme +semble abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration +de l'univers. C'est ces dieux secondaires, +que remonte directement la cration de Aske et de +Emla, principe sacr du genre humain, et ce sont eux +qui composent, pour ainsi dire, eux seuls toute la +religion. Chacun peut aisment reconnatre les intimes +rapports de cette cosmogonie avec la cosmogonie de +l'Inde, mais plus particulirement encore avec celle de +la Perse. Il n'est pas besoin d'insister ici l-dessus; et +il vaut mieux rentrer dans notre sujet spcial en essayant +de donner par quelques citations une ide plus +tendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. +Voici le dbut de l'une des odes antiques les +plus prcieuses que le Nord nous ait conserves: elle +est connue dans la tradition sous le nom de Volu-Spa ou +<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +chant de la prophtesse, et parat compose d'une suite +de lambeaux emprunts des pomes cosmogoniques +encore plus anciens; ce qui explique son obscurit.</p> + +<p>Que toutes les divines cratures, grandes et petites, +fassent silence! Vous voulez que je rcite les loges +antiques du fils de Heimdall, et ce que je sais de plus +ancien sur les hommes de Valfodur. Je me souviens +des gants ns au matin, chez lesquels je me suis instruite +autrefois. On tait au matin des sicles lorsque +Ymer parut: il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents +rafrachissants; la terre ne se trouvait nulle part, et +le ciel n'existait point dans la hauteur. Un abme +immense tait dans l'espace, et la verdure n'existait +point. Avant que les fils de Bore qui btirent Midgard +eussent lev les tables, le soleil clairait du +ct du midi les pierres du palais. Le soleil ignorait +o tait sa demeure; les toiles ignoraient o elles devaient +tablir leur sige; la lune ignorait le lieu de +sa force: Mais alors les dieux prirent place au suprme +tribunal et considrrent ces choses. Ils donnrent +des noms la nuit et la lune dcroissante; +ils en donnrent au matin, au midi, et au soir, afin +que l'on comptt la suite des annes.—Enfin, les +Ases puissants et dignes d'amour, quittant cette troupe, +vinrent en un lieu, et l ils trouvrent sur le rivage +les deux malheureux, Aske et Emla, privs de toute +force, n'ayant pas d'me, n'ayant pas de raison: ils +n'avaient ni sang, ni parole, ni beaut. Odin leur +donna l'me, Honer la raison, Lodur le sang et la +beaut.</p> + +<p>Voil avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans +tout ce qui porte le cachet de la posie sacerdotale, le +rcit de l'enfantement du monde. Les mots, dans ces +vers mystrieux, ne sont pour ainsi dire que les clairs +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +par lesquels les ides ensevelies dans la nuageuse profondeur +trahissent leur prsence. Les fables recueillies +par Snorron et qui composent le fond de la seconde +Edda sont heureusement plus explicites, et nous permettront +de pntrer plus avant dans le dtail de ces +mythes. Gangler demande o habitait le gant Ymer, +et quelle tait sa nourriture; Har lui rpond: Aprs +que le souffle qui venait du Midi eut fondu les exhalaisons +de la glace et en eut form des gouttes (le principe +de Ymer), il en forma une vache. Quatre fleuves de +lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer. +La vache se nourrissait son tour en lchant les pierres +couvertes de sel et de gele. Le premier jour qu'elle +lcha ces pierres, il en sortit des cheveux d'homme; le +second jour, une tte; le troisime, un homme entier, +qui tait dou de beaut, de force et de puissance. On +le nomma Bure; c'est le pre de Bore qui pousa +Byzla, fille du gant Baldorn. De ce mariage sont ns +trois fils, Odin, Vili et V. Et c'est notre croyance +qu'Odin gouverne avec ses frres le ciel et la terre, que +le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus +puissant de tous les dieux. Gangler demande si les +deux races vivaient entre elles avec amiti. Har rpond: +Bien au contraire; les fils de Bore turent +Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous +les gants y furent noys l'exception d'un seul +nomm Bergelmer, qui se sauva avec tous les siens. +C'est par lui que s'est conserve la race des puissances +de la Gele. Gangler demande: Que firent alors les +fils de Bore que vous nommez les dieux? Har rpond: +Ce n'est pas une petite chose dire. Ils tranrent le +corps de Ymer au milieu de l'abme et ils en firent la +terre; l'eau et la mer furent formes de son sang, les +montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +fait le ciel de son crne, ils le posrent sur la terre. +Aprs cela ils allrent prendre des feux dans le Muspelheim, +et les placrent dans l'abme, afin qu'ils clairassent +la terre. De l les jours furent distingus et les +annes comptes. Gangler s'crie: Voil certainement +de grandes œuvres et une vaste entreprise! Har +continue, et dit: La terre est ronde, et autour d'elle +est place la profonde mer. Les rivages ont t donns +aux gants, et sont leur demeure. Mais plus avant sur +la terre, dans un espace galement loign de tous +cts de la mer, les Dieux ont bti un rempart contre +les gants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nomm +cette enceinte, Midgard. Mais, dit Gangler, d'o viennent +les hommes qui habitent prsent le monde? Har +rpond: Les fils de Bore, se promenant un jour sur +le rivage, trouvrent deux morceaux de bois flottant. Ils +les prirent et en firent un homme et une femme. Le +premier leur donna l'me et la vie; le second, la raison; +le troisime, l'oue, la vue, la voix, des habillements +et un nom. On appelle l'homme Aske et la femme +Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, +qui une demeure a t donne prs de Midgard. Les fils +de Bore btirent ensuite dans le milieu la ville d'Asgard +o demeurent les dieux et leurs familles. C'est l qu'est +situ le palais d'Odin, nomm la terreur des peuples. +Lorsque Odin s'y assied sur son trne sublime, il dcouvre +tous les pays, voit les actions des hommes et +comprend tout ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille +de Fiorgun. De ce mariage est descendue la famille des +Dieux. C'est pourquoi Odin est appel le pre universel. +La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle Asa-Thor, +son premier n. La force et la valeur suivent ce dieu: +c'est pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.</p> + +<p>Il me semble que l'on ne peut gure douter qu'Ymer +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +ne reprsente dans cette fable les forces dsordonnes +du chaos, <i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles</i>. La vache produite +par le souffle de l'ternel Midi est le principe de la fcondit +qui, tout en nourrissant le chaos, fait natre +le principe crateur dsign sous le nom de Bore. De +l'union de ce principe avec une fille de la race d'Ymer, +emblme de la matire, sort enfin la trinit scandinave, +Odin, Vili et V. Et remarquons ici comme un +point de la plus haute importance le trait dcisif, +confirm par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous +donne de cette trinit, l'endroit de la cration du +genre humain: c'est la premire personne ou Odin qui +confre l'me, la seconde qui confre la raison, la +troisime qui confre la forme et l'existence du corps. +A cette trinit appartient le gouvernement immdiat du +ciel et de la terre. Prs de ces divers principes subsiste, +comme les mauvais anges dans la mythologie des Perses +ou les Titans dans celles des Grecs, la race des gants. +C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans +lequel Odin et ses frres demeurent vainqueurs, que +commence l'histoire du monde. Les gants sont repousss +aux confins de la terre habitable; un rempart +est lev contre leurs efforts destructeurs; le genre +humain prend naissance.</p> + +<p>On ne s'attend point que nous entrions ici dans le +dtail de la gnalogie et des attributs de toutes les +divinits du ciel scandinave. Snorron y place, comme +dans l'Olympe grec, douze divinits principales.</p> + +<p>Ce sont des personnifications analogues celles que +l'on rencontre dans toutes les mythologies. Thor, le +premier n d'Odin, est le dieu de la guerre; Balder, +le second, est le dieu de la bont et de la misricorde; +Brage prside l'loquence; Tyr la prudence militaire; +Hoder la richesse; Niord, de la race des gants, +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +mais lev ds son enfance chez Odin, est le matre de la +mer; de lui sont ns Frey, le dieu de la pluie, et Freya, +desse de l'amour, bien diffrente de Frigga, pouse +d'Odin et desse de la terre, la <em>herta</em> germanique. Les +autres desses sont Saga, l'histoire; Eyra, la mdecine; +Gfyone, la chastet; Nossa, fille de Freya, la parure; +Vara, la bonne foi, spcialement en ce qui concerne l'amour; +Snotra, la prudence; enfin, nous mentionnerons +encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les combats +pour choisir les hros et les amener sa table: ce sont +elles qui prsident aux coupes et aux festins. Quant +aux mauvais gnies, nous nous contenterons de +dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du Nord et le +pre des principes qui doivent finir par triompher du +monde: Hla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent +de Midgard, qui enserre le monde, et qui est +peut-tre la corruption. Loki, dit l'Edda, est appel +le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude, l'opprobre +des dieux et des hommes. Il est fils du gant +Farbante et de Laufeya. Loki est beau et bien fait, +mais il a l'esprit mchant, lger, infidle. Il surpasse +tous les hommes dans l'art de la ruse et de la tromperie. +Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare +et plusieurs autres fils. Il a eu de la gante Angerbode +trois autres enfants: l'un est le loup Fenris; le second +le grand serpent de Midgard; le troisime la Mort.—La +lutte continuelle des dieux et de Loki, et les ruses +innombrables de ce dernier, sont le sujet sur lequel +l'inpuisable imagination des Skaldes s'est le plus +exerce. De toutes ces fables, la seule qui nous paraisse +importante est celle qui nous reprsente Balder, le +dieu de la charit et de la misricorde, tu par +mgarde, sur les instigations perfides de Loki, +par l'aveugle Hothur. Loki, malgr ses subterfuges +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +finit par tre vaincu et enchan dans une caverne d'o +il ne sortira qu'au dernier jour. Au surplus toutes ces +fables, except peut-tre cette dernire, sont videmment +postrieures l'poque primitive de la thologie, +et le caprice des potes y a eu bien plus de part que la +mtaphysique.</p> + +<p>Enfin le dernier jour arrive. L'quilibre qui subsistait +dans la cration entre les principes contraires est +rompu. Le dieu suprieur lui-mme, comme dans +la thologie orientale, rentre en scne pour prter +main-forte la destruction. Les principes secondaires +sont tus les uns par les autres. Tout s'anantit, mais +bientt aussi tout renat sous une forme nouvelle. <i lang="la" xml:lang="la">Magnus +ab integro sclorum nascitur ordo.</i> D'effroyables +dsordres qui se manifestent sur la terre o l'harmonie +des socits et celle de la nature commencent se troubler, +sont le signal de la venue de ces jours terribles, +et aprs la tuerie des hommes arrive celle des dieux. +Les derniers restes de la cration se dissipent dans +les flammes envoyes du midi par Surtur (le Noir), +le Brahm scandinave. Afin de donner une ide plus +prcise de cette grande et sublime prophtie, nous +citerons en les traduisant littralement, d'aprs le +latin de Rsnius, les propres paroles de la Volu-Spa:</p> + +<p>Au del de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, +j'aperois le crpuscule des Dieux.</p> + +<p>Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les +chanes sont rompues; Frco se prcipite. Les frres +combattent et se tuent les uns les autres; on crache sur +la parent. Il fait dur dans le monde: grands adultres: +ge de dcadence: ge d'pe: les boucliers se +brisent: ge de tempte, ge de frocit. Jusqu' ce +que le monde soit dtruit, aucun homme n'pargnera +un autre homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +Les fils de Mimir (les flots de l'Ocan) jouent entre +eux. Les rameaux s'enflamment. Heimdall sonne +grand bruit dans sa trompe. Odin consulte la tte de +Mimir. L'arbre antique rsonne. Les gants sont dlivrs. +Le frne d'Igdrasil (le symbole du monde) frmit +d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; +les chanes sont rompues; Frco se prcipite.</p> + +<p>Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il +chez les Alfes? Le monde des gants est plein de bruit. +Les Ases tiennent conseil. Les nains gmissent devant +les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir) vient du +Midi avec son glaive; l'pe est blouissante comme le +soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont pouvants; +les hommes foulent le chemin de Hla (de la +mort); le ciel se fend.</p> + +<p>Odin engage le combat avec le loup, et la blanche +Freya s'oppose Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. +Alors Vidar, le puissant fils d'Odin, prt +combattre l'animal funbre, de sa main tendue +le frappe au cœur de son pe, vengeant ainsi +la mort de son pre. Il s'avance, le fils gracieux de +Hlodymia, et il renverse vaillamment le serpent de +Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonn par le +funeste serpent.</p> + +<p>Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; +les brillantes toiles se dtachent du ciel; le feu se +rpand sur l'antique difice; la flamme dvorante +s'lve jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre de +Gnip; les chanes seront rompues; Frco se prcipitera.</p> + +<p>Mais la consommation suprme peine termine, +une nouvelle cration recommence: les diverses +puissances qui avaient prsid la cration +antrieure, tout en se rsorbant dans la puissance +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +ternelle, ont laiss aprs elles des germes qui reprennent +vie leur place. coutons encore la Vola.</p> + +<p>Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre +entirement couverte de verdure. Elle voit les cascades +se prcipiter, et au-dessus d'elles planer l'aigle qui +guette les poissons dans les montagnes. Les Ases se +runissent dans les plaines d'Ida, et conversent +ensemble sur la destruction du monde et les anciens +runes d'Odin.</p> + +<p>On retrouve dans le gazon les antiques tables +d'or. Les champs produisent d'eux-mmes les fruits. +L'adversit disparat. Balder revient. Balder et Hotker +s'tablissent en paix dans le palais d'Odin. Comprenez-vous? +Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert +d'or, plus brillant que le soleil, s'lve sur le Giml: +les bons y font leur demeure et y jouissent pendant les +sicles du bien suprme............. Pour prendre ide +en un instant de la morale particulire un peuple, il +suffit d'examiner quelles sont, chez ce peuple, les conditions +du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les +Scandinaves d'aprs cette maxime, il n'est pas difficile +de reconnatre que la valeur militaire formait chez eux +le fond essentiel de la vertu: La valeur, comme le dit +un guerrier germain dans Tacite, est le seul bien de +l'homme: Dieu se range du ct du plus fort. Le palais +d'Odin s'ouvrait tous les guerriers morts avec courage +sur le champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les +brillantes desses de la mle, et enlevs sur des chevaux +rapides, ces glorieux trpasss venaient aussitt +s'installer parmi les immortels du Valhalla. Cinq cent +quarante portes spacieuses suffisaient peine au mouvement +continuel des hros, se pressant pour entrer ou +pour sortir, aux abords de cette ruche cleste. Il ne +pouvait donc y avoir qu'une seule crainte pour l'homme +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +intrpide: la crainte de ne pas mourir sur le champ +de bataille. Cette mort sur le champ de bataille tait la +plus prcieuse rcompense qu'un noble cœur pt attendre. +Loin d'interrompre la vie, elle la prolongeait +en la couronnant. Voyons dans le chant de mort de +Haquin, fils de Harald, de quelle manire se peignait +la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons +combien, loin de la redouter, ils devaient y +aspirer avec nergie:</p> + +<p>Allons, dit la Walkyrie au hros, poussons nos +chevaux au travers de ces mondes tapisss de verdure, +qui sont la demeure des dieux. Allons annoncer + Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.—Enfin, +le roi Haquin s'approche, et sortant du combat, +il est encore dgouttant de sang. A la vue d'Odin, il +s'crie: Ah! que ce dieu me parat svre et terrible!—Le +dieu Brage rpond: Venez, vous qui ftes l'effroi +des plus illustres, venez vous runir vos huit frres: +les hros qui habitent ici seront en paix avec vous, +et vous vous abreuverez de bire dans la compagnie +des immortels.—Mais le prince valeureux s'crie: +Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un +guerrier conserve avec soin sa cuirasse et son casque, +et il est dangereux de quitter sa lance un instant!</p> + +<p>Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, +pour avoir le droit de redresser ainsi la tte +en entrant dans l'empire funbre, de s'y trouver convoqu +par le fer sanglant des batailles. On conoit aisment +tout ce qu'une aussi vive persuasion devait +inspirer d'intrpidit et d'indomptable valeur. La mort +confre par la main d'un ennemi constituait pour ces +fanatiques adorateurs d'Odin un sacrement suprme: +elle tait leurs yeux comme un autre baptme de +sang, mais ayant seul qualit pour ravir les mes dans +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +les flicits du Valhalla, et quiconque tait sorti pacifiquement +de la vie, quelque clat que cette vie en son +temps et jet dans la guerre, les portes du cleste +palais demeuraient inexorablement fermes par la loi +du destin. D'autres mondes, les mondes mlancoliques +de Hla, s'ouvraient pour ces infortunes victimes de +la mort. La croyance cet gard tait si formelle, qu'au +dire des potes, c'tait dans un de ces mondes que le +dieu Balder lui-mme, aprs sa mort, avait t contraint +de descendre. Quant aux lches, l'affreux sjour du +Nifflheim tait pour eux. Frapps d'infamie pendant +leur vie, souvent mme, comme le rapporte Tacite au +sujet des Germains, touffs dans la boue par leurs +frres d'armes, ils allaient, leur dernire heure venue, +expier leur crime dans un enfer de glace et de venin. +Lchet, courage, voil quels taient, chez les Scandinaves, +les deux ples fondamentaux du vice et de la +vertu; et chez un peuple o la guerre semblait tre la +fin essentielle de l'individu comme de la socit, cela +ne pouvait manquer d'tre ainsi.</p> + +<p>On ne saurait croire quel point cette morale, toute +dirige vers la guerre, avait port chez les Scandinaves +le mpris de la mort. L'instinct naturel avait t compltement +ananti. Au lieu de redouter la mort comme +un mal, on la dsirait et on la recevait comme un bien. +Cet hrosme inspir aux Scandinaves par le sentiment +de l'immortalit, parat avoir profondment tonn les +Romains, qui ne connaissaient que celui qui provient +du dvouement la chose publique. Ce courage tait +pour eux une nigme ainsi que celui des premiers +chrtiens. Ils tressaillent de joie dans un combat, dit +Valre-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie +d'une manire si glorieuse; ils se lamentent dans les +maladies de la crainte d'une fin honteuse et misrable. +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +Il s'agissait pour ces guerriers de bien plus grandes +choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de +peines ou de rcompenses ternelles. Lucain avait +mieux compris le secret de leur valeur. La mort, disait-il, +est pour eux le passage une longue vie dans +un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur ces +peuples que regarde le ple! Ils ignorent la plus redoutable +de toutes les craintes, celle de la mort. De l, +cette hardiesse se prcipiter sur les piques; de l ces +mes toujours prtes la mort, et cette persuasion +qu'on ne saurait avoir que de lches mnagements pour +la vie, puisqu'elle doit renatre. Il me parat hors de +doute que c'est cette croyance si forte qui a dcid la +ruine de l'empire romain. Des armes o il n'y a que +l'honneur militaire, quelque puissant qu'on l'y suppose, +peuvent-elles rsister des armes mises en +mouvement par la religion? Ce sont vraiment l les +pes du Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me +semble-t-il tout fait superficiel de chercher expliquer, +comme on le fait ordinairement, par des considrations +toutes temporelles, le dmembrement de +l'empire romain. La religion y a jou un plus grand +rle peut-tre que la politique et la stratgie. C'est elle +qui a dcid toutes les victoires en jetant dans les balances +du combat ses palmes immortelles.</p> + +<p>Ce point est, mon avis, si important, que je crois +pouvoir y insister, en citant ici, d'aprs une ancienne +chronique du Nord, la <cite>Jomswikinga Saga</cite>, un exemple +qui montre, mieux qu'aucun discours ne pourrait le +faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la +mort tous les hommes tait compltement abolie chez +les guerriers scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant + la colonie de Jomsburg, fonde par Harald + la dent bleue, sur la cte mridionale de la Baltique, +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +accabls par le nombre dans un combat, et saisis +malgr leurs efforts dsesprs, furent condamns par +leur vainqueur avoir la tte coupe. Cette condamnation +fut reue par eux avec la mme joie qu'une dlivrance. +Le premier qui fut men au supplice se contenta +de dire avec un calme parfait: Pourquoi ne m'arriverait-il +pas la mme chose qu' mon pre? Il est mort; +je mourrai. Le guerrier qui devait trancher la tte au +second lui ayant demand ce qu'il pensait la vue de +la mort, il rpondit: qu'il connaissait trop bien les +lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la +crainte pt sortir de sa bouche. A cette mme question, +le troisime rpliqua: Je me rjouis de mourir +glorieusement, et je prfre cette mort une vie infme +comme la tienne. Le quatrime fit une rponse plus +longue: Je reois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce +moment m'est agrable. Je te prie seulement de me +trancher la tte le plus promptement que tu pourras, +car c'est une question que nous avons souvent agite +Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque +sentiment quand la tte est coupe. C'est pourquoi je +vais prendre ce couteau dans ma main: aprs avoir t +dcapit, si je le porte contre toi, ce sera un signe +que je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le +laisse tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi +hte-toi de terminer ce diffrend. Le cinquime +mourut en raillant les ennemis. Le sixime pria le +bourreau de le frapper de face: Je me tiendrai immobile, +dit-il, et tu observeras si je donne quelque +signe de frayeur, si je cligne seulement les yeux; car +nous sommes faits ne pas remuer, mme quand on +nous donne le coup de la mort. Le septime tait un +jeune homme dans la fleur de l'ge et d'une rare beaut. +Interrog sur ce qu'il pensait de la mort: Je la reois +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +volontiers, rpondit-il avec noblesse; j'ai rempli les +plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu mourir tous +ceux qui il ne m'est plus permis de survivre. Toutes +ces rponses sont admirables.</p> + +<p>On conoit qu'avec de pareilles ides de la mort il +ne pouvait gure y avoir chez les Scandinaves d'obstacle +au suicide. Il tait naturel que les guerriers, empchs +par leurs blessures ou par leur ge d'aller quter dans +les combats une mort bienheureuse, cherchassent se +frayer par quelque fin intrpide un autre chemin vers +le ciel. Odin lui-mme, en s'ouvrant la poitrine, dans +sa vieillesse, avec le fer de sa lance, leur avait donn +l'exemple. Aussi le suicide tait-il gnralement en +honneur chez eux. Il existait en Sude une montagne +escarpe du haut de laquelle se prcipitaient ceux qui +voulaient terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, +la salle d'Odin, parce qu'elle tait en quelque sorte le +vestibule du palais de ce dieu. En Islande, il y en avait +galement une destine au mme usage. C'est l qu'on +se rend, dit une ancienne saga, quand on est afflig et +malheureux. Nos anctres, mme sans attendre les maladies, +partaient de l pour aller chez Odin.</p> + +<p>Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des +Scandinaves, j'ajouterai seulement que les sacrifices +humains se trouvaient en harmonie parfaite avec cette +morale sanguinaire, et en taient en quelque sorte la +consquence. Puisque la mort tait une chose si agrable +aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir, +comme un lment essentiel, dans les hommages +qu'on leur rendait. Dans les derniers temps cet abus, +augmentant sans cesse, tait devenu excessif. Les +temples s'taient transforms en boucheries humaines. +On immolait, selon ce que rapporte l'vque de Merseburg +dans sa chronique, jusqu' quatre-vingt-dix-neuf +<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +victimes la fois. On baignait de sang le temple +et les idoles, et on en arrosait mme le peuple. Pour +plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on +ne reculait pas mme devant le crime. Tantt les rois +immolaient leurs sujets, tantt les sujets leurs rois. Le +premier roi de Vermelande fut brl en l'honneur +d'Odin cause d'une disette. Plusieurs fois, selon le +tmoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la +victoire, offrirent Odin le sang de leurs enfants. Ds +que l'inhumanit a mis le pied dans la morale, elle y +renverse tout.</p> + +<p>Les lches n'taient cependant pas les seuls habitants +du Nifflheim, On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est +parfaitement explicite sur ce point, tous les autres +morts qui s'taient rendus coupables envers la socit +durant leur vie: les parjures qui dtruisent le principe +de la confiance entre les hommes; les adultres qui y +dtruisent celui du mariage; les assassins qui dtruisent +celui de la paix entre les enfants de la mme patrie. +Mais le domaine de la criminalit ne s'tendait point +au del de ces bornes. La duret de cœur et l'horrible +frocit ne poussaient pas plus vers l'enfer que le dvouement +et la mansutude n'levaient vers le ciel. +N'tait-ce pas chez les Scandinaves qu'avait t invent +ce dogme trange, et dont on chercherait vainement +ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de +la misricorde, tu par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, +de la force brutale, entran, malgr les +efforts impuissants d'Odin et de Frigga, dans la profondeur +des enfers, et destin renatre un jour pour +tablir sur la terre renouvele son clatant royaume?</p> + +<p>Quelle loquente prophtie de l'avenir, et chez un +peuple duquel on se serait si peu cru en droit de l'attendre! +Mais aussi quel dur symbole de l'impitoyable +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +morale du prsent! Ni charit, ni humanit, ni merci; +la misricorde avait disparu mme du sein des Dieux! +Nations terribles, sans avoir besoin de connatre les +secrets de votre histoire, j'assignerais volontiers l'poque + laquelle ce Balder a quitt votre Olympe pour +s'clipser dans l'obscurit des enfers. N'est-ce point +celle o Dieu, voulant faonner de longue main contre +Rome un glaive bien tremp, enleva votre germe la +terre d'Asie pour l'endurcir et l'adapter l'excution +de ses sanglants dcrets, en le dveloppant par une +ducation svre dans les contres inhospitalires du +Nord? On vit, l'heure du jugement, ce que valait ce +glaive, fabriqu parmi les glaces du Septentrion, loin +de toutes les saintes tideurs que le souffle de la charit +met dans l'me des hommes, aiguis par l'ange exterminateur +sur les pierres du tombeau o vous aviez fait +descendre le dieu de la piti. Mais dans ce mme temps, +au midi, par d'incroyables moyens, la Providence +vous prparait aussi la rsurrection de ce divin Balder, +afin de vous le rendre, sous le nom de Christ, votre +mission acheve, alors qu'il conviendrait ses plans +d'arrter le torrent de vos colres, et de vous appeler + de nouveaux services. Quelle grandeur dans ce dogme +sauvage de la mort et de la rsurrection de Balder; et +quel trait de lumire fait tomber sur la moralit du +destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">J. Reynaud</span>, <cite>Encyclopdie nouvelle</cite>, article <cite>Scandinaves</cite>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p> +<div class="chapter"> +<h2>CHANT DE MORT DE LODBROG<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>.<br /> +<span class="medium">865.</span></h2> +</div> + +<p>Nous avons frapp de nos pes, dans le temps o, +jeune encore, j'allais vers l'Orient apprter aux loups +un repas sanglant, et dans ce grand combat o j'envoyai +au palais d'Odin tout le peuple de Helsinghie. De l +nos vaisseaux nous portrent Yfa, o nos lances entamrent +les cuirasses, o nos pes rompirent les boucliers.</p> + +<p>Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'ai vu +des centaines d'hommes couchs sur le sable, prs d'un +promontoire anglais; une rose de sang dgouttait des +pes; les flches sifflaient en allant chercher les casques: +c'tait pour moi un plaisir gal celui de tenir +une belle fille mes cts sur le mme sige.</p> + +<p>Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'abattis +ce jeune homme, si fier de sa chevelure, qui ds le +matin poursuivait les jeunes filles et recherchait l'entretien +des veuves. Quel est le sort d'un homme brave, si ce +n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est jamais +bless mne une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme +attaque l'homme ou lui rsiste au jeu des combats.</p> + +<p>Nous avons frapp de nos pes. Maintenant j'prouve +que les hommes sont esclaves du destin et obissent aux +dcrets des fes qui prsident leur naissance. Jamais +je n'aurais cru que la mort dt me venir de cet lla, +quand je poussais mes planches si loin travers les +flots et donnais de tels festins aux btes carnassires. +Mais je suis plein de joie en songeant qu'une place m'est +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +rserve dans les salles d'Odin, et que l bientt, assis +au grand banquet, nous boirons la bire dans de larges +crnes.</p> + +<p>Nous avons frapp de nos pes. Si les fils d'Asslanga<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a> +savaient les angoisses que j'prouve, s'ils +savaient que des serpents venimeux m'enlacent et me +couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et voudraient +courir au combat; car la mre que je leur +laisse leur a donn des cœurs vaillants. Une vipre +m'ouvre la poitrine et pntre jusqu' mon cœur; je +suis vaincu; mais bientt, j'espre, la lance d'un de +mes fils traversera les flancs d'lla.</p> + +<p>Nous avons frapp de nos pes dans cinquante et un +combats. Je doute qu'il y ait parmi les hommes un roi +plus fameux que moi. Ds ma jeunesse j'ai vers le sang +et dsir une pareille fin. Envoyes vers moi par Odin, +les desses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis aux +premires places, boire la bire avec les Dieux. Les +heures de ma vie s'coulent mais c'est en riant que je +mourrai<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>FRAGMENT DU POME D'ABBON, LE SIGE DE PARIS +PAR LES NORTHMANS.<br /> +<span class="medium">(<em>Sige de la tour du Chtelet</em>).</span><br /> +<span class="medium">885.</span></h2> +</div> + +<p>tablie sur le milieu du cours de la Seine et au centre +du riche royaume des Franks, Lutce, tu t'es proclame +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +toi-mme la grande ville, en disant: Je suis la cit qui, +comme une reine, brille au-dessus de toutes les autres. +Tu frappes, en effet, les regards par un port plus beau +qu'aucun autre. Quiconque porte un œil d'envie sur +les richesses des Franks te redoute; une le charmante +te possde; le fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe +de ses deux bras, et ses douces ondes coulent +sous les ponts qui te terminent droite et gauche; +des deux cts de ces ponts, et au del du fleuve, des +tours protectrices te gardent. Dis-le donc toi-mme, superbe +cit, de quelles funrailles ne t'ont pas remplie +les Danois, cette race amie de Pluton, dans le temps +o le pontife du Seigneur, le grand et cher Gozlin, ton +bienfaisant pasteur, gouvernait ton glise!......</p> + +<p>Des libations de ton sang furent rpandues par ces +barbares monts sur sept cents vaisseaux voiles +et d'autres plus petits navires, tellement nombreux +qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire les +nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en +tait tellement rempli, que ses ondes disparaissaient +sous ces btiments dans un espace de plus de deux +lieues; on cherchait avec tonnement dans quel antre +se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le +chne, l'orme et l'aune humide couvraient entirement +sa surface.</p> + +<p>Le lendemain du jour o ces vaisseaux touchrent le +pied de la ville, l'illustre pasteur de Paris voit arriver +dans son palais Sigefroi, roi, mais de nom seulement; +celui-ci cependant commandait ses compagnons. Flchissant +la tte devant le pontife, il lui parla en ces +termes: Gozlin, prends piti de toi-mme et de ton +troupeau; si tu ne veux prir, prte, nous t'en conjurons, +une oreille favorable nos paroles. Permets que +nous puissions seulement traverser cette cit; nous ne +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +toucherons nullement ta ville; nous nous efforcerons +de conserver toi et Eudes tous vos biens. A cet +Eudes, comte respect, roi futur, et qui bientt allait +devenir le pre du royaume, tait remise la garde de +Paris. Cependant le pontife du Seigneur rpond Sigefroi +par ces paroles, o respire la plus entire fidlit: +Cette cit nous a t confie par l'empereur Charles, +qui, aprs Dieu, le roi et le dominateur des puissances +de la terre, tient sous ses lois le monde presque tout +entier. Il nous l'a confie, non pour qu'elle caust la +perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvt et lui +assurt une inaltrable tranquillit; que si par hasard +la dfense de ces murs et t commise ta foi, comme +ils l'ont t la mienne, ferais-tu ce que tu prtends +juste de t'accorder, et qu'ordonnerais-tu de faire?—Si +je le fais, que ma tte, rpliqua Sigefroi, soit condamne + prir sous le glaive et servir enfin de pture +aux chiens! Cependant si tu ne cdes nos prires, nos +camps lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonns +ds que le soleil commencera son cours; +quand cet astre le finira, ils te livreront toutes les horreurs +de la faim; et cela, ils le feront chaque anne.</p> + +<p>Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. +A peine l'aurore se dissipe que ce chef les entrane au +combat. Tous se jettent hors de leurs navires, courent +vers la tour<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>, l'branlent violemment par leurs coups +jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle +une grle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens +se prcipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous +volent et s'empressent de porter secours la tour. Ici +brillent par leur valeur le comte Eudes, son frre Robert, +et le comte Ragenaire; l se fait remarquer le +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +vaillant abb Ebble, neveu de l'vque. Le prlat est lgrement +atteint d'une flche aigu; Frdric, guerrier +son service, dans la fleur de l'ge, est frapp du glaive; +le jeune soldat prit; le vieillard, au contraire, guri +de la main de Dieu, revient la sant. Beaucoup des +ntres voient alors leur dernier jour; mais eux, de leur +ct, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se retirent +enfin, emportant une foule de Danois qui reste + peine un souffle de vie....... La tour ne prsentait +plus rien de sa forme primitive et complte; il ne lui +restait que des fondements bien construits et des crneaux +assez bas; mais, pendant la nuit mme qui suivit +le combat, cette tour, revtue dans toute sa circonfrence +de fortes planches, s'leva beaucoup plus haut, et une +nouvelle citadelle en bois, d'une fois et demie plus +grande, fut pour ainsi dire pose sur l'ancienne. Le soleil +donc et les Danois saluent en mme temps et de nouveau +la tour. Ceux-ci livrent aux fidles d'horribles et +cruels combats. De toutes parts les traits volent, le sang +ruisselle; du haut des airs, les frondes et les pierriers +dchirants mlent leurs coups aux javelots. On ne voit +rien autre chose que des traits et des pierres voler entre le +ciel et la terre. Les dards percent et font gmir la tour, +enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut, c'est +la nuit qui lui donna naissance. La ville s'pouvante; +les citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent + venir tous sans retard secourir la tour tremblante. +Les Chrtiens combattent et s'efforcent de +rsister par la force des armes. Parmi nos guerriers, +deux, plus courageux que les autres, se font remarquer: +l'un est comte, l'autre abb. Le premier, le victorieux +Eudes, qui jamais ne fut vaincu dans aucun +combat, ranime l'ardeur des siens et rappelle leurs +forces puises; sans cesse il parcourt la tour et crase +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +les ennemis. Ceux-ci tchent de couper le mur l'aide +de la sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix +mles ensemble; elles coulent en torrents d'un feu liquide, +dvorent, brlent et enlvent les cheveux de la +tte des Danois, en tuent plusieurs et en forcent d'autres + chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les +ntres alors s'crient tout d'une voix: Malheureux +brls, courez vers les flots de la Seine; tchez qu'ils +vous fassent repousser une autre chevelure mieux peigne. +Le vaillant Eudes extermina un grand nombre +de ces barbares.</p> + +<p>Mais le second de ces braves, quel tait-il? C'tait +l'abb Ebble, le compagnon et le rival en courage de +Eudes. D'un seul javelot il perce sept Danois la fois, +et ordonne, par raillerie, de les porter la cuisine. Nul +ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer +au milieu d'eux, nul mme ne les approche et +n'est leur ct; tous les autres cependant mprisent +la mort et se conduisent vaillamment. Mais que peut +une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les +braves fidles taient peine forts de deux cents hommes, +et les ennemis, au nombre de quarante mille, car +il est constant qu'on en comptait quarante mille, renouvelant +les uns aprs les autres leurs attaques sur +la tour.....</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Abbon</span>, <cite>Sige de Paris</cite>, livre I, traduction de M. Guizot.</p> + +<p>Abbon, tmoin oculaire du sige de Paris, tait moine de l'abbaye de +Saint-Germain des Prs. Son pome est une histoire fort exacte de ce sige +mmorable; il le rdigea entre les annes 896 et 898 et mourut en 922 ou +923. (Extrait de la notice sur Abbon par M. Guizot.)</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA FODALIT.<br /> +<span class="medium"><em>La justice et le fief.—Expos historique de la justice +seigneuriale.</em></span></h2> +</div> + +<p><em>L'origine de la justice seigneuriale<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a> remonte aux institutions +romaines.</em>—Les feudistes sont fort diviss d'opinion +sur l'origine des institutions seigneuriales; les uns +les rattachent la lgislation romaine, les autres les +font dcouler des usages introduits par les peuples de +race germanique. Les premiers n'ont considr que les +droits de justice; les seconds se sont proccups du rgime +des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la +distinction qui spare ces deux espces d'institutions. On +reconnatra par ce qui va suivre que si l'organisation +fodale doit la naissance des vnements et des +besoins ns de la conqute et postrieurs l'tablissement +de la domination des peuples germains, d'un +autre ct l'origine des justices seigneuriales et de leurs +attributions est toute romaine.</p> + +<p><em>Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des +produits: census, reditus.</em> Aprs une rsistance longue +et opinitre la puissance et l'habilet des gnraux +de Rome, la Gaule avait t subjugue, rduite l'tat +de pays conquis et soumise l'organisation provinciale, +qui n'tait elle-mme que la conqute exploite, +rgle et systmatise. Cet tat de choses a dur prs +de cinq sicles, et, pendant cette poque d'oppression et +de spoliation rgulire, le peuple vaincu n'a pas cess +de manifester, par ses rvoltes, ses plaintes et sa haine +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +contre ses matres, l'existence d'un joug tranger pesant +sur sa tte. Vainement honor du nom de citoyen +romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les +thories lgales qui concernaient la proprit provinciale +sont profondment empreintes du caractre de +sujtion et d'infriorit.</p> + +<p>Le systme auquel la proprit du sol fut soumise n'est +pas nettement dtermin dans les lois qui le rgissaient. +Nous savons cependant que le territoire de la Gaule tait +divis en deux portions, dont les lments taient pars +et dont nous ne connaissons pas exactement la topographie. +L'une de ces portions tait plus particulirement +approprie au peuple romain, et portait le nom de terres +fiscales; l'autre tait laisse la proprit prive; les +terres de cette dernire espce se nommaient <i lang="la" xml:lang="la">agri</i>, <i lang="la" xml:lang="la">prdia</i> +(champs), et leurs propritaires <i lang="la" xml:lang="la">possessores</i> (possesseurs).</p> + +<p>Quel que ft le principe du droit attribu ces derniers, +soit qu'on les considrt comme de simples fermiers +de la Rpublique, soit que l'normit des redevances +ait fait supposer ce caractre la proprit qui +leur tait laisse, toujours est-il certain que les produits +de la terre taient diviss en deux parts: l'une dvolue +au trsor public, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (tribut +ou cens), l'autre appartenant au possesseur et nomme +<i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (revenu, rente).</p> + +<p>La double redevance impose aux produits de la culture +tait naturellement exige du cultivateur, qui en +tait le premier dtenteur; celui-ci, sous le nom gnral +de <em>colon</em>, avait aussi sur le sol un droit mal dfini +et qu'il nous est difficile d'apprcier; ce n'tait pas +prcisment la proprit, mais assurment c'tait un +des lments de ce droit; dont la plus grande part appartenait +au <em>possesseur</em>. Les conditions des colons taient +d'ailleurs varies, et leurs espces fort diverses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +<i lang="la" xml:lang="la">Des judices</i> (juges) <em>et de leur administration</em>.—La perception +des redevances tait confie une foule d'officiers +publics nomms <i lang="la" xml:lang="la">comites</i> (comtes), <i lang="la" xml:lang="la">vicarii</i> (vicaires), +<i lang="la" xml:lang="la">exactores</i> (exacteurs), <i lang="la" xml:lang="la">procuratores</i> (procureurs), +tous ayant en mme temps quelque part l'administration +gnrale de la province, et mme celle de la +justice; ces officiers taient dsigns sous la dnomination +gnrique de <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers ou juges); leur +pouvoir s'appelait <i lang="la" xml:lang="la">judiciaria potestas</i> (pouvoir justicier); +l'ensemble des redevances qu'ils faisaient acquitter +s'appela plus tard <i lang="la" xml:lang="la">justici</i> (justices).</p> + +<p>Les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> percevaient la redevance fiscale et en rendaient +compte au trsor; cependant les obligations des +cultivateurs taient telles qu'elles ne pouvaient pas toutes +tre verses dans une caisse. De ce nombre taient une +multitude de services corporels, ou de fournitures de travaux, +d'entretien, de rparations, de transports et autres +de cette nature, qui ne devaient tre employs que pour +le service public, mais que le <i lang="la" xml:lang="la">judex</i> (justicier) exploitait + son usage, et dont il n'avait point de compte rendre.</p> + +<p>L'administration des officiers chargs du recouvrement +des contributions tait, en consquence, une source +de dplorables abus; les lois sont remplies de dispositions +dont l'objet est de les rprimer, et qui servent +aujourd'hui nous en rvler l'existence. Dans tous les +temps, le gouvernement des proconsuls n'avait t +qu'une odieuse dprdation. Depuis Cicron jusqu'aux +Pres de l'glise, tous les crivains tiennent cet gard +le mme langage. La perception des redevances provinciales +n'est pour la plupart des <em>exacteurs</em> qu'une +occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent +une multitude d'obligations dans leur intrt priv. +C'est dans le tableau de leur administration qu'on reconnat +clairement le caractre de la domination romaine; +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +il est impossible d'y voir autre chose que l'exploitation +de la conqute et la spoliation successive des peuples +vaincus.</p> + +<p>Aussi l'histoire de ces temps dsastreux, qui pendant +tant d'annes ont pes sur le malheureux sol de la Gaule, +n'est qu'un long rcit de luttes et d'intrigues dans lesquelles +les plus puissants mettent leur force au service +de leur avidit, pour arracher au pouvoir des fonctions +qui leur permettront le pillage l'aide des lois et de +l'autorit. La cause de toutes les guerres intestines, le +moyen des ambitieux, c'est la convoitise et la distribution +des places auxquelles toujours une part des recouvrements +de l'impt se trouve attache.</p> + +<p><em>Premiers effets de la conqute barbare; continuation +des judices (justiciers); de la part royale.</em>—Avant l'avnement +des rois de race germaine, l'administration +romaine tait depuis longtemps livre aux mains des +barbares; l'Italie n'tait plus seule fournir les exacteurs +des provinces, la plupart d'entre eux taient possesseurs +dans les lieux mmes qu'ils exploitaient; pour +ceux-ci l'action fiscale tait bien plus profitable et les +abus bien plus faciles. Ce sont encore les lois qui nous +l'apprennent en s'efforant d'empcher les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers) +d'appliquer la culture de leurs terres, la +construction de leurs difices, au transport et la vente +de leurs denres, les redevances et les obligations tablies +dans l'intrt public.</p> + +<p>Aussi, lorsque le pouvoir suprme tomba aux mains +des rois franks, ce fut peine si les populations s'en +aperurent. Les excs des gouverneurs taient ports +aux dernires limites de la tyrannie. Les supplices les +plus atroces taient devenus les moyens lgaux et accoutums +de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite +chez les Barbares taient les dernires ressources auxquelles +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +les <em>possesseurs</em> s'efforaient d'avoir recours, et +les lois non moins que les prposs du fisc employaient +toute leur puissance pour y mettre obstacle.</p> + +<p>Au surplus, rien ne fut chang dans l'administration +publique; les officiers reurent les mmes noms et les +mmes fonctions; les <i lang="la" xml:lang="la">comites</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">vicarii</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> +(comtes, vicaires, justiciers) continurent se rpandre +sur le territoire et poursuivre les habitants de leurs +exactions.</p> + +<p>Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Thodose +et ses successeurs, la lgislation qui rgit le sol et ses +produits en divisa les bnfices en deux grandes parts, +l'une qui fut autrefois celle du peuple romain, perue +depuis par les empereurs, et conservant la dnomination +de <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (cens), <i lang="la" xml:lang="la">fonctiones public</i> (revenus publics); +l'autre, dsigne sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (rente), appartenant + la proprit prive. La premire livre l'exploitation +des officiers publics, l'autre souvent viole +et anantie par l'avidit fiscale, au profit de ces mmes +officiers.</p> + +<p>Dans ce systme, il existait deux sortes de biens ou +deux lments de richesse. La premire<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a> se rattachait +au droit de conqute, au droit du plus fort, c'tait le +<i lang="la" xml:lang="la">prmium belli</i> (la rcompense de la guerre). La seconde<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a> +tait le bnfice de la possession du sol. Ces +deux espces de fortune existaient simultanment, +bien distinctes, profondment spares par une lgislation +essentiellement systmatique, et plus encore par +une habitude de cinq sicles, nergiquement introduite +dans les ides du droit et de son exercice.</p> + +<p>Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +qui envahirent le territoire des provinces gauloises fut +la <em>part fiscale</em>. C'tait la plus nette, la plus facilement +saisissable, et peut-tre aussi la plus voisine de leurs +ides qui ne comportaient que la proprit mobilire. +C'tait aussi celle dont l'appropriation tait la plus aise. +Son propritaire lgal, le fisc romain, tait dtruit; +c'tait le bien du vaincu, et le pouvoir public passant +aux mains des vainqueurs entranait naturellement +avec lui la disposition de tout ce qui lui appartenait.</p> + +<p>D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, +soit en servant dans l'arme romaine, soit par leur +contact avec les officiers de cette arme, quel devait tre +l'objet de leur ambition et quels bnfices pouvait produire +l'exploitation des charges de comtes, d'exacteurs, +et de toutes les fonctions de <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers).</p> + +<p>Ce fut donc principalement dans la distribution des +charges de cette espce que consista la part de la conqute +et les lots de butin que se firent les chefs de bandes +germaines, ou qu'ils attriburent leurs principaux +infrieurs.</p> + +<p>L'attribution des fonctions tait une vritable dvolution +de produits et de bnfices matriels; outre les +abus au moyen desquels les fonctionnaires s'enrichissaient, +ils recevaient une forte part des redevances qu'ils +taient chargs de toucher; cette part s'levait ordinairement +au tiers; ils ne devaient compte que des deux +autres tiers au fisc royal; c'est cette dernire portion +que les lois de l'poque appelaient <i lang="la" xml:lang="la">pars regia</i> (la part +royale).</p> + +<p><em>Disparition de la part royale; immunits; ventes de +terres censuelles aux immunistes.</em>—Les premiers efforts +des comtes tendirent conserver leurs fonctions +essentiellement amovibles; dans les premiers temps +de la conqute, de nouveaux comtes succdent chaque +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +instant aux prcdents, soit pour mauvaise gestion, +soit par suite des changements dans la personne des +rois et des distributeurs des charges.</p> + +<p>A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs +fonctions avancent vers l'inamovibilit. La puissance de +Charlemagne suspend leur progrs, qui reprend bientt +sa marche sous ses successeurs et atteint rapidement +l'hrdit. En mme temps, la part du fisc s'amoindrit +et finit par disparatre avec le pouvoir royal.</p> + +<p>Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui +lui appartenaient se rattache plusieurs causes.</p> + +<p>La premire consiste dans les <em>immunits</em>. Sous la domination +romaine, les militaires, les anciens magistrats, +les grands et puissants propritaires (<i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>), taient +affranchis de certaines obligations publiques, sinon de +toutes. Dj les lois des empereurs nous apprennent +qu'il tait fait de ces exemptions de graves abus au +prjudice du trsor imprial. D'abord la faveur et l'intrigue +en multipliaient singulirement le nombre. Ensuite +les petits propritaires parvinrent profiter de +l'immunit en vendant leur domaine l'immuniste, +qui le leur restituait immdiatement titre de fermage +perptuel ou d'usufruit hrditaire<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>. Pour prix de sa +protection, l'acheteur se rservait une redevance moindre +que la part fiscale. Il gagnait cette convention, +le possesseur aussi; le trsor seul y perdait, puisque la +terre censuelle passait dans la catgorie des possessions +affranchies.</p> + +<p>Cet usage se perptua sous les rois germains. Le nombre +des immunistes devint de jour en jour plus grand; +presque tous les tablissements ecclsiastiques jouirent +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +d'une immunit plus ou moins tendue, et la part fiscale +leur fut expressment donne pour l'entretien des glises +ou de leurs couvents. La vente des proprits censuelles +aux possesseurs d'immunits fut de plus en plus +usuelle et prit le nom de <em>recommandation</em>. Il semble, + voir le nombre immense de conventions de cette espce +qui nous ont t conserves, que les terres +soumises au cens fiscal durent promptement disparatre.</p> + +<p><em>Des honores (honneurs) et de la conversion des produits +fiscaux en biens de cette nature.</em>—A cette cause +d'appauvrissement du trsor s'en joignait une autre. +Sous la domination romaine, certaines fonctions taient +accompagnes ou suivies de l'attribution viagre d'une +portion des produits fiscaux. Les cens de telle localit, +ou les produits de tel tribut, par exemple, le page d'un +pont ou les redevances d'un village, soit en travaux +corporels, soit en fruits, en nature, taient abandonns + celui qui sortait de charge, ou au particulier que +l'empereur voulait rcompenser. Les personnes pourvues +de cette dlgation des revenus fiscaux s'appelaient +<i lang="la" xml:lang="la">honorati</i> (honors).</p> + +<p>L'attribution partielle du cens public se multiplia sous +les rois germains; il parat mme que de nombreux +lments du fisc reurent cette destination perptuelle. +On les retrouve chaque instant dans les monuments +de cette poque, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">fiscus</i> (fisc), <i lang="la" xml:lang="la">munus</i> +(rcompense), <i lang="la" xml:lang="la">honor</i> (honneur).</p> + +<p>Celui qui jouissait d'un <i lang="la" xml:lang="la">honor</i> (honneur) en percevait +tout le cens et n'en rendait rien <i lang="la" xml:lang="la">ad partem regiam</i> ( la +part royale).</p> + +<p>Les comtes, les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers) et autres collecteurs +du tribut tendirent constamment convertir leur +perception molumente en une perception absolue, +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +c'est--dire que les fonctions devinrent entre leurs mains +des <em>honneurs</em>, dans le sens qui vient d'tre expliqu. +Dj cette rvolution tait peu prs complte, lorsqu'ils +obtinrent des derniers rois de la seconde race l'hrdit +de ces charges devenues des <em>honneurs</em>. Alors l'autorit +royale dpouille, non-seulement des revenus de la part +fiscale, mais encore du pouvoir d'en disposer, se trouva +rduite aux seuls produits dont elle s'tait rserv la +perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de +mme nature que celle des comtes infrieurs, et, pour dominer +plus tard sur cette dernire, elle dut exploiter +d'autres causes et d'autres vnements.</p> + +<p><em>Esprit de la conqute barbare; son accomplissement.</em>—La +rvolution qui remplaa les rois de la premire race +par ceux de la seconde, et celle qui fit tomber ceux-ci +devant l'immense anarchie des dixime et onzime +sicles, que l'on est convenu d'appeler institutions fodales, +ont t diversement expliques et caractrises. +Il n'entre pas dans mon sujet d'essayer la critique des +systmes successivement adopts; je ferai seulement observer +que, dans la plupart, on n'a pas assez tenu +compte de l'tat lgal des pays soumis la domination +nouvelle des hommes du Nord, et du caractre mme +de cette domination.</p> + +<p>Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis +l'envahissement de Csar jusqu' celui de Clovis, n'ont +pas cess d'exister l'tat de pays conquis. Sous le nouveau +gouvernement, les choses n'ont pas chang; le sol +gaulois, tributaire d'une puissance trangre, a continu +de l'tre; vaincu sous la domination romaine, il +a encore t vaincu sous la domination des Barbares; +pill sous la premire, il a t pill sous la seconde; +du premier au dixime sicle, il n'a pas cess d'avoir +d'autres matres que les propritaires lgitimes, et de +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +satisfaire des exactions spoliatrices, dans un intrt +qui n'tait pas le sien.</p> + +<p>Mais entre la premire et la seconde conqute il existe +une diffrence essentielle: l'une a t accomplie au nom +et au profit d'un matre unique, le peuple romain et +plus tard l'empereur; l'autre a t excute par des +bandes armes, commandes par des chefs divers, sans +lien commun autre que l'intrt du moment, ou l'influence +toute matrielle du plus puissant.</p> + +<p>Ainsi, tandis que les rsultats de la conqute romaine +convergeaient vers un mme objet et tendaient se +runir dans une mme main, ceux de la conqute barbare +devaient, par la nature mme de leur cause, se +diviser et s'parpiller comme les lments qui les produisaient.</p> + +<p>Aussi lorsque les rois de la premire race s'attribuaient +la puissance impriale et s'efforaient d'en maintenir +les institutions traditionnelles, ils se plaaient en dehors +des vnements auxquels ils devaient leur position. C'tait +une lutte qu'ils levaient contre la ralit et dans +laquelle ils devaient succomber.</p> + +<p>L'objet de la conqute barbare, comme celui de la +conqute romaine, tait le butin, la richesse, les biens +de ce monde; mais le barbare agissait individuellement; +le chef de bande pillait et envahissait pour lui et +pour les siens; l'appropriation personnelle, et non l'accroissement +de son pays ou l'honneur de sa patrie, tait +son but, et ce but de toutes les intentions actives devait +tre atteint.</p> + +<p>Lors donc qu'aprs avoir triomph des rsistances +rattaches l'impulsion que la domination romaine +avait imprime aux vnements, les chefs d'arimanie, +les hommes puissants par le nombre de leurs vassaux, +parvinrent raliser l'esprit de l'envahissement et +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +lui rendre son caractre vritable et primitif, le butin +se trouva divis comme l'arme victorieuse; il devint +patrimoine et proprit prive, comme il devait l'tre; +les cens, les tributs, les obligations imposes aux vaincus, +les redevances et les vexations de toutes sortes, +cres par l'avidit romaine et le gnie fiscal de la plus +rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; +cette richesse saisissable, et depuis longtemps dvolue +au conqurant tranger, se fixa dans les mains de matres +hrditaires et la conqute fut accomplie.</p> + +<p><em>L'impt romain, tomb dans le domaine priv des +comtes barbares, a form la justice seigneuriale.</em>—Une +fois tombe dans le domaine priv, cette portion des +revenus du sol n'en sortit plus; elle s'accrut ou diminua +suivant que celui auquel elle se trouva dvolue fut puissant +ou faible; mais jamais elle ne cessa d'tre distincte +de la part du propritaire; en un mot, l'appropriation +particulire du census (<em>cens</em>), loin d'oprer sa confusion +avec le <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (revenu), l'en spara plus profondment.</p> + +<p>Ainsi la part de la conqute, de l'envahissement et de +la force, constitue par l'invasion romaine, recueillie +et patrimonialise par l'invasion barbare, a form dans +la richesse particulire un lment propre et permanent; +cet lment, maintenu par la puissance et l'nergie de +l'intrt priv, a dur jusqu' la grande rvolution de +1789 qui, aprs dix-huit sicles d'oppression, a rendu +au sol sa libert premire.</p> + +<p>Le systme de droits et de produits dont l'historique +vient d'tre sommairement trac, constituait ce que sous +le rgime seigneurial on nommait la <em>justice</em>, expression +dont le sens est bien loign de celui qu'on lui prte aujourd'hui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></p> + +<h3><em>Expos historique du fief.</em></h3> + +<p><em>Des potentes (puissants) sous la domination romaine.</em>—A +ct du <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (cens) et des <i lang="la" xml:lang="la">fonctiones public</i> (fonctions +publiques) recueillis par l'agent du fisc romain, +puis par la justice barbare, taient les <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i>, les revenus, +profits de la proprit du sol et attribus au +<i lang="la" xml:lang="la">possessor</i> (propritaire). Ces droits ont aussi leur histoire. +On a vu les premiers engendrer la <em>justice</em>; ceux-ci +ont form le <em>fief</em>.</p> + +<p>Les lois de Thodose et de Justinien distinguent deux +espces de <em>possesseurs</em>, les petits et les grands. Les premiers +sont <em>exercs</em><a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a> par les curiales, les seconds le +sont par les <i lang="la" xml:lang="la">prsides</i> (prsidents) des provinces, et mme +en certains cas par l'empereur, lorsque leur rsistance +est craindre pour le prses ( prsident) lui-mme<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a>.</p> + +<p>Ces grands propritaires, dont la puissance peut balancer +celle des grands officiers, et contre laquelle vient +se briser celle du curiale, sont dsigns sous le nom de +<i lang="la" xml:lang="la">potentes, potentiores</i> (puissants).</p> + +<p>Leur influence est indique, sous un autre rapport, +comme galement redoutable l'autorit publique.</p> + +<p>Les empereurs ont d, par des dits rpts, dfendre +que les <em>puissants</em> prissent des plaideurs sous leur +<em>protection</em> ou plaassent sous leur nom des proprits +qui ne leur appartenaient pas<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>. Ces lois et les monuments +de cette poque nous montrent les petits propritaires +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +se rfugiant l'abri des grands, plaant leurs +biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorit; +c'est ce que nous avons dj vu l'gard des +<em>immunits</em>. Le possesseur d'un petit domaine, incapable +de rsister aux exactions des officiers publics, le livrait + l'<em>immuniste</em>, pour partager les avantages de l'immunit, +ou au riche, pour profiter de sa puissance.</p> + +<p><em>De l'influence des potentes sous les rois germains.</em>—L'influence +des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), loin de diminuer +sous la domination barbare, dut s'accrotre, car la +cause en tait dans la faiblesse du pouvoir suprme, +plus chancelant encore aux mains des rois germains +que dans celles des empereurs. Aussi, non-seulement +les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> continuent-ils de figurer dans les actes lgislatifs, +mais encore leur puissance parat lgitime; +il semble que c'est un fait auquel le pouvoir public se +rsigne; l'autorit les accepte, et les ordres des rois barbares, +s'adressant ceux qui gouvernent, comprennent +parmi eux les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, sans autre dsignation<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>.</p> + +<p>Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la +force des institutions qu'il tablit, l'autorit de ses officiers +doit flchir comme celle des empereurs romains +devant l'influence des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, et c'est lui qu'il doit rserver +le jugement des affaires dans lesquelles ils sont intresss: +Que le comte de notre palais sache bien +qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les +causes des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), et qu'il ne doit se mler +que des affaires judiciaires des pauvres et des gens peu +puissants<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>. Il redoute leur indpendance ce point +qu'il refuse de leur confier mme l'administration de +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +ses biens personnels; en parlant du choix des intendants +de ses domaines, il dit: Ne faites pas des maires +ou intendants des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), mais choisissez +plutt des hommes de mdiocre importance parce +qu'ils seront fidles<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>.</p> + +<p><em>Du patrociniat et de la recommandation.</em>—C'tait la +proprit que les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants) devaient leur +puissance sous la domination romaine. Les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, dit +Cujas, sont ceux qui sont puissants par leurs richesses +et leur influence, et qui sont difficiles attaquer en justice. +Dans toute organisation sociale, celui qui peut +disposer d'une grande richesse jouira toujours d'une +influence et d'une autorit devant lesquelles le principe +d'galit devra flchir, quelques attentives que soient +les lois, en prserver l'administration de la justice. +Sous le gouvernement des rois barbares, la richesse +territoriale perdit de l'influence morale qu'elle est naturellement +appele exercer dans des institutions rgulires, +mais elle regagna sous un autre rapport et +pour une autre cause.</p> + +<p>Les historiens nous reprsentent les nations germaines +constitues en bandes armes, sous le commandement +d'un chef lu; les liens qui rattachent les membres +de la bande son chef sont des prsents, des dons, +qui servent de cause la fidlit et au service du premier +envers le second.</p> + +<p>Le commandant reoit, dans les crits romains, le +nom de <i lang="la" xml:lang="la">senior</i> (seigneur); son droit sur ses affids +celui de <i lang="la" xml:lang="la">senioratus</i> (sniorat); ceux-ci sont nomms +<i lang="la" xml:lang="la">arimanni vassi</i> (vassaux arimans).</p> + +<p>Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +romain l'usage ou la tendance du <i lang="la" xml:lang="la">patrociniat</i>; +une grande similitude de moyens et d'objet dut bientt +confondre ces deux modes d'associations.</p> + +<p>Les lois des Visigoths, dans la rdaction desquelles +la langue latine subit moins que dans le nord l'influence +des expressions teutoniques, rendit le mot <i lang="la" xml:lang="la">sniorat</i> par +le mot <i lang="la" xml:lang="la">patrocinium</i> (patronage, patrociniat); le <i lang="la" xml:lang="la">senior</i> +(seigneur) fut ses yeux le <i lang="la" xml:lang="la">patronus</i> (patron). Si +quelqu'un a donn des armes celui qu'il a sous son +patronage, qu'elles restent entre les mains de celui +qui elles ont t donnes; mais si celui-ci se choisit un +autre patron, il aura la libert de le faire, mais il devra +rendre au patron qu'il quitte tout ce qu'il aura +reu de lui<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +Le sniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: +le premier, drivant des usages germaniques, consista +dans la donation que fit le puissant (<i lang="la" xml:lang="la">potens</i>) de terres +dpendantes de son domaine; cette donation se fit + titre de <em>bnfice</em> (<i lang="la" xml:lang="la">jure beneficio</i>); moyennant cette attribution, +le donataire fit partie de la bande; il eut droit + la protection du <i lang="la" xml:lang="la">senior</i>, du <i lang="la" xml:lang="la">patronus</i> (seigneur, patron); +il dut celui-ci la fidlit et le service<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>.</p> + +<p>Le second fut la <em>recommandation</em> et la continuation de +la mesure vainement interdite par les empereurs romains<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>. +Le petit propritaire, incapable de se dfendre +contre le double pillage des exacteurs publics et +des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> voisins, fit choix de l'un d'eux et le constitua +son <em>patron</em>, lui livrant sa <em>proprit</em> pour la recevoir +immdiatement titre de <em>bnfice</em>, aux mmes charges +et conditions que le <i lang="la" xml:lang="la">vassus</i> (vassal).</p> + +<p><em>Du sniorat; de ses conditions; du fief.</em>—Je ne suivrai +point ici les diverses vicissitudes au travers desquelles le +sniorat s'tablit et comment se constitua le pouvoir fodal; +il me suffira de rappeler que la constitution du +<i lang="la" xml:lang="la">patrocinium</i> (patronage) comportait deux lments: +d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle +de maintenir et d'accrotre; ensuite, et surtout +lorsque la puissance publique s'vanouit, la force arme. +Le seigneur devait donc s'assurer du produit et +des soldats.</p> + +<p>Ce fut le double objet des concessions ou des retenues +bnficiaires: toutes comportent de la part du bnficier, +soit qu'il tienne sa terre d'une attribution gratuite et +directe, soit qu'elle lui soit retourne par la voie de +recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, +en nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, +le plus souvent militaire. Les terres de la premire +condition furent qualifies <i lang="la" xml:lang="la">in censu</i> ( cens), celles de la +seconde furent dites <i lang="la" xml:lang="la">in feodo</i> ( fief). Plus tard, la charge +dtermina le nom de la concession; les terres donnes +<i lang="la" xml:lang="la">in censu</i> ( cens) furent dites <em>censives</em> ou <em>terres censuelles</em>; +celles qui furent assujetties au service militaire furent +nommes <i lang="la" xml:lang="la">feuda</i> (fiefs), possessions fodales. Le terme +de <em>bnfice</em><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a> fut supprim dans les actes et remplac +par celui qui dsignait la catgorie particulire de la +possession.</p> + +<p class="work small"> +<span class="smcap">Championnre</span>, <cite>De la Proprit des Eaux courantes</cite>.....<br /> +ouvrage contenant l'expos complet des institutions seigneuriales,<br /> +1 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, 1846<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LE PLAID<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a> DE KIERZY.<br /> +<span class="medium">877.</span></h2> +</div> + +<p>Dcid sa seconde descente en Italie, ce fut dans +la vue d'assurer en son absence le maintien de son +pouvoir et le repos de ses tats, que Charles le Chauve +tint au mois de juillet de l'anne 877 ce fameux plaid +de Kierzy, o l'on croit gnralement que fut dcide +et admise comme loi l'hrdit des dignits, +des offices publics, ou de ce qui fut depuis nomm les +fiefs...</p> + +<p>L'objet du plaid tait d'arrter toutes les mesures que +l'absence de l'empereur allait rendre ncessaires pour +le bon ordre de ses tats. Il s'agissait:</p> + +<p>1<sup>o</sup> De dsigner ceux de ses leudes, comtes, vques +ou abbs, qui assisteraient son fils dans le gouvernement +du pays;</p> + +<p>2<sup>o</sup> D'excuter certaines mesures dj convenues pour +l'expulsion des Normands et pour empcher leur retour;</p> + +<p>3<sup>o</sup> De prvenir ou de faire cesser toute guerre qui +viendrait clater dans quelque partie du royaume;</p> + +<p>4<sup>o</sup> De rgler divers cas gnraux d'administration et +de police;</p> + +<p>5<sup>o</sup> D'tablir le mode d'aprs lequel il serait pourvu +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +aux offices qui viendraient vaquer durant l'expdition;</p> + +<p>6<sup>o</sup> De recommander ce qui se recommandait toujours +pour la forme, mais au fait toujours en vain, c'est--dire +le maintien des honneurs et des privilges des +glises.</p> + +<p>Les articles relatifs ces divers objets sont au nombre +de 33 en tout, et susceptibles d'tre divises en deux +sries.</p> + +<p>La premire srie comprend les neuf premiers articles, +rdigs tous sous forme de propositions faites par +le roi ses leudes ecclsiastiques et laques. Ils sont tous +accompagns d'une rponse des leudes nonant leur +acceptation, leur refus ou leur opinion sur la chose propose.</p> + +<p>La deuxime srie est compose des vingt-quatre articles +subsquents, lesquels n'tant point formellement +soumis l'acceptation des leudes, ne sont accompagns +d'aucune rponse, d'aucune observation de ceux-ci, +et sont censs avoir force de loi par le seul fait de la +volont royale dont ils sont l'expression.</p> + +<p>Parmi les articles de cette dernire srie, quelques-uns +portent des traces si vives encore des mœurs et des +passions primitives des Franks ou des Germains, qu'ils +ont plutt l'air d'avoir t crits le lendemain de la +conqute franque que la veille d'une expdition religieuse +et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le +trente-deuxime et le trente-troisime; ils sont tous les +deux relatifs la chasse. Le premier dtermine avec +prcision quelles sont celles des forts royales o le fils +et le successeur dsign de Charles le Chauve ne pourra +chasser d'aucune manire; celles o il ne pourra chasser +qu'en passant et o il lui est interdit de chasser des sangliers; +celles, au contraire, o il ne chassera que des +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +sangliers; celles enfin o il pourra tout chasser, btes +fauves et sangliers. Le deuxime est peut-tre plus curieux +encore: il prescrit au garde ou chef des forts +royales de tenir un compte exact de toutes les btes +fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou +tus la chasse.</p> + +<p>Aprs ces observations gnrales prliminaires, il +me sera plus facile de donner une ide de ceux des articles +de ce fameux plaid qui, ayant le plus de rapport +avec la situation de la Gaule franque cette poque, +peuvent aider le plus s'en faire une ide.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 3.</span> Le roi, qui a dj dsign et choisi ceux de +ses leudes qu'il dsire avoir pour conseillers dans son +expdition, propose aux leudes prsents au plaid de +vouloir bien, ces conseillers choisis par lui, en adjoindre +quelques autres de leur propre choix.</p> + +<p>A cette proposition, les leudes, dclinant toute responsabilit +sur le fait de l'expdition, rpondent qu'ils +n'ont rien ajouter ni changer ce que le roi a fait +de son chef cet gard.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 4.</span> Cet article consiste tout en questions sur +divers points dlicats relatifs (dans la pense du roi) aux +troubles et aux dfections du pass, et sur lesquels le roi +rclame des garanties pour le temps de son absence. +Voici ces questions en rsum:</p> + +<p>Comment, durant notre absence, pouvons-nous tre +sr que notre royaume ne sera troubl par personne?</p> + +<p>Comment tre sr de notre fils et de vous?</p> + +<p>Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de +vous, et vous de lui, pour que vous puissiez vous fier +les uns aux autres?</p> + +<p>A ces questions les leudes font de longues rponses, +toutes plus ou moins vasives, dont je ne puis donner +que la substance. +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +Et d'abord, pour les garanties que le roi parat dsirer +sur le compte de son fils: C'est vous, disent-ils au roi, +qui avez lev votre fils et devez savoir jusqu' quel +point vous pouvez compter sur lui: nous n'y pouvons +rien et n'avons rien y voir.</p> + +<p>Quant aux garanties exiges des leudes, ceux-ci rpondent +qu'il existe entre eux et le roi, sur tous les +faits passs, des arrangements, des conventions, des +promesses auxquelles ils sont rsolus s'en tenir, et +qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultrieure.</p> + +<p>Enfin, ils promettent d'tre fidles son fils, pourvu +que celui-ci maintienne les engagements de son pre +envers eux.</p> + +<p><span class="smcap">Art. 7.</span> Dans le cas, dit le roi, o nos neveux, imitant +les exemples de leur pre<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>, viendraient nous assaillir +durant notre voyage ou notre retour, ou machineraient +quelque chose de funeste contre notre royaume ou +contre nous, comment sera-t-il lev des troupes pour +leur rsister?</p> + +<p><em>Rponse des leudes.</em>—Si quelqu'un de vos neveux +vous attaque en chemin ou vous suscite quelque obstacle +en Italie, il dpend de vous d'avoir des troupes et +des secours qui vous accompagnent dans ce royaume, +ou qui aillent, aprs votre dpart, votre aide<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>.</p> + +<p>Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulirement +en vue, ceux relatifs aux offices et aux honneurs. +Sur ceux-l je dois m'tendre davantage et tout +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +regarder de plus prs. Voici d'abord l'article 8 fidlement +traduit:</p> + +<p>Si avant notre retour quelques honneurs viennent + vaquer, comment en sera-t-il dispos?</p> + +<p>Avant de rapporter la rponse des leudes sur cette +question, il y a quelques observations faire.</p> + +<p>Cette question est simple, prcise et gnrale; elle +s'applique indistinctement toutes les espces d'honneurs +ou d'offices, ceux de l'ordre civil comme +ceux de l'ordre ecclsiastique. C'est dans ces termes gnraux +que la question est soumise aux leudes. Maintenant, +il est peut-tre assez trange que la rponse de +ceux-ci soit une rponse particulire, restreinte aux +cas de vacance des archevchs, vchs et abbayes; +rponse prescrivant le mode de pourvoir au remplacement +provisoire du dignitaire dcd jusqu'au retour +du roi, auquel est rserv le pourvoi dfinitif.</p> + +<p>Ne pourrait-on pas souponner qu' une question gnrale +les leudes avaient fait une rponse gnrale +aussi, mais qu'ils avaient propos, sur la manire de +pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et politique, +quelque mesure qui n'tait point dans les vues de +Charles, et qu'elle avait t rejete. Quoi qu'il en soit, +ce n'est que dans l'article 9 de la premire srie du capitulaire +de Kierzy qu'il s'agit de la manire de pourvoir +aux comts qui viendraient vaquer durant l'absence +du roi.</p> + +<p>Je crois devoir donner de cet article, non un simple +rsum, mais une traduction exacte; on en sentira facilement +la raison.</p> + +<p>Si (durant notre absence) il vient mourir un +comte dont le fils soit avec nous (dans notre expdition), +que notre fils, conjointement avec nos autres fidles, +choisisse parmi les amis et les proches (du dcd) quelqu'un +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +qui de concert avec les officiers du comt et l'vque, +administre le comt jusqu' ce que le fait nous +soit annonc.—Si ce comte dcd a un fils encore +petit, que ce fils, conjointement avec les officiers du +comt et l'vque dans le diocse duquel il demeure, +gouverne le comt (vacant) jusqu' ce que nous soyons +informs.—Si le comte dcd n'a point de fils, que +notre fils nous, avec nos leudes, dsigne quelqu'un +qui, conjointement avec les officiers du comt, gouverne +ce comt jusqu' ce que nous en ordonnions.—Et +que personne ne se fche s'il nous plat de donner +ce mme comt quelque autre que celui qui l'aura jusque-l +administr.—Il sera fait de mme pour nos +vassaux.</p> + +<p>Cet article est le dernier de la premire srie, c'est--dire +de ceux qui ayant t rdigs sous forme de propositions +prsentes aux leudes, sont suivis de la rponse +et des observations de ceux-ci. Or, voici l'apostille +qui vient la suite de ce neuvime article: Les +autres articles (subsquents) n'ont pas besoin de rponse, +parce qu'ils ont t rgls et dcids par votre +sagesse. Cette apostille semble impliquer qu'il fut +fait par les leudes ce neuvime article, tout comme +aux prcdents, une rponse qui aurait t supprime, +probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.</p> + +<p>Voici encore l'article 10 littralement traduit:</p> + +<p>Si, aprs notre dcs, quelqu'un de nos fidles +voulant, pour l'amour de Dieu et de nous, renoncer au +monde, avait un fils ou tel autre de ses proches, capable +de service public, qu'il lui soit permis de lui transmettre +ses honneurs de la manire qui lui conviendra le +mieux.</p> + +<p>Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions cites ou +indiques du capitulaire de Kierzy, quelque chose qui +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +puisse tre pris pour une concession de l'hrdit des +offices, des dignits politiques? Il n'y a pas moyen +de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement +nonc: dans tous les cas prvus comme exigeant ou +comportant le remplacement provisoire d'un comte +dcd, le roi se rserve expressment la nomination +dfinitive; et pour prvenir toute surprise, toute +incertitude cet gard, il dclare et justifie d'avance +la libert qu'il se rserve de nommer dfinitivement +aux comts vacants d'autres hommes que ceux qui y +auraient t nomms provisoirement.</p> + +<p>La question n'est pourtant pas tout fait dcide par +l. Dans tout ce que j'ai dit des capitulaires de +Kierzy, j'ai suivi le texte gnralement accrdit de ces +capitulaires<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>, surtout quant ce qui concerne l'article +9, article fondamental dans la question dont il +s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte +qui, rapproch de celui que j'ai suivi, prsente des variantes +remarquables et se prtant mieux l'opinion +accrdite qui prtend voir dans le capitulaire de Kierzy +le principe de l'hrdit des grands offices. Voici de +quoi il s'agit.</p> + +<p>Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois +articles du plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice +qui en est un extrait sommaire, un abrg en +quatre articles seulement. Ce fut (d'aprs les renseignements +des anciens diteurs des capitulaires) Charles +le Chauve lui-mme qui fit extraire ces quatre articles +des trente-trois autres dont ils faisaient partie, +et qui, les tenant pour les plus importants de tous, voulut +qu'il en ft donn au plaid une seconde lecture et +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +comme une notification part. Or, l'article 9 de l'acte +entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3<sup>e</sup>) +rpts dans l'appendice dont il s'agit; et il y est +rpt avec des variantes que je ne puis me dispenser +de faire connatre. Voici donc ce second texte de ce +mme article 9, traduit en entier aussi fidlement que +possible:</p> + +<p>S'il vient mourir (durant notre absence) un comte +de ce royaume, dont le fils soit avec nous (dans notre +expdition), que notre fils, conjointement avec nos fidles, +choisisse parmi les plus amis ou les plus proches +du comte, quelques personnes qui, de concert avec +les officiers du comt et avec l'vque dans le diocse +duquel se trouvera le comt vacant, administrent ce +comt jusqu' ce que nous soyons informs du fait, +afin que nous fassions honneur au fils du comte dcd, +qui se trouvera avec nous, des honneurs de son pre.</p> + +<p>Si le comte dfunt a un fils encore petit, que ce +fils, conjointement avec les officiers du comt et l'vque +du diocse dans lequel est situ le comt, administre +le comt jusqu' ce que la nouvelle de la mort du +comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, +son fils soit honor de ses honneurs.</p> + +<p>Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement +conformes, et je n'ai aucun besoin d'y revenir; +mais il faut bien, bon gr mal gr, revenir un instant + la question qui semblait tout l'heure dcide +l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou parat devoir +l'tre en sens inverse d'aprs le nouveau texte. +Il faut d'abord reconnatre que ce second texte, +formant un sens plus complet et plus logique que le +premier, semble devoir lui tre prfr. Or cela reconnu, +il est certain que dans l'article cit, Charles le +Chauve semble manifester l'intention d'lire aux comts +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +vacants les fils la place des pres. Mais il n'y a, dans +cette intention, dans cette disposition, rien qui puisse +tre pris pour une loi nouvelle, absolue, gnrale; rien +qui puisse tre considr comme un principe nouveau +d'action politique. La prtendue loi de Charles le Chauve +n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression +pure et simple d'un fait ds lors trs-commun et qui +tendait devenir gnral. Partout o les comtes avaient +t favoriss par les localits ou s'taient trouvs tre +des hommes de capacit et d'nergie, partout, dis-je, +ces comtes s'taient appropri leurs comts. Il est vrai +que ceux de leurs fils qui leur succdaient leur succdaient +parfois en vertu d'une lection, d'une confirmation, +d'une concession royale; mais il est vrai aussi qu'en +gnral cette concession, cette confirmation tait de pure +forme, d'autant plus aisment accorde par les rois que +ceux auxquels ils l'accordaient en avaient rellement +moins besoin. L'article cit du plaid de Kierzy, de quelque +manire qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on +le prenne, ne faisait que reconnatre ce qui existait +cet gard, sans rien changer dans le prsent, sans rien +empcher dans l'avenir. Ce n'tait certes pas une disposition +si vague, jete comme par incident entre une +multitude de dispositions accidentelles relatives une +expdition imprudente, qui pouvait rgir la dislocation +des conqutes carlovingiennes. Cette dislocation commence +d'une manire violente, devait continuer et s'achever +de mme, mesure que la force politique ne de +ces conqutes achverait de se perdre.</p> + +<p class="work small"> +<span class="smcap">Fauriel</span>, <cite>Histoire de la Gaule Mridionale</cite>, t. IV, p. 374.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LES SARRASINS EN PROVENCE.<br /> +<span class="medium">889-975.</span></h2> +</div> + +<p>Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, +et se dirigeant sur les ctes de Provence, furent pousss +par la tempte dans le golfe de Grimaud, autrement +appel golfe de Saint-Tropez, et dbarqurent au fond +du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer +s'tendait au loin une fort qui subsiste en partie, et qui +tait tellement paisse que les hommes les plus hardis +avaient de la peine y pntrer. Vers le nord tait une +suite de montagnes s'levant les unes au-dessus des autres, +et qui, arrives une distance de quelques lieues, +dominaient une grande partie de la basse Provence. +Les Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le +plus rapproch de la cte, et, massacrant les habitants, +se rpandirent dans les environs. Quand ils furent arrivs +sur les hauteurs qui couronnent le golfe du ct du +nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct vers +la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout +de suite la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour +un tablissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour +recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la +terre leur livrait passage dans des contres qui n'avaient +pas encore t pilles et o il n'avait t pris aucune +mesure de dfense. L'immense fort qui environnait +les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au +besoin.</p> + +<p>Les pirates firent un appel tous leurs compagnons +qui parcouraient les parages voisins; ils envoyrent +demander du secours en Espagne et en Afrique; en +mme temps ils se mirent l'ouvrage, et en peu d'annes +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +les hauteurs furent couvertes de chteaux et de +forteresses. Le principal de ces chteaux est nomm +par les crivains du temps <i lang="la" xml:lang="la">Fraxinetum</i>, du nom des frnes +qui probablement occupaient les environs. On croit +que <i lang="la" xml:lang="la">Fraxinetum</i> rpond au village actuel de la Garde-Frainet, +qui est situ au pied de la montagne la plus +avance du ct des Alpes..... Quand les travaux furent +termins, les Sarrasins commencrent faire des courses +dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'loigner +du centre de leurs forces; mais bientt les seigneurs +les associrent leurs querelles particulires. +Ils aidrent abattre les hommes puissants; ensuite, se +dbarrassant de ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent +les matres du pays; en peu de temps une grande +partie de la Provence se trouva expose leurs ravages. +La terreur devint bientt gnrale; le plat pays tant +dvast, les Sarrasins s'avancrent vers la chane des +Alpes<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>.....</p> + +<p>Hugues, devenu comte de Provence, s'tait rendu en +Italie pour y disputer la couronne du royaume de Lombardie. +Les cris de ses sujets l'ayant enfin rappel de +ce ct des Alpes, il annona l'intention de chasser entirement +les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord +du chteau Fraxinet, l'aide duquel les Sarrasins +se maintenaient en relation avec l'Espagne et l'Afrique, +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +et d'o ils dirigeaient leurs expditions dans l'intrieur +des terres. Comme il fallait que ce chteau ft attaqu +par mer et par terre, Hugues envoya demander une +flotte l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il +demandait aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus +efficace pour combattre les flottes sarrasines.</p> + +<p>En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe +de Saint-Tropez; en mme temps Hugues accourut avec +une arme. Les Sarrasins furent attaqus avec la plus +grande vigueur; leurs navires et tous leurs ouvrages +du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son +ct, Hugues fora l'entre du chteau et obligea les +barbares se retirer sur les hauteurs voisines. C'en tait +fait de la puissance des Sarrasins en France; mais tout + coup Hugues apprit que Branger, son rival la couronne +d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se disposait + venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant +plus aux maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, +il renvoya la flotte grecque, et maintint les Sarrasins +dans toutes les positions qu'ils occupaient, la seule +condition que, s'tablissant au haut du grand Saint-Bernard +et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient +le passage de l'Italie son rival..... Ds ce +moment les Sarrasins montrrent encore plus de hardiesse +qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils taient +tablis pour toujours dans le cœur de l'Europe. Non-seulement +ils pousrent les femmes du pays, mais ils +commencrent s'adonner la culture des terres. Les +princes de la contre se contentrent d'exiger d'eux un +lger tribut; ils les recherchaient mme quelquefois. +Quant ceux qui occupaient les hauteurs, ils donnaient +la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient +des autres une forte ranon. Le nombre des +chrtiens qu'ils turent fut si grand, dit Liutprand, +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +que celui-l seul peut s'en faire une ide, qui a inscrit +leurs noms dans le livre de vie......</p> + +<p>Vers l'an 960, les Sarrasins furent chasss du mont +Saint-Bernard. L'histoire ne nous a pas conserv les +dtails de cet vnement....... En 965, ils furent chasss +du diocse de Grenoble. Les vques de cette ville s'taient +retirs Saint-Donat, du ct de Valence. Cette +anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son +sige, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux +paysans de la contre; et, comme les Sarrasins occupaient +les cantons les plus fertiles et les plus riches, +il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part +des terres conquises, proportion de sa bravoure et de +ses services. Aprs l'expulsion des Sarrasins de Grenoble +et de la valle du Graisivaudan, le partage eut lieu, et +certaines familles du Dauphin, telles que celle des +Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de leur +fortune cette espce de croisade...... Tous ces succs +annonaient que les affaires des Sarrasins allaient en +dclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le dsir +qui se manifestait de tous les cts d'en tre tout fait +dlivr. En 968, l'empereur Othon annona l'intention +de se dvouer une entreprise si patriotique; mais il +mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que +les Sarrasins se portassent un nouvel attentat, pour +que les peuples se dcidassent en faire eux-mmes +justice.</p> + +<p>Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration +universelle; il suffisait de le nommer pour +attirer le respect des nations et des rois. C'est saint +Mayeul, abb de Cluny, en Bourgogne. Telle tait la rputation +qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea +un moment le faire pape. Mayeul s'tait rendu +Rome pour satisfaire sa dvotion aux glises des saints +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +et pour visiter quelques couvents de son ordre. A son +retour, il s'avana par le Pimont, et rsolut de rentrer +dans son monastre par le mont Genvre et les valles +du Dauphin. En ce moment, les Sarrasins taient tablis +entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine +la valle du Drac, en face du pont d'Orcires. A l'arrive +du saint au pied de la chane des Alpes, un grand +nombre de plerins et de voyageurs, qui depuis longtemps +attendaient une occasion favorable pour franchir +le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter +de plus heureuse. La caravane se met donc en route; +mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu +resserr entre la rivire et les montagnes, les barbares, +au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui +lancent une grle de traits. En vain les chrtiens, presss +de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, +entre autres le saint; celui-ci est mme bless la main +en voulant garantir la personne d'un de ses compagnons.</p> + +<p>Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; +la plupart tant de pauvres plerins, les barbares s'adressrent +au saint, comme au personnage le plus important, +et lui demandrent quels taient ses moyens +de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que +n de parents fort riches, il ne possdait rien en propre, +parce qu'il avait abandonn toutes ses possessions pour +se vouer au service de Dieu; mais qu'il tait abb d'un +monastre qui avait dans sa dpendance des terres et +des biens considrables. L-dessus, les Sarrasins, qui +voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon +de lui et du reste des prisonniers 1,000 livres d'argent, +ce qui faisait environ 80,000 francs de notre +monnaie actuelle. En mme temps, le saint fut invit + envoyer le moine qui l'accompagnait Cluny, pour +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +apporter la somme convenue. Ils fixrent un terme +pass lequel tous les prisonniers seraient mis mort.</p> + +<p>Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre +commenant par ces mots: Aux Seigneurs et aux +frres de Cluny, Mayeul, malheureux captif et charg de +chanes; les torrents de Blial m'ont entour, et les +lacets de la mort m'ont saisi<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a>. A la lecture de cette +lettre, toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de +recueillir l'argent qui se trouvait dans le monastre; +on dpouilla l'glise du couvent de ses ornements; enfin +l'on fit un appel la gnrosit des personnes pieuses +du pays, et on parvint runir la somme exige. Elle +fut remise aux barbares un peu avant le terme fix, et +tous les prisonniers furent mis en libert...... La prise +de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet vnement causa +une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrtiens, +grands et petits, se levrent pour demander vengeance +d'un pareil attentat.</p> + +<p>Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le +village des Noyers, un gentilhomme appel Bobon ou +Beuvon, qui dj plus d'une fois avait signal son +zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de l'enthousiasme +gnral, et ralliant lui les paysans, les +bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion +et de la patrie, qui voulaient prendre part la +gloire de l'entreprise, il fit construire non loin de Sisteron, +un chteau situ en face d'une forteresse occupe +par les Sarrasins. Son intention tait d'observer +de l tous leurs mouvements et de profiter de la premire +occasion pour les exterminer. Dans l'ardeur de +son zle pieux, il avait fait vœu Dieu, s'il venait +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de +sa vie la dfense des veuves et des orphelins. En vain +les Sarrasins essayrent de le troubler dans ses efforts; +toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne o +s'levait le chteau occup par les Sarrasins se nommait +<i lang="la" xml:lang="la">Petra impia</i>, et s'appelle encore dans le langage du +pays <i lang="la" xml:lang="la">Peyro impio</i>. Peu de temps aprs, le chef des Sarrasins +de la forteresse ayant enlev la femme de +l'homme prpos la garde de la porte, celui-ci, pour +se venger, offrit Bobon de lui en faciliter l'entre. Une +nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers et entra sans +obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent rsister, +furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le +chef, demandrent le baptme.......</p> + +<p>Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder + l'tre aussi. Il est bien regretter que l'histoire ne +nous ait presque rien transmis sur un vnement aussi +intressant. On sait seulement qu' la tte de l'entreprise +tait Guillaume, comte de Provence.....Guillaume +se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice +et de la religion. Faisant un appel aux guerriers +de la Provence, du Bas-Dauphin et du comt de Nice, +il se disposa attaquer les Sarrasins, jusque dans Fraxinet. +De leur ct, les Sarrasins qui se voyaient poursuivis +dans leurs derniers retranchements, runirent +toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en +bataillons serrs. Il parat qu'un premier combat fut +livr aux environs de Draguignan, dans le lieu appel +Tourtour, l o il existe encore une tour qu'on dit avoir +t leve en mmoire de la bataille. Les Sarrasins ayant +t battus, se rfugirent dans le chteau fort. Les +chrtiens se mirent leur poursuite. En vain les barbares +opposrent la plus vive rsistance; les chrtiens +renversrent tous les obstacles. A la fin, les barbares, +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +tant presss de toutes parts, sortirent du chteau pendant +la nuit et essayrent de se sauver dans la fort +voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus +ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Invasions des Sarrasins en France</cite>, p. 158.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">ROLLON.<br /> +<span class="medium">912-931.</span></h2> + +<p class="subh">L'archevque de Rouen Francon porte Rollon les propositions de paix +du roi Charles le Simple.</p> +</div> + +<p>Rollon, dit-il, Dieu veut accrotre tes honneurs et +ton baronnage. En peines et en malice tu as us ta vie; +et tu as vcu des larmes d'autrui et du pillage d'autrui; +maint homme tu as ruin et rduit en servage, et rduit +par pauvret mainte femme la dbauche, +et enlev chteaux et lgitime hritage. Tu ne prends +souci de ton me pas plus qu'une bte sauvage; tu iras +en enfer en triste compagnie vou aux peines ternelles, +qui n'ont jamais de soulagement; de vivre longuement, +tu n'as aucune sret; change ta mchante vie, donne +un autre cours ton courage, entre dans la chrtient +et fais hommage au roi. Apprends vivre en paix, et +laisse reposer ta rage; ne dtruis pas son royaume, car +tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, qui est de +haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu +auras pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu' +la mer. Ainsi tu vivras de tes rentes sans brigandage; +tu auras maint bon chteau fort et maint bon +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>. +Accorde une trve de trois mois, sans faire de dommage; +mais tu n'iras plus piller, ni la voile ni la rame; on +te donnera de bons otages pour la sret du trait; +Auras-tu honte d'pouser la fille du roi?</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de +plaisir. Par le conseil de ses vassaux, il accorda la trve; +Rollon entendit le trait; chacun le garantit. Au terme +fix, Rollon assembla son monde et le Roi manda +Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en de de l'Epte, +et le Roi au del, et avec lui le duc Robert, qui dsirait +la paix. Le plaid fut men bien et l'affaire se termina. +Rollon devint l'homme (le vassal) du Roi et ses mains +lui donna. Quand il dut baiser le pied, il ne voulut pas +se baisser; il tendit la main en bas, leva le pied au Roi, + sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent assez, +et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie +devant tout le monde; il voulut lui donner encore la +Flandre, mais Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, +jamais il n'y aura abondance. Il demanda la Bretagne, +et le Roi la lui donna, et ordonna Brenger et +Alain<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a> de lui faire hommage; chacun, sans mensonge, +lui jura fidlit. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, +le duc Robert avec lui, qui conduisit la dame.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Francon, l'archevque, baptisa le duc Rollon; le duc +Robert fut son parrain et l'appela Robert. Quand Rollon +fut baptis il pousa sa femme, la fille au roi de France, +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +ce qui confirma la paix. Grande fut la joie et longtemps +elle dura. Neuf cent et douze ans taient accomplis et +passs depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethlem, +quand Francon rgnra Rollon par le baptme, et qu'il +traita avec le roi de France Saint-Clair. Les noces furent +splendides; quand ils furent maris, splendides furent +les ftes qui furent prpares. Qui voulut venir aux noces +y fut bien trait. Rollon pria et sermona tous ses +hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; + plusieurs il donna villages, chteaux et cits, donna +champs, donna rentes, donna moulins et prs, donna +bois, donna terres, donna grands hritages, selon leurs +bons services et selon leur mrite, selon leur noblesse et +selon leur ge. Tous en Normandie fixs et possesseurs de +fiefs, ils sont tous rcompenss selon leur volont; Rollon +les a levs et les a beaucoup aims; il les a bien rcompenss +selon leurs dsirs, pour l'avoir suivi et avoir +quitt leur patrie. Rollon se fit servir avec honneur et +richesse, et dans sa maison il sut vivre grandement.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p>Il aima la paix, la chercha et la fit tablir. Par toute +la Normandie il fit crier et publier qu'il n'y ait homme +si hardi qui ost en attaquer un autre, brler maison +ou ville, ni voler, ni piller, ni blesser un homme, ni +tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper quelqu'un debout +ni par terre, trahir un autre homme par embche +ou guet-apens; ni qu'on ose voler, ni tre complice d'un +voleur. Car le complice doit tre puni avec le voleur; +le supplice de l'un, l'autre le doit partager. Celui qui +fera flonie, s'il le peut prendre, il n'y aura gentilhomme +qui tienne, il le fera honnir et expier son crime +par le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il +fit parler beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +voleurs, crever les yeux, brler ou couper les pieds et +les poings; selon le crime il faisait punir chacun. Il fit +crier dans les bourgs, dans les villes et dans les marchs, +que tout homme qui a charrue et veut cultiver la +terre ait la scurit et la paix pour labourer; il n'aura +pas besoin d'ter le fer de sa charrue ni de le cacher +sous le sillon, ni de l'emporter chez lui, par crainte de +larron, ni par crainte d'tre vol; il n'aura besoin d'enlever +ni son soc, ni son coutre, ni ses harnois, car il +n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les lui a +vols et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses +deniers, lui en fera donner le prix, et le paysan pourra +bien racheter soc et coutre.</p> + +<p>A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux +bœufs en avant de sa charrue. Femme avait pous; +ne sais s'il avait un enfant. Mais la femme avait les +mains crochues<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a>; elle et pris un chaperon rabattu, si on +ne l'et bien gard; si bien alla ce mtier, qu'elle faisait +follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui +arriva. Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, +et l'heure de dner la maison rentra; la charrue il +laissa harnois, soc et couteau. Ne veut rien emporter, +se fiant en la paix et ce que le duc, s'il les perd, les +rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, +vint la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci +revint au champ et les fers ne trouva, de tous +cts il les chercha. Il fit venir sa femme, et la pressa +vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui les a. La +femme tait avide, elle cacha et nia. Le paysan vint +Rouen, et rclama ses fers; Rollon en eut piti, et lui +donna cinq sols. Celui-ci revint la maison apportant +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +ses deniers. Bnie soit, dit la femme, la main qui nous +a fait gagner cela; vous avez vos cinq sols, et voyez vos +fers l. Elle se baissa vers lui et les lui montra sous le +banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vrit, +et Dieu le dit, et la chose est prouve: N'est chose +si cache qui ne soit rvle, ni action si secrte qui +ne soit dcouverte. Chaque bonne action doit tre rcompense, +et toute flonie doit tre punie. Tant +furent les fers cherchs et tant demands, tant furent +tourments les hommes de la contre, et par +l'preuve du feu et par l'preuve de l'eau, que l'on +connut la vrit. Ne peut la flonie tre longtemps +cache. La paysanne fut prise et au duc Rollon mene. +Elle avoua tout, et fut convaincue. Il fit prendre +et amener devant lui le paysan. Quand il fut devant +lui: Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne vola rien +depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumire +d'tre de mauvaise foi?—Oui, sire, dit-il, je ne dois pas +mentir.—Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par +ta bouche mme tu as prononc ta sentence; avec elle tu +seras pendu; assez tu as dit pourquoi; toi-mme, as +fait ton jugement; gale loi, gale peine, gal mal +vous attend. Egal jugement ont le voleur et le complice. +La femme fut pendue et son mari pareillement.</p> + +<p>Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. +A honneur et joie il vcut bien longuement. +Il n'eut pas d'enfant de Gisle, qu'il pousa premirement; +la dame mourut sans enfants. Alors Rollon +pousa Pope<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a>, qu'il garda longtemps. Longue-pe, +son fils, tait de belle jeunesse; il tait d'une belle +venue et de bon jugement; il pouvait porter des armes +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +et ne doutait de rien. Rollon le fit son hritier, par le +conseil des siens. Brenger et Alain, de qui dpend +la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrtement; + chacun il donna tant et promit tant d'avantages, +qu'ils devinrent sans difficult les hommes<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a> de +son fils; chacun fit Guillaume hommage et serment. +Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duch, et +depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, +Rollon gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les +hommes de son duch qui l'avaient servi, il les amena +et les convertit au service de Dieu. Ainsi vint sa fin, +comme tout homme qui vieillit de labeur et de peines +qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mmoire ni son jugement +ne lui firent dfaut. A Rouen il tomba malade, et + Rouen il mourut. En bon chrtien il sortit de ce monde, +bien confess et ayant avou ses pchs. Dans l'glise +Notre-Dame<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a>, du ct du midi, les clercs et les laques +ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'pitaphe +aussi qui raconte ses faits et comment il vcut.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>le roman de Rou</cite> (Rollon), <cite>et des ducs de +Normandie</cite>. (Vers 1869 2061.) Trad. par L. Dussieux.</p> + +<p>Robert Wace naquit dans l'le de Jersey au commencement du douzime +sicle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en 1160, son +<cite>Roman de Rou</cite>, pour la composition duquel il suivit les chroniques de Dudon +de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumiges pour les temps anciens. +Le roman s'arrte en 1106. Ce pome compte 16,547 vers. C'est le monument +le plus curieux qui nous reste de la langue et de l'histoire des +Normands sous la domination de leurs ducs. On en doit une bonne dition + M. Fr. Pluquet, 2 vol. in-8<sup>o</sup>, Rouen, 1827.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LECTION DE HUGUES CAPET. +<span class="medium">987.</span></h2> +</div> + +<p>Sur ces entrefaites, Charles, qui tait frre de Lothaire +et oncle paternel de Louis, alla Reims trouver le mtropolitain, +et lui parla ainsi de ses droits au trne: Tout +le monde sait, vnrable pre, que, par droit hrditaire, +je dois succder mon frre et mon neveu. +Car bien que j'aie t cart du trne par mon frre, +cependant la nature ne m'a refus rien de ce qui +constitue l'homme; je suis n avec tous les membres +sans lesquels on ne saurait tre promu une dignit +quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume +d'exiger avant tout de ceux qui doivent rgner, +la naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi +donc, puisque mon frre n'est plus, puisque mon +neveu est mort et qu'ils n'ont laiss aucune descendance, +pourquoi suis-je repouss du territoire +que tout le monde sait avoir t possd par mes anctres? +Mon frre et moi avons survcu notre pre; +mon frre possda tout le royaume et ne me laissa +rien. Sujet de mon frre, je n'ai point combattu avec +moins de fidlit que les autres; je n'ai rien eu, je +puis le dire, de plus cher que son salut. Maintenant, +repouss et malheureux, qui puis-je mieux m'adresser +qu' vous, lorsque tous les appuis de ma race +sont teints? A qui aurai-je recours, priv d'une protection +honorable, si ce n'est vous? Par qui, sinon +par vous, serai-je rintgr dans les honneurs paternels? +Plaise au ciel que les choses se passent d'une +manire convenable pour moi et pour ma fortune! +Repouss, que pourrais-je tre autre chose qu'un +spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +toucher par un sentiment d'humanit, soyez compatissant +pour un homme prouv par tant de revers.</p> + +<p>Lorsque Charles eut termin ses plaintes, le mtropolitain, +ferme dans sa rsolution, lui rpondit ce peu de +mots: Tu t'es toujours associ des parjures, des sacrilges, + des mchants de toute espce, et maintenant +encore tu ne veux pas t'en sparer; comment peux-tu, +avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher +arriver au souverain pouvoir? Et comme Charles rpondait +qu'il ne fallait pas abandonner ses amis, mais +plutt en acqurir d'autres, l'vque se dit en lui-mme: +Maintenant qu'il ne possde aucune dignit, il s'est li +avec des mchants dont il ne veut en aucune faon +abandonner la socit; quel malheur ce serait pour les +bons s'il tait lu au trne! Enfin, il rpondit +Charles qu'il ne ferait rien sans le consentement des +princes, et il le quitta.</p> + +<p>Charles perdant l'espoir de rgner, s'en retourna en +Belgique, en proie au dcouragement. Au temps fix, +les grands de la Gaule, qui s'taient lis par serment, se +runirent Senlis. Lorsqu'ils se furent forms en assemble, +l'archevque, de l'assentiment du duc, leur +parla ainsi: Louis, de divine mmoire, ayant t enlev +au monde sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper +srieusement de chercher qui pourrait le remplacer +sur le trne, pour que la chose publique ne restt +pas en pril, abandonne et sans chef. Voil pourquoi +dernirement nous avons cru utile de diffrer cette +affaire, afin que chacun de vous pt venir ici soumettre + l'assemble l'avis que Dieu lui aurait inspir, +et que de tous ces sentiments divers on pt +induire quelle est la volont gnrale. Nous voici runis; +sachons viter par notre prudence, par notre +bonne foi, que la haine n'touffe la raison, que l'affection +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +n'altre la vrit. Nous n'ignorons pas que +Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit +arriver au trne que lui transmettent ses parents. +Mais si l'on examine cette question, le trne ne s'acquiert +point par droit hrditaire, et l'on ne doit +mettre la tte du royaume que celui qui se distingue +non-seulement par la noblesse corporelle, +mais encore par les qualits de l'esprit, celui que +l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimit. +Nous lisons dans les annales, qu' des empereurs de +race illustre que leur lchet prcipita du pouvoir, +il en succda d'autres tantt semblables, tantt diffrents; +mais quelle dignit pouvons-nous confrer +Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement +nerve, enfin qui a perdu la tte au +point de servir un roi tranger, et de se msallier une +femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le +puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une +famille de ses vassaux devnt reine et domint sur +lui? Comment marcherait-il aprs celle dont les pres +et mme les suprieurs baissent le genou devant lui +et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement +la chose et considrez que Charles a t +rejet plus par sa faute que par celle des autres. Dcidez-vous +plutt pour le bonheur que pour le malheur +de la rpublique. Si vous voulez son malheur, +crez Charles souverain; si vous tenez sa prosprit, +couronnez Hugues, l'illustre duc. Que l'attachement +pour Charles ne sduise personne; que la haine +pour le duc ne dtourne personne de l'utilit commune; +car si vous avez des blmes pour le bon, +comment louerez-vous le mchant? Si vous louez le +mchant, comment mpriserez-vous le bon? Eh! quels +sont ceux que menace la Divinit elle-mme, par ces +<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +paroles: Malheur vous qui dites que le mal est bien; +qui donnez aux tnbres le nom de lumire et la +lumire le nom de tnbres.—Donnez-vous donc pour +chef le duc, recommandable par ses actions, par sa +noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous +trouverez un dfenseur non-seulement de la chose +publique, mais de vos intrts privs. Grce sa bienveillance, +vous aurez en lui un pre. Qui en effet +a mis en lui son recours et n'y a point trouv +protection? Qui, enlev aux soins des siens, ne leur +a pas t rendu par lui?</p> + +<p>Cette opinion proclame et accueillie, le duc fut, d'un +consentement unanime, port au trne, couronn Noyon +le 1<sup>er</sup> juin par le mtropolitain et les autres vques, et +reconnu pour roi par les Gaulois, les Bretons, les Normands, +les Aquitains, les Goths, les Espagnols et les +Gascons. Entour des grands du royaume, il fit des dcrets +et porta des lois selon la coutume royale, rglant +avec succs et disposant toutes choses. Pour mriter tant +de bonheur, et excit par tant d'vnements prospres, +il se livra une grande pit. Voulant laisser avec certitude +aprs sa mort un hritier au trne, il voulut se +concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil +avec eux, il envoya d'abord des dputs au mtropolitain +de Reims, alors Orlans, et lui-mme alla le +trouver ensuite pour faire associer au trne son fils +Robert. L'archevque lui ayant dit qu'on ne pouvait +rgulirement crer deux rois dans la mme anne, il +montra aussitt une lettre envoye par Borel, duc de +l'Espagne citrieure, prouvant que ce duc demandait +du secours contre les Barbares. Il assurait que dj une +partie de l'Espagne tait ravage par l'ennemi, et que +si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes +de la Gaule, elle passerait tout entire sous la domination +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +des Barbares. Il demandait donc qu'on crt un +second roi, afin que si l'un des deux prissait en combattant, +l'arme pt toujours compter sur un chef. Il +disait encore que si le roi tait tu et le pays ravag, +la division pourrait se mettre parmi les grands, les mchants +opprimer les bons, et par suite la nation entire +tomber en captivit.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Richer</span>, <cite>Histoire</cite>, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la collection +des documents publis par la Socit de l'histoire de France.)</p> + +<p>Richer, moine de Reims, crivit son histoire de 995 998; elle comprend +la priode de temps qui s'coule de 888 998. Richer avait tudi aux +coles de Reims, les plus importantes de la France cette poque; il y fit de +fortes tudes et devint un homme trs-savant. Son histoire est un des +ouvrages les plus remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le +manuscrit autographe de Richer a t dcouvert en 1833, dans la bibliothque +de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donn une trs-bonne dition. +M. Guadet l'a reproduite dans l'dition qu'il a publie pour le compte de la +Socit de l'histoire de France; mais il y a ajout une excellente traduction +et de trs-prcieuses notes et dissertations.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBRON.<br /> +<span class="medium">991.</span></h2> +</div> + +<p>Lorsque Adalbron connut parfaitement les habitudes +de Charles et des siens, et qu'il fut sr de n'tre +souponn de personne, il machina diverses ruses, et +pour rentrer en possession de la ville et pour livrer au +roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec +celui-ci, l'assurant toujours plus de son dvouement; +il offrit mme de se lier par un serment formel, +s'il le fallait. Il employa tant d'astuce et d'adresse +qu'il jeta un voile pais sur sa dissimulation, au point +qu'une nuit, dans un souper o il se montrait trs-gai, +Charles, qui tenait une coupe d'or o il avait fait +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +tremper dans du vin, du pain coup en morceaux, la +lui prsenta aprs y avoir bien rflchi, et lui dit: +Puisque, d'aprs les dcrets des pres, vous avez +sanctifi aujourd'hui des rameaux verts; puisque +vous avez consacr le peuple par vos saintes bndictions; +que vous nous avez offert nous-mmes +l'eucharistie; comme le jour de la passion de Notre-Seigneur +et sauveur Jsus-Christ approche, je +vous offre, mprisant les propos de ceux qui nient +qu'on doive se fier vous, ce vase convenable +votre dignit, avec le vin et le pain en morceaux. +Buvez ce qu'il contient, en signe de fidlit ma personne; +mais s'il n'est pas dans vos rsolutions de +garder votre foi, abstenez-vous, de crainte de rappeler +l'horrible personnage du tratre Judas. Adalbron +rpondit: Je recevrai la coupe, et je boirai +volontiers ce qu'elle contient! Charles poursuivit +aussitt, en disant: Vous devez ajouter: et je garderai +fidlit. Il but et ajouta: Et je garderai +fidlit; qu'autrement je prisse avec Judas! Il +profra encore devant les convives plusieurs autres +imprcations semblables. La nuit approchait qui +devait voir les larmes et la trahison. On se disposa +aller prendre du repos et dormir pendant la matine. +Adalbron, qui nourrissait son projet, enleva du chevet +de Charles et d'Arnoul, pendant qu'ils dormaient, leurs +pes et leurs armes, et les cacha dans des lieux secrets; +puis, appelant l'huissier, qui ignorait son stratagme, +il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un +des siens, promettant de garder la porte pendant ce +temps. Lorsque l'huissier fut sorti, Adalbron se plaa +lui-mme sur le milieu de la porte, tenant son pe +sous son vtement. Bientt, aid des siens, complices +de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. +Lorsqu'en se rveillant ils aperurent leurs ennemis +runis en troupe autour d'eux, ils sautent du lit et +cherchent se saisir de leurs armes, qu'ils ne trouvent +pas. Ils se demandent ce que signifie cet vnement +matinal. Mais Adalbron leur dit: Vous m'avez rcemment +enlev cette place, et m'avez forc de m'en +exiler; maintenant, nous vous chassons votre tour, +mais d'une autre manire, car je suis rest mon +matre, mais vous, vous passerez au pouvoir d'autrui. +Charles rpondit: O vque, je me demande +avec tonnement si tu te souviens du souper d'hier! +Est-ce que le respect de la divinit ne t'arrtera +pas? N'est-ce donc rien que la force du serment? +n'est-ce rien que l'imprcation du souper d'hier? +Et disant cela, il se prcipite sur l'vque: mais les +soldats arms enchanent sa furie, le poussent sur son +lit et l'y retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et +confinent les deux prisonniers dans la mme tour, qu'ils +ferment avec des clous, des serrures et des barres de +bois, et o ils placent des gardes. Les cris des femmes +et des enfants, les gmissements des serviteurs, frappent +le ciel, pouvantent et rveillent les citoyens dans +toute la ville. Tous les partisans de Charles se htent +de s'enfuir, ce qu' peine mme ils peuvent excuter; +car tout au plus taient-ils sortis, lorsque Adalbron ordonna +de s'assurer l'instant de toute la ville, afin de +saisir tous ceux qu'il regardait comme opposs son +parti. On les chercha, mais on ne put les trouver. Il +fut fait une exception en faveur d'un fils de Charles, +g de deux ans, de mme nom que son pre, lequel +fut except de la captivit. Adalbron envoya promptement +des dputs au roi, alors Senlis, pour lui +mander que la ville nagure perdue tait reconquise, +<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> +que Charles tait pris avec sa femme et ses enfants, +ainsi qu'Arnoul, qui s'tait trouv parmi les ennemis; +il l'engage venir l'instant avec tous ceux qu'il +pourra runir; qu'il ne mette aucun retard rassembler +son arme; qu'il envoie des dputs tous ceux +de ses voisins auxquels il a confiance, afin qu'ils viennent +au plus tt; qu'il se hte d'arriver mme avec +peu de monde.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Richer</span>, <cite>Histoire</cite>, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)</p> + +<div class="chapter"> +<h2>RVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.<br /> +<span class="medium">997.</span></h2> +</div> + +<p>Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore gure +rgn, quand dans le pays s'leva une guerre qui dut +faire grand mal la terre. Les paysans et les vilains, +ceux des bocages et ceux des champs, pousss par je +ne sais quelle mauvaise ide, par vingt, par trente et +par cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparl +en secret et plusieurs l'ont jur entre eux que jamais +par leur volont ils n'auront seigneur ou avou. +Les seigneurs ne leur font que du mal, ils ne peuvent +avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; +chaque jour est jour de grandes douleurs, de peine et +de fatigue; l'an dernier tait mauvais, et pire encore est +cette anne. Tous les jours leurs btes sont prises pour +les aides et les corves; il y a tant de plaintes contre +eux et de procs, et impts nouveaux et anciens, qu'ils +ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les +jours ils sont cits en justice; il y a tant de prvts<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +et de bedeaux<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a>, et tant de baillis vieux et nouveaux, +qu'ils ne peuvent avoir la paix une heure; on les impose +plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se dfendre +en justice; chacun veut avoir cependant son +salaire. De force on prend leurs btes, ils ne peuvent +ni se tenir ni se dfendre, ils ne peuvent s'en garantir; +il leur faut dguerpir de leurs terres. Ils ne peuvent +avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs sergents<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a>; +ils ne respectent aucune convention; et souvent +encore on les appelle fils de chienne. Pourquoi +nous laissons-nous faire du mal? Mettons-nous l'abri de +leur mchancet; nous sommes hommes comme ils +sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons +le corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il +ne nous faut que du cœur seulement. Allions-nous par +serment, et dfendons nos biens et nos personnes, et +tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils nous veulent +guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente +ou quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils +seraient bien faibles, si vingt ou trente garons de +belle jeunesse, ils ne pouvaient se dfendre contre un +en l'attaquant tous ensemble, avec massues et grands +pieux, et flches et gourdins, et arcs, et haches et hallebardes; +et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. +Avec le grand nombre que nous avons, contre les +chevaliers nous nous dfendrons. Alors nous pourrons +aller aux bois, couper des arbres et prendre notre +choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans les +forts la venaison. En tout nous ferons nos volonts, +dans les bois, sur l'eau et dans les prs. Par ces dires et +par ces paroles, et par autres encore plus folles, ils ont +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +tous approuv ce projet, et ils se sont tous jur que tous +ensemble se soutiendront et ensemble se dfendront. Ils +ont lu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et des +mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments +recevront. Ne peut tre longtemps cache parole +tant de gens porte, soit par homme, ou par sergent, +soit par femme ou par enfant, soit par ivresse, ou par +colre; assez tt le duc Richard out dire que les vilains +faisaient commune, et voulaient dtruire les justices<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a>, + lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et +vavasseurs. Auprs de Raoul, son oncle<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a>, il envoya, +et cette affaire lui raconta. Le comte d'vreux tait trs-vaillant, +et savait beaucoup de choses. Sire, dit-il, +soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez +jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi +vos chevaliers. Et Richard lui dit: Volontiers. +Donc il envoya en plusieurs lieux ses espions +et ses courriers. Raoul alla si bien piant, et par espions +s'enqurant, qu'il atteignit et surprit les vilains +qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a>. +Raoul fut fort en colre; il ne veut pas les +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +mettre en jugement; il les rendit tous tristes et dolents. +A plusieurs il fit arracher les dents; les autres il les fit +empaler, arracher les yeux, les poings couper, tous +il fit brler les jarrets; il lui importe peu qu'ils s'en +plaignent. Il en fit brler d'autres tout vifs, et d'autres +furent arross de plomb fondu; il les traita tous ainsi. +Ils taient hideux regarder. Depuis ils ne furent vus +dans aucun lieu qu'ils ne fussent bien connus. La commune +en demeura l; depuis les vilains ne firent rien +de semblable; ils se sparrent tous de ceux qui l'avaient +organise, par la peur de leurs amis qu'ils virent dfaits +et maltraits. Et les plus riches d'entre eux le +payrent, et par leur bourse s'acquittrent. On ne laissa +rien prendre de tout ce qu'on put les ranonner. Et +les seigneurs leur firent autant de procs qu'ils purent.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>le Roman de Rou</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p> + +<div class="chapter"> +<h2>GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.<br /> +<span class="medium">1027-1029.</span></h2> +</div> + +<p>La famine commena dsoler la terre, et le genre +humain fut menac d'une prochaine destruction<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a>. Le +temps devint si mauvais que l'on ne put trouver le +moment pour faire les semailles ou pour faire la moisson, +surtout cause des eaux qui inondaient les +champs. Il semblait que les lments bouleverss se +faisaient la guerre, et cependant ils ne faisaient +qu'obir la vengeance de Dieu, qui punissait la mchancet +des hommes. Toute la terre fut inonde par +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +des pluies continuelles, ce point que pendant trois ans +on ne trouva pas un sillon bon ensemencer. Au moment +de la moisson, les mauvaises herbes et l'ivraie couvraient +les champs. Le boisseau de grains, dans les terres +o il avait le mieux russi, ne produisait que le sixime +de cette mesure. Ce flau vengeur commena d'abord +en Orient, ravagea la Grce, puis l'Italie, se rpandit +dans les Gaules, puis dans l'Angleterre. Tous les hommes +en ressentirent galement les atteintes. Les grands, les +hommes de condition moyenne et les pauvres, tous +avaient la bouche affame et la pleur sur le front. +Car la violence des grands avait enfin cd la disette +gnrale. Quiconque avait vendre quelque chose +pour manger pouvait en demander le prix le plus excessif +et tait toujours sr de le recevoir sans difficult. +Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 +sous d'or; quelquefois le sixime de boisseau s'achetait +15 sous d'or. Quand on eut mang les btes et les oiseaux +et que cette ressource fut puise, la faim continua + se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut dvorer +des cadavres ou toute autre nourriture aussi +horrible; ou bien encore, pour chapper la mort, on +dracinait les arbres dans les bois, on arrachait l'herbe +des ruisseaux; mais tout tait inutile, car Dieu seul est +le refuge contre la colre de Dieu. Hlas, le croira-t-on, +les fureurs de la faim firent reparatre ces exemples de +frocit, si rares dans l'histoire, et les hommes mangrent +la chair des hommes. Le voyageur, attaqu sur la +route, tombait sous les coups des assaillants qui dchiraient +ses membres, les rtissaient et les dvoraient. +D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, +recevaient l'hospitalit, et leurs htes les gorgeaient +la nuit pour les manger. Quelques-uns prsentaient +des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient l'cart +<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +pour les dvorer. En beaucoup d'endroits on dterra +les cadavres pour servir ces tristes repas. Enfin ce dlire, +cette rage, alla au point que la bte tait plus +en sret que l'homme, car il semblait que ce ft une +coutume dsormais tablie de manger de la chair humaine. +Un sclrat osa mme en taler au march de +Tournus<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a>, pour la vendre cuite, comme celle des +animaux. Il fut arrt et ne nia point; on le garrotta et +on le brla. Un autre alla pendant la nuit voler cette +mme chair qu'on avait enterre; il la mangea et fut +brl de mme.</p> + +<p>Il y a, prs de Mcon dans la fort de Chtenay, une +glise isole, consacre saint Jean. Un misrable avait +bti prs de l une chaumire o il gorgeait la nuit +ceux qui lui demandaient l'hospitalit. Un homme y +vint un jour avec sa femme et s'y reposa; mais en regardant +dans les coins de la chaumire il vit des ttes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Troubl et ple, il +veut sortir, quoique son hte cruel s'y oppose et s'efforce +de le retenir; mais la crainte de mourir lui donnant +des forces, le voyageur parvient se sauver avec +sa femme et court en toute hte la ville. Il fait connatre +au comte Othon et tous les autres habitants +cette horrible dcouverte. Aussitt on envoie un grand +nombre d'hommes pour s'assurer du fait; ils s'y rendent +en toute hte et trouvent cette bte froce dans +son repaire avec quarante-huit ttes d'hommes qu'il +avait gorgs et dvors. Conduit la ville, il fut jet +au feu. Nous avons assist nous-mme son supplice.</p> + +<p>On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel +nous ne croyons pas qu'on ait jamais pens ailleurs. +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +Bien des gens mlangeaient avec ce qu'ils avaient de +farine ou de son une terre blanche semblable l'argile, +et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle. +C'tait le seul espoir qu'ils eussent d'chapper la +mort, et le succs ne rpondait pas leurs vœux. Les +visages taient ples et dcharns, la peau se tendait +et s'enflait, la voix devenait faible et imitait le cri +plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de morts +qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, allchs +depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencrent + s'attaquer aux hommes. Comme on ne pouvait +donner chaque mort une fosse particulire, cause +de leur grand nombre, alors les gens craignant Dieu se +mirent ouvrir des fosses, appeles communment charniers, +o l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois +plus quand la fosse tait assez grande. Ils gisaient l, +confondus et mls, demi-nus, souvent mme sans aucun +linceul. Les carrefours, les fosss dans les champs, +servaient aussi de cimetires.</p> + +<p>D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que +certaines provinces taient moins rigoureusement traites, +quittaient leur pays, mais ils mouraient sur les +routes. Cette terrible famine svit pendant trois ans, +en punition des pchs des hommes. On sacrifia aux +besoins des pauvres les ornements des glises et les +trsors qui taient destins cet emploi; mais la juste +vengeance du ciel n'tait pas encore satisfaite, et dans +beaucoup d'endroits les trsors des glises furent insuffisants +pour le secours des pauvres. Souvent aussi, +quand ces malheureux, puiss par la faim, trouvaient +de quoi manger, ils enflaient aussitt et mouraient.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Raoul Glaber</span>, <cite>Chronique</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p> + +<p>Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises, mourut +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +probablement dans le monastre de Cluny; il ddia au clbre abb de +Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il parat avoir compose en 1047.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.<br /> +<span class="medium">1066.</span></h2> +</div> + +<h3>I. <em>douard roi d'Angleterre dsire lguer son royaume +son parent Guillaume duc de Normandie.</em></h3> + +<p>Le roi douard avait bien vcu, et son rgne fut long; +mais, et cela l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de +proche parent, qui aprs lui pt avoir son royaume et +le conserver. Il pensa part lui, quand il mourrait qui +de son royaume hriterait. Il pensa et dit souvent +qu'au duc Guillaume, son parent, qui tait le meilleur +de sa famille, il voudrait donner son hritage. Robert +son pre l'avait nourri<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a> et Guillaume l'a bien servi. +Tout le bien qu'il a reu, il le doit cette famille. Quelque +beau semblant qu'il ft aux autres, il n'aime nul +homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parent, +avec laquelle il a t lev, et cause de la valeur de +Guillaume, il le veut faire hritier de son royaume. Il +y avait en sa terre un snchal qui s'appelait Harold; +c'tait un noble vassal; pour sa valeur et sa bont, il +avait dans le royaume grande puissance; c'tait +l'homme le plus fort du pays. Il tait puissant par ses +vassaux et par ses amis; il avait l'Angleterre en sa +garde, comme doit l'avoir un snchal. Par son pre +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +il tait Anglais, et par sa mre, Danois. Githa, sa mre +tait Danoise; elle tait trs-noble dame; sa sœur fut +la mre du roi Kanut; la mre de Harold tait la +femme de Godwin, et sa fille dith fut reine. Harold +tait le favori de son roi qui avait sa sœur pour femme.</p> + + +<h3>II. <em>Harold va en Normandie.</em></h3> + +<p>Quand son pre fut mort, il voulut passer en Normandie +pour dlivrer les otages<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a>, dont il avait trs-grand +piti. Il prit cong du roi douard, et le roi +douard le dtourna bien et lui dfendit et le conjura +de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au +duc Guillaume, parce qu'il pourrait tre facilement +pris au pige, car Guillaume tait trs-rus. S'il voulait +avoir ses otages, qu'il y envoyt d'autres messagers. +J'ai trouv cela crit; mais un autre livre me dit que le +Roi lui ordonna d'aller auprs du duc Guillaume, son +cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre +aprs sa mort.</p> + +<p>Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons +l'une et l'autre crite. Quelque besogne qu'il chercht, +quelque chose qu'il voult faire, Harold se mit en +chemin, quoi qu'il pt lui en arriver aprs. Aventure +qui doit tre, on ne peut empcher qu'elle ne soit; et +chose qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on +fasse. Harold fit prparer deux nefs, et Bodeham<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a> +entra en mer. Je ne saurais vous dire qui se trompa, +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent tourna trop, +mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il +lui fallut cingler; il ne put retourner en arrire et il +ne put pas se cacher l. Un pcheur du pays qui avait +t en Angleterre, et avait souvent vu Harold, l'a pi +et reconnu au visage et la parole. Au comte de Ponthieu +Guy il alla dire en particulier qu'il le fera beaucoup +gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne +vingt livres seulement, il lui en fera gagner cent; car +tel prisonnier il lui livrera qui lui donnera pour +ranon cent livres ou plus. Le comte l'a assur qu'il +fera sa volont; et celui qui a dsir le gain lui +montre Harold. Ils le mnent Abbeville. Harold, par +un affid manda au duc de Normandie comment il est +arriv en Ponthieu, lui qui venait d'Angleterre vers lui, +mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait venir +auprs de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon +chemin. Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison +l'a mis en prison; il le priait de le dlivrer, s'il le pouvait, +et lui promettait de faire tout ce qu'il voudrait. +Guy garda Harold avec grand soin; Beaurain<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a> il +l'envoya pour l'loigner du duc Guillaume.</p> + +<p>Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son +affaire. Il promit et offrit tant au comte, il le menaa +tant et tant le flatta, que Guy rendit Harold au duc et +que le duc se saisit de Harold. Et le duc lui a fait avoir +le long de la rivire d'Eaulne un beau manoir. Guillaume +tint Harold plusieurs jours, comme il devait, +grand honneur, maint beau tournois il le fit aller trs-noblement; +chevaux et armes lui donna, et en Bretagne +le mena quand il dut combattre les Bretons. Pendant +<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +ce temps le duc lui a parl si bien, que Harold lui +a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi douard +mourra; et, s'il veut, il prendra pour femme Adle, une +fille qu'il a, et il s'y engagera par serment si le duc le +demande. Guillaume y consentit. Pour recevoir ce serment +Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, +on a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; +il fit demander toutes les reliques et les runit en +un endroit; il en remplit toute une cuve, puis d'un +drap de soie les fit couvrir afin que Harold ne le st et +ne les vt pas; on ne les lui montra pas et on ne lui en +parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur +qu'il put choisir et le plus prcieux qu'il put trouver; +je l'ai entendu nommer œil de bœuf<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a>. Quand Harold +tendit la main dessus, la main trembla, la chair frmit, +puis il jura et promit, comme un homme qui affirme, +qu'il prendra Adle, la fille du duc, et qu'il cdera +l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, +selon sa force et son savoir, aprs la mort d'douard, +s'il vit encore. Que vraiment Dieu lui aide, et les reliques +qui sont l! Plusieurs disent: que Dieu lui octroie +d'accomplir son serment! Quand Harold eut bais le +reliquaire, et qu'il se fut lev sur ses pieds, vers la cuve +le duc le mne, et le fait rester le long de la cuve; on +te le drap qui avait tout cach, et il montre Harold +sur quels corps saints il a jur. Harold s'pouvanta +beaucoup des reliques qu'il lui montra.</p> + +<p>Quand Harold eut prpar son voyage, il prit cong +du duc Guillaume; et Guillaume l'a invit et pri de +tenir sa parole. Puis au dpart il l'a bais au nom de +la foi et de l'amiti qui les unit. Harold repassa la +mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></p> + +<h3>III. <em>Mort d'douard; il choisit Harold pour successeur.</em></h3> + +<p>Le jour vint qui ne peut manquer o chacun doit +finir par mourir; le roi douard mourut. Il et t bien +aise que Guillaume et son royaume; mais Guillaume +est trop loin et tarde trop venir, et douard ne peut +reculer son trpas. douard tait malade du mal dont +il devait mourir; il tait prs de mourir et dj bien +affaibli. Harold assembla ses parents, manda amis et +autres gens, dans la chambre du roi entra et avec lui +mena ceux qui lui convinrent. Un Anglais parla d'abord, +comme Harold le lui avait command: Sire, dit-il, nous +avons grand deuil<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a> de ce que nous allons vous +perdre; de cela nous sommes effrays, nous craignons +fort d'en devenir fous. Nous ne pouvons prolonger votre +vie ni changer votre mort contre une autre, chacun +doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour +un autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; +vous ne pouvez chapper la mort; la poussire doit +la poussire revenir. Il ne nous reste aprs vous nul hritier +de vous qui nous soutienne. Vieil homme tes-vous +dj;..... vous avez vcu une pose<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a>, et vous +n'avez pas eu d'enfant, fils ou fille, ni autre hritier qui +puisse vous remplacer, qui nous garde et nous maintienne, +et devienne roi par descendance. Partout le +pays les Anglais pleurent et crient que si vous leur +faites dfaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir +jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes +sans roi nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi +que par vous. Donnez votre royaume de votre vivant +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +tel qui assurera la paix aprs vous. Que Dieu ne permette, +et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un +roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume +est mauvais et vaut peu ds que justice et paix y manquent... +Ceux-ci<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a> sont les meilleurs de votre royaume, +tous les meilleurs de vos amis; tous vous sont venus +prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. +Nous vous voyons partir sitt avec peine, sauf que vous +allez possder Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous +demander que Harold soit roi de ce pays. Nous ne savons +mieux vous conseiller et vous ne pouvez mieux +faire. Ds qu'il eut nomm Harold, par la chambre +les Anglais crient qu'il a bien parl et bien dit, et que le +roi le devait croire. Sire, disent-ils, si tu ne le fais, +plus de notre vie n'aurons la paix. Alors le roi s'est +assis sur son lit et a tourn vers les Anglais son visage: +Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donn +mon royaume aprs ma mort au duc de Normandie; +et ce que je lui ai donn, l'ont aucuns de vous jur. +Donc, dit Harold qui tait debout, quoique vous ayez +fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que votre terre +soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je +sais bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le +duc et les barons qui sont avec lui et le grand nombre +de guerriers qu'il peut lever, rien, fors Dieu, ne t'en +pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en dise le roi, +il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni +autre. Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le +fit de bon cœur): Maintenant fassent les Anglais duc +ou roi Harold ou un autre, je l'octroie.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>Roman de Rou</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p> +<h3>IV. <em>Expdition de Guillaume en Angleterre.</em></h3> + +<p>Tout coup on apprit d'une manire certaine la nouvelle +que l'Angleterre venait de perdre son roi douard +et que Harold avait pris sa couronne. Avant que le +peuple ait rien dcid par l'lection, et le jour mme +o l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple +tait plong dans la douleur, ce cruel Anglais, ce tratre +s'empara du trne aux applaudissements de quelques +amis, et Stigand<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a>, priv du saint ministre par les +anathmes du pape, lui donna un sacre illusoire. Guillaume +tint conseil avec les siens et rsolut de venger +son injure par les armes; malgr l'avis de plusieurs qui +lui objectaient que l'entreprise tait trop difficile et au-dessus +des forces de la Normandie, il voulut reprendre +de force l'hritage dont on le dpouillait.</p> + +<p>Il serait trop long de dire de quelle manire on s'y +prit pour construire et armer les vaisseaux, pour les +fournir de vivres et de tout ce qui est ncessaire la +guerre, et quel zle les Normands dployrent en faisant +ces prparatifs. Guillaume apporta aussi tous ses +soins assurer le gouvernement et la scurit de la +Normandie pendant son absence. Un grand nombre de +chevaliers trangers vinrent grossir son arme, attirs +par la rputation de gnrosit du duc et par la justice +de sa cause. Il avait dfendu le pillage et il nourrit +ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois +qu'il fut retenu par les vents l'embouchure de la Dive; +il satisfit toutes les dpenses de son arme, mais il ne +permit pas de prendre la plus petite chose. Les troupeaux +des paysans continurent patre dans les champs +<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +avec autant de sret que si ces champs eussent t sacrs; +les bls attendaient la faucille du moissonneur, respects +par l'orgueilleux ddain du chevalier et par +les fourrageurs. L'homme faible et dsarm voyageait +librement en chantant sur son cheval, et voyait sans +peur toutes ces bandes armes.</p> + +<p>Alors sigeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome +le pape Alexandre, le plus digne d'tre obi et consult +par l'glise catholique, car ses rponses taient toujours +justes et utiles. Le duc demanda au Pape sa protection; +et lui ayant donn avis de l'expdition qu'il prparait, +le Pape lui donna la bannire et l'approbation de Saint-Pierre, +afin qu'il attaqut son ennemi avec toute confiance....</p> + +<p>Enfin la flotte entire, rassemble avec tant de soins, +fut pousse par le vent, de l'embouchure de la Dive et +des ports voisins, o elle avait si longtemps attendu un +vent favorable, vers le port de Saint-Valery. Ni le retard +occasionn par les vents, ni les naufrages, ni la +retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient +jur fidlit, ne purent abattre le duc; plein de confiance +dans le succs, il s'abandonna la protection +divine, et lui adressa ses vœux, ses prires et ses offrandes. +Voulant lutter contre l'adversit par la prudence, +il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui +avaient pri dans les temptes, et les fit enterrer secrtement, +et il vint au secours de la misre des autres en +augmentant les distributions de vivres. Il sut par ses +discours ranimer ceux qui dsespraient ou qui avaient +peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia +le ciel de lui en accorder de favorables, et il fit +porter hors de l'glise le corps du bienheureux Valery, +trs-aim de Dieu. Toute son arme assista cette pieuse +crmonie. Enfin, le vent si longtemps attendu souffla, +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +et tous, de la voix et du geste remercirent le ciel, et +tous, s'excitant l'envi et en tumulte, quittent la terre +avec hte et se prparent avec ardeur commencer leur +voyage dangereux. Il y a une si grande prcipitation, que +l'un appelle un soldat, l'autre son compagnon, et que +la plupart, oubliant vassaux, compagnons et tout ce qui +peut leur tre ncessaire, ne songent qu' partir au +plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus +empress que les autres encourage et blme ceux qui +se htent le moins. Craignant qu'ils n'abordent avant +le jour au rivage et dans un port ennemi ou peu connu, +Guillaume ordonna par la voix du hraut que quand +les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrtent pendant +la nuit et jettent l'ancre jusqu' ce que l'on voie +un fanal au haut de son mt; alors le son de la trompette +donnera le signal du dpart... Dans la nuit, +aprs cette halte, les vaisseaux levrent l'ancre. Le navire +que montait le duc, courant avec plus d'ardeur +la victoire, eut bientt, par sa rapidit, dpass le reste +de la flotte, rpondant par la vitesse de sa marche +l'impatience de son chef. Au lever du soleil, un rameur +reut l'ordre de regarder du haut du mt s'il +voyait venir les autres vaisseaux; il rpondit qu'il ne +voyait rien autre chose que le ciel et la mer. Le duc +fit alors jeter l'ancre, et pour empcher que ses gens +ne s'abandonnassent la crainte et la tristesse, plein +de courage et de gat, comme dans une salle de +son palais, il prit un repas abondant o le vin ne +manquait pas, et assura que bientt le reste de la flotte +rejoindrait, conduit par la main de Dieu, sous la protection +de qui il s'tait plac... Le rameur ayant regard +une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; +et la troisime fois, il annona qu'il en voyait un si +grand nombre, que les mts innombrables et presss les +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +uns contre les autres, semblaient une fort. Nous laissons + deviner en quelle joie se changea l'esprance du +duc, et combien il remercia du fond du cœur la bont +de Dieu. Pousse par un bon vent, la flotte entra sans +rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Guillaume de Poitiers</span>, <cite>Vie de Guillaume le Conqurant</cite>. (Traduit +par L. Dussieux.)</p> + +<p>Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conqurant et l'un des +hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un des meilleurs historiens +du moyen ge; il a crit en latin la vie de Guillaume le Conqurant, qui +se trouve traduite dans la collection Guizot.</p> +</div> + +<h3>V. <em>Bataille d'Hastings.</em></h3> + +<p>Des deux cts on se dispose la bataille. Les Anglais +avaient pass toute la nuit chanter et boire. Encore +ivres le matin, ils marchent cependant l'ennemi sans +hsiter; tous, pied, arms de leur hache deux tranchants, +dfendus par un rempart de boucliers, serrs les +uns contre les autres, ils forment un mur impntrable. +Dans cette journe, cet ordre de bataille les aurait +sauvs, si les Normands, selon leur coutume, n'avaient +par une fuite simule disjoint ces masses compactes. Le +roi Harold, aussi pied, se tenait avec ses frres auprs +de son tendard, afin que dans ce pril commun et gal +pour tous, personne ne pt penser fuir.</p> + +<p>Au contraire, les Normands avaient consacr toute la +nuit se confesser de leurs fautes; le matin ils s'taient +fortifis en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils +attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume +avait arm d'arcs et de traits le premier corps de +bataille compos de fantassins; les cavaliers venaient +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +aprs, disposs en ailes spares. Le duc, avec un visage +serein, s'cria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa +cause comme la plus juste. Comme il demandait ses +armes, ses serviteurs, dans leur empressement, lui mirent +sa cuirasse de travers; il la replaa en riant: Ainsi, +dit-il, votre valeur redressera mon duch en royaume. +Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les +cœurs des guerriers, et la mle commena aux cris de: +Dieu aide<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a>; on se battait avec acharnement, nul ne +cdait des deux cts, et la journe s'avanait. Guillaume +s'en aperut, et fit signe aux siens de lcher +pied par une fuite simule. A la vue de cette feinte droute, +les Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent +qu'ils gorgeraient aisment ces fuyards, et coururent + leur perte. Les Normands font volte-face, chargent +les Anglais, et les mettent en fuite leur tour. Ceux-ci +russissent s'emparer d'une hauteur, et tandis que +les Normands, accabls de chaleur, gravissent opinitrment +la colline, ils les rejettent dans le terrain creux, +leur relancent sans se fatiguer leurs propres traits, les +accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un +retranchement, poste favorable et vivement souhait, +est emport par eux, et l ils massacrent tant de +Normands, que le foss, combl par les cadavres, tait +de niveau avec la plaine. La victoire hsita se dcider +pour l'un ou l'autre parti, tant que l'me +et le corps d'Harold ne furent point spars. Celui-ci, +non content d'animer les siens, faisait bravement +l'office de chevalier; il frappait les ennemis qui venaient + sa porte: nul ne l'approchait impunment; +fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> + Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, +courait au premier rang et ne cessait de se jeter au +plus pais de la mle. Dans cette journe, pendant +qu'il se portait partout, furieux et les dents serres, il +eut trois chevaux de choix tus sous lui. Ceux qui veillaient +sur sa personne avaient beau l'engager tout bas + se mnager, son courage magnanime fut infatigable, +jusqu' ce que Harold, perc la tte d'un coup de flche, +eut succomb et eut livr par sa mort la victoire aux +Normands. Il gisait tendu terre, quand un Normand +lui mutila la cuisse avec son pe; acte de lchet pour +lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dgrada +du rang de chevalier. La droute des Anglais +dura jusqu' la nuit. La nuit venue, les Normands, +comme nous l'avons montr, purent se dire compltement +vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la +main de Dieu protgea le duc Guillaume; expos ce jour-l + tant de prils, il ne perdit pas une goutte de sang. +Aprs cet heureux succs, Guillaume eut soin de faire +ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis +de rendre aux leurs les mmes devoirs, sans tre inquits. +La mre d'Harold ayant redemand le corps de +son fils, il le rendit sans ranon, quoiqu'elle lui et fait +offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans +l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur +ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et o +il avait des chanoines sculiers. Cette journe, qui changea +la face de l'Angleterre et o tant de sang fut vers, +avait t annonce par une grande comte d'un rouge +sanglant et longue queue, qui apparut au commencement +de cette anne-l.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>. (Trad. par Huillard-Brholles.)</p> + +<p>La clbre chronique appele <cite>Historia Major Anglorum</cite>, est l'œuvre de +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. Roger de Wendover est +l'auteur prsum de la chronique jusqu'en 1234; Matthieu Paris, moine de +Saint-Albans, homme fort instruit et jouissant d'une grande considration, +rdigea la chronique de 1235 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre +d'autres ouvrages. M. Huillard-Brholles a publi, en 1840, une excellente +traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8<sup>o</sup>, prcdes d'une introduction +de M. le duc de Luynes.</p> +</div> + +<h3>VI. <em>Couronnement de Guillaume; conqute de l'Angleterre.</em></h3> + +<p>L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, +entra Londres au milieu de l'enthousiasme du +clerg et du peuple et des acclamations de la foule qui le +saluait roi. Il fut couronn le jour de la Nativit de N. S. +per Eldred, archevque d'York; car il ne voulut pas tre +consacr par l'archevque de Cantorbry Stigand, qui ne +tenait pas lgitimement cette haute dignit. Puis les +seigneurs lui prtrent hommage, lui jurrent fidlit; +et aprs avoir reu des otages, il se vit bien assur sur +son trne et redout de tous ceux qui avaient eu des prtentions +au souverain pouvoir. Il rduisit villes et chteaux, +leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit +voile vers la Normandie avec les otages et d'immenses +trsors. Otages et trsors furent renferms dans des +forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint promptement +en Angleterre pour rcompenser ses compagnons +normands, ceux qui l'avaient aid dans la plaine +d'Hastings conqurir le territoire, et pour leur distribuer +largement les terres et les possessions des Anglais +dpouills; le peu qui resterait ceux-ci devait +tre frapp d'un servage ternel. Ce partage irrita les +nobles du pays. Les uns se rfugirent auprs du roi +d'cosse Malcolm; les autres gagnrent les lieux dserts +et les forts, et dans la vie farouche qu'ils y menaient +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +troublrent maintes fois la scurit des Normands.... +Dans ce mme temps, le roi Guillaume mit +le sige devant la ville d'Oxford, qui lui rsistait. Ce fut +l que du haut des murs, un des assigs mettant +l'air la partie infrieure de son corps, fit entendre en +drision des Normands un sale bruit. Cet affront transporta +de colre Guillaume, qui s'empara facilement de +la ville. De l il marcha sur York, qu'il dtruisit presque +entirement, aprs en avoir fait prir les habitants par +le fer ou dans les flammes. Ceux qui purent chapper + ce dsastre se rfugirent en cosse auprs du roi +Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais +proscrits, cause de Marguerite, sœur d'Edgar<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a>, +qu'il avait pouse. Il s'autorisait de cette union pour +dvaster par le pillage et l'incendie les provinces qui +bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume rassembla +un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, +se dirigea vers les comts du Nord, fit raser +champs, villes, bourgades, lieux fortifis, livra au feu +toute plantation, et cela surtout dans les provinces maritimes, +tant cause de sa colre, que parce que le bruit +courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait +que sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne +pt trouver aucune subsistance. Le roi Malcolm vint +alors se mettre sous la main de Guillaume et faire sa +soumission. Ensuite Guillaume, ayant rduit les villes +et les chteaux, et leur ayant donn des gouverneurs + lui, passa en Normandie, emmenant les otages anglais +et un immense butin; mais revenu peu de temps aprs +en Angleterre, il distribua largement les possessions +<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +et les terres des Anglais ses compagnons d'armes, et +ceux qui avaient combattu avec lui la bataille d'Hastings. +Le peu qui resta aux nationaux fut soumis un +ternel servage. Alors Edgar, neveu d'douard et lgitime +hritier du trne, quitta l'Angleterre; il serait trop +long d'numrer par leur nom les vques, les clercs et +tous les autres gens illustres qui partagrent cette fuite.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>. (Trad. par Huillard-Brholles.)</p> + +<h3>VII. <em>Violences des Normands en Angleterre.</em></h3> + +<p>Guillaume donna de grandes richesses et de grands +honneurs Eustache de Boulogne, Robert de Mortain, +Guillaume d'vreux, Robert d'Eu, Geoffroy fils de Rotrou +comte de Mortagne, et bien d'autres seigneurs +que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi +que les trangers devenaient les matres des biens des +Anglais, dont on tuait cruellement les fils, ou qui taient +obligs de s'enfuir pour toujours dans les pays voisins. +On dit que le roi recevait chaque jour, des seuls +revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 +livres sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce +qu'il recevait en prsent ou pour le rachat des crimes, +et les nombreuses taxes qui grossissaient sans cesse +son trsor. Guillaume fit faire des recherches exactes +dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se +composait le fisc au temps du roi douard. Il donna +des terres ses chevaliers, et s'arrangea de telle sorte +qu'il devait y en avoir toujours 60,000 dans le royaume +prts excuter rapidement les ordres du roi. Les +Normands, devenus les matres d'immenses richesses +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +rassembles par d'autres, perdaient toute mesure, et +devenus prodigieusement orgueilleux, tuaient sans +piti les gens du pays que la justice de Dieu avait +punis de leurs crimes. Les filles les plus nobles devenaient +le jouet des cuyers les plus mprisables. Les +femmes de la plus haute naissance taient plonges dans +l'affliction, et, prives des consolations de leurs maris +ou de leurs amies, aimaient mieux mourir que de supporter +une pareille existence. De misrables parasites, +gonfls d'orgueil, s'tonnaient de leur nouvelle puissance +et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils +pouvaient vouloir.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. IV.</p> + +<p>Orderic Vital, n en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 l'abbaye de +Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire commence l're +chrtienne et finit en 1141. Cette chronique a t traduite en entier par +M. Dubois dans la collection Guizot.</p> +</div> + +<h3>VIII. <em>Mme sujet.</em></h3> + +<p>L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands +avaient accompli sur la nation des Anglais les terribles +dcrets de Dieu, alors qu'on aurait eu peine trouver +dans tout le royaume un seul homme puissant qui ft +de race anglaise; que tous taient plongs dans l'effroi +et courbs sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais +tait devenu un titre humiliant, le royaume d'Angleterre +eut souffrir une foule d'impts injustes et de +coutumes excrables. Plus les principaux indignes s'efforaient +de faire triompher le bon droit, plus la violence +s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers +taient les premiers auteurs de toutes les injustices. +<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> +Celui qui s'emparait d'un cerf ou d'un chevreuil +avait les yeux crevs, et on ne trouvait personne qui +s'oppost de pareilles lois; car ce roi farouche aimait +les btes sauvages comme un pre aime ses enfants. Enfin, +par un caprice tyrannique, il exigea qu'on rast +des bourgades o vivaient des familles, des glises o +l'on se livrait la prire, afin de donner libre carrire +aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que trente +milles et plus de terrain labourable furent rduits en +fort pour servir d'asile aux btes fauves<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a>.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>la Grande-Chronique</cite>, traduction de M. Huillard-Brholles, +t. I, p. 46.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>PHILIPPE 1<sup>er</sup> POUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.<br /> +<span class="medium">1092.</span></h2> +</div> + +<p>Vers cette poque, des dsordres honteux clatrent +dans le royaume de France. Bertrade, comtesse d'Anjou<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a>, +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +craignait que son mari ne la traitt comme il +avait trait les deux prcdentes et redoutait de se voir +rpudie comme une vile concubine. Pleine de confiance +dans sa noblesse et dans sa beaut, elle dpcha + Philippe, roi des Franais, un fidle serviteur pour lui +faire connatre ses projets; elle ne voulait pas tre rpudie +et devenir un objet de mpris; pour cela, elle +tait rsolue abandonner la premire son mari et en +prendre un autre. Le roi voluptueux, averti des projets +de cette femme coquette, consentit au crime et la reut +avec joie lorsqu'elle vint en France aprs avoir quitt +son mari. Alors il rpudia sa pieuse femme<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a>, qui lui +avait donn deux enfants, Louis et Constance, et il pousa +Bertrade, qui avait demeur environ quatre ans avec +Foulques, comte d'Anjou. Odon, vque de Bayeux, consacra +cette dtestable union; et le roi adultre lui donna +en rcompense de ce funeste service les glises de la +ville de Mantes, qu'il possda quelque temps.</p> + +<p>Aucun autre vque de France n'avait voulu faire +cette conscration impie. Tous, voulant suivre rigoureusement +les rgles ecclsiastiques, prfrrent plaire +Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de cette +honteuse union, la frapprent d'anathme d'un commun +accord. Ainsi l'impudente courtisane abandonna le +comte adultre pour vivre jusqu' la mort avec le roi +adultre. O douleur! L'horrible crime de l'adultre +fut consomm sur le trne du royaume de France. +Ainsi furent produites entre deux puissants rivaux des +causes de trouble et de guerre. Mais Bertrade, par son +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +adresse apaisa leur ressentiment, et sut par son esprit +les rconcilier et les faire asseoir la mme table dans +un splendide banquet, o elle les servit l'un et l'autre +avec grce et leur satisfaction.</p> + +<p>Le pape Urbain envoya en France des lgats du sige +des aptres. Il tana le roi perverti; il le blma d'avoir +rpudi son pouse lgitime et de s'tre uni, malgr la dfense +de Dieu, une femme adultre. Mais Philippe, endurci +dans le crime, repoussa les avis des prlats qui +l'exhortaient changer de vie, et resta plong dans les +impurets de l'adultre, et eut de sa concubine deux fils, +Philippe et Florus. Durant prs de quinze ans, pendant +les pontificats d'Urbain et de Pascal, le roi fut interdit, +ne porta jamais la couronne et ne clbra aucune crmonie +royale; partout o il arrivait, aussitt que le +clerg en tait inform, les cloches cessaient de sonner +et les clercs de chanter; le deuil tait public et le culte +n'tait plus clbr qu'en particulier tant que le roi +excommuni restait dans le diocse. Cependant les +vques dont il tait suzerain lui avaient permis, +cause de sa dignit royale, d'avoir un chapelain qui lui +disait la messe en particulier ainsi qu' ses gens.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. 8.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRCHA LA CROISADE.<br /> +<span class="medium">1095.</span></h2> +</div> + +<p>Un prtre nomm Pierre, qui tait n Amiens et avait +d'abord t ermite, entreprit de persuader les chrtiens +d'aller au secours de Jrusalem; il prcha d'abord +la croisade dans le Berry et fit entendre ensuite par +toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entran +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +par sa parole, vques, abbs, clercs et moines, laques +les plus nobles, princes de divers royaumes, tout le +peuple, les purs aussi bien que les impurs, les assassins, +les voleurs, les parjures, enfin tous ceux qui taient +chrtiens, les femmes mme, tous pousss par la volont +de faire pnitence rsolurent d'aller en terre sainte. Il +faut dire pourquoi Pierre l'ermite se mit prcher ce +voyage et comment il devint le chef des plerins.</p> + +<p>Pierre s'tait rendu, quelques annes auparavant, + Jrusalem pour y faire ses prires. Il avait vu s'accomplir +dans le spulcre du Sauveur des faits tellement +abominables qu'il fut rempli d'horreur et +de tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs +de ces impits. Indign de ces crimes, il demanda au +patriarche de Jrusalem comment il laissait souiller les +lieux saints par les paens et les impies; pourquoi il leur +permettait de drober les offrandes des fidles; pourquoi +il tolrait que le saint spulcre ft chang en un +lieu de scandale, que les chrtiens fussent battus, les +plerins dpouills et vexs de toutes faons. A ce discours, +le vnrable patriarche rpondit pieusement: +O chrtien fidle, tu brises par tes paroles notre cœur +paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus +grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos +ennemis. Il faut sans cesse racheter la vie par des tributs +ou prir dans les supplices; nos dangers deviendront +plus grands si les chrtiens, grce toi, ne viennent +nous dlivrer. Pierre lui rpondit: Pre vnrable, +je comprends et je reconnais maintenant combien +sont faibles les chrtiens qui habitent ici et quelles perscutions +vous font subir les paens. Aussi, pour vous +dlivrer et purifier les lieux saints, j'irai, avec l'aide de +Dieu, s'il veut m'accorder un retour heureux, j'irai parler +au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux comtes, +<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage +et quels maux vous supportez. Le temps est venu de +leur faire connatre tout cela.</p> + +<p>Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint spulcre, +et s'endormit, fatigu de ses veilles et de ses +prires. Il vit en songe J.-C. dans toute sa majest, qui +parla ainsi l'humble crature: Pierre, lve-toi, et +va trouver le patriarche; il te donnera comme signe de +notre alliance des lettres scelles du sceau de la sainte +croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connatre +les humiliations qui affligent notre peuple et les lieux +saints; excite les fidles venir purifier Jrusalem et +y rtablir les saints offices. Les portes du paradis seront +ouvertes aux lus.</p> + +<p>La vision disparut aprs cette rvlation digne du +Seigneur, et Pierre se rveilla. Au point du jour, aprs +tre sorti du temple, il alla raconter au patriarche l'apparition +du Seigneur, et le pria de lui donner, comme +signe de sa mission divine, des lettres scelles du sceau +de la croix. Le patriarche y consentit, et en les prparant +lui rendit des actions de grces. Pierre se hta de +revenir dans son pays pour remplir sa mission. Il traversa +la mer, non sans crainte, dbarqua Bari et se +rendit Rome. Il fit connatre l'Apostole<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a> la mission +que Dieu et le patriarche lui avaient donne et les insultes +que les paens commettaient envers les lieux saints +et les plerins. L'Apostole couta ce discours avec attention +et bonne volont, et promit d'obir aux ordres et +aux volonts de Dieu.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la premire +<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +croisade, ne fit pas partie de l'expdition, mais recueillit avec beaucoup de +soins tous les lments de son histoire, qui est la meilleure relation que l'on +ait de la premire croisade. Son histoire s'arrte en 1120.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>CONCILE DE CLERMONT.<br /> +<span class="medium">1095.</span></h2> +</div> + +<p>Aussitt que le pape Urbain fut arriv sur le sol de +notre pays, les habitants des villes, des bourgs et des +campagnes l'accueillirent avec joie et se portrent en +foule sa rencontre, car personne ne se souvenait d'avoir +entendu dire que le Pape ft jamais venu visiter ces +contres. L'anne 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le +Pape convoqua un concile, en fixant le lieu de sa runion +dans la ville des Arvernes, qui a chang de nom et +qui s'appelle maintenant Clermont, illustre par Sidoine, +le plus loquent des vques. Ce concile fut +d'autant plus populaire que chacun tait dsireux de +contempler le visage et d'couter les paroles d'un aussi +grand personnage et qu'on n'avait pas l'habitude de +voir; aussi, indpendamment des vques et des abbs +qui sigrent sur les bancs les plus levs, au nombre +de quatre cents environ, selon quelques personnes qui +les comptrent, tous les hommes lettrs de la France entire +et des comts qui en font partie arrivrent Clermont, +et l'on vit ce pape tout intelligent prsider l'assemble +avec une gravit calme, une politesse mesure, +et, pour parler comme Sidoine, rpondre avec une loquence +persuasive toutes les objections qu'on lui faisait. +Cet homme trs-illustre couta avec une grande +bont, qui fut bien remarque, les interminables discours +de ceux qui soutenaient devant lui leurs procs, +et il eut toujours soin de traiter tout le monde galement +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +et de ne faire d'autres distinctions que celles exiges +par la loi de Dieu.</p> + +<p>Le roi Philippe (I<sup>er</sup>) tait alors dans la trente-septime +anne de son rgne; il avait rpudi Berthe, sa femme +lgitime, pour pouser Bertrade, femme du comte d'Anjou. +Le Pape n'hsita pas excommunier le roi des +Franais, repoussa les sollicitations des grands aussi bien +que les plus riches prsents, et ne se laissa point intimider +par la considration qu'il se trouvait en ce moment +dans l'intrieur du royaume. Comme il l'avait +rsolu avant de venir en France, et parce que c'tait le +principal but de son voyage, le Pape fit tous ceux qui +assistaient au concile<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a> un long discours dans lequel +il fit connatre ses projets, mais dont aucun de ceux +qui l'entendirent ne conserva le souvenir complet. Son +loquence tait aide par sa science littraire, et il +parlait en latin<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a> avec la facilit d'un avocat qui parle +sa langue maternelle<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a>. Lorsque le Pape eut fini son +discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint +Pierre, tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre +sainte, et la confirma en vertu de son autorit apostolique. +Il tablit ensuite un signe qui devait faire connatre +ceux qui auraient pris cette bonne rsolution, et +qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture +de chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre +pour Dieu du sceau de la Passion du Seigneur, +et il leur ordonna de coudre sur leurs habits ou leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +manteaux, un morceau d'toffe coup en forme de croix. +Le Pape dcida en outre que, si aprs avoir pris cette +marque distinctive, ou aprs avoir fait son vœu publiquement, +quelqu'un renonait cette bonne intention +en cdant de coupables regrets ou aux prires de ses +parents, il serait excommuni pour toujours, moins +que, se repentant, il n'accomplt le vœu qu'il aurait +honteusement refus d'accomplir. En mme temps le +Pape menaa de l'excommunication tous ceux qui pendant +trois ans seraient assez impies pour faire du mal +aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux qui feraient +partie de l'expdition. Enfin le Pape confia le +soin de diriger l'entreprise un homme digne des plus +grands loges, l'vque du Puy (Adhmar de Monteil).</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Histoire de la Croisade</cite>, livre II.</p> + +<p>Guibert de Nogent, abb de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le diocse +de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a crit une histoire de la +premire croisade sous le titre de: <cite>Gesta Dei per Francos</cite>, des mmoires sur +sa vie, et divers ouvrages religieux.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LA TRVE DE DIEU.<br /> +<span class="medium">1096.</span></h2> + +<p class="subh">L'archevque de Rouen, Guillaume, runit en concile, Rouen, ses suffragants +qui adoptrent unanimement les dcisions du concile de Clermont, +et laissrent la postrit l'acte suivant.</p> +</div> + +<p>Le saint concile a ordonn que la trve de Dieu sera +strictement observe depuis le dimanche avant le commencement +du jene jusqu' la seconde frie<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a> au +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +lever du soleil, aprs l'octave de la Pentecte, et depuis +la quatrime frie avant l'Avent du Seigneur, au +coucher du soleil, jusqu' l'octave de l'piphanie; et +pendant toutes les semaines de l'anne, depuis la quatrime +frie, au coucher du soleil, jusqu' la seconde +frie au lever du soleil; il en sera de mme pendant +toutes les ftes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et pendant +toutes les ftes des Aptres et leurs vigiles; de sorte +que nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le +blesser, ni le tuer, ni prendre btail ou butin.</p> + +<p>Il a t de plus ordonn que toutes les glises et leurs +dpendances, les moines et les clercs, les religieuses et +les femmes, les plerins et les marchands, et leurs +serviteurs, les bœufs et les chevaux de labour, les laboureurs +conduisant charrue ou herse et les chevaux +qui leur servent herser, les hommes se rfugiant auprs +de leurs charrues, les terres des saints et le revenu +des clercs, jouiraient d'une paix perptuelle, afin que +jamais, quel que soit le jour, on ne vienne les attaquer, +les prendre, les dpouiller ou leur faire aucun dommage.</p> + +<p>Il a t de plus ordonn que tous hommes gs de +douze ans et au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils +observeraient en entier la trve de Dieu, telle qu'elle +est dtermine prcdemment. Je jure qu' l'avenir je +garderai fidlement cet tablissement de la trve de +Dieu, comme elle est indique ici, et que j'assisterai +mon vque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne +voudraient pas la jurer ou l'observer; de sorte que si +l'un ou l'autre me disent de marcher contre ces hommes, +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +je ne me sauverai pas et je ne me cacherai pas; au contraire, +je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre +eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais +dessein et selon ma conscience: que Dieu et les saints me +soient donc en aide!</p> + +<p>Le saint concile a encore dcid que l'excommunication +serait lance contre tous ceux qui refuseraient de +faire ce serment ou qui enfreindraient la trve de Dieu, +et contre ceux qui communiqueraient avec eux, aussi +bien que contre les prtres qui les admettraient la communion +ou la sainte messe. On a frapp de la mme +peine les faussaires, les voleurs, les recleurs et ceux +qui se runissent dans les chteaux pour se livrer au +brigandage, aussi bien que les seigneurs qui leur donneraient +asile. En vertu de l'autorit apostolique et de la +ntre, nous dfendons que l'on fasse aucun service +chrtien dans les domaines de ces seigneurs.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. 9.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>PRPARATIFS ET DPART DES PREMIERS CROISS.</h2> +</div> + +<p>Aussitt que fut termin le concile de Clermont, qui +s'tait tenu dans le mois de novembre, vers l'octave de +la Saint-Martin, il s'leva un grand mouvement par toute +la France; quand quelqu'un avait connaissance des +ordres du Pape, aussitt il allait prier ses voisins et ses +parents d'aller dans <em>la voie de Dieu</em>, car on dsignait +ainsi l'expdition projete. Les comtes et les chevaliers +taient dsireux de faire ce voyage, mais les pauvres +eux-mmes furent bientt enflamms d'un zle si ardent +que, sans examiner leur pauvret ou la convenance +de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +vendre leurs biens vil prix comme s'il se ft agi de se +racheter de la plus dure captivit le plus vite possible. +Il rgnait cette poque une disette gnrale, et les +riches eux-mmes manquaient de bl; quelques-uns +d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres +gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, +et le pain tant trs-cher, tchaient de trouver +de nouveaux aliments pour le remplacer. Les hommes +les plus puissants taient menacs de la misre qui frappait +tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se +rjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction + leur cruelle avidit, et en regardant leur bl conserv +depuis longtemps, ils supputaient ce qu'ils allaient gagner + vendre ces grains... Chacun conservait prcieusement +ses provisions pendant cette famine; mais lorsque +le Christ inspira ces multitudes innombrables le +dsir de partir volontairement pour l'exil, l'argent du +plus grand nombre reparut aussitt, et ce qui se vendait +trs-cher quand tous restaient en repos, se vendit + vil prix quand tous voulurent entreprendre ce +voyage. On se htait tellement pour achever ses prparatifs, +que l'on vit vendre sept brebis pour cinq deniers, +et cela peut servir d'exemple de la diminution subite +et inattendue de toutes les marchandises. Le manque +de grains se changea aussi en abondance, et chacun, +tout occup de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il +pouvait, non pas sa valeur, mais au prix qu'en offrait +l'acheteur, afin de n'tre pas le dernier aller dans la +voie de Dieu. On vit alors ce fait extraordinaire que +chacun achetait cher et vendait bon march; en effet, +dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il fallait +emporter pour les besoins du voyage, et on vendait +vil prix tout ce qui devait fournir l'argent ncessaire + ces dpenses. Ce qu'ils n'auraient pas livr malgr la +<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +prison et la torture, ils le donnaient maintenant pour +quelques cus.</p> + +<p>Mais voici une chose aussi tonnante. Quelques-uns +de ceux qui n'avaient pas encore rsolu de prendre +part au voyage se moquaient d'abord de ceux qui vendaient +ainsi leurs biens vil prix, et disaient qu'ils +seraient malheureux pendant le voyage et encore +bien plus en revenant; puis le lendemain, saisis leur +tour par la mme ide, ils vendaient pour quelques +cus leurs biens, et s'en allaient avec ceux dont ils s'taient +moqus. Les enfants, les vieilles femmes se prparaient +aussi pour partir, et les jeunes filles et les vieillards +les plus casss. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient +pas, mais ils espraient tre martyrs; et ils +couraient avec joie au-devant de la mort. Ils disaient +aux jeunes gens: Vous combattrez avec l'pe, nous gagnerons +le Christ par nos souffrances. Ils taient si ardents +de possder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois +les plus vaines entreprises, sauva beaucoup de +ces simples d'esprit, cause de leurs bonnes intentions.</p> + +<p>On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort +risibles: des pauvres ferraient leurs bœufs comme des +chevaux, les attelaient des chariots sur lesquels ils +mettaient quelques provisions et leurs enfants, qu'ils +emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils +apercevaient un chteau ou une ville, de demander aussitt +si c'tait Jrusalem......</p> + +<p>Pendant que les grands, obligs d'employer beaucoup +de monde pour prparer leur dpart, perdaient +ainsi beaucoup de temps, les pauvres suivaient en grand +nombre Pierre l'ermite et lui obissaient comme un +matre. J'ai su que cet homme, n Amiens, je crois, +avait d'abord t ermite; nous le vmes plus tard parcourant +les villes et les bourgs et prchant partout, entour +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +par le peuple, accabl de prsents et entendant +clbrer sa saintet par de si grandes louanges, que je +ne crois pas que personne ait jamais reu de pareils +honneurs. Il tait fort gnreux et distribuait volontiers +ce qu'on lui avait donn. Il rtablissait la paix dans les +mnages dsunis et entre tous ceux qui taient brouills. +Il paraissait quelque chose de divin dans tous ses actes +et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle admiration +qu'on allait jusqu' arracher les poils de son +mulet pour les conserver comme des reliques. Il tait +vtu d'une tunique de laine qu'il recouvrait d'un long +manteau de bure; il avait les bras et les pieds nus; il ne +mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de poisson +et buvait du vin.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre II.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>DPART DES CROISS.</h2> +</div> + +<p>Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations +dans la famille, lorsqu'un mari quittait sa femme qui +lui tait chre, ses enfants, ses biens, un pre, une +mre, des frres, des parents! Mais ceux qui rpandaient +tant de larmes sur des amis qui allaient s'loigner, sentaient +leur douleur s'adoucir, en pensant que c'tait +pour Dieu que les plerins renonaient leurs biens, +et que ces biens leur seraient rendus au centuple. +Alors, le mari fixait son pouse l'poque du retour. Il +lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et +la recommandant Dieu, il l'embrassait tendrement. +Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son poux, et +succombant sous le poids de sa douleur, elle tombait +terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +perdait vivant, comme s'il tait dj mort. Mais lui, +semblable un homme qui n'aurait pas connu la +piti, quoique son cœur en ft plein, ne se laissait pas +toucher par les larmes de sa femme ou de ses enfants, et +malgr sa profonde motion, il montrait une me +ferme, et partait. La tristesse tait pour ceux qui restaient, +et la joie pour ceux qui partaient.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Foucher de Chartres</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>.</p> + +<p>Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi de Jrusalem, +puis chanoine du Saint-Spulcre, vivait encore en 1127. Il assista + la premire croisade.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>CHANT COMPOS A L'OCCASION DE LA 1<sup>re</sup> CROISADE +PAR GUILLAUME IX, COMTE DE POITIERS<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor"> [84]</a>.</h2> +</div> + +<p>J'ai la volont de faire un chant, et je choisirai le +sujet qui cause ma peine. Je ne serai plus attach au +Poitou ni au Limousin.</p> + +<p>Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils +en guerre, en grande crainte et en pril, et ses voisins +l'inquiteront.</p> + +<p>Mon loignement de la seigneurie du Poitou m'est +trs-pnible; je laisse la garde de Foulques d'Anjou +ma terre et son cousin.</p> + +<p>Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relve, ne lui +prtent assistance, la plupart des seigneurs qui verront +un faible jouvenceau ne manqueront pas de lui nuire.</p> + +<p>S'il n'est trs-sage et vaillant, les tratres Gascons et +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +les Angevins l'auront bientt renvers quand je serai +loign de vous.</p> + +<p>Fidle l'honneur et la bravoure, je me spare de +vous; je vais outre-mer aux lieux o les plerins implorent +leur pardon.</p> + +<p>Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, +et tout ce qui attachait mon cœur; rien ne +m'arrte, je vais aux champs o Dieu promet la rmission +des pchs.</p> + +<p>Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je +vous ai offenss; j'implore mon pardon; j'offre mon repentir + Jsus, matre du ciel; je lui adresse la fois +ma prire et en roman et en latin.</p> + +<p>Trop longtemps je me suis abandonn aux distractions +mondaines, mais la voix du Seigneur se fait +entendre; il faut comparatre son tribunal; je succombe +sous le poids de mes iniquits.</p> + +<p>O mes amis! quand je serai en prsence de la mort, +venez tous auprs de moi, accordez-moi vos regrets et +vos encouragements. Hlas! J'aimai toujours la joie et +les plaisirs, soit quand j'tais chez moi, soit quand j'en +tais loign.</p> + +<p>J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et +le sembellin<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor"> [85]</a>.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>MASSACRE DES JUIFS.</h2> +</div> + +<p>La mme anne que Pierre l'ermite et Godescalc +taient partis avec leurs armes, des troupes innombrables +de plerins partirent de France, d'Angleterre, de +<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +Flandre et de Lorraine. Entrans par l'amour de Dieu, +et portant le signe de la croix, ces plerins arrivaient de +tous cts, chargs d'armes, de vivres et d'objets de toute +sorte qui leur taient ncessaires pour faire le voyage +de Jrusalem; ces bandes venues de tous les pays et de +toutes les villes se runissaient et formaient de grandes +troupes parmi lesquelles on se livrait tous les excs; des +femmes et des filles parties pour le voyage de Jrusalem +commettaient aussi les mmes dsordres.</p> + +<p>Je ne sais si ce fut par la volont de Dieu ou par une +erreur de leur esprit que ces plerins se conduisirent si +cruellement contre les juifs tablis dans toutes les villes, +et qu'ils les massacrrent, surtout en Lotharingie<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor"> [86]</a>, +disant qu'il fallait commencer par l leur expdition et +la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre +commena d'abord Cologne; on attaqua les quelques +juifs qui y demeuraient; on les blessa et on les tua sans +piti; on dtruisit leurs maisons et leurs synagogues, +puis les plerins se partagrent le butin. Deux cents +juifs, effrays de ces cruauts, se sauvrent pendant la +nuit et arrivrent Neuss en bateau; mais des plerins +les rencontrrent, les massacrrent tous, et s'emparrent +de tout ce qu'ils emportaient.</p> + +<p>Aprs, les plerins, en nombre considrable, se remirent +en route, selon leur vœu, et arrivrent Mayence. +Un seigneur trs-considrable de ce pays, le comte +micon, tait dans cette ville avec une nombreuse +troupe d'Allemands et attendait l'arrive des autres +plerins. Les juifs de Mayence, ayant appris le massacre +de ceux de Cologne et craignant le mme sort, essayrent +<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +de se sauver en se rfugiant auprs de l'vque +Rothard, et confirent sa garde leurs trsors, comptant +que sa protection leur serait utile puisqu'il tait +vque de la ville. L'vque cacha avec soin l'argent +que les juifs lui donnrent garder; il les plaa sur une +grande terrasse pour les empcher d'tre vus par le +comte micon et par sa troupe et les sauver, son palais +tant l'asile le plus sr pour eux. Mais micon et les +siens se dcidrent aller attaquer le lendemain matin +les juifs qui taient enferms dans ce lieu lev et dcouvert; +ils enfoncrent les portes, assaillirent les juifs + coups de flches et de lances, en turent sept cents +qui ne purent se dfendre contre un ennemi trop nombreux; +ils massacrrent les femmes et les enfants. Les +juifs voyant que les chrtiens gorgeaient jusqu' leurs +enfants, sans piti pour leur ge, prirent les armes, mais +pour massacrer eux-mmes leurs femmes, leurs mres +et leurs sœurs, et, ce qui est horrible dire, les mres +coupaient la gorge leurs enfants, aimant mieux les +tuer que de les laisser massacrer par les chrtiens.</p> + +<p>Un petit nombre de juifs chappa au massacre en se +faisant donner le baptme, bien plus pour ne pas tre +tus que par le dsir de devenir chrtien; puis micon +et toute cette bande innombrable d'hommes et de +femmes, chargs de butin, continurent leur voyage +pour Jrusalem, se dirigeant vers la Hongrie.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre I.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>PRISE DE JRUSALEM.<br /> +1099.</h2> +</div> + +<p>Le jour fix pour combattre tant arriv, on commena +l'assaut. Avant de raconter ce qui se passa, je +veux cependant mentionner ce fait. Beaucoup de personnes +et moi-mme pensons qu'il y avait dans la ville +au moins 60,000 hommes en tat de combattre, sans +compter les femmes et les enfants, dont le nombre tait +extraordinaire. Les ntres, notre avis, n'taient pas +plus de 12,000 hommes en tat de combattre; notre +arme comptait encore beaucoup d'hommes faibles et +pauvres, mais ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. +Nous disons cela afin que vous sachiez que +quand on entreprend au nom du Seigneur une grande +ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, +et la suite de ce rcit le prouvera clairement.</p> + +<p>Aussitt que les ntres attaqurent les murs et les +tours de Jrusalem, ils reurent une grle de pierres et +de flches lances par les machines et les pierriers. Les +serviteurs de Dieu ne se dcouragrent pas, parce qu'ils +avaient rsolu de mourir ou de se venger en ce jour de +leurs ennemis. Rien n'annonait encore que la victoire +se dcidt. Pendant que les ntres approchaient des +murs leurs machines, les assigs lancrent, outre les +pierres et les flches, du bois et de la paille avec du feu; +puis ils jetrent sur les machines des matires enflammes, +afin d'arrter par le feu ceux que le fer des assigs +ou les hautes murailles ou les fosss profonds de +la ville n'arrteraient pas. On se battit ce jour-l depuis +le lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement +que je ne crois pas qu'on ait jamais mieux fait. +Nous prions encore le Dieu tout-puissant, notre matre +<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +et notre guide, lorsque la nuit vint augmenter nos +craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins craignaient +que les chrtiens ne s'emparassent de la ville pendant +la nuit, ou tout au moins ne comblassent les +fosss, ce qui leur permettrait de s'emparer plus facilement +le lendemain des murailles; les ntres craignaient +que les Sarrasins ne parvinssent brler les machines +qu'on avait approches au pied des murs. Aussi veilla-t-on +de part et d'autre, et le travail comme l'inquitude +empchrent de dormir les combattants..... Des +deux cts on fit les plus grands efforts pendant cette +nuit. Le matin venu, les ntres, pleins d'ardeur, poussrent +leurs machines au pied des murailles; mais les +Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient +neuf ou dix chacune des ntres et que nos +attaques taient sans rsultat...... Nos machines brises +par les pierres lances par l'ennemi, et nos soldats succombant +aux fatigues, il ne nous restait que la misricorde +de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste +toujours au moment ncessaire. Vers midi, les ntres +taient en dsordre, tant taient grands et leur fatigue et +leur dsespoir; quelques-uns disaient dj qu'il fallait +enlever les machines qui taient en partie brles ou +brises, lorsqu'un chevalier, arrivant de la montagne des +oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela les +ntres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu +savoir quel tait ce chevalier. Alors les ntres sortant de +leur langueur, courent aux murailles avec des chelles +et des cordes; quelques-uns lancent des flches embrases +sur les matelas remplis de coton qui recouvraient les +retranchements que les Sarrasins avaient levs devant +la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit ces matelas +et fit sauver les dfenseurs du retranchement. +Alors Godefroi et les siens firent tomber sur la muraille +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +la claie qui recouvrait la partie antrieure et suprieure +de la tour, et s'en servant comme d'un pont ils +s'lancrent avec audace pour entrer dans la ville. +Tancrde et Godefroi entrrent les premiers dans Jrusalem +et y versrent une prodigieuse quantit de sang; +les autres montrent leur suite, et les Sarrasins ne +purent les empcher.</p> + +<p>Il faut encore que je raconte une chose tonnante. +Pendant que Jrusalem tait prise par les Franais, les +Sarrasins combattaient encore contre les gens du comte +de Toulouse, comme si la victoire n'tait pas douteuse +pour eux. Mais comme les ntres taient matres des +murailles et des tours, on put voir ds lors un admirable +spectacle. Des Sarrasins taient frapps de mort, +ce qui tait pour eux le sort le plus doux; d'autres +percs de flches taient obligs de se jeter du +haut des tours; d'autres encore, aprs de longues souffrances, +taient jets dans le feu et brls. Les rues et +les places de la ville taient couvertes de monceaux de +ttes, de pieds et de mains. Les fantassins et les chevaliers +ne marchaient que sur des cadavres. Tout cela +n'est rien auprs de ce qui se passa dans le temple de +Salomon<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor"> [87]</a>, o les Sarrasins clbraient les crmonies +de leur culte; si nous disions la vrit sur ce qui s'y +passa on ne voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement +que dans le temple et dans le portique de Salomon, +on marchait cheval dans le sang jusqu'aux +genoux du cavalier et jusqu' la bride du cheval<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor"> [88]</a>. +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +Juste et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce +lieu ft lav par le sang de ceux qui si longtemps l'avaient +sali par leurs blasphmes. La ville tant ainsi +pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se rfugirent +dans la tour de David, et ayant obtenu la vie +sauve du comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor"> [89]</a>.</p> + +<p>Aprs la prise de la ville, il fut beau de voir avec +quelle dvotion les plerins allaient au spulcre du +Seigneur, applaudissant, pleins de joie et chantant un +cantique d'allgresse. Ils adressaient Dieu vainqueur +et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. +Ce jour nouveau, cette joie nouvelle et ternelle, l'achvement +de cette entreprise et l'accomplissement des +vœux du peuple, donnaient lieu des paroles nouvelles +et un cantique nouveau. Ce jour, jamais clbre +dans les sicles venir, transforma notre douleur +et nos fatigues en joie et en transports d'allgresse.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Raimond d'Agiles</span>, <cite>Histoire des Francs qui ont pris Jrusalem</cite>.</p> + +<p>Raimond d'Agiles tait chanoine du Puy en Velay; il suivit la croisade +son vque, le fameux Adhmar, et devint pendant l'expdition le chapelain +du comte de Toulouse. Il mourut probablement en terre sainte vers 1099.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>MME SUJET.</h2> +</div> + +<p>Le duc Godefroi et ceux qui taient avec lui sur la +partie suprieure de la machine jetaient de grandes +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +quantits de traits et de pierres sur les assigs et repoussaient +ceux qui essayaient de dfendre encore la +muraille. D'autres chrtiens, l'aide de trois mangonneaux, +frappaient sans relche ceux qui venaient dfendre +la muraille. Pendant ce temps, deux frres, +nomms Ludolf et Engilbert, s'aperurent que les ennemis +commenaient faiblir et reculer devant la +grle de pierres qui les accablait de tous cts; comme +ils taient prs du mur, dans l'tage du milieu de la +machine, ils en sortirent, lancrent des arbres en +avant sur le mur, et s'lancrent les premiers dans la +ville, et repoussrent ceux qui taient encore sur les +murailles. Voyant cela, Godefroi et son frre Eustache +se htrent de descendre de l'tage suprieur de la +machine et de courir au secours de Ludolf et d'Engilbert. +Alors, tous les plerins, transports de joie du +triomphe de leurs chefs, dressrent leurs chelles contre +les murs, et s'lancrent pour pntrer dans la ville.</p> + +<p>Les Sarrasins, voyant les murailles occupes et les +chrtiens se rpandre dans la ville, furent saisis d'pouvante +et se sauvrent, la plupart cherchant un refuge +dans le palais de Salomon, trs-grand et solide +difice. Mais les Franais les poussrent vigoureusement +la lance et l'pe dans les reins et arrivrent avec les +fuyards aux portes du palais, massacrant sans relche +les paens. Quatre cents chevaliers envoys par le roi +de Babylone<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor"> [90]</a> avaient longtemps parcouru la ville, +appelant les habitants aux armes ou les secourant l'occasion; +voyant les Sarrasins en pleine droute, ils se +sauvrent au plus vite vers la tour de David. Les chrtiens +les poursuivirent si vivement que les Sarrasins +<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +eurent peine le temps d'entrer dans la tour, laissant +leurs chevaux tout brids et sells la porte; les +chrtiens s'en emparrent. Pendant ce temps, des plerins +s'avancrent contre une des portes de Jrusalem, +et ayant bris les serrures et fait sauter les +barres de fer, ouvrirent un passage la foule des +chrtiens. On se pressa si violemment cette porte +pour entrer, que les chevaux, dit-on, touffs et inonds +de sueur, mordaient ceux qui les entouraient, malgr +les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes furent renverss +et crass sous les pieds des chevaux; des mulets +et des hommes prirent dans cette presse. Une autre +colonne de plerins pntra par la brche que le blier +avait faite dans la muraille avec sa tte de fer, s'lana +en poussant de grands cris, vers le palais de Salomon, +et arrivant au secours de ceux qui s'y taient ports les +premiers, massacra sans piti tous les Sarrasins qui se +trouvaient dans cet immense palais. Le sang coula en +si grande quantit qu'il forma des ruisseaux dans la +cour royale, et que les hommes y trempaient leurs +pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayrent en vain +d'chapper au massacre et de repousser les chrtiens; +ils en turent cependant une assez grande quantit.</p> + +<p>En avant des portes du palais, on trouve la citerne +royale, si grande et si profonde qu'elle ressemble un +lac; elle est couverte d'une toiture soutenue par des +colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins s'taient +rfugis sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; +les uns furent jets l'eau et noys, les autres furent +tus sur l'escalier en combattant les chrtiens...... Les +chrtiens sortirent du palais aprs y avoir massacr +10,000 Sarrasins; ils passrent ensuite au fil de l'pe +les troupes de paens qu'ils rencontrrent se sauvant +dans les rues; on tuait les femmes qui s'taient rfugies +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +dans les tours du palais ou sur d'autres points levs; +les enfants, enlevs au sein de leurs mres ou dans leurs +berceaux, taient pris par les pieds et lancs, de sorte +que leurs ttes se brisaient contre les murailles ou sur +le seuil des portes. D'un ct, on tuait les Sarrasins +coups d'pe; d'un autre coups de pierres; ni l'ge, +ni le rang ne leur faisait viter la mort. Si un chrtien +occupait le premier une maison ou un palais, il en devenait +le matre et de tout ce qui y tait renferm, +meubles, grains, huile, vin, argent, habits; bientt la +ville tout entire fut eux.</p> + +<p>Pendant que les chrtiens entraient dans la ville, et +donnaient carrire toute leur fureur en massacrant +les paens dans le palais et dans les rues et en pillant +les maisons, Tancrde se dirigeait vivement vers le +temple et y entrait aprs avoir bris les serrures. Aid +par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse +quantit d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et +les murailles de l'enceinte intrieure, et employa deux +jours enlever les trsors que les Turcs avaient rassembls +pour dcorer le temple. On dit que deux Sarrasins, +sortis de la ville pendant le sige, avaient rvl + Tancrde, pour obtenir la vie sauve, la place +o il trouverait ce trsor. Au bout de deux jours, Tancrde +sortit du temple avec ses richesses, et les partagea +avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau d'or et +d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient + peine suffi pour le porter..... Pendant que Tancrde, +domin par l'avarice, allait piller le temple, pendant +que tous les princes dpouillaient les Sarrasins et s'emparaient +de leurs demeures, et pendant que le peuple +faisait au palais de Salomon un affreux massacre des +paens, le duc Godefroi, ne prenant part aucun +massacre, dposait ses armes, se couvrait d'un vtement +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +de laine, et, accompagn de trois de ses compagnons, +Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville, +les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extrieure, +rentrait par la porte qui est devant la montagne des +Olives, et venait au spulcre de N.S.J.C., fils du Dieu +vivant, pleurer, prier et rendre grces Dieu qui lui +avait permis de voir se raliser ses plus ardents dsirs. +.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du spulcre du +Seigneur, plein de joie de la victoire qu'il venait de +gagner, et rentra dans son logement pour s'y reposer. +Toute l'arme se reposait aussi du carnage; et pendant +cette nuit, Jrusalem, la cit du Dieu vivant et notre +mre, ayant t rendue ses enfants par une grande +victoire, les chrtiens accabls de fatigue se livrrent +un profond sommeil.</p> + +<p>Le sixime jour de la semaine, le 15 juillet, le comte +Raimond de Toulouse, entran par l'avarice, reut +une grande somme d'argent et laissa partir sans leur +faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il assigeait +dans la tour de David, o ils s'taient retirs; mais il +s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dpouilles, +et garda pour lui la forteresse elle-mme. Le +lendemain matin, jour du sabbat, trois cents Sarrasins +qui s'taient retirs pour chapper au massacre, sur +la partie la plus leve du palais de Salomon, supplirent +qu'on leur accordt la vie; n'osant se fier personne +et se voyant exposs toute sorte de dangers, +ils ne se dcidrent quitter leur retraite que quand ils +virent la bannire de Tancrde leve devant eux +comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce +gage ne les sauva pas cependant; des chrtiens indigns +de ce pardon, entrrent en fureur et les massacrrent +tous. Tancrde, qui tait plein d'orgueil, fut irrit +de l'affront qu'il venait de recevoir, et sa colre ne se +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +serait pas calme sans une vengeance terrible qui risquait +de jeter la discorde dans l'arme, si les hommes +sages ne fussent parvenus le calmer par leurs conseils. +Jrusalem, lui dirent-ils, a t conquise malgr les +plus grandes difficults et malgr la mort d'un grand +nombre des ntres; aujourd'hui elle est arrache au +joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous +de la perdre par cupidit, par mollesse ou par piti +pour l'ennemi; il ne faut pas pargner les prisonniers +et les paens qui sont encore dans la ville. Car si le roi +de Babylone venait nous attaquer avec une forte arme, +nous serions attaqus au dedans comme au dehors, et +nous serions vaincus. Il est ncessaire aujourd'hui de +tuer sans retard tous les Sarrasins et paens prisonniers +qui doivent tre rachets ou qui sont dj rachets +prix d'or, de peur que leurs machinations et leurs +complots ne nous attirent quelques malheurs.</p> + +<p>On approuva cet avis, et le troisime jour aprs la +victoire les chefs de l'arme firent connatre leur rsolution. +Aussitt les chrtiens s'arment et se prparent + anantir la race misrable des paens qui avaient +survcu aux premiers vnements. Les uns furent tirs +de prison et eurent la tte coupe; les autres furent +gorgs dans les rues ou sur les places, mesure qu'on +les rencontrait, et tous aprs avoir rachet leur vie en +donnant une ranon ou en obtenant grce de la piti +des chrtiens. Les jeunes filles et les femmes taient tues +ou lapides, et les plerins n'pargnaient ni l'ge ni le +rang ni mme les femmes enceintes. Craignant la mort +et frappes de terreur la vue de cette boucherie, les +femmes et les filles se jetaient vers les plerins pendant +qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras pour +sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant +de les pargner, en pleurant et en se lamentant. +<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +Les petits enfants, voyant la triste fin de leurs parents, +augmentaient l'horreur de ces scnes par leurs cris +horribles et leurs larmes amres. Mais c'tait inutilement +qu'on implorait la piti et la misricorde des +chrtiens; leur me tait si compltement livre la +passion du carnage, qu'ils turent tout et que pas un +enfant la mamelle, de l'un ou de l'autre sexe, ne +fut pargn. On dit que toutes les places de Jrusalem +furent couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de +femmes et d'enfants<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor"> [91]</a>.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre VI.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LOUIS LE GROS.<br /> +<span class="medium">1101.</span></h2> +</div> + +<p>Louis, ce jeune hros, gai, gagnant tous les cœurs +par une bont que quelques-uns prenaient pour simplicit, +tait peine arriv l'adolescence, qu'il tait +dj pour le royaume de son pre un dfenseur redoutable +et courageux; il pourvoyait aux besoins des glises, +et, ce qu'on avait nglig longtemps, il protgeait la +scurit des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.</p> + +<p>Vers cette poque, il s'leva entre le vnrable Adam, +abb de Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, +Bouchard, des discussions qui s'envenimrent et arrivrent + un tel degr d'irritation que, l'esprit de rvolte +rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, les +deux partis en vinrent aux armes et se combattirent +<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +par la guerre et l'incendie. Le seigneur Louis ayant +appris ce qui se passait, en fut indign, et contraignit +Bouchard comparatre au chteau de Poissy devant +le roi son pre, pour s'en remettre son jugement. +Bouchard ayant t condamn ne voulut pas se soumettre + la condamnation prononce contre lui, et se +retira en libert; mais il eut bientt subir tous les +maux que la majest royale a droit d'infliger des sujets +rebelles. En effet, le jeune et beau prince l'attaqua aussitt +lui et ses adhrents, Mathieu, comte de Beaumont, +et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, hommes +violents et belliqueux qu'il avait gagns sa cause. +Louis dvasta les terres de Bouchard, dtruisant les +maisons et les petits forts, l'exception du chteau, +ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et +comme les rebelles persistaient vouloir se dfendre +dans le chteau, il en fit le sige avec ses troupes et +les Flamands de son oncle Robert, comte de Flandre. Il +contraignit ainsi Bouchard se soumettre, le courba +sous le joug de sa volont, et termina tout son avantage +la querelle qui avait caus ces troubles.</p> + +<p>Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, +parce qu'il avait pris part cette guerre et +pour d'autres raisons, surtout cause des dommages +qu'il avait fait prouver l'glise de Beauvais. Drogon +avait quitt son chteau, sans toutefois s'en loigner +beaucoup, afin de pouvoir s'y rfugier promptement +en cas de besoin. Il marcha avec des archers et des +arbaltriers la rencontre du prince; mais le jeune +guerrier l'attaqua et le battit si compltement qu'il ne +lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans +son chteau sans tre suivi de prs. Louis se jeta +vers la porte au milieu des gens de Drogon, reut +et donna mille coups de l'pe qu'il maniait habilement, +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +entra dans le chteau, s'y maintint malgr +les efforts de l'ennemi, et ne s'en retira qu'aprs l'avoir +entirement brl avec les approvisionnements de tout +genre qu'il contenait. Le hros tait anim d'une telle +ardeur qu'il ne pensa pas se garantir de l'incendie, +qui fit courir un grand danger son arme et sa personne, +et qui lui laissa pendant longtemps un grand +enrouement.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Suger</span>, <cite>Vie de Louis le Gros</cite>, traduit par L. Dussieux.</p> + +<p>Suger, abb de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, naquit +en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la vie de Louis +le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore compos un trait sur +son administration du monastre de Saint-Denis, une histoire de Louis VII, +reste inacheve; on a aussi de lui un certain nombre de lettres.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.<br /> +<span class="medium">1119.</span></h2> + +<p class="subh">Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de Normandie, Robert +Courte-Heuse; il voulait lui rendre son hritage, la Normandie, dont +il avait t dpouill par Henri, roi d'Angleterre.</p> +</div> + +<p>Le roi Louis tait revenu la hte en Normandie, +avec quelques braves chevaliers. Le 20 aot, le roi +Henri, aprs avoir entendu la messe Noyon sur Andelle, +commena une expdition, ne sachant pas que le +roi de France se trouvt alors aux Andelys; il s'avanait +donc avec une belle arme, faisant couper les +moissons par les mains barbares de ses soldats et ordonnant +de transporter les monceaux de gerbes, l'aide +des chevaux, au chteau de Lions. Le roi avait plac +quatre chevaliers en observation sur la montagne de +Verclive pour avertir des dangers qui pouvaient se prsenter. +<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +Ils virent des chevaliers avec leurs casques et +leurs bannires se dirigeant vers Noyon, et ils en prvinrent +aussitt le roi.</p> + +<p>Pendant ce temps-l, le roi Louis sortait des Andelys +avec son arme; il se plaignit ses chevaliers, et plusieurs +reprises, de ce qu'il ne pouvait rencontrer le roi +d'Angleterre en rase campagne. Il ne savait pas que son +adversaire tait si prs; aussi marchait-il la hte sur +Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, +esprant entrer le jour mme dans ce chteau par suite +d'une trahison. Mais les vnements furent bien diffrents, +et la victoire ne se montra pas favorable aux +orgueilleux qui dsiraient la guerre; elle trompa et +mit en fuite celui qui esprait jouir des gloires du +triomphe....</p> + +<p>Prs de la montagne de Verclive, le pays est sans +obstacle et offre une grande plaine, appele par les habitants +plaine de Brenmule<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor"> [92]</a>. Le roi Henri y vint +avec 500 chevaliers anglais, revtit son armure et plaa +ses escadrons bards de fer. Leurs rangs comptaient ses +deux fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois +comtes, Henri d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier +Giffard. Plusieurs seigneurs accompagnaient le belliqueux +roi; on peut les comparer aux Scipions, aux +Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouv la +suite de l'affaire, ils taient aussi distingus par leur +prudence que par leur prouesse. L'tendard tait +confi douard de Salisbury, brave chevalier qui +avait dj fourni de nombreuses preuves de sa valeur +et d'un courage indomptable. Aussitt que le roi Louis +aperut l'ennemi, qu'il dsirait rencontrer depuis si +<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> +longtemps, il appela auprs de sa personne 400 chevaliers +qui se trouvaient sa porte, et leur ordonna +de combattre bravement pour l'indpendance de la +France et la justice, et aussi pour ne pas laisser dchoir +la gloire des Franais. Guillaume Cliton se prpara +combattre pour dlivrer son pre, Robert, de la dure +captivit qu'il subissait et pour reprendre son hritage. +Mathieu comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, +Guillaume de Garlande, chef de l'arme franaise, Pierre +de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard de Montmorency +se prparrent au combat. Quelques Normands, +parmi lesquels se trouvaient Guillaume Orpin +et Baudry de Bray, s'taient joints aux Franais. Tous, +pleins d'une orgueilleuse confiance, se rassemblrent +dans la plaine de Brenmule et se disposrent se battre +bravement contre les Normands.</p> + +<p>Les Franais engagrent l'action et donnrent avec +vigueur les premiers coups; mais chargeant en dsordre, +ils furent bientt rompus, vaincus et obligs de tourner +le dos. Richard, fils du roi Henri, combattait avec +cent chevaliers bien monts; le reste de l'arme, compos +de gens de pied, combattait dans la plaine sous le +commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres +de Guillaume Crpin chargrent d'abord les Normands; +mais leurs chevaux ayant t tus, ils furent entours +et pris. Ensuite, Godefroy de Srans et les autres +seigneurs du Vexin attaqurent avec vigueur et forcrent + reculer tout le corps de bataille; mais bientt, +les hommes de Henri, prouvs par de nombreux combats, +reprirent courage et firent prisonniers Bouchard, +Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui avaient +t jets bas de leurs chevaux. Alors les Franais dirent + leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont +commenc le combat, ne reviendront pas; les ennemis +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +sont plus forts et plus nombreux que nous. Bouchard, +Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont pris; +nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. +Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait +nous arriver un malheur irrparable.</p> + +<p>Louis se dcida alors la retraite, et prit le galop +accompagn de Baudry Dubois. Pendant ce temps, les +Anglais, vainqueurs, s'emparrent de cent quarante chevaliers, +et poursuivirent les autres jusqu'aux Andelys. +Ceux qui s'taient avancs sur une seule route avec orgueil +se sauvrent avec confusion par plusieurs chemins +dtourns. Guillaume Crpin tait, comme nous l'avons +dit, cern avec les siens; il aperut le roi Henri, pour lequel +il avait une grande haine; il fondit sur lui au +milieu des combattants et lui dchargea sur la tte un +rude coup d'pe. Le casque garantit la tte du prince, +et aussitt Roger, fils de Richard, attaqua et renversa +l'agresseur audacieux, le prit, et, tout en le tenant sous +lui, empcha que les amis du roi ne le tuassent, car ils +l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup de +gens le menacrent, et Roger eut fort faire pour le +sauver. C'tait un acte audacieux et criminel que de +lever le bras et de frapper avec l'pe sur une tte que +le saint chrme avait sacre et qui portait la couronne +pour le plus grand bien des peuples, qui chantaient la +louange de Dieu pour lui tmoigner leur reconnaissance.</p> + +<p>Dans cette bataille livre entre deux rois, et o combattirent +prs de neuf cents chevaliers, j'ai remarqu +qu'il n'y en eut que trois de tus. En effet, ils taient entirement +couverts de fer, et ils s'pargnaient les uns +les autres, soit par la crainte de Dieu, soit cause de la +fraternit d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus +prendre les fuyards qu' les tuer. Il est vrai que les +guerriers chrtiens n'taient pas altrs du sang de +<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +leurs frres, et qu'ils se contentaient de se rjouir de la +juste victoire que Dieu leur accordait, et de combattre +pour le bien de l'glise et le repos des fidles.</p> + +<p>Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crpin +et beaucoup d'autres furent faits prisonniers; les chevaliers +qui retournaient Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. +Noyon est trois lieues des Andelys. Dans ce +temps-l, tout ce pays tait dsert, cause de la violence +de la guerre. Tout coup les princes se rassemblent au +milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants +des combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, +et on vit tomber les plus nobles barons.</p> + +<p>Le roi des Franais, fuyant seul, se perdit dans la fort, +et rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait +pas. Le roi le pria avec instance de lui enseigner +le chemin qui conduisait aux Andelys, et lui fit, sur la +foi du serment, la promesse des plus grandes rcompenses +pour l'engager lui servir de guide. Dtermin +par l'appt de cette rcompense, le paysan conduisit aux +Andelys le roi, trs-effray, soit de rencontrer des voyageurs +qui pouvaient le trahir, soit d'tre poursuivi par +l'ennemi et d'tre fait prisonnier. Enfin le paysan, ayant +vu venir des Andelys, au-devant du roi, la garde de +ce prince, mprisa la somme qu'on lui donna, maudit +sa btise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait +pour ne pas avoir su quel tait celui qu'il avait +sauv.</p> + +<p>Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'tendard +du roi Louis, au soldat qui l'avait pris, et le conserva +comme tmoignage de la victoire que Dieu lui avait accorde; +mais il renvoya au roi Louis son cheval avec sa +selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait + un roi.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. XII.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSIN. LOUIS LE GROS +PUNIT LES MEURTRIERS.<br /> +<span class="medium">1127-1128.</span></h2> +</div> + +<p>Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le +seigneur Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu' la fin de +sa vie; mais, pour ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un +court rcit, bien qu'il ft ncessaire d'entrer dans de +longs dtails, et je dirai ce qu'il a fait, sinon comment +il l'a fait. Le fameux et trs-puissant comte Charles, fils +du roi de Danemark<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor"> [93]</a> et de la sœur de la grand'mre du +roi Louis<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor"> [94]</a>, avait succd, par suite de sa parent, au +brave comte Baudouin<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor"> [95]</a>; il gouvernait le comt populeux +de Flandre avec fermet et habilet, et se montrait +le protecteur de l'glise de Dieu, libral, charitable +et ami de la justice. Quelques hommes puissants par +leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et +mme servile, voulaient lui ravir la dignit qu'il possdait +selon le droit, et chasser la branche de la maison +de Flandre, laquelle il appartenait. Il les avait cits +en jugement devant sa cour, comme il devait le faire; +mais ces hommes, c'est--dire le prvt de l'glise de +Bruges et les siens, orgueilleux et tratres, avaient ourdi +de noirs complots contre lui. Un jour que le comte tait + Bruges, il alla le matin l'glise de Dieu, et, prostern +sur le pav, il priait tenant un livre de prires. +Soudain, Bouchard, neveu du prvt et vrai assassin, +entre avec des sclrats de son espce et d'autres complices +de son crime dtestable, et vient tratreusement se +<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> +placer derrire le comte, qui priait et adressait Dieu +toutes ses penses. Le misrable tire sans bruit son pe +du fourreau et en touche lgrement le cou du comte, +qui tait alors prostern, afin de le faire redresser, et +qu'ainsi il s'offrt sans dfense l'pe de l'assassin; +puis, l'impie frappe l'homme pieux, et ce serf criminel +tranche d'un seul coup la tte de son seigneur. Tous +les complices de ce crime excrable, altrs du sang du +comte, se jettent sur son corps comme des chiens enrags, +et dchirent avec une joie atroce le cadavre de +cette victime innocente; ils se vantent audacieusement +d'avoir pris part au crime; puis, ajoutant encore leur +sclratesse, et aveugls par leur mchancet, ils assassinrent +tous ceux des chtelains et des plus nobles barons +du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'glise, +soit dans le chteau, les tuant sans qu'ils fussent +prts mourir, ni confesss. Je crois toutefois qu'il +a t utile ces malheureux d'avoir t ainsi tus, +cause de leur fidlit leur seigneur et pendant +qu'ils priaient dans l'glise, parce qu'il est crit: O +je te trouverai, je te jugerai. Cependant les cruels +assassins du comte l'enterrrent dans l'glise mme, de +peur qu'on ne le pleurt et qu'on ne l'ensevelt au dehors +avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa +mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples +fidles le venger. Puis, transformant la maison de +Dieu en une caverne de voleurs, ces misrables s'y retranchrent, +ainsi que dans le palais du comte, qui touchait +l'glise; ils y rassemblrent des vivres et s'y prparrent + se dfendre et dominer de l tout le pays.</p> + +<p>En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, +qui n'y avaient pas pris part, furent saisis d'horreur; ils +firent leur seigneur des obsques o leurs larmes +cartrent tout soupon de trahison, et dnoncrent le +<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais tout +l'univers, o ils en rpandirent la nouvelle. Conduit par +son amour pour la justice et par son amiti pour un +prince de son sang, punir cette horrible perfidie, Louis, +sans se laisser arrter par la guerre que lui faisaient le +roi d'Angleterre et le comte Thibaut, entra furieux dans +la Flandre, et fit les plus grands efforts de courage et +d'activit pour dtruire avec la dernire rigueur les +excrables auteurs du meurtre.</p> + +<p>Il tablit d'abord Guillaume le Normand, fils du +comte Robert de Normandie, comte de Flandre, parce +que ce pays lui revenait par les droits du sang; puis, arriv + Bruges, sans se laisser arrter par la crainte de +s'avancer dans ce pays si plein de cruauts, ni par celle +d'avoir combattre contre la branche de la maison de +Flandre qui s'tait souille par une telle flonie, il enferma +et assigea les assassins dans l'glise et la tour; il +empcha qu'ils ne reussent des vivres, il les rduisit +ceux qu'ils avaient rassembls, mais que dj la main +de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se +servir. Aprs avoir souffert pendant quelque temps de la +faim, des maladies et du fer des assigeants, ces misrables +abandonnrent l'glise et ne conservrent que la +tour, esprant qu'elle les sauverait; mais bientt ils dsesprrent +de sauver leur vie, et leurs chants de victoire +se changrent en cris de douleur, et leurs voix, +d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. +Alors le plus coupable de la bande, Bouchard, +se sauva, du consentement de ses compagnons; il esprait +quitter le pays, mais il ne russit pas, cause de +l'normit de son crime; arriv dans le chteau de l'un +de ses amis, il y fut arrt sur l'ordre du roi. On lui infligea +un supplice rigoureux; li sur une roue leve, +il fut livr la voracit des corbeaux et des oiseaux de +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +proie; ses yeux furent arrachs; on le pera d'un millier +de flches et de javelots, et aprs sa mort on le jeta +dans un gout.</p> + +<p>Berthold, le chef du crime commis sur le comte, +essaya aussi de s'enfuir; il erra quelque temps sans +tre trop poursuivi; puis il revint pouss par son orgueil, +et dit: Qui suis-je donc et qu'ai-je donc fait? +Pris et livr au roi, il fut condamn une mort horrible; +on le pendit une fourche avec un chien; +quand on frappait le chien, l'animal furieux lui mordait +la figure, et quelquefois mme, ce qui fait horreur + dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa honteuse +vie, ce Berthold, le plus misrable des misrables. +Tous les autres, que le seigneur Louis bloquait dans +la tour, furent contraints de se rendre aprs avoir beaucoup +souffert, et furent jets les uns aprs les autres du +haut de la tour, et devant leurs parents, se brisrent la +tte. Un d'eux, Isaac, s'tait cach dans un monastre et +s'tait fait tondre pour viter la mort: on le dgrada de +sa qualit de moine, et on le pendit.</p> + +<p>Aprs son triomphe Bourges, le roi se porta rapidement +sur Ypres, chteau trs-fort, pour punir aussi +Guillaume le Btard, fauteur de ce perfide complot. +Guillaume le Btard envoya des messagers aux gens de +Bruges, et les gagna son parti par ses menaces et ses +caresses; mais pendant qu'il marchait contre le seigneur +Louis avec trois cents hommes d'armes, une partie +de l'arme du roi l'attaqua, et l'autre partie, se dirigeant +par un chemin de traverse, entra dans le chteau par +une autre porte, et s'en empara. Matre de ce chteau +fort, le roi enleva ses biens Guillaume, l'exila de Flandre, +et condamna justement ne rien possder en Flandre +l'homme qui avait cherch devenir le matre de la +Flandre par un crime. Ce pays ainsi lav et en quelque +<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> +sorte rebaptis par ces divers chtiments et par une copieuse +effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand +bien tabli, le roi revint en France, victorieux +par l'aide de Dieu.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Suger</span>, <cite>Vie de Louis le Gros</cite>.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>SUGER.</h2> +</div> + +<p>En mme temps que Suger gouvernait son abbaye +il commandait aussi dans le palais du roi, et remplissait +ces doubles fonctions de manire que les affaires +ne l'empchaient pas d'accomplir les devoirs du monastre, +et que le monastre ne l'empchait jamais d'assister +aux conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la +vnration que l'on a pour un pre et le respectait +comme un matre, cause de l'lvation et de la sagesse +de ses conseils. Quand il arrivait, les prlats se levaient +par respect et lui donnaient la premire place. Chaque +fois qu' la prire du roi les vques s'assemblaient +pour dlibrer sur des affaires importantes de l'tat, c'tait +toujours lui qu'ils remettaient le soin de parler en +leur nom; ils n'avaient garde d'ajouter quelque chose + ses paroles, comme dit Job, quand les flots de son loquence +taient tombs sur eux goutte goutte. Les cris +des orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par +lui aux oreilles du roi; il intervenait toujours, et commandait +quelquefois pour eux. Quel est l'opprim ou +l'homme ayant se plaindre d'une injustice qui n'ait +pas trouv en lui un protecteur, si toutefois sa cause +tait juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne +s'carta jamais de l'quit, ne tint jamais compte des +personnes, ne se laissa pas sduire par des prsents et +ne se fit pas donner toujours la rtribution qui lui tait +<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +due. Qui ne serait pas plein d'admiration pour son esprit, +inaccessible la cupidit, humble dans la prosprit, +calme au milieu des agitations du monde et devant +les prils, et coup sur bien plus ferme qu'un si +faible corps ne semblait pouvoir le supporter?</p> + +<p>Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche +de la bassesse de sa naissance; mais ces aveugles et +ces insenss ne pensent donc pas que c'est un plus grand +loge, et qu'il est plus glorieux pour lui d'avoir anobli les +siens que d'tre issu de parents nobles.... C'est l'me qui +fait les nobles, et chez Suger l'me tait videmment telle.</p> + +<p>Quand le poids des affaires de l'tat reposait sur lui, +jamais une affaire, publique ou prive, ne lui fit ngliger +le service de Dieu. Soit qu'il clbrt l'office au milieu +de ses religieux ou avec ses domestiques, il ne se +contentait pas, comme font certaines gens, d'entendre +chanter les psaumes, mais il tait le premier psalmodier + haute voix o rciter les leons. J'ai souvent admir +en lui que sa mmoire conservait si bien tout ce qu'il +avait appris dans sa jeunesse, que personne ne pouvait lui +tre compar pour les pratiques et les prires monastiques; +on aurait cru qu'il ne savait et qu'il n'avait jamais +appris autre chose: cependant il tait si instruit +dans les tudes librales, que quelquefois il dissertait avec +une prodigieuse subtilit sur des sujets de dialectique +ou de rhtorique, et plus volontiers sur des questions +de thologie qu'il avait tout spcialement tudies. Il +tait en effet si vers dans la connaissance des Saintes +critures, que jamais il n'hsitait faire une rponse +prcise, quel que ft le point sur lequel on l'interrogeait. +La sret de sa mmoire ne lui avait pas permis d'oublier +mme les potes profanes; aussi rcitait-il vingt et +trente vers d'Horace, pourvu qu'ils continssent quelque +chose d'utile. Avec une telle finesse d'esprit et une si +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +bonne mmoire, ce qu'il avait une fois saisi ne pouvait +plus lui chapper.</p> + +<p>Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de +son temps il n'y eut pas un plus grand orateur? Dans +le fait, Suger tait, suivant le mot de Caton, un homme +de bien habile bien parler. Il avait une telle grce d'locution +en latin et dans sa langue maternelle, que +quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas +qu'il parlait d'abondance. Il tait si familier avec l'histoire, +que pour quelque roi ou prince des Franais qu'on +lui nommt, il en racontait tous les actes avec rapidit +et sans hsiter. Il a crit dans un bel ouvrage l'histoire +du roi Louis le Gros; il commena aussi la vie du fils de +ce mme Louis, mais la mort l'empcha de terminer +ce dernier ouvrage. Personne ne connaissait mieux et +ne pouvait raconter plus exactement tous les faits de ces +deux rgnes, que celui qui avait vcu dans l'intimit +de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et +sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en +l'absence de qui leur palais semblait vide. Il est constant +qu' partir du moment o Suger fut admis dans +les conseils du prince jusqu' sa mort le royaume fut +dans une prosprit continuelle, tendit largement ses +limites, triompha de ses ennemis et parvint un haut +degr de splendeur. Mais peine fut-il mort que le +sceptre de la France ressentit gravement les inconvnients +d'une telle perte; et on le voit aujourd'hui, que +ce grand conseiller manque, priv du duch d'Aquitaine<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor"> [96]</a>, +l'une de ses plus importantes provinces.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Guillaume</span>, <cite>Vie de Suger</cite>.</p> + +<p>Guillaume, moine de Saint-Denis, avait t le secrtaire et le confident +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +de Suger. Quelques annes aprs la mort de Suger, Guillaume composa, +la prire d'un autre moine, nomm Geoffroy, une biographie trs-curieuse du +grand abb.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>LA COMMUNE DE LAON.<br /> +<span class="medium">1112.</span></h2> +</div> + +<p>La ville de Laon depuis longtemps tait accable +d'un si grand malheur, que personne n'y craignait Dieu +ni aucun matre, et que chacun, selon sa puissance et +son caprice, remplissait la rpublique de meurtres et +de brigandages. Les choses en taient venues ce point +que si le roi venait Laon, lui qui, comme souverain, +avait le droit d'exiger le respect d sa dignit, lui-mme +tait aussitt vex dans ce qui lui appartenait; +quand on conduisait, matin et soir, ses chevaux l'abreuvoir, +on les enlevait violemment aprs avoir accabl +ses gens de coups. On avait pris l'habitude de +traiter les clercs eux-mmes avec mpris; on n'pargnait +ni leurs personnes, ni leurs biens. Mais que dire +du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne pouvait +entrer dans la ville ou mme en approcher, sans +tre, moins d'un sauf-conduit bien en rgle, jet en +prison et oblig de payer ranon, ou bien cit en +jugement sans raison.</p> + +<p>Citons pour exemple un fait que l'on regarderait +comme impie s'il se ft pass chez les barbares, et +cela au jugement mme de ceux qui ne reconnaissent +aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur campagne, +et venaient Laon pour acheter au march; +les gens de la ville faisaient alors le tour de la place, +portant dans des corbeilles ou dans des cuelles des +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +chantillons de lgumes, de grains ou de toute autre +denre, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les offraient + celui qui avait envie d'acheter de tels objets. +Aprs que l'acheteur s'tait engag payer le prix convenu, +le vendeur lui disait: Viens chez moi voir et +examiner ce que je te vends. L'autre allait, et quand +ils taient arrivs jusqu'au coffre o tait la marchandise, +l'honnte vendeur levait le couvercle, disant +l'acheteur: Mets la tte et les bras dans le coffre, et +tu verras que toute cette marchandise est bien semblable + l'chantillon que je t'ai montr sur la place. +Lorsque l'acheteur avait saut sur le bord du coffre +et qu'il y tait suspendu sur le ventre, la tte et les +paules dans le coffre, l'honnte vendeur, qui tait derrire, +soulevait l'imprudent paysan par les pieds, le +lanait dans le coffre, et, laissant tomber le couvercle +aussitt, le tenait dans cette prison jusqu' ce qu'il ait +pay sa ranon. Ces actes et bien d'autres du mme +genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens +volaient et faisaient le brigandage publiquement et +main arme; il n'y avait de scurit pour quiconque se +trouvait dans les rues pendant la nuit; on tait arrt, +fait prisonnier ou gorg.</p> + +<p>Le clerg et les grands voyant ce qui se passait et tchant +par tous les moyens d'extorquer de l'argent aux +hommes du peuple, leur firent offrir par des dputs de +leur octroyer, moyennant une bonne somme, la permission +d'tablir une commune. Or, voici ce qu'on entendait +par ce nom excrable et nouveau. Tous les habitants +soumis l'obligation de payer un certain cens +devaient une seule fois dans l'anne payer leur seigneur +les obligations ordinaires de la servitude; et +s'ils commettaient quelque acte contraire la loi, ils +pouvaient se racheter par une amende lgalement +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +fixe. A cette condition, ils taient entirement affranchis +de toutes les autres exactions qu'on a coutume d'imposer +aux serfs.</p> + +<p>Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se +racheter d'une foule de vexations, et donnrent de +grandes sommes d'argent ces avares, dont les mains +taient comme autant de gouffres qu'il fallait toujours +remplir; devenus plus accommodants par cette pluie +d'or, ils promirent aux gens du peuple, par serment, +de respecter les conventions que l'on venait de faire. +Aprs que le clerg, les grands et le peuple se furent +ainsi associs pour la protection commune, l'vque de +Laon, Gaudry<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor"> [97]</a>, revint d'Angleterre apportant beaucoup +d'argent; furieux contre ceux qui avaient tabli +un tel changement dans le gouvernement de la ville, +il ne voulut pas d'abord y rentrer; mais on lui offrit +bientt de fortes sommes d'or et d'argent; ses discours +emports se calmrent, il jura de respecter les droits +de la commune qui avait t tablie sur le modle de +celles de Noyon et de Saint-Quentin. Des dons considrables +faits par les gens du peuple engagrent aussi +le roi confirmer et jurer la commune par serment.</p> + +<p>Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'levrent +lorsque, aprs avoir reu les prsents du peuple +et fait tant de serments, ces mmes hommes s'efforcrent +de renverser ce qu'ils avaient jur de maintenir +et essayrent de rduire leur condition primitive les +serfs mancips et affranchis de toutes les violences du +joug. Les grands et l'vque taient pleins d'envie +contre les bourgeois; si un homme du peuple tait cit +en jugement, non par la volont de Dieu, mais par le +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +caprice du juge, pour dire le vrai, et condamn, on +lui ravissait tout son avoir jusqu' la ruine complte.</p> + +<p>Les hommes chargs de frapper les monnaies, sachant +bien qu'en donnant de l'argent ils se feraient facilement +pardonner leurs prvarications, altrrent les +monnaies tel point, qu'une foule de personnes furent +rduites la dernire misre. Ils fabriqurent en effet +avec du cuivre le plus vil des pices qu' force d'artifices +ils faisaient paratre, pour un moment, plus +brillantes que l'argent. Le peuple, ignorant et tromp, +changeait contre ces pices ce qu'il avait de prcieux +ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur +vque, des prsents le dcidaient supporter patiemment +de tels excs; il s'ensuivit que non-seulement +dans le pays de Laon, mais bien plus loin encore, beaucoup +de gens furent ruins. L'vque se trouva enfin +dans l'impuissance bien mrite de conserver ou de +rformer sa monnaie, dont il avait si mchamment favoris +l'altration; alors il ordonna que les oboles d'Amiens, +autre monnaie trs-corrompue, auraient cours +dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage +obtenir que les bourgeois conservassent ces espces, il +ordonna enfin que l'on frapperait de nouvelles pices, +sur lesquelles on reprsenterait un bton pastoral, pour +remplacer son effigie. Mais on se moqua de ces pices, +en secret cependant, et on les rejeta, car elles taient +au-dessous de la monnaie la plus dtestable. Chaque +fois que l'on mettait de nouvelles espces, on rendait +des dits par lesquels il tait dfendu de dcrier les +monnaies l'effigie de l'vque; il rsultait de ces dfenses +des occasions continuelles de traner devant la +justice les gens du peuple accuss d'avoir mal parl des +actes de l'vque; cette opposition servait de prtexte +pour augmenter le cens et pour multiplier les exactions. +<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +Le principal agent de cette affaire tait un moine, +compltement dshonor, nomm Thierry et venu de +Tournay, o il tait n. Il avait apport de Flandre des +lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise +monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. +A l'aide de prsents, il captait la bienveillance des riches; +il introduisit dans le pays mensonge, parjure et +pauvret, et en chassa vrit, justice et richesse. Aucune +guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent +plus de ravages dans cette province, et cela dans le +temps mme o Rome aimait le plus se gorger de la +bonne et ancienne monnaie de Laon.</p> + +<p>L'vque recommena bientt contre un autre Grard +ce qu'il avait fait en secret contre Grard de Crcy<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor"> [98]</a>, et +donna alors une preuve publique de sa cruaut. Ce Grard +tait maire ou dixainier, je ne sais pas au juste +lequel des deux, de paysans appartenant l'vque; +l'vque le hassait plus que tout autre<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor"> [99]</a>; il parvint +s'emparer de lui, le jeta dans une prison du palais piscopal, +et pendant la nuit il lui fit arracher les yeux +par un ngre de sa domesticit. Ce crime le couvrit +de honte et fit renatre les bruits sur l'assassinat du premier +Grard. Et cependant tout le monde, clerg et +peuple, savait que les canons du concile de Toulouse, +si je ne me trompe, ordonnent aux vques, comme aux +prtres, de s'abstenir de donner la mort et de prononcer +un jugement emportant la peine de mort ou la perte +d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; +je ne sais si le saint-sige en eut connaissance, mais ce +qui est sr, c'est que le pape suspendit l'vque de ses +fonctions, et je crois que ce fut pour cette raison. Cependant, +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +quoique suspendu, il poussa l'iniquit jusqu' +faire la ddicace d'une glise, puis il partit pour Rome, +apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens +de persuasion, et revint ayant recouvr tout son pouvoir +sur nous.</p> + +<p>Dieu, voyant que matres et sujets taient tous coupables +de la mme sclratesse, laissa clater ses jugements; +il permit que les mauvaises passions qui se +dveloppaient depuis longtemps fissent explosion. +L'vque fit donc venir auprs de lui quelques clercs et +quelques grands de la ville, et rsolut de dtruire, la +fin du carme et pendant les saints jours de la passion +de Notre-Seigneur, la commune qu'il avait jure et +qu'il avait fait jurer au roi par ses prsents. Il pria le +roi de venir pour les offices de ce temps, et la veille +du vendredi-saint, c'est--dire le jour de la Cne du +Seigneur, il excita le roi se parjurer. Dans ce jour +o Gaudry devait consacrer le trs-glorieux chrme, +avec lequel sont oints les vques, il n'entra mme +pas dans l'glise; il complotait avec les gens du roi +les moyens de dcider le prince dtruire la commune +et rtablir les choses dans l'tat primitif. Les +bourgeois, qui craignaient leur ruine, promirent au +roi et ses gens 400 livres ou plus, je ne sais pas au +juste; mais l'vque et les grands engagrent le roi +se mettre de leur ct, et lui promirent 700 livres. Le +roi Louis (le Gros), fils de Philippe, tait tellement +remarquable de sa personne qu'il semblait cr pour +la majest du trne; brave la guerre, prompt en affaires, +inbranlable dans l'adversit, bon en toute autre +chose, il mrite le blme parce qu'il tait trop accessible +aux hommes vils et corrompus par l'amour de l'or. +La cupidit du roi le fit s'entendre avec ceux qui lui +promettaient la plus forte somme. Il consentit, malgr +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +ce qu'il devait Dieu, ce que ses serments et ceux de +l'vque et des grands fussent viols et dclars nuls, +sans respecter ni l'honneur ni la solennit des jours +saints. Cette mme nuit le roi, redoutant le trouble que +son injustice soulevait dans le peuple, voulut coucher +dans l'intrieur du palais piscopal, et partit au point +du jour. Alors l'vque dclara aux grands qu'ils pouvaient +se regarder comme dgags de l'engagement de +payer au roi une si forte somme, et qu'il les dlivrerait +de toutes leurs promesses: Jetez-moi, leur dit-il, +dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que +je vous donne, et forcez-moi de payer ranon.</p> + +<p>La violation des traits qui avaient tabli la commune +de Laon exaspra les bourgeois; tous ceux qui +avaient des fonctions cessrent de les remplir: savetiers +et cordonniers fermrent leurs choppes; les aubergistes +et les cabaretiers n'exposrent aucune marchandise; +tous savaient que dornavant l'ardeur des matres +pour le pillage ne respecterait plus aucune proprit. +En effet, l'vque et les grands se mirent rechercher +la fortune d'un chacun; et ils voulurent que +chaque bourgeois payt pour la destruction de la commune, +autant qu'il avait pay pour son tablissement. +Tout ce que je viens de raconter se passa le vendredi +saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et c'est ainsi +que les mes se disposrent par l'homicide ou le parjure + recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. +L'vque et les grands pendant les jours saints +n'taient occups que des moyens l'aide desquels ils +pourraient enlever au peuple tout ce qu'il possdait. +Du ct du peuple, une rage de bte froce, et non +pas la colre, soulevait les petites gens, et ils rsolurent +et jurrent tous ensemble de tuer l'vque et ses +complices. Quarante d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +serment; mais leur projet transpira. Matre +Anselme<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor"> [100]</a> en eut connaissance, et le soir du samedi +saint, il fit dire l'vque, qui allait se coucher, de ne +pas venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le +voyait; mais l'vque, stupide plus qu'on ne peut le +dire, s'cria: Fi donc, de telles gens me tueraient! Cependant, +tout en parlant de ces gens avec un mpris affect, +il n'osa pas aller aux matines ni venir dans l'glise.</p> + +<p>Le lendemain il donna ordre ses gens et quelques +soldats de cacher des pes sous leurs vtements et de +marcher derrire lui lorsqu'il suivrait son clerg la +procession. Pendant qu'elle dfilait, il y eut un peu +de dsordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup +de foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous +une vote et croyant que l'on commenait excuter +le meurtre jur, se mit crier plusieurs reprises, +comme pour donner le signal: Commune, commune! +Mais parce que c'tait une bonne fte, ces cris restrent +sans effet, mais ils donnrent des soupons au parti oppos. +Aussi, quand l'vque eut clbr l'office de la +messe, il fit venir des terres de l'vch un grand nombre +de paysans; les uns furent chargs de dfendre les +tours de l'glise, les autres de bien garder le palais; il +devait cependant bien peu compter sur ces hommes, +car ils savaient bien que l'argent promis au roi par l'vque +serait certainement pay par eux.</p> + +<p>La coutume Laon est que le second jour aprs Pques +le clerg aille en procession faire une station +l'glise de Saint-Vincent. Les bourgeois rsolurent de +mettre excution ce jour-l leurs projets, qui avaient t +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +dcouverts la veille; mais ils ne le firent pas, parce qu'ils +ne savaient pas que tous les grands taient avec l'vque. +Comme on tait dj arriv au troisime jour aprs +Pques, l'vque, rassur, renvoya les paysans qu'il +avait chargs de dfendre les tours et son palais et qu'il +avait forcs d'y vivre leurs frais.</p> + +<p>Le cinquime jour aprs Pques, dans l'aprs-midi, +l'vque s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer +les sommes qu'il voulait faire payer aux bourgeois, +quand tout coup il se fait un grand bruit dans la ville, +o le peuple criait: Commune, commune! Des +bandes de bourgeois arms d'pes, de haches deux +tranchants, d'arcs, de cognes, de massues et de lances, +envahissent l'glise de la sainte Vierge-Marie, et entrent +dans le palais piscopal. A cette nouvelle, les grands, +qui avaient promis l'vque de venir le secourir en +cas de besoin, arrivrent de tous cts. Le chtelain +Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs +pures, s'empressa d'accourir, et traversa l'glise en +courant, n'ayant pour toutes armes que sa pique et son +bouclier. A peine fut-il entr dans le vestibule du palais, +qu'il reut la tte un coup de hache, qui lui fut lanc +par Raimbert, qui avait t son compre; il fut le premier +des grands qui fut tu. Quelque temps aprs, Raynier, +qui avait pous une de mes cousines, arriva au +palais; et au moment o il cherchait pntrer dans la +chapelle piscopale, il reut un coup de lance par derrire, +et tomba; son corps fut brl peu aprs, depuis +la ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. +Un troisime, Adon, ardent en paroles et l'action, +mais qui lui seul ne pouvait lutter contre la foule des +assaillants, fut attaqu au moment o il allait entrer +dans le palais; il se dfendit avec vigueur, de la lance +et de l'pe, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +sur une table qui se trouvait dans la cour; mais comme +il tait couvert de blessures, et surtout aux genoux, il +tomba sur la table et se dfendit encore longtemps, +donnant de rudes coups ceux qui l'assigeaient en +quelque sorte. A la fin, son corps puis fut travers +d'une flche lance par un homme du peuple, et bientt +aprs rduit en cendres pendant l'incendie qui +dtruisit le palais piscopal.</p> + +<p>La populace insolente attaquait l'vque au milieu +des clameurs les plus affreuses. Le prlat, aid de quelques +soldats, se dfendit de son mieux en jetant des +pierres et des flches sur les assaillants; comme autrefois, +il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant +esprer de repousser l'attaque du peuple, il prit +les habits de l'un de ses domestiques, se sauva dans le +cellier, et s'y cacha dans un tonneau dont un fidle serviteur +boucha l'ouverture; Gaudry s'y croyait en sret. +Les bourgeois courant partout cherchaient o il pouvait +tre, l'appelant coquin et non pas vque; ils saisirent +un de ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; +un autre leur indiqua par un perfide signe de tte o +tait son matre; alors, se ruant dans le cellier, ils firent +des trous partout et dcouvrirent enfin leur victime.</p> + +<p>Il y avait un certain Teudegaud, sclrat consomm, +serf de l'glise de Saint-Vincent; il avait t longtemps +prpos par Enguerrand de Coucy la recette du page +au pont de Sourdes; il pillait souvent les malheureux +voyageurs, les dpouillait et les jetait ensuite dans la +rivire, afin de ne pas avoir craindre leurs plaintes. +Dieu seul sait combien il commit de pareils crimes. +Compter ses vols et ses brigandages n'est possible personne. +Il portait sur son ignoble visage, si je puis m'exprimer +ainsi, l'empreinte des iniquits sans nombre de +son cœur. Disgraci par Enguerrand, il s'tait jet aveuglment +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +dans le parti de la commune de Laon; et +comme autrefois il n'avait eu piti ni pour moine, ni +pour clerc, ni pour tranger, ni pour l'ge, ni pour le +sexe, il prit pour lui le soin de tuer l'vque. Chef du +complot qui s'excutait, il s'efforait de dcouvrir la retraite +du prlat, pour lequel il avait une haine qui dpassait +celle de tous ses complices.</p> + +<p>Ces gens cherchaient donc l'vque dans chaque +tonneau, Teudegaud s'tant arrt devant la tonne o +s'tait rfugi le malheureux Gaudry, il en fit enlever +l'ouverture. Tous demandrent qui tait cach l, et +Teudegaud le frappa d'un bton; mais le malheureux +vque ne pouvait desserrer ses lvres glaces de terreur, +et peine put-il rpondre: C'est un malheureux prisonnier. +L'vque avait coutume d'appeler Teudegaud, +en se moquant et cause de sa figure de loup, +Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement +au loup; aussi le brigand dit l'vque: Ah! +c'est donc le seigneur Isengrin qui est cach dans ce +tonneau. Gaudry, qui, bien que pcheur, tait cependant +l'oint du Seigneur, fut tir du tonneau par les cheveux, +accabl de coups et tran au grand jour dans le +cul de sac du clotre des clercs, devant la maison du +chapelain Godefroi. Le malheureux supplia ces furieux +d'avoir piti de lui; il leur promet qu'il ne sera plus leur +vque; il s'engage leur donner de grosses sommes +d'argent et quitter le pays; on ne lui rpond que par des +injures. Un d'eux, nomm Bernard de Bruyres, lve sa +hache et fait sauter la cervelle de la tte de cet homme +sacr, quoique pcheur; avant qu'il soit tomb, un +autre conjur lui assne un coup qui lui coupe la figure +en travers; alors il rend l'me. Mais, non assouvis, ses +meurtriers lui brisent les os des jambes et le criblent +de blessures. Teudegaud, voyant l'anneau pastoral au +<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +doigt de celui qui tout l'heure tait encore vque, +essaye de le prendre, et y trouvant difficult, il coupe +avec l'pe le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. +Enfin, le cadavre de Gaudry est dpouill de ses vtements +et jet nu dans un coin, devant la maison de +son chapelain; les passants lancent d'ignobles railleries +sur ce corps tendu dans la rue, et le couvrent de terre, +de pierres et de boue.</p> + +<p>Une partie de la populace furieuse se prcipita vers +la maison de Raoul, matre d'htel de l'vque; c'tait +un homme petit, mais d'une me hroque. Il avait revtu +son casque et une bonne armure, et se prparait +rsister avec nergie; mais quand il vit ses ennemis si +nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu sa maison, +alors il jeta ses armes, s'avana dsarm au milieu +d'eux, et implora leur piti au nom de la croix; mais +Dieu s'tait retir de lui: aussi on le renversa et on le +tua sans piti.</p> + +<p>Ce fut de la maison du trsorier, qui, par une simonie +vidente, tait en mme temps archidiacre, que le +feu de l'incendie s'tendit en rampant jusque sur l'glise. +Les murs de la cathdrale avaient t splendidement +dcors de tentures et de tapisseries en l'honneur +des ftes qu'on clbrait en ce moment; aussitt +qu'elles furent atteintes par le feu, des voleurs s'emparrent +de quelques-unes des tentures de drap; +les tapisseries furent brles. Les plaques d'or qui +dcoraient l'autel, les tombeaux des saints, l'espce +de cintre qui les recouvre et qu'on appelle couvercle, +tout devint la proie des flammes. Un des plus nobles +clercs, qui s'tait cach sous un de ces couvercles +et n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des +bourgeois, se vit bientt entour par les flammes; il +courut alors vers le sige piscopal, cassa avec le pied +<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +le chssis vitr qui l'entourait, sauta en bas et s'chappa.</p> + +<p>Le crucifix de Notre-Seigneur, richement dor et orn de +pierreries, et accompagn d'un vase de saphir plac sous +les pieds de la sainte image, fut compltement fondu; il +avait beaucoup perdu de sa valeur quand on le retira +des dcombres.</p> + +<p>Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des +grands pendant cette horrible sdition. L'pouse d'Adon, +voyant son mari qui se prparait marcher au +secours de l'vque, au premier signe de la rvolte, +comprit qu'une mort prochaine menaait son mari; elle +le pria de la pardonner si par hasard il avait se plaindre +d'elle. Tous deux se tinrent longtemps serrs dans +les bras l'un de l'autre, en sanglotant, et se donnrent +le triste baiser d'un dernier adieu, cette femme disant + son mari: Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi la fureur +des bourgeois? Adon lui prit la main, et la passa +sous son bras gauche, tenant toujours sa lance de l'autre +ct; il ordonna son intendant de l'accompagner +et de porter son bouclier; mais celui-ci, qui tait du +nombre des conjurs, non-seulement ne suivit pas son +matre, mais le poussa rudement par derrire, en l'injuriant +et en mconnaissant l'autorit de celui dont il +tait le serf et qu'il venait de servir table quelques +instants auparavant. Adon parvint cependant protger +sa femme contre les sditieux, et la cacha dans la demeure +d'un portier de l'vque; mais cette malheureuse +femme, quand le palais piscopal fut attaqu +et incendi, se sauva sans savoir o elle se rfugierait. +Des femmes de bourgeois, qu'elle avait offenses, la +prirent, la battirent et lui enlevrent ses vtements; +elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva l'aide +de ce dguisement dans le monastre de Saint-Vincent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +Quant ma cousine, aprs le dpart de son mari, +abandonnant tout le mobilier de sa maison et n'emportant +que la robe qui la couvrait, elle escalada le mur +qui entourait son verger, et se rfugia dans la cabane +d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. +Bientt aprs, voyant l'incendie se dvelopper, cette +infortune se jeta sur la porte que la vieille avait ferme +par dehors, brisa coups de pierre la serrure, se +revtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, +s'enveloppa d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver +un asile dans le monastre; mais, s'apercevant que le +feu tait ce couvent, elle revint sur ses pas, et se cacha +dans une maison encore plus loigne du centre de la +ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la +cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors +la mort de son mari, et son dsespoir se changea en une +vritable fureur. D'autres femmes, par exemple l'pouse +et les filles de Guinimar, se cachrent dans les +retraites les plus misrables; plusieurs autres firent de +mme.</p> + +<p>L'archidiacre Gautier tait, avons-nous dit, avec l'vque +lorsqu'on attaqua le palais; comme il avait toujours +jet de l'huile sur le feu, il sauta par une fentre +dans le verger, escalada le mur, se sauva par des chemins +de traverse au milieu des vignes, la tte nue, et +gagna le chteau de Montaigu. Les bourgeois, qui ne +le trouvaient pas, disaient en se moquant de lui, que la +peur l'avait fait sauver dans les gouts. L'pouse de +Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde, +tait ce jour-l la ville, parce que son mari +avait succd, je crois, Grard dans les fonctions de +chtelain de l'abbaye; Hermengarde et la femme de +Raoul, matre d'htel de l'vque, se couvrirent d'habits +de religieuse, et se rfugirent dans le monastre de +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +Saint-Vincent. Le fils de Raoul, peine g de six ans, +ne fut pas si heureux: un homme l'emportait sous son +manteau pour le sauver, lorsqu'un de ces mchants +rebelles le rencontra, le fora de lui montrer ce qu'il tenait +cach sous sa cape et tua le pauvre enfant dans les +bras mmes du fidle serviteur.</p> + +<p>Pendant le jour de la rbellion, et toute la nuit qui +suivit, clercs, femmes et tous autres fuyards s'chapprent +au travers des vignes; on n'hsitait pas revtir les +hommes d'habits de femme, et les femmes d'habits +d'homme. Le feu faisait de tels progrs et le vent jetait +les flammes avec tant de force sur le monastre de +Saint-Vincent, que les moines craignaient avec raison +de voir l'incendie consumer tout ce qu'ils possdaient. +Pour ceux qui s'taient rfugis dans le monastre, ils +taient pleins de terreur, comme si les pes fussent +dj sur leur tte.</p> + +<p>Gui, l'archidiacre et trsorier, ne se trouva pas par +bonheur Laon quand clata la rvolte; il tait all, +avant les ftes de Pques, Sainte-Marie de Versigny, +pour y faire ses dvotions; aussi les meurtriers dploraient +spcialement son absence.</p> + +<p>L'vque et les principaux seigneurs massacrs, les +bourgeois attaqurent les maisons de tous ceux qui vivaient +encore. Pendant toute la nuit ils bloqurent la +maison de Guillaume, fils de cet Haduin qui, loin de +comploter la mort de Grard, avait t ds le matin prier + l'glise avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les +rebelles employaient toutes leurs forces jeter bas les +murs de sa maison, en se servant du feu, de pioches, +de haches et de crocs; les assigs rsistaient nergiquement, +mais enfin Guillaume fut oblig de se rendre. +Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui +firent aucun mal, et se contentrent de le mettre aux +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +fers, et cependant ils le hassaient plus que tout autre. +Ils se conduisirent de mme avec le fils de ce chtelain. +Il y avait chez ce Guillaume un jeune homme, appel +aussi Guillaume, qui tait domestique de l'vque et +qui prit une part active la dfense de cette maison. +Quand les bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui +demandrent s'il savait si l'vque tait mort ou non; +il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, une partie des insurgs +avait massacr l'vque, les autres avaient enlev +d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'tait pass +ailleurs. En allant et l, ils rencontrrent enfin le +cadavre de Gaudry, et ordonnrent Guillaume de leur +dire quel signe ils pourraient reconnatre si le corps +qui tait tendu par terre tait celui de l'vque. La +tte et le visage de ce malheureux taient tellement cribls +de blessures et dfigurs, qu'on ne distinguait plus +aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: +Quand l'vque vivait, il me souvient qu'il se plaisait + raconter des faits de guerre, pour lesquels il eut toujours +trop de penchant, pour son malheur; il disait +souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au +moment o mont sur son cheval il attaquait en plaisantant +un chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au +dessous du cou, vers le gosier. Ils cherchrent alors, +et trouvrent en effet la cicatrice.</p> + +<p>L'abb de Saint-Vincent, Adalbron, ayant appris la +mort de l'vque, voulut aller l'endroit o l'on avait +commis le crime; il renona ce projet, parce qu'on +l'assura que s'il osait se montrer au peuple furieux, il +serait infailliblement tu comme l'vque. Tous ceux +qui furent tmoins de ces troubles assurent que le jour +o ils commencrent ne fit qu'un avec le jour suivant, +qu'il n'y eut pas de nuit entre les deux journes, et que +nulle apparence d'obscurit ne fit croire que le soleil +<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +s'tait couch. Quand je leur disais que c'tait la clart +des flammes qui en avait t la cause, ils affirmaient, +ce qui tait vrai, que ds le premier jour l'incendie +avait t arrt. Un fait certain, c'est que le feu fit de +tels ravages dans le monastre des filles du Seigneur, +que plusieurs religieuses furent entirement brles.</p> + +<p>Tous ceux qui passaient prs du cadavre de l'vque, +tendu par terre, ne manquaient pas de jeter dessus +quelque ordure et de l'accabler d'injures et de maldictions; +personne ne pensait l'enterrer. Matre Anselme, +qui le jour de l'meute s'tait bien cach, supplia +le lendemain les rebelles de permettre qu'on donnt la +spulture Gaudry, qui, aprs tout, avait port le titre et +les insignes d'vque. Ils y consentirent, mais avec peine. +Le corps de l'vque, trait avec autant de mpris qu'on +en aurait eu pour un chien, tait rest tendu dans la +poussire et tout nu. Anselme le fit relever, couvrir d'un +drap et porter Saint-Vincent. On ne saurait dire quelles +insultes et quelles menaces on prodigua ceux qui firent +les funrailles de l'vque, et quelles injures outrageantes +furent adresses son corps. Quand le corps fut arriv + l'glise, on ne fit aucune des prires et des crmonies +prescrites pour l'enterrement, non pas d'un vque, +mais du dernier des chrtiens. On jeta son cadavre dans +une fosse moiti creuse; on le pressa tellement sous +une planche si troite que le ventre faillit crever. Ceux +qui lui donnaient la spulture n'taient pas bien disposs +pour lui, et les assistants les poussaient encore par +leurs discours traiter ces restes aussi indignement que +possible. Le jour de son enterrement, les moines de +Saint-Vincent ne clbrrent pour lui aucune messe +dans leur glise; que dis-je ce jour-l? il en fut de mme +pendant longtemps, et ces religieux tremblaient pour +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +ceux qui taient venus leur demander un asile aussi +bien que pour eux-mmes.</p> + +<p>On vit peu de temps aprs, ce qui est bien triste raconter, +la femme et les filles du chtelain Guinimar, malgr +leur grande naissance, obliges d'emporter elles-mmes +son cadavre dans une charrette, que les unes tranaient +et que les autres poussaient. Quelque temps aprs, +on retrouva dans quelque coin la partie infrieure du +corps de Raynier, dont le feu avait dtruit la partie suprieure; +ces dbris furent mis sur une planche entre +deux roues, et emmens ainsi par un paysan de ses terres +et une jeune fille noble de sa famille. On montra l'enterrement +de ces deux hommes beaucoup plus de compassion +qu' celui de l'vque; ainsi, comme le dit le +livre des Rois, le jugement de Dieu leur fut favorable, +afin que leur mort ft un objet de piti pour tous les +hommes honntes. En effet, ils ne s'taient jamais montrs +mchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient +pas pactis avec les assassins de Grard. On ne parvint +que longtemps aprs ces journes de rvolte et d'incendie + retrouver quelques dbris du corps d'Adon, et on +les enveloppa dans un petit morceau de drap jusqu'au +moment o l'archevque de Reims vint Laon pour +purifier l'glise. Ce prlat tant all au monastre de +Saint-Vincent, clbra d'abord une messe solennelle +pour la mmoire de l'vque et de ceux de son parti qui +avaient t tus. Ce mme jour, on enterra plusieurs victimes +de l'insurrection, et la vieille mre du matre +d'htel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tu +encore enfant; on plaa sur la poitrine du pre le cadavre +de l'enfant, on leur donna sans beaucoup de crmonie +la spulture.</p> + +<p>Le sage et vnrable archevque, aprs avoir fait placer +plus convenablement les restes de quelques-uns des +<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +morts, et clbr la messe en mmoire de tous, et au milieu +des sanglots de leurs parents, suspendit un instant +l'office divin pour parler sur ces abominables institutions +de communes, o l'on voit, contre toute justice +et tout droit, les serfs secouer la lgitime autorit +de leurs seigneurs. Serviteurs, dit l'archevque, l'aptre<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor"> [101]</a> +a crit que vous soyez soumis respectueusement + vos matres; et pour que les serviteurs ne +puissent justifier leurs rvoltes par la duret et l'avarice +de leurs matres, coutez encore ces autres paroles de +l'aptre: Soyez soumis non-seulement aux matres +bons et doux, mais mme ceux qui sont durs et mchants. +Aussi les canons lancent-ils l'anathme contre +ceux qui, sous prtexte de religion, excitent les serviteurs + dsobir leurs matres ou s'enfuir en quelque lieu +que ce soit, et plus forte raison leur rsister par la +force. Aussi c'est ce principe qui fait qu'on ne doit recevoir +ni dans la clricature, ni dans les ordres sacrs, +ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; +et si on reoit par hasard un serf, on ne doit pas le +garder contre la volont de son matre lorsqu'il le rclame. +L'archevque fit valoir souvent ces raisons +dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi, +soit dans les assembles publiques. Mais en parlant de +ces faits nous avons drang l'ordre du rcit; il faut revenir +maintenant la suite des vnements.</p> + +<p>Les bourgeois avaient enfin rflchi sur le nombre et +l'horreur des crimes qu'on venait de commettre; ils +commenaient avoir peur, et craignaient le jugement +du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu +de chercher un remde leurs malheurs, ajoutrent un +nouveau mal leurs maux anciens; ils se dcidrent +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +d'appeler leur secours, pour les dfendre contre la +vengeance du roi, Thomas de Coucy<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor"> [102]</a>. Ce Thomas ds +sa jeunesse dtroussait les pauvres et les plerins; il +avait contract plusieurs mariages incestueux, et il tait +parvenu une grande puissance, bien dangereuse pour +tous les faibles. La frocit de ce Thomas est tellement +incroyable dans notre sicle, que quelques gens mme +des plus cruels sont plus avares du sang de vils bestiaux +que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est +pas satisfait de tuer avec l'pe et de commettre son crime +tout d'un coup, comme font les autres; il soumet ses victimes + d'horribles supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, +de quelque rang qu'il fussent, se racheter, il +les pendait par les pouces ou par d'autres parties du corps, +et leur chargeait les paules d'une grosse pierre pour +augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous +de ces malheureux, s'ils refusaient de payer ce +qu'il exigeait, il les frappait avec fureur coups de bton +jusqu' ce qu'ils cdassent ou qu'ils mourussent +dans d'affreuses souffrances.</p> + +<p>Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans +ses cachots par la faim, la pourriture et les tortures. +Il y a deux ans, il allait sur la montagne de Soissons secourir +quelqu'un contre les paysans rvolts; trois de +ces paysans se cachrent dans une caverne; il arriva +l'entre, enfona sa lance dans la bouche de l'un de ces +hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit +par le fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, +un de ses prisonniers ne pouvant marcher, cause d'une +blessure, Thomas lui demanda pourquoi il ne s'en allait +pas; et sur sa rponse qu'il ne pouvait pas le faire, attends, +dit Thomas, tu vas marcher plus vite. Alors il saute +<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> + bas de son cheval, et coupe les pieds ce pauvre homme, +qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de +raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir +en raconter bien d'autres. Revenons donc notre sujet.</p> + +<p>Tel tait l'homme que les bourgeois, pour complter +leurs malheurs, mirent leur tte, et dont ils implorrent +la protection pour les dfendre contre le roi, et +auquel ils firent un joyeux accueil quand il entra dans +la ville. Aprs qu'il eut cout leurs demandes, il tint +conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui +rpondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour dfendre +une telle ville contre le roi. Thomas lui-mme +n'osa pas annoncer cette dcision ces bourgeois frntiques, +tant qu'il tait dans la ville; il les engagea donc + sortir et venir dans un champ, et il leur dit que +quand ils seraient l, il leur ferait connatre sa dcision. +A un mille de la ville, il leur dit: Laon est la tte du +royaume; je ne suis pas en tat de dfendre cette ville +contre le roi; si vous le redoutez, suivez-moi dans ma +terre, vous trouverez en moi un dfenseur. Consterns +par ces paroles, mais troubls par le souvenir de leurs +crimes, les bourgeois, croyant voir dj le roi leurs +trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de +l'vque, qui quelque temps auparavant frappait de +l'pe les lambris et les votes de l'glise de Saint-Vincent +et sondait les cellules des moines pour y trouver +quelque fugitif tuer, et qui, portant son doigt l'anneau +de l'vque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud +n'osa revenir en ville avec ses complices, et alla +aussi dans la seigneurie de Thomas. On doit dire cependant +que Thomas dlivra plusieurs prisonniers, +entre autres Guillaume fils de Haduin, qui tait rest +tranger au meurtre de Grard.</p> + +<p>Cependant la renomme rpandit bientt parmi les +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +serfs et les paysans du voisinage de Laon la nouvelle +que la ville tait presque dserte; aussitt ils se soulvent, +envahissent cette ville abandonne, et s'emparent +des maisons que l'on ne dfend point. Gui<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor"> [103]</a> et +Enguerrand<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor"> [104]</a> apprirent bientt que Thomas avait +abandonn Laon et emmen le peuple avec lui; ils allrent + la ville, et trouvrent les maisons vides d'habitants, +mais non de richesses; ils pillrent l'argent, les +vtements et les provisions de toutes espces qu'ils trouvrent. +Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La +Fre taient arrivs avant les gens de Coucy et avaient +dj mis la ville au pillage; ils avaient emport des +masses de butin, et cependant ceux qui vinrent aprs +se vantaient qu'ils avaient tout trouv intact. Le vin et +le bl ne valaient pas plus leurs yeux qu'une de ces +choses que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards +n'avaient pas l'ide d'emporter ces denres; ils les gaspillaient + tort et travers. Puis des querelles clatrent +entre eux pour le partage du butin; tout ce que les petits +avaient pris leur fut enlev par les grands; si deux +hommes en rencontraient un troisime isol, ils le dpouillaient; +enfin l'tat de la ville tait vraiment lamentable. +Les bourgeois qui avaient suivi Thomas +avaient, avant de partir, dtruit et brl les maisons +des clercs et des grands qui taient leurs ennemis. +Maintenant c'tait le tour des grands chapps au massacre; +ils enlevaient des maisons des bourgeois migrs +vivres, meubles, gonds et verroux.</p> + +<p>Il n'y avait pas de sret mme pour un moine; s'il +voulait entrer ou sortir de la ville, il courait le risque +qu'on lui volt son cheval, qu'on le dpouillt de ses +<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +vtements et de rester absolument nu. Les innocents et +les coupables s'taient rfugis au monastre de Saint-Vincent +avec leurs richesses. Combien de fois, mon +Dieu, ceux qui en voulaient la personne de ces malheureux, +plus encore qu' leurs trsors, menacrent-ils +les religieux de leurs pes! C'est ce que fit Guillaume, +fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme, +son compre, auquel il avait promis sret pour sa +vie et ses membres, et qui sur cela s'tait livr lui de +bonne foi. Mais Guillaume, oubliant que le Seigneur +l'avait sauv de la mort, permit aux serviteurs de Guinimar +et de Raynier, que l'on avait tus dans l'insurrection, +de prendre cet homme et de le faire prir; le +fils du susdit chtelain fit alors attacher le malheureux +par les pieds la queue d'un cheval, et bientt +sa cervelle s'chappa de toutes parts; puis on le porta +au gibet. Il s'appelait Robert, surnomm le mangeur; +il tait riche, mais honnte homme. On pendit l'intendant +d'Adon, dont j'ai parl plus haut, qui s'appelait, +je crois, verard, et qui, mauvais serviteur, trahit son +matre le jour mme o il venait de manger avec lui. +Beaucoup d'autres prirent dans les supplices. Il serait +d'ailleurs impossible de raconter en dtail les +violences cruelles que l'on exera des deux cts sur +les auteurs comme sur les victimes de cette sdition.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Mmoires sur sa vie</cite>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.<br /> +<span class="medium"><em>tablissement de la paix.</em></span><br /> +<span class="medium">1128.</span></h2> +</div> + +<p>Au nom de la sainte et indivisible Trinit, Amen. +Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor"> [105]</a>, voulons +faire connatre tous nos fidles, tant futurs que +prsents, le suivant tablissement de paix que, de l'avis +et du consentement de nos grands et des citoyens +de Laon, nous avons institu Laon, lequel s'tend depuis +l'Ardon jusqu' la Futaie, de telle sorte que le village +de Luilly et toute l'tendue des vignes et de la +montagne soient compris dans ces limites:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrter +quelqu'un pour quelque mfait, soit libre, soit serf. +S'il n'y a point de juge prsent, on pourra sans forfaiture +retenir (le prvenu) jusqu' ce qu'un juge vienne, +ou le conduire la maison du justicier, et recevoir satisfaction +du mfait selon qu'il sera jug.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Si quelqu'un a fait, de quelque faon que ce soit, +quelque injure quelque clerc, chevalier ou marchand, +et si celui qui a fait l'injure est de la ville mme, qu'il +soit cit dans l'intervalle de quatre jours, vienne en +justice devant le maire et les jurs, et se justifie du tort +qui lui est imput, ou le rpare selon qu'il sera jug. +S'il ne veut pas le rparer, qu'il soit chass de la ville, +avec tous ceux qui sont de sa famille propre (sauf les +mercenaires, qui ne seront pas forcs de s'en aller avec +lui), s'ils ne le veulent pas, et qu'on ne lui permette +<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +pas de revenir avant d'avoir rpar le mfait par une +satisfaction convenable.</p> + +<p>S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le +territoire de la cit, que le maire et les jurs demandent +justice de ce malfaiteur ou aux seigneurs (s'il y en a +plusieurs) dans le district desquels sont situes ses possessions, +ou bien l'vque, s'il possde un alleu; et si, +assign par les seigneurs ou l'vque, il ne veut pas +rparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse +avoir justice de lui, soit par l'vque, soit par le seigneur +dans le district duquel sont ses possessions, qu'il +soit permis aux jurs de dvaster et de dtruire tous +les biens de ce malfaiteur.</p> + +<p>Si le malfaiteur n'est pas de la cit, que l'affaire soit +rapporte l'vque; et si, somm par l'vque, il n'a +pas rpar son mfait dans la quinzaine, qu'il soit +permis au maire et aux jurs de poursuivre vengeance +de lui comme ils le pourront.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Si quelqu'un amne sans le savoir dans le territoire +de l'tablissement de paix un malfaiteur chass +de la cit, et s'il prouve par serment son ignorance, +qu'il remmne librement le dit malfaiteur, pour cette +seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, que le malfaiteur +soit retenu jusqu' pleine satisfaction.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu +d'une rixe entre quelques hommes, l'un frappe l'autre +du poing ou de la paume de la main, ou lui dit quelque +honteuse injure, qu'aprs avoir t convaincu par de +lgitimes tmoignages, il rpare son tort envers celui +qu'il a offens, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il +fasse satisfaction au maire et aux jurs pour avoir viol +la paix.</p> + +<p>Si l'offens refuse de recevoir la rparation, qu'il ne lui +soit plus permis de poursuivre aucune vengeance contre +<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +le prvenu, soit dans le territoire de l'tablissement de +paix, soit en dehors; et s'il vient le blesser, qu'il +paye au bless les frais de mdecin pour gurir la blessure.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, +qu'il ne lui soit pas permis de le poursuivre quand il +sortira de la cit, ni de lui tendre des embches quand +il y rentrera. Que si, la sortie ou la rentre, il le tue +ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit assign pour +cause de poursuite ou d'embches, qu'il se justifie par le +jugement de Dieu. S'il l'a battu ou bless hors du territoire +de l'tablissement de paix, de telle sorte que la +poursuite ou les embches ne puissent tre prouves +par le tmoignage d'hommes dudit territoire, il lui sera +permis de se justifier par serment. S'il est trouv coupable, +qu'il donne tte pour tte et membre pour +membre, ou qu'il paye pour sa tte ou selon la qualit +du membre un rachat convenable l'arbritage du +maire et des jurs.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une +plainte capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant +le juge dans le district duquel sera trouv le prvenu. +S'il ne peut en avoir justice par le juge, qu'il porte au +seigneur dudit prvenu, s'il habite dans la cit, ou +l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la +cit, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir +justice ni par le seigneur ni par son officier, qu'il aille +trouver les jurs de la paix, et leur montre qu'il n'a pu +avoir justice de cet homme, ni par son seigneur ni par +l'officier de celui-ci; que les jurs aillent trouver le +seigneur, s'il est dans la cit, et sinon son officier, et +qu'ils lui demandent instamment de faire justice +celui qui se plaint de son homme; et si le seigneur ou +son officier ne peuvent en faire justice ou le ngligent, +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +que les jurs cherchent un moyen pour que le plaignant +ne perde pas son droit.</p> + +<p>7<sup>o</sup> Si quelque voleur est arrt, qu'il soit conduit +celui dans la terre de qui il a t pris; et si le seigneur +de la terre n'en fait pas justice, que les jurs la fassent.</p> + +<p>8<sup>o</sup> Les anciens mfaits qui ont eu lieu avant la destruction +de la ville, ou l'institution de cette paix, sont +absolument pardonns, sauf treize personnes, dont voici +les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul de Capricion; +Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy +Bunt; Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen +Hosteloup; Anselle Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean +de Molriem; Anselle, gendre de Lebert. Except ceux-ci, +si quelqu'un de la cit, chass pour d'anciens mfaits, +veut revenir, qu'il soit remis en possession de tout ce +qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possd et +n'avoir ni vendu ni mis en gage.</p> + +<p>9<sup>o</sup> Nous ordonnons aussi que les hommes de condition +tributaire payent le cens, et rien de plus, leurs seigneurs, +et s'ils ne le payent pas au temps convenu, qu'ils soient +soumis l'amende suivant la loi sous laquelle ils vivent. +Qu'ils n'accordent que volontairement quelque autre +chose la demande de leurs seigneurs; mais qu'il +appartienne leurs seigneurs de les mettre en cause +pour leurs forfaitures et de tirer d'eux ce qui sera +jug.</p> + +<p>10<sup>o</sup> Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs +des glises et des grands qui sont de la paix, prennent +des femmes dans toute condition o ils pourront. Quant +aux serviteurs des glises qui sont hors des limites de +cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur +est pas permis de prendre des pouses sans le consentement +de leurs seigneurs.</p> + +<p>11<sup>o</sup> Si quelque personne vile et dshonnte insulte, +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +par des injures grossires, un homme ou une femme +honnte, qu'il soit permis tout prud'homme de la +paix, qui surviendrait, de la tancer, et de rprimer, +sans mfait, son importunit par un, deux ou trois +soufflets. S'il est accus de l'avoir frapp par vieille +haine, qu'il lui soit accord de se purger, en prtant +serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais au contraire +pour l'observation de la paix et de la concorde.</p> + +<p>12<sup>o</sup> Nous abolissons compltement la mainmorte<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor"> [106]</a>.</p> + +<p>13<sup>o</sup> Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou +sa petite-fille, ou sa parente, lui a donn de la terre +ou de l'argent, et si elle meurt sans hritier, que tout +ce qui restera de la terre ou de l'argent elle donn +retourne ceux qui l'ont donn ou leurs hritiers. De +mme si un mari meurt sans hritier, que tout son bien +retourne ses parents, sauf la dot qu'il avait donne +sa femme. Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et +aprs sa mort la dot mme retournera aux parents de +son mari. Si le mari ni la femme ne possdent de biens +immeubles, et si, gagnant par le ngoce, ils ont fait +fortune et n'ont point d'hritiers, la mort de l'un +toute la fortune restera l'autre. Et si ensuite ils n'ont +points de parents, ils donneront deux tiers de leur fortune +en aumnes pour le salut de leurs mes, et l'autre +tiers sera dpens pour la construction des murs de la cit.</p> + +<p>14<sup>o</sup> En outre, que nul tranger, parmi les tributaires +des glises ou des chevaliers de la cit, ne soit reu +dans la prsente paix sans le consentement de son +seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reu sans +le consentement de son seigneur, que dans l'espace +de quinze jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +sans forfaiture, o il lui plaira, avec tout son avoir.</p> + +<p>15<sup>o</sup> Quiconque sera reu dans cette paix, devra, dans +l'espace d'un an, se btir une maison ou acheter des +vignes, ou apporter dans la cit une quantit suffisante +de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire la justice, +s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte +contre lui.</p> + +<p>16<sup>o</sup> Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cit, +qu'il le prouve par le tmoignage des chevins, ou se +purge en levant la main en serment.</p> + +<p>17<sup>o</sup> Quant aux droits et coutumes que le chtelain +prtend avoir dans la cit, s'il peut prouver lgitimement, +devant la cour de l'vque, que ses prdcesseurs +les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de bon +gr; s'il ne le peut, non.</p> + +<p>18<sup>o</sup> Nous avons rform ainsi qu'il suit les coutumes +par rapport aux tailles<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor"> [107]</a>. Que chaque homme qui doit +les tailles paye, aux poques o il les doit, quatre deniers; +mais qu'il ne paye en outre aucune autre taille; + moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette +paix quelque autre terre devant taille, laquelle il +tienne assez pour payer la taille raison de la dite +possession.</p> + +<p>19<sup>o</sup> Les hommes de la paix ne seront point contraints + aller au plaid<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor"> [108]</a> hors de la cit. Que si nous +avions quelque sujet de plainte contre quelques-uns +d'eux, justice nous serait rendue par le jugement des +jurs. Que si nous avions sujet de plainte contre tous, +justice nous serait rendue par le jugement de la cour +de l'vque.</p> + +<p>20<sup>o</sup> Que si quelque clerc commet un mfait dans les +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +limites de la paix, s'il est chanoine, que la plainte +soit porte au doyen et qu'il rende justice. S'il n'est pas +chanoine, justice doit tre rendue par l'vque, l'archidiacre +ou leurs officiers.</p> + +<p>21<sup>o</sup> Si quelque grand du pays fait tort aux hommes +de la paix, et, somm, ne veut pas leur rendre justice, +si ces hommes sont trouvs dans les limites de la paix, +qu'eux et leurs biens soient saisis, en rparation de +cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils +auront t pris, afin que les hommes de la paix conservent +ainsi leurs droits et que le juge lui-mme ne +soit pas priv des siens.</p> + +<p>22<sup>o</sup> Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que +par une bnignit royale nous avons accorde ces +citoyens, les hommes de cette paix ont fait avec nous +cette convention, savoir: que, sans compter notre cour +royale, les expditions et le service cheval qu'ils +nous doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'anne +un gte, si nous venons dans la cit; et que si nous n'y +venons pas, ils nous payeront en place 20 livres.</p> + +<p>23<sup>o</sup> Nous avons donc tabli toute cette constitution, +sauf notre droit, le droit piscopal et ecclsiastique, et +celui des grands qui ont leurs droits lgitimes et distincts +dans les confins de cette paix; et si les hommes de cette +paix enfreignaient en quelque chose notre droit, celui +de l'vque, des glises et des grands de la cit, ils +pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, +dans l'espace de quinze jours, leur infraction.</p> + +<p class="word small"><cite>Ordonnance de Louis VI</cite>, traduite du latin par <span class="smcap">M. Guizot</span>, +dans son <cite>Cours de l'histoire de la civilisation en France</cite>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>PRISE D'DESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.<br /> +<span class="medium">1145.</span></h2> +</div> + +<p>Zengui parut devant desse<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor"> [109]</a> un mardi 28 de novembre. +Son camp fut dress prs de la porte des Heures, +vers l'glise des Confesseurs. Sept machines furent +leves contre la ville. Dans ce danger, les habitants, +grands et petits, sans excepter les moines, accoururent +sur les remparts, et combattirent avec courage; les femmes +mmes s'y rendirent, apportant aux guerriers des +pierres, de l'eau et des vivres. Cependant l'ennemi +avait creus sous terre jusqu' la ville; les assigs creusrent +aussi de leur ct, et pntrant dans la mine oppose, +y turent les travailleurs. Mais dj deux tours +taient entirement mines. Comme elles taient prs +de s'crouler, Zengui le fit savoir aux assigs en disant: +Prenez deux hommes d'entre nous en otage; vous enverrez +deux des vtres, et ils se convaincront par eux-mmes +de l'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre, +et ne pas attendre d'tre soumis de force et d'tre extermins. +Cet avis fut mpris. Celui qui commandait +dans desse pour les Francs, attendant d'un moment +l'autre l'arrive de Josselin et du roi de Jrusalem, rejeta +<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +avec ddain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi +mit le feu aux poutres qui soutenaient les tours, +et elles s'croulrent. Au bruit qui en retentit, les habitants +et les vques accoururent sur la brche pour +arrter l'ennemi. Mais pendant qu'ils dfendaient cet +endroit, les Turcs trouvrent les remparts dgarnis et +forcrent la ville. Alors les habitants quittrent la +brche et coururent la citadelle. A partir de ce moment, +quelle bouche ne se fermerait, quelle main ne +reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou dcrire +les malheurs qui durant trois heures accablrent desse. +On tait au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs +s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes, +des femmes, des prtres, des diacres, des religieux, des +religieuses, des vierges, des poux, des pouses. Hlas! +chose horrible dire, la ville d'Abgare, ami du Messie<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor"> [110]</a>, +fut foule aux pieds pour nos pchs! O dplorable condition +humaine! Les pres restrent sans piti pour leurs +enfants, les enfants pour leurs pres; les mres furent +insensibles pour le fruit de leurs entrailles; tous couraient +au haut de la montagne vers la citadelle. Quand +les prtres en cheveux blancs, qui portaient les chsses +des saints martyrs, virent luire les signes du jour de +colre, du jour dont un prophte a dit: J'prouverai le +courroux cleste parce que j'ai pch, ils s'arrtrent +tout court, et ne cessrent d'adresser leurs voix Dieu +jusqu' ce que le glaive des Turcs leur et t la parole. +Plus tard, on retrouva leurs corps en habits sacerdotaux +teints de sang. Il y eut cependant quelques mres +qui rassemblrent leurs enfants autour d'elles, comme +la poule appelle ses petits, et qui attendirent de prir +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +tous ensemble par l'pe, ou d'tre la fois mens en +servitude. Ceux qui avaient couru vers la citadelle n'y +purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusrent +d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui +tait la brche, ft revenu. Il arriva enfin, mais trop +tard, et lorsque des milliers de personnes avaient t +touffes aux portes. En vain voulut-il s'ouvrir un chemin; +il ne put passer outre, cause des cadavres entasss +sur son passage, et fut tu la porte mme d'un +coup de flche. Enfin Zengui, touch des maux qui accablaient +desse, ordonna de remettre l'pe dans le +fourreau. L'vque Basile avait t garrott par les +Turcs, tran nu et sans chaussure. Zengui le vit, et se +sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il tait. +Quand il sut que c'tait le mtropolitain, il lui fit donner +des habits, et le conduisit sa tente. Ensuite, il lui +fit des reproches de ce qu'on n'avait point, par une +prompte soumission, sauv ce peuple infortun. L'vque +rpondit: C'est la divine Providence qui te rservait +une si grande conqute, afin de rendre ton nom grand +et illustre parmi les rois, et pour que nous autres misrables +nous pussions contempler la face de notre +matre, sans crainte, car nous n'avons point viol de +parole, nous n'avons point enfreint de serment. Zengui +fut touch de ces paroles, et reprit: C'est bien rpondu, + mtropolite! oui, Dieu et les hommes honorent ceux +qui gardent leurs serments et qui sont fidles leur foi +jusqu' la mort. La garnison de la citadelle se rendit +deux jours aprs, et se retira la vie sauve. Les Turcs +massacrrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, +mais ils respectrent les Syriens et les Armniens.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Aboulfarage</span>, traduit par M. Reinaud, dans le 4<sup>e</sup> vol. de la <cite>Bibliothque +des Croisades</cite>, p. 73.</p> + +<p>Alboulfarage, clbre historien et mdecin, de la secte des chrtiens jacobites, +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +naquit Malatia, en Armnie, en 1226, et mourut en 1286. Il est +auteur d'une chronique universelle, qu'il crivit d'abord en langue syriaque +et qu'il refit ensuite, avec d'importants changements, en langue +arabe.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LOUIS VII PREND LA CROIX<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor"> [111]</a>.<br /> +<span class="medium">1146.</span></h2> + +<p class="subh">Coment le roy Loys fist parlement Vezelay et fist preschier la croiserie +de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et l'exemple de luy la +prisrent plusieurs barons et prlas, et mains autres.</p> +</div> + +<p>En celluy an mesme avint trop grant meschief toute +crestient, en la terre d'oultre-mer, au royaume de Jhrusalem; +car les Turcs s'esmeurent trop grant force +et prisrent une noble cit qui a nom Roches<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor"> [112]</a>, qui estoit +en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas sans +grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs +gens. Et pour la prise de celle cit s'enorgueillirent +merveilles et menacirent occire tous les crestiens de +celle contre. La nouvelle de celle douleur vint en +France jusques au roy Loys. Et pour l'amour du saint +Esperit, dont il estoit inspir, eut moult grant douleur +de ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car +pour cette besongne assembla-il en cest an grant parlement +au chasteau de Vezelay. L fit venir les archevesques, +les vesques et les abbs et grant partie des +barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de +Clervaux et prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie +de la Saincte Terre de promission, o Jhsucrist conversa +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +corporellement, tant comme il fu en ce monde et +y receupt mort au gibet de la croix pour la rdemption +de son peuple.</p> + +<p>Lors se croisa le roy tout le premier, et aprs luy la +royne Alinor sa femme. Et quant les barons qui l estoient +assembls virent ce, si se croisrent tous ceulx qui +cy sont nomms: Alphons le conte de Saint-Gille, +Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte Thibault +de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault +son frre, le conte de Tonnoire, le conte Robert, +frre du roy, Yves le conte de Soissons, Guillaume le +conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente, +Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy +de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, +Rgnault de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier +de Monjay, rard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers +de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son frre, +Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et +plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues +gens. Des prlas, se croisrent Symon vesque de Noyon, +Godeffroy vesque de Lengres, Arnoul vesque de Lisieux, +Hbert l'abb de Saint-Pre-le-Vif-de-Sens, Thibault +l'abb de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes +de saincte glyse.</p> + +<p>En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur +d'Allemaigne et son nepveu Ferry duc de Saissongne, qui +depuis fu empereur, quant il orent la msaventure de +la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa, le conte de +Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles +barons de grant renomme.</p> + +<p>Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abb +de Vezelay fonda une glyse en l'honneur de saincte +croix, au lieu de celle saincte prdicacion, pour l'honneur +et pour la rvrence de la croix que le roy et les +<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +barons avoient illec prise, tout droit au pendant du +tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur +a depuis monstr mains appers miracles. Tout +l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques + l'autre et oultre jusques la Penthecouste, ainsi qu'il +meust oultre-mer.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.</cite></p> + +<p>C'est sous le rgne de Philippe le Bel que l'on commena rdiger en +Franais, d'aprs les vieilles chroniques latines rassembles et conserves +l'abbaye de saint Denis, l'histoire de France connue sous le nom de <cite>Grandes +Chroniques de France, selon que elles sont conserves en l'glise de Saint-Denis</cite>. +On en donna une nouvelle dition pendant le rgne de Charles V, +et on les continua jusqu' la fin de la vie de ce roi, qui prit une part importante + la rdaction de l'histoire de son rgne et de celui de son pre. C'est +cette poque que fut fix le texte des Grandes Chroniques, que les copies +s'en multiplirent et que ce livre devint un monument historique national. +Les Grandes Chroniques s'arrtent la fin du rgne de Charles VII. M. Paulin +Paris a donn en 1836 une excellente dition des <cite>Grandes Chroniques</cite> +(6 vol. in-12), d'aprs le beau manuscrit de Charles V, que possde la Bibliothque +impriale.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>CROISADE DE LOUIS VII. +<span class="medium"><em>Bataille du Mandre.</em></span><br /> +<span class="medium">1148.</span></h2> +</div> + +<p>La route que le Roi devait prendre pour aller d'phse + Laodice suit le fleuve du Mandre, qui coule entre +des montagnes escarpes; il est large et profond, mme +quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il tait fort +grossi par des pluies abondantes. Le Mandre arrose une +valle assez large, et ses deux rives prsentent l'une +et l'autre un chemin facile une troupe nombreuse. +Les Turcs s'tablirent sur ces deux rives, esprant accabler +de flches notre arme, inquiter sa marche et +dfendre les gus du fleuve; s'ils taient battus, ils savaient +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. +Quand nous arrivmes en ces lieux, nous vmes que les +Turcs occupaient les montagnes, que d'autres qui +taient dans la plaine se prparaient harceler l'arme, +et que d'autres enfin taient rassembls sur l'autre +rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi +mit alors les bagages et les malades au centre de l'arme, +plaa les hommes d'armes en avant, en arrire et +sur les flancs, s'avana ainsi en sret, mais ne fit que +peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient +sur notre flanc, et retardaient notre marche en nous +harcelant bien plus qu'en combattant, car ils se htaient +de fuir, mais ils taient ardents nous poursuivre. +Comme nous tions continuellement et insolemment +harcels par eux et qu'ils nous chappaient sans cesse +en fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger +ni le laisser en repos ni combattre, se dcida passer +le Mandre. Comme il ne connaissait pas les gus +et que les Turcs gardaient les passages, c'tait une entreprise +pleine de dangers. Le second jour de la marche, +vers midi, une partie des Turcs se porta la suite de +notre arme, et le reste sur le fleuve, un point o nous +pouvions facilement entrer dans l'eau, mais o nous +devions trouver des difficults pour en sortir et les attaquer. +Alors, ils envoyrent trois des leurs lancer des +flches sur les ntres, et au moment o nous tirions +nos arcs, les deux troupes ennemies poussrent de +grands cris, et leurs missaires s'enfuirent. Aussitt les +illustres comtes Thierry de Flandre et Guillaume de +Mcon se jetrent leur poursuite, franchirent une +rive escarpe, au milieu d'une grle de flches, et +mirent en droute les Turcs plus vite que je ne puis +le dire; pendant ce temps, et tout aussi heureusement, +le roi se lanant de toute la vitesse de son cheval contre +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +les Turcs qui attaquaient l'arrire-garde, les dispersa, +et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux +qui avaient d'assez bons chevaux pour chapper sa +poursuite. Nos deux attaques avaient compltement +russi; les deux rives du fleuve et les montagnes taient +couvertes de morts. Un mir fut pris et amen au roi, +qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route +que nous suivions, nous approchions des limites des +territoires des Grecs et des Turcs, mais les uns et les +autres taient nos ennemis. Les Turcs, pleurant leurs +morts, firent appel aux peuples des environs pour venir +se venger de nous et nous attaquer en plus grand +nombre; mais nous entrmes le troisime jour Laodice, +ne craignant pas leurs insolents projets... Le gouverneur +de Laodice, soit qu'il et peur du roi cause +du crime qu'il avoit commis<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor"> [113]</a>, soit qu'il voult nous +nuire d'une autre manire, fit sortir de la ville tout ce +qui pouvait nous tre utile, et ne voulant pas employer +une ruse dj connue, il prpara une autre trahison +aussi funeste. Ce misrable savait que de Laodice Satalie, +o nous ne parvnmes qu'aprs quinze jours de +marche, il ne nous serait pas possible de trouver des +vivres, et que nous devions ds lors mourir de faim si +nous ne parvenions pas nous en procurer Laodice; +il fit donc enlever de la ville toutes les provisions qui +s'y trouvaient et obligea les habitants en sortir... +On rsolut d'aller la recherche des habitants qui s'taient +enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la +paix avec eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; +mais ce projet ne put s'excuter qu'en partie. +On trouva bien les habitants, mais ils ne voulurent pas +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +revenir, et, aprs avoir perdu toute une journe, on +sortit de Laodice, ayant toujours les Grecs et les Turcs +prs de nous en avant et en arrire de l'arme. Les +montagnes que nous traversions taient encore couvertes +du sang des Allemands<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor"> [114]</a>, et nous avions devant +nous les mmes ennemis qui les avaient massacrs. Le +roi, clair par le sort de ceux qui l'avaient prcd, et +dont il voyait les cadavres, mit son arme en bataille.</p> + +<p>Vers le milieu de notre seconde journe de marche, +nous arrivmes devant une montagne trs-haute et +bien difficile franchir. Le roi voulait employer toute +la journe la traverser et tait dcid ne pas s'y arrter +pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivrent les +premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean +de Maurienne, ne trouvant pas d'obstacles et oubliant +le roi, qui veillait sur l'arrire-garde, franchirent la +montagne et dressrent leurs tentes de l'autre ct, +pendant que le reste de l'arme tait encore loin. Cette +montagne tait escarpe et rocheuse; il fallait la gravir +par une pente trs-roide; sa cime semblait toucher les +cieux, et un torrent qui coulait dans le fond de la valle +semblait toucher l'enfer. Tout le monde s'amoncela +sur le mme point, se pressant, s'arrtant et oubliant +les chevaliers qui taient en avant; les btes de somme +tombaient du haut des rochers et entranaient dans +leur chute jusqu'au fond de l'abme tous ceux qu'elles +rencontraient. Des blocs de rocher qui se dplaaient +occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux des +ntres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs +chemins couraient le risque de tomber ou d'tre entrans +par les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +Les Turcs et les Grecs lanaient des flches pour empcher +ceux qui taient tombs de se relever; puis ils se +runirent pour attaquer cette foule en dsordre, se rjouissant +de ce qu'ils voyaient, car ils espraient en +tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour finissait, +et le dfil se remplissait de plus en plus des dbris de +notre arme. Excits par ces premiers succs, nos ennemis, +plus audacieux, attaquent notre corps d'arme, +car ils ne craignent plus l'avant-garde et ne voient pas +encore l'arrire-garde. Ils frappent donc et tuent, et le +pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un +troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'leva +jusqu'aux cieux arriva aussi aux oreilles du roi; il fit +alors tout ce qu'il pouvait, mais le ciel ne lui envoya +d'autre secours que la nuit, qui mit quelque terme nos +maux. Pendant ce temps, en ma qualit de moine, je +ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres +se bien battre; on m'envoya auprs de l'avant-garde: +je dis ce qui se passait. Tous, consterns, coururent +leurs armes, et voulurent revenir en arrire; mais l'pret +des lieux et les ennemis qui s'taient ports au +devant d'eux les empchaient d'avancer. Pendant ce +temps, le roi tait seul au milieu de ce danger avec +quelques barons; il n'avait auprs de lui ni chevaliers +solds ni cuyers arms d'arcs, car il ne s'tait pas prpar +pour traverser ces dfils, et il avait t convenu +qu'on ne les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant +sa propre vie pour sauver ceux que l'ennemi tuait en +foule, franchit les derniers rangs, et lutta vigoureusement +contre les Turcs, qui attaquaient avec acharnement +le corps du milieu; il combattit avec la plus grande +tmrit contre ces infidles, cent fois plus forts que lui +et qui de plus avaient tout l'avantage du terrain; les +chevaux en effet, sur ce terrain en pente ne pouvaient +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +pas courir, et comme il tait impossible de charger vivement, +les coups taient moins assurs; les ntres +frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans +tre aids par la course de leurs chevaux, et pendant +ce temps l'ennemi lanait ses flches l'abri des arbres +et des rochers.</p> + +<p>Cependant les ntres, dgags par le roi, se retiraient +avec leurs bagages, abandonnant le roi et les barons, +exposs tout le danger. Si Dieu ne nous en avait +donn l'exemple, nous dplorerions que les matres +se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus +belles fleurs de la France prirent dans ce combat avant +d'avoir port leurs fruits dans la ville de Damas. Ce +rcit me fait pleurer amrement et gmir du plus profond +de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant +une consolation en pensant que le souvenir de leur +courage durera autant que le monde, et qu'tant morts +avec une foi ardente et purifis de leurs erreurs, ils ont +obtenu la couronne du martyre. Ils combattent donc, +et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue +tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs +reviennent sans cesse et toujours plus nombreux; ils +tuent les chevaux, qui aidaient au moins les chevaliers + supporter le poids de leur armure. Obligs ainsi de +combattre pied, les chevaliers revtus de leur armure +se prcipitent au plus pais de l'ennemi, o ils se +noient comme dans la mer; puis, spars les uns des +autres, ils sont bientt tus et dpouills.</p> + +<p>Au milieu de cette mle, l'escorte du roi, peu nombreuse, +mais illustre, se spara de sa personne; quant +lui, il conserva son courage de roi, et, agile et vigoureux, +il saisit les branches d'un arbre que Dieu avait mis +l pour son salut, et s'lana sur le haut d'un rocher. +Les ennemis, en grand nombre, coururent sa poursuite +<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +pour le faire prisonnier; d'autres, plus loigns, l'accablaient +de leurs flches. Mais Dieu permit que sa cuirasse +rsistt aux flches, et il put dfendre son rocher, avec +son pe rouge de sang, en coupant les mains et les +ttes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il +serait difficile de le prendre et ne sachant pas qui ils +avaient affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants +n'arrivassent son secours, les Turcs renoncrent + attaquer le roi, et allrent enlever les dpouilles +du champ de bataille.</p> + +<p>Le gros de l'arme, qui s'avanait avec les bagages, +n'avait pas fait beaucoup de chemin, car plus il arrivait +de monde, plus la marche de cette foule, au milieu +des dfils, devenait difficile et lente. Le roi, aprs +avoir chemin quelque temps pied, rejoignit l'arme, +remonta cheval, et continua sa route par une soire +obscure. Enfin, les chevaliers de l'avant-garde arrivrent +tout haletants; lorsqu'ils virent le roi seul, couvert +de sang et harass de fatigue, ils gmirent, comprenant +ce qui s'tait pass sans avoir besoin de le demander, +et pleurrent amrement la mort des compagnons du roi, +qui taient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient +taient encore nombreux et pleins de courage; +mais la nuit tait venue, et l'autre cot de la profonde +valle tait couvert d'ennemis, de sorte qu'il n'tait +pas possible de les attaquer. Les chevaliers se runirent +vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils +avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. +Personne ne dormit pendant cette nuit, chacun attendant +quelqu'un des siens, qu'il ne devait plus revoir, +ou accueillant avec joie ceux qui revenaient dpouills +et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le +peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait tre +pendu pour ne pas avoir suivi les ordres du roi; le +<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +peuple aurait voulu que l'on pendt galement l'oncle +du roi, qui tait aussi coupable que Geoffroy; mais Jean +de Maurienne le sauva: tous deux taient coupables, +mais comme on ne pouvait punir l'oncle du roi, il tait +impossible de condamner l'autre.</p> + +<p>Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois +les tnbres de notre tristesse, nous permit de voir +les Turcs joyeux, couverts de nos dpouilles et occupant +les montagnes avec des forces considrables. Les +ntres, dpouills de leurs biens et pleurant leurs compagnons +morts, devinrent prudents, mais trop tard, +se rangrent en bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... +Dj la faim tourmentait les chevaux qui n'avaient plus + manger depuis quelques jours qu'un peu d'herbe; +les vivres commenaient aussi manquer aux hommes, +et nous avions faire douze journes de marche. Les +Turcs, comme les btes froces dont la cruaut augmente +quand elles ont got le sang, nous harcelaient avec +plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commenc nous +enlever du butin. Le matre du Temple, verard des +Barres, d'une grande pit et d'un courage qui servait de +modle aux chevaliers, rsistait avec ses frres l'ennemi, +dfendant vigoureusement ce qui appartenait + eux et aux autres.</p> + +<p>Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'arme +suivt ce noble exemple, parce qu'il savait que si +les forces sont abattues par la faim, le courage ranime +les cœurs. Il fut donc dcid que, dans ce pril, tout le +monde s'unirait fraternellement avec les frres du +Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner +le camp et d'obir ponctuellement aux matres +qu'on leur donnerait. On reconnut pour matre un +nomm Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert +mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante +<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +chevaliers. Il leur fut ordonn de rsister aux attaques +des Turcs, qui nous harcelaient sans relche, et d'obir + l'ordre de revenir sur-le-champ en arrire quand ils +auraient fait une certaine rsistance et qu'on les rappellerait. +On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, +afin que celui qui devait tre au premier rang ne se +trouvt pas au second, et qu'il n'y et pas de dsordre. +Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la guerre +avait mis pied, beaucoup de nobles en effet ayant +perdu leur argent et leurs chevaux marchaient contre +leur usage avec la pitaille, furent placs l'arrire-garde +et arms d'arcs afin de pouvoir riposter aux flches +de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre cette loi gnrale +d'obissance; mais personne n'osa lui donner un +autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux +de chevaliers, et, en sa qualit de matre et protecteur +de tous, de se porter avec ce corps au secours des +points les plus faibles.</p> + +<p>Nous marchmes en avant, suivant la rgle tablie; +nous descendmes des montagnes, joyeux d'entrer dans +la plaine, et protgs par nos dfenseurs, nous supportions +sans prouver de perte les attaques de nos +insolents ennemis. Nous arrivmes deux rivires loignes +d'un mille l'une de l'autre et trs-difficiles traverser + cause des marais profonds au milieu desquels +elles coulaient. La premire tant franchie, on attendit +sur l'autre rive que l'arrire-garde et pass, et pendant +ce temps nous tirions de la vase les pauvres btes de +somme qui s'y enfonaient. Enfin les derniers chevaliers +et la pitaille passrent ple-mle avec les Turcs, +mais sans prouver de perte, parce qu'on se dfendait +mutuellement et avec beaucoup de courage.</p> + +<p>On se dirigea vers la seconde rivire, et il fallait +passer entre deux rochers, du haut desquels nous pouvions +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +tre cribls de flches. Les Turcs s'lancrent +vers ces rochers, mais nos chevaliers s'tablirent avant +eux sur l'un des deux; les Turcs occuprent l'autre, +mais notre pitaille les en chassa tout de suite. Pendant +qu'ils taient ainsi jets en bas du rocher, quelques +chevaliers pensrent qu'on pouvait les tourner entre +les deux rivires et leur couper la retraite. Le matre +leur en donna la permission, et ils attaqurent les Turcs; +un grand nombre pousss dans les marais y trouva +la fois la mort et un tombeau. Pendant que les ntres, +furieux, massacraient les fuyards et les poursuivaient +sans relche, la faim leur semblait moins vive et la +journe plus heureuse.</p> + +<p>Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manires +pour nous anantir, et, autrefois ennemis, ils s'taient +runis dans ce but. Ils emmenaient leur btail, +brlaient et dtruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas +emporter. Aussi nos chevaux, puiss de faim et de fatigue, +tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, +tentes, vtements, armes; nous brlions tous ces objets +afin que l'ennemi ne s'en empart point; on ne conservait +que ce que les pauvres pouvaient emporter. +L'arme se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait +pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au +transport servaient nourrir les hommes, et tous mangeaient +de la chair de cheval, mme les riches, qui y +ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est ainsi +que les souffrances de la faim furent apaises, et grce + notre association fraternelle, nous battmes quatre fois +les Turcs; enfin force de soins et de prudence nous +pmes arriver Sattalie.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Odon de Deuil</span>, <cite>Histoire de la Croisade de Louis VII</cite>; traduit +par L. Dussieux.</p> + +<p>Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en Orient, et +<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +crivit l'histoire de son expdition. A son retour, il fut nomm abb de +Saint-Denis, aprs la mort de Suger.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">SIGE DE DAMAS.<br /> +1149.</h2> + +<p class="subh">Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de Damas par +les jardins, dont il orent moult faire.</p> +</div> + +<p>Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la +Mendre Surie, qui est appelle par autre nom la Fenice +de Libane, dont le prophte dit: Le chief de Surie, Damas, +un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit appel +Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un +plain de quoy la terre est are<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor"> [115]</a>, strile et brehaigne, +s ce n'est tant comme les gaigneurs<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor"> [116]</a> la font fertille +et plentureuse, par un fleuve qui descent de la montaigne, +qu'il mnent par conduis et par chaneaus, l o +mestier est, devers la partie d'orient. s deux rives de +ce fleuve croist moult grant plent d'arbres qui portent +fruit de toutes manires. Si comme il fu jour et l'ost des +crestiens fu arm ainsi comme il estoit devis, de toutes +leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultremer +(Baudouin) avoit la premire, pour ce que ses gens savoient +mieux le pays que les pellerins estranges qui y +estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, +s mestier fust, ceux qui les premiers alloient. +L'arrire garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. +En celle manire s'en allrent vers la cit, et estoit +vers le soleil couchant celle part dont nos gens venoient. +Les jardins estoient devers bise qui durent bien quatre +<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps +que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun +y a son jardin clos de murs de terre: car en ce pays +n'a mie plent de pierres. Les sentiers y sont moult +estrois d'un vergier autre; mais il y a une commune +voye qui va la cit o va paine un homme atout son +cheval chargi de fruit. De celle part est la cit trop +forte pour les murs de pierres dont il y a tant et pour +les ruisseaux qui cueurent par trestous les jardins et +pour les estroictes voyes qui sont bien clouses de et +del. Accord fu que par l s'en iroit tout l'ost vers la +cit pour deux choses: l'une ce fu que s les jardins +estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et +demie prise; l'autre si fu qu'il y avoit l grant plent +de fruis tous meurs par les arbres qui grant mestier +aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part couroient, +dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes +et pour les chevaux.</p> + +<p>Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent +dedens les jardins: mais trop y eut grant force aller +par l; car derrire les murs de terre, de et del des +sentiers, y avoit grant plent de Turcs qui ne finoient de +traire par archires qu'il avoient faictes espessement, +et ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit +assez de ceux qui se mettoient appertement en la voye +contre eux et leur deffendoient le pas, car tous ceux qui +povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient + leur povoir que nos gens ne guaignassent les +jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes tournelles et +haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait +faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient +cueillir leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult +bien garnies d'archiers qui grant mal faisoient nos +gens. Et quant on passoit prs de ces tournelles, on +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient grant +meschief: souvent les froit-on de glaives par les archires +des murs de terre qui estoient de et del. Assez +en occirent en celle manire et hommes et chevaux, si +que maintes fois se repentirent les barons de ce que il +avoient empris asseoir la ville, de celle part.</p> + +<h3>Coment les nos gaaignirent les jardins et le fleuve grant paine et chacirent +les Turcs dedens la cit.</h3> + +<p>Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous +les barons. Bien virent qu'il ne pourroient en telle manire +passer jusques la ville, sans trop grant dommaige. +Lors se tournrent s costs de la voye et commencirent + drompre et abattre les murs de terre. +Les Turcs qu'il trouvrent dedens la closture de ces murs +sourprisrent, si qu'il ne les laissrent mie passer outre +les autres murs, ainois en occirent assez et mains en +retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne say en +quans lieux.</p> + +<p>Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, +virent que les nostres alloient ainsi abattant les murs et +occiant la gent, trop furent espovants; si s'en fouirent +vers la ville. Les jardins laissirent et s'en fouirent +grans routes dedens la cit. Lors allrent les nostres +tout bandon<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor"> [117]</a> parmi les sentiers; mais les Turcs s'estoient +bien penss que les nostres auroient mestier de +venir au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: +et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la +cit seroit assige de celle partie, il garnirent moult bien +la rive du fleuve d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers +y misrent assez pour garder que les nostres n'approchassent +du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin +<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +eut presque pass tous les jardins, grant talent +eut de venir au fleuve qui couroit prs des murs de la +cit; mais quant il approchrent, bien leur fu contredicte +l'eaue, et furent par force les nostres rebouts arrire. +Aprs se rallirent et emprisrent gaigner l'eaue; +aux Turcs assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais +les nostres furent rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit +aprs tout sa bataille et attendoit pour secourre +aux premiers quant mestier en seroit et qu'il seroient +las. L'empereur, qui venoit derrire, demanda +pourquoi il estoient arrests; et l'on luy dist que la +premire bataille s'estoit assemble aux Turcs qu'ils +avoient trouv hors de la ville.</p> + +<p>Quant les Thiois orent ce, tantost se dsordonnrent +et coururent tous desroy; et l'empereur mesme y fu; +parmi la bataille le roy de France passrent tous sans +conroy jusques tant qu'il vindrent aux poignis sur +l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et +misrent les escus devant eux, et tindrent les longues +espes, asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne +leur peurent rsister et ne demoura gures qu'il laissirent +l'eaue et se misrent dedens la ville. L'empereur fist + celle venue un coup de quoy l'on doit toujours-mais +parler; car un Turc le tenoit moult de prs qui estoit +arm de haubert. L'empereur fu pi et tenoit en sa +main une moult bonne espe. Il fri le Turc entre le col +et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le +pis au destre cost. La pice chi qui emporta le col et +la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce virent ne +s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent en la +ville. Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il +avoient veu, il n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que +tous furent dsesprs qu'il ne se peussent tenir contre +telles gens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></p> + +<h3>Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns princes +desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant (entendre) qu'il prendroient +la cit de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut.</h3> + +<p>Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout + dlivre<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor"> [118]</a>. Lors tendirent leur pavillons entour la cit. +Grant doutance eurent les Sarrasins en toutes manires; +si montrent sus les murs et regardrent l'ost qui trop +estoit beau, quant il fu logi. Bien se pensrent que si +grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. +Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie +soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent +tous. Pour ce prisrent conseil entre eux, et fu +accord que par toutes les rues de la ville de celle partie +o le sige estoit, l'en mist de bonnes barres de gros +bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que s les +nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient + copper les barres, que les Turcs s'en peussent +aller par les portes et mener sauvet leur femmes et +leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie couraige +de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient +meschief, quant il s'atournoient j fouir. Assez estoit +lgire chose de faire si grant fait que de prendre la cit +de Damas, s Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais +pour les pchs de la crestient et pour ce, par aventure, +qu'il destinast celle grant chose faire et acomplir +par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice +au dable, qui cueurt tousjours et est preste mal, destourba +celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit j +qui avoient trouss toutes les choses qu'il prtendoient + emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de +<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +la cit se pourpensrent que des barons de la terre<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor"> [119]</a> y +avoit mains qui estoient de trop grant convoitise; bien +cogneurent que les cuers des crestiens qui l estoient assembls +ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce voulurent +essayer vaincre les cuers d'aucuns par avarice. +Si envoyrent ces gens leur avoir, qui est moult grant, +et leur promisrent et bien leur asseurrent que ainsi le +feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant +faire que le sige se partist d'illec. Bien est vrai que ces +barons furent de la terre de Surie; mais leur lignaiges, +n leur noms, n les terres que il tenoient ne nomme +pas l'ystoire<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor"> [120]</a>, espoir, pour ce qu'il y avoit encore de +leur hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons +qui avoient empris le mestier Judas de pourchascier la +trason contre Nostre-Seigneur vindrent l'empereur et +au roy de France et au roy de Jhrusalem, qui moult les +croient, et leur disrent que ce n'avoit pas est bon conseil +d'assiger la cit par devers les jardins, car elle y +estoit plus forte prendre que de nulle autre partie: +pour ce disrent qu'il requeroient ces grans seigneurs +et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent +l leurs peines et perdissent leur temps, il feroient +l'ost remuer et asseoir la cit en ce cost qui estoit tout +droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il +disoient, s parties de la ville qui sont contre orient et +contre midi n'avoit n jardin n arbre qui destourber +les pust venir l, le fleuve n'y couroit mie qui fust +fort gaigner. Les murs estoient illec bas et fbles, +si qu'il n'y convenoit j engins drecier, ainois pourroit +bien estre pris de venue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +Quant les princes et les autres barons les orent ainsi +parler, bien cuidirent qu'il le dissent en bonne foy +et en bonne entencion. Si les creurent et firent crier +parmi l'ost que tous se deslogeassent et suivissent les +barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent devant; +tout l'ost menrent prs de la ville jusques tant +qu'il furent en la partie de quoy il savoient de vray +qu'elle n'avoit garde d'assaut, et o l'ost avoit plus grant +souffrete de toutes choses, si qu'ils ne pourroient illec +longuement demourer. L demourrent les barons et +les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent +gures demour en celle place qu'il s'apperceurent certainement +que trahis estoient et que par grant malice +les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve, +de quoy si grant plent de gens ne se povoient passer, +et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez aise +et dlit.</p> + +<h3>Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.</h3> + +<p>Viande commena du tout faillir en l'ost, si que tous +en eurent grant souffrete, et mesmement les plerins des +estranges terres: car il n'en povoit point venir de Surie, +et ceux en estoient povrement garnis pour ce que on +leur avoit fait entendant que la cit seroit prise o il +en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en +nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il +gure chargier de viandes. Quant il se virent en tel +point que toutes choses leur failloient qui mestier leur +avoient, trop furent courroucs et esbahis, n ne s'entremirent +oncques d'assaillir la ville, car ce eust est +paine perdue, et aussi de retourner en la place o il se +logirent premirement n'eust pas est lgire chose: +car sitost comme il furent partis, les Turcs issirent hors +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +hastivement illec, et tant y firent de barres de fors bois +esps et longs, o ils misrent si grant plent d'archiers +et d'arbalestriers que ce eust est plus lgire +chose de prendre une fort cit que de demourer illec. +Du demourer en la place savoient-il de voir que ce ne +povoit estre, car il ne povoient avoir n boire n +mengier. Pour ce parlrent ensemble le roy de France +et l'empereur, et dirent que ceux de la terre en la foy +desquels et en la loyaut il avoient mis leur corps et leur +hommes pour la besongne Jhsucrist, les avoient trahis +trs desloyaument et les avoient amens en ce lieu o +il ne povoient faire le profit de crestient n leur honneur. +Pour ce s'accordrent tous qu'il s'en retournassent +d'illec et bien se gardassent dsormais de trason.</p> + +<p>En telle manire s'en partirent les deux plus haulx +hommes et les plus puissans de crestient qui riens n'y +firent celle fois qui fust proffitable n honnorable +Dieu n au sicle. Moult commencirent desplaire +ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, n +riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent +de France disoient tout en appert aux Suriens que ce +ne seroit bonne chose de conquerre les cits; car nis +les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au +temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient volentiers +les gens de France et assez lgirement au +royaume de Jhrusalem et mains grans biens y avoient +fais. Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord + ceux du pays comme il estoient devant; et quant il +venoient aucunes fois en pellerinage si s'en retournoient-il +au plus tost qu'il povoient.</p> + +<h3>Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite; et coment +toute la baronie fu mal encouragi vers ceux de Surie qui ceste grant flonnie +avoient pourchaci.</h3> + +<p>Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de +<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +demander aux saiges hommes qui avoient est celle +besongne pour savoir certainement coment et par qui +celle trason avoit est faicte et pourparle. Celluy +mesmes qui ceste hystoire fist<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor"> [121]</a> le demanda plusieurs +fois maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on. +Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus +achoisonn<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor"> [122]</a> de ceste chose que nul autre, non pas pour +ce qu'il en sceust rien n qu'il consentist la trason, car +si tost comme il vit que les jardins de Damas estoient +gaingns et le fleuve pris par force, bien luy fu avis +que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors vint +l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin, et +leur pria moult doucement qu'il luy donnassent celle cit +de Damas quant elle seroit prise et conquise. Ce mesme +requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui bien +s'y accordrent, car bien leur promettoit que bien la +garderoit et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.</p> + +<p>Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux +en eurent et grant desdaing de ce que le haut prince +qui tant de terre avoit en son pays et estoit l venu en +pellerinage vouloit ores gaingner en celle manire l'un +des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. +Mieux leur sembloit, s le roy Baudouin ne la retenoit +en son demaine que l'un d'eux la dust avoir. Car il +sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins, et +quant les autres barons retournent en leurs pays, il ne +se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il +leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail, +plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore +qu'elle fust donne au conte de Flandres. Pour ce destourber +<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +s'accordrent la trason faire. Les autres disoient +que le prince Raymont d'Antioche, qui trop estoit +malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy +par mal<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor"> [123]</a>, ne cessa de pourchascier son povoir coment +lui rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour +ce manda aux barons de Surie qui estoient ses acointes, +et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine qu'il +pourroient destourber la louenge et le pris du roy, si +qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prire +avoient-il ce pourchasci.</p> + +<p>Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement, +que par grant avoir que les Turcs donnrent +aux barons fu celle desloyaut faicte.</p> + +<p>Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi +en aller si grant gent qui contre eux estoient assembls. +Encontre ce tout le royaume de Jhrusalem en fu courrouci +et desconfort. Et quant ces grans hommes s'en +furent partis, si fu assign un grant parlement o assemblrent +tous les haus barons et les meneurs. L fu +dit que bonne chose seroit qu'il fissent un grant fait +dont Nostre-Seigneur fust honnour et par quoy l'on +parlast d'eux toujours-mais en bien. Illec fu ramentu +que la cit d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir +des mescrans, qui soit au milieu du royaume, si +que s l'on la vouloit assiger, de toutes pars pourroient +venir viandes en l'ost, pour quoy ce seroit lgre chose +de prendre la ville, qui longuement ne se pourroit tenir +contre si grans gens. Assez fu parl entre eux de celle +chose. Mais rien n'en fu accord, pour ce qu'il y avoit +destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +assiger cits en Surie. Si n'estoit mie de merveilles s +les estranges pellerins de France et d'Allemaigne +avoient perdu le talent de bien faire en la terre, +quant il voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes +avoient trahi, et le commun proffit destourb +et empeschi, si comme il apparut devant Damas. Il +sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de +sa besongne par ses gens, et se dpartist le parlement +ains que nulle riens y eut empris.</p> + +<p class="work small"><cite>Les grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites par M. Paulin +Paris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.<br /> +<span class="medium">1181-1182.</span></h2> +</div> + +<p>Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient +en France. Depuis bien des annes la libralit, +des Franais et la longue paix du royaume les y +avaient attirs en foule de toutes les parties du monde. +Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre +leurs ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et +sur la foi de la renomme, ceux d'entre les juifs qui, +par leur ge et par leurs connaissances des lois de Mose, +mritaient de porter le titre de docteurs rsolurent +de venir Paris. Aprs un assez long sjour, ils se +trouvrent tellement enrichis, qu'ils s'taient appropri +prs de la moiti de la ville, et qu'au mpris des volonts +de Dieu et de la rgle ecclsiastique, ils avaient +dans leurs maisons un grand nombre de serviteurs et +de servantes ns dans la foi chrtienne, mais qui s'cartaient +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +ouvertement des lois de la religion du Christ, +pour judaser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait +dit par la bouche de Mose, dans le Deutronome<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor"> [124]</a>: +Tu ne prteras pas usure ton frre, mais l'tranger, +les juifs, comprenant mchamment tous les +chrtiens sous le nom d'trangers, leur prtrent de l'argent + usure; et bientt dans les bourgs, dans les faubourgs +et dans les villes, chevaliers, paysans, bourgeois, +tous furent tellement accabls de dettes, qu'ils se virent +souvent expropris de leurs biens. D'autres encore taient +gards sur parole dans les maisons des juifs Paris, et +dtenus comme dans une prison. Philippe, roi trs-chrtien, +en tant inform, avant de prendre une rsolution, +fut mu de piti; il consulta un ermite nomm +Bernard: c'tait un saint homme, un bon religieux, qui +vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'aprs son +conseil que le roi libra tous les chrtiens de son +royaume des dettes qu'ils avaient contractes envers +les juifs, l'exception d'un cinquime qu'il se rserva.</p> + +<p>Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois +que des vases ecclsiastiques consacrs Dieu, comme +des calices ou des croix d'or et d'argent, portant l'image +de Notre Seigneur Jsus-Christ crucifi, avaient +t dposs entre leurs mains par les glises, titre de +caution, dans des moments d'une ncessit pressante, +ces impies les traitaient avec si peu de respect, que ces +mmes calices, destins recevoir le corps et le sang +de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient leurs enfants +pour y tremper des gteaux dans le vin et +pour y boire avec eux... Comme les juifs craignaient +alors que les officiers du roi ne vinssent fouiller leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +maisons, un d'entre eux qui demeurait Paris, et qui +avait reu en nantissement quelques meubles d'glise, +tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre +d'vangiles orn avec un art infini des pierres les plus +prcieuses, quelques coupes d'argent et autres, cacha +tout cela dans un sac, et poussa l'impuret jusqu' le +jeter ( douleur!) dans le fond d'une fosse o il dchargeait +tous les jours son ventre. Bientt une rvlation +divine en donna connaissance aux chrtiens, qui les trouvrent +dans cet endroit; et aprs avoir pay au roi, +leur seigneur, le cinquime de la dette, ils allrent pleins +de joie reporter avec honneur ces ornements sacrs +l'glise qui les avait engags. On pourrait donner avec +raison cette anne le nom de jubil; car de mme que +dans l'ancienne loi tout retournait librement son premier +matre l'anne du jubil, et que toutes les dettes +taient acquittes, de mme aussi, grce l'dit du +roi trs-chrtien, qui abolit les crances, tous les +chrtiens du royaume de France se virent jamais libres +des dettes qu'ils avaient contractes envers les juifs.</p> + +<p>L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le +mois d'avril, le srnissime roi Philippe-Auguste rendit +un dit qui donnait aux juifs jusqu' la Saint-Jean suivante +pour se prparer sortir du royaume. Le roi leur +laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu' l'poque +fixe, c'est--dire la fte de saint Jean. Quant leurs +domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, +pressoirs, et autres immeubles, il s'en rserva la proprit, +pour lui et ses successeurs au trne de France. +Quand les perfides juifs eurent appris la rsolution du monarque, +quelques-uns d'entre eux, rgnrs par les eaux +du baptme et par la grce du Saint-Esprit, se convertirent + Dieu et persvrrent dans la foi de Notre Seigneur +Jsus-Christ. Le roi, par respect pour la religion chrtienne, +<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +fit rendre ces nophytes tous leurs biens, et +leur accorda une entire libert. D'autres, fidles leur +ancien aveuglement et contents dans leur perfidie, +cherchrent sduire par de riches prsents et par de +belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons, +archevques et vques, voulant essayer si force +de conseils, de remontrances et de promesses brillantes, +leurs protecteurs ne pourraient pas branler les volonts +irrvocables de Philippe. Mais le Dieu de bont +et de misricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui +esprent en lui, et qui se plat humilier ceux qui +prsument trop de leur puissance, avait vers du haut +du ciel les trsors de sa grce dans l'me du roi, l'avait +claire des lumires du Saint-Esprit, chauffe de son +amour, et fortifie contre toutes les sductions des prires +et des promesses de ce monde... Les juifs infidles, +voyant le peu de succs de leurs dmarches, et ne pouvant +plus compter sur l'influence des grands, qui leur +avait toujours servi jusque alors disposer leur gr de +la volont des rois, ne virent pas sans tonnement la magnanimit +et l'inbranlable fermet du roi Philippe, +et en furent interdits et comme stupfaits. Ils s'crirent +dans leur admiration: <em>Scema, Israel</em>; c'est--dire: coute, +Israel, et commencrent vendre tout leur mobilier, +car le temps approchait o ils allaient tre contraints + sortir de toute la France, et ils savaient que rien ne +pouvait reculer le terme qui leur tait prescrit par +l'dit royal. Ils se mirent donc, en excution de cet dit, + vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, +car pour leurs proprits foncires, elles furent +toutes dvolues au domaine royal. Les juifs ayant donc +vendu leurs effets, en emportrent le prix pour payer +les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes, +leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +1182, au mois de juillet, la troisime anne du rgne +de Philippe-Auguste.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Rigord</span>, <cite>Vie de Philippe-Auguste</cite>, traduite par M. Guizot, dans la +Collection des Mmoires relatifs l'histoire de France depuis +la fondation de la monarchie franaise jusqu'au treizime +sicle.</p> + +<p>Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commena en +1190 crire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit son ouvrage +que jusqu' l'anne 1207. Il eut pour continuateur Guillaume le Breton.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">BATAILLE DE TIBRIADE OU DE HITTIN.<br /> +4 juillet 1187.</h2> + +<p class="subh">Saladin bat les chrtiens et fait prisonnier le roi de Jrusalem, +Guy de Lusignan.</p> +</div> + +<p>Le samedi matin les musulmans sortirent de leur +camp en ordre de bataille; les Francs s'avanaient aussi, +mais dj affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part +et d'autre l'action commena avec fureur. La premire +ligne musulmane lana une nue de flches semblable + une nue de sauterelles. Les flches firent un grand +ravage parmi les cavaliers chrtiens. L'infanterie chrtienne, +s'tait branle pour se porter vers le lac et y +faire de l'eau; aussitt Saladin courut se placer sur son +passage, animant les musulmans de la voix et du geste. +Tout coup un des jeunes mameloucks du sultan, emport +par son ardeur, s'lana sur les chrtiens, et fut tu +aprs des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancrent +pour venger sa mort, et firent un grand carnage +des infidles. Bientt il n'y eut plus pour les chrtiens +d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se +frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, tait +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +plac en face; quand il vit le comte s'avancer en dsespr, +il fit ouvrir les rangs, et le comte se sauva avec sa +suite<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor"> [125]</a>. L'arme chrtienne tait alors dans une situation +horrible. Comme le sol o elle combattait tait +couvert de bruyres et d'herbes sches, les musulmans +y mirent le feu et allumrent un vaste incendie. Ainsi +la fume, la chaleur du feu, celle du jour et celle du +combat, tout se runit contre les chrtiens. Ils furent si +consterns, que peu s'en fallut qu'ils ne demandassent +quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus de salut, +ils fondirent sur les musulmans avec tant d'imptuosit, +que sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur rsister. +Cependant chaque attaque ils perdaient du monde +et s'affaiblissaient; enfin, ils furent entours de toutes +parts et repousss jusqu' une colline voisine, prs du +hameau de Hittin. L ils essayrent de dresser quelques +tentes et de se dfendre. Tout l'effort du combat +se porta de ce ct. Les musulmans s'emparrent de la +grande croix que les chrtiens appellent la vraie croix, +et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle +ils prtendent que fut attach le Messie<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor"> [126]</a>. La +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le +reste; ds lors ils se regardrent comme perdus. Le +roi n'et bientt plus autour de lui sur la colline que +150 cavaliers des plus braves. Afdal tait alors auprs +du sultan son pre. J'tais, disait-il lui-mme dans la +suite, ct de mon pre quand le roi des Francs se fut +retir sur la colline; les braves qui taient autour de +lui fondirent sur nous et repoussrent les musulmans +jusqu'au bas de la colline. Je regardai alors mon pre, +et j'aperus la tristesse sur son visage. Faites mentir +le diable! cria-t-il aux soldats en se prenant la barbe. +A ces mots, notre arm se prcipita sur l'ennemi, et lui +fit regagner le haut de la colline; et moi de m'crier: Ils +fuient, ils fuient! Mais les Francs revinrent la charge, +et s'avancrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, +puis furent repousss encore une fois; et moi de m'crier +derechef: Ils fuient, ils fuient! Alors mon pre me regarda, +et me dit: Tais-toi, ils ne seront vraiment dfaits +que lorsque le pavillon du roi tombera. Or, il finissait + peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon +pre descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et +lui rendit grces en versant des larmes de joie.</p> + +<p>Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les +Francs retirs sur la colline attaqurent les musulmans +avec tant de furie, c'est qu'ils souffraient horriblement +de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un passage. Se voyant +repousss, ils descendirent de cheval, et s'assirent par +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +terre. Alors les musulmans montrent sur la colline, et +renversrent la tente du roi. Tous les chrtiens qui s'y +trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans +le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy, son frre, +Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Gbail, le +fils de Honfroi, le grand-matre des Templiers, et plusieurs +Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre +des morts on ne croyait pas qu'il y et des prisonniers; +et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y +et des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en +Palestine, n'avaient essuy une telle dfaite. Moi-mme, +un an aprs, je passai sur le champ de bataille, et j'y vis +les ossements amoncels; il y en avait aussi d'pars +et l, sans compter ce que les torrents et les animaux +carnassiers avaient emport sur les montagnes et dans +les valles.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Ibn-Alatir</span>, traduit par M. Reinaud dans la <cite>Bibliothque des +Croisades</cite>, t. IV, p. 194.</p> + +<p>Ibn-Alatir, historien arabe fort distingu, naquit en 1160 et mourut en +1233. Il fut attach Zengui, prince de Mossoul et d'Alep, et Saladin; il a +vu les vnements qu'il raconte. Ibn-Alatir est auteur d'une <cite>Histoire des +Atabeks</cite> et d'une <cite>Chronique complte</cite>.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>AUTRE RCIT DE LA BATAILLE DE TIBRIADE.</h2> +</div> + +<p>L'historien Emad-Eddin<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor"> [127]</a>, qui se trouva cette bataille, +remarque avec tonnement que tant que les cavaliers +chrtiens purent se tenir cheval ils restrent +<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +intacts; car ils taient couverts de la tte aux pieds d'une +sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait + l'abri des coups; mais ds que le cheval tombait, le +cavalier tait perdu. Cette bataille, ajoute l'auteur, se +livra un samedi. Les chrtiens taient des lions au +commencement du combat, et ne furent plus la fin +que des brebis disperses. De tant de milliers d'hommes, +il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille +tait couvert de morts et de mourants. Je traversai +moi-mme le mont Hittin; il m'offrit un horrible spectacle. +Je vis tout ce qu'une nation heureuse avait fait +un peuple malheureux. Je vis l'tat de ses chefs: qui +pourrait le dcrire? Je vis des ttes tranches, des yeux +teints ou crevs, des corps couverts de poussire, des +membres disloqus, des bras spars, des os fendus, des +cous taills, des lombes briss, des pieds qui ne tenaient +plus la jambe, des corps partags en deux, des lvres +dchires, des fronts fracasss. En voyant ces visages +attachs la terre et couverts de sang et de blessures, +je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidle dira: +Que ne suis-je poussire? Quelle odeur suave s'exhalait +de cette terrible victoire!</p> + +<p>Aprs ces rflexions qui montrent le got arabe, +l'auteur prsente un autre tableau: Les cordes des +tentes, dit-il, ne suffirent pas pour lier les prisonniers. +J'ai vu trente quarante cavaliers attachs la mme +corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et +gards par un seul homme. Ces guerriers, qui nagure +montraient une force extraordinaire et qui jouissaient de +la grandeur et du pouvoir, maintenant le front baiss, +le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect misrable. +Les comtes et les seigneurs chrtiens taient devenus la +proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux +qui avaient humili les autres l'taient leur tour; +<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +l'homme libre tait dans les fers; ceux qui accusaient +la vrit de mensonge et qui traitaient l'Alcoran d'imposture +taient tombs au pouvoir des vrais croyants.</p> + +<p>Aprs la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et +fit venir auprs de lui le roi Guy avec les principaux +prisonniers. Il voulut que le roi s'asst ses cts; et +comme ce prince tait press par la soif, il lui fit apporter +de l'eau de neige. Le roi, aprs avoir bu, prsenta +le vase Renaud; aussitt Saladin s'cria: Ce n'est pas +moi qui ai dit ce misrable de boire; je ne suis pas +li envers lui. En effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, +la coutume tait chez les Arabes de ne jamais +tuer un prisonnier auquel on avait offert boire et +manger. Or, dj deux fois Saladin avait fait vœu de +tuer Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la premire, +lorsque celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et +Mdine; la seconde, quand il enleva la caravane en +pleine paix. Le sultan se tourna donc vers Renaud, et +lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, s'avanant +vers lui, il lui dchargea un coup d'pe. A +son exemple, les mirs se jetrent sur Renaud, et lui +couprent la tte. Le tronc alla tomber aux pieds du roi. +A cette vue, le roi devint tout tremblant; mais Saladin +se hta de le rassurer, et promit de respecter sa vie.</p> + +<p>Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrit +Saladin contre Renaud, c'est que quand ce dernier enleva +injustement la caravane musulmane, il disait ces +malheureux, par forme de raillerie, d'invoquer Mahomet +pour voir s'il viendrait leur secours, et que le +sultan lui dit en cette occasion: Eh bien! que t'en +semble? n'ai-je pas assez veng Mahomet de tes outrages? +Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, il proposa Renaud +de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant qu'il +aimait mieux mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> +Ensuite le sultan fit conduire Damas le roi et les +seigneurs qui taient captifs avec lui. A l'gard des Templiers +et des Hospitaliers, Ibn-Alatir rapporte que le +prince runit tous ceux qu'il avait entre les mains, et leur +fit couper la tte. Il ordonna aussi tous ceux de son +arme qui avaient de ces religieux entre les mains de +les faire mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient +pas assez gnreux pour faire ce sacrifice, il +promit cinquante pices d'or pour chaque Templier et +Hospitalier qu'on lui cderait. Deux cents de ces guerriers +qu'on lui amena furent aussitt dcapits. Ce qui +le porta cette excution, c'est que les Templiers et les +Hospitaliers faisaient comme par tat la guerre l'islamisme, +et qu'ils taient ses plus cruels ennemis. Aussi +Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il en +cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: +Puisque l'homicide, quand il peut tourner au bien de +la religion, leur parat une chose si douce, faisons-les +mourir leur tour. Saladin manda galement son +lieutenant Damas de faire mettre mort tous les chevaliers +qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent +ou qu'ils appartinssent des particuliers. Ce +qui fut excut.</p> + +<p>On lit dans Emad-Eddin, tmoin oculaire, que pendant +le massacre des chevaliers, Saladin tait assis le +visage riant, et que les chevaliers avaient l'air abattu. +L'arme musulmane tait range en ordre de bataille +et les mirs placs sur deux rangs. Quelques-uns des +excuteurs, ajoute l'auteur, couprent la tte des prisonniers +avec une adresse qui leur mrita des loges; plusieurs +cependant se refusrent ce ministre, d'autres +en chargrent leurs voisins. Avant de les gorger, on +leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut accept +par un trs-petit nombre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +Telle est la manire dont les auteurs arabes racontent +la bataille de Tibriade. Le compilateur des <cite>Deux +Jardins</cite> rapporte plusieurs lettres qui furent crites en +cette occasion. On lisait dans une de ces lettres, envoye + Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait +l'arme chrtienne, il en avait chapp peine mille; +et qu'un pauvre soldat musulman, ayant un prisonnier +entre les mains, l'changea contre une paire de +sandales, afin, disait-il, qu'on st dans la suite que le +nombre des prisonniers avait t si grand qu'on les +vendait pour une chaussure.</p> + +<p>Une autre de ces lettres commenait ainsi: Quand +nous passerions le reste de notre vie remercier Dieu +de ce bienfait, nous ne pourrions nous acquitter dignement. +Une troisime s'exprimait de la sorte: Non, +la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. +Je vais vous en retracer succinctement une petite partie; +car de vouloir vous en dire seulement la moiti, cela +serait impossible. L'auteur de la lettre, poursuivant +son rcit, raconte avec le plus grand sang-froid les +dtails les plus horribles. Aprs avoir dit qu' Damas +les prisonniers chrtiens se vendaient au march trois +pices d'or l'un, et que vu leur trop grand nombre on +avait pris le parti de joindre ensemble les maris, les +femmes et les enfants, il ajoute qu'il n'tait pas rare +de rencontrer dans les rues des ttes de chrtiens +exposes en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme +dans certaines villes d'Italie, on est dans l'usage +d'exposer les melons coups par le milieu, sur des espces +de chevalets, en forme de pyramides, et il parat +que les dvots musulmans avaient imagin d'acheter +des prisonniers pour leur couper la tte, et de donner +ainsi ces ttes en spectacle.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. IV, p. 196.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CIT DE PARIS.<br /> +<span class="medium">1186.</span></h2> +</div> + +<p>Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris, +il sjourna ne sai quans jours. Une heure alloit par +son palais pensant ses besongnes, comme celluy qui +estoit curieux de son royaume maintenir et amender. +Il s'appuya une des fenestres de la sale la quelle il +s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour +avoir rcracion de l'air: si avint en ce point que charrettes +que l'en charioit parmi les rues esmeurent et +touillrent si la boue et l'ordure dont elles estoient +plaines que une pueur en yssi si grant qu' paine la +povoit nul souffrir; si monta jusques la fenestre o +le roy estoit appui. Quant il senti celle pueur qui +estoit si corrompue, il s'en tourna de celle fenestre en +grant abominacion de cuer.</p> + +<p>Pour celle raison conut-il en son courage faire +une euvre grant et somptueuse, mais moult ncessaire, +et telle que tous ses devanciers ne l'osrent oncques +emprendre n commencier, pour les grans cousts qui + celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les +bourgeois de Paris, et leur commanda que toutes les +rues et les voies de la cit feussent paves de grs gros +et fors, soigneusement et bien. Pour ce le fist le roy +qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit qu'elle +avoit eu anciennement de ceux qui la fondrent; car +elle fu appele en ce temps par son premier nom Lutesce, +qui vaut autant dire comme ville plaine de boue +et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps +estoient avoient horreur du nom, qui estoit lais, luy +changirent ce nom et l'appellrent ville de Paris, en +l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy Priant de Troye; +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de +celle ligne. Il ostrent le nom tant seulement, mais le +bon roy osta la cause et la matire du nom, quant il +la fist atourner si que pueur n corruption n'y pust +demourer.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites par M. Paulin +Paris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>SALADIN PREND JRUSALEM.<br /> +<span class="medium">1187.</span></h2> +</div> + +<p>Jrusalem, dit Ibn-Alatir, tait alors une ville trs-forte. +L'attaque eut lieu par le ct du nord, vers la +porte d'Amoud ou de la Colonne. C'est l qu'tait le +quartier du sultan. Les machines furent dresses pendant +la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 rgeb). +Les Francs montrrent d'abord une grande bravoure. +De part et d'autre cette guerre tait regarde comme +une affaire de religion. Il n'tait pas besoin de l'ordre +des chefs pour exciter les soldats; tous dfendaient +leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder +en arrire. Les assigs faisaient chaque jour des sorties +et descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, +un mir de distinction ayant t tu, les musulmans +s'avancrent tous la fois, et comme un seul homme, +pour venger sa mort, et mirent les chrtiens en fuite; +ensuite ils s'approchrent des fosss de la place, et ouvrirent +la brche. Des archers posts dans le voisinage +repoussaient coups de traits les chrtiens de dessus +les remparts, et protgeaient les travailleurs. En mme +temps on creusait la mine; quand la mine fut ouverte, +on y plaa du bois; il ne restait qu' y mettre le feu. +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +Dans ce danger, les chefs des chrtiens furent d'avis de +capituler<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor"> [128]</a>. On dputa les principaux habitants Saladin, +qui rpondit: J'en userai envers vous comme +les chrtiens en usrent avec les musulmans quand ils +prirent la ville sainte, c'est--dire que je passerai les +hommes au fil de l'pe, et je rduirai le reste en servitude; +en un mot je rendrai le mal pour le mal. A +cette rponse, Balian<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor"> [129]</a>, qui commandait dans Jrusalem, +demanda un sauf-conduit pour traiter lui-mme +avec le sultan. Sa demande fut accorde; il se prsenta + Saladin, et lui fit des reprsentations. Saladin se montrant +inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux +prires. Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus +de mnagement et dit: Sachez, sultan, que nous +sommes en nombre infini, et que Dieu seul peut se faire +une ide de notre nombre. Les habitants rpugnent +se battre parce qu'ils s'attendent une capitulation, +ainsi que vous l'avez accorde tant d'autres. Ils redoutent +la mort et tiennent la vie, mais si une fois +la mort est invitable, j'en jure par le Dieu qui nous +entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous +brlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un +cu. Vous ne trouverez plus de femmes rduire en +esclavage, d'hommes mettre dans les fers. Nous dtruirons +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +la chapelle de la Sacra et la mosque Alacsa, avec +tous les lieux saints. Nous gorgerons tous les musulmans, +au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos +murs. Nous ne laisserons pas une seule bte de somme +en vie. Nous sortirons contre vous, nous nous battrons +en gens qui dfendent leur vie. Pour un de nous qui +prira, il en tombera plusieurs des vtres. Nous mourrons +libres ou nous triompherons avec gloire. A ces +mots, Saladin consulta ses mirs, qui furent d'avis d'accorder +la capitulation. Les chrtiens, dirent-ils, sortiront + pied, et n'emporteront rien sans nous le montrer. +Nous les traiterons comme des captifs qui sont +notre discrtion, et ils se rachteront un prix qui sera +dtermin. Ces paroles satisfirent entirement Saladin. +Il fut convenu avec les chrtiens que chaque homme +de la ville, riche ou pauvre, payerait pour sa ranon +10 pices d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et +l'autre sexe 2. Un dlai de quarante jours fut accord +pour le payement de ce tribut. Pass ce terme, tous +ceux qui ne se seraient pas acquitts seraient considrs +comme esclaves. Au contraire, en payant le tribut on +tait libre sur-le-champ et l'on pouvait se retirer o l'on +voulait. A l'gard des pauvres de la ville, dont le +nombre fut fix par approximation 18,000, Balian +s'obligea payer pour eux 30,000 pices d'or. Tout tant +ainsi convenu, la ville sainte ouvrit ses portes, et l'tendard +musulman fut arbor sur ses murs. On tait alors +au vendredi 24 de rgeb (commencement d'octobre +1187)<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor"> [130]</a>.</p> + +<p>Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entre dans +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +Jrusalem. Emad-Eddin rapporte que ce jour fut pour +les musulmans comme un jour de fte. Le sultan fit dresser +hors de la ville une tente pour y recevoir les flicitations +des grands, des mirs, des sophis et des docteurs de +la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien +grave. La joie brillait sur son visage, car il esprait tirer +un grand honneur de la conqute de la ville sainte. Les +portes de sa tente restrent ouvertes tout le monde, et +il fit de grandes largesses. Autour de lui taient les +lecteurs, qui rcitent les prceptes de la loi, les potes +qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les lettres +du prince qui annonaient cet heureux vnement; les +trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des +larmes de joie; tous les cœurs rapportaient humblement +ces succs Dieu; toutes les bouches clbraient les +louanges du Seigneur.</p> + +<p>Une foule de savants et de dvots taient accourus +des contres voisines pour tre tmoins de la prise de +Jrusalem. L'historien Emad-Eddin, qui depuis quelque +temps tait malade Damas, rapporte lui-mme qu' +la premire nouvelle du sige de Jrusalem, il ne se +sentit plus de mal et accourut en toute hte pour prendre +part la joie commune. Il arriva le lendemain de la +capitulation. Comme il passait pour tre fort loquent, +ses amis se pressrent autour de lui pour lui demander +des lettres qu'ils voulaient envoyer leurs parents et +leurs amis. Le premier jour il en crivit soixante-dix<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor"> [131]</a>.</p> + +<p>Pendant ce temps, les chefs des chrtiens vacuaient +la ville. Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +qui menait dans Jrusalem la vie monastique, et qui +Saladin permit de se retirer avec sa suite et ses richesses. +Telle tait sa douleur, suivant l'expression d'Emad-Eddin, +que les larmes coulaient de ses yeux comme les +pluies descendent des nuages. On vit ensuite paratre +la reine de Jrusalem, dont le mari tait alors captif +entre les mains du sultan, et qui alla le rejoindre +Naplouse; puis s'avana la veuve de Renaud, seigneur +de Carac, dont le fils tait aussi prisonnier. La mre +en se retirant demanda la libert de son fils; le sultan +y mit pour condition qu'on lui livrerait Carac. Comme +cette condition ne fut pas remplie, sa demande fut +rejete. Enfin, on vit sortir le patriarche, emportant +avec lui les richesses des glises et des mosques.</p> + +<p>Le patriarche avait enlev tous les ornements d'or et +d'argent qui couvraient le tombeau du Messie. Voyant +qu'il emportait ces richesses, l'historien Emad-Eddin +dit au sultan: Voil des objets pour plus de 200,000 +pices d'or; vous avez accord sret aux chrtiens +pour leurs effets, mais non pour les ornements des +glises. Laissons-les faire, rpondit le sultan; autrement +ils nous accuseraient de mauvaise foi. Ils ne connaissent +pas le vritable sens du trait. Donnons-leur +lieu de se louer de la bont de notre religion. En consquence, +on n'exigea du patriarche que 10 pices d'or, +comme pour tous les autres.</p> + +<p>Les chrtiens qui taient en tat de payer sortirent +successivement de la ville. On avait plac aux portes +des gens chargs de recevoir le tribut. Ibn-Alatir se +plaint de la cupidit des mirs et de leurs subalternes, +qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en dtournrent +une partie leur profit. S'ils s'taient conduits +fidlement, dit-il, le trsor et t rempli. On avait +estim le nombre des chrtiens de la ville en tat de +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +porter les armes 60,000, sans compter les femmes et +les enfants. En effet, la ville tait grande et la population +s'tait accrue des habitants d'Ascalon, de Ramla et +des autres villes du voisinage. La foule encombrait les +rues et les glises, et l'on avait peine se faire place. +Une preuve de cette multitude, c'est qu'un trs-grand +nombre payrent le tribut et furent renvoys libres. Il +sortit aussi 18,000 pauvres, pour lesquels Balian avait +donn 30,000 pices d'or; et pourtant il resta encore +16,000 chrtiens qui faute de ranon furent faits esclaves. +C'est un fait qui rsulte des registres publics et sur +lequel il ne peut pas rester d'incertitude. Ajoutez cela +qu'un grand nombre d'habitants sortirent par fraude, +sans payer le tribut. Les uns se glissrent furtivement +du haut des murailles l'aide de cordes; d'autres empruntrent + prix d'argent des habits musulmans, et +sortirent sans rien payer. Enfin, quelques mirs rclamrent +un certain nombre de chrtiens comme leur +appartenant, et touchrent eux-mmes le prix de leur +ranon<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor"> [132]</a>. En un mot, ce ne fut que la moindre partie +de cet argent qui entra au trsor.</p> + +<p>Il avait t stipul que les chrtiens laisseraient en +sortant leurs chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en +trouva remplie. Emad-Eddin rapporte sur ce mme +sujet que les chrtiens vendirent en partant leurs meubles +et leurs effets; mais ce fut si bas prix qu'ils semblaient +les donner. Les chrtiens en sortant avaient +<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +la libert d'aller o ils voulaient; les uns se rendirent + Antioche et Tripoli, d'autres Tyr; quelques-uns +en gypte, o ils s'embarqurent Alexandrie pour +les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des patriarches +d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion +les gards et les sentiments les plus gnreux. Il donna +aux fugitifs une escorte qui les protgea sur toute la +route; ceux, entre autres, au nombre de cinq cents, qui +se rendirent Alexandrie furent dfrays de toute +dpense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas +Alexandrie de navire qui pt les emmener, ils attendirent +une occasion favorable. Leur sjour en gypte +fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on fournt +tous leurs besoins, et paya mme le prix de leur voyage, +afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'aprs son +ordre, le gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrrent +pleins d'attention pour eux et en eurent soin +jusqu' leur entier embarquement<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor"> [133]</a>.</p> + +<p>A l'gard des chrtiens qui restrent Jrusalem, +particulirement de ceux du rite grec, qui ne furent +nullement inquits, on lit dans Emad-Eddin qu'ils +conservrent leurs biens condition de payer, outre +la ranon commune tous, un tribut annuel. Quatre +prtres latins seulement eurent la facult de demeurer +pour desservir l'glise du Saint-Spulcre et furent +exempts du tribut. Quelques zls musulmans, poursuit +l'auteur, avaient conseill Saladin de dtruire +cette glise, prtendant qu'une fois que le tombeau du +Messie serait combl et que la charrue aurait pass sur +le sol de l'glise, il n'y aurait plus de motif pour les +chrtiens d'y venir en plerinage; mais d'autres jugrent +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +plus convenable d'pargner ce monument religieux, +parce que ce n'tait pas l'glise, mais le calvaire et le +tombeau qui excitaient la dvotion des chrtiens, et que +lors mme que la terre et t jointe au ciel, les nations +chrtiennes n'auraient pas cess d'affluer Jrusalem.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 206.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">SIGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISS.<br /> +<span class="medium">1191.</span></h2> + +<p class="subh">Saladin s'tait empar de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les chrtiens +vinrent mettre le sige devant la ville; au printemps de 1191, Philippe-Auguste +et Richard Cœur de Lion vinrent se runir aux assigeants.</p> +</div> + +<p>La saison devint favorable; la mer fut praticable, +et de part et d'autre les guerriers se mirent en mouvement. +Saladin vit successivement arriver ses troupes de +leurs quartiers d'hiver. Les chrtiens reurent aussi +de grands secours, entre autres le roi de France, dont ils +nous menaaient depuis longtemps; il arriva un samedi +20 avril. C'tait un roi grand en dignit, trs-considr, +et des premiers parmi les princes francs; en arrivant +il prit le commandement de l'arme. Il n'amena dans +cette expdition que six gros vaisseaux chargs d'hommes +et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon +blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espce; +je n'en ai jamais vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup +ce faucon, et lui faisait des caresses; mais un jour cet +oiseau s'tant envol de sa main, s'enfuit dans la ville, +d'o on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000 +pices d'or pour le racheter; sa demande fut refuse. +Cet vnement nous parut de bon augure, et nous causa +beaucoup de joie. Peu de temps aprs, l'arme chrtienne +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +reut le comte de Flandre, appel Philippe, un +des plus puissants seigneurs d'Occident. Ds lors les +attaques recommencrent avec fureur. Le mardi 9 de +gioumadi premier, pendant que le sultan tait encore +Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les chrtiens s'avancrent +contre la ville. Saladin accourut avec toutes +ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses +troupes dans leurs quartiers; pour lui, il s'arrta dans la +plaine, sous une tente, o il fit le soir sa prire et o il se +reposa. J'tais en ce moment auprs de lui. Tout coup +on vient lui dire que l'ennemi tait retourn l'assaut: +alors il fait revenir son arme, et lui fait passer la nuit +sous les armes; il resta lui-mme avec elle, et ne la quitta +pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait +pas; Saladin se dcida faire camper de nouveau +son arme sur la colline d'Aadia, en face de la ville. +Le lendemain, il harcela les chrtiens, marchant lui-mme + la tte de ses braves. Quand l'ennemi vit une +telle ardeur, il craignit d'tre forc dans ses retranchements, +et cessa ses attaques contre la ville.</p> + +<p>Cependant la garnison tait dans un tat pitoyable; +l'ennemi ne lui laissait pas de repos, et visait surtout + combler les fosss: dans cette vue, il y jetait tout ce +qui lui tombait sous la main, sans excepter les cadavres et +les charognes; on assure mme qu'il y jetait ses malades +avant qu'ils eussent expir. La garnison, pour faire +face tant d'attaques diverses, tait oblige de se partager +en plusieurs corps: les uns descendaient dans les +fosss, o ils dpeaient avec un couteau les cadavres; +d'autres enlevaient avec des crocs ces membres dchirs +et les remettaient une troisime division, qui allait les +jeter dans la mer; une autre partie tait occupe du +service des machines, une autre de la garde des remparts. +La vrit est que la garnison eut supporter tous +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +les genres de fatigue. Les chefs ne cessaient de nous +crire pour se plaindre de leurs maux, qui taient tels +qu'il n'en existe peut-tre pas d'autre exemple, et qui +semblent d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, +ils se rsignaient leur sort persuads que Dieu +est propice aux patients. La guerre ne discontinuait ni +de jour ni de nuit. Les chrtiens attaquaient la ville, +et le sultan attaquait les chrtiens; autant les chrtiens +mettaient d'ardeur tourmenter la garnison, autant il +en mettait les tourmenter eux-mmes. Il montra en +cette occasion une constance extraordinaire. Un jour, +un dput s'tant prsent au nom des Francs pour +entrer en pourparler, il lui fit rpondre que les Francs +eussent dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait +besoin de rien. Tel tait l'tat des choses quand le roi +d'Angleterre arriva.</p> + +<p>Ce roi tait d'une force terrible, d'une valeur +prouve, d'un caractre indomptable; dj il s'tait fait +une grande rputation par ses guerres passes; il tait +infrieur pour la dignit et la puissance au roi de France, +mais il tait plus riche que lui, plus brave, et d'une +plus grande exprience dans la guerre. Sa flotte se +composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers +et de munitions. Il s'empara en chemin de l'le de +Cypre. Il arriva devant Acre un samedi 8 de juin.</p> + +<p>Ce nouveau renfort inspira une grande joie l'ennemi. +Les Francs se livrrent en cette occasion de +bruyantes rjouissances, et la nuit ils allumrent de +grands feux. Ces feux taient faits pour nous effrayer, +car ils montraient par leur grand nombre celui de nos +ennemis. Depuis longtemps les chrtiens attendaient le +roi d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges +qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu' son +arrive, tant ils estimaient son habilet et son courage. +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +Le fait est que sa prsence fit une vive sensation chez les +musulmans; ds lors ils commencrent tre remplis +de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reut +encore ce coup avec rsignation; il se soumit avec religion + la volont de Dieu; et d'ailleurs celui qui met +sa confiance en Dieu, qu'a-t-il redouter? Dieu ne lui +suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le reste?</p> + +<p>La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros +navire musulman charg de vivres et de provisions, +et se rendant de Bryte au port d'Acre; ce vaisseau, +quoique cern de toutes parts, fit une longue rsistance, +et parvint mme brler un navire chrtien; mais enfin, +ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver +force de voiles, vu que le vent tait tomb, le commandant, +nomm Yacoub ou Jacques, homme brave +et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau grands coups de +hache, et tout fut englouti; il ne se sauva de l'quipage +qu'un seul homme, que les chrtiens envoyrent +la garnison d'Acre pour l'instruire de ce dsastre. Cette +nouvelle nous causa tous une grande tristesse; pour +le sultan, il reut cette preuve avec sa patience ordinaire, +et se rsigna la volont de Dieu, persuad +que Dieu ne laisse pas sans rcompense ceux qui lui +sont fidles. Heureusement, le jour mme, Dieu nous +envoya un sujet de consolation. L'arme chrtienne avait +construit une machine quatre tages, dont le premier +tait en bois, le second en plomb, le troisime en fer et le +quatrime en airain; cette machine dominait par sa hauteur +les remparts d'Acre; dj elle tait une distance +d'environ cinq coudes des murs, du moins en juger +la simple vue. La garnison tait dans l'abattement; tous +pensaient se rendre, lorsque Dieu permit que cette +machine prt feu. A ce spectacle nous nous livrmes la +joie, et nous rendmes Dieu de vives actions de grces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure +que la garnison se voyait attaque, elle frappait +du tambour, et les ntres y rpondaient; c'tait le signal +de l'assaut; l'arme montait aussitt cheval et faisait diversion. +Au milieu de juin, elle fora les retranchements +des chrtiens, ce qui procura quelque repos la ville. +Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu' +midi, et les deux armes ne se retirrent que de lassitude. +En ce moment le soleil tait ardent et la chaleur +si forte que plusieurs en eurent le vertige.</p> + +<p>Quatre jours aprs, nous entendmes de nouveau le +bruit du tambour; les soldats prirent les armes, et se +prcipitrent sur le camp des chrtiens; aussitt les +Francs revinrent dfendre leur camp, en poussant de +grands cris, et surprirent quelques musulmans dans +leurs tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on et +os forcer son camp, sent son ardeur s'allumer; il sort +avec imptuosit, cavalerie et infanterie, et s'avance +contre nous comme un seul homme. Heureusement, les +musulmans tinrent bon. Cette journe fut pouvantable; +les musulmans firent preuve d'une constance +inoue. Enfin l'ennemi, tonn de tant de bravoure, +arrt par une rsistance dont l'ide seule fait frmir, +envoya demander traiter. Il vint de sa part un dput +qui fut men Malek-Adel<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor"> [134]</a>; il tait charg d'une +lettre du roi d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait +une entrevue avec le sultan; mais Saladin fit rpondre +que les rois ne s'abouchaient pas si lgrement; +qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait +indcent, aprs avoir eu une entrevue et avoir bu et +mang ensemble, de rompre de nouveau et de recommencer +la guerre. S'il veut avoir une entrevue avec +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit faite. +Rien n'empche en attendant qu'un interprte ne nous +serve de mdiateur et transmette les paroles de l'un et +de l'autre. Une fois d'accord, il nous sera, s'il plat +Dieu, trs-facile de nous aboucher ensemble. Les jours +suivants la guerre continua. A tout instant nous recevions +des lettres de la garnison qui se plaignait des +travaux et des horribles fatigues qu'elle avait supporter +depuis l'arrive du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, +ce roi tomba malade, et pensa mourir. Vers le +mme temps, le roi de France fut bless; cet accident +procura quelque relche la ville.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Boha-Eddin</span>, traduit par M. Reinaud, dans la <cite>Bibliothque des +Croisades</cite>, t. IV, p. 302<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor"> [135]</a>.</p> + +<h3><em>Suite du mme sujet.</em></h3> + +<p>Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent +les divisions qui s'levrent dans l'arme chrtienne. +Il y avait alors deux prtendants au royaume de Jrusalem; +l'un tait le roi Guy, fait prisonnier la bataille +de Tibriade; l'autre le marquis de Tyr<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor"> [136]</a>. La femme +du roi Guy<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor"> [137]</a>, laquelle tait fille ane d'Amaury, ancien +roi de Jrusalem, et tait cense runir en sa personne +l'autorit royale, tant morte, la querelle s'aigrit +davantage. Cet vnement est ainsi racont par +Emad-Eddin: Il tait d'usage chez les Francs de la +<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +Palestine qu' la mort du roi le trne passt son fils, +ou, dfaut d'enfant mle, ses filles, par ordre de primogniture; +or, la mort du dernier roi, le trne s'tant +trouv vacant, l'autorit avait pass la femme de +Guy, fille ane du roi Amaury; c'est en qualit de mari +de la princesse que Guy avait t reconnu roi. La reine +tant morte sans enfants, le trne devait appartenir +sa sœur cadette<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor"> [138]</a>, pouse de Honfroy<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor"> [139]</a>, mais sur ces +entrefaites le marquis de Tyr, qui convoitait le trne, +enleva la femme de Honfroy, sous prtexte qu'un tel +mari n'tait pas digne du trne, et l'pousa lui-mme. +Cette union fut consacre par les prtres, bien que la +princesse ft alors enceinte; ds lors le marquis de Tyr +fut reconnu roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre +seul fit des difficults. Honfroy et le roi Guy le mirent +dans leurs intrts; et alors le marquis, effray, s'enfuit + Tyr. En vain les chrtiens, qui faisaient beaucoup de +cas des talents du marquis, lui crivirent pour l'engager + revenir; il s'y refusa.</p> + +<p>Cependant le roi d'Angleterre tait toujours malade. +Boha-Eddin remarque que cette maladie du roi fut une +grande faveur de Dieu; car la brche tait alors considrable +et la ville toute extrmit. L'arme et la garnison +taient dans l'abattement; tous les jours les chrtiens +imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; +tous les jours ils essayaient de quelque nouveau +pige; aussi Saladin, tait-il en proie une grande inquitude. +Dans ce danger, il se hta d'crire de tous +cts pour solliciter du secours. Depuis quelque temps +il n'avait plus crit au calife de Bagdad, soit qu'il et +reconnu l'inutilit de ses dmarches prcdentes, soit +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +qu'il se crt dsormais hors de danger; il rompit alors +le silence, et adressa au calife la lettre suivante, qui +nous a t conserve par le compilateur des <cite>Deux-Jardins</cite>.</p> + +<p>Votre serviteur a toujours le mme respect pour +vous, mais il se lasse et s'ennuie d'avoir tout instant + vous crire sur nos ennemis, dont la puissance s'accrot +sans cesse et dont la mchancet n'a plus de bornes. +Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel +ennemi qui assige et est assig, qui resserre et est +resserr, qui l'abri de ses retranchements ferme +l'accs ceux qui voudraient s'approcher, et fait manquer +l'occasion ceux qui la cherchent. En ce moment, +les Francs ne sont gure au dessous de 5,000 cavaliers +et de 100,000 fantassins; le carnage et la captivit +les ont anantis, la guerre les a dvors, la victoire +les a dlaisss; mais la mer est pour eux, la mer s'est +dclare pour les enfants du feu<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor"> [140]</a>. De vouloir dfinir +le nombre des peuples qui composent l'arme chrtienne +et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait +impossible; l'imagination mme ne saurait se le reprsenter. +On dirait que c'est pour eux que Motenabbi +a fait ce vers:</p> + +<p class="quote">L sont rassembls tous les peuples avec leurs langues diverses; aux +interprtes seuls est donn de converser avec eux.</p> + +<p>C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, +ou qu'un d'entre eux passe de notre ct, nous +manquons d'interprtes pour les entendre; souvent l'interprte + qui on s'adresse renvoie un autre, celui-ci +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> + un troisime, et ainsi de suite. La vrit est que nos +troupes sont lasses et dgotes; elles ont vainement +tenu bon jusqu' l'puisement des forces; elles sont demeures +fermes jusqu' l'affaiblissement des organes. +Malheureusement les guerriers qu'on nous envoie, venant +de fort loin, arrivent le dos bris, en moins grand +nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppresse +par ennui de cette guerre; en arrivant, ils voudraient +partir, et ils ne parlent que de leur retour. Tant de faiblesse +inspire une nouvelle audace nos dtestables +ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours +quelque nouvelle malice. Tantt ils nous attaquent avec +des tours, tantt avec des pierres; un jour c'est avec +les dbabs<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor"> [141]</a>, un autre avec les bliers; quelques fois +ils sapent les murs; d'autres fois ils s'avancent sous des +chemins couverts, ou bien ils essayent de combler nos +fosss, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques +fois ils montent l'assaut, soit de jour, soit de +nuit; d'autres fois ils attaquent par mer, monts sur +leurs vaisseaux. Enfin voil qu' prsent, non contents +d'avoir lev dans leur camp un mur de terre, ils +se sont mis en tte de construire des collines rondes +en forme de tours, qu'ils ont tayes de bois et de +pierres; et lorsque cet ouvrage a t conduit sa perfection, +ils ont creus la terre par derrire et l'ont jete +en avant, l'amoncelant peu peu, et s'avanant vers la +ville les uns la suite des autres, jusqu' ce qu'ils se +trouvent maintenant une demi-porte de trait. Jusqu'ici +le feu et les pierres avaient prise sur leurs tours +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +et leurs palissades de bois; mais prsent comment entamer +avec les pierres ou consumer avec le feu ces collines +de terre qui sont la fois un rempart pour les hommes +et un abri pour les machines.</p> + +<p>Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands +effets, et les musulmans ne se montrrent pas fort zls + le seconder. A cet gard, le trait qui lui fut le plus +sensible lui vint de son neveu Taki-Eddin. On lit +dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reu en fief quelques +villes de Msopotamie, essaya d'agrandir ses domaines +aux dpens de ses voisins; ce qui obligea les +princes de la contre se tenir sur leurs gardes, et ce +qui fut cause qu'ils n'envoyrent pas cette anne au +Sultan autant de troupes que par le pass. Saladin +fut trs-indign de cet excs d'ambition; il lui parut +trange que tandis que les chrtiens se montraient si +acharns contre l'islamisme son neveu songet ses +intrts particuliers. Aussi quand il reut la nouvelle +de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau dput +chrtien, demandant parler Saladin. Boha-Eddin +rapporte que Malek-Adel et Afdal, fils du sultan, +eurent une entrevue avec le dput: N'a pas qui veut, lui +dirent-ils, la facult d'approcher du sultan; il faut avant +tout solliciter son agrment. Cependant Saladin y consentant; +on lui prsenta le dput, qui lui donna le salut +du roi d'Angleterre, et dit: Mon matre dsire avoir +une entrevue avec vous; si vous voulez lui accorder un +sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous instruire +lui-mme de ses volonts; moins que vous n'aimiez +mieux choisir dans la plaine un lieu situ entre les +deux armes, o vous puissiez traiter ensemble de vos +intrts. Le sultan rpondit: Si nous avons une confrence, +il ne comprendra pas mon langage, ni moi le +<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +sien; autant vaut recourir l'intermdiaire d'un ambassadeur. +Cependant le dput insistant, il fut convenu +que l'entrevue aurait lieu entre le roi et Malek-Adel; +mais les jours suivants le dput ne parut plus. Le bruit +courut que le roi d'Angleterre avait t dissuad par +les princes chrtiens d'aller au rendez-vous, sous prtexte +qu'il se compromettrait; on ajoutait mme que +le roi de France, qui avait de l'autorit sur le prince, lui +en avait fait dfense expresse. Ce ne fut que quelque +temps aprs que le dput du roi d'Angleterre revint +pour dmentir ces bruits; il avait ordre de dclarer que +le roi se conduisait par ses volonts, et non d'aprs celles +des autres. Je gouverne, disait le roi, et ne suis pas +gouvern; si j'ai manqu au rendez-vous, c'est cause +de ma maladie. Ensuite le dput, qui au fond venait +pour demander diffrentes choses dont son matre avait +besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: C'est la coutume +entre nos rois de se faire des prsents, mme en +temps de guerre; mon matre est en tat d'en faire qui +sont dignes du sultan: me permettez-vous de les apporter? +Vous seront-ils agrables, venant par l'entremise d'un +dput? A quoi Malek-Adel rpondit: Le prsent sera +bien reu, pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres +en retour. Le dput reprit: Nous avons amen +ici des faucons et d'autres oiseaux de proie qui ont +beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de +besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et +des poulets pour les nourrir? Ds qu'ils seront rtablis, +nous en ferons hommage au sultan.—Dites plutt, repartit +Malek-Adel, que votre matre est malade, et qu'il +a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu' +cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons +d'autre chose. Mais l'entretien n'alla pas plus loin. +Quelques jours aprs, le roi d'Angleterre renvoya au +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +sultan un prisonnier musulman, et Saladin remit au +dput une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander +des fruits et de la neige, qui lui furent accords.</p> + +<p>Boha-Eddin rapporte que le but de ces frquentes +ambassades de la part du roi tait surtout de connatre +l'tat et les dispositions des troupes musulmanes, +et que le sultan n'en tait pas fch, afin de +savoir aussi ce que pensaient les chrtiens. Pendant +ce temps, poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi +ne cessaient de battre la ville; bientt la garnison +ne suffit plus la dfense des remparts; quelquefois les +soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de +suite sans dormir et sans prendre de repos; les chrtiens +au contraire, se relevaient les uns les autres. Le +I<sup>er</sup> juillet, ils tentrent un assaut gnral; dans cette vue, +ils se partagrent en plusieurs corps, et s'branlrent, +cavalerie et infanterie. Aussitt le sultan fit prendre +les armes ses troupes, et se porta contre le camp +ennemi pour faire diversion. Ce jour-l il y eut un +engagement terrible; le sultan courait cheval d'un +rang l'autre, semblable une lionne qui a perdu ses +petits, en criant: O musulmans, musulmans! et ayant +les yeux mouills de larmes. Toutes les fois que ses regards +venaient tomber sur la ville, il se reprsentait les +maux qui accablaient la garnison; il pensait aux souffrances +des soldats; cette ide, son ardeur s'allumait, +et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journe +sans manger et ne prit qu'une potion qu'avait ordonne +le mdecin. Pour moi, remarque Boha-Eddin, je ne +pus rsister tant de fatigues, et je quittai le sultan +pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aadia, +d'o je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu' la +nuit.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +remes de la garnison une lettre ainsi conue: Nous +sommes dans le dernier tat de faiblesse; nous ne pouvons +tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si vous ne +venez notre secours, nous ngocierons pour nos vies; +nous abandonnerons la ville; nous tcherons de sauver +nos ttes. Cette nouvelle, poursuit Boha-Eddin, tait +la plus fcheuse possible; nous en fmes tous accabls. +Il y avait alors dans Acre l'lite des guerriers de la Palestine, +de la Syrie, de l'gypte et de tous les pays musulmans; +on y remarquait les plus braves mirs de +l'arme et les plus illustres hros de l'islamisme. A la +lecture de cette lettre, le sultan ressentit une affliction +qu'il n'avait jamais prouve; on craignit mme pour +sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et de +tout prendre en patience. Dans ce danger, il se dcida, +pour procurer du repos la ville, attaquer le camp +ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute +l'arme prit les armes, cavalerie et infanterie, et l'assaut +commena; mais le sultan fut mal second. Une +partie de l'infanterie chrtienne s'tait place derrire +ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut +jamais possible de l'entamer. J'ai ou dire l'un de +ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un +chrtien, lequel du haut des retranchements, et ayant +ses cts des hommes qui lui fournissaient des traits +et des pierres, repoussait les assaillants; sa constance +tait extraordinaire; dj il tait atteint de plus de +cinquante traits ou coups de pierre, sans que rien pt +lui faire lcher pied; nous n'en fmes dlivrs que par +un pot de naphte qui le brla entirement. Un autre +m'a assur avoir vu une femme qui se battait comme les +hommes. Le combat dura jusqu' la nuit.</p> + +<p>Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du +ct de la ville. Dj les chrtiens taient parvenus +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +jusque sur l'avant-mur, et ils allaient forcer la dernire +barrire, lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les +plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, et +Saf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita +pour ngocier. Il se prsenta au roi de France, et +lui dit: Vous savez que la plupart des villes de ce pays +que nous occupons, nous les avons prises sur vous; +nous les pressions de toutes nos forces, mais du moment +que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, +et nous les laissions aller en libert; accordez-nous + votre tour les mmes conditions, et nous abandonnerons +Acre. Le roi rpondit: Ceux dont vous me +parlez, aussi bien que vous, vous tes mes esclaves et +mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai +ce que j'ai faire. A ces mots, Maschtoub ne put retenir +son indignation. Nous ne rendrons pas la ville, s'cria-t-il, +vous n'entrerez pas que nous ne soyons tus, et +aucun de nous ne prira qu'il n'ait tu cinquante des +vtres. En disant ces mots, il se retira.</p> + +<p>Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur +s'empara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans +une barque. Ibn-Alatir dit que les uns prirent dans la +traverse et s'en allrent la <em>demeure ternelle</em>; les autres +arrivrent sains et saufs auprs du sultan. Saladin +fut trs-irrit de cette dsertion; si l'on en croit Emad-Eddin, +il ta, dans sa colre, ces lches mirs, les +terres et les bnfices militaires qu'il leur avait donns, +et par cette svrit il en engagea quelques-uns retourner + leur poste. Mais dj l'effet tait produit; les +habitants se trouvaient au dernier degr de l'abattement, +et la mme crainte se communiqua l'arme. +Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes +au combat, elles refusrent d'en venir aux mains, prtendant +que c'tait inutilement compromettre l'honneur +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre, ayant +envoy trois hommes pour demander de la neige et des +fruits, obtint ce qu'il dsirait.</p> + +<p>Tout--coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les +Francs, au rapport de Boha-Eddin, entendirent un +grand bruit qui leur fit croire qu'une nouvelle arme +venait d'entrer dans la ville; l-dessus ils prirent les +armes, comme pour marcher au combat. Le mme +bruit fut entendu de l'arme musulmane, et les soldats +s'branlrent aussi. C'tait une fausse alerte, et ce bruit +extraordinaire avait t occasionn par l'arrive subite +de quelques cavaliers habills de vert dans la ville. Un +chrtien s'avanant sous les remparts, cria un soldat +de la garnison qui tait en sentinelle: Par ta foi, dis-moi +combien il en est entr. Je les ai vus; ils taient +cheval et habills de vert; ils n'taient gure au-dessous +de mille<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor"> [142]</a>.</p> + +<p>Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous remes +une nouvelle lettre de la garnison, ainsi conue: Nous +avons tous jur de mourir; nous nous ferons tuer plutt +que de nous rendre; ils n'entreront pas tant que nous +serons en vie; seulement faites diversion et empchez +l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre rsolution. +Gardez-vous de cder; pour nous, notre parti est pris.</p> + +<p>Le fait est que les jours suivants les chrtiens n'attaqurent +pas la ville; ils envoyrent faire de nouvelles +propositions, aimant mieux, disaient-ils, entrer +sans effusion de sang, et demandant que tous les prisonniers +chrtiens fussent mis en libert, et que toutes les +villes de la Palestine et de la Phnicie qu'ils avaient +perdues leur fussent rendues. Mais Saladin ne voulut +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +pas accepter ces conditions; il offrit la ville seule avec +ce qu'elle contenait, non compris la garnison; il offrit +encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie croix), +ce qui fut refus.</p> + +<p>Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre +un prisonnier chrtien pour chaque musulman qui se +trouverait dans la ville. Sur le refus des Francs, ajoute-t-il, +le sultan crivit aux soldats de la garnison de sortir +le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un passage + travers l'arme chrtienne; il leur enjoignit de suivre +les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils +pourraient emporter, promettant de son ct d'aller +leur rencontre avec ses troupes et de favoriser leur retraite. +Les assigs se disposrent vacuer la ville; +chacun mit part ce qu'il voulait sauver. Malheureusement +ces prparatifs durrent jusqu'au jour; et les +chrtiens, prvenus du projet, occuprent toutes les +issues. Quelques soldats montrent sur les remparts et +agitrent un drapeau; c'tait le signal de l'attaque. Saladin +se prcipita aussitt sur le camp des chrtiens +pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrtiens +firent la fois face la garnison et l'arme du sultan. +Tous les musulmans taient en larmes; Saladin allait et +venait, animant ses guerriers; peu s'en fallut mme +qu'il ne fort le camp ennemi; la fin, il fut repouss +par le nombre.</p> + +<p>La ville tait alors ouverte de toutes parts et rduite +la dernire extrmit. Le vendredi suivant, 17 du mois, +la garnison, au rapport de Boha-Eddin, envoya un +nageur au sultan, avec une lettre qui annonait l'tat +horrible o elle se trouvait et l'impossibilit de tenir +plus longtemps. Aussitt Saladin se disposa tenter un +dernier effort; il assembla son conseil, et aprs lui avoir +expos le malheureux tat de la ville, il proposa de +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +renouveler le combat. Les avis furent partags; mais +pendant qu'on dlibrait, on vit tout--coup arborer +sur les murs l'tendard et les bannires des Francs; en +mme temps, un grand cri s'leva du ct de l'arme +chrtienne. On tait alors vers l'heure de midi. Les +musulmans en furent accabls; ils demeurrent un +instant comme frapps de stupeur; on et dit qu'ils +avaient l'esprit gar; ensuite ils clatrent en gmissements +et en sanglots; tous les cœurs prirent part la +douleur commune, proportion de leur foi et de leur +pit; tous les musulmans s'affligrent de cette perte +par esprit de religion. Pour moi, poursuit Boha-Eddin, +je restai tout ce temps l auprs de Saladin; il paraissait +plus affect qu'une mre qui a perdu son fils unique +et fondait en larmes; je lui offris des consolations analogues + la circonstance; je l'exhortai songer plutt +aux moyens de sauver Jrusalem et la Palestine.</p> + +<p>L'historien Emad-Eddin, qui tait aussi l'arme, +tmoigne galement que les musulmans lorsqu'ils +virent planter l'tendard des chrtiens sur les remparts +furent tous dans l'affliction. Nous ignorions encore, +dit-il, comment la ville avait t prise et quelles conditions. +Ainsi le dcret de Dieu eut son effet. Les consolations +taient faibles et l'esprance fuyait loin de +nous. Quand la nuit fut venue, le sultan s'enferma dans +sa tente, livr de noires penses. Le lendemain nous +allmes le trouver; il tait triste et inquiet de l'avenir; +nous essaymes de le consoler; nous lui dmes: Cette +ville tait une de celles que Dieu avait prises, et elle +est retombe au pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La +loi n'a pas pri pour une ville perdue; il faut avoir en +Dieu la mme confiance.</p> + +<p>Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. +Quand Maschtoub, dit-il, vit l'tat dsespr de la +<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +ville et l'impossibilit de la dfendre, il alla traiter +avec les Francs. Il fut convenu que les habitants et la +garnison sortiraient en libert avec leurs biens, moyennant +la somme de 200,000 pices d'or, la libert de 2,500 +prisonniers chrtiens, dont 500 d'un rang lev, et la +restitution de la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub +promit 10,000 pices d'or pour le marquis de +Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accord un certain +dlai pour le payement de l'argent et la remise des +prisonniers. Tout tant ainsi convenu, les deux partis +jurrent l'excution du trait, et les Francs entrrent +dans la ville.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 302.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA QUATRIME CROISADE.<br /> +<span class="medium"><em>Foulques de Neuilly prche la croisade.</em></span><br /> +<span class="medium">1198.</span></h2> +</div> + +<p>Sachez que 1198 ans aprs l'incarnation de Notre-Seigneur, +au temps d'Innocent III, apostole de Rome, de +Philippe roi de France et de Richard roi d'Angleterre, +il y eut un saint homme en France qui avait nom +Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situ entre Lagny-sur-Marne +et Paris; et il tait prtre et tenait la paroisse +de la ville. Et ce Foulques, dont je vous parle, commena + parler de Dieu par toute la France et les autres +pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints miracles +en sa faveur. Sachez que la renomme de ce saint homme +alla si loin qu'elle vint l'apostole de Rome Innocent; +et l'apostole envoya en France et ordonna cet homme +de bien qu'il prcht la croisade sous son autorit; et +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +aprs il envoya un de ses cardinaux, matre Pierre de +Capoue crois, et fit savoir par lui l'indulgence telle que +je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient +le service de Dieu pendant un an l'arme seraient +quittes de tous les pchs qu'ils avaient faits et dont ils +se seraient confesss. Parce que ces indulgences taient +aussi grandes, beaucoup s'en mut le cœur des gens, et +beaucoup se croisrent parce que l'indulgence tait si +grande<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor"> [143]</a>.</p> + +<h3><em>Les croiss franais envoient des dputs Venise.</em><br /> +1201.</h3> + +<p>Les barons tinrent un parlement Soissons pour savoir +quand ils voudraient partir et quel chemin ils devraient +suivre. Pour cette fois ils ne purent s'accorder, +parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas encore assez +de croiss. Mais dans le second mois de l'anne ils tinrent +une nouvelle assemble Compigne, laquelle +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +furent tous les comtes et les barons qui avaient pris la +croix. Maint conseil y fut pris et donn. Mais la rsolution +fut qu'ils enverraient les meilleurs messagers qu'ils +pourraient trouver et auxquels ils donneraient plein +pouvoir de faire toutes choses.</p> + +<p>De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et +de Brie en envoya deux; et Baudouin le comte de Flandre +et Hainaut, deux; et Louis le comte de Blois, deux. Les +messagers du comte Thibaut furent Geoffroy de Ville-Hardoin, +le marchal de Champagne, et Miles de Brabant; +et les messagers du comte Baudouin furent Conon +de Bthune et Alard Macquereau; et les messagers du +comte Louis, Jean de Friaise et Gautier de Gandonville. +A ces six les barons remirent entirement leurs affaires; +et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes +scelles de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes +les conventions que les six feraient par tous les ports de +mer ou autres lieux o ils iraient. Alors partirent les six +messagers, comme vous avez entendu, et ils prirent +conseil entre eux, et ils s'accordrent qu'ils croyaient +trouver Venise plus grande quantit de vaisseaux +que dans nul autre port. Et ils chevauchrent si +grande journe qu'ils y arrivrent la premire semaine +de carme.</p> + +<p>Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et +tait sage et preux, les reut avec honneur, lui et les +autres gens. Et quand ils baillrent les lettres de leurs +seigneurs, ils s'merveillrent beaucoup de l'affaire +pour laquelle ils taient venus en ce pays. Les lettres +taient de crance, et les comtes disaient qu'on crt +leurs messagers comme eux-mmes et qu'ils tiendraient +ce qu'ils feraient. Et le duc leur rpond: Seigneurs, +j'ai vu vos lettres. Nous avons bien reconnu que vos +seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans +<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que +vous nous direz et que nous tenions pour ferme ce que +vous ferez. Or, dites ce qui vous plaira. Alors les messagers +rpondirent: Sire, nous voulons que vous runissiez +votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce +que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous +plat. Et le duc leur rpondit qu'il leur accordait rpit +jusqu'au quatrime jour, qu'alors il aurait assembl son +conseil et qu'ils pourraient dire ce qu'ils demandaient.</p> + +<p>Ils attendirent que ft venu le quatrime jour qu'il +leur avait dit. Ils entrrent au palais, qui tait trs-riche +et beau, et trouvrent le duc et son conseil dans une +chambre, et les messagers dirent de la manire qui suit: +Sire, nous sommes venus toi de la part des hauts barons +de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger +l'injure de Jsus-Christ et pour conqurir Jrusalem, +si Dieu le veut permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns +peuples n'ont autant de puissance que vous et votre nation, +ils vous prient, pour Dieu, que vous ayez piti de la +terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure de Jsus-Christ +vous leur fournissiez des vaisseaux.—En quelle +manire? fait le duc.—En toutes les manires, font les +messagers, que vous leur voudrez proposer ou conseiller, +pourvu qu'ils y puissent satisfaire.—Certes, fait le duc, +ils nous ont demand une grande chose, et il semble +qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous +rpondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous +tonnez pas si le terme est long, car il est convenable +de bien rflchir une si grande chose.</p> + +<p>Au terme que le duc leur avait donn, ils revinrent +au palais. Je ne puis vous raconter toutes les paroles +qui furent dites alors, mais la fin de cette discussion +fut telle: Seigneurs, fit le duc, nous vous dirons ce +que nous avons dcid, si nous pouvons le faire accepter +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez +si vous pouvez l'accepter. Nous vous fournirons +de bateaux plats pour passer quatre mille cinq +cents chevaux et neuf mille cuyers, et de navires +pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt +mille sergents pied; et pour tous ces chevaux et ces +hommes, il sera convenu que la flotte portera des vivres +pour neuf mois, la condition que l'on donnera pour +le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme +deux. Et toutes les conventions que nous devisons, +nous les tiendrons pendant un an compter du jour +que nous partirons du port de Venise pour faire le service +de Dieu et de la chrtient, en quelque lieu que ce +soit. La somme totale que vous aurez payer se monte + 85,000 marcs. Et nous vous promettons que nous mettrons +en mer cinquante galres pour l'amour de Dieu, +en convenant que, tant que durera notre association, +de toutes les conqutes que nous ferons par mer ou par +terre, nous en aurons la moiti et vous l'autre. Or, consultez-vous, +et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.</p> + +<p>Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient +ensemble et qu'ils feront rponse le lendemain. Ils se +consultrent et parlrent entre eux pendant la nuit; ils +s'accordrent pour accepter les propositions, et le lendemain +ils vinrent devant le duc, et dirent: Sire, nous +sommes prts accepter votre convention. Et le duc dit +qu'il en parlerait son peuple, et que ce qui serait dcid +il le leur ferait savoir. Le lendemain, qui tait le troisime +jour, le duc, qui tait trs-sage et preux, manda +son grand conseil, et le conseil tait de quarante hommes +des plus sages du pays. Par son bon sens et son esprit, qui +tait net et bon, il les amena louer et vouloir l'arrangement. +Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +mille, tant que tous l'approuvrent et consentirent; +puis il en assembla au moins dix mille dans la chapelle +de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et il leur dit +d'entendre la messe du Saint-Esprit et qu'ils prient +Dieu pour qu'ils les conseillt sur la demande que les +messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.</p> + +<p>Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers +qu'ils demandassent humblement tout le peuple s'il +voulait faire cette convention. Les messagers vinrent +l'glise; ils y furent beaucoup regards par maintes +gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy de +Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, prit la +parole, du consentement et de la volont des autres messagers; +il leur dit: Seigneurs, les barons de France les +plus hauts et les plus puissants nous ont envoys auprs +de vous; ils vous crient misricorde: prenez piti de +Jrusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu +veuillez les accompagner pour venger l'injure de Jsus-Christ; +ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulle +nation n'a autant de puissance sur mer que vous; ils +nous ont command de nous jeter vos pieds et de ne +nous relever que quand vous aurez promis d'avoir piti +de la terre sainte d'outre-mer.</p> + +<p>Alors les six messagers s'agenouillent leurs pieds, +pleurant beaucoup; et le duc et tous les autres s'crirent +tous une voix, levant leurs mains en l'air, et dirent: +Nous l'octroyons, nous l'octroyons! Il y eut +alors si grand bruit et si grande noise qu'il semblait +que la terre s'croulait. Et quand cette grande noise +fut apaise, le bon duc de Venise, qui tait trs-sage et +preux, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit: +Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait, qui +est que la meilleure nation du monde a laiss toutes les +autres pour venir requrir votre compagnie et accomplir +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +cette importante entreprise d'aller au secours de +Notre-Seigneur. Des paroles bonnes et belles que dit le +duc, je ne puis tout raconter. Ainsi finit la chose, et les +chartes furent dresses le lendemain.</p> + +<h3><em>Les croiss arrivent Venise.</em><br /> +1202.</h3> + +<p>Une grande partie des plerins tait dj arrive +Venise. Le comte de Flandre Baudouin y tait dj arriv +et beaucoup d'autres; mais la nouvelle leur vint +que beaucoup de plerins s'en allaient par d'autres chemins +vers d'autres ports; ils en furent trs-contraris, +parce qu'ils ne pourraient plus excuter la convention +ni payer la somme qu'ils devaient aux Vnitiens. Aprs +avoir tenu conseil entre eux, ils envoyrent de bons messagers +au-devant des plerins et de Louis comte de Blois +et de Chartres, qui n'taient pas encore arrivs, pour les +exhorter, leur crier misricorde et leur dire qu'ils eussent +piti de la terre sainte d'outre-mer, et que nul +preux ne pouvait prendre un autre passage que celui +de Venise.</p> + +<p>A ce message furent lus le comte Hugues de Saint-Pol +et Geoffroy de Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, +qui chevauchrent jusqu' Pavie. Ils y trouvrent le +comte Louis en grande compagnie de bons chevaliers +et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs +prires, ils dcidrent assez de gens de venir Venise +qui s'en allaient d'autres ports par d'autres chemins. +Pourtant beaucoup de bonnes gens partirent de Plaisance +qui s'en allrent en Pouille par d'autres chemins. +De ceux-l furent Villain de Neuilly, qui tait un des +<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +bons chevaliers du monde, Henri d'Ardillires, Renard +de Dampierre, Henri de Longchamp, Gilles de Trasegnies, +homme-lige de Baudouin comte de Flandre, qui +lui avait donn cinq cents livres du sien pour aller avec +lui au voyage. Avec eux s'en allrent grande compagnie<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor"> [144]</a> +de chevaliers et de sergents, dont les noms ne +sont pas crits. Grand fut le dcroissement de ceux de +l'arme qui allaient Venise, et il advint grande msaventure, +ainsi que vous pourrez le voir plus loin.</p> + +<p>Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allrent +Venise, et furent reus grand'fte et grand'joie; +ils se logrent dans l'le Saint-Nicolas avec les autres croiss. +L'arme tait bien belle et de braves gens; jamais +nul homme n'en vit une plus belle et plus nombreuse. +Les Vnitiens leur donnrent abondamment, comme on +tait convenu, tout ce qui tait ncessaire aux chevaux +et aux hommes; et les navires qu'ils appareillrent +taient si beaux et si riches, que jamais nul chrtien n'en +vit de plus beaux et de plus riches; et il y avait de +vaisseaux, de galres et de vissiers (bateaux plats) trois +fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes +en l'arme. Ha! quel grand dommage ce fut quand les +autres qui allrent aux autres ports ne vinrent pas ici! +La chrtient et t bien rehausse et la terre des Turcs +abaisse! Les Vnitiens accomplirent trs-bien toutes +leurs conventions et firent mieux encore; et ils sommrent +les comtes et les barons de tenir leurs engagements +et de payer l'argent convenu, tant prts de faire voile.</p> + +<p>On chercha dans l'arme le prix du transport, et il y +avait assez de gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas +payer leur passage, et les barons en recevaient ce qu'ils +pouvaient donner. Quand ils eurent demand et qut, +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +il se trouva qu'on tait bien loin de la somme ncessaire; +alors les barons les runirent, et leur dirent: Seigneurs, +les Vnitiens ont fort bien accompli leurs engagements, +et mme au del; mais nous ne sommes pas assez de +monde pour pouvoir payer le passage, et cela par l'absence +de ceux qui sont alls aux autres ports. Pour +Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il faudra +pour que nous puissions payer le prix convenu; en +tout il vaut mieux que nous donnions tout notre avoir +que de faire manquer l'entreprise et de perdre ce que +nous y avons dj dpens et de manquer nos +conventions; et si cette arme retourne en arrire, le +secours d'outre-mer est perdu. Alors il y eut grande +discorde parmi la plupart des barons et des autres plerins, +qui disaient: Nous avons pay notre passage; s'ils +veulent nous mener, nous nous en irons volontiers; et +s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous +irons d'autres ports. Ils parlaient ainsi parce qu'ils +auraient voulu que l'arme se disperst. Les autres disaient: +Mieux aimons-nous y dpenser tout notre avoir +et aller pauvres l'arme que de la laisser rompre, car +Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira.</p> + +<p>Alors le comte de Flandre commena bailler tout ce +qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter, et le comte +Louis, et le marquis de Montferrat, et le comte Hugues de +Saint-Pol, et ceux qui se tenaient de leur parti; alors +vous eussiez vu porter beaucoup de belle vaisselle d'or +et d'argent l'htel du duc pour faire le payement. Et +quand ils eurent pay, il manqua du prix convenu +34,000 marcs d'argent. Et de cela furent trs-joyeux +ceux qui les avaient mis en dfaut, en ne voulant rien +donner; ils croyaient bien alors que l'arme allait +se rompre et se dpecer. Mais Dieu, qui conseille ceux +qui sont privs de conseils, ne le veut pas permettre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +Alors le duc parla son peuple, et leur dit: Seigneurs, +ces gens ne nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils +nous ont pay, nous l'avons gagn en vertu des conventions +qu'ils ne peuvent plus tenir; mais notre droit ne +saurait aller jusque l: nous et notre pays en recevrions +grand blme. Demandons-leur plutt un service. Le +roi de Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une +des plus fortes villes du monde; jamais elle ne sera +reprise par les forces que nous avons, si ces gens ne +nous aident. Demandons leur qu'ils aient la conqurir, +et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent +qu'ils nous doivent un rpit jusqu' ce que Dieu nous +permette de les conqurir ensemble eux et nous. Ainsi +fut ce service demand aux barons, et trs-contraris furent +ceux qui auraient voulu que l'arme se rompt; +cependant on accorda ce que demandaient les Vnitiens.</p> + +<p>Alors on tint une assemble, un dimanche, dans l'glise +Saint-Marc. C'tait une grande fte; y fut le peuple +du pays, et la plupart des barons et des plerins. Avant +que la grand'messe comment, le duc de Venise, qui +s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au +peuple, et leur dit: Seigneurs, vous tes associs avec +la plus brave nation du monde et pour la plus grande +affaire que jamais on entreprit: Je suis vieux et faible, +j'aurais besoin de repos et je suis embarrass de mon +corps; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner +et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous +vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour +aller avec vous et vous conduire, et que mon fils demeurt + ma place pour conserver l'tat, j'irais vivre +ou mourir avec vous et avec les plerins. Quand ceux-ci +entendirent ces paroles, ils s'crirent tout d'une voix: +Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que +vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +Il y eut alors grande compassion dans le peuple du +pays et chez les plerins, et mainte larme pleure, de +ce que cet homme de bien, qui avait si belle occasion +de rester Venise, montrait tant de courage; car il tait +vieux, et quoiqu'il et les yeux encore beaux, il n'y +voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une +plaie qu'il reut la tte. Ah! combien lui ressemblaient +peu ceux qui taient alls dans d'autres ports pour +esquiver le pril. Alors le duc descendit du pupitre, +alla devant l'autel, et se mit genoux en pleurant, et +ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, +parce qu'il voulait que le peuple la vt. Et les Vnitiens +commencrent se croiser foison en ce jour. Nos plerins +eurent bien grande joie et bien grande compassion +de cette croix, cause du bon sens et de la prouesse +que le duc avait en lui. Ainsi fut crois le duc, comme +vous l'avez entendu. Alors il commena livrer les navires, +les galres et les vissiers aux barons pour s'embarquer.</p> + +<h3><em>Alexis demande du secours aux Vnitiens.</em></h3> + +<p>Maintenant coutez une des plus grandes merveilles +et des plus grandes aventures que vous ayez jamais entendues. +A ce temps, il y eut un empereur Constantinople +qui s'appelait Isaac, et qui avait un frre appel +Alexis, qu'il avait rachet de prison des Turcs. Icelui +Alexis s'empara de son frre l'empereur, et lui arracha +les yeux de la tte, et se fit empereur par la trahison que +vous venez d'entendre. Il le tint longtemps en prison +et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce fils s'chappa de +prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une ville +sur la mer qui s'appelle Ancne. De l il alla auprs +de Philippe d'Allemagne, qui avait pous sa sœur. De +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +l il vint Vrone en Lombardie, et hbergea dans la +ville, et trouva assez de plerins qui s'en venaient +l'arme. Ceux qui l'avaient aid s'chapper et qui +taient avec lui lui dirent: Sire, voici une arme +Venise prs de nous, compose de la plus brave nation +et des meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. +Va leur crier misricorde; qu'ils aient piti de +toi, de ton pre, qui tes dshrits si injustement; et +s'ils te voulaient aider, tu feras tout ce qu'ils demanderont. +J'ai espoir qu'il leur en prendra piti. Et il dit +qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est +bon.</p> + +<p>Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis +Boniface de Montferrat, qui tait le sire de l'arme, +et aux autres barons. Et quand les barons les virent, +ils en furent trs-tonns, et leur rpondirent: Nous +entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons quelques-uns +de nous au roi Philippe avec votre matre, qui +va vers lui. S'il nous veut aider recouvrer la terre +d'outre-mer, nous l'aiderons conqurir son royaume, +que nous savons avoir t enlev tort lui et son +pre.</p> + +<h3><em>Les croiss Zara.</em><br /> +1202.</h3> + +<p>On rpartit les navires et les bateaux entre les barons. +Ha Dieu! que de bons destriers on y mit! et quand les +navires furent chargs d'armes et de viandes, et de +chevaliers et de sergents, les cus furent rangs le long +des bords des navires et sur les poupes, ainsi que les +bannires, dont il y en avait tant de belles. Et sachez +qu'ils portrent sur les vaisseaux plus de trois cents +pierriers, et mangonneaux, et quantit d'engins qui +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +sont ncessaires pour prendre villes. Jamais plus belle +flotte ne partit d'aucun port.</p> + +<p>La veille de la Saint-Martin ils arrivrent devant Zara +en Dalmatie, et virent la cit ferme de hauts murs et +de hautes tours; malaisment on demanderait ville plus +belle, plus forte et plus riche. Quand les plerins la +virent, ils s'merveillrent beaucoup, et se dirent les +uns aux autres: Comment pourrait tre prise de force +pareille ville, si Dieu lui-mme ne le fait? Les premiers +vaisseaux vinrent devant la ville, y jetrent l'ancre, et +attendirent les autres. Le lendemain matin, par un jour +beau et trs-clair, arrivrent toutes les galres, et les bateaux +et les autres navires qui taient arrirs. Ils prirent +le port par force, rompirent la chane, qui tait trs-forte, +et descendirent terre, si bien que le port fut entre +eux et la ville. Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux +maints chevaliers et maints sergents, tirer des +bateaux maints bons destriers, et mainte riche tente, et +maint pavillon. Ainsi se logea l'arme, et Zara fut assig +le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'taient +pas encore arrivs tous les barons, car encore n'tait +pas venu le marquis de Montferrat, qui tait rest en arrire +pour affaire qu'il avait. tienne du Perche +demeura malade Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. +Quand ils furent guris, Matthieu de Montmorency +s'en vint auprs de l'arme Zara; mais +tienne du Perche ne fit pas si bien, car il dguerpit +de l'arme, et s'en alla sjourner en Pouille. Avec lui +s'en alla Rotrou de Montfort, et Ives de la Valle, et maints +autres qui en furent beaucoup blms et qui passrent +au printemps en Syrie.</p> + +<p>Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, +et vinrent parler au duc de Venise, qui tait en sa +tente; ils lui dirent qu'ils rendraient la ville et tous +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +leurs biens discrtion, leur vie restant sauve. Le duc +leur dit qu'il ne ferait ce trait, ni un autre, sans se consulter +avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur en +parler. Pendant que le duc confrait avec eux, ceux dont +on vous a parl prcdemment, qui voulaient rompre +l'arme, dirent aux messagers: Pourquoi voulez-vous +rendre votre ville? Les plerins ne vous attaqueront +pas, vous n'avez rien craindre d'eux; si vous pouvez +vous dfendre des Vnitiens, vous tes sauvs. L-dessus +ils envoyrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert +de Boves, qui alla aux murs de la ville et leur parla +de la mme manire. Alors rentrrent les messagers +dans la ville, et le trait en demeura l.</p> + +<p>Pendant ce temps le duc de Venise tait venu vers les +comtes et les barons, et leur avait dit: Seigneur, les +habitants veulent rendre leur ville discrtion, en conservant +la vie sauve; je ne veux faire ce trait ni un +autre, sinon par votre avis. Les barons lui rpondirent: +Sire, nous vous approuvons, et mme nous vous +prions de faire ce trait. Et il dit qu'il le ferait. Puis ils +s'en retournrent tous ensemble au pavillon du duc pour +faire le trait, et ils trouvrent que les messagers s'en +taient alls par les conseils de ceux qui voulaient rompre +l'arme. Et alors se leva un abb des Vaux de Cernay, +de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: Seigneurs, je +vous dfends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer +cette ville, car elle est peuple de chrtiens, et vous tes +plerins. Et quand le duc entendit cela il en fut trs-irrit, +et dit aux comtes et aux barons: Seigneurs, je +tenais cette ville ma discrtion, et vos gens me l'ont +enleve, et vous tiez convenu que vous m'aideriez la +prendre, et je vous somme de le faire.</p> + +<p>Alors les comtes et les barons et ceux qui taient de +leur parti se runirent, et dirent: Ceux qui ont empch +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +de conclure le trait ont fait un grand outrage, et +il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent beaucoup de +peine pour dissoudre l'arme. Or, nous serons honnis si +nous n'aidons pas la prendre. Ils vinrent vers le duc, +et lui dirent: Sire, nous vous aiderons prendre la +ville en dpit de ceux qui vous ont empch de l'avoir. +Ainsi fut prise la rsolution. Et au matin ils allrent +s'tablir devant les portes de la ville, et y dressrent +leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins, +dont ils avaient grand nombre; du ct de la mer, ils +dressrent les chelles sur les vaisseaux. Alors ils commencrent + lancer des pierres contre les murs et les +tours de l ville. Cette attaque dura bien cinq jours, +aprs quoi ils mirent leurs trancheurs une tour, et +ceux-ci commencrent trancher le mur. Quand ceux +de dedans virent cela, ils demandrent un trait, tout +semblable celui qu'ils avaient refus par le conseil de +ceux qui voulaient rompre l'arme.</p> + +<p>Ainsi la ville se rendit discrtion au duc de Venise, +la vie sauve assure aux habitants. Alors vint le +duc auprs des comtes et des barons, et leur dit: Seigneurs, +nous avons conquis cette ville par la grce de +Dieu et par la vtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons +partir d'ici avant Pques, car nous ne trouverions pas + vivre autre part, tandis que cette ville est riche et +garnie de tous biens. Partageons-la entre nous; nous +en prendrons la moiti, et vous l'autre. Ainsi comme il +fut dit, il fut fait. Les Vnitiens eurent la partie vers le +port o taient les navires, et les Franais eurent l'autre.</p> + +<h3><em>Le prince de Constantinople envoie des dputs Zara.</em></h3> + +<p>Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople +tant arrivs d'Allemagne, les barons et le +<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +duc s'assemblrent dans un palais o le duc tait log. +Alors les messagers dirent: Seigneurs, le roi Philippe et +le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le frre +de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: +Je vous enverrai le frre de ma femme, et je le mets en la +main de Dieu, qui le garde de la mort, et en la vtre. +Puisque vous vous tes consacrs au service de Dieu, du +droit et de la justice, vous devez rendre leur hritage, si +vous le pouvez, ceux qui en sont privs injustement. Le +prince vous fera le trait le plus avantageux qui fut jamais, +et vous donnera la plus grande aide pour conqurir +la terre d'outre-mer. Tout d'abord, si Dieu permet +que vous le remettiez en son hritage, il mettra tout +l'empire de Romanie<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor"> [145]</a> sous l'obdience de Rome, +dont il faisait partie jadis. Aprs, il sait que vous avez +mis votre bien dans cette guerre et que vous tes pauvres; +aussi il vous donnera 200,000 marcs d'argent, et la +nourriture tous ceux de l'arme, petits et grands. Il ira +en personne avec vous en gypte, ou enverra, si vous +croyez que cela sera mieux, dix mille hommes sa solde. +Et il vous fera ce service pendant un an; et pendant +toute sa vie il tiendra cinq cents chevaliers en terre +d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci seront encore +sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons plein +pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez +garantir celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais +on n'offrit personne trait si avantageux. H! +n'aurait pas grande envie de conquter qui refuserait +cela. Les barons rpondirent qu'ils en parleraient +entre eux, et une assemble fut convoque pour le lendemain. +Quand ils furent ensemble, on s'occupa de ces +propositions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +L on parla de part et d'autre. L'abb des Vaux de +Cernay, qui tait de l'ordre de Cteaux, et ceux qui +voulaient rompre l'arme dirent qu'ils n'accepteraient +pas la proposition; que ce serait faire la guerre +des chrtiens, et qu'ils n'taient pas disposs cela; +mais qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie +leur rpondit: Beaux Seigneurs, en Syrie vous ne +pouvez rien faire, et vous le voyez bien par ceux mmes +qui nous ont dguerpis et se sont en alls par d'autres +ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grce +que la terre sainte sera recouvre, si jamais elle l'est. +Et si nous refusons ce trait, nous serons honnis toujours.</p> + +<p>Ainsi tait en discorde l'arme; et ne vous tonnez +pas si les laques taient en querelle, puisque les moines +blancs de Cteaux taient aussi en discorde. L'abb de +Los, qui tait un saint homme et fort sage, et les autres +abbs qui taient de son avis, priaient et suppliaient +pour que, par l'amour de Dieu, l'arme ne se rompt pas +et qu'on acceptt la proposition, car c'tait le meilleur +moyen pour recouvrer la terre d'outre-mer. L'abb +des Vaux, au contraire, et ceux de son parti prchaient +aussi souvent, et disaient que c'tait mauvais, qu'il +fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.</p> + +<p>Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin +le comte de Flandres, et le comte Louis, et le +comte Hugues de Saint-Pol, et ceux de leur parti, +vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, parce +qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils +s'en allrent l'htel du duc, et furent alors mands +les messagers, et jurrent le trait tel que vous +l'avez vu prcdemment, et par serment et par chartes +scelles...... et on fixa l'poque de l'arrive du prince +de Constantinople, et ce fut la quinzaine aprs Pques.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></p> +<h3><em>Les croiss envoient des dputs au Pape.</em></h3> + +<p>Les barons consultrent ensemble, et dcidrent qu'ils +enverraient Rome des messagers auprs de l'apostole, +parce qu'il leur savait mauvais gr de la prise de Zara. +Ils choisirent pour messagers deux chevaliers et deux +clercs, qu'ils savaient tre bons pour ce message. Des +deux clercs, l'un fut Nivelon l'vque de Soissons, et +matre Jean de Noyon, qui tait chancelier du comte de +Flandre; les deux chevaliers furent Jean de Friaise et +Robert de Boves. Les messagers jurrent sur les saints +livres qu'ils feraient le message loyalement et en bonne +foi et qu'ils reviendraient l'arme.</p> + +<p>Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le +quatrime mal, et ce fut Robert de Boves; car il fit le +message du plus mal qu'il put, se parjura et s'en alla en +Syrie auprs des autres de son parti. Mais les autres +firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonn +les barons, et dirent l'apostole: Les barons +vous demandent pardon de la prise de Zara, l'ayant fait +comme ce qu'ils pouvaient faire de mieux par la faute +de ceux qui taient alls d'autres ports, et sans quoi +ils n'auraient pu rester runis; et sur cela, ils vous demandent +comme leur bon pre que vous leur donniez +vos commandements, qu'ils sont prts excuter. L'apostole +rpondit aux messagers qu'il savait bien que par +la faute des autres ils avaient t obligs de mal faire, +qu'il en avait compassion; aprs, il donna aux barons +et aux plerins la bndiction et l'absolution comme +ses enfants, et leur commanda et les pria de conserver +l'arme runie, car il savait bien que sans cette arme +ne pouvait tre fait le service de Dieu. Il donna plein +pouvoir Nivelon, l'vque de Soissons, et matre +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +Jean de Noyon de lier et dlier les plerins jusqu' ce +qu'un cardinal ft venu joindre l'arme.</p> + +<h3><em>Les croiss vont Corfou.</em></h3> + +<p>Le carme tant venu, les plerins prparrent leurs +vaisseaux pour partir la Pque. Quand les nefs furent +charges, le lendemain de la Pque, les plerins se logrent +hors de la ville sur le port, et les Vnitiens firent +abattre la ville, et les tours et les murs........ Alors +commencrent partir les vaisseaux et les bateaux, +et il fut convenu qu'ils iraient prendre port Corfou, +qui est une le de Romanie, et que les premiers attendraient +les derniers jusqu' ce qu'ils fussent tous runis; +et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc et le marquis +partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de l'empereur +Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, +leur avait envoy, et il fut reu avec grande +joie et beaucoup d'honneurs. Le duc lui donna galres +et vaisseaux, tant qu'il en voulut; puis ils partirent du +port de Zara, eurent bon vent, et arrivrent Durazzo, +dont les habitants rendirent volontiers la ville leur +seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de fidlit. +Partis de l, ils vinrent Corfou, et trouvrent +l'arme qui tait campe devant la ville et qui avait +tendu tentes et pavillons, et qui avait sorti les chevaux +des bateaux pour les reposer. Aprs qu'ils eurent +appris que le fils de l'empereur de Constantinople +tait arriv, vous eussiez vu maint brave chevalier et +maint bon sergent aller sa rencontre et conduire +maint beau destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup +de joie et d'honneurs, puis il fit tendre sa tente au +milieu de l'arme, ct de celle du marquis de Montferrat, + la garde de qui le roi Philippe l'avait confi. +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +Ils sjournrent pendant trois semaines en cette le, +qui est trs-riche et plantureuse.</p> + + +<h3><em>Les croiss arrivent Constantinople.</em><br /> +Aprs avoir relch Andros et Abydos, les croiss se dirigent sur Constantinople.</h3> + +<p>Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous +eussiez pu voir alors le bras de Saint-Georges<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor"> [146]</a> couvert +et comme fleuri de nefs et de galres, et c'tait +merveille de regarder ce beau spectacle. Ils remontrent +le bras de Saint-Georges jusqu' Saint-tienne, +abbaye qui est trois lieues de Constantinople, et +alors ils virent cette ville dans tout son ensemble. Les +matelots jetrent l'ancre. Vous pouvez savoir que beaucoup +admirrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais +vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si +grande ville pt se trouver dans tout le monde. +Quand ils virent ces murs levs, et ces belles tours dont +la ville tait enclose tout autour la ronde, et ces +riches palais, et ces hautes glises dont le nombre +tait tel qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait +pas de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville, +on vit bien que de toutes les autres elle tait la souveraine. +Et sachez qu'il n'y avait homme si hardi qui +le cœur ne frmit, et ce ne fut pas sans raison, car jamais +si grande affaire n'avait t entreprise depuis que le +monde tait cr.</p> + +<p>Alors descendirent terre les comtes et les barons et +le duc de Venise, et ils tinrent leur assemble l'abbaye +de Saint-tienne. L fut donn et pris maint avis. Toutes +les paroles qui furent dites alors, ce livre ne vous les +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +contera pas, mais la fin du conseil le duc de Venise +se leva, et dit: Seigneurs, je connais mieux que vous l'tat +de ce pays, car j'y ai t autrefois. Vous avez entrepris +l'affaire la plus difficile et la plus prilleuse qu'on +ait jamais entreprise; aussi convient-il que l'on aille +sagement. Sachez que si nous dbarquons, le pays est +grand et tendu, et que nos gens sont pauvres et privs +de vivres; alors ils se rpandront par le pays pour +chercher de la nourriture; or, le pays est trs-peupl; +quoi que nous fassions, nous perdrions de nos hommes, +et nous n'avons pas besoin d'en perdre, car nous avons +bien peu de soldats pour ce que nous voulons faire. Il y +a ici prs des les<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor"> [147]</a> que vous pouvez voir d'ici, qui +sont habites, cultives en bl et remplies de vivres. +Allons y prendre port, et recueillons les bls et les +vivres du pays. Et quand nous les aurons recueillis, allons +devant la ville, et nous ferons ce que Dieu nous inspirera. +Car plus srement guerroie celui qui a vivres +que celui qui n'en a pas.</p> + +<p>Les comtes et les barons s'accordrent cet avis, et +tous s'en allrent leurs vaisseaux et s'y reposrent +cette nuit. Et au matin, qui tait le jour de la fte de +monseigneur saint Jean-Baptiste en juin, on hissa les +bannires et les gonfanons sur les chteaux de poupe +des vaisseaux, et les cus furent disposs sur le bord +des navires; chacun regardait ses armes, dont il allait +avoir bientt besoin pour se dfendre.</p> + +<p>Les mariniers lvent les ancres et laissent les voiles au +vent aller, et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur +convenait; aussi passrent-ils devant Constantinople et si +prs des murs et des tours qu'on tira sur plus d'un +vaisseau. Il y avait tant de gens sur les murs et sur les +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +tours, qu'il semblait qu'il n'y et rien autre chose. Ainsi +Dieu empcha de suivre la rsolution qui avait t prise +le soir prcdent d'aller aux les, comme si chacun n'en +avait jamais entendu parler. Et maintenant ils filent +sur la terre ferme aussi droit qu'ils peuvent, et ils prirent +terre devant un palais de l'empereur Alexis<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor"> [148]</a>, +dans un lieu appel Chalcdoine, vis--vis Constantinople, +sur l'autre rive du bras, du ct de la Turquie. Ce +palais tait un des plus beaux et des plus agrables que +les yeux puissent regarder, cause de toutes les dlices +qui conviennent un homme et qu'il doit y avoir en +maison de prince.</p> + +<p>Les comtes et les barons descendirent terre, et s'hbergrent +dans le palais et autour de la ville, et plusieurs +dressrent leurs tentes. Alors on sortit les chevaux +hors des bateaux, et les chevaliers et les sergents furent +mis terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne resta +sur les vaisseaux que les mariniers. La contre tait +belle et riche et plantureuse en tous biens, et couverte +de meules de bl qui avaient t moissonnes dans les +champs; tant que chacun en voulut prendre, il en prit. +Ils sjournrent encore le lendemain en ce palais; et le +troisime jour Dieu leur donna bon vent, et les mariniers +levrent l'ancre et dressrent les voiles au vent. +Ils allrent ainsi une lieue au-dessus de Constantinople, + un autre palais de l'empereur Alexis, qui tait appel +le Scutaire<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor"> [149]</a>; l on ancra tous les btiments de la +flotte. La chevalerie qui tait hberge au palais de +Chalcdoine marcha par terre, ctoyant Constantinople, +et alla aussi camper Scutari.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son +arme de Constantinople et la campa sur l'autre rive du +bras, en face des croiss; il fit dresser les tentes, afin +qu'ils ne puissent dbarquer malgr lui. L'arme des +Franais sjourna l pendant neuf jours, durant lesquels +ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision, +et c'taient tous ceux de l'arme. Pendant ce sjour, une +compagnie de braves gens sortit du camp pour garder +l'arme et empcher qu'on ne vnt la surprendre, et les +fourriers explorrent le pays. De cette compagnie fut +Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son +frre, Ogier de Saint-Chron, Manasss de Lille, et un +comte de Lombardie qui tait de la maison du marquis +de Montferrat; ils avaient bien avec eux quatre-vingts +braves chevaliers. Ils aperurent des tentes au pied +d'une montagne, au moins trois lieues du camp; +c'tait le grand-duc de l'empereur de Constantinople, +qui avait avec lui au moins cinq cents chevaliers +grecs. Quand les ntres les virent, ils se partagrent en +quatre batailles et dcidrent qu'ils les iraient attaquer. +Quand les Grecs les aperurent, ils disposrent leurs +gens et leurs batailles, se rangrent devant les tentes, +et nous attendirent; mais les ntres les chargrent vigoureusement. +Grce Dieu, notre Seigneur, cette +mle ne dura qu'un peu; les Grecs tournrent le dos, +et furent ainsi dconfits la premire rencontre. Les +ntres leur donnrent la chasse pendant une grande +lieue. Ils gagnrent l assez de chevaux, roussins, palefrois +et mulets, tentes et pavillons et bien d'autres objets; +puis ils revinrent au camp, o ils furent bien accueillis, +et partagrent le butin comme ils devaient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h3><em>Les croiss assigent Constantinople et rtablissent Isaac.</em><br /> +1203.</h3> + +<p class="sub"> +L'empereur ayant fait sommer les croiss d'avoir se retirer, les croiss le +somment leur tour de rendre le trne son neveu. Puis ils font leurs prparatifs +pour attaquer Constantinople.</p> +</div> + +<p>Le jour fut arrt auquel ils devaient remonter +sur les vaisseaux pour ensuite dbarquer, et vivre ou +mourir. Et sachez que ce fut l'entreprise la plus incertaine +qui fut jamais. Alors les vques et les clercs parlrent +au peuple, l'engagrent se confesser et faire +leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les +appellerait lui; et on le fit par toute l'arme bien volontiers +et avec beaucoup de pit. Le jour fix arriva; +alors les chevaliers sortirent des vaisseaux tout arms, +les heaumes lacs et les chevaux scells; les autres gens, +qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat, +restrent bord, et les vaisseaux furent disposs pour +l'attaque. La matine fut belle un peu aprs le lever +du soleil.</p> + +<p>L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive +avec une grande arme. On sonna les trompettes, et +chaque galre remorqua un bateau pour que le passage +se ft plus vite. Personne ne demande qui doit aller le +premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers +sortent des bateaux, se jettent la mer jusqu' la ceinture, +tout arms et l'pe la main, ainsi que les braves +archers, les braves sergents et les braves arbaltriers. Les +Grecs firent grand semblant de vouloir combattre; mais +quand ce vint aux lances baisses, ils tournent le dos, +s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que +jamais on ne dbarqua plus bravement. Alors on commence + ouvrir les portes des palandres et jeter les +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +ponts dehors, faire sortir les chevaux, et les chevaliers +commencent monter cheval, et les batailles commencent + se ranger comme elles devaient le faire.</p> + +<p>Le comte de Flandre chevaucha la tte de l'avant-garde, +les autres batailles aprs lui, chacune son +rang; ils allrent jusqu'au camp de l'empereur Alexis, +qui s'en tait retourn Constantinople, abandonnant +tentes et pavillons, et l nos gens firent assez de butin. +L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant +la tour de Galata, o venait s'attacher la chane qui partait +de Constantinople<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor"> [150]</a>; et sachez que cette chane +fermait l'entre du port de Constantinople. Les barons +virent bien que s'ils ne prenaient la tour de Galata et s'ils +ne rompaient cette chane, ils taient perdus. Aussi pendant +la nuit ils tablirent leur camp devant la tour, dans +la Juiverie<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor"> [151]</a>, o il y avait ville bonne et riche. Ils firent +faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux +de la tour de Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient + leur secours sur des barques attaqurent les +ntres; ils coururent aux armes. Jacques d'Avesnes accourut +avec sa compagnie pied; il fut rudement attaqu +et frapp au visage d'un coup d'pe qui le mit +en danger de mourir; un sien chevalier mont cheval, +qui s'appelait Nicolas de Jaulain, vint bravement +au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut +trs-approuve. Les cris se firent entendre dans le camp, +et nos gens arrivant de tous cts, repoussrent si vivement +les Grecs, qu'il y en eut pas mal de tus et de pris, et +que beaucoup, au lieu de rentrer dans la tour, se sauvrent +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +dans les barques, et l il y en eut assez de noys. +Ceux qui se sauvrent vers la tour furent poursuivis de +si prs par les ntres qu'ils ne purent refermer la porte; +il y eut cette porte une grande mle; on enleva +la tour aprs avoir pris et tu beaucoup des leurs.</p> + +<p>Ainsi furent pris le chteau de Galata et le port de +Constantinople. Fort rjouis en furent ceux de l'arme, +et ils en lourent Notre-Dame, et ceux de la +ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le +port les vaisseaux, les nefs, les galres et les palandres. +Alors ceux de l'arme tinrent conseil pour savoir +quelle chose ils pourraient faire, s'ils attaqueraient la +ville par mer ou par terre. Les Vnitiens furent d'avis +que l'on dresst les chelles sur les vaisseaux et que l'assaut +ft donn par mer. Les Franais dirent que sur mer +ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, +et qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand +ils auraient leurs chevaux et leurs armes. On dcida +la fin que les Vnitiens attaqueraient par mer et les +Franais par terre. Ils sjournrent l quatre jours.</p> + +<p>Le cinquime jour toute l'arme prit les armes, et les +batailles chevauchrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en +face du palais de Blaquerne; et la flotte s'avana +jusqu'au fond du port, l o un fleuve se jette en la +mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de pierre. +Les Grecs avaient coup le pont, mais les barons firent +travailler l'arme tout le jour et toute la nuit pour rtablir +le pont. Ainsi le pont fut remis en tat ds le matin, +et les batailles sous les armes. Elles chevauchrent +les unes aprs les autres, selon l'ordre donn; elles s'avancrent +contre la ville, et pas un de la ville n'en sortit +pour marcher leur rencontre. Et ce fut grand'merveille, +car pour un qu'il y avait dans l'arme, il y +en avait bien deux cents dans la ville.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +Alors les barons dcidrent que l'on camperait entre +le palais de Blaquerne et le chteau de Bohmond<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor"> [152]</a>, +qui tait une abbaye close de murs, et l'on tendit les +tentes et les pavillons. Et ce fut une fire chose voir, +que l'arme ne put assiger qu'une seule des portes de +Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du +ct de la terre! Les Vnitiens, qui taient sur la mer, dans +les vaisseaux, dressrent les chelles, les mangonneaux +et les pierriers, et disposrent trs-bien leur attaque; +et les barons commencrent la leur du ct de terre, +avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils n'taient +gure en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que +l'une des batailles ne ft sous les armes, devant la porte, +pour garder les machines et repousser les sorties. Les +assigs ne cessaient d'attaquer ou par cette porte ou +par d'autres; et ils nous tenaient si serrs que, six ou +sept fois par jour, il fallait que toute l'arme prt les +armes, et que l'on ne pouvait pas aller chercher des vivres + plus de quatre portes d'arbalte du camp; ils +taient peu approvisionns, si ce n'est de farine. Ils +avaient peu de chair sale et de sel, et point de viande +frache, si ce n'est celle des chevaux que l'on tuait. Sachez +que toute l'arme n'avait de vivres que pour trois semaines, +et qu'elle tait en grand danger, car jamais +tant de gens ne furent assigs par un si petit nombre.</p> + +<p>Ils s'avisrent alors d'une bonne invention, qui tait +d'entourer le camp de fortes barrires et de bonnes palissades; +ds lors ils furent plus forts et plus en sret. +Les Grecs leur faisaient de si nombreuses attaques, qu'ils +ne leur laissaient aucun repos; ceux de l'arme les remettaient +en arrire vertement; et chaque fois que les +Grecs faisaient une sortie ils taient battus...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +Ce pril et ces efforts durrent prs de dix jours, jusqu' +ce qu'un jeudi matin tout fut prt pour l'assaut; +les Vnitiens se prparrent aussi du ct de la mer. +On divisa ainsi les attaques: trois des batailles devaient +garder le camp, et quatre iraient l'assaut. Le marquis +Boniface de Montferrat garda le camp, du ct de +la campagne, avec la bataille des Champenois et des +Bourguignons et Matthieu de Montmorency; le comte +Baudouin de Flandre alla l'assaut avec ses gens, Henri +son frre, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol +et les leurs, et ils dressrent deux chelles contre une barbacane +auprs de la mer. Le mur tait garni d'Anglais +et de Danois<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor"> [153]</a>; l'assaut fut fort, bon et dur; de vive +force les chevaliers montrent sur les chelles et les +sergents, et s'emparrent du mur; ils n'taient monts +que quinze sur le mur et combattaient de la hache +et de l'pe; ceux du dedans reprirent courage, les repoussrent +fort laidement et en prirent deux qui furent +conduits devant l'empereur Alexis, qui en fut trs-joyeux. +Ainsi finit l'assaut du ct des Franais, et il +y en eut assez de blesss et de navrs, ce qui les rendit +furieux. De son ct, le duc de Venise ne s'oubliait pas, +car tous ses vaisseaux avaient t rangs sur une seule +ligne, longue de trois arbaltres; ils s'approchrent du +rivage toucher les murs et les tours; alors vous eussiez +vu les mangonneaux lancer des pierres, et les traits d'arbalte +voler, et ceux de dedans dfendre vigoureusement +les murs et les tours; et les chelles qui taient +sur les vaisseaux s'approcher si prs des murs qu'en plusieurs +endroits on se frappait coups de lance et d'pe, +et le vacarme tait si grand qu'il semblait que la +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +terre et la mer se fondaient. Mais les galres ne savaient +o aborder.</p> + +<p>Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de +Venise, qui tait un vieillard et qui n'y voyait goutte, +et qui cependant tait tout arm sur la proue de sa galre, +avec le gonfanon de Saint-Marc par-devant lui, et +criait aux siens qu'ils le missent terre ou bien qu'il en +ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galre et +portrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc +terre. Quand les Vnitiens voient le gonfanon de Saint-Marc + terre et la galre de leur seigneur qui avait abord +devant eux, chacun se tint pour dshonor, et tous courent +au rivage, sortent des vaisseaux, vont terre qui +mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. +Et Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne, +qui a crit ce livre, atteste ce que plus de +quarante lui ont affirm, qu'ils virent le gonfanon de +Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans +que l'on st qui l'y avait plant; or, voyez l'trange +miracle! Ceux de dedans s'enfuirent, et dguerpirent +des murs; et les assigeants entrent dans la ville qui +mieux mieux, si bien qu'ils prennent vingt-cinq tours et +les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend un bateau +et envoie un message aux barons de l'arme pour +leur faire assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et +qu'ils fissent ce qu'il fallait pour qu'on ne les reprt +pas.</p> + +<p>Les barons taient si joyeux qu'ils ne pouvaient +croire que ce ft vrai; les Vnitiens commencent +leur envoyer chevaux et palefrois, de ceux qu'ils +avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis +vit qu'ils taient entrs dans la ville, il commena envoyer +contre eux ses gens grand'foison; les Vnitiens +voyant qu'ils ne pourront rsister, mirent le feu entre +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +eux et les Grecs; le vent soufflait contre eux, et le feu +devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir les ntres; +alors ils se retirrent dans les tours qu'ils avaient +prises.</p> + +<p>Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit +de la ville, avec toutes ses forces, par d'autres portes, + une lieue au moins de notre arme. Et il sortait tant +de gens qu'il semblait que ce ft tout le monde. Il ordonna +ses batailles, et chevaucha vers notre arme; +quand les Franais les virent, ils sautent sur leurs armes +de toutes parts. Henri, frre du comte Baudouin de +Flandre, faisait le guet ce jour-l, avec Matthieu de Valincourt +et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes. A l'endroit +o ils taient camps, l'empereur Alexis avait rassembl +force troupes qui sortaient par trois portes pour +attaquer, pendant qu'il attaquerait le camp d'un autre +ct. Alors sortirent les six batailles qui avaient t ordonnes; +elles se rangrent devant les barrires, les +sergents et les cuyers, pied, derrire les croupes des +chevaux, les archers et les arbaltriers devant eux; et ils +formrent une bataille de leurs chevaliers pied, dont il +y avait bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et +ils se tinrent ferme devant les barrires, et ce fut affaire +de bon sens plutt que d'aller attaquer dans la plaine +ceux qui avaient si grand foison de soldats, qu'ils auraient +t noys au milieu d'eux.</p> + +<p>Il semblait que toute la campagne ft couverte de batailles, +et les Grecs venaient petits pas et bien en ordre. +Ce paraissait bien tmraire d'attendre avec six batailles +les soixante batailles des Grecs, dont la plus petite tait +bien plus forte que pas une des ntres. Mais les ntres +taient ranges de telle manire que l'on ne pouvait venir +les attaquer que par devant. L'empereur Alexis s'approcha +si prs que l'on tirait les uns sur les autres. Quand +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +le duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer +ses gens des tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait +vivre ou mourir avec les plerins; il s'en vint donc +au camp avec tout ce qu'il put rassembler de troupes, +et descendit lui-mme tout des premiers terre. Les batailles +des plerins et des Grecs restrent longtemps en +face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, +et les plerins ne voulant pas s'loigner des barrires. +Quand l'empereur Alexis vit cela, il commena +retirer ses gens, puis il les rallia et s'en alla. Alors l'arme +des plerins chevaucha petits pas leur suite, et les batailles +des Grecs se retirrent jusqu' un palais appel +Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un +plus grand danger, comme il fit ceux de notre arme en +ce jour; sachez aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui +n'et grand'joie. L'empereur Alexis rentra dans la ville, +et ceux de l'arme rentrrent dans leur camp, o ils se +dsarmrent, las et fatigus; et ils mangrent un peu, +et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.</p> + +<p>Or, coutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette +nuit, l'empereur Alexis prit dans son trsor tout ce +qu'il put emporter, et s'enfuit avec ceux qui voulurent +le suivre et abandonna la ville. Ceux de la ville furent +d'abord tout bahis, puis ils allrent la prison o tait +l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachs; ils le revtirent +des ornements impriaux, l'emportrent au palais +de Blaquerne, le firent asseoir sur le trne, et lui +obirent comme leur seigneur. Puis ils envoyrent, de +l'avis de l'empereur Isaac, des messagers l'arme qui +apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons +que l'empereur Alexis s'tait enfui et qu'ils avaient rtabli +sur le trne l'empereur Isaac. Quand le prince +eut appris cette nouvelle, il en informa le marquis de +Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils furent +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +rassembls dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, +il leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il +n'est pas ncessaire de dire quelle fut leur joie, car +jamais plus grande joie ne fut donne personne, et +tous remercirent pieusement Dieu, qui les avait si tt +secourus, et de si bas o taient leurs affaires les avait +releves si haut. Et pour cela peut-on bien dire que + qui Dieu veut venir en aide, nul homme ne peut +nuire.</p> + +<p>Alors on commena se prparer et s'armer par toute +l'arme, parce qu'ils n'avaient pas grande confiance +dans les Grecs. Cependant les messagers commencrent +sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient la mme +nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de +Venise fut d'envoyer des messagers savoir l'tat des affaires, +et si ce qu'on leur avait dit tait vrai, pour requrir +le pre de garantir les promesses que son fils +avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas le fils entrer +dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de +Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal +de Champagne et deux Vnitiens. Les messagers furent +conduits jusqu' la porte, laquelle leur fut ouverte; ils +mirent pied terre. Les Grecs avaient rang les Anglais +et les Danois avec leurs haches depuis la porte jusqu'au +palais de Blaquerne. L, les messagers trouvrent +l'empereur Isaac si richement vtu, qu'en vain on demanderait +un homme plus richement vtu; et l'impratrice +sa femme, sœur du roi de Hongrie, qui tait trs-belle, +tait ct de lui; il y avait tant de seigneurs et +de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement +pars qu'on ne peut l'tre davantage; et tous ceux qui +avaient t le jour d'avant contre lui taient le lendemain + sa volont.</p> + +<p>Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impratrice +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +et tous les autres seigneurs leur firent de grands +honneurs. Les messagers dirent qu'ils voulaient parler + l'empereur en particulier, de la part de son fils et des +barons de l'arme; il se leva et entra dans une chambre +o il ne mena avec lui que l'impratrice, son chambellan, +son drogman et les quatre messagers. Du consentement +des autres messagers, Geoffroy de Ville-Hardouin +le marchal de Champagne parla l'empereur Isaac: +Sire, tu vois le service que nous avons fait ton fils +et comme nous avons tenu nos conventions; il ne peut +entrer dans cette ville avant qu'il ne se soit acquitt des +conventions qu'il a avec nous. Il vous mande, comme +votre fils, que vous donniez garantie au trait, selon la +forme et la manire qu'il l'a fait avec nous.</p> + +<p>Quel est le trait? fit l'empereur.—Tel que je vais +vous le dire, rpondit le messager: Tout au premier +chef, remettre tout l'empire de Romanie sous l'obissance +de Rome, dont il s'est spar jadis; ensuite, +donner 200,000 marcs d'argent ceux de l'arme, et +vivres pour un an aux petits et aux grands; mener dix +mille hommes sur ses vaisseaux et ses frais pendant un +an; et entretenir dans la Terre Sainte, ses frais et +pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui garderont +le pays. Telle est la convention que votre fils a faite +avec nous, par serment et par chartes scelles, et sous la +garantie du roi Philippe d'Allemagne, votre gendre. +Nous voulons que vous confirmiez ce trait.</p> + +<p>Certes, fit l'empereur, la convention est importante, +et je ne vois pas comment on pourra l'excuter. Pourtant, +vous l'avez si bien servi, et moi et lui, que si on vous +donnait tout l'empire vous l'auriez bien gagn. Aprs +bien des paroles, la fin fut que le pre donna la garantie +par serment et charte sceau d'or, laquelle fut +remise aux messagers. Alors ils prirent cong d'Isaac, +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +retournrent l'arme et dirent aux barons qu'ils +avaient fait la besogne.</p> + +<p>Alors les barons montrent cheval, et amenrent +grand'joie le prince son pre; les Grecs ouvrirent la +porte de la ville, et le reurent grand'joie et grand'fte. +La joie du pre et du fils fut grande parce qu'ils ne +s'taient pas vus depuis longtemps, et parce que d'une +si grande pauvret et d'un si grand exil ils taient relevs +si haut, d'abord par la grce de Dieu, ensuite par +le secours des plerins. La joie fut grande aussi dans +Constantinople et dans l'arme des plerins, de l'honneur +et de la victoire que Dieu leur avait donns. Le +lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et +son fils mme, d'aller camper au del du port, vers le +Stnon, parce que s'ils demeuraient en la ville, ce serait +cause de mle entre eux et les Grecs, et que la cit +pourrait bien en tre dtruite; et ils lui dirent qu'ils +l'avaient si bien servi de mainte manire, qu'ils ne lui +refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allrent +donc camper autre part, et sjournrent en repos +dans un pays abondant en bonnes vivres.</p> + +<p>Vous pouvez croire que beaucoup de plerins allrent +voir Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes +glises, et les grandes richesses qu'elle renferme en si +grande quantit. Des reliques, il est inutile d'en parler, +parce qu'il y en avait alors dans la ville autant que +dans le reste du monde. Les Grecs et les Franais taient +trs-unis, et changeaient marchandises et autres biens. +Il fut dcid, du commun avis des Franais et des Grecs, +que le nouvel empereur serait couronn la fte de +monseigneur saint Pierre; ainsi fut dit et ainsi fut fait. +Il fut couronn avec magnificence, comme l'on faisait +pour les empereurs cette poque. Aprs, il commena + payer ce qu'il devait aux croiss, et ils le rpartirent +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +entre ceux de l'arme; on rendit chacun ce qu'il avait +pay aux Vnitiens pour son passage. Le nouvel empereur +alla voir souvent les barons l'arme, et les honora +autant qu'il le pouvait faire; et il devait bien le faire, +car ils l'avaient assez bien servi.</p> + +<p>Un jour l'empereur vint secrtement au logis du +comte Baudouin de Flandre, o furent mands le duc +de Venise et les principaux seigneurs, et il leur dit: +Seigneurs, je suis empereur par Dieu et par vous, et +vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens +aient rendu un chrtien. Sachez que beaucoup de +gens me font beau visage qui ne m'aiment gure, et +les Grecs ont grand dpit de ce que par votre aide je +suis rentr dans mon hritage. Le temps approche que +vous devez vous en aller, et votre association avec les +Vnitiens ne dure que jusqu' la fte de Saint-Michel. +Pendant ce peu de temps, je ne puis excuter le trait. +Sachez que si vous m'abandonnez, les Grecs, qui me +hassent cause de vous, m'enlveront l'empire et me +tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez +jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an +votre association, je payerai aux Vnitiens ce qu'elle vous +cotera, et je vous donnerai ce dont vous aurez besoin +jusqu'aux pques prochaines. A l'aide de ce dlai, j'aurai +mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre +l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du +revenu de toutes mes provinces, j'aurais prpar ma +flotte pour partir avec vous, selon le trait, et vous auriez +tout l't pour camper votre loisir.</p> + +<p>Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils +savaient bien que ce qu'il disait tait vrai, et que c'tait +ce qu'il y avait de mieux faire pour l'empereur et pour +eux; mais ils rpondirent qu'ils ne pouvaient rien faire +sans le consentement de toute l'arme, qu'ils en parleraient +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> + ceux de l'arme et lui feraient savoir ce qu'ils +auraient rsolu. L'empereur s'en retourna Constantinople, +et ils convoqurent pour le lendemain une assemble + laquelle furent mands tous les barons, tous les +capitaines de l'arme et la plus grande partie des chevaliers; +on leur transmit la proposition de l'empereur, +telle qu'elle avait t faite.</p> + +<p>Il y eut alors une grande discussion dans l'arme, +comme il y en avait eu maintes fois entre ceux qui voulaient +que l'arme se rompt, parce qu'il leur semblait +que l'expdition durait trop longtemps. Ceux qui +avaient voulu, Corfou, rompre l'arme, sommrent les +autres de tenir leur serment: Donnez-nous, dirent-ils, +les vaisseaux comme vous l'avez jur, car nous voulons +aller en Syrie. Et les autres leur criaient merci, et disaient: +Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne dtruisez +pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons +jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon +tat, et nous nous en irons pourvus d'argent et de vivres; +alors nous irons en Syrie, nous courrons en +gypte; notre association avec les Vnitiens durera +jusqu' la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu' +Pques, et parce qu'ils ne pourront pas nous quitter +pendant l'hiver, la conqute de la Terre Sainte sera +facilite. Il n'importait ceux qui voulaient rompre +l'arme ni du meilleur ni du pire, mais de rompre +l'arme. Mais ceux qui voulaient la conserver travaillrent +tant qu'avec l'aide de Dieu l'affaire fut mene +bien, que les Vnitiens prolongrent d'un an leur association, +et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils demandrent. +Les plerins renouvelrent aussi l'association +avec eux pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; +et ainsi fut la concorde et la paix rtablie dans l'arme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p> +<h3><em>Incendie de Constantinople.</em></h3> + +<p>Aprs, par le conseil des Grecs et des Franais, l'empereur +sortit de Constantinople avec une grande arme +pour soumettre sa domination le reste de l'empire. +Une partie des barons alla avec lui; les autres restrent +pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis +tait cette expdition, il arriva une grande msaventure + Constantinople; une mle commena entre les +Grecs et les Latins, et je ne sais lesquels mirent mchamment +le feu dans la ville. Le feu fut si grand et si +horrible que l'on ne put l'teindre ni l'apaiser. Quand +les barons de l'arme qui taient de l'autre ct du port +virent le feu, ils furent tout dolents et en eurent grand'piti, +car ils voyaient ces hautes glises et ces riches palais +s'crouler, et ces rues marchandes livres aux flammes, +et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie commena +au quartier qui est prs le port et s'tendit travers +le plus pais de la ville jusqu' l'glise de Sainte-Sophie, +et dura huit jours, sans qu'on puisse l'teindre; +et le feu avait bien une lieue de front.</p> + +<p>De la perte des biens et des richesses qui furent dtruites +je ne pourrais vous dire, ni des hommes, femmes +et enfants dont il y eut grand nombre de brls. Tous +les Latins qui demeuraient Constantinople, de quelque +pays qu'ils fussent, n'osrent plus y rester; ils prirent +leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils purent +sauver; ils montrent sur des barques et des vaisseaux, +et traversrent le port devant les plerins; ils n'taient +pas peu, car il y en avait bien quinze mille, grands et +petits. Alors les Franais et les Grecs se brouillrent, et ils +ne furent plus si unis comme ils l'avaient t auparavant. +Ne sachant qui s'en prendre, ils s'accusaient les +uns les autres.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></h3> +<h3><em>La guerre recommence contre les Grecs aprs le retour +d'Alexis.</em></h3> + +<p>L'empereur croyant avoir bien rtabli ses affaires, et +n'avoir plus besoin des plerins, devint orgueilleux +avec les barons et avec ceux qui lui avaient fait tant de +bien. Il n'allait plus les voir l'arme, comme il avait eu +coutume de le faire. Les barons envoyrent auprs de lui +pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur devait +d'aprs les conventions; il les mena de rpit en rpit, +et leur faisait de temps en temps de petits payements +tout chtifs, puis la fin il ne paya plus rien. Le marquis +Boniface de Montferrat, qui l'avait servi plus que +les autres et qui tait bien avec lui, allait le voir souvent, +le blmait des torts qu'il avait, et lui rappelait les +grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le +menait par rpit, et ne tenait aucune de ses promesses. +Enfin, les barons virent clairement qu'il n'avait que +mauvaise volont; alors ils tinrent une assemble avec +le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que l'empereur +ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il +ne leur disait jamais la vrit, et qu'il fallait envoyer +bons messagers pour le sommer d'excuter les traits +et lui rappeler les services qu'on lui avait rendus; que +s'il promettait de tenir ses engagements, on devait accepter +sa parole, sinon, les messagers devaient le +dfier<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor"> [154]</a>.</p> + +<p>On nomma pour ce message Conon de Bthune, Geoffroy +de Ville-Hardouin et Miles de Provins; le duc de +Venise envoya trois barons de son conseil. Les messagers +montrent sur leurs chevaux, l'pe ceinte, +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +et chevauchrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. +Sachez qu'ils allaient grand pril et grande +aventure, cause de la trahison qui est ordinaire aux +Grecs. Ils descendirent de cheval la porte, entrrent +dans le palais et trouvrent l'empereur Alexis et l'empereur +Isaac assis sur deux trnes, ct l'un de l'autre; +prs d'eux tait l'impratrice, qui tait femme de l'un, +belle-mre de l'autre et sœur du roi de Hongrie, belle +dame et bonne. Il y avait grande compagnie de seigneurs, +et la cour leur sembla bien tre celle d'un riche +prince.</p> + +<p>De l'avis des autres messagers, Conon de Bthune, +qui tait trs-sage et savait bien parler, prit la parole. +Sire, nous sommes venus vers toi de par les barons de +l'arme et de par le duc de Venise, afin de te dire qu'ils +te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton peuple +le sait et comme l'vidence le montre. Vous leur +avez jur, ton pre et toi, d'excuter un trait que +vous avez fait avec eux et que vous avez scell de vos +sceaux. Vous ne l'avez pas excut comme vous l'auriez +d. Ils vous ont somm maintes fois, et nous vous sommons +devant tous vos barons, que vous teniez la convention +qui est entre vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. +Et si vous ne le faites pas, sachez que dornavant ils ne +vous tiennent plus pour seigneur, ni pour ami, mais +qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les +manires qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne +feront de mal vous et aux autres tant qu'ils ne vous +auront pas dfi, qu'ils ne feront pas de trahison, parce +qu'on n'a pas coutume d'en faire dans leur pays. Entendez +bien ce que nous vous avons dit, et vous vous dciderez +comme il vous plaira.</p> + +<p>Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce dfi, +qu'ils tenaient pour un grand outrage, et dirent que +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +jamais nul n'avait t si hardi d'oser venir dfier l'empereur +de Constantinople dans son palais. L'empereur +Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres +qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le +bruit fut trs-grand dans le palais pendant que les messagers +s'en retournrent, arrivrent la porte et remontrent +sur leurs chevaux. Quand ils furent en dehors +de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne ft fort joyeux +et fort surpris d'avoir chapp un grand danger; car +il s'en fallut de peu qu'ils ne fussent tous pris et tus.</p> + +<p>Ils revinrent l'arme, et racontrent aux barons ce +qu'ils avaient fait. Alors la guerre commena, et forfit +qui put forfaire, et par terre et par mer. En maintes occasions +se combattirent les Francs et les Grecs; mais +jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs +n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura +longtemps jusque dans le cœur de l'hiver. Alors les +Grecs imaginrent une grande ruse; ils prirent dix-sept +grands navires, les emplirent de bois, de fagots, +d'toupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le +vent ft favorable. Une nuit, minuit, ils mirent le feu +aux vaisseaux, laissent les voiles aller au vent, et le +feu montait si haut qu'il semblait que toute la terre +brlt. Le vent poussa ces vaisseaux sur ceux des plerins; +alors l'alarme se rpand dans le camp, et de +toutes parts on court aux armes.</p> + +<p>Les Vnitiens courent leurs vaisseaux et tous ceux +qui en avaient, et on commence les mettre vivement +en sret; et Geoffroy le marchal de Champagne, +qui dicta cet ouvrage, tmoigne que jamais personne +ne fit mieux sur mer que les Vnitiens firent en cette +occasion; ils sautrent sur leurs galres et dans les barques +des vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux +enflamms et les tirant de vive force hors du port; +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +et les lanant dans le courant du dtroit, ils les laissaient +aller brler emports par le courant. Il tait +venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; +leurs cris taient si grands qu'il semblait que terre +et mer s'abmaient; et ils montaient dans des barques et +tiraient sur ceux des ntres qui se garantissaient du feu, +et il y en eut de blesss.</p> + +<p>Aussitt que les chevaliers de l'arme entendirent le +cri d'alarme, ils s'armrent tous, et les batailles sortirent +du camp, chacune selon l'ordre, craignant que +les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils demeurrent +dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de +Dieu, les ntres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau +pisan qui tait plein de marchandises et qui fut brl. +Le reste des vaisseaux fut en grand pril cette nuit d'tre +brl; les ntres alors auraient tout perdu, ne pouvant +plus s'en aller ni par terre, ni par mer.</p> + +<h3><em>Les Grecs renversent Alexis.</em></h3> + +<p>Sur ces entrefaites, les Grecs, qui taient en guerre +avec les Francs, voyant que la paix tait rompue pour +longtemps, rsolurent de trahir Alexis. Il y avait un +Grec qui tait mieux avec lui que tous les autres et qui +l'avait engag faire la guerre plus que tout autre. +Ce Grec s'appelait Murzuphle<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor"> [155]</a>. De l'avis et du consentement +des conjurs, un soir, minuit, que l'empereur +Alexis dormait en sa chambre, ceux qui devaient +le garder, parmi lesquels tait Murzuphle, le prirent +dans son lit et le jetrent en prison. Murzuphle chaussa +les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit +empereur; aprs ils le couronnrent Sainte-Sophie. +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +Voyez donc si jamais plus horrible trahison a t faite +par aucunes gens.</p> + +<p>Quand l'empereur Isaac apprit que son fils tait pris +et Murzuphle couronn, il eut si grand'peur qu'il lui +prit une maladie qui ne dura pas longtemps, et il mourut. +L'empereur Murzuphle fit deux ou trois fois empoisonner +le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut +pas Dieu qu'il mourt; aprs, il le fit trangler; et +quand il eut t trangl, il fit dire partout qu'il tait +mort de sa bonne mort, et le fit ensevelir honorablement, +comme empereur, et mettre en terre, et fit grand semblant +qu'il en avait dplaisir. Mais meurtre ne peut tre +cach. Bientt il fut su clairement des Grecs et des Franais +que le meurtre avait t fait comme je viens de +vous le raconter; alors les barons et le duc de Venise +tinrent une assemble, laquelle assistrent les vques, +tout le clerg et les lgats de l'apostole. Ils remontrrent +aux barons et au peuple que celui qui avait commis +pareil meurtre n'avait pas droit de possder l'empire, et +que tous ceux qui taient d'accord avec lui taient aussi +coupables que lui; qu'outre cela ils s'taient soustraits + l'obissance de Rome. C'est pourquoi nous vous disons, +fit le clerg, que la guerre est juste; et si vous avez bonne +intention de conqurir le pays et de le mettre sous l'obissance +de Rome, auront les indulgences que l'apostole +a accordes tous ceux qui mourront aprs s'tre +confesss. Sachez que cette chose fut d'un grand confort +aux barons et aux plerins. Grande fut la guerre +entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas, +augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que +l'on ne combattt par terre ou par mer...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></p> + +<h3><em>Prise de Constantinople.</em><br /> +1204</h3> + +<p>Ceux de l'arme s'tant assembls tinrent conseil pour +savoir ce qu'il y avait faire; les avis dbattus, on dcida +que si Dieu leur accordait d'entrer dans la ville de +force, que tout le butin qu'ils feraient serait apport +et partag en commun; et que s'ils devenaient matres +de la ville, ils nommeraient six Franais et six Vnitiens +qui jureraient sur les Saintes critures de choisir pour +empereur celui qu'ils croiraient tre le plus capable de +bien gouverner. Celui qui serait nomm empereur aurait +le quart de toute la conqute, en dedans de la ville +et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucolon; +les trois autres quarts devaient tre rpartis, une moiti +aux Vnitiens, et l'autre moiti aux Franais. Alors on +prendrait douze des plus sages de l'arme des plerins +et douze des Vnitiens, lesquels rpartiraient les fiefs et +les honneurs<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor"> [156]</a> entre les barons, et fixeraient quel service<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor"> [157]</a> +ils devraient l'empereur pour leurs terres. On +jura cette convention, et qu' la fin de mars dans un an, +pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui resteraient +dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. +Ainsi fut faite la convention et jure, et excommunis +tous ceux qui la violeraient.</p> + +<p>Cela fait, les vaisseaux furent prpars et remplis de vivres. +Le jeudi d'aprs la mi-carme, toute l'arme monta +sur les vaisseaux, et les chevaux furent mis dans les palandres. +Chaque bataille eut sa flottille, et toutes furent +<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +ranges ct l'une de l'autre; on spara les vaisseaux +d'avec les galres et les palandres, et ce fut merveilleux +voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de long. +Le vendredi matin, la flotte bien range s'approcha de +la ville et commena l'attaque avec vigueur. On dbarqua +en maint endroit, et on alla jusqu'aux murs de la +ville; en maint endroit aussi, les chelles et les vaisseaux +s'approchrent de si prs des murailles que ceux qui +taient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient +coups d'pe avec ceux qui taient sur les chelles.</p> + +<p>Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers +l'heure de none<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor"> [158]</a>; mais, pour nos pchs, les plerins +furent repousss, et ceux qui avaient dbarqu furent +obligs de remonter sur les vaisseaux. Sachez bien que +les plerins perdirent plus ce jour-l que les Grecs, et +les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des vaisseaux +se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetrent +l'ancre si prs de la ville qu'ils continurent se servir +de leurs pierriers et de leurs mangonneaux.</p> + +<p>Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblrent +dans une glise, au del du lieu o ils taient camps.... +Ils dcidrent que le lendemain, qui tait un +samedi, et pendant toute la journe du dimanche, ils +prpareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait livr +le lundi; il fut rsolu qu'on accouplerait deux par +deux les navires sur lesquels seraient places les chelles, +afin que deux vaisseaux pussent attaquer une tour, +et cela parce qu'ils avaient vu qu'un vaisseau attaquant +seul une tour, ceux qui la dfendaient taient plus nombreux +que ceux du vaisseau. Aussi tait-ce un bon avis que +deux chelles feraient beaucoup plus d'effet contre une +<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +tour qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et +ils se prparrent pendant le samedi et le dimanche.</p> + +<p>L'empereur Murzuphle tait venu camper avec toutes +ses forces devant la partie de la ville attaque, et avait +tendu ses tentes carlates. Le lundi tant arriv, +les ntres qui taient sur les vaisseaux prirent les +armes; ceux de la ville commencrent les craindre +plus que devant; les ntres s'tonnrent aussi de voir +tant de monde sur les murs et sur les tours. Cependant +l'assaut commena rude et furieux; chaque vaisseau +attaquait devant lui. Le cri de la bataille fut si grand +qu'il semblait que la terre s'abmt. L'attaque durait +depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le +vent qu'on appelle Bore, qui bouta les vaisseaux sur le +rivage plus qu'ils n'taient auparavant. Alors deux nefs +qui taient lies ensemble, dont l'une avait nom <cite>La Plerine</cite>, +et l'autre <cite>Le Paradis</cite>, approchrent si prs d'une +tour, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, si comme Dieu +et le vent les menrent, que l'chelle de <cite>La Plerine</cite> +s'alla joindre contre la tour. Aussitt un Vnitien et +un Franais, nomm Andr d'Urboise, entrrent dans +la tour, suivis de beaucoup d'autres, et ceux de la tour +sont battus et se sauvent.</p> + +<p>Quand les chevaliers qui taient sur les palandres +virent cela, ils dbarquent, dressent leurs chelles au +pied du mur, et montent de vive force; ils s'emparrent +bien de quatre tours; d'autres, sur les vaisseaux, attaquent + qui mieux mieux, enfoncent trois portes, entrent +dans la ville et montent cheval. Ils chevauchent +droit sur le camp de l'empereur Murzuphle, qui +avait rang ses batailles devant ses tentes. Lorsque +les Grecs virent venir les chevaliers, ils se sauvrent, +et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au chteau de +Bucolon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +chevaux, palefrois, mules et mulets, et toute espce de +butin. Il y eut l tant de morts et de blesss qu'il n'tait +gure possible de les compter. Une grande partie +des seigneurs grecs se rfugirent la porte de Blaquerne. +La nuit commenait tomber, et les ntres, fatigus +de la bataille et de l'occision, se runirent dans +une grande place qui tait dans Constantinople; ils +dcidrent qu'ils camperaient au pied des tours et des +murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir +raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes +glises, de palais et de peuple.</p> + +<p>Ils camprent donc devant les murs et devant les +tours, prs de leurs vaisseaux; le comte de Flandre +Baudouin s'hbergea dans les tentes carlates de l'empereur +Murzuphle, qu'il avait abandonnes toutes tendues; +son frre Henri alla devant le palais de Blaquerne, +et Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla +s'tablir devant le plus pais de la ville. Ainsi fut +campe l'arme, comme vous l'avez entendu, et Constantinople +prise le lundi de Pques fleuries. Cette nuit, +les ntres, qui taient trs-fatigus, se reposrent; mais +l'empereur Murzuphle ne se reposa gure. Il rassembla +son monde en disant qu'il allait attaquer les +Francs, mais il ne le fit pas; au contraire, il chevaucha +par d'autres rues le plus loin des Franais qu'il put, +arriva la porte Dore, par o il se sauva et dguerpit +de la ville. Aprs lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; +et de tout cela ne savaient rien ceux de l'arme.</p> + +<p>Pendant cette nuit, du ct o campait Boniface le +marquis de Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant +que les Grecs ne les vinssent attaquer, mirent le +feu entre eux et les Grecs, et la ville commena s'allumer +durement; elle brla toute cette nuit et le lendemain +jusqu'au soir. Ce fut le troisime feu en Constantinople +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +depuis que les Francs taient venus dans ce pays; +et il brla plus de maisons qu'il n'y en a dans les trois +plus grandes villes du royaume de France. La nuit acheve, +vint le jour, qui tait le mardi matin; alors tous +les ntres s'armrent, chevaliers et sergents, et chacun +se rendit sa bataille, croyant avoir livrer plus grand +combat que les prcdents, parce qu'ils ne savaient pas +le premier mot de la fuite de l'empereur; et ce jour +ils ne trouvrent personne qui leur ft oppos.</p> + +<p>Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute +la matine droit vers Bucolon; quand il y fut arriv, +on le lui rendit, condition de la vie sauve pour ceux +qui taient dedans. L on trouva les plus grandes +dames du monde, qui s'taient retires dans ce chteau; +c'est l qu'on trouva la sœur du roi de France qui +avait t impratrice<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor"> [159]</a>, et la sœur du roi de Hongrie, qui +avait t aussi impratrice, et quantit de princesses. +Du trsor qui tait en ce palais, il n'est pas propos de +parler, car il y avait tant de richesses qu'on ne pouvait +ni en voir la fin ni les compter. En mme temps que +ce palais tait rendu au marquis Boniface de Montferrat, +on rendait celui de Blaquerne Henri, frre de +Baudouin, comte de Flandre, la vie sauve aussi ceux +qui taient dedans; on y trouva un trsor qui n'tait +pas moins grand que celui de Bucolon.</p> + +<p>Chacun fit occuper par sa troupe le chteau qu'on +lui avait rendu et fit garder le butin. Les autres, qui +s'taient rpandus dans la ville, pillrent et firent un +tel butin que nul ne vous pourrait dire la quantit d'or +et d'argent, de vaisselle, de pierres prcieuses, de velours, +de draps de soie, de fourrures d'hermine, et +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +de toutes les autres richesses qui furent prises, et bien +assure Geoffroy de Ville-Hardouin, le marchal de +Champagne, que depuis la cration du monde on ne +gagna tant la prise d'une ville.</p> + +<p>Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait +assez pour cela; ainsi s'hbergea l'arme des plerins +et des Vnitiens, et grande fut la joie de la victoire que +Dieu leur avait donne, au moyen de laquelle ceux +qui taient en pauvret taient maintenant en richesse +et en dlices. Ils ftrent la Pque fleurie et la +grande Pque aprs, dans cette joie que Dieu leur avait +donne. Et bien ils en durent louer Notre-Seigneur, +car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans toute +l'arme, et par son aide ils avaient pris une grande +ville, peuple de 400,000 hommes ou plus, et la mieux +fortifie. Alors on fit crier par toute l'arme, de par +le marquis de Montferrat, qui en tait le chef, et de par +les barons et le duc de Venise, d'apporter et de runir +tout le butin, comme on l'avait jur sous peine +d'excommunication; et on choisit trois glises pour le +dposer, et on y mit bonne garde de Franais et de +Vnitiens, des plus loyaux que l'on put trouver. Alors +chacun commena apporter le butin et le mettre en +commun.</p> + +<p>Les uns apportrent bien, et mal les autres, pousss +par convoitise qui est la racine de tous maux, et les +convoiteux commencrent ds lors retenir bien des +choses, et Notre-Seigneur commena les moins aimer.... +Le butin fut donc runi et partag par moiti +entre les Franais et les Vnitiens, comme cela +avait t convenu. Sachez que quand ils eurent fait +les parts, les Franais payrent de la leur 50,000 marcs +aux Vnitiens, et qu'ils se partagrent entre eux plus +de 100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +glorieux, si on et fait ce que l'on avait dit et qu'on +n'et rien dtourn; sachez aussi que l'on fit justice +de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu quelque +chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte +de Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'cu au col, +convaincu d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup +d'autres de l'arme, petits ou grands, dtournrent une +partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous pourrez +bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des +Vnitiens et sans ce qui fut dtourn, les ntres eurent +plus de 500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 +chevaux. Ainsi fut donc rparti le butin de Constantinople, +comme vous l'avez entendu.</p> + +<h3><em>Baudouin, comte de Flandre, nomm empereur.</em><br /> +1204.</h3> + +<p>Ensuite les barons tinrent une assemble, et demandrent + toute l'arme ce qu'elle voulait faire touchant +ce qui avait t dcid entre eux; ils parlrent tant qu'ils +furent obligs de se runir une seconde fois, pour lire +les douze qui devaient faire l'lection. Et comme c'tait +un grand honneur que d'tre nomm l'empire de +Constantinople, il y eut beaucoup de prtendants; mais +la grande lutte fut entre le comte de Flandre Baudouin +et le marquis de Montferrat Boniface; de ces deux, toute +l'arme disait que l'un serait empereur. Quand les gens +sages de l'arme, qui tenaient autant l'un qu' +l'autre, virent cela, ils parlrent entre eux, et dirent: +Seigneurs, si on lit l'un de ces deux puissants hommes, +l'autre aura un tel dpit qu'il emmnera toute l'arme, +et ainsi se pourra perdre la conqute, aussi bien que +manqua se perdre celle de Jrusalem quand ils lurent +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu +un tel dpit qu'il sollicita les barons et tous ceux de +l'arme d'abandonner la Terre Sainte; il s'en alla tant +de monde qu'ils restrent bien peu, et que si Dieu ne +les et soutenus, la Terre Sainte et t perdue. Nous +devons nous garder que chose pareille ne nous +advienne; tchons de les retenir tous les deux, et que +Dieu ayant donn l'empire l'un, l'autre en soit content. +Pour cela, que l'empereur donne l'autre toute la +terre qui est en Asie de l'autre ct du canal avec l'le +de Crte, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous +pourrons les retenir tous les deux. Comme il fut dit, +il fut fait, et les deux prtendants y consentirent volontiers. +Vint le jour que le parlement lut les douze, +six d'une part, et six de l'autre, qui jurrent sur les +vangiles qu'ils liraient bien et bonne foi celui qui +aurait le plus de droit et qui serait le meilleur pour +gouverner l'empire. Les douze lus se rassemblrent +au jour convenu dans le riche palais o logeait le duc +de Venise, l'un des plus beaux du monde.</p> + +<p>L il y eut si grande runion de gens que c'tait +merveille, chacun voulant voir qui serait lu. Les douze +qui devaient faire l'lection ayant t mands, furent +mis en une belle chapelle qui tait dans le palais; leur +conseil dura jusqu' ce qu'ils furent tombs d'accord, et +ils chargrent de porter la parole Nivelon, l'vque de +Soissons, qui tait l'un des douze; ils sortirent, et vinrent +l o taient tous les barons et le duc de Venise. Or +vous pouvez savoir qu'il fut regard par beaucoup +d'hommes dsireux de connatre l'lection. L'vque +leur dit: Seigneurs, nous nous sommes accords, par la +permission de Dieu, faire un empereur, et vous avez +tous jur que vous tiendriez pour empereur celui que +nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons +l'lu, l'heure que Jsus-Christ est n; c'est le +comte Baudouin de Flandre et de Hainaut. Il s'leva +un cri de joie dans le palais, et on l'emmena l'glise, +le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui +lui rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut lu empereur +le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut, +et le jour de son couronnement fix trois semaines +aprs Pques.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Geoffroy de Ville-Hardouin</span>, <cite>De la Conqute de Constantinople</cite>. +(Trad. par L. Dussieux.)</p> + +<p>Geoffroy de Ville-Hardouin, marchal de Champagne, et l'un des principaux +acteurs de la quatrime croisade, mourut vers 1213. Ses mmoires, +une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre littrature, s'tendent +de 1198 1207.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTE PAR LES GRECS.</h2> +</div> + +<p>Mais parce que la reine des villes devait subir le +joug de la servitude et que Dieu nous voulait retenir +avec le frein et le mors, nous qui nous tions chapps +de notre devoir, deux soldats qui taient sur une +chelle vis--vis du Ptrion, s'abandonnrent la +fortune et se hasardrent de sauter dans une tour, d'o +ayant chass la garnison, ils levrent la main en signe +de joie et de confiance pour animer leurs compagnons. +A l'heure mme, un cavalier nomm Pierre qui avait +une taille de gant, dont le casque paraissait aussi grand +qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en +fuite toute une arme, entra par la porte qui tait au +mme endroit. Tout ce qu'il y avait de personnes de +qualit autour de l'empereur, et leur exemple toute +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +l'arme, ne purent supporter la prsence ni les regards +de ce seul cavalier, et eurent recours une fuite honteuse, +comme l'unique asile de leur lchet. tant +donc sortis par la porte Dore, qui est du ct de terre, +ils se retirrent chacun o ils purent, et plt Dieu +qu'ils se fussent prcipits au fond de l'enfer.</p> + +<p>Les ennemis, ne trouvant plus de rsistance, firent +tout passer au fil de l'pe, sans distinction d'ge ni +de sexe. Ne gardant plus de rang, et courant de tous +cts en dsordre, ils remplirent la ville de terreur et +de dsespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier +qui est du ct d'orient, ils brlrent toutes les +maisons qui taient depuis le monastre d'vergte +jusqu'au quartier du Drungaire, et se camprent auprs +du monastre de Pantepopte, aprs avoir pill la +tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.</p> + +<p>Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour +rallier ses gens; mais comme ils taient emports par +le tourbillon du dsespoir, ils n'eurent point d'oreilles +pour couter ses ordres ni ses remontrances. Pour +achever le rcit de cette triste aventure, les habitants +employrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, + serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns +qui taient d'avis de s'enfuir.</p> + +<p>Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne +servait de rien, il eut peur d'tre pris et d'tre mis +comme un excellent mets sur la table des Italiens, et +s'tant enferm dans le grand palais, il mit sur une +barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa +fille Eudocie, de laquelle il tait perdument amoureux, +et se retira lui-mme, aprs avoir rgn deux mois et +seize jours.</p> + +<p>Aprs son dpart, deux jeunes princes fort sages et +fort courageux, Thodore Ducas et Thodore Lascaris, +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +disputrent ensemble de la possession de l'empire +comme d'un vaisseau battu par la tempte et qui servoit +de jouet la fortune. Ils entrrent tous deux dans +la grande glise, o ils parurent gaux, parce qu'il n'y +avoit personne pour juger de leur mrite. Lascaris +ayant t nanmoins prfr par le clerg, il refusa les +marques de la dignit impriale, et tant venu avec +le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses +et par ses caresses faire quelque rsistance, +et exhorta les gardes prendre les armes, en leur remontrant +que si l'empire passait une nation trangre +ils ne recevraient pas un plus favorable traitement +que les habitants, et que bien loin de conserver +leur solde ni leur rang, ils seraient rduits la condition +de simples soldats. Mais le peuple n'tant point +touch de ses remontrances, et les gardes ne promettant +de servir qu'autant qu'ils seraient pays, et les Italiens +ayant paru l'heure mme, en armes, il fut contraint +de se sauver.</p> + +<p>Lorsque les ennemis virent que personne ne se prsentait +pour les combattre, que les chemins s'aplanissaient +sous leurs pieds, que les rues s'largissaient pour +leur donner passage, que la guerre tait sans danger +et les Romains sans rsistance, que par un bonheur +extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la +croix et les images du Sauveur pour les recevoir comme +en triomphe, la vue de cette troupe suppliante n'amollit +point leur duret et n'apaisa point leur fureur. +Au contraire, tenant leurs chevaux, qui taient accoutums +au tumulte de la guerre et au son de la trompette, +et ayant leurs pes nues, ils se mirent piller +les maisons et les glises. Je ne sais quel ordre je dois +tenir dans mon rcit, ni par o je dois commencer, +continuer et achever le rcit des impits que ces +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +sclrats commirent. Ils brisrent les saintes images +qui mritent l'adoration des fidles; ils jetrent les reliques +sacres des martyrs en des lieux que j'ai honte +de nommer; ils rpandirent le corps et le sang du +Sauveur. Ces prcurseurs de l'Antchrist, ces auteurs +des profanations qui doivent prcder son arrive, +prirent les calices et les ciboires, et aprs en avoir arrach +les pierreries et les autres ornements, ils en firent +des coupes boire. Ils dpouillrent Jsus-Christ, et jetrent +ses vtements au sort, comme les Juifs les y avaient +jets autrefois. Il ne manqua rien leur cruaut que de +lui percer le ct pour en tirer du sang. On ne saurait +songer sans horreur la profanation qu'ils firent de la +grande glise; ils rompirent l'autel qui tait compos +de diverses matires trs-prcieuses et qui tait le sujet +de l'admiration de toutes les nations, et en partagrent +entre eux les pices; ils firent entrer dans l'glise des +mulets et des chevaux pour emporter les vases sacrs, +l'argent cisel et dor qu'ils avaient arrach de la +chaire, du pupitre et des portes, et une infinit d'autres +meubles; et quelques-unes de ces btes tant tombes +sur le pav qui tait fort glissant, ils les percrent +coups d'pe et souillrent l'glise de leur sang et de +leurs ordures.</p> + +<p>Une femme charge de pchs, une servante des +dmons, une prtresse des furies, une boutique d'enchantements +et de sortilges, s'assit dans la chaire +patriarcale, pour insulter insolemment Jsus-Christ, +elle y entonna une chanson impudique et dansa dans +l'glise. On commettait toutes ces impits avec le +dernier emportement, sans que personne fit paratre la +moindre modration.</p> + +<p>Aprs avoir exerc une rage si dtestable contre +Dieu, ils n'avaient garde d'pargner les femmes honntes, +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +les filles innocentes et les vierges qui lui taient +consacres. Il n'y avait rien de si difficile que d'adoucir +l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur +colre, que de gagner leur affection. Leur bile tait si +chauffe qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre +en feu; c'tait une entreprise ridicule que de vouloir +les rendre traitables, et une folie que de leur parler avec +raison. Ils tiraient quelquefois le poignard contre ceux +qui rsistaient leurs volonts. On n'entendait que +cris, pleurs, gmissements, dans les rues, dans les +maisons et dans les glises. Les personnes illustres par +leur naissance paraissaient dans l'infamie; les vieillards +vnrables par leur ge, dans le mpris; les +riches, dans la pauvret. Il n'y avait point de lieu qui +ne ft sujet une rigoureuse recherche, ni qui pt +servir d'asile.</p> + +<p>O Dieu, que d'affliction, que de misre! Quand est-ce +que ces malheurs nous avaient t prdits par le frmissement +de la mer, par l'obscurcissement du soleil, par +le changement de la lune en sang, par le drglement +du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de +la dsolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des +paroles artificieuses de la prostitue, et nous y avons +t tmoin des autres profanations si contraires la +saintet de notre religion. Voil une partie des crimes +que les nations d'Occident ont commis contre le peuple +de Jsus-Christ. Ces barbares n'ont us d'humanit envers +personne; ils n'ont rien pargn, ils ont tout pris et tout +enlev. Voil donc ce que nous promettait ce hausse-col +dor, cette humeur fire, ces sourcils levs, cette barbe +rase, cette main prte rpandre le sang, ces narines +qui ne respirent que la colre, cet œil superbe, cet +esprit cruel, cette prononciation prompte et prcipite. +Ou plutt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +voulez passer pour savants, pour sages, pour fidles, +pour sincres, pour justes, pour vertueux, et pour plus +pieux et religieux observateurs des commandements de +Dieu que nous autres Grecs. Je parle srieusement et +sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumire +et les tnbres? Ce que j'ai ajouter est encore +plus important. Vous vous tiez chargs de la croix, et +vous nous aviez jur, et sur elle et sur les saints vangiles, +que vous passeriez sur les terres des chrtiens sans y +rpandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez +pris les armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les +vouliez tremper que dans leur sang. Vous aviez promis de +demeurer chastes pendant le temps que vous porteriez +la croix, comme des soldats enrls sous les enseignes +du Sauveur. Il est vident cependant que bien loin de +dfendre son tombeau, vous outragez les fidles qui +sont ses membres. Bien loin de porter la croix, vous la +profanez et vous la foulez aux pieds. Pendant que vous +faites profession d'aller chercher une perle prcieuse, +vous jetez dans la boue la perle prcieuse du corps adorable +de notre Dieu. Les Sarrasins en ont us avec moins +d'impit. Quand ils taient matres de Jrusalem, ils +traitaient les Latins avec quelque sorte de douceur, ils +ne violaient point la pudeur de leurs femmes, ils n'emplissaient +point de corps morts le spulcre du Sauveur, +ils ne changeaient point cette source de rsurrection +et de vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur +faisaient ressentir ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudit, +et se contentant d'un lger impt qu'ils levaient par +tte, ils les laissaient dans la jouissance paisible de tout +le reste de leurs biens. Mais ces peuples si affectionns + la gloire du Sauveur et qui font profession de notre religion, +nous ont trait, de la manire que j'ai rapporte, +bien que nous ne leur eussions fait aucune injure...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant +pill les maisons o ils taient logs, demandrent aux +matres o ils avoient cach leur argent, usant de violences +envers les uns, de caresses envers les autres, et de +menaces envers tous, pour les obliger les dcouvrir. +Ceux qui taient si simples que d'apporter ce qu'ils +avaient cach n'taient pas traits avec plus de douceur +que les autres. Ils ressentaient les mmes effets de l'orgueil +et de la cruaut de leurs htes. Ceux qui commandaient +parmi nous ayant laiss la libert de sortir + ceux qui le dsireraient, on voyait des troupes d'habitants +qui s'en allaient envelopps de mchants manteaux, +avec des visages ples et dfigurs, avec des +yeux rouges, et qui versaient plutt du sang que des +larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne +croyant pas que leur argent mritt d'tre regrett, +pleurrent l'enlvement de leurs filles, la mort de leurs +femmes, ou quelque autre perte semblable.</p> + +<p>Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette +triste journe, plusieurs de mes amis se retirrent en +ma maison, parce qu'elle tait btie sous une galerie +qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du quartier +de Storacius, qui tait enrichie d'une infinit d'ornements, +avait t consume par le second incendie. +L'autre, o je demeurais alors, avait une entre secrte +dans la grande glise; mais il n'y avoit point de secret +qui pt chapper la curiosit de nos ennemis, et la +saintet du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir +de leur fureur. En quelque endroit qu'on se +cacht, on toit pris et emmen. J'avais retir un Vnitien +avec sa femme et ses enfants, qui me servit fort +utilement. Bien qu'il ne ft que marchand, il prit les +armes comme un soldat, et feignant d'tre des ennemis +et parlant avec eux en leur langue, il dfendit longtemps +<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +ma porte. Mais enfin ne pouvant plus rsister +la multitude, qui entrait en foule, et principalement +aux Franais, qui se vantaient de ne rien craindre que +la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de +peur d'tre chargs de chanes et d'avoir le dplaisir de +voir nos filles violes en notre prsence. Marchant donc +sous la conduite de ce fidle dfenseur, comme si nous +eussions t ses prisonniers, nous allmes vers les maisons +des Vnitiens qui taient de nos amis. Lorsque +nous fmes arrivs au quartier qui toit chu aux Franais, +nous fmes abandonns par nos valets, qui s'cartrent +lchement de ct et d'autre, et obligs de +porter nous-mmes nos enfants, qui ne pouvaient encore +marcher. Nous partmes un samedi, cinquime jour de +la prise. L'hiver approchait et ma femme tait grosse, +de sorte qu'il me semblait que c'tait un accomplissement +de la parole par laquelle le Sauveur nous avertit +de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en hiver, +ni au jour du sabbat, et de la prdiction par laquelle il +prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes +ou nourrices. Plusieurs de nos parents et de nos amis +s'tant joints nous aussitt qu'ils nous eurent aperus, +nous marchmes tous ensemble, et nous rencontrmes +des gens de guerre assez mal arms. Les uns avaient +de longues pes pendues leurs chevaux, les autres +des poignards attachs leur ceinture. Les uns taient +chargs de butin, les autres fouillaient leurs prisonniers +pour voir s'ils ne cachaient point un bon +habit sous un mchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. +D'autres regardaient de belles femmes avec les mmes +yeux que s'ils eussent d en jouir l'heure mme. Nous +mmes celles que nous avions au milieu de nous, comme +au milieu d'une bergerie, et nous les avertmes de +salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient +<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> +autrefois avec du fard, de peur que l'clat de +leur teint n'attirt les yeux des spectateurs curieux, +n'allumt le dsir et n'excitt la fureur des ravisseurs +cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que +permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serr de +douleur, nous levions les mains au ciel, nous frappions +nos poitrines et nous priions Dieu qu'il lui plt de nous +prserver de la violence de ces btes cruelles. Comme +nous tions prs de passer par la porte Dore, un barbare +impie et violent enleva, proche l'glise de Saint-Mocius +martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup +enlve une brebis. Le pre, accabl de vieillesse et de +maladie, fit en mme temps un faux pas et tomba dans +la boue, d'o se tournant vers moi, qui ne lui pouvais +servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, +et m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. +Je suivis donc le ravisseur, m'criant contre sa violence, +et joignant mes cris des gmissements lamentables et +des gestes propres exciter la piti. J'implorai le secours +des soldats qui passaient et qui pouvaient entendre +quelques mots de notre langue; je leur pris les +mains et leur fis des caresses. Enfin j'en touchai si +fort quelques-uns qu'ils me promirent de venger +ce rapt. Je les menai donc la maison o le ravisseur +avait enferm la fille et o il se tenait la porte +pour repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je +leur dis, en le leur montrant avec le doigt: Voil le +coupable qui a viol en plein jour l'ordonnance par +laquelle vous avez dfendu de toucher aux femmes +maries, aux jeunes filles, aux vierges consacres Dieu, +et que vous avez fait le serment d'observer. Dfendez-nous +contre cette violence, par l'autorit de vos lois et +par la force de vos armes. Soyez sensibles aux larmes, +qui coulent de mes yeux, puisque Dieu mme s'y laisse +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +toucher, et que la nature nous les a donnes pour exciter +de la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que +si vous avez des enfants, je vous conjure par ces prcieux +gages de vos mariages, par le tombeau du Sauveur, +et par le respect que vous avez pour ses commandements +qui dfendent aux chrtiens de faire aux +autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur ft, de ne +pas mpriser ma prire. J'animai de telle sorte ces +gens de guerre par ces paroles qui m'taient venues +sur-le-champ la bouche, qu'ils me promirent de me +rendre la fille qui avait t enleve. Le ravisseur, transport +d'amour et de colre, se moquait d'abord de leur +demande; mais quand il vit qu'ils agissaient srieusement +et qu'ils le menaaient de le faire pendre, il +rendit la fille, que le pre fut ravi de revoir. S'tant +donc lev, il continua avec nous le voyage. Ds que +nous fmes hors de la ville, chacun commena remercier +Dieu de sa protection, ou dplorer son malheur, +comme il le trouva propos. Pour moi, je me +prosternai terre, et je me plaignis aux murailles de +ce qu'elles demeuraient seules insensibles aux calamits +publiques et de ce qu'elles se tenaient debout, au +lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il besoin, leur disois-je, +que vous subsistiez, depuis que toutes les choses pour +la conservation et la dfense desquelles vous avez +t bties ont t dtruites par le fer et par le feu<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor"> [160]</a>?... +Aprs avoir tir ces paroles du fond d'un cœur inond +de douleur, nous continumes notre chemin, et en +marchant nous rpandmes nos larmes comme une +semence... Les paysans et les derniers du peuple nous +chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +tirer de l'exemple de notre disgrce une instruction +de modration et de sagesse, ils se rjouissaient de +notre malheur, et ils disaient, par un horrible renversement +d'esprit, que la pauvret et la nudit o nous +tions rduits toient une galit pleine d'quit et de +justice.</p> + +<p>Quelques-uns d'entre eux ayant rachet vil prix le +bien qu'ils savaient que les trangers avaient vol +leurs concitoyens, disaient, en levant les mains et les +yeux au ciel: Dieu soit lou de nous avoir fourni un +moyen si ais et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient +pas encore log les Latins dans leurs maisons, +et ils ne savoient pas que ces peuples rpandent autant +de vin que de bile, et qu'ils traitent les Grecs avec le +dernier mpris. Ils s'enrichissaient encore, par un +commerce impie des choses saintes, en achetant, en +revendant les vases et les ornements, comme s'ils +eussent cess d'appartenir Dieu depuis qu'ils avaient +t arrachs de ses temples par des mains sacrilges.</p> + +<p>Les ennemis ne songeaient qu' se divertir, mais d'un +divertissement grossier et injurieux, qui ne tendoit qu' +tourner en ridicule nos faons d'agir. Ils se revtaient, +non par ncessit, mais par bouffonnerie, de robes +peintes, et les portaient dans les rues. Ils mettaient nos +coiffures de toile sur la tte de leurs chevaux, et leur +attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre +le long du dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains +du papier, de l'encre et des critoires, pour nous railler, +comme si nous n'eussions t que des scribes et des copistes. +Ils passaient des jours entiers table, o les uns +se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient, +selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du +lard sal avec de l'ail, de la farine de fves, et une +sauce fort piquante. En partageant le butin, ils ne +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +mirent point de diffrence entre les choses sacres et +les profanes; mais ils les employrent galement tous +leurs usages, jusqu' s'asseoir sur les images du Seigneur.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Nictas</span>, <cite>Annales</cite>.—Traduites par le prsident Cousin dans son +<cite>Histoire de Constantinople</cite>, 1673.</p> + +<p>Nictas, surnomm Choniate parce qu'il tait n Chone en Phrygie, occupa +de hautes fonctions Constantinople; il mourut en 1218. Les Annales +qu'il a crites s'tendent de 1118 1204. Malgr le mauvais got et l'emphase +qui caractrisent les œuvres des crivains du Bas-Empire, les Annales +de Nictas, en ce qui concerne l'histoire de la quatrime croisade, +sont un document fort utile et exact.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2><em>Discours de Nictas sur les monuments dtruits<br /> +ou mutils par les croiss en 1204.</em></h2> +</div> + +<p>Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs +qui ornaient le grand temple; ils enlevrent avec une +avidit effrne les richesses qui s'y trouvaient, les +perles, les pierres prcieuses, les diamants, trsors +respects depuis tant de sicles; il outragrent le corps +de l'empereur Justinien, que le temps avait pargn, +et le dpouillrent de ses vtements funbres. Ainsi, +ils ne firent grce ni aux vivants ni aux morts; ils +dchirrent en lambeaux le magnifique voile du +grand temple, tissu d'or et d'argent pur, estim plusieurs +millions. A ce brigandage succdrent bientt +de nouveaux dsordres; l'avidit des Latins les fit recourir +aux statues de bronze, qu'ils firent fondre pour +les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue +colossale qui ornait le forum de Constantin, fut brise et +fondue la premire: un char attel de quatre chevaux +put peine en transporter la tte jusqu'au palais de +l'empereur. Le beau Pris qui prsentait Vnus la +pomme, source d'une fatale discorde, fut renvers +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +de sa base. Ils n'pargnrent pas davantage cette pyramide +leve qui dominait sur toutes les colonnes disperses +de la ville. Qui n'et admir les bas-reliefs dont +cette pyramide tait orne! L'artiste y avait reprsent +tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants +harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, +les instruments du labourage, les meubles +simples de la ferme, les brebis blantes, les agneaux +bondissants; une mer immense s'tendait au loin; elle +tait peuple d'une foule innombrable de poissons, +dont les uns tombaient dans les filets des pcheurs; +d'autres chappaient de leurs mains, et, se prcipitant +dans les flots, recouvraient leur libert. Des Amours +nus deux deux, trois trois, exprimaient la joie foltre, +en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le +sommet lev de cette pyramide tait une statue de +femme que les vents faisaient tourner dans tous les sens, +et qui pour cette raison, tait appele <em>Anmodulion</em>. On +condamna aussi aux fourneaux la statue hroque et +colossale du <em>Taurum</em>, que quelques-uns croyaient tre +celle de Josu, parce que le cavalier, tendant la main +vers le soleil son couchant, semblait lui ordonner de +s'arrter. D'autres disent que c'tait Bellrophon, car, +libre comme Pgase, du cavalier qu'il portait, le cheval +volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses +ailes, en mme temps qu'il frappait la terre de ses +pieds. Une tradition fabuleuse rapportait que sous +l'ongle du pied gauche tait cache la figure d'un +homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident, +ou d'un Bulgare. Du reste, il tait impossible de +voir l'objet qu'il cachait, tant ce pied tait troitement +uni la base; quand on eut mis le cheval en pices +pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet envelopp +d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher connatre +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +le sens des caractres qu'il portait, le jetrent au +feu avec les autres dbris de la statue.</p> + +<p>Les Latins, qui n'apprciaient pas ce qui tait beau, +n'pargnrent pas davantage les autres statues de l'hippodrome; +tous les autres monuments de l'antiquit +furent dtruits; les mdailles, que leurs inscriptions +rendaient prcieuses, furent vendues; et ils se distriburent +comme des pices de monnaie les pices +rares qu'on avait recueillies grands frais.</p> + +<p>Dans ce grand dsastre prit l'Hercule Trihesprus, +ce colosse, chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait +dans le Cophius; il tait couvert de la peau d'un lion; +l'immobilit de l'airain n'empchait pas qu'on ne vt +ses yeux anims par la fureur; ses paules n'taient +point charges d'un carquois; il n'avait plus dans ses +mains ni son arc ni sa massue; mais, flchissant la jambe +gauche jusqu'aux genoux, il appuyait sur son coude +sa main gauche, qu'il tenait leve pour soutenir sa +tte, oppresse par la douleur; le fils de Jupiter dplorait +sa destine, il maudissait les travaux qu'Euryste, +abusant des dons de la fortune, lui imposait dans sa +fureur jalouse; sa large poitrine, ses fortes paules, +sa chevelure paisse, ses bras nerveux, les muscles qui +dessinaient ses reins, sa haute stature, tout tait fait, +je le pense, d'aprs la vraie mesure attribue Hercule +par Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier +et son dernier ouvrage dans ce genre. Telle tait l'immensit +de cette statue, que le cordon qui mesurait un +de ses pouces pouvait facilement ceindre un homme, et +que la taille des hommes les plus grands galait peine +la circonfrence de la cuisse du colosse. Les Latins ne +respectrent pas ce symbole de la force humaine, eux +qui cependant se l'attribuent par excellence et qui +mettent la force au-dessus de tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +Ils firent fondre encore l'ne charg qui marchait en +ruant, et le conducteur qui le suivait; ce groupe avait +t plac par Auguste dans la ville d'Actium (que les +Grecs appellent Nicopolis) en mmoire d'une aventure +arrive au monarque. On rapporte que ce prince allant +reconnatre l'arme d'Antoine, rencontra un paysan +avec son ne, qui lui indiqua le camp de son comptiteur; +Auguste l'ayant interrog sur son nom, le paysan +rpondit qu'il s'appelait <em>Nicon</em> (heureux), et son ne +<em>Nicandre</em> (vainqueur), et qu'il portait des provisions + l'arme de Csar. Les Latins livrrent encore aux +flammes la truie ou la louve qui allaita Rmus et Romulus. +Ainsi furent dtruits les monuments les plus vnrables +de l'antiquit et transforms en viles pices de +monnaie. Il en est de mme de l'homme qui combattait +un lion; de l'hippopotame dont le derrire se +terminait en queue cailleuse; de l'lphant qui agitait +sa trompe; des sphinx dont la forme est tout la fois +celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible; +quelques-uns de ces monstres, dployant leurs ailes, +semblaient dfier les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai +point le cheval indompt, dont l'oreille droite, +la bouche frmissante et les bonds, signes de sa joie et de +sa fiert, annonaient l'indpendance; l'horrible Scylla, +femme gigantesque, dont l'attitude menaante exprimait +la force et la frocit; de ses flancs entr'ouverts +sortaient les monstres qui se prcipitrent sur le vaisseau +d'Ulysse, pour dvorer ses compagnons infortuns. +On voyait encore dans l'hippodrome un aigle d'airain, +ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument +de ses prestiges. Quand cet homme clbre +vint Byzance, les Grecs, dont le territoire tait infest +de serpents, le prirent de les dlivrer de ce flau. +Le philosophe, ayant invoqu les plus puissants dmons +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, aprs +la clbration de ses mystres sacrilges, un aigle dont +l'aspect, semblable au chant des sirnes, enchanait tous +ceux qui jetaient les yeux sur lui. Un serpent que cet +aigle tenait dans ses serres s'efforait vainement d'arrter +son essor, en l'enveloppant des replis de son corps +tortueux, et en s'lanant pour atteindre les ailes du roi +des airs; serr dans les griffes de l'oiseau, le monstre, +gonfl de venin, semblait moins lutter contre lui que +s'assoupir de lassitude, tandis que l'aigle, avant de +clbrer sa victoire par des cris de triomphe, faisait +un dernier effort pour enlever son ennemi dans les +airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du +monstre annonaient aux spectateurs tonns quelle +serait l'issue du combat; en voyant le serpent ainsi +abattu, on esprait que l'aigle, ddaignant de se repatre +de cette vile proie, laisserait tomber le cadavre du +monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui dsolaient +Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. +Cet ouvrage offrait encore une merveille; on voyait +sur les plumes de l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel +n'tait pas couvert de nuages, indiquait les heures du +jour ceux qui connaissaient ces caractres.</p> + +<p>Que dirai-je de la statue d'Hlne, de la perfection +de sa taille, de l'albtre de ses bras et de son sein, de +sa jambe parfaite, de cette Hlne qui conduisit toute +la Grce sous les murs de Troie? N'avait-elle pas adouci +les froces habitants de la Laconie? Tout tait possible + celle dont les regards enchanaient tous les cœurs; +ses vtements taient sans apprt, mais si ingnieusement +arrangs qu'ils laissaient voir ses belles formes +au travers d'une tunique lgre, de son voile, de sa +couronne et des tresses de ses cheveux. Sa chevelure, +attache seulement la hauteur du cou, flottait au +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +gr des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses +ondoyantes. Sa bouche, entr'ouverte comme le calice +d'une jeune fleur, semblait offrir un passage aux +tendres accents de sa voix, et le doux sourire de ses +lvres remplissait d'une motion dlicieuse l'me du +spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la +postrit cherchera vainement sentir et peindre la +grce rpandue dans cette statue divine. Mais, fille +de Tindare, chef-d'œuvre des amours, mule de Vnus, +o est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi +n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que +tu en faisais autrefois? Les destins t'ont-ils condamne + brler du feu dont tu consumas tant de cœurs? +Les descendants d'ne ont-ils voulu te condamner +aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait +sur le pidestal une jeune femme d'une taille admirable, +dont la chevelure tait releve sur le front avec +beaucoup de grce; elle tait place de manire qu'on +pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une blancheur +d'albtre, soutenait un cheval par un de ses +pieds avec autant d'aisance que si c'et t un fuseau; +le cavalier tait robuste et dans une attitude guerrire; +le cheval dressait ses oreilles comme s'il et entendu +le son de la trompette; il semblait se prcipiter en avant +avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux +pleins de feu, son col lev, annonaient l'ardeur des +combats.</p> + +<p>Au del de cette statue, proche de la borne orientale +des courses, on voyait des statues, trophes des vainqueurs. +D'un signe de la main, ils commandaient au +conducteur de ne pas lcher les rnes auprs de la +borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser +de l'peron, afin que, se trouvant plus tt au del +du terme, ils obligeassent leurs rivaux prendre un +<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +plus grand dtour; alors ceux-ci, malgr la rapidit +de leurs coursiers, devaient rester en arrire et perdre +la couronne.</p> + +<p>Un spectacle plus intressant, et le plus curieux de +tous par sa perfection, car je n'ai pas l'intention de +tout dcrire, s'offrait encore dans l'hippodrome: c'tait +un animal en forme de bœuf plac sur un norme pidestal; +il tait difficile d'assigner la race de cet immense +animal; il en touffait entre ses dents un autre, dont +le corps tait si couvert d'cailles, qu'on ne pouvait le +toucher impunment. On croyait que l'un de ces monstres +tait un basilic et l'autre un aspic; quelques uns pensaient +que l'un tait un hippopotame et l'autre un crocodile; +tous les deux, vaincu et vainqueur, se donnaient +mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un +basilic, infect de la tte aux pieds du venin de son +adversaire, tait d'un vert livide, couleur que donnait + son sang la fermentation du poison qui s'y tait mlang; +ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et +l'on voyait bien qu'il se serait tendu terre si les jambes +qui lui servaient d'appui ne l'eussent soutenu par +leur masse. L'autre animal, bris sous la dent de son +ennemi, remuait peine sa queue venimeuse; il ouvrait +sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il +faisait pour chapper de cette horrible prison; mais +c'tait vainement, car ses pieds, son dos et la partie de +son corps laquelle tenait sa queue taient absolument +enferms dans l'norme mchoire du vainqueur; +l'avantage tait donc gal de part et d'autre; ils combattaient +avec autant de succs et prissaient ensemble.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Nictas</span>, <cite>Discours sur les monuments dtruits ou mutils par +les croiss</cite>.—Trad. par Michaud dans la <cite>Bibliothque des +Croisades</cite>, 3<sup>e</sup> vol., p. 425.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.<br /> +<span class="medium">1208.</span></h2> +</div> + +<p>Vous avez tous entendu comment l'hrsie, que le Seigneur +maudisse! s'tait si fort propage qu'elle avait +en son pouvoir tout l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, +et dans la plus grande partie du pays, de Bziers + Bordeaux, tant que va le chemin, il y avait une multitude +d'hommes de cette croyance et de cette secte; et qui +dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de +Rome et le reste du clerg virent cette grande folie +se rpandre plus fort que de coutume et crotre de jour +en jour, chaque ordre y envoya prcher quelqu'un des +siens; et l'ordre de Cteaux, qui eut la seigneurie de +cette mission, y manda diverses fois de ses hommes. +L'vque d'Osma en tint concile; et les autres lgats confrrent +avec ceux de Bulgarie, l-bas, Carcassonne, +o il y eut grande assemble. Avec tous ses barons +s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitt +qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hrsie, et il +en envoya ses lettres Rome. Mais, Dieu me bnisse! +je ne puis autrement dire, sinon que les hrtiques ne +font pas plus de cas des sermons que d'une pomme +gte. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent gare +se conduisit de mme, ne voulant pas se convertir, de +quoi sont morts maints grands personnages, et ont pri +des foules de peuple, et bien d'autres encore en priront +avant que la guerre finisse. Il n'en peut tre autrement.</p> + +<p>Il y avait dans l'ordre de Cteaux une abbaye voisine +de Lerida, et que l'on nommait le Poblet, et dans cette +abbaye un digne homme qui en tait abb, lequel pour +son savoir, montant de grade en grade, d'une autre +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +abbaye nomme Granselve, o il avait t d'abord, fut +amen au Poblet, en fut lu abb, et puis en troisime +lieu fut fait abb de Cteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint +homme s'en alla avec les autres, par la terre des hrtiques, +leur prchant de se convertir; mais plus il les +priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour +sot. Ce fut l le lgat auquel le pape donna tout pouvoir +d'abattre partout la gent mcrante.</p> + +<p>Cet abb de Cteaux, que Dieu aimait tant et qui avait +nom frre Arnaud, le premier en tte des autres, tantt + pied, tantt cheval, s'en va disputant contre les flons +mcrants d'hrtiques. Il s'en va les pressant vivement +de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun souci des +prcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant +Pierre de Chteauneuf<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor"> [161]</a> est aussi venu vers Saint-Gilles +en Provence, sur son mulet amblant; il excommunie +le comte de Toulouse, parce qu'il soutient les routiers, +qui vont pillant le pays. Et voil qu'un des cuyers du +comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre +dsormais agrable son seigneur, tue le lgat en trahison; +passant derrire lui, il le frappe au dos de son +tranchant pieu et s'enfuit sur son cheval courant vers +Beaucaire, d'o il tait et o il avait ses parents. Mais +avant de rendre l'me, levant les mains au ciel, Pierre +prie Dieu, en prsence de tous, de pardonner ce flon +cuyer son pch. Il rendit l'me aprs cela l'aube +paraissant, et l'me s'en alla au Pre tout-puissant. On +ensevelit le corps Saint-Gilles avec maints cierges allums +et maints <i lang="el" xml:lang="el">Kyrie eleison</i> que les clercs chantrent.</p> + +<p>Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle +que son lgat avait t tu, sachez qu'elle lui fut dure. +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +De la colre qu'il en eut, il se tint la mchoire, et se +mit prier saint Jacques, celui de Compostelle, et saint +Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de Rome. Quand +il eut fait son oraison, il teignit le cierge. Et l devant +lui viennent alors frre Arnaud, l'abb de Cteaux, +matre Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, +tous en un cercle. L fut prise la rsolution qui +excita cette bourrasque dont tant d'hommes devaient +prir fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle +et mainte noble dame devaient rester sans +robe ni manteau. De par del Montpellier jusqu' Bordeaux, +le concile ordonne de dtruire tout ce qui lui +dsobira.</p> + +<p>Cependant l'abb de Cteaux, qui tenait la tte penche, +s'est lev sur ses pieds contre un pilier de marbre, +et dit au pape: Seigneur, par saint Martin! nous faisons +de tout cela trop de paroles et trop grand bruit; +faites faire et crire vos lettres en latin, comme bon +vous semblera, et je me mets aussitt en route pour les +porter en France et partout le Limousin, en Poitou, en +Auvergne et jusqu'en Prigord. Proclamez les indulgences +ici, dans les confins de ce pays jusqu' Constantinople +et dans tout pays chrtien: qu' celui qui ne se +croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger +sur nappe, matin ni soir, et de vtir tissu de chanvre ou +de lin; et que s'il meurt, il ne soit pas enseveli autrement +qu'un chien. Tous finissent par s'accorder ces +paroles et au conseil qui leur est donn.</p> + +<p>Quand l'abb de Cteaux, l'honorable personnage, +qui fut ensuite lu archevque de Narbonne, le meilleur +et le plus honnte clerc qui porta jamais tonsure, +a donn ce conseil, nul ne profre un mot, si ce n'est +le pape, qui, faisant marri visage, dit l'abb: Frre, +va-t'en Carcassonne et Toulouse la Grande, qui est +<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> +assise sur la Garonne; tu mneras l'host<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor"> [162]</a> des croiss +contre la flonne gent. Pardonne aux fidles leurs pchs, +au nom de Jsus-Christ, et prie-les, exhorte-les +de ma part chasser les hrtiques d'entre ceux dont la +foi est saine. Et voil que l'abb s'apprte partir sur +l'heure de none; il sort de la ville chevauchant et peronnant. +Avec lui partent l'archevque de Tarragone, +l'vque de Lerida et celui de Barcelone, celui de Maguelone, +devers Montpellier, et d'autres encore d'outre +les ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos +et de Terrasone; tous ceux-l s'en vont avec l'abb.</p> + +<p>L'abb est mont cheval aussitt qu'ils ont pris +cong. Il s'en va Cteaux, o, selon la coutume, tous +les moines blancs portant tonsure taient runis en chapitre +gnral, la Sainte-Croix, qui se fte l en t. +Voyant tout le monastre, il chante la messe; et la messe +finie, il se met prcher. Il dit, il rapporte les paroles +du concile, et montre chacun sa bulle scelle, comme +lui et les autres l'ont et l partout montre. Cependant, +aussi loin que s'tend la sainte chrtient, en +France et dans tous les autres royaumes, les peuples se +croisent ds qu'ils apprennent le pardon de leurs pchs, +et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui +fait alors contre les hrtiques et les ensabbats. Alors +se croisrent le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et +maints autres seigneurs. Je ne parlerai point de ce que +cotrent d'orfroi et de soie les croix qu'ils se mirent du +ct droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte de +leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, +ni de leurs chevaux vtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste +ou clerc si lettr, qui de tout cela pt raconter +la moiti ni le tiers, ou crire les noms des prtres et +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +abbs assembls dans l'host qui va camper sous Bziers, +hors des murs, dans la campagne.</p> + +<p>Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le +vicomte de Bziers ont appris que la croisade se prche +et que les Franais se croisent, ne pensez pas qu'ils s'en +rjouissent. Ils en sont forts dolents, comme dit la +chanson.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, crite en vers provenaux +par un pote contemporain, traduite et publie par +Fauriel, 1 vol. in-4<sup>o</sup>, 1837. (Collection des documents indits +sur l'histoire de France)<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor"> [163]</a></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA PRISE DE BZIERS.<br /> +<span class="medium">1209.</span></h2> +</div> + +<p>Le vicomte de Bziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier +sa terre. Il tait homme de grand cœur; aussi +loin que s'tende le monde, il n'y avait point de meilleur +chevalier, plus preux, plus libral, plus courtois, +ni plus avenant. Il tait le neveu du comte Raymond<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor"> [164]</a>, +le fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne +pour garants maint clerc et maint chanoine mangeant +en rfectoire, et beaucoup d'autres. Il tait tout jeune, +bien voulu de tous, et les hommes de sa terre, ceux +dont il tait le seigneur, n'avaient de lui dfiance ni +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il et t leur +gal; mais ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en +tour, qui en chteau, maintenaient les hrtiques. Ils +furent pour cela extermins et occis avec dshonneur, et +le vicomte lui-mme en mourut en grande douleur, et +par cruelle mprise, dont ce fut grand dommage. Je +ne le vis jamais qu'une seule fois, alors que le comte de +Toulouse pousa dame lonore, la meilleure et la plus +belle reine qu'il y ait en terre chrtienne ou paenne, +et dans le monde entier, si loin qu'il s'tende, jusqu' +la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, ni +tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mrite +et de valeur; et je reviens mon sujet.</p> + +<p>Lorsque le bruit arrive au vicomte de Bziers que +l'host des croiss est en de de Montpellier, il monte +sur son cheval de guerre, et il entre Bziers, un matin, + l'aube, quand il n'tait pas encore jour. Les bourgeois +de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et +les grands, apprenant qu'il est arriv, tt et vite s'en +viennent lui. Il leur recommande de se dfendre avec +force et bravoure, et leur promet qu'ils seront bientt +secourus. Je m'en irai, dit-il, par la route battue, l-haut + Carcassonne, o je suis attendu. Sur ces paroles +il est sorti en grande hte; les juifs de la ville l'ont suivi +de prs; les autres demeurent marris et dolents. L-dessus +l'vque de Bziers, ce grand prud'homme, entra +dans la ville, et aussitt qu'il fut descendu l'glise +cathdrale, o sont maintes reliques, il fit assembler +tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte +que l'host des croiss est en marche, et les exhorte se +soumettre avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tus, +et qu'ils n'aient perdu leur bien et leur avoir. S'ils se +soumettent, tout ce qu'ils ont pu perdre leur sera sur-le-champ +rendu; s'ils ne veulent le faire, ils resteront +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +dpouills nu, et de glaive d'acier moulu taills, +sans autre demeure.</p> + +<p>Quand l'vque a expliqu sa raison, quand il leur +a dit et expliqu sa mission, il les prie de nouveau de +s'accorder avec le clerg et les croiss, avant d'tre +passs au fil de l'pe. Mais ce parti, sachez, n'agre +point la majorit du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, +noyer dans la mer sale avant d'accepter cette proposition; +et personne n'aura du leur un denier vaillant, +pour qu'ils changent leur bonne seigneurie pour une +autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des croiss puisse +durer au sige, et qu'avant quinze jours il ne soit pas +tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, +et tient peine dans les grands chemins et les sentiers. +Et quant leur ville, ils se la figurent si forte, si +bien ferme et close tout l'entour, qu'en un mois entier +les assigeants ne l'auraient pas force. Mais, comme +dit Salomon la sage reine d'Orient, de ce qu'a projet +un fou, il se fait trop en une fois. Quand l'vque voit que +la croisade est en mouvement, et que ceux de Bziers +ne prisent pas plus son sermon qu'une pomme pele, il +est remont sur la mule qu'il avait amene, et s'en va +la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent +avec lui sauvrent leur vie, et ceux qui restrent +dans la ville le payrent cher. Aussi vite qu'il peut, +sans demeure aucune, l'vque rend compte de sa mission + l'abb de Cteaux et aux autres barons de l'arme, +qui l'coutent attentivement. Ils tiennent ceux de Bziers +pour gent folle et forcene, et voient bien que pour +eux s'apprtent les douleurs, les tourments et la mort.</p> + +<p>C'tait la fte que l'on nomme la Madeleine, quand +l'abb de Cteaux amne le grand host des Croiss, qui +tout entier campe l'entour de Bziers, sur le sable. +C'est alors que redoublent pour ceux de dedans le mal +<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> +et le pril; car jamais l'host de Mnlas, qui Pris enleva +Hlne, ne dressa tentes si nombreuses Mycnes, +devant le port, ni si riches pavillons, de nuit, par le +serein, que celui des Franais et du comte de Braine, l +sous Bziers. Il n'y eut baron en France qui n'y ft sa +quarantaine. Oh! la mauvaise trenne qu'il fit aux habitants +de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir +en plein jour et d'escarmoucher frquemment toute +la semaine! Car sachez ce que faisait cette gent chtive, +cette gent ignare et folle plus que baleine. Avec les bannires +de grosse toile blanche qu'ils portaient, ils allaient +courant devant les croiss, criant toute haleine; +ils pensaient leur faire pouvantail, comme on fait +des oiseaux en champ d'avoine, en huant, en braillant, +en agitant leurs enseignes, le matin, ds qu'il fait clair.</p> + +<p>Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, +braire et crier contre l'host de France, et mettre en +pices et mort un crois franais, aprs l'avoir de +force prcipit d'un pont, il appelle tous ses truands, il +les rassemble en criant haute voix: Allons les assaillir! +Aussitt qu'il a parl, les ribauds courent s'armer +chacun d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus +de quinze mille, tous sans chaussure; tous, en chemise +et en braies, ils se mettent en marche, tout autour de la +ville, pour abattre les murs; ils se jettent dans les fosss, +et se prennent les uns travailler du pic, les autres +briser, fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois +commencent s'effrayer; et de leur ct, ceux de l'host +crient: Aux armes, tous! Vous les auriez vus alors +s'avancer en foule contre la ville, et de force repousser +des remparts les habitants, qui, emportant leurs enfants +et leurs femmes, se retirent l'glise et font sonner +les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.</p> + +<p>Les bourgeois de Bziers voient contre eux venir, et +<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> +en grande hte s'armer les Franais de l'host, tandis +que le roi des ribauds les assaille, et que ses truands de +toutes parts remplissent les fosss, brisent les murs et +forcent les portes; ils sentent bien en eux-mmes qu'ils +ne peuvent rsister, et se rfugient au plus vite dans la +cathdrale. Les prtres et les clercs vont se vtir de leurs +ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient +chanter la messe des morts, pour ensevelir corps de trpasss; +mais ils ne pourront empcher qu'avant la messe +dite les truands n'entrent dans l'glise; ils sont dj +entrs dans les maisons; ils forcent celles qu'ils veulent; +ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare librement +de ce qui lui plat. Les ribauds sont ardents au +pillage; ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils +gorgent tout ce qu'ils rencontrent. Ils amassent et font +de tous cts grand butin; ils en seraient riches jamais, +s'ils pouvaient le garder; mais il leur faut bientt l'abandonner; +les barons de France s'en emparent sur +eux, qui l'ont fait.</p> + +<p>Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laques, +marquis et princes, entre eux sont convenus qu'en +tout chteau devant lequel l'host se prsenterait, et +qui ne voudrait point se rendre avant d'tre pris, les +habitants fussent livrs l'pe et tus, se figurant +qu'aprs cela ils ne trouveraient plus personne qui tnt +contre eux, cause de la peur que l'on aurait pour +avoir vu ce qui en advint Montral, Fanjeaux et aux +environs. Et si ce n'et t cette peur, jamais, je vous +en donne ma parole, les hrtiques n'auraient t soumis +par la force des croiss. C'est pour cela que ceux de +Bziers furent si cruellement traits. On ne pouvait +leur faire pis, on les gorgea tous; on gorgea jusqu' +ceux qui s'taient rfugis dans la cathdrale; rien +ne put les sauver, ni croix, ni crucifix, ni autel. Les +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +ribauds, ces fous, ces misrables, turent les clercs, les +femmes, les enfants; il n'en chappa, je crois, pas un +seul. Que Dieu reoive leurs mes, s'il lui plat, en paradis, +car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier +carnage ne fut, je pense, rsolu ni excut. Aprs cela, +les goujats se rpandent par les maisons, qu'ils trouvent +pleines et regorgeant de richesses. Mais peu s'en faut +que, voyant cela, les Franais n'touffent de rage; ils +chassent les ribauds coups de bton, comme mtins, +et chargent le butin sur les chevaux et les roussins qui +sont l, dehors, patre l'herbe.</p> + +<p>Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour +fortuns et riches jamais de l'avoir qu'ils avaient pill, +se mettent vocifrer quand les Franais les en dpouillent. +A feu! feu! s'crient-ils, les sales bandits. Et +voil qu'ils apportent de grandes torches allumes; ils +mettent le feu la ville, et le flau se rpand. La ville +brle tout entire en long et en travers. Sitt que l'on +s'aperoit du feu, chacun fuit l'cart; tout brle alors, +les maisons et les palais; et dans les palais, les armures, +mainte cotte, maint heaume et maint jambard, +qui avaient t faits Chartres, Blaye, desse. Il +y prit force riche bagage qu'il fallut abandonner. +Brle aussi fut la cathdrale, btie par matre Gervais; +de l'ardeur de la flamme elle clata et se fendit +par le milieu, et il en tomba deux pans.</p> + +<p>Grand et merveilleux et t, seigneurs, le butin +qu'auraient eu de Bziers les Franais et les Normands; +et ils en auraient t pour toute leur vie enrichis, si +ce n'et t le roi des ribauds et les chtifs vagabonds +qui brlrent la ville et y massacrrent les femmes, les +enfants, les vieux, les jeunes, et les prtres messe chantants, +vtus de leurs ornements, l haut, dans la cathdrale. +Les croiss sont rests trois jours dans les prs +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +verdoyants, et le quatrime ils partent tous, sergents +et chevaliers, par la plaine, o rien ne les arrte, et les +enseignes leves qui flottent au vent.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par +Fauriel.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LE VICOMTE DE BZIERS PRIS PAR TRAHISON.</h2> + +<p class="subh">Aprs la destruction de Bziers, les croiss marchent sur Carcassonne, o +tait le vicomte de Bziers; mais ils sont repousss dans plusieurs assauts.</p> +</div> + +<p>Le lgat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne +par assaut ou autrement, imagina une grande +ruse, qui tait d'envoyer un des siens vers le vicomte, +pour traiter avec lui de quelque arrangement et aussi +pour prendre connaissance de l'tat dans lequel tait la +ville; ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte +tait adroit, et sa parole tait propre accomplir de pareils +actes. Il s'en alla Carcassonne, demandant une +entrevue avec le vicomte pour affaire qui lui devait +tre avantageuse. Aussitt que le vicomte apprit qu'il y +avait la porte de la ville un gentilhomme accompagn +d'au moins trente autres, de noble mine, il vint et sortit +escort de trois cents hommes bien arms. Le seigneur +envoy par le lgat et ses gens lui firent bon accueil +et force salutations; et les saluts termins, ledit seigneur +dit au vicomte qu'il dplorait beaucoup ce qui lui +arrivait; qu'il tait son parent et trs-proche, que c'tait +la vrit et qu'il le jurait; qu'en consquence il tait trs-fch +de son infortune, et qu'il voudrait qu'il conclt +un accommodement avec le lgat; que toutefois il lui +donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, qu'il +se htt de le faire venir sans dlai, car le lgat et les +<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> +barons taient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne +dsiraient que sa destruction; il promettait cependant +de faire tout ce qu'il pourrait pour rtablir la paix. +Ainsi parla avec ruse ledit seigneur gentilhomme. Le +vicomte y ajouta une foi entire, comme je vais le raconter, +et ce fut une folie.</p> + +<p>Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le +vicomte par ses discours pleins de ruse et de fourberie, + ce point que le vicomte lui dit que s'il voulait en +prendre le soin, il lui remettrait la conduite de son affaire +et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte +tait trs-affect de voir l'tat auquel tait rduite la +cit. Si les seigneurs et princes, dit-il, veulent me +donner sret pour que je puisse aller dans leur camp +leur parler et leur exposer les choses telles qu'elles sont, +je crois que nous tomberons d'accord. Et l'autre lui +rpondit: Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas +autoris, je vous promets et jure par ma foi d'homme +noble, que si vous voulez venir dans le camp, comme +vous me le disiez, je vous mnerai et ramnerai sain et +sauf, si vous ne vous accommodez pas, et que votre personne +et vos biens ne courront aucun danger. Il le +promit et le jura de cette manire, et le vicomte y consentit, +ce qui fut une grande folie, et pour l'autre une +grande perfidie que cette trahison.</p> + +<p>Ainsi donc et sans plus de dlibration, le vicomte, +aprs avoir parl ses gens, partit en belle et noble +compagnie, arriva au camp et entra dans la tente du +lgat, o taient en ce moment rassembls tous les princes +et seigneurs. Tous furent bien tonns de le voir. Le +vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations +rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait +jamais t, pas plus que ses prdcesseurs, du parti des +hrtiques, que jamais ni lui ni les siens ne les avaient +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +protgs et ne s'taient associs leur folie, mais qu'ils +avaient toujours obi la sainte glise et ses ordres; +que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la +faute en tait ses officiers, auxquels son pre avait, +sa mort, laiss la garde et le gouvernement du pays; +qu'il ne savait pas pourquoi on voulait le dpossder de +son hritage et lui faire une guerre aussi acharne; enfin +qu'il consentait se remettre, lui et sa terre, entre +les mains de l'glise, et qu'il demandait tre entendu +dans une dfense contradictoire.</p> + +<p>Quand le vicomte eut parl, le lgat prit part les +seigneurs et les princes, qui taient innocents et ignoraient +toutes ces perfidies. Ils convinrent ensemble que +le vicomte resterait prisonnier jusqu' ce que la ville +ft en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa +suite furent bien attrists, et non sans raison.</p> + +<p class="work small"><cite>Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois</cite><a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor"> [165]</a>, traduite +par L. Dussieux.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BZIERS.<br /> +<span class="medium">1209.</span></h2> + +<p class="subh">Aprs la conqute de la vicomt de Bziers, les croiss se rassemblent pour +se donner un chef.</p> +</div> + +<p>L'abb de Cteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit +faire; il leur a chant la messe du Saint-Esprit, et prch +comment Jsus-Christ vint au monde; puis il leur dit que +dans la contre par les croiss conquise il veut qu'il y +<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +ait tout de suite pour gouverneur un seigneur d'lite. +Il propose au comte de Nevers de l'tre; mais celui-ci +n'y veut aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol +non plus, qui fut lu ensuite. Ils disent que si longtemps +qu'ils puissent vivre, ils ont assez de terre, dans le +royaume de France, o naquirent leurs pres, et n'ont +aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on croirait que +dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne +pour trahi s'il accepte cette terre.</p> + +<p>Mais l, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait +un puissant seigneur, vaillant et preux, hardi, bon +guerrier, sage et bien appris, bon chevalier, libral, +brave et avenant, doux, franc, affable et de bonne intention. +Il tait rest longtemps l-bas, outre-mer<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor"> [166]</a>, dans +un fort chteau, distingu l comme partout. Il tait +seigneur de Montfort et de la terre qui en dpend, et +comte de Leicester, si la geste ne ment pas. C'est lui +que tous se mettent prier de prendre la vicomt tout +entire, et tout le surplus du pays de la gent mcrante. +Seigneur, lui dit l'abb de Cteaux, pour Dieu le +tout puissant, acceptez la seigneurie qui vous est offerte; +bons garants vous en seront Dieu et le pape, et aprs +eux, nous et tout le monde. Nous vous serons en aide +toute notre vie.—Ainsi ferai-je, dit le comte, cette +condition que les barons qui sont ici me jureront qu'en +besoin urgent de dfense ils viendront tous, mon appel, +me secourir.—Nous vous le promettons loyalement, +disent tous les barons; et l-dessus, le comte +vite et rsolment accepte la vicomt, la terre et le +pays.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par +Fauriel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.</h2> +</div> + +<p>Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-mme +dans le noble comte de Montfort. Et d'abord nous +dirons qu'il tait d'illustre naissance, d'un grand +courage et trs-habile manier les armes. De plus, +et pour faire connatre son extrieur, il tait de haute +taille; sa chevelure tait belle, sa figure noble, son aspect +imposant; il tait haut d'paules, large de poitrine, +gracieux, agile et ferme, vif et lger dans ses mouvements, +tel enfin que personne, mme un ennemi, n'aurait +pu trouver quelque chose, mme de minime, +reprocher sa personne. Pour parler de choses plus +importantes, il tait loquent, affable et doux, de relations +agrables, d'une grande austrit de mœurs, modeste, +sage, ferme en ses desseins, prvoyant dans le +conseil, juste, persvrant dans les affaires de la guerre, +prudent, et cependant ardent pour entreprendre et infatigable +pour achever, tout entier vou au service de +Dieu.</p> + +<p>O sage lection des princes, acclamations judicieuses +des plerins, qui ont charg un homme si fidle de dfendre +la foi et qui ont donn le premier rang un +homme si bien fait pour soutenir la rpublique universelle +et la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre +les hrtiques pestifrs. Il fallait, en effet, que l'ost du +Dieu des armes ft command par un homme comme +celui-ci, orn de la noblesse de la naissance, de la puret +des mœurs et des vertus de la chevalerie, tel enfin +que ce ft un bonheur qu'on le plat la tte de tous +les autres pour la dfense de l'glise menace, afin que +par sa protection s'affermt l'innocence chrtienne, et +que la tmrit de la mchante hrsie ne pt esprer +<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +que son erreur excrable resterait impunie. Bref, ce +Simon de Montfort fut envoy par le Christ, vraie montagne +de force, au secours de son glise, qui menaait +de faire naufrage, pour la sauver de l'acharnement +de ses ennemis.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Pierre des Vaux de Cernay</span>, <cite>Histoire des Albigeois</cite>, +trad. par L. Dussieux.</p> +<p> +Pierre des Vaux de Cernay tait moine dans l'abbaye des Vaux de Cernay +et neveu de Gui, abb de cette abbaye, puis vque de Carcassonne. Il suivit +son oncle la croisade contre les Albigeois laquelle il prit part comme +prdicateur. Il fut trs-dvou Simon de Montfort, pour lequel il est plus +que partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un document +fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les mœurs et l'esprit des +croiss.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>PRISE DE LAVAUR.<br /> +<span class="medium">1211.</span></h2> +</div> + +<p>Les croiss ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents +hrtiques de la race impure de brls en un bcher, +qui jeta grandes flammes. Don Amrigatz ft pendu +avec maints autres chevaliers; on en pendit quatre-vingts +comme on fait les larrons, et on les exposa sur +des fourches, l'un d'un ct, l'autre de l'autre. Dame +Giraude fut prise criant, pleurant, braillant, et jete dans +un puits, o elle fut couverte de pierres, chose dont on +eut grande horreur. Mais les autres dames, un Franais +courtois et gai les fit dlivrer toutes en vritable preux. +Dans la ville fut captur maint destrier noir et bai, +mainte riche armure de fer qui choit aux croiss, +grande quantit de bl, de vin, de drap, de beaux vtements, +dont ils sont joyeux.</p> + +<p>A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +de Cahors, puissant et opulent bourgeois, le comte de +Montfort doit l'immense butin. C'tait lui qui maintenait +la croisade et lui avait prt l'argent ncessaire<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor"> [167]</a>, +recevant ensuite en payement du drap, du vin et du +bl. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et +donn.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite +par Fauriel.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>SIGE ET BATAILLE DE MURET.—SIMON DEVIENT COMTE +DE TOULOUSE.<br /> +<span class="medium">1213-1215.</span></h2> +</div> + +<p>Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, +est venu sous Muret, y a plant son oriflamme et y a mis +le sige avec maints puissants vavasseurs, qu'il a amens +et tirs de leurs fiefs. Il y a amen la fleur des +braves de Catalogne, et une foule de puissants guerroyeurs +de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver +nulle part de rsistance, ni aucun homme de guerre +qui ose s'attaquer eux. Il envoie Toulouse dire au +mari de sa sœur<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor"> [168]</a> de venir le joindre avec tous ses barons, +avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce +qu'il est prt rendre au comte de Comminges +ou ses parents tous leurs fiefs; aprs quoi, il marchera +rapidement et de force sur Bziers; et de Montpellier + Rocamador, il ne laissera pas, en chteau ou +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +en tour, un seul crois qu'il ne fasse mourir de triste et +male mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend +cela, ne diffre point; il va droit au Capitole.</p> + +<p>Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit +et annonce que le roi d'Aragon est arriv; qu'il a amen +ses forces, et dj entrepris un sige; que l-bas devant +Muret ses tentes sont dresses, et qu'il a, avec son ost, +resserr les Franais dans la ville. Portons-y nos pierriers, +dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera +pris, nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, +nous reprendrons le pays.—Seigneur comte, +lui rpondent les capitouls, tout est bien si nos amis +peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commence. +Mais les Franais sont en toutes choses durs +et terribles; ils ont de fiers courages, des cœurs de +lion, et sont fortement courroucs de ce qu'il soit si mal +advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons maltraits +et tus. Conduisons-nous donc de manire +n'tre point tromps. L-dessus les courtois corneurs +de la ville s'en vont cornant l'ost; ils crient: Que tous +aient sortir en armes et munis de tout, pour aller tout +droit Muret, o se trouve le roi d'Aragon. Et voil +sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers +et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont +arrivs devant Muret, o ils devaient perdre leur bagage, +tant de belles armures et tant d'hommes courtois, +dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me +sont en aide; et le monde entier en valut moins.</p> + +<p>Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; +exil et dtruit en fut le paradis, honnie et dchue toute +la chrtient. Mais coutez, seigneurs, et entendez comment +la chose se passa. A Muret, en bon point, sont le +roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses barons, +avec les bourgeois et la communaut de Toulouse. +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +Ceux-ci ajustent et dressent les pierriers et battent +Muret tout alentour et de tous cts, si fort que dans +la ville neuve ils sont entrs tous ensemble, et ont +press de telle sorte les Franais qui s'y trouvaient, +qu'ils sont tous entrs dans le chteau. Et voil un +messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: Seigneur +roi d'Aragon, sachez pour vrai que les hommes +de Toulouse ont si bien fait qu'ils ont, si vous le permettez, +pris la ville; ils ont assailli les maisons, abattu +les tages; et de telle sorte pourchass les Franais, +qu'ils se sont tous rfugis dans le chteau. Quand le +roi entend la nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se +rend auprs des consuls de Toulouse, et leur recommande +en personne de laisser en paix les hommes de +Muret. Nous ferions, dit-il, les prendre, grande folie; +car il m'est venu des lettres, lettres scelles, m'annonant +que don Simon de Montfort doit entrer demain en armes +dans Muret; et quand il y sera entr et enferm, et que +mon cousin Nugnez sera arriv ici, nous assigerons alors +la ville de tous cts, et prendrons les Franais et tous les +croiss, leur grand dommage, qui ne sera plus rpar; +et le paradis alors sera partout remis en splendeur. +Mais si nous prenions maintenant ceux qui sont dans +Muret, Simon s'enfuirait par les autres comts, et les +dlais seraient doubls le poursuivre. Ainsi donc, le +mieux est de nous accorder tous et de les laisser entrer; +aprs cela, les ds sont nous, et nous ne les lcherons +point que la partie ne soit gagne. Faites dire cela aux +vtres.</p> + +<p>Et l dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire +au conseil principal de la milice de faire l'instant de +Muret sortir l'ost communal, de ne plus y trancher palissade +ni barrire, mais d'y laisser toute chose entire +et debout; d'enjoindre chacun par tout ce qu'il y a +<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi l'ordonne +le bon roi d'Aragon au cœur imprial. Don Simon, +disent-ils, doit arriver Muret avant le soir, et il aime +mieux le prendre l qu'ailleurs. Les hommes de Toulouse, +quand ils entendent cet ordre, sortent tous ensemble +et s'en vont travers les tentes, chacun son +poste; l, ils se mettent tous manger et boire, les +petits et les grands; et peine avaient-ils mang +qu'ils virent le long d'un coteau le comte de Montfort +venir avec sa bannire, lui et beaucoup d'autres Franais +tous cheval. La rivire resplendit des pes et des +heaumes, comme s'ils taient de cristal; et je vous dis, +par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on +ne vit tant de braves. Ils entrent Muret travers le +march, et s'en vont, en vrais barons, leurs albergues<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor"> [169]</a>, +o ils trouvent du pain, du vin et de la viande. Le lendemain, +ds qu'ils aperurent le jour, le bon roi d'Aragon +et tous les autres chefs se rassemblent en parlement, +hors des tentes, dans un pr. L se trouvent +le comte de Toulouse et celui de Foix, le comte de +Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le Snchal, +avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse +et tous leurs officiers. Le roi parle le premier.</p> + +<p>Le roi parle le premier, car il sait bien parler. Seigneurs, +leur a-t-il dit, coutez ce que je veux vous apprendre. +Simon vient d'entrer l, et ne peut chapper. +Je n'ai besoin de vous informer d'autre chose sinon +qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, songez +tous bien commander, et sachez donner et frapper +les grands coups; et quand les Franais seraient dix fois +plus nombreux, nous les feront reculer. Le comte +de Toulouse se prit ensuite discourir: Seigneur roi +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +d'Aragon, si vous voulez m'couter, je vous dirai mon +sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des +tentes dresser des barrires, de sorte que nul homme + cheval n'y puisse entrer. Et si les Franais viennent +pour nous assaillir, nous les ferons navrer par nos arbaltes; +et quand ils tourneront la face, nous pourrons +les poursuivre, et de la sorte les dconfire tous.—Cela +ne me parat dj point bien, dit Michel de Luzian, que +le roi d'Aragon ait ouvert cette triste dlibration; +mais vous faites pis, seigneur comte, vous qui, ayant de +vastes terres, vous laissez par couardise dshriter. +Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. +Faites ce que vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, +nous verrons bien qui sera le dernier lever le +camp. L-dessus on crie aux armes, et tous se vont +armer; ils s'en vont peronnant jusqu'aux portes de la +ville, contraignent tous les Franais s'y enfermer, et +lancent leurs pieux travers la porte. De sorte que +ceux de dedans et ceux de dehors bataillent sur le seuil, +se jettent lances et dards, et s'entrefrappent grands +coups, qui des deux cts font couler le sang tellement +que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. +Ceux de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en +retournent tout droit leur tentes; et les voil tous +ensemble assis dner. Mais Simon de Montfort fait alors, +dans Muret, crier par toutes les albergues de seller les +chevaux et de leur mettre leur bardes<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor"> [170]</a> sur le dos, +afin de voir s'ils pourront prendre au pige ceux de +dehors. Il ordonne que tout le monde se runisse la +porte de Salas; et quant ils sont tous dehors, il se prend + discourir: Seigneurs barons de France, je ne sais vous +dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +nous mettre en pril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que +rflchir; et mes yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. +Or, voici ce qu'en rflchissant j'ai trouv: Il nous faut +suivre ce chemin, et marcher droit aux tentes, comme +pour livrer bataille. S'ils sortent, rsolus nous tenir +tte, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, +il ne nous reste qu' nous enfuir tout droit Hautvillar.—Faisons-en +l'essai, dit le comte Baudouin; et si +l'ennemi sort, pensons bien tailler; mieux vaut mourir +glorieusement que vivre en mendiant. L-dessus, +l'vque Folquet se prend leur donner la bndiction, +et Guillaume de la Barre se met leur tte. Il en fait +trois corps de bataille, l'un l'autre chelonns; il fait +avec le premier corps marcher toutes les bannires, et +ils vont droit aux tentes.</p> + +<p>Ils s'en vont droit aux tentes, travers le marais, bannires +dployes et pennons flottants; d'cus, de heaumes +dors or battu, de hauberts et d'pes reluit toute la +prairie. Quand le bon roi d'Aragon les aperoit, il les +attend avec un petit nombre de compagnons; mais +tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans +couter nullement le roi ni le comte, sans savoir de +quoi il s'agit, jusqu'au moment o les Franais sont l, +qui s'lancent tous l o le roi tait inconnu. Je suis le +roi! s'crie-t-il; mais on ne l'entend pas; il est si cruellement +frapp et bless, que son sang a coul jusqu' +terre et qu'il tombe l tendu mort. Les autres, qui le +voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit , qui fuit l; +personne ne se dfend; les Franais les poursuivent, +les exterminent et leur font si rude guerre, que celui +qui leur chappe vivant se croit sauv par miracle. Le +carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse +rests aux tentes taient l tous ensemble, comme +hommes perdus, lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +lanc dans l'eau en criant: Au secours! grand mal +nous est arriv, le bon roi d'Aragon est abattu et mort! +et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais +perte si grande ne sera rpare. Parlant ainsi, il est +sorti de l'eau de la Garonne; et aussitt tous les hommes +de Toulouse, les principaux, les moindres, ont couru +tous ensemble vers la rivire; ceux-l la passent qui +peuvent; mais beaucoup restent en de, et l'eau, qui +roule comme torrent, en a englouti plusieurs. Dans le +camp est rest tout le bagage, et grande en retentit la +perte par le monde; et ce fut aussi, de maint homme, +qui resta l mort tendu, grand dommage.</p> + +<p>Grands furent le dommage, la douleur et la perte, +lorsque le roi d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, +avec grand nombre d'autres barons; et grande +fut la honte qui en revint toute la chrtient et tout +le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont +sauvs de l o sont rests tant d'autres, tristes et dolents, +rentrent Toulouse dans leurs maisons. Mais Simon de +Montfort, allgre et joyeux, s'est empar du camp, o +il a trouv force dpouilles, dont il va dictant et assignant +les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, +triste et soucieux, il dit secrtement ceux du Capitole +de faire aussi bien qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, +se plaindre au pape que Simon de Montfort, par ses +menes discourtoises, l'a chass de sa terre et accabl de +douleurs poignantes comme glaive. Et l dessus, il sort de +sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chtifs +et contraints, s'accordent avec don Simon, lui jurent fidlit, +et se soumettent loyalement l'glise. Le cardinal +envoya alors Paris dire au fils du roi de France de venir +en toute hte. Et le prince est venu allgrement et +empress; ils entrent, les croiss et lui, Toulouse, +occupent la ville et les albergues, et s'tablissent joyeusement +<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> +dans les cours. Supportons cela, disent les +hommes de la ville, supportons en paix tout ce que Dieu +veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra nous +secourir. Cependant le fils du roi de France, qui +consent mal, don Simon, le cardinal et Folquet tous +ensemble, proposent en secret de saccager toute la ville, +puis d'y mettre le feu ardent. Mais don Simon rflchit +que le parti est dur et terrible; que s'il dtruit la ville, +ce sera son dommage; qu'il vaut mieux pour lui +en avoir tout l'or et tout l'argent. Ils s'arrtent enfin +ce parti, que les fosss de la ville soient combls, et +que tout homme pouvant la dfendre n'ait pour cela +ni arme ni armure; que toutes les tours, les fortifications +et les murs soient abattus et rass jusqu'aux fondements. +Cela fut convenu, et la sentence en fut porte. +Don Simon de Montfort resta en possession du pays et +de toutes les autres terres qui en dpendaient. Ainsi +force de fausses prdications sont dpouills de leurs +hritages le comte de Toulouse et ses amis, et le fils +du roi retourne en France.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite +par Fauriel.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.—MASSACRE +DES FRANAIS.<br /> +<span class="medium">1217.</span></h2> + +<p class="subh">A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est rappel +par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et se dirige sur cette +ville accompagn de quelques chevaliers.</p> +</div> + +<p>Quand ils aperoivent la ville, il n'y en a pas un +d'eux de si ferme courage que l'eau du cœur ne lui +<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> +remplisse les yeux. Vierge, impratrice du ciel, dit +en lui-mme chacun d'eux, rendez-moi le lieu o j'ai +t lev. Vivant ou enseveli, j'aime mieux tre l que +d'aller plus longtemps par le monde honni et perscut. +Au sortir de l'eau, ils sont entrs dans les +prairies, enseignes dployes, pennons flottants. Aussitt +que ceux de la ville ont entendu le signal convenu, +ils accourent tous au comte, comme si c'tait un ressuscit; +et, quand il entre sous les portes votes, tout +le peuple y arrive, les grands et les petits, les hommes +et les femmes, les pouses et les maris; chacun s'agenouille +devant lui, et lui baise les vtements, les pieds, +les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie +joyeusement accueillies; c'est la joie elle-mme qui revient +en graine et en fleur. Nous l'avons maintenant, +se disent-ils l'un l'autre; nous avons Jsus-Christ, +nous avons notre toile du matin revenue en splendeur; +nous avons notre bon et sage seigneur. Parage +et courtoisie taient morts; les voil restaurs, vivants +et florissants, et notre lignage jamais remont +en puissance. Ils se sentent le cœur si brave et si +anim, que chacun d'eux s'arme de bton ou de pierre, +de lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous +se rpandent par les rues, tailladant, tranchant et faisant +boucherie des Franais qu'ils peuvent atteindre +dans la ville, criant: Toulouse! Le jour est venu o +de Toulouse sera chass son faux seigneur avec toute +son espce, et o sera extirpe sa mchante racine! +Dieu protge enfin droiture; le comte, qui avait t +trahi, a repris tant de cœur qu'avec peu de compagnons +il a recouvr Toulouse.</p> + +<p>Le comte a recouvr Toulouse, sa ville tant dsire. +Mais il n'y a plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, +ni haut mur, ni bretche, ni crneau, ni porte, ni +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> +portier, ni guette, ni clture, ni haubert, ni armure, ni +une arme entire. Cependant ses habitants ont reu +le comte avec tant d'allgresse que chacun, dans son +cœur, croit avoir reu olivier. Toulouse! crient-ils, nous +vaincrons maintenant que Dieu nous a rendu notre vrai +seigneur, et si nous manquons d'armes et d'argent, +nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal +hritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune +que chacun se doit dfendre dans cette guerre dcisive. +Ils s'arment, qui de pique ou de masse, qui de bton +de pommier; et dans toutes les rues s'lve un cri, +un signal de mort. De ceux des Franais qu'il rencontrent +ils font boucherie et carnage; les autres s'enfuient +prcipitamment au chteau Narbonnais<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor"> [171]</a>, poursuivis +de clameurs et de coups. Du chteau sortent alors +maints vaillants chevaliers, en armure complte et +en cotte double maille; mais ils ont telle frayeur de +ceux de la ville, que pas un d'eux n'peronne et ne +donne ni ne reoit un coup.</p> + +<p>La comtesse de Montfort, pleine de souci, tait pour +lors hors de la salle, sous la vote du noble palais. +Elle appelle don Gervais, don Lucas, don Garnier, +don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en hte +de ce qui arrive. Barons, dit-elle, quels sont donc ces +routiers qui m'enlvent la ville? qui a commis ce +mfait?—Dame, dit don Gervais, qui est-ce, sinon le +comte Raymond qui reprend Toulouse? Celui que je vois +s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je +connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux +sont aussi Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don +Raymond d'Aspel, le fils de don Fortaner; les chevaliers +faidits, les lgitimes seigneurs du pays, et tant d'autres, +<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +plus de mille autres encore. Puisque Toulouse les aime, +les dsire et les accueille, ils vont troubler tout le pays, +et nous allons recevoir la rcompense et le salaire du +misrable tat o nous les avons rduits. La comtesse, +quand elle l'entend, bat ses deux mains l'une contre +l'autre. Quoi! dit-elle, et j'tais si heureuse hier! +Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons +tout de suite au comte une lettre par un messager qui +puisse lui expliquer ce pril mortel, afin que, s'il se +peut, il fasse sa paix avec la Provence et vienne tout +de suite notre secours, lui et ses compagnons, +prenant tout prix des hommes de guerre et des servants + la solde; que le messager lui dise que pour peu +qu'il tarde, il n'y aura plus de remde, car il est +arriv ici tout nouvellement un nouveau seigneur, qui +de toute sa terre ne lui laissera pas un recoin. La +comtesse appelle aussitt un servant expert, qui va plus +vite trottant que nul autre homme. Ami, va-t'en +porter au comte de cuisantes paroles; va lui dire qu'il +est en danger de perdre Toulouse, son fils et sa femme; +et que s'il tarde tant soit peu repasser par de Montpellier, +il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que +si, perdant Toulouse ici, il cherche l-bas conqurir +la Provence, il fait œuvre d'araigne, œuvre de moins +d'un denier. Le servant a recueilli les paroles, et s'est +mis en chemin.</p> + +<p>Cependant les hommes de Toulouse ont occup la +ville, et sur la grande place, prs du mur batailler, +ils lvent des lices, des barrires, des murs de traverse, +des chafauds, des postes d'archers, des ouvertures +obliques, derrire lesquels on puisse tre l'abri +des flches lances par les archers du chteau. Et jamais, +dans aucune ville, on ne vit si nobles ouvriers; +car l travaillent les comtes et tous les chevaliers, les +<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +bourgeois, les bourgeoises, les riches marchands, les +hommes et les femmes, les changeurs, les petits garons, +les petites filles, les servants et les courtiers. Qui +porte pic ou pelle, et qui polon lger; chacun a le +cœur empress l'œuvre, et tous prennent part aux +guets de nuit. Il y a dans toutes les rues des lumires +aux chandeliers. Les tambours accompagnent les clats +des trompettes. Transportes de vraie joie, les femmes +et les filles font des ballades et des danses sur des +airs allgres. Cependant le comte et les autres chefs +dlibrent ensemble; ils ont nomm des capitouls, +dont il y a grand besoin pour gouverner la ville et +rtablir les affaires; et pour dfendre les droits du +comte, ils ont lu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agrables +faons. L'abb et le prvt ont rendu chacun +leur glise, dont la faade et le clocher ont t bien +fortifis. Mais, tandis que le comte s'tablit de la sorte +dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don +Guyot<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor"> [172]</a>, don Guy son oncle<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor"> [173]</a>, et les autres chefs +qui chevauchent pour batailler contre lui, le vendredi +de bon matin, au tranchant du fer et de l'acier. Dieu +veuille le dfendre!</p> + +<p>Dieu veuille dfendre le comte! car le temps est +venu o il est accueilli avec amour Toulouse, et o +parage et courtoisie doivent tre jamais restaurs. +Mais don Guyot et don Guy arrivent courroucs, avec +leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs bagages. +Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux + beaux crins, bannires dployes et gonfanons dresss, +marchent sur Toulouse par les chemins frquents; +derrire eux viennent des heaumes, des cus +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +orns d'or battu, aussi nombreux, aussi serrs que s'il +en tait tomb une pluie, et toute la plaine reluit de +hauberts et d'enseignes. Au val de Montolieu, l o les +murs sont abattus, Guy de Montfort crie aux siens, qui +bien l'entendent: A terre! francs chevaliers! Et il +est obi. Au son des trompettes, chaque cavalier a +mis pied terre, et tous, rangs en bataille et les pes +nues, se sont violemment jets dans les rues, brisant +et forant tous les obstacles. Les hommes de ville, +jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu +leur attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple +aim et bien voulu de son chef, a durement combattu +pour les repousser; et les servants, les archers, ont +tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremls +eux, donnant et recevant des coups. Mais les Franais +ont redoubl de hardiesse, et ils enlvent d'abord les +barrires et les barricades, pntrent en combattant +dans l'intrieur de la ville et y mettent le feu en un +instant. Mais ceux de Toulouse l'teignent avant qu'il +ne se soit tendu. L-dessus accourt, travers la +foule, Roger Bernard avec toute sa troupe, qu'il commande +et conduit, ranimant les courages partout o il +est reconnu. Don Pierre de Durban, qui appartient +Montagut, lui porte sa bannire, dont la vue les enflamme. +Il descend de cheval, et se place sur un lieu +lev, criant et nommant Toulouse et Foix! Et l o ils +se montrent, l tombent, poignent et taillent les +pieux, les masses et les pes moulues, les dards, les +flches menues, les pierres, drus et serrs comme si +c'tait une pluie. Du haut des maisons sont lances des +tuiles tranchantes qui brisent les heaumes, les panaches +et les cus, les mains et les bras, les jambes et les +poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manires attaqu +les autres, ils les ont si fortement assaillis de +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +coups, de cris, de vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, +perdus et craintifs. Ils leur ont coup toute +entre et tout passage, et les mnent tous la fois, +fuyant, vaincus, battus, se dfendant mal et ne sachant +o recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoubl +de courage et de vigueur, qu'ils les ont hors de +la ville jets, recrus<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor"> [174]</a> et accabls, montant et se rfugiant +tous droit au jardin de Saint-Jacques, derrire +lequel ils se sont retirs. Mais il est rest dans la ville +des Franais tendus morts; il y est rest deux des +corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps +vermeils la terre et le marais. Bernard de Comminges +a fait œuvre de bon capitaine; c'est lui qui, +avec sa bonne compagnie de braves aviss, a tenu et +dfendu les dbouchs et les passages du ct du +chteau o se trouvait le bagage de l'ennemi. Louange +et gloire lui en soient rendues! Seigneurs, se prend + dire don Alard aux Franais, je vous vois accabls. +Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte? +Oh! comme voil la France honnie et notre renom +perdu! Nous voici vaincus par des vaincus! Il vaudrait +mieux, pour nous, tre morts ou n'tre pas ns, que +d'avoir t ainsi traits par des gens dsarms. Ainsi +se sont retirs les Franais, except ceux qui sont rests +trans ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive +Toulouse! notre salut est arriv! notre bonheur a commenc!</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par +Fauriel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">SIGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, +LES CROISS LVENT LE SIGE.<br /> +<span class="medium">1218.</span></h2> + +<p class="subh">Simon de Montfort, son arrive Toulouse, a commenc le sige de la +ville, que les habitants ont fortifie. Aprs un an d'efforts, Simon tente un +dernier assaut; il a construit une machine de guerre appele gate, que les +Toulousains veulent brler.</p> +</div> + +<p>Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez +la ville, dit Roger Bernard, et si on l'amne ici, +ici vous la dtruirez; car il y aura entre les ennemis et +nous une mle o il sera tellement frapp d'pes, de +masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous +nous ferons des gants aux mains.—Ainsi ferez-vous, +seigneur, dit Bernard de Casnac; pour le moment, ne +vous effrayez de chose aucune que vous voyiez. Laissez +venir la gate, sa tour et ses flches; plus ils la pousseront, +plus srement vous la leur prendrez, et si elle +vient jusqu'aux lices, vous la brlerez elle et eux.—Seigneurs, +dit Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, +et si vous m'en croyez, vous n'y faillirez pas. Faisons +dans cette lice de bonnes murailles, qui soient longues, +hautes et avec de grands crneaux, tels qu'ils battent +les fosss et les palissades; rsistez-leur alors de toutes +parts; de quelques stratagmes qu'ils usent, vous ne +craindrez rien; et s'ils viennent vous attaquer, vous +les occirez tous.—Vous suivrez ce conseil, dit Dalmace +de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y faillirez +point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre +tous ensemble l'œuvre. L-dessus les clairons +et les cors sonnent leurs fanfares; et chacun court +aux cordes, chacun tend les trbuchets. Les serviteurs +des Capitouls, portant leurs btonnets, font +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +dlivrer les vivres, les prsents, les largesses. La +foule apporte force pelles, pics et outils, et rien ne +reste en arrire, ni levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, +ni pole, ni chaudire, ni cuve. On commence les ouvrages, +les portes et les guichets; les chevaliers et les bourgeois +apportent les briques; les dames et les demoiselles, +les petits garons, les petites filles, les petits et les grands, +vont et viennent chantant ballades, chansons et versets. +Mais de dehors contre eux tirent frquemment les pierriers, +les arcs et les frondes; ils lancent des pierres et +des carreaux, qui de dessus leur tte abattent cruches +et graux, leur dchirent manches et coiffures, et leur +passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais +ils ont le cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'pouvante.</p> + +<p>Cependant le comte de Montfort a rassembl ses cavaliers, +les plus vaillants et les mieux prouvs du sige; +il a muni sa gate de bonnes dfenses fortes clefs, et +l il a log ses compagnies de cavaliers, bien couverts +de leurs armures, et les heaumes lacs, tandis +que fort et vite on pousse la gate. Mais ceux de la +ville sont bien appris de guerre; ils tendent, ils montent +les trbuchets, placent sur les frondes les grands +blocs de roche taills, qui, les cordes lches, volent +imptueux et frappent tellement la gate sur le devant +et sur les flancs, aux portes, aux votes, aux cerceaux +entaills dans le bois, que les clats en volent de tous +cts, et que maints de ceux qui la poussent en sont renverss. +Et par toute la ville les habitants s'crient d'une +voix: Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez +pas souris ici. Et le comte de Montfort est si dolent +et courrouc, qu' haute voix il s'crie: Dieu! pourquoi +me hassez-vous? Seigneurs et cavaliers, poursuit-il, +considrez cette msaventure, et comme je suis +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +enchant en ce moment, que ni l'glise ni tout le savoir +des lettrs ne me servent de rien, que l'vque ne peut +m'aider, ni le lgat me seconder, que vaillance m'est +inutile, ma bravoure chose vaine, et que ni armes, ni +sens, ni largesse ne me prservent d'tre par le bois ou +la pierre accabl. Je me croyais assez sr de bonne +aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je +ne sais maintenant plus quoi dire ni quoi faire.—Seigneur +comte, dit Foulques, pourvoyez-vous d'autre +chose, car cette gate ne vaut dsormais pas trois ds; et +je ne vous tiens point pour sage de la pousser si +avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant +qu'elle s'en retourne en arrire.—Don Foulques, rpond +le comte, croyez-moi en cela, que par sainte +Marie dont Jsus-Christ est n, ou je prendrai Toulouse +avant que huit jours ne se passent, ou je serai, la +prendre, occis et martyris.</p> + +<p>Cependant dans Toulouse est convoqu le conseil +des hommes de la ville et des magistrats, des chevaliers +et des bourgeois prudents et discrets. L l'un dit l'autre: +Il est dsormais bien temps que cette ville soit +la ntre ou celle de nos adversaires. Alors, du milieu +des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt +et raisonne matre Bernard, qui est n Toulouse +et des bien endoctrins: Seigneurs, francs +chevaliers, dit-il, coutez-moi s'il vous plat: Je suis +du Capitole, et notre consulat se tient le jour et la nuit +prt et dispos excuter et remplir vos volonts...... +Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie +est engage entre le dedans et le dehors, elle ne +peut finir que l'un des joueurs ne soit mat, et qu'au +gr de la Sainte Vierge, fleur de chastet, ntres ou +leurs ne soient la terre et le comt. Par la trs-sainte +Croix! et sage ou folle que soit la chose, nous marcherons +<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +contre la gate, si vous marchez les premiers. +Si vous ne le faites point, le bourg et la cit sont rsolus +d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frapp tant de +coups, que la place restera de sang et de cervelles jonche. +Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons +avec honneur. Car mieux vaut mort honore que +lche vie.—Nous voici prts, rpondent les barons. +Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de faon que, +s'il plat Jsus-Christ, vous et nous ensemble allions +brler la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est l ce +qu'il nous faut faire; et nous la prendrons ensemble, +vous et nous galement, car de tout temps parage<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor"> [175]</a> et +Toulouse furent pairs entre eux.</p> + +<p>Pendant toute la nuit leur crot le dsir de combattre, +et l'aube du jour ils descendent tous par les +escaliers des murs. Arnaud de Vilamur, le redoutable +guerrier, fait armer et disposer les meilleurs chevaliers, +les bonnes compagnies de guerre, les braves la +solde, qui garnissent les lices, les fosss, les soliers<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor"> [176]</a>, +de bons arcs de main, et d'arbaltes tournoyes, de +traits, de flches et de pieux aigus. Don Escot de Linar, + la tte des travailleurs, en dehors des murs, gauche +de la ville, fait mettre en dfense les escaliers, les galeries, +les embrasures, les passages et les chemins +d'entre. Les hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, +quand ils sont ensemble, conviennent qu'ils +attaqueront la gate de concert.</p> + +<p>Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, +les exhorte, les enseigne et leur parle sciemment: +Hommes de Toulouse, voici vos adversaires, ceux qui +ont tu vos frres, vos fils, et vous ont donn tant de +<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +soucis. Si vous les dtruisez, vous serez heureux. Je sais +les coutumes des Franais fanfarons; ils ont le corps couvert +de cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux +jambes rien de plus que leurs chaussiers. Si donc +vous les visez et les frappez l fort et dru, au dpartir +de la mle, il y restera de leur chair.—Et ce +sera bonne justice, rpondent-ils.—Nous avons de +nombreux compagnons, se disent-ils ensuite l'un +l'autre.—Nous en avons de reste ici, rpond Hugues +de la Motte, mais c'est recevoir et rendre les coups +que le compte doit tre entier. Et les voil qui descendent +dehors, par les escaliers, qui entrent dans les +places, qui occupent le terrain autour des fosss, +criant: Toulouse! Le brasier de la guerre est allum! +Mort, Mort! il n'en peut tre autrement.</p> + +<p>Du ct oppos, les reoivent les Franais criant: +Montfort, Montfort! vous en aurez menti cette +fois. L o ils se rencontrent, l taillent largement +les pes, les lances et les armes d'acier tranchant; +l s'entrechoquent et se combattent les heaumes de +Bavire. A ceux de la ville Armand de Homagne +adresse un propos: Frappez, nobles enfants; songez + la dlivrance, songez que parage doit tre aujourd'hui +affranchi du pouvoir de ses adversaires.—Vous +aurez dit vrai, lui rpondent-ils. Et l-dessus redoublent +le bruit, les cris et les coups tranchants des bourgeois +de la ville et de ceux du Capitole... Mais ceux +de la ville ont le dessus. De l'intrieur des palissades, +ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent, +rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle +de ceux-ci devient la dtresse, qu'ils n'en peuvent +plus souffrir le pril ni le tourment. Ils abandonnent +l'attaque des fortifications; mais plus loin, sur les destriers, +recommence le combat mortel avec un tel jeu +<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +d'pes, que les pieds, les poings et les bras volent par +quartiers, et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.</p> + +<p>Sur la rivire combattent de mme les servants et +les nautonniers, et dans la plaine, Montolieu, le carnage +est complet. Don Bartas a piqu de l'peron jusque +sous la vote de la porte, lorsque arrive au comte un +cuyer criant: Seigneur comte de Montfort, vous semblez +par trop endurant, par trop bonhomme de saint; +de quoi vous recevez aujourd'hui grand dommage. Les +hommes de Toulouse ont dfait vos chevaliers, vos +bonnes troupes, vos meilleurs guerriers la solde. L-bas +sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet +du Caire, et bless y est Gautier. Don Pierre de +Voisin, don Aymar, don Raynier tiennent encore la +bataille et protgent les hommes arms de targes. Mais +pour peu que durent pour nous la dtresse et la mort, +vous n'aurez jamais la seigneurie de cette terre. A ces +paroles le comte soupire et tremble, il devient triste +et noir, et dit: Mon sacrifice est fait. O Jsus, roi de +droiture, faites de moi aujourd'hui un mort en terre, +ou que je sois vainqueur! Cela dit, il envoie ses +hommes de guerre, aux barons de France et ceux sa +solde l'ordre de venir tous ensemble sur leurs coursiers +arabes vers Montolieu; et il en arrive bien soixante +mille, en tte desquels tous le comte s'lance le premier +imptueusement avec son porte-enseigne, don +Sicard de Montaut, don Jean de Berzy, don Foulques, +don Riquier, aprs lesquels vient la grande foule des +porte-bourdons<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor"> [177]</a>. Les cris, le signal des trompettes +et des cors, le sifflement des frondes, le choc des pierriers, +ressemblent un ouragan, une tempte, des +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +tonnerres, dont tremblent la ville, la rivire et la +grve. Ceux de Toulouse sont pris alors d'une telle +pouvante, que plusieurs sont abattus dans les fosss +du chemin. Mais ils ont bientt repris courage; ils sortent +de nouveau travers les jardins et les vergers; +les servants et les archers ressaisissent la place; et l +des flches menues et des gros traits, des pierres arrondies +et des grands coups plein, telle des deux +cts est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours +de torrent. De l'amban gauche, un archer lance une +flche qui frappe la tte le destrier du comte Guy si +fort qu'elle lui entre moiti dans la cervelle. Et +quand le cheval se retourne, un autre archer, de son +arc garni de corne, lance une autre flche, qui atteint +don Guy au ct gauche, tellement que l'acier lui est +rest dans la chair nue, et que son flanc et son braguier<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor"> [178]</a> +sont vermeils de sang. Le comte de Montfort +vient alors son frre, qu'il aimait fort; il descend +terre profrant des paroles amres: Beau-frre, fait-il, +mes compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, +il protge les routiers; et pour votre blessure, je me +ferai frre de l'Hpital. Tandis que don Guy converse +et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, œuvre +de charpentier, qui de Saint-Sernin, de l o est le +cormier, va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, +les filles et les pouses. La pierre part, elle vient +tout droit o il fallait; elle frappe le comte Simon sur +son heaume d'acier d'un tel coup, que les yeux, la +cervelle, le haut du crne, le front et les mchoires en +sont crass et mis en pices. Le comte tombe terre +mort, sanglant et noir.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par Fauriel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMM COMTE.<br /> +<span class="medium">1218.</span></h2> +</div> + +<p>A Toulouse est entr un messager qui leur a racont +la nouvelle de la mort de Simon; et par toute la ville +est alors telle allgresse, que tous courent aux glises, +allument les cierges sur tous les candlabres, et s'crient +de joie que Dieu est misricordieux; qu'il a remis +parage en clart et le fera dsormais triompher; +que le comte, qui tait pervers et tueur d'hommes, est +mort sans pnitence, parce qu'il frappait du glaive. +Mais les cors, les trompettes, les cris de la joie commune, +les carillons, les voles et le chant des cloches, +les tambours, les tympans, les grles clairons, font retentir +la ville et les places. Ds lors par tous les sentiers +est lev le sige qui avait t mis outre l'eau et +qui occupait toute la grve; mais les assigeants y +laissrent nanmoins sommiers et bagages, pavillons +et tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville +en eurent plusieurs de prisonniers.</p> + +<p>A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une +heureuse aventure, qui claira ce qui tait obscur, qui +fit renatre la lumire, restaura parage et mit orgueil +en terre. Les trompettes, les clairons, les cors, le son +des cloches, et la joie cause par cette pierre qui a +frapp le comte, enhardissent les cœurs, les volonts +et les forces. Chacun se rend avec ses armes sur la +place, et tous vont faire de la gate un feu que rien +n'teignit. Toute la nuit et tout le jour la ville est en +rjouissance; et dehors, ceux au sige frmirent et soupirrent.</p> + +<p>Mais ds que le jour devient clair et l'air riant, le +cardinal de Rome et les autres puissants barons, l'vque<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor"> [179]</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> +et l'abb<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor"> [180]</a> portant crucifix, dlibrrent +ensemble dans la vieille salle. Le cardinal parle le +premier, de manire que chacun l'entend: Seigneurs +barons de France, coutez ce que j'ai vous dire: +grand mal et grand dommage, grand chagrin et +grande dtresse nous sont venus de cette ville et de +nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel +embarras, que nous avons perdu toute vigueur; je +m'merveille fort que Dieu ait consenti telle chose, +et ne nous ait point laiss le vaillant comte, l'glise +et nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne +ne perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, +don Amaury, qui est homme pieux et sage, portant bon +et noble cœur. Donnons-lui la terre que son pre a +conquise. Que par tous pays aillent les prdicateurs et +les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le +comte y est mort. Nous manderons aussi en France au +bon roi notre ami de nous envoyer l'an prochain son +fils Louis, afin de dtruire la ville et qu'il n'y soit jamais +plus bti.—Seigneurs, dit l'vque<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor"> [181]</a>, je ne +vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, qui +aimait notre comte et l'avait lu, le mette en la mme +spulture o saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame +corps saint, car il a obi l'glise, car il est +vraiment saint et martyr, j'en suis garant. Jamais, en ce +monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis que +Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut +et ne souffrit jamais une aussi grande mort que celle du +comte; jamais Dieu ni sainte glise n'auront meilleur +ami que lui.—Seigneur, dit le comte de Soissons, je +<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> +vous reprends bon droit, pour que la sainte Eglise n'ait +pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas +sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui +qui l'appelle saint, lui qui est mort sans confession. +Mais s'il aima et servit bien la sainte glise, priez Dieu +et Jsus-Christ de ne point chtier l'me du dfunt. +Chacun dans son cœur approuva le discours. Don +Amaury est mis en possession de toute la terre, le cardinal +la lui livra, et le bnit ensuite.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite +par Fauriel.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LEVE DU SIGE DE TOULOUSE.<br /> +<span class="medium">1218.</span></h2> + +<p class="subh">Aprs avoir nomm Amaury comte de Toulouse, les croiss ont encore +tent de s'emparer de Toulouse et ont t repousss avec perte.</p> +</div> + +<p>Ils restrent aprs cela quelques jours si paisibles, +qu'il n'y eut entre eux ni combat ni victoire. Mais il +ne tarde pas tre pris un autre parti; le cardinal +de Rome, l'vque prsent et les autres seigneurs s'assemblent +secrtement. L, Guy de Montfort parle, et dit +en confidence: Seigneurs barons, ce sige n'est pour +nous que dommage, et cette entreprise ne me plat ni +ne me convient plus dsormais. Nous y perdons tous, +corps, parents et chevaux, comme y est dj mort mon +frre, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous n'abandonnons +pas ce sige, notre savoir y faillira. +Seigneurs, dit Amaury, ayez gard moi, que vous +avez fait comte tout rcemment. Si j'abandonne ainsi +honteusement ce sige, l'glise en vaudra moins et +moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein +<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> +de vie je suis las de guerroyer, et que la mort de mon +pre m'est sortie de l'esprit.—Amaury, dit don +Alard, vous ne songez pas maintenant que toute votre +milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce +sige, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le +savoir: ceux qui taient vaincus sont victorieux; et jamais +vous ne vtes une autre ville gagner aprs avoir +perdu. Les habitants reoivent chaque jour des bls et +du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent +gais et joyeux, tandis que vont croissant pour +nous le chagrin, le pril et la dtresse: et il ne semble +pas que vous soyez si riche que vous puissiez tenir ce +sige encore longtemps.—Seigneurs, dit l'vque, +je suis cette heure si dolent, que jamais du reste de +ma vie je ne pourrai tre joyeux. Le cardinal rpond +avec chagrin et colre: Seigneurs, levons donc le +sige; mais je vous suis bon garant que partout sera +prche la croisade, et qu' la Pentecte viendra infailliblement +ici le fils du roi du France; et nous aurons +alors tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et +les herbes des champs ne suffiront pas les nourrir, +et que l'eau de Garonne leur semblera piment. Nous +dtruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous +livrs l'pe; telle est ma sentence. Alors le sige +est lev prcipitamment; et le jour de Saint-Jacques, +qui est clair, sain et beau, ils mettent le feu et la +flamme toutes leurs constructions et au merveilleux +chteau; mais soudain et sur l'heure par les hommes +de la ville il fut teint. Les Franais partent, mais ils +laissent l tendus maints morts; d'autres sont perdus +et leur comte leur manque; et au lieu d'autre butin, +ils emportent son corps Carcassonne.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par +Fauriel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>MORT DU COMTE DE TOULOUSE.—AMAURY DE MONTFORT +CDE SES DOMAINES AU ROI DE FRANCE.<br /> +<span class="medium">1222-1224.</span></h2> +</div> + +<p>En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, +sans pouvoir parler; mais, conservant encore sa +mmoire et sa connaissance, il tendit les mains vers +l'abb de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui accourait +vers lui, et fit un geste de dvotion; puis, les frres +hospitaliers de Saint-Jean tant arrivs et posant sur +lui un pole avec la croix, il l'embrassa, et mourut +aussitt. On porta son corps dans leur maison, mais il +ne fut point enseveli, parce qu'il tait excommuni, et +encore aujourd'hui le garde-t-on priv de spulture, +comme on le voit. Son fils, aprs avoir fait la paix +avec l'glise et le roi de France, produisit vainement +des tmoins devant le pape, afin de prouver qu'il avait +donn des signes de repentir; il ne put obtenir la permission +d'ensevelir son pre...</p> + +<p>Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, +n'ayant pas assez d'argent pour solder des hommes de +guerre et les retenir; de sorte que soixante chevaliers +franais le quittrent pour revenir en France. Or, le +comte de Toulouse ayant t leur rencontre au del +de Bziers, ceux-ci lui livrrent armes et chevaux de +guerre la condition de pouvoir se retirer sur leurs +palefrois en toute sret et sans autre ranon. Mais le +comte de Toulouse, les regardant dj comme en son +pouvoir, ne voulut point consentir cet arrangement. +Alors, nos Franais aimrent mieux tenter la fortune +que de se laisser vaincre honteusement et garrotter; ils +coururent aux armes, nommrent l'un d'eux comme +chef du combat, auquel ils devaient obir en tout; et +<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span> +sachant bien qu'un choc donn d'ensemble procure la +victoire, ils ne forment qu'une seule troupe, et faisant +filer devant les valets et les btes de somme, ils rsistent +aux attaques acharnes de l'ennemi; puis, saisissant +le moment, ils se retournent, chargent les assaillants, +les mettent en droute, les poursuivent avec +vigueur, en tuent un grand nombre, parmi lesquels +Bernard d'Audiguier, brave chevalier du comtat d'Avignon, +qui portait les armes du comte de Toulouse. +Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant +avoir tu le comte lui-mme, nos chevaliers revinrent +glorieusement en France, faisant honneur aux armes +franaises et bien dignes en effet d'honneur et de +gloire.</p> + +<p>Deux ans s'tant passs au milieu des alternatives +de la guerre, le comte Amaury, voyant l'inconstance +des gens de ses terres et que peu peu ils passaient +tous l'ennemi, cda ses domaines l'illustre roi de +France Louis VIII, et le fit son successeur tous ses +droits.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><cite>Chronique de Guillaume de Puy-Laurens</cite>, traduite par +L. Dussieux.</p> + +<p>Guillaume de Puy-Laurens vivait la fin du treizime sicle, et fut chapelain +du comte Raymond VII. Sa chronique va du commencement de la +croisade jusqu'en 1272; elle est imprime dans le t. V. de la Collection des +historiens franais de Duchesne.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2><em>Trait de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte +de Toulouse.</em><br /> +<span class="medium">12 avril 1229.</span></h2> +</div> + +<p>Dans ce trait, Raymond dclare d'abord qu'ayant +soutenu la guerre pendant longtemps contre l'glise +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +romaine et contre son trs-cher seigneur le roi de +France, et que dsirant de tout son cœur d'tre rconcili + l'glise et de demeurer dans la fidlit et le service +du roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-mme, +soit par des personnes interposes, pour parvenir + la paix; qu'elle avait t conclue de la manire +suivante, et qu'il promet entre les mains de Romain, +cardinal de Saint-Ange, lgat du saint-sige apostolique, +qui reoit sa promesse au nom de l'glise romaine, +d'en observer fidlement tous les articles.</p> + +<p>Raymond promet ensuite: 1<sup>o</sup> d'tre fidle et obissant +au roi et l'glise, et de leur demeurer attach +jusqu' la mort; de combattre les hrtiques, leurs +croyants, fauteurs et recleurs, dans les terres que lui +et les siens possdaient et possderaient, sans pargner +ses proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de +purger entirement le pays d'hrsie, et d'aider +purger celui qui appartiendrait au roi;</p> + +<p>2<sup>o</sup> De faire une prompte justice des hrtiques manifestes, +et de les faire rechercher exactement, ainsi +que leurs fauteurs, par ses baillis, suivant l'ordre du +lgat; et pour faciliter cette recherche, de payer pendant +deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite +un marc, chacun de ceux qui prendraient un hrtique +condamn comme coupable par l'vque diocsain, +ou par ceux qui auraient pouvoir de le juger; et +quant ceux qui n'taient pas hrtiques manifestes, +ou leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'glise et du +lgat;</p> + +<p>3<sup>o</sup> De garder la paix et de la faire garder dans tous +ses domaines, d'en chasser les routiers et de les punir; +de protger les glises et les ecclsiastiques; de les maintenir +dans leurs droits, immunits et privilges; de faire +respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de garder et +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +faire garder les sentences d'excommunication; d'viter +les excommunis de la manire qu'il est marqu dans +les canons; de contraindre ceux qui demeureraient un +an excommunis rentrer dans l'glise par la confiscation +de leurs biens jusqu' ce qu'ils eussent fait une +satisfaction convenable; de faire observer toutes ces +choses par ses baillis; de punir ces officiers s'ils taient +ngligents; de n'en instituer aucun qui ne ft catholique; +d'exclure les juifs et ceux qui taient nots d'hrsie +des charges publiques;</p> + +<p>4<sup>o</sup> De restituer prsentement les biens et les droits +des glises et des ecclsiastiques; savoir, ceux qu'ils +possdaient avant l'arrive des croiss et dont il paratrait +qu'ils avaient t dpouills; et quant aux autres, +d'ester droit<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor"> [182]</a> soit devant les ordinaires, soit devant +le lgat, ses dlgus et ceux du saint-sige.</p> + +<p>5<sup>o</sup> De payer ou faire payer les dmes l'avenir; de +ne pas permettre que les chevaliers et autres laques +en possdassent, mais de les faire rendre aux glises, +et de remettre entre les mains de personnes sres la +somme de 10,000 marcs d'argent pour rparer les +maux qui avaient t causs aux glises et aux ecclsiastiques, +laquelle somme serait distribue proportionnellement +par ceux que le lgat commettrait;</p> + +<p>6<sup>o</sup> De payer outre cela l'abbaye de Cteaux 2,000 +marcs d'argent, qui seraient employs en fonds de +terre pour servir l'entretien des abbs et des frres +durant le chapitre gnral; 500 marcs l'abbaye de +Clairvaux; 1,000 marcs celle de Grandselve; 300 +celle de Belleperche, et autant celle de Candeil, tant +pour leurs btiments et en rparation des dommages +qu'il leur avait causs, que pour le salut de son me; +<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour tre employs +aux fortifications et la garde du chteau Narbonnais +de Toulouse et des autres places qu'il remettra +au roi et que le roi gardera pendant dix ans +pour sa sret et celle de l'glise; et enfin de payer +ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, +5,000 marcs tous les ans;</p> + +<p>7<sup>o</sup> De payer encore quatre autres mille marcs d'argent +pour entretenir pendant dix ans quatre matres +en thologie, deux en droit canonique, six matres s +arts et deux rgents de grammaire qui professeraient ces +sciences Toulouse;</p> + +<p>8<sup>o</sup> De prendre la croix des mains du lgat, aussitt +que ce prlat lui aurait donn l'absolution, d'aller +servir ensuite outre-mer pendant cinq annes conscutives +contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses pchs, +et de partir pour ce plerinage dans l'intervalle +du passage qui devoit se faire depuis le mois d'aot prochain +jusqu'au mois d'aot de l'anne suivante;</p> + +<p>9<sup>o</sup> De traiter en amis et de ne pas inquiter ceux de +ses sujets qui s'taient dclars pour l'glise, pour le +roi et pour les comtes de Montfort et leurs adhrents, + moins qu'ils ne fussent hrtiques; condition que +l'glise et le roi traiteraient de mme ceux qui s'taient +dclars contre eux en sa faveur, except ceux +qui ne consentiraient pas ce trait;</p> + +<p>10<sup>o</sup> Le roi faisant attention notre humiliation, dit +ensuite le comte Raymond, et esprant que je persvrerai +constamment dans la dvotion envers l'glise +et dans la fidlit envers lui, voulant me faire grce, +donnera en mariage, avec la dispense de l'glise, ma +fille, que je lui remettrai, l'un de ses frres<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor"> [183]</a>; et +<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +il me laissera tout le diocse de Toulouse, except la +terre du marchal (de Lvis), que ce dernier tiendra +en fief du roi. Aprs ma mort, Toulouse et son diocse +appartiendront au frre du roi qui aura pous ma fille +et leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, +ou si ma fille meurt sans enfants, ils appartiendront +au roi et ses successeurs, l'exclusion +de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les +enfants du frre du roi et de ma fille qui y auront +droit.</p> + +<p>11<sup>o</sup> Le roi me laissera l'Agnois, le Rouergue, la +partie de l'Albigeois qui est en de du Tarn, du ct +de Gaillac, jusqu'au milieu de la rivire, et le Quercy, +except la ville de Cahors, les fiefs et les autres domaines +que le roi Philippe, son aeul, possdait dans +ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans +enfants ns d'un lgitime mariage, tous ces pays appartiendront + ma fille qui pousera l'un des frres +du roi et leurs hritiers; de telle sorte cependant que +j'exercerai mon autorit de plein droit, comme un vritable +seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur +la ville et le diocse de Toulouse que sur les autres +pays dont on vient de parler, et que je pourrai ma +mort faire des legs pieux suivant les usages et les coutumes +des autres barons de France. Le roi me laissera +toutes ces choses, sauf le droit des glises et des ecclsiastiques.</p> + +<p>12<sup>o</sup> Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec +leurs dpendances l'vque de Toulouse et au fils +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +d'Odon de Lyliers, conformment au don que le feu roi +Louis, de bonne mmoire, pre du roi, et le comte de +Montfort leur en ont fait; condition toutefois que l'vque +de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il +toit tenu envers le comte de Montfort, et l'autre ceux +auxquels il s'toit oblig envers le feu roi. Toutes les +autres donations faites soit par le roi, soit par le feu +roi son pre, soit par les comtes de Montfort, seront +nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.</p> + +<p>13<sup>o</sup> J'ai fait hommage-lige et prt serment de fidlit +au roi, suivant la coutume des barons du royaume +de France, pour tous les pays qui me sont laisss. J'ai +cd prcisment au roi et ses hritiers perptuit +tous mes autres pays et domaines situs en de du +Rhne, dans le royaume de France, avec tous les droits +que j'y ai. Quant aux pays et domaines qui sont au-del +du Rhne dans l'Empire<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor"> [184]</a>, avec tous les droits +qui peuvent m'y appartenir, je les ai cds prcisment +et absolument perptuit l'glise romaine entre les +mains du lgat.</p> + +<p>14<sup>o</sup> Tous les habitants de ces pays qui en ont t +chasss par l'glise, par le roi et par les comtes de +Montfort, ou qui se sont retirs d'eux-mmes, seront +rtablis dans leurs biens, moins qu'ils ne soient hrtiques +condamns par l'glise, except nanmoins +dans les biens qui peuvent leur avoir t donns par le +roi, par le feu roi son pre et par les comtes de Montfort. +Que si quelques-uns de ceux qui demeureront +dans les pays qui me sont laisss, spcialement le +comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre +aux ordres de l'glise et du roi, je leur ferai +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +une guerre continuelle, et je ne conclurai avec eux ni +paix ni trve sans le consentement de l'glise et du +roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, +aprs que j'aurai ras toutes les places fortes, moins +que le roi ne voult les garder lui-mme pendant dix +ans, pour sa sret et celle de l'glise, aprs l'acquisition +que j'en aurai faite; et il les retiendra alors pendant +ce temps-l avec leurs revenus.</p> + +<p>15<sup>o</sup> Je ferai dtruire entirement les murs de la ville +de Toulouse et combler les fosss, suivant les ordres et +la volont du lgat.</p> + +<p>16<sup>o</sup> J'en ferai de mme de trente villes ou chteaux, +savoir: de Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bcde, Avignonet, +Puylaurens, Saint-Paul et Lavaur (dans le +Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et Puycelsi +(en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans +le Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en +Quercy); d'Agen et Condom (en Agnois); de Saverdun +et d'Hauterive (dans le Toulousain); de Casseneuil, +Pujol et Auvillar (en Agnois); de Peyrusse (en +Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq +autres, suivant la volont du lgat. Les murailles et les +fortifications de ces places ne pourront tre rtablies +sans la permission du roi. Je ne pourrai lever ailleurs +de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de btir +de nouvelles villes non fortifies dans les domaines qui +me resteront, si je le juge propos. Que si quelqu'une +des places dont on doit abattre les murs appartient +mes vassaux, et s'ils s'opposent leur dmolition, je +leur dclarerai la guerre, et je ne ferai ni paix ni trve +avec eux sans le consentement de l'glise et du roi, jusqu' +ce que ces murs soient entirement dtruits et les +fosss combls.</p> + +<p>17<sup>o</sup> J'ai jur et promis au lgat et au roi d'observer +<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> +de bonne foi toutes ces choses et de les faire observer +par mes vassaux et sujets. J'obligerai les habitants +de Toulouse et tous ceux des pays qui me sont laisss +jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans +leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour +m'obliger les garder; en sorte que si je contreviens + tous ou quelqu'un de ces articles, ils seront aussitt +dlis du serment de fidlit qu'ils m'ont prt, +que je les dlie ds maintenant de la fidlit et de +l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, +et qu'ils adhreront l'glise et au roi. Si je ne +me corrige dans l'espace de quarante jours, depuis que +j'aurai t averti, et si je refuse de subir le jugement +de l'glise dans les matires qui la regardent, et celui +du roi dans celles qui le concernent, tous les pays +qu'on me laisse tomberont en commise<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor"> [185]</a> en faveur +du roi; et je serai dans le mme tat que je suis maintenant +par rapport l'excommunication et soumis +tout ce qui a t statu contre moi et contre mon pre +dans le concile gnral de Latran et depuis.</p> + +<p>18<sup>o</sup> Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans +leurs serments, qu'ils aideront l'glise contre les hrtiques, +leurs croyants, leurs fauteurs et leurs recleurs, +et contre tous ceux qui seront contraires l'glise, +pour l'hrsie et le mpris de l'excommunication, dans +les pays qui me sont laisss; qu'ils serviront le roi contre +tous ses ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la +guerre jusqu' ce qu'ils soient soumis l'glise et au roi.</p> + +<p>19<sup>o</sup> Ces serments seront renouvels de cinq ans en +cinq ans, suivant l'ordre du roi.</p> + +<p>20<sup>o</sup> Pour l'excution de tous ces articles je remettrai +entre les mains du roi le chteau Narbonnais, qu'il gardera +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +pendant dix ans, et qu'il pourra fortifier s'il le +juge propos. Je lui remettrai aussi les chteaux de +Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne +d'Agnois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; +il les gardera pendant dix ans; et je payerai +tous les ans 1,500 livres tournois pour la garde pendant +les cinq premires annes, indpendamment des +6,000 marcs dont on a dj parl. Les autres cinq annes, +le roi les fera garder ses dpens, s'il juge propos +de les tenir encore en sa main durant ce temps-l. +Le roi pourra dtruire les fortifications de quatre de +ces chteaux, savoir: de Castelnau d'Arri, Lavaur, Villemur +et Verdun, si cela lui plat et l'glise, sans +prjudice de la somme marque pour la garde. Mais +les rentes et les revenus, et tout ce qui dpend du domaine +dans ces chteaux, m'appartiendront; et le roi +en fera garder les forteresses ses dpens avec le chteau +de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne soient pas +suspects l'glise et au roi, pour rendre la justice et +faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le +roi me rendra les forteresses de ces chteaux et celui +de Cordes, sauf les conditions susdites, et suppos que +j'aie rempli mes obligations envers l'glise et le roi. Je +livrerai au roi le chteau de Penne d'Albigeois, d'ici au +1<sup>er</sup> d'aot, pour qu'il le garde pendant dix ans avec +tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet +intervalle, je l'assigerai et ne cesserai de faire la +guerre ceux qui l'occupent jusqu' ce que je l'ai soumis, +sans que cela retarde mon dpart pour le pays +d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans un an, +j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, +ou enfin d'autres religieux; et si on ne trouve +aucuns religieux qui veuillent en accepter la donation, +il sera entirement dtruit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> +21<sup>o</sup> Le roi dcharge les habitants de Toulouse et +tous les peuples du pays qui m'est laiss de tous les engagements +qu'ils avaient contracts soit envers lui et +envers le roi son pre, soit envers les comtes de Montfort, +ou autres pour eux, des peines et de la commise +auxquelles ils s'taient soumis, s'ils revenaient jamais +sous mon obissance ou celle de mon pre; et il les +dlie, autant qu'il est en lui, du serment qu'ils lui +avaient prt.</p> + +<div class="author"> +<p>Raymond ayant fait serment d'observer fidlement tous ces articles, fut +introduit dans l'glise de Notre-Dame de Paris, par le lgat, qui, l'ayant conduit +au pied du grand autel, lui donna l'absolution de son excommunication, +et tous ceux de ses allis qui toient prsents. C'toit un spectacle +digne de compassion, dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand +homme, aprs avoir rsist tant de nations, tre conduit jusqu' l'autel, +en chemise, en haut de chausses et nu-pieds.</p> + +<p class="work"><span class="smcap">Dom Vaissette</span>, <cite>Histoire gnrale de Languedoc</cite>, in-folio, +1737, t. 3, p. 370.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>L'INQUISITION TABLIE A TOULOUSE.<br /> +<span class="medium">1229.</span></h2> +</div> + +<p>Innocent III fut peine mont sur la chaire de saint +Pierre, que l'archevque d'Auch l'ayant inform des +progrs que les hrtiques faisaient dans la Gascogne et +les pays voisins, il exhorta ce prlat, le 1<sup>er</sup> d'avril de +l'an 1198, agir vivement de concert avec ses suffragants +pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils +n'achevassent de l'infecter, et recourir pour cela, s'il +tait ncessaire, aux armes des princes et des peuples. +Il crivit, le 21 du mme mois, une lettre circulaire aux +archevques d'Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, +Embrun, Tarragone et Lyon, leurs suffragants, et +<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +aux princes, barons, comtes et peuples du pays, +pour leur notifier qu'ayant appris que les Vaudois, +Cathares, Patarins et autres hrtiques, rpandaient +leur venin dans ces provinces, il avait nomm frre +Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en +œuvres et en paroles, et frre Guy, homme craignant +Dieu et appliqu aux œuvres de charit, pour commissaires +contre ces hrtiques. Il les prie de procurer +ces deux religieux tous les secours dont ils auraient +besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit ramener +les sectaires, soit les chasser s'ils refusaient de +se convertir. Il enjoint en mme temps ces prlats +de recevoir et d'observer inviolablement tous les statuts +que frre Raynier ferait contre les hrtiques, avec +promesse de les confirmer lui-mme. Il leur ordonne +enfin de faire garder les sentences d'excommunication +que ce commissaire prononcerait contre les contumaces. +Outre cela, ajoute Innocent, nous ordonnons aux +princes, aux comtes et tous les barons et grands de +vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rmission +de leurs pchs, de traiter favorablement ces envoys +et de les assister de toute leur autorit contre +les hrtiques; de proscrire ceux que frre Raynier +aura excommunis; de confisquer leurs biens, et d'user +envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent + vouloir demeurer dans le pays aprs leur excommunication. +Nous lui avons donn plein pouvoir de contraindre +les seigneurs agir de la sorte soit par l'excommunication, +soit en jetant l'interdit sur leurs +terres. Nous enjoignons aussi tous les peuples de +s'armer contre les hrtiques lorsque frre Raynier et +frre Guy jugeront propos de le leur ordonner; et nous +accordons ceux qui prendront part cette expdition +pour la conservation de la foi la mme indulgence +<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +que gagnent ceux qui visitent l'glise de Saint-Pierre +de Rome ou celle de Saint-Jacques. Enfin nous +avons charg frre Raynier d'excommunier solennellement +tous ceux qui favoriseront les hrtiques dnoncs, +qui leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront +avec eux, et de leur infliger les mmes peines.</p> + +<p>Frre Raynier et frre Guy taient deux religieux, +de l'ordre de Cteaux. Ils furent les premiers qui exercrent +dans la province les fonctions de ceux qu'on +nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est proprement +cette commission qu'on doit rapporter l'origine de +l'inquisition qui fut tablie dans le pays contre les +Albigeois, et qui passa dans la suite dans les provinces +voisines et dans les pays trangers...</p> + +<p>Le lgat Pierre de Colmieu clbra Toulouse, au +mois de novembre 1229, un concile auquel se trouvrent +les archevques de Narbonne, de Bordeaux et +d'Auch et un grand nombre d'vques et d'autres +prlats, le comte de Toulouse, les autres comtes +et barons du pays, le snchal de Carcassonne, et deux +consuls de Toulouse, l'un de la cit et l'autre du +bourg. Ces derniers ayant fait serment sur <em>l'me de +toute la communaut</em> d'observer les articles de la paix, +le comte Raymond et les seigneurs l'approuvrent, en +prtrent un semblable, et tout le pays suivit leur +exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le +prambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime +de la manire suivante: Quoique divers lgats +du saint-sige aient fait plusieurs statuts contre les hrtiques, +leurs fauteurs ou recleurs, pour conserver la +paix dans le diocse de Toulouse, la province de Narbonne +et les diocses et les pays voisins, et pour le +bien du pays; faisant cependant attention que ces provinces, +aprs avoir t longtemps dsoles, sont actuellement +<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +pacifies, comme par miracle, par le consentement +et la volont des grands, nous avons jug propos +d'ordonner, du conseil des archevques, des vques, +des prlats, des barons et des chevaliers, ce que +nous avons jug ncessaire pour purger du venin de +l'hrsie un pays qui est <em>comme nophyte</em>, et pour y +conserver la paix. Ce concile de Toulouse fut donc +une assemble mixte, et les canons qu'on y dressa manrent +de l'autorit des deux puissances.</p> + +<p>Plusieurs de ces canons regardent l'tablissement +de l'inquisition dans le pays pour la recherche des hrtiques. +On y ordonna, en effet, que les vques dputeraient +dans chaque paroisse un prtre et deux ou +trois laques de bonne rputation, lesquels feraient serment +de rechercher exactement tous les hrtiques et +leurs fauteurs, de visiter pour cela toutes les maisons +depuis le grenier jusqu' la cave, et tous les souterrains +o ils pouvaient se cacher, et de les dnoncer ensuite +aux ordinaires<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor"> [186]</a>, aux seigneurs des lieux et +leurs officiers pour les punir svrement. On ordonne +ensuite la confiscation des biens, et on statue d'autres +peines contre ceux qui leur permettraient dornavant +d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas confondre cependant +l'innocent avec le coupable, on dfendit de +punir personne comme hrtique, moins qu'il n'et +t jug tel par l'vque ou par un ecclsiastique qui +en et le pouvoir. On permet toute sorte de personnes +de faire partout la recherche des hrtiques, et +on donne ordre aux baillis des lieux de prter main +forte pour cette recherche; avec autorit au bailli du +roi de procder dans les domaines du comte de Toulouse, +<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +et au comte et aux autres, dans les domaines du +roi. On statue que les hrtiques <em>revtus</em>, qui s'taient +convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hrsie +o ils demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; +que, pour preuve qu'ils dtestaient leurs anciennes +erreurs, ils porteraient deux croix sur la poitrine, +l'une droite, l'autre gauche, d'une couleur +diffrente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient +tre admis aux charges publiques, ni tre capables +des effets civils, sans une dispense particulire +du pape ou de son lgat <i lang="la" xml:lang="la">a latere</i>. On appelait croiss +pour le fait d'hrsie ceux qui taient ainsi condamns + porter des croix. Il est ordonn ensuite que les +autres hrtiques qui ne se seraient pas convertis de +leur propre mouvement, mais par la crainte des +peines, seroient renferms et nourris aux dpens de +ceux qui possderaient leurs biens, avec ordre l'vque, +s'ils n'avaient rien, de pourvoir leur subsistance. +Il est enjoint aux hommes depuis quatorze ans +et au-dessus, et aux femmes depuis l'ge de douze ans, +de renoncer par serment toutes sortes d'erreurs, de +promettre de garder la foi catholique, de dnoncer et de +poursuivre les hrtiques, et de renouveler ce serment +tous les deux ans. On dclara suspects d'hrsie tous ceux +qui ne se confesseraient pas et ne communieraient pas +trois fois l'an. On dfendit aux laques d'avoir chez eux +des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, except +le Psautier, le Brviaire ou les Heures pour l'office +divin, qu'il n'tait pas mme permis de garder traduits +en langue vulgaire; on fut oblig de faire cette dfense, +qu'on trouve ici pour la premire fois, afin d'empcher +l'abus que les hrtiques faisaient des livres +saints.</p> + +<p>Les canons suivants prescrivent d'autres mesures +<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> +pour extirper l'hrsie du pays, y entretenir la paix et +pourvoir la sret publique; ils dfendent de construire +de nouvelles forteresses et de relever celles qui +taient dtruites; ils maintiennent les glises et les ecclsiastiques +dans leurs immunits et privilges; font +dfense de payer la taille aux clercs, except ceux qui +toient marchands ou maris, et de lever de nouveaux +pages. On ordonna de plus de se liguer actuellement +par serment contre les ennemis de la foi et de la paix, +nommment contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, +qui occupait le chteau de Puylaurens dans le +pays de Fenouilldes, et Nairaut d'Aniort, qu'on dclara +excommunis s'ils ne se soumettaient quinze jours +aprs l'expiration de la trve qui leur avait t accorde. +On dfendit aux barons, chtelains, chevaliers, +citoyens ou bourgeois et paysans, de s'engager par +serment dans aucune autre ligue, sous peine d'une +amende proportionne leur condition. Enfin il est ordonn + tous les juges de rendre la justice gratis, et de +publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux +Quatre-Temps de l'anne. Ce sont l les principaux canons +de ce concile de Toulouse, durant lequel l'vque +de cette ville dfraya la plupart des prlats qui y assistrent.</p> + +<p>C'est donc ce concile qu'il faut attribuer l'tablissement +fixe et permanent du tribunal de l'inquisition. +On en commena aussitt les procdures, et le cardinal-lgat +fit examiner durant l'assemble tous ceux +qui taient les plus suspects. Pour y mieux russir, il +fit rhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hrtique +revtu, qui s'tait converti volontairement, afin +de se servir de son tmoignage contre ses complices. +Cette recherche, ou <em>inquisition</em>, fut tablie en telle sorte +que les vques entendirent chacun sparment un +<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +certain nombre de tmoins, que Foulques, vque de +Toulouse, leur administra; et aprs avoir reu leurs dpositions, +ils en remirent les actes entre les mains de +ce prlat, pour les conserver et y avoir recours en cas +de besoin; ils expdirent ainsi cette affaire beaucoup +plus vite. On entendit d'abord ceux qui taient rputs +catholiques, et ensuite ceux dont la foi tait plus suspecte; +mais ces derniers convinrent ensemble de ne +rien rvler qui pt leur causer du prjudice; aussi +cette procdure fut-elle entirement inutile. Quelques-uns, +plus prudents, prvoyant qu'ils seraient dnoncs, +prvinrent les informations, s'avourent coupables, et +demandrent pardon au lgat, qui leur fit grce. Il +la refusa aux autres, et les ayant forcs comparatre, +ils furent traits durement. Enfin, quelques autres +eurent recours aux voies de droit, et demandrent +qu'on leur dclart les noms de ceux qui avaient dpos +contre eux, afin d'examiner s'ils n'avoient pas +quelque sujet de rcusation et s'ils n'taient pas de leurs +ennemis. Ils suivirent le lgat jusqu' Montpellier pour +l'engager leur accorder cette demande; mais ce prlat, +craignant que les accuss n'entreprissent sur la vie +de leurs dlateurs, luda leurs instances et leur fit voir +seulement en gnral la liste de tous les tmoins; or, +comme ils ignoraient ceux qui les avaient chargs, ils +n'osrent en rcuser aucun en particulier, se dsistrent +de leurs poursuites et se soumirent enfin ses +ordres.</p> + +<p>1232. Le pape Grgoire IX inform que plusieurs +hrtiques de la province, aprs avoir abjur leurs erreurs, +les avoient reprises, crivit au roi et le pria d'avertir +Raymond, comte de Toulouse, de n'avoir aucun +commerce avec eux; et sous prtexte que les vques +taient dtourns par diverses occupations, il commit, +<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +au mois d'avril de l'an 1233, aux frres Prcheurs<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor"> [187]</a> +l'exercice de l'inquisition contre les hrtiques, dans +le Toulousain et le reste du royaume, et spcialement +dans les provinces de Bourges, Bordeaux, Narbonne, +Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de +procder par sentence contre les accuss. Il recommanda +les frres Prcheurs tous les prlats du +royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et tous +les autres comtes, vicomtes, barons et snchaux de +France, et tous les barons d'Aquitaine, les priant de +favoriser ces religieux dans l'excution de leur commission. +En consquence, l'vque de Tournay, lgat +du saint-sige, tablit Toulouse deux religieux de +l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frre Pierre Cellani +et frre Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers +inquisiteurs de leur ordre dans cette ville. Il en +tablit de mme dans chacune des principales villes o +ils avaient des couvents, comme Montpellier, Carcassonne, +Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-l, ces religieux +rigrent en France, mais surtout Toulouse et + Carcassonne, un tribunal, qui a dur pendant plusieurs +sicles, et auquel ils firent citer non-seulement +tous ceux qui leur furent dnoncs comme hrtiques +ou suspects d'hrsie, mais encore tous ceux qui +toient accuss de sortilge, de magie, de malfice, de +judasme, etc. Ils suivirent une procdure qui leur +toit propre dans les divers jugements qu'ils rendirent; +et ou ils livrrent les accuss au bras sculier pour +tre brls vifs, ou ils les condamnrent tre renferms +pour toujours dans des prisons particulires, ou, +enfin, ils se contentrent de leur imposer des pnitences +laborieuses, suivant qu'ils toient plus ou moins coupables. +<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +L'usage de renfermer dans une prison perptuelle +ceux qui toient convaincus d'hrsie ou les relaps +fut alors tabli dans le pays. Entre les hrtiques +qui furent pris Toulouse, on se saisit de leur principal +chef, nomm <em>Vigorosus de Baconia</em>, qui fut +brl vif.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Dom Vaissette</span>, <cite>Histoire gnrale de Languedoc</cite>, t. 3, +p. 395.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA CROISADE D'ENFANTS.<br /> +<span class="medium">1212-1213.</span></h2> +</div> + +<p>L'expdition d'outre-mer entreprise vers 1212, et +compose d'enfants, si elle n'est pas un des vnements +les plus marquants de l'histoire des croisades, n'en +parat pas un des moins extraordinaires...</p> + +<p>Il parat que les croiss appartenaient deux nations +et formrent deux troupes qui suivirent une route +oppose. Les uns, partis de l'Allemagne, traversrent +la Saxe, les Alpes, et arrivrent jusqu'aux bords de la +mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci, +rassembls aux environs de Paris, traversrent la +Bourgogne et arrivrent Marseille, lieu de leur embarquement.</p> + +<p>Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, +furent employs pour soulever cette jeunesse et +la mettre en mouvement. On rapportait, selon Vincent +de Beauvais<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor"> [188]</a>, que le Vieux de la Montagne, qui avait +coutume d'lever des <em>Arsacides</em> depuis l'ge le plus +<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span> +tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la +libert que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener +de jeunes garons de la France. L'opinion tait donc +que ces enfants, tromps par de fausses visions et sduits +par les promesses des deux clercs, se revtirent du signe +de la croix.</p> + +<p>Le promoteur de la croisade en Allemagne tait un +certain Nicolas, Allemand de nation. Cette multitude +d'enfants s'tait persuade, dit Bizarre<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor"> [189]</a>, l'aide +d'une fausse rvlation, que la scheresse serait telle +cette anne que les abmes de la mer se trouveraient +sec; et elle tait venue Gnes dans l'intention de se +rendre Jrusalem en suivant le lit aride de la Mditerrane.</p> + +<p>La composition de ces troupes rpondait parfaitement + ces moyens de sduction. On y voyait des enfants +de tout ge, de toute condition, mme de tout +sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; +ils se mettaient en route des villes et des villages, sans +chefs, sans guides, sans aucune provision, ayant la +bourse vide. En vain leurs parents, leurs amis, cherchaient + les retenir, en leur montrant la folie d'une +telle expdition; la captivit dans laquelle on les condamnait +redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou +s'ouvrant une issue travers les murs, ils parvenaient + s'chapper et allaient rejoindre leurs bandes respectives. +Si on les interrogeait sur le but de leur voyage, +ils rpondaient qu'ils allaient visiter les lieux saints<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor"> [190]</a>. +Quoiqu'un plerinage commenc sous de semblables +auspices, marqu de toutes sortes d'excs, dt tre un +objet de scandale plutt que d'dification, il y eut des +<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span> +gens assez peu senss pour y voir un effet de la toute-puissance +de Dieu; des hommes, des femmes quittrent +leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux +troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; +d'autres leur fournirent de l'argent et des vivres, pensant +aider des mes inspires de Dieu et guides par +les sentiments d'une vive pit. Le pape, instruit de +leur marche, dit en gmissant: Ces enfants nous reprochent +d'tre plongs dans le sommeil, tandis qu'ils +volent la dfense de la Terre Sainte. Si des hommes +prvoyants, parmi le clerg, blmaient ouvertement +cette expdition, on donnait l'incrdulit et l'avarice +pour motif de leurs censures; et afin d'viter le mpris +public, la sagesse tait condamne au silence.</p> + +<p>Cependant l'vnement fit voir que tout ce que +l'homme entreprend sans raison n'obtient point une +heureuse issue; et bientt, dit l'vque Sicard<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor"> [191]</a>, cette +multitude disparut tout entire. Mais il faut soigneusement +distinguer ici le sort des croiss allemands et +franais; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger +vers l'Italie.</p> + +<p>Il suffisait de porter le signe de la croix pour tre +admis dans la croisade; si la surveillance des princes et +des prlats, dans les expditions diriges par la puissance +ecclsiastique et sculire, ne parvenait point +en carter les hommes de mauvaises mœurs, quelle espce, +de gens ne devait point recler une runion +forme sans aucun soin, et dont la plupart des membres +fuyaient, comme l'enfant prodigue, la maison paternelle, +pour se livrer sans contrainte leurs penchants +vicieux? Aussi, le rcit de Godefroi le Moine<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor"> [192]</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> +ne doit-il point nous tonner, lorsqu'il rapporte que des +voleurs se mlrent parmi les plerins allemands et disparurent +aprs les avoir dpouills de leurs bagages et +des dons que les fidles leur distribuaient. Un de ces +voleurs ayant t reconnu Cologne, termina ses jours +sur la potence. A ce premier malheur se joignit une +foule de maux, rsultat ncessaire de l'imprvoyance +des croiss. La fatigue d'une longue route, la chaleur, +le besoin, en moissonnrent une grande partie. De +ceux qui arrivrent en Italie, les uns se dispersrent +dans les campagnes, et, dpouills par les habitants, +ils furent rduits en servitude; d'autres, au nombre de +sept mille, se prsentrent devant Gnes. D'abord le +snat leur permit de sjourner six ou sept jours dans la +ville; mais, rflchissant ensuite sur l'inutilit de leur +entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportt +la disette, apprhendant surtout que Frdric, qui tait +alors en rbellion contre le saint-sige et en guerre +avec Gnes, ne profitt de cette circonstance pour exciter +quelque tumulte, il ordonna aux croiss de s'loigner +de la ville. Cependant une opinion reue du +temps de Bizarre tait que la rpublique accorda le +droit de cit plusieurs de ces jeunes Allemands, distingus +par l'clat de leur naissance; ils acquirent par +la suite une telle considration qu'ils entrrent dans +l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le mme +historien, que tirent leur origine plusieurs familles encore +existantes de nos jours, parmi lesquelles on distingue +la maison des Vivaldi. Les autres, reconnaissant +trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays; +et ces croiss, qu'on avait vus s'avancer par troupes +nombreuses, en rptant des chants propres les animer, +revinrent isolment, dpouills de tout, marchant +les pieds nus, prouvant les angoisses de la faim, +<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> +et servant de drision la population des villes et des +campagnes.</p> + +<p>Les croiss de France prouvrent un sort peu +prs semblable: une faible partie revint; le reste prit +dans les flots ou devint un objet de spculation pour +deux ngociants de Marseille. Hugues de Fer et Guillaume +Porc, c'taient leurs noms, faisaient avec les +Sarrasins un grand commerce, dont la vente des jeunes +garons formait une branche considrable. L'occasion +d'un trafic avantageux ne pouvait tre plus favorable; +ils offrirent donc aux plerins qui arrivrent Marseille +de les transporter en Orient, sans aucune rtribution, +donnant cet acte de gnrosit la pit pour +motif. Cette proposition fut accepte avec joie, et sept +vaisseaux chargs de ces plerins vogurent vers les +ctes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, +lorsque les btiments taient parvenus en face de l'le +Saint-Pierre, prs la Roche-du-Reclus, une tempte violente +s'leva, et la mer engloutit deux de ces navires +et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq autres +parvinrent Alexandrie, et les jeunes croiss furent +tous vendus aux Sarrasins ou des marchands d'esclaves<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor"> [193]</a>. +Le calife en acheta quarante pour sa part, +qui tous taient dans les ordres, et les fit lever avec +soin, dans un lieu spar; douze autres prirent martyrs, +n'ayant point voulu renoncer la religion. +Aucun d'eux, au dire d'un des clercs levs par le calife, +et qui recouvra par la suite sa libert, n'embrassa +le culte de Mahomet; tous, fidles la religion de leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> +pres, la pratiqurent constamment dans les larmes +et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant +form plus tard le projet d'assassiner Frdric, furent +dcouverts, et prirent d'une mort honteuse, ainsi que +trois Sarrasins leurs complices, trouvant dans cette fin +misrable le juste salaire de leur trahison.</p> + +<p>Par la suite, le pape Grgoire IX fit lever une glise +dans l'le de Saint-Pierre, en l'honneur des naufrags, +et institua douze canonicats pour la desservir. On montrait +encore du temps d'Albric le lieu o avaient t +ensevelis les cadavres que la mer avait rejets sur ses +bords.</p> + +<p>Quant aux croiss qui survcurent tant de calamits +et restrent en Europe, le pape ne voulut pas les +relever de leurs vœux, l'exception toutefois de quelques +vieillards ou infirmes; le reste fut oblig de s'acquitter +du plerinage dans l'ge de maturit, ou le racheta +par des aumnes.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Jourdain</span>, <cite>Lettre M. Michaud</cite>, dans <cite>l'Histoire des +Croisades</cite>, t. 3, p. 605.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>MME SUJET.<br /> +<span class="medium">1213.</span></h2> +</div> + +<p>Dans le cours de cette mme anne, pendant l't +qui suivit, une chose trange et inoue se passa en +France. Possd par l'ennemi du genre humain, un +enfant, vritablement enfant par son ge, et d'une +naissance tout fait obscure, se mit parcourir les +villes et les chteaux du royaume de France, comme +s'il et t inspir de Dieu; il chantait en mesure dans +le langage franais: Seigneur Jsus-Christ, rends-nous +<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> +ta sainte croix; et il ajoutait plusieurs autres invocations. +Lorsque les autres enfants de son ge le +voyaient et l'entendaient, ils le suivaient en foule. On +et dit que les prestiges du diable leur faisaient perdre +la tte; ils abandonnaient pres, mres, nourrices et +amis, et se mettaient chanter la mme chose, et sur +le mme ton que leur chef. On ne pouvait les garder +sous clef (ce qui est tonnant dire), et les prires de +leurs parents n'avaient aucun effet sur eux; rien ne +russissait les empcher de suivre leur guide vers la +mer Mditerrane, comme s'ils allaient la traverser; +ils s'avanaient processionnellement en chantant et en +modulant leur refrain; aucune ville ne pouvait les +contenir, tant ils taient nombreux. Leur chef tait +plac sur un char orn de draperies; il tait entour de +ses compagnons arms et psalmodiant. La multitude de +ces enfants tait telle, qu'ils s'crasaient les uns les +autres en se pressant. Celui d'entre eux qui pouvait +emporter quelques brins ou quelques fils arrachs aux +vtements de leur chef, se regardait comme heureux. +Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils +prirent tous sur la terre ou sur la mer.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>, traduite par M. Huillard-Brholles, +t. 2, p. 483.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>BATAILLE DE BOUVINES.<br /> +<span class="medium">Rcit d'un historien Franais.</span><br /> +<span class="medium">1214.</span></h2> +</div> + +<p>L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que +le roi Jean exerait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, +l'empereur Othon, gagn par argent au parti du roi +<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span> +Jean, rassembla une arme dans le comt de Hainaut, +dans un village appel Valenciennes, dans le territoire +du comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, ses +frais, le comte de Boulogne, le comte de Salisbury, +Ferrand lui-mme, le duc de Limbourg, le duc de +Brabant, dont ledit Othon avait pous la fille, et beaucoup +d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, +de Brabant et de Flandre. Dans le mme temps, +le roi Philippe, quoique son fils et avec lui dans le +Poitou la plus grande partie de ses troupes, rassembla +une arme, se mit en marche, le lendemain de +la fte de sainte Marie-Madeleine, d'un chteau appel +Pronne, entra de vive force sur le territoire de Ferrand, +le traversa en le dvastant droite et gauche +par des incendies et des ravages, et s'avana ainsi jusqu' +la ville de Tournay, que les Flamands avaient, +l'anne prcdente, prise par fourberie et considrablement +endommage. Mais le roi, y ayant envoy +une arme avec frre Garin et le comte de Saint-Paul, +l'avait promptement recouvre.</p> + +<p>Othon vint avec son arme vers un chteau appel +Mortain (ou Mortagne), loign de six milles de Tournay, +et qui, aprs que cette ville eut t recouvre, +avait t pris d'assaut et dtruit par ladite arme du roi. +Le samedi aprs la fte de saint Jacques, aptre et martyr +du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les +barons l'en dissuadrent, car ils n'avaient d'autre route +pour arriver vers eux qu'un passage troit et difficile. +Ils changrent donc de dessein, et rsolurent de retourner +sur leurs pas et d'envahir les frontires du +Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entirement +cette terre. Le lendemain donc, c'est--dire le +27 juillet, le roi quitta Tournay pour se diriger vers un +chteau appel Lille, o il se proposait de prendre du +<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span> +repos avec son arme pendant cette nuit-l. Le mme +matin, Othon s'loigna avec son arme de Mortain. Le +roi ne savait pas et ne pouvait croire qu'ils vinssent derrire +lui. C'est pourquoi le vicomte de Melun s'carta +de l'arme du roi avec quelques cavaliers arms la +lgre, et s'avana vers le ct d'o venait Othon. Il fut +suivi d'un homme trs-brave, d'un conseil sage et admirable, +prvoyant avec une grande habilet ce qui +peut arriver, Garin, l'lu de Senlis, que j'ai nomm +plus haut le frre Garin, car il tait frre profs de +l'hpital de Jrusalem, et alors, quoique vque de +Senlis, n'avait pas cess de porter comme auparavant +son habit de religieux. Ils s'loignrent donc de plus de +trois milles de l'arme du roi jusqu' ce qu'ils fussent +arrivs dans un lieu lev, d'o ils purent voir clairement +les bataillons des ennemis s'avancer prts combattre. +Le vicomte restant quelque temps en cet endroit, +l'vque se rendit promptement vers le roi, lui dit que +les ennemis venaient rangs et prts combattre, +et lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts +de chevaliers et les hommes d'armes pied marchant +en avant, ce qui marquait videmment qu'il y +aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de s'arrter; +et ayant convoqu les grands, les consulta sur +ce qu'il y avait faire. Ils ne lui conseillrent pas beaucoup +de combattre, mais plutt de s'avancer toujours.</p> + +<p>Les ennemis tant arrivs un ruisseau qu'on ne +pouvait facilement traverser, le passrent peu peu, +et feignirent, ainsi que le crurent quelques-uns des +ntres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit +courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se +dirigeaient vers Tournay. L'vque tait d'un avis +contraire, proclamant et affirmant qu'il fallait ncessairement +<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span> +combattre ou se retirer avec honte et dommage. +Cependant les cris et les assertions du plus grand +nombre prvalurent. Nous nous avanmes vers un +pont nomm Bouvines, plac entre un endroit appel +Sanghin et la ville de Cisoing. Dj la plus grande partie +de l'arme avait pass le pont, et le roi avait quitt ses +armes; mais il n'avait pas encore travers le pont, ainsi +que le pensaient les ennemis, dont l'intention tait, +s'il l'et travers, ou de tuer sans piti ou de vaincre, +comme ils l'auraient voulu, ceux qu'ils auraient trouvs +en de du pont. Pendant que le roi, un peu fatigu +des armes et du chemin, prenait un lger repos sous +l'ombre d'un frne, prs d'une glise fonde en l'honneur +de saint Pierre, voil que des messagers envoys +par ceux qui taient aux derniers rangs, et se htant +d'accourir promptement vers lui, annoncrent avec +de grands cris que les ennemis arrivaient et que dj +le combat tait presque engag aux derniers rangs; que +le vicomte [de Melun] et les archers, les cavaliers et +hommes de pied arms la lgre, ne soutenaient leur +attaque qu'avec la plus grande difficult et de grands +dangers, et qu'ils pouvaient peine arrter plus longtemps +leur fureur et leur imptuosit. A cette nouvelle, +le roi entra dans l'glise, et adressant au Seigneur une +courte prire, il ressortit pour revtir de nouveau ses +armes, et le visage anim, et avec une joie aussi vive que +si on l'et appel une noce, il saute sur son cheval. Le +cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit +partout dans les champs, et les trompettes rsonnent; +les cohortes qui avaient dj pass le pont reviennent +sur leurs pas. On rappelle l'tendard de Saint-Denis, +qui devait dans les combats marcher la tte de +tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend +pas. Le roi, d'une course rapide, se prcipite vers les +<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span> +derniers rangs et se place sur le premier front de la bataille, +o personne ne s'lance entre lui et les ennemis.</p> + +<p>Les ennemis voyant le roi, contre leur esprance, +revenu sur ses pas, frapps, je crois, comme de stupeur +et d'pouvante, se dtournrent vers le ct droit du +chemin par lequel ils venaient, et, s'tendant vers +l'occident, s'emparrent de la partie la plus leve de +la plaine, et se tinrent du ct du nord, ayant devant les +yeux le soleil, plus ardent ce jour-l qu' l'ordinaire. Le +roi dploya ses ailes du ct contraire, et se tint du ct +du midi avec son arme qui s'tendait sur une ligne +dans l'espace immense de la plaine, en sorte qu'ils +avaient le soleil dos. Les deux armes se tinrent ainsi +occupant peu prs une mme tendue, et spares +l'une de l'autre par un espace peu considrable. Au +milieu de cette disposition, au premier rang tait le roi +Philippe, aux cts duquel se tenaient Guillaume des +Barres, la fleur des chevaliers; Barthlmy de Roye, +homme sage et d'un ge avanc; Gautier le jeune, +homme prudent et valeureux et sage conseiller; Pierre +de Mauvoisin, Grard Scropha, tienne de Longchamp, +Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume +de Garlande, Henri comte de Bar, jeune d'ge, vieux +d'esprit, distingu par son courage et sa beaut, qui +avait succd en la dignit et en la charge de comte +son pre, cousin germain du roi rcemment mort, et +un grand nombre d'autres, dont il serait trop long de +rapporter les noms, tous hommes remarquables par +leur courage, depuis longtemps exercs la guerre, et +qui pour ces raisons avaient t spcialement placs +pour la garde du roi dans ce combat. Du ct oppos se +tenait Othon au milieu des rangs pais de son arme, qui +portait pour bannire un aigle dor au-dessus d'un dragon +attach une trs-longue perche dresse sur un char.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> +Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa ses chevaliers +cette courte et modeste harangue: Tout notre +espoir, toute notre confiance sont placs en Dieu. Le roi +Othon et son arme, qui sont les ennemis et les destructeurs +des biens de la sainte glise, ont t excommunis +par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour +leur solde est le produit des larmes des pauvres et du +pillage des glises de Dieu et des clercs. Mais nous, +nous sommes chrtiens; nous jouissons de la communion +et de la paix de la sainte glise; et quoique pcheurs, +nous sommes runis l'glise de Dieu, et nous +dfendons selon notre pouvoir les liberts du clerg. +Nous devons donc avec confiance nous attendre la misricorde +de Dieu, qui malgr nos pchs nous accordera +la victoire sur ses ennemis et les ntres. A ces +mots, les chevaliers demandrent au roi sa bndiction; +ayant lev la main, il invoqua pour eux la bndiction +du Seigneur; aussitt les trompettes sonnrent, et ils +fondirent avec ardeur sur les ennemis, et combattirent +avec un courage et une imptuosit extrmes.</p> + +<p>En ce moment se tenaient en arrire du roi, non loin +de lui, le chapelain qui a crit ces choses et un clerc. +Ayant entendu le son de la trompette, ils entonnrent +le psaume: <cite>Bni soit le Seigneur qui est ma force, qui +instruit mes mains aux combats</cite>, jusqu' la fin; ensuite: +<cite>O Dieu, levez-vous</cite>, jusqu' la fin; et: <cite>Seigneur, le roi +se rjouira dans votre force</cite>, jusqu' la fin; et ils les +chantrent comme ils purent, car les larmes s'chappaient +de leurs yeux, et les sanglots se mlaient +leurs chants. Ils rappelaient Dieu, avec une sincre +dvotion, l'honneur et la libert dont jouissait son +glise par le pouvoir du roi Philippe, et le dshonneur +et les outrages qu'elle souffrait et souffre encore +de la part d'Othon et du roi Jean, par les dons duquel +<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> +tous ces ennemis, excits contre le roi<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor"> [194]</a>, osaient dans +son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc +ne fut pas du ct o se trouvait le roi; car avant qu'il en +vnt aux mains on combattait l'aile droite, droite du +roi, sans qu'il le st, je crois, contre Ferrand et les +siens. Le premier front des combattants tait, comme +nous l'avons dit, tendu en ligne droite, et occupait +dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'vque +tait dans cet endroit, non pour combattre, mais pour +exhorter les hommes d'armes et les animer pour l'honneur +de Dieu, du royaume et du roi, et pour leur propre +salut; il voulait exciter surtout le trs-noble Eudes +duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que +quelques-uns souponnaient d'avoir quelquefois favoris +les ennemis, raison de quoi il dit lui-mme +l'vque que ce jour-l il serait un bon tratre. Matthieu +de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean comte de +Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en +outre cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, +tous ces combattants avaient t rangs dans un seul +bataillon par l'vque, qui mit aux derniers rangs quelques-uns +qui taient la tte et qu'il savait de peu de +courage et d'ardeur. Il plaa sur un seul et premier +rang ceux de la bravoure et de l'ardeur desquels il tait +sr, et leur dit: Le champ est vaste, tendez-vous en +ligne droite travers la plaine, de peur que les ennemis +ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un chevalier +se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous +de manire que vous puissiez tous combattre comme +d'un seul front. A ces mots, ledit vque, d'aprs le +<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> +conseil du comte de Saint-Paul, lana en avant cent cinquante +hommes d'armes cheval pour commencer le +combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent +les ennemis un peu troubls et en dsordre.</p> + +<p>Les Flamands, qui taient les plus ardents au combat, +s'indignrent d'tre attaqus d'abord par des hommes +d'armes et non par des chevaliers. Ils ne bougrent pas +de leur place; mais les ayant attendus, ils les reurent +vigoureusement, turent les chevaux de presque tous, +les accablrent d'un grand nombre de blessures, mais +n'en blessrent que deux mort, car c'taient de trs-braves +hommes d'armes de la valle de Soissons, et ils +combattaient aussi bien pied qu' cheval.</p> + +<p>Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux +courage et comme incapables de crainte, rappelaient +aux chevaliers les faits de leurs compagnons, aussi peu +troubls que s'il se ft agi de quelque jeu guerrier. Aprs +avoir renvers quelques-uns de ces hommes d'armes, +ils les laissrent de ct et s'avancrent en plaine, ne +voulant, comme s'il se ft agi de quelque exercice +d't, combattre qu'avec des chevaliers. Quelques chevaliers +de la troupe de Champagne, d'une valeur aussi +grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs +lances brises, ils tirrent leurs pes et redoublrent les +coups; mais Pierre de Remi tant survenu avec ceux +qui taient dans le mme bataillon, Gautier de Ghistelle +et Buridan furent emmens par force prisonniers. Ils +avaient avec eux un chevalier nomm Eustache de Maquilin, +qui vocifrait avec un grand orgueil: <em>Mort aux +Franais! Mort aux Franais!</em> Les Franais l'entourrent, +et l'un d'eux l'ayant saisi, et prenant sa tte entre +son coude et sa poitrine, arracha son casque de sa tte; +un autre lui fourrant un couteau entre le menton et la +cuirasse par le gosier et la poitrine, le fora de subir +<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> +avec horreur la mort dont il menaait grands cris les +Franais. Sa mort et la prise de Gautier et Buridan +accrurent l'audace des Franais; et comme certains de +la victoire, rejetant toute crainte, ils firent usage de +toutes leurs forces.</p> + +<p>Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une lgret gale + celle d'un aigle qui fond sur des colombes, suivit les +hommes d'armes envoys, comme nous l'avons dit, par +l'vque. A la tte de ses chevaliers qu'il avait choisis +excellents, il pntra au milieu des ennemis et traversa +leurs rangs avec une agilit merveilleuse, donnant et +recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant +indiffremment hommes et chevaux, et ne prenant personne; +il revint ainsi travers une autre troupe d'ennemis +et en enveloppa un trs-grand nombre comme dans +un filet. Il fut suivi avec une aussi grande imptuosit +par le comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency +avec les siens, le duc de Bourgogne lui-mme, entour +d'un grand nombre de braves chevaliers, et la troupe +de Champagne. L s'engagea des deux cts un combat +admirable. Le duc de Bourgogne, trs-corpulent et d'une +complexion flegmatique, fut jet terre, et son cheval +fut tu par les ennemis. On se pressa autour de lui, et +les bataillons des Bourguignons l'entourrent. On lui +amena un autre cheval; le duc, relev de terre +par les mains des siens, monte sur son cheval, agite +son pe dans sa main, dit qu'il veut venger sa chute, +et se prcipite avec fureur sur les ennemis. Il n'examine +pas qui se prsente lui, mais il venge sa chute +sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux +avait tu son cheval. L combattait le vicomte de Melun, +qui faisait des prodiges de valeur, ayant dans +son bataillon de trs-braves chevaliers. De mme que le +comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis d'un ct, les +<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span> +enfona, et revint travers leurs rangs par un autre ct. +L, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son +bouclier, sa cuirasse et sa cuisse transpercs par la lance +d'un Flamand, et demeura clou sa selle et son cheval, +en sorte que lui et le cheval tombrent terre. Hugues +de Malaunaye fut renvers terre, ainsi que beaucoup +d'autres dont les chevaux furent tus, et qui se relevant +avec force, combattirent aussi vigoureusement +pied qu' cheval.</p> + +<p>Le comte de Saint-Paul, fatigu des coups qu'il avait +reus comme de ceux qu'il avait ports, s'loigna un +peu de ce carnage, et prit un lger repos. Ayant le +visage tourn vers les ennemis, il vit un de ses chevaliers +entour par eux. Comme il n'y avait aucun accs +vers lui pour le dlivrer, quoiqu'il n'et pas encore repris +haleine, pour pouvoir traverser avec moins de +danger le bataillon serr des ennemis, il se courba sur +le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux bras, +et, pressant son cheval des perons, il fondit sur le bataillon +des ennemis et parvint travers leurs rangs jusqu' +son chevalier. L, se redressant, il tira son pe, +dispersa merveilleusement tous les ennemis qui l'entouraient; +et ainsi par une audace ou une tmrit admirable, +et son grand pril, il dlivra son chevalier de +la mort, et s'chappant des mains des ennemis, il se +retira dans son bataillon. Ceux qui en avaient t tmoins +affirmrent qu'il avait t un moment en un tel +danger que douze lances la fois l'avaient frapp sans +pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever +de dessus la selle. Aprs s'tre un peu repos, il se prcipita +de nouveau au milieu des ennemis avec ses chevaliers, +qui avaient pris haleine pendant ce temps-l.</p> + +<p>La victoire ayant pendant quelque temps voltig +d'une aile douteuse d'un ct l'autre, comme ce combat +<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span> +si anim durait dj depuis trois heures, tout le +poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand et les +siens; alors, accabl de blessures et renvers terre, il +fut emmen prisonnier avec un grand nombre de ses +chevaliers. Presque expirant de la fatigue d'un si long +combat, il se rendit principalement Hugues de Maroil +et Jean son frre; tous les autres qui combattaient +dans cette partie de la plaine furent tus ou pris, ou +chapprent par une honteuse fuite aux Franais qui +les poursuivaient.</p> + +<p>Pendant ce temps arrivrent avec la bannire de +Saint-Denis les lgions des communes<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor"> [195]</a>, qui s'taient +avances presque jusqu'aux maisons. Elles accoururent +le plus promptement possible vers l'arme du roi, o +elles voyaient la bannire royale, qui se distinguait par +les fleurs de lis et que portait ce jour-l Galon de Montigny, +chevalier trs-valeureux, mais peu fortun. Les +communes tant donc arrives, principalement celles +de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de Compigne et +d'Arras, pntrrent dans les bataillons des chevaliers +et se placrent devant le roi lui-mme. Mais ceux de +l'arme d'Othon, qui taient des hommes d'un courage +et d'une audace extrmes, les repoussrent incontinent +vers le roi, et les ayant un peu disperses parvinrent +presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui +taient dans l'arme du roi marchrent en avant, et +laissant derrire eux le roi, pour lequel ils concevaient +quelque crainte, s'opposrent Othon et aux siens, +qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient que le +roi seul. Pendant qu'ils taient devant et arrtaient par +<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span> +leur admirable courage la fureur des Teutons, des +hommes de pied entourrent le roi et le jetrent bas +de son cheval avec des crochets et des lances minces; et +s'il n'et t protg par la main de Dieu et par une +armure incomparable, ils l'eussent certainement tu. +Un petit nombre de chevaliers qui taient rests avec lui, +ledit Galon, qui abaissant souvent sa bannire demandait +du secours, et surtout Pierre Tristan, qui descendant +lui-mme de son cheval se jeta au-devant des coups qui +menaaient le roi, renversrent, dispersrent et turent +ces hommes de pied; et le roi lui-mme se relevant plus +vite qu'on ne l'esprait, sauta sur un cheval avec une +tonnante lgret.</p> + +<p>On combattit donc des deux cts avec un courage admirable, +et un grand nombre d'hommes de guerre +furent renverss. Devant les yeux mmes du roi fut tu +tienne de Longchamp, chevalier valeureux et d'une +fidlit intacte, qui reut un coup de couteau dans la +tte par la visire de son casque; car les ennemis se +servaient d'une espce d'arme tonnante et inconnue +jusqu' prsent; ils avaient de longs couteaux minces +et trois tranchants, qui coupaient galement de chaque +tranchant depuis la pointe jusqu' la poigne, et ils s'en +servaient en guise d'pe. Mais, par l'aide de Dieu, les +pes des Franais et leur infatigable courage l'emportrent. +Ils repoussrent toute l'arme d'Othon, et parvinrent +jusqu' lui, au point que Pierre de Mauvoisin, +chevalier plus puissant par les armes, en quoi il surpassait +tous les autres, que par la sagesse, saisit son +cheval par la bride; mais comme il ne pouvait le tirer +del foule dans laquelle il tait press, Grard Scropha +lui frappa la poitrine d'un couteau qu'il tenait nu dans +la main. N'ayant pu le blesser, cause de l'paisseur +des armures impntrables qui dfendent les chevaliers +<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> +de notre temps, il ritra son coup; mais ce second coup +porta sur la tte du cheval, qui la portait droite et leve. +Le couteau, pouss avec une force merveilleuse, +entra par l'œil du cheval dans sa cervelle. Le cheval +bless mort se cabra et tourna la tte vers le ct d'o +il tait venu. Ainsi l'empereur montra le dos nos chevaliers +et s'loigna de la plaine, quittant et abandonnant +au pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux +siens: Vous ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui. Il +tait dj un peu en avant, lorsque son cheval s'abbatit; +on lui amena aussitt un cheval frais; il le monta et se mit + fuir promptement. Dj en effet il ne pouvait plus soutenir +davantage la valeur de nos chevaliers, car deux fois +le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui +avait chapp par la vitesse de son cheval et par le +grand nombre de ses chevaliers qui pendant que leur +empereur fuyait combattaient merveilleusement, au +point qu'ils renversrent terre le chevalier des Barres, +qui s'tait avanc plus que les autres. Gautier le jeune, +Guillaume de Garlande, Barthlemy de Roye, et d'autres +qui taient avec eux, dont les lances brises et les pes +toutes sanglantes attestaient la bravoure, tant, dit-on, +des hommes prudents, ne jugrent pas bon de laisser +loin d'eux le roi, qui les suivait d'un pas gal; c'est +pourquoi ils ne s'taient pas autant avancs que le chevalier +des Barres, qui, dmont et entour d'ennemis, se +dfendait selon sa coutume avec une admirable valeur. +Cependant, comme un homme seul ne peut rsister + une multitude, il et t pris ou tu si Thomas de +Saint-Valery, homme brave et fort la guerre, ne fut +survenu avec sa troupe, compose de cinquante chevaliers +et deux mille hommes de pied. Il dlivra le chevalier +des Barres des mains des ennemis, ainsi que me +l'a racont quelqu'un qui y tait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> +Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, trs-brave +chevalier, le comte Othon de Tecklenbourg, le +comte Conrad de Dortmund et Grard de Randeradt, +avec d'autres chevaliers trs-valeureux, que l'empereur +avait choisis spcialement, cause de leur minente +bravoure, pour tre ses cts dans le combat, combattaient +pendant que l'empereur fuyait, et renversaient +et blessaient les ntres. Cependant les ntres +l'emportrent, car les deux comtes ci-dessus nomms +furent pris, ainsi que Bernard et Grard; le char fut +mis en pices, le dragon bris, et l'aigle, les ailes arraches +et rompues, fut port au roi. Le comte de Boulogne +ne cessa pas de combattre depuis le commencement +de la bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit +comte avait employ un artifice admirable; il s'tait +fait comme un rempart d'hommes d'armes trs-serrs +sur deux rangs, en forme de tour, l'instar d'un chteau +assig, o il y avait une entre comme une porte +par laquelle il entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre +haleine ou quand il tait press par les ennemis; +et il eut souvent recours ce moyen.</p> + +<p>Le comte Ferrand et l'empereur lui-mme, comme +nous l'avons ensuite appris des prisonniers, avaient +jur de ngliger tous les autres bataillons pour s'avancer +vers celui du roi Philippe, et de ne point dtourner +leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne +l'eussent tu, parce que si le roi (Dieu nous en prserve) +et t tu ils espraient triompher plus facilement +du reste de l'arme. C'est cause de ce serment +qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec le +roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer s'avancer +vers lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a +dit, les Champenois lui fermrent le chemin. Renaud +comte de Boulogne, ngligeant tous les autres, parvint +<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> +au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme +il tait prs de lui, respectant, je crois, son seigneur, il +s'loigna et combattit avec Robert comte de Dreux, qui +n'tait pas loin du roi, dans un bataillon trs-pais. +Mais Pierre comte d'Autun, parent du roi, combattait +vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, + douleur! parent, du ct de sa mre, de la femme de +Ferrand, ft dans le parti des ennemis du roi; car les +yeux de ces ennemis taient aveugls un tel point qu'un +grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils eussent dans notre +parti leurs frres, leurs beaux-frres, leurs beaux-pres +et leurs parents, sans respect pour leur seigneur sculier +et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans +une guerre injuste, attaquer ceux qu'ils taient tenus, +au moins par le droit naturel, de respecter et de chrir.</p> + +<p>Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battt ainsi avec +bravoure, avait beaucoup conseill de ne pas combattre, +connaissant l'imptuosit et la valeur des Franais. +C'est pourquoi l'empereur et les siens le regardaient +comme tratre, et l'eussent mis dans les fers s'il n'et +consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on +rapporte qu'il dit Hugues de Boves: Voil ce combat +que tu conseillais et dont je dissuadais. Tu fuiras +comme un lche, tandis que moi, je combattrai, au +pril de ma tte, et je serai pris ou tu. A ces mots, +il s'avana vers le lieu du combat qui lui tait destin, +et se battit, ainsi qu'on l'a dit, plus longtemps et plus +vaillamment qu'aucun de ceux qui taient prsents.</p> + +<p>Cependant les rangs du parti d'Othon s'claircissaient, +pendant que lui-mme, et un des premiers, tait en +fuite. Le duc de Louvain, le duc de Limbourg, Hugues +de Boves, et d'autres, par centaines, par cinquantaines +et par troupes de diffrents nombres, s'abandonnrent + une honteuse droute. Cependant le comte de Boulogne, +<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> +combattant encore, ne pouvait s'arracher du +champ de bataille quoiqu'il ne ft aid que de six chevaliers +qui ne voulant pas l'abandonner combattirent +avec lui jusqu' ce qu'un homme d'armes, Pierre de +Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval +avait t tu par les ennemis et qui combattait pied, +s'approcha dudit comte, et levant la couverture du cheval, +lui enfona son pe dans le ventre jusqu' la garde. +Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la bride +et l'entrana malgr lui hors du combat. Ils furent poursuivis +par les deux frres Quenon et Jean de Condune, +braves chevaliers, qui renversrent le chevalier du +comte, dont le cheval tomba aussitt en cet endroit. Le +comte demeura ainsi renvers, ayant la cuisse droite +sous le cou de son cheval dj mort, position dont on +ne put qu' grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et +Gautier Desfontaines et Jean de Rouvray. Pendant qu'ils +se disputaient entre eux pour savoir qui appartiendrait +la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses +chevaliers. C'tait un chevalier haut de taille, trs-beau +de figure, mais en qui le courage et le cœur ne rpondaient +nullement la beaut du corps, car dans cette bataille +il n'avait encore de tout le jour combattu avec +personne. Cependant il se disputait avec les autres qui +retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie +s'attirer quelque louange; et il l'et emport si l'vque +ne ft arriv. Le comte l'ayant reconnu se rendit +lui, et le pria seulement de lui sauver la vie. Un certain +garon, fort de corps et d'un grand courage, nomm +Comot, tant en cet endroit, avait tir son pe, et enlevant +au comte son casque, lui avait fait une trs-forte +blessure la tte, et pendant que les chevaliers se disputaient, +comme on l'a dit, il voulut lui plonger son couteau +dans les parties infrieures; mais comme ses bottes +<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> +taient cousues la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver +d'endroit pour le blesser. Le comte s'effora de se relever, +mais ayant vu non loin de l Arnoul d'Oudenarde, +chevalier trs-valeureux, se hter avec quelques cavaliers +de venir son secours, il feignit de ne pouvoir se soutenir +sur ses pieds, et retombant de lui-mme par terre, +il attendit qu'on vnt le dlivrer. Mais ceux qui taient +l, le frappant de coups plusieurs reprises, le forcrent, +bon gr mal gr, de monter sur un roussin. Arnoul +et ceux qui l'accompagnaient furent pris.</p> + +<p>Pendant que tous les cavaliers ou s'taient chapps +par la fuite du champ de bataille, ou taient pris ou +tus, et qu'ainsi les flancs de l'arme d'Othon demeuraient + nu au milieu de la plaine, restaient encore de +trs-valeureux hommes d'armes pied, les Brabanons +et d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis +avaient placs devant eux comme un rempart. Le roi +Philippe le Magnanime, voyant qu'ils tenaient encore, +envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, homme noble, +recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettr. +tant bien mont, quoiqu'il ft dj un peu fatigu +de combattre la tte des fidles hommes de sa terre, +montant au nombre de cinquante cavaliers et de deux +mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une grande +imptuosit et les massacra presque tous. Chose merveilleuse, +lorsque aprs cette victoire Thomas compta +le nombre des siens, il n'en trouva de moins qu'un +seul, qu'on chercha aussitt et qu'on trouva au milieu +des morts. Il fut port dans le camp. Dans l'espace +de peu de jours, des mdecins gurirent ses blessures +et le rendirent la sant. Le roi ne voulut pas que +les siens poursuivissent les fuyards pendant plus +d'un mille, cause du peu de connaissance qu'ils +avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur +<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> +que par quelque hasard les hommes puissants retenus +prisonniers ne s'chappassent ou ne fussent arrachs +des mains de leurs gardes. C'tait surtout cette crainte +qui le tourmentait. Ayant donc donn le signal, les +trompettes sonnrent le rappel, et les bataillons retournrent +au camp remplis d'une grand joie.</p> + +<div class="author"> +<p class="work"><span class="smcap">Guillaume Le Breton</span>, <cite>Vie de Philippe-Auguste</cite>, traduite par +M. Guizot, dans la Collection des Mmoires relatifs +l'histoire de France depuis la fondation de la monarchie +franaise jusqu'au treizime sicle, 30 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p>Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un historien de +quelque mrite, qui continua l'histoire de Philippe-Auguste par Rigord. Il +est aussi l'auteur d'une chronique en vers latins, <cite>La Philippide</cite>, consacre + l'histoire de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 1170 +et mourut aprs 1226.</p> +</div> + +<div class="chapter"> +<h2>BATAILLE DE BOUVINES.<br /> +<span class="medium">Rcit d'un historien anglais.</span></h2> +</div> + +<p>A cette poque, l'arme du roi d'Angleterre, qui guerroyait +en Flandre, se livrait ses dvastations avec +tant de succs, qu'aprs avoir ravag plusieurs provinces +elle pntra sur le territoire du Ponthieu et le +dsola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient +partie de cette expdition taient de vaillants hommes, +fort expriments dans la guerre, tels que Guillaume +comte de Hollande, Regnauld ancien comte de Boulogne, +Ferrand comte de Flandre, et Hugues de Boves, +intrpide chevalier, mais cruel et superbe, qui svissait +contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'pargnait +ni la faiblesse des femmes ni l'innocence des +petits enfants. Le roi Jean avait tabli pour marchal +de cette arme Guillaume comte de Salisbury; les chevaliers +<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span> +anglais qui l'accompagnaient devaient combattre +sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir +une solde prise sur le fisc. Cette arme tait +renforce par Othon, empereur des Romains, qui lui +donnait aide et faveur, et par les troupes que le duc de +Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous ensemble +s'acharnaient sur les Franais avec une gale fureur. +Lorsque la nouvelle de ces dsastres fut parvenue +aux oreilles de Philippe roi de France, il fut saisi de +douleur; car il craignait de n'avoir pas assez de troupes +pour suffire la dfense de cette partie du territoire, +ayant envoy rcemment en Poitou, avec une arme +nombreuse, son fils Louis pour rprimer les incursions +hostiles du roi d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se +rptt souvent lui-mme ce proverbe vulgaire: +Celui qui s'occupe la fois de plusieurs choses a le +jugement moins net pour chacune, il n'en runit pas +moins une grande arme, compose de comtes, de barons, +de chevaliers et sergents, de cavaliers et fantassins, +et des communes<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor"> [196]</a> de ses villes et cits. Accompagn +de ces forces, il se prpara marcher la rencontre +de ses adversaires. En mme temps il recommanda aux +vques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de +rpandre les aumnes, d'adresser des prires Dieu et +de clbrer les divins mystres pour la conservation de +son royaume. Ces dispositions tant prises, il partit +avec son arme pour combattre ses ennemis.</p> + +<p>Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'taient +avancs main arme jusqu'au pont de Bouvines, sur le +territoire du Ponthieu, dirigea de ce ct ses armes et ses +tendards. Lorsqu'il fut arriv au pont susdit, il passa la +rivire (de Marque) avec toute son arme, et se dcida +<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span> + camper dans ce lieu. En effet, la chaleur tait extrme, +car le soleil est trs-ardent au mois de juillet. Aussi les +Franais prirent-ils position prs de la rivire, dont le +voisinage tait prcieux pour les hommes et pour les +chevaux. Ils arrivrent audit fleuve un jour de samedi, +vers le soir; et aprs avoir dispos sur la droite et sur +la gauche les chariots deux et quatre chevaux, ainsi +que les autres vhicules qui avaient transport les +vivres, les armes, les machines et tous les instruments +de guerre, cette arme plaa de tous cts ses sentinelles +et passa la nuit en ce lieu.</p> + +<p>Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'arme du +roi d'Angleterre furent instruits de l'arrive du roi de +France, ils s'empressrent de tenir conseil, et dcidrent +unanimement qu'une bataille en plaine serait livre +aux ennemis; mais comme ce jour-l tait un dimanche, +les plus sages de l'arme et surtout Regnauld ancien +comte de Boulogne, dclarrent qu'il tait peu +sant de livrer bataille dans une si grande solennit, +et de souiller un si grand jour par l'homicide et l'effusion +de sang humain. L'empereur Othon se rangea +cet avis, et dit aussi qu'il ne se rjouirait jamais de +remporter la victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues +de Boves s'emporta en imprcations, appela le +comte Regnault excrable tratre, et lui reprocha les +terres et les vastes possessions qu'il avait reues de la +munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on +diffrait de livrer bataille ce jour-l, ce serait un dommage +irrparable, qui retomberait sur le roi Jean, et +qu'on avait toujours lieu de se repentir quand on n'avait +pas saisi l'occasion favorable. Le comte Regnauld rpondit + Hugues, en lui disant d'un air indign: Le jour +d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidle et +que c'est toi qui es un tratre; car en ce jour de dimanche +<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span> +je combattrai pour le roi jusqu' la mort, si +besoin en est, tandis qu'en ce mme jour tu montreras, +en prenant la fuite la vue de toute l'arme, que tu +n'es qu'un excrable tratre. Ces paroles injurieuses +provoques par les paroles semblables de Hugues de +Boves aigrirent les esprits et rendirent la bataille invitable. +L'arme courut aux armes, et se rangea audacieusement +en bataille. Lorsque tous se furent arms, +les allis se divisrent en trois corps: le premier avait +pour chefs le comte de Flandre Ferrand, le comte de +Boulogne Regnauld et le comte de Salisbury Guillaume<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor"> [197]</a>; +le second tait conduit par Guillaume comte +de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabanons; +le troisime corps de bataille se composait des +soldats allemands, commands par l'empereur romain +Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchrent lentement + l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons +franais.</p> + +<p>Le roi Philippe voyant que ses adversaires dployaient +leurs troupes pour une bataille en plaine, fit +briser le pont qui tait sur les derrires de son arme, afin +que si par hasard quelques-uns de ses soldats essayaient +de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un passage +qu' travers les ennemis eux-mmes. Le roi resta dans +ses lignes, aprs avoir rang ses troupes dans l'espace +resserr entre les chariots et les bagages, et l il attendit +le choc de ses adversaires. Enfin les trompettes +sonnrent des deux cts, et le premier corps de bataille, +o taient les comtes dont nous avons parl, se +prcipita avec tant de violence sur les Franais qu'en +un moment il rompit leurs rangs et pntra jusqu' +l'endroit o se tenait le roi de France. Le comte Regnauld, +<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span> +qui avait t dshrit et chass par lui de +son comt, l'ayant aperu, dirigea sa lance contre lui, +le jeta terre et s'effora de le tuer en le frappant de +son pe. Mais un chevalier, qui avec beaucoup d'autres +avait t commis la garde du roi, se jeta entre lui et +le comte, et reut le coup mortel. Les Franais voyant +leur roi dans ce pril accoururent promptement son +secours, et une troupe nombreuse de chevaliers le replaa, +quoique avec peine, sur son cheval. Alors la bataille +s'engagea de tous cts; les pes brillrent en +tombant comme la foudre sur les ttes couvertes de +casques, et la mle devint furieuse. Cependant les +comtes dont nous avons parl, ainsi que le corps de +bataille qu'ils commandaient, se trouvant trop loigns +de leurs compagnons, s'aperurent qu'ils avaient perdu +tout moyen de se dgager; d'o il advint qu'une partie +de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces suprieures +des Franais, fut accable sous le nombre, et que +les comtes susdits, avec la plupart des leurs, furent pris +et chargs de chanes, aprs avoir dploy la plus louable +valeur et tu un grand nombre d'ennemis.</p> + +<p>Pendant que ces choses se passaient autour du roi +Philippe, les comtes de Champagne, du Perche et de +Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs du +royaume de France, attaqurent leur tour les deux +autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de +Boves ainsi que tous ses mercenaires rassembls de ct +et d'autre. Tandis qu'ils prenaient lchement la fuite, +les Franais les poursuivirent la pointe de l'pe jusqu'au +poste qu'occupait l'empereur. Alors tout l'effort +de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers +franais l'entourrent, et tchrent ou de le tuer ou de le +forcer se rendre. Mais lui, arm d'une sorte d'pe aiguise +d'un seul ct, et en forme de grand couteau, +<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span> +qu'il brandissait deux mains, assnait sur les ennemis +des coups terribles. Tous ceux qu'il atteignait restaient +tourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs chevaux. +Les ennemis, craignant de s'approcher de trop prs, +turent sous lui trois chevaux coups de lance. Mais toujours +le louable courage de ses compagnons le replaait +sur un nouveau cheval, et il reparaissait plus anim +encore bien se dfendre. Enfin les Franais le laissrent +aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les +siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.</p> + +<p>Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespre, +rendit grces Dieu, qui lui avait accord de remporter +sur ses adversaires un si grand triomphe. Il emmena +avec lui, chargs de chanes et destins tre enferms +dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut nomms, +ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et +autres. A l'arrive du roi, toute la ville de Paris fut +illumine de flambeaux et de lanternes, retentit de +chants, d'applaudissements, de fanfares et de louanges, +le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des toffes +de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un +enthousiasme gnral.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>, traduite par M. Huillard-Brholles, +t. 2, p. 516.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">RVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.<br /> +<span class="medium">1226.</span></h2> + +<h3>Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy.</h3> +</div> + +<p>En celluy an meisme que l'enfant fut couronn, Hue +le conte de la Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, +<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span> +et Thibaut le conte de Champaigne parlrent +ensemble et commencirent murmurer contre le jeune +roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir +royaume, et que celluy seroit moult fol qui luy obiroit, +tant comme il fust si jeune. Lors firent aliances +ensemble et promistrent que il n'obiroient n luy +n son commandement. Tantost qu'il se furent dpartis, +le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux +et deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de +Buiron<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor"> [198]</a>, et l'autre Belesme. Le pre saint Loys les +bailla garder au duc de Bretaingne, pour ce qu'il +estoit fort et deffensable, quant il ala sur les Albigeois.</p> + +<p>Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses +forteresces et ses chastiaux, et qu'il avoit en son aide +le conte de la Marche et Thibaut de Champaigne pour +aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla sa +mre et ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement +contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni +ses chastiaux. Lors manda chevaliers et sergens d'armes, +et assembla grant ost pour aler l, et se mistrent voie +pour aler droit la charire de Charcoy<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor"> [199]</a>.</p> + +<p>Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui +estoit venu en France de par le pape, et Phelippe conte +de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte de Dreux, +qui estoit frre au duc<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor"> [200]</a>. Quant Thibaut le conte de +Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor"> [201]</a> +tant bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa +<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span> +que s'il se tenoit longuement contre le roy que il luy en +pourroit bien mescheoir; si se parti de ses compagnons +au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent, et +s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist pardonner +son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.</p> + +<p>Le roy, qui estoit enfant et dbonnaire, le receut en +grace et luy pardonna son mautalent. Aprs il manda +au duc et au conte de la Marche qu'il venissent son +commandement ou qu'il venissent contre luy bataille: +et il luy mandrent que volentiers feroient paix + luy, mais que il leur donnast jour et lieu l o il +pourroient parler de paix et de concorde. Quant le roy +eut o les messages, si leur assigna jour au chastel de +Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en +ala Chinon, et l les attendit au jour qui estoit establi. +Mais il ne vindrent n ne contremandrent; si +les fist semondre derechief; oncques pour ce ne vindrent. +La tierce fois furent semons et somms. Lors parlrent +ensemble le conte et le duc, et distrent que +ceste fois ne pourroient venir chief<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor"> [202]</a> du roy; si luy +envoyrent messages, et distrent que volentiers venroient +parler luy Vendosme, mais qu'il eussent saufaler +et sauf-venir. Le roy leur octroya; lors vindrent +Vendosme, et amendrent au roy de leur outrage et de +leur meffait, tout sa volent. Le roy, qui fu jeune et +dbonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se +gardassent de mesprendre.</p> + +<h3>Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.</h3> + +<p>L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, +duc de Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, +descort mut entre le roy et les barons de France. +<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span> +Et maintenoient les barons contre le roy, que la +royne Blanche, sa mre, ne devoit point gouverner si +grant chose comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit +pas femme de telle chose faire. Et le roy +maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant +de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes +gens qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurrent +les barons, et se mistrent en aguait comme il +pourroient avoir le roy par devers eux, et tenir en leur +garde et en leur seigneurie.</p> + +<p>Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians, +il luy fut annonci que les barons le faisoient +espier pour prendre. Si se hasta moult d'aler Paris, +et chevaucha tant qu'il vint Montlehery. D'illec ne +se voult dpartir pour la doubtance des barons; si +manda la royne, sa mre, que elle lui envoyast secours +et aide prochainement. Quant la royne o ces nouvelles, +si manda tuit les plus puissans hommes de Paris, +et leur pria qu'il voulsissent aidier leur jeune roy: +et il respondirent qu'il estoient aprests du faire, et que +ce seroit bon de mander les communes de France, si +que il fussent tant de bonnes gens que il peussent le roy +jetter hors de pril. La royne envoya tantost ses lettres +par tout le pays, et si manda que l'on venist en l'aide +ceux de Paris, pour dlivrer son fils de ses ennemis. Et +s'assemblrent de toutes pars Paris les chevaliers +d'entour la contre et les autres bonnes gens.</p> + +<p>Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent +de Paris banires desployes, et se mistrent au +chemin droit Montlehery. Si tost comme il furent achemins, +nouvelles en vindrent aux barons: si se doubtrent +forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux +qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent +combatre eux. Si se dpartirent et s'en alrent +<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span> +chascun en sa contre. Et cil de Paris vindrent au +chastel de Montlehery; l trouvrent le jeune roy, si +l'en amenrent Paris, tout rengis et serrs et appareillis +de combatre, s'il en fust mestier.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes +par M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>COMMENT LA SAINTE COURONNE D'PINES ET GRANDE PARTIE +DE LA SAINTE CROIX ET LE FER DE LA LANCE VINRENT +EN FRANCE.<br /> +<span class="medium">1239.</span></h2> +</div> + +<p>Leroy vit que Dieu luy avoit donn paix en son +royaume par l'espace de quatre ans et de plus, et le +laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia point les biens +et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist +et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, +qui lors estoit venu en France pour avoir secours contre +ceux de Grce, que il luy donna et octroya la saincte +couronne d'espines<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor"> [203]</a> dont Nostre-Seigneur fu couronn +en sa passion et en son tourment.</p> + +<p>Le roy envoya messages certains et sollempniex avec +l'empereur de Constantinoble, et fist aporter la saincte +couronne en France. Quant il sceut bien certainement +qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques la +cit de Sens; l la receut moult grant joie et en grant +<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span> +dvocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes +dels Paris.</p> + +<p>En l'an de grce mil deux cens trente et neuf, le +vendredi aprs l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint +tout nus pis et desceint, en sa cote pure<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor"> [204]</a>, et ses +trois frres Robert, Alphons et Charles, et aportrent +les sainctes reliques honnourablement, grant compaignie +de clergie et du peuple et des gens de religion, +faisant grans mlodies de doux chans et piteux. Et puis +vindrent procession jusques Nostre-Dame de Paris. +A celle procession vindrent l'abb de Saint-Denys et +tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant +chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent +toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques +au palais le roy<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor"> [205]</a>, et entrrent en la chapelle o la +saincte couronne fu mise.</p> + +<p>Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur +de Constantinoble estoit en si grant povret qu'il +avoit baill pour une somme d'argent grant partie de +la croix du fust o Nostre-Seigneur fu crucifi et l'esponge +en quoy il fu abreuv, et le fer de la lance de +quoy Longis le feri au cost. Si se doubta forment que +telles reliques ne fussent perdues par dfaut de paiement, +si donna tant et promist l'empereur Baudouin +que il s'accorda que le roy les dlivrast de l o il estoient. +Adont envoya le roy propres messages et fist +tant que il les dlivra de son trsor sans aide d'autrui; +et les fist aporter moult honnourablement en France, + grans processions d'archevesques, d'vesques et de religieux, + Paris en sa chapelle; et les fist mettre en une +merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices prcieuses +<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span> +ouvre tout entour, avec les autres reliques. En +celle chapelle establi le roy chanoines, chapelains et +clers, qui jour et nuit font le service Jhsucrist; et establi +et ordena rentes et possessions dont il peuvent +estre souffisamment soustenus.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes +par M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE +ET HENRI III, ROI D'ANGLETERRE.<br /> +<span class="medium">1241-42.</span></h2> + +<h3>Coment le conte de la Marche fu contre le roy.</h3> +</div> + +<p>Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy +mouveroit guerre contre luy: si se mist en mer, et passa +outre, et fist entendant au roy Henry d'Angleterre que +le roy de France le vouloit dshriter et luy tollir la +terre tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons +et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur +fist monstrer par un frre meneur qui estoit sire et +maistre de la court, que on devoit mieux aler sus le +roy de France que sus les Sarrasins en la Terre Saincte, +qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au conte +de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par +telle manire et par telle mauvesti avoit le roy Jehan +perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces +et chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient +les barons d'Angleterre metre paine recouvrer +la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.</p> + +<p>Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste +le roy, si distrent qu'il estoient tous prs de luy aidier, +<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span> +et que j ne luy faudroient tant comme il pourroient +durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour passer +la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norve et +en Danemarce; et manda tous les barons qui luy appartenoient +qu'il venissent lui et en son aide, et fist +faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes +et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer +grant compaignie de chevaliers, et eut bon vent qui le +porta assez tost oultre. Quant il fu au port arriv, la +contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne +nature qui venez secourre vostre mre et vos frres +que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop malement +dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu +plaist il n'ira pas si comme il pensent.</p> + +<p>Ainsi demourrent une pice de temps ensemble. +Le roy de France assembla grant gent de son royaume, +et tint grant parlement Paris. A ce parlement furent +les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit +faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, +et qui aloit Contre la foy et contre l'ommage +qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent +que le seigneur devoit assener son fi comme + la seue chose. En nom de moy, dist le roy, le conte +de la Marche vuelt en celle manire terre tenir, laquelle +est des fis de France ds le temps au fort roy +Clovis qui conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric, +qui estoit paen, sans foy et sans crance, et toute la +contre jusques aux mons de Pirene.</p> + +<p>Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux +qui savoient faire engins pour jetter pierres et mangonniaux; +et si manda charpentiers pour faire chastiaux et +barbacannes, pour plus prs traire et lancier ceux +qui sont s chastiaux et s forteresces et s deffenses. +<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span> +Quant le roy fu garni de tels gens, il assembla grant +ost, et entra en la terre au conte de la Marche, si grant +multitude pi et cheval que la terre en estoit couverte.</p> + +<p>Il assist premirement un chastel que l'en nomme +Monstereul en Gastine<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor"> [206]</a>, et le prist par force en pou +de temps. Puis s'en retourna en la tour de Bergue<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor"> [207]</a>, +qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses +tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrires +fist drecier, et aprs moult d'autres engins environ +la tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment +et soustindrent longuement l'assaut. Quant Franois +virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, +si commencirent l'endemain plus fort assaillir +et lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il +conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille +dont elle estoit moult bien garnie.</p> + +<p>Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle +avoit fait moult de mal sa gent et que encore les pourroit-elle +bien grever et nuire; si la fist abattre et jetter + terre jusques aux fondemens. Tantost comme Monstereul +et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala + un chastel que l'en appelle Fontenay<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor"> [208]</a>; si le tenoit +Geffroy, le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte +de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist traire et lancier + ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un +autre chastel que on appelle Vovent<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor"> [209]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span></p> +<h3>Coment l'en voult empoisonner le roy de France.</h3> + +<p>La femme au conte de la Marche<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor"> [210]</a> bien vit et apperut +que le roi avoit greigneur force que son baron. +Si appella deux hommes qui estoient ses sers, et leur dist +en conseil et pria que en toutes manires il fissent que +il empoisonnassent le roy et tous ses frres; et se il povoient +ce faire, elle les feroit riches et leur donroit +grant terre. Cil s'accordrent ce faire, et luy promistrent +qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire +elle leur bailla venin tout appareilli, que il ne convenoit +que mettre en vin et en viandes, pour tantost mettre + mort celluy qui en mengeroit.</p> + +<p>Les sers se misrent la voie, et vindrent en l'ost le roy +de France; si se commencirent traire vers la cuisine +du roy, et approuchirent des viandes tant que ceux +qui gardoient les viandes les orent pour souspeonneux, +si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s +viandes du roy.</p> + +<p>Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et +le roy dist qu'il eussent le guerredon et la desserte de +leur prsent qu'il apportoient; si furent mens aux +fourches et pendus. Nouvelles vindrent la comtesse +que ses deux sers estoient pris et avoient est pendus, +et qu'il avoient est pris tous prouvs de leur mauvaisti; +si qu'elle en fu moult couroucie, et prist un +coutel et s'en vouloit frir parmi le corps, quant sa +gent lui ostrent; et quant elle vit que elle ne povoit +point faire sa volent, elle desrompi sa guimple et ses +cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement +au lit sans soy reconforter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span></p> +<h3>Coment le roy prist pluseurs chasteaux.</h3> + +<p>Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel +et que gens luy venoient de toutes pars en aide; si s'en +ala un chastel que on appelle Fontenay, enclos de +deux eaues<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor"> [211]</a>, et si estoit avironn de deux paires de +murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. +Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; +mais ceux qui dedens estoient se deffendirent vaillamment, +et furent de si grant prouesce que les Franois +ne leur porent faire mal n de riens empirier. Quant +le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, si fist +drcier une tour si haute de fust que ceux qui dedens +estoient povoient voir la contenance et la manire des +gens du chastel; et puis commencirent lancier et +traire eux, si qu'il en occistrent assez.</p> + +<p>Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les +grevoient si forment, si se tindrent loing et jectrent +feu grjois, si que ceux qui dedens estoient s'en fouirent +pour le pril o il estoient, car toute la tour estoit +embrase; et commencirent Franois reculer. En ce +butin et assaut avint que un arbalestrier tour trait un +quarrel et fry le conte de Poitiers au pi et le navra +forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult forment +courrouci et fist tantost l'assaut recommencier plus +fort que devant.</p> + +<p>Lors alrent l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent +de toutes pars, et boutrent le feu en la porte; +et les autres montrent sur les murs eschieles, et les +autres y montrent cordes; si ne porent plus ceux du +chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens +estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit +<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span> +bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt +sergens, et pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant +partie des prisonniers envoia le roy Paris et les autres +en prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre +toute la forteresce du chastel et les murs tresbuchier +jusques en terre.</p> + +<p>Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy +vint devant un autre chastel qui est nomm Villiers<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor"> [212]</a>. +Tantost que ceux de dedens se virent avironns de +ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre +conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy +chastel estoit Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide +au conte de la Marche; pour ce le roy le fist tout abatre +et jecter en un mont<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor"> [213]</a>.</p> + +<p>D'illec se parti le roy, et s'en ala un autre chastel, +que on appelle Pre<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor"> [214]</a>. Ceux de dedens ne se mistrent +oncques deffense, ains se rendirent tantost. D'illec +s'en ala le roy un autre chastel que on nomme Saint-Jelas<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor"> [215]</a>; +si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons +tout entour, ceux du chastel mandrent au roy +qu'il les prist mercy, et il li rendroient le chastel; le +roy le fist volentiers, et les prist mercy. Le roy retourna +vers un chastel que on nomme Betonne<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor"> [216]</a>; et tantost +qu'il furent devant, il commencirent paleter et +lancier; si fu tantost pris. Moult fu le roy lie de ce qu'il +dfouloit ainsi ses anemis sa volent, et luy estoit +bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se +dparti de Betonne, et vint un autre chastel, que on +<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span> +appelle Mautal<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor"> [217]</a>. Ceux du chastel commencirent +lancier et eux deffendre; mais pou leur valut, car les +Franois les avironnrent de toutes pars, si que ceux +du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent +si sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit +emmy le chastel une forte tour bien deffensable, le roy +commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alrent +tant environ qu'elle fu enverse et mene au nant. Le +roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor"> [218]</a>, +qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient +virent l'ost, qui estoit plain de nobles combateurs, si +sorent bien qu'il ne pourroient longuement durer n +soustenir la puissance le roy: si s'en vindrent tous nus, +sans armes encontre le roy et lui rendirent le chastel, et +tantt le roy le fist garnir de sa gent.</p> + +<p>D'illec se parti, et vint un autre chastel que on appelle +Aucere<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor"> [219]</a>, et y fist jecter pierres et mangonniaux, +et le fist tout raser terre et tresbuchier. Et puis aprs +chevaucha avant tout son ost tant qu'il fu prs d'un +marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre +estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de +grans fosss larges et parfons. Quant le pont fu drci, +si cuidrent passer Franois oultre; mais les anemis +furent d'autre part qui leur verent<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor"> [220]</a> l'entre. Si +commencirent paleter les uns contre les autres. Le +roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au +chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivire +que on nomme Carente<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor"> [221]</a>. On ne loa pas au roy qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span> +passast le pont qu'il avoit fait faire et drcier; le roy fist +tendre ses paveillons et drcier sur la rivire. Quant +le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, si se retraist +arrires, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres, +pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy celle +fois; et si avoit avecques luy le conte de Cornouaille et le +conte de Lincestre, et le prince de Gales, tout grant +plent de chevaliers et d'autre gent appareillis bataille.</p> + +<p>Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire +arrires, si envoirent cinq cens sergens hastivement +pour passer au pont que le roy avoit fait drcier, et +avecques eux grant plent d'arbalestriers et d'autres +gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois passoient +le pont sans contredit, si mist jus<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor"> [222]</a> ses armes, +et s'en vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et +leur pria qu'il le fissent parler au conte d'Artois, pour +les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. +Mais le conte d'Artois n'y voult point aler devant ce +qu'il en eust congi de son frre le roy: quant le conte +Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, +il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.</p> + +<h3>De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.</h3> + +<p>Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost +passrent la rivire de Carente par le pont que le roy +ot fait faire, et s'en retourna arrires de Taillebourc par +le conseil de sa gent. Tantost comme il fu pass, les +fourriers coururent vers Saintes en dgastant tout ce +que il trouvrent. Si comme les fourriers dgastoient +tout avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui +luy dit que les fourriers au roy de France dgastoient +<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span> +tout le pays. Quant le conte o ces nouvelles, il commanda + ses fils qu'il s'armassent et tous ses chevaliers, +et ala contre les fourriers isnelement pour eux +desconfire. Le conte de Bouloigne<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor"> [223]</a> o dire que le +conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta +moult de eux secourre, et s'en vint droit au conte de la +Marche: l fu le poingnis fort et aspre, et l'abatis +d'hommes pi et cheval. A ce premier poingnis fu +occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au +conte de la Marche. Franois, qui bien sorent que le +conte de Bouloigne se combatoit, se hastrent moult de +luy aidier, et orent grant despit de ce que le conte de +la Marche les avoit premiers envas, si luy coururent +sus. Illec entrrent en champ les deux roys l'un contre +l'autre tout leur povoir.</p> + +<p>Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, +si ne porent plus les Anglois souffrir n endurer le fait +de la bataille. Quant le roy Henry vit sa gent fouir et +apeticier, si fu trop durement courouci et esbahi, si +s'en tourna vers la cit de Saintes. Les Franois virent +les Anglois fouir et desrouter, si les enchacirent moult +asprement, et en occistrent en fuiant grant plent.</p> + +<p>En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et +trois clers moult riches hommes et de grant renom, et +furent pris cinq cents sergents d'armes, sans la pitaille. +Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent qui +trop asprement enchaoit les Anglois; lors s'en retournrent +les chevaliers par le commandement le roy.</p> + +<p>Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, +le roy d'Angleterre et le conte de la Marche s'en +issirent de Saintes tout le remenant de leur gent, et +firent entendant ceux de la ville qu'il aloient faire +<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span> +assaut aux Franois qui se reposoient; mais il tournrent +leur chemin droit Blaives. L'endemain par matin +que le jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux +qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent +au roy, et luy rendirent la cit de Saintes. En +telle manire comme nous avons devis con quist le roy +grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y +perdi de bonnes gens et de bons chevaliers pour la +grant chaleur du temps et pour le soleil, qui moult estoit +chaut. Regnaut le sire de Pons fu tout espovent de +la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot donne, +si vint luy en la ville de Coulombiers qui siet un +mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers +devant les barons de France.</p> + +<p>En ce meisme jour vint luy l'ainsn fils au conte +de la Marche, et s'agenouilla devant le roy et luy requist +paix, qui fu faite en la manire qui s'ensuit: C'est +assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise +sur le conte de la Marche demourast paisiblement au +conte de Poitiers, frre le roy, et du demourant le +conte et sa femme et ses enfants se mettroient du tout +en tout en la mercy le roy; et dlivreroit le conte trois +chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir +Merplin<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor"> [224]</a>, Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses +garnisons et ses souldoiers aux cous dudit<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor"> [225]</a> conte. Pour +<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span> +ce que ledit conte n'estoit point prsent ces convenances +entriner, le roy reut son fils en ostage jusques + l'endemain que le dit conte devoit venir.</p> + +<p>Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit +accord, si vint l'endemain faire ferme et estable +ce que son fils avoit promis, et amena avecques luy sa +femme et ses enfans. Eux se agenouillrent devant le +roy, et luy crirent mercy, plains de souspirs et de +larmes, et luy commencirent dire: Trs-doux roy +dbonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, +et ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement +ouvr et par orgueil, l'encontre de toy; sire, selon +la grant franchise et la grant misricorde qui est en +toy, pardonne-nous nostre mesfait.</p> + +<p>Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement +crier mercy, ne pot tenir son cuer en flonnie<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor"> [226]</a>, ains +fu tantost mu en piti. Si fist lever le conte son +cousin, et luy pardonna dbonnairement ce qu'il avoit +mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de +Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit +conquises sur luy; et pour tenir les convenances, le +roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et le +conte et sa femme et ses enfants jurrent que il tiendroient +les convenances sans jamais aler encontre.</p> + +<p>Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage +Regnaut sire de Pons par devers soy, et l'ommage Geffroy +de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces choses +furent acordes le jour de la Saint-Pierre, premier jour +d'aoust, que le roy jut s prs de Pons et tout son ost. +L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel +et le sire de Mortaigne, qui avoient hostel et soustenu +le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa premire +<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span> +venue quant il fu arriv. Ces deux barons si firent +hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et +tous les autres barons du pays et toute la terre jusques + la rivire de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire +Blaives, o il estoit, que le roy venoit sur luy; si fu si +espovent qu'il s'en alrent luy et le conte Richart +Bordeaux; car s'il feussent demours, il eussent est +pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du +conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy +d'Angleterre coment il pourroit faire paix au roy de +France; si luy envoia messages et requist trves: mais +le roy ne luy voult point de legier octroier, devant +qu'il en fust pri des plus haus hommes de sa court +qui aimoient moult le conte Richart, pour ce que il +leur avoit fait bont en la terre d'oultre mer.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes par +M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.<br /> +<span class="medium">1243.</span></h2> + +<p class="subh">Coment le roy fu malade Pontoise.</p> +</div> + +<p>Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult +mouvoir pour aler luy, une fort maladie le prist que +les physiciens appellent dissentere. Si fu le roy longuement +malade de celle maladie en la ville de Pontoise. +La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment +malade; si en furent tous couroucis, grans et +petis. Les prlas et les barons vindrent hastivement +Pontoise, et orent grant piti du roy, qu'il trouvrent +en si povre point. Il demourrent illec une pice pour +<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span> +savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la maladie +lui enforoit de jour en jour plus forment. Si ordenrent +que l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, +qu'il voulsist donner sant au roy. L'en fist mander +par tous les glyses cathdraux que l'en amonnestast +le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (<em>fit-on</em>) prires et +processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant +que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent +tous esmeus parmi le pays et le palais, et commencirent +tous crier et plourer et regreter leur seigneur, +qui tant estoit preudomme et tant aimoit les +povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul +outrage ne leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust +fait droit et raison aux povres comme aux riches.</p> + +<p>Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de +Paris en estoit courouci forment; et disoient entr'eux: +Sire Dieu, que voulez-vous faire votre peuple? pourquoy +nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit +en paix, le souverain prince de toute bonne +justice? Lors laissirent tous les menestreus besoingnes + faire, et coururent et hommes et femmes aux +glyses et firent prires et oroisons, et donnrent aumosnes +aux povres en grant dvocion, que Nostre-Seigneur +voulsist ramener le roy en sant.</p> + +<p>Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape +Innocent le sot (<em>le sut</em>), qui estoit Lyon sur le Rosne, et luy +dist-on aussi comme certainement qu'il estoit trespass; +si en fu moult dolent et moult courouci; et n'estoit +point merveille, car l'glyse de Rome n'avoit autre deffendeur +en la tempeste et en la douleur o elle estoit +contre l'empereur Federic.</p> + +<p>Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le +pays, celuy qui commande aux vens et la mer et aux +lmens, et les tourne quelle part qu'il veut, fu esmeu +<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span> +de piti; car il voult que le roy fust assouagi<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor"> [227]</a> de +sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient +entour luy dirent que son esperit avoit est ravi. +Quant il fu revenu et il pot parler, il requist tantost la +croix pour aler oultre mer, et la prist dvotement. Le +roy commena assouagier, tant que Nostre-Seigneur +le mist en parfaicte sant. Moult devint aumosnier +et religieux aprs ceste maladie, et fu en moult +grant dvocion de secourre la terre d'oultre mer<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor"> [228]</a>.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes +par M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">CROISADE DE SAINT LOUIS EN GYPTE.<br /> +<span class="medium">1248-1250.</span></h2> + +<p class="subh">Prise de Damiette par saint Louis, 1249.</p> +</div> + +<p>Saint Louis, au rapport de Gmal-Eddin, tait un des +plus puissants princes de l'Occident; il tait roi de +France. Le peuple de France, ajoute-t-il, s'est rendu +clbre entre toutes les nations des Francs. Ce roi tait +trs-religieux observateur de la foi chrtienne. Il voulait +conqurir la Palestine, et soumettre d'abord l'gypte. +<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span> +Il tait accompagn de cinquante mille guerriers, et venait +de passer l'hiver dans l'le de Chypre. Il se prsenta +sur la cte, prs de l'embouchure de la branche du Nil +qui passe Damiette, un vendredi 4 juin 1249. Le sultan<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor"> [229]</a> +tait alors camp Aschmoun-Thenab, sur le canal +d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est del qu'il +avait ordonn les prparatifs ncessaires. Il avait fourni +Damiette de tout ce qui pouvait mettre la place en tat +de faire une longue rsistance; des vivres et des provisions +y avaient t amasss pour plus d'une anne; une +forte garnison en avait la dfense; on distinguait entre +autres les arabes Knamites, guerriers fameux par leur +bravoure. De plus, le lit du fleuve tait gard par des +vaisseaux envoys du Caire. Enfin, une arme formidable, +sous la conduite de l'mir Fakr-Eddin, occupait +la cte o les chrtiens devaient aborder.....</p> + +<p>Le roi de France, continue Gmal-Eddin, se mit en +devoir d'aborder sur la cte. On tait alors au samedi +5 juin. Il dbarqua avec toutes ses troupes, et dressa son +camp sur le rivage. La tente du roi tait rouge. Il y eut +ce jour-l un engagement entre les Francs et les gyptiens, +o plusieurs mirs musulmans furent tus. Le soir, +Fakr-Eddin repassa le Nil avec son arme, sur le pont +qui tait en face de Damiette; et sans s'arrter, il se +rendit sur le canal d'Aschmoun, auprs du sultan. Il +rgnait alors une extrme insubordination dans l'arme, + cause de la maladie du prince; personne ne pouvait +plus contenir les soldats. Les Knamites chargs de dfendre +Damiette, se voyant abandonns, quittrent prcipitamment +la ville, et se dirigrent aussi vers le canal +d'Aschmoun; les habitants suivirent cet exemple. +Hommes, femmes, enfants, tous s'enfuirent dans le +<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span> +plus grand dsordre, abandonnant les vivres et les +provisions; car ils se trouvaient sans dfense, et ils +craignaient d'prouver le mme sort que trente ans auparavant<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor"> [230]</a>, +sous le sultan Malek-Kamel. En un moment +Damiette se trouva dserte. Le lendemain dimanche, +les chrtiens ne voyant plus d'ennemis, passrent +aussi le Nil, et entrrent sans rsistance. Il n'y +avait pas d'exemple d'un vnement aussi dsastreux. +A cette poque, ajoute Gmal-Eddin, j'tais au Caire, +chez l'mir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. Nous +apprmes le jour mme, par un pigeon, la prise de Damiette. +Ce malheur nous pntra tous de crainte et +d'horreur; il nous sembla que c'en tait fait de l'gypte, +surtout cause de la maladie du sultan. La conduite +de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion +inexcusable; car la ville et pu tenir trs-longtemps. +Dans l'invasion prcdente, sous Malek-Kamel, +Damiette tait sans garnison, sans approvisionnements; +et pourtant elle avait rsist pendant un an; encore +fallut-il pour la rduire le concours de la famine et de +la peste. Sa situation dans la guerre prsente tait bien +plus favorable; mme aprs la retraite de Fakr-Eddin, si +les Knamites et les habitants taient rests, s'ils avaient +seulement tenu leurs portes fermes, ils auraient arrt +tous les efforts des Francs. Pendant ce temps, l'arme +serait revenue, et les Francs auraient t repousss. Mais +quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empcher.</p> + +<p>Le sultan fut si indign contre les Knamites, qu'il +fit pendre tous les chefs. Vainement, suivant Makrizi, +ils firent des reprsentations; vainement, dirent-ils: +En quoi sommes-nous coupables? que pouvions-nous +faire, tant abandonns des mirs et de toute l'arme? +<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span> +on n'couta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, +au nombre de cinquante.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 448.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.<br /> +<span class="medium">1249.</span></h2> +</div> + +<p>A sa trs excellente et trs-chre mre Blanche, illustre +reine de France par la grce de Dieu, Robert comte +d'Artois, son fils dvou, salut, pit filiale et volont +toujours soumise la sienne.</p> + +<p>Comme vous prenez beaucoup de part notre prosprit, + celle des ntres et aux bons succs du peuple +chrtien, lorsque vous les apprenez avec certitude, +votre excellence se rjouira sans doute de savoir que le +seigneur notre frre et roi, la reine et sa sœur, et nous +aussi, jouissons, grce Dieu, d'une parfaite sant. Nous +dsirons vivement que vous en ayez une semblable. +Notre cher frre le comte d'Anjou a encore sa fivre +quarte, mais elle est moins forte qu'auparavant. Le +seigneur notre frre, les barons et les plerins, qui ont +pass l'hiver dans l'le de Chypre, montrent sur leurs vaisseaux +le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de +se diriger contre les ennemis de la foi chrtienne. Aprs +beaucoup de travaux et de contrarits de la part des +vents, ils arrivrent, sous la garde de Dieu, le vendredi +d'aprs la Trinit, et vers midi, sur la cte, o ayant +jet l'ancre, ils se rassemblrent sur le vaisseau du roi +pour dlibrer sur ce qu'il y avoit faire. Comme ils +virent devant eux Damiette et le port gards par une +grande multitude de barbares, tant pied qu' cheval, +et l'embouchure du fleuve couverte d'un grand nombre +<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span> +de vaisseaux arms, il fut rsolu que le lendemain +chacun dbarquerait avec le seigneur roi.</p> + +<p>Le lendemain, l'arme chrtienne, abandonnant ses +grands vaisseaux, descendit sur ses galres et ses autres +petits btiments. Pleins de confiance dans la misricorde +de Dieu et dans le secours de la croix que le lgat +portait auprs du roi, ils se portrent vers la terre contre +les ennemis, qui lanaient sur eux beaucoup de traits. +Cependant, comme les petits btiments, cause du trop +peu de profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre +jusqu'au rivage, l'arme chrtienne, laissant ses btiments +sous la garde de Dieu, se jeta dans les flots et +prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude +des Turcs dfendit le rivage contre les chrtiens, cependant, +grce Notre-Seigneur Jsus-Christ, ceux-ci +s'en rendirent matres sans aucune perte et turent un +grand nombre de cavaliers et de pitons, et quelques +uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirrent +dans la ville, qui tait trs-fortifie par le fleuve, par +ses murs et par de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant +la livra le lendemain, qui tait l'octave de la +Trinit, l'arme chrtienne, les Sarrasins s'tant enfuis +aprs l'avoir abandonne. Cela s'est fait par la seule faveur +de Dieu. Apprenez que ces mmes Sarrasins ont laiss +cette ville remplie de provisions de toutes espces et de +machines de guerre. L'arme chrtienne, aprs s'en +tre abondamment pourvue, en a encore laiss la moiti +pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, notre +seigneur, y a sjourn avec son arme, et pendant son +sjour a fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui tait +ncessaire. Nous avons cru que nous resterions jusqu' +la retraite des eaux du Nil, qui devaient, disait-on, inonder +le pays et qui auraient fait prouver des pertes l'arme +chrtienne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span> +La comtesse d'Anjou a accouch dans l'le de Chypre, +d'un beau garon bien constitu, qu'elle y a laiss en +nourrice.</p> + +<p>Donn au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au +mois de juin, la veille de la Saint-Jean-Baptiste.</p> + +<p class="work small">Traduite par Michaud, dans l'<cite>Histoire des Croisades</cite>, t. 4, p. 552.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>BATAILLE DE MANSOURAH.<br /> +<span class="medium">1250.</span></h2> +</div> + +<p>Suivant Gmal-Eddin, les chrtiens taient rests +(depuis juin 1249 jusqu' la fin de novembre) Damiette +occups s'y fortifier. Apprenant enfin la mort +du sultan<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor"> [231]</a>, ils se htrent d'avancer, cavalerie et infanterie, +et se mirent en marche vers Mansourah. On +tait alors la fin de novembre. Leur flotte remonta +le Nil, et suivit tous leurs mouvements. Ils arrivrent +d'abord Farescour. A cette nouvelle, l'mir Fakr-Eddin +crivit au Caire pour appeler tous les musulmans +aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, +ces paroles de l'Alcoran: Accourez, grands et petits, +et venez combattre pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui +vos biens, vos personnes; c'est tout ce qui peut vous arriver +de plus heureux. Cette lettre, ajoute Gmal-Eddin, +tait fort loquente; on y remarquait plusieurs passages +propres encourager les musulmans la guerre sacre. +Les Francs, que Dieu maudisse, y tait-il dit, sont venus +envahir notre patrie; ils dsirent s'en rendre matres. +Il est du devoir des vrais croyants de marcher tous +<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span> +contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en +chaire, le vendredi suivant, en prsence de tout le peuple, +et arracha des larmes tous les assistants. Bientt +on vit arriver Mansourah une multitude innombrable +de musulmans de la capitale et des provinces. La mort du +sultan et l'invasion de l'ennemi avaient rpandu une +terreur universelle. On tenait pour certain que si +l'arme gyptienne reculait seulement d'une journe, +c'en tait fait de toute l'gypte.</p> + +<p>Au commencement de ramadan (3 dcembre) il +s'engagea un premier combat entre l'arme chrtienne +et les avant-postes musulmans; un mir et plusieurs soldats +y souffrirent le martyre. Les Francs arrivrent ensuite +au lieu appel Scharmesah, quelques jours aprs + Baramoun, et enfin sur le canal d'Aschmoun, en face +de Mansourah. On tait alors au 13 de ramadan, et la +consternation tait gnrale. Les chrtiens camprent au +mme endroit o ils s'taient placs trente ans auparavant<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor"> [232]</a>; +de son ct, l'arme musulmane tait rassemble + Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'tait +spare de l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les +Francs s'entourrent d'abord de fosss, de murs et de palissades; +ils dressrent aussi leurs machines, et les firent +jouer contre ceux qui dfendaient la rive oppose. Ils +avaient leur flotte porte sur le Nil. Pour la flotte musulmane, +elle tait aussi sur le Nil et avait jet l'ancre sous les +murs de Mansourah. On commena par s'attaquer coups +de traits et de pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il +ne se passait presque pas de jours sans quelque combat; +chaque fois un certain nombre de chrtiens taient tus ou +faits prisonniers; des braves de l'arme musulmane allaient +jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span> +tentes; quand ils taient aperus, ils se jetaient l'eau +et se sauvaient la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils +ne missent en œuvre pour surprendre les chrtiens. J'ai +ou dire que l'un d'eux imagina de creuser un melon +vert et d'y cacher sa tte; de manire que, pendant +qu'il nageait, un chrtien s'tant avanc pour prendre +le melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers +le mme temps, la flotte musulmane s'empara d'un navire +chrtien mont par deux cents guerriers. Un +autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans +traversrent le canal, et attaqurent les chrtiens dans +leur propre camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent +la vie, d'autres furent faits prisonniers; le lendemain +il en arriva soixante-sept au Caire, entre lesquels +on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte +musulmane brla un vaisseau chrtien.</p> + +<p>Cependant le canal qui sparait les deux armes +n'tait pas large, et encore il offrait plusieurs gus faciles. +Un mardi 8 fvrier, la cavalerie chrtienne, conduite +par un perfide musulman, passa gu l'endroit +nomm Salman, et se dploya sur l'autre rive. Ce mouvement +fut si subit, qu'on ne s'en aperut pas temps; +les musulmans furent surpris dans leurs propres tentes. +L'mir Fakr-Eddin tait alors au bain. Aux cris qu'il entendit, +il sortit prcipitamment et monta cheval; +mais dj le camp tait forc, et Fakr-Eddin s'tant +avanc imprudemment, fut tu<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor"> [233]</a>. Dieu ait piti de son +<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span> +me! sa fin ne pouvait tre plus belle. Il avait joui de +l'autorit un peu plus de deux mois<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor"> [234]</a>.</p> + +<p>Cependant le frre du roi de France avait pntr +en personne dans Mansourah. Il s'avana jusque sur les +bords du Nil, au palais du sultan. Les chrtiens s'taient +rpandus dans la ville. Telle tait la terreur gnrale, +que les musulmans, soldats et bourgeois, +couraient droite et gauche dans le plus grand tumulte; +peu s'en fallut que toute l'arme ne ft mise en +droute. Dj les Francs se croyaient assurs de la victoire, +lorsque les mameloucks appels <em>giamdarites</em> et <em>baharites</em>, +lions des combats et cavaliers habiles manier +la lance et l'pe, fondant tous ensemble et comme un +seul homme sur eux, rompirent leurs colonnes et renversrent +leurs croix. En un moment ils furent moissonns +par le glaive ou crass par la massue des Turcs; quinze +cents d'entre les plus braves et les plus distingus couvrirent +la terre de leurs cadavres. Ce succs fut si prompt, +que l'infanterie chrtienne, qui dj tait parvenue au +canal, ne put arriver temps. Un pont avait t jet sur +le canal. Si la cavalerie avait tenu plus longtemps, ou +si toute l'infanterie chrtienne avait pu prendre part au +combat, c'en tait fait de l'islamisme; mais dj cette +cavalerie tait presque anantie; une partie seulement +parvint sortir de Mansourah, et se rfugia sur une +colline nomme Gdil, o elle se retrancha. Enfin, la +nuit spara les combattants. Cette journe devint la +source des bndictions de l'islamisme et la clef de son +allgresse. Lorsque l'action commena, un pigeon en +apporta la nouvelle au Caire. On tait alors dans l'aprs-midi. +Le billet tait adress l'mir Hossam-Eddin, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span> +me le donna lire; il tait ainsi conu: Au moment o +ce billet est crit, l'ennemi fond sur Mansourah; on en +est aux mains. Il ne contenait rien de plus. Ces paroles +nous frapprent tous de terreur; on regardait +gnralement l'islamisme comme perdu. A la fin du jour +les fuyards commencrent arriver du camp; la porte +de la Victoire, tourne de ce ct, resta toute la nuit +ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, +au lever du soleil, nous remes l'heureuse nouvelle +de la victoire des musulmans. Aussitt le Caire et le vieux +Caire se couvrirent de tapisseries; les rues retentirent +des marques de la joie publique; les cœurs se livrrent + l'allgresse, et l'on commena se rassurer sur l'issue +de cette guerre.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Gmal Eddin</span>, traduit par Reinaud, dans la <cite>Bibliothque +des Croisades</cite>, t. 4, p. 457.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.</h2> +</div> + +<p>Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que +lui-mme me le conta. Il me dit qu'il avait laiss sa bataille<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor"> [235]</a> +et s'tait mis lui et monseigneur Geoffroy de +Sargines dans la bataille de monseigneur Gauthier de +Chtillon, qui faisait l'arrire-garde; et me conta le roi +qu'il tait mont sur un petit roncin<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor"> [236]</a>, couvert d'une +housse de soie, et dit que derrire lui il ne demeura +de tous chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy +de Sargines, lequel mena le roi jusqu' Casel<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor"> [237]</a>, +<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span> +l o le roi fut pris. Le roi me conta que monseigneur +Geoffroy de Sargines le dfendait contre les Sarrasins, +comme le bon valet dfend contre les mouches la coupe +de son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins +l'approchaient, il prenait son pe, qu'il avait mise entre +lui et l'aron de sa selle, la mettait sous son aisselle, +et leur courait sus et les chassait d' ct le roi; +il mena ainsi le roi jusqu' Casel, o on le descendit en +une maison et o on le coucha au giron d'une bourgeoise +de Paris, comme tout mort, et ils croyaient que +il ne devait pas voir le soir<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor"> [238]</a>. L vint monseigneur +Philippe de Montfort, qui dit au roi qu'il avait vu +l'mir<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor"> [239]</a>, avec lequel il avait trait de la trve; que s'il +voulait, il irait vers lui pour refaire la trve de la manire +que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il +y allt et qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le +Sarrasin avait t son turban de sa tte et ta son anneau +de son doigt pour assurer qu'il tiendrait la trve. +Pendant ce temps il advint un grand malheur nos +gens; un tratre sergent, qui avait nom Marcel, commena + crier nos gens: Seigneurs chevaliers, rendez-vous, +le roi vous le mande<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor"> [240]</a>, et ne faites pas occire le +roi. Tous crurent que le roi leur avait mand, et rendirent +leurs pes aux Sarrasins. L'mir vit que les +Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit +monseigneur Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnt +<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span> +trve nos gens, car il voyait bien qu'ils taient +pris.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>GAUTHIER DE CHATILLON.</h2> +</div> + +<p>Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent +en gypte pendant que nous y tions. Tout d'abord je +vous dirai de monseigneur Gauthier de Chtillon, qu'un +chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson, +me conta qu'il vit monseigneur de Chtillon en une +rue qui tait au casel o le roi fut pris, et cette rue traversait +tout droit le casel; de sorte qu'on voyait les +champs des deux extrmits. Dans cette rue tait monseigneur +Gauthier de Chtillon, l'pe au poing toute +nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans +cette rue, il leur courait sus, l'pe au poing, et les chassait +hors du casel; et pendant la fuite que les Turcs +faisaient devant lui, eux qui tiraient aussi bien devant +que derrire, ils le couvraient de flches. Quand il les +avait chasss hors du casel, il arrachait ces traits qu'il +avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras +avec son pe et criait: Chtillon! chevalier! o sont +mes hommes? Quand il se retournait, il voyait que les +Turcs taient entrs par l'autre bout du casel; il leur +recourait sus, l'pe au poing, et les en chassait; et ainsi +fit par trois fois de la manire dessus dite.</p> + +<p>Quand l'amiral des galres m'eut amen vers ceux +qui avaient t pris terre, je m'enquis de monseigneur +Gauthier ceux qui avaient t autour de lui; je ne trouvai +personne qui pt me dire comment il avait t pris, +<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span> +except monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, +qui me dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers +la Mansoure, il trouva un Turc qui tait mont sur le +cheval de monseigneur Gauthier de Chtillon, et la +croupire du cheval tait toute sanglante; il lui demanda +ce qu'il avait fait de celui qui le cheval appartenait, +et le Turc lui rpondit qu'il lui avait coup la gorge, +tout cheval, comme il paraissait la croupire qui +tait rougie de son sang.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LETTRE DE SAINT LOUIS<br /> +<span class="medium"><em>Sur sa captivit et sa dlivrance.</em></span><br /> +<span class="medium">1250.</span></h2> +</div> + +<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, ses +chers et fidles prlats, barons, guerriers, citoyens, +bourgeois, et tous les autres habitants de son royaume + qui ces prsentes lettres parviendront, salut.</p> + +<p>Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, dsirant +de toute notre me poursuivre l'entreprise de la +croisade, nous avons jug convenable de vous informer +tous qu'aprs la prise de Damiette, que Notre-Seigneur +Jsus-Christ, par sa misricorde ineffable, +avait comme par miracle livre au pouvoir des chrtiens, +ainsi que vous l'avez sans doute appris, de +l'avis de notre conseil, nous partmes de cette ville le 20 +du mois de novembre dernier. Nos armes de terre et de +mer tant runies, nous marchmes contre celle des Sarrasins, +qui tait rassemble et campe dans un lieu +qu'on nomme vulgairement Massoure. Pendant notre +<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span> +marche, nous soutnmes les attaques des ennemis, qui +prouvrent constamment quelque perte assez considrable. +Un jour, entre autres, plusieurs de l'arme d'gypte, +qui taient venus attaquer les ntres, furent +tous tus. Nous apprmes en chemin que le soudan du +Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant +de mourir il avait envoy chercher son fils, qui restait +dans les provinces de l'Orient, et avait fait prter serment +de fidlit en faveur de ce prince tous les principaux +officiers de son arme, et qu'il avait laiss le +commandement de toutes ses troupes un de ses mirs, +Fakr-Eddin. A notre arrive au lieu que nous venons +de nommer, nous trouvmes ces nouvelles vraies. Ce +fut le mardi d'avant la fte de Nol que nous y arrivmes; +mais nous ne pmes approcher des Sarrasins, +cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux +armes, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui +se spare en cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous +plames notre camp entre ces deux fleuves, nous tendant +depuis le grand jusqu'au petit. Nous emes l +quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent +plusieurs des leurs tus par l'pe des ntres, mais dont +un grand nombre fut noy dans les eaux. Comme le +Thanis n'tait pas guable, cause de la profondeur de +ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commenmes + y jeter une chausse pour ouvrir un passage +l'arme chrtienne; nous y travaillmes pendant plusieurs +jours avec des peines, des dangers et des dpenses +infinies. Les Sarrasins s'opposrent de tous leurs efforts + nos travaux; ils levrent des machines contre +nos machines; ils brisrent avec des pierres et brlrent +avec leur feu grgeois les tours en bois que nous +dressions sur la chausse. Nous avions presque perdu +tout espoir de passer sur cette chausse, lorsqu'un transfuge +<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span> +sarrasin nous fit connatre un gu par o l'arme +chrtienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassembl +nos barons et les principaux de notre arme le lundi +d'avant les Cendres, il fut convenu que le lendemain, +c'est--dire le jour de Carme-prenant, on se rendrait +de grand matin au lieu indiqu pour passer le fleuve, +et qu'on laisserait une petite partie de l'arme la garde +du camp. Le lendemain, ayant rang nos troupes en +ordre de bataille, nous nous rendmes au gu, nous traversmes +le fleuve, non sans courir de grands dangers, +car le gu tait plus profond et plus prilleux qu'on ne +l'avait annonc. Nos chevaux furent obligs de passer la +nage, et il n'tait pas ais de sortir du fleuve, cause de +l'lvation de la rive, qui tait toute limoneuse.</p> + +<p>Lorsque nous emes travers le fleuve, nous arrivmes +au lieu o taient dresses les machines des Sarrasins, +en face de notre chausse. Notre avant-garde ayant +attaqu l'ennemi lui tua du monde, et n'pargna ni le +sexe ni l'ge. Dans le nombre, les Sarrasins perdirent un +chef et quelques mirs. Nos troupes s'tant ensuite disperses, +quelques-uns de nos soldats traversrent le camp +des ennemis, et arrivrent au village nomm Massoure, +tuant tout ce qu'ils rencontraient d'ennemis; mais les +Sarrasins s'tant aperus de l'imprudence des ntres, reprirent +courage et fondirent sur eux; ils les entourrent +de toutes parts et les accablrent. Il se fit l un grand carnage +de nos barons et de nos guerriers religieux et autres, +dont nous avons avec raison dplor et dont nous +dplorons encore la perte. L nous avons perdu aussi +notre brave et illustre frre le comte d'Artois, digne d'ternelle +mmoire. C'est dans l'amertume de notre cœur +que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique +nous dussions plutt nous en rjouir, car nous croyons +et esprons qu'ayant reu la couronne du martyre, il +<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span> +est all dans la cleste patrie et qu'il y jouit de la rcompense +accorde aux saints martyrs. Ce jour-l, les +Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous accablant +d'une grle de flches, nous soutnmes leurs rudes +assauts jusqu' la neuvime heure, o le secours de +nos balistes nous manqua tout fait. Enfin, aprs avoir +eu un grand nombre de nos guerriers et de nos chevaux +blesss ou tus, avec le secours de Notre-Seigneur nous +conservmes notre position, et nous y tant rallis, +nous allmes le mme jour placer notre camp tout prs +des machines des Sarrasins. Nous y restmes avec un +petit nombre des ntres, et nous y fmes un pont de +bateaux pour que ceux qui taient au del du fleuve +pussent venir nous. Le lendemain il en passa plusieurs +qui camprent auprs de nous. Alors les machines des +Sarrasins ayant t dtruites, nos soldats purent aller et +venir librement et en sret, d'une arme l'autre, en +passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants +de perdition ayant runi leurs forces de toutes parts, +dans l'intention d'exterminer l'arme chrtienne, vinrent +attaquer nos lignes avec beaucoup d'audace et en +nombre infini; le choc fut si terrible de part et d'autre, +qu'il ne s'en tait jamais vu, disait-on, de pareil dans +ces parages. Avec le secours de Dieu, nous rsistmes +de tous cts, nous repoussmes les ennemis, et nous +en fmes tomber un grand nombre sous nos coups. Au +bout de quelques jours, le fils du sultan, venant des +provinces orientales, arriva Massoure. Les gyptiens le +reurent comme leur matre et avec des transports de +joie. Son arrive redoubla leur courage; mais depuis ce +moment, nous ne savons par quel jugement de Dieu, +tout alla de notre ct contre nos dsirs. Une maladie contagieuse +se mit dans notre arme, et enleva les hommes +et les animaux, de telle sorte qu'il y en avait trs-peu qui +<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span> +n'eussent regretter des compagnons ou soigner des +malades. L'arme chrtienne fut en peu de temps trs-diminue. +Il y eut une si grande disette que plusieurs tombaient +de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette +ne pouvaient apporter l'arme les provisions qu'on y +avait embarques sur le fleuve, parce que les btiments +et les pirates ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparrent +mme de plusieurs de nos bateaux, et prirent +ensuite successivement deux caravanes qui nous apportaient +des vivres et des provisions, et turent un grand +nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La +disette absolue de vivres et de fourrages jeta la dsolation +et l'effroi dans l'arme, et nous fora, ainsi que les pertes +que nous venions de faire, de quitter notre position et de +retourner Damiette; telle tait la volont de Dieu.</p> + +<p>Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans +lui-mme, mais dans celui qui dirige ses pas et dispose +tout selon sa volont, pendant que nous tions en +chemin, c'est--dire le 5 du mois d'avril, les Sarrasins, +ayant runi toutes leurs forces, attaqurent l'arme +chrtienne, et par la permission de Dieu, cause de nos +pchs, nous tombmes au pouvoir de l'ennemi. Nous +et nos chers frres les comtes de Poitiers et d'Anjou, et +les autres qui retournaient avec nous par terre, fmes +tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et +une grande effusion de sang chrtien. La plupart de +ceux qui s'en retournaient par le fleuve furent de mme +faits prisonniers ou tus. Les btiments qui les portaient +furent en grande partie brls avec les malades qui s'y +trouvaient. Quelques jours aprs notre captivit, le soudan +nous fit proposer une trve; il demandait avec instance, +mais aussi avec menaces, qu'on lui rendt sans retard +Damiette et tout ce qu'on y avait trouv, et qu'on +le ddommaget de toutes les pertes et de toutes les dpenses +<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span> +qu'il avait faites jusqu' ce jour, depuis le moment +o les chrtiens taient entrs dans Damiette. Aprs +plusieurs confrences, nous conclmes une trve pour +dix ans, aux conditions suivantes.</p> + +<p>Le soudan dlivrerait de prison, et laisserait aller o ils +voudraient, nous et tous ceux qui avaient t faits captifs +par les Sarrasins depuis notre arrive en gypte, et tous +les autres chrtiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui +avaient t faits prisonniers depuis que le soudan Kamel, +aeul du soudan actuel, avait conclu une trve avec +l'empereur. Les chrtiens conserveraient en paix toutes +les terres qu'ils possdaient dans le royaume de Jrusalem +au moment de notre arrive. Pour nous, nous nous +obligions rendre Damiette, et 800,000 besants<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor"> [241]</a> sarrasins +pour la libert des prisonniers et pour les pertes +et dpenses dont il vient d'tre parl (nous en avons +dj pay 400), et dlivrer tous les prisonniers sarrasins +que les chrtiens avaient faits en Egypte depuis +que nous y tions venus, ainsi que ceux qui avaient t +faits captifs dans le royaume de Jrusalem, depuis la +trve conclue entre le mme empereur et le mme soudan. +Tous nos biens et ceux de tous les autres qui +taient Damiette seraient, aprs notre dpart, sous la +garde et la dfense du soudan et transports dans le +pays des chrtiens lorsque l'occasion s'en prsenterait. +Tous les chrtiens malades et ceux qui resteraient +Damiette pour vendre ce qu'ils y possderaient auraient +une gale sret, et se retireraient par mer et par terre +quand ils voudraient, sans prouver aucun obstacle ou +contradiction. Le soudan tait tenu de donner un sauf-conduit +jusqu'au pays des chrtiens tous ceux qui voudraient +se retirer par terre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span> +Cette trve, conclue avec le soudan, venait d'tre jure +de part et d'autre, et dj le soudan s'tait mis en marche +avec son arme pour se rendre Damiette et remplir +les conditions qui venaient d'tre stipules, lorsque, par +le jugement de Dieu, quelques guerriers sarrasins, sans +doute de connivence avec la majeure partie de l'arme, +se prcipitrent sur le soudan, au moment o il se levait +de table, et le blessrent cruellement. Le soudan, malgr +cela, sortit de sa tente, esprant pouvoir se soustraire +par la fuite; mais il fut tu coups d'pe en prsence +de presque tous les mirs et de la multitude des autres +Sarrasins. Aprs cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier +moment de leur fureur, vinrent les armes la main + notre tente, comme s'ils eussent voulu, et comme +plusieurs d'entre nous le craignirent, nous gorger +nous et les chrtiens; mais la clmence divine ayant +calm leur furie, ils nous pressrent d'excuter les conditions +de la trve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances +furent mles de menaces terribles; enfin, par la +volont de Dieu, qui est le pre des misricordes, le +consolateur des affligs, et qui coute les gmissements +de ses serviteurs, nous confirmmes par un nouveau +serment la trve que nous venions de faire avec le soudan. +Nous remes de tous, et de chacun d'eux en particulier, +un serment semblable, d'aprs leur loi, d'observer les +conditions de la trve. On fixa le temps o l'on rendrait +les prisonniers et la ville de Damiette. Ce n'tait point +sans difficult que nous tions convenus avec le soudan +de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore +sans difficult que nous en convnmes de nouveau avec +les mirs. Comme nous n'avions aucun espoir de la retenir, +d'aprs ce que nous dirent ceux qui revinrent de +Damiette, et qui connaissaient le vritable tat des +choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs +<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span> +autres, nous jugemes qu'il valait mieux pour la chrtient +que nous et les autres prisonniers fussions dlivrs +au moyen d'une trve, que de retenir cette ville avec +le reste des chrtiens qui s'y trouvaient, en demeurant +nous et les autres prisonniers exposs tous les dangers +d'une pareille captivit. C'est pourquoi au jour fix les +mirs reurent la ville de Damiette; aprs quoi, ils nous +mirent en libert nous et nos frres, et les comtes de +Flandre, de Bretagne et de Soissons, et plusieurs autres +barons et guerriers de France, de Jrusalem et de Chypre. +Nous emes alors une ferme esprance qu'ils rendraient +et dlivreraient tous les autres chrtiens, et que +suivant la teneur du trait ils tiendraient leur serment.</p> + +<p>Cela fait, nous quittmes l'Egypte, aprs y avoir +laiss des personnes charges de recevoir les prisonniers +des mains des Sarrasins et de garder les choses que +nous ne pouvions emporter, faute de btiments de +transport suffisants. Arrivs ici, nous avons envoy en +gypte des vaisseaux et des commissaires pour en ramener +les prisonniers, car la dlivrance de ces prisonniers +fait toute notre sollicitude, et les autres choses +que nous y avions laisses, telles que des machines, des +armes, des tentes, une certaine quantit de chevaux et +plusieurs autres objets; mais les mirs ont retenu trs-longtemps +au Caire ces commissaires, auxquels ils n'ont +enfin remis que quatre cents prisonniers, de douze +mille qu'il y a en gypte. Quelques-uns encore ne sont +sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux +autres choses, les mirs n'ont rien voulu rendre. Mais +ce qui est plus odieux aprs la trve conclue et jure, +c'est qu'au rapport de nos commissaires et des captifs +dignes de foi qui sont revenus de ce pays, ils ont choisi +parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont forcs, +l'pe leve sur leur tte, d'abjurer la foi catholique et +<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span> +d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu +la faiblesse de faire; mais les autres, comme des athltes +courageux, enracins dans leur foi et persistant constamment +dans leur ferme rsolution, n'ont pu tre +branls par les menaces ou par les coups des ennemis, +et ils ont reu la couronne du martyre. Leur sang, nous +n'en doutons pas, crie au Seigneur pour le peuple chrtien; +ils seront dans la cour cleste nos avocats devant +le souverain juge, et ils nous seront plus utiles dans cette +patrie que si nous les eussions conservs sur cette terre. +Les musulmans ont aussi gorg plusieurs chrtiens qui +taient rests malades Damiette. Quoique nous eussions +observ les conditions du trait que nous avions +fait avec eux et que nous fussions toujours prts les +observer encore, nous n'avions aucune certitude de voir +dlivrer les prisonniers chrtiens ni restituer ce qui +nous appartenait.</p> + +<p>Lorsqu'aprs la trve conclue et notre dlivrance, +nous avions la ferme confiance que le pays d'outre-mer +occup par les chrtiens resterait dans un tat de paix +jusqu' l'expiration de la trve, nous emes la volont +et le projet de retourner en France. Dj nous nous disposions +aux prparatifs de notre passage; mais quand nous +vmes clairement, par ce que nous venons de raconter, +que les mirs violaient ouvertement la trve et, au mpris +de leur serment, ne craignaient point de se jouer de +nous et de la chrtient, nous assemblmes les barons de +France, les chevaliers du Temple, de l'Hpital, de l'ordre +Teutonique, et les barons de Jrusalem; nous les +consultmes sur ce qu'il y avait faire. Le plus grand +nombre jugea que si nous nous retirions dans ce moment +et abandonnions ce pays, que nous tions sur le +point de perdre, ce serait l'exposer entirement aux +Sarrasins, surtout dans l'tat de misre et de faiblesse +<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span> +o il tait rduit, et nous pouvions regarder comme +perdus et sans espoir de dlivrance les prisonniers chrtiens +qui taient au pouvoir de l'ennemi. Si nous restions, +au contraire, nous avions l'espoir que le temps +amnerait quelque chose de bon, tel que la dlivrance +des captifs, la conservation des chteaux et forteresses +du royaume de Jrusalem, et autres avantages pour la +chrtient, surtout depuis que la discorde s'tait leve +entre le soudan d'Alep et ceux qui gouvernaient au +Caire. Dj ce soudan, aprs avoir runi ses armes, +s'est empar de Damas et de quelques chteaux appartenant +au souverain du Caire. On dit qu'il doit venir en +gypte pour venger la mort du soudan que les mirs +ont tu, et se rendre matre s'il le peut de tout le pays.</p> + +<p>D'aprs ces considrations, et compatissant aux misres +et aux tourments de la Terre Sainte, nous qui +tions venus son secours, plaignant la captivit et +les douleurs de nos prisonniers, quoique plusieurs +nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, +nous avons mieux aim diffrer notre passage et rester +encore quelque temps en Syrie, que d'abandonner +entirement la cause du Christ et de laisser nos prisonniers +exposs de si grands dangers. Mais nous avons +dcid de renvoyer en France nos chers frres les comtes +de Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre +trs-chre dame et mre et de tout le royaume.</p> + +<p>Comme tous ceux qui portent le nom de chrtien +doivent tre pleins de zle pour l'entreprise que nous +avons forme, et vous en particulier, qui descendez +du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un +peuple privilgi pour la conqute de la Terre Sainte, +que vous devez regarder comme votre proprit, nous +vous invitons tous servir celui qui vous servit sur la +croix en rpandant son sang pour votre salut; car cette +<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span> +nation criminelle, outre les blasphmes qu'elle vomissait +en prsence du peuple chrtien contre le Crateur, +battait de verges la croix, crachait dessus et la foulait +aux pieds en haine de la foi chrtienne. Courage donc, +soldats du Christ! armez-vous et soyez prts venger +ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos +devanciers qui se distingurent entre les autres nations +par leur dvotion, par la sincrit de leur foi, et remplirent +l'univers du bruit de leurs belles actions. Nous +vous avons prcds dans le service de Dieu; venez +vous joindre nous. Quoique vous arriviez plus tard, +vous recevrez du Seigneur la rcompense que le pre +de famille de l'vangile accorda indistinctement aux +ouvriers qui vinrent travailler sa vigne la fin du +jour, comme aux ouvriers qui taient venus au commencement. +Ceux qui viendront ou qui enverront du +secours pendant que nous serons ici obtiendront, outre +les indulgences promises aux croiss, la faveur de Dieu +et celle des hommes. Faites donc vos prparatifs, et +que ceux qui la vertu du Trs-Haut inspirera de venir +ou d'envoyer du secours soient prts pour le mois +d'avril ou de mai prochain. Quant ceux qui ne pourront +tre prts pour ce premier passage, qu'ils soient +du moins en tat de faire celui qui aura lieu la Saint-Jean. +La nature de l'entreprise exige de la clrit, et +tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prlats et +autres fidles du Christ, aidez-nous auprs du Trs-Haut +par la faveur de vos prires; ordonnez qu'on en fasse +dans tous les lieux qui vous sont soumis, afin qu'elles +obtiennent pour nous de la clmence divine les biens +dont nos pchs nous rendent indignes.</p> + +<p class="date">Fait Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'aot.</p> + +<p class="work small">Traduit par Michaud, dans l'<cite>Histoire des Croisades</cite>, +t. IV, p. 559.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.</h2> +</div> + +<p>Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues la +connaissance de la reine Blanche et des seigneurs de +France, par le rapport de quelques personnes qui revenaient +des pays d'Orient, ceux-ci, ne pouvant ni ne voulant +y croire, ordonnrent que ces messagers fussent +pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. +Mais lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient +par de nouveaux messagers, qu'ils n'osaient +plus traiter de diseurs de rien, lorsqu'ils virent des crits +relatifs tout cela, munis de sceaux et signes convenus, + n'en pas douter, la France entire fut plonge dans la +douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi +bien que les chevaliers se plaignaient, schaient de +chagrin et ne voulaient pas recevoir de consolation. +De toutes parts, les pres et les mres pleuraient la mort +de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de ceux qui +leur avaient donn la vie; les parents, de leurs parents; +les amis, de leurs amis. La beaut des femmes tait change +par le chagrin; les guirlandes de fleurs taient rejetes +au loin; on n'entendait plus de chansons; les +instruments de musique taient dfendus. Toutes les +marques extrieures de la joie avaient fait place au deuil +et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, +accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la +raison dans l'amertume de leur me et l'immensit de +leur douleur, et s'emportaient en paroles de blasphme +qui sentaient l'apostasie ou l'hrsie. Et la foi de plusieurs +commena vaciller. Venise, ville trs-fameuse, +et beaucoup de cits d'Italie, qui sont habites par des +demi-chrtiens, seraient tombes dans l'apostasie si +elles n'eussent t fortifies par les consolations de leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span> +vques et des saints religieux, lesquels leur assuraient +en vrit que ceux qui avaient t tus rgnaient dj +dans le ciel titre de martyrs et ne voudraient plus +pour tout l'or du monde revenir dans la valle tnbreuse +de cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement +de quelques-uns, mais non de tous.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande chronique</cite>, traduction de +M. Huillard-Brholles.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>CHANT ARABE.<br /> +<span class="medium">Compos aprs le dpart de saint Louis.</span></h2> +</div> + +<p>Quand tu verras le Franais<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor"> [242]</a>, dis-lui ces paroles +d'un ami sincre:</p> + +<p>Puisses-tu recevoir de Dieu la rcompense qui t'est +dire pour avoir caus la mort de tant de serviteurs du +Messie.</p> + +<p>Tu venais en gypte: tu en convoitais les richesses; +tu croyais, insens, que ses forces se rduiraient en +fume.</p> + +<p>Vois maintenant ton arme; vois comme ton imprudente +conduite l'a prcipite dans le sein du tombeau.</p> + +<p>Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tu, +prisonnier ou cribl de blessures!</p> + +<p>Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles +ides! Peut-tre Jsus veut-il se dbarrasser de vous!</p> + +<p>Peut-tre le Pape est-il bien aise de ce dsastre; car +souvent un prtendu ami donne des conseils perfides.</p> + +<p>En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites +<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span> +comme s'il mritait encore plus de confiance que Schak +et Satih<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor"> [243]</a>.</p> + +<p>Et si le roi tait tent de venir venger sa dfaite, si +quelque motif le ramenait en ces lieux,</p> + +<p>Dis-lui qu'on lui rserve la maison du fils de Lokman<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor"> [244]</a>, +qu'il y trouvera encore et ses chanes et l'eunuque +Sabih<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor"> [245]</a>.</p> + +<p class="work small">Traduit par M. Reinaud, dans la <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, +t. IV, p. 474.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA REINE A DAMIETTE.</h2> +</div> + +<p>Vous avez entendu les grandes perscutions que le +roi et nous souffrmes, auxquelles perscutions la reine +n'chappa pas, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Car +trois jours avant qu'elle accoucht lui vinrent les +nouvelles que le roi tait pris; desquelles nouvelles +elle fut si effraye, que toutes les fois qu'elle dormait +en son lit, il lui semblait que toute sa chambre ft +pleine de Sarrasins, et elle criait: Au secours! au +secours! Et pour que l'enfant dont elle tait grosse ne +prt pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux +chevalier, de l'ge de quatre-vingts ans, qui la tenait +par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait: +Madame, n'ayez garde, car je suis ici. Avant +d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, except le chevalier, +et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, +et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui +<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span> +dit: Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez +donne, que si les Sarrasins prennent cette ville, que +vous me coupiez la tte avant qu'ils me prennent. +Et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je le ferai +volontiers, car je l'avais dj bien pens que je +vous tuerais avant qu'ils nous aient pris.</p> + +<p>La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on +Tristan pour la grande douleur pendant laquelle +il tait n.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA REINE BLANCHE.</h2> +</div> + +<p>A Sayette<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor"> [246]</a> vinrent au roi les nouvelles que sa mre +tait morte. Il en mena si grand deuil que de deux jours +on ne put lui parler. Aprs cela, il m'envoya querir +par un valet de sa chambre. Quand je vins devant lui +en sa chambre, o il tait tout seul, et qu'il me vit, il +tendit ses bras, et me dit: Ah! snchal, j'ai perdu +ma mre.—Sire, rpondis-je, je ne m'en tonne pas, +car elle devait mourir; mais je m'tonne que vous, qui +tes un sage homme, ayez men si grand deuil, car vous +savez que le sage dit que la tristesse que l'homme a au +cœur ne lui doit point paratre au visage; car celui qui le +fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux. +Il lui fit faire de trs-beaux services en Terre Sainte; +et aprs il envoya en France un courrier charg de lettres +de prires aux glises, pour qu'on prit pour elle.</p> + +<p>Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et trs-sainte +femme, me vint dire que la reine avait beaucoup +de chagrin, et me pria que j'allasse vers elle pour la +<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span> +consoler. Et quand je vins l, je trouvai qu'elle pleurait, +et je lui dis que vrit dit celui qui dit qu'on ne +doit pas croire femme, car c'tait la femme que vous +hassiez le plus, et vous en avez tel chagrin! Et elle me +dit que ce n'tait pas pour elle qu'elle pleurait, mais +pour le chagrin que le roi avait.</p> + +<p>Les durets que la reine Blanche fit la reine Marguerite +furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas +permettre que son fils ft en la compagnie de sa femme, +sinon le soir quand ils allaient coucher. L'htel o le +roi et la reine se plaisaient le plus demeurer tait +Pontoise, parce que la chambre du roi tait au-dessus +de la chambre de la reine. Ils avaient ainsi arrang +leur affaire qu'ils allaient causer dans un escalier qui +descendait d'une chambre l'autre; et ils avaient si +bien dispos leurs arrangements que, quand les huissiers +voyaient venir la reine dans la chambre du roi son +fils, ils battaient les portes avec leurs verges, et le roi +s'en venait courant dans sa chambre pour que sa mre l'y +trouvt. Ainsi faisaient les huissiers de la chambre de +la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, +afin qu'elle y trouvt la reine Marguerite.</p> + +<p>Une fois le roi tait ct de la reine sa femme, qui +tait en trop grand danger de mort, parce qu'elle s'tait +blesse d'un enfant qu'elle avait eu. La reine Blanche +vint l et prit son fils par la main, et lui dit: Venez +vous-en, vous ne faites rien ici. Quand la reine Marguerite +vit que la mre emmenait le roi, elle s'cria: Hlas, +vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte +ni vive! Et alors elle se pma, et l'on crut qu'elle tait +morte; et le roi, qui crut qu'elle se mourait, revint, et +grand'peine on la fit revenir.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">LES PASTOUREAUX.<br /> +<span class="medium">1251.</span></h2> + +<p class="subh">De la croiserie des Pastouriaus.</p> +</div> + +<p>Une autre aventure avint en l'an de grce mil deux +cens cinquante et un au royaume de France. Car un +maistre qui savoit art magique fist convenant au soudan +de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous +les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de +trente ou de seize, par tel convenant qu'il auroit de +chascune teste quatre besans d'or; et ces convenances +furent faites au temps que le roy estoit en Chipre; et +fist au soudan entendant qu'il avoit trouv un sort que +le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis +s mains des Sarrasins.</p> + +<p>Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy +disoit; car trop durement doubtoit la venue du roy de +France. Si luy pria moult qu'il se penast d'accomplir ce +qu'il promettoit, et luy donna or et argent grant +foison, et le baisa en la bouche<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor"> [247]</a> en signe de moult +grant amour.</p> + +<p>Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en +vint en France. Quant il fu en l'entre, si se pourpensa +o et en quel partie il jeteroit son sort; si s'en ala droit +en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit et la jecta +contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice +que il faisoit au dable. Quand il ot ce fait, il +s'en vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient +les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de Dieu: Par +vous, mes doux enfans, sera la terre d'oultre-mer dlivre +<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span> +des anemis de la foy crestienne. Si tost comme +il orent sa voix, il alrent aprs luy et le commencirent + suivir par tout o il vouloit aler; et tous ceux que +il trouvoit se metoient la voie aprs les autres, si que +sa compaignie fu si grant que en moins de huit jours +il furent plus de trente mille, et vindrent en la cit +d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.</p> + +<p>Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes +et quanqu'il demandrent; et leur estoit avis que nulle +plus sainte gent ne porroit estre. Si leur demandrent +qui estoit le maistre d'eux, et il leur monstrrent et vint +devant eux tout une grant barbe, ainsi comme s il +fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et +pasle.</p> + +<p>Quant il le virent de telle contenance, si le prirent +qu'il prist hostieulx et leur biens tout sa volent, et +s'agenoillrent aucuns devant lui tout ainsi comme s +ce fust un corps saint; et luy donnrent quanqu'il voult +demander. D'illec se parti, et commena avironner +tout le pays et pourprendre tous les enfans de la +contre, tant qu'il furent plus de quarante mille.</p> + +<p>Quant il se vit en si grant estat, si commena preschier +et despecier mariages, et reffaire tout sa volent; +et disoit qu'il avoit povoir de absoudre de toutes +manires de pchis. Quant les clers et les prestres +entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et +leur monstrrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste +achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda +aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres +et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala +parmi la contre tant qu'il vindrent Paris.</p> + +<p>La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda +que nul ne fust si hardi qui les contredist de riens; +car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les autres, que +<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span> +ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist +venir le grant maistre devant ly, et ly demanda coment +il avoit nom: et il respondi que on l'appeloit le +maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer +et luy dona grans dons. De la royne se parti, et s'en +vint ses compaingnons, qui bien savoient sa mauvaisti, +et si leur pria qu'il pensassent d'occire prestres +et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit +la royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit +moult bien fait quanqu'il feroient.</p> + +<p>Tant monta le maistre en grant orgueil que il se +revesti comme vesque en l'glyse de Saint-Eustache +de Paris, et prescha la mitre en la teste comme vesque, +et se fist moult honnourer et servir. Les autres +pastouriaux si alrent par tout Paris, et occirent tous +les clers qu'il y trouvrent; et convint que les portes +de Petit pont fussent fermes, pour la doubtance qu'il +n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs +contres pour aprendre.</p> + +<p>Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de +quanqu'il pot, si s'en parti, et divisa ses pastouriaux +en trois parties; car il estoient tant qu'il n'eussent pas +peu trouver ville qui les peust tous hbergier n soustenir. +Si en envoia une partie droit Bourges, et commanda + ceux qui les devoient conduire que quanqu'il +pourroient prendre et lever du pays, que il le prissent; +et quant il auroient ce fait, que il retournassent +luy au port de Marseille o il les attendroit. Si se dpartirent +en telle manire, et s'en ala une partie droit + Bourges, et l'autre partie Marseille.</p> + +<p>Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, +si se doubtrent, car l'en avoit bien racont qu'il faisoient +moult de maux. Si alrent parler la justice et +ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que +<span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span> +telle esmeute et telle alle d'enfans et de pastouriaux +estoit trouve par grant malice, et par art de diable +et par enchantement; et se il vouloient mettre paine, il +prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvs +en mauvaisti et en cas de larrecin.</p> + +<p>Le prvost et le bailli s'accordrent ce qu'il disoient, +et furent tous aviss de la besoingne. Les pastouriaux +entrrent en Bourges et s'espandirent parmi la ville; +mais il n'y trouvrent oncques n clerc n prestre; si +commencirent mener leur maitrises, ainsi comme +il avoient fait Paris et s autres bonnes villes o +il leur fu tout abandonn faire leur volent.</p> + +<p>Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir + leur volent, il commencirent brisier coffres et +huches, et prendre or et argent; et avec ce, il prisrent +les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent couchier +avec eux. Tant firent que la justice qui estoit +en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent +leur mauvaisti. Si les prisrent et leur firent confesser +toute leur mauvaisti, et coment il avoient tout le +pays enfantosm par leur enchantemens. Si furent tous +les grans maistres jugis et pendus, et les enfans s'en retournrent +tous esbahis, chascun en sa contre.</p> + +<p>Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur +commanda qu'il alassent de nuit et de jour Marseille; +qui portrent lettres au viguier, squelles toute la mauvaisti +au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu +tantost pris le maistre et pendus unes hautes fourches; +et les pastouriaux qui aloient aprs luy s'en retournrent +povres et mandians.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, publies +et annotes par M. <em>Paulin Pris</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.<br /> +<span class="medium">1254.</span></h2> +</div> + +<p>Le roi d'Angleterre Henri III tant venu la noble +maison de religieuses qu'on appelle Fontevrault<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor"> [248]</a>, +s'y mit en prire sur les tombes de ses prdcesseurs +qui y avaient t enterrs. Puis, tant venu au spulcre +de sa mre, Isabelle, qui tait dans le cimetire, il fit +transfrer le corps dans l'glise, fit lever par-dessus +un mausole, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux +de la mme glise, de prcieuses toffes de soie, accomplissant +ainsi ce commandement du Seigneur: Honore +ton pre et ta mre...</p> + +<p>Se sentant malade, il alla semblablement Pontigny, +se mit pieusement en prire sur la tombe et sur la +chsse de saint Edmond, et recouvra le bienfait de la +sant. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des prsents +prcieux et dignes d'un roi.</p> + +<p>A la mme poque, comme le seigneur roi d'Angleterre +dsirait ardemment depuis longtemps voir le +royaume de France, le seigneur roi son beau-frre<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor"> [249]</a>, +la dame reine de France, sœur de la dame reine d'Angleterre, +les cits et les glises de France, les mœurs et +l'intrieur des Franais, et la trs noble chapelle du roi +de France, qui est Paris, ainsi que les incomparables +reliques qui y sont gardes, il envoya au roi de France +des dputs solennels et quand il eut obtenu passage +en toute bienveillance et scurit, il rassembla +son escorte et sa trs-noble compagnie, puis dirigea +sa marche vers la ville d'Orlans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span> +Le trs-pieux roi de France ordonna formellement +aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cits par +lesquelles le roi d'Angleterre devait passer de faire dblayer +les rues des immondices, des souches de bois et +de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre +partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer +avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver les +faades des glises et des maisons; de le recevoir avec +respect et allgresse, au bruit des cantiques et des +cloches, la lueur des cierges, et revtus de leurs habits +de fte; d'aller sa rencontre quand il viendrait, et +de le servir avec empressement pendant son sjour.</p> + +<p>Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrive du +seigneur roi d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu' +Chartres. En se voyant ils se prcipitrent dans les +bras l'un de l'autre et se donnrent le baiser. Ils se tmoignrent +leur amiti par des salutations mutuelles et +par un change de paroles affables. Le seigneur roi +de France ordonna qu'on fournt libralement ses +frais des procurations<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor"> [250]</a> opulentes et splendides +au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il serait dans son +royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta +volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre +mille chevaux magnifiques, monts par des personnages +de marque, sans compter les chariots et les btes +de somme, ainsi que les chevaux d'lite; le tout +formant une multitude si nombreuse, que les Franais +taient stupfaits de cette nouveaut imprvue. En +outre, pendant toute la journe, et de jour en jour, la +compagnie des deux rois s'accrut immensment et merveilleusement, +<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span> +comme a coutume de le faire un fleuve +grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec +sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant +d'eux pour trouver ses autres sœurs, la reine +d'Angleterre et la comtesse de Cornouailles, ainsi que +le seigneur roi d'Angleterre, pour se fliciter, se consoler +mutuellement et se tmoigner leur amiti par +des salutations et des entretiens familiers. Or, leur +mre, la comtesse de Provence, nomme Batrix, tait +prsente et pouvait se glorifier, comme une autre Niob, +en considrant ses enfants, car il n'y avait pas dans le +sexe fminin une seule mre au monde qui pt se glorifier +et se fliciter des nobles fruits de son ventre, +comme elle de ses filles.</p> + +<p>Cependant les coliers de Paris, surtout ceux qui +taient anglais de nation<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor"> [251]</a>, tant instruits de l'arrive +de si grands rois et de si grandes reines, et d'une +foule de seigneurs incomparables, suspendirent pour le +moment leurs lectures et leurs disputations, parce que +c'tait une poque entirement consacre la joie, +retranchrent quelque chose sur les portions communes +de la semaine, achetrent des cierges et des habits de +fte, qu'on appelle vulgairement cointises, se procurrent +tout ce qui pouvait servir tmoigner leur +joie, et allrent au-devant des nobles visiteurs, en +chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des +guirlandes et des couronnes, et au son des instruments +de musique. Or, le nombre de ceux qui arrivaient et +de ceux qui venaient leur rencontre tait immense. +Jamais dans les temps passs on n'avait vu en France +une aussi belle fte, ni un si grand ou si solennel rassemblement +<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span> +que celui qui se portait la rencontre des +arrivants. Les coliers et les citoyens passrent tout ce +jour-l, et la nuit et les jours suivants, dans la joie, parcourant +la ville, merveilleusement tapisse; ce n'taient +que chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allgresse, +enfin toutes les pompes de ce monde.</p> + +<p>Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, +cortge dont le nombre aurait pu former +une copieuse arme, furent arrivs Paris, et qu'une +telle et si grande noblesse de l'Universit de Paris fut +venue au-devant d'eux, le roi de France se rjouit beaucoup +et rendit grces aux clercs des honneurs de toutes +espces qu'ils rendaient ses htes. Puis le seigneur +roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre: Ami, +voici que la ville de Paris est ta disposition; o te +plat-il de prendre ton logis? L est mon palais, au +milieu de la ville: s'il t'agre de t'y arrter, que ta +volont soit faite. Si tu prfres le Vieux-Temple, qui +est hors la ville et o le local est plus spacieux, ou bien +tout autre endroit qui te plaise davantage, tu n'as qu' +vouloir. Le seigneur roi d'Angleterre choisit pour +htel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie tait +nombreuse et qu'il y a dans ce mme Vieux-Temple +des btiments suffisants et convenables pour une nombreuse +arme. En effet, quand tous les Templiers d'en +dea des monts se rendent aux poques et aux termes +fixs leur chapitre gnral, ils trouvent l des logements +convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans +un seul palais, car ils traitent de nuit leurs affaires dans +le chapitre. Cependant, quoiqu'il y et tant de logements +dans l'intrieur du palais, la compagnie du roi tait +tellement nombreuse, que beaucoup furent forcs de +dormir la belle toile, sans que les maisons voisines +qui s'tendaient du ct de la place qu'on appelle la +<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span> +Grve pussent suffire cette foule. Les chevaux furent +placs hors des btiments, dans les lieux qui parurent +les plus propres devenir des tables.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple +pour son logis, ordonna que le lendemain de grand +matin toutes les maisons du mme palais, c'est--dire +du mme Temple, fussent remplies de pauvres que l'on +ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur +nombre ft considrable, fut abondamment servi en +viandes et en poissons avec le pain et le vin.</p> + +<p>Ce mme lendemain, tandis que les pauvres taient +restaurs la premire et la troisime heure, le seigneur +roi d'Angleterre, conduit par le roi de France, +visita la trs-magnifique chapelle qui est dans le palais +mme du roi de France<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor"> [252]</a>, ainsi que les reliques qui +s'y trouvent et qu'il honora par des prires et par des +offrandes royales. Il visita semblablement les autres +lieux honorables de la ville, pour y prier dvotement +avec vnration, et il y laissa des offrandes.</p> + +<p>Ce mme jour, le seigneur roi de France, comme +il en tait convenu d'avance, dna avec le seigneur roi +d'Angleterre au susdit Vieux-Temple, dans la grande +salle royale, avec la nombreuse suite des deux rois. +Toutes les cours du palais taient remplies de gens qui +mangeaient, et il n'y avait ni la porte principale, ni + aucune entre, des huissiers ou des gardes pour +carter ceux qui voulaient prendre place; il y avait +libre accs et repas abondant pour tous ceux qui se +prsentaient. Or, la multiplicit des mets de toutes +espces allait jusqu' pouvoir faire natre le dgot +parmi les convives. Aprs le festin, le seigneur roi +<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span> +d'Angleterre envoya aux seigneurs franais, dans leurs +htels, de superbes coupes en argent, des fermoirs en +or, des ceintures de soie, et d'autres prsents tels qu'il +convenait un si grand roi d'en donner, et de si +nobles seigneurs d'en recevoir gracieusement.</p> + +<p>Jamais, aucune poque dans les temps passs, mme +du vivant d'Assurus, d'Arthur ou de Charles, ne fut clbr +un repas si splendide et si nombreux; car on y +remarqua d'une manire clatante la fertile varit +des mets, la dlicieuse fcondit des boissons, l'empressement +joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, +l'abondante libralit des prsents. Or, il y avait +l des personnages vnrables qui non-seulement n'ont +pas de suprieurs dans le monde, mais encore dont on +ne pourrait trouver les gaux.</p> + +<p>Or, le repas fut donn dans la grande salle royale +du Temple, o l'on avait suspendu de tous cts, selon +la coutume d'outre-mer, autant de boucliers qu'il en +fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi eux +se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi +un certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: +Messire, pourquoi avez-vous invit les Franais venir +dner et se rjouir avec vous dans cette salle? Voici le +bouclier du roi d'Angleterre Richard au Grand-Cœur. +Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler. +Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les +convives taient disposs. Le seigneur roi de France, +qui est le roi des rois de la terre<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor"> [253]</a>, tant cause de +l'huile cleste dont il a t oint qu' cause de son +pouvoir et de sa prminence en chevalerie, s'assit +au milieu, ayant sa droite le seigneur roi d'Angleterre +<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span> +et le seigneur roi de Navarre<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor"> [254]</a> sa gauche. Comme le +seigneur roi de France s'efforait de rgler les places autrement, +de telle sorte que le roi d'Angleterre ft assis au +milieu et la place la plus leve, le seigneur roi d'Angleterre +lui dit: Non pas, messire roi, prenez le lieu le +plus honorable, c'est--dire la place du milieu et la plus +leve; car vous tes mon seigneur et le serez, et vous +en savez la cause<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor"> [255]</a>. Alors le pieux roi de France reprit, +mais voix basse: Plt Dieu que chacun obtnt +son droit sans tre ls; mais l'orgueil des Franais ne +le souffrirait pas. Or, laissons ce sujet. Ensuite les +ducs prirent place la mme table, selon leurs dignits +et prminences; ils taient au nombre de vingt-cinq, +et les personnes qui taient assises aux places les plus +leves se trouvaient cependant mles aux ducs susdits. +De plus, douze vques assistrent ce festin; ils taient +placs avant certains ducs, et se trouvaient cependant +mls aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers +de renom qui prirent place leur tour. Les comtesses +taient au nombre de dix-huit, parmi lesquelles +il y avait deux sœurs des deux reines susdites, savoir: la +comtesse de Cornouailes, la comtesse d'Anjou et de Provence, +qui taient comparables des reines, ainsi que +la comtesse Batrix, mre de toutes. Aprs le repas, qui +fut abondant et splendide, quoique ce ft un jour + poisson, le roi d'Angleterre vint loger cette nuit-l +dans le grand palais du seigneur roi de France, qui est +au milieu de la ville de Paris. En effet, le seigneur roi +de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant: +<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span> +Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse +tout ce qui est courtoisie et justice; puis il ajouta en +souriant: Je suis seigneur et roi dans mon royaume, +je veux donc tre le matre chez moi. Le roi d'Angleterre +alors se laissa conduire.</p> + +<p>Quand le roi d'Angleterre eut travers un faubourg +qu'on appelle la Grve et ensuite un faubourg du ct +de Saint-Germain l'Auxerrois, puis aprs un grand +pont<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor"> [256]</a>, il considra l'lgance des btiments qui dans +la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est--dire +en pltre, ainsi que les maisons trois arceaux et +quatre tages ou mme plus, aux fentres desquelles +apparaissait une multitude infinie de personnes des +deux sexes; et une foule serre s'agglomrait et se pressait + l'envi pour voir le roi d'Angleterre Paris. Sa renomme +brilla du plus grand clat et fut porte aux +nues par les Franais, cause de ses largesses et de ses +prsents, de la libralit qui convenait ce jour-l, de +l'abondance de ses aumnes, de la belle ordonnance +de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de +France s'tait uni par mariage une sœur et le seigneur +roi d'Angleterre l'autre sœur.</p> + +<p>Les rois de France et d'Angleterre restrent ensemble +pendant huit jours, se rcrant mutuellement par des +entretiens longtemps dsirs. Or, le pieux roi de France +disait: N'avons-nous pas pous les deux sœurs et +nos frres<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor"> [257]</a> les deux autres? Tous les enfants, filles ou +garons, qui ont tir ou qui tireront naissance d'icelles +seront comme frres et sœurs. Oh! s'il y avait entre +pauvres hommes pareille affinit ou consanguinit, +combien ils se chriraient mutuellement, combien ils +<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span> +seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur +le sait, de ce que notre affection rciproque ne puisse tre +parfaitement d'accord en tout. Mais l'opinitret de +mes barons ne se soumet pas ma volont; car ils disent +que les Normands ne sauraient pas observer pacifiquement +leurs bornes ou leurs limites sans les violer; et +par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor"> [258]</a>. Mais +laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se +sparant de la prsence dudit roi de France, fut reconduit +par lui l'espace d'une journe de marche. Or, il +fut reconnu, par un calcul certain, qu'il avait rpandu +en dpenses faites Paris 1,000 livres d'argent, sans +compter les prsents inapprciables qu'il avait tirs de +son trsor, non sans le diminuer beaucoup. Cependant +l'honneur du seigneur roi d'Angleterre et de tous les +Anglais ne fut pas mdiocrement exalt ni faiblement +augment.</p> + +<p>Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le +roi de France dit au roi d'Angleterre: Ami, combien +douces tes paroles sont mes oreilles; rjouissons-nous +en conversant ensemble, car peut-tre ne jouirons-nous +jamais une autre fois l'avenir d'un entretien mutuel. +Puis il ajouta: Mon ami roi, il n'est pas facile de te +dmontrer quelle grande et douloureuse amertume de +corps et d'me j'ai prouve, par amour pour le Christ, +dans mon plerinage; quoique tout ait tourn contre +moi, je n'en rends pas moins grces au Trs-Haut; car +en revenant moi-mme, et en entrant et rentrant dans +mon cœur, je me rjouis plus de la patience que le Seigneur +m'a donne par sa faveur spciale, que s'il +m'et accord l'empire du monde entier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span> +Lorsque les deux rois se furent avancs l'espace d'environ +une journe de marche, ils se sparrent l'un de +l'autre, et, s'tant dtourns quelque peu l'cart sur le +bord de la route, ils se dirent des paroles secrtes et +amicales. Le roi de France dit alors en soupirant: +Plt Dieu que les douze pairs de France et le baronnage +consentissent mon dsir<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor"> [259]</a>; nous serions +certes des amis indissolubles. Notre discorde est pour +les Romains une excitation se dchaner et un sujet de +s'enorgueillir. S'tant donc baiss et embrasss rciproquement, +ils se quittrent.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>la Grande Chronique</cite>, traduite par +M. Huillard-Brholles.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.<br /> +<span class="medium">1256.</span></h2> +</div> + +<p>Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si +o et entendi un homme qui jura trop villainement de +Dieu: si en fu le roy moult courrouci en son cuer et commanda +que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien +chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour ce +que il eust perdurable mmoire de son pchi et que les +autres doubtassent jurer villainement de leur crateur. +Moult de gens murmurrent contre le roy pour ce que +cil estoit si laidement sign. Le roy, qui bien entendit +leur murmurement, ne s'en esmut de rien contre eux, +ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: Sire +Dieu, il te maudiront et tu les bniras. Si dist une parole +qui bien fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign +<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span> +et en telle manire comme celluy est, et jamais villain +serement ne feust jur en mon royaume. La +sepmaine emprs que cil fu sign le roy donna aux povres +femmes lingires qui vendent viez peufres<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor"> [260]</a> et +viez chemises, et aux povres ferrons qui ne pevent avoir +maisons la place d'entour les murs des Innocents pour +Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du peuple<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor"> [261]</a>.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grands Chroniques de Saint Denis</cite>, publies +et annotes par M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LA PRAGMATIQUE SANCTION.<br /> +<span class="medium">1269.</span></h2> +</div> + +<p>Malgr la bulle d'Alexandre IV qui dfendait toute +sentence d'excommunication ou d'interdit sur les terres +de France, l'exemple de l'Angleterre ne rassurait point +entirement Louis IX sur la paix de l'glise du royaume; +car des vnements imprvus pouvaient pousser un +autre pontife changer cette disposition. Le monarque +rsolut donc de fixer lui-mme par des statuts rguliers +les limites de l'autorit papale quant au temporel, et +de proclamer ce sujet son indpendance absolue. Sa +prsence en France et l'attitude de son parlement +avaient suffi jusque alors; mais ce frein chappait avec +lui, et il sentit encore plus la ncessit d'une manifestation +nergique, quand Clment IV, avant sa mort, dcida +que tous les bnfices ecclsiastiques seraient dsormais, +comme toujours, la disposition du saint-sige, +qui pourrait les confrer, vacants ou non vacants.</p> + +<p>Ces sortes d'empitements de juridiction s'taient +<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span> +successivement augments chaque nouvelle croisade +entreprise sons l'influence papale, et Louis, le plus +pieux des princes, mais aussi l'un des plus clairs, en +redoutait surtout l'abus la veille d'une longue absence<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor"> [262]</a>. +Aussi, aprs de mres rflexions et avoir pris +les conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, +dont la plupart des prlats du royaume faisaient partie, +il se dcida promulguer l'ordonnance appele Pragmatique +sanction. Cette ordonnance a t considre +depuis comme le premier acte fondateur des liberts de +l'glise gallicane, titre inconnu jusque alors, en les dclarant +et les expliquant. Elle tait ainsi conue:</p> + +<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, la +perptuelle mmoire de la chose;</p> + +<p>Voulant pourvoir la tranquillit des glises du +royaume, l'augmentation du culte divin, au salut des +mes, et dsirant obtenir la grce et le secours du Tout-Puissant, +sous la protection duquel nous mettons notre +royaume, avons par le prsent dit perptuel, ordonn +et ordonnons:</p> + +<p>Premirement: que les prlats des glises de notre +royaume, patrons et collateurs ordinaires de bnfices +jouiront pleinement de leurs droits et conserveront leur +juridiction, sans que Rome y puisse donner aucune atteinte +par ses rserves, par ses grces expectatives ou +par ses mandats;</p> + +<p>Secondement: que les glises cathdrales ou abbatiales +et autres pourront faire librement leurs lections, +qui sortiront leur plein et entier effet;</p> + +<p>Troisimement: que le crime de simonie, qui +infecte l'glise, soit entirement banni du royaume, +comme une peste prjudiciable la religion;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span> +Quatrimement: nous voulons que les promotions, +collations, provisions et dispositions des prlatures, +dignits et autres bnfices et offices ecclsiastiques de +notre royaume se fassent suivant la disposition du +droit commun des sacrs conciles et les ordonnances +des anciens pres de l'glise;</p> + +<p>Cinquimement: voulant empcher les exactions +insupportables de la cour romaine, qui se trouve malheureusement +appauvrie, nous dfendons de lever les +sommes qu'elle a accoutum d'imposer sur les glises +du royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable +et pressante, et de notre exprs commandement +et de celui des glises de France;</p> + +<p>Siximement, enfin: approuvons et confirmons +par les prsentes les liberts franaises, immunits, +prrogatives, droits et privilges accords par les rois de +France nos prdcesseurs, ou par nous, aux glises, monastres, +et aux personnes religieuses de notre royaume.</p> + +<p>En tmoignage de quoi avons fait apposer notre +sceau aux prsentes lettres. Donn Paris, en mars, +l'an de Notre-Seigneur Jsus-Christ 1269.</p> + +<p class="work small"><cite>Histoire de saint Louis</cite>, par le marquis de Villeneuve-Trans, +3 vol. in-8<sup>o</sup>, 1839.—<span class="smcap">T.</span> III, p. 361.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABB DE SAINT-DENIS.<br /> +<span class="medium">1270.</span></h2> +</div> + +<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, son +cher et fidle Mathieu, abb de Saint-Denis, salut et affection.</p> + +<p>Nous vous avons annonc que nous nous tions embarqu +<span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span> + Aigues-Mortes le 1<sup>er</sup> juillet, et que le lendemain +nous avions mis la voile pour Tunis. Ayant +abord en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous +sommes rests quelques jours sur nos vaisseaux au port +de Cagliari, attendant les vaisseaux de nos barons et des +autres croiss qui nous suivaient. Aprs leur arrive, +nous avons tenu conseil et rsolu de nous diriger vers +Tunis. Nous avons en consquence remis la voile, et +nous avons abord au port de Tunis le jeudi d'avant la +fte de sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons +pris terre sans aucun obstacle. Aprs avoir fait dbarquer +nos chevaux, nous nous sommes avancs jusqu' +l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous +avons dress notre camp devant cette ville. Nous avons +avec nous notre frre Alfonse, comte de Poitiers et de +Toulouse, et nos enfants Philippe, Jean et Pierre, notre +neveu Robert comte d'Artois et nos autres barons. Notre +fille la reine de Navarre, les femmes des autres princes, +les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les +vaisseaux prs de nous; nous jouissons tous, grce +Dieu, d'une sant parfaite. Nous vous annonons qu'aprs +avoir pourvu tout ce qui tait ncessaire, nous +avons, avec le secours de Dieu, emport d'assaut la ville +de Carthage, o plusieurs Sarrasins ont t passs au fil +de l'pe.</p> + +<p>Donn au camp devant cette ville, le jour de la fte +de saint Jacques aptre, 1270 (25 juillet).</p> + +<p class="work small">Traduit par Michaud, <cite>Histoire des Croisades</cite>, t. 5, +p. 537.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSES +A SON FILS PHILIPPE LE HARDI<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor"> [263]</a>.<br /> +<span class="medium">1270.</span></h2> +</div> + +<p>Cher fils, pour ce que je dsire de tout mon cœur que +tu sois bien enseign en toutes choses, j'ai pens que tu +recevrais plusieurs enseignements de cet crit, car je +t'ai ou dire aucunes fois que tu retiendrais plus de moi +que de tout autre.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne premirement que tu aimes +Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir, car sans +cela nul ne peut rien valoir; tu te dois garder de toutes +choses que tu penseras devoir lui dplaire, et qui sont +en ton pouvoir, et spcialement tu dois avoir cette volont +que tu ne fasses pch mortel pour nulle chose +qui puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes +membres tre hachs et ta vie enleve par le plus cruel +martyre plutt que tu ne fasses pch mortel avec connaissance.</p> + +<p>Si Notre-Seigneur t'envoie aucune perscution ou maladie +ou autre chose, tu la dois souffrir dbonnairement, +et l'en dois remercier et savoir bon gr; car tu +dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu dois encore +penser que tu l'as bien mrit, et plus encore s'il +le veut, pour ce que tu l'as peu aim et peu servi et +pour ce que tu as fait maintes choses contre sa volont.</p> + +<p>Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prosprit ou de +sant de corps ou d'autre chose, tu l'en dois remercier +<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span> +humblement, et tu dois prendre garde que de ce tu ne te +dcries, ni par orgueil, ni par autre tort, car c'est grand +pch que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur +de sainte vie et suffisante science, par quoi tu +sois enseign des choses que tu dois viter et des choses +que tu dois faire; et aies telle manire en toi par laquelle +tes confesseurs et amis t'osent hardiment enseigner +et reprendre.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le +service de sainte glise; et quand tu seras la chapelle, +garde-toi d'oser parler vaines paroles. Tes oraisons dis +avec recueillement ou par bouche ou de pense, et spcialement +sois plus attentif l'oraison quand le corps de +Notre-Seigneur sera prsent la messe.</p> + +<p>Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres +et envers tous ceux que tu penseras qui ont souffrance +de cœur ou de corps, et suivant ton pouvoir, soulage-les +volontiers de consolations ou d'aumnes; si tu as +malaise de cœur, dis-le ton confesseur ou tout autre +que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder +secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que +choses que tu puisses dire.</p> + +<p>Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes +gens avec toi, soit de religion, soit du sicle, et esquive +la compagnie des mauvais; aie volontiers bons +parlements avec les bons, et coute volontiers parler +de Notre-Seigneur en sermons; et en priv pourchasse +volontiers les pardons. Aime le bien en autrui et hais +le mal, et ne souffre pas que l'on dise devant toi paroles +qui puissent attirer gens pch. N'coute pas volontiers +mdire d'autrui ni nulle parole qui tourne mpris +de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. +Telle parole ne souffre sans en prendre vengeance; que +<span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span> +si elle venoit de clerc ou de si grande personne que tu +ne puisses punir, fais-le dire celui qui pourrait en +faire justice.</p> + +<p>Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes +choses, que par l il appert que tu reconnaisses les +bonts et les honneurs que Notre-Seigneur t'a faits, en +telle manire que s'il plaisoit Notre-Seigneur que tu +vinsses l'honneur de gouverner le royaume, tu fusses +digne de recevoir la sainte onction dont les rois de +France sont sacrs.</p> + +<p>Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, +prends soin d'avoir les qualits qui appartiennent aux +rois, c'est--dire que tu sois si juste que tu ne t'cartes +de la justice, quelque chose qui puisse arriver. S'il +advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et un riche, +soutiens de prfrence le pauvre au riche, jusqu' +ce que tu saches vrit; et quand tu la connatras, fais +justice. S'il advient que tu aies querelle contre autrui, +soutiens la querelle de l'tranger devant ton conseil; +ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle, +jusqu' ce que tu connaisses la vrit; car ceux de ton +conseil pourraient craindre de parler contre toi, ce que +tu ne dois pas vouloir.</p> + +<p>Cher fils, si tu apprends que tu possdes quelque +chose tort ou de ton temps ou de celui de tes anctres, +aussitt rends-le, toute grande que soit la chose, en +terre, deniers ou autre chose. Si la chose est obscure, +par quoi tu n'en puisses savoir la vrit, fais telle paix +par conseil de prud'hommes par quoi ton me et celle +de tes anctres soient du tout dlivres; et si jamais tu +entends dire que tes anctres aient restitu, mets toujours +soin savoir si rien ne reste encore rendre, et si +tu le trouves, fais-le rendre aussitt pour la dlivrance +de ton me et de celle de tes anctres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span> +Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manires +de gens, et spcialement les personnes de sainte +glise; dfends qu'on ne leur fasse tort ni violence en +leurs personnes ou en leurs biens, et je veux te rappeler +une parole que dit le roi Philippe, un de mes aeux, +comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi +tait un jour avec son conseil priv, et disaient ceux de +son conseil que les clers lui faisaient grand tort, et que +l'on s'merveillait comment il le souffrait. Il rpondit: +Je crois bien qu'ils me font grand tort; mais quand je +pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je +prfre de beaucoup souffrir mon dommage que faire +chose par laquelle il arrive esclandre entre moi et +sainte glise. Je te remmore ceci pour que tu ne sois +pas lger croire autrui contre les personnes de sainte +glise. De telle faon les dois honorer et garder qu'ils +puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi +t'enseign-je que tu aimes principalement les gens de +religion, et les secoures volontiers dans leurs besoins; +et ceux que tu penseras par lesquels Notre-Seigneur +est le plus honor et servi, ceux-l aime-les plus que +les autres.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta +mre, et que tu retiennes volontiers et observes ses bons +enseignements, et sois enclin croire ses bons conseils; +aime tes frres et veuille toujours leur bien et avancement, +et leur tiens lieu de pre pour les enseigner +tous biens; et prends garde que par amour pour qui que +ce soit tu ne dclines de bien faire ni ne fasses chose +que tu ne doives.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tous les bnfices de sainte +glise que tu auras donner, tu les donnes bonnes +personnes par grand conseil de prud'hommes, et il me +semble qu'il vaut mieux que tu donnes ceux qui n'ont +<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span> +rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tu te dfendes, autant que +cela te sera possible, d'avoir guerre avec nul chrtien, +et si l'on te fait tort, essaye plusieurs voies pour savoir +si tu ne pourras trouver moyen de recouvrer ton droit +avant de faire guerre, et aie attention que ce soit pour +viter les pchs qui se font en guerre. Et s'il advient +qu'il te la convienne faire, commande diligemment +que les pauvres gens qui n'ont fautes ou forfaits soient +gards, que dommage ne leur vienne ni par incendie +ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux que +tu aies craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes +ou ses chteaux par force de sige; et garde que tu sois +bien conseill avant que tu meuves nulle guerre, que la +cause soit beaucoup raisonnable et que tu aies bien somm +le malfaiteur et autant attendu comme tu le devras.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que les guerres et dbats qui +seront en ta terre ou entre tes hommes, tu te mettes en +peine, autant que tu le pourras, de les apaiser; car c'est +une chose qui plat beaucoup Notre-Seigneur; et messire +saint Martin nous a donn trs-grand exemple, car +il alla pour mettre concorde entre les clercs qui taient +en l'archevch, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur +qu'il devait mourir; et il lui sembla que par l il +mettait bonne fin sa vie.</p> + +<p>Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons +prvts en ta terre, et fais souvent prendre garde qu'ils +fassent bien justice et qu'ils ne fassent autrui tort ni +chose qu'ils ne doivent; de mme ceux qui sont en ton +htel, fais prendre garde qu'ils ne fassent aucune injustice; +car combien que tu dois har tout mal fait autrui, +tu dois plus har le mal qui viendrait de ceux qui +de toi reoivent le pouvoir, que tu ne dois des autres; +et plus dois garder et dfendre que cela n'advienne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span> +Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dvou +l'glise de Rome et notre saint pre le Pape, et lui +portes respect et honneur, comme tu le dois ton pre +spirituel.</p> + +<p>Cher fils, donne volontiers pouvoir gens de bonne +volont qui en sachent bien user, et mets grande peine + ce que les pchs soient ts en ta terre, c'est--dire le +vilain serment<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor"> [264]</a> en toutes choses qui se fait ou dit +mpris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, pchs +de corps, jeux de ds, taverniers et autres pchs. Fais +abattre en ta terre, sagement et en bonne manire, les +tratres ton pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les +autres mauvaises gens, tant qu'elle en soit bien purge. +Lorsque, par sage conseil de bonnes gens, tu entendras +quelque chose bien faire, avance-les par tout ton pouvoir; +mets grand soin ce que tu fasses reconnatre +les bonts que Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en +saches remercier.</p> + +<p>Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente + ce que les deniers que tu dpenseras soient en bon +usage dpenss, et qu'ils soient levs justement; c'est un +sens que je voudrais que tu eusses beaucoup, c'est--dire +que tu te gardasses de folles dpenses et de mauvaises +prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien +employs; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec +les autres sens qui te sont profitables et convenables.</p> + +<p>Cher fils, je te prie que, s'il plat Notre-Seigneur que +je trpasse de cette vie avant toi, que tu me fasses aider +par messes et oraisons, et que tu envoies par les congrgations +du royaume de France pour leur faire demander +prire pour mon me, et que tu entendes tous les +biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span> +Cher fils, je te donne toute la bndiction que le pre +peut et doit donner son fils, et prie Notre-Seigneur +Dieu Jsus-Christ que par sa grande misricorde et par +les prires et par les mrites de sa bienheureuse mre +la vierge Marie, et des anges et des archanges, et de +tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et dfende +que tu ne fasses chose qui soit contre sa volont, et +qu'il te donne grce de faire sa volont, et qu'il soit +servi et honor par toi; et puisse-t-il accorder toi +et moi, par sa grande gnrosit, qu'aprs cette mortelle +vie nous puissions venir lui pour la vie ternelle, +l o nous puissions le voir, aimer et louer sans fin. +<em>Amen.</em></p> + +<p>A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu +avec le Pre et le Saint-Esprit, sans commencement et +sans fin. <em>Amen.</em></p> + +<h2>SAINT LOUIS.<br /> +<span class="medium"><em>Ses saintes paroles et ses bons enseignements.</em></span></h2> + +<p>Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de +Joinville, snchal de Champagne, fais crire la vie de +notre saint Louis, ce que je vis et entendis par l'espace +de six ans que je fus en sa compagnie au plerinage +d'outre-mer et depuis que nous revnmes. Et avant que +je vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je +vous conterai d'abord ce que je vis et entendis de ses +saintes paroles et de ses bons enseignements, pour qu'ils +soient placs dans un ordre convenable et pour difier +ceux qui les entendront.</p> + +<p>Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit +en consquence. Il y parut bien en ce que, de mme +que Dieu mourut pour l'amour qu'il avait pour son +<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span> +peuple, il mit son corps en aventure de mort par plusieurs +fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce +qu'il pouvait bien viter s'il et voulu, comme vous l'entendrez +ci-aprs. L'amour qu'il avait pour son peuple +parut ce qu'il dit son fils an pendant une grave +maladie qu'il eut Fontainebleau: Beau fils, fit-il, je +te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; +car vraiment j'aimerais mieux qu'un cossais vnt d'cosse +et gouvernt bien et loyalement le royaume, que +tu le gouvernasses mal et au su de tout le monde. Le +saint aima tant la vrit, que mme aux Sarrasins ne voulut-il +pas mentir de ce qu'il tait convenu, ainsi que +vous l'entendrez ci-aprs. De la bouche il fut si sobre, +que nul jour de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes +nourritures, comme font maintes personnes riches; +au contraire, il mangeait patiemment ce que ses +cuisiniers servaient devant lui. Il tait modr dans ses +paroles; car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal +dire de quelqu'un, ni jamais nommer le diable, dont le +nom est bien rpandu dans le royaume, ce qui, je crois, +ne plat pas Dieu. Il trempait son vin par modration, +selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. +Il me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas +de l'eau dans mon vin; et je lui dis que les physiciens<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor"> [265]</a> +me le faisaient faire, parce que j'avais une grosse +tte et un estomac froid et que je ne pouvais pas m'enivrer. +Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne +le trempais dans ma jeunesse et si je le voulais faire +dans ma vieillesse, les gouttes et les maladies d'estomac +me prendraient, et que jamais je n'aurais sant; et si je +buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je m'enivrerais +<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span> +tous les soirs, et que c'tait trop laide chose pour un +vaillant homme de s'enivrer.</p> + +<p>Il me demanda si je voulais tre honor en ce monde +et avoir paradis la mort, et je lui dis oui, et il me dit: +Donc, gardez-vous de ne faire ni de dire votre escient +quelque chose que si tout le monde le savait vous ne +puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.</p> + +<p>Il me dit que je me gardasse de dmentir ni de ddire +quelqu'un de ce qu'il dirait devant moi, moins +que je n'eusse pch ou dommage en souffrir; parce +que des dures paroles naissent les mles dont mille +hommes peuvent mourir.</p> + +<p>Il disait que l'on devait vtir et armer son corps de telle +manire que les prud'hommes de ce sicle ne pussent +dire qu'on en ft trop et les jeunes gens qu'on n'en ft +pas assez. Il m'appela une fois, et me dit: Je n'ose vous +parler, cause de l'esprit subtil que vous avez, de chose +qui touche Dieu; et pour cela j'ai appel ces frres qui +sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande +fut telle. Snchal, fit-il, quelle chose est Dieu? +Et je lui dis: Sire, c'est si bonne chose que meilleure +ne peut tre. Vraiment, fit-il, c'est bien rpondu; cette +rponse que vous avez faite est crite dans ce livre que +je tiens en ma main. Or, vous demand-je, fit-il, lequel +vous aimeriez mieux, ou que vous fussiez lpreux ou que +vous eussiez fait un pch mortel? Et moi, qui jamais ne +lui mentis, lui rpondis que j'en aimerais mieux avoir +fait trente qu'tre lpreux. Et quand les frres s'en furent +partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir ses +pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je +lui dis que je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez +comme un tourdi emport; car il n'y a si vilaine lpre +comme d'tre en pch mortel, parce que l'me qui est +en pch mortel est semblable au diable; par quoi nulle +<span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span> +lpre aussi laide ne peut tre. Et bien est vrai que +quand l'homme meurt, il est guri de la lpre du +corps; mais, quand l'homme qui a fait le pch mortel +meurt, il ne sait pas et n'est pas certain qu'il ait eu assez +de repentir pour que Dieu lui ait pardonn; c'est +pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lpre lui +dure autant que Dieu sera en paradis. Aussi, je vous +prie, fit-il, autant que je puis, que vous ayez cœur, +pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux que +tout malheur arrive au corps, lpre ou toute autre maladie, +que le pch mortel vienne votre me.</p> + +<p>Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le +jour du grand jeudi<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor"> [266]</a>. Sire, dis-je, en malheur, les +pieds de ces vilains ne laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, +ce fut mal dit; car vous ne devez pas avoir en ddain +ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je vous +prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de +moi, que vous vous accoutumiez les laver.</p> + +<p>Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu +et qui l'aimaient, qu'il donna la conntable de France + monseigneur Gilles le Brun, qui n'tait pas du royaume +de France, parce qu'il avait grande renomme de croire +en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment que tel il tait.</p> + +<p>Il faisait manger sa table matre Robert de Sorbonne +pour la grande renomme qu'il avait d'tre prud'homme. +Il arriva un jour qu'il mangeait ct de moi, +et que nous parlions l'un l'autre. Parlez haut, fit-il; +car vos compagnons croient que vous mdisez d'eux. Si +vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, +alors dites haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi +tait en joie, il me dit: Snchal, or dites-moi les raisons +<span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span> +pourquoi prud'homme<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor"> [267]</a> vaut mieux que bguin<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor"> [268]</a>? +Alors commena la discussion de moi et de +matre Robert. Quand nous emes longtemps disput, +il rendit sa sentence, et dit ainsi: Matre Robert, je voudrais +avoir le nom de prud'homme et que je le fusse, et +que tout le reste vous demeurt; car prud'homme est +si grande et si bonne chose, que mme au nommer il +emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'tait mauvaise +chose de prendre le bien d'autrui; car le mot +rendre est si rude, que rien que le nom corche la gorge +par les R qui y sont, lesquels signifient les rentes du +diable, qui tire toujours en arrire vers lui ceux qui +veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, +car il sduit tellement les grands usuriers et +les grands voleurs, qu'il leur fait donner Dieu ce qu'ils +devraient rendre. Il me dit ensuite, que je disse au roi +Thibaut, de sa part, qu'il prt garde ce qu'il faisait et +qu'il n'encombrt son me pour les grandes sommes +qu'il donnait la maison des frres prcheurs de Provins. +Car les hommes sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire +comme les bons excuteurs de testament, qui d'abord rparent +les torts faits par le dfunt et rendent le bien +d'autrui, et du reste du bien du mort font des aumnes.</p> + +<p>Le saint roi fut Corbeil une Pentecte, et il y eut +bien quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit aprs +manger au pr qui est au bas de la chapelle, et parlait + l'entre de la porte au comte de Bretagne, le pre du +duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. L me vint querir +matre Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de +mon manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers +vinrent aprs nous. Alors je demandai matre +<span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span> +Robert: Matre Robert, que me voulez-vous? Et il me +dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait en ce pr, +et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut +que lui, si on devrait vous en bien blmer? Et je lui +dis que oui. Et il me dit: Alors, vous tes donc blmer +quand vous tes plus noblement vtu que le roi, car +vous vous vtez de riches toffes, ce que le roi ne fait +pas. Et je lui dis: Matre Robert, sauf votre grce, je +ne suis pas blmer si je me vtis de riches toffes; car +cet habit m'ont laiss mon pre et ma mre; mais vous +faites blmer vous, car vous tes fils de vilain et de +vilaine, et vous avez laiss l'habit de votre pre et de +votre mre, et vous tes vtu de plus riche camelin que +le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et +celui du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et +alors le roi, entreprit de dfendre matre Robert de paroles, +de tout son pouvoir.</p> + +<p>Aprs ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur +Philippe son fils<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor"> [269]</a>, le pre du roi d'aujourd'hui<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor"> [270]</a>, +et le roi Thibaut, et s'assit la porte de son oratoire, +et mit la main terre, et dit: Asseyez-vous ici bien +prs de moi, pour que l'on ne nous entende pas. Ah! Sire, +firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si prs, de vous, +et il me dit: Snchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si +prs de lui, que ma robe touchait la sienne; et il les +fit asseoir aprs moi, et leur dit: videmment vous avez +fait grand mal quand vous, qui tes mes fils, n'avez +fait du premier coup tout ce que je vous ai command; et +gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent que +plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait +appels pour se confesser moi de ce qu' tort il avait +<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span> +dfendu Matre Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis +si bahi qu'il avait bien besoin que je l'aidasse; et toutefois +ne vous en tenez pas ce que j'ai dit pour dfendre +matre Robert; car, comme dit le snchal, vous devez +vous bien vtir et proprement, parce que vos femmes +vous en aimeront mieux et vos gens vous en priseront +plus. Car, dit le sage, on doit se parer en robes et en +armes de telle manire que les prud'hommes de ce sicle +ne disent pas qu'on en fait trop, ni les jeunes gens de ce +sicle ne disent qu'on en fait peu.</p> + +<p>Vous entendrez ci-aprs un enseignement qu'il me fit +en mer, quand nous revenions d'Outre-mer. Il advint +que notre nef heurta devant l'le de Chypre par un +vent qui a nom <em>guerbin</em>, qui n'est pas un des quatre +matres vents<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor"> [271]</a>; et de ce coup que notre nef prit, les +nautoniers furent si dsesprs, qu'ils arrachaient leurs +robes et leur barbe. Le roi sortit de son lit tout dchauss, +car c'tait la nuit; sans autre vtement qu'une +tunique, il alla se mettre en croix devant le corps de +Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que +la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela +tout seul, et me dit: Snchal, maintenant Dieu +nous a montr une partie de son pouvoir; car un de +ses petits vents, dont on connat peine le nom, a failli +noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses +gens. Or, saint Anselme dit que ce sont des menaces +de Notre Seigneur, comme si Dieu voulait dire: Je vous +aurais bien fait mourir, si je l'avais voulu. Sire Dieu, +fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car les menaces +que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni +pour ton avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu +<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span> +ne serais ni plus pauvre ni plus riche. Donc ce n'est +pas pour ton profit que tu nous as fait cette menace, mais +pour le ntre si nous savons en tirer avantage. Nous +devons donc, dit le roi, mettre profit cette menace que +Dieu nous a faite, de telle manire que si nous sentons +dans nos cœurs et dans nos corps quelque chose +qui dplaise Dieu, nous devons nous hter de l'ter, +et nous devons nous efforcer de mme de faire tout ce +que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons +ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce +sicle et en l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous +ne le faisons ainsi, il fera aussi comme le bon matre +doit faire son mauvais serviteur; car, aprs la menace, +quand le mauvais serviteur ne se veut amender, le +matre le frappe ou de mort ou d'autres peines graves +qui sont pires que la mort.—Ainsi y prenne garde le +roi d'aujourd'hui<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor"> [272]</a>, car il a chapp un danger aussi +grand ou plus grand<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor"> [273]</a> que celui o nous tions; qu'il +s'amende de ses mfaits de telle sorte que Dieu ne le +frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.</p> + +<p>Le saint roi s'effora de tout son pouvoir, par ses paroles, +de me faire croire fermement en la loi chrtienne +que Dieu nous a donne, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. +Il disait que nous devions croire si fermement +les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui +arrivt au corps, nous n'ayons nulle volont d'aller +l'encontre par parole ou par action. Et il disoit que +l'ennemi<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor"> [274]</a> est si subtil que quand les gens se meurent, +il se travaille tant comme il peut pour les faire mourir +en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span> +ne peut enlever l'homme les bonnes œuvres qu'il a +faites, et que s'il meurt dans la vraie foi, c'est une me +perdue pour lui. Et pour cela on doit se garder et se +dfendre de ce pige et dire l'ennemi, quand il envoie +telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au +point que je ne croie fermement tous les articles de la +foi; et quand tu me ferais trancher tous les membres, +je voudrais vivre et mourir dans cette croyance. Et +celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec le bton +et les pes dont l'ennemi le voulait occire.</p> + +<p>Il disait que foi et croyance taient choses auxquelles +nous devions tre fermement attachs, encore que nous +n'en fussions certains que par ou-dire. L-dessus il me +demanda comment mon pre s'appelait; et je lui dis qu'il +avait nom Simon. Et il me demanda comment je le savais; +et je lui rpondis que je croyais en tre certain +et que je le croyais fermement, parce que ma mre me +l'avait tmoign. Donc, reprit-il, vous devez croire fermement +tous les articles de la foi, desquels nous tmoignent +les aptres, ainsi que vous l'entendez chanter le +dimanche au Credo.....</p> + +<p>Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il +entendait ses heures chantes et une messe basse de <em>requiem</em>, +et puis la messe du jour ou des saints chante, +s'il y avait lieu.</p> + +<p>Tous les jours, aprs manger, il se reposait sur son +lit, et quand il avait dormi et repos, il priait dans sa +chambre pour les morts avec un de ses chapelains, avant +d'entendre les vpres. Le soir il entendait complies.</p> + +<p>Un cordelier vint lui au chteau d'Hyres, l o +nous abordmes<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor"> [275]</a>; et pour enseigner le roi, il dit en +son sermon qu'il avait lu la Bible et les livres qui parlent +<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span> +des princes mcrants<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor"> [276]</a>, et qu'il n'avait jamais +trouv, soit chez les chrtiens, soit chez les infidles, +qu'aucun royaume se ft perdu ou ait chang de matre +autrement que par dfaut de justice. Or, fit-il, que le +roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende +bonne et prompte justice son peuple; et que pour cela +Notre Seigneur lui permette de conserver son royaume +en paix tout le cours de sa vie. On dit que celui qui +enseignait ainsi le roi est enterr Marseille, o Notre-Seigneur +fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut +demeurer avec le roi, quelque prire qu'il lui ft, qu'une +seule journe.</p> + +<p>Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa +terre bien et loyalement et selon Dieu, ainsi que vous +l'entendrez ci-aprs. Il avait rgl sa besogne de telle +sorte que monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons +et nous autres qui tions autour de lui, quand nous +avions entendu nos messes, nous allions entendre les +plaids<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor"> [277]</a> de la porte, que l'on appelle maintenant les +requtes. Et quand il revenait de l'glise, il nous envoyait +querir et s'asseyait au pied de son lit, et nous +faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait s'il +y avait quelqu'un juger qu'on ne pt juger sans lui; +nous les lui nommions, et il les envoyait querir, et il +leur demandait: Pourquoi ne prenez-vous pas ce que +nos gens vous offrent? Et ils disoient: Sire, parce qu'ils +nous offrent peu. Et le roi leur rpondait: Vous devriez +bien vous contenter de ce que l'on voudra faire pour +vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir +comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.</p> + +<p>Maintes fois il advint qu'en t il allait s'asseoir au +<span class="pagenum"><a id="Page_482"> 482</a></span> +bois de Vincennes, aprs sa messe, et s'accotait un +chne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux +qui avaient affaire venaient lui, sans empchement +d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait de sa +bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procs? Et ceux +qui avaient procs se levaient, et alors il disait: Taisez-vous +tous, et on vous jugera l'un aprs l'autre. +Alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaines<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor"> [278]</a> +et monseigneur Geoffroy de Villette<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor"> [279]</a>, et disait l'un +d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait quelque +chose reprendre dans le discours de ceux qui parlaient +pour autrui, il le reprenait lui-mme. Je le vis +plusieurs fois en t, pour juger ses gens, venir au +jardin de Paris, vtu d'une tunique de camelot, d'un +surtout de tirtaine<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor"> [280]</a> sans manches, un manteau de cendal<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor"> [281]</a> +noir autour du cou, trs bien peign, sans bonnet, +et un chapeau orn de plumes de paon blanc sur sa tte; +et il faisait tendre un tapis pour nous faire asseoir autour +de lui. Et tout le peuple qui avait affaire par devant +lui se tenait debout autour de lui, et alors il les +faisait juger de la manire que je vous ai dit qu'il faisait +au bois de Vincennes.</p> + +<p>Je le revis une autre fois Paris, l o tous les prlats +de France lui mandrent qu'ils voulaient lui parler, et +le roi alla au palais pour les entendre. L tait l'vque +Gui d'Auxerre, fils de monseigneur Guillaume de Mello; +il parla au roi pour tous les prlats en ces termes: Sire, +ces seigneurs qui sont ici, archevques et vques, m'ont +dit que je vous dise que la chrtient se prit entre vos +<span class="pagenum"><a id="Page_483"> 483</a></span> +mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela +est? Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications +aujourd'hui, que les gens se laissent mourir +excommunis et sans absolution, et ne veulent pas +faire satisfaction l'glise. Ils vous requirent, Sire, pour +Dieu et parce que vous le devez faire, de commander +vos prvts et vos baillis que tous ceux qui demeureront +excommunis un an et un jour soient contraints +par la confiscation de leurs biens se faire absoudre. +A cela le roi rpondit qu'il l'ordonnerait volontiers +contre tous ceux dont on le ferait certain qu'ils avaient +tort. L'vque dit qu'il ne lui appartenait pas de connatre +de leurs causes. Et le roi lui rpondit qu'il ne les +ferait pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre +raison de contraindre les gens se faire absoudre quand +les clercs leur feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous +en donne en exemple le comte de Bretagne, qui tant +excommuni a plaid sept ans contre les prlats de +Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamns +tous. Donc, si j'avais contraint la premire anne le +comt de Bretagne, se faire absoudre, j'aurais mfait +envers Dieu et envers lui. Alors se rsignrent les prlats; +et oncques depuis n'ai entendu dire que demande +ait t faite des choses dessus dites.</p> + +<p>La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor"> [282]</a>, il la fit +contre la volont de son conseil, lequel lui disait: Sire, +il nous semble que vous perdez la terre que vous donnez +au roi d'Angleterre<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor"> [283]</a>, parce qu'il n'y a pas droit, +car son pre l'a perdue par jugement. Et cela le roi +rpondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y +avait pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: +<span class="pagenum"><a id="Page_484"> 484</a></span> +car nos femmes sont sœurs et nos enfants cousins +germains; c'est pourquoi il convient que la paix +existe. Il y a grand honneur pour moi dans la paix que +je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon +vassal, ce qu'il n'tait pas auparavant.</p> + +<p>La loyaut du roi put tre vue au fait de monseigneur +de Trie, qui remit au saint roi des lettres, lesquelles +disaient que le roi avait donn aux hritiers de la comtesse +de Boulogne, qui tait morte rcemment, le +comt de Dammartin. Le sceau de la lettre tait bris, +si bien qu'il ne restait plus que la moiti des jambes +de la figure du sceau du roi et le marche-pied sur lequel +le roi tenoit ses pieds. Il nous le montra tous +qui tions de son conseil, pour que nous l'aidassions de +nos avis. Nous dmes tous, sans nul dbat, qu'il n'tait +pas tenu de mettre la lettre excution. Alors il dit +Jean Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnt la lettre +qu'il lui avait commande. Quand il tint l lettre, il +nous dit: Seigneurs, voici le sceau dont je me servais +avant que j'allasse outre-mer, et voit-on clair par ce +sceau que l'empreinte du sceau brise est semblable +au sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience +retenir la dite comt. Alors il appela monseigneur +de Trie, et lui dit: Je vous rends la comt.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite> (Traduite par L. Dussieux).</p> + +<h2>SAINT LOUIS.<br /> +<span class="medium">De la grant sapience le roy de France.</span></h2> + +<p>Quant les barons de France entendirent le grant sens +et la droicte justice qui estoit au bon roy, si le doubtrent +moult forment et luy portrent honneur et rvrence, +<span class="pagenum"><a id="Page_485"> 485</a></span> +pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu +puis nul homme qui osast aler contre luy en son +royaume; et s aucun estoit rebelle, tantost estoit +humili son orgueil. En ceste manire tint le roy son +royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu +repairi de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit +aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune +male volent contre luy, laquelle il n'osoit appertement +monstrer, luy par son bon sens le traioit paix charitablement +pour dbonnairet, et faisoit amis de ses +anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture +dit: <em>Misricorde et piti gardent le roy, et dbonnairet +ferme son trne</em>, tout ainsi le royaume de France fu +gard fermement et en piti au temps du bon roy; car +misricorde et vrit qu'il avoit tousjours amies le gardrent. +Es causes qui estoient tournes contre luy de +ses hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours +contre luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui +estoient de son conseil et qui devoient faire droit jugement +pour luy ou contre luy, s causes menes contre +ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement, +pour la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus +ses prevosts et sus ses baillis parmi le royaume, et quant +l'en trouvoit chose qui faisoit amender, il faisoit tantost +restablir le deffaut qui faisoit amender. Icel meisme +faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et +faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce +qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines +paroles, meismement de dtractions et de menonges. +Pou ou nant maudissoit, n j ne dist villenie + homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy +se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manire +que ce fust: et quant il juroit, si disoit-il: <em>Au nom de +moy</em>; mais un frre meneur l'en reprist, si s'en garda +<span class="pagenum"><a id="Page_486"> 486</a></span> +du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il +disoit: <em>si est</em>, ou <em>non est</em>. L'en ne povoit trouver homme, +tant fust sage n lettr, qui si bien jugeast une cause +comme il faisoit, n qui donnast meilleure sentence n +plus vraie.</p> + +<h3>Coment le roy servoit les povres.</h3> + +<p>Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les +pis aux povres en secret lieu. Et estoit par nombre +quatre les plus anciens et les plus desfais que on peust +trouver; si les servoit dvotement genoux, et leur +essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur +donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir +au mengier, et en propre personne il les servoit de +boire et de mengier, et souvent s'agenouilloit devant eux.</p> + +<p>Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit chascun +quatre sous. Et s'il avenoit que aucune essoigne<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor"> [284]</a> le +presist, qu'il ne peust faire le service aux povres, il vouloit +que son confesseur le fist ainsi comme il le faisoit. +Grant honneur portoit le roy ses confesseurs, dont il +avenoit souvent que quant le roy se soit devant son +confesseur, et fenestre ou huis se dbatoient ou ouvroient +pour la force du vent, hastivement se levoit et l'aloit +fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise son +confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist +de ce faire. Et il luy dist: Vous estes mon chier pre, et +je suy votre fils; par quoy je le doy faire.</p> + +<h3>Coment le roy faisoit abstinence de son corps.</h3> + +<p>Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit +par tout l'avent et par tout caresme, et par toutes les +hautes vigiles, de couchier en son lit. Et, aprs ce qu'il +avoit receu le prcieux corps de Nostre-Seigneur Jhsucrist, +<span class="pagenum"><a id="Page_487"> 487</a></span> +il s'en tenoit par trois jours. Il vouloit que ses enfans +qui estoient parcreus et en aage ossent chacune +journe matines, la messe et vespres, et compile hautement + note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour +entendre la parole de Dieu, et que il dissent chascun +jour le service Notre-Dame, et qu'il scussent lettre +pour entendre les escriptures.</p> + +<p>Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et +puis retornoit en sa chambre et faisoit ses enfans soir +devant luy, et leur monstroit bonnes exemples des +princes anciens qui par convoitise avoient est dcus, +et les autres qui par luxure et par orgueil et par tels +vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il +faisoit porter ses enfans chapeaux de roses ou d'autres +fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte +couronne d'espines dont Jhsucrist fu couronn le jour +de sa saincte passion.</p> + +<h3>Coment le roy se confessoit.</h3> + +<p>A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis +de l'an dvotement et secretement. Tousjours +aprs sa confession recevoit discipline par la main +de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer +jointes ensemble que il portoit en une petite boiste +d'ivoire en une aumonire de soie. Telles boistes atout +telles chaiennes donnoit-il aucunes fois ses privs +amis pour recevoir autelle discipline comme il faisoit. +S'il avenoit que son confesseur luy donnast trop petis +cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. +Pour une haute feste il ne laissoit prendre sa discipline +dessus dicte<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor"> [285]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_488"> 488</a></span> +Longtemps porta le roy la haire sa char toute nue; +mais il la laissa par le commandement de son confesseur, +et pour ce qu'elle luy toit trop grive: et portoit une +couroie de haire: et pour ce qu'il la laissa porter, il +commanda que son confesseur donnast chascun jour +aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de +jeuner tous les vendredis de l'an, n ne mangeoit char +n sain<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor"> [286]</a> au mercredi. Et toutes les vigiles de Nostre-Dame +il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le +vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de fruit +les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en +son vin qu'il ne sentoit que pou ou nant de vin.</p> + +<h3>Coment le roy fist plusieurs religions en France.</h3> + +<p>Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres +et des souffraiteux: il avoit acoustum par tout l o +il estoit que six-vins povres fussent pus<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor"> [287]</a> en son +hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, +et souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la +viande devant eux, meismement<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor"> [288]</a> aux hautes vigiles +des festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult +grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux +povres maladeries et aux autres povres colliges et aux +povres qui plus ne povoient labourer par viellesce ou par +maladie: si que paine povoit estre racont le nombre +des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire +que il fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome, +dont l'istoire raconte qu'il estoit tout forment courouci, +le jour qu'il n'avoit largement donn aux povres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_489"> 489</a></span> +Ds le commencement que il vint son royaume +tenir, et il le sot appercevoir, commena-il difier +plusieurs moustiers et maisons de religions, entre lesquelles +Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il +fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et +Meneurs en pluseurs cits et chastiaux de son royaume; +il fist parfaire la maison Dieu de Paris<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor"> [289]</a>, et celle de +Pontoise, et celle de Compigne et de Vernon, et leur +donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de +Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, o il mist +femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il donna plain +povoir la royne Blanche, sa mre, de fonder l'abbaye +du Lis dels Meleun sur Seine, et celle dels Pontoise +que on nomme Maubuisson. Il fist faire la maison des +avugles dels Paris, pour mettre tous les povres avugles +de la ville, et leur fist faire une chapelle o il +oient le service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison +de Chartreuse dels Paris, et donna aux frres qui servoient +ilec le souverain Crateur, rentes souffisans. Et si +fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en France +qui fut nomme la maison des Filles Dieu. En celle +maison fist mettre une grant quantit de femmes qui +par povret s'estoient mises et abandonnes au pchi +de luxure; et donna la maison Dieu quatre cens livres +de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire +pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, +et leur fist moult de graces pour leur vivre, et commanda +que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit +vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent +que il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, +car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: Je aime +mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour +<span class="pagenum"><a id="Page_490"> 490</a></span> +l'amour de Dieu, que s vaines gloires de ce monde. +N j pour les grans despens que le roy faisoit en +aumosmes, ne laissoit-il faire grans despens en son +hostel chascun jour. Largement et liement se contenoit +le roy au parlement, et estoit sa cour aussi largement +servie comme elle fu oncques au temps de ses devanciers.</p> + +<p>Le roy amoit toutes gens qui entendoient Dieu +servir et qui portaient habit de religion. Il fit grace aux +frres Nostre-Dame du Carme, et leur fist faire une +maison sus Saine<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor"> [290]</a>, et acheta la place d'entour pour +eux eslargir, et leur donna revestemens et galices<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor"> [291]</a> +et toutes choses qui sont convenables Dieu servir et +faire son office.</p> + +<p>Aprs, il acheta la granche un bourgeois de Paris +et toutes les appartenances et leur en fist faire un moustier +dehors la porte de Montmartre. Les frres des Sacs +furent hbergis en une place sus Saine par devers +Saint-Germain-des-Prs qu'il leur donna; mais pou y +demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs +qu'il furent abatus, les frres de Saint-Augustin vindrent +demourer en icelle place pour ce qu'il estoient +trop estroitement hbergis. Une autre manire de +frres vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de +l'ordre des Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur +aidast ce qu'il peussent avoir une place o il peussent +demourer Paris: et le roy leur acheta une +maison et la place entour dels la vielle porte du +Temple, assez prs des Tisserans, mais il furent abattus +au concille de Lyon, que Grgoire dizime fist.</p> + +<p>Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient +nommer les Frres Saincte-Croix, et requistrent +<span class="pagenum"><a id="Page_491"> 491</a></span> +au roy qu'il leur aidast, et le roy le fist moult volentiers; +en une rue les hbergea qui estoit appele le +Quarrefour du Temple, et qui ores est nomme la rue +Saincte-Croix.</p> + +<p>En ceste manire comme nous avons dit avironna le +roy tout Paris de gent de religion. Les congrgations +de religieux visita souvent, et leur requeroit en chapitre +humblement genoux que il priassent pour luy et +pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient +souvent les gens qui entour luy estoient faire bonnes +œuvres et de vivre sainctement.</p> + +<h3>Coment le roy donnoit ses prouvendes<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor"> [292]</a>.</h3> + +<p>Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient + sa collacion, il faisoit enquerre s'il estoient +bonnes personnes et de dvote vie, sans luxure et sans orgueil +et sans arrogance; espciaulment quant vesque +ou archevesque mouroit, l o il avoit sa rgale, par le +chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux +qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne +donnoit nul bnfice clerc nul, tant fust lettr, qui +eust autre bnfice et autre prouvende, s'il ne rsignoit +avant ceux que il tenoit; n ne voult oncques donner +n octroier bnfices n prouvendes, s il ne eust certains +tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le possdoit +estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures +de Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le +service des Mors. Et quand il disoit ses heures, si se +gardoit de parler, se ne fust aucun pour qui il ne le +peust bien refuser<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor"> [293]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_492"> 492</a></span></p> +<h3>Coment le roy envoioit ses lettres privement.</h3> + +<p>Une chose de mmoire digne devons bien raconter: +il avint que le roy estoit Poissy secrtement avec ses +amis; si dist que le greigneur bien et la plus haulte +honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit +avenue Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler, +si se merveillrent moult de quelle honneur il disoit, +car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle honneur +luy fust avenue en la cit de Rains, l o il fu couronn +du royaume de France.</p> + +<p>Lors commena le roy sousrire, et leur dist que Poissy +lui estoit avenue celle grant honneur; car il y avoit receu +baptesme, qui est la plus haulte honneur sus toutes autres. +Quant le roy envoioit ses lettres ses amis secrtement, +il metoit: <em>Loys de Poissy son chier ami, salut</em>. N ne se +nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien +ami, et il respondi: Biaus ami, je suis ainsi comme +le roy de la fve, qui au soir fait feste de sa royaut, +et l'endemain, par matin, si n'a plus de royaut.</p> + +<p>Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs +des malades, il s'agenouilloit et leur donnoit sa bnion, +et prioit Notre-Seigneur que il leur en voulsist +donner garison; et puis si les touchoit de ses dois l +o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en +disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et +de sa digne vertu, aprs ce qu'il les avoit tenu et baisi. +Selonc ce qu'il appartient la dignit royal, il les faisoit +mengier sa court et leur faisoit chascun donner +de l'argent pour rler en leur contre.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de saint-Denis</cite>, dites et annotes +par M. Paulin Pris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_493"> 493</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>INFLUENCE DE LA LITTRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE +EN EUROPE AU MOYEN AGE.</h2> + +<h3>Littrature.</h3> +</div> + +<p>Lorsqu'au treizime sicle la littrature et l'art franais +dbordrent sur l'Europe, il semble en vrit que +la France soit trop petite pour contenir toute sa grandeur; +et ce moment la politique franaise avec saint +Louis avait autant de gloire et d'influence l'extrieur +que nos architectes et nos potes. Alors aussi des dynasties +franaises rgnaient sur presque toute l'Europe, +en Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, +Constantinople, en More, Athnes, en Chypre, en +Syrie, Naples, c'est--dire dans presque tous les tats +du bassin de la Mditerrane, qui fut vraiment alors un +lac franais. Ces dynasties rpandaient dans leurs +royaumes les usages, les arts et la langue de la mre-patrie.</p> + +<p>Parmi les causes si diverses qui contriburent augmenter +alors l'influence de la France, il faut mentionner la +renomme des grandes abbayes et des coles de Cluny, de +Clairvaux, de Prmontr, etc., o les trangers venaient +s'instruire dans les sciences sacres et puiser le got de +l'art gothique: la clbrit de l'universit de Paris<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor"> [294]</a>, +<span class="pagenum"><a id="Page_494"> 494</a></span> +cole suprme de toute l'Europe, o affluaient de tous +les pays des milliers d'tudiants, qui remportaient ensuite +chez eux la connaissance de notre littrature, de +nos pomes de chevalerie et de notre langue, qu'on +appelait au temps de saint Louis <em>la parleure commune + tous</em>.</p> + +<p>Le franais, la langue d'ol, tait en effet parl dans +toute l'Europe et dans tout l'Orient, o il s'est conserv +sous le nom de langue franque<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor"> [295]</a>. Au treizime sicle, +les seigneurs allemands avaient autour d'eux gent +franoise pour apprendre franois leurs fils et leurs +filles. Brunetto Latini, le matre du Dante, qui avait +tudi Paris, composa en franais son Trsor, +espce d'encyclopdie du treizime sicle, parce que +cette langue, disait-il, tait plus commune toutes gens +que les autres.</p> + +<p>Dante pensa d'abord crire la Divine Comdie en +franais, afin qu'elle ft plus universellement connue. +Il avait longtemps rsid Paris; il avait lu nos posies +nationales, et s'en tait fort inspir. M. Rathery<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor"> [296]</a>, +aprs une patiente comparaison des pomes de Dante et +du Roman de la Rose, de Jean de Meung, tablit que le +pote florentin a souvent imit et traduit quelquefois +les vers du pote franais.</p> + +<p>Une longue insouciance pour notre vieille gloire littraire +nous a laiss beaucoup d'erreurs combattre +et de droits revendiquer. On ne saurait croire avec +quelle lgret des crivains du dernier sicle, et mme +du ntre, ont abandonn et trahi la cause de l'originalit +<span class="pagenum"><a id="Page_495"> 495</a></span> +nationale dans un genre o il est si rare de crer. +Peut-tre s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils +avaient rpt, sans examen, quelque dicton puril +contre la strilit franaise; et ils oubliaient que la +France avait fourni de sujets d'popes l'Italie, l'Espagne, +l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les +versions de nos pomes dans presque toutes les langues +du nord et de l'orient de l'Europe. De prtendus critiques, +moins justes en France pour nos potes qu'on ne +l'tait hors de France, nous donnaient pour des traducteurs, +tandis que c'est nous qui tions traduits<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor"> [297]</a>.</p> + +<p>Notre vieille posie nationale, si gote des trangers +au treizime sicle, continua d'exercer son influence +sur les littratures de l'Europe pendant longtemps +encore, jusqu'au moment o la France, au seizime +sicle, ddaigna son propre fonds littraire et rejeta +ses traditions; et ce moment-l mme les grands +potes de l'Italie faisaient avec nos lgendes chevaleresques, +l'Arioste son Roland furieux, et le Tasse sa +Jrusalem dlivre.</p> + +<p>La langue et la littrature de la France ne furent pas +seules adoptes par les peuples trangers; il en fut de +mme de nos usages, de nos modes. Au milieu du +onzime sicle, Sigefroi, abb de Gœrz, dplorait que +la dcadence des anciens temps ait fait place l'usage +ignominieux des Franais de se faire la barbe et de +porter des habits courts. Presque en mme temps, +Godefroy de Bouillon recommandait aux chevaliers allemands +la socit des Franais pour polir leurs mœurs +et adoucir leur rudesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_496"> 496</a></span></p> +<h3>Architecture.</h3> + +<p>En mme temps que la langue, les posies, les mœurs +et les modes mme de la France taient universellement +acceptes, l'architecture franaise l'tait pareillement. +Les trangers, qui venaient en si grand nombre l'universit +de Paris, puisaient en France le got de l'architecture +franaise, qu'on appelle si improprement gothique. +Entre autres faits, il faut parler de ces tudiants +sudois qui, en 1287, envoyaient en Sude <span class="smcap">tienne +Bonneuil</span>, tailleur de pierre de Paris, avec dix compagnons, +pour aller faire la cathdrale d'Upsal, et lui +fournissaient l'argent ncessaire son voyage.</p> + +<p>Sans vouloir crire ici l'histoire de l'architecture +gothique<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor"> [298]</a>, il est peut-tre utile de faire connatre +les rsultats des travaux les plus rcents sur l'origine +de cette architecture. Il est parfaitement certain aujourd'hui +que l'architecture gothique a pris naissance en +France, dans l'ancienne Neustrie<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor"> [299]</a>, qu'elle y a acquis son +dveloppement, et que de la France elle s'est rpandue +dans les pays voisins. En effet, l'art gothique procde +<span class="pagenum"><a id="Page_497"> 497</a></span> +de l'art roman; or, certains monuments de l'Ile-de-France, +de la Picardie et de la Champagne, prsentent +la transition entre les deux styles; on y remarque un +mlange, une fusion des deux systmes, tandis que +partout ailleurs, au contraire, il y a une brusque +substitution d'un style l'autre. A coup sr, il ne faudrait +pas d'autres preuves de l'origine franaise, de la +naissance en France de l'architecture gothique ou +ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la +France du nord sont les plus anciens monuments +ogive, ce sont les plus incontestablement dtermins, et +leurs dates indiquent qu'ils sont tous antrieurs tous +les autres monuments de style ogival construits dans +les autres pays de l'Europe.</p> + +<p>Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres +est de 1145; le chœur de Saint-Germain-des-Prs +est de 1163, et celui de Notre-Dame de Paris, de 1182. +Hors de France, aux mmes dates, on chercherait en +vain des monuments aussi avancs dans ce style. C'est +seulement en France que rgne sans partage l'art ogival +primitif<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor"> [300]</a>, et c'est l qu'ont t construits les plus anciens +<span class="pagenum"><a id="Page_498"> 498</a></span> +et les plus beaux monuments gothiques, tels que +les cathdrales de Soissons, de Laon, de Noyon, de Sens, +de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Beauvais, +etc., modles du genre, qui ont t imits dans tout +le reste de la France et en Europe. Les archologues et +les architectes anglais et allemands les plus instruits reconnaissent +franchement que l'architecture gothique +est d'origine franaise. Il est actuellement dmontr +pour tous les esprits au courant de la science archologique +que les monuments gothiques de l'Allemagne, +d'ailleurs si peu nombreux, bien loin d'avoir servi de +type ceux de la France, sont d'une poque postrieure + ceux-ci, qu'ils ont t copis d'aprs les ntres, ou +bien qu'ils ont t btis par des architectes franais<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor"> [301]</a>.</p> + +<p>L'un de nos plus savants archologues, M. Flix de +Verneilh, a mis hors de doute ce point d'histoire fort +important<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor"> [302]</a>, que la cathdrale de Cologne, bien loin +d'tre le premier monument construit en style gothique, +le monument modle de tous les autres, est, au contraire, +un difice copi sur Notre-Dame d'Amiens et sur la +Sainte-Chapelle de Paris. Le dme de Cologne en effet +n'a t commenc qu'en 1248, tandis que Notre-Dame +d'Amiens a t construite de 1220 1288, et la Sainte-Chapelle +de 1245 1248; voil pour les dates. Les deux +plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants +<span class="pagenum"><a id="Page_499"> 499</a></span> +qu'on peut les confondre; ils se couvrent l'un l'autre, +et lorsque le plan de Cologne s'loigne par hasard du +plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de Beauvais. +Le style, les dtails, les fentres, les contre-forts de +Cologne sont emprunts aux cathdrales d'Amiens, de +Beauvais et la Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement +vidents, que presque tous les archologues allemands +les admettent et rejettent les thories teutoniques de +M. S. Boissere.</p> + +<p>Il faut encore ajouter que parmi les preuves de +l'origine allemande de l'architecture gothique on a +longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, soutenaient +de profonds rudits allemands, Notre-Dame-de-l'pine +(en Champagne) une inscription latine ainsi +conue:</p> + +<p class="quote">Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;</p> + +<p>et l'on en tirait la consquence qu'un prtre de Cologne, +<i lang="la" xml:lang="la">Coloniensis Sacerdos</i>, avait construit cette belle +glise, et en outre que le dme de Cologne tait le +type du gothique. Il a t dmontr depuis, par M. Didron, +que l'inscription latine est une inscription en +patois champenois ainsi conue:</p> + +<p class="quote">Guichart Anthoine tos catre nos at fet,</p> + +<p>et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'glise +que ce maon champenois rdifia <em>tous les quatre</em> au +quinzime sicle.</p> + +<p>L'Allemagne, qui a prtendu un moment avoir invent +le style ogival, n'a que huit monuments gothiques, +tous d'une poque postrieure aux premiers monuments +franais de ce style. L'glise de Wimpfen en +Val, btie de 1263 1278, est due un architecte franais, +auquel le doyen de cette collgiale avait recommand +<span class="pagenum"><a id="Page_500"> 500</a></span> +de la construire en ouvrage franais (<i lang="la" xml:lang="la">opere francigeno</i>). +<span class="smcap">Mathieu d'Arras</span> commena en 1343 la cathdrale +de Prague, qui fut acheve par un autre Franais, +<span class="smcap">Pierre de Boulogne</span>, en 1386. Les deux tours occidentales +de la cathdrale de Bamberg, qui sont du +second tiers du treizime sicle, sont videmment copies +sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date est +la fin du douzime sicle. La ressemblance est frappante; +c'est le mme style, ce sont les mmes tages et +les mmes contreforts<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor"> [303]</a>.</p> + +<p>Les savants anglais les plus estimables reconnaissent +eux-mmes, disions-nous, que leur pays doit l'architecture +gothique la France<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor"> [304]</a>. En effet, le premier +difice de style ogival lev en Angleterre est la cathdrale +de Cantorbry (1174), et c'est un architecte +franais, clbre par ses travaux antrieurs, <span class="smcap">Guillaume +de Sens</span>, qui, aprs avoir t choisi au concours, construisit +le chœur de cette glise, absolument semblable +par son plan, son style et son ornementation aux glises +gothiques de l'Ile-de-France<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor"> [305]</a>.</p> + +<p>Le plus ancien monument construit dans le style +appel par les Anglais <i lang="en" xml:lang="en">early english</i>, la cathdrale de +Lincoln, est encore l'œuvre d'un architecte franais<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor"> [306]</a>. +<span class="pagenum"><a id="Page_501"> 501</a></span> +Cette glise, rebtie de 1195 1200 par les soins de +l'vque saint Hugues de Bourgogne, a t construite +par un architecte de Blois, sur le modle de Saint-Nicolas +de Blois, incontestablement commenc en 1138.</p> + +<p>Ces glises, bties par nos maons ont servi de +modles aux architectes anglais pour le plan, le style et +l'ornementation des difices qu'ils ont levs plus tard, +parmi lesquels l'abbaye de Westminster (1264) a un +aspect plus franais encore qu'aucun autre<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor"> [307]</a>.</p> + +<p>Le style ogival alla galement de France en Espagne. +A la cathdrale de Burgos, architecture et sculpture, +tout est franais.</p> + +<p>Une preuve qu'on imitait dans le quatorzime +sicle, Barcelone, l'architecture du midi de la France, +<span class="pagenum"><a id="Page_502"> 502</a></span> +se retrouve dans l'glise de Santa-Maria-del-Mar, dont +la faade, leve en 1328, offre une ressemblance surprenante +dans ses principales dispositions avec la +faade de la cathdrale d'Arles en Provence.... L'architecture +mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture +religieuse de l'Espagne, tandis que celle de +la France se trouve partout<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor"> [308]</a>.</p> + +<p>M. Viollet-Leduc<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor"> [309]</a> cite un curieux document qui +nous fait connatre d'une manire prcise quelles taient +les fonctions d'un architecte, comment nos Franais +s'y prenaient pour travailler l'tranger et comment +ils taient traits. Le chapitre de la cathdrale de +Grone se dcida, en 1312, remplacer la vieille +glise romane par une nouvelle, plus grande et plus +digne. Les travaux ne commencrent pas immdiatement, +et on nomma les administrateurs de l'œuvre, +Raymond de Viloric et Arnauld de Montredon. En +1316, les travaux taient en activit, et on voit apparatre, +en fvrier 1320, sur les registres capitulaires, +un architecte dsign sous le nom de Matre <span class="smcap">Henry de +Narbonne</span>. Matre Henri mourut, et sa place fut occupe +par un autre architecte, son compatriote, nomm <span class="smcap">Jacques +de Favariis</span>; celui-ci s'engagea venir Grone +six fois l'an, et le chapitre lui assura un traitement de +250 sous par trimestre.</p> + +<p>La maison d'Anjou tablie Naples fit pntrer l'architecture +franaise dans ses nouveaux domaines. Ce +n'est pas seulement dans le royaume des Deux-Siciles que +l'on retrouve les traces de notre style, mais bien aussi +<span class="pagenum"><a id="Page_503"> 503</a></span> +dans tout le reste de l'Italie. En 1300, <span class="smcap">Hardouin</span>, Franais +de nation, commena l'glise de Sainte-Ptrone, +Bologne. Le plus bel difice gothique de l'Italie, le dme +de Milan, a t lev par des Franais, <span class="smcap">Philippe Bonaventure</span> +de Paris, <span class="smcap">Jean Mignot</span> et <span class="smcap">Jean Campanosen</span> de +Normandie (1388-1402); et la fin du seizime sicle, +en pleine Renaissance, <span class="smcap">Nicolas Bonaventure</span> obtenait +<em>au concours</em> de faire dans cette glise l'une des +trois belles fentres du fond du chœur. A Rome, un +grand nombre d'difices sont construits dans un style +gothique italianis. La seule glise de style ogival pur +est Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques +de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie-Majeure, +de Saint-Pierre et de Saint-Paul<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor"> [310]</a> appartiennent +ce style franco-italien dont nous venons de parler<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor"> [311]</a>.</p> + +<p>La ville de Sienne tout entire, glises, palais, maisons, +est construite en style ogival pur. A Florence, +Viterbe, Tivoli, le nombre des difices gothiques est +trs-considrable, et tmoigne de l'influence que l'art +franais exera alors en Italie.</p> + +<p>L'Orient adopta aussi notre architecture aprs avoir +t conquis par nos armes.</p> + +<p>Dans les annes 1204 et 1205, des Bourguignons, +des Champenois, des Flamands se dtournent de leur +plerinage arm vers Jrusalem, arrivent sous les murs +de Constantinople, renversent un empire, en fondent +un autre, se distribuent en royaumes, en principauts, +en seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce +monde ancien qui a port la premire civilisation sur +tous les rivages de la Mditerrane, y introduisent nos +mœurs rudes et honntes, notre langue, nos lois; renverss +<span class="pagenum"><a id="Page_504"> 504</a></span> +sur un point, ces tats se recomposent sur un +autre, et pendant prs de deux sicles une nouvelle +France cherche son point d'appui dans les belles rgions +de la Mditerrane; la plus glorieuse partie de ce monde +antique, le Ploponnse, devient la proprit d'une famille +de Champagne, les Ville-Hardouin, qui donnent +des codes, fondent des villes, maintiennent la tolrance +entre deux cultes jaloux, frappent monnaie<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor"> [312]</a>.</p> + +<p>La Grce vit alors s'lever sur les points de son sol un +grand nombre d'difices gothiques ou en style byzantin +modifi par le got franais; on voit encore les ruines +de ces glises ou de ces chteaux, Athnes, Chalcis, + Bodonitza, en More. Chypre, l'ancien royaume +des Lusignan, est couverte de palais, de chteaux-forts +et d'glises gothiques, mais dont le style a t appropri, +sur ce point comme partout ailleurs, aux usages +des hommes et aux exigences du climat. Beyrouth, +Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes +de Ramla, d'Abou-Gosh et de Jrusalem conservent des +monuments gothiques que les Francs y ont btis aux +temps glorieux de leur domination.</p> + +<p>La ville de Rhodes est tout entire franaise. J'entrai, +dit le marchal de Raguse<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor"> [313]</a>, avec une motion +profonde dans cette ville, dont les souvenirs sont faits +pour toucher si vivement. Elle rappelle l'esprit des +services rendus la religion, l'humanit, la civilisation; +elle fut comme le boulevard de l'Europe, et +tint en chec les forces des barbares qui menaaient +les plus beaux pays de la chrtient. La gloire acquise +par les chevaliers de Saint-Jean, au nom de la religion, +<span class="pagenum"><a id="Page_505"> 505</a></span> +au nom de la patrie, fut une gloire tout europenne, et +surtout une gloire franaise, car le plus grand nombre +des chevaliers et les grands-matres dont les noms ont +travers les sicles avec le plus d'clat taient franais. +Il y a trois cent quinze ans que la fortune devint contraire + cet ordre illustre, et qu'il fut oblig d'abandonner +la conqute qu'il avait faite, aprs l'avoir possde +pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les +souvenirs qu'il a laisss sont encore si prsents, qu'on +pourrait croire que c'est hier seulement qu'a cess sa +puissance. La rue des Chevaliers est intacte; la porte +de chaque maison est orne des cussons de ceux qui +les ont habites les derniers. Cette rue est silencieuse; +quoique conserves, les maisons sont dsertes, et l'on +se croirait entour des ombres de ces hros. Les armes +de France, les nobles fleurs de lys se voient partout. +C'est que la gloire et la puissance de la France sont +de tous les temps et de tous les lieux: quelque lointain +que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que +soit l'poque du moyen ge dont il tudie l'histoire, le +nom de France et ses souvenirs s'y trouvent toujours +mls. Je parcourus cette rue des Chevaliers avec un +saint recueillement. Je reconnus les armes des Clermont-Tonnerre +et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres +maisons.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">L. Dussieux</span>, <cite>Les Artistes franais l'tranger</cite>. (Ouvrage +couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, +en 1859).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_506"> 506</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2 class="normal">GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.<br /> +<span class="medium">1285.</span></h2> + +<h3>Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au +royaume d'Arragon.</h3> +</div> + +<p>Assez tost aprs, en l'an de grace mil deux cens +quatre vings et cinq, Phelippe le roy de France assembla +environ la Penthecouste Thoulouse si grant +multitude de gent que c'estoit merveille veoir; pour +ce qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit t donn + Charles son fils et octroie. S'entente estoit d'avoir +tantost besoigni au royaume d'Arragon, et puis de +passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour la +grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy +avoit faicte de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire +Jehan Colet<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor"> [314]</a>, cardinal de Rome, et toute la noble +chevalerie de France. Si fu l'ost moult bien garnie +par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes +autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la +royne Marie, sa femme, Carcassonne avec grant foison +de nobles dames qui aloient avec leur barons; si s'en +ala Narbonne, illec atendi tant que toute sa gent fust +assemble. Si fu command que tous ississent de Narbonne +et alassent tous arms bannires desploies tous +prests de combatre. Si entrrent premirement en la +terre au roy de Maillorgues, le frre Pierre le roy d'Arragon, +qui se tenoit la partie au roy de France et +saincte glyse.</p> + +<p>Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au +plus honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux +nepveus en la ville de Perpignan, et leur fist feste et +<span class="pagenum"><a id="Page_507"> 507</a></span> +honneur. Au roy d'Arragon vindrent messages en Secile +o il estoit, et lui dnoncirent que le roy de France +venoit en son royaume d'Arragon si grant gent que +nul ne les povoit nombrer n esmer; si dist Constance +qu'elle gardast bien le prince de Salerne et sa terre, et +il iroit deffendre son royaume contre le roy de France. +Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra en sa terre, +et garni les entres par devers ses adversaires au mieux +qu'il pot. Quant Constance fu demoure, si se mist en +moult grant paine de garder la terre et le pays et de +savoir la volent et le couvine de ceux de Secile; si s'apparut +bien que ceux de Secile se rconciliassent volentiers + leur seigneur; lors se pourpensa qu'il estoient +plains de faulset et qu'il n'estoient point estables; si fist +metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon o +il fu estroictement gard une pice de temps.</p> + +<h3>Coment la cit d'Elne fu destruicte.</h3> + +<p>Tant ala l'ost de France qu'il vindrent Perpignan; +si se conseilla le roy par quelle part il entreroit mieux +en Arragon. Si luy fu conseill que son ost alast droit +Elne l'orgueilleuse, pour ce que elle se tenoit Pierre +d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre au roy de +Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre +est assise en la terre de Roussillon et en la contre. +Quant le roy de France sot que le roy d'Arragon avoit +ainsi tollu et soustrait son frre celle terre, si commanda +que l'on alast celle part. Ceux d'Elne virent +bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent +aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, +et monstrrent qu'il la vouloient tenir et deffendre. +Tantost que le roy fu venu, il fist faire commandement +que l'en alast l'assaut; ceux de dedens se deffendirent +bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle +<span class="pagenum"><a id="Page_508"> 508</a></span> +journe; mais l'endemain par matin les Franois coururent + l'assaut. Quant ceux de la ville virent ce, +si requistrent et demandrent au roy qu'il leur donnast +repis jusques trois jours, tant qu'il eussent parl ensemble, +et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si +livreroient la ville au roy et son commandement. Le +roy leur octroia volentiers. Endementres que les trives +duroient et qu'ils ne furent point assaillis, il se mistrent +au plus haut de la ville et mistrent le feu sur une tour, +si que le roy d'Arragon le peust veoir qui n'estoit pas +moult loing d'ilec; car il avoient esprance qu'il les venroit +secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda +tantost que on alast l'assaut; le lgat sermonna +et prescha aux Franois et prist tous leur pchis sur +luy qu'il avoient oncques fais en toute leur vie, mais +que il alassent sus les ennemis de la crestient, bien +et hardiement, et que il n'y espargnassent riens, +comme ceux qui estoient escommenis et dampns de +la foy crestienne.</p> + +<p>Quant les Franois orent ce, si crirent l'assaut +pi et cheval, et jettrent et lancirent ceux de dedens. +Tant approchirent des murs qu'il y furent: si +drecirent les eschieles contre mont, et hurtrent aux +murs tant qu'il en firent tresbuchier une grant pice +et un grant quartier. Il brisirent les portes et abatirent +les murs en pluseurs lieux, si se boutrent ens de toutes +pars, et si commencirent crier: <em>A mort!</em> et occire +hommes et femmes sans espargnier.</p> + +<p>Quant le peuple de la cit se vit ainsi surpris, si commencirent + courre vers la maistre tour ou glyse, o +il cuidrent avoir garant: mais riens ne leur valut, car +les portes furent tantost brisies. Si se frirent en eux +les Franois et n'y espargnirent hommes n femmes, +n viel n jeune, que tout ne missent mort, fors que +<span class="pagenum"><a id="Page_509"> 509</a></span> +un tout seul escuier qui estoit nomm le bastart de Roussillon, +qui monta haut sus le clocher du moustier. Avec +luy avoit ne scay quans compaignons qui se deffendoient +merveilleusement bien et asprement. Tantost +commanda le roy que il fust espargni, s il se vouloit +rendre. Tantost il se rendi et pria que l'en luy sauvast +la vie. En celle manire fu la cit destruicte, et le +peuple afol et mort. Bien estoient ceux d'Elne deceus +et engigns qui s'estoient apuys la art de seu<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor"> [315]</a> qui +faut<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor"> [316]</a> au besoing, et s'estoient en riens fis au roy +d'Arragon.</p> + +<h3>Coment Franois passrent les mons de Pirne.</h3> + +<p>Sitost comme la cit d'Elne fu destruicte, le roy et son +ost se mistrent tantost la voie<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor"> [317]</a> pour aler vers les +mons de Pirne<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor"> [318]</a>. Adonc se conseillrent les barons +l o il pourroient plus lgirement passer les montaignes +et moins de pril: car les montaignes estoient +si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au ciel; +n au pas de l'cluse ne povoient-il riens faire n +passer, qui estoit le droit chemin qui peust entrer ens. +Mais les Arragonnois avoient mis au devant tonniaux +tous plains de sablon et de gravelle et de pierres +grosses, si que en nulle manire les gens n'y povoient +passer fors en pril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon +avoient toutes leur tentes et leur paveillons tendus +sus les montaignes, dont il povoient appertement veoir +l'ost des Franois: et moult bien cuidrent que les Franois +<span class="pagenum"><a id="Page_510"> 510</a></span> +deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui tant est +prilleux.</p> + +<p>Si comme il estoient en grant pense qu'il feroient, +le devant dit bastart dist qu'il savoit bien un passage +un pou loing de l'Ecluse par o tout l'ost pourroit seurement +passer sans nul pril. Le roy le sot: si fist faire +semblant sa gent qu'il voulsissent passer par le pas, si +que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les +peussent voir: le roy prist avec luy de ses chevaliers +et de ses gens d'armes, et se mist au chemin avecques le +bastart de Roussillon, et vindrent au lieu que le bastart +avoit nomm; si n'estoit l'ost que par une mille loing.</p> + +<p>Le bastart ala devant et le roy aprs, par une voie +si estrange, plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit +que oncques homme n'y eust al. Tant alrent +grant paine et grans travaux qu'il vindrent par dessus +les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans +nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. +Ceux d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, +regardrent par devers les montaignes, si apperceurent +l'ost de France qui j estoit au dessus, si furent tous +esbahis et orent si grant paour que il tournrent +en fuie, n n'en porent riens porter, tant se hastrent. +Les Franois vindrent leur paveillons et prindrent +quanqu'il trouvrent, et puis tendirent leur +tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes; +mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se +tindrent illec trois jours et se reposrent pour le grant +travail qu'il avoient eu. Si comme il orent pass ce pas +et il se furent reposs, le roy commanda que on alast +droit une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il approchirent +de la ville; ceux qui bien les virent fermrent +les portes et firent semblant que il avoient grant +volent de tenir contre les Franois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_511"> 511</a></span> +Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le +soir. L'endemain fu accord qu'il assaillissent, pour ce +que l'en disoit que le roy d'Arragon estoit en la ville. +Quant ceux de Pierre-Late virent la grant puissance, si +leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir n deffendre: +si attendirent tant que l'ost des Franois fu acoisi, si +s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, +et boutrent le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient +que les biens qui demouroient en la ville si fussent +perdus et ars, et que les Franois n'en peussent avoir +prouffit n aucun amendement.</p> + +<p>Les Franois virent le feu de leur tentes, si s'armrent +ds maintenant et vindrent courant l o le feu estoit. +Si ne trouvrent qui de riens leur fust l'encontre: +si prisdrent la ville et la mistrent en la seigneurie et en +la puissance du roy de France. Endementres qu'il se +contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier fils au +roy de France, assailli bien et asprement une ville qui +a nom Figuires, et la tint si court qu'il vindrent sa +mercy, et il les envoia son pre le roy de France pour +en faire sa volent.</p> + +<h3>Coment le roy de France assist Gironne.</h3> + +<p>Quant Pierre-Late fu prise et Figuires, si fu command +que on chevauchast droit une ville qui estoit +nomme Gironne. L'ost s'arrouta et errrent tant que +il vindrent un petit fleuve. Si ne porent passer pour +ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des montaignes. +Si s'arrestrent ilec et demourrent trois jours. +Quant il fu descreu et apetici, si approchirent tant +comme il porent de la cit de Gironne. Quant ceux de +la cit virent les Franois, si boutrent le feu s forbours, +et ardirent tout; pour ce le firent que la cit fust +plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les +<span class="pagenum"><a id="Page_512"> 512</a></span> +Franois s'approchirent de la cit, et tendirent tentes +et paveillons, et avironnrent la ville de toutes pars. +Par maintes fois assaillirent la ville et souvent, et si n'y +fourfirent oncques la montance d'un festu, car la ville +estoit trop merveilleusement fort, et la gent qui dedens +estoient se deffendoient trop merveilleusement bien. +Le chevetaine estoit nomm Raimon de Cerdonne, qui +estoit chevalier au conte de Foix et parent au chevalier +du roy Raimon Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que +tous les Franois le tenoient bon chevalier et vaillant.</p> + +<p>Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent +parler en la cit Raimon de Cerdonne, et faisoient +semblant qu'il y aloient pour le prouffit le roy; mais +ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le commun +de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le +roy de France vit bien que tous les assaus que l'en +faisoit ne povoient de riens empirier la ville, si fist +aprester un engin si subtil et si bon que il peust abatre +les murs de la cit.</p> + +<p>Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espirent tant +qu'il fu nuit, et issirent de la cit et vindrent l'engin +et boutrent le feu dedens. Quant l'engin fu embras, +il jectrent dedens le maistre qui l'avoit fait, pour ce +qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un autre tel. +Quant le roy o ce, il en fu si trs-courouci qu'il jura +que jamais ne laisseroit le sige jusques tant qu'il eust +prins la ville. Si comme il estoit devant la cit, laquelle +il cuida affamer, son ost commena empirier, et +soustenir labour de chaut et de pueur des charoignes +parmi les champs mortes, et les mousches qui les mordoient +toutes plainnes de venin: si commencirent +mourir en l'ost et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; +et l'air y devint si corrompu que paine y demouroit +nul homme sain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_513"> 513</a></span> +Pierre d'Arragon estoit en aguait repostment coment +et en quelle manire il porroit grever ceux qui aportoient +le sommage<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor"> [319]</a> en l'ost. Si advenoit souvent qu'il +en venoit sans conduit, et tantost il les prenoient et les +metoient mort et emportoient le sommage. Le port +de Rose estoit trois milles de l'ost; l avoit le roy sa +navie, qui administroit l'ost de quanque il falloit pour +vivre.</p> + +<p>De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.</p> + +<p>Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait +par quelle manire et coment il peust soustraire et oster +la vitaille qui venoit du port de Rose au roy de France. +Si avint un jour qu'il assembla sa gent pi et cheval; +et furent bien trois cens cheval et deux mille pi, +et s'en vint celle part o il cuidoit mieulx trouver le +sommage. Et se tint ilec repostment tant que il peust +trouver ou attendre ce que il queroit. Une espie apperceut +bien tout son affaire et son contenement, et s'en +vint hastivement au connestable de France qui avoit + nom Raoul d'Eu, et Jehan de Harecourt, qui estoit +mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu o il +estoit en aguait.</p> + +<p>Quant il orent ce o, si prisrent avec eux le conte de +la Marche et bien jusques cinq cens hommes arms +de fer, et vindrent l o le roy d'Arragon estoit en +aguait. Quant il furent prs, si congnurent bien que le +roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent +que il n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point +n ne savoient que le roy d'Arragon fust en la compaignie. +Si ne sorent que faire, ou de combatre ou de laissier, +quant Mahieu de Roye, chevalier preux et sage, +<span class="pagenum"><a id="Page_514"> 514</a></span> +leur dist: Seigneur, vez-l nos ennemis que nous +avons trouvs, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, +la doulce vierge pucelle Marie, qui la journe +d'huy nous aidera; prenez bon cuer en vous, car il +sont escommenis et dessevrs de la compaignie de +saincte glyse; il ne nous convient point aler Oultremer +pour sauver nos mes, car cy les poons-nous sauver.</p> + +<p>Adonc s'accordrent tous ce qu'il disoit, et coururent +sus leur ennemis moult firement. Si commena +la besoigne fort et aspre, et s'entredonnrent +moult de grans coles. Le fais de la bataille chy sur +les Arragonnois; il tournrent en fuye; mais les Franois +les tindrent court et les enchacirent de prs: si +en navrrent moult, et en demoura au champ jusques + cent de mors, sans ceux qui furent navrs en fuiant. +Le roy Pierre fu navr mort et ne pot estre prins n +retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval +et se mist la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut +de la plaie qui luy fu faite. Les Franois se partirent +du champ et s'en vindrent leur tentes et gardrent +combien il leur failloit de leur gent; si trouvrent +qu'il n'en y avoit occis que deux tant seulement.</p> + +<p>De ce furent-il moult lies et contrent au roy la manire +et coment il avoient ouvr, et quelle manire de +gent il avoient trouv. Le roy en fu moult merveilleusement +lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et de +la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donne luy +et sa gent; encore eust-il est plus lie s il eust sceu +que le roy Pierre eust est navr mort.</p> + +<h3>Coment Gironne fu rendue.</h3> + +<p>Si comme le sige estoit devant Gironne, viande +commena apeticier ceux de la cit. Le conte de +Foix et Raimon Rogier savoient bien tout leur couvine +<span class="pagenum"><a id="Page_515"> 515</a></span> +et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus +tenir n durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent +que, s'il luy plaisoit, que on parlast ceux de la cit et +aux chevetains, savoir mon s il se vouldroient rendre +n venir mercy. Le roy leur octroia par le conseil de +ses barons: si s'en alrent en la cit et entrrent ens et +contrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent +parl ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent +au roy et luy distrent de par ceux de la cit qu'il +leur donnast trives jusques tant qu'il eussent mand +au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre n deffendre; +et s il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il +luy rendroient volentiers la cit, et se mettroient de +tout en son commandement. Le roy leur donna trives +moult volentiers, et il envoirent tantost au roy d'Arragon +qu'il les venist secourre et aidier, ou il les convenoit +rendre la cit, n ne la povoient plus tenir contre +le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre n +de quoy il feussent soustenus. Les messages trouvrent +que le roy Pierre estoit mort et pluseurs autres de ses +nobles hommes; si en furent moult esbahis et moult +couroucis: arrire s'en retournrent et contrent +Raimon de Cerdonne et autres pluseurs barons, coment +le roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il +avoit faicte contre les Franois, et avoit perdu tous les +meilleurs chevaliers qu'il eust jusques cent.</p> + +<p>Quant ceux de la cit sorent ces nouvelles, si mandrent +au roy que volentiers se rendroient sauves leurs +vies, mais que ce fust en telle manire qu'il emportassent +tous leurs biens seurement et tous les harnois et +toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povret +de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil +au conte de Foix et Raimon Rogier.</p> + +<p>Tantost comme la paix fu faicte et ordenne, les +<span class="pagenum"><a id="Page_516"> 516</a></span> +Franois entrrent ens et regardrent mont et val +coment il leur estoit: si ne trouvrent point vitaille +laiens dont il peussent vivre trois mois. Par ce peut-on +veoir appertement que le roy de France fu deceu et +trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent +trs faulx et trs mauvais; car il savoient bien tout +l'estat de la cit et coment il leur estoit.</p> + +<h3>Du trpassement le roy Phelippe de France et de sa spulture.</h3> + +<p>Aprs ce que la cit fu rendue, le roy commanda +que elle fust garnie et enforcie de gent d'armes et de +vitaille, car il avoit en propos de soi yverner s parties +de Thoulouse. Cecy fu lo au roy d'aucuns qui guaires +n'amoient son profit; et que il donnast congi la +greigneur partie de sa navie qui estoit au port de Rose. +Si comme pluseurs des galies se furent parties, la gent +et ceux d'environ coururent sus celles qui leur +estoient demoures, et prisrent armes et quanqu'il y +avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre +les autres. Si occistrent grant foison de Franois, et +prisrent force l'amirant des galies, qui estoit nomm +Enguerran de Baiole, noble chevalier et vaillant; et +Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprov en +armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car +il se fioit s autres chevaliers qui asss prs de luy +estoient; mais le seigneur de Harecourt, qui estoit +mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce qu'il le haoit.</p> + +<p>Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne +pourroient pas ilec longuement demourer, si rachatrent +Enguerran une somme d'argent, et puis boutrent +le feu s garnisons, et embrasrent toute la ville de +Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il +s'en aloient, si grant ravine de pluie les prist que +paines se povoient-il soustenir n pi n cheval, +<span class="pagenum"><a id="Page_517"> 517</a></span> +n'en leur paveillons ne povoient-il demourer, tant +estoient grevs. Le roy fu moult dolent et moult courrouci +de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; +car il luy estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout +Arragon et toute Espaigne, ce qu'il avoit tant de +bonne chevalerie et si avoit grant peuple men avec +luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par +aventure, par mauvais conseil ou par fortune.</p> + +<p>Ainsi qu'il estoit en telle pense, si chy en une fivre, +si qu'il ne pot chevauchier; et convint qu'il fust port +en une litire. La fivre crut et mouteplia si que pour +l'air qui tant estoit desatremp et plain de pluie, il +luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant +alrent et chevauchirent qu'il vindrent au pas de +l'Ecluse qui est avironne toute de montaignes qui sont +nommes les mons de Pirne. Haut au dessus des montaignes +estoient les Arragonnois qui estoient en aguait +coment il pourroient grever les Franois: quant aucun +pou se esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost +leur couroient sus et les occioient et ravissoient tout +quanqu'il povoient tollir ou trouver.</p> + +<p>A grant douleur et grant paine vindrent jusques + Perpignan; ilec s'arrestrent pour reposer. Le roy +Phelippe fu moult forment malade et enferme; si ne +voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son +avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: +aprs il receut en grant devocion le sacrement +de saincte glyse. Tantost comme il ot eu toutes ses +droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de nature +qui est une commune debte toute crature. Les +barons de France furent moult dolens et moult couroucis +de sa mort, car de jour en jour courage et volent +luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis. Nul +ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme +<span class="pagenum"><a id="Page_518"> 518</a></span> +ot au cuer, n les plains n les larmes que elle rendi; +tant mena grant dueil et si longuement que paine +pot avoir remde de sa vie.</p> + +<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes +par M. Paulin Pris.</p> + +<div class="chapter"> +<h2>PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.—DESTRUCTION +DES COLONIES CHRTIENNES.—FIN DES +CROISADES.<br /> +1291.</h2> +</div> + +<p>Le sige d'Acre, dit Aboulmahassen, commena +un jeudi au commencement d'avril. On y vit combattre +des guerriers de tous les pays. Tel tait l'enthousiasme +des musulmans que le nombre des volontaires surpassait +de beaucoup celui des troupes rgles. Plusieurs +machines furent dresses contre la ville; une partie +provenait de celles qui avaient t prises auparavant +sur les Francs; il y en avait de si grandes, qu'elles lanaient +des pierres pesant un quintal et mme davantage. +Les musulmans firent des brches en diffrents +endroits. Pendant le sige, le roi de Chypre<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor"> [320]</a> vint au +secours de la ville; la nuit de son arrive, les assigs +allumrent de grands feux en signe de joie; mais il ne +resta dans la place que trois jours; ayant vu l'tat dsespr +des assigs, il craignit de partager leurs +prils, et se retira. Cependant l'attaque ne discontinuait +pas. Bientt les chrtiens perdirent toute esprance; +vers le mme temps, ils se divisrent, et ds lors se trouvrent +faibles. Pendant ce temps le sige faisait toujours +<span class="pagenum"><a id="Page_519"> 519</a></span> +de nouveaux progrs; enfin, le vendredi 17 de gioumadi +premier (milieu de mai), au point du jour, tout tant +prt pour un assaut gnral, le sultan<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor"> [321]</a> monta cheval +avec ses troupes; on entendit le bruit du tambour ml + des cris horribles. L'attaque commena ds avant le +lever du soleil; bientt les chrtiens prirent la fuite et +les musulmans entrrent l'pe la main. On tait alors +vers la troisime heure du jour. Les chrtiens couraient +vers le port; les musulmans les poursuivaient, tuant et +faisant des prisonniers; bien peu se sauvrent. La ville +fut livre au pillage; tous les habitants furent massacrs +ou rduits en servitude.</p> + +<p>Au milieu d'Acre s'levaient quatre tours appartenant +aux Templiers, aux Hospitaliers et aux Chevaliers +Teutoniques; les guerriers chrtiens se disposrent +s'y dfendre. Cependant, le lendemain samedi, quelques +soldats et volontaires musulmans s'tant ports contre +la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci +offrirent d'eux-mmes de se rendre. Leur demande fut +accueillie; le sultan leur promit sret; un drapeau +leur fut donn comme sauvegarde, et ils l'arborrent +au haut de la tour; mais lorsque les portes furent ouvertes, +les musulmans, s'y jetant en dsordre, se disposrent + piller la tour et faire violence aux femmes +qui s'y taient rfugies; alors les Templiers refermrent +les portes, et, tombant sur les musulmans qui +taient dans la tour, les massacrrent. Le drapeau du +sultan fut abattu, la guerre recommena. La tour fut +assige en rgle; on combattit tout le samedi. Le lendemain +dimanche, les Templiers ayant de nouveau +demand capituler, le sultan leur promit la vie et la +facult de se retirer o ils voudraient; ils descendirent +<span class="pagenum"><a id="Page_520"> 520</a></span> +donc, et furent gorgs, au nombre de plus de deux +mille; un gal nombre fut retenu prisonnier; quant +aux femmes et aux enfants qui taient avec les Templiers, +on les conduisit au pavillon du sultan. Ce qui +porta le sultan ne point excuter sa parole, c'est que +les Templiers, non contents d'avoir d'abord massacr +les musulmans qui taient entrs dans la tour, avaient +tu un mir charg d'aller apaiser le tumulte, et coup +les jarrets toutes les btes de somme qui taient dans +la tour afin de les mettre hors de service; voil ce qui +avoit allum la colre du sultan. Cependant, ceux +d'entre les chrtiens qui tenaient encore, ayant appris +le traitement fait leurs frres, rsolurent de mourir +les armes la main et ne voulurent plus entendre +parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que +cinq musulmans tant tombs entre leurs mains, ils +les prcipitrent du haut d'une des tours; enfin, lorsque +la tour fut entirement mine et que les chrtiens +eurent t admis se rendre, avec promesse de la vie, +les musulmans s'tant approchs pour en prendre +possession, la tour s'croula tout coup, et ils furent +tous ensevelis sous ses ruines.</p> + +<p>Quand le combat eut cess, le sultan fit mettre +part les hommes qui avaient chapp au massacre, et +on les tua tous jusqu'au dernier; le nombre en tait +fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est que +le Dieu trs-haut voulut que la ville ft prise un vendredi, + la troisime heure, au mme instant o les +chrtiens y taient entrs sous le sultan Saladin.</p> + +<p class="work small"><span class="smcap">Aboulmahassen</span>, traduit par M. Reinaud dans la <cite>Bibliothque +des Croisades</cite>, t. IV, p. 570.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_521"> 521</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2>GLOSSAIRE.</h2> +</div> + +<p class="alphabet">A.</p> +<ul> +<li><span class="smcap">Abatis</span>, massacre, tuerie.</li> + +<li><span class="smcap">Achoison</span>, raison, motif.</li> + +<li><span class="smcap">Acointes</span>, familiers, qui sont en relation.</li> + +<li><span class="smcap">Acoisi</span>, en repos, endormi (<i lang="la" xml:lang="la">quietus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Adont</span>, alors.</li> + +<li><span class="smcap">Afroient</span> (de <em>Afrir</em>), appartenaient, revenaient.</li> + +<li><span class="smcap">Afol</span>, bless.</li> + +<li><span class="smcap">Aguait</span>, aguet, conspiration.—<em>Se mistrent en aguait</em>, conspirrent, complotrent.</li> + +<li><span class="smcap">Ainois</span>, <span class="smcap">AINSOIS</span>, mais, au contraire.</li> + +<li><span class="smcap">Ains</span>, avant.</li> + +<li><span class="smcap">Alguoit contre lui</span>, tournait la loi contre lui.</li> + +<li><span class="smcap">Aler</span>, aller, marcher, se soulever.</li> + +<li><span class="smcap">Amendement</span>, rparation, amlioration.</li> + +<li><span class="smcap">Amoit</span> (de <em>amer</em>), aimait.</li> + +<li><span class="smcap">Anemi</span>, pour ennemi.</li> + +<li><span class="smcap">Apeticier</span>, apetisser, diminuer.</li> + +<li><span class="smcap">Appers</span>, apparents, vidents (<em>apertus</em>).</li> + +<li><span class="smcap">Appert</span> (<span class="smcap">Tout en</span>), tout haut, tout ouvertement.</li> + +<li><span class="smcap">Appertement</span>, ouvertement.</li> + +<li><span class="smcap">Archire</span>, meurtrire, crneau.</li> + +<li><span class="smcap">Ardirent</span> (de <em>ardre</em>, brler), brlrent (<em>ardere</em>).</li> + +<li><span class="smcap">Are</span>, aride.</li> + +<li><span class="smcap">Aroient</span>, auraient.</li> + +<li><span class="smcap">Arrouter</span> (S'), se mettre en marche, se mettre en route.</li> + +<li><span class="smcap">Ars</span> (de <em>ardre</em>), brl.</li> + +<li><span class="smcap">Assembler quelqu'un</span>, engager le combat avec quelqu'un.</li> + +<li><span class="smcap">Assner </span>, confisquer, saisir.—<em>Assner son fi comme la seue +chose</em>; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).</li> + +<li><span class="smcap">Asseoir</span>, assiger.</li> + +<li><span class="smcap">Assis</span>, <span class="smcap">ASSISE</span>, assig, assige.</li> + +<li><span class="smcap">Assist</span>, assigea.</li> + +<li><span class="smcap">Assouagier</span>, soulager, gurir, se calmer.</li> + +<li><span class="smcap">Atourner</span>, prparer, disposer.</li> + +<li><span class="smcap">Atout</span>, avec.</li> + +<li><span class="smcap">Autelle</span>, telle, pareille.</li> + +<li><span class="smcap">Avironner</span>, entourer, environner.</li> +</ul> + +<p class="alphabet">B.</p> +<ul> +<li><span class="smcap">Babiloine</span>, Babylone (Le Caire).</li> + +<li><span class="smcap">Barat</span>, trahison.</li> + +<li><span class="smcap">Bguines</span>, espce de religieuses.</li> + +<li><span class="smcap">Beneur</span>, heureux.</li> + +<li><span class="smcap">Benoist</span>, saint, bni.</li> + +<li><span class="smcap">Bouter</span>, mettre.</li> + +<li><span class="smcap">Brehaigne</span>, impuissant pour reproduire.</li> + +<li><span class="smcap">Butin</span> (p. <a href="#Page_411">411</a>), lisez <em>Hutin</em>.</li> +</ul> + +<p class="alphabet">C.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Celle</span>, cette.</li> + +<li><span class="smcap">Chaienne</span>, chane.</li> + +<li><span class="smcap">Chaneaux</span>, pluriel de chanel, canaux.</li> + +<li><span class="smcap">Char</span>, chair.</li> + +<li><span class="smcap">Charire</span>, <span class="smcap">CARRIRE</span>, route, chemin o passe un char. +<span class="pagenum"><a id="Page_522"> 522</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chy</span> (de <em>cheoir</em>), tomba.</li> + +<li><span class="smcap">Chevetaine</span>, capitaine (mme racine que le mot suivant).</li> + +<li><span class="smcap">Chief</span>, capitale (la tte, le chef, <i lang="la" xml:lang="la">caput</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Cole</span>, coup sur le col.</li> + +<li><span class="smcap">Conduit</span>, escorte, conduite.</li> + +<li><span class="smcap">Conroy</span>, ordre, rang.</li> + +<li><span class="smcap">Contenement</span>, conduite.</li> + +<li><span class="smcap">Contens</span>, contestation, dispute.</li> + +<li><span class="smcap">Contremont</span>, en haut, en remontant.</li> + +<li><span class="smcap">Convenance</span>, <span class="smcap">CONVENANT</span>, convention.</li> + +<li><span class="smcap">Converser</span>, demeurer, habiter.</li> + +<li><span class="smcap">Courtil</span>, jardin, verger.</li> + +<li><span class="smcap">Cousts</span>, dpenses, frais, dpens (<i lang="la" xml:lang="la">custus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Couvine</span>, disposition.</li> + +<li><span class="smcap">Cuer</span>, cœur.</li> + +<li><span class="smcap">Cueurt</span>, court.</li> + +<li><span class="smcap">Cueurent</span>, courent.</li> + +<li><span class="smcap">Cuida</span> (de <em>cuider</em>, croire), il crut.</li> + +<li><span class="smcap">Cuidirent</span>, ils crurent.</li> + +<li><span class="smcap">Cuidoient</span>, ils croyaient.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">D.</p> +<ul> +<li><span class="smcap">Dampns</span>, damns, rejets.</li> + +<li><span class="smcap">De</span>, cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne s'employait +pas autrefois: on disait <em>l'htel Dieu</em>, pour l'htel de Dieu;—<em>les +fils Blanche</em>, pour les fils de Blanche;—<em>le service Jsus-Christ</em>, +pour le service de Jsus-Christ;—<em>le pre saint Loys</em>, pour le pre de +saint Louis;—<em>le palais le roy</em>, <em>l'oncle le roy</em>, <em>l'ost le roy</em>, pour le +palais, l'oncle, l'arme du roi;—<em>le service Nostre-Seigneur</em>, pour le +service de Notre-Seigneur;—<em>le consentement la royne</em>, pour le consentement de la reine;—<em>le +frre Pierre</em>, le frre de Pierre, etc.</li> + +<li><span class="smcap">Dceu</span>, du, tromp, sduit.</li> + +<li><span class="smcap">Dclinassent</span> (<span class="smcap">Ne se</span>), ne se dtournassent de.</li> + +<li><span class="smcap">Deffaut</span>, faute, dfaut, vice, abus.</li> + +<li><span class="smcap">Dfouler</span>, mpriser, jeter sous les pieds, abattre.</li> + +<li><span class="smcap">Deissent</span> (de dire), dissent.</li> + +<li><span class="smcap">Dist</span> (de <em>dire</em>), dit.</li> + +<li><span class="smcap">Dels</span>, ct de.</li> + +<li><span class="smcap">Dlit</span>, joie.</li> + +<li><span class="smcap">Dlivre</span> (<span class="smcap">Tout </span>), compltement.</li> + +<li><span class="smcap">Demaine</span>, domaine.</li> + +<li><span class="smcap">Dsatremp</span>, malsain, dsorganis (<i lang="la" xml:lang="la">qui non habet temperantiam suam</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Desceint</span>, qui a t sa ceinture (<i lang="la" xml:lang="la">decinctus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Descord</span>, <span class="smcap">DESCORT</span>, diffrend, dsaccord, discorde.</li> + +<li><span class="smcap">Despecier</span>, rompre.</li> + +<li><span class="smcap">Despens</span>, dpenses.</li> + +<li><span class="smcap">Desroy</span> (A) en dsordre, en dsarroi, avec prcipitation.</li> + +<li><span class="smcap">Desrompi</span>, arracha, dchira.</li> + +<li><span class="smcap">Desrouter</span>, quitter la route, tre en</li> +<li>droute.</li> + +<li><span class="smcap">Desserte</span>, rcompense, salaire.</li> + +<li><span class="smcap">Dessevrer</span>, sparer.</li> + +<li><span class="smcap">Destourber</span>, troubler, dranger, empcher.</li> + +<li><span class="smcap">Destourbier</span>, drangement, trouble.</li> + +<li><span class="smcap">Destre</span>, droite (<i lang="la" xml:lang="la">dextra</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Dtraction</span>, mdisance, calomnie.</li> + +<li><span class="smcap">Dust</span> (de devoir), dt.</li> + +<li><span class="smcap">Devant</span>, avant.</li> + +<li><span class="smcap">Devers</span> (<span class="smcap">Par</span>), du ct de.</li> + +<li><span class="smcap">Dient</span> (de dire), disent.</li> + +<li><span class="smcap">Distrent</span> (de dire), dirent.</li> + +<li><span class="smcap">Donroit</span> (de donner), donnerait.</li> + +<li><span class="smcap">Doubtance</span>, crainte, ce qu'on redoute.</li> + +<li><span class="smcap">Doubter</span>, redouter, craindre.</li> + +<li><span class="smcap">Drecier</span>, dresser.</li> + +<li><span class="smcap">Droictures</span>, sacrements. +<span class="pagenum"><a id="Page_523"> 523</a></span></li> +<li><span class="smcap">Durement</span>, beaucoup, extrmement.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">E.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Emmy</span>, <span class="smcap">Emmi</span>, dedans, parmi.</li> + +<li><span class="smcap">Empirier</span>, endommager, nuire.</li> + +<li><span class="smcap">Emprendre</span>, entreprendre.</li> + +<li><span class="smcap">Empris</span>, entrepris.</li> + +<li><span class="smcap">Emprisrent</span>, entreprirent.</li> + +<li><span class="smcap">En</span>, on.</li> + +<li><span class="smcap">Enchacier</span>, <span class="smcap">ENCHASSIER</span>, poursuivre.</li> + +<li><span class="smcap">Encontre</span>, vers, la rencontre.</li> + +<li><span class="smcap">Endementres</span>, pendant que.</li> + +<li><span class="smcap">Enfantosmer</span>, ensorceler.</li> + +<li><span class="smcap">Enferme</span>, malade, infirme.</li> + +<li><span class="smcap">Engin</span>, machine de guerre (<i lang="la" xml:lang="la">ingenium</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Engign</span>, tromp.</li> + +<li><span class="smcap">Engreger</span>, augmenter.</li> + +<li><span class="smcap">Enquesteur</span>, inspecteur (<i lang="la" xml:lang="la">inquisitor</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Ens</span>, dedans.</li> + +<li><span class="smcap">Entendant</span>, <em>fit ou firent entendant</em>, fit ou firent entendre; le participe +prsent est employ pour l'infinitif.</li> + +<li><span class="smcap">Entente</span>, intention.—<em>S'entente</em>, son intention.</li> + +<li><span class="smcap">Entriner</span>, approuver, mettre excution (<i lang="la" xml:lang="la">atum habere</i>). Approuver +ces conventions (p. <a href="#Page_417">417</a>).</li> + +<li><span class="smcap">Entour</span>, environ.</li> + +<li><span class="smcap">Environ</span>, autour.</li> + +<li><span class="smcap">Errer</span>, marcher, s'acheminer.</li> + +<li><span class="smcap">s</span>, dans les.</li> + +<li><span class="smcap">Esmer</span>, estimer, valuer (<i lang="la" xml:lang="la">Existimare</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Espciaulment</span>, principalement, spcialement.</li> + +<li><span class="smcap">Espie</span>, espion.</li> + +<li><span class="smcap">Espoir</span>, peut-tre, vraisemblablement.</li> + +<li><span class="smcap">Essoigne</span>, affaire (p. <a href="#Page_486">486</a>). <em>Que aucune essoigne le presist</em>, qu'une +affaire l'empcht.</li> + +<li><span class="smcap">Estable</span>, stable, sur qui on peut compter.</li> + +<li><span class="smcap">Estour</span>, combat.</li> + +<li><span class="smcap">Estranges</span>, trangers.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">F.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Faillir</span>, manquer.</li> + +<li><span class="smcap">Failloit</span>, manquait.</li> + +<li><span class="smcap">Fais</span>, faix, poids, force.</li> + +<li><span class="smcap">Feissent</span>, fissent.</li> + +<li><span class="smcap">Fri</span>, <span class="smcap">Fry</span>, frappa (de frir, <i lang="la" xml:lang="la">ferire</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Ferist</span> (de <em>frir</em>), frappa.</li> + +<li><span class="smcap">Fermement</span>, en scurit (<i lang="la" xml:lang="la">firmiter</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Fermer</span>, affermir, assurer.</li> + +<li><span class="smcap">Froit</span> (de <em>frir</em>), frappait.</li> + +<li><span class="smcap">Fichier</span>, ficher, planter.</li> + +<li><span class="smcap">Fi</span>, <span class="smcap">FIS</span>, fief, fiefs.</li> + +<li><span class="smcap">Fist-l-en</span>, fit-on—(pour: <em>l'on fit</em>).</li> + +<li><span class="smcap">Forbour</span>, faubourg.</li> + +<li><span class="smcap">Forment</span>, beaucoup, avec vigueur.</li> + +<li><span class="smcap">Fors tant</span>, except, si ce n'est.</li> + +<li><span class="smcap">Fourfirent</span> (de <em>fourfaire</em>, forfaire), firent.</li> + +<li><span class="smcap">Fu</span>, tait ou fut.</li> + +<li><span class="smcap">Fuie</span>, <span class="smcap">FUYE</span>, fuite.</li> + +<li><span class="smcap">Fust</span>, ft, bois.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">G.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Gaigneurs</span>, laboureurs.</li> + +<li><span class="smcap">Galie</span>, <span class="smcap">GALE</span>, galre.</li> + +<li><span class="smcap">Garant</span>, protection, garantie.</li> + +<li><span class="smcap">Garnisons</span>, provisions.</li> + +<li><span class="smcap">Gent</span>, gens, personnes.</li> + +<li><span class="smcap">Greigneur</span>, plus grand, plus grande.</li> + +<li><span class="smcap">Greve</span>, meurtrie, froisse.</li> + +<li><span class="smcap">Grever</span>, tre hostile.</li> + +<li><span class="smcap">Grive</span>, rude, pnible.</li> + +<li><span class="smcap">Guerredon</span>, rcompense, salaire.</li> + +<li><span class="smcap">Guimple</span>, guimpe. +<span class="pagenum"><a id="Page_524"> 524</a></span></li> +</ul> + + +<p class="alphabet">H.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Haire</span>, cilice en crin ou en poil de chvre.</li> + +<li><span class="smcap">Haubert</span>, cotte de mailles.</li> + +<li><span class="smcap">Hautement note</span>, haute voix et en musique.</li> + +<li><span class="smcap">Homme</span>, vassal, qui a fait hommage.</li> + +<li><span class="smcap">Hosteler</span>, loger, recevoir dans sa maison, dans son htel.</li> + +<li><span class="smcap">Hostieulx</span>, mesures de grains.</li> + +<li><span class="smcap">Hue</span>, Hugues.</li> + +<li><span class="smcap">Huis</span>, porte.</li> + +<li><span class="smcap">Hutin</span>, bagarre, tapage.</li> + +<li><span class="smcap">Huy</span> (<i lang="la" xml:lang="la">hodie</i>), aujourd'hui.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">I.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Icel</span>, ce, cela.</li> + +<li><span class="smcap">Ilec</span>, <span class="smcap">ILLEC</span>, l.</li> + +<li><span class="smcap">Indignation</span>, ddain, mpris.</li> + +<li><span class="smcap">Ire</span>, colre (<i lang="la" xml:lang="la">ira</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Isnelement</span>, promptement.</li> + +<li><span class="smcap">Issirent</span> (de <em>issir</em>), sortirent.</li> + +<li><span class="smcap">Ississent</span> (de <em>issir</em>), sortissent.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">J.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">J</span>, dj, jamais.</li> + +<li><span class="smcap">Jut</span>, tait camp (<i lang="la" xml:lang="la">jacebat</i>).—<i lang="la" xml:lang="la">Jut s prs</i>, tait camp dans les prs.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">L.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Labour</span>, travail, fatigue (<i lang="la" xml:lang="la">labor</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Laiens</span>, <span class="smcap">LANS</span>, l-dedans;—oppos <em>cans</em>, ici.</li> + +<li><span class="smcap">Largement</span>, volontairement.</li> + +<li><span class="smcap">Legier</span> (<span class="smcap">De</span>), facilement, lgrement.</li> + +<li><span class="smcap">Lesignen</span>, Lusignan.</li> + +<li><span class="smcap">Lie</span>, joyeux.</li> + +<li><span class="smcap">Liement</span>, avec plaisir.</li> + +<li><span class="smcap">Lignage</span>, <span class="smcap">Lignaige</span>, famille, parent.</li> + +<li><span class="smcap">Loa</span> (de <em>loer</em>), conseilla.</li> + +<li><span class="smcap">Lo</span> (de <em>loer</em>), conseill.</li> + +<li><span class="smcap">Loer</span>, conseiller (<i lang="la" xml:lang="la">laudare</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Logi</span>, camp, tabli, log.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">M.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Maillorgues</span>, Mayorque.</li> + +<li><span class="smcap">Maladerie</span>, maladrerie, hpital pour les lpreux.</li> + +<li><span class="smcap">Male</span>, mauvais, mauvaise.</li> + +<li><span class="smcap">Mautalent</span>, mauvais vouloir, mcontentement.</li> + +<li><span class="smcap">Mauvesti</span>, malice, mchancet.</li> + +<li><span class="smcap">Meisme</span>, mme.</li> + +<li><span class="smcap">Meismement</span>, mmement, surtout.</li> + +<li><span class="smcap">Mendre</span>, moindre, petite, (p. <a href="#Page_199">199</a>), la petite Syrie (<i lang="la" xml:lang="la">Syria minor</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Meneur</span>, mineur.</li> + +<li><span class="smcap">Merveilles</span>, quantit tonnante, merveilleuse.</li> + +<li><span class="smcap">Mescheoir</span>, arriver malheur.</li> + +<li><span class="smcap">Meschief</span>, malheur, msaventure.</li> + +<li><span class="smcap">Mesnie</span>, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi, la maison.</li> + +<li><span class="smcap">Mesprendre</span>, faire tort quelqu'un, l'offenser.</li> + +<li><span class="smcap">Mestier</span>, besoin.</li> + +<li><a name="Meust" id="Meust"></a><span class="smcap">Meust</span> (de <em>mouvoir</em>, se mettre en mouvement pour aller faire la guerre), se mit en campagne.</li> + +<li><span class="smcap">Mistrent</span>, mirent.</li> + +<li><span class="smcap">Montance</span>, la valeur.</li> + +<li><span class="smcap">Mort</span>, mort, tu.</li> + +<li><span class="smcap">Moult</span>, beaucoup (<i lang="la" xml:lang="la">multum</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Mouteplier</span>, augmenter, multiplier.</li> + +<li><span class="smcap">Mouveroit</span> (de <em>mouvoir</em>). <em>Voy.</em> <a href="#Meust"><span class="smcap">Meust</span></a>.</li> + +<li><span class="smcap">Mut</span>, s'leva.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">N.</p> +<ul> +<li><span class="smcap">Navie</span>, flotte.</li> + +<li><span class="smcap">Navrer</span>, blesser. +<span class="pagenum"><a id="Page_525"> 525</a></span></li> + +<li><span class="smcap">N</span>, ni. (<em>Ne</em> est une meilleure leon que <em>n</em>.)</li> + +<li><span class="smcap">Nant</span>, point.</li> + +<li><span class="smcap">Nis</span>, mme.</li> + +<li><span class="smcap">Noient</span>, <span class="smcap">NIENT</span>, rien.</li> + +<li><span class="smcap">Noise</span>, ennui, importunit, gne.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">O.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Occiant</span>, tuant.—(de <em>occire</em>, tuer; <i lang="la" xml:lang="la">occidere</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Occistrent</span>, turent.</li> + +<li><span class="smcap">Octroier</span>, octroyer, permettre, accorder.</li> + +<li><span class="smcap">O</span> (de or, our, entendre; <em>audire</em>), entendit.</li> + +<li><span class="smcap">Orent</span>, entendirent.</li> + +<li><span class="smcap">Ossent</span>, entendissent.</li> + +<li><span class="smcap">Oncques</span>, jamais (<i lang="la" xml:lang="la">unquam</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Ordener</span>, ordonner, prescrire.</li> + +<li><span class="smcap">Orent</span>, eurent.</li> + +<li><span class="smcap">Ores</span>, <span class="smcap">ORE</span>, prsent, maintenant.</li> + +<li><span class="smcap">Ost</span>, arme (<i lang="la" xml:lang="la">hostis</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Ot</span>, eu.—<em>ot eu</em>, eut eu.</li> + +<li><span class="smcap">Oultre</span>, au del. (p. <a href="#Page_408">408</a>) traverser la mer.</li> + +<li><span class="smcap">Ouvr</span>, travaill.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">P.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Paleter</span>, escarmoucher.</li> + +<li><span class="smcap">Paour</span>, peur.</li> + +<li><span class="smcap">Parcru</span>, grand, dvelopp.</li> + +<li><span class="smcap">Pardonne,</span> (p. <a href="#Page_417">417</a>). <em>Pardonne-nous ton ire et ton mautalent.</em>—<em>Pardonner</em> +est pris ici dans un sens actif. La phrase signifie: Fais-nous +grce de ta colre et de ton mauvais vouloir.</li> + +<li><span class="smcap">Parfons</span>, profonds.</li> + +<li><span class="smcap">Parlement</span>, assemble, confrence.</li> + +<li><span class="smcap">Part</span>, partie, ct (<em>pars</em>).—<em>Que l'on tournast celle part</em>, que l'on +se diriget de ce ct.—<em>Que l'on alast celle part</em>, que l'on allt de ce +ct.</li> + +<li><span class="smcap">Pavillon</span>, tente.</li> + +<li><span class="smcap">Pendant.</span>—<em>Tout droit au pendant du tertre</em>, sur le penchant du cteau.</li> + +<li><span class="smcap">Pener</span> (<span class="smcap">Se</span>), s'efforcer.</li> + +<li><span class="smcap">Perrire</span>, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.</li> + +<li><span class="smcap">Pers</span>, les pairs.</li> + +<li><span class="smcap">Peust</span> (de <em>pouvoir</em>), pt.</li> + +<li><span class="smcap">Physicien</span>, mdecin.</li> + +<li><span class="smcap">Pice</span> (<span class="smcap">La</span>), le morceau, la pice (p. <a href="#Page_202">202</a>); toute cette partie, tout +ce morceau du corps tomba.</li> + +<li><span class="smcap">Pice</span> (<span class="smcap">Une</span>), <span class="smcap">UNE PICE DE TEMPS</span>, quelque temps, un instant.</li> + +<li><span class="smcap">Pitaille</span>, troupes de pied.—La terminaison <em>aille</em> est collective et +exprime le peu de valeur des choses assembles et le mpris que +l'on a pour elles: <em>valetaille</em>, <em>ferraille</em>, <em>canaille</em>.</li> + +<li><span class="smcap">Pis</span>, poitrine.</li> + +<li><span class="smcap">Piteux</span>, pieux; plein de piti, compatissant, misricordieux; digne de +piti, pitoyable.</li> + +<li><em>Plain</em>, plaine.</li> + +<li><span class="smcap">Plant</span>, <span class="smcap">PLENT</span>, abondance, quantit.</li> + +<li><span class="smcap">Plais</span>, procs, assemble o l'on juge les procs.</li> + +<li><span class="smcap">Plum</span>, pill.</li> + +<li><span class="smcap">Poignis</span>, <span class="smcap">Poingnis</span>, coups, combat, empoigne.</li> + +<li><span class="smcap">Poons</span> (de <em>pouvoir</em>), pouvons.</li> + +<li><span class="smcap">Porent</span> (de <em>pouvoir</em>), purent.</li> + +<li><span class="smcap">Pot</span> (de <em>pouvoir</em>), put (<i lang="la" xml:lang="la">potuit</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Pou</span>, peu.</li> + +<li><span class="smcap">Pourchaci</span>, machin, mdit, (p. <a href="#Page_207">207</a>).</li> + +<li><span class="smcap">Pourchasci son pouvoir</span> (p. <a href="#Page_208">208</a>), +<span class="pagenum"><a id="Page_526"> 526</a></span> +ne cessa de chercher autant qu'il tait en son pouvoir.</li> + +<li><span class="smcap">Povoient</span> (de <em>pouvoir</em>), pouvaient.</li> + +<li><span class="smcap">Povoir</span>, pouvoir.</li> + +<li><span class="smcap">Povre</span>, pauvre.</li> + +<li><span class="smcap">Presist</span>, empcht.</li> + +<li><span class="smcap">Prins</span>, <span class="smcap">Prinse</span>, pris, prise.</li> + +<li><span class="smcap">Pris</span>, rputation.</li> + +<li><span class="smcap">Prisdrent</span> (de <em>prendre</em>), prirent.</li> + +<li><span class="smcap">Privement</span>, en particulier, secrtement.</li> + +<li><span class="smcap">Promistrent</span>, promirent.</li> + +<li><span class="smcap">Prouesce</span>, valeur, courage, promesse.</li> + +<li><span class="smcap">Puet</span>, orthographe ancienne de peut; (<em>pueple</em>, peuple, <em>muette</em>, meutte).</li> + +<li><span class="smcap">Pueur</span> (de <em>puer</em>), puanteur.</li> + +<li><span class="smcap">Puis</span>, depuis.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">Q.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Quanque</span>, autant que (<i lang="la" xml:lang="la">quantum</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Quans</span>, combien de (<i lang="la" xml:lang="la">quantos</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Quarrel</span>, trait d'arbalte.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">R.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Raler</span>, retourner, s'en aller.</li> + +<li><span class="smcap">Ramemtu</span>, participe de <em>ramentevoir</em>, rappeler la mmoire.</li> + +<li><span class="smcap">Ravine</span>, dluge, grande quantit.</li> + +<li><span class="smcap">Religions</span>, couvents.</li> + +<li><span class="smcap">Remde</span>, salut.</li> + +<li><span class="smcap">Remembrance</span>, souvenir.</li> + +<li><span class="smcap">Remembrant</span>, se souvenant.</li> + +<li><span class="smcap">Remenant</span>, le restant, le surplus.</li> + +<li><span class="smcap">Repairi</span>, revenu.</li> + +<li><span class="smcap">Repostment</span>, secrtement, en cachette.</li> + +<li><span class="smcap">Requistrent</span> (de <em>requrir</em>), demandrent.</li> + +<li><span class="smcap">S'en retourner en</span>, se retourner contre.</li> + +<li><span class="smcap">Retraire</span>, retirer.</li> + +<li><span class="smcap">Rvrence</span>, respect (<i lang="la" xml:lang="la">reverentia</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Riens</span>, chose (<i lang="la" xml:lang="la">res</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Routes</span>, bandes.—<em>S'enfouirent grans routes</em>; s'enfuirent par grandes +troupes, par grandes bandes.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">S.</p> + +<ul> +<li>S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; l'poque +o furent rdiges les Chroniques de Saint-Denis, l's au singulier n'est +plus conserv que quelquefois et commence devenir le signe du pluriel.</li> + +<li><span class="smcap">Sacs</span> (<span class="smcap">Frres des</span>), religieux vtus d'un habit grossier.</li> + +<li><span class="smcap">Saillie</span>, attaque.</li> + +<li><span class="smcap">Saissongne</span>, Saxe (<em>Saxonia</em>).</li> + +<li><span class="smcap">Sapience</span>, sagesse.</li> + +<li><span class="smcap">Savoir mon</span>, c'est--dire.</li> + +<li><span class="smcap">Scussent</span> (de <em>savoir</em>), sussent.</li> + +<li><span class="smcap">S</span>, si. (<em>Se</em> est une meilleure leon que <i>s</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Semondre</span>, assigner, convoquer.</li> + +<li><span class="smcap">Semons</span> (de <em>semondre</em>), assign, convoqu.</li> + +<li><span class="smcap">Senestre</span>, gauche.</li> + +<li><span class="smcap">S'enfance</span>, pour: sa enfance, son enfance.</li> + +<li><span class="smcap">Soit</span>, tait assis (<i lang="la" xml:lang="la">sedere</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Sers</span>, serfs (<i lang="la" xml:lang="la">servus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Seue</span>, sienne (<i lang="la" xml:lang="la">sua</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Siet</span>, est plac, est situ (<i lang="la" xml:lang="la">sedet</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Signer</span>, marquer.</li> + +<li><span class="smcap">Six-vins</span>, cent vingt (six fois vingt).</li> + +<li><span class="smcap">Sollempniex</span>, solennels.</li> + +<li><span class="smcap">Sorent</span> (de <em>savoir</em>), surent.</li> + +<li><span class="smcap">Sot</span> (de <em>savoir</em>), sut.</li> + +<li><span class="smcap">Souffrete</span>, <span class="smcap">SOUFFRET</span>, <span class="smcap">SOUFFRAITE</span>, disette; d'o <em>souffraiteux</em>, malheureux.</li> + +<li><span class="smcap">Souldoier</span>, <span class="smcap">SOUDOIER</span>, mercenaire, +soudard; homme de guerre la +<span class="pagenum"><a id="Page_527"> 527</a></span> +solde de quelqu'un.</li> + +<li><span class="smcap">Subgis</span>, sujets.</li> + +<li><span class="smcap">Surie</span>, Syrie.</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">T.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Talent</span>, dsir, volont, rsolution.</li> + +<li><span class="smcap">Tenissent</span> (de <em>tenir</em>), tinssent.</li> + +<li><span class="smcap">Termine</span>, terme, temps fix.</li> + +<li><span class="smcap">Thiois</span>, <span class="smcap">Tiois</span>, Allemands, Teutons (<i lang="la" xml:lang="la">Theotisci</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Tollir</span>, enlever. <em>Tollu</em> (part. pass), enlev.</li> + +<li><span class="smcap">Touaille</span>, serviette, essuie-mains.</li> + +<li><span class="smcap">A toujours mais</span>, toujours.</li> + +<li><span class="smcap">Traioit</span> (de <em>traire</em>), tirait.</li> + +<li><span class="smcap">Traire</span>, tirer, lancer (<i lang="la" xml:lang="la">trahere</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Traistent</span> (<span class="smcap">Se</span>) (de <em>se traire</em>, se rendre), +se rendent.</li> + +<li><span class="smcap">Trait</span> (de <em>traire</em>), lana.</li> + +<li><span class="smcap">Tresbuchier</span>, <span class="smcap">TRBUCHER</span>, renverser, dtruire.</li> + +<li><span class="smcap">Trespasser</span>, passer, omettre.</li> + +<li><span class="smcap">Trestous</span>, tous, sans qu'il en manque.</li> + +<li><span class="smcap">Treu</span>, tribut.</li> + +<li><span class="smcap">Tuit</span>, tout, toute, tous, toutes (<i lang="la" xml:lang="la">Totus</i>).</li> +</ul> + + +<p class="alphabet">V.</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Vague</span>, vacant (<i lang="la" xml:lang="la">vacuus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Vassal</span>, homme de guerre (<i lang="la" xml:lang="la">vassus</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Ver</span>, dfendre (<i lang="la" xml:lang="la">vetare</i>).</li> + +<li><span class="smcap">Vnissent</span> (de <em>venir</em>), vinssent.</li> + +<li><span class="smcap">Venist</span> (de <em>venir</em>), vint.</li> + +<li><span class="smcap">Venroient</span>, <span class="smcap">VENROIT</span> (de <em>venir</em>), viendraient, viendrait.</li> + +<li><span class="smcap">Venue</span>, rencontre.</li> + +<li><span class="smcap">Voir</span>, voir.</li> + +<li><span class="smcap">Vesqui</span> (de <em>vivre</em>), vcut.</li> + +<li><span class="smcap">Villenie</span>, parole injurieuse.</li> + +<li><span class="smcap">Vitaille</span>, vivres, victuaille.</li> + +<li><span class="smcap">Voir</span>, vrai (de <i lang="la" xml:lang="la">verus</i>.) On prononait <em>veir</em>.</li> + +<li><span class="smcap">Volent</span>, volont.</li> + +<li><span class="smcap">Vouldent</span> (de <em>vouloir</em>), veulent.</li> + +<li><span class="smcap">Voulsist</span> (de <em>vouloir</em>), voult.</li> + +<li><span class="smcap">Voulsissent</span> (de <em>vouloir</em>), voulussent.</li> + +<li><span class="smcap">Voult</span>, <span class="smcap">VULLT</span> (de <em>vouloir</em>), veut (<em>vult</em>).</li> +</ul> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_528"> 528</a></span></p> + +<div class="header"> +<div class="footnotes"> +<h2 class="normal">NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <em>Sulpice Svre</em>, dialogue 1<sup>er</sup>, chap. 26.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <em>Ausone</em>, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p. 123.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <em>Claudien</em>, pigr. De mulabus Gallicis; d. Panckoucke, t. II, p. 418.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <em>Saint Jrme</em>, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Dans cette lettre Sidoine flicite Ecdicius de ce que, grce lui, l'aristocratie +de l'Auvergne se dbarrasse enfin de la rudesse du langage celtique. +(Lib. III, epist. 3.)</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p. 506.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; mme recueil, p. 520.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Grg. de Tours, liv. VI, ch. 46.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Hildegar, <cite>Vie de saint Fraron</cite>; in Mabillon, Acta SS. Ordinis S. Bened. +sœculum II, p. 617.</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,</p> +<p>Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.</p> +</div></div> + +<p>La rime remplace la mesure; les solcismes sont nombreux; le latin +est transform:</p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De Chlothario est canere, rege Francorum,</p> +<p>Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i9">(L. D.)</p> +</div></div> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Aprs avoir rcit les litanies, le chœur invoquait la protection du +ciel en faveur du pape Adrien I<sup>er</sup> et de l'empereur Charlemagne; chaque +invocation, le peuple qui se trouvait dans l'glise, rpondait: TU LO JUVA, +<em>aide-le</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Et par la chanson de Roland, de Throulde. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Cette aversion tait telle que la seule diffrence de langage occasionnait +parfois des rixes sanglantes entre les gens de langue romane et ceux +de langue tudesque. Charles le Simple, petit-fils de Charles le Chauve, s'tant +rendu sur les bords du Rhin pour avoir une confrence avec Henri l'Oiseleur, +des jeunes gens qui taient la suite des deux princes furent, <em>selon +l'habitude de ceux des deux pays</em>, tellement choqus de s'entendre parler +les uns roman, les autres tudesque, qu'ils commencrent par s'insulter de la +manire la plus violente, et finirent par fondre les uns sur les autres, l'pe + la main, si bien qu'il y en eut plusieurs de tus. (<em>Richer</em>, d. de +M. J. Guadet, t. I, p. 48.)</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> La diffrence de langue qui existait entre les Neustriens et les Ostrasiens +tait tellement marque au neuvime sicle (888), que les premiers +taient appels Franks latins, et les seconds Franks Teutons (<cite>Chronique +anonyme</cite>, dans le recueil des Histor. de France, t. VIII, p. 231).</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Les rois carolingiens taient trangers la France, et parlaient une +langue trangre; on comprend trs-bien ce que nous dit Richer, qu'on les +chassa comme trangers, en 987, quand on donna la couronne un roi national, +franais, Hugues Capet. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <em>Loup de Ferrire</em>, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom Bouquet, +VII, 488.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Chron. monast. S. Michaelis</cite>, dans le recueil de D. Bouquet, X, +286.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Le franais est donc n du latin dfigur d'abord par les idiomes celtiques +et plus tard pntr d'lments germaniques. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> L'idiome roman du nord de la France reut le nom de <em>langue d'oil</em>, +et l'idiome roman du midi celui de <em>langue d'oc</em>. On pense que la <em>langue +d'oil</em> et la <em>langue d'oc</em> ont t ainsi appeles de la manire d'noncer l'affirmation. +En effet, on se servait pour cela de <em>oil</em> (oui) dans le nord, et de <em>oc</em> +dans le midi.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a></p> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Romans ne histoire ne plat</p> +<p>Aux Franoys, se ilz ne l'ont fait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i4">(<cite>Aymon de Varennes</cite>, trouvre du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle.)</p> +</div></div> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Franois I<sup>er</sup> prescrivit l'usage exclusif du franais dans les actes +publics et les actes privs, par trois ordonnances successives.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Langages de pays, <em>lingu patrienses</em>. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Ce serment fut prononc quand Charles le Chauve et Louis le Germanique +s'allirent contre Lothaire, en 842.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> C'est la plus ancienne pice de vers en langue d'oil que l'on connaisse. +Elle est du dixime sicle.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrise Barcelone au troisime +sicle, par les ordres du gouverneur Dacien.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> On distingue les Eddas en: Edda potique et Edda prosaque ou de +Snorron. L'Edda potique est un recueil d'anciens chants scandinaves, rassembls + la fin du onzime sicle, en Islande, par Sœmund Sigfusson; le +recueil contient une quarantaine de pomes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal +sont les plus importants.—L'Edda de Snorron a t compose en Islande, +au commencement du treizime sicle; c'est un trait de mythologie et de +science potique divis en trois parties: les lgendes (commentaire trs prcieux +des anciens mythes scandinaves); le vocabulaire potique; les rgles +de la prosodie scandinave.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Pirate Northman pris et mis mort par lla, roi de Northumberland.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Asslanga tait la femme de Lodbrog.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <em>Aug. Thierry</em>, Histoire de la conqute de l'Angleterre par les Normands, +t. I, p. 112, d'aprs <em>Mallet</em>, Hist. du Danemark.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Sans doute la tour du Grand-Chtelet, construction romaine.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de juger. On verra +qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre garde de se laisser tromper +par la ressemblance des noms.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Les revenus publics.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> La rente.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> C'tait l le but des <i lang="la" xml:lang="la">patrocinia</i>. Voy. t. 1, p. 207 et 223.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> C'est--dire que: l'impt est lev sur eux par...., ou bien qu'il est +soumis l'exaction de tel exacteur.—L'exaction est la leve de l'impt. +Aujourd'hui le sens de ce mot a chang et veut dire: abus, violence dans la +leve de l'impt.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Code Thodosien, liv. 12.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Mais les vques ou les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> qui possdent dans d'autres rgions....—Si +quelqu'un a spoli un puissant....</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Capitulaire de 812.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de villis</i>, 812.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Il devenait <i lang="la" xml:lang="la">vassus</i>, vassal, c'est--dire homme de guerre dans la bande, +dans l'arimannie.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Le patrociniat.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> L'expression <i lang="la" xml:lang="la">beneficia militaria</i> (bnfices militaires) a servi d'intermdiaire +au terme <i lang="la" xml:lang="la">feuda</i> (fiefs) qui ne se trouve pour la premire fois +que dans les actes du neuvime sicle.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Nous ne saurions trop recommander ceux de nos lecteurs dsireux +de pntrer dans la constitution du moyen ge, curieux de se rendre compte +de l'tat de la France avant la rvolution, et des causes de cette rvolution, +nous ne saurions trop leur recommander la lecture et l'tude du livre de +Championnire, qui le premier a compris les origines de la fodalit, son +organisation, la lutte des rois du moyen ge contre les <em>Justiciers</em>, enfin qui +a vraiment clair de la plus vive lumire toutes ces parties si obscures +de notre histoire.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Plaid, <i lang="la" xml:lang="la">placitum</i>; assemble.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Les rponses des leudes sont en gnral empreintes d'un caractre +de mcontentement. Ds l'poque du plaid de Kierzy, ou bien peu de temps +aprs, les leudes qui y avaient assist entraient dans la conspiration qui fit +revenir d'Italie Charles le Chauve.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <em>Baluze</em>, Capit. II, p. 259.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Nous ne pouvons reproduire la totalit de ce savant et curieux mmoire: +nous dirons donc en rsum que les Sarrasins occuprent le mont +Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les matres de tous les passages +des Alpes, et de l pillrent le Dauphin, le Pimont, le Montferrat, le Valais, +la Suisse, les Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent +et saccagrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gnes, +Frjus, Toulon, Grenoble, etc., gorgeant, corchant vifs les habitants, et +dvastant tellement le pays, que les loups en devinrent peu prs les +matres.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> 2<sup>e</sup> Livre des <em>Rois</em>, ch. 22, v. 5.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Postrit.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Comtes de Bretagne.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Elle vous aurait vol votre chapeau sur la tte.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> Fille de Brenger, comte de Bessin.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Vassaux.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> La cathdrale de Rouen.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Chargs par le seigneur de recouvrer les droits.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Agents infrieurs chargs de la police.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Valets, serviteurs.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Droits et abus seigneuriaux.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Raoul comte d'Evreux.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Les paysans des divers comts de la Normandie s'entendirent pour +former des conventicules, dans lesquels ils dcidrent qu'ils vivraient leur +guise et qu'ils se gouverneraient selon leurs propres lois, soit dans les forts, +soit auprs des eaux, et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier +ces dcisions, chacune des assembles de ce peuple en fureur nomma +deux dputs chargs de se rendre une assemble gnrale tenue au milieu +du pays et qui devait tout confirmer. Ds que le duc fut inform de ces vnements, +il envoya aussi le comte Raoul et un grand nombre de chevaliers, +afin de combattre la frocit des paysans et de dissoudre leur assemble. Raoul +accomplit sa mission, s'empara de tous les dputs et de quelques autres +hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya ainsi mutils +chez eux, afin que la vue de ce qui leur tait arriv dtournt les autres de +pareilles entreprises. Ayant vu cela, les paysans renoncrent leurs assembles +et retournrent leurs charrues. (<em>Guillaume de Jumiges.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> De 987 1066, il y eut quarante et un ans de famine et d'pidmies.]</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Sur la Sane, prs de Mcon.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> douard le Confesseur tait fils du roi Ethelred, pendant le rgne +duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013. Chass d'Angleterre, +douard s'tait rfugi en Normandie et y avait vcu jusqu'en 1041 que la +domination danoise fut dtruite.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Godwin, puissant seigneur et redout du roi Edouard, avait t +oblig, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en otages Edouard, +et celui-ci les avait confis Guillaume.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Bosham, village prs de Chichester; c'tait alors un port trs-frquent.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Ville sur la Canche.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Petite bote en forme d'œil de bœuf.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Douleur.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Longtemps.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Il montre les assistants.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> L'archevque de Cantorbry.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Le cri de guerre des Normands tait <em>Diex ae!</em> Dieu aide!</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Edgar tait neveu d'douard et lgitime hritier du trne d'Angleterre.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Guillaume cra une immense garenne entre Salisbury et la mer. Le +mot <em>garenne</em>, driv du germain <i lang="de" xml:lang="de">waren</i>, dfense, avait la mme signification +que <em>fort</em> (de <i lang="la" xml:lang="la">foresta</i>, <i lang="la" xml:lang="la">forestella</i>); au lieu de garenne on employait le mot +<em>defens</em>. On dsignait sous ces noms divers: garenne, dfens, fort, rivires +en garenne ou dfensables, les lieux o le seigneur s'tait rserv le droit de +chasse ou de pche, aussi bien sur ses terres que sur celles de ses sujets. +D'immenses rgions furent rserves la chasse et la pche du roi et de +ses officiers, comme pour la chasse des seigneurs; ces rgions taient peuples +d'animaux sauvages, avec dfense, sous les peines les plus dures, de les +tuer. Bientt toute culture disparaissait, le sol devenait strile, se couvrait +de bois et de broussailles, bref devenait fort ou garenne. Les grands espaces +peupls de loups, ours, buffles, cerfs, et destins aux chasses royales +taient des forts; les petits espaces peupls de chevreuils, livres, lapins, et +plus faciles tablir sur les terres seigneuriales, taient les garennes. Pour +l'tablissement des unes ou des autres, on chassait des populations entires +de leurs terres. Saint Louis et ses successeurs dfendirent par leurs ordonnances +l'tablissement de garennes nouvelles. (<em>Voy.</em> <span class="smcap">Championnire</span>, <cite>des +Eaux courantes et des Institutions seigneuriales</cite>.)</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Femme du comte Foulques le Rchin. Ce surnom signifie d'une humeur +difficile. Foulques avait pous, avant Bertrade, deux femmes dont il +se spara sous prtexte de parent.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Berthe, fille de Florent I<sup>er</sup> duc de Hollande ou des Frisons.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Au Pape.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Aprs avoir termin les affaires ecclsiastiques, le Pape alla sur +une grande place, car aucun difice n'aurait pu contenir tous ceux qui venaient +l'couter. (<em>Robert le moine.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son discours en +latin.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapport d'une manire +diffrente par chaque auteur du temps.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> <em>Frie</em>, de <i lang="la" xml:lang="la">feria</i>, fte; <em>jours fris</em>, jours de fte, jours sacrs. Autrefois +toute la semaine de Pques tait fte par une ordonnance de Constantin; +ainsi on appela chacun de ces jours <em>fries</em>. Le Dimanche tait la premire +frie; le lundi la seconde, etc. On s'accoutuma appeler les jours des autres +semaines 1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup> frie, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> N en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus ancien +troubadour dont les œuvres nous soient parvenues.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> Habillement des barons.</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'tendait entre le Rhin +et la Meuse.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> La mosque d'Omar.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> On versa une si grande quantit de sang humain que les mains et les +bras, spars des corps, nageaient dans le temple, et ports par le sang +et l allaient s'unir d'autres corps, de sorte qu'on ne savait pas quel cadavre +appartenaient les membres qui venaient se joindre un cadavre mutil. +(<em>Robert le moine</em>, Hist. de la 1<sup>{</sup>re} croisade, liv. IX.)</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> L'humanit du comte de Toulouse parut si trange aux croiss qu'ils +l'accusrent de s'tre laiss gagner prix d'or par les malheureux qu'il +avait sauvs.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> D'gypte.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croiss firent brler cette +masse de cadavres, dont l'aspect tait horrible et l'odeur insupportable, et +qu'ils purgrent ainsi Jrusalem par le feu.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Canut IV.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Adle, fille de Robert le Frison.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Le comte Charles le Bon tait neveu du comte Baudouin.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Par le divorce de Louis VII, le duch d'Aquitaine resta entre les +mains d'Elonore, duchesse d'Aquitaine.</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Ce Gaudry venait d'tre nomm vque, la sollicitation du roi d'Angleterre; +il n'tait pas dans les ordres, et avait jusqu'alors men la vie de soldat.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Grard, seigneur de Crcy, que l'vque avait fait assassiner.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Parce qu'il tait favorable un ennemi de l'vque.</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les lettres et par +la puret de ses mœurs tait la lumire de toute la France. Il s'tait oppos + l'lection de Gaudry.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> ptre de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Seigneur de Marle.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Gendre du suivant.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Seigneur de Coucy et pre de Thomas de Coucy.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Louis VI.</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Droit fodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas disposer de +leurs biens.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Impts levs par les seigneurs sur les biens des serfs.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> En latin, <i lang="la" xml:lang="la">placitum</i>, assises, tribunal; d'o <em>plaider</em> et ses drivs.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> desse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de Zengui), avait +acquis sous la domination des Francs une grande puissance. Les chrtiens +avaient envahi presque tout le nord de la Msopotamie, portant leurs +courses dans les lieux loigns comme dans les lieux proches..... Tout ce +pays appartenait Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; +ils l'avaient choisi pour chef de leurs armes, cause de son courage et de +son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait prendre desse; il fit mine +de se porter d'un autre ct; Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors +Zengui se porta aussitt contre la ville. (<cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4; +<cite>Chroniques arabes</cite>, traduites par M. Reinaud.)</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Abgare, roi d'desse, qui, ce que rapporte Eusbe, se trouvant infirme, +crivit Jsus-Christ, et en reut une rponse favorable. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> La traduction des mots difficiles comprendre qui se rencontrent +dans ces documents en vieux franais, se trouvera dans le Glossaire la +fin du volume.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <em>Edesse</em>, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Rohes</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Il avait livr une partie de l'arme de l'empereur Conrad aux Turcs, +et avait partag les dpouilles avec les Turcs.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> L'arme de Conrad avait pri presque tout entire en Asie Mineure +par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par la faim.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> Aride.</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Laboureurs.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> <em>A bandon.</em> A qui mieux mieux.</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Sans rserve aucune.</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Des barons du royaume de Jrusalem.</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les chroniques de +saint-Denis suivent le rcit.</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Guillaume de Tyr.</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <em>Achoisonn</em>, inculp, souponn.</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Raimond tait l'oncle de la reine lonore, femme de Louis VII, qui +accompagna le roi en Terre Sainte; il fut souponn d'avoir pour sa nice +un amour qui fut la premire cause du divorce de Louis VII.</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Chap. <span class="smcap">XXIII</span>, v. 19, 20.</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> Les auteurs chrtiens disent que la fuite du comte Raymond tait concerte +avec l'ennemi.</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Les musulmans ne veulent pas croire que Jsus-Christ soit mort sur la +croix. Ils disent qu'au moment o les Juifs allaient le faire mourir, Dieu envoya +un de ses anges pour l'appeler au ciel, et mit sa place un homme du commun, +qui fut crucifi pour lui (Cf. <span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Description du Cabinet de +M. le duc de Blacas</cite>, t. I, p. 181).</p> + +<p>Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait prsent la bataille, raconte +la prise de la vraie croix. La grande croix fut prise avant le roi, et beaucoup +d'impies (de chrtiens) se firent tuer autour d'elle. Quand on la tenait +leve, les infidles (les chrtiens) flchissaient les genoux et inclinaient la +tte. Ils disent que c'est le vritable bois o fut attach le Dieu qu'ils adorent. +Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; ils la portaient les +jours de grande solennit, et lorsque leurs prtres et leurs vques la montraient +au peuple, tous s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme +leur premier devoir de la dfendre; celui qui l'aurait abandonne ne pouvait +plus jouir de la paix de l'me. La prise de cette croix leur fut plus douloureuse +que la captivit de leur roi. Rien ne put les consoler de cette perte. +Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se prosternent devant elle, et l'exaltent +dans leurs cantiques. En la possdant, ils croient jouir de tous les biens +de la terre; ils la rachteraient volontiers de leur propre sang; ils espraient +par son moyen obtenir la victoire. (<em>Note de M. Reinaud</em>).</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrtaire de Saladin et historien fort +important, naquit Ispahan, en 1125, et mourut en 1201. Il a compos une +histoire des guerres de Saladin, sous le titre de: <cite>clair de Syrie</cite>, et un +ouvrage sur la prise de Jrusalem par Saladin.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La capitulation fut hte par la dcouverte d'une conspiration dans +l'intrieur de la ville. Les chrtiens grecs, appels <em>melkites</em>, ou royalistes, +qui formaient la plus grande partie de la population de Jrusalem, s'entendirent +avec Saladin pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent +trs-fchs d'avoir t prvenus dans l'accomplissement de leurs projets par +la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient ce nom parce que leur +doctrine tait celle des empereurs de Constantinople, leurs anciens rois; +leur religion tait presque semblable celle des Latins; mais la haine des +races en faisait deux peuples ennemis. (<em>Note rdige d'aprs une savante +note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de Jrusalem.</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Il rsulte de l que Jrusalem fut prise en quatre jours. On ne peut +s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a t dit de la conspiration des +chrtiens Melkites. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua beaucoup augmenter +l'enthousiasme des musulmans, c'est que le jour o Jrusalem se +rendit tait justement l'anniversaire de celui o, les en croire, Mahomet +monta miraculeusement au ciel, conduit par l'ange Gabriel. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrtiens d'Orient de +toutes les communions taient et sont encore en usage d'aller en plerinage + Jrusalem. Il tait donc facile ceux des mirs qui possdaient des +fiefs de dire que certains chrtiens taient de leurs sujets, et que c'tait par +hasard qu'ils se trouvaient Jrusalem. Emad-Eddin cite le prince de +Haram et d'desse qui sous ce prtexte se fit remettre jusqu' mille chrtiens, +qu'il disait tre des Armniens d'Edesse. Le prince d'lbir sur +l'Euphrate en rclama pour sa part cinq cents. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> Ces dtails, si honorables pour Saladin, se trouvent presque mot pour +mot dans la chronique de Bernard le trsorier. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> Frre et successeur de Saladin.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Boha-Eddin, historien arabe, n Mossoul, en 1145, mort en 1232. Il +fut attach Saladin, qui le nomma cadi de Jrusalem. Boha-Eddin est auteur +d'une <cite>Histoire de la vie de Saladin</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jrusalem en 1192.</p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> Sibylle.</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Isabelle.</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> Honfroy, seigneur de Montreal, conntable du royaume de Jrusalem.</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Ceci s'adresse aux chrtiens, qui dans l'opinion de Saladin taient +ncessairement prdestins au feu de l'enfer, et pour lesquels cependant la +mer se montrait secourable, malgr l'ancien proverbe qui dit que <em>le feu et +l'eau ne vont point ensemble</em>. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> Grand difice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre de guerriers; +il tait revtu de grandes plaques de fer et marchait sur des roues, +recevant le mouvement de l'intrieur; cette machine tait munie d'un blier. +(<cite>Bibl. des Croisades</cite>, t. 4, p. 291.)</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> L'auteur arabe veut parler d'une lgion d'anges qui taient descendus +du ciel pour venir au secours de la ville.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Nous donnons ici comme spcimen du langage du commencement du +treizime sicle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:</p> + +<p>Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans aprs l'incarnation +nostre seingnor Jsus-Christ, al tens Innocent III, apostoille de Rome, +et Philippe roy de France, et Richart roy d'Engleterre, ot un saint home en +France, qui ot nom Folques de Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor +Marne et Paris; et il re prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques +dont je vous di comena parler de Dieu par France et par les autres +terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. Sachiez que la +renome de cil saint home alla tant, qu'elle vint l'apostoille de Rome Innocent; +et l'apostoille envoya en France, et manda al prod'om que il empreschast +des croiz par s'autorit; et aprs y envoya un suen chardonal, +maistre Ferron de Chappes croisi; et manda par luy le pardon tel come vos +dirai. Tuit cil qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost +seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il seroient confs. +Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en esmeurent mult le cuers des genz, +et mult s'en croisirent porceque le pardons re si grans.</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Grant plant.</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> L'empire romain d'Orient, l'empire grec.</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Les Dardanelles.</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Les les des Princes.</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> Alexis III, dit l'Ange, frre d'Isaac l'Ange, auquel il avait fait crever les +yeux.</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Scutari.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Cette chane, tendue entre Constantinople et la tour de Galata, fermait +entirement l'entre du port de Constantinople.</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Le quartier des Juifs.</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <em>Le Cosmidium</em>, abbaye de Saint-Cme et Saint-Damien.</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Lui dclarer la guerre.</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas spars.</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> Les revenus, les impts.</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Service militaire; nombre d'hommes fournir, et nombre de jours de +service par an.</p> + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Trois heures aprs midi.</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Agns, sœur de Philippe-Auguste, qui avait t femme des empereurs +Alexis le jeune, Andronic Comnne et Thodore Branas.</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Nous supprimons presque tout ce discours de Nictas aux murailles; +c'est une œuvre de rhteur, pleine de mauvais got, et crite aprs coup.</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Lgat du pape Innocent III, assassin Saint-Gilles, en 1208.</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> L'arme.</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Cet important pome historique a t compos de 1208 1219, par un +troubadour demeur inconnu. L'auteur raconte les dix annes de la croisade; +orthodoxe et hostile aux hrtiques, il dcrit en gmissant les violences +des croiss et la destruction de la nationalit provenale, dont il fait +connatre les mœurs, les institutions et la civilisation.</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> Comte de Toulouse.</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Cette chronique, imprime dans le t. 3 de l'Histoire du Languedoc +de Dom Vaissette, s'tend de 1202 1219.</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> En Angleterre.</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Pour payer la solde de l'arme permanente que Montfort avait organise +et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des plerins et des croiss, +il fit la conqute du midi.</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> Pierre II avait donn une de ses filles au jeune Raymond, fils du +comte de Toulouse.</p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Auberges.</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Ornements de cheval, bts.</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> Chteau des comtes de Toulouse.</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> Fils de Simon.</p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> Frre de Simon.</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> Harasss.</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> Noblesse.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Plerins.</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Haut de chausses.</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> Folquet, vque de Toulouse.</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> De Saint-Sernin.</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> De Toulouse.</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> Comparatre en justice personnellement. (<i lang="la" xml:lang="la">Stare in judicio.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Jeanne, fille de Raymond VII, pousa en effet, en 1241, Alfonse, +comte de Poitiers, frre de saint Louis; elle succda en 1249 son pre; +son mari mourut en 1271; elle mme mourut en 1272 sans enfants; en +vertu des conventions imposes son pre, ses tats, c'est--dire le comt +de Toulouse, furent runis la couronne de France.</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat Venaissin.</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <em>Commise</em>, confiscation.</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> <em>Ordinaire</em>, en jurisprudence canonique, signifie l'archevque, vque +ou autre prlat qui a la juridiction ecclsiastique dans un territoire.</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> Ou Dominicains.</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> <i lang="la" xml:lang="la">Speculum historicum.</i></p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> <cite>Hist. Genuens.</cite></p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> Le nombre de ces enfants s'leva plus de 50,000.</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <cite>Chronic.</cite>, apud Muratori, t. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <cite>Annales</cite>, apud Freh. collect.</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> <cite>Chronique</cite> d'Albert des Trois-Fontaines.—Thomas de Champr, <cite>Lib. +de Apibus</cite>, lib. 2, c. 3.—Roger Bacon, <i lang="la" xml:lang="la">Opus majus</i>.—Jacob de Vorag., +<i>Chronic. Genuens.</i>, ap. Muratori, t. 9.—Albert de Stade, etc. Le commerce +des enfants tait pratiqu ouvertement par les Grecs et les Vnitiens.</p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> La coalition vaincue Bouvines est la premire coalition organise et +solde par l'Angleterre contre la France. On voit que cette pratique des Anglais +n'est pas nouvelle (<span class="smcap">L. D.</span>).</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> Les communes qui avaient leurs milices Bouvines sont celles de: +Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyres, Hesdin, Cerny, Crpy +en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie, Compigne, Roye, Amiens, Beauvais, +Corbeil, Arras.</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <em>Communes</em> pour milices des communes.</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> Frre naturel du roi Jean.</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> Sans doute <em>Saint-James</em>, dans l'Avranchin, quelques lieues de Pontorson. +(<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> Je crois que c'est aujourd'hui le village de <em>Charc</em>, dans le <em>Saumurois</em>, +prs de <em>Brissac</em>. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> Au duc de Bretagne.</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> O il se trouvait.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <em>Venir chief.</em> Nous disons aujourd'hui: <em>venir bout</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait, confondre +la <em>couronne d'pines</em> avec la tige qui l'avait fournie. Cette tige, ou <em>fust</em>, tait +depuis longtemps garde Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs +Charlemagne et Charles-le-Chauve. (<em>Note de M. Paulin Pris</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <em>En sa cote pure</em>, c'est--dire sans manteau et sans armes.</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> Le palais du roi tait alors o est actuellement le palais de justice.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> <em>La Gastine</em>, petite contre du Poitou.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <em>Bergue</em>, et mieux <em>Beruge</em>, deux lieues de Poitiers. ( <em>Note de +M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> Ce doit tre le <em>Fontenay</em> plus tard surnomm l'<em>Abbatu</em>, et aujourd'hui +seulement dsign sous le nom de <em>Rohan-Rohan</em>. Il est deux lieues +de <i>Fontenay-le-Comte</i>, au del de Niort. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> Dans le Poitou, sur la rivire de Vende.</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> Isabelle, veuve de Jean sans Terre.</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> Probablement <em>Fontenay-le-Comte</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <em>Villers</em>, deux lieues de Niort.</p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Monceau.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> <em>Pre</em> ou <em>Prahecq</em>, entre Niort et Melle.</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> <em>Saint-Jelas</em> ou <em>Saint-Gelais</em>, village deux lieues de Niort.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <em>Tonnay-Bautonne</em>, sur la rivire de ce nom, entre Rochefort et +Saint-Jean-d'Angely.</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> <em>Matha</em>, sur la rivire d'Anteine, au sud de Saint-Jean-d'Angely.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> <em>Thori</em> ou <em>Thors</em>, village de Saintonge, prs de Matha.</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> <em>Aucere</em> ou <em>Saint-Asserre</em>, en Saintonge, deux lieues de Saintes.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <em>Ver</em>, dfendre, refuser.—Qui leur refusrent le passage.</p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> Charente.</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <i lang="la" xml:lang="la">Mist jus</i>, mit bas.</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> Alphonse, depuis roi de Portugal.</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <em>Merplin</em> ou <em>Merpins</em>, auprs de Cognac, en Angoumois, aujourd'hui +village au confluent du N et de la Charente.—<em>Crotay</em>. Le latin dit: <i lang="la" xml:lang="la">Crosantum.</i> +Ce doit tre <em>Crosant</em>, sur la <em>Creuse</em>, de peu distance de Guret.—<em>Hascart</em> +ou <em>Chastel-Achard</em>, comme le dit Guillaume de Nangis, +quatre lieues de Poitiers, et deux de Vivonne. Ces trois chteaux, situs +le premier dans le Poitou, le second dans la Saintonge et le troisime dans +la Marche, permettaient au roy de France de tenir en chec les grands vassaux, +qui de ce ct l taient toujours secrtement attachs l'Angleterre. +(<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> <em>Coust</em> (<em>Custus</em>), frais, dpens.</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <em>Flonnie</em>, fiel, mauvais vouloir.</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <em>Assouagier</em>, gurir, se calmer.</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie prit le roi +Paris, dont il fut en tel danger, comme il le disait, que l'une des dames qui le +gardaient voulait lui tirer le drap sur le visage et disait qu'il tait mort. Et +une autre dame qui tait de l'autre ct du lit ne le voulut pas, mais disait +qu'il avait encore l'me au corps. Pendant qu'il entendait la dispute de ces +deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui envoya aussitt la sant, +et il put parler. Il demanda qu'on lui donnt la croix; ainsi fit-on. Alors la +reine sa mre entendit dire que la parole lui tait revenue et elle en eut la +plus grande joie; mais quand elle sut qu'il s'tait crois, ainsi qu'il le contait +lui-mme, elle eut autant de chagrin que si elle l'avait vu mort. (<em>Joinville.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'toile de la religion).</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Lorsque la ville avait t prise par les Croiss, en 1219.</p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Malek-Saleh.</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> En 1219.</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> On lit dans Makrizi un trait qui montre quel dsordre effroyable rgnait +alors dans l'arme musulmane. Le bruit de la mort de Fakr-Eddin +n'ayant pas tard se rpandre, les mameloucks et une partie des mirs se +dbandrent pour courir sa maison et la piller. Ses coffres furent briss, +l'argent fut enlev, les meubles et les chevaux emports; aprs quoi la +maison fut livre aux flammes. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> Fakr-Eddin avait t nomm rgent, aprs la mort du Sultan, en attendant +l'arrive de son fils, qui tait gouverneur d'Edesse.</p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Corps d'arme, bataillon.</p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Petit cheval de selle pour les domestiques.</p> + +<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> MM. Michaud et Poujoulat, dans leur dition de Joinville (<cite>Collection</cite> +<cite>des Mmoires pour servir l'histoire de France depuis le treizime sicle +jusqu' la fin du dix-huitime</cite>) disent (t. I, p. 237) que les croiss appelaient +tout village Casel; et que ce Casel doit tre le village de Baramoun, +bti sur la rive droite du Nil, trois ou quatre lieues de Mansourah.</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Saint Louis tait alors trs-malade de l'pidmie qui avait dtruit son +arme, et qui tait le scorbut et la dyssenterie.</p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> L'amiral.</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> Ordonne; mandement, ordre.</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> Le besant valait 9 fr. 50.</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> Le roi.—Le pote s'adresse un ami qui est cens charg de remettre +le chant saint Louis.</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Clbres devins arabes.</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> Qui lui avait servi de prison.</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> Qui avait t son gelier.</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> Ville de la Terre Sainte.</p> + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <em>Le baiser sur la bouche</em> impliquait, dans le moyen ge, communaut +de religion. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Clbre abbaye dans l'Anjou, prs de Saumur.</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Saint Louis avait pous Marguerite de Provence, sœur d'lonore +de Provence, femme de Henri III.</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <em>Procuration</em>, dans les titres ecclsiastiques, se dit des repas qu'on +donne aux officiers qui viennent en visite dans les glises ou monastres, +soit vques, archidiacres ou visiteurs. (<em>Dict. de Trvoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> L'universit de Paris tait la plus clbre et la plus frquente de l'Europe; +des coliers de toutes les nations venaient y tudier.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la sainte chapelle +et quelques parties de cet ancien difice.</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> Comme on le voit, la supriorit des rois de France n'est pas conteste +par l'historien anglais.</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de Navarre; il +avait pous Isabelle, fille de saint Louis.</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Allusion la paix que projetaient les deux rois, et en vertu de laquelle +le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint Louis pour ses fiefs de Guyenne.</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Sans doute le pont au Change.</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> C'est--dire la Normandie, confisque par Philippe-Auguste. Saint +Louis doutait de la justice de cette confiscation.</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> Qui tait de rendre au roi d'Angleterre une partie des conqutes de +Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme injustement faites.</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> Vieilles fripperies.</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> De l sans doute l'origine du nom des rues de la <em>Grande Fripperie +et de la Ferronnerie</em>. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> Il allait partir pour la croisade de Tunis.</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> Ces instructions ont t inscrites dans un registre de la Chambre des +Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques expressions ont t rajeunies. +(<em>Note de M. Michaud</em>). Nous reproduisons ici le texte donn par M. Michaud +dans son <cite>Histoire des Croisades</cite>, t. V, p. 549.</p> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> Le blasphme.</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> Mdecins.</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Le jeudi saint.</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> Homme sage et instruit.</p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> Dvt.</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> Philippe III.</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> Philippe IV, le Bel.</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> Les quatre matres vents sont ceux du nord, du sud, de l'est et de +l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> Philippe le Bel.</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> A la bataille de Mons en Puelle.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> Le dmon.</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> En revenant d'gypte.</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> Non chrtiens.</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> Dbats, procs; plaidoyers.</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> Clbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis conseiller au +parlement.</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France Venise en 1268.</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> Tartan.</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> toffe de soie.</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> En 1258, Abbeville.</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Une partie de l'Aquitaine.</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> Besoin, ncessit, affaire.</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces pieux dtails, +ajoute ici: N ce ne fait pas trespasser coment uns confessors que +li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, il donnoit aspres et dures disciplines, +en tele manire que sa char, qui tendre estoit, en estoit moult +greve. Mais oncques li bons rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; +ainsois le dist aprs sa mort tout en jouant et en riant a frre Gefroi.</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <em>Sain</em>, Graisse.—Conserv dans <em>saindoux</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> Repus, restaurs.</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> Surtout.</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> L'Htel-Dieu.</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> Sur la Seine.</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> Calices.</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> Prbendes, bnfices.</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> A moins que ce ne ft pour quelqu'un qui il ne pouvait refuser de +parler.</p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> Le chevaleresque Jean, roi de Bohme, mort si glorieusement Crcy +(1346), avait envoy Paris son fils, Charles, depuis empereur sous le nom +de Charles IV, et cet enfant avait t lev la cour du roi de France, +Charles le Bel, beau-frre de Jean. En 1347, Charles IV tablit l'universit +de Prague sur le modle de celle de Paris; tous les savants qui en furent +les premiers professeurs avaient fait leurs tudes Paris.—<em>Schœll</em>, Cours +d'hist. des tats europens, t. VIII, p. 79.</p> + +<p>Les universits de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de Cologne +(1389) furent galement tablies et organises sur le modle de l'universit +de Paris. (<em>Schœll.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Le franais se rpandit en Syrie pendant les croisades. Un grand nombre +de Syriens apprirent cette langue parleure plus dlitable et plus commune +de tos langaeges. (<em>Schœll</em>, ouvrage cit, t. III, p. 348).</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> <em>Rathery</em>, Influence de l'Italie sur les lettres franaises depuis le +treizime sicle jusqu'au sicle de Louis XIV, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 1853, p. 25.</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Instructions du Comit de la langue, de l'histoire et des arts de la +France, par J.-V. Leclerc.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> Que la France ait invent l'ogive ou qu'elle l'ait emprunte l'Orient, +peu importe. Je n'ai pas discuter ici cette question. L'ogive n'est qu'un +dtail dans le monument gothique; et quand nous disons que le systme +gnral de l'architecture des cathdrales de Paris et de Chartres est franais, +personne ne soutiendra que c'est une copie d'un monument arabe.</p> + +<p>Les caractres gnraux de l'art gothique sont: l'emploi de l'arcade en +ogive; le dveloppement des faades, des tours et des flches; l'agrandissement +considrable des proportions de l'glise romane, dont le plan est modifi +dans ses dtails, mais conserv dans l'ensemble; une ornementation +toute particulire, d'une excessive richesse et d'une grande varit. La lgret +et l'lvation des glises ogivales sont dues un nouveau systme de +votes, dans la construction desquelles les architectes du treizime sicle +ont montr une habilet et une science trs-grandes, et l'invention des +contre-forts et des arcs-boutants.</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, Snonais.</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> Le style gothique se subdivise en trois styles, qui correspondent trois +poques:</p> + +<p>Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou lancettes, de 1140 +1300;</p> + +<p>Le style gothique rayonnant, de 1300 1400;</p> + +<p>Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 1550.</p> + +<p>Les monuments religieux les plus remarquables de la premire poque +sont: les cathdrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, Amiens, Bourges, +Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la Sainte-Chapelle de Paris, la +basilique de Saint-Denis; c'est la plus belle priode de l'art ogival.</p> + +<p>Ceux de la seconde poque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain de +Troyes, le portail de l'glise de Saint-Antoine (Isre), etc.</p> + +<p>Ceux de la troisime poque sont: l'glise de Notre-Dame-de-l'pine, +chef-d'œuvre de l'architecture des quatorzime et quinzime sicles; le portail +principal de la cathdrale de Rouen; la flche de la cathdrale de +Strasbourg; la nef de la cathdrale de Nantes, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du treizime +sicle, les matres de l'art, sont: <span class="smcap">Robert de Coucy</span> et <span class="smcap">Jean d'Orbais</span>, architectes +de la cathdrale de Reims; <span class="smcap">Pierre de Montereau</span>, architecte de la +Sainte-Chapelle de Paris; <span class="smcap">Hugues Libergier</span>, architecte de Saint Nicaise de +Reims; <span class="smcap">Robert de Luzarches</span> et <span class="smcap">Thomas de Cormont</span>, architectes de la +cathdrale d'Amiens; <span class="smcap">Jean de Chelles</span>, architecte et sculpteur du portail +mridional de Notre-Dame de Paris; <span class="smcap">Jean Langlois</span>, architecte de Saint-Urbain +de Troyes; <span class="smcap">Enguerrand le Riche</span>, architecte de la cathdrale de Beauvais.</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> Dans le t. VII des <cite>Annales archologiques</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Je dois cette importante communication mon ami M. Didron.</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> Depuis le septime sicle l'Angleterre se servait de nos ouvriers; +l'histoire de saint Benot, abb de Wirmouth et de Jarrow, dans le diocse de +Durham, crite par Bde le Vnrable, nous apprend les faits suivants. +Saint Benot, qui d'abord avait t moine l'abbaye de Lrins, fit construire +l'abbaye de Wirmouth; il vint lui-mme, en 675, chercher en Gaule des maons +pour lui lever une glise de pierre, la manire des Romains. Quand +l'difice fut peu prs termin, il fit venir des vitriers, ouvriers inconnus +jusque alors en Angleterre; ils mirent des vitres aux fentres, et apprirent aux +Anglais faire des lampes et des vases en verre de toutes natures.</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> <cite>Bulletin monumental</cite>, t. XV, p. 303.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> Voyez <em>Parker</em>, Introduction to the study of the gothic architecture; +Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> Westminster a inspir Walpole un curieux parallle de l'architecture +gothique avec l'architecture rgulire.</p> + +<p>C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien dcide de +savoir si la noble ordonnance du plus magnifique temple de la Grce seroit +capable de produire sur l'me la moiti de l'impression qu'y pourroient +faire les beauts d'une superbe glise dans le got gothique?... En entrant +dans l'glise de Saint-Pierre on est merveill de la grandeur de la dpense, +et l'on se dit soi-mme qu'elle n'a pu tre faite que par des princes puissants. +En visitant celle de l'abbaye de Westminster, on n'est nullement occup +de celui qui l'a fait btir; la saintet du lieu fait seule impression, et +quoiqu'on n'y voye plus ni autels ni reliquaires, un catholique romain y +trouveroit plustot un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux +de dmes rguliers qu'on voit Rome. Les glises gothiques sont faites +pour inspirer la pit, les autres provoquent seulement l'admiration. Les +Papes ont amass leurs richesses dans les grandes glises gothiques et les +talent dans des temples la grecque.</p> + +<p>Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux manires +en opposition, de faire aucune comparaison des beauts raisonnes de +l'architecture rgulire avec les licences effrnes de celle qu'on appelle gothique. +Je crois nanmoins m'apercevoir que ceux qui ont bti dans ce dernier +got toient plus verss dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient +un gnie plus tendu, plus de discernement et qu'ils savoient mieux garder les +convenances que nous ne voulons l'imaginer....—<em>Walpole</em>, traduction +manuscrite par Mariette; Bibl. impr. Mss. S. F., N<sup>o</sup> 1846: 3 vol. in-4<sup>o</sup>. +T. I, p. 126.</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M. Passavent, dans +<cite>Deutsches Kunstblatt</cite>, janvier 1852, n<sup>os</sup> 4 17.</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonn de l'Architecture franaise.</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> Aujourd'hui dtruite.</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> Ces renseignements nous ont t communiqus par M. Didron.</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> <em>Buchon</em>, Recherches et matriaux pour servir une histoire de la domination +franaise aux treizime, quatorzime et quinzime sicles dans les +provinces dmembres de l'empire grec, 2 vol. grand in-8, 1840.</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> Cholet.</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> A la branche de sureau.—On dit encore une <em>Hart</em>, pour indiquer la +branche d'osier qui sert lier un fagot.</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> Manque.</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> En route.</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> Les Pyrnes.</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> Les provisions.—Ce gui s'apporte l'aide des btes de somme.</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> Henri II.</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> Kelaoun Sefeddin, sultan d'gypte et de Syrie.</p> +</div> +</div> +</div> + + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_529"> 529</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>TABLE DES MATIRES<br /> +<span class="medium">DU SECOND VOLUME.</span></h2> +<hr class="deco" /> +<p class="center small">LE MOYEN AGE.</p> +</div> +<table id="toc" summary="content"> +<tr> +<td> </td> +<td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Origines de la langue franaise (<em>A. de Chevallet</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles le Chauve, 842</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Cantilne en l'honneur de sainte Eulalie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La religion d'Odin (<em>J. Reynaud</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chant de mort de Lodbrog, 865</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le sige de Paris par les Normands, 885 (<cite>Fragment du pome d'Abbon</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La fodalit (<em>Championnire</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le plaid de Kierzy, 877 (<em>Fauriel</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Sarrasins en Provence, 889-975 (<em>Reinaud</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rollon, 912-931 (<em>Robert Wace</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_78">78</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lection de Hugues-Capet, 987 (<em>Richer</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (<em>Richer</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rvolte des paysans de Normandie, 997 (<em>Robert Wace</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Grande famine en Europe.—Anthropophages, 1027-1029 (<em>Raoul Glaber</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Conqute de l'Angleterre par les Normands, 1066 (<em>Robert Wace</em>), +<em>Guillaume de Poitiers</em>, <em>Matthieu Pris</em>, (<em>(Ordric Vital</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Philippe I<sup>er</sup> pouse Bertrade, 1092 (<em>Ordric Vital</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pourquoi Pierre l'Ermite prcha la Croisade, 1095 (<em>Albert d'Aix</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Concile de Clermont, 1095 (<em>Guibert de Nogent</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Trve de Dieu, 1096 (<em>Ordric Vital</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Prparatifs et dpart des premiers croiss (<em>Guibert de Nogent</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Dpart des croiss (<em>Faucher de Chartres</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_126">126</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chant compos l'occasion de la croisade (<em>Guillaume, comte de Poitiers</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Massacre des juifs (<em>Albert d'Aix</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_128">128</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Prise de Jrusalem, 1099 (<em>Raimond d'Agiles</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mme sujet (<em>Albert d'Aix</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_134">134</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Louis le Gros, 1101 (<em>Suger</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille de Brenneville, 1119 (<em>Ordric Vital</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre, 1127-1128 (<em>Suger</em>) +<span class="pagenum"><a id="Page_530"> 530</a></span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Suger (<em>Guillaume</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La commune de Laon, 1112 (<em>Guibert de Nogent</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Charte de la commune de Laon, 1128</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Prise d'desse par Zengui, 1145 (<em>Aboulfarage</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_184">184</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Louis VII prend la croix, 1146 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille du Mandre, 1148 (<em>Odon de Deuil</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sige de Damas, 1149 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182 (<em>Rigord</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille de Tibriade, 1187 (<em>Ibn-Alatir</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mme sujet (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Philippe-Auguste fait paver la cit de Paris, 1186 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Saladin prend Jrusalem, 1187 (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sige et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croiss, 1191 (<em>Boha Eddin</em> et autres historiens arabes)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La quatrime croisade, 1198-1204 (<em>Geoffroy de Ville-Hardouin</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La prise de Constantinople (<em>Nictas</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_296">296</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Monuments dtruits par les croiss (<em>Nictas</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La croisade contre les Albigeois, 1208 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_314">314</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La prise de Bziers, 1209 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_318">318</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le vicomte de Bziers pris par trahison (<cite>Chronique languedocienne</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_324">324</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Simon de Montfort devient comte de Bziers, 1209 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_326">326</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Portrait de Simon de Montfort (<em>Pierre des Vaux de Cernay</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_328">328</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Prise de Lavaur, 1211 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de Toulouse, 1213-15 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des Franais, 1217 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sige de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croiss lvent le sige de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Amaury de Montfort nomm comte de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Leve du sige de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mort du comte de Toulouse. Amaury cde ses domaines au roi de France, 1222-1224 (<em>Guillaume de Puy-Laurens</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_355">355</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Trait de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse, 1229 (<em>Dom Vaissette</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_356">356</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">L'inquisition tablie Toulouse, 1229 (<em>Dom Vaissette</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_365">365</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La croisade d'enfants, 1212-13 (<em>Jourdain</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_373">373</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mme sujet, 1213 (<em>Matthieu Pris</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_378">378</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille de Bouvines, 1214 (<em>Guillaume le Breton</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_379">379</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mme sujet (<em>Matthieu Pris</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_396">396</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_531"> 531</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rvolte des barons contre la reine Blanche, 1226 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_401">401</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Comment la sainte couronne d'pines et grande partie de la sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_405">405</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Saint Louis prend la croix, 1243 (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_418">418</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Croisade de saint Louis en gypte, 1248-1250 (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_420">420</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lettre du comte d'Artois la reine Blanche, sur la prise de Damiette, 1249</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_423">423</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Bataille de Mansourah, 1250 (<em>Gemal Eddin</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_425">425</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (<em>Joinville</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Gauthier de Chtillon (<em>idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_431">431</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lettre de saint Louis sur sa captivit et sa dlivrance, 1250</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_432">432</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Douleur de la France en apprenant ces nouvelles (<em>Matthieu Pris</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_443">443</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chant arabe sur la dfaite des Franais</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_444">444</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La reine Damiette (<em>Joinville</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_445">445</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La reine Blanche (<em>Idem</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_446">446</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les pastoureaux, 1251 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_448">448</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le roi d'Angleterre Paris, 1254 (<em>Matthieu Pris</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_452">452</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">De celui qui jura vilain serment, 1256 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_461">461</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Pragmatique-sanction, 1269 (<em>Villeneuve-Trans</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_462">462</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lettre de saint Louis l'abb de Saint-Denis, sur la prise de Carthage, 1270</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_464">464</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Instructions de saint Louis son fils, 1270</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_466">466</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Saint Louis.—Ses saintes paroles et ses bons enseignements (<em>Joinville</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Saint Louis (<i>Chroniques de Saint-Denis</i>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_484">484</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Influence de la littrature et des arts de la France en Europe au moyen ge (<em>L. Dussieux</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_493">493</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Guerre de Philippe III en Aragon, 1285 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_506">506</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des croisades, 1291 (<em>Aboulmahassen</em>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_518">518</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Glossaire</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_521">521</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">Table des matires</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_529">529</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="end">FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les +Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + +***** This file should be named 44504-h.htm or 44504-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/0/44504/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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