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+The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4)
+ Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents
+ originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
+
+Author: Louis Dussieux
+
+Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+
+
+
+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+ EXTRAITS
+
+ DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
+
+ ORIGINAUX,
+
+ AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
+
+ PAR
+
+ L. DUSSIEUX,
+
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
+
+ TOME SECOND.
+
+ PARIS,
+
+ FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,
+
+ IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
+
+ 1861.
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
+
+
+
+ LES GRANDS FAITS
+ DE
+ L'HISTOIRE DE FRANCE
+ RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE.
+
+
+Le celtique fut la première langue parlée en deçà de la Loire, dans
+cette portion de pays où se forma plus tard la _langue d'oil_, dont
+l'un des dialectes, celui de l'île de France, est enfin devenu notre
+langue française..... Après la conquête de la Gaule par César,.....
+l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
+une administration et une organisation toutes romaines. Dès lors le
+latin s'introduisit et se répandit insensiblement dans les Gaules pour
+l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques,
+civiles et militaires, la religion, le commerce, la littérature, le
+théâtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se
+servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le
+joug de sa domination. Déjà, du vivant de Cicéron, ainsi qu'il nous
+l'apprend lui-même, la Gaule était pleine de marchands romains; et il
+ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participât. Mais
+ce qui dut le plus puissamment contribuer à la propagation de la
+langue latine, ce fut le besoin où se trouvèrent les Gaulois de
+recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les
+causes se plaidaient en latin, et une loi expresse défendait au
+préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue
+latine.
+
+L'empereur Claude, né à Lyon, élevé dans les Gaules, affectionna
+toujours la province où il avait passé son enfance, et c'est à lui que
+toutes les villes gauloises durent le droit de cité, qui rendait leurs
+citoyens aptes à tous les emplois et à toutes les dignités de
+l'empire. Ainsi l'ambition, l'intérêt, la nécessité des relations
+journalières avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois à
+se livrer à l'étude de la langue latine, surtout avec un protecteur
+tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pût être citoyen romain si
+l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec,
+magistrat dans sa province, s'étant présenté devant lui et ne pouvant
+s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste
+des magistrats, mais il lui enleva jusqu'à son droit de citoyen. A
+partir du règne de ce prince, la langue latine fit de tels progrès
+dans les Gaules que, peu d'années après, Martial se félicitait d'être
+lu à Vienne, même par les enfants. Déjà, dès le temps de Strabon, les
+Gaulois n'étaient plus considérés comme des _Barbares_, attendu que la
+plupart d'entre eux avaient adopté la langue et la manière de vivre
+des Romains.
+
+Bientôt des écoles de grammaire et de rhétorique s'établirent de
+toutes parts. Je dois citer parmi les plus célèbres celles de
+Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trèves et de Reims. Ces écoles ne
+tardèrent pas à obtenir une réputation telle que des empereurs même y
+envoyèrent étudier leurs enfants. Crispe, fils aîné de Constantin,
+ainsi que Gratien, firent leurs études à Trèves; Dalmace et
+Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours
+d'éloquence à Toulouse. De ces académies latines sortirent des
+écrivains remarquables, dont purent se glorifier à la fois et la Gaule
+qui les avait vus naître, et Rome dont ils enrichirent la littérature.
+Tels furent Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Pétrone, Lactance,
+Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Sévère.
+
+Les lieux où un peuple nombreux se réunissait pour assister aux
+représentations de la scène étaient encore autant d'écoles où les
+Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'œuvre
+de la littérature latine. Partout s'élevèrent des théâtres, des
+cirques, des amphithéâtres, dont quelques-uns, à moitié détruits, font
+encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.
+
+Enfin, l'établissement du christianisme contribua puissamment à
+répandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopté comme
+étant la langue littéraire dominante dans tout l'Occident; elle y
+devint l'interprète naturel des nouvelles doctrines et un moyen
+efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares
+n'arrêta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrès
+continuèrent même après la chute de leur empire, et Rome chrétienne
+acheva par les prédications de la foi ce que Rome païenne avait
+commencé par ses lois, par ses institutions, par la puissante
+influence de sa littérature et de sa civilisation.
+
+Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se répandit
+non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en
+Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins,
+dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point
+quelques troupes romaines qui implantèrent le latin dans notre pays,
+comme certains auteurs se le sont imaginé. Nous devons toutefois
+reconnaître que l'incorporation des soldats gaulois dans les légions
+romaines ne dut pas être, à cet effet, une des moins heureuses
+combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
+semblables moyens que notre langue française se propage chaque jour de
+plus en plus dans nos provinces méridionales, dans la Bretagne et dans
+l'Alsace.
+
+Avant la fin du quatrième siècle, le latin était, surtout dans les
+villes, la langue usuelle des hautes classes de la société, et des
+femmes elles-mêmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers
+entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Sévère avec
+Claudia, sa sœur, et Bassule, sa belle-mère; c'est également en latin
+que saint Jérôme correspondait avec deux dames gauloises, Hédébie et
+Algasie. Ce même saint Jérôme nous donne à entendre que les Gaulois
+surpassaient les Romains eux-mêmes dans leur propre langue par la
+fécondité et le brillant du style.
+
+Le peuple, et particulièrement celui des campagnes, n'eut pas d'abord
+le même intérêt que les classes supérieures à rechercher la
+connaissance du latin; il lui était d'ailleurs fort difficile
+d'apprendre une langue aussi différente de la sienne; pour lui, il n'y
+avait ni maîtres, ni écoles de grammaire et de rhétorique. Ce ne fut
+que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue
+de Rome, qu'il s'avisa d'essayer à la bégayer, stimulé dans cette
+entreprise par ce désir vaniteux qui pousse toujours les gens des
+classes inférieures à vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
+d'eux; à ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur
+intérêt, qui enfin se trouvait en jeu, par la nécessité de communiquer
+journellement avec les puissants et les riches qui avaient laissé le
+celtique dans un dédaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
+langue que celle qui convenait à un citoyen romain.
+
+Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui
+pour le français les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de
+nos provinces méridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus,
+s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire.....
+L'histoire vient à l'appui des inductions tirées de la nature des
+circonstances. Dans la seconde moitié du deuxième siècle, saint Irénée
+est forcé d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole
+évangélique au peuple de Lyon. Dans le troisième, une druidesse,
+voulant adresser à l'empereur Alexandre Sévère quelques paroles
+prophétiques, en est réduite à s'exprimer en celtique, au risque de
+voir sa prédiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur,
+s'il ne se trouve auprès de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
+Mais dès la fin du quatrième siècle, l'homme du peuple n'a plus besoin
+d'interprète, il parle lui-même le latin, et ce qu'il en sait lui
+suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style
+fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul
+précepteur, et chez lui l'attention a continuellement à lutter contre
+les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Sévère, qui écrivait à
+cette époque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez
+humble condition, né dans le nord de la Gaule; cet homme, interrogé
+sur les vertus de saint Martin, hésite à parler latin, de crainte que
+son langage rustique ne blesse les oreilles délicates de ses
+auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays où la langue latine était en
+usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'était dans la Celtique et
+dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nommé Posthumianus,
+impatienté des hésitations du personnage, s'écrie avec humeur:
+«Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint
+Martin»[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui
+parle le latin; mais comme, d'après son propre aveu, il l'estropie à
+la façon des gens de la campagne, Posthumianus est porté à penser
+qu'il s'expliquera plus aisément en se servant du celtique, qu'il juge
+devoir être sa langue habituelle. Le même passage prouve qu'au
+quatrième siècle le celtique était encore en usage dans certaines
+contrées de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le témoignage de
+Sulpice Sévère se trouve confirmé par ceux d'Ausone[2], de
+Claudien[3], et de saint Jérôme[4]; ce dernier assure avoir trouvé
+chez les Trévires à peu près la même langue que celle qui était parlée
+parmi les Gaulois établis en Galatie.
+
+ [1] _Sulpice Sévère_, dialogue 1er, chap. 26.
+
+ [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p.
+ 123.
+
+ [3] _Claudien_, épigr. De mulabus Gallicis; éd. Panckoucke, t.
+ II, p. 418.
+
+ [4] _Saint Jérôme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.
+
+Au cinquième siècle, nous retrouvons encore la vieille langue des
+Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, là même,
+elle est abandonnée par la haute classe de la société et réduite à
+n'être plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de
+conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont[5].
+Je suis loin de prétendre que le celtique eût disparu de toutes les
+autres contrées de la Gaule, mais je pense qu'à cette époque il se
+trouvait relégué dans les pays montagneux ou dans ceux qui étaient
+éloignés des principaux centres de population et des grandes voies de
+communication des Romains.
+
+ [5] Dans cette lettre Sidoine félicite Ecdicius de ce que, grâce
+ à lui, l'aristocratie de l'Auvergne se débarrasse enfin de la
+ rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.)
+
+Tel était l'état du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts,
+elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les
+Wisigoths, à l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces
+derniers, les seuls dont nous ayons à nous occuper, apportèrent une
+troisième langue dans les provinces situées en deçà de la Loire. Cette
+langue était le _tudesque_ ou _téotisque_, mots dérivés de _teut_,
+_teod_, dénomination collective par laquelle se désignaient eux-mêmes
+tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous
+le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette
+désignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux
+idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est-à-dire au _francique_, usité
+chez les Franks, et à l'_allémanique_, usité chez les Allémans.
+
+Avant de passer le Rhin, les Franks étaient une confédération de
+diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin,
+le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer à cette
+époque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confédérées; mais
+dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'être fondus dans trois
+dialectes principaux, usités parmi les conquérants entre le Rhin et la
+Loire. Au nord était le _ripuaire_, à l'ouest le _neustrien_, et à
+l'est l'_ostrasien_.
+
+Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la
+Germanie, dont ils n'étaient séparés que par le Rhin, et leur
+population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques
+qui passaient le fleuve pour venir s'associer à leur fortune. Dans
+l'un et l'autre pays, le latin disparut entièrement comme langue
+usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent été exterminés en grand
+nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils
+eussent été refoulés par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin
+succéda le tudesque, qui, diversement modifié, s'est perpétué jusqu'à
+nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les
+descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.
+
+Il n'en fut pas de même dans la Neustrie, ou du moins dans la plus
+grande partie, celle qui s'étendait de la Scarpe à la Loire, et de la
+Meuse à l'Océan. Les Franks Saliens qui s'établirent dans cette
+contrée étaient les plus éloignés du Rhin, et n'avaient que peu de
+relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre côté
+du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mêlés aux populations
+gallo-romaines, de beaucoup supérieures en nombre aussi bien qu'en
+civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
+qu'il pût en coûter à l'orgueil et à l'insouciante rudesse des
+vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances à
+apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptèrent également la
+religion et l'administration. Le poëte Fortunat, profitant sans doute
+du privilége poétique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de
+ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mêmes, et il
+s'émerveille de l'éloquence qu'il lui suppose dans sa langue
+maternelle[6]. Le même poëte attribue également à Chilpéric une
+connaissance toute particulière de la langue latine[7]; mais Grégoire
+de Tours se montre moins flatteur à son égard. Ce prince avait composé
+un ouvrage en prose sur la Trinité et deux livres de poésie. L'évêque
+historien condamne sa théologie comme hérétique et sa poésie comme
+transgressant toutes les règles de la versification latine. «Ses
+vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes
+brèves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des
+brèves»[8]. Si ce roi frank, malgré ses prétentions d'écrivain, ne fut
+point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait être le
+gros de la nation. Les Germains avaient conservé dans les Gaules
+l'amour de la vie indépendante qu'ils menaient en Germanie; ils se
+trouvaient mal à l'aise dans l'enceinte des villes, et préféraient le
+séjour de la campagne. Ils construisirent à la façon germanique, et
+principalement sur le bord des forêts, des espèces de hameau dont les
+uns étaient nommés _fara_ et les autres étaient appelés _ham_. Avec de
+telles habitations et une pareille manière de vivre, les Franks se
+trouvèrent nécessairement dans un contact journalier et dans des
+relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci
+furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares,
+bien moins amoureux d'études laborieuses et de culture intellectuelle
+que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chère et de débauches de
+toute sorte. Ils apprirent de pareils maîtres un latin mêlé de
+celtique que, de leur côté, ils altérèrent encore davantage par
+l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des
+villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
+pureté, dédaignaient ce jargon né dans les campagnes, qu'ils
+désignaient sous le nom de _langue rustique_.
+
+ [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p.
+ 506.
+
+ [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; même recueil, p.
+ 520.
+
+ [8] Grég. de Tours, liv. VI, ch. 46.
+
+Cependant les Franks de la Neustrie conservèrent longtemps entre eux
+l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les
+armées, dans les assemblées où les vainqueurs décidaient du sort des
+vaincus. Aussi cette langue fut-elle parlée non-seulement par Clovis
+et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs.
+Toutefois le tudesque disparut peu à peu de la Neustrie par la fusion
+des Franks avec les Gallo-Romains. Les ténèbres qui couvrent
+l'histoire de cette époque ne me permettent guère de préciser le temps
+où cette fusion s'est opérée; cependant on peut conjecturer avec assez
+de vraisemblance qu'elle était déjà fort avancée dès les commencements
+du septième siècle. Elle se manifeste dans le siècle suivant par
+l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
+représentaient l'élément germanique, les seconds représentaient
+l'élément gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans
+cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel,
+l'emportèrent enfin. La Neustrie eut à subir une nouvelle invasion
+germanique qui eut pour conséquence, quelques années après,
+l'avénement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.
+
+Charlemagne, le héros de la race carolingienne, avait appris plusieurs
+langues étrangères, et parlait le latin avec facilité, ainsi que le
+rapporte son historien Éginhard; mais le francique était sa langue
+maternelle. Il eut toujours une prédilection toute particulière pour
+le rude mais énergique idiome de ses pères, au point qu'il entreprit
+de composer lui-même une grammaire francique. Il donna des noms
+tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillît
+soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes
+poésies qui célébraient les exploits des guerriers germaniques dans
+leur langue nationale. Le francique fut également la langue usuelle de
+Louis le Débonnaire, bien qu'il parlât le latin avec autant de
+facilité. Il ordonna de traduire les Évangiles en tudesque, et c'est
+probablement à lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est
+parvenue jusqu'à nous.
+
+Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, était, dans la Neustrie,
+l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks;
+il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu à
+peu la langue générale de la nation. Son extension se trouva favorisée
+par l'abandon complet où étaient tombées les études, et par
+l'insouciance des esprits pour les chefs-d'œuvre déjà langue latine.
+Le clergé lui-même contribua puissamment à le propager; car beaucoup
+d'ecclésiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous
+étaient obligés de s'en servir pour faire entendre leurs instructions
+au peuple. Au commencement du septième siècle nous trouvons le latin
+rustique employé à composer des chants populaires; il nous est même
+parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui célébrait la victoire
+remportée par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin était si bien
+devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche
+en bouche, et que les femmes s'en servaient pour exécuter des
+danses[9].
+
+ [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS.
+ Ordinis S. Bened. sœculum II, p. 617.
+
+ De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,
+ Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.
+
+La rime remplace la mesure; les solécismes sont nombreux; le latin
+est transformé:
+
+ De Chlothario est canere, rege Francorum,
+ Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....
+
+ (L. D.)
+
+Dans l'origine, le latin rustique ne différait guère du latin
+littéraire que par la violation de quelques règles grammaticales, par
+quelques vices de prononciation, par le mélange d'un certain nombre de
+mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altérations
+plus profondes et plus radicales décomposèrent insensiblement ce latin
+populaire, au point qu'au septième siècle il put être considéré comme
+un nouvel idiome, entièrement distinct de l'ancienne langue latine à
+laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appelée
+_romane_, parce qu'elle était l'idiome propre des vaincus, à qui l'on
+donnait le nom de Romains par opposition aux conquérants issus de _la
+noble race des Franks_.
+
+La première mention de la langue romane que l'histoire nous ait
+conservée remonte au milieu du septième siècle; elle nous a été
+transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui
+succéda à saint Éloi comme évêque de Noyon, honneur qu'il dut
+principalement à la connaissance toute particulière qu'il avait de la
+langue romane et de la langue tudesque. Il était, en effet, fort
+important à cette époque qu'un évêque sût parler l'un et l'autre de
+ces idiomes, afin de pouvoir lui-même instruire, dans leur propre
+langue, les populations appartenant aux deux races différentes qui
+occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard
+le troisième concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs
+ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce
+double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abbé de
+Corbie, qui vivait vers la fin du huitième siècle. Gérard, abbé de
+Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: «S'il
+employait la langue vulgaire, c'est-à-dire la romane, vous eussiez cru
+qu'il n'en savait pas d'autre; si c'était le tudesque, son discours
+avait plus d'éclat; mais dans aucune langue sa parole n'était aussi
+facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.»
+
+Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du
+huitième siècle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient à
+cette époque dans le diocèse de Soissons[10].
+
+ [10] Après avoir récité les litanies, le chœur invoquait la
+ protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur
+ Charlemagne; à chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans
+ l'église, répondait: TU LO JUVA, _aide-le_.
+
+Le milieu du siècle suivant nous offre le premier monument important
+de cette langue qui soit parvenu jusqu'à nous; c'est le serment que
+Louis le Germanique fit à Charles le Chauve en 842. La langue du
+dixième siècle nous est connue par une _cantilène_ en l'honneur de
+sainte Eulalie, et celle du onzième, par les lois que Guillaume le
+Conquérant donna aux Anglais, après avoir soumis leur pays[11]. Ce
+n'est qu'à partir du douzième siècle que les productions littéraires
+de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez
+considérables.
+
+ [11] Et par la chanson de Roland, de Théroulde. (L. D.)
+
+Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le
+Germanique et Charles le Chauve haranguèrent leur armée, chacun dans
+l'idiome particulier usité chez son peuple, Louis en tudesque, et
+Charles en langue romane. Voilà donc un fils de Louis le Débonnaire,
+c'est-à-dire un petit-fils de Charlemagne, obligé de parler la langue
+des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la
+position dans laquelle il se trouvait était bien différente de celle
+de son père et de son aïeul. Ces deux princes commandant à la
+Germanie, à la Gaule et à l'Italie, résidaient sur les bords du Rhin,
+au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison
+devait son élévation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils
+habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait à ce que le
+tudesque fût la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve,
+réduit à la possession de la Neustrie, se trouva jeté au milieu de
+populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui
+avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter
+la langue romane, la seule qui pût le mettre en rapport avec la nation
+à laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle
+être parlée par les rois qui lui succédèrent[13].
+
+ [12] Cette aversion était telle que la seule différence de
+ langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens
+ de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple,
+ petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du
+ Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes
+ gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon
+ l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de
+ s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils
+ commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et
+ finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si
+ bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J.
+ Guadet, t. I, p. 48.)
+
+ [13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et
+ les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888),
+ que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds
+ Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor.
+ de France, t. VIII, p. 231).
+
+Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les
+Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins
+l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout
+semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les
+traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec
+des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon,
+ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine
+inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les
+princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles,
+à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui
+eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement
+des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la
+connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les
+personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient
+devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un
+des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en
+Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à
+propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux
+relations politiques[15].
+
+ [14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et
+ parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous
+ dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on
+ donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L.
+ D.)
+
+ [15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom
+ Bouquet, VII, 488.
+
+On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis
+d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au
+synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient
+réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes
+qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues,
+son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on
+fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
+aux deux princes.
+
+Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome
+des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé
+d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le
+premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi
+complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui
+d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que
+lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les
+princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la
+cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui
+connussent la langue romane[16].
+
+ [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D.
+ Bouquet, X, 286.
+
+Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives
+que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations,
+partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès
+l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma
+le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et
+multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et
+à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du
+fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire
+du royaume.
+
+ [17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les
+ idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques.
+ (L. D.)
+
+Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût
+voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue
+d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu
+diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de
+bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte
+que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à
+reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de
+provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces
+devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le
+pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se
+piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on
+parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte,
+chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la
+_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de
+l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la
+Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la
+Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie
+et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci
+était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition
+au picard, au normand, au bourguignon, etc.
+
+ [18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue
+ d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On
+ pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi
+ appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se
+ servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le
+ midi.
+
+Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des
+Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette
+maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres
+dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa
+suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
+était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la
+galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée
+dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la
+civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il
+n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de
+se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en
+_français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité,
+de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette
+époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à
+l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et
+des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité
+française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de
+la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des
+Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de
+Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement
+d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par
+plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à
+l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances
+formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les
+actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20].
+
+ [19] Romans ne histoire ne plaît
+ Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait.
+
+ (_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.)
+
+ [20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans
+ les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances
+ successives.
+
+Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle
+prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci,
+réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les
+campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de
+la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les
+vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du
+même tronc.
+
+ [21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.)
+
+ A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_,
+ t. 1, prolégomènes.
+
+ Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son
+ excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions;
+ la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la
+ seconde en a obtenu un autre en 1858.
+
+
+
+
+SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22].
+
+
+Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist
+di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo
+cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om
+per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab
+Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre
+Karle in damno sit.
+
+ Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du
+ peuple chrétien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera
+ savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frère Charles, et en
+ aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver
+ son frère, pourvu qu'il en fasse de même pour moi; et de Lothaire
+ je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volonté, soit au
+ préjudice de ce mien frère Charles.
+
+ [22] Ce serment fut prononcé quand Charles le Chauve et Louis le
+ Germanique s'allièrent contre Lothaire, en 842.
+
+
+SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.
+
+Si Lodhwigs sagrament quæ son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
+meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois,
+ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra
+Lodhuwig nun li vi er.
+
+ Si Louis conserve le serment qu'il jure à son frère Charles, et
+ si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne
+ puis l'en détourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en
+ détourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai.
+
+
+
+
+CANTILÈNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23].
+
+
+ Buona pulcella fut Eulalia,
+ Bel avret corps, bellezour anima.
+ Voldrent la veintre li Deo inimi,
+ Voldrent la faire diavle servir.
+ Elle n'out eskoltet les mals conseillers,
+ Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,
+ Ne por or, ned argent, ne paramenz,
+ Por manatce regiel ne preiemen;
+ Ne ule cose non la pouret oncque pleier.
+ La polle sempre non amast lo Deo menestier;
+ E por o fut presente de Maximiien,
+ Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.
+ El li enortet dont lei nonque chielt,
+ Qued elle fuiet lo nom christien.
+ Ell' ent adunet lo suon element,
+ Melz sostendreiet les empedementz,
+ Qu'elle perdesse sa virginitet.
+ Por o s' furet morte a grand honestet.
+ Enz en l'fou la getterent com arde tost.
+ Elle colpes non avret, por o no s' coist.
+ A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;
+ Ad une spede li roveret tolir lo chief.
+ La domnizelle celle kose non contredist;
+ Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.
+ In figure de colomb volat a ciel.
+ Tuit oram que por nos degnet preier
+ Qued avuisset de nos Christus mercit
+ Post la mort, et a lui nos laist venir,
+ Par souue clementia.
+
+
+_Traduction littérale._
+
+ Eulalie[24] fut une bonne jeune fille,
+ Beau corps avait, plus belle âme.
+ Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,
+ Veulent la faire servir le diable.
+ Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (_qui lui disaient_)
+ Qu'elle reniât Dieu qui demeure là-haut au ciel,
+ Ni pour or, ni argent, ni parures,
+ Par menaces royales, ni prières;
+ Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.
+ Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;
+ Et pour cela fut présentée à Maximien,
+ Qui était roi, à ces jours, sur les païens.
+ Il l'exhorte à ce dont elle ne se soucie jamais,
+ Qu'elle fuie le nom chrétien.
+ Avant qu'elle abandonne le sien élément (_principe_),
+ Mieux soutiendrait les tortures,
+ Qu'elle perdit sa virginité.
+ Pour cela elle est morte à grand honneur.
+ Dedans le feu la jetèrent, afin qu'elle brûlât vite.
+ Elle n'avait pas de péchés, pour cela elle ne cuit (_brûla_) pas.
+ A cela ne se voulut fier le roi païen;
+ Avec une épée il ordonna de lui enlever la tête.
+ La demoiselle cette chose ne contredit;
+ Veut le siècle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne.
+ En forme de colombe vole au ciel.
+ Tous nous prions que pour nous elle daigne prier
+ Qu'ait merci (_pitié_) de nous le Christ
+ Après la mort, et à lui nous laisse venir
+ Par sa clémence.
+
+ [23] C'est la plus ancienne pièce de vers en langue d'oil que
+ l'on connaisse. Elle est du dixième siècle.
+
+ [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrisée à
+ Barcelone au troisième siècle, par les ordres du gouverneur
+ Dacien.
+
+
+
+
+LA RELIGION D'ODIN
+
+(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).
+
+
+La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science
+moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et
+sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour
+cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé
+amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun
+doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des
+mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette
+mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par
+l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie
+instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les
+événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte
+d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone.
+Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
+système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en
+recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans
+lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par
+l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des
+fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les
+croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du
+vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il
+faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée
+initiative des instituteurs de la religion.
+
+L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne
+possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide
+principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose
+que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la
+grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en
+juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour
+nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés,
+le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal
+du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge.
+
+ [25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque
+ ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants
+ scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande,
+ par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de
+ poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus
+ importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au
+ commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie
+ et de science poétique divisé en trois parties: les légendes
+ (commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le
+ vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave.
+
+Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le
+premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans
+l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel),
+Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan),
+Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile);
+Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui
+qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker
+(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir?
+Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours;
+il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes.
+Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a
+fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit
+vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous:
+tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais
+les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.»
+
+Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il
+nous donne en un instant du principe suprême de la religion
+Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et
+celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux,
+l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle
+Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme
+dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il
+s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus
+qu'à l'heure de la consommation du monde.
+
+Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême
+tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont
+restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première
+chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les
+Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans
+lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région
+distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes
+passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les
+autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la
+chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est
+nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer,
+l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la
+combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait
+sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le
+langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des
+causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le
+voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de
+bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble
+abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de
+l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la
+création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce
+sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la
+religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de
+cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus
+particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin
+d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet
+spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus
+étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le
+début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous
+ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de
+Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite
+de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens;
+ce qui explique son obscurité.
+
+«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent
+silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de
+Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur.
+Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis
+instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut:
+il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne
+se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur.
+Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point.
+Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les
+tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le
+soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles
+devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force:
+Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et
+considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la
+lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir,
+afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants
+et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là
+ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés
+de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils
+n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer
+la raison, Lodur le sang et la beauté.»
+
+Voilà avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui
+porte le cachet de la poésie sacerdotale, le récit de l'enfantement du
+monde. Les mots, dans ces vers mystérieux, ne sont pour ainsi dire que
+les éclairs par lesquels les idées ensevelies dans la nuageuse
+profondeur trahissent leur présence. Les fables recueillies par
+Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement
+plus explicites, et nous permettront de pénétrer plus avant dans le
+détail de ces mythes. «Gangler demande où habitait le géant Ymer, et
+quelle était sa nourriture; Har lui répond: «Après que le souffle qui
+venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut formé
+des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre
+fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
+La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de
+sel et de gelée. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en
+sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tête; le troisième, un
+homme entier, qui était doué de beauté, de force et de puissance. On
+le nomma Bure; c'est le père de Bore qui épousa Byzla, fille du géant
+Baldorn. De ce mariage sont nés trois fils, Odin, Vili et Vé. Et c'est
+notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frères le ciel et la terre,
+que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de
+tous les dieux.» Gangler demande si les deux races vivaient entre
+elles avec amitié. Har répond: «Bien au contraire; les fils de Bore
+tuèrent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les
+géants y furent noyés à l'exception d'un seul nommé Bergelmer, qui se
+sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conservée la race
+des puissances de la Gelée.» Gangler demande: «Que firent alors les
+fils de Bore que vous nommez les dieux?» Har répond: «Ce n'est pas une
+petite chose à dire. Ils traînèrent le corps de Ymer au milieu de
+l'abîme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formées de
+son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
+fait le ciel de son crâne, ils le posèrent sur la terre. Après cela
+ils allèrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placèrent
+dans l'abîme, afin qu'ils éclairassent la terre. De là les jours
+furent distingués et les années comptées.» Gangler s'écrie: «Voilà
+certainement de grandes œuvres et une vaste entreprise!» Har
+continue, et dit: «La terre est ronde, et autour d'elle est placée la
+profonde mer. Les rivages ont été donnés aux géants, et sont leur
+demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace également
+éloigné de tous côtés de la mer, les Dieux ont bâti un rempart contre
+les géants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nommé cette enceinte,
+Midgard.» «Mais, dit Gangler, d'où viennent les hommes qui habitent à
+présent le monde? Har répond: «Les fils de Bore, se promenant un jour
+sur le rivage, trouvèrent deux morceaux de bois flottant. Ils les
+prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna
+l'âme et la vie; le second, la raison; le troisième, l'ouïe, la vue,
+la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la
+femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, à qui une
+demeure a été donnée près de Midgard. Les fils de Bore bâtirent
+ensuite dans le milieu la ville d'Asgard où demeurent les dieux et
+leurs familles. C'est là qu'est situé le palais d'Odin, nommé la
+terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trône sublime, il
+découvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout
+ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage
+est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appelé le
+père universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle
+Asa-Thor, son premier né. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est
+pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.»
+
+Il me semble que l'on ne peut guère douter qu'Ymer ne représente dans
+cette fable les forces désordonnées du chaos, _rudis indigestaque
+moles_. La vache produite par le souffle de l'éternel Midi est le
+principe de la fécondité qui, tout en nourrissant le chaos, fait
+naître le principe créateur désigné sous le nom de Bore. De l'union de
+ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblème de la matière,
+sort enfin la trinité scandinave, Odin, Vili et Vé. Et remarquons ici
+comme un point de la plus haute importance le trait décisif, confirmé
+par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinité, à
+l'endroit de la création du genre humain: c'est la première personne
+ou Odin qui confère l'âme, la seconde qui confère la raison, la
+troisième qui confère la forme et l'existence du corps. A cette
+trinité appartient le gouvernement immédiat du ciel et de la terre.
+Près de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la
+mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des
+géants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel
+Odin et ses frères demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du
+monde. Les géants sont repoussés aux confins de la terre habitable; un
+rempart est élevé contre leurs efforts destructeurs; le genre humain
+prend naissance.
+
+On ne s'attend point que nous entrions ici dans le détail de la
+généalogie et des attributs de toutes les divinités du ciel
+scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinités
+principales.
+
+Ce sont des personnifications analogues à celles que l'on rencontre
+dans toutes les mythologies. Thor, le premier né d'Odin, est le dieu
+de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bonté et de la
+miséricorde; Brage préside à l'éloquence; Tyr à la prudence militaire;
+Hoder à la richesse; Niord, de la race des géants, mais élevé dès son
+enfance chez Odin, est le maître de la mer; de lui sont nés Frey, le
+dieu de la pluie, et Freya, déesse de l'amour, bien différente de
+Frigga, épouse d'Odin et déesse de la terre, la _herta_ germanique.
+Les autres déesses sont Saga, l'histoire; Eyra, la médecine; Géfyone,
+la chasteté; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi,
+spécialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin,
+nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les
+combats pour choisir les héros et les amener à sa table: ce sont elles
+qui président aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais génies,
+nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du
+Nord et le père des principes qui doivent finir par triompher du
+monde: Héla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard,
+qui enserre le monde, et qui est peut-être la corruption. «Loki, dit
+l'Edda, est appelé le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude,
+l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du géant Farbante et
+de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit méchant,
+léger, infidèle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et
+de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et
+plusieurs autres fils. Il a eu de la géante Angerbode trois autres
+enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de
+Midgard; le troisième la Mort.»--La lutte continuelle des dieux et de
+Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur
+lequel l'inépuisable imagination des Skaldes s'est le plus exercée. De
+toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui
+nous représente Balder, le dieu de la charité et de la miséricorde,
+tué par mégarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle
+Hothur. Loki, malgré ses subterfuges finit par être vaincu et
+enchaîné dans une caverne d'où il ne sortira qu'au dernier jour. Au
+surplus toutes ces fables, excepté peut-être cette dernière, sont
+évidemment postérieures à l'époque primitive de la théologie, et le
+caprice des poëtes y a eu bien plus de part que la métaphysique.
+
+Enfin le dernier jour arrive. L'équilibre qui subsistait dans la
+création entre les principes contraires est rompu. Le dieu supérieur
+lui-même, comme dans la théologie orientale, rentre en scène pour
+prêter main-forte à la destruction. Les principes secondaires sont
+tués les uns par les autres. Tout s'anéantit, mais bientôt aussi tout
+renaît sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sæclorum nascitur
+ordo._ D'effroyables désordres qui se manifestent sur la terre où
+l'harmonie des sociétés et celle de la nature commencent à se
+troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et après
+la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la
+création se dissipent dans les flammes envoyées du midi par Surtur (le
+Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une idée plus précise de
+cette grande et sublime prophétie, nous citerons en les traduisant
+littéralement, d'après le latin de Résénius, les propres paroles de la
+Volu-Spa:
+
+«Au delà de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperçois le
+crépuscule des Dieux.
+
+«Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes sont rompues;
+Fréco se précipite. Les frères combattent et se tuent les uns les
+autres; on crache sur la parenté. Il fait dur dans le monde: grands
+adultères: âge de décadence: âge d'épée: les boucliers se brisent: âge
+de tempête, âge de férocité. Jusqu'à ce que le monde soit détruit,
+aucun homme n'épargnera un autre homme.
+
+«Les fils de Mimir (les flots de l'Océan) jouent entre eux. Les
+rameaux s'enflamment. Heimdall sonne à grand bruit dans sa trompe.
+Odin consulte la tête de Mimir. L'arbre antique résonne. Les géants
+sont délivrés. Le frêne d'Igdrasil (le symbole du monde) frémit
+d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes
+sont rompues; Fréco se précipite.
+
+«Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le
+monde des géants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les
+nains gémissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir)
+vient du Midi avec son glaive; l'épée est éblouissante comme le
+soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont épouvantés; les hommes
+foulent le chemin de Héla (de la mort); le ciel se fend.
+
+«Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose à
+Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils
+d'Odin, prêt à combattre l'animal funèbre, de sa main étendue le
+frappe au cœur de son épée, vengeant ainsi la mort de son père. Il
+s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le
+serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonné par le
+funeste serpent.
+
+«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes
+étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice;
+la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre
+de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.»
+
+Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création
+recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création
+antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont
+laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place.
+Écoutons encore la Vola.
+
+«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement
+couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et
+au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les
+montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et
+conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes
+d'Odin.
+
+«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs
+produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder
+revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin.
+Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or,
+plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font
+leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien
+suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale
+particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce
+peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
+Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de
+reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel
+de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite,
+est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le
+palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le
+champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses
+de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux
+trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du
+Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au
+mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir,
+aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une
+seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur
+le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la
+plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin
+d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons
+dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se
+peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
+combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie:
+
+«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de
+ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons
+annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le
+roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant
+de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère
+et terrible!--Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des
+plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui
+habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de
+bière dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux
+s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier
+conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de
+quitter sa lance un instant!»
+
+Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour
+avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire
+funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On
+conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer
+d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main
+d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un
+sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de
+sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités
+du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque
+éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes
+du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du
+destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient
+pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard
+était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces
+mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint
+de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était
+pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le
+rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs
+frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur
+crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà
+quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du
+vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la
+fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait
+manquer d'être ainsi.
+
+On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la
+guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort.
+L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter
+la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien.
+Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de
+l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne
+connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose
+publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des
+premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
+Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière
+si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une
+fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien
+plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
+peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le
+secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à
+une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur
+ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de
+toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se
+précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort,
+et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements
+pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute
+que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire
+romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque
+puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises
+en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du
+Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait
+superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement,
+par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire
+romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la
+politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les
+victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes
+immortelles.
+
+Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y
+insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la
+_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne
+pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort
+à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers
+scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de
+Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale
+de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis
+malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à
+avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la
+même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se
+contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il
+pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier
+qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il
+pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien
+les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût
+sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua:
+«Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une
+vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue:
+«Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable.
+Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu
+pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à
+Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand
+la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma
+main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un
+signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse
+tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce
+différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième
+pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile,
+dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je
+cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même
+quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune
+homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce
+qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec
+noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu
+mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes
+ces réponses sont admirables.
+
+On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y
+avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que
+les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller
+quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se
+frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin
+lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de
+sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il
+généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne
+escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient
+terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce
+qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En
+Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là
+qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et
+malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient
+de là pour aller chez Odin.»
+
+Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves,
+j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en
+harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en
+quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si
+agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
+comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans
+les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu
+excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On
+immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa
+chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On
+baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le
+peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne
+reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs
+sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut
+brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon
+le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire,
+offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis
+le pied dans la morale, elle y renverse tout.
+
+Les lâches n'étaient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim,
+On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce
+point, tous les autres morts qui s'étaient rendus coupables envers la
+société durant leur vie: les parjures qui détruisent le principe de la
+confiance entre les hommes; les adultères qui y détruisent celui du
+mariage; les assassins qui détruisent celui de la paix entre les
+enfants de la même patrie. Mais le domaine de la criminalité ne
+s'étendait point au delà de ces bornes. La dureté de cœur et
+l'horrible férocité ne poussaient pas plus vers l'enfer que le
+dévouement et la mansuétude n'élevaient vers le ciel. N'était-ce pas
+chez les Scandinaves qu'avait été inventé ce dogme étrange, et dont on
+chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
+la miséricorde, tué par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la
+force brutale, entraîné, malgré les efforts impuissants d'Odin et de
+Frigga, dans la profondeur des enfers, et destiné à renaître un jour
+pour établir sur la terre renouvelée son éclatant royaume?
+
+Quelle éloquente prophétie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se
+serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole
+de l'impitoyable morale du présent! Ni charité, ni humanité, ni
+merci; la miséricorde avait disparu même du sein des Dieux! Nations
+terribles, sans avoir besoin de connaître les secrets de votre
+histoire, j'assignerais volontiers l'époque à laquelle ce Balder a
+quitté votre Olympe pour s'éclipser dans l'obscurité des enfers.
+N'est-ce point à celle où Dieu, voulant façonner de longue main contre
+Rome un glaive bien trempé, enleva votre germe à la terre d'Asie pour
+l'endurcir et l'adapter à l'exécution de ses sanglants décrets, en le
+développant par une éducation sévère dans les contrées inhospitalières
+du Nord? On vit, à l'heure du jugement, ce que valait ce glaive,
+fabriqué parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes
+tiédeurs que le souffle de la charité met dans l'âme des hommes,
+aiguisé par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau où vous
+aviez fait descendre le dieu de la pitié. Mais dans ce même temps, au
+midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous préparait aussi la
+résurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom
+de Christ, votre mission achevée, alors qu'il conviendrait à ses plans
+d'arrêter le torrent de vos colères, et de vous appeler à de nouveaux
+services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la
+résurrection de Balder; et quel trait de lumière fait tomber sur la
+moralité du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!
+
+ J. REYNAUD, _Encyclopédie nouvelle_, article _Scandinaves_.
+
+
+
+
+CHANT DE MORT DE LODBROG[26].
+
+865.
+
+
+Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore,
+j'allais vers l'Orient apprêter aux loups un repas sanglant, et dans
+ce grand combat où j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de
+Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à Yfa, où nos lances
+entamèrent les cuirasses, où nos épées rompirent les boucliers.
+
+ [26] Pirate Northman pris et mis à mort par Ælla, roi de
+ Northumberland.
+
+Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai vu des centaines
+d'hommes couchés sur le sable, près d'un promontoire anglais; une
+rosée de sang dégouttait des épées; les flèches sifflaient en allant
+chercher les casques: c'était pour moi un plaisir égal à celui de
+tenir une belle fille à mes côtés sur le même siége.
+
+Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'abattis ce jeune homme,
+si fier de sa chevelure, qui dès le matin poursuivait les jeunes
+filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un
+homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est
+jamais blessé mène une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque
+l'homme ou lui résiste au jeu des combats.
+
+Nous avons frappé de nos épées. Maintenant j'éprouve que les hommes
+sont esclaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui
+président à leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dût me
+venir de cet Ælla, quand je poussais mes planches si loin à travers
+les flots et donnais de tels festins aux bêtes carnassières. Mais je
+suis plein de joie en songeant qu'une place m'est réservée dans les
+salles d'Odin, et que là bientôt, assis au grand banquet, nous boirons
+la bière dans de larges crânes.
+
+Nous avons frappé de nos épées. Si les fils d'Asslanga[27] savaient
+les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que des serpents venimeux
+m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et
+voudraient courir au combat; car la mère que je leur laisse leur a
+donné des cœurs vaillants. Une vipère m'ouvre la poitrine et pénètre
+jusqu'à mon cœur; je suis vaincu; mais bientôt, j'espère, la lance
+d'un de mes fils traversera les flancs d'Ælla.
+
+ [27] Asslanga était la femme de Lodbrog.
+
+Nous avons frappé de nos épées dans cinquante et un combats. Je doute
+qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Dès ma
+jeunesse j'ai versé le sang et désiré une pareille fin. Envoyées vers
+moi par Odin, les déesses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis
+aux premières places, boire la bière avec les Dieux. Les heures de ma
+vie s'écoulent mais c'est en riant que je mourrai[28].
+
+ [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conquête de l'Angleterre par
+ les Normands, t. I, p. 112, d'après _Mallet_, Hist. du Danemark.
+
+
+
+
+FRAGMENT DU POÈME D'ABBON, LE SIÉGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS.
+
+(_Siége de la tour du Châtelet_).
+
+885.
+
+
+Établie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche
+royaume des Franks, Lutèce, tu t'es proclamée toi-même la grande
+ville, en disant: Je suis la cité qui, comme une reine, brille
+au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par
+un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un œil d'envie sur
+les richesses des Franks te redoute; une île charmante te possède; le
+fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses
+douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à
+gauche; des deux côtés de ces ponts, et au delà du fleuve, des tours
+protectrices te gardent. Dis-le donc toi-même, superbe cité, de
+quelles funérailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie
+de Pluton, dans le temps où le pontife du Seigneur, le grand et cher
+Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton église!......
+
+Des libations de ton sang furent répandues par ces barbares montés sur
+sept cents vaisseaux à voiles et d'autres plus petits navires,
+tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire
+les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en était tellement
+rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces bâtiments dans un
+espace de plus de deux lieues; on cherchait avec étonnement dans quel
+antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chêne,
+l'orme et l'aune humide couvraient entièrement sa surface.
+
+Le lendemain du jour où ces vaisseaux touchèrent le pied de la ville,
+l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi,
+roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait à ses
+compagnons. Fléchissant la tête devant le pontife, il lui parla en ces
+termes: «Gozlin, prends pitié de toi-même et de ton troupeau; si tu ne
+veux périr, prête, nous t'en conjurons, une oreille favorable à nos
+paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cité;
+nous ne toucherons nullement à ta ville; nous nous efforcerons de
+conserver à toi et à Eudes tous vos biens.» A cet Eudes, comte
+respecté, roi futur, et qui bientôt allait devenir le père du royaume,
+était remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur
+répond à Sigefroi par ces paroles, où respire la plus entière
+fidélité: «Cette cité nous a été confiée par l'empereur Charles, qui,
+après Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient
+sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confiée, non
+pour qu'elle causât la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvât
+et lui assurât une inaltérable tranquillité; que si par hasard la
+défense de ces murs eût été commise à ta foi, comme ils l'ont été à la
+mienne, ferais-tu ce que tu prétends juste de t'accorder, et
+qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tête, répliqua
+Sigefroi, soit condamnée à périr sous le glaive et à servir enfin de
+pâture aux chiens! Cependant si tu ne cèdes à nos prières, nos camps
+lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonnés dès que le
+soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te
+livreront à toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront
+chaque année.»
+
+Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore
+se dissipe que ce chef les entraîne au combat. Tous se jettent hors de
+leurs navires, courent vers la tour[29], l'ébranlent violemment par
+leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une
+grêle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se
+précipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et
+s'empressent de porter secours à la tour. Ici brillent par leur valeur
+le comte Eudes, son frère Robert, et le comte Ragenaire; là se fait
+remarquer le vaillant abbé Ebble, neveu de l'évêque. Le prélat est
+légèrement atteint d'une flèche aiguë; Frédéric, guerrier à son
+service, dans la fleur de l'âge, est frappé du glaive; le jeune soldat
+périt; le vieillard, au contraire, guéri de la main de Dieu, revient à
+la santé. Beaucoup des nôtres voient alors leur dernier jour; mais
+eux, de leur côté, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se
+retirent enfin, emportant une foule de Danois à qui reste à peine un
+souffle de vie....... La tour ne présentait plus rien de sa forme
+primitive et complète; il ne lui restait que des fondements bien
+construits et des créneaux assez bas; mais, pendant la nuit même qui
+suivit le combat, cette tour, revêtue dans toute sa circonférence de
+fortes planches, s'éleva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle
+en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire posée
+sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en même temps et
+de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidèles d'horribles et cruels
+combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut
+des airs, les frondes et les pierriers déchirants mêlent leurs coups
+aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des
+pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font
+gémir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut,
+c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'épouvante; les
+citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent à venir
+tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrétiens combattent
+et s'efforcent de résister par la force des armes. Parmi nos
+guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer:
+l'un est comte, l'autre abbé. Le premier, le victorieux Eudes, qui
+jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et
+rappelle leurs forces épuisées; sans cesse il parcourt la tour et
+écrase les ennemis. Ceux-ci tâchent de couper le mur à l'aide de la
+sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mêlées ensemble;
+elles coulent en torrents d'un feu liquide, dévorent, brûlent et
+enlèvent les cheveux de la tête des Danois, en tuent plusieurs et en
+forcent d'autres à chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les
+nôtres alors s'écrient tout d'une voix: «Malheureux brûlés, courez
+vers les flots de la Seine; tâchez qu'ils vous fassent repousser une
+autre chevelure mieux peignée.» Le vaillant Eudes extermina un grand
+nombre de ces barbares.
+
+ [29] Sans doute la tour du Grand-Châtelet, construction romaine.
+
+Mais le second de ces braves, quel était-il? C'était l'abbé Ebble, le
+compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce
+sept Danois à la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter à la
+cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer
+au milieu d'eux, nul même ne les approche et n'est à leur côté; tous
+les autres cependant méprisent la mort et se conduisent vaillamment.
+Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les
+braves fidèles étaient à peine forts de deux cents hommes, et les
+ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en
+comptait quarante mille, renouvelant les uns après les autres leurs
+attaques sur la tour.....
+
+
+ ABBON, _Siége de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot.
+
+ Abbon, témoin oculaire du siége de Paris, était moine de l'abbaye
+ de Saint-Germain des Prés. Son poëme est une histoire fort exacte
+ de ce siége mémorable; il le rédigea entre les années 896 et 898
+ et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M.
+ Guizot.)
+
+
+
+
+LA FÉODALITÉ.
+
+_La justice et le fief.--Exposé historique de la justice
+seigneuriale._
+
+
+_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions
+romaines._--Les feudistes sont fort divisés d'opinion sur l'origine
+des institutions seigneuriales; les uns les rattachent à la
+législation romaine, les autres les font découler des usages
+introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont
+considéré que les droits de justice; les seconds se sont préoccupés du
+régime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction
+qui sépare ces deux espèces d'institutions. On reconnaîtra par ce qui
+va suivre que si l'organisation féodale doit la naissance à des
+événements et à des besoins nés de la conquête et postérieurs à
+l'établissement de la domination des peuples germains, d'un autre côté
+l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est
+toute romaine.
+
+ [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de
+ juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre
+ garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms.
+
+_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits:
+census, reditus._ Après une résistance longue et opiniâtre à la
+puissance et à l'habileté des généraux de Rome, la Gaule avait été
+subjuguée, réduite à l'état de pays conquis et soumise à
+l'organisation provinciale, qui n'était elle-même que la conquête
+exploitée, réglée et systématisée. Cet état de choses a duré près de
+cinq siècles, et, pendant cette époque d'oppression et de spoliation
+régulière, le peuple vaincu n'a pas cessé de manifester, par ses
+révoltes, ses plaintes et sa haine contre ses maîtres, l'existence
+d'un joug étranger pesant sur sa tête. Vainement honoré du nom de
+citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les
+théories légales qui concernaient la propriété provinciale sont
+profondément empreintes du caractère de sujétion et d'infériorité.
+
+Le système auquel la propriété du sol fut soumise n'est pas nettement
+déterminé dans les lois qui le régissaient. Nous savons cependant que
+le territoire de la Gaule était divisé en deux portions, dont les
+éléments étaient épars et dont nous ne connaissons pas exactement la
+topographie. L'une de ces portions était plus particulièrement
+appropriée au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales;
+l'autre était laissée à la propriété privée; les terres de cette
+dernière espèce se nommaient _agri_, _prædia_ (champs), et leurs
+propriétaires _possessores_ (possesseurs).
+
+Quel que fût le principe du droit attribué à ces derniers, soit qu'on
+les considérât comme de simples fermiers de la République, soit que
+l'énormité des redevances ait fait supposer ce caractère à la
+propriété qui leur était laissée, toujours est-il certain que les
+produits de la terre étaient divisés en deux parts: l'une dévolue au
+trésor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens),
+l'autre appartenant au possesseur et nommée _reditus_ (revenu, rente).
+
+La double redevance imposée aux produits de la culture était
+naturellement exigée du cultivateur, qui en était le premier
+détenteur; celui-ci, sous le nom général de _colon_, avait aussi sur
+le sol un droit mal défini et qu'il nous est difficile d'apprécier; ce
+n'était pas précisément la propriété, mais assurément c'était un des
+éléments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au
+_possesseur_. Les conditions des colons étaient d'ailleurs variées, et
+leurs espèces fort diverses.
+
+_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des
+redevances était confiée à une foule d'officiers publics nommés
+_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs),
+_procuratores_ (procureurs), tous ayant en même temps quelque part à
+l'administration générale de la province, et même à celle de la
+justice; ces officiers étaient désignés sous la dénomination générique
+de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait
+_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances
+qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justiciæ_ (justices).
+
+Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte
+au trésor; cependant les obligations des cultivateurs étaient telles
+qu'elles ne pouvaient pas toutes être versées dans une caisse. De ce
+nombre étaient une multitude de services corporels, ou de fournitures
+de travaux, d'entretien, de réparations, de transports et autres de
+cette nature, qui ne devaient être employés que pour le service
+public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait à son usage, et
+dont il n'avait point de compte à rendre.
+
+L'administration des officiers chargés du recouvrement des
+contributions était, en conséquence, une source de déplorables abus;
+les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les
+réprimer, et qui servent aujourd'hui à nous en révéler l'existence.
+Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait été qu'une
+odieuse déprédation. Depuis Cicéron jusqu'aux Pères de l'Église, tous
+les écrivains tiennent à cet égard le même langage. La perception des
+redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une
+occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude
+d'obligations dans leur intérêt privé. C'est dans le tableau de leur
+administration qu'on reconnaît clairement le caractère de la
+domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que
+l'exploitation de la conquête et la spoliation successive des peuples
+vaincus.
+
+Aussi l'histoire de ces temps désastreux, qui pendant tant d'années
+ont pesé sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long récit de
+luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur
+force au service de leur avidité, pour arracher au pouvoir des
+fonctions qui leur permettront le pillage à l'aide des lois et de
+l'autorité. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des
+ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places
+auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impôt se trouve
+attachée.
+
+_Premiers effets de la conquête barbare; continuation des judices
+(justiciers); de la part royale._--Avant l'avénement des rois de race
+germaine, l'administration romaine était depuis longtemps livrée aux
+mains des barbares; l'Italie n'était plus seule à fournir les
+exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux étaient possesseurs
+dans les lieux mêmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action
+fiscale était bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce
+sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforçant d'empêcher
+les _judices_ (justiciers) d'appliquer à la culture de leurs terres, à
+la construction de leurs édifices, au transport et à la vente de leurs
+denrées, les redevances et les obligations établies dans l'intérêt
+public.
+
+Aussi, lorsque le pouvoir suprême tomba aux mains des rois franks, ce
+fut à peine si les populations s'en aperçurent. Les excès des
+gouverneurs étaient portés aux dernières limites de la tyrannie. Les
+supplices les plus atroces étaient devenus les moyens légaux et
+accoutumés de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les
+Barbares étaient les dernières ressources auxquelles les
+_possesseurs_ s'efforçaient d'avoir recours, et les lois non moins que
+les préposés du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre
+obstacle.
+
+Au surplus, rien ne fut changé dans l'administration publique; les
+officiers reçurent les mêmes noms et les mêmes fonctions; les
+_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers)
+continuèrent à se répandre sur le territoire et à poursuivre les
+habitants de leurs exactions.
+
+Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Théodose et ses
+successeurs, la législation qui régit le sol et ses produits en divisa
+les bénéfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du
+peuple romain, perçue depuis par les empereurs, et conservant la
+dénomination de _census_ (cens), _fonctiones publicæ_ (revenus
+publics); l'autre, désignée sous le nom de _reditus_ (rente),
+appartenant à la propriété privée. La première livrée à l'exploitation
+des officiers publics, l'autre souvent violée et anéantie par
+l'avidité fiscale, au profit de ces mêmes officiers.
+
+Dans ce système, il existait deux sortes de biens ou deux éléments de
+richesse. La première[31] se rattachait au droit de conquête, au droit
+du plus fort, c'était le _præmium belli_ (la récompense de la guerre).
+La seconde[32] était le bénéfice de la possession du sol. Ces deux
+espèces de fortune existaient simultanément, bien distinctes,
+profondément séparées par une législation essentiellement
+systématique, et plus encore par une habitude de cinq siècles,
+énergiquement introduite dans les idées du droit et de son exercice.
+
+ [31] Les revenus publics.
+
+ [32] La rente.
+
+Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent
+le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'était
+la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-être aussi la
+plus voisine de leurs idées qui ne comportaient que la propriété
+mobilière. C'était aussi celle dont l'appropriation était la plus
+aisée. Son propriétaire légal, le fisc romain, était détruit; c'était
+le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des
+vainqueurs entraînait naturellement avec lui la disposition de tout ce
+qui lui appartenait.
+
+D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en
+servant dans l'armée romaine, soit par leur contact avec les officiers
+de cette armée, quel devait être l'objet de leur ambition et quels
+bénéfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes,
+d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers).
+
+Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette
+espèce que consista la part de la conquête et les lots de butin que se
+firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attribuèrent à leurs
+principaux inférieurs.
+
+L'attribution des fonctions était une véritable dévolution de produits
+et de bénéfices matériels; outre les abus au moyen desquels les
+fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des
+redevances qu'ils étaient chargés de toucher; cette part s'élevait
+ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres
+tiers au fisc royal; c'est cette dernière portion que les lois de
+l'époque appelaient _pars regia_ (la part royale).
+
+_Disparition de la part royale; immunités; ventes de terres censuelles
+aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent à
+conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers
+temps de la conquête, de nouveaux comtes succèdent à chaque instant
+aux précédents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des
+changements dans la personne des rois et des distributeurs des
+charges.
+
+A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent
+vers l'inamovibilité. La puissance de Charlemagne suspend leur
+progrès, qui reprend bientôt sa marche sous ses successeurs et atteint
+rapidement l'hérédité. En même temps, la part du fisc s'amoindrit et
+finit par disparaître avec le pouvoir royal.
+
+Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui
+appartenaient se rattache à plusieurs causes.
+
+La première consiste dans les _immunités_. Sous la domination romaine,
+les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants
+propriétaires (_potentes_), étaient affranchis de certaines
+obligations publiques, sinon de toutes. Déjà les lois des empereurs
+nous apprennent qu'il était fait de ces exemptions de graves abus au
+préjudice du trésor impérial. D'abord la faveur et l'intrigue en
+multipliaient singulièrement le nombre. Ensuite les petits
+propriétaires parvinrent à profiter de l'immunité en vendant leur
+domaine à l'immuniste, qui le leur restituait immédiatement à titre de
+fermage perpétuel ou d'usufruit héréditaire[33]. Pour prix de sa
+protection, l'acheteur se réservait une redevance moindre que la part
+fiscale. Il gagnait à cette convention, le possesseur aussi; le trésor
+seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catégorie
+des possessions affranchies.
+
+ [33] C'était là le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et
+ 223.
+
+Cet usage se perpétua sous les rois germains. Le nombre des immunistes
+devint de jour en jour plus grand; presque tous les établissements
+ecclésiastiques jouirent d'une immunité plus ou moins étendue, et la
+part fiscale leur fut expressément donnée pour l'entretien des églises
+ou de leurs couvents. La vente des propriétés censuelles aux
+possesseurs d'immunités fut de plus en plus usuelle et prit le nom de
+_recommandation_. Il semble, à voir le nombre immense de conventions
+de cette espèce qui nous ont été conservées, que les terres soumises
+au cens fiscal durent promptement disparaître.
+
+_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en
+biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trésor
+s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines
+fonctions étaient accompagnées ou suivies de l'attribution viagère
+d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localité, ou les
+produits de tel tribut, par exemple, le péage d'un pont ou les
+redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en
+nature, étaient abandonnés à celui qui sortait de charge, ou au
+particulier que l'empereur voulait récompenser. Les personnes pourvues
+de cette délégation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_
+(honorés).
+
+L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois
+germains; il paraît même que de nombreux éléments du fisc reçurent
+cette destination perpétuelle. On les retrouve à chaque instant dans
+les monuments de cette époque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_
+(récompense), _honor_ (honneur).
+
+Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens
+et n'en rendait rien _ad partem regiam_ (à la part royale).
+
+Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut
+tendirent constamment à convertir leur perception émolumentée en une
+perception absolue, c'est-à-dire que les fonctions devinrent entre
+leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'être expliqué.
+Déjà cette révolution était à peu près complète, lorsqu'ils obtinrent
+des derniers rois de la seconde race l'hérédité de ces charges
+devenues des _honneurs_. Alors l'autorité royale dépouillée,
+non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir
+d'en disposer, se trouva réduite aux seuls produits dont elle s'était
+réservé la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de même
+nature que celle des comtes inférieurs, et, pour dominer plus tard sur
+cette dernière, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres
+événements.
+
+_Esprit de la conquête barbare; son accomplissement._--La révolution
+qui remplaça les rois de la première race par ceux de la seconde, et
+celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixième et
+onzième siècles, que l'on est convenu d'appeler institutions féodales,
+ont été diversement expliquées et caractérisées. Il n'entre pas dans
+mon sujet d'essayer la critique des systèmes successivement adoptés;
+je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez
+tenu compte de l'état légal des pays soumis à la domination nouvelle
+des hommes du Nord, et du caractère même de cette domination.
+
+Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de
+César jusqu'à celui de Clovis, n'ont pas cessé d'exister à l'état de
+pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas
+changé; le sol gaulois, tributaire d'une puissance étrangère, a
+continué de l'être; vaincu sous la domination romaine, il a encore été
+vaincu sous la domination des Barbares; pillé sous la première, il a
+été pillé sous la seconde; du premier au dixième siècle, il n'a pas
+cessé d'avoir d'autres maîtres que les propriétaires légitimes, et de
+satisfaire à des exactions spoliatrices, dans un intérêt qui n'était
+pas le sien.
+
+Mais entre la première et la seconde conquête il existe une différence
+essentielle: l'une a été accomplie au nom et au profit d'un maître
+unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a été
+exécutée par des bandes armées, commandées par des chefs divers, sans
+lien commun autre que l'intérêt du moment, ou l'influence toute
+matérielle du plus puissant.
+
+Ainsi, tandis que les résultats de la conquête romaine convergeaient
+vers un même objet et tendaient à se réunir dans une même main, ceux
+de la conquête barbare devaient, par la nature même de leur cause, se
+diviser et s'éparpiller comme les éléments qui les produisaient.
+
+Aussi lorsque les rois de la première race s'attribuaient la puissance
+impériale et s'efforçaient d'en maintenir les institutions
+traditionnelles, ils se plaçaient en dehors des événements auxquels
+ils devaient leur position. C'était une lutte qu'ils élevaient contre
+la réalité et dans laquelle ils devaient succomber.
+
+L'objet de la conquête barbare, comme celui de la conquête romaine,
+était le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare
+agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait
+pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non
+l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, était son but,
+et ce but de toutes les intentions actives devait être atteint.
+
+Lors donc qu'après avoir triomphé des résistances rattachées à
+l'impulsion que la domination romaine avait imprimée aux événements,
+les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs
+vassaux, parvinrent à réaliser l'esprit de l'envahissement et à lui
+rendre son caractère véritable et primitif, le butin se trouva divisé
+comme l'armée victorieuse; il devint patrimoine et propriété privée,
+comme il devait l'être; les cens, les tributs, les obligations
+imposées aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes
+sortes, créées par l'avidité romaine et le génie fiscal de la plus
+rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse
+saisissable, et depuis longtemps dévolue au conquérant étranger, se
+fixa dans les mains de maîtres héréditaires et la conquête fut
+accomplie.
+
+_L'impôt romain, tombé dans le domaine privé des comtes barbares, a
+formé la justice seigneuriale._--Une fois tombée dans le domaine
+privé, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle
+s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dévolue
+fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'être distincte de
+la part du propriétaire; en un mot, l'appropriation particulière du
+census (_cens_), loin d'opérer sa confusion avec le _reditus_
+(revenu), l'en sépara plus profondément.
+
+Ainsi la part de la conquête, de l'envahissement et de la force,
+constituée par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialisée par
+l'invasion barbare, a formé dans la richesse particulière un élément
+propre et permanent; cet élément, maintenu par la puissance et
+l'énergie de l'intérêt privé, a duré jusqu'à la grande révolution de
+1789 qui, après dix-huit siècles d'oppression, a rendu au sol sa
+liberté première.
+
+Le système de droits et de produits dont l'historique vient d'être
+sommairement tracé, constituait ce que sous le régime seigneurial on
+nommait la _justice_, expression dont le sens est bien éloigné de
+celui qu'on lui prête aujourd'hui.
+
+
+_Exposé historique du fief._
+
+_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A côté du
+_census_ (cens) et des _fonctiones publicæ_ (fonctions publiques)
+recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare,
+étaient les _reditus_, les revenus, profits de la propriété du sol et
+attribués au _possessor_ (propriétaire). Ces droits ont aussi leur
+histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont
+formé le _fief_.
+
+Les lois de Théodose et de Justinien distinguent deux espèces de
+_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont
+_exercés_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _præsides_
+(présidents) des provinces, et même en certains cas par l'empereur,
+lorsque leur résistance est à craindre pour le præses ( président)
+lui-même[35].
+
+ [34] C'est-à-dire que: l'impôt est levé sur eux par...., ou bien
+ qu'il est soumis à l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la
+ levée de l'impôt. Aujourd'hui le sens de ce mot a changé et veut
+ dire: abus, violence dans la levée de l'impôt.
+
+ [35] Code Théodosien, liv. 12.
+
+Ces grands propriétaires, dont la puissance peut balancer celle des
+grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale,
+sont désignés sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants).
+
+Leur influence est indiquée, sous un autre rapport, comme également
+redoutable à l'autorité publique.
+
+Les empereurs ont dû, par des édits répétés, défendre que les
+_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou
+plaçassent sous leur nom des propriétés qui ne leur appartenaient
+pas[36]. Ces lois et les monuments de cette époque nous montrent les
+petits propriétaires se réfugiant à l'abri des grands, plaçant leurs
+biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorité; c'est ce
+que nous avons déjà vu à l'égard des _immunités_. Le possesseur d'un
+petit domaine, incapable de résister aux exactions des officiers
+publics, le livrait à l'_immuniste_, pour partager les avantages de
+l'immunité, ou au riche, pour profiter de sa puissance.
+
+ [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.
+
+_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des
+_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare,
+dut s'accroître, car la cause en était dans la faiblesse du pouvoir
+suprême, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans
+celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_
+continuent-ils de figurer dans les actes législatifs, mais encore leur
+puissance paraît légitimée; il semble que c'est un fait auquel le
+pouvoir public se résigne; l'autorité les accepte, et les ordres des
+rois barbares, s'adressant à ceux qui gouvernent, comprennent parmi
+eux les _potentes_, sans autre désignation[37].
+
+ [37] Mais les évêques ou les _potentes_ qui possèdent dans
+ d'autres régions....--Si quelqu'un a spolié un puissant....
+
+Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des
+institutions qu'il établit, l'autorité de ses officiers doit fléchir
+comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_,
+et c'est à lui qu'il doit réserver le jugement des affaires dans
+lesquelles ils sont intéressés: «Que le comte de notre palais sache
+bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des
+_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mêler que des affaires
+judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38].» Il redoute
+leur indépendance à ce point qu'il refuse de leur confier même
+l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des
+intendants de ses domaines, il dit: «Ne faites pas des maires ou
+intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutôt des
+hommes de médiocre importance parce qu'ils seront fidèles[39].»
+
+ [38] Capitulaire de 812.
+
+ [39] Capitulaire _de villis_, 812.
+
+_Du patrociniat et de la recommandation._--C'était à la propriété que
+les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination
+romaine. «Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par
+leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles à attaquer
+en justice.» Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer
+d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une
+autorité devant lesquelles le principe d'égalité devra fléchir,
+quelques attentives que soient les lois, à en préserver
+l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois
+barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale
+qu'elle est naturellement appelée à exercer dans des institutions
+régulières, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre
+cause.
+
+Les historiens nous représentent les nations germaines constituées en
+bandes armées, sous le commandement d'un chef élu; les liens qui
+rattachent les membres de la bande à son chef sont des présents, des
+dons, qui servent de cause à la fidélité et au service du premier
+envers le second.
+
+Le commandant reçoit, dans les écrits romains, le nom de _senior_
+(seigneur); son droit sur ses affidés celui de _senioratus_
+(séniorat); ceux-ci sont nommés _arimanni vassi_ (vassaux arimans).
+
+Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain
+l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de
+moyens et d'objet dut bientôt confondre ces deux modes d'associations.
+
+Les lois des Visigoths, dans la rédaction desquelles la langue latine
+subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques,
+rendit le mot _séniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage,
+patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut à ses yeux le _patronus_
+(patron). «Si quelqu'un a donné des armes à celui qu'il a sous son
+patronage, qu'elles restent entre les mains de celui à qui elles ont
+été données; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la
+liberté de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout
+ce qu'il aura reçu de lui[40].»
+
+ [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.
+
+Le séniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier,
+dérivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le
+puissant (_potens_) de terres dépendantes de son domaine; cette
+donation se fit à titre de _bénéfice_ (_jure beneficio_); moyennant
+cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit à
+la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut à
+celui-ci la fidélité et le service[41].
+
+ [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est-à-dire homme de guerre
+ dans la bande, dans l'arimannie.
+
+Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure
+vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit
+propriétaire, incapable de se défendre contre le double pillage des
+exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux
+et le constitua son _patron_, lui livrant sa _propriété_ pour la
+recevoir immédiatement à titre de _bénéfice_, aux mêmes charges et
+conditions que le _vassus_ (vassal).
+
+ [42] Le patrociniat.
+
+_Du séniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici
+les diverses vicissitudes au travers desquelles le séniorat s'établit
+et comment se constitua le pouvoir féodal; il me suffira de rappeler
+que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux
+éléments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle
+de maintenir et d'accroître; ensuite, et surtout lorsque la puissance
+publique s'évanouit, la force armée. Le seigneur devait donc s'assurer
+du produit et des soldats.
+
+Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bénéficiaires:
+toutes comportent de la part du bénéficier, soit qu'il tienne sa terre
+d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retournée
+par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en
+nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus
+souvent militaire. Les terres de la première condition furent
+qualifiées _in censu_ (à cens), celles de la seconde furent dites _in
+feodo_ (à fief). Plus tard, la charge détermina le nom de la
+concession; les terres données _in censu_ (à cens) furent dites
+_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au
+service militaire furent nommées _feuda_ (fiefs), possessions
+féodales. Le terme de _bénéfice_[43] fut supprimé dans les actes et
+remplacé par celui qui désignait la catégorie particulière de la
+possession.
+
+ [43] L'expression _beneficia militaria_ (bénéfices militaires) a
+ servi d'intermédiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve
+ pour la première fois que dans les actes du neuvième siècle.
+
+ CHAMPIONNÈRE, _De la Propriété des Eaux courantes_..... ouvrage
+ contenant l'exposé complet des institutions seigneuriales, 1 vol.
+ in-8º. Paris, 1846[44].
+
+ [44] Nous ne saurions trop recommander à ceux de nos lecteurs
+ désireux de pénétrer dans la constitution du moyen âge, curieux
+ de se rendre compte de l'état de la France avant la révolution,
+ et des causes de cette révolution, nous ne saurions trop leur
+ recommander la lecture et l'étude du livre de Championnière, qui
+ le premier a compris les origines de la féodalité, son
+ organisation, la lutte des rois du moyen âge contre les
+ _Justiciers_, enfin qui a vraiment éclairé de la plus vive
+ lumière toutes ces parties si obscures de notre histoire.
+
+
+
+
+LE PLAID[45] DE KIERZY.
+
+877.
+
+
+Décidé à sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer
+en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses États,
+que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'année 877 ce fameux
+plaid de Kierzy, où l'on croit généralement que fut décidée et admise
+comme loi l'hérédité des dignités, des offices publics, ou de ce qui
+fut depuis nommé les fiefs...
+
+ [45] Plaid, _placitum_; assemblée.
+
+L'objet du plaid était d'arrêter toutes les mesures que l'absence de
+l'empereur allait rendre nécessaires pour le bon ordre de ses États.
+Il s'agissait:
+
+1º De désigner ceux de ses leudes, comtes, évêques ou abbés, qui
+assisteraient son fils dans le gouvernement du pays;
+
+2º D'exécuter certaines mesures déjà convenues pour l'expulsion des
+Normands et pour empêcher leur retour;
+
+3º De prévenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait à éclater
+dans quelque partie du royaume;
+
+4º De régler divers cas généraux d'administration et de police;
+
+5º D'établir le mode d'après lequel il serait pourvu aux offices qui
+viendraient à vaquer durant l'expédition;
+
+6º De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais
+au fait toujours en vain, c'est-à-dire le maintien des honneurs et des
+priviléges des églises.
+
+Les articles relatifs à ces divers objets sont au nombre de 33 en
+tout, et susceptibles d'être divises en deux séries.
+
+La première série comprend les neuf premiers articles, rédigés tous
+sous forme de propositions faites par le roi à ses leudes
+ecclésiastiques et laïques. Ils sont tous accompagnés d'une réponse
+des leudes énonçant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur
+la chose proposée.
+
+La deuxième série est composée des vingt-quatre articles subséquents,
+lesquels n'étant point formellement soumis à l'acceptation des leudes,
+ne sont accompagnés d'aucune réponse, d'aucune observation de ceux-ci,
+et sont censés avoir force de loi par le seul fait de la volonté
+royale dont ils sont l'expression.
+
+Parmi les articles de cette dernière série, quelques-uns portent des
+traces si vives encore des mœurs et des passions primitives des
+Franks ou des Germains, qu'ils ont plutôt l'air d'avoir été écrits le
+lendemain de la conquête franque que la veille d'une expédition
+religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le
+trente-deuxième et le trente-troisième; ils sont tous les deux
+relatifs à la chasse. Le premier détermine avec précision quelles sont
+celles des forêts royales où le fils et le successeur désigné de
+Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manière; celles où il ne
+pourra chasser qu'en passant et où il lui est interdit de chasser des
+sangliers; celles, au contraire, où il ne chassera que des sangliers;
+celles enfin où il pourra tout chasser, bêtes fauves et sangliers. Le
+deuxième est peut-être plus curieux encore: il prescrit au garde ou
+chef des forêts royales de tenir un compte exact de toutes les bêtes
+fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tués à la
+chasse.
+
+Après ces observations générales préliminaires, il me sera plus facile
+de donner une idée de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant
+le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque à cette
+époque, peuvent aider le plus à s'en faire une idée.
+
+ART. 3. Le roi, qui a déjà désigné et choisi ceux de ses leudes qu'il
+désire avoir pour conseillers dans son expédition, propose aux leudes
+présents au plaid de vouloir bien, à ces conseillers choisis par lui,
+en adjoindre quelques autres de leur propre choix.
+
+A cette proposition, les leudes, déclinant toute responsabilité sur le
+fait de l'expédition, répondent qu'ils n'ont rien à ajouter ni à
+changer à ce que le roi a fait de son chef à cet égard.
+
+ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points
+délicats relatifs (dans la pensée du roi) aux troubles et aux
+défections du passé, et sur lesquels le roi réclame des garanties pour
+le temps de son absence. Voici ces questions en résumé:
+
+Comment, durant notre absence, pouvons-nous être sûr que notre royaume
+ne sera troublé par personne?
+
+Comment être sûr de notre fils et de vous?
+
+Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de
+lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres?
+
+A ces questions les leudes font de longues réponses, toutes plus ou
+moins évasives, dont je ne puis donner que la substance.
+
+Et d'abord, pour les garanties que le roi paraît désirer sur le compte
+de son fils: «C'est vous, disent-ils au roi, qui avez élevé votre fils
+et devez savoir jusqu'à quel point vous pouvez compter sur lui: nous
+n'y pouvons rien et n'avons rien à y voir.»
+
+Quant aux garanties exigées des leudes, ceux-ci répondent qu'il existe
+entre eux et le roi, sur tous les faits passés, des arrangements, des
+conventions, des promesses auxquelles ils sont résolus à s'en tenir,
+et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultérieure.
+
+Enfin, ils promettent d'être fidèles à son fils, pourvu que celui-ci
+maintienne les engagements de son père envers eux.
+
+ART. 7. Dans le cas, dit le roi, où nos neveux, imitant les exemples
+de leur père[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou
+notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre
+royaume ou contre nous, comment sera-t-il levé des troupes pour leur
+résister?
+
+ [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.
+
+_Réponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en
+chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dépend de vous
+d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce
+royaume, ou qui aillent, après votre départ, à votre aide[47].
+
+ [47] Les réponses des leudes sont en général empreintes d'un
+ caractère de mécontentement. Dès l'époque du plaid de Kierzy, ou
+ bien peu de temps après, les leudes qui y avaient assisté
+ entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles
+ le Chauve.
+
+Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulièrement en vue,
+ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-là je dois
+m'étendre davantage et tout regarder de plus près. Voici d'abord
+l'article 8 fidèlement traduit:
+
+«Si avant notre retour quelques honneurs viennent à vaquer, comment en
+sera-t-il disposé?»
+
+Avant de rapporter la réponse des leudes sur cette question, il y a
+quelques observations à faire.
+
+Cette question est simple, précise et générale; elle s'applique
+indistinctement à toutes les espèces d'honneurs ou d'offices, à ceux
+de l'ordre civil comme à ceux de l'ordre ecclésiastique. C'est dans
+ces termes généraux que la question est soumise aux leudes.
+Maintenant, il est peut-être assez étrange que la réponse de ceux-ci
+soit une réponse particulière, restreinte aux cas de vacance des
+archevêchés, évêchés et abbayes; réponse prescrivant le mode de
+pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire décédé jusqu'au
+retour du roi, auquel est réservé le pourvoi définitif.
+
+Ne pourrait-on pas soupçonner qu'à une question générale les leudes
+avaient fait une réponse générale aussi, mais qu'ils avaient proposé,
+sur la manière de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et
+politique, quelque mesure qui n'était point dans les vues de Charles,
+et qu'elle avait été rejetée. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans
+l'article 9 de la première série du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit
+de la manière de pourvoir aux comtés qui viendraient à vaquer durant
+l'absence du roi.
+
+Je crois devoir donner de cet article, non un simple résumé, mais une
+traduction exacte; on en sentira facilement la raison.
+
+«Si (durant notre absence) il vient à mourir un comte dont le fils
+soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, conjointement
+avec nos autres fidèles, choisisse parmi les amis et les proches (du
+décédé) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comté et
+l'évêque, administre le comté jusqu'à ce que le fait nous soit
+annoncé.--Si ce comte décédé a un fils encore petit, que ce fils,
+conjointement avec les officiers du comté et l'évêque dans le diocèse
+duquel il demeure, gouverne le comté (vacant) jusqu'à ce que nous
+soyons informés.--Si le comte décédé n'a point de fils, que notre fils
+à nous, avec nos leudes, désigne quelqu'un qui, conjointement avec les
+officiers du comté, gouverne ce comté jusqu'à ce que nous en
+ordonnions.--Et que personne ne se fâche s'il nous plaît de donner ce
+même comté à quelque autre que celui qui l'aura jusque-là
+administré.--Il sera fait de même pour nos vassaux.»
+
+Cet article est le dernier de la première série, c'est-à-dire de ceux
+qui ayant été rédigés sous forme de propositions présentées aux
+leudes, sont suivis de la réponse et des observations de ceux-ci. Or,
+voici l'apostille qui vient à la suite de ce neuvième article: «Les
+autres articles (subséquents) n'ont pas besoin de réponse, parce
+qu'ils ont été réglés et décidés par votre sagesse.» Cette apostille
+semble impliquer qu'il fut fait par les leudes à ce neuvième article,
+tout comme aux précédents, une réponse qui aurait été supprimée,
+probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.
+
+Voici encore l'article 10 littéralement traduit:
+
+«Si, après notre décès, quelqu'un de nos fidèles voulant, pour l'amour
+de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de
+ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui
+transmettre ses honneurs de la manière qui lui conviendra le mieux.»
+
+Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions citées ou indiquées du
+capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse être pris pour une
+concession de l'hérédité des offices, des dignités politiques? Il n'y
+a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement
+énoncé: dans tous les cas prévus comme exigeant ou comportant le
+remplacement provisoire d'un comte décédé, le roi se réserve
+expressément la nomination définitive; et pour prévenir toute
+surprise, toute incertitude à cet égard, il déclare et justifie
+d'avance la liberté qu'il se réserve de nommer définitivement aux
+comtés vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient été nommés
+provisoirement.
+
+La question n'est pourtant pas tout à fait décidée par là. Dans tout
+ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte
+généralement accrédité de ces capitulaires[48], surtout quant à ce qui
+concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il
+s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui,
+rapproché de celui que j'ai suivi, présente des variantes remarquables
+et se prêtant mieux à l'opinion accréditée qui prétend voir dans le
+capitulaire de Kierzy le principe de l'hérédité des grands offices.
+Voici de quoi il s'agit.
+
+ [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259.
+
+Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du
+plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait
+sommaire, un abrégé en quatre articles seulement. Ce fut (d'après les
+renseignements des anciens éditeurs des capitulaires) Charles le
+Chauve lui-même qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois
+autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus
+importants de tous, voulut qu'il en fût donné au plaid une seconde
+lecture et comme une notification à part. Or, l'article 9 de l'acte
+entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) répétés dans
+l'appendice dont il s'agit; et il y est répété avec des variantes que
+je ne puis me dispenser de faire connaître. Voici donc ce second texte
+de ce même article 9, traduit en entier aussi fidèlement que possible:
+
+«S'il vient à mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume,
+dont le fils soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils,
+conjointement avec nos fidèles, choisisse parmi les plus amis ou les
+plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les
+officiers du comté et avec l'évêque dans le diocèse duquel se trouvera
+le comté vacant, administrent ce comté jusqu'à ce que nous soyons
+informés du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte
+décédé, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son père.»
+
+«Si le comte défunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement
+avec les officiers du comté et l'évêque du diocèse dans lequel est
+situé le comté, administre le comté jusqu'à ce que la nouvelle de la
+mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son
+fils soit honoré de ses honneurs.»
+
+Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes,
+et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gré mal
+gré, revenir un instant à la question qui semblait tout à l'heure
+décidée à l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou paraît
+devoir l'être en sens inverse d'après le nouveau texte. Il faut
+d'abord reconnaître que ce second texte, formant un sens plus complet
+et plus logique que le premier, semble devoir lui être préféré. Or
+cela reconnu, il est certain que dans l'article cité, Charles le
+Chauve semble manifester l'intention d'élire aux comtés vacants les
+fils à la place des pères. Mais il n'y a, dans cette intention, dans
+cette disposition, rien qui puisse être pris pour une loi nouvelle,
+absolue, générale; rien qui puisse être considéré comme un principe
+nouveau d'action politique. La prétendue loi de Charles le Chauve
+n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et
+simple d'un fait dès lors très-commun et qui tendait à devenir
+général. Partout où les comtes avaient été favorisés par les localités
+ou s'étaient trouvés être des hommes de capacité et d'énergie,
+partout, dis-je, ces comtes s'étaient approprié leurs comtés. Il est
+vrai que ceux de leurs fils qui leur succédaient leur succédaient
+parfois en vertu d'une élection, d'une confirmation, d'une concession
+royale; mais il est vrai aussi qu'en général cette concession, cette
+confirmation était de pure forme, d'autant plus aisément accordée par
+les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient réellement
+moins besoin. L'article cité du plaid de Kierzy, de quelque manière
+qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que
+reconnaître ce qui existait à cet égard, sans rien changer dans le
+présent, sans rien empêcher dans l'avenir. Ce n'était certes pas une
+disposition si vague, jetée comme par incident entre une multitude de
+dispositions accidentelles relatives à une expédition imprudente, qui
+pouvait régir la dislocation des conquêtes carlovingiennes. Cette
+dislocation commencée d'une manière violente, devait continuer et
+s'achever de même, à mesure que la force politique née de ces
+conquêtes achèverait de se perdre.
+
+ FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. IV, p. 374.
+
+
+
+
+LES SARRASINS EN PROVENCE.
+
+889-975.
+
+
+Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant
+sur les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe
+de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au
+fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait
+au loin une forêt qui subsiste en partie, et qui était tellement
+épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y
+pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les unes
+au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques
+lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les
+Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de
+la côte, et, massacrant les habitants, se répandirent dans les
+environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le
+golfe du côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté
+vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite
+la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement
+fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont
+ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées
+qui n'avaient pas encore été pillées et où il n'avait été pris aucune
+mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le
+golfe leur assurait une retraite au besoin.
+
+Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient
+les parages voisins; ils envoyèrent demander du secours en Espagne et
+en Afrique; en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu
+d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses.
+Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du temps
+_Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient les
+environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la
+Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du
+côté des Alpes..... Quand les travaux furent terminés, les Sarrasins
+commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde
+d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les
+seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils
+aidèrent à abattre les hommes puissants; ensuite, se débarrassant de
+ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays;
+en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva exposée à
+leurs ravages. La terreur devint bientôt générale; le plat pays étant
+dévasté, les Sarrasins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes[49].....
+
+ [49] Nous ne pouvons reproduire la totalité de ce savant et
+ curieux mémoire: nous dirons donc en résumé que les Sarrasins
+ occupèrent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les
+ maîtres de tous les passages des Alpes, et de là pillèrent le
+ Dauphiné, le Piémont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les
+ Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et
+ saccagèrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gênes,
+ Fréjus, Toulon, Grenoble, etc., égorgeant, écorchant vifs les
+ habitants, et dévastant tellement le pays, que les loups en
+ devinrent à peu près les maîtres.
+
+Hugues, devenu comte de Provence, s'était rendu en Italie pour y
+disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
+l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de
+chasser entièrement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
+du château Fraxinet, à l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en
+relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient leurs
+expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce
+château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une
+flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait
+aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre
+les flottes sarrasines.
+
+En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez;
+en même temps Hugues accourut avec une armée. Les Sarrasins furent
+attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
+ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,
+Hugues força l'entrée du château et obligea les barbares à se retirer
+sur les hauteurs voisines. C'en était fait de la puissance des
+Sarrasins en France; mais tout à coup Hugues apprit que Béranger, son
+rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se
+disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux
+maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
+grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils
+occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand
+Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
+le passage de l'Italie à son rival..... Dès ce moment les Sarrasins
+montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire
+qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l'Europe.
+Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent
+à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se
+contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils les recherchaient
+même quelquefois. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils
+donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient
+des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu'ils tuèrent
+fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une
+idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie.».....
+
+Vers l'an 960, les Sarrasins furent chassés du mont Saint-Bernard.
+L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement.......
+En 965, ils furent chassés du diocèse de Grenoble. Les évêques de
+cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette
+année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un
+appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et,
+comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les
+plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des
+terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services.
+Après l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée du
+Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné,
+telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de
+leur fortune à cette espèce de croisade...... Tous ces succès
+annonçaient que les affaires des Sarrasins allaient en déclinant, et
+ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous
+les côtés d'en être tout à fait délivré. En 968, l'empereur Othon
+annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique;
+mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les
+Sarrasins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se
+décidassent à en faire eux-mêmes justice.
+
+Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération
+universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
+nations et des rois. C'est saint Mayeul, abbé de Cluny, en Bourgogne.
+Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on
+songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour
+satisfaire sa dévotion aux églises des saints et pour visiter
+quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le
+Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre
+et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrasins étaient
+établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du
+Drac, en face du pont d'Orcières. A l'arrivée du saint au pied de la
+chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui
+depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le
+passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse.
+La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du
+Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les
+barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent
+une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts,
+essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint;
+celui-ci est même blessé à la main en voulant garantir la personne
+d'un de ses compagnons.
+
+Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant
+de pauvres pèlerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au
+personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses
+moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de
+parents fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait
+abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
+mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance des
+terres et des biens considérables. Là-dessus, les Sarrasins, qui
+voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du
+reste des prisonniers à 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ
+80,000 francs de notre monnaie actuelle. En même temps, le saint fut
+invité à envoyer le moine qui l'accompagnait à Cluny, pour apporter
+la somme convenue. Ils fixèrent un terme passé lequel tous les
+prisonniers seraient mis à mort.
+
+Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces
+mots: «Aux Seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux captif
+et chargé de chaînes; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les
+lacets de la mort m'ont saisi[50].» A la lecture de cette lettre,
+toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui
+se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses
+ornements; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes
+pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut
+remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les
+prisonniers furent mis en liberté...... La prise de saint Mayeul eut
+lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de
+toutes parts les chrétiens, grands et petits, se levèrent pour
+demander vengeance d'un pareil attentat.
+
+ [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5.
+
+Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
+un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait
+signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
+l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,
+en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
+voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire
+non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse
+occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous
+leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les
+exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à
+Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le
+reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les
+Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs
+tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé
+par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans
+le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps après, le chef des
+Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à
+la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui
+en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers
+et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister,
+furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef,
+demandèrent le baptême.......
+
+Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi.
+Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
+transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la
+tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume
+se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la
+religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du
+Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les
+Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se
+voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent
+toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons
+serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de
+Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une
+tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les
+Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les
+chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent
+la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les
+obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts,
+sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans
+la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou
+faits prisonniers, le reste mit bas les armes.
+
+ REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158.
+
+
+
+
+ROLLON.
+
+912-931.
+
+L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix
+du roi Charles le Simple.
+
+
+Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En
+peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes
+d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en
+servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé
+châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus
+qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux
+peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre
+longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un
+autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au
+roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis
+pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie,
+qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras
+pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu
+vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort
+et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51].
+Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras
+plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages
+pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi?
+
+ [51] Postérité.
+
+ * * * * *
+
+Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le
+conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le
+traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde
+et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de
+l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la
+paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint
+l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser
+le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva
+le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent
+assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
+devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais
+Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura
+abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna
+à Bérenger et à Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
+lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc
+Robert avec lui, qui conduisit la dame.
+
+ [52] Comtes de Bretagne.
+
+ * * * * *
+
+Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son
+parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa
+femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut
+la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient
+accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem,
+quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le
+roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils
+furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui
+voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous
+ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à
+plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna
+rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands
+héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur
+noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de
+fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a
+élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs
+désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit
+servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre
+grandement.
+
+ * * * * *
+
+Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie
+il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en
+attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni
+blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper
+quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou
+guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le
+complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre
+le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y
+aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par
+le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler
+beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les
+yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il
+faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et
+dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
+terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin
+d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de
+l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être
+volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses
+harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les
+lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers,
+lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et
+coutre.
+
+A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant
+de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais
+la femme avait les mains crochues[53]; elle eût pris un chaperon
+rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle
+faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva.
+Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à
+la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne
+veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les
+perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à
+la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ
+et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa
+femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui
+les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à
+Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq
+sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit,
+dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq
+sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra
+sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité,
+et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne
+soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque
+bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie.
+Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés
+les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de
+l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps
+cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout,
+et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan.
+Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne
+vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière
+d'être de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
+mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même
+tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit
+pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal
+mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme
+fut pendue et son mari pareillement.
+
+ [53] Elle vous aurait volé votre chapeau sur la tête.
+
+Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et
+à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle,
+qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
+épousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était
+de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il
+pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son
+héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend
+la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il
+donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans
+difficulté les hommes[55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage
+et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et
+depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon
+gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché
+qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu.
+Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de
+peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne
+lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En
+bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses
+péchés. Dans l'église Notre-Dame[56], du côté du midi, les clercs et
+les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe
+aussi qui raconte ses faits et comment il vécut.
+
+ [54] Fille de Bérenger, comte de Bessin.
+
+ [55] Vassaux.
+
+ [56] La cathédrale de Rouen.
+
+ ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de
+ Normandie_. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux.
+
+ Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du
+ douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en
+ 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit
+ les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de
+ Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce
+ poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui
+ nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la
+ domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr.
+ Pluquet, 2 vol. in-8º, Rouen, 1827.
+
+
+
+
+ÉLECTION DE HUGUES CAPET.
+
+987.
+
+
+Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle
+paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla
+ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père,
+que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon
+neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant
+la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né
+avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une
+dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
+d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le
+courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus,
+puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance,
+pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir
+été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre
+père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de
+mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les
+autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut.
+Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser
+qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui
+aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à
+vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs
+paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière
+convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être
+autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
+toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme
+éprouvé par tant de revers.»
+
+Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans
+sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé
+à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et
+maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec
+de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain
+pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner
+ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en
+lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié
+avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la
+société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au
+trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le
+consentement des princes, et il le quitta.
+
+Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en
+proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui
+s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se
+furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc,
+leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde
+sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher
+qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne
+restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi
+dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que
+chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu
+lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût
+induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons
+éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe
+la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas
+que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver
+au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette
+question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on
+ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue
+non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités
+de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité.
+Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre
+que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt
+semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous
+conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
+énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et
+de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
+puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses
+vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après
+celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui
+et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et
+considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des
+autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la
+république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si
+vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que
+l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc
+ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes
+pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant,
+comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la
+Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le
+mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière
+le nom de ténèbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable
+par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
+trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos
+intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père.
+Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection?
+Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?»
+
+Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement
+unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le
+métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les
+Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
+Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des
+décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès
+et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité
+par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété.
+Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il
+voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
+avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims,
+alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire
+associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne
+pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra
+aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure,
+prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il
+assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi,
+et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la
+Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares.
+Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux
+périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il
+disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division
+pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons,
+et par suite la nation entière tomber en captivité.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la
+ collection des documents publiés par la Société de l'histoire de
+ France.)
+
+ Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle
+ comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer
+ avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la
+ France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un
+ homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus
+ remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit
+ autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la
+ bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une
+ très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il
+ a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France;
+ mais il y a ajouté une excellente traduction et de
+ très-précieuses notes et dissertations.
+
+
+
+
+ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON.
+
+991.
+
+
+Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des
+siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina
+diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour
+livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec
+celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même
+de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant
+d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation,
+au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai,
+Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du
+vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien
+réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous
+avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez
+consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez
+offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de
+Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre,
+méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce
+vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux.
+Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il
+n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de
+crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron
+répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle
+contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez
+ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai
+fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore
+devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit
+approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à
+aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui
+nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul,
+pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha
+dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son
+stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des
+siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque
+l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la
+porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens,
+complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et
+Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se
+réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux,
+ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne
+trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal.
+Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et
+m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre
+tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais
+vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque,
+je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier!
+Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc
+rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du
+souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les
+soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y
+retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux
+prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des
+serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris
+des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent
+le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville.
+Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine
+même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis,
+lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville,
+afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On
+les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en
+faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son
+père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement
+des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville
+naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme
+et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis;
+il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir;
+qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des
+députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin
+qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de
+monde.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)
+
+
+
+
+RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.
+
+997.
+
+
+Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans
+le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les
+paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés
+par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par
+cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et
+plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils
+n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils
+ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque
+jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an
+dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours
+leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de
+plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens,
+qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils
+sont cités en justice; il y a tant de prévôts[57] et de bedeaux[58],
+et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix
+une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se
+défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force
+on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils
+ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils
+ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs
+sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore
+on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du
+mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes
+comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le
+corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut
+que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos
+biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils
+nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou
+quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles,
+si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se
+défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et
+grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et
+hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec
+le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous
+défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et
+prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans
+les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les
+bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et
+par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et
+ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se
+défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et
+des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
+recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée,
+soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par
+ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les
+vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[60], à
+lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de
+Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le
+comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses.
+Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
+jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos
+chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en
+plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien
+épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les
+vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62].
+Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il
+les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les
+dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings
+couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils
+s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres
+furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient
+hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne
+fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne
+firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient
+organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et
+maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur
+bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on
+put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès
+qu'ils purent.
+
+ [57] Chargés par le seigneur de recouvrer les droits.
+
+ [58] Agents inférieurs chargés de la police.
+
+ [59] Valets, serviteurs.
+
+ [60] Droits et abus seigneuriaux.
+
+ [61] Raoul comte d'Evreux.
+
+ [62] «Les paysans des divers comtés de la Normandie s'entendirent
+ pour former des conventicules, dans lesquels ils décidèrent
+ qu'ils vivraient à leur guise et qu'ils se gouverneraient selon
+ leurs propres lois, soit dans les forêts, soit auprès des eaux,
+ et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces
+ décisions, chacune des assemblées de ce peuple en fureur nomma
+ deux députés chargés de se rendre à une assemblée générale tenue
+ au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Dès que le duc
+ fut informé de ces événements, il envoya aussi le comte Raoul et
+ un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la férocité des
+ paysans et de dissoudre leur assemblée. Raoul accomplit sa
+ mission, s'empara de tous les députés et de quelques autres
+ hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya
+ ainsi mutilés chez eux, afin que la vue de ce qui leur était
+ arrivé détournât les autres de pareilles entreprises. Ayant vu
+ cela, les paysans renoncèrent à leurs assemblées et retournèrent
+ à leurs charrues.» (_Guillaume de Jumiéges._)
+
+ ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+
+
+GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.
+
+1027-1029.
+
+
+La famine commença à désoler la terre, et le genre humain fut menacé
+d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on
+ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la
+moisson, surtout à cause des eaux qui inondaient les champs. Il
+semblait que les éléments bouleversés se faisaient la guerre, et
+cependant ils ne faisaient qu'obéir à la vengeance de Dieu, qui
+punissait la méchanceté des hommes. Toute la terre fut inondée par
+des pluies continuelles, à ce point que pendant trois ans on ne
+trouva pas un sillon bon à ensemencer. Au moment de la moisson, les
+mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de
+grains, dans les terres où il avait le mieux réussi, ne produisait que
+le sixième de cette mesure. Ce fléau vengeur commença d'abord en
+Orient, ravagea la Grèce, puis l'Italie, se répandit dans les Gaules,
+puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent également les
+atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres,
+tous avaient la bouche affamée et la pâleur sur le front. Car la
+violence des grands avait enfin cédé à la disette générale. Quiconque
+avait à vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix
+le plus excessif et était toujours sûr de le recevoir sans difficulté.
+Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or;
+quelquefois le sixième de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on
+eut mangé les bêtes et les oiseaux et que cette ressource fut épuisée,
+la faim continua à se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut
+dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien
+encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les
+bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car
+Dieu seul est le refuge contre la colère de Dieu. Hélas, le
+croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparaître ces exemples de
+férocité, si rares dans l'histoire, et les hommes mangèrent la chair
+des hommes. Le voyageur, attaqué sur la route, tombait sous les coups
+des assaillants qui déchiraient ses membres, les rôtissaient et les
+dévoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine,
+recevaient l'hospitalité, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour
+les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit,
+et les attiraient à l'écart pour les dévorer. En beaucoup d'endroits
+on déterra les cadavres pour servir à ces tristes repas. Enfin ce
+délire, cette rage, alla au point que la bête était plus en sûreté que
+l'homme, car il semblait que ce fût une coutume désormais établie de
+manger de la chair humaine. Un scélérat osa même en étaler au marché
+de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut
+arrêté et ne nia point; on le garrotta et on le brûla. Un autre alla
+pendant la nuit voler cette même chair qu'on avait enterrée; il la
+mangea et fut brûlé de même.
+
+ [63] De 987 à 1066, il y eut quarante et un ans de famine et
+ d'épidémies.
+
+ [64] Sur la Saône, près de Mâcon.
+
+Il y a, près de Mâcon dans la forêt de Châtenay, une église isolée,
+consacrée à saint Jean. Un misérable avait bâti près de là une
+chaumière où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient
+l'hospitalité. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa;
+mais en regardant dans les coins de la chaumière il vit des têtes
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Troublé et pâle, il veut sortir,
+quoique son hôte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la
+crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient à se
+sauver avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Il fait
+connaître au comte Othon et à tous les autres habitants cette horrible
+découverte. Aussitôt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer
+du fait; ils s'y rendent en toute hâte et trouvent cette bête féroce
+dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés
+et dévorés. Conduit à la ville, il fut jeté au feu. Nous avons assisté
+nous-même à son supplice.
+
+On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas
+qu'on ait jamais pensé ailleurs. Bien des gens mélangeaient avec ce
+qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable à
+l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle.
+C'était le seul espoir qu'ils eussent d'échapper à la mort, et le
+succès ne répondait pas à leurs vœux. Les visages étaient pâles et
+décharnés, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et
+imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de
+morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, alléchés
+depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencèrent à s'attaquer
+aux hommes. Comme on ne pouvait donner à chaque mort une fosse
+particulière, à cause de leur grand nombre, alors les gens craignant
+Dieu se mirent à ouvrir des fosses, appelées communément charniers, où
+l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse
+était assez grande. Ils gisaient là, confondus et mêlés, demi-nus,
+souvent même sans aucun linceul. Les carrefours, les fossés dans les
+champs, servaient aussi de cimetières.
+
+D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines
+provinces étaient moins rigoureusement traitées, quittaient leur pays,
+mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine sévit pendant
+trois ans, en punition des péchés des hommes. On sacrifia aux besoins
+des pauvres les ornements des églises et les trésors qui étaient
+destinés à cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'était pas
+encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trésors des églises
+furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand
+ces malheureux, épuisés par la faim, trouvaient de quoi manger, ils
+enflaient aussitôt et mouraient.
+
+ RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+ Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises,
+ mourut probablement dans le monastère de Cluny; il dédia au
+ célèbre abbé de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il paraît avoir
+ composée en 1047.
+
+
+
+
+CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.
+
+1066.
+
+
+I. _Édouard roi d'Angleterre désire léguer son royaume à son parent
+Guillaume duc de Normandie._
+
+Le roi Édouard avait bien vécu, et son règne fut long; mais, et cela
+l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui après
+lui pût avoir son royaume et le conserver. Il pensa à part lui, quand
+il mourrait qui de son royaume hériterait. Il pensa et dit souvent
+qu'au duc Guillaume, son parent, qui était le meilleur de sa famille,
+il voudrait donner son héritage. Robert son père l'avait nourri[65] et
+Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reçu, il le doit à
+cette famille. Quelque beau semblant qu'il fît aux autres, il n'aime
+nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parenté, avec laquelle il
+a été élevé, et à cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire
+héritier de son royaume. Il y avait en sa terre un sénéchal qui
+s'appelait Harold; c'était un noble vassal; pour sa valeur et sa
+bonté, il avait dans le royaume grande puissance; c'était l'homme le
+plus fort du pays. Il était puissant par ses vassaux et par ses amis;
+il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un sénéchal. Par
+son père il était Anglais, et par sa mère, Danois. Githa, sa mère
+était Danoise; elle était très-noble dame; sa sœur fut la mère du roi
+Kanut; la mère de Harold était la femme de Godwin, et sa fille Édith
+fut reine. Harold était le favori de son roi qui avait sa sœur pour
+femme.
+
+ [65] Édouard le Confesseur était fils du roi Ethelred, pendant le
+ règne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013.
+ Chassé d'Angleterre, Édouard s'était réfugié en Normandie et y
+ avait vécu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut détruite.
+
+
+II. _Harold va en Normandie._
+
+Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer
+les otages[66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi
+Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le
+conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc
+Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car
+Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y
+envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre
+livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume,
+son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après
+sa mort.
+
+ [66] Godwin, puissant seigneur et redouté du roi Edouard, avait
+ été obligé, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en
+ otages à Edouard, et celui-ci les avait confiés à Guillaume.
+
+Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre
+écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût
+faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après.
+Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose
+qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit
+préparer deux nefs, et à Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous
+dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent
+tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
+lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se
+cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait
+souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au
+comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera
+beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres
+seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui
+livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a
+assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui
+montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda
+au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait
+d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait
+venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin.
+Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il
+le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire
+tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à
+Beaurain[68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume.
+
+ [67] Bosham, village près de Chichester; c'était alors un port
+ très-fréquenté.
+
+ [68] Ville sur la Canche.
+
+Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il
+promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta,
+que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le
+duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir.
+Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand
+honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux
+et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les
+Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui
+a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et,
+s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y
+engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour
+recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on
+a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit
+demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en
+remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin
+que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on
+ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il
+put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu
+nommer œil de bœuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main
+trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui
+affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera
+l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force
+et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment
+Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu
+lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le
+reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le
+mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait
+tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré.
+Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.
+
+ [69] Petite boîte en forme d'œil de bœuf.
+
+Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume;
+et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il
+l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa
+la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.
+
+
+III. _Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur._
+
+Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le
+roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son
+royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et
+Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont
+il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli.
+Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la
+chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un
+Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire,
+dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre;
+de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous.
+Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une
+autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un
+autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper
+à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste
+après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme
+êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[71], et vous n'avez pas
+eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous
+remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par
+descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si
+vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
+jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi
+nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez
+votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous.
+Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
+roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut
+peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les
+meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous
+sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous
+vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder
+Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi
+de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez
+mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais
+crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire.
+«Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la
+paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les
+Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné
+mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai
+donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout,
+quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que
+votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais
+bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons
+qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever,
+rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en
+dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
+autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon
+cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre,
+je l'octroie.»
+
+ [70] Douleur.
+
+ [71] Longtemps.
+
+ [72] Il montre les assistants.
+
+ ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+IV. _Expédition de Guillaume en Angleterre._
+
+Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que
+l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris
+sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le
+jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
+était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du
+trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], privé du
+saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre
+illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger
+son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui
+objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des
+forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont
+on le dépouillait.
+
+ [73] L'archevêque de Cantorbéry.
+
+Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour
+construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de
+tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands
+déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous
+ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie
+pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent
+grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et
+par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit
+à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut
+retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes
+les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus
+petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les
+champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés;
+les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par
+l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme
+faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et
+voyait sans peur toutes ces bandes armées.
+
+Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape
+Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église
+catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc
+demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition
+qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de
+Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance....
+
+Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée
+par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle
+avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de
+Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages,
+ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré
+fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès,
+il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses
+prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la
+prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient
+péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au
+secours de la misère des autres en augmentant les distributions de
+vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui
+avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le
+ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de
+l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son
+armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps
+attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le
+ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre
+avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage
+dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un
+soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux,
+compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à
+partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
+empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le
+moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un
+port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que
+quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la
+nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de
+son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ...
+Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le
+navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire,
+eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant
+par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du
+soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait
+venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre
+chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour
+empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la
+tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son
+palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura
+que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de
+Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant
+regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et
+la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que
+les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres,
+semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se
+changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la
+bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans
+rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.
+
+ GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conquérant_. (Traduit
+ par L. Dussieux.)
+
+ Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et
+ l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un
+ des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie
+ de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la
+ collection Guizot.
+
+
+V. _Bataille d'Hastings._
+
+Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé
+toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils
+marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de
+leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers,
+serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable.
+Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les
+Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint
+ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses
+frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal
+pour tous, personne ne pût penser à fuir.
+
+Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se
+confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en
+recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme
+le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le
+premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers
+venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage
+serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme
+la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur
+empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en
+riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.»
+Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des
+guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se
+battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée
+s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher
+pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les
+Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient
+aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font
+volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour.
+Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les
+Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline,
+ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
+fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un
+grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité,
+est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le
+fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La
+victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que
+l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non
+content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;
+il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait
+impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
+à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au
+premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans
+cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents
+serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui
+veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se
+ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold,
+percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa
+mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un
+Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour
+lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de
+chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue,
+les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement
+vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea
+le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas
+une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de
+faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
+rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère
+d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans
+rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre
+fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
+ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des
+chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de
+l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une
+grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au
+commencement de cette année-là.
+
+ [74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide!
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
+
+ La célèbre chronique appelée _Historia Major Anglorum_, est
+ l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre.
+ Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en
+ 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit
+ et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de
+ 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres
+ ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente
+ traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8º, précédées
+ d'une introduction de M. le duc de Luynes.
+
+
+VI. _Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre._
+
+L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres
+au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations
+de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité
+de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être
+consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas
+légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent
+hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se
+vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu
+des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux,
+leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie
+avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent
+renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint
+promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands,
+ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le
+territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les
+possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci
+devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles
+du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les
+autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie
+farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des
+Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant
+la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs,
+un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit
+entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront
+transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville.
+De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après
+en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux
+qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du
+roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à
+cause de Marguerite, sœur d'Edgar[75], qu'il avait épousée. Il
+s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie
+les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume
+rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se
+dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades,
+lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans
+les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le
+bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que
+sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune
+subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de
+Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les
+villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui,
+passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin;
+mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement
+les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes,
+et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le
+peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors
+Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta
+l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques,
+les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette
+fuite.
+
+ [75] Edgar était neveu d'Édouard et légitime héritier du trône
+ d'Angleterre.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
+
+
+VII. _Violences des Normands en Angleterre._
+
+Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache
+de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu,
+Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres
+seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les
+étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait
+cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours
+dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des
+seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres
+sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en
+présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui
+grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des
+recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
+composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses
+chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir
+toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres
+du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses
+rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus
+prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que
+la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus
+nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les
+femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction,
+et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies,
+aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De
+misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle
+puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
+pouvaient vouloir.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV.
+
+ Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à
+ l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire
+ commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a
+ été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.
+
+
+VIII. _Même sujet._
+
+L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la
+nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait
+eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût
+de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés
+sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre
+humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts
+injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes
+s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence
+s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les
+premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un
+cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait
+personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait
+les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un
+caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient
+des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de
+donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que
+trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt
+pour servir d'asile aux bêtes fauves[76].
+
+ [76] Guillaume créa une immense garenne entre Salisbury et la
+ mer. Le mot _garenne_, dérivé du germain _waren_, défense, avait
+ la même signification que _forêt_ (de _foresta_, _forestella_);
+ au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On désignait
+ sous ces noms divers: garenne, défens, forêt, rivières en garenne
+ ou défensables, les lieux où le seigneur s'était réservé le droit
+ de chasse ou de pêche, aussi bien sur ses terres que sur celles
+ de ses sujets. D'immenses régions furent réservées à la chasse et
+ à la pêche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des
+ seigneurs; ces régions étaient peuplées d'animaux sauvages, avec
+ défense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientôt
+ toute culture disparaissait, le sol devenait stérile, se couvrait
+ de bois et de broussailles, bref devenait forêt ou garenne. Les
+ grands espaces peuplés de loups, ours, buffles, cerfs, et
+ destinés aux chasses royales étaient des forêts; les petits
+ espaces peuplés de chevreuils, lièvres, lapins, et plus faciles à
+ établir sur les terres seigneuriales, étaient les garennes. Pour
+ l'établissement des unes ou des autres, on chassait des
+ populations entières de leurs terres. Saint Louis et ses
+ successeurs défendirent par leurs ordonnances l'établissement de
+ garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIÈRE, _des Eaux courantes et
+ des Institutions seigneuriales_.)
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Bréholles, t. I, p. 46.
+
+
+
+
+PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.
+
+1092.
+
+
+Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de
+France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la
+traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se
+voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa
+noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français,
+un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne
+voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela,
+elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre
+un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme
+coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en
+France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse
+femme[78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il
+épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques,
+comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable
+union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste
+service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque
+temps.
+
+ [77] Femme du comte Foulques le Réchin. Ce surnom signifie d'une
+ humeur difficile. Foulques avait épousé, avant Bertrade, deux
+ femmes dont il se sépara sous prétexte de parenté.
+
+ [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons.
+
+Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration
+impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques,
+préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de
+cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord.
+Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre
+jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de
+l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi
+furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et
+de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment,
+et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même
+table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre
+avec grâce et à leur satisfaction.
+
+Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il
+tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime
+et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère.
+Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats
+qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés
+de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus.
+Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de
+Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra
+aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le
+clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs
+de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré
+qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse.
+Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à
+cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la
+messe en particulier ainsi qu'à ses gens.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8.
+
+
+
+
+POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE.
+
+1095.
+
+
+Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été
+ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de
+Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre
+ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné
+par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus
+nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi
+bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin
+tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la
+volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut
+dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il
+devint le chef des pèlerins.
+
+Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y
+faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur
+des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de
+tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés.
+Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment
+il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies;
+pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles;
+pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de
+scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et
+vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche
+répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles
+notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
+grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il
+faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les
+supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce
+à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père
+vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont
+faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous
+font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux
+saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour
+heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux
+comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et
+quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître
+tout cela.»
+
+Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et
+s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe
+J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature:
+«Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme
+signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte
+croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les
+humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite
+les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints
+offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.»
+
+La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre
+se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla
+raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui
+donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du
+sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui
+rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays
+pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte,
+débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[79]
+la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les
+insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les
+pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne
+volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu.
+
+ [79] Au Pape.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier.
+
+ Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la
+ première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais
+ recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son
+ histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la
+ première croisade. Son histoire s'arrête en 1120.
+
+
+
+
+CONCILE DE CLERMONT.
+
+1095.
+
+
+Aussitôt que le pape Urbain fut arrivé sur le sol de notre pays, les
+habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec
+joie et se portèrent en foule à sa rencontre, car personne ne se
+souvenait d'avoir entendu dire que le Pape fût jamais venu visiter ces
+contrées. L'année 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape
+convoqua un concile, en fixant le lieu de sa réunion dans la ville des
+Arvernes, qui a changé de nom et qui s'appelle maintenant Clermont,
+illustrée par Sidoine, le plus éloquent des évêques. Ce concile fut
+d'autant plus populaire que chacun était désireux de contempler le
+visage et d'écouter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on
+n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indépendamment des évêques et
+des abbés qui siégèrent sur les bancs les plus élevés, au nombre de
+quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptèrent,
+tous les hommes lettrés de la France entière et des comtés qui en font
+partie arrivèrent à Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent
+présider l'assemblée avec une gravité calme, une politesse mesurée,
+et, pour parler comme Sidoine, répondre avec une éloquence persuasive
+à toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme très-illustre
+écouta avec une grande bonté, qui fut bien remarquée, les
+interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs
+procès, et il eut toujours soin de traiter tout le monde également et
+de ne faire d'autres distinctions que celles exigées par la loi de
+Dieu.
+
+Le roi Philippe (Ier) était alors dans la trente-septième année de son
+règne; il avait répudié Berthe, sa femme légitime, pour épouser
+Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hésita pas à excommunier
+le roi des Français, repoussa les sollicitations des grands aussi bien
+que les plus riches présents, et ne se laissa point intimider par la
+considération qu'il se trouvait en ce moment dans l'intérieur du
+royaume. Comme il l'avait résolu avant de venir en France, et parce
+que c'était le principal but de son voyage, le Pape fit à tous ceux
+qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit
+connaître ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne
+conserva le souvenir complet. Son éloquence était aidée par sa science
+littéraire, et il parlait en latin[81] avec la facilité d'un avocat
+qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son
+discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, à
+tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre sainte, et la confirma
+en vertu de son autorité apostolique. Il établit ensuite un signe qui
+devait faire connaître ceux qui auraient pris cette bonne résolution,
+et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de
+chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu
+du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur
+leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'étoffe coupé en forme de
+croix. Le Pape décida en outre que, si après avoir pris cette marque
+distinctive, ou après avoir fait son vœu publiquement, quelqu'un
+renonçait à cette bonne intention en cédant à de coupables regrets ou
+aux prières de ses parents, il serait excommunié pour toujours, à
+moins que, se repentant, il n'accomplît le vœu qu'il aurait
+honteusement refusé d'accomplir. En même temps le Pape menaça de
+l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez
+impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux
+qui feraient partie de l'expédition. Enfin le Pape confia le soin de
+diriger l'entreprise à un homme digne des plus grands éloges, l'évèque
+du Puy (Adhémar de Monteil).
+
+ [80] Après avoir terminé les affaires ecclésiastiques, le Pape
+ alla sur une grande place, car aucun édifice n'aurait pu contenir
+ tous ceux qui venaient l'écouter. (_Robert le moine._)
+
+ [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son
+ discours en latin.
+
+ [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapporté
+ d'une manière différente par chaque auteur du temps.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II.
+
+ Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le
+ diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une
+ histoire de la première croisade sous le titre de: _Gesta Dei per
+ Francos_, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.
+
+
+
+
+LA TRÊVE DE DIEU.
+
+1096.
+
+ L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses
+ suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de
+ Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant.
+
+
+Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement
+observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la
+seconde férie[83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte,
+et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du
+soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les
+semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil,
+jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même
+pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et
+pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que
+nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer,
+ni prendre bétail ou butin.
+
+ [83] _Férie_, de _feria_, fête; _jours fériés_, jours de fête,
+ jours sacrés. Autrefois toute la semaine de Pâques était fêtée
+ par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces
+ jours _féries_. Le Dimanche était la première férie; le lundi la
+ seconde, etc. On s'accoutuma à appeler les jours des autres
+ semaines 1re, 2e, 3e férie, etc.
+
+Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances,
+les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins
+et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de
+labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui
+leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs
+charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient
+d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne
+vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun
+dommage.
+
+Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et
+au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en
+entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment.
+«Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la
+trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon
+évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la
+jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de
+marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai
+pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre
+eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon
+ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!»
+
+Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée
+contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui
+enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient
+avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la
+communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les
+faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans
+les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les
+seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité
+apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun
+service chrétien dans les domaines de ces seigneurs.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9.
+
+
+
+
+PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS.
+
+
+Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans
+le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un
+grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait
+connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins
+et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi
+l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux
+de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt
+enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la
+convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à
+vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de
+la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette
+époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de
+blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
+gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain
+étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le
+remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère
+qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
+réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur
+cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps,
+ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains...
+Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine;
+mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir
+de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre
+reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient
+en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
+voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on
+vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir
+d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les
+marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et
+chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
+pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur,
+afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit
+alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon
+marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il
+fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix
+tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce
+qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le
+donnaient maintenant pour quelques écus.
+
+Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui
+n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient
+d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et
+disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien
+plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même
+idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient
+avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes
+se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les
+vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
+pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie
+au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez
+avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient
+si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les
+plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à
+cause de leurs bonnes intentions.
+
+On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des
+pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des
+chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs
+enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
+apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était
+Jérusalem......
+
+Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour
+préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres
+suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à
+un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord
+été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les
+bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de
+présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges,
+que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs.
+Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait
+donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous
+ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans
+tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle
+admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour
+les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine
+qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les
+pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de
+poisson et buvait du vin.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.
+
+
+
+
+DÉPART DES CROISÉS.
+
+
+Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille,
+lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses
+biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui
+répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner,
+sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que
+les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient
+rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du
+retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et
+la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci
+craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de
+sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son
+ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui,
+semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son
+cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa
+femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait
+une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient,
+et la joie pour ceux qui partaient.
+
+ FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_.
+
+ Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi
+ de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en
+ 1127. Il assista à la première croisade.
+
+
+
+
+CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE
+DE POITIERS[84].
+
+
+J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause
+ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.
+
+ [84] Né en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus
+ ancien troubadour dont les œuvres nous soient parvenues.
+
+Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en
+grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront.
+
+Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je
+laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.
+
+Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent
+assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau
+ne manqueront pas de lui nuire.
+
+S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les
+Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous.
+
+Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais
+outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon.
+
+Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce
+qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu
+promet la rémission des péchés.
+
+Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés;
+j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je
+lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin.
+
+Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais
+la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son
+tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités.
+
+O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès
+de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai
+toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit
+quand j'en étais éloigné.
+
+J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le
+sembellin[85].
+
+ [85] Habillement des barons.
+
+
+
+
+MASSACRE DES JUIFS.
+
+
+La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec
+leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de
+France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par
+l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins
+arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de
+toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de
+Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes
+se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se
+livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le
+voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres.
+
+Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur
+esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les
+juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent,
+surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur
+expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
+commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y
+demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit
+leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le
+butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent
+pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les
+rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce
+qu'ils emportaient.
+
+ [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre
+ le Rhin et la Meuse.
+
+Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route,
+selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable
+de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse
+troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs
+de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le
+même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque
+Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa
+protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville.
+L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder;
+il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le
+comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le
+plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller
+attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu
+élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à
+coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se
+défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et
+les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à
+leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour
+massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce
+qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants,
+aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens.
+
+Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le
+baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir
+chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de
+femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se
+dirigeant vers la Hongrie.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.
+
+
+
+
+PRISE DE JÉRUSALEM.
+
+1099.
+
+
+Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant
+de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait.
+Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville
+au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes
+et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à
+notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre;
+notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais
+ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin
+que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande
+ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de
+ce récit le prouvera clairement.
+
+Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de
+Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par
+les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se
+découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se
+venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la
+victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs
+leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les
+flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur
+les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux
+que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds
+de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le
+lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois
+pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu
+tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint
+augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins
+craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la
+nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur
+permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles;
+les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les
+machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de
+part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de
+dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands
+efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins
+d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les
+Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou
+dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans
+résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par
+l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait
+que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste
+toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en
+désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir;
+quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui
+étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de
+la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela
+les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir
+quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur,
+courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns
+lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui
+recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés
+devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas
+et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les
+siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie
+antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont
+ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et
+Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une
+prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et
+les Sarrasins ne purent les empêcher.
+
+Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que
+Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient
+encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire
+n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres
+des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable
+spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour
+eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés
+de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues
+souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les
+places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et
+de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des
+cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le
+temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de
+leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne
+voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et
+dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang
+jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste
+et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le
+sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La
+ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se
+réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du
+comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].
+
+ [87] La mosquée d'Omar.
+
+ [88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains
+ et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et
+ portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de
+ sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les
+ membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le
+ moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.)
+
+ [89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés
+ qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les
+ malheureux qu'il avait sauvés.
+
+Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion
+les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins
+de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu
+vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce
+jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette
+entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à
+des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais
+célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos
+fatigues en joie et en transports d'allégresse.
+
+ RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_.
+
+ Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la
+ croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant
+ l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut
+ probablement en terre sainte vers 1099.
+
+
+
+
+MÊME SUJET.
+
+
+Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure
+de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres
+sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre
+encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux,
+frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille.
+Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert,
+s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer
+devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils
+étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en
+sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent
+les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore
+sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se
+hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir
+au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins,
+transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs
+échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville.
+
+Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se
+répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la
+plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et
+solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la
+lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux
+portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents
+chevaliers envoyés par le roi de Babylone[90] avaient longtemps
+parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à
+l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent
+au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si
+vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la
+tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les
+chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent
+contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et
+fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des
+chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que
+les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui
+les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes
+furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et
+des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins
+pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec
+sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de
+Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les
+premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient
+dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il
+forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y
+trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en
+vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en
+tuèrent cependant une assez grande quantité.
+
+ [90] D'Égypte.
+
+En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande
+et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une
+toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins
+s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les
+uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur
+l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent
+du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent
+ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se
+sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées
+dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants,
+enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris
+par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre
+les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les
+Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni
+le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le
+premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout
+ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits;
+bientôt la ville tout entière fut à eux.
+
+Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient
+carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais
+et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait
+vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures.
+Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité
+d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de
+l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que
+les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux
+Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à
+Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce
+trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses
+richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau
+d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine
+suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice,
+allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient
+les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le
+peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le
+duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se
+couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses
+compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,
+les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par
+la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre
+de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à
+Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs.
+.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur,
+plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans
+son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du
+carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et
+notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire,
+les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil.
+
+Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de
+Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et
+laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il
+assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il
+s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et
+garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du
+sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au
+massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon,
+supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et
+se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à
+quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède
+élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce
+gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon,
+entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était
+plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et
+sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui
+risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne
+fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui
+dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et
+malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est
+arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la
+perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne
+faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans
+la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une
+forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous
+serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard
+tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou
+qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et
+leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.
+
+On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs
+de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens
+s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui
+avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de
+prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les
+rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après
+avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de
+la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées
+ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même
+les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la
+vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les
+pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras
+pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les
+épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant
+la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes
+par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était
+inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens;
+leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils
+tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre
+sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent
+couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et
+d'enfants[91].
+
+ [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croisés firent
+ brûler cette masse de cadavres, dont l'aspect était horrible et
+ l'odeur insupportable, et qu'ils purgèrent ainsi Jérusalem par le
+ feu.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI.
+
+
+
+
+LOUIS LE GROS.
+
+1101.
+
+
+Louis, ce jeune héros, gai, gagnant tous les cœurs par une bonté que
+quelques-uns prenaient pour simplicité, était à peine arrivé à
+l'adolescence, qu'il était déjà pour le royaume de son père un
+défenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des
+églises, et, ce qu'on avait négligé longtemps, il protégeait la
+sécurité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.
+
+Vers cette époque, il s'éleva entre le vénérable Adam, abbé de
+Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions
+qui s'envenimèrent et arrivèrent à un tel degré d'irritation que,
+l'esprit de révolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage,
+les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre
+et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en
+fut indigné, et contraignit Bouchard à comparaître au château de
+Poissy devant le roi son père, pour s'en remettre à son jugement.
+Bouchard ayant été condamné ne voulut pas se soumettre à la
+condamnation prononcée contre lui, et se retira en liberté; mais il
+eut bientôt à subir tous les maux que la majesté royale a droit
+d'infliger à des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince
+l'attaqua aussitôt lui et ses adhérents, Mathieu, comte de Beaumont,
+et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, hommes violents et
+belliqueux qu'il avait gagnés à sa cause. Louis dévasta les terres de
+Bouchard, détruisant les maisons et les petits forts, à l'exception du
+château, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les
+rebelles persistaient à vouloir se défendre dans le château, il en fit
+le siége avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte
+de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard à se soumettre, le courba
+sous le joug de sa volonté, et termina tout à son avantage la querelle
+qui avait causé ces troubles.
+
+Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, parce qu'il
+avait pris part à cette guerre et pour d'autres raisons, surtout à
+cause des dommages qu'il avait fait éprouver à l'église de Beauvais.
+Drogon avait quitté son château, sans toutefois s'en éloigner
+beaucoup, afin de pouvoir s'y réfugier promptement en cas de besoin.
+Il marcha avec des archers et des arbalétriers à la rencontre du
+prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si complétement
+qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son
+château sans être suivi de près. Louis se jeta vers la porte au milieu
+des gens de Drogon, reçut et donna mille coups de l'épée qu'il maniait
+habilement, entra dans le château, s'y maintint malgré les efforts de
+l'ennemi, et ne s'en retira qu'après l'avoir entièrement brûlé avec
+les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le héros était
+animé d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas à se garantir de
+l'incendie, qui fit courir un grand danger à son armée et à sa
+personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux.
+
+ Suger, abbé de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII,
+ naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la
+ vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore
+ composé un traité sur son administration du monastère de
+ Saint-Denis, une histoire de Louis VII, restée inachevée; on a
+ aussi de lui un certain nombre de lettres.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.
+
+1119.
+
+ Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de
+ Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son
+ héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi
+ d'Angleterre.
+
+
+Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves
+chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à
+Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi
+de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une
+belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses
+soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide
+des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers
+en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers
+qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs
+casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en
+prévinrent aussitôt le roi.
+
+Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée;
+il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il
+ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne
+savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la
+hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant
+entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les
+événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas
+favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit
+en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe....
+
+Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre
+une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[92].
+Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et
+plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux
+fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri
+d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs
+accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions,
+aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de
+l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur
+prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave
+chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et
+d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi,
+qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa
+personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna
+de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice,
+et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume
+Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la
+dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu
+comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de
+l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard
+de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi
+lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient
+joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se
+rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre
+bravement contre les Normands.
+
+ [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.
+
+Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les
+premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus,
+vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri,
+combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée,
+composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
+commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume
+Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été
+tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les
+autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à
+reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri,
+éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent
+prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui
+avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à
+leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat,
+ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que
+nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont
+pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
+Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver
+un malheur irréparable.
+
+Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de
+Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent
+de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux
+Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil
+se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume
+Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut
+le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui
+au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup
+d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils
+de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et,
+tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le
+tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup
+de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver.
+C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de
+frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et
+qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui
+chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance.
+
+Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de
+neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de
+tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils
+s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à
+cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à
+prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers
+chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se
+contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur
+accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des
+fidèles.
+
+Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres
+furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à
+Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des
+Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la
+violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au
+milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des
+combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit
+tomber les plus nobles barons.
+
+Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et
+rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le
+pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux
+Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus
+grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé
+par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le
+roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le
+trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier.
+Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la
+garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa
+bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas
+avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.
+
+Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au
+soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la
+victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son
+cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
+à un roi.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII.
+
+
+
+
+LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSINÉ. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS.
+
+1127-1128.
+
+
+Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur
+Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour
+ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût
+nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a
+fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte
+Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la sœur de la grand'mère
+du roi Louis[94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave
+comte Baudouin[95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec
+fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu,
+libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants
+par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile,
+voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et
+chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait.
+Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le
+faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges
+et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots
+contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à
+l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre
+de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre
+avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime
+détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui
+priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans
+bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte,
+qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il
+s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe
+l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de
+son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du
+sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et
+déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente;
+ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis,
+ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté,
+ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons
+du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le
+château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés.
+Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été
+ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils
+priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je
+te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent
+dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne
+l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa
+mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le
+venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de
+voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du
+comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y
+préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays.
+
+ [93] Canut IV.
+
+ [94] Adèle, fille de Robert le Frison.
+
+ [95] Le comte Charles le Bon était neveu du comte Baudouin.
+
+En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient
+pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des
+obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et
+dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais
+à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son
+amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à
+punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la
+guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut,
+entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de
+courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les
+exécrables auteurs du meurtre.
+
+Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de
+Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les
+droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la
+crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle
+d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui
+s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les
+assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des
+vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que
+déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se
+servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des
+maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent
+l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les
+sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs
+chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix,
+d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le
+plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses
+compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à
+cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de
+ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un
+supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la
+voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent
+arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après
+sa mort on le jeta dans un égout.
+
+Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de
+s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il
+revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je
+donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible;
+on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien,
+l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui
+fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa
+honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les
+autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints
+de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns
+après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se
+brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et
+s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité
+de moine, et on le pendit.
+
+Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres,
+château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce
+perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de
+Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais
+pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents
+hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre
+partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château
+par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi
+enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna
+justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à
+devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en
+quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse
+effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi
+revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_.
+
+
+
+
+SUGER.
+
+
+En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans
+le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que
+les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du
+monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux
+conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a
+pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation
+et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se
+levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois
+qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur
+des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils
+remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde
+d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots
+de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des
+orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles
+du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux.
+Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui
+n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était
+juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de
+l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas
+séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la
+rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration
+pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la
+prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les
+périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne
+semblait pouvoir le supporter?
+
+Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de
+sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas
+que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui
+d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est
+l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle.
+
+Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une
+affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu.
+Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses
+domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens,
+d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier
+à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que
+sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa
+jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques
+et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il
+n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans
+les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une
+prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique,
+et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout
+spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance
+des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse
+précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté
+de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes
+profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu
+qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse
+d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne
+pouvait plus lui échapper.
+
+Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y
+eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le
+mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une
+telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que
+quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait
+d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque
+roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les
+actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage
+l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de
+ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage.
+Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement
+tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans
+l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et
+sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de
+qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment
+où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le
+royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses
+limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de
+splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France
+ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit
+aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché
+d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces.
+
+ [96] Par le divorce de Louis VII, le duché d'Aquitaine resta
+ entre les mains d'Eléonore, duchesse d'Aquitaine.
+
+ GUILLAUME, _Vie de Suger_.
+
+ Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le
+ confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger,
+ Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy,
+ une biographie très-curieuse du grand abbé.
+
+
+
+
+LA COMMUNE DE LAON.
+
+1112.
+
+
+La ville de Laon depuis longtemps était accablée d'un si grand
+malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun maître, et que
+chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république
+de meurtres et de brigandages. Les choses en étaient venues à ce point
+que si le roi venait à Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit
+d'exiger le respect dû à sa dignité, lui-même était aussitôt vexé dans
+ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses
+chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait violemment après avoir accablé
+ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs
+eux-mêmes avec mépris; on n'épargnait ni leurs personnes, ni leurs
+biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne
+pouvait entrer dans la ville ou même en approcher, sans être, à moins
+d'un sauf-conduit bien en règle, jeté en prison et obligé de payer
+rançon, ou bien cité en jugement sans raison.
+
+Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se
+fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne
+reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur
+campagne, et venaient à Laon pour acheter au marché; les gens de la
+ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles
+ou dans des écuelles des échantillons de légumes, de grains ou de
+toute autre denrée, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les
+offraient à celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Après que
+l'acheteur s'était engagé à payer le prix convenu, le vendeur lui
+disait: «Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre
+allait, et quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre où était la
+marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à
+l'acheteur: «Mets la tête et les bras dans le coffre, et tu verras que
+toute cette marchandise est bien semblable à l'échantillon que je t'ai
+montré sur la place.» Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du
+coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête et les épaules
+dans le coffre, l'honnête vendeur, qui était derrière, soulevait
+l'imprudent paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, et,
+laissant tomber le couvercle aussitôt, le tenait dans cette prison
+jusqu'à ce qu'il ait payé sa rançon. Ces actes et bien d'autres du
+même genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens
+volaient et faisaient le brigandage publiquement et à main armée; il
+n'y avait de sécurité pour quiconque se trouvait dans les rues pendant
+la nuit; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé.
+
+Le clergé et les grands voyant ce qui se passait et tâchant par tous
+les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent
+offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la
+permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce
+nom exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de
+payer un certain cens devaient une seule fois dans l'année payer à
+leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils
+commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se
+racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils
+étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a
+coutume d'imposer aux serfs.
+
+Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une
+foule de vexations, et donnèrent de grandes sommes d'argent à ces
+avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait
+toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils
+promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les
+conventions que l'on venait de faire. Après que le clergé, les grands
+et le peuple se furent ainsi associés pour la protection commune,
+l'évêque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup
+d'argent; furieux contre ceux qui avaient établi un tel changement
+dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer;
+mais on lui offrit bientôt de fortes sommes d'or et d'argent; ses
+discours emportés se calmèrent, il jura de respecter les droits de la
+commune qui avait été établie sur le modèle de celles de Noyon et de
+Saint-Quentin. Des dons considérables faits par les gens du peuple
+engagèrent aussi le roi à confirmer et à jurer la commune par serment.
+
+ [97] Ce Gaudry venait d'être nommé évêque, à la sollicitation du
+ roi d'Angleterre; il n'était pas dans les ordres, et avait
+ jusqu'alors mené la vie de soldat.
+
+Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'élevèrent lorsque,
+après avoir reçu les présents du peuple et fait tant de serments, ces
+mêmes hommes s'efforcèrent de renverser ce qu'ils avaient juré de
+maintenir et essayèrent de réduire à leur condition primitive les
+serfs émancipés et affranchis de toutes les violences du joug. Les
+grands et l'évêque étaient pleins d'envie contre les bourgeois; si un
+homme du peuple était cité en jugement, non par la volonté de Dieu,
+mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamné, on lui
+ravissait tout son avoir jusqu'à la ruine complète.
+
+Les hommes chargés de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant
+de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prévarications,
+altérèrent les monnaies à tel point, qu'une foule de personnes furent
+réduites à la dernière misère. Ils fabriquèrent en effet avec du
+cuivre le plus vil des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient
+paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple,
+ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de
+précieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur
+évêque, des présents le décidaient à supporter patiemment de tels
+excès; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien
+plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L'évêque se trouva
+enfin dans l'impuissance bien méritée de conserver ou de réformer sa
+monnaie, dont il avait si méchamment favorisé l'altération; alors il
+ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très-corrompue,
+auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage à
+obtenir que les bourgeois conservassent ces espèces, il ordonna enfin
+que l'on frapperait de nouvelles pièces, sur lesquelles on
+représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on
+se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car
+elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois
+que l'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par
+lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de
+l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de
+traîner devant la justice les gens du peuple accusés d'avoir mal parlé
+des actes de l'évêque; cette opposition servait de prétexte pour
+augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal
+agent de cette affaire était un moine, complétement déshonoré, nommé
+Thierry et venu de Tournay, où il était né. Il avait apporté de
+Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise
+monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de
+présents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans
+le pays mensonge, parjure et pauvreté, et en chassa vérité, justice et
+richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus
+de ravages dans cette province, et cela dans le temps même où Rome
+aimait le plus à se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon.
+
+L'évêque recommença bientôt contre un autre Gérard ce qu'il avait fait
+en secret contre Gérard de Crécy[98], et donna alors une preuve
+publique de sa cruauté. Ce Gérard était maire ou dixainier, je ne sais
+pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant à l'évêque;
+l'évêque le haïssait plus que tout autre[99]; il parvint à s'emparer
+de lui, le jeta dans une prison du palais épiscopal, et pendant la
+nuit il lui fit arracher les yeux par un nègre de sa domesticité. Ce
+crime le couvrit de honte et fit renaître les bruits sur l'assassinat
+du premier Gérard. Et cependant tout le monde, clergé et peuple,
+savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe,
+ordonnent aux évêques, comme aux prêtres, de s'abstenir de donner la
+mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la
+perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais
+si le saint-siége en eut connaissance, mais ce qui est sûr, c'est que
+le pape suspendit l'évêque de ses fonctions, et je crois que ce fut
+pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité
+jusqu'à faire la dédicace d'une église, puis il partit pour Rome,
+apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion,
+et revint ayant recouvré tout son pouvoir sur nous.
+
+ [98] Gérard, seigneur de Crécy, que l'évêque avait fait
+ assassiner.
+
+ [99] Parce qu'il était favorable à un ennemi de l'évêque.
+
+Dieu, voyant que maîtres et sujets étaient tous coupables de la même
+scélératesse, laissa éclater ses jugements; il permit que les
+mauvaises passions qui se développaient depuis longtemps fissent
+explosion. L'évêque fit donc venir auprès de lui quelques clercs et
+quelques grands de la ville, et résolut de détruire, à la fin du
+carême et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la
+commune qu'il avait jurée et qu'il avait fait jurer au roi par ses
+présents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la
+veille du vendredi-saint, c'est-à-dire le jour de la Cène du Seigneur,
+il excita le roi à se parjurer. Dans ce jour où Gaudry devait
+consacrer le très-glorieux chrême, avec lequel sont oints les évêques,
+il n'entra même pas dans l'église; il complotait avec les gens du roi
+les moyens de décider le prince à détruire la commune et à rétablir
+les choses dans l'état primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur
+ruine, promirent au roi et à ses gens 400 livres ou plus, je ne sais
+pas au juste; mais l'évêque et les grands engagèrent le roi à se
+mettre de leur côté, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le
+Gros), fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne
+qu'il semblait créé pour la majesté du trône; brave à la guerre,
+prompt en affaires, inébranlable dans l'adversité, bon en toute autre
+chose, il mérite le blâme parce qu'il était trop accessible aux hommes
+vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidité du roi le fit
+s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il
+consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et
+ceux de l'évêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans
+respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints. Cette même
+nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le
+peuple, voulut coucher dans l'intérieur du palais épiscopal, et partit
+au point du jour. Alors l'évêque déclara aux grands qu'ils pouvaient
+se regarder comme dégagés de l'engagement de payer au roi une si forte
+somme, et qu'il les délivrerait de toutes leurs promesses: «Jetez-moi,
+leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je
+vous donne, et forcez-moi de payer rançon.»
+
+La violation des traités qui avaient établi la commune de Laon
+exaspéra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessèrent
+de les remplir: savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes; les
+aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous
+savaient que dorénavant l'ardeur des maîtres pour le pillage ne
+respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands
+se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que
+chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune, autant qu'il
+avait payé pour son établissement. Tout ce que je viens de raconter se
+passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et
+c'est ainsi que les âmes se disposèrent par l'homicide ou le parjure à
+recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque
+et les grands pendant les jours saints n'étaient occupés que des
+moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce
+qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce, et non
+pas la colère, soulevait les petites gens, et ils résolurent et
+jurèrent tous ensemble de tuer l'évêque et ses complices. Quarante
+d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet
+transpira. Maître Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du
+samedi saint, il fit dire à l'évêque, qui allait se coucher, de ne pas
+venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais
+l'évêque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'écria: «Fi donc, de
+telles gens me tueraient!» Cependant, tout en parlant de ces gens avec
+un mépris affecté, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans
+l'église.
+
+ [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les
+ lettres et par la pureté de ses mœurs était la lumière de toute
+ la France. Il s'était opposé à l'élection de Gaudry.
+
+Le lendemain il donna ordre à ses gens et à quelques soldats de cacher
+des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il
+suivrait son clergé à la procession. Pendant qu'elle défilait, il y
+eut un peu de désordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de
+foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une voûte et
+croyant que l'on commençait à exécuter le meurtre juré, se mit à crier
+à plusieurs reprises, comme pour donner le signal: «Commune, commune!»
+Mais parce que c'était une bonne fête, ces cris restèrent sans effet,
+mais ils donnèrent des soupçons au parti opposé. Aussi, quand l'évêque
+eut célébré l'office de la messe, il fit venir des terres de l'évêché
+un grand nombre de paysans; les uns furent chargés de défendre les
+tours de l'église, les autres de bien garder le palais; il devait
+cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que
+l'argent promis au roi par l'évêque serait certainement payé par eux.
+
+La coutume à Laon est que le second jour après Pâques le clergé aille
+en procession faire une station à l'église de Saint-Vincent. Les
+bourgeois résolurent de mettre à exécution ce jour-là leurs projets,
+qui avaient été découverts la veille; mais ils ne le firent pas,
+parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands étaient avec
+l'évêque. Comme on était déjà arrivé au troisième jour après Pâques,
+l'évêque, rassuré, renvoya les paysans qu'il avait chargés de défendre
+les tours et son palais et qu'il avait forcés d'y vivre à leurs frais.
+
+Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque
+s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il
+voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fait un
+grand bruit dans la ville, où le peuple criait: «Commune, commune!»
+Des bandes de bourgeois armés d'épées, de haches à deux tranchants,
+d'arcs, de cognées, de massues et de lances, envahissent l'église de
+la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais épiscopal. A cette
+nouvelle, les grands, qui avaient promis à l'évêque de venir le
+secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés. Le châtelain
+Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs pures,
+s'empressa d'accourir, et traversa l'église en courant, n'ayant pour
+toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entré dans
+le vestibule du palais, qu'il reçut à la tête un coup de hache, qui
+lui fut lancé par Raimbert, qui avait été son compère; il fut le
+premier des grands qui fut tué. Quelque temps après, Raynier, qui
+avait épousé une de mes cousines, arriva au palais; et au moment où il
+cherchait à pénétrer dans la chapelle épiscopale, il reçut un coup de
+lance par derrière, et tomba; son corps fut brûlé peu après, depuis la
+ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisième,
+Adon, ardent en paroles et à l'action, mais qui à lui seul ne pouvait
+lutter contre la foule des assaillants, fut attaqué au moment où il
+allait entrer dans le palais; il se défendit avec vigueur, de la lance
+et de l'épée, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une
+table qui se trouvait dans la cour; mais comme il était couvert de
+blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se défendit
+encore longtemps, donnant de rudes coups à ceux qui l'assiégeaient en
+quelque sorte. A la fin, son corps épuisé fut traversé d'une flèche
+lancée par un homme du peuple, et bientôt après réduit en cendres
+pendant l'incendie qui détruisit le palais épiscopal.
+
+La populace insolente attaquait l'évêque au milieu des clameurs les
+plus affreuses. Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de
+son mieux en jetant des pierres et des flèches sur les assaillants;
+comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant
+espérer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un
+de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un
+tonneau dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y
+croyait en sûreté. Les bourgeois courant partout cherchaient où il
+pouvait être, l'appelant coquin et non pas évêque; ils saisirent un de
+ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur
+indiqua par un perfide signe de tête où était son maître; alors, se
+ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent
+enfin leur victime.
+
+Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église
+de Saint-Vincent; il avait été longtemps préposé par Enguerrand de
+Coucy à la recette du péage au pont de Sourdes; il pillait souvent les
+malheureux voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la
+rivière, afin de ne pas avoir à craindre leurs plaintes. Dieu seul
+sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses
+brigandages n'est possible à personne. Il portait sur son ignoble
+visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquités sans
+nombre de son cœur. Disgracié par Enguerrand, il s'était jeté
+aveuglément dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois
+il n'avait eu pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour étranger, ni
+pour l'âge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer
+l'évêque. Chef du complot qui s'exécutait, il s'efforçait de découvrir
+la retraite du prélat, pour lequel il avait une haine qui dépassait
+celle de tous ses complices.
+
+Ces gens cherchaient donc l'évêque dans chaque tonneau, Teudegaud
+s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié le malheureux
+Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était
+caché là, et Teudegaud le frappa d'un bâton; mais le malheureux évêque
+ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il
+répondre: «C'est un malheureux prisonnier.» L'évêque avait coutume
+d'appeler Teudegaud, en se moquant et à cause de sa figure de loup,
+Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi
+le brigand dit à l'évêque: «Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui
+est caché dans ce tonneau.» Gaudry, qui, bien que pécheur, était
+cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux,
+accablé de coups et traîné au grand jour dans le cul de sac du cloître
+des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux
+supplia ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet qu'il ne sera
+plus leur évêque; il s'engage à leur donner de grosses sommes d'argent
+et à quitter le pays; on ne lui répond que par des injures. Un d'eux,
+nommé Bernard de Bruyères, lève sa hache et fait sauter la cervelle de
+la tête de cet homme sacré, quoique pécheur; avant qu'il soit tombé,
+un autre conjuré lui assène un coup qui lui coupe la figure en
+travers; alors il rend l'âme. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui
+brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud,
+voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout à l'heure était
+encore évêque, essaye de le prendre, et y trouvant difficulté, il
+coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le
+cadavre de Gaudry est dépouillé de ses vêtements et jeté nu dans un
+coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent
+d'ignobles railleries sur ce corps étendu dans la rue, et le couvrent
+de terre, de pierres et de boue.
+
+Une partie de la populace furieuse se précipita vers la maison de
+Raoul, maître d'hôtel de l'évêque; c'était un homme petit, mais d'une
+âme héroïque. Il avait revêtu son casque et une bonne armure, et se
+préparait à résister avec énergie; mais quand il vit ses ennemis si
+nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu à sa maison, alors il
+jeta ses armes, s'avança désarmé au milieu d'eux, et implora leur
+pitié au nom de la croix; mais Dieu s'était retiré de lui: aussi on le
+renversa et on le tua sans pitié.
+
+Ce fut de la maison du trésorier, qui, par une simonie évidente, était
+en même temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'étendit en
+rampant jusque sur l'église. Les murs de la cathédrale avaient été
+splendidement décorés de tentures et de tapisseries en l'honneur des
+fêtes qu'on célébrait en ce moment; aussitôt qu'elles furent atteintes
+par le feu, des voleurs s'emparèrent de quelques-unes des tentures de
+drap; les tapisseries furent brûlées. Les plaques d'or qui décoraient
+l'autel, les tombeaux des saints, l'espèce de cintre qui les recouvre
+et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des
+plus nobles clercs, qui s'était caché sous un de ces couvercles et
+n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit
+bientôt entouré par les flammes; il courut alors vers le siége
+épiscopal, cassa avec le pied le châssis vitré qui l'entourait, sauta
+en bas et s'échappa.
+
+Le crucifix de Notre-Seigneur, richement doré et orné de pierreries,
+et accompagné d'un vase de saphir placé sous les pieds de la sainte
+image, fut complétement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur
+quand on le retira des décombres.
+
+Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant
+cette horrible sédition. L'épouse d'Adon, voyant son mari qui se
+préparait à marcher au secours de l'évêque, au premier signe de la
+révolte, comprit qu'une mort prochaine menaçait son mari; elle le pria
+de la pardonner si par hasard il avait à se plaindre d'elle. Tous deux
+se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, en
+sanglotant, et se donnèrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette
+femme disant à son mari: «Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi à la fureur
+des bourgeois?» Adon lui prit la main, et la passa sous son bras
+gauche, tenant toujours sa lance de l'autre côté; il ordonna à son
+intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci,
+qui était du nombre des conjurés, non-seulement ne suivit pas son
+maître, mais le poussa rudement par derrière, en l'injuriant et en
+méconnaissant l'autorité de celui dont il était le serf et qu'il
+venait de servir à table quelques instants auparavant. Adon parvint
+cependant à protéger sa femme contre les séditieux, et la cacha dans
+la demeure d'un portier de l'évêque; mais cette malheureuse femme,
+quand le palais épiscopal fut attaqué et incendié, se sauva sans
+savoir où elle se réfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait
+offensées, la prirent, la battirent et lui enlevèrent ses vêtements;
+elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva à l'aide de ce
+déguisement dans le monastère de Saint-Vincent.
+
+Quant à ma cousine, après le départ de son mari, abandonnant tout le
+mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle
+escalada le mur qui entourait son verger, et se réfugia dans la cabane
+d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientôt après, voyant
+l'incendie se développer, cette infortunée se jeta sur la porte que la
+vieille avait fermée par dehors, brisa à coups de pierre la serrure,
+se revêtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa
+d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le
+monastère; mais, s'apercevant que le feu était à ce couvent, elle
+revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus éloignée
+du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la
+cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son
+mari, et son désespoir se changea en une véritable fureur. D'autres
+femmes, par exemple l'épouse et les filles de Guinimar, se cachèrent
+dans les retraites les plus misérables; plusieurs autres firent de
+même.
+
+L'archidiacre Gautier était, avons-nous dit, avec l'évêque lorsqu'on
+attaqua le palais; comme il avait toujours jeté de l'huile sur le feu,
+il sauta par une fenêtre dans le verger, escalada le mur, se sauva par
+des chemins de traverse au milieu des vignes, la tête nue, et gagna le
+château de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient
+en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les égouts.
+L'épouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde,
+était ce jour-là à la ville, parce que son mari avait succédé, je
+crois, à Gérard dans les fonctions de châtelain de l'abbaye;
+Hermengarde et la femme de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, se
+couvrirent d'habits de religieuse, et se réfugièrent dans le monastère
+de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, à peine âgé de six ans, ne fut
+pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver,
+lorsqu'un de ces méchants rebelles le rencontra, le força de lui
+montrer ce qu'il tenait caché sous sa cape et tua le pauvre enfant
+dans les bras mêmes du fidèle serviteur.
+
+Pendant le jour de la rébellion, et toute la nuit qui suivit, clercs,
+femmes et tous autres fuyards s'échappèrent au travers des vignes; on
+n'hésitait pas à revêtir les hommes d'habits de femme, et les femmes
+d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrès et le vent jetait les
+flammes avec tant de force sur le monastère de Saint-Vincent, que les
+moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce
+qu'ils possédaient. Pour ceux qui s'étaient réfugiés dans le
+monastère, ils étaient pleins de terreur, comme si les épées fussent
+déjà sur leur tête.
+
+Gui, l'archidiacre et trésorier, ne se trouva pas par bonheur à Laon
+quand éclata la révolte; il était allé, avant les fêtes de Pâques, à
+Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dévotions; aussi les
+meurtriers déploraient spécialement son absence.
+
+L'évêque et les principaux seigneurs massacrés, les bourgeois
+attaquèrent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant
+toute la nuit ils bloquèrent la maison de Guillaume, fils de cet
+Haduin qui, loin de comploter la mort de Gérard, avait été dès le
+matin prier à l'église avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les
+rebelles employaient toutes leurs forces à jeter bas les murs de sa
+maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les
+assiégés résistaient énergiquement, mais enfin Guillaume fut obligé de
+se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui
+firent aucun mal, et se contentèrent de le mettre aux fers, et
+cependant ils le haïssaient plus que tout autre. Ils se conduisirent
+de même avec le fils de ce châtelain. Il y avait chez ce Guillaume un
+jeune homme, appelé aussi Guillaume, qui était domestique de l'évêque
+et qui prit une part active à la défense de cette maison. Quand les
+bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandèrent s'il savait si
+l'évêque était mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin,
+une partie des insurgés avait massacré l'évêque, les autres avaient
+enlevé d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'était passé
+ailleurs. En allant çà et là, ils rencontrèrent enfin le cadavre de
+Gaudry, et ordonnèrent à Guillaume de leur dire à quel signe ils
+pourraient reconnaître si le corps qui était étendu par terre était
+celui de l'évêque. La tête et le visage de ce malheureux étaient
+tellement criblés de blessures et défigurés, qu'on ne distinguait plus
+aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: «Quand l'évêque
+vivait, il me souvient qu'il se plaisait à raconter des faits de
+guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son
+malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au
+moment où monté sur son cheval il attaquait en plaisantant un
+chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le
+gosier.» Ils cherchèrent alors, et trouvèrent en effet la cicatrice.
+
+L'abbé de Saint-Vincent, Adalbéron, ayant appris la mort de l'évêque,
+voulut aller à l'endroit où l'on avait commis le crime; il renonça à
+ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple
+furieux, il serait infailliblement tué comme l'évêque. Tous ceux qui
+furent témoins de ces troubles assurent que le jour où ils
+commencèrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de
+nuit entre les deux journées, et que nulle apparence d'obscurité ne
+fit croire que le soleil s'était couché. Quand je leur disais que
+c'était la clarté des flammes qui en avait été la cause, ils
+affirmaient, ce qui était vrai, que dès le premier jour l'incendie
+avait été arrêté. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels
+ravages dans le monastère des filles du Seigneur, que plusieurs
+religieuses furent entièrement brûlées.
+
+Tous ceux qui passaient près du cadavre de l'évêque, étendu par terre,
+ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler
+d'injures et de malédictions; personne ne pensait à l'enterrer. Maître
+Anselme, qui le jour de l'émeute s'était bien caché, supplia le
+lendemain les rebelles de permettre qu'on donnât la sépulture à
+Gaudry, qui, après tout, avait porté le titre et les insignes
+d'évêque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'évêque,
+traité avec autant de mépris qu'on en aurait eu pour un chien, était
+resté étendu dans la poussière et tout nu. Anselme le fit relever,
+couvrir d'un drap et porter à Saint-Vincent. On ne saurait dire
+quelles insultes et quelles menaces on prodigua à ceux qui firent les
+funérailles de l'évêque, et quelles injures outrageantes furent
+adressées à son corps. Quand le corps fut arrivé à l'église, on ne fit
+aucune des prières et des cérémonies prescrites pour l'enterrement,
+non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son
+cadavre dans une fosse à moitié creusée; on le pressa tellement sous
+une planche si étroite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui
+donnaient la sépulture n'étaient pas bien disposés pour lui, et les
+assistants les poussaient encore par leurs discours à traiter ces
+restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les
+moines de Saint-Vincent ne célébrèrent pour lui aucune messe dans leur
+église; que dis-je ce jour-là? il en fut de même pendant longtemps, et
+ces religieux tremblaient pour ceux qui étaient venus leur demander
+un asile aussi bien que pour eux-mêmes.
+
+On vit peu de temps après, ce qui est bien triste à raconter, la femme
+et les filles du châtelain Guinimar, malgré leur grande naissance,
+obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette, que
+les unes traînaient et que les autres poussaient. Quelque temps après,
+on retrouva dans quelque coin la partie inférieure du corps de
+Raynier, dont le feu avait détruit la partie supérieure; ces débris
+furent mis sur une planche entre deux roues, et emmenés ainsi par un
+paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra
+à l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'à
+celui de l'évêque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement
+de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort fût un objet de pitié
+pour tous les hommes honnêtes. En effet, ils ne s'étaient jamais
+montrés méchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas
+pactisé avec les assassins de Gérard. On ne parvint que longtemps
+après ces journées de révolte et d'incendie à retrouver quelques
+débris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de
+drap jusqu'au moment où l'archevêque de Reims vint à Laon pour
+purifier l'église. Ce prélat étant allé au monastère de Saint-Vincent,
+célébra d'abord une messe solennelle pour la mémoire de l'évêque et de
+ceux de son parti qui avaient été tués. Ce même jour, on enterra
+plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mère du maître
+d'hôtel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tué encore
+enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, on
+leur donna sans beaucoup de cérémonie la sépulture.
+
+Le sage et vénérable archevêque, après avoir fait placer plus
+convenablement les restes de quelques-uns des morts, et célébré la
+messe en mémoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents,
+suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables
+institutions de communes, où l'on voit, contre toute justice et tout
+droit, les serfs secouer la légitime autorité de leurs seigneurs.
+«Serviteurs, dit l'archevêque, l'apôtre[101] a écrit que vous soyez
+soumis respectueusement à vos maîtres;» et pour que les serviteurs ne
+puissent justifier leurs révoltes par la dureté et l'avarice de leurs
+maîtres, écoutez encore ces autres paroles de l'apôtre: «Soyez soumis
+non-seulement aux maîtres bons et doux, mais même à ceux qui sont durs
+et méchants.» Aussi les canons lancent-ils l'anathème contre ceux qui,
+sous prétexte de religion, excitent les serviteurs à désobéir à leurs
+maîtres ou à s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et à plus forte
+raison à leur résister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait
+qu'on ne doit recevoir ni dans la cléricature, ni dans les ordres
+sacrés, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on
+reçoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volonté
+de son maître lorsqu'il le réclame.» L'archevêque fit valoir souvent
+ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi,
+soit dans les assemblées publiques. Mais en parlant de ces faits nous
+avons dérangé l'ordre du récit; il faut revenir maintenant à la suite
+des événements.
+
+ [101] Épître de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.
+
+Les bourgeois avaient enfin réfléchi sur le nombre et l'horreur des
+crimes qu'on venait de commettre; ils commençaient à avoir peur, et
+craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu
+de chercher un remède à leurs malheurs, ajoutèrent un nouveau mal à
+leurs maux anciens; ils se décidèrent d'appeler à leur secours, pour
+les défendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce
+Thomas dès sa jeunesse détroussait les pauvres et les pélerins; il
+avait contracté plusieurs mariages incestueux, et il était parvenu à
+une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La
+férocité de ce Thomas est tellement incroyable dans notre siècle, que
+quelques gens même des plus cruels sont plus avares du sang de vils
+bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas
+satisfait de tuer avec l'épée et de commettre son crime tout d'un
+coup, comme font les autres; il soumet ses victimes à d'horribles
+supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il
+fussent, à se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres
+parties du corps, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre
+pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces
+malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les
+frappait avec fureur à coups de bâton jusqu'à ce qu'ils cédassent ou
+qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances.
+
+ [102] Seigneur de Marle.
+
+Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par
+la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur
+la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans
+révoltés; trois de ces paysans se cachèrent dans une caverne; il
+arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un de ces
+hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le
+fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses
+prisonniers ne pouvant marcher, à cause d'une blessure, Thomas lui
+demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa réponse qu'il ne
+pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite.
+Alors il saute à bas de son cheval, et coupe les pieds à ce pauvre
+homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de
+raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir à en raconter
+bien d'autres. Revenons donc à notre sujet.
+
+Tel était l'homme que les bourgeois, pour compléter leurs malheurs,
+mirent à leur tête, et dont ils implorèrent la protection pour les
+défendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand
+il entra dans la ville. Après qu'il eut écouté leurs demandes, il tint
+conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui
+répondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle
+ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision
+à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il était dans la ville; il les
+engagea donc à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que
+quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un
+mille de la ville, il leur dit: «Laon est la tête du royaume; je ne
+suis pas en état de défendre cette ville contre le roi; si vous le
+redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un
+défenseur.» Consternés par ces paroles, mais troublés par le souvenir
+de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir déjà le roi à leurs
+trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'évêque, qui
+quelque temps auparavant frappait de l'épée les lambris et les voûtes
+de l'église de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y
+trouver quelque fugitif à tuer, et qui, portant à son doigt l'anneau
+de l'évêque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa
+revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie
+de Thomas. On doit dire cependant que Thomas délivra plusieurs
+prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui était resté
+étranger au meurtre de Gérard.
+
+Cependant la renommée répandit bientôt parmi les serfs et les paysans
+du voisinage de Laon la nouvelle que la ville était presque déserte;
+aussitôt ils se soulèvent, envahissent cette ville abandonnée, et
+s'emparent des maisons que l'on ne défend point. Gui[103] et
+Enguerrand[104] apprirent bientôt que Thomas avait abandonné Laon et
+emmené le peuple avec lui; ils allèrent à la ville, et trouvèrent les
+maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillèrent
+l'argent, les vêtements et les provisions de toutes espèces qu'ils
+trouvèrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient
+arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au
+pillage; ils avaient emporté des masses de butin, et cependant ceux
+qui vinrent après se vantaient qu'ils avaient tout trouvé intact. Le
+vin et le blé ne valaient pas plus à leurs yeux qu'une de ces choses
+que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas
+l'idée d'emporter ces denrées; ils les gaspillaient à tort et à
+travers. Puis des querelles éclatèrent entre eux pour le partage du
+butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les
+grands; si deux hommes en rencontraient un troisième isolé, ils le
+dépouillaient; enfin l'état de la ville était vraiment lamentable. Les
+bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, détruit
+et brûlé les maisons des clercs et des grands qui étaient leurs
+ennemis. Maintenant c'était le tour des grands échappés au massacre;
+ils enlevaient des maisons des bourgeois émigrés vivres, meubles,
+gonds et verroux.
+
+ [103] Gendre du suivant.
+
+ [104] Seigneur de Coucy et père de Thomas de Coucy.
+
+Il n'y avait pas de sûreté même pour un moine; s'il voulait entrer ou
+sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volât son cheval,
+qu'on le dépouillât de ses vêtements et de rester absolument nu. Les
+innocents et les coupables s'étaient réfugiés au monastère de
+Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, ô mon Dieu, ceux
+qui en voulaient à la personne de ces malheureux, plus encore qu'à
+leurs trésors, menacèrent-ils les religieux de leurs épées! C'est ce
+que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme,
+son compère, auquel il avait promis sûreté pour sa vie et ses membres,
+et qui sur cela s'était livré à lui de bonne foi. Mais Guillaume,
+oubliant que le Seigneur l'avait sauvé de la mort, permit aux
+serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tués dans
+l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire périr; le fils du
+susdit châtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds à la
+queue d'un cheval, et bientôt sa cervelle s'échappa de toutes parts;
+puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnommé le mangeur;
+il était riche, mais honnête homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont
+j'ai parlé plus haut, qui s'appelait, je crois, Éverard, et qui,
+mauvais serviteur, trahit son maître le jour même où il venait de
+manger avec lui. Beaucoup d'autres périrent dans les supplices. Il
+serait d'ailleurs impossible de raconter en détail les violences
+cruelles que l'on exerça des deux côtés sur les auteurs comme sur les
+victimes de cette sédition.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Mémoires sur sa vie_.
+
+
+
+
+CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.
+
+_Établissement de la paix._
+
+1128.
+
+
+Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Louis, par la grâce
+de Dieu, roi des Français[105], voulons faire connaître à tous nos
+fidèles, tant futurs que présents, le suivant établissement de paix
+que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de
+Laon, nous avons institué à Laon, lequel s'étend depuis l'Ardon
+jusqu'à la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute
+l'étendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces
+limites:
+
+1º Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrêter quelqu'un pour
+quelque méfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge
+présent, on pourra sans forfaiture retenir (le prévenu) jusqu'à ce
+qu'un juge vienne, ou le conduire à la maison du justicier, et
+recevoir satisfaction du méfait selon qu'il sera jugé.
+
+2º Si quelqu'un a fait, de quelque façon que ce soit, quelque injure à
+quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure
+est de la ville même, qu'il soit cité dans l'intervalle de quatre
+jours, vienne en justice devant le maire et les jurés, et se justifie
+du tort qui lui est imputé, ou le répare selon qu'il sera jugé. S'il
+ne veut pas le réparer, qu'il soit chassé de la ville, avec tous ceux
+qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas
+forcés de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne
+lui permette pas de revenir avant d'avoir réparé le méfait par une
+satisfaction convenable.
+
+ [105] Louis VI.
+
+S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de
+la cité, que le maire et les jurés demandent justice de ce malfaiteur
+ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels
+sont situées ses possessions, ou bien à l'évêque, s'il possède un
+alleu; et si, assigné par les seigneurs ou l'évêque, il ne veut pas
+réparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice
+de lui, soit par l'évêque, soit par le seigneur dans le district
+duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurés de dévaster
+et de détruire tous les biens de ce malfaiteur.
+
+Si le malfaiteur n'est pas de la cité, que l'affaire soit rapportée à
+l'évêque; et si, sommé par l'évêque, il n'a pas réparé son méfait dans
+la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurés de poursuivre
+vengeance de lui comme ils le pourront.
+
+3º Si quelqu'un amène sans le savoir dans le territoire de
+l'établissement de paix un malfaiteur chassé de la cité, et s'il
+prouve par serment son ignorance, qu'il remmène librement le dit
+malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance,
+que le malfaiteur soit retenu jusqu'à pleine satisfaction.
+
+4º Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre
+quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la
+main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'après avoir été convaincu
+par de légitimes témoignages, il répare son tort envers celui qu'il a
+offensé, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse
+satisfaction au maire et aux jurés pour avoir violé la paix.
+
+Si l'offensé refuse de recevoir la réparation, qu'il ne lui soit plus
+permis de poursuivre aucune vengeance contre le prévenu, soit dans le
+territoire de l'établissement de paix, soit en dehors; et s'il vient à
+le blesser, qu'il paye au blessé les frais de médecin pour guérir la
+blessure.
+
+5º Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui
+soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cité, ni de
+lui tendre des embûches quand il y rentrera. Que si, à la sortie ou à
+la rentrée, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit
+assigné pour cause de poursuite ou d'embûches, qu'il se justifie par
+le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou blessé hors du territoire de
+l'établissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les
+embûches ne puissent être prouvées par le témoignage d'hommes dudit
+territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est
+trouvé coupable, qu'il donne tête pour tête et membre pour membre, ou
+qu'il paye pour sa tête ou selon la qualité du membre un rachat
+convenable à l'arbritage du maire et des jurés.
+
+6º Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte
+capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le
+district duquel sera trouvé le prévenu. S'il ne peut en avoir justice
+par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prévenu, s'il habite dans
+la cité, ou à l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la
+cité, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par
+le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurés de la
+paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par
+son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurés aillent
+trouver le seigneur, s'il est dans la cité, et sinon son officier, et
+qu'ils lui demandent instamment de faire justice à celui qui se plaint
+de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire
+justice ou le négligent, que les jurés cherchent un moyen pour que le
+plaignant ne perde pas son droit.
+
+7º Si quelque voleur est arrêté, qu'il soit conduit à celui dans la
+terre de qui il a été pris; et si le seigneur de la terre n'en fait
+pas justice, que les jurés la fassent.
+
+8º Les anciens méfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la
+ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonnés, sauf
+treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul
+de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt;
+Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle
+Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de
+Lebert. Excepté ceux-ci, si quelqu'un de la cité, chassé pour
+d'anciens méfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de
+tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possédé et n'avoir
+ni vendu ni mis en gage.
+
+9º Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent
+le cens, et rien de plus, à leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas
+au temps convenu, qu'ils soient soumis à l'amende suivant la loi sous
+laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque
+autre chose à la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne à
+leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de
+tirer d'eux ce qui sera jugé.
+
+10º Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des églises et des
+grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition
+où ils pourront. Quant aux serviteurs des églises qui sont hors des
+limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur
+est pas permis de prendre des épouses sans le consentement de leurs
+seigneurs.
+
+11º Si quelque personne vile et déshonnête insulte, par des injures
+grossières, un homme ou une femme honnête, qu'il soit permis à tout
+prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de réprimer,
+sans méfait, son importunité par un, deux ou trois soufflets. S'il est
+accusé de l'avoir frappé par vieille haine, qu'il lui soit accordé de
+se purger, en prêtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais
+au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde.
+
+12º Nous abolissons complétement la mainmorte[106].
+
+ [106] Droit féodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas
+ disposer de leurs biens.
+
+13º Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille,
+ou sa parente, lui a donné de la terre ou de l'argent, et si elle
+meurt sans héritier, que tout ce qui restera de la terre ou de
+l'argent à elle donné retourne à ceux qui l'ont donné ou à leurs
+héritiers. De même si un mari meurt sans héritier, que tout son bien
+retourne à ses parents, sauf la dot qu'il avait donnée à sa femme.
+Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et après sa mort la dot
+même retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne
+possèdent de biens immeubles, et si, gagnant par le négoce, ils ont
+fait fortune et n'ont point d'héritiers, à la mort de l'un toute la
+fortune restera à l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents,
+ils donneront deux tiers de leur fortune en aumônes pour le salut de
+leurs âmes, et l'autre tiers sera dépensé pour la construction des
+murs de la cité.
+
+14º En outre, que nul étranger, parmi les tributaires des églises ou
+des chevaliers de la cité, ne soit reçu dans la présente paix sans le
+consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reçu
+sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze
+jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, où il
+lui plaira, avec tout son avoir.
+
+15º Quiconque sera reçu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an,
+se bâtir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cité
+une quantité suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire
+à la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre
+lui.
+
+16º Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cité, qu'il le prouve
+par le témoignage des échevins, ou se purge en élevant la main en
+serment.
+
+17º Quant aux droits et coutumes que le châtelain prétend avoir dans
+la cité, s'il peut prouver légitimement, devant la cour de l'évêque,
+que ses prédécesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de
+bon gré; s'il ne le peut, non.
+
+18º Nous avons réformé ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux
+tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux époques
+où il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune
+autre taille; à moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette
+paix quelque autre terre devant taille, à laquelle il tienne assez
+pour payer la taille à raison de la dite possession.
+
+ [107] Impôts levés par les seigneurs sur les biens des serfs.
+
+19º Les hommes de la paix ne seront point contraints à aller au
+plaid[108] hors de la cité. Que si nous avions quelque sujet de
+plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le
+jugement des jurés. Que si nous avions sujet de plainte contre tous,
+justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'évêque.
+
+ [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'où _plaider_ et
+ ses dérivés.
+
+20º Que si quelque clerc commet un méfait dans les limites de la
+paix, s'il est chanoine, que la plainte soit portée au doyen et qu'il
+rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit être rendue par
+l'évêque, l'archidiacre ou leurs officiers.
+
+21º Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et,
+sommé, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvés
+dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en
+réparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils
+auront été pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs
+droits et que le juge lui-même ne soit pas privé des siens.
+
+22º Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bénignité
+royale nous avons accordée à ces citoyens, les hommes de cette paix
+ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre
+cour royale, les expéditions et le service à cheval qu'ils nous
+doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'année un gîte, si nous
+venons dans la cité; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront
+en place 20 livres.
+
+23º Nous avons donc établi toute cette constitution, sauf notre droit,
+le droit épiscopal et ecclésiastique, et celui des grands qui ont
+leurs droits légitimes et distincts dans les confins de cette paix; et
+si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre
+droit, celui de l'évêque, des églises et des grands de la cité, ils
+pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de
+quinze jours, leur infraction.
+
+ _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans
+ son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_.
+
+
+
+
+PRISE D'ÉDESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.
+
+1145.
+
+
+Zengui parut devant Édesse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut
+dressé près de la porte des Heures, vers l'église des Confesseurs.
+Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les
+habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur
+les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y
+rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des
+vivres. Cependant l'ennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ville;
+les assiégés creusèrent aussi de leur côté, et pénétrant dans la mine
+opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient
+entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le
+fit savoir aux assiégés en disant: «Prenez deux hommes d'entre nous en
+otage; vous enverrez deux des vôtres, et ils se convaincront par
+eux-mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas
+attendre d'être soumis de force et d'être exterminés.» Cet avis fut
+méprisé. Celui qui commandait dans Édesse pour les Francs, attendant
+d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem,
+rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le
+feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent. Au
+bruit qui en retentit, les habitants et les évêques accoururent sur la
+brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet
+endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la
+ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la
+citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait,
+quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou
+décrire les malheurs qui durant trois heures accablèrent Édesse. On
+était au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang
+des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des
+diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des
+épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Abgare, ami du
+Messie[110], fut foulée aux pieds pour nos péchés! O déplorable
+condition humaine! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants,
+les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le
+fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers
+la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs, qui portaient les
+châsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colère,
+du jour dont un prophète a dit: J'éprouverai le courroux céleste parce
+que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent
+d'adresser leurs voix à Dieu jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur
+eût ôté la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits
+sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mères qui
+rassemblèrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses
+petits, et qui attendirent de périr tous ensemble par l'épée, ou
+d'être à la fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la
+citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent
+d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui était à la
+brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des
+milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain
+voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, à cause des
+cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte même d'un
+coup de flèche. Enfin Zengui, touché des maux qui accablaient Édesse,
+ordonna de remettre l'épée dans le fourreau. L'évêque Basile avait été
+garrotté par les Turcs, traîné nu et sans chaussure. Zengui le vit, et
+se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il
+sut que c'était le métropolitain, il lui fit donner des habits, et le
+conduisit à sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on
+n'avait point, par une prompte soumission, sauvé ce peuple infortuné.
+L'évêque répondit: «C'est la divine Providence qui te réservait une si
+grande conquête, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les
+rois, et pour que nous autres misérables nous pussions contempler la
+face de notre maître, sans crainte, car nous n'avons point violé de
+parole, nous n'avons point enfreint de serment.» Zengui fut touché de
+ces paroles, et reprit: «C'est bien répondu, ô métropolite! oui, Dieu
+et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont
+fidèles à leur foi jusqu'à la mort.» La garnison de la citadelle se
+rendit deux jours après, et se retira la vie sauve. Les Turcs
+massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils
+respectèrent les Syriens et les Arméniens.
+
+ [109] Édesse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de
+ Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande
+ puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout le nord de
+ la Mésopotamie, portant leurs courses dans les lieux éloignés
+ comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait à
+ Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient;
+ ils l'avaient choisi pour chef de leurs armées, à cause de son
+ courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait
+ prendre Édesse; il fit mine de se porter d'un autre côté;
+ Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se
+ porta aussitôt contre la ville. (_Bibliothèque des Croisades_, t.
+ 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.)
+
+ [110] Abgare, roi d'Édesse, qui, à ce que rapporte Eusèbe, se
+ trouvant infirme, écrivit à Jésus-Christ, et en reçut une réponse
+ favorable. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la
+ _Bibliothèque des Croisades_, p. 73.
+
+ Alboulfarage, célèbre historien et médecin, de la secte des
+ chrétiens jacobites, naquit à Malatia, en Arménie, en 1226, et
+ mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il
+ écrivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec
+ d'importants changements, en langue arabe.
+
+
+
+
+LOUIS VII PREND LA CROIX[111].
+
+1146.
+
+ Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la
+ croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à
+ l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains
+ autres.
+
+
+En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la
+terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs
+s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom
+Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas
+sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et
+pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et
+menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle
+de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour
+du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de
+ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne
+assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit
+venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des
+barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et
+prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre
+de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il
+fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la
+rédemption de son peuple.
+
+ [111] La traduction des mots difficiles à comprendre qui se
+ rencontrent dans ces documents en vieux français, se trouvera
+ dans le Glossaire à la fin du volume.
+
+ [112] _Edesse_, en latin _Rohes_.
+
+Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor
+sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si
+se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de
+Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte
+Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault
+son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves
+le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le
+conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy,
+Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault
+de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil,
+Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son
+frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et
+plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas,
+se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres,
+Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens,
+Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de
+saincte églyse.
+
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son
+nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il
+oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le
+conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles
+barons de grant renommée.
+
+Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda
+une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte
+prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le
+roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du
+tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis
+monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix,
+de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la
+Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
+
+ C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à
+ rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines
+ rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire
+ de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France,
+ selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis_. On
+ en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et
+ on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une
+ part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de
+ celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des
+ Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce
+ livre devint un monument historique national. Les Grandes
+ Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin
+ Paris a donné en 1836 une excellente édition des _Grandes
+ Chroniques_ (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles
+ V, que possède la Bibliothèque impériale.
+
+
+
+
+CROISADE DE LOUIS VII.
+
+_Bataille du Méandre._
+
+1148.
+
+
+La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit
+le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est
+large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il
+était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une
+vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un
+chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces
+deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa
+marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils
+savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous
+arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les
+montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à
+harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre
+rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les
+bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes
+en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais
+ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur
+notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus
+qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient
+ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et
+insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en
+fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en
+repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne
+connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages,
+c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche,
+vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et
+le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer
+dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en
+sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer
+des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les
+deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires
+s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et
+Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive
+escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les
+Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout
+aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son
+cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les
+dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui
+avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux
+attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les
+montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au
+roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que
+nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs
+et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les
+Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs
+pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre;
+mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas
+leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût
+peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il
+voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce
+qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà
+connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable
+savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze
+jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres,
+et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas
+à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes
+les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en
+sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui
+s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec
+eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne
+put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne
+voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on
+sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous
+en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions
+étaient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions
+devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi,
+éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait
+les cadavres, mit son armée en bataille.
+
+ [113] Il avait livré une partie de l'armée de l'empereur Conrad
+ aux Turcs, et avait partagé les dépouilles avec les Turcs.
+
+ [114] L'armée de Conrad avait péri presque tout entière en Asie
+ Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par
+ la faim.
+
+Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes
+devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi
+voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne
+pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les
+premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne,
+ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur
+l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de
+l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette
+montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une
+pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent
+qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout
+le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et
+oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme
+tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au
+fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher
+qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux
+des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins
+couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres.
+
+Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui
+étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer
+cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils
+espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour
+finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de
+notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus
+audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus
+l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent
+donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un
+troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux
+arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait,
+mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit
+quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je
+ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre;
+on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous,
+consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière;
+mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant
+d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul
+au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui
+ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas
+préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne
+les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour
+sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs,
+et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec
+acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande
+témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de
+plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce
+terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était
+impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les
+nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés
+par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait
+ses flèches à l'abri des arbres et des rochers.
+
+Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs
+bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger.
+Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les
+maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles
+fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs
+fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et
+gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant
+une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera
+autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et
+purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils
+combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue
+tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent
+sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui
+aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure.
+Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur
+armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient
+comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt
+tués et dépouillés.
+
+Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais
+illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son
+courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un
+arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut
+d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite
+pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de
+leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches,
+et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant
+les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il
+serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient
+affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à
+son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent
+enlever les dépouilles du champ de bataille.
+
+Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait
+beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de
+cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le
+roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée,
+remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin,
+les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils
+virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils
+gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le
+demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui
+étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient
+encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et
+l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte
+qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se
+réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils
+avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne
+dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il
+ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient
+dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le
+peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas
+avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît
+également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais
+Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on
+ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner
+l'autre.
+
+Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres
+de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de
+nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces
+considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs
+compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en
+bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait
+les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un
+peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et
+nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les
+bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang,
+nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à
+nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une
+grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers,
+résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui
+appartenait à eux et aux autres.
+
+Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce
+noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par
+la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce
+péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du
+Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et
+d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut
+pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert
+mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut
+ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans
+relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand
+ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait.
+On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui
+devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y
+eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la
+guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur
+argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la
+piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de
+pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre
+à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un
+autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de
+chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se
+porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.
+
+Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes
+des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos
+défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de
+nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un
+mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des
+marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant
+franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé,
+et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme
+qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille
+passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce
+qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage.
+
+On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux
+rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les
+Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent
+avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre
+piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi
+jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait
+les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le
+maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un
+grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un
+tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et
+les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la
+journée plus heureuse.
+
+Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous
+anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils
+emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne
+pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de
+fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes,
+vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne
+s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient
+emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait
+pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à
+nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les
+riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est
+ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre
+association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à
+force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie.
+
+ ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit
+ par L. Dussieux.
+
+ Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en
+ Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour,
+ il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger.
+
+
+
+
+SIÉGE DE DAMAS.
+
+1149.
+
+ Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de
+ Damas par les jardins, dont il orent moult à faire.
+
+Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
+est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit:
+Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit
+appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de
+quoy la terre est are[115], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant
+comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un
+fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mènent par conduis et par
+chaneaus, là où mestier est, devers la partie d'orient. Ès deux rives
+de ce fleuve croist moult grant plenté d'arbres qui portent fruit de
+toutes manières. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu armé
+ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois
+batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce
+que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y
+estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé
+mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière garde fist
+l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s'en
+allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent
+bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés
+que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin
+clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les
+sentiers y sont moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une
+commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval
+chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs
+de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par
+trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien
+clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s'en iroit tout l'ost vers
+la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les jardins estoient
+pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si
+fu qu'il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres
+qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour
+les chevaux.
+
+ [115] Aride.
+
+ [116] Laboureurs.
+
+Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
+mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de
+terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne
+finoient de traire par archières qu'il avoient faictes espesséement,
+et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux
+qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur
+deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter
+s'estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne
+guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes
+tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait
+faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers
+qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces
+tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à
+grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des
+murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle
+manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les
+barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.
+
+ Coment les nos gaaignièrent les jardins et le fleuve à grant
+ paine et chacièrent les Turcs dedens la cité.
+
+Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
+virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville,
+sans trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et
+commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turcs
+qu'il trouvèrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il
+ne les laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en
+occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les
+nostres ne sçay en quans lieux.
+
+Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop
+furent espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins
+laissièrent et s'en fouirent à grans routes dedens la cité. Lors
+allèrent les nostres tout à bandon[117] parmi les sentiers; mais les
+Turcs s'estoient bien pensés que les nostres auroient mestier de venir
+au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si
+tost comme il s'apperceurent que la cité seroit assiégée de celle
+partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et
+d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les
+nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin
+eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au
+fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il
+approchèrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les
+nostres reboutés arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner
+l'eaue; aux Turcs assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les
+nostres furent reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à
+tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier
+en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrière,
+demanda pourquoi il estoient arrestés; et l'on luy dist que la
+première bataille s'estoit assemblée aux Turcs qu'ils avoient trouvé
+hors de la ville.
+
+ [117] _A bandon._ A qui mieux mieux.
+
+Quant les Thiois oïrent ce, tantost se désordonnèrent et coururent
+tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de
+France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux
+poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et
+misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espées,
+asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister
+et ne demoura guères qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la
+ville. L'empereur fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à
+toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de près qui estoit
+armé de haubert. L'empereur fu à pié et tenoit en sa main une moult
+bonne espée. Il féri le Turc entre le col et la senestre espaule, si
+que le coup descendi parmi le pis au destre costé. La pièce chéi qui
+emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce
+virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent en la ville.
+Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut
+si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne se
+peussent tenir contre telles gens.
+
+ Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns
+ princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant
+ (entendre) qu'il prendroient la cité de l'autre part, dont elle
+ n'avoit garde de assaut.
+
+Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[118].
+Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent
+les Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et
+regardèrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se
+pensèrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur
+ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie
+soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour
+ce prisrent conseil entre eux, et fu accordé que par toutes les rues
+de la ville de celle partie où le siège estoit, l'en mist de bonnes
+barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que sé les
+nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient à copper les
+barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener à
+sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie
+couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient à
+meschief, quant il s'atournoient jà à fouir. Assez estoit légière
+chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la
+crestienté et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose
+à faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la
+malice au déable, qui cueurt tousjours et est preste à mal, destourba
+celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé
+toutes les choses qu'il prétendoient à emporter quant il
+s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cité se pourpensèrent que
+des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant
+convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui là
+estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce
+voulurent essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si
+envoyèrent à ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur
+promisrent et bien leur asseurèrent que ainsi le feroient comme il
+leur promettoient, s'il povoient tant faire que le siège se partist
+d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie;
+mais leur lignaiges, né leur noms, né les terres que il tenoient ne
+nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur
+hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient
+empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre
+Nostre-Seigneur vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de
+Jhérusalem, qui moult les créoient, et leur disrent que ce n'avoit pas
+esté bon conseil d'assiéger la cité par devers les jardins, car elle y
+estoit plus forte à prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent
+qu'il requeroient à ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy
+que avant qu'il gastassent là leurs peines et perdissent leur temps,
+il feroient l'ost remuer et asseoir la cité en ce costé qui estoit
+tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il
+disoient, ès parties de la ville qui sont contre orient et contre midi
+n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là, le
+fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient
+illec bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier,
+ainçois pourroit bien estre pris de venue.
+
+ [118] Sans réserve aucune.
+
+ [119] Des barons du royaume de Jérusalem.
+
+ [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les
+ chroniques de saint-Denis suivent le récit.
+
+Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien
+cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si
+les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
+suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent
+devant; tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il
+furent en la partie de quoy il sçavoient de vray qu'elle n'avoit garde
+d'assaut, et où l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si
+qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. Là demourèrent les
+barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent
+guères demouré en celle place qu'il s'apperceurent certainement que
+trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir:
+car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plenté de gens ne se
+povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez
+aise et délit.
+
+
+Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.
+
+Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent
+grant souffrete, et mesmement les pélerins des estranges terres: car
+il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement
+garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cité seroit
+prise où il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en
+nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guère chargier
+de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur
+failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucés et
+esbahis, né ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust
+esté paine perdue, et aussi de retourner en la place où il se
+logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: car sitost comme
+il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant
+y firent de barres de fors bois espès et longs, où ils misrent si
+grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus
+légière chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du
+demourer en la place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car
+il ne povoient avoir né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent
+ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la
+terre en la foy desquels et en la loyauté il avoient mis leur corps et
+leur hommes pour la besongne Jhésucrist, les avoient trahis très
+desloyaument et les avoient amenés en ce lieu où il ne povoient faire
+le profit de crestienté né leur honneur. Pour ce s'accordèrent tous
+qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent désormais de
+traïson.
+
+En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
+puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust
+proffitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à
+desplaire à ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, né
+riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient
+tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre
+les cités; car néis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient.
+Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient
+volentiers les gens de France et assez légièrement au royaume de
+Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps
+ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il estoient devant;
+et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.
+
+ Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite;
+ et coment toute la baronie fu mal encouragié vers ceux de Surie
+ qui ceste grant félonnie avoient pourchacié.
+
+Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
+saiges hommes qui avoient esté à celle besongne pour savoir
+certainement coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et
+pourparlée. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda
+plusieurs fois à maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on.
+Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonné[122] de
+ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien né
+qu'il consentist la traïson, car si tost comme il vit que les jardins
+de Damas estoient gaingnés et le fleuve pris par force, bien luy fu
+avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors vint à l'empereur
+et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement
+qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise et
+conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
+bien s'y accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit
+et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.
+
+ [121] Guillaume de Tyr.
+
+ [122] _Achoisonné_, inculpé, soupçonné.
+
+Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et
+grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son
+pays et estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle
+manière l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie.
+Mieux leur sembloit, sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine
+que l'un d'eux la déust avoir. Car il sont tousjours en contens et en
+plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs
+pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il
+leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail,
+plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust
+donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordèrent à la
+traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche,
+qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy
+par mal[123], ne cessa de pourchascier à son povoir coment lui
+rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons
+de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent
+toute la paine qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du
+roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prière
+avoient-il ce pourchascié.
+
+ [123] Raimond était l'oncle de la reine Éléonore, femme de Louis
+ VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut soupçonné
+ d'avoir pour sa nièce un amour qui fut la première cause du
+ divorce de Louis VII.
+
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par
+grant avoir que les Turcs donnèrent aux barons fu celle desloyauté
+faicte.
+
+Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si
+grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le
+royaume de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces
+grans hommes s'en furent partis, si fu assigné un grant parlement où
+assemblèrent tous les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne
+chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust
+honnouré et par quoy l'on parlast d'eux à toujours-mais en bien. Illec
+fu ramentu que la cité d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir
+des mescréans, qui séoit au milieu du royaume, si que sé l'on la
+vouloit assiéger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost,
+pour quoy ce seroit légère chose de prendre la ville, qui longuement
+ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parlé entre eux de
+celle chose. Mais rien n'en fu accordé, pour ce qu'il y avoit
+destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de
+France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la
+terre, quant il véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes
+avoient trahi, et le commun proffit destourbé et empeschié, si comme
+il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist
+rien faire de sa besongne par ses gens, et se départist le parlement
+ains que nulle riens y eut empris.
+
+ _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.
+
+1181-1182.
+
+
+Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France.
+Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix
+du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du
+monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs
+ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la
+renommée, ceux d'entre les juifs qui, par leur âge et par leurs
+connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de
+docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils
+se trouvèrent tellement enrichis, qu'ils s'étaient approprié près de
+la moitié de la ville, et qu'au mépris des volontés de Dieu et de la
+règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre
+de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui
+s'écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour
+judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche
+de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton
+frère, mais à l'étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les
+chrétiens sous le nom d'étrangers, leur prêtèrent de l'argent à usure;
+et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes,
+chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de
+dettes, qu'ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D'autres
+encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris,
+et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en
+étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il
+consulta un ermite nommé Bernard: c'était un saint homme, un bon
+religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'après son
+conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes
+qu'ils avaient contractées envers les juifs, à l'exception d'un
+cinquième qu'il se réserva.
+
+ [124] Chap. XXIII, v. 19, 20.
+
+Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases
+ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d'or
+et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié,
+avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de
+caution, dans des moments d'une nécessité pressante, ces impies les
+traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à
+recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient
+à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire
+avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi
+ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait à
+Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d'église,
+tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'évangiles
+orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques
+coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa
+l'impureté jusqu'à le jeter (ô douleur!) dans le fond d'une fosse où
+il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation
+divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans
+cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième
+de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces
+ornements sacrés à l'église qui les avait engagés. On pourrait donner
+avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans
+l'ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l'année
+du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi,
+grâce à l'édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les
+chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes
+qu'ils avaient contractées envers les juifs.
+
+L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le
+sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs
+jusqu'à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume.
+Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'à
+l'époque fixée, c'est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs
+domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et
+autres immeubles, il s'en réserva la propriété, pour lui et ses
+successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris
+la résolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, régénérés par les
+eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à
+Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le
+roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces
+néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté.
+D'autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur
+perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de
+belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,
+archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de
+remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne
+pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le
+Dieu de bonté et de miséricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui
+espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de
+leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce
+dans l'âme du roi, l'avait éclairée des lumières du Saint-Esprit,
+échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des
+prières et des promesses de ce monde... Les juifs infidèles, voyant le
+peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur
+l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à
+disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans
+étonnement la magnanimité et l'inébranlable fermeté du roi Philippe,
+et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s'écrièrent dans leur
+admiration: _Scema, Israel_; c'est-à-dire: Écoute, Israel, et
+commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où
+ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils
+savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit
+par l'édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à
+vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs
+propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal.
+Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour
+payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,
+leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de
+juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste.
+
+ RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans
+ la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis
+ la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle.
+
+ Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença
+ en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit
+ son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur
+ Guillaume le Breton.
+
+
+
+
+BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN.
+
+4 juillet 1187.
+
+Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy
+de Lusignan.
+
+
+Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de
+bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la
+soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec
+fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches
+semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand
+ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était
+ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt
+Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la
+voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan,
+emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après
+des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa
+mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut
+plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya
+de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en
+face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les
+rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne
+était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle
+combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans
+y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la
+chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit
+contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut
+qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus
+de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que
+sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à
+chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils
+furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline
+voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser
+quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de
+ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les
+chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un
+morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le
+Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout
+le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût
+bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus
+braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais,
+disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des
+Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de
+lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de
+la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur
+son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se
+prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et
+lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils
+fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et
+s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent
+repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient,
+ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne
+seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or,
+il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père
+descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en
+versant des larmes de joie.»
+
+ [125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond
+ était concertée avec l'ennemi.
+
+ [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit
+ mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient
+ le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au
+ ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour
+ lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de
+ Blacas_, t. I, p. 181).
+
+ Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille,
+ raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise
+ avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer
+ autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les
+ chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils
+ disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils
+ adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;
+ ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs
+ prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous
+ s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier
+ devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait
+ plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut
+ plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les
+ consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se
+ prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la
+ possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la
+ rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par
+ son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).
+
+Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur
+la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils
+souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un
+passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et
+s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline,
+et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient
+furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,
+le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur
+de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et
+plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on
+ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les
+prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les
+Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle
+défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et
+j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là,
+sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient
+emporté sur les montagnes et dans les vallées.
+
+ IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 194.
+
+ Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et
+ mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et
+ d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte.
+ Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une
+ _Chronique complète_.
+
+
+
+
+AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE.
+
+
+L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque
+avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à
+cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux
+pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
+à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était
+perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les
+chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent
+plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes,
+il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était
+couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin;
+il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation
+heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses
+chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux
+éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres
+disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des
+lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps
+partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En
+voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de
+blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira:
+«Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette
+terrible victoire!»
+
+ [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et
+ historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en
+ 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le
+ titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de
+ Jérusalem par Saladin.
+
+Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un
+autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour
+lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à
+la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés
+par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force
+extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir,
+maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect
+misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la
+proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient
+humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans
+les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient
+l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.»
+
+Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir
+auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut
+que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la
+soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu,
+présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi
+qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En
+effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les
+Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire
+et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer
+Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque
+celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il
+enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers
+Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis,
+s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple,
+les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc
+alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout
+tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter
+sa vie.
+
+Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre
+Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane
+musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie,
+d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le
+sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je
+pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin,
+il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant
+qu'il aimait mieux mourir.
+
+Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui
+étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers,
+Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre
+les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de
+son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire
+mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux
+pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque
+Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces
+guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à
+cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient
+comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus
+cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il
+en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque
+l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît
+une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda
+également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les
+chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou
+qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté.
+
+On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des
+chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers
+avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de
+bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des
+exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec
+une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se
+refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant
+de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut
+accepté par un très-petit nombre.
+
+Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de
+Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs
+lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de
+ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
+l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre
+soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea
+contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite
+que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait
+pour une chaussure.
+
+Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le
+reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions
+nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte:
+«Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je
+vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir
+vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de
+la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand
+sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas
+les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or
+l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de
+joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il
+n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens
+exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines
+villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par
+le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il
+paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des
+prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en
+spectacle.
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS.
+
+1186.
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne
+sçai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses
+besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et
+amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il
+s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de
+l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les
+rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elles
+estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit
+nul souffrir; si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié.
+Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de
+celle fenestre en grant abominacion de cuer.
+
+Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et
+somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers ne
+l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à
+celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgeois de
+Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité
+feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce
+le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité
+qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu
+appelée en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant à
+dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les
+habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit
+lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en
+l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si
+comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent
+le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du
+nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust
+demourer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+SALADIN PREND JÉRUSALEM.
+
+1187.
+
+
+«Jérusalem, dit Ibn-Alatir, était alors une ville très-forte.
+L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte d'Amoud ou de la
+Colonne. C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent
+dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20
+régeb). Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et
+d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. Il
+n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous
+défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en
+arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et
+descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un émir de
+distinction ayant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à la fois,
+et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrétiens
+en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place, et
+ouvrirent la brèche. Des archers postés dans le voisinage repoussaient
+à coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et
+protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine;
+quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait qu'à y
+mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis
+de capituler[128]. On députa les principaux habitants à Saladin, qui
+répondit: «J'en userai envers vous comme les chrétiens en usèrent avec
+les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je
+passerai les hommes au fil de l'épée, et je réduirai le reste en
+servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal.» A cette réponse,
+Balian[129], qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit
+pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accordée; il se
+présenta à Saladin, et lui fit des représentations. Saladin se
+montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prières.
+Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de ménagement et dit:
+«Sachez, ô sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul
+peut se faire une idée de notre nombre. Les habitants répugnent à se
+battre parce qu'ils s'attendent à une capitulation, ainsi que vous
+l'avez accordée à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à
+la vie, mais si une fois la mort est inévitable, j'en jure par le Dieu
+qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous
+brûlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un écu. Vous ne
+trouverez plus de femmes à réduire en esclavage, d'hommes à mettre
+dans les fers. Nous détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée
+Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les
+musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne
+laisserons pas une seule bête de somme en vie. Nous sortirons contre
+vous, nous nous battrons en gens qui défendent leur vie. Pour un de
+nous qui périra, il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons
+libres ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta
+ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. «Les
+chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporteront rien sans
+nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont à
+notre discrétion, et ils se rachèteront à un prix qui sera déterminé.»
+Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. Il fut convenu avec les
+chrétiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour
+sa rançon 10 pièces d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et
+l'autre sexe 2. Un délai de quarante jours fut accordé pour le
+payement de ce tribut. Passé ce terme, tous ceux qui ne se seraient
+pas acquittés seraient considérés comme esclaves. Au contraire, en
+payant le tribut on était libre sur-le-champ et l'on pouvait se
+retirer où l'on voulait. A l'égard des pauvres de la ville, dont le
+nombre fut fixé par approximation à 18,000, Balian s'obligea à payer
+pour eux 30,000 pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte
+ouvrit ses portes, et l'étendard musulman fut arboré sur ses murs. On
+était alors au vendredi 24 de régeb (commencement d'octobre
+1187)[130].»
+
+ [128] La capitulation fut hâtée par la découverte d'une
+ conspiration dans l'intérieur de la ville. Les chrétiens grecs,
+ appelés _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande
+ partie de la population de Jérusalem, s'entendirent avec Saladin
+ pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent
+ très-fâchés d'avoir été prévenus dans l'accomplissement de leurs
+ projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient
+ ce nom parce que leur doctrine était celle des empereurs de
+ Constantinople, leurs anciens rois; leur religion était presque
+ semblable à celle des Latins; mais la haine des races en faisait
+ deux peuples ennemis. (_Note rédigée d'après une savante note de
+ M. Reinaud._)
+
+ [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de
+ Jérusalem.
+
+ [130] Il résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours.
+ On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été
+ dit de la conspiration des chrétiens Melkites. (_Note de M.
+ Reinaud._)
+
+Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entrée dans Jérusalem.
+Emad-Eddin rapporte que «ce jour fut pour les musulmans comme un jour
+de fête. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y
+recevoir les félicitations des grands, des émirs, des sophis et des
+docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien
+grave. La joie brillait sur son visage, car il espérait tirer un grand
+honneur de la conquête de la ville sainte. Les portes de sa tente
+restèrent ouvertes à tout le monde, et il fit de grandes largesses.
+Autour de lui étaient les lecteurs, qui récitent les préceptes de la
+loi, les poëtes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les
+lettres du prince qui annonçaient cet heureux événement; les
+trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie;
+tous les cœurs rapportaient humblement ces succès à Dieu; toutes les
+bouches célébraient les louanges du Seigneur.»
+
+Une foule de savants et de dévots étaient accourus des contrées
+voisines pour être témoins de la prise de Jérusalem. L'historien
+Emad-Eddin, qui depuis quelque temps était malade à Damas, rapporte
+lui-même qu'à la première nouvelle du siége de Jérusalem, il ne se
+sentit plus de mal et accourut en toute hâte pour prendre part à la
+joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il
+passait pour être fort éloquent, ses amis se pressèrent autour de lui
+pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer à leurs parents
+et à leurs amis. Le premier jour il en écrivit soixante-dix[131].
+
+ [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua
+ beaucoup à augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le
+ jour où Jérusalem se rendit était justement l'anniversaire de
+ celui où, à les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel,
+ conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Pendant ce temps, les chefs des chrétiens évacuaient la ville.
+Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans
+Jérusalem la vie monastique, et à qui Saladin permit de se retirer
+avec sa suite et ses richesses. Telle était sa douleur, suivant
+l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme
+les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paraître la reine de
+Jérusalem, dont le mari était alors captif entre les mains du sultan,
+et qui alla le rejoindre à Naplouse; puis s'avança la veuve de Renaud,
+seigneur de Carac, dont le fils était aussi prisonnier. La mère en se
+retirant demanda la liberté de son fils; le sultan y mit pour
+condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas
+remplie, sa demande fut rejetée. Enfin, on vit sortir le patriarche,
+emportant avec lui les richesses des églises et des mosquées.
+
+Le patriarche avait enlevé tous les ornements d'or et d'argent qui
+couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses,
+l'historien Emad-Eddin dit au sultan: «Voilà des objets pour plus de
+200,000 pièces d'or; vous avez accordé sûreté aux chrétiens pour leurs
+effets, mais non pour les ornements des églises. Laissons-les faire,
+répondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi.
+Ils ne connaissent pas le véritable sens du traité. Donnons-leur lieu
+de se louer de la bonté de notre religion.» En conséquence, on
+n'exigea du patriarche que 10 pièces d'or, comme pour tous les autres.
+
+Les chrétiens qui étaient en état de payer sortirent successivement de
+la ville. On avait placé aux portes des gens chargés de recevoir le
+tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidité des émirs et de leurs
+subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en
+détournèrent une partie à leur profit. «S'ils s'étaient conduits
+fidèlement, dit-il, le trésor eût été rempli. On avait estimé le
+nombre des chrétiens de la ville en état de porter les armes à
+60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville
+était grande et la population s'était accrue des habitants d'Ascalon,
+de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les
+rues et les églises, et l'on avait peine à se faire place. Une preuve
+de cette multitude, c'est qu'un très-grand nombre payèrent le tribut
+et furent renvoyés libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour
+lesquels Balian avait donné 30,000 pièces d'or; et pourtant il resta
+encore 16,000 chrétiens qui faute de rançon furent faits esclaves.
+C'est un fait qui résulte des registres publics et sur lequel il ne
+peut pas rester d'incertitude. Ajoutez à cela qu'un grand nombre
+d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se
+glissèrent furtivement du haut des murailles à l'aide de cordes;
+d'autres empruntèrent à prix d'argent des habits musulmans, et
+sortirent sans rien payer. Enfin, quelques émirs réclamèrent un
+certain nombre de chrétiens comme leur appartenant, et touchèrent
+eux-mêmes le prix de leur rançon[132]. En un mot, ce ne fut que la
+moindre partie de cet argent qui entra au trésor.»
+
+ [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrétiens
+ d'Orient de toutes les communions étaient et sont encore en usage
+ d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Il était donc facile à ceux
+ des émirs qui possédaient des fiefs de dire que certains
+ chrétiens étaient de leurs sujets, et que c'était par hasard
+ qu'ils se trouvaient à Jérusalem. Emad-Eddin cite le prince de
+ Haram et d'Édesse qui sous ce prétexte se fit remettre jusqu'à
+ mille chrétiens, qu'il disait être des Arméniens d'Edesse. Le
+ prince d'Élbiré sur l'Euphrate en réclama pour sa part cinq
+ cents. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Il avait été stipulé que les chrétiens laisseraient en sortant leurs
+chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin
+rapporte sur ce même sujet que les chrétiens vendirent en partant
+leurs meubles et leurs effets; mais ce fut à si bas prix qu'ils
+semblaient les donner. Les chrétiens en sortant avaient la liberté
+d'aller où ils voulaient; les uns se rendirent à Antioche et à
+Tripoli, d'autres à Tyr; quelques-uns en Égypte, où ils s'embarquèrent
+à Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des
+patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les égards
+et les sentiments les plus généreux. Il donna aux fugitifs une escorte
+qui les protégea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de
+cinq cents, qui se rendirent à Alexandrie furent défrayés de toute
+dépense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas à Alexandrie de
+navire qui pût les emmener, ils attendirent une occasion favorable.
+Leur séjour en Égypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on
+fournît à tous leurs besoins, et paya même le prix de leur voyage,
+afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'après son ordre, le
+gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrèrent pleins d'attention
+pour eux et en eurent soin jusqu'à leur entier embarquement[133].
+
+ [133] Ces détails, si honorables pour Saladin, se trouvent
+ presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trésorier.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+A l'égard des chrétiens qui restèrent à Jérusalem, particulièrement de
+ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquiétés, on lit dans
+Emad-Eddin qu'ils conservèrent leurs biens à condition de payer, outre
+la rançon commune à tous, un tribut annuel. Quatre prêtres latins
+seulement eurent la faculté de demeurer pour desservir l'église du
+Saint-Sépulcre et furent exemptés du tribut. «Quelques zélés
+musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseillé à Saladin de détruire
+cette église, prétendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait
+comblé et que la charrue aurait passé sur le sol de l'église, il n'y
+aurait plus de motif pour les chrétiens d'y venir en pèlerinage; mais
+d'autres jugèrent plus convenable d'épargner ce monument religieux,
+parce que ce n'était pas l'église, mais le calvaire et le tombeau qui
+excitaient la dévotion des chrétiens, et que lors même que la terre
+eût été jointe au ciel, les nations chrétiennes n'auraient pas cessé
+d'affluer à Jérusalem.»
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 206.
+
+
+
+
+SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISÉS.
+
+1191.
+
+ Saladin s'était emparé de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les
+ chrétiens vinrent mettre le siége devant la ville; au printemps
+ de 1191, Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion vinrent se
+ réunir aux assiégeants.
+
+
+«La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et
+d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit
+successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les
+chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de
+France, dont ils nous menaçaient depuis longtemps; il arriva un samedi
+20 avril. C'était un roi grand en dignité, très-considéré, et des
+premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement
+de l'armée. Il n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux
+chargés d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon
+blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espèce; je n'en ai jamais
+vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des
+caresses; mais un jour cet oiseau s'étant envolé de sa main, s'enfuit
+dans la ville, d'où on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000
+pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement
+nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps
+après, l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe,
+un des plus puissants seigneurs d'Occident. Dès lors les attaques
+recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant
+que le sultan était encore à Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les
+chrétiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes
+ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans
+leurs quartiers; pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente,
+où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment
+auprès de lui. Tout à coup on vient lui dire que l'ennemi était
+retourné à l'assaut: alors il fait revenir son armée, et lui fait
+passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle, et ne la
+quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas;
+Saladin se décida à faire camper de nouveau son armée sur la colline
+d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrétiens,
+marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une
+telle ardeur, il craignit d'être forcé dans ses retranchements, et
+cessa ses attaques contre la ville.
+
+«Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui
+laissait pas de repos, et visait surtout à combler les fossés: dans
+cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans
+excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il y jetait
+ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face
+à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs
+corps: les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un
+couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres
+déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les
+jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des
+machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la
+garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne
+cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient
+tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent
+d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se résignaient à
+leur sort persuadés que Dieu est propice aux patients. La guerre ne
+discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrétiens attaquaient la
+ville, et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens
+mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison, autant il en mettait à
+les tourmenter eux-mêmes. Il montra en cette occasion une constance
+extraordinaire. Un jour, un député s'étant présenté au nom des Francs
+pour entrer en pourparler, il lui fit répondre que les Francs eussent
+à dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien.
+Tel était l'état des choses quand le roi d'Angleterre arriva.
+
+«Ce roi était d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un
+caractère indomptable; déjà il s'était fait une grande réputation par
+ses guerres passées; il était inférieur pour la dignité et la
+puissance au roi de France, mais il était plus riche que lui, plus
+brave, et d'une plus grande expérience dans la guerre. Sa flotte se
+composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de
+munitions. Il s'empara en chemin de l'île de Cypre. Il arriva devant
+Acre un samedi 8 de juin.
+
+«Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se
+livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit
+ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous
+effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos
+ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi
+d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient
+leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son
+habileté et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive
+sensation chez les musulmans; dès lors ils commencèrent à être remplis
+de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reçut encore ce coup
+avec résignation; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu; et
+d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il à redouter?
+Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le
+reste?
+
+«La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman
+chargé de vivres et de provisions, et se rendant de Béryte au port
+d'Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fit une longue
+résistance, et parvint même à brûler un navire chrétien; mais enfin,
+ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu
+que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub ou Jacques, homme
+brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de hache,
+et tout fut englouti; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme,
+que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de
+ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse;
+pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et
+se résigna à la volonté de Dieu, persuadé que Dieu ne laisse pas sans
+récompense ceux qui lui sont fidèles. Heureusement, le jour même, Dieu
+nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait
+construit une machine à quatre étages, dont le premier était en bois,
+le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain;
+cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; déjà elle
+était à une distance d'environ cinq coudées des murs, du moins à en
+juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous
+pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prît feu.
+A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu
+de vives actions de grâces.
+
+«Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la
+garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y
+répondaient; c'était le signal de l'assaut; l'armée montait aussitôt à
+cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle força les
+retranchements des chrétiens, ce qui procura quelque repos à la ville.
+Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'à midi, et les
+deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment le soleil
+était ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le
+vertige.
+
+«Quatre jours après, nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour;
+les soldats prirent les armes, et se précipitèrent sur le camp des
+chrétiens; aussitôt les Francs revinrent défendre leur camp, en
+poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs
+tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eût osé forcer son camp,
+sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et
+infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement,
+les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les
+musulmans firent preuve d'une constance inouïe. Enfin l'ennemi, étonné
+de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait
+frémir, envoya demander à traiter. Il vint de sa part un député qui
+fut mené à Malek-Adel[134]; il était chargé d'une lettre du roi
+d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le
+sultan; mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si
+légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait
+indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble,
+de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. «S'il veut avoir une
+entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit
+faite. Rien n'empêche en attendant qu'un interprète ne nous serve de
+médiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois
+d'accord, il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous
+aboucher ensemble.» Les jours suivants la guerre continua. A tout
+instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des
+travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis
+l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba
+malade, et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut
+blessé; cet accident procura quelque relâche à la ville.»
+
+ [134] Frère et successeur de Saladin.
+
+ BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 302[135].
+
+
+_Suite du même sujet._
+
+
+Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions
+qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux
+prétendants au royaume de Jérusalem; l'un était le roi Guy, fait
+prisonnier à la bataille de Tibériade; l'autre le marquis de Tyr[136].
+La femme du roi Guy[137], laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien
+roi de Jérusalem, et était censée réunir en sa personne l'autorité
+royale, étant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet événement est
+ainsi raconté par Emad-Eddin: «Il était d'usage chez les Francs de la
+Palestine qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou, à
+défaut d'enfant mâle, à ses filles, par ordre de primogéniture; or, à
+la mort du dernier roi, le trône s'étant trouvé vacant, l'autorité
+avait passé à la femme de Guy, fille aînée du roi Amaury; c'est en
+qualité de mari de la princesse que Guy avait été reconnu roi. La
+reine étant morte sans enfants, le trône devait appartenir à sa sœur
+cadette[138], épouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le
+marquis de Tyr, qui convoitait le trône, enleva la femme de Honfroy,
+sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trône, et l'épousa
+lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la
+princesse fût alors enceinte; dès lors le marquis de Tyr fut reconnu
+roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés.
+Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intérêts; et alors le
+marquis, effrayé, s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient
+beaucoup de cas des talents du marquis, lui écrivirent pour l'engager
+à revenir; il s'y refusa.»
+
+ [135] Boha-Eddin, historien arabe, né à Mossoul, en 1145, mort en
+ 1232. Il fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem.
+ Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_.
+
+ [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jérusalem en 1192.
+
+ [137] Sibylle.
+
+ [138] Isabelle.
+
+ [139] Honfroy, seigneur de Montreal, connétable du royaume de
+ Jérusalem.
+
+Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade. Boha-Eddin
+remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car
+la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité.
+L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les
+chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours
+ils essayaient de quelque nouveau piège; aussi Saladin, était-il en
+proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de
+tous côtés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait
+plus écrit au calife de Bagdad, soit qu'il eût reconnu l'inutilité de
+ses démarches précédentes, soit qu'il se crût désormais hors de
+danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre
+suivante, qui nous a été conservée par le compilateur des
+_Deux-Jardins_.
+
+«Votre serviteur a toujours le même respect pour vous, mais il se
+lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant à vous écrire sur nos
+ennemis, dont la puissance s'accroît sans cesse et dont la méchanceté
+n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un
+tel ennemi qui assiège et est assiégé, qui resserre et est resserré,
+qui à l'abri de ses retranchements ferme l'accès à ceux qui voudraient
+s'approcher, et fait manquer l'occasion à ceux qui la cherchent. En ce
+moment, les Francs ne sont guère au dessous de 5,000 cavaliers et de
+100,000 fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis, la
+guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés; mais la mer est
+pour eux, la mer s'est déclarée pour les enfants du feu[140]. De
+vouloir définir le nombre des peuples qui composent l'armée chrétienne
+et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible;
+l'imagination même ne saurait se le représenter. On dirait que c'est
+pour eux que Motenabbi a fait ce vers:
+
+ «Là sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues diverses;
+ aux interprètes seuls est donné de converser avec eux.»
+
+ [140] Ceci s'adresse aux chrétiens, qui dans l'opinion de Saladin
+ étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour
+ lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgré l'ancien
+ proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un
+d'entre eux passe de notre côté, nous manquons d'interprètes pour les
+entendre; souvent l'interprète à qui on s'adresse renvoie à un autre,
+celui-ci à un troisième, et ainsi de suite. La vérité est que nos
+troupes sont lassées et dégoûtées; elles ont vainement tenu bon
+jusqu'à l'épuisement des forces; elles sont demeurées fermes jusqu'à
+l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on
+nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos brisé, en moins
+grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppressée par ennui
+de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent
+que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à
+nos détestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours
+quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent avec des tours,
+tantôt avec des pierres; un jour c'est avec les débabés[141], un autre
+avec les béliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils
+s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler
+nos fossés, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois
+ils montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils
+attaquent par mer, montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà qu'à
+présent, non contents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre,
+ils se sont mis en tête de construire des collines rondes en forme de
+tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierres; et lorsque cet
+ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par
+derrière et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à peu, et
+s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce
+qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici le
+feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades
+de bois; mais à présent comment entamer avec les pierres ou consumer
+avec le feu ces collines de terre qui sont à la fois un rempart pour
+les hommes et un abri pour les machines.»
+
+ [141] Grand édifice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre
+ de guerriers; il était revêtu de grandes plaques de fer et
+ marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intérieur;
+ cette machine était munie d'un bélier. (_Bibl. des Croisades_, t.
+ 4, p. 291.)
+
+Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les
+musulmans ne se montrèrent pas fort zélés à le seconder. A cet égard,
+le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu
+Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reçu en fief
+quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux
+dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se
+tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas
+cette année au Sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut
+très-indigné de cet excès d'ambition; il lui parut étrange que tandis
+que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme son
+neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi quand il reçut la
+nouvelle de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable.
+
+Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien,
+demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et
+Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas
+qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut
+avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant;
+on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre,
+et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous
+voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous
+instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux
+choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous
+puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si
+nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le
+sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.»
+Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait
+lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne
+parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé
+par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il
+se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de
+l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne
+fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint
+pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se
+conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je
+gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au
+rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au
+fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait
+besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos
+rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est
+en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les
+apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un
+député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu,
+pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le
+député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux
+de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de
+besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour
+les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au
+sultan.--Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est
+malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à
+cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.»
+Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi
+d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin
+remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des
+fruits et de la neige, qui lui furent accordés.
+
+Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part
+du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des
+troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de
+savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps,
+poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre
+la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des
+remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et
+plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les
+chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier
+juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se
+partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et
+infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et
+se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y
+eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à
+l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O
+musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes
+les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se
+représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux
+souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il
+renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne
+prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque
+Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le
+sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je
+pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.»
+
+«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la
+garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de
+faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si
+vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous
+abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette
+nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous
+en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des
+guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les
+pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et
+les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre,
+le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on
+craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et
+de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour
+procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du
+jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes,
+cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal
+secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière
+ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible
+de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au
+camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements,
+et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et
+des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était
+extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou
+coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en
+fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un
+autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes.
+Le combat dura jusqu'à la nuit.
+
+«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville.
+Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils
+allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de
+leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage,
+et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour
+négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que
+la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons
+prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du
+moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions,
+et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les
+mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux
+dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et
+mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à
+faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne
+rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne
+soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des
+vôtres.» En disant ces mots, il se retira.
+
+Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des
+esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit
+que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la _demeure
+éternelle_; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan.
+Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit
+Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et
+les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette
+sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais
+déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier
+degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée.
+Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat,
+elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était
+inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi
+d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et
+des fruits, obtint ce qu'il désirait.
+
+Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport
+de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une
+nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent
+les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de
+l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une
+fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par
+l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville.
+Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la
+garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en
+est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert;
+ils n'étaient guère au-dessous de mille[142].»
+
+«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre
+de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous
+nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant
+que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez
+l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de
+céder; pour nous, notre parti est pris.»
+
+ [142] L'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient
+ descendus du ciel pour venir au secours de la ville.
+
+«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la
+ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux,
+disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les
+prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes
+de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent
+rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il
+offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la
+garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie
+croix), ce qui fut refusé.»
+
+Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier
+chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le
+refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la
+garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un
+passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les
+bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient
+emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses
+troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à
+évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver.
+Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les
+chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques
+soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le
+signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des
+chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens
+firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les
+musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses
+guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la
+fin, il fut repoussé par le nombre.»
+
+La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière
+extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de
+Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait
+l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus
+longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il
+assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de
+la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent
+partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer
+sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un
+grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers
+l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un
+instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit
+égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les
+cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et
+de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par
+esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce
+temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui
+a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des
+consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer
+plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.»
+
+L'historien Emad-Eddin, qui était aussi à l'armée, témoigne également
+que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'étendard des chrétiens
+sur les remparts furent tous dans l'affliction. «Nous ignorions
+encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles
+conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations
+étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut
+venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livré à de noires pensées.
+Le lendemain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de
+l'avenir; nous essayâmes de le consoler; nous lui dîmes: Cette ville
+était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombée au
+pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas péri pour une ville
+perdue; il faut avoir en Dieu la même confiance.»
+
+Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. «Quand Maschtoub,
+dit-il, vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la
+défendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les
+habitants et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens,
+moyennant la somme de 200,000 pièces d'or, la liberté de 2,500
+prisonniers chrétiens, dont 500 d'un rang élevé, et la restitution de
+la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pièces d'or
+pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accordé un
+certain délai pour le payement de l'argent et la remise des
+prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent
+l'exécution du traité, et les Francs entrèrent dans la ville.»
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 302.
+
+
+
+
+LA QUATRIÈME CROISADE.
+
+_Foulques de Neuilly prêche la croisade._
+
+1198.
+
+Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps
+d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de
+Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait
+nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et
+Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce
+Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la
+France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints
+miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla
+si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole
+envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la
+croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux,
+maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence
+telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
+le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous
+les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés.
+Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le
+cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était
+si grande[143].
+
+ [143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement
+ du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:
+
+ Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après
+ l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III,
+ apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy
+ d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
+ Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il
+ ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques
+ dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les
+ autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy.
+ Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à
+ l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France,
+ et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité;
+ et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes
+ croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil
+ qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost
+ seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il
+ seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en
+ esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent
+ porceque le pardons ère si grans.
+
+
+_Les croisés français envoient des députés à Venise._
+
+1201.
+
+Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils
+voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois
+ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas
+encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils
+tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous
+les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y
+fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les
+meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils
+donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.
+
+De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya
+deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le
+comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy
+de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et
+les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard
+Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et
+Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement
+leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes
+scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les
+conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres
+lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous
+avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent
+qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux
+que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée
+qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême.
+
+Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux,
+les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils
+baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent
+beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les
+lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs
+messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et
+le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien
+reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans
+couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous
+direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce
+qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons
+que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce
+que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc
+leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour,
+qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce
+qu'ils demandaient.
+
+Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit.
+Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent
+le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la
+manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts
+barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger
+l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut
+permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de
+puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que
+vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure
+de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle
+manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que
+vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent
+satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande
+chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous
+répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le
+terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si
+grande chose.»
+
+Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne
+puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la
+fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous
+dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter
+par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous
+pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer
+quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires
+pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à
+pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la
+flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on
+donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et
+toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant
+un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour
+faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce
+soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs.
+Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères
+pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre
+association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par
+terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous,
+et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.»
+
+Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et
+qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent
+entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les
+propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent:
+«Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit
+qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le
+leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc,
+qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil
+était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et
+son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir
+l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis
+mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en
+assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus
+belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et
+qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les
+messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.
+
+Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils
+demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette
+convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup
+regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy
+de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du
+consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit:
+«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants
+nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez
+pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez
+les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont
+choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance
+sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et
+de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la
+terre sainte d'outre-mer.»
+
+Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant
+beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix,
+levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous
+l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il
+semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut
+apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au
+pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que
+Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé
+toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir
+cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.»
+Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter.
+Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain.
+
+
+_Les croisés arrivent à Venise._
+
+1202.
+
+Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte
+de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la
+nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres
+chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce
+qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme
+qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils
+envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte
+de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les
+exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de
+la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un
+autre passage que celui de Venise.
+
+A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à
+Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons
+chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières,
+ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à
+d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens
+partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres
+chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons
+chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri
+de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de
+Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec
+lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de
+chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut
+le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il
+advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.
+
+ [144] Grant planté.
+
+Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et
+furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île
+Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de
+braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus
+nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était
+convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et
+les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que
+jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y
+avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois
+fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en
+l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent
+aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien
+rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent
+très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils
+sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de
+payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile.
+
+On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de
+gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les
+barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent
+demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme
+nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent:
+«Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et
+même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir
+payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux
+autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il
+faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut
+mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer
+l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de
+manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le
+secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi
+la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous
+avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons
+volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous
+irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient
+voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux
+aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que
+de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui
+plaira.»
+
+Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et
+tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de
+Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient
+de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle
+vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et
+quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs
+d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en
+défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que
+l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux
+qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.
+
+Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne
+nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons
+gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais
+notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en
+recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de
+Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes
+villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous
+avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la
+conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent
+qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les
+conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux
+barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée
+se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens.
+
+Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc.
+C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des
+barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de
+Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au
+peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave
+nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on
+entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je
+suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait
+gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous
+vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec
+vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour
+conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les
+pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout
+d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que
+vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.»
+
+Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les
+pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui
+avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage;
+car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y
+voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il
+reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient
+allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc
+descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en
+pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,
+parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens
+commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent
+bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du
+bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé
+le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les
+navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer.
+
+
+_Alexis demande du secours aux Vénitiens._
+
+Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes
+aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un
+empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère
+appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis
+s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête,
+et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le
+tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce
+fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une
+ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de
+Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à
+Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de
+pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à
+s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée
+à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des
+meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier
+miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes
+déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout
+ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il
+dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.
+
+Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de
+Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et
+quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur
+répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons
+quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers
+lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous
+l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à
+tort à lui et à son père.»
+
+
+_Les croisés à Zara._
+
+1202.
+
+On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que
+de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés
+d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus
+furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi
+que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils
+portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et
+mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre
+villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.
+
+La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie,
+et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément
+on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les
+pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les
+uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville,
+si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la
+ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain
+matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères,
+et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent
+le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et
+descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville.
+Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints
+sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche
+tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé
+le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés
+tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat,
+qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche
+demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils
+furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à
+Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de
+l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou
+de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent
+beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie.
+
+Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent
+parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils
+rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie
+restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre,
+sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur
+en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a
+parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux
+messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne
+vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous
+pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils
+envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla
+aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors
+rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là.
+
+Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les
+barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre
+leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire
+ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui
+répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de
+faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en
+retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et
+ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils
+de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des
+Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je
+vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car
+elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc
+entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons:
+«Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me
+l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre,
+et je vous somme de le faire.»
+
+Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se
+réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont
+fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent
+beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si
+nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui
+dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux
+qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au
+matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y
+dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,
+dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les
+échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des
+pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura
+bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et
+ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent
+cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient
+refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée.
+
+Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve
+assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des
+barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la
+grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons
+partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre
+part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens.
+Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous
+l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la
+partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent
+l'autre.
+
+
+_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._
+
+Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant
+arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un
+palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs,
+le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le
+frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous
+enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui
+le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés
+au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur
+héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le
+prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous
+donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout
+d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il
+mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il
+faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans
+cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000
+marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et
+grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous
+croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous
+fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq
+cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci
+seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons
+plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir
+celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne
+traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui
+refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre
+eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils
+furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.
+
+ [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.
+
+Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était
+de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent
+qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la
+guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais
+qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux
+Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien
+par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres
+ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre
+sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce
+traité, nous serons honnis à toujours.»
+
+Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques
+étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient
+aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort
+sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et
+suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et
+qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour
+recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux
+de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était
+mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.
+
+Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de
+Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux
+de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention,
+parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en
+allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et
+jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment
+et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du
+prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques.
+
+
+_Les croisés envoient des députés au Pape._
+
+Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à
+Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait
+mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux
+chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message.
+Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean
+de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux
+chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers
+jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement
+et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée.
+
+Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et
+ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put,
+se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais
+les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné
+les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon
+de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de
+mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans
+quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent
+comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils
+sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait
+bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire,
+qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins
+la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda
+et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans
+cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein
+pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de
+lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre
+l'armée.
+
+
+_Les croisés vont à Corfou._
+
+Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour
+partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la
+Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les
+Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........
+Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut
+convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de
+Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce
+qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc
+et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de
+l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,
+leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup
+d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en
+voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et
+arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville
+à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de
+fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée
+qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et
+pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les
+reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de
+Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et
+maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau
+destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs,
+puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du
+marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait
+confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est
+très-riche et plantureuse.
+
+
+_Les croisés arrivent à Constantinople._
+
+ Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent
+ sur Constantinople.
+
+Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir
+alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et
+de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils
+remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui
+est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville
+dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez
+savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais
+vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se
+trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces
+belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et
+ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel
+qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la
+longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les
+autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si
+hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car
+jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde
+était créé.
+
+ [146] Les Dardanelles.
+
+Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de
+Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là
+fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites
+alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le
+duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous
+l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris
+l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais
+entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si
+nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont
+pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour
+chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous
+fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin
+d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous
+voulons faire. Il y a ici près des îles[147] que vous pouvez voir
+d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres.
+Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays.
+Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous
+ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui
+qui a vivres que celui qui n'en a pas.»
+
+ [147] Les îles des Princes.
+
+Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en
+allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin,
+qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en
+juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de
+poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des
+navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt
+besoin pour se défendre.
+
+Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller,
+et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi
+passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours
+qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les
+murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose.
+Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir
+précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu
+parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils
+peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur
+Alexis[148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis
+Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce
+palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux
+puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un
+homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.
+
+ [148] Alexis III, dit l'Ange, frère d'Isaac l'Ange, auquel il
+ avait fait crever les yeux.
+
+Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans
+le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes.
+Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les
+sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne
+resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et
+riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui
+avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut
+prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce
+palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les
+mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils
+allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre
+palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[149]; là on
+ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était
+hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant
+Constantinople, et alla aussi camper à Scutari.
+
+ [149] Scutari.
+
+Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de
+Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des
+croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer
+malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours,
+durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,
+et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de
+braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne
+vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette
+compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère,
+Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui
+était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux
+quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied
+d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc
+de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq
+cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se
+partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient
+attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens
+et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous
+attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à
+Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs
+tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre.
+Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils
+gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes
+et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où
+ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils
+devaient.
+
+
+_Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac._
+
+1203.
+
+ L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer,
+ les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son
+ neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer
+ Constantinople.
+
+Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour
+ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut
+l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et
+les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire
+leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à
+lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup
+de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des
+vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les
+autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,
+restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La
+matinée fut belle un peu après le lever du soleil.
+
+L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande
+armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau
+pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit
+aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent
+des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et
+l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et
+les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir
+combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le
+dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on
+ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des
+palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et
+les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles
+commencent à se ranger comme elles devaient le faire.
+
+Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres
+batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de
+l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople,
+abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de
+butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la
+tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de
+Constantinople[150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du
+port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient
+la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient
+perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour,
+dans la Juiverie[151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent
+faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de
+Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des
+barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques
+d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué
+et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir;
+un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain,
+vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut
+très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens
+arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en
+eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer
+dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez
+de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si
+près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à
+cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et
+tué beaucoup des leurs.
+
+ [150] Cette chaîne, tendue entre Constantinople et la tour de
+ Galata, fermait entièrement l'entrée du port de Constantinople.
+
+ [151] Le quartier des Juifs.
+
+Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople.
+Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame,
+et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le
+port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux
+de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient
+faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les
+Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les
+vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que
+sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et
+qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient
+leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens
+attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là
+quatre jours.
+
+Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles
+chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de
+Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un
+fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de
+pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent
+travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le
+pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles
+sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon
+l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la
+ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut
+grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait
+bien deux cents dans la ville.
+
+Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de
+Blaquerne et le château de Bohémond[152], qui était une abbaye close
+de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une
+fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des
+portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté
+de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les
+vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers,
+et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la
+leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils
+n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que
+l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour
+garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne
+cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous
+tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que
+toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller
+chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils
+étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de
+chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle
+des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres
+que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais
+tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre.
+
+ [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Côme et Saint-Damien.
+
+Ils s'avisèrent alors d'une bonne invention, qui était d'entourer le
+camp de fortes barrières et de bonnes palissades; dès lors ils furent
+plus forts et plus en sûreté. Les Grecs leur faisaient de si
+nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de
+l'armée les remettaient en arrière vertement; et chaque fois que les
+Grecs faisaient une sortie ils étaient battus...
+
+Ce péril et ces efforts durèrent près de dix jours, jusqu'à ce qu'un
+jeudi matin tout fut prêt pour l'assaut; les Vénitiens se préparèrent
+aussi du côté de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des
+batailles devaient garder le camp, et quatre iraient à l'assaut. Le
+marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du côté de la campagne,
+avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de
+Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla à l'assaut avec ses
+gens, Henri son frère, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol
+et les leurs, et ils dressèrent deux échelles contre une barbacane
+auprès de la mer. Le mur était garni d'Anglais et de Danois[153];
+l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montèrent
+sur les échelles et les sergents, et s'emparèrent du mur; ils
+n'étaient montés que quinze sur le mur et combattaient de la hache et
+de l'épée; ceux du dedans reprirent courage, les repoussèrent fort
+laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur
+Alexis, qui en fut très-joyeux. Ainsi finit l'assaut du côté des
+Français, et il y en eut assez de blessés et de navrés, ce qui les
+rendit furieux. De son côté, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car
+tous ses vaisseaux avaient été rangés sur une seule ligne, longue de
+trois arbalétrées; ils s'approchèrent du rivage à toucher les murs et
+les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres,
+et les traits d'arbalète voler, et ceux de dedans défendre
+vigoureusement les murs et les tours; et les échelles qui étaient sur
+les vaisseaux s'approcher si près des murs qu'en plusieurs endroits on
+se frappait à coups de lance et d'épée, et le vacarme était si grand
+qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galères
+ne savaient où aborder.
+
+ [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.
+
+Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui était
+un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant était tout
+armé sur la proue de sa galère, avec le gonfanon de Saint-Marc
+par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent à terre ou bien
+qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galère et
+portèrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc à terre. Quand les
+Vénitiens voient le gonfanon de Saint-Marc à terre et la galère de
+leur seigneur qui avait abordé devant eux, chacun se tint pour
+déshonoré, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont à
+terre à qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et
+Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, qui a écrit ce
+livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirmé, qu'ils virent
+le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans
+que l'on sût qui l'y avait planté; or, voyez l'étrange miracle! Ceux
+de dedans s'enfuirent, et déguerpirent des murs; et les assiégeants
+entrent dans la ville à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent
+vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend
+un bateau et envoie un message aux barons de l'armée pour leur faire
+assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il
+fallait pour qu'on ne les reprît pas.
+
+Les barons étaient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce fût
+vrai; les Vénitiens commencent à leur envoyer chevaux et palefrois, de
+ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis
+vit qu'ils étaient entrés dans la ville, il commença à envoyer contre
+eux ses gens à grand'foison; les Vénitiens voyant qu'ils ne pourront
+résister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait
+contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir
+les nôtres; alors ils se retirèrent dans les tours qu'ils avaient
+prises.
+
+Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec
+toutes ses forces, par d'autres portes, à une lieue au moins de notre
+armée. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce fût tout le
+monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre armée; quand
+les Français les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts.
+Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-là,
+avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes.
+A l'endroit où ils étaient campés, l'empereur Alexis avait rassemblé
+force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant
+qu'il attaquerait le camp d'un autre côté. Alors sortirent les six
+batailles qui avaient été ordonnées; elles se rangèrent devant les
+barrières, les sergents et les écuyers, à pied, derrière les croupes
+des chevaux, les archers et les arbalétriers devant eux; et ils
+formèrent une bataille de leurs chevaliers à pied, dont il y avait
+bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme
+devant les barrières, et ce fut affaire de bon sens plutôt que d'aller
+attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats,
+qu'ils auraient été noyés au milieu d'eux.
+
+Il semblait que toute la campagne fût couverte de batailles, et les
+Grecs venaient à petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien
+téméraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des
+Grecs, dont la plus petite était bien plus forte que pas une des
+nôtres. Mais les nôtres étaient rangées de telle manière que l'on ne
+pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis
+s'approcha si près que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le
+duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des
+tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec
+les pèlerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put
+rassembler de troupes, et descendit lui-même tout des premiers à
+terre. Les batailles des pèlerins et des Grecs restèrent longtemps en
+face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les
+pèlerins ne voulant pas s'éloigner des barrières. Quand l'empereur
+Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens, puis il les rallia et
+s'en alla. Alors l'armée des pèlerins chevaucha à petits pas à leur
+suite, et les batailles des Grecs se retirèrent jusqu'à un palais
+appelé Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus
+grand danger, comme il fit ceux de notre armée en ce jour; sachez
+aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'eût grand'joie. L'empereur
+Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'armée rentrèrent dans leur
+camp, où ils se désarmèrent, las et fatigués; et ils mangèrent un peu,
+et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.
+
+Or, écoutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur
+Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit
+avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la
+ville furent d'abord tout ébahis, puis ils allèrent à la prison où
+était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés; ils le revêtirent
+des ornements impériaux, l'emportèrent au palais de Blaquerne, le
+firent asseoir sur le trône, et lui obéirent comme à leur seigneur.
+Puis ils envoyèrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers à
+l'armée qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que
+l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli sur le trône
+l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en
+informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils
+furent rassemblés dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il
+leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas
+nécessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie
+ne fut donnée à personne, et tous remercièrent pieusement Dieu, qui
+les avait si tôt secourus, et de si bas où étaient leurs affaires les
+avait relevées si haut. Et pour cela peut-on bien dire que à qui Dieu
+veut venir en aide, nul homme ne peut nuire.
+
+Alors on commença à se préparer et à s'armer par toute l'armée, parce
+qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les
+messagers commencèrent à sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient
+la même nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise
+fut d'envoyer des messagers savoir l'état des affaires, et si ce qu'on
+leur avait dit était vrai, pour requérir le père de garantir les
+promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas
+le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de
+Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne et
+deux Vénitiens. Les messagers furent conduits jusqu'à la porte,
+laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied à terre. Les Grecs avaient
+rangé les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte
+jusqu'au palais de Blaquerne. Là, les messagers trouvèrent l'empereur
+Isaac si richement vêtu, qu'en vain on demanderait un homme plus
+richement vêtu; et l'impératrice sa femme, sœur du roi de Hongrie,
+qui était très-belle, était à côté de lui; il y avait tant de
+seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement
+parés qu'on ne peut l'être davantage; et tous ceux qui avaient été le
+jour d'avant contre lui étaient le lendemain à sa volonté.
+
+Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impératrice et tous les
+autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent
+qu'ils voulaient parler à l'empereur en particulier, de la part de son
+fils et des barons de l'armée; il se leva et entra dans une chambre où
+il ne mena avec lui que l'impératrice, son chambellan, son drogman et
+les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy
+de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne parla à l'empereur Isaac:
+«Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous
+avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant
+qu'il ne se soit acquitté des conventions qu'il a avec nous. Il vous
+mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au traité, selon la
+forme et la manière qu'il l'a fait avec nous.»
+
+«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire,
+répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de
+Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis;
+ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres
+pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses
+vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre
+Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui
+garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec
+nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi
+Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez
+ce traité.»
+
+«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois
+pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi,
+et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien
+gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la
+garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux
+messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et
+dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
+
+Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le
+prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le
+reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut
+grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce
+que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés
+si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des
+pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée
+des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait
+donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son
+fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que
+s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et
+les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui
+dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui
+refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc
+camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en
+bonnes vivres.
+
+Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir
+Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les
+grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des
+reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors
+dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les
+Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres
+biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le
+nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre;
+ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence,
+comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il
+commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent
+entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux
+Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les
+barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il
+devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.
+
+Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de
+Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux
+seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et
+par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens
+aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau
+visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que
+par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que
+vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne
+dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je
+ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les
+Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me
+tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez
+jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je
+payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce
+dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce
+délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre
+l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de
+toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec
+vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre
+loisir.
+
+Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient
+bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait
+de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent
+qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée,
+qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce
+qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et
+ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent
+mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus
+grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de
+l'empereur, telle qu'elle avait été faite.
+
+Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait
+eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce
+qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui
+avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir
+leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous
+l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur
+criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne
+détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons
+jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en
+irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous
+courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera
+jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce
+qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la
+Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient
+rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais
+ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de
+Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un
+an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils
+demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux
+pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la
+concorde et la paix rétablie dans l'armée.
+
+
+_Incendie de Constantinople._
+
+Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de
+Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le
+reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres
+restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à
+cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople;
+une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais
+lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand
+et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les
+barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu,
+ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces
+hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes
+livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie
+commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le
+plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit
+jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de
+front.
+
+De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne
+pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut
+grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à
+Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y
+rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils
+purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et
+traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car
+il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français
+et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils
+l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils
+s'accusaient les uns les autres.
+
+
+_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._
+
+L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus
+besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux
+qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à
+l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent
+auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur
+devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur
+faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la
+fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui
+l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait
+le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait
+les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par
+répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent
+clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une
+assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que
+l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur
+disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour
+le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on
+lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on
+devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le
+défier[154].
+
+ [154] Lui déclarer la guerre.
+
+On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin
+et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son
+conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et
+chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils
+allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison
+qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte,
+entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur
+Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était
+l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur
+du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de
+seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince.
+
+De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage
+et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers
+toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de
+te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton
+peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton
+père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que
+vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous
+l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons
+devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre
+vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites
+pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni
+pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les
+manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal
+à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne
+feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans
+leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous
+déciderez comme il vous plaira.»
+
+Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient
+pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi
+d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais.
+L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres
+qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand
+dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent
+à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en
+dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et
+fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de
+peu qu'ils ne fussent tous pris et tués.
+
+Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient
+fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par
+terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et
+les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs
+n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque
+dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse;
+ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots,
+d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût
+favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux,
+laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il
+semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur
+ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes
+parts on court aux armes.
+
+Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient,
+et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le
+maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais
+personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette
+occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des
+vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les
+tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du
+détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il
+était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs
+cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et
+ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se
+garantissaient du feu, et il y en eut de blessés.
+
+Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme,
+ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon
+l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils
+demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de
+Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui
+était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux
+fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient
+tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.
+
+
+_Les Grecs renversent Alexis._
+
+Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs,
+voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir
+Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les
+autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce
+Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des
+conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa
+chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle,
+le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa
+les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur;
+après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus
+horrible trahison a été faite par aucunes gens.
+
+ [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas
+ séparés.
+
+Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle
+couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura
+pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois
+fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à
+Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été
+étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le
+fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et
+fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être
+caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le
+meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les
+barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle
+assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole.
+Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis
+pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous
+ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui;
+qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est
+pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et
+si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous
+l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a
+accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que
+cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande
+fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,
+augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne
+combattît par terre ou par mer...
+
+
+_Prise de Constantinople._
+
+1204
+
+Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il
+y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur
+accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils
+feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient
+maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui
+jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui
+qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui
+serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans
+de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon;
+les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux
+Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze
+des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens,
+lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les
+barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur
+pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars
+dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui
+resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi
+fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la
+violeraient.
+
+ [156] Les revenus, les impôts.
+
+ [157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de
+ jours de service par an.
+
+Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le
+jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et
+les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa
+flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on
+sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut
+merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de
+long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville
+et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et
+on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les
+échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que
+ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à
+coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles.
+
+Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de
+none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et
+ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les
+vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que
+les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des
+vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si
+près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et
+de leurs mangonneaux.
+
+ [158] Trois heures après midi.
+
+Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une
+église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que
+le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du
+dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait
+livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les
+navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux
+vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu
+qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient
+étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis
+que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour
+qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent
+pendant le samedi et le dimanche.
+
+L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant
+la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates.
+Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux
+prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus
+que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur
+les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et
+furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille
+fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait
+depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on
+appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils
+n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont
+l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent
+si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu
+et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre
+contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André
+d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et
+ceux de la tour sont battus et se sauvent.
+
+Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils
+débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive
+force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les
+vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes,
+entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur
+le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant
+ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se
+sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de
+Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux,
+palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant
+de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter.
+Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de
+Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la
+bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui
+était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied
+des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir
+raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises,
+de palais et de peuple.
+
+Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs
+vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes
+écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes
+tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et
+Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant
+le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez
+entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette
+nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais
+l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en
+disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au
+contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français
+qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de
+la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela
+ne savaient rien ceux de l'armée.
+
+Pendant cette nuit, du côté où campait Boniface le marquis de
+Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les
+vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville
+commença à s'allumer durement; elle brûla toute cette nuit et le
+lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu en Constantinople
+depuis que les Francs étaient venus dans ce pays; et il brûla plus de
+maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume
+de France. La nuit achevée, vint le jour, qui était le mardi matin;
+alors tous les nôtres s'armèrent, chevaliers et sergents, et chacun se
+rendit à sa bataille, croyant avoir à livrer plus grand combat que les
+précédents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de
+l'empereur; et ce jour ils ne trouvèrent personne qui leur fût opposé.
+
+Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matinée droit
+vers Bucoléon; quand il y fut arrivé, on le lui rendit, à condition de
+la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là on trouva les plus
+grandes dames du monde, qui s'étaient retirées dans ce château; c'est
+là qu'on trouva la sœur du roi de France qui avait été
+impératrice[159], et la sœur du roi de Hongrie, qui avait été aussi
+impératrice, et quantité de princesses. Du trésor qui était en ce
+palais, il n'est pas à propos de parler, car il y avait tant de
+richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En même
+temps que ce palais était rendu au marquis Boniface de Montferrat, on
+rendait celui de Blaquerne à Henri, frère de Baudouin, comte de
+Flandre, la vie sauve aussi à ceux qui étaient dedans; on y trouva un
+trésor qui n'était pas moins grand que celui de Bucoléon.
+
+ [159] Agnès, sœur de Philippe-Auguste, qui avait été femme des
+ empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnène et Théodore Branas.
+
+Chacun fit occuper par sa troupe le château qu'on lui avait rendu et
+fit garder le butin. Les autres, qui s'étaient répandus dans la ville,
+pillèrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la
+quantité d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de
+velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les
+autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, que depuis la création du
+monde on ne gagna tant à la prise d'une ville.
+
+Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela;
+ainsi s'hébergea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut
+la joie de la victoire que Dieu leur avait donnée, au moyen de
+laquelle ceux qui étaient en pauvreté étaient maintenant en richesse
+et en délices. Ils fêtèrent la Pâque fleurie et la grande Pâque après,
+dans cette joie que Dieu leur avait donnée. Et bien ils en durent
+louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans
+toute l'armée, et par son aide ils avaient pris une grande ville,
+peuplée de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifiée. Alors on
+fit crier par toute l'armée, de par le marquis de Montferrat, qui en
+était le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter
+et de réunir tout le butin, comme on l'avait juré sous peine
+d'excommunication; et on choisit trois églises pour le déposer, et on
+y mit bonne garde de Français et de Vénitiens, des plus loyaux que
+l'on put trouver. Alors chacun commença à apporter le butin et à le
+mettre en commun.
+
+Les uns apportèrent bien, et mal les autres, poussés par convoitise
+qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencèrent dès
+lors à retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commença à les moins
+aimer.... Le butin fut donc réuni et partagé par moitié entre les
+Français et les Vénitiens, comme cela avait été convenu. Sachez que
+quand ils eurent fait les parts, les Français payèrent de la leur
+50,000 marcs aux Vénitiens, et qu'ils se partagèrent entre eux plus de
+100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on eût
+fait ce que l'on avait dit et qu'on n'eût rien détourné; sachez aussi
+que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu
+quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de
+Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'écu au col, convaincu
+d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'armée, petits ou
+grands, détournèrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous
+pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des
+Vénitiens et sans ce qui fut détourné, les nôtres eurent plus de
+500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc
+réparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu.
+
+
+_Baudouin, comte de Flandre, nommé empereur._
+
+1204.
+
+Ensuite les barons tinrent une assemblée, et demandèrent à toute
+l'armée ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait été décidé
+entre eux; ils parlèrent tant qu'ils furent obligés de se réunir une
+seconde fois, pour élire les douze qui devaient faire l'élection. Et
+comme c'était un grand honneur que d'être nommé à l'empire de
+Constantinople, il y eut beaucoup de prétendants; mais la grande lutte
+fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat
+Boniface; de ces deux, toute l'armée disait que l'un serait empereur.
+Quand les gens sages de l'armée, qui tenaient autant à l'un qu'à
+l'autre, virent cela, ils parlèrent entre eux, et dirent: «Seigneurs,
+si on élit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel
+dépit qu'il emmènera toute l'armée, et ainsi se pourra perdre la
+conquête, aussi bien que manqua se perdre celle de Jérusalem quand ils
+élurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel
+dépit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'armée d'abandonner
+la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restèrent bien peu,
+et que si Dieu ne les eût soutenus, la Terre Sainte eût été perdue.
+Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tâchons
+de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donné l'empire à l'un,
+l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne à l'autre
+toute la terre qui est en Asie de l'autre côté du canal avec l'île de
+Crète, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les
+retenir tous les deux.» Comme il fut dit, il fut fait, et les deux
+prétendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement
+élut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurèrent sur
+les Évangiles qu'ils éliraient à bien et à bonne foi celui qui aurait
+le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire.
+Les douze élus se rassemblèrent au jour convenu dans le riche palais
+où logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde.
+
+Là il y eut si grande réunion de gens que c'était merveille, chacun
+voulant voir qui serait élu. Les douze qui devaient faire l'élection
+ayant été mandés, furent mis en une belle chapelle qui était dans le
+palais; leur conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tombés d'accord, et
+ils chargèrent de porter la parole Nivelon, l'évêque de Soissons, qui
+était l'un des douze; ils sortirent, et vinrent là où étaient tous les
+barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regardé
+par beaucoup d'hommes désireux de connaître l'élection. L'évêque leur
+dit: «Seigneurs, nous nous sommes accordés, par la permission de Dieu,
+à faire un empereur, et vous avez tous juré que vous tiendriez pour
+empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y
+contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'élu, à
+l'heure que Jésus-Christ est né; c'est le comte Baudouin de Flandre et
+de Hainaut.» Il s'éleva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena
+à l'église, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui
+rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut élu empereur le comte
+Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fixé
+à trois semaines après Pâques.
+
+ GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conquête de Constantinople_.
+ (Trad. par L. Dussieux.)
+
+ Geoffroy de Ville-Hardouin, maréchal de Champagne, et l'un des
+ principaux acteurs de la quatrième croisade, mourut vers 1213.
+ Ses mémoires, une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre
+ littérature, s'étendent de 1198 à 1207.
+
+
+
+
+LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTÉE PAR LES GRECS.
+
+
+Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la
+servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors,
+nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui
+étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la
+fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé
+la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance
+pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre
+qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand
+qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une
+armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y
+avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple
+toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce
+seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à
+l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée,
+qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et
+plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer.
+
+Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil
+de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang,
+et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de
+terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
+qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient
+depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se
+campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la
+tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.
+
+Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses
+gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir,
+ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses
+remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les
+habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à
+serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui
+étaient d'avis de s'enfuir.
+
+Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il
+eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la
+table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit
+sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille
+Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira
+lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours.
+
+Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux,
+Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la
+possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui
+servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande
+église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour
+juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le
+clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu
+avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et
+par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à
+prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une
+nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
+que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur
+rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le
+peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne
+promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens
+ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver.
+
+Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les
+combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les
+rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était
+sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur
+extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images
+du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe
+suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur.
+Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte
+de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils
+se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre
+je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer
+et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils
+brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils
+jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte
+de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces
+précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent
+précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en
+avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent
+des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses
+vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il
+ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer
+du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils
+firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de
+diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de
+l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les
+pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour
+emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient
+arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité
+d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le
+pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et
+souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.
+
+Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse
+des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit
+dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ,
+elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On
+commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que
+personne fit paraître la moindre modération.
+
+Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient
+garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les
+vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile
+que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
+colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée
+qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une
+entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie
+que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard
+contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris,
+pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les
+églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans
+l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les
+riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet
+à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile.
+
+O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs
+nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par
+l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par
+le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la
+désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles
+artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres
+profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une
+partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le
+peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers
+personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé.
+Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur
+fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à
+répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil
+superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée.
+Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer
+pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes,
+pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des
+commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et
+sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les
+ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous
+étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur
+les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens
+sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les
+armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que
+dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps
+que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les
+enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de
+défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres.
+Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux
+pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle
+précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps
+adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété.
+Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec
+quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs
+femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du
+Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de
+vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir
+ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un
+léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la
+jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples
+si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre
+religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que
+nous ne leur eussions fait aucune injure...
+
+Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons
+où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché
+leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les
+autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir.
+Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché
+n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils
+ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs
+hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de
+sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants
+qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages
+pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du
+sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
+croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent
+l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque
+autre perte semblable.
+
+Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée,
+plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était
+bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du
+quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements,
+avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais
+alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y
+avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis,
+et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de
+leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et
+emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui
+me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les
+armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec
+eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne
+pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et
+principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que
+la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être
+chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées
+en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle
+défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes
+vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous
+fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes
+abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et
+d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient
+encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise.
+L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me
+semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le
+Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en
+hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il
+prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices.
+Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt
+qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous
+rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de
+longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards
+attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres
+fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un
+bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres
+regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû
+en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu
+de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de
+salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois
+avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des
+spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des
+ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
+permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous
+levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous
+priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces
+bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée,
+un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius
+martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le
+père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux
+pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui
+pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et
+m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le
+ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des
+gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié.
+J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient
+entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur
+fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me
+promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le
+ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour
+repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur
+montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour
+l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes
+mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous
+avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence,
+par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez
+sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y
+laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de
+la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des
+enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par
+le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses
+commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce
+qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière.
+J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui
+m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me
+rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté
+d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand
+il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le
+faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir.
+S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes
+hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection,
+ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je
+me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles
+demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce
+qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il
+besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les
+choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été
+bâties ont été détruites par le fer et par le feu[160]?... Après avoir
+tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous
+continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes
+comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
+chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de
+l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de
+sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par
+un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où
+nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice.
+
+ [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nicétas aux
+ murailles; c'est une œuvre de rhéteur, pleine de mauvais goût,
+ et écrite après coup.
+
+Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils
+savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient,
+en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir
+fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
+pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas
+que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils
+traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient
+encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en
+revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé
+d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples
+par des mains sacriléges.
+
+Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement
+grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos
+façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par
+bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils
+mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur
+attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du
+dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des
+écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des
+scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où
+les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
+selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec
+de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En
+partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les
+choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à
+tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur.
+
+ NICÉTAS, _Annales_.--Traduites par le président Cousin dans son
+ _Histoire de Constantinople_, 1673.
+
+ Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en
+ Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut
+ en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204.
+ Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres
+ des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui
+ concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document
+ fort utile et exact.
+
+
+
+
+_Discours de Nicétas sur les monuments détruits ou mutilés par les
+croisés en 1204._
+
+
+Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand
+temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y
+trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors
+respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de
+l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent
+de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants
+ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand
+temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce
+brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des
+Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre
+pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale
+qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première:
+un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête
+jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la
+pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils
+n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur
+toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les
+bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait
+représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
+harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les
+instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis
+bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin;
+elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns
+tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs
+mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté.
+Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie
+folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de
+cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient
+tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée
+_Anémodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et
+colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient être celle de Josué,
+parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant,
+semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était
+Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le
+cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes,
+en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition
+fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la
+figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
+ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il
+cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut
+mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet
+enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître
+le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les
+autres débris de la statue.
+
+Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent
+pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres
+monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs
+inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se
+distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait
+recueillies à grands frais.
+
+Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse,
+chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était
+couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas
+qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient
+point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son
+arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux,
+il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour
+soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter
+déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant
+des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large
+poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux,
+les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était
+fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par
+Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier
+ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le
+cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un
+homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la
+circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas
+ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par
+excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.
+
+Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le
+conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans
+la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une
+aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant
+reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui
+lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur
+son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son
+âne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée
+de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve
+qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les
+plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de
+monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de
+l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de
+l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à
+la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
+quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier
+les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté,
+dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de
+sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible
+Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la
+force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les
+monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer
+ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle
+d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de
+ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont
+le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer
+de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons
+dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la
+célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect,
+semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les
+yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres
+s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis
+de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du
+roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé
+de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de
+lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des
+cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi
+dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
+monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du
+combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle,
+dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le
+cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient
+Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet
+ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de
+l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages,
+indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères.
+
+Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de
+l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette
+Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie?
+N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout
+était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs;
+ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés
+qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique
+légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa
+chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré
+des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa
+bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait
+offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire
+de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du
+spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité
+cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette
+statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours,
+émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
+n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais
+autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu
+consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te
+condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le
+piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure
+était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée
+de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une
+blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec
+autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste
+et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme
+s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en
+avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de
+feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats.
+
+Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on
+voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main,
+ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la
+borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de
+l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils
+obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors
+ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en
+arrière et perdre la couronne.
+
+Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa
+perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait
+encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé
+sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet
+immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le
+corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher
+impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et
+l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame
+et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se
+donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic,
+infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un
+vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison
+qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
+l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui
+servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal,
+brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse;
+il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait
+pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car
+ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa
+queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur;
+l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec
+autant de succès et périssaient ensemble.
+
+ NICÉTAS, _Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les
+ croisés_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, 3e vol., p. 425.
+
+
+
+
+LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
+
+1208.
+
+
+Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse!
+s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout
+l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande
+partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y
+avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et
+qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le
+reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de
+coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher
+quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de
+cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma
+en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de
+Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec
+tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt
+qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses
+lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire,
+sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une
+pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se
+conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts
+maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien
+d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut
+être autrement.
+
+Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et
+que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en
+était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une
+autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au
+Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de
+Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres,
+par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus
+il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot.
+Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout
+la gent mécréante.
+
+Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère
+Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval,
+s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va
+les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun
+souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre
+de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur
+son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il
+soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des
+écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
+désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant
+derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit
+sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait
+ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel,
+Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer
+son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme
+s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles
+avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs
+chantèrent.
+
+ [161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en
+ 1208.
+
+Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait
+été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il
+se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de
+Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de
+Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là
+devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître
+Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là
+fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes
+devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
+et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà
+Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce
+qui lui désobéira.
+
+Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé
+sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur,
+par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop
+grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon
+vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en
+France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en
+Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays
+jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne
+se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe,
+matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il
+meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent
+par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné.
+
+Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu
+archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta
+jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est
+le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à
+Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne;
+tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne
+aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les,
+exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la
+foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de
+none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent
+l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone,
+celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les
+ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone;
+tous ceux-là s'en vont avec l'abbé.
+
+ [162] L'armée.
+
+L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à
+Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure
+étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là
+en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe
+finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du
+concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres
+l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la
+sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les
+peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés,
+et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors
+contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de
+Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne
+parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix
+qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte
+de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs
+chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré,
+qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les
+noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous
+Béziers, hors des murs, dans la campagne.
+
+Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers
+ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent,
+ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents,
+comme dit la chanson.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers
+ provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par
+ Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits
+ sur l'histoire de France)[163]
+
+ [163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à
+ 1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix
+ années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il
+ décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction
+ de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs,
+ les institutions et la civilisation.
+
+
+
+LA PRISE DE BÉZIERS.
+
+1209.
+
+
+Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre.
+Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il
+n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus
+courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[164], le
+fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants
+maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup
+d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa
+terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni
+crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais
+ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château,
+maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis
+avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur,
+et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais
+qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame
+Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre
+chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il
+s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien,
+ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de
+valeur; et je reviens à mon sujet.
+
+ [164] Comte de Toulouse.
+
+Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés
+est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il
+entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour.
+Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les
+grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui.
+Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur
+promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la
+route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces
+paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi
+de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de
+Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il
+fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit
+assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte
+que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre
+avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu
+leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu
+perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils
+resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans
+autre demeure.
+
+Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué
+sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les
+croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez,
+n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils,
+noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et
+personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur
+bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des
+croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas
+tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à
+peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville,
+ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour,
+qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais,
+comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou,
+il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est
+en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon
+qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et
+s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent
+avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le
+payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque
+rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de
+l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers
+pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent
+les douleurs, les tourments et la mort.
+
+C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux
+amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de
+Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans
+le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva
+Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni
+si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et
+du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui
+n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux
+habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en
+plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez
+ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que
+baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient,
+ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils
+pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ
+d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le
+matin, dès qu'il fait clair.
+
+Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier
+contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé
+français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous
+ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les
+assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun
+d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous
+sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en
+marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent
+dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les
+autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois
+commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux
+armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la
+ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui,
+emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et
+font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.
+
+Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte
+s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les
+assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés,
+brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes
+qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la
+cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs
+ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la
+messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne
+pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans
+l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles
+qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare
+librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage;
+ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce
+qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin;
+ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il
+leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur
+eux, qui l'ont fait.
+
+Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis
+et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel
+l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant
+d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se
+figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt
+contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en
+advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été
+cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques
+n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que
+ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur
+faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient
+réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni
+crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent
+les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un
+seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car
+jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je
+pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les
+maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu
+s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils
+chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le
+butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître
+l'herbe.
+
+Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et
+riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à
+vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!»
+s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes
+torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se
+répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que
+l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les
+maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte,
+maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à
+Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut
+abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais;
+de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il
+en tomba deux pans.
+
+Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de
+Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour
+toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les
+chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes,
+les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants,
+vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés
+sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils
+partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les
+arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE VICOMTE DE BÉZIERS PRIS PAR TRAHISON.
+
+ Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur
+ Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont
+ repoussés dans plusieurs assauts.
+
+
+Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut
+ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des
+siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et
+aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville;
+ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa
+parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à
+Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui
+lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y
+avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins
+trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents
+hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui
+firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit
+seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait;
+qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il
+le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et
+qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que
+toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours,
+qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les
+barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient
+que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il
+pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur
+gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le
+raconter, et ce fut une folie.
+
+Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses
+discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui
+dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite
+de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
+était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si
+les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je
+puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses
+telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et
+l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
+autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si
+vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous
+mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et
+que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le
+promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui
+fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette
+trahison.
+
+Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé
+à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et
+entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous
+les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le
+vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
+rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus
+que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni
+les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur
+folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses
+ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute
+en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé
+la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on
+voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi
+acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre
+les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une
+défense contradictoire.
+
+Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les
+princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils
+convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que
+la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite
+furent bien attristés, et non sans raison.
+
+ [165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du
+ Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219.
+
+ _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165],
+ traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BÉZIERS.
+
+1209.
+
+ Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se
+ rassemblent pour se donner un chef.
+
+
+L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur
+a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint
+au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés
+conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un
+seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais
+celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non
+plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent
+vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent
+leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on
+croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
+pour trahi s'il accepte cette terre.
+
+Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant
+seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris,
+bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de
+bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans
+un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de
+Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la
+geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la
+vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante.
+«Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant,
+acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en
+seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous
+vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le
+comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront
+qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me
+secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les
+barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté,
+la terre et le pays.
+
+ [166] En Angleterre.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.
+
+
+Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble
+comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre
+naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De
+plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille;
+sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il
+était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif
+et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi,
+n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa
+personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent,
+affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de
+mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le
+conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent,
+et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever,
+tout entier voué au service de Dieu.
+
+O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins,
+qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné
+le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république
+universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les
+hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des
+armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse
+de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la
+chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête
+de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par
+sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de
+la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait
+impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie
+montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire
+naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.
+
+ PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L.
+ Dussieux.
+
+ Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de
+ Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de
+ Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les
+ Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut
+ très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que
+ partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un
+ document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les
+ mœurs et l'esprit des croisés.
+
+
+
+
+PRISE DE LAVAUR.
+
+1211.
+
+
+Les croisés ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hérétiques
+de la race impure de brûlés en un bûcher, qui jeta grandes flammes.
+Don Amérigatz fût pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit
+quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des
+fourches, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise
+criant, pleurant, braillant, et jetée dans un puits, où elle fut
+couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres
+dames, un Français courtois et gai les fit délivrer toutes en
+véritable preux. Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai,
+mainte riche armure de fer qui échoit aux croisés, grande quantité de
+blé, de vin, de drap, de beaux vêtements, dont ils sont joyeux.
+
+A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant
+et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin.
+C'était lui qui maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent
+nécessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du
+blé. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donné.
+
+ [167] Pour payer la solde de l'armée permanente que Montfort
+ avait organisée et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des
+ pèlerins et des croisés, il fit la conquête du midi.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIÉGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE.
+
+1213-1215.
+
+
+Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous
+Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints
+puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a
+amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants
+guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de
+résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il
+envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre
+avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
+qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous
+leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur
+Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château
+ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male
+mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère
+point; il va droit au Capitole.
+
+ [168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond,
+ fils du comte de Toulouse.
+
+Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le
+roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris
+un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il
+a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos
+pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris,
+nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons
+le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien
+si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée.
+Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de
+fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce
+qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons
+maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point
+trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont
+cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis
+de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.»
+Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
+et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret,
+où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant
+d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
+sont en aide; et le monde entier en valut moins.
+
+Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en
+fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez,
+seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon
+point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses
+barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci
+ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et
+de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous
+ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y
+trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un
+messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon,
+sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils
+ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les
+maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français,
+qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la
+nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls
+de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les
+hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie;
+car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don
+Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il
+y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici,
+nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les
+Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus
+réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si
+nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait
+par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre.
+Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser
+entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons
+point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.»
+
+Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil
+principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost
+communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y
+laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout
+ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi
+l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon,
+disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le
+prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent
+cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes,
+chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les
+petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le
+long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et
+beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des
+épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis,
+par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de
+braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en
+vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin
+et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon
+roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
+hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et
+celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le
+Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et
+tous leurs officiers. Le roi parle le premier.
+
+ [169] Auberges.
+
+Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur
+a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient
+d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer
+d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc,
+songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands
+coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les
+feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir:
+«Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon
+sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser
+des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et
+si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer
+par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les
+poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît
+déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert
+cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous
+qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.»
+«Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que
+vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera
+le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se
+vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville,
+contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux
+à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors
+bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et
+s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang
+tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux
+de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit
+à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de
+Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de
+seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin
+de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que
+tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous
+dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne
+sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous
+mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes
+yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant
+j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux
+tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous
+tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne
+nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en
+l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien
+tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.»
+Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et
+Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de
+bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps
+marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes.
+
+ [170] Ornements de cheval, bâts.
+
+Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières
+déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu,
+de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi
+d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de
+compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
+écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit,
+jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le
+roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend
+pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé
+jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le
+voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne
+se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font
+si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par
+miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
+restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus,
+lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au
+secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et
+mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si
+grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la
+Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les
+moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent
+qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme
+torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le
+bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi,
+de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage.
+
+Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi
+d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres
+barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et
+à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là
+où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse
+dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est
+emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et
+assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et
+soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien
+qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon
+de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et
+accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de
+sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints,
+s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent
+loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils
+du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu
+allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse,
+occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans
+les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons
+en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra
+nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal,
+don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret
+de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don
+Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la
+ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout
+l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés
+de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre
+n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les
+fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux
+fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon
+de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres
+qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont
+dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le
+fils du roi retourne en France.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS.
+
+1217.
+
+ A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est
+ rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et
+ se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers.
+
+
+Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme
+courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge,
+impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu
+où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que
+d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de
+l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons
+flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal
+convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité;
+et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive,
+les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les
+maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les
+pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
+joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine
+et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre;
+nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en
+splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie
+étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre
+lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si
+brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de
+lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par
+les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français
+qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour
+est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son
+espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin
+droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur
+qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse.
+
+Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a
+plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni
+bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni
+haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont
+reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit
+avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant
+que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes
+et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
+héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se
+doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique
+ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève
+un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils
+font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au
+château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du
+château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète
+et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la
+ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup.
+
+ [171] Château des comtes de Toulouse.
+
+La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la
+salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don
+Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en
+hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers
+qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don
+Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?
+Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
+connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi
+Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils
+de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du
+pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse
+les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
+et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état
+où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses
+deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si
+heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
+tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui
+expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix
+avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses
+compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à
+la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y
+aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un
+nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un
+recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus
+vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de
+cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,
+son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par
+deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,
+perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il
+fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a
+recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.
+
+Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande
+place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières,
+des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des
+ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des
+flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune
+ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et
+tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches
+marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits
+garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte
+pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à
+l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes
+les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les
+éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les
+filles font des ballades et des danses sur des airs allègres.
+Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont
+nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville
+et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils
+ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé
+et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le
+clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de
+la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],
+don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour
+batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et
+de l'acier. Dieu veuille le défendre!
+
+ [172] Fils de Simon.
+
+ [173] Frère de Simon.
+
+Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est
+accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent
+être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent
+courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs
+bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins,
+bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par
+les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus
+ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était
+tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.
+Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie
+aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il
+est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre,
+et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment
+jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes
+de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur
+attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de
+son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les
+archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux,
+donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de
+hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades,
+pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le
+feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se
+soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec
+toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages
+partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient
+Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend
+de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse
+et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent
+les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches
+menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du
+haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les
+heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes
+et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les
+autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de
+vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils
+leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la
+fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où
+recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et
+de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et
+accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de
+Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté
+dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des
+corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la
+terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon
+capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a
+tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se
+trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient
+rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous
+vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
+Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici
+vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou
+n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.»
+Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés
+traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre
+salut est arrivé! notre bonheur a commencé!»
+
+ [174] Harassés.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE
+SIÉGE.
+
+1218.
+
+ Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége
+ de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an
+ d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une
+ machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent
+ brûler.
+
+
+«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit
+Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y
+aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé
+d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
+nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit
+Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune
+que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus
+ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle
+vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit
+Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y
+faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient
+longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les
+fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de
+quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils
+viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce
+conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y
+faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
+tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent
+leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les
+trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets,
+font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule
+apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni
+levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve.
+On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers
+et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,
+les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont
+et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors
+contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes;
+ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête
+abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et
+leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le
+cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante.
+
+Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus
+vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes
+défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers,
+bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort
+et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de
+guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les
+frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées,
+volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur
+les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le
+bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux
+qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants
+s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
+pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé,
+qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs
+et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je
+suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des
+lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le
+légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose
+vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être
+par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne
+aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais
+maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit
+Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut
+désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la
+pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
+qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte,
+croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou
+je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,
+à la prendre, occis et martyrisé.»
+
+Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville
+et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et
+discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que
+cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du
+milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et
+raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien
+endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il
+vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et
+la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés......
+Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre
+le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne
+soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres
+ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et
+sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si
+vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la
+cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé
+tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée.
+Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car
+mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent
+les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon
+que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler
+la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut
+faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de
+tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.»
+
+Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du
+jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de
+Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs
+chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde,
+qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs
+de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux
+aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des
+murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les
+galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les
+hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont
+ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.
+
+ [175] Noblesse.
+
+ [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.
+
+Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,
+les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos
+adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné
+tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais
+les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de
+cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus
+que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et
+dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce
+sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,
+se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici,
+répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups
+que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors,
+par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le
+terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre
+est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement.
+
+Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort,
+Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent,
+là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier
+tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière.
+A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez,
+nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être
+aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit
+vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris
+et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du
+Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des
+palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
+rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci
+devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le
+tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus
+loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu
+d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,
+et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.
+
+Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et
+dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a
+piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au
+comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par
+trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez
+aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos
+chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde.
+Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et
+blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier
+tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes.
+Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous
+n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte
+soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice
+est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort
+en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes
+de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir
+tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en
+arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le
+premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,
+don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la
+grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des
+trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des
+pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres,
+dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont
+pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les
+fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de
+nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les
+archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros
+traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des
+deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de
+torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la
+tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans
+la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
+arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au
+côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et
+que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de
+Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à
+terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes
+compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers;
+et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que
+don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,
+œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier,
+va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les
+épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle
+frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les
+yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont
+écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et
+noir.
+
+ [177] Pèlerins.
+
+ [178] Haut de chausses.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.
+
+
+
+
+AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMMÉ COMTE.
+
+1218.
+
+
+A Toulouse est entré un messager qui leur a raconté la nouvelle de la
+mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allégresse, que
+tous courent aux églises, allument les cierges sur tous les
+candélabres, et s'écrient de joie que Dieu est miséricordieux; qu'il a
+remis parage en clarté et le fera désormais triompher; que le comte,
+qui était pervers et tueur d'hommes, est mort sans pénitence, parce
+qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de
+la joie commune, les carillons, les volées et le chant des cloches,
+les tambours, les tympans, les grêles clairons, font retentir la ville
+et les places. Dès lors par tous les sentiers est levé le siége qui
+avait été mis outre l'eau et qui occupait toute la grève; mais les
+assiégeants y laissèrent néanmoins sommiers et bagages, pavillons et
+tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent
+plusieurs de prisonniers.
+
+A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure,
+qui éclaira ce qui était obscur, qui fit renaître la lumière, restaura
+parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les
+cors, le son des cloches, et la joie causée par cette pierre qui a
+frappé le comte, enhardissent les cœurs, les volontés et les forces.
+Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la
+gate un feu que rien n'éteignit. Toute la nuit et tout le jour la
+ville est en réjouissance; et dehors, ceux au siége frémirent et
+soupirèrent.
+
+Mais dès que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome
+et les autres puissants barons, l'évêque[179] et l'abbé[180] portant
+crucifix, délibérèrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal
+parle le premier, de manière que chacun l'entend: «Seigneurs barons de
+France, écoutez ce que j'ai à vous dire: grand mal et grand dommage,
+grand chagrin et grande détresse nous sont venus de cette ville et de
+nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous
+avons perdu toute vigueur; je m'émerveille fort que Dieu ait consenti
+à telle chose, et ne nous ait point laissé le vaillant comte, à
+l'Église et à nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne
+perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui
+est homme pieux et sage, portant bon et noble cœur. Donnons-lui la
+terre que son père a conquise. Que par tous pays aillent les
+prédicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le
+comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami
+de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de détruire la
+ville et qu'il n'y soit jamais plus bâti.»--«Seigneurs, dit
+l'évêque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape,
+qui aimait notre comte et l'avait élu, le mette en la même sépulture
+où saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a
+obéi à l'Église, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis
+garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis
+que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne
+souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu
+ni sainte Église n'auront meilleur ami que lui.»--«Seigneur, dit le
+comte de Soissons, je vous reprends à bon droit, pour que la sainte
+Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas
+sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle
+saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien
+la sainte Église, priez Dieu et Jésus-Christ de ne point châtier l'âme
+du défunt.» Chacun dans son cœur approuva le discours. Don Amaury est
+mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le
+bénit ensuite.
+
+ [179] Folquet, évêque de Toulouse.
+
+ [180] De Saint-Sernin.
+
+ [181] De Toulouse.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LEVÉE DU SIÉGE DE TOULOUSE.
+
+1218.
+
+ Après avoir nommé Amaury comte de Toulouse, les croisés ont
+ encore tenté de s'emparer de Toulouse et ont été repoussés avec
+ perte.
+
+
+Ils restèrent après cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut
+entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas à être pris un
+autre parti; le cardinal de Rome, l'évêque présent et les autres
+seigneurs s'assemblent secrètement. Là, Guy de Montfort parle, et dit
+en confidence: «Seigneurs barons, ce siége n'est pour nous que
+dommage, et cette entreprise ne me plaît ni ne me convient plus
+désormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est
+déjà mort mon frère, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous
+n'abandonnons pas ce siége, notre savoir y faillira.» «Seigneurs, dit
+Amaury, ayez égard à moi, que vous avez fait comte tout récemment. Si
+j'abandonne ainsi honteusement ce siége, l'Église en vaudra moins et
+moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je
+suis las de guerroyer, et que la mort de mon père m'est sortie de
+l'esprit.»--«Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que
+toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce
+siége, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui
+étaient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vîtes une autre
+ville gagner après avoir perdu. Les habitants reçoivent chaque jour
+des blés et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent
+gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le
+péril et la détresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que
+vous puissiez tenir ce siége encore longtemps.»--«Seigneurs, dit
+l'évêque, je suis à cette heure si dolent, que jamais du reste de ma
+vie je ne pourrai être joyeux.» Le cardinal répond avec chagrin et
+colère: «Seigneurs, levons donc le siége; mais je vous suis bon garant
+que partout sera prêchée la croisade, et qu'à la Pentecôte viendra
+infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors
+tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs
+ne suffiront pas à les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera
+piment. Nous détruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous
+livrés à l'épée; telle est ma sentence.» Alors le siége est levé
+précipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et
+beau, ils mettent le feu et la flamme à toutes leurs constructions et
+au merveilleux château; mais soudain et sur l'heure par les hommes de
+la ville il fut éteint. Les Français partent, mais ils laissent là
+étendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque;
+et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps à Carcassonne.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CÈDE SES DOMAINES AU
+ROI DE FRANCE.
+
+1222-1224.
+
+
+En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir
+parler; mais, conservant encore sa mémoire et sa connaissance, il
+tendit les mains vers l'abbé de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui
+accourait vers lui, et fit un geste de dévotion; puis, les frères
+hospitaliers de Saint-Jean étant arrivés et posant sur lui un poêle
+avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitôt. On porta son corps
+dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il était
+excommunié, et encore aujourd'hui le garde-t-on privé de sépulture,
+comme on le voit. Son fils, après avoir fait la paix avec l'Église et
+le roi de France, produisit vainement des témoins devant le pape, afin
+de prouver qu'il avait donné des signes de repentir; il ne put obtenir
+la permission d'ensevelir son père...
+
+Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez
+d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que
+soixante chevaliers français le quittèrent pour revenir en France. Or,
+le comte de Toulouse ayant été à leur rencontre au delà de Béziers,
+ceux-ci lui livrèrent armes et chevaux de guerre à la condition de
+pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sûreté et sans autre
+rançon. Mais le comte de Toulouse, les regardant déjà comme en son
+pouvoir, ne voulut point consentir à cet arrangement. Alors, nos
+Français aimèrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre
+honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommèrent l'un
+d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obéir en tout; et
+sachant bien qu'un choc donné d'ensemble procure la victoire, ils ne
+forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les
+bêtes de somme, ils résistent aux attaques acharnées de l'ennemi;
+puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les
+assaillants, les mettent en déroute, les poursuivent avec vigueur, en
+tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave
+chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de
+Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tué le
+comte lui-même, nos chevaliers revinrent glorieusement en France,
+faisant honneur aux armes françaises et bien dignes en effet d'honneur
+et de gloire.
+
+Deux ans s'étant passés au milieu des alternatives de la guerre, le
+comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu à
+peu ils passaient tous à l'ennemi, céda ses domaines à l'illustre roi
+de France Louis VIII, et le fit son successeur à tous ses droits.
+
+ _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L.
+ Dussieux.
+
+ Guillaume de Puy-Laurens vivait à la fin du treizième siècle, et
+ fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du
+ commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprimée dans
+ le t. V. de la Collection des historiens français de Duchesne.
+
+
+
+
+_Traité de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._
+
+12 avril 1229.
+
+
+Dans ce traité, Raymond déclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre
+pendant longtemps contre l'Église romaine et contre son très-cher
+seigneur le roi de France, et que désirant de tout son cœur d'être
+réconcilié à l'Église et de demeurer dans la fidélité et le service du
+roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-même, soit par des
+personnes interposées, pour parvenir à la paix; qu'elle avait été
+conclue de la manière suivante, et qu'il promet entre les mains de
+Romain, cardinal de Saint-Ange, légat du saint-siége apostolique, qui
+reçoit sa promesse au nom de l'Église romaine, d'en observer
+fidèlement tous les articles.
+
+Raymond promet ensuite: 1º d'être fidèle et obéissant au roi et à
+l'Église, et de leur demeurer attaché jusqu'à la mort; de combattre
+les hérétiques, leurs croyants, fauteurs et recéleurs, dans les terres
+que lui et les siens possédaient et posséderaient, sans épargner ses
+proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entièrement le
+pays d'hérésie, et d'aider à purger celui qui appartiendrait au roi;
+
+2º De faire une prompte justice des hérétiques manifestes, et de les
+faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses
+baillis, suivant l'ordre du légat; et pour faciliter cette recherche,
+de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un
+marc, à chacun de ceux qui prendraient un hérétique condamné comme
+coupable par l'évêque diocésain, ou par ceux qui auraient pouvoir de
+le juger; et quant à ceux qui n'étaient pas hérétiques manifestes, ou
+leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'Église et du légat;
+
+3º De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines,
+d'en chasser les routiers et de les punir; de protéger les églises et
+les ecclésiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunités et
+priviléges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de
+garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'éviter les
+excommuniés de la manière qu'il est marqué dans les canons; de
+contraindre ceux qui demeureraient un an excommuniés à rentrer dans
+l'Église par la confiscation de leurs biens jusqu'à ce qu'ils eussent
+fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses
+par ses baillis; de punir ces officiers s'ils étaient négligents; de
+n'en instituer aucun qui ne fût catholique; d'exclure les juifs et
+ceux qui étaient notés d'hérésie des charges publiques;
+
+4º De restituer présentement les biens et les droits des églises et
+des ecclésiastiques; savoir, ceux qu'ils possédaient avant l'arrivée
+des croisés et dont il paraîtrait qu'ils avaient été dépouillés; et
+quant aux autres, d'ester à droit[182] soit devant les ordinaires,
+soit devant le légat, ses délégués et ceux du saint-siége.
+
+5º De payer ou faire payer les dîmes à l'avenir; de ne pas permettre
+que les chevaliers et autres laïques en possédassent, mais de les
+faire rendre aux églises, et de remettre entre les mains de personnes
+sûres la somme de 10,000 marcs d'argent pour réparer les maux qui
+avaient été causés aux églises et aux ecclésiastiques, laquelle somme
+serait distribuée proportionnellement par ceux que le légat
+commettrait;
+
+6º De payer outre cela à l'abbaye de Cîteaux 2,000 marcs d'argent, qui
+seraient employés en fonds de terre pour servir à l'entretien des
+abbés et des frères durant le chapitre général; 500 marcs à l'abbaye
+de Clairvaux; 1,000 marcs à celle de Grandselve; 300 à celle de
+Belleperche, et autant à celle de Candeil, tant pour leurs bâtiments
+et en réparation des dommages qu'il leur avait causés, que pour le
+salut de son âme; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour être
+employés aux fortifications et à la garde du château Narbonnais de
+Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi
+gardera pendant dix ans pour sa sûreté et celle de l'Église; et enfin
+de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000
+marcs tous les ans;
+
+7º De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir
+pendant dix ans quatre maîtres en théologie, deux en droit canonique,
+six maîtres ès arts et deux régents de grammaire qui professeraient
+ces sciences à Toulouse;
+
+8º De prendre la croix des mains du légat, aussitôt que ce prélat lui
+aurait donné l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant
+cinq années consécutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses
+péchés, et de partir pour ce pèlerinage dans l'intervalle du passage
+qui devoit se faire depuis le mois d'août prochain jusqu'au mois
+d'août de l'année suivante;
+
+9º De traiter en amis et de ne pas inquiéter ceux de ses sujets qui
+s'étaient déclarés pour l'Église, pour le roi et pour les comtes de
+Montfort et leurs adhérents, à moins qu'ils ne fussent hérétiques; à
+condition que l'Église et le roi traiteraient de même ceux qui
+s'étaient déclarés contre eux en sa faveur, excepté ceux qui ne
+consentiraient pas à ce traité;
+
+10º Le roi faisant attention à notre humiliation, dit ensuite le comte
+Raymond, et espérant que je persévérerai constamment dans la dévotion
+envers l'Église et dans la fidélité envers lui, voulant me faire
+grâce, donnera en mariage, avec la dispense de l'Église, ma fille, que
+je lui remettrai, à l'un de ses frères[183]; et il me laissera tout
+le diocèse de Toulouse, excepté la terre du maréchal (de Lévis), que
+ce dernier tiendra en fief du roi. Après ma mort, Toulouse et son
+diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à
+leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille
+meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et à ses successeurs, à
+l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les
+enfants du frère du roi et de ma fille qui y auront droit.
+
+ [182] Comparaître en justice personnellement. (_Stare in
+ judicio._)
+
+ [183] Jeanne, fille de Raymond VII, épousa en effet, en 1241,
+ Alfonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis; elle succéda en
+ 1249 à son père; son mari mourut en 1271; elle même mourut en
+ 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposées à son père,
+ ses États, c'est-à-dire le comté de Toulouse, furent réunis à la
+ couronne de France.
+
+11º Le roi me laissera l'Agénois, le Rouergue, la partie de
+l'Albigeois qui est en deçà du Tarn, du côté de Gaillac, jusqu'au
+milieu de la rivière, et le Quercy, excepté la ville de Cahors, les
+fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aïeul, possédait
+dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants nés
+d'un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille qui
+épousera l'un des frères du roi et à leurs héritiers; de telle sorte
+cependant que j'exercerai mon autorité de plein droit, comme un
+véritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et
+le diocèse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de
+parler, et que je pourrai à ma mort faire des legs pieux suivant les
+usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera
+toutes ces choses, sauf le droit des églises et des ecclésiastiques.
+
+12º Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs
+dépendances à l'évêque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers,
+conformément au don que le feu roi Louis, de bonne mémoire, père du
+roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; à condition toutefois
+que l'évêque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il étoit tenu
+envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'étoit
+obligé envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par
+le roi, soit par le feu roi son père, soit par les comtes de Montfort,
+seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.
+
+13º J'ai fait hommage-lige et prêté serment de fidélité au roi,
+suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays
+qui me sont laissés. J'ai cédé précisément au roi et à ses héritiers à
+perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône,
+dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux
+pays et domaines qui sont au-delà du Rhône dans l'Empire[184], avec
+tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cédés
+précisément et absolument à perpétuité à l'Église romaine entre les
+mains du légat.
+
+ [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat
+ Venaissin.
+
+14º Tous les habitants de ces pays qui en ont été chassés par
+l'Église, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont
+retirés d'eux-mêmes, seront rétablis dans leurs biens, à moins qu'ils
+ne soient hérétiques condamnés par l'Église, excepté néanmoins dans
+les biens qui peuvent leur avoir été donnés par le roi, par le feu roi
+son père et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux
+qui demeureront dans les pays qui me sont laissés, spécialement le
+comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de
+l'Église et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne
+conclurai avec eux ni paix ni trêve sans le consentement de l'Église
+et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, après que
+j'aurai rasé toutes les places fortes, à moins que le roi ne voulût
+les garder lui-même pendant dix ans, pour sa sûreté et celle de
+l'Église, après l'acquisition que j'en aurai faite; et il les
+retiendra alors pendant ce temps-là avec leurs revenus.
+
+15º Je ferai détruire entièrement les murs de la ville de Toulouse et
+combler les fossés, suivant les ordres et la volonté du légat.
+
+16º J'en ferai de même de trente villes ou châteaux, savoir: de
+Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bécède, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul
+et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et
+Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le
+Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et
+Condom (en Agénois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain);
+de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agénois); de Peyrusse (en
+Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant
+la volonté du légat. Les murailles et les fortifications de ces places
+ne pourront être rétablies sans la permission du roi. Je ne pourrai
+élever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de
+bâtir de nouvelles villes non fortifiées dans les domaines qui me
+resteront, si je le juge à propos. Que si quelqu'une des places dont
+on doit abattre les murs appartient à mes vassaux, et s'ils s'opposent
+à leur démolition, je leur déclarerai la guerre, et je ne ferai ni
+paix ni trêve avec eux sans le consentement de l'Église et du roi,
+jusqu'à ce que ces murs soient entièrement détruits et les fossés
+comblés.
+
+17º J'ai juré et promis au légat et au roi d'observer de bonne foi
+toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets.
+J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me
+sont laissés à jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans
+leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger à les
+garder; en sorte que si je contreviens à tous ou à quelqu'un de ces
+articles, ils seront aussitôt déliés du serment de fidélité qu'ils
+m'ont prêté, que je les délie dès maintenant de la fidélité et de
+l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils
+adhéreront à l'Église et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de
+quarante jours, depuis que j'aurai été averti, et si je refuse de
+subir le jugement de l'Église dans les matières qui la regardent, et
+celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me
+laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le
+même état que je suis maintenant par rapport à l'excommunication et
+soumis à tout ce qui a été statué contre moi et contre mon père dans
+le concile général de Latran et depuis.
+
+ [185] _Commise_, confiscation.
+
+18º Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments,
+qu'ils aideront l'Église contre les hérétiques, leurs croyants, leurs
+fauteurs et leurs recéleurs, et contre tous ceux qui seront contraires
+à l'Église, pour l'hérésie et le mépris de l'excommunication, dans les
+pays qui me sont laissés; qu'ils serviront le roi contre tous ses
+ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu'à ce
+qu'ils soient soumis à l'Église et au roi.
+
+19º Ces serments seront renouvelés de cinq ans en cinq ans, suivant
+l'ordre du roi.
+
+20º Pour l'exécution de tous ces articles je remettrai entre les mains
+du roi le château Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il
+pourra fortifier s'il le juge à propos. Je lui remettrai aussi les
+châteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne
+d'Agénois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les
+gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres
+tournois pour la garde pendant les cinq premières années,
+indépendamment des 6,000 marcs dont on a déjà parlé. Les autres cinq
+années, le roi les fera garder à ses dépens, s'il juge à propos de les
+tenir encore en sa main durant ce temps-là. Le roi pourra détruire les
+fortifications de quatre de ces châteaux, savoir: de Castelnau d'Arri,
+Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plaît et à l'Église, sans
+préjudice de la somme marquée pour la garde. Mais les rentes et les
+revenus, et tout ce qui dépend du domaine dans ces châteaux,
+m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses à ses
+dépens avec le château de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne
+soient pas suspects à l'Église et au roi, pour rendre la justice et
+faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra
+les forteresses de ces châteaux et celui de Cordes, sauf les
+conditions susdites, et supposé que j'aie rempli mes obligations
+envers l'Église et le roi. Je livrerai au roi le château de Penne
+d'Albigeois, d'ici au 1er d'août, pour qu'il le garde pendant dix ans
+avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet
+intervalle, je l'assiégerai et ne cesserai de faire la guerre à ceux
+qui l'occupent jusqu'à ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde
+mon départ pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans
+un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou
+enfin à d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui
+veuillent en accepter la donation, il sera entièrement détruit.
+
+21º Le roi décharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du
+pays qui m'est laissé de tous les engagements qu'ils avaient
+contractés soit envers lui et envers le roi son père, soit envers les
+comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise
+auxquelles ils s'étaient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon
+obéissance ou celle de mon père; et il les délie, autant qu'il est en
+lui, du serment qu'ils lui avaient prêté.
+
+ Raymond ayant fait serment d'observer fidèlement tous ces
+ articles, fut introduit dans l'église de Notre-Dame de Paris, par
+ le légat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna
+ l'absolution de son excommunication, et à tous ceux de ses alliés
+ qui étoient présents. «C'étoit un spectacle digne de compassion,
+ dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, après
+ avoir résisté à tant de nations, être conduit jusqu'à l'autel, en
+ chemise, en haut de chausses et nu-pieds.»
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, in-folio, 1737,
+ t. 3, p. 370.
+
+
+
+
+L'INQUISITION ÉTABLIE A TOULOUSE.
+
+1229.
+
+
+Innocent III fut à peine monté sur la chaire de saint Pierre, que
+l'archevêque d'Auch l'ayant informé des progrès que les hérétiques
+faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prélat,
+le 1er d'avril de l'an 1198, à agir vivement de concert avec ses
+suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils
+n'achevassent de l'infecter, et à recourir pour cela, s'il était
+nécessaire, aux armes des princes et des peuples. Il écrivit, le 21 du
+même mois, une lettre circulaire aux archevêques d'Aix, Narbonne,
+Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, à leurs suffragants,
+et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier
+qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres
+hérétiques, répandaient leur venin dans ces provinces, il avait nommé
+frère Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en œuvres et
+en paroles, et frère Guy, homme craignant Dieu et appliqué aux œuvres
+de charité, pour commissaires contre ces hérétiques. Il les prie de
+procurer à ces deux religieux tous les secours dont ils auraient
+besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit à ramener les
+sectaires, soit à les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il
+enjoint en même temps à ces prélats de recevoir et d'observer
+inviolablement tous les statuts que frère Raynier ferait contre les
+hérétiques, avec promesse de les confirmer lui-même. Il leur ordonne
+enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce
+commissaire prononcerait contre les contumaces. «Outre cela, ajoute
+Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et à tous les barons
+et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rémission
+de leurs pêchés, de traiter favorablement ces envoyés et de les
+assister de toute leur autorité contre les hérétiques; de proscrire
+ceux que frère Raynier aura excommuniés; de confisquer leurs biens, et
+d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent à vouloir
+demeurer dans le pays après leur excommunication. Nous lui avons donné
+plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte soit par
+l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous
+enjoignons aussi à tous les peuples de s'armer contre les hérétiques
+lorsque frère Raynier et frère Guy jugeront à propos de le leur
+ordonner; et nous accordons à ceux qui prendront part à cette
+expédition pour la conservation de la foi la même indulgence que
+gagnent ceux qui visitent l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle de
+Saint-Jacques. Enfin nous avons chargé frère Raynier d'excommunier
+solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés, qui
+leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de
+leur infliger les mêmes peines.»
+
+Frère Raynier et frère Guy étaient deux religieux, de l'ordre de
+Cîteaux. Ils furent les premiers qui exercèrent dans la province les
+fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est
+proprement à cette commission qu'on doit rapporter l'origine de
+l'inquisition qui fut établie dans le pays contre les Albigeois, et
+qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays
+étrangers...
+
+Le légat Pierre de Colmieu célébra à Toulouse, au mois de novembre
+1229, un concile auquel se trouvèrent les archevêques de Narbonne, de
+Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'évêques et d'autres prélats,
+le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le sénéchal
+de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cité et
+l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'âme de toute
+la communauté_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et
+les seigneurs l'approuvèrent, en prêtèrent un semblable, et tout le
+pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le
+préambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manière
+suivante: «Quoique divers légats du saint-siége aient fait plusieurs
+statuts contre les hérétiques, leurs fauteurs ou recéleurs, pour
+conserver la paix dans le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne
+et les diocèses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant
+cependant attention que ces provinces, après avoir été longtemps
+désolées, sont actuellement pacifiées, comme par miracle, par le
+consentement et la volonté des grands, nous avons jugé à propos
+d'ordonner, du conseil des archevêques, des évêques, des prélats, des
+barons et des chevaliers, ce que nous avons jugé nécessaire pour
+purger du venin de l'hérésie un pays qui est _comme néophyte_, et pour
+y conserver la paix.» Ce concile de Toulouse fut donc une assemblée
+mixte, et les canons qu'on y dressa émanèrent de l'autorité des deux
+puissances.
+
+Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition
+dans le pays pour la recherche des hérétiques. On y ordonna, en effet,
+que les évêques députeraient dans chaque paroisse un prêtre et deux ou
+trois laïques de bonne réputation, lesquels feraient serment de
+rechercher exactement tous les hérétiques et leurs fauteurs, de
+visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu'à la
+cave, et tous les souterrains où ils pouvaient se cacher, et de les
+dénoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et à
+leurs officiers pour les punir sévèrement. On ordonne ensuite la
+confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui
+leur permettraient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas
+confondre cependant l'innocent avec le coupable, on défendit de punir
+personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par
+l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à
+toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques,
+et on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main forte pour
+cette recherche; avec autorité au bailli du roi de procéder dans les
+domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les
+domaines du roi. On statue que les hérétiques _revêtus_, qui s'étaient
+convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hérésie où ils
+demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour
+preuve qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient
+deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une
+couleur différente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient
+être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils,
+sans une dispense particulière du pape ou de son légat _a latere_. On
+appelait croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étaient ainsi
+condamnés à porter des croix. Il est ordonné ensuite que les autres
+hérétiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement,
+mais par la crainte des peines, seroient renfermés et nourris aux
+dépens de ceux qui posséderaient leurs biens, avec ordre à l'évêque,
+s'ils n'avaient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint
+aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis
+l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toutes sortes d'erreurs,
+de promettre de garder la foi catholique, de dénoncer et de poursuivre
+les hérétiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On
+déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseraient pas et
+ne communieraient pas trois fois l'an. On défendit aux laïques d'avoir
+chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, excepté le
+Psautier, le Bréviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il
+n'était pas même permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut
+obligé de faire cette défense, qu'on trouve ici pour la première fois,
+afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisaient des livres saints.
+
+ [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie
+ l'archevêque, évêque ou autre prélat qui a la juridiction
+ ecclésiastique dans un territoire.
+
+Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper
+l'hérésie du pays, y entretenir la paix et pourvoir à la sûreté
+publique; ils défendent de construire de nouvelles forteresses et de
+relever celles qui étaient détruites; ils maintiennent les églises et
+les ecclésiastiques dans leurs immunités et priviléges; font défense
+de payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui étoient marchands ou
+mariés, et de lever de nouveaux péages. On ordonna de plus de se
+liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la
+paix, nommément contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui
+occupait le château de Puylaurens dans le pays de Fenouillèdes, et
+Nairaut d'Aniort, qu'on déclara excommuniés s'ils ne se soumettaient
+quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avait été
+accordée. On défendit aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou
+bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre
+ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin
+il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis, et de
+publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps
+de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de
+Toulouse, durant lequel l'évêque de cette ville défraya la plupart des
+prélats qui y assistèrent.
+
+C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe et
+permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les
+procédures, et le cardinal-légat fit examiner durant l'assemblée tous
+ceux qui étaient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit
+réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui
+s'était converti volontairement, afin de se servir de son témoignage
+contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut établie
+en telle sorte que les évêques entendirent chacun séparément un
+certain nombre de témoins, que Foulques, évêque de Toulouse, leur
+administra; et après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les
+actes entre les mains de ce prélat, pour les conserver et y avoir
+recours en cas de besoin; ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup
+plus vite. On entendit d'abord ceux qui étaient réputés catholiques,
+et ensuite ceux dont la foi était plus suspecte; mais ces derniers
+convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du
+préjudice; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile.
+Quelques-uns, plus prudents, prévoyant qu'ils seraient dénoncés,
+prévinrent les informations, s'avouèrent coupables, et demandèrent
+pardon au légat, qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres, et les
+ayant forcés à comparaître, ils furent traités durement. Enfin,
+quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandèrent
+qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avaient déposé contre eux,
+afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation et
+s'ils n'étaient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à
+Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande; mais ce
+prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs
+délateurs, éluda leurs instances et leur fit voir seulement en général
+la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les
+avaient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se
+désistèrent de leurs poursuites et se soumirent enfin à ses ordres.
+
+1232. Le pape Grégoire IX informé que plusieurs hérétiques de la
+province, après avoir abjuré leurs erreurs, les avoient reprises,
+écrivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de
+n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prétexte que les évêques
+étaient détournés par diverses occupations, il commit, au mois
+d'avril de l'an 1233, aux frères Prêcheurs[187] l'exercice de
+l'inquisition contre les hérétiques, dans le Toulousain et le reste du
+royaume, et spécialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux,
+Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procéder
+par sentence contre les accusés. Il recommanda les frères Prêcheurs à
+tous les prélats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et à
+tous les autres comtes, vicomtes, barons et sénéchaux de France, et à
+tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux
+dans l'exécution de leur commission. En conséquence, l'évêque de
+Tournay, légat du saint-siége, établit à Toulouse deux religieux de
+l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frère Pierre Cellani et frère
+Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre
+dans cette ville. Il en établit de même dans chacune des principales
+villes où ils avaient des couvents, comme à Montpellier, Carcassonne,
+Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-là, ces religieux érigèrent en
+France, mais surtout à Toulouse et à Carcassonne, un tribunal, qui a
+duré pendant plusieurs siècles, et auquel ils firent citer
+non-seulement tous ceux qui leur furent dénoncés comme hérétiques ou
+suspects d'hérésie, mais encore tous ceux qui étoient accusés de
+sortilége, de magie, de maléfice, de judaïsme, etc. Ils suivirent une
+procédure qui leur étoit propre dans les divers jugements qu'ils
+rendirent; et ou ils livrèrent les accusés au bras séculier pour être
+brûlés vifs, ou ils les condamnèrent à être renfermés pour toujours
+dans des prisons particulières, ou, enfin, ils se contentèrent de leur
+imposer des pénitences laborieuses, suivant qu'ils étoient plus ou
+moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perpétuelle
+ceux qui étoient convaincus d'hérésie ou les relaps fut alors établi
+dans le pays. Entre les hérétiques qui furent pris à Toulouse, on se
+saisit de leur principal chef, nommé _Vigorosus de Baconia_, qui fut
+brûlé vif.
+
+ [187] Ou Dominicains.
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, t. 3, p. 395.
+
+
+
+
+LA CROISADE D'ENFANTS.
+
+1212-1213.
+
+
+L'expédition d'outre-mer entreprise vers 1212, et composée d'enfants,
+si elle n'est pas un des événements les plus marquants de l'histoire
+des croisades, n'en paraît pas un des moins extraordinaires...
+
+Il paraît que les croisés appartenaient à deux nations et formèrent
+deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de
+l'Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu'aux
+bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci,
+rassemblés aux environs de Paris, traversèrent la Bourgogne et
+arrivèrent à Marseille, lieu de leur embarquement.
+
+Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent
+employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On
+rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la
+Montagne, qui avait coutume d'élever des _Arsacides_ depuis l'âge le
+plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la
+liberté que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes
+garçons de la France. L'opinion était donc que ces enfants, trompés
+par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs,
+se revêtirent du signe de la croix.
+
+ [188] _Speculum historicum._
+
+Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas,
+Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'était persuadée, dit
+Bizarre[189], à l'aide d'une fausse révélation, que la sécheresse
+serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à
+sec; et elle était venue à Gênes dans l'intention de se rendre à
+Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée.
+
+ [189] _Hist. Genuens._
+
+La composition de ces troupes répondait parfaitement à ces moyens de
+séduction. On y voyait des enfants de tout âge, de toute condition,
+même de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils
+se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans
+guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs
+parents, leurs amis, cherchaient à les retenir, en leur montrant la
+folie d'une telle expédition; la captivité dans laquelle on les
+condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant
+une issue à travers les murs, ils parvenaient à s'échapper et allaient
+rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but
+de leur voyage, ils répondaient qu'ils allaient visiter les lieux
+saints[190]. Quoiqu'un pèlerinage commencé sous de semblables
+auspices, marqué de toutes sortes d'excès, dût être un objet de
+scandale plutôt que d'édification, il y eut des gens assez peu sensés
+pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des
+femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux
+troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur
+fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des âmes inspirées
+de Dieu et guidées par les sentiments d'une vive piété. Le pape,
+instruit de leur marche, dit en gémissant: «Ces enfants nous
+reprochent d'être plongés dans le sommeil, tandis qu'ils volent à la
+défense de la Terre Sainte.» Si des hommes prévoyants, parmi le
+clergé, blâmaient ouvertement cette expédition, on donnait
+l'incrédulité et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin
+d'éviter le mépris public, la sagesse était condamnée au silence.
+
+ [190] Le nombre de ces enfants s'éleva à plus de 50,000.
+
+Cependant l'événement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans
+raison n'obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit l'évêque
+Sicard[191], cette multitude disparut tout entière. Mais il faut
+soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et
+français; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers
+l'Italie.
+
+ [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7.
+
+Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la
+croisade; si la surveillance des princes et des prélats, dans les
+expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière, ne
+parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs, quelle
+espèce, de gens ne devait point recéler une réunion formée sans aucun
+soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant
+prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte à leurs
+penchants vicieux? Aussi, le récit de Godefroi le Moine[192] ne
+doit-il point nous étonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se
+mêlèrent parmi les pèlerins allemands et disparurent après les avoir
+dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur
+distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina
+ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de
+maux, résultat nécessaire de l'imprévoyance des croisés. La fatigue
+d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnèrent une grande
+partie. De ceux qui arrivèrent en Italie, les uns se dispersèrent dans
+les campagnes, et, dépouillés par les habitants, ils furent réduits en
+servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se présentèrent devant
+Gênes. D'abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours
+dans la ville; mais, réfléchissant ensuite sur l'inutilité de leur
+entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportât la disette,
+appréhendant surtout que Frédéric, qui était alors en rébellion contre
+le saint-siége et en guerre avec Gênes, ne profitât de cette
+circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de
+s'éloigner de la ville. Cependant une opinion reçue du temps de
+Bizarre était que la république accorda le droit de cité à plusieurs
+de ces jeunes Allemands, distingués par l'éclat de leur naissance; ils
+acquirent par la suite une telle considération qu'ils entrèrent dans
+l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le même historien, que
+tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours,
+parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres,
+reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays;
+et ces croisés, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en
+répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément,
+dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les angoisses de
+la faim, et servant de dérision à la population des villes et des
+campagnes.
+
+ [192] _Annales_, apud Freh. collect.
+
+Les croisés de France éprouvèrent un sort à peu près semblable: une
+faible partie revint; le reste périt dans les flots ou devint un objet
+de spéculation pour deux négociants de Marseille. Hugues de Fer et
+Guillaume Porc, c'étaient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un
+grand commerce, dont la vente des jeunes garçons formait une branche
+considérable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait être plus
+favorable; ils offrirent donc aux pèlerins qui arrivèrent à Marseille
+de les transporter en Orient, sans aucune rétribution, donnant à cet
+acte de générosité la piété pour motif. Cette proposition fut acceptée
+avec joie, et sept vaisseaux chargés de ces pèlerins voguèrent vers
+les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les
+bâtiments étaient parvenus en face de l'île Saint-Pierre, près la
+Roche-du-Reclus, une tempête violente s'éleva, et la mer engloutit
+deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq
+autres parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous
+vendus aux Sarrasins ou à des marchands d'esclaves[193]. Le calife en
+acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les
+fit élever avec soin, dans un lieu séparé; douze autres périrent
+martyrs, n'ayant point voulu renoncer à la religion. Aucun d'eux, au
+dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la
+suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidèles à la
+religion de leurs pères, la pratiquèrent constamment dans les larmes
+et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le
+projet d'assassiner Frédéric, furent découverts, et périrent d'une
+mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant
+dans cette fin misérable le juste salaire de leur trahison.
+
+ [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de
+ Champré, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus
+ majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t.
+ 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants était pratiqué
+ ouvertement par les Grecs et les Vénitiens.
+
+Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever une église dans l'île de
+Saint-Pierre, en l'honneur des naufragés, et institua douze canonicats
+pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albéric le lieu où
+avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses
+bords.
+
+Quant aux croisés qui survécurent à tant de calamités et restèrent en
+Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à
+l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut
+obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de maturité, ou le
+racheta par des aumônes.
+
+ JOURDAIN, _Lettre à M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_,
+ t. 3, p. 605.
+
+
+
+
+MÊME SUJET.
+
+1213.
+
+
+Dans le cours de cette même année, pendant l'été qui suivit, une chose
+étrange et inouïe se passa en France. Possédé par l'ennemi du genre
+humain, un enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une
+naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les
+châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu; il
+chantait en mesure dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ,
+rends-nous ta sainte croix;» et il ajoutait plusieurs autres
+invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et
+l'entendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges
+du diable leur faisaient perdre la tête; ils abandonnaient pères,
+mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et
+sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce
+qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient
+aucun effet sur eux; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur
+guide vers la mer Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser; ils
+s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur
+refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils étaient
+nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies; il
+était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de
+ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se
+pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou
+quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se regardait comme
+heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
+périrent tous sur la terre ou sur la mer.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles, t. 2, p. 483.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Récit d'un historien Français.
+
+1214.
+
+
+L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean
+exerçait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagné
+par argent au parti du roi Jean, rassembla une armée dans le comté de
+Hainaut, dans un village appelé Valenciennes, dans le territoire du
+comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, à ses frais, le comte de
+Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-même, le duc de Limbourg,
+le duc de Brabant, dont ledit Othon avait épousé la fille, et beaucoup
+d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de
+Flandre. Dans le même temps, le roi Philippe, quoique son fils eût
+avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes,
+rassembla une armée, se mit en marche, le lendemain de la fête de
+sainte Marie-Madeleine, d'un château appelé Péronne, entra de vive
+force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dévastant à
+droite et à gauche par des incendies et des ravages, et s'avança ainsi
+jusqu'à la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'année
+précédente, prise par fourberie et considérablement endommagée. Mais
+le roi, y ayant envoyé une armée avec frère Garin et le comte de
+Saint-Paul, l'avait promptement recouvrée.
+
+Othon vint avec son armée vers un château appelé Mortain (ou
+Mortagne), éloigné de six milles de Tournay, et qui, après que cette
+ville eut été recouvrée, avait été pris d'assaut et détruit par ladite
+armée du roi. Le samedi après la fête de saint Jacques, apôtre et
+martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en
+dissuadèrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux
+qu'un passage étroit et difficile. Ils changèrent donc de dessein, et
+résolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontières du
+Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entièrement cette terre.
+Le lendemain donc, c'est-à-dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay
+pour se diriger vers un château appelé Lille, où il se proposait de
+prendre du repos avec son armée pendant cette nuit-là. Le même matin,
+Othon s'éloigna avec son armée de Mortain. Le roi ne savait pas et ne
+pouvait croire qu'ils vinssent derrière lui. C'est pourquoi le vicomte
+de Melun s'écarta de l'armée du roi avec quelques cavaliers armés à la
+légère, et s'avança vers le côté d'où venait Othon. Il fut suivi d'un
+homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, prévoyant avec une
+grande habileté ce qui peut arriver, Garin, l'élu de Senlis, que j'ai
+nommé plus haut le frère Garin, car il était frère profès de l'hôpital
+de Jérusalem, et alors, quoique évêque de Senlis, n'avait pas cessé de
+porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'éloignèrent donc
+de plus de trois milles de l'armée du roi jusqu'à ce qu'ils fussent
+arrivés dans un lieu élevé, d'où ils purent voir clairement les
+bataillons des ennemis s'avancer prêts à combattre. Le vicomte restant
+quelque temps en cet endroit, l'évêque se rendit promptement vers le
+roi, lui dit que les ennemis venaient rangés et prêts à combattre, et
+lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et
+les hommes d'armes à pied marchant en avant, ce qui marquait
+évidemment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de
+s'arrêter; et ayant convoqué les grands, les consulta sur ce qu'il y
+avait à faire. Ils ne lui conseillèrent pas beaucoup de combattre,
+mais plutôt de s'avancer toujours.
+
+Les ennemis étant arrivés à un ruisseau qu'on ne pouvait facilement
+traverser, le passèrent peu à peu, et feignirent, ainsi que le crurent
+quelques-uns des nôtres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit
+courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers
+Tournay. L'évêque était d'un avis contraire, proclamant et affirmant
+qu'il fallait nécessairement combattre ou se retirer avec honte et
+dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre
+prévalurent. Nous nous avançâmes vers un pont nommé Bouvines, placé
+entre un endroit appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus
+grande partie de l'armée avait passé le pont, et le roi avait quitté
+ses armes; mais il n'avait pas encore traversé le pont, ainsi que le
+pensaient les ennemis, dont l'intention était, s'il l'eût traversé, ou
+de tuer sans pitié ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux
+qu'ils auraient trouvés en deçà du pont. Pendant que le roi, un peu
+fatigué des armes et du chemin, prenait un léger repos sous l'ombre
+d'un frêne, près d'une église fondée en l'honneur de saint Pierre,
+voilà que des messagers envoyés par ceux qui étaient aux derniers
+rangs, et se hâtant d'accourir promptement vers lui, annoncèrent avec
+de grands cris que les ennemis arrivaient et que déjà le combat était
+presque engagé aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les
+archers, les cavaliers et hommes de pied armés à la légère, ne
+soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficulté et de
+grands dangers, et qu'ils pouvaient à peine arrêter plus longtemps
+leur fureur et leur impétuosité. A cette nouvelle, le roi entra dans
+l'église, et adressant au Seigneur une courte prière, il ressortit
+pour revêtir de nouveau ses armes, et le visage animé, et avec une
+joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il saute sur son
+cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit
+partout dans les champs, et les trompettes résonnent; les cohortes qui
+avaient déjà passé le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle
+l'étendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher à la
+tête de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend
+pas. Le roi, d'une course rapide, se précipite vers les derniers
+rangs et se place sur le premier front de la bataille, où personne ne
+s'élance entre lui et les ennemis.
+
+Les ennemis voyant le roi, contre leur espérance, revenu sur ses pas,
+frappés, je crois, comme de stupeur et d'épouvante, se détournèrent
+vers le côté droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'étendant
+vers l'occident, s'emparèrent de la partie la plus élevée de la
+plaine, et se tinrent du côté du nord, ayant devant les yeux le
+soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses
+ailes du côté contraire, et se tint du côté du midi avec son armée qui
+s'étendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte
+qu'ils avaient le soleil à dos. Les deux armées se tinrent ainsi
+occupant à peu près une même étendue, et séparées l'une de l'autre par
+un espace peu considérable. Au milieu de cette disposition, au premier
+rang était le roi Philippe, aux côtés duquel se tenaient Guillaume des
+Barres, la fleur des chevaliers; Barthélémy de Roye, homme sage et
+d'un âge avancé; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage
+conseiller; Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Étienne de Longchamp,
+Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri
+comte de Bar, jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage
+et sa beauté, qui avait succédé en la dignité et en la charge de comte
+à son père, cousin germain du roi récemment mort, et un grand nombre
+d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes
+remarquables par leur courage, depuis longtemps exercés à la guerre,
+et qui pour ces raisons avaient été spécialement placés pour la garde
+du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Othon au milieu des
+rangs épais de son armée, qui portait pour bannière un aigle doré
+au-dessus d'un dragon attaché à une très-longue perche dressée sur un
+char.
+
+Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa à ses chevaliers cette
+courte et modeste harangue: «Tout notre espoir, toute notre confiance
+sont placés en Dieu. Le roi Othon et son armée, qui sont les ennemis
+et les destructeurs des biens de la sainte Église, ont été excommuniés
+par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le
+produit des larmes des pauvres et du pillage des églises de Dieu et
+des clercs. Mais nous, nous sommes chrétiens; nous jouissons de la
+communion et de la paix de la sainte Église; et quoique pécheurs, nous
+sommes réunis à l'église de Dieu, et nous défendons selon notre
+pouvoir les libertés du clergé. Nous devons donc avec confiance nous
+attendre à la miséricorde de Dieu, qui malgré nos péchés nous
+accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres.» A ces mots, les
+chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction; ayant élevé la main, il
+invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur; aussitôt les trompettes
+sonnèrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et
+combattirent avec un courage et une impétuosité extrêmes.
+
+En ce moment se tenaient en arrière du roi, non loin de lui, le
+chapelain qui a écrit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de
+la trompette, ils entonnèrent le psaume: _Béni soit le Seigneur qui
+est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu'à la fin;
+ensuite: _O Dieu, élevez-vous_, jusqu'à la fin; et: _Seigneur, le roi
+se réjouira dans votre force_, jusqu'à la fin; et ils les chantèrent
+comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux, et les
+sanglots se mêlaient à leurs chants. Ils rappelaient à Dieu, avec une
+sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Église
+par le pouvoir du roi Philippe, et le déshonneur et les outrages
+qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean,
+par les dons duquel tous ces ennemis, excités contre le roi[194],
+osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne
+fut pas du côté où se trouvait le roi; car avant qu'il en vînt aux
+mains on combattait à l'aile droite, à droite du roi, sans qu'il le
+sût, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des
+combattants était, comme nous l'avons dit, étendu en ligne droite, et
+occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'évêque
+était dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les
+hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du
+roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le
+très-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que
+quelques-uns soupçonnaient d'avoir quelquefois favorisé les ennemis, à
+raison de quoi il dit lui-même à l'évêque que ce jour-là il serait un
+bon traître. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean
+comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre
+cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants
+avaient été rangés dans un seul bataillon par l'évêque, qui mit aux
+derniers rangs quelques-uns qui étaient à la tête et qu'il savait de
+peu de courage et d'ardeur. Il plaça sur un seul et premier rang ceux
+de la bravoure et de l'ardeur desquels il était sûr, et leur dit: «Le
+champ est vaste, étendez-vous en ligne droite à travers la plaine, de
+peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un
+chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous
+de manière que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front.» A
+ces mots, ledit évêque, d'après le conseil du comte de Saint-Paul,
+lança en avant cent cinquante hommes d'armes à cheval pour commencer
+le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les
+ennemis un peu troublés et en désordre.
+
+ [194] La coalition vaincue à Bouvines est la première coalition
+ organisée et soldée par l'Angleterre contre la France. On voit
+ que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.).
+
+Les Flamands, qui étaient les plus ardents au combat, s'indignèrent
+d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des
+chevaliers. Ils ne bougèrent pas de leur place; mais les ayant
+attendus, ils les reçurent vigoureusement, tuèrent les chevaux de
+presque tous, les accablèrent d'un grand nombre de blessures, mais
+n'en blessèrent que deux à mort, car c'étaient de très-braves hommes
+d'armes de la vallée de Soissons, et ils combattaient aussi bien à
+pied qu'à cheval.
+
+Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme
+incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs
+compagnons, aussi peu troublés que s'il se fût agi de quelque jeu
+guerrier. Après avoir renversé quelques-uns de ces hommes d'armes, ils
+les laissèrent de côté et s'avancèrent en plaine, ne voulant, comme
+s'il se fût agi de quelque exercice d'été, combattre qu'avec des
+chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une
+valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs
+lances brisées, ils tirèrent leurs épées et redoublèrent les coups;
+mais Pierre de Remi étant survenu avec ceux qui étaient dans le même
+bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmenés par force
+prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nommé Eustache de
+Maquilin, qui vociférait avec un grand orgueil: _Mort aux Français!
+Mort aux Français!_ Les Français l'entourèrent, et l'un d'eux l'ayant
+saisi, et prenant sa tête entre son coude et sa poitrine, arracha son
+casque de sa tête; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et
+la cuirasse par le gosier et la poitrine, le força de subir avec
+horreur la mort dont il menaçait à grands cris les Français. Sa mort
+et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Français; et
+comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent
+usage de toutes leurs forces.
+
+Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une légèreté égale à celle d'un
+aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoyés,
+comme nous l'avons dit, par l'évêque. A la tête de ses chevaliers
+qu'il avait choisis excellents, il pénétra au milieu des ennemis et
+traversa leurs rangs avec une agilité merveilleuse, donnant et
+recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indifféremment
+hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi à travers
+une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un très-grand nombre comme
+dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande impétuosité par le
+comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de
+Bourgogne lui-même, entouré d'un grand nombre de braves chevaliers, et
+la troupe de Champagne. Là s'engagea des deux côtés un combat
+admirable. Le duc de Bourgogne, très-corpulent et d'une complexion
+flegmatique, fut jeté à terre, et son cheval fut tué par les ennemis.
+On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons
+l'entourèrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relevé de terre
+par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son épée dans sa
+main, dit qu'il veut venger sa chute, et se précipite avec fureur sur
+les ennemis. Il n'examine pas qui se présente à lui, mais il venge sa
+chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tué
+son cheval. Là combattait le vicomte de Melun, qui faisait des
+prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de très-braves
+chevaliers. De même que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis
+d'un côté, les enfonça, et revint à travers leurs rangs par un autre
+côté. Là, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier,
+sa cuirasse et sa cuisse transpercés par la lance d'un Flamand, et
+demeura cloué à sa selle et à son cheval, en sorte que lui et le
+cheval tombèrent à terre. Hugues de Malaunaye fut renversé à terre,
+ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tués, et qui se
+relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement à pied qu'à
+cheval.
+
+Le comte de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait reçus comme de
+ceux qu'il avait portés, s'éloigna un peu de ce carnage, et prit un
+léger repos. Ayant le visage tourné vers les ennemis, il vit un de ses
+chevaliers entouré par eux. Comme il n'y avait aucun accès vers lui
+pour le délivrer, quoiqu'il n'eût pas encore repris haleine, pour
+pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis,
+il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux
+bras, et, pressant son cheval des éperons, il fondit sur le bataillon
+des ennemis et parvint à travers leurs rangs jusqu'à son chevalier.
+Là, se redressant, il tira son épée, dispersa merveilleusement tous
+les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une témérité
+admirable, et à son grand péril, il délivra son chevalier de la mort,
+et s'échappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon.
+Ceux qui en avaient été témoins affirmèrent qu'il avait été un moment
+en un tel danger que douze lances à la fois l'avaient frappé sans
+pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la
+selle. Après s'être un peu reposé, il se précipita de nouveau au
+milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine
+pendant ce temps-là.
+
+La victoire ayant pendant quelque temps voltigé d'une aile douteuse
+d'un côté à l'autre, comme ce combat si animé durait déjà depuis
+trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand
+et les siens; alors, accablé de blessures et renversé à terre, il fut
+emmené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque
+expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit
+principalement à Hugues de Maroil et à Jean son frère; tous les autres
+qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tués ou pris,
+ou échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les
+poursuivaient.
+
+Pendant ce temps arrivèrent avec la bannière de Saint-Denis les
+légions des communes[195], qui s'étaient avancées presque jusqu'aux
+maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'armée
+du roi, où elles voyaient la bannière royale, qui se distinguait par
+les fleurs de lis et que portait ce jour-là Galon de Montigny,
+chevalier très-valeureux, mais peu fortuné. Les communes étant donc
+arrivées, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de
+Compiègne et d'Arras, pénétrèrent dans les bataillons des chevaliers
+et se placèrent devant le roi lui-même. Mais ceux de l'armée d'Othon,
+qui étaient des hommes d'un courage et d'une audace extrêmes, les
+repoussèrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu dispersées
+parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui
+étaient dans l'armée du roi marchèrent en avant, et laissant derrière
+eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposèrent
+à Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient
+que le roi seul. Pendant qu'ils étaient devant et arrêtaient par leur
+admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied
+entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec des
+crochets et des lances minces; et s'il n'eût été protégé par la main
+de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement
+tué. Un petit nombre de chevaliers qui étaient restés avec lui, ledit
+Galon, qui abaissant souvent sa bannière demandait du secours, et
+surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-même de son cheval se jeta
+au-devant des coups qui menaçaient le roi, renversèrent, dispersèrent
+et tuèrent ces hommes de pied; et le roi lui-même se relevant plus
+vite qu'on ne l'espérait, sauta sur un cheval avec une étonnante
+légèreté.
+
+ [195] Les communes qui avaient leurs milices à Bouvines sont
+ celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyères,
+ Hesdin, Cerny, Crépy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie,
+ Compiègne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras.
+
+On combattit donc des deux côtés avec un courage admirable, et un
+grand nombre d'hommes de guerre furent renversés. Devant les yeux
+mêmes du roi fut tué Étienne de Longchamp, chevalier valeureux et
+d'une fidélité intacte, qui reçut un coup de couteau dans la tête par
+la visière de son casque; car les ennemis se servaient d'une espèce
+d'arme étonnante et inconnue jusqu'à présent; ils avaient de longs
+couteaux minces et à trois tranchants, qui coupaient également de
+chaque tranchant depuis la pointe jusqu'à la poignée, et ils s'en
+servaient en guise d'épée. Mais, par l'aide de Dieu, les épées des
+Français et leur infatigable courage l'emportèrent. Ils repoussèrent
+toute l'armée d'Othon, et parvinrent jusqu'à lui, au point que Pierre
+de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il
+surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par
+la bride; mais comme il ne pouvait le tirer delà foule dans laquelle
+il était pressé, Gérard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau
+qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, à cause de
+l'épaisseur des armures impénétrables qui défendent les chevaliers de
+notre temps, il réitéra son coup; mais ce second coup porta sur la
+tête du cheval, qui la portait droite et élevée. Le couteau, poussé
+avec une force merveilleuse, entra par l'œil du cheval dans sa
+cervelle. Le cheval blessé à mort se cabra et tourna la tête vers le
+côté d'où il était venu. Ainsi l'empereur montra le dos à nos
+chevaliers et s'éloigna de la plaine, quittant et abandonnant au
+pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: «Vous
+ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui.» Il était déjà un peu en
+avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitôt un cheval
+frais; il le monta et se mit à fuir promptement. Déjà en effet il ne
+pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux
+fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui
+avait échappé par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de
+ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient
+merveilleusement, au point qu'ils renversèrent à terre le chevalier
+des Barres, qui s'était avancé plus que les autres. Gautier le jeune,
+Guillaume de Garlande, Barthélemy de Roye, et d'autres qui étaient
+avec eux, dont les lances brisées et les épées toutes sanglantes
+attestaient la bravoure, étant, dit-on, des hommes prudents, ne
+jugèrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un
+pas égal; c'est pourquoi ils ne s'étaient pas autant avancés que le
+chevalier des Barres, qui, démonté et entouré d'ennemis, se défendait
+selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme
+seul ne peut résister à une multitude, il eût été pris ou tué si
+Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort à la guerre, ne fut
+survenu avec sa troupe, composée de cinquante chevaliers et deux mille
+hommes de pied. Il délivra le chevalier des Barres des mains des
+ennemis, ainsi que me l'a raconté quelqu'un qui y était.
+
+Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, très-brave chevalier, le
+comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Gérard de
+Randeradt, avec d'autres chevaliers très-valeureux, que l'empereur
+avait choisis spécialement, à cause de leur éminente bravoure, pour
+être à ses côtés dans le combat, combattaient pendant que l'empereur
+fuyait, et renversaient et blessaient les nôtres. Cependant les nôtres
+l'emportèrent, car les deux comtes ci-dessus nommés furent pris, ainsi
+que Bernard et Gérard; le char fut mis en pièces, le dragon brisé, et
+l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi. Le comte de
+Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la
+bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employé un
+artifice admirable; il s'était fait comme un rempart d'hommes d'armes
+très-serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château
+assiégé, où il y avait une entrée comme une porte par laquelle il
+entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il
+était pressé par les ennemis; et il eut souvent recours à ce moyen.
+
+Le comte Ferrand et l'empereur lui-même, comme nous l'avons ensuite
+appris des prisonniers, avaient juré de négliger tous les autres
+bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point
+détourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne
+l'eussent tué, parce que si le roi (Dieu nous en préserve) eût été tué
+ils espéraient triompher plus facilement du reste de l'armée. C'est à
+cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec
+le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer à s'avancer vers
+lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois
+lui fermèrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, négligeant tous les
+autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il
+était près de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'éloigna et
+combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'était pas loin du roi,
+dans un bataillon très-épais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du
+roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, ô
+douleur! parent, du côté de sa mère, de la femme de Ferrand, fût dans
+le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis étaient
+aveuglés à un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils
+eussent dans notre parti leurs frères, leurs beaux-frères, leurs
+beaux-pères et leurs parents, sans respect pour leur seigneur séculier
+et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre
+injuste, attaquer ceux qu'ils étaient tenus, au moins par le droit
+naturel, de respecter et de chérir.
+
+Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battît ainsi avec bravoure, avait
+beaucoup conseillé de ne pas combattre, connaissant l'impétuosité et
+la valeur des Français. C'est pourquoi l'empereur et les siens le
+regardaient comme traître, et l'eussent mis dans les fers s'il n'eût
+consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit
+à Hugues de Boves: «Voilà ce combat que tu conseillais et dont je
+dissuadais. Tu fuiras comme un lâche, tandis que moi, je combattrai,
+au péril de ma tête, et je serai pris ou tué.» A ces mots, il s'avança
+vers le lieu du combat qui lui était destiné, et se battit, ainsi
+qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui
+étaient présents.
+
+Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient, pendant que
+lui-même, et un des premiers, était en fuite. Le duc de Louvain, le
+duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par
+cinquantaines et par troupes de différents nombres, s'abandonnèrent à
+une honteuse déroute. Cependant le comte de Boulogne, combattant
+encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne fût
+aidé que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner
+combattirent avec lui jusqu'à ce qu'un homme d'armes, Pierre de
+Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait été tué
+par les ennemis et qui combattait à pied, s'approcha dudit comte, et
+levant la couverture du cheval, lui enfonça son épée dans le ventre
+jusqu'à la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la
+bride et l'entraîna malgré lui hors du combat. Ils furent poursuivis
+par les deux frères Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui
+renversèrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitôt en
+cet endroit. Le comte demeura ainsi renversé, ayant la cuisse droite
+sous le cou de son cheval déjà mort, position dont on ne put qu'à
+grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et
+Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir à
+qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses
+chevaliers. C'était un chevalier haut de taille, très-beau de figure,
+mais en qui le courage et le cœur ne répondaient nullement à la
+beauté du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le
+jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres
+qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer
+quelque louange; et il l'eût emporté si l'évêque ne fût arrivé. Le
+comte l'ayant reconnu se rendit à lui, et le pria seulement de lui
+sauver la vie. Un certain garçon, fort de corps et d'un grand courage,
+nommé Comot, étant en cet endroit, avait tiré son épée, et enlevant au
+comte son casque, lui avait fait une très-forte blessure à la tête, et
+pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut
+lui plonger son couteau dans les parties inférieures; mais comme ses
+bottes étaient cousues à la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver
+d'endroit pour le blesser. Le comte s'efforça de se relever, mais
+ayant vu non loin de là Arnoul d'Oudenarde, chevalier très-valeureux,
+se hâter avec quelques cavaliers de venir à son secours, il feignit de
+ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-même par
+terre, il attendit qu'on vînt le délivrer. Mais ceux qui étaient là,
+le frappant de coups à plusieurs reprises, le forcèrent, bon gré mal
+gré, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient
+furent pris.
+
+Pendant que tous les cavaliers ou s'étaient échappés par la fuite du
+champ de bataille, ou étaient pris ou tués, et qu'ainsi les flancs de
+l'armée d'Othon demeuraient à nu au milieu de la plaine, restaient
+encore de très-valeureux hommes d'armes à pied, les Brabançons et
+d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placés
+devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant
+qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery,
+homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettré.
+Étant bien monté, quoiqu'il fût déjà un peu fatigué de combattre à la
+tête des fidèles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante
+cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une
+grande impétuosité et les massacra presque tous. Chose merveilleuse,
+lorsque après cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il
+n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitôt et qu'on
+trouva au milieu des morts. Il fut porté dans le camp. Dans l'espace
+de peu de jours, des médecins guérirent ses blessures et le rendirent
+à la santé. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les
+fuyards pendant plus d'un mille, à cause du peu de connaissance qu'ils
+avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par
+quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne
+s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardes.
+C'était surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donné le
+signal, les trompettes sonnèrent le rappel, et les bataillons
+retournèrent au camp remplis d'une grand joie.
+
+ GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M.
+ Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
+ France depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au
+ treizième siècle, 30 vol. in-8º.
+
+ Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un
+ historien de quelque mérite, qui continua l'histoire de
+ Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une
+ chronique en vers latins, _La Philippide_, consacrée à l'histoire
+ de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 à 1170 et
+ mourut après 1226.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Récit d'un historien anglais.
+
+
+A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui guerroyait en
+Flandre, se livrait à ses dévastations avec tant de succès, qu'après
+avoir ravagé plusieurs provinces elle pénétra sur le territoire du
+Ponthieu et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient
+partie de cette expédition étaient de vaillants hommes, fort
+expérimentés dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande,
+Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues
+de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe, qui sévissait
+contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'épargnait ni la
+faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean
+avait établi pour maréchal de cette armée Guillaume comte de
+Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient
+combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une
+solde prise sur le fisc. Cette armée était renforcée par Othon,
+empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les
+troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous
+ensemble s'acharnaient sur les Français avec une égale fureur. Lorsque
+la nouvelle de ces désastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi
+de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas
+assez de troupes pour suffire à la défense de cette partie du
+territoire, ayant envoyé récemment en Poitou, avec une armée
+nombreuse, son fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du roi
+d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât souvent à lui-même ce
+proverbe vulgaire: «Celui qui s'occupe à la fois de plusieurs choses a
+le jugement moins net pour chacune», il n'en réunit pas moins une
+grande armée, composée de comtes, de barons, de chevaliers et
+sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses
+villes et cités. Accompagné de ces forces, il se prépara à marcher à
+la rencontre de ses adversaires. En même temps il recommanda aux
+évêques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de répandre les
+aumônes, d'adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins
+mystères pour la conservation de son royaume. Ces dispositions étant
+prises, il partit avec son armée pour combattre ses ennemis.
+
+ [196] _Communes_ pour milices des communes.
+
+Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'étaient avancés à main
+armée jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu,
+dirigea de ce côté ses armes et ses étendards. Lorsqu'il fut arrivé au
+pont susdit, il passa la rivière (de Marque) avec toute son armée, et
+se décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur était extrême,
+car le soleil est très-ardent au mois de juillet. Aussi les Français
+prirent-ils position près de la rivière, dont le voisinage était
+précieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit
+fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir disposé sur la
+droite et sur la gauche les chariots à deux et à quatre chevaux, ainsi
+que les autres véhicules qui avaient transporté les vivres, les armes,
+les machines et tous les instruments de guerre, cette armée plaça de
+tous côtés ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu.
+
+Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'armée du roi d'Angleterre
+furent instruits de l'arrivée du roi de France, ils s'empressèrent de
+tenir conseil, et décidèrent unanimement qu'une bataille en plaine
+serait livrée aux ennemis; mais comme ce jour-là était un dimanche,
+les plus sages de l'armée et surtout Regnauld ancien comte de
+Boulogne, déclarèrent qu'il était peu séant de livrer bataille dans
+une si grande solennité, et de souiller un si grand jour par
+l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea à
+cet avis, et dit aussi qu'il ne se réjouirait jamais de remporter la
+victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en
+imprécations, appela le comte Regnault exécrable traître, et lui
+reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reçues de la
+munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on différait de
+livrer bataille ce jour-là, ce serait un dommage irréparable, qui
+retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se
+repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte
+Regnauld répondit à Hugues, en lui disant d'un air indigné: «Le jour
+d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidèle et que c'est toi
+qui es un traître; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le
+roi jusqu'à la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce même jour tu
+montreras, en prenant la fuite à la vue de toute l'armée, que tu n'es
+qu'un exécrable traître.» Ces paroles injurieuses provoquées par les
+paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et
+rendirent la bataille inévitable. L'armée courut aux armes, et se
+rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent armés, les
+alliés se divisèrent en trois corps: le premier avait pour chefs le
+comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de
+Salisbury Guillaume[197]; le second était conduit par Guillaume comte
+de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabançons; le troisième
+corps de bataille se composait des soldats allemands, commandés par
+l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchèrent
+lentement à l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons français.
+
+ [197] Frère naturel du roi Jean.
+
+Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient leurs troupes
+pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui était sur les
+derrières de son armée, afin que si par hasard quelques-uns de ses
+soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un
+passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le roi resta dans ses
+lignes, après avoir rangé ses troupes dans l'espace resserré entre les
+chariots et les bagages, et là il attendit le choc de ses adversaires.
+Enfin les trompettes sonnèrent des deux côtés, et le premier corps de
+bataille, où étaient les comtes dont nous avons parlé, se précipita
+avec tant de violence sur les Français qu'en un moment il rompit leurs
+rangs et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi de France. Le
+comte Regnauld, qui avait été déshérité et chassé par lui de son
+comté, l'ayant aperçu, dirigea sa lance contre lui, le jeta à terre et
+s'efforça de le tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier,
+qui avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde du roi, se jeta
+entre lui et le comte, et reçut le coup mortel. Les Français voyant
+leur roi dans ce péril accoururent promptement à son secours, et une
+troupe nombreuse de chevaliers le replaça, quoique avec peine, sur son
+cheval. Alors la bataille s'engagea de tous côtés; les épées
+brillèrent en tombant comme la foudre sur les têtes couvertes de
+casques, et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes dont nous
+avons parlé, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se
+trouvant trop éloignés de leurs compagnons, s'aperçurent qu'ils
+avaient perdu tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une partie
+de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces supérieures des
+Français, fut accablée sous le nombre, et que les comtes susdits, avec
+la plupart des leurs, furent pris et chargés de chaînes, après avoir
+déployé la plus louable valeur et tué un grand nombre d'ennemis.
+
+Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes
+de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres
+seigneurs du royaume de France, attaquèrent à leur tour les deux
+autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que
+tous ses mercenaires rassemblés de côté et d'autre. Tandis qu'ils
+prenaient lâchement la fuite, les Français les poursuivirent à la
+pointe de l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout
+l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers
+français l'entourèrent, et tâchèrent ou de le tuer ou de le forcer à
+se rendre. Mais lui, armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté,
+et en forme de grand couteau, qu'il brandissait à deux mains,
+assénait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il
+atteignait restaient étourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs
+chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop près, tuèrent
+sous lui trois chevaux à coups de lance. Mais toujours le louable
+courage de ses compagnons le replaçait sur un nouveau cheval, et il
+reparaissait plus animé encore à bien se défendre. Enfin les Français
+le laissèrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les
+siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.
+
+Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespérée, rendit grâces à
+Dieu, qui lui avait accordé de remporter sur ses adversaires un si
+grand triomphe. Il emmena avec lui, chargés de chaînes et destinés à
+être enfermés dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut
+nommés, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A
+l'arrivée du roi, toute la ville de Paris fut illuminée de flambeaux
+et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares
+et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des
+étoffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un
+enthousiasme général.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles, t. 2, p. 516.
+
+
+
+
+RÉVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.
+
+1226.
+
+
+Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy.
+
+En celluy an meisme que l'enfant fut couronné, Hue le conte de la
+Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de
+Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le
+jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et
+que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si
+jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il
+n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent
+départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et
+deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre
+Belesme. Le père saint Loys les bailla à garder au duc de Bretaingne,
+pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les
+Albigeois.
+
+ [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, à quelques
+ lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
+chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut
+de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla
+à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement
+contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors
+manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler
+là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charière de
+Charcoy[199].
+
+ [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans
+ le _Saumurois_, près de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France
+de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et
+Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[200]. Quant Thibaut le
+conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[201] tant
+bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit
+longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se
+parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne
+l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist
+pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.
+
+ [200] Au duc de Bretagne.
+
+ [201] Où il se trouvait.
+
+Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le receut en grace et luy
+pardonna son mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche
+qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à
+bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais
+que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et
+de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au
+chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
+ala à Chinon, et là les attendit au jour qui estoit establi. Mais il
+ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre derechief;
+oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et sommés.
+Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste
+fois ne pourroient venir à chief[202] du roy; si luy envoyèrent
+messages, et distrent que volentiers venroient parler à luy à
+Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur
+octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur
+outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy, qui fu jeune et
+débonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de
+mesprendre.
+
+ [202] _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir à bout_.
+
+
+Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.
+
+L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de
+Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et
+les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que
+la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose
+comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de
+telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit
+assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens
+qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons,
+et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers
+eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.
+
+Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians, il luy fut
+annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta
+moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery.
+D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à
+la royne, sa mère, que elle lui envoyast secours et aide
+prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus
+puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur
+jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que
+ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant
+de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne
+envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on
+venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses
+ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
+d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
+
+Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
+banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si
+tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si
+se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
+qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à
+eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil
+de Paris vindrent au chastel de Montlehery; là trouvèrent le jeune
+roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés
+de combatre, s'il en fust mestier.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+COMMENT LA SAINTE COURONNE D'ÉPINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX
+ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE.
+
+1239.
+
+
+Leroy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
+quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si
+n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist:
+car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui
+lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce,
+que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont
+Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment.
+
+ [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
+ confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avait
+ fournie. Cette tige, ou _fust_, était depuis longtemps gardée à
+ Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et
+ Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pâris_)
+
+Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
+Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant
+il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre
+jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant
+dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès
+Paris.
+
+En l'an de grâce mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
+l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa
+cote pure[204], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et
+aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie
+de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans
+mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession
+jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de
+Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
+chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les
+processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et
+entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
+
+ [204] _En sa cote pure_, c'est-à-dire sans manteau et sans armes.
+
+ [205] Le palais du roi était alors où est actuellement le palais
+ de justice.
+
+Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de
+Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une
+somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu
+crucifié et l'esponge en quoy il fu abreuvé, et le fer de la lance de
+quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques
+ne fussent perdues par défaut de paiement, si donna tant et promist à
+l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où
+il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il
+les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter
+moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques,
+d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre
+en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses
+ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
+establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font
+le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont
+il peuvent estre souffisamment soustenus.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI
+D'ANGLETERRE.
+
+1241-42.
+
+
+Coment le conte de la Marche fu contre le roy.
+
+Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
+contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au
+roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit déshériter et
+luy tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses
+barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist
+monstrer par un frère meneur qui estoit sire et maistre de la court,
+que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en
+la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au
+conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle
+manière et par telle mauvestié avoit le roy Jehan perdu Normandie, et
+les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient;
+et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine à recouvrer
+la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.
+
+Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si
+distrent qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy
+faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses
+garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en
+Norvée et en Danemarce; et manda à tous les barons qui luy
+appartenoient qu'il venissent à lui et en son aide, et fist faire
+grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour
+passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de chevaliers, et
+eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port
+arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez
+secourre vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne
+veullent trop malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu
+plaist il n'ira pas si comme il pensent.»
+
+Ainsi demourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France
+assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A
+ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on
+devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui
+aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses
+devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener à son
+fié comme à la seue chose. «En nom de moy, dist le roy, le conte de la
+Marche vuelt en celle manière terre tenir, laquelle est des fiés de
+France dès le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine
+contre le roy Alaric, qui estoit païen, sans foy et sans créance, et
+toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»
+
+Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire
+engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers
+pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier
+à ceux qui sont ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant
+le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la
+terre au conte de la Marche, à si grant multitude à pié et à cheval
+que la terre en estoit couverte.
+
+Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en
+Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en
+retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien
+garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses
+perrières fist drecier, et après moult d'autres engins environ la
+tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent
+longuement l'assaut. Quant François virent qu'il se deffendoient si
+bien et si longuement, si commencièrent l'endemain plus fort à
+assaillir et à lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
+conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont elle
+estoit moult bien garnie.
+
+ [206] _La Gastine_, petite contrée du Poitou.
+
+ [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. (
+ _Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait
+moult de mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et
+nuire; si la fist abattre et jetter à terre jusques aux fondemens.
+Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en
+ala à un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy,
+le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le
+roy le fist asseoir, et fist traire et lancier à ceux qui dedens
+estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle
+Vovent[209].
+
+ [208] Ce doit être le _Fontenay_ plus tard surnommé l'_Abbatu_,
+ et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il
+ est à deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au delà de Niort.
+ (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+ [209] Dans le Poitou, sur la rivière de Vendée.
+
+
+Coment l'en voult empoisonner le roy de France.
+
+La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperçut que le roi
+avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui
+estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes
+manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères;
+et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
+grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire, et luy promistrent qu'il en
+feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout
+appareillié, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour
+tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
+
+ [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre.
+
+Les sers se misrent à la voie, et vindrent en l'ost le roy de France;
+si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent
+des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
+souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
+
+Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist
+qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il
+apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles
+vindrent à la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté
+pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si
+qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit
+férir parmi le corps, quant sa gent lui ostèrent; et quant elle vit
+que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et
+ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans
+soy reconforter.
+
+
+Coment le roy prist pluseurs chasteaux.
+
+Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
+venoient de toutes pars en aide; si s'en ala à un chastel que on
+appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironné de
+deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
+Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui
+dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant
+prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens
+empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux,
+si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient
+povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et
+puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent
+assez.
+
+ [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_.
+
+Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si
+forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux
+qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car
+toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En
+ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel
+et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy
+vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut
+recommencier plus fort que devant.
+
+Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de
+toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent
+sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne
+porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui
+dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
+bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et
+pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers
+envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son
+royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs
+tresbuchier jusques en terre.
+
+Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
+chastel qui est nommé Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se
+virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne
+porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
+chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la
+Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213].
+
+ [212] _Villers_, à deux lieues de Niort.
+
+ [213] Monceau.
+
+D'illec se parti le roy, et s'en ala à un autre chastel, que on
+appelle Prée[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense,
+ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy à un autre chastel
+que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et
+paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les
+prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist
+volentiers, et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que
+on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il
+commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le
+roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy
+estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
+de Betonne, et vint à un autre chastel, que on appelle Mautal[217].
+Ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux deffendre; mais pou
+leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que
+ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si
+sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel
+une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue:
+les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au
+néant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui
+fu à Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost,
+qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne
+pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en
+vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le
+chastel, et tantôt le roy le fist garnir de sa gent.
+
+ [214] _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
+
+ [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village à deux lieues de
+ Niort.
+
+ [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivière de ce nom, entre
+ Rochefort et Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [217] _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de
+ Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha.
+
+D'illec se parti, et vint à un autre chastel que on appelle
+Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout
+raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son
+ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost
+au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de
+grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent
+passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur
+véerent[220] l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les
+autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
+chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivière que on nomme
+Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit
+fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier
+sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France,
+si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
+pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit
+avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le
+prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
+appareilliés à bataille.
+
+ [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, à deux lieues de
+ Saintes.
+
+ [220] _Véer_, défendre, refuser.--Qui leur refusèrent le passage.
+
+ [221] Charente.
+
+Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
+envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le
+roy avoit fait drécier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers
+et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François
+passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en
+vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le
+féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder
+ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point
+aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le
+conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en
+retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
+
+ [222] _Mist jus_, mit bas.
+
+
+De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.
+
+Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la
+rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en
+retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost
+comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant
+tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout
+avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les
+fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte
+oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous
+ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux
+desconfire. Le conte de Bouloigne[223] oï dire que le conte de la
+Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et
+s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et
+aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
+fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de
+la Marche. François, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se
+combatoit, se hastèrent moult de luy aidier, et orent grant despit de
+ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy
+coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre
+l'autre à tout leur povoir.
+
+ [223] Alphonse, depuis roi de Portugal.
+
+Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent
+plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le
+roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement
+couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les
+François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent
+moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté.
+
+En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers
+moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents
+sergents d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il
+fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoit les Anglois; lors
+s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy.
+
+Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
+d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout
+le remenant de leur gent, et firent entendant à ceux de la ville qu'il
+aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il
+tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le
+jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient
+aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent
+la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé con quist
+le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi
+de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et
+pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu
+tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot
+donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers qui siet à un mille
+de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de
+France.
+
+En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
+s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la
+manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy
+avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
+conte de Poitiers, frère le roy, et du demourant le conte et sa femme
+et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et
+délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage;
+c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit
+ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce
+que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances entériner, le
+roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte
+devoit venir.
+
+ [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
+ aujourd'hui village au confluent du Né et de la
+ Charente.--_Crotay_. Le latin dit: «_Crosantum._» Ce doit être
+ _Crosant_, sur la _Creuse_, à de peu distance de
+ Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de
+ Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces
+ trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans
+ la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettaient au roy
+ de France de tenir en échec les grands vassaux, qui de ce côté là
+ étaient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. (_Note de
+ M. Paulin Pâris._)
+
+ [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dépens.
+
+Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accordé, si
+vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis,
+et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent
+devant le roy, et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes,
+et luy commencièrent à dire: «Très-doux roy débonnaire, pardonne-nous
+ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons
+mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la
+grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous
+nostre mesfait.»
+
+Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne
+pot tenir son cuer en félonnie[226], ains fu tantost mué en pitié. Si
+fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce
+qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
+Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises
+sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois
+chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses
+enfants jurèrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler
+encontre.
+
+ [226] _Félonnie_, fiel, mauvais vouloir.
+
+Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons
+par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de
+Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la Saint-Pierre,
+premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost.
+L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire
+de Mortaigne, qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et
+toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux
+barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
+tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière
+de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives, où il estoit, que
+le roy venoit sur luy; si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le
+conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté
+pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy
+de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit
+faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trêves:
+mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en
+fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte
+Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'oultre
+mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.
+
+1243.
+
+Coment le roy fu malade à Pontoise.
+
+
+Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour
+aler à luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent
+dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la
+ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult
+griefment malade; si en furent tous courouciés, grans et petis. Les
+prélas et les barons vindrent hastivement à Pontoise, et orent grant
+pitié du roy, qu'il trouvèrent en si povre point. Il demourèrent illec
+une pièce pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la
+maladie lui enforçoit de jour en jour plus forment. Si ordenèrent que
+l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner
+santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses cathédraux que
+l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_)
+prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant
+que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus
+parmi le pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer
+et à regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit
+les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne
+leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison
+aux povres comme aux riches.
+
+Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit
+couroucié forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous
+faire à votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit
+et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?»
+Lors laissièrent tous les menestreus besoingnes à faire, et coururent
+et hommes et femmes aux églyses et firent prières et oroisons, et
+donnèrent aumosnes aux povres en grant dévocion, que Nostre-Seigneur
+voulsist ramener le roy en santé.
+
+Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le
+sot (_le sut_), qui estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi
+comme certainement qu'il estoit trespassé; si en fu moult dolent et
+moult couroucié; et n'estoit point merveille, car l'églyse de Rome
+n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur où elle
+estoit contre l'empereur Federic.
+
+Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui
+commande aux vens et à la mer et aux élémens, et les tourne quelle
+part qu'il veut, fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust
+assouagié[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui
+estoient entour luy dirent que son esperit avoit esté ravi. Quant il
+fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler
+oultre mer, et la prist dévotement. Le roy commença à assouagier, tant
+que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte santé. Moult devint aumosnier
+et religieux après ceste maladie, et fu en moult grant dévocion de
+secourre la terre d'oultre mer[228].
+
+ [227] _Assouagier_, guérir, se calmer.
+
+ [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie
+ prit le roi à Paris, dont il fut en tel danger, comme il le
+ disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le
+ drap sur le visage et disait qu'il était mort. Et une autre dame
+ qui était de l'autre côté du lit ne le voulut pas, mais disait
+ qu'il avait encore l'âme au corps. Pendant qu'il entendait la
+ dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui
+ envoya aussitôt la santé, et il put parler. Il demanda qu'on lui
+ donnât la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mère entendit
+ dire que la parole lui était revenue et elle en eut la plus
+ grande joie; mais quand elle sut qu'il s'était croisé, ainsi
+ qu'il le contait lui-même, elle eut autant de chagrin que si elle
+ l'avait vu mort. (_Joinville._)
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+CROISADE DE SAINT LOUIS EN ÉGYPTE.
+
+1248-1250.
+
+Prise de Damiette par saint Louis, 1249.
+
+
+Saint Louis, au rapport de Gémal-Eddin, était un des plus puissants
+princes de l'Occident; il était roi de France. «Le peuple de France,
+ajoute-t-il, s'est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs.
+Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. Il
+voulait conquérir la Palestine, et soumettre d'abord l'Égypte. Il
+était accompagné de cinquante mille guerriers, et venait de passer
+l'hiver dans l'île de Chypre. Il se présenta sur la côte, près de
+l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi 4
+juin 1249. Le sultan[229] était alors campé à Aschmoun-Thenab, sur le
+canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est delà qu'il avait
+ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout
+ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance;
+des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une
+année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre
+autres les arabes Kénamites, guerriers fameux par leur bravoure. De
+plus, le lit du fleuve était gardé par des vaisseaux envoyés du Caire.
+Enfin, une armée formidable, sous la conduite de l'émir Fakr-Eddin,
+occupait la côte où les chrétiens devaient aborder.....
+
+ [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'étoile de la religion).
+
+«Le roi de France, continue Gémal-Eddin, se mit en devoir d'aborder
+sur la côte. On était alors au samedi 5 juin. Il débarqua avec toutes
+ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était
+rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les
+Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tués. Le soir,
+Fakr-Eddin repassa le Nil avec son armée, sur le pont qui était en
+face de Damiette; et sans s'arrêter, il se rendit sur le canal
+d'Aschmoun, auprès du sultan. Il régnait alors une extrême
+insubordination dans l'armée, à cause de la maladie du prince;
+personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Kénamites chargés
+de défendre Damiette, se voyant abandonnés, quittèrent précipitamment
+la ville, et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les
+habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous
+s'enfuirent dans le plus grand désordre, abandonnant les vivres et
+les provisions; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient
+d'éprouver le même sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan
+Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva déserte. Le lendemain
+dimanche, les chrétiens ne voyant plus d'ennemis, passèrent aussi le
+Nil, et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un
+événement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Gémal-Eddin,
+j'étais au Caire, chez l'émir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville.
+Nous apprîmes le jour même, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce
+malheur nous pénétra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que
+c'en était fait de l'Égypte, surtout à cause de la maladie du sultan.
+La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion
+inexcusable; car la ville eût pu tenir très-longtemps. Dans l'invasion
+précédente, sous Malek-Kamel, Damiette était sans garnison, sans
+approvisionnements; et pourtant elle avait résisté pendant un an;
+encore fallut-il pour la réduire le concours de la famine et de la
+peste. Sa situation dans la guerre présente était bien plus favorable;
+même après la retraite de Fakr-Eddin, si les Kénamites et les
+habitants étaient restés, s'ils avaient seulement tenu leurs portes
+fermées, ils auraient arrêté tous les efforts des Francs. Pendant ce
+temps, l'armée serait revenue, et les Francs auraient été repoussés.
+Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher.»
+
+ [230] Lorsque la ville avait été prise par les Croisés, en 1219.
+
+Le sultan fut si indigné contre les Kénamites, qu'il fit pendre tous
+les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des représentations;
+vainement, dirent-ils: «En quoi sommes-nous coupables? que
+pouvions-nous faire, étant abandonnés des émirs et de toute l'armée?»
+on n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de
+cinquante.
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 448.
+
+
+
+
+LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.
+
+1249.
+
+
+A sa très excellente et très-chère mère Blanche, illustre reine de
+France par la grâce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dévoué,
+salut, piété filiale et volonté toujours soumise à la sienne.
+
+Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospérité, à celle des
+nôtres et aux bons succès du peuple chrétien, lorsque vous les
+apprenez avec certitude, votre excellence se réjouira sans doute de
+savoir que le seigneur notre frère et roi, la reine et sa sœur, et
+nous aussi, jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé. Nous
+désirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frère le
+comte d'Anjou a encore sa fièvre quarte, mais elle est moins forte
+qu'auparavant. Le seigneur notre frère, les barons et les pèlerins,
+qui ont passé l'hiver dans l'île de Chypre, montèrent sur leurs
+vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se
+diriger contre les ennemis de la foi chrétienne. Après beaucoup de
+travaux et de contrariétés de la part des vents, ils arrivèrent, sous
+la garde de Dieu, le vendredi d'après la Trinité, et vers midi, sur la
+côte, où ayant jeté l'ancre, ils se rassemblèrent sur le vaisseau du
+roi pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Comme ils virent
+devant eux Damiette et le port gardés par une grande multitude de
+barbares, tant à pied qu'à cheval, et l'embouchure du fleuve couverte
+d'un grand nombre de vaisseaux armés, il fut résolu que le lendemain
+chacun débarquerait avec le seigneur roi.
+
+Le lendemain, l'armée chrétienne, abandonnant ses grands vaisseaux,
+descendit sur ses galères et ses autres petits bâtiments. Pleins de
+confiance dans la miséricorde de Dieu et dans le secours de la croix
+que le légat portait auprès du roi, ils se portèrent vers la terre
+contre les ennemis, qui lançaient sur eux beaucoup de traits.
+Cependant, comme les petits bâtiments, à cause du trop peu de
+profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'armée
+chrétienne, laissant ses bâtiments sous la garde de Dieu, se jeta dans
+les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude
+des Turcs défendit le rivage contre les chrétiens, cependant, grâce à
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux-ci s'en rendirent maîtres sans
+aucune perte et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de piétons, et
+quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirèrent dans
+la ville, qui était très-fortifiée par le fleuve, par ses murs et par
+de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain,
+qui était l'octave de la Trinité, à l'armée chrétienne, les Sarrasins
+s'étant enfuis après l'avoir abandonnée. Cela s'est fait par la seule
+faveur de Dieu. Apprenez que ces mêmes Sarrasins ont laissé cette
+ville remplie de provisions de toutes espèces et de machines de
+guerre. L'armée chrétienne, après s'en être abondamment pourvue, en a
+encore laissé la moitié pour l'approvisionnement de la ville. Le roi,
+notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et pendant son séjour a
+fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui était nécessaire. Nous
+avons cru que nous resterions jusqu'à la retraite des eaux du Nil, qui
+devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait éprouver des
+pertes à l'armée chrétienne.
+
+La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chypre, d'un beau garçon
+bien constitué, qu'elle y a laissé en nourrice.
+
+Donné au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la
+veille de la Saint-Jean-Baptiste.
+
+ Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552.
+
+
+
+
+BATAILLE DE MANSOURAH.
+
+1250.
+
+
+Suivant Gémal-Eddin, «les chrétiens étaient restés (depuis juin 1249
+jusqu'à la fin de novembre) à Damiette occupés à s'y fortifier.
+Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se hâtèrent d'avancer,
+cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On
+était alors à la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et
+suivit tous leurs mouvements. Ils arrivèrent d'abord à Farescour. A
+cette nouvelle, l'émir Fakr-Eddin écrivit au Caire pour appeler tous
+les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces
+paroles de l'Alcoran: «Accourez, grands et petits, et venez combattre
+pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est
+tout ce qui peut vous arriver de plus heureux.» Cette lettre, ajoute
+Gémal-Eddin, était fort éloquente; on y remarquait plusieurs passages
+propres à encourager les musulmans à la guerre sacrée. Les Francs, que
+Dieu maudisse, y était-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils
+désirent s'en rendre maîtres. Il est du devoir des vrais croyants de
+marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en
+chaire, le vendredi suivant, en présence de tout le peuple, et arracha
+des larmes à tous les assistants. Bientôt on vit arriver à Mansourah
+une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des
+provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient répandu
+une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'armée
+égyptienne reculait seulement d'une journée, c'en était fait de toute
+l'Égypte.
+
+ [231] Malek-Saleh.
+
+«Au commencement de ramadan (3 décembre) il s'engagea un premier
+combat entre l'armée chrétienne et les avant-postes musulmans; un émir
+et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivèrent
+ensuite au lieu appelé Scharmesah, quelques jours après à Baramoun, et
+enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On était alors au
+13 de ramadan, et la consternation était générale. Les chrétiens
+campèrent au même endroit où ils s'étaient placés trente ans
+auparavant[232]; de son côté, l'armée musulmane était rassemblée à
+Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'était séparée de
+l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourèrent d'abord
+de fossés, de murs et de palissades; ils dressèrent aussi leurs
+machines, et les firent jouer contre ceux qui défendaient la rive
+opposée. Ils avaient leur flotte à portée sur le Nil. Pour la flotte
+musulmane, elle était aussi sur le Nil et avait jeté l'ancre sous les
+murs de Mansourah. On commença par s'attaquer à coups de traits et de
+pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque
+pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de
+chrétiens étaient tués ou faits prisonniers; des braves de l'armée
+musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs
+tentes; quand ils étaient aperçus, ils se jetaient à l'eau et se
+sauvaient à la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en
+œuvre pour surprendre les chrétiens. J'ai ouï dire que l'un d'eux
+imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tête; de manière
+que, pendant qu'il nageait, un chrétien s'étant avancé pour prendre le
+melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le même temps,
+la flotte musulmane s'empara d'un navire chrétien monté par deux cents
+guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans
+traversèrent le canal, et attaquèrent les chrétiens dans leur propre
+camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent
+faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire,
+entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte
+musulmane brûla un vaisseau chrétien.
+
+ [232] En 1219.
+
+«Cependant le canal qui séparait les deux armées n'était pas large, et
+encore il offrait plusieurs gués faciles. Un mardi 8 février, la
+cavalerie chrétienne, conduite par un perfide musulman, passa à gué à
+l'endroit nommé Salman, et se déploya sur l'autre rive. Ce mouvement
+fut si subit, qu'on ne s'en aperçut pas à temps; les musulmans furent
+surpris dans leurs propres tentes. L'émir Fakr-Eddin était alors au
+bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit précipitamment et monta à
+cheval; mais déjà le camp était forcé, et Fakr-Eddin s'étant avancé
+imprudemment, fut tué[233]. Dieu ait pitié de son âme! sa fin ne
+pouvait être plus belle. Il avait joui de l'autorité un peu plus de
+deux mois[234].
+
+ [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel désordre
+ effroyable régnait alors dans l'armée musulmane. Le bruit de la
+ mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tardé à se répandre, les
+ mameloucks et une partie des émirs se débandèrent pour courir à
+ sa maison et la piller. Ses coffres furent brisés, l'argent fut
+ enlevé, les meubles et les chevaux emportés; après quoi la maison
+ fut livrée aux flammes. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ [234] Fakr-Eddin avait été nommé régent, après la mort du Sultan,
+ en attendant l'arrivée de son fils, qui était gouverneur
+ d'Edesse.
+
+«Cependant le frère du roi de France avait pénétré en personne dans
+Mansourah. Il s'avança jusque sur les bords du Nil, au palais du
+sultan. Les chrétiens s'étaient répandus dans la ville. Telle était la
+terreur générale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient à
+droite et à gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que
+toute l'armée ne fût mise en déroute. Déjà les Francs se croyaient
+assurés de la victoire, lorsque les mameloucks appelés _giamdarites_
+et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles à manier la
+lance et l'épée, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux,
+rompirent leurs colonnes et renversèrent leurs croix. En un moment ils
+furent moissonnés par le glaive ou écrasés par la massue des Turcs;
+quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingués couvrirent
+la terre de leurs cadavres. Ce succès fut si prompt, que l'infanterie
+chrétienne, qui déjà était parvenue au canal, ne put arriver à temps.
+Un pont avait été jeté sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus
+longtemps, ou si toute l'infanterie chrétienne avait pu prendre part
+au combat, c'en était fait de l'islamisme; mais déjà cette cavalerie
+était presque anéantie; une partie seulement parvint à sortir de
+Mansourah, et se réfugia sur une colline nommée Gédilé, où elle se
+retrancha. Enfin, la nuit sépara les combattants. Cette journée devint
+la source des bénédictions de l'islamisme et la clef de son
+allégresse. Lorsque l'action commença, un pigeon en apporta la
+nouvelle au Caire. On était alors dans l'après-midi. Le billet était
+adressé à l'émir Hossam-Eddin, qui me le donna à lire; il était ainsi
+conçu: «Au moment où ce billet est écrit, l'ennemi fond sur Mansourah;
+on en est aux mains.» Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous
+frappèrent tous de terreur; on regardait généralement l'islamisme
+comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencèrent à arriver du
+camp; la porte de la Victoire, tournée de ce côté, resta toute la nuit
+ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du
+soleil, nous reçûmes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans.
+Aussitôt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les
+rues retentirent des marques de la joie publique; les cœurs se
+livrèrent à l'allégresse, et l'on commença à se rassurer sur l'issue
+de cette guerre.»
+
+ GÉMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. 4, p. 457.
+
+
+
+
+SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.
+
+
+Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le
+conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis
+lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de
+monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me
+conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une
+housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous
+chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel
+mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me
+conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les
+Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de
+son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il
+prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle,
+la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à
+côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en
+une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris,
+comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le
+soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi
+qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve;
+que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la
+manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et
+qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son
+turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il
+tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos
+gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos
+gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240],
+et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait
+mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les
+Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur
+Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il
+voyait bien qu'ils étaient pris.
+
+ [235] Corps d'armée, bataillon.
+
+ [236] Petit cheval de selle pour les domestiques.
+
+ [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville
+ (_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France
+ depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_)
+ disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village
+ Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur
+ la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah.
+
+ [238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait
+ détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie.
+
+ [239] L'amiral.
+
+ [240] Ordonne; mandement, ordre.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+GAUTHIER DE CHATILLON.
+
+
+Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant
+que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier
+de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de
+Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui
+était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit
+le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans
+cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing
+toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue,
+il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel;
+et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui
+tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches.
+Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits
+qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec
+son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il
+se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout
+du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait;
+et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite.
+
+Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris
+à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été
+autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait
+été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me
+dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva
+un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de
+Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui
+demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et
+le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval,
+comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS
+
+_Sur sa captivité et sa délivrance._
+
+1250.
+
+
+Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles
+prélats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et à tous les autres
+habitants de son royaume à qui ces présentes lettres parviendront,
+salut.
+
+Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre
+âme poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jugé convenable
+de vous informer tous qu'après la prise de Damiette, que
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde ineffable, avait comme
+par miracle livrée au pouvoir des chrétiens, ainsi que vous l'avez
+sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partîmes de cette
+ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armées de terre et de mer
+étant réunies, nous marchâmes contre celle des Sarrasins, qui était
+rassemblée et campée dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure.
+Pendant notre marche, nous soutînmes les attaques des ennemis, qui
+éprouvèrent constamment quelque perte assez considérable. Un jour,
+entre autres, plusieurs de l'armée d'Égypte, qui étaient venus
+attaquer les nôtres, furent tous tués. Nous apprîmes en chemin que le
+soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de
+mourir il avait envoyé chercher son fils, qui restait dans les
+provinces de l'Orient, et avait fait prêter serment de fidélité en
+faveur de ce prince à tous les principaux officiers de son armée, et
+qu'il avait laissé le commandement de toutes ses troupes à un de ses
+émirs, Fakr-Eddin. A notre arrivée au lieu que nous venons de nommer,
+nous trouvâmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fête
+de Noël que nous y arrivâmes; mais nous ne pûmes approcher des
+Sarrasins, à cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux
+armées, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se sépare en
+cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plaçâmes notre camp entre ces
+deux fleuves, nous étendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous eûmes
+là quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des
+leurs tués par l'épée des nôtres, mais dont un grand nombre fut noyé
+dans les eaux. Comme le Thanis n'était pas guéable, à cause de la
+profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commençâmes
+à y jeter une chaussée pour ouvrir un passage à l'armée chrétienne;
+nous y travaillâmes pendant plusieurs jours avec des peines, des
+dangers et des dépenses infinies. Les Sarrasins s'opposèrent de tous
+leurs efforts à nos travaux; ils élevèrent des machines contre nos
+machines; ils brisèrent avec des pierres et brûlèrent avec leur feu
+grégeois les tours en bois que nous dressions sur la chaussée. Nous
+avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chaussée,
+lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connaître un gué par où l'armée
+chrétienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassemblé nos barons et
+les principaux de notre armée le lundi d'avant les Cendres, il fut
+convenu que le lendemain, c'est-à-dire le jour de Carême-prenant, on
+se rendrait de grand matin au lieu indiqué pour passer le fleuve, et
+qu'on laisserait une petite partie de l'armée à la garde du camp. Le
+lendemain, ayant rangé nos troupes en ordre de bataille, nous nous
+rendîmes au gué, nous traversâmes le fleuve, non sans courir de grands
+dangers, car le gué était plus profond et plus périlleux qu'on ne
+l'avait annoncé. Nos chevaux furent obligés de passer à la nage, et il
+n'était pas aisé de sortir du fleuve, à cause de l'élévation de la
+rive, qui était toute limoneuse.
+
+Lorsque nous eûmes traversé le fleuve, nous arrivâmes au lieu où
+étaient dressées les machines des Sarrasins, en face de notre
+chaussée. Notre avant-garde ayant attaqué l'ennemi lui tua du monde,
+et n'épargna ni le sexe ni l'âge. Dans le nombre, les Sarrasins
+perdirent un chef et quelques émirs. Nos troupes s'étant ensuite
+dispersées, quelques-uns de nos soldats traversèrent le camp des
+ennemis, et arrivèrent au village nommé Massoure, tuant tout ce qu'ils
+rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'étant aperçus de
+l'imprudence des nôtres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils
+les entourèrent de toutes parts et les accablèrent. Il se fit là un
+grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres,
+dont nous avons avec raison déploré et dont nous déplorons encore la
+perte. Là nous avons perdu aussi notre brave et illustre frère le
+comte d'Artois, digne d'éternelle mémoire. C'est dans l'amertume de
+notre cœur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous
+dussions plutôt nous en réjouir, car nous croyons et espérons qu'ayant
+reçu la couronne du martyre, il est allé dans la céleste patrie et
+qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs. Ce
+jour-là, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous
+accablant d'une grêle de flèches, nous soutînmes leurs rudes assauts
+jusqu'à la neuvième heure, où le secours de nos balistes nous manqua
+tout à fait. Enfin, après avoir eu un grand nombre de nos guerriers et
+de nos chevaux blessés ou tués, avec le secours de Notre-Seigneur nous
+conservâmes notre position, et nous y étant ralliés, nous allâmes le
+même jour placer notre camp tout près des machines des Sarrasins. Nous
+y restâmes avec un petit nombre des nôtres, et nous y fîmes un pont de
+bateaux pour que ceux qui étaient au delà du fleuve pussent venir à
+nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui campèrent auprès de nous.
+Alors les machines des Sarrasins ayant été détruites, nos soldats
+purent aller et venir librement et en sûreté, d'une armée à l'autre,
+en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de
+perdition ayant réuni leurs forces de toutes parts, dans l'intention
+d'exterminer l'armée chrétienne, vinrent attaquer nos lignes avec
+beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part
+et d'autre, qu'il ne s'en était jamais vu, disait-on, de pareil dans
+ces parages. Avec le secours de Dieu, nous résistâmes de tous côtés,
+nous repoussâmes les ennemis, et nous en fîmes tomber un grand nombre
+sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant
+des provinces orientales, arriva à Massoure. Les Égyptiens le reçurent
+comme leur maître et avec des transports de joie. Son arrivée redoubla
+leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement
+de Dieu, tout alla de notre côté contre nos désirs. Une maladie
+contagieuse se mit dans notre armée, et enleva les hommes et les
+animaux, de telle sorte qu'il y en avait très-peu qui n'eussent à
+regretter des compagnons ou à soigner des malades. L'armée chrétienne
+fut en peu de temps très-diminuée. Il y eut une si grande disette que
+plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette
+ne pouvaient apporter à l'armée les provisions qu'on y avait
+embarquées sur le fleuve, parce que les bâtiments et les pirates
+ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparèrent même de plusieurs
+de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui
+nous apportaient des vivres et des provisions, et tuèrent un grand
+nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue
+de vivres et de fourrages jeta la désolation et l'effroi dans l'armée,
+et nous força, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de
+quitter notre position et de retourner à Damiette; telle était la
+volonté de Dieu.
+
+Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-même, mais dans
+celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volonté, pendant que
+nous étions en chemin, c'est-à-dire le 5 du mois d'avril, les
+Sarrasins, ayant réuni toutes leurs forces, attaquèrent l'armée
+chrétienne, et par la permission de Dieu, à cause de nos péchés, nous
+tombâmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frères les comtes
+de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par
+terre, fûmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une
+grande effusion de sang chrétien. La plupart de ceux qui s'en
+retournaient par le fleuve furent de même faits prisonniers ou tués.
+Les bâtiments qui les portaient furent en grande partie brûlés avec
+les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours après notre captivité,
+le soudan nous fit proposer une trêve; il demandait avec instance,
+mais aussi avec menaces, qu'on lui rendît sans retard Damiette et tout
+ce qu'on y avait trouvé, et qu'on le dédommageât de toutes les pertes
+et de toutes les dépenses qu'il avait faites jusqu'à ce jour, depuis
+le moment où les chrétiens étaient entrés dans Damiette. Après
+plusieurs conférences, nous conclûmes une trêve pour dix ans, aux
+conditions suivantes.
+
+Le soudan délivrerait de prison, et laisserait aller où ils
+voudraient, nous et tous ceux qui avaient été faits captifs par les
+Sarrasins depuis notre arrivée en Égypte, et tous les autres
+chrétiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient été faits
+prisonniers depuis que le soudan Kamel, aïeul du soudan actuel, avait
+conclu une trêve avec l'empereur. Les chrétiens conserveraient en paix
+toutes les terres qu'ils possédaient dans le royaume de Jérusalem au
+moment de notre arrivée. Pour nous, nous nous obligions à rendre
+Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la liberté des
+prisonniers et pour les pertes et dépenses dont il vient d'être parlé
+(nous en avons déjà payé 400), et à délivrer tous les prisonniers
+sarrasins que les chrétiens avaient faits en Egypte depuis que nous y
+étions venus, ainsi que ceux qui avaient été faits captifs dans le
+royaume de Jérusalem, depuis la trêve conclue entre le même empereur
+et le même soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui
+étaient à Damiette seraient, après notre départ, sous la garde et la
+défense du soudan et transportés dans le pays des chrétiens lorsque
+l'occasion s'en présenterait. Tous les chrétiens malades et ceux qui
+resteraient à Damiette pour vendre ce qu'ils y posséderaient auraient
+une égale sûreté, et se retireraient par mer et par terre quand ils
+voudraient, sans éprouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan
+était tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrétiens à
+tous ceux qui voudraient se retirer par terre.
+
+ [241] Le besant valait 9 fr. 50.
+
+Cette trêve, conclue avec le soudan, venait d'être jurée de part et
+d'autre, et déjà le soudan s'était mis en marche avec son armée pour
+se rendre à Damiette et remplir les conditions qui venaient d'être
+stipulées, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers
+sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'armée,
+se précipitèrent sur le soudan, au moment où il se levait de table, et
+le blessèrent cruellement. Le soudan, malgré cela, sortit de sa tente,
+espérant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tué à coups
+d'épée en présence de presque tous les émirs et de la multitude des
+autres Sarrasins. Après cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier
+moment de leur fureur, vinrent les armes à la main à notre tente,
+comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le
+craignirent, nous égorger nous et les chrétiens; mais la clémence
+divine ayant calmé leur furie, ils nous pressèrent d'exécuter les
+conditions de la trêve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances
+furent mêlées de menaces terribles; enfin, par la volonté de Dieu, qui
+est le père des miséricordes, le consolateur des affligés, et qui
+écoute les gémissements de ses serviteurs, nous confirmâmes par un
+nouveau serment la trêve que nous venions de faire avec le soudan.
+Nous reçûmes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment
+semblable, d'après leur loi, d'observer les conditions de la trêve. On
+fixa le temps où l'on rendrait les prisonniers et la ville de
+Damiette. Ce n'était point sans difficulté que nous étions convenus
+avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore
+sans difficulté que nous en convînmes de nouveau avec les émirs. Comme
+nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'après ce que nous dirent
+ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le véritable état
+des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres,
+nous jugeâmes qu'il valait mieux pour la chrétienté que nous et les
+autres prisonniers fussions délivrés au moyen d'une trêve, que de
+retenir cette ville avec le reste des chrétiens qui s'y trouvaient, en
+demeurant nous et les autres prisonniers exposés à tous les dangers
+d'une pareille captivité. C'est pourquoi au jour fixé les émirs
+reçurent la ville de Damiette; après quoi, ils nous mirent en liberté
+nous et nos frères, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de
+Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de
+Jérusalem et de Chypre. Nous eûmes alors une ferme espérance qu'ils
+rendraient et délivreraient tous les autres chrétiens, et que suivant
+la teneur du traité ils tiendraient leur serment.
+
+Cela fait, nous quittâmes l'Egypte, après y avoir laissé des personnes
+chargées de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de
+garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de bâtiments de
+transport suffisants. Arrivés ici, nous avons envoyé en Égypte des
+vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la
+délivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les
+autres choses que nous y avions laissées, telles que des machines, des
+armes, des tentes, une certaine quantité de chevaux et plusieurs
+autres objets; mais les émirs ont retenu très-longtemps au Caire ces
+commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents
+prisonniers, de douze mille qu'il y a en Égypte. Quelques-uns encore
+ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres
+choses, les émirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux
+après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos
+commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays,
+ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont
+forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et
+d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse
+de faire; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés
+dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution,
+n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis,
+et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons
+pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien; ils seront dans la cour
+céleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus
+utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservés sur cette
+terre. Les musulmans ont aussi égorgé plusieurs chrétiens qui étaient
+restés malades à Damiette. Quoique nous eussions observé les
+conditions du traité que nous avions fait avec eux et que nous
+fussions toujours prêts à les observer encore, nous n'avions aucune
+certitude de voir délivrer les prisonniers chrétiens ni restituer ce
+qui nous appartenait.
+
+Lorsqu'après la trêve conclue et notre délivrance, nous avions la
+ferme confiance que le pays d'outre-mer occupé par les chrétiens
+resterait dans un état de paix jusqu'à l'expiration de la trêve, nous
+eûmes la volonté et le projet de retourner en France. Déjà nous nous
+disposions aux préparatifs de notre passage; mais quand nous vîmes
+clairement, par ce que nous venons de raconter, que les émirs
+violaient ouvertement la trêve et, au mépris de leur serment, ne
+craignaient point de se jouer de nous et de la chrétienté, nous
+assemblâmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de
+l'Hôpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jérusalem; nous les
+consultâmes sur ce qu'il y avait à faire. Le plus grand nombre jugea
+que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que
+nous étions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entièrement
+aux Sarrasins, surtout dans l'état de misère et de faiblesse où il
+était réduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de
+délivrance les prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir de
+l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le
+temps amènerait quelque chose de bon, tel que la délivrance des
+captifs, la conservation des châteaux et forteresses du royaume de
+Jérusalem, et autres avantages pour la chrétienté, surtout depuis que
+la discorde s'était élevée entre le soudan d'Alep et ceux qui
+gouvernaient au Caire. Déjà ce soudan, après avoir réuni ses armées,
+s'est emparé de Damas et de quelques châteaux appartenant au souverain
+du Caire. On dit qu'il doit venir en Égypte pour venger la mort du
+soudan que les émirs ont tué, et se rendre maître s'il le peut de tout
+le pays.
+
+D'après ces considérations, et compatissant aux misères et aux
+tourments de la Terre Sainte, nous qui étions venus à son secours,
+plaignant la captivité et les douleurs de nos prisonniers, quoique
+plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous
+avons mieux aimé différer notre passage et rester encore quelque temps
+en Syrie, que d'abandonner entièrement la cause du Christ et de
+laisser nos prisonniers exposés à de si grands dangers. Mais nous
+avons décidé de renvoyer en France nos chers frères les comtes de
+Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre très-chère dame et
+mère et de tout le royaume.
+
+Comme tous ceux qui portent le nom de chrétien doivent être pleins de
+zèle pour l'entreprise que nous avons formée, et vous en particulier,
+qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple
+privilégié pour la conquête de la Terre Sainte, que vous devez
+regarder comme votre propriété, nous vous invitons tous à servir celui
+qui vous servit sur la croix en répandant son sang pour votre salut;
+car cette nation criminelle, outre les blasphèmes qu'elle vomissait
+en présence du peuple chrétien contre le Créateur, battait de verges
+la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi
+chrétienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prêts
+à venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos
+devanciers qui se distinguèrent entre les autres nations par leur
+dévotion, par la sincérité de leur foi, et remplirent l'univers du
+bruit de leurs belles actions. Nous vous avons précédés dans le
+service de Dieu; venez vous joindre à nous. Quoique vous arriviez plus
+tard, vous recevrez du Seigneur la récompense que le père de famille
+de l'Évangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent
+travailler à sa vigne à la fin du jour, comme aux ouvriers qui étaient
+venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours
+pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences
+promises aux croisés, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites
+donc vos préparatifs, et que ceux à qui la vertu du Très-Haut
+inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prêts pour le mois
+d'avril ou de mai prochain. Quant à ceux qui ne pourront être prêts
+pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en état de faire celui
+qui aura lieu à la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la
+célérité, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prélats et
+autres fidèles du Christ, aidez-nous auprès du Très-Haut par la faveur
+de vos prières; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous
+sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clémence divine
+les biens dont nos péchés nous rendent indignes.
+
+Fait à Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'août.
+
+ Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p.
+ 559.
+
+
+
+
+DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.
+
+
+Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de
+la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de
+quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne
+pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent
+pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais
+lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux
+messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien,
+lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et
+signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans
+la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que
+les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient
+pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères
+pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de
+ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les
+amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le
+chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on
+n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient
+défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place
+au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,
+accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans
+l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et
+s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou
+l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville
+très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des
+demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent
+été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints
+religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été
+tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient
+plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de
+cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns,
+mais non de tous.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Bréholles.
+
+
+
+
+CHANT ARABE.
+
+Composé après le départ de saint Louis.
+
+
+Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d'un ami
+sincère:
+
+Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est dire pour avoir
+causé la mort de tant de serviteurs du Messie.
+
+Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais,
+insensé, que ses forces se réduiraient en fumée.
+
+Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l'a
+précipitée dans le sein du tombeau.
+
+Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou
+criblé de blessures!
+
+Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être
+Jésus veut-il se débarrasser de vous!
+
+Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un
+prétendu ami donne des conseils perfides.
+
+En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait
+encore plus de confiance que Schak et Satih[243].
+
+Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif
+le ramenait en ces lieux,
+
+Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y
+trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[245].
+
+ [242] Le roi.--Le poëte s'adresse à un ami qui est censé chargé
+ de remettre le chant à saint Louis.
+
+ [243] Célèbres devins arabes.
+
+ [244] Qui lui avait servi de prison.
+
+ [245] Qui avait été son geôlier.
+
+ Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t.
+ IV, p. 474.
+
+
+
+
+LA REINE A DAMIETTE.
+
+
+Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous
+souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que
+vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui
+vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle
+fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il
+lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle
+criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était
+grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
+chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main.
+Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde,
+car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde,
+excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
+et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je
+vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les
+Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant
+qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je
+le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous
+tuerais avant qu'ils nous aient pris.»
+
+La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
+Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LA REINE BLANCHE.
+
+
+A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte.
+Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler.
+Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je
+vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit,
+il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma
+mère.»--«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait
+mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené
+si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que
+l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui
+le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit
+faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en
+France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour
+qu'on priât pour elle.
+
+ [246] Ville de la Terre Sainte.
+
+Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint
+dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse
+vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu'elle
+pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu'on ne doit pas
+croire femme, car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous
+en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'était pas pour elle
+qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.
+
+Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent
+telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût
+en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher.
+L'hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à
+Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de
+la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu'ils allaient
+causer dans un escalier qui descendait d'une chambre à l'autre; et ils
+avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers
+voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient
+les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa
+chambre pour que sa mère l'y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de
+la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait,
+afin qu'elle y trouvât la reine Marguerite.
+
+Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop
+grand danger de mort, parce qu'elle s'était blessée d'un enfant
+qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la
+main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la
+reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s'écria:
+«Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!»
+Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte; et le roi,
+qui crut qu'elle se mourait, revint, et à grand'peine on la fit
+revenir.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LES PASTOUREAUX.
+
+1251.
+
+De la croiserie des Pastouriaus.
+
+
+Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et
+un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist
+convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art
+tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou
+de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre
+besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy
+estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un
+sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès
+mains des Sarrasins.
+
+Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop
+durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il
+se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à
+grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant
+amour.
+
+ [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge,
+ communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France.
+Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il
+jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre
+qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom
+de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en
+vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur
+dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la
+terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost
+comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à
+suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se
+metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant
+que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent
+en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
+
+Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
+demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
+estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
+monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé
+il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
+
+Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist
+hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns
+devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy
+donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à
+avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée,
+tant qu'il furent plus de quarante mille.
+
+Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à
+despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il
+avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les
+clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent
+contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
+achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux
+pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il
+pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il
+vindrent à Paris.
+
+La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si
+hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme
+cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par
+Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly
+demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le
+maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans
+dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien
+savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire
+prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la
+royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait
+quanqu'il feroient.
+
+Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque
+en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la
+teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres
+pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers
+qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent
+fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui
+estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
+
+Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en
+parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient
+tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous
+hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et
+commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient
+prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce
+fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les
+attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie
+droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
+
+Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent,
+car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent
+parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur
+dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux
+estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par
+enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les
+maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de
+larrecin.
+
+Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent
+tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
+s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc
+né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il
+avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout
+abandonné à faire leur volenté.
+
+Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur
+volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or
+et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles,
+et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui
+estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur
+mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur
+mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur
+enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et
+les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
+
+Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il
+alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au
+viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit
+contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes
+fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent
+povres et mandians.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par
+ M. _Paulin Pâris_.
+
+
+
+LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.
+
+1254.
+
+
+Le roi d'Angleterre Henri III étant venu à la noble maison de
+religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prière sur les
+tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant
+venu au sépulcre de sa mère, Isabelle, qui était dans le cimetière, il
+fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un
+mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même
+église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce
+commandement du Seigneur: «Honore ton père et ta mère...»
+
+ [248] Célèbre abbaye dans l'Anjou, près de Saumur.
+
+Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement
+en prière sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra
+le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des
+présents précieux et dignes d'un roi.
+
+A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait
+ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi
+son beau-frère[249], la dame reine de France, sœur de la dame reine
+d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et
+l'intérieur des Français, et la très noble chapelle du roi de France,
+qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont
+gardées, il envoya au roi de France des députés solennels et quand il
+eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla
+son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la
+ville d'Orléans.
+
+ [249] Saint Louis avait épousé Marguerite de Provence, sœur
+ d'Éléonore de Provence, femme de Henri III.
+
+Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa
+terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre
+devait passer de faire déblayer les rues des immondices, des souches
+de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre
+partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous
+les ornements qu'ils pourraient trouver les façades des églises et des
+maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des
+cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs
+habits de fête; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le
+servir avec empressement pendant son séjour.
+
+Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi
+d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant ils
+se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le
+baiser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles
+et par un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France
+ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations[250]
+opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il
+serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta
+volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille
+chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans
+compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux
+d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français
+étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant
+toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois
+s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire
+un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec
+sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour
+trouver ses autres sœurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de
+Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se
+féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par
+des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la
+comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se
+glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il
+n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se
+glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle
+de ses filles.
+
+ [250] _Procuration_, dans les titres ecclésiastiques, se dit des
+ repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les
+ églises ou monastères, soit évêques, archidiacres ou visiteurs.
+ (_Dict. de Trévoux._)
+
+Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient anglais de
+nation[251], étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si
+grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables,
+suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations,
+parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie,
+retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine,
+achetèrent des cierges et des habits de fête, qu'on appelle
+vulgairement cointises, se procurèrent tout ce qui pouvait servir à
+témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en
+chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des
+couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux
+qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense.
+Jamais dans les temps passés on n'avait vu en France une aussi belle
+fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se
+portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens
+passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants, dans la
+joie, parcourant la ville, merveilleusement tapissée; ce n'étaient que
+chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin
+toutes les pompes de ce monde.
+
+ [251] L'université de Paris était la plus célèbre et la plus
+ fréquentée de l'Europe; des écoliers de toutes les nations
+ venaient y étudier.
+
+Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient,
+cortége dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent
+arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université
+de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit
+beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toutes espèces
+qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au
+seigneur roi d'Angleterre: «Ami, voici que la ville de Paris est à ta
+disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là est mon palais,
+au milieu de la ville: s'il t'agrée de t'y arrêter, que ta volonté
+soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, qui est hors la ville et
+où le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te
+plaise davantage, tu n'as qu'à vouloir.» Le seigneur roi d'Angleterre
+choisit pour hôtel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie était
+nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments
+suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand
+tous les Templiers d'en deça des monts se rendent aux époques et aux
+termes fixés à leur chapitre général, ils trouvent là des logements
+convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car
+ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant,
+quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la
+compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés
+de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui
+s'étendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent
+suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments,
+dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables.
+
+Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis,
+ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même
+palais, c'est-à-dire du même Temple, fussent remplies de pauvres que
+l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût
+considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le
+pain et le vin.
+
+Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la
+première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre,
+conduit par le roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui
+est dans le palais même du roi de France[252], ainsi que les reliques
+qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes
+royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la
+ville, pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des
+offrandes.
+
+ [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la
+ sainte chapelle et quelques parties de cet ancien édifice.
+
+Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu
+d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit
+Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des
+deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui
+mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune
+entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient
+prendre place; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux
+qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toutes espèces
+allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives.
+Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs
+français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des
+fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres présents tels qu'il
+convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs
+d'en recevoir gracieusement.
+
+Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant
+d'Assuérus, d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si
+splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la
+fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons,
+l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives,
+l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages
+vénérables qui non-seulement n'ont pas de supérieurs dans le monde,
+mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux.
+
+Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l'on
+avait suspendu de tous côtés, selon la coutume d'outre-mer, autant de
+boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi
+eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un
+certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: «Messire, pourquoi
+avez-vous invité les Français à venir dîner et se réjouir avec vous
+dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au
+Grand-Cœur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.»
+Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives étaient
+disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la
+terre[253], tant à cause de l'huile céleste dont il a été oint qu'à
+cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au
+milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur
+roi de Navarre[254] à sa gauche. Comme le seigneur roi de France
+s'efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi
+d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le
+seigneur roi d'Angleterre lui dit: «Non pas, messire roi, prenez le
+lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu et la plus
+élevée; car vous êtes mon seigneur et le serez, et vous en savez la
+cause[255].» Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse:
+«Plût à Dieu que chacun obtînt son droit sans être lésé; mais
+l'orgueil des Français ne le souffrirait pas.» Or, laissons ce sujet.
+Ensuite les ducs prirent place à la même table, selon leurs dignités
+et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes
+qui étaient assises aux places les plus élevées se trouvaient
+cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent
+à ce festin; ils étaient placés avant certains ducs, et se trouvaient
+cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers
+de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au
+nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux sœurs des deux
+reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse
+d'Anjou et de Provence, qui étaient comparables à des reines, ainsi
+que la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut
+abondant et splendide, quoique ce fût un jour à poisson, le roi
+d'Angleterre vint loger cette nuit-là dans le grand palais du seigneur
+roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le
+seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant:
+«Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est
+courtoisie et justice;» puis il ajouta en souriant: «Je suis seigneur
+et roi dans mon royaume, je veux donc être le maître chez moi.» Le roi
+d'Angleterre alors se laissa conduire.
+
+ [253] Comme on le voit, la supériorité des rois de France n'est
+ pas contestée par l'historien anglais.
+
+ [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de
+ Navarre; il avait épousé Isabelle, fille de saint Louis.
+
+ [255] Allusion à la paix que projetaient les deux rois, et en
+ vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint
+ Louis pour ses fiefs de Guyenne.
+
+Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la
+Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain l'Auxerrois,
+puis après un grand pont[256], il considéra l'élégance des bâtiments
+qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en
+plâtre, ainsi que les maisons à trois arceaux et à quatre étages ou
+même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie
+de personnes des deux sexes; et une foule serrée s'agglomérait et se
+pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée
+brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à
+cause de ses largesses et de ses présents, de la libéralité qui
+convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle
+ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de
+France s'était uni par mariage à une sœur et le seigneur roi
+d'Angleterre à l'autre sœur.
+
+ [256] Sans doute le pont au Change.
+
+Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit
+jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés.
+Or, le pieux roi de France disait: «N'avons-nous pas épousé les deux
+sœurs et nos frères[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou
+garçons, qui ont tiré ou qui tireront naissance d'icelles seront comme
+frères et sœurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille
+affinité ou consanguinité, combien ils se chériraient mutuellement,
+combien ils seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur
+le sait, de ce que notre affection réciproque ne puisse être
+parfaitement d'accord en tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se
+soumet pas à ma volonté; car ils disent que les Normands ne sauraient
+pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les
+violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258].» Mais
+laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparant de la
+présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une
+journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il
+avait répandu en dépenses faites à Paris 1,000 livres d'argent, sans
+compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor,
+non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi
+d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni
+faiblement augmenté.
+
+ [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.
+
+ [258] C'est-à-dire la Normandie, confisquée par Philippe-Auguste.
+ Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation.
+
+Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France
+dit au roi d'Angleterre: «Ami, combien douces tes paroles sont à mes
+oreilles; réjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-être ne
+jouirons-nous jamais une autre fois à l'avenir d'un entretien mutuel.»
+Puis il ajouta: «Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer
+quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'âme j'ai éprouvée,
+par amour pour le Christ, dans mon pèlerinage; quoique tout ait tourné
+contre moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut; car en
+revenant à moi-même, et en entrant et rentrant dans mon cœur, je me
+réjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donnée par sa faveur
+spéciale, que s'il m'eût accordé l'empire du monde entier.»
+
+Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace d'environ une journée
+de marche, ils se séparèrent l'un de l'autre, et, s'étant détournés
+quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des
+paroles secrètes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant:
+«Plût à Dieu que les douze pairs de France et le baronnage
+consentissent à mon désir[259]; nous serions certes des amis
+indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation à se
+déchaîner et un sujet de s'enorgueillir.» S'étant donc baisés et
+embrassés réciproquement, ils se quittèrent.
+
+ [259] Qui était de rendre au roi d'Angleterre une partie des
+ conquêtes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme
+ injustement faites.
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles.
+
+
+
+
+DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.
+
+1256.
+
+
+Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un
+homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult
+courroucié en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist
+signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour
+ce que il eust perdurable mémoire de son péchié et que les autres
+doubtassent à jurer villainement de leur créateur. Moult de gens
+murmurèrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement signé.
+Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien
+contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: «Sire
+Dieu, il te maudiront et tu les béniras.» Si dist une parole qui bien
+fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière comme
+celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.»
+La sepmaine emprès que cil fu signé le roy donna aux povres femmes
+lingières qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux
+povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs
+des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du
+peuple[261].
+
+ [260] Vieilles fripperies.
+
+ [261] De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
+ Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+ _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publiées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+LA PRAGMATIQUE SANCTION.
+
+1269.
+
+
+Malgré la bulle d'Alexandre IV qui défendait toute sentence
+d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de
+l'Angleterre ne rassurait point entièrement Louis IX sur la paix de
+l'Église du royaume; car des événements imprévus pouvaient pousser un
+autre pontife à changer cette disposition. Le monarque résolut donc de
+fixer lui-même par des statuts réguliers les limites de l'autorité
+papale quant au temporel, et de proclamer à ce sujet son indépendance
+absolue. Sa présence en France et l'attitude de son parlement avaient
+suffi jusque alors; mais ce frein échappait avec lui, et il sentit
+encore plus la nécessité d'une manifestation énergique, quand Clément
+IV, avant sa mort, décida que tous les bénéfices ecclésiastiques
+seraient désormais, comme toujours, à la disposition du saint-siége,
+qui pourrait les conférer, vacants ou non vacants.
+
+Ces sortes d'empiétements de juridiction s'étaient successivement
+augmentés à chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence
+papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus
+éclairés, en redoutait surtout l'abus à la veille d'une longue
+absence[262]. Aussi, après de mûres réflexions et avoir pris les
+conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart
+des prélats du royaume faisaient partie, il se décida à promulguer
+l'ordonnance appelée Pragmatique sanction. Cette ordonnance a été
+considérée depuis comme le premier acte fondateur des libertés de
+l'Église gallicane, titre inconnu jusque alors, en les déclarant et
+les expliquant. Elle était ainsi conçue:
+
+ [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis.
+
+«Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à la perpétuelle
+mémoire de la chose;
+
+«Voulant pourvoir à la tranquillité des églises du royaume, à
+l'augmentation du culte divin, au salut des âmes, et désirant obtenir
+la grâce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel
+nous mettons notre royaume, avons par le présent édit perpétuel,
+ordonné et ordonnons:
+
+«Premièrement: que les prélats des églises de notre royaume, patrons
+et collateurs ordinaires de bénéfices jouiront pleinement de leurs
+droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner
+aucune atteinte par ses réserves, par ses grâces expectatives ou par
+ses mandats;
+
+«Secondement: que les églises cathédrales ou abbatiales et autres
+pourront faire librement leurs élections, qui sortiront leur plein et
+entier effet;
+
+«Troisièmement: que le crime de simonie, qui infecte l'Église, soit
+entièrement banni du royaume, comme une peste préjudiciable à la
+religion;
+
+«Quatrièmement: nous voulons que les promotions, collations,
+provisions et dispositions des prélatures, dignités et autres
+bénéfices et offices ecclésiastiques de notre royaume se fassent
+suivant la disposition du droit commun des sacrés conciles et les
+ordonnances des anciens pères de l'Église;
+
+«Cinquièmement: voulant empêcher les exactions insupportables de la
+cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous défendons
+de lever les sommes qu'elle a accoutumé d'imposer sur les églises du
+royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante,
+et de notre exprès commandement et de celui des églises de France;
+
+«Sixièmement, enfin: approuvons et confirmons par les présentes les
+libertés françaises, immunités, prérogatives, droits et priviléges
+accordés par les rois de France nos prédécesseurs, ou par nous, aux
+églises, monastères, et aux personnes religieuses de notre royaume.
+
+«En témoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux présentes
+lettres. Donné à Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ
+1269.
+
+ _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3
+ vol. in-8º, 1839.--T. III, p. 361.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABBÉ DE SAINT-DENIS.
+
+1270.
+
+
+Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à son cher et fidèle
+Mathieu, abbé de Saint-Denis, salut et affection.
+
+Nous vous avons annoncé que nous nous étions embarqué à Aigues-Mortes
+le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis à la voile pour
+Tunis. Ayant abordé en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous
+sommes restés quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari,
+attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croisés qui nous
+suivaient. Après leur arrivée, nous avons tenu conseil et résolu de
+nous diriger vers Tunis. Nous avons en conséquence remis à la voile,
+et nous avons abordé au port de Tunis le jeudi d'avant la fête de
+sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun
+obstacle. Après avoir fait débarquer nos chevaux, nous nous sommes
+avancés jusqu'à l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons
+dressé notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frère
+Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe,
+Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres
+barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres
+princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les
+vaisseaux près de nous; nous jouissons tous, grâce à Dieu, d'une santé
+parfaite. Nous vous annonçons qu'après avoir pourvu à tout ce qui
+était nécessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emporté
+d'assaut la ville de Carthage, où plusieurs Sarrasins ont été passés
+au fil de l'épée.
+
+Donné au camp devant cette ville, le jour de la fête de saint Jacques
+apôtre, 1270 (25 juillet).
+
+ Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537.
+
+
+
+
+INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSÉES A SON FILS
+PHILIPPE LE HARDI[263].
+
+1270.
+
+
+Cher fils, pour ce que je désire de tout mon cœur que tu sois bien
+enseigné en toutes choses, j'ai pensé que tu recevrais plusieurs
+enseignements de cet écrit, car je t'ai ouï dire aucunes fois que tu
+retiendrais plus de moi que de tout autre.
+
+ [263] Ces instructions ont été inscrites dans un registre de la
+ Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques
+ expressions ont été rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous
+ reproduisons ici le texte donné par M. Michaud dans son _Histoire
+ des Croisades_, t. V, p. 549.
+
+Cher fils, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton
+cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir;
+tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui
+déplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spécialement tu dois avoir
+cette volonté que tu ne fasses péché mortel pour nulle chose qui
+puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres être
+hachés et ta vie enlevée par le plus cruel martyre plutôt que tu ne
+fasses péché mortel avec connaissance.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune persécution ou maladie ou autre
+chose, tu la dois souffrir débonnairement, et l'en dois remercier et
+savoir bon gré; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu
+dois encore penser que tu l'as bien mérité, et plus encore s'il le
+veut, pour ce que tu l'as peu aimé et peu servi et pour ce que tu as
+fait maintes choses contre sa volonté.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prospérité ou de santé de corps ou
+d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre
+garde que de ce tu ne te décries, ni par orgueil, ni par autre tort,
+car c'est grand péché que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de
+sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseigné des choses
+que tu dois éviter et des choses que tu dois faire; et aies telle
+manière en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment
+enseigner et reprendre.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de
+sainte Église; et quand tu seras à la chapelle, garde-toi d'oser
+parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par
+bouche ou de pensée, et spécialement sois plus attentif à l'oraison
+quand le corps de Notre-Seigneur sera présent à la messe.
+
+Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous
+ceux que tu penseras qui ont souffrance de cœur ou de corps, et
+suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou
+d'aumônes; si tu as malaise de cœur, dis-le à ton confesseur ou à
+tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder
+secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu
+puisses dire.
+
+Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit
+de religion, soit du siècle, et esquive la compagnie des mauvais; aie
+volontiers bons parlements avec les bons, et écoute volontiers parler
+de Notre-Seigneur en sermons; et en privé pourchasse volontiers les
+pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que
+l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens à péché.
+N'écoute pas volontiers médire d'autrui ni nulle parole qui tourne à
+mépris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle
+parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de
+clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire à
+celui qui pourrait en faire justice.
+
+Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par
+là il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que
+Notre-Seigneur t'a faits, en telle manière que s'il plaisoit à
+Notre-Seigneur que tu vinsses à l'honneur de gouverner le royaume, tu
+fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France
+sont sacrés.
+
+Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin
+d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c'est-à-dire que tu
+sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui
+puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et
+un riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu
+saches vérité; et quand tu la connaîtras, fais justice. S'il advient
+que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger
+devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle,
+jusqu'à ce que tu connaisses la vérité; car ceux de ton conseil
+pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas
+vouloir.
+
+Cher fils, si tu apprends que tu possèdes quelque chose à tort ou de
+ton temps ou de celui de tes ancêtres, aussitôt rends-le, toute grande
+que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est
+obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vérité, fais telle paix
+par conseil de prud'hommes par quoi ton âme et celle de tes ancêtres
+soient du tout délivrées; et si jamais tu entends dire que tes
+ancêtres aient restitué, mets toujours soin à savoir si rien ne reste
+encore à rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitôt pour la
+délivrance de ton âme et de celle de tes ancêtres.
+
+Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manières de
+gens, et spécialement les personnes de sainte Église; défends qu'on ne
+leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et
+je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes
+aïeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi était
+un jour avec son conseil privé, et disaient ceux de son conseil que
+les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'émerveillait comment
+il le souffrait. Il répondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort;
+mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je
+préfère de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle
+il arrive esclandre entre moi et sainte Église. Je te remémore ceci
+pour que tu ne sois pas léger à croire autrui contre les personnes de
+sainte Église. De telle façon les dois honorer et garder qu'ils
+puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi
+t'enseigné-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les
+secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par
+lesquels Notre-Seigneur est le plus honoré et servi, ceux-là aime-les
+plus que les autres.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mère, et que tu
+retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois
+enclin à croire ses bons conseils; aime tes frères et veuille toujours
+leur bien et avancement, et leur tiens lieu de père pour les enseigner
+à tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne
+déclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tous les bénéfices de sainte Église que
+tu auras à donner, tu les donnes à bonnes personnes par grand conseil
+de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes à ceux
+qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu te défendes, autant que cela te sera
+possible, d'avoir guerre avec nul chrétien, et si l'on te fait tort,
+essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de
+recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce
+soit pour éviter les péchés qui se font en guerre. Et s'il advient
+qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens
+qui n'ont fautes ou forfaits soient gardés, que dommage ne leur vienne
+ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux
+que tu aies à craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses
+châteaux par force de siége; et garde que tu sois bien conseillé avant
+que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et
+que tu aies bien sommé le malfaiteur et autant attendu comme tu le
+devras.
+
+Cher fils, je t'enseigne que les guerres et débats qui seront en ta
+terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le
+pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plaît beaucoup à
+Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donné très-grand
+exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui étaient
+en l'archevêché, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait
+mourir; et il lui sembla que par là il mettait bonne fin à sa vie.
+
+Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prévôts en ta
+terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et
+qu'ils ne fassent à autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de même
+ceux qui sont en ton hôtel, fais prendre garde qu'ils ne fassent
+aucune injustice; car combien que tu dois haïr tout mal fait à autrui,
+tu dois plus haïr le mal qui viendrait de ceux qui de toi reçoivent le
+pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et défendre
+que cela n'advienne.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Église de
+Rome et à notre saint père le Pape, et lui portes respect et honneur,
+comme tu le dois à ton père spirituel.
+
+Cher fils, donne volontiers pouvoir à gens de bonne volonté qui en
+sachent bien user, et mets grande peine à ce que les péchés soient
+ôtés en ta terre, c'est-à-dire le vilain serment[264] en toutes choses
+qui se fait ou dit à mépris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints,
+péchés de corps, jeux de dés, taverniers et autres péchés. Fais
+abattre en ta terre, sagement et en bonne manière, les traîtres à ton
+pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens,
+tant qu'elle en soit bien purgée. Lorsque, par sage conseil de bonnes
+gens, tu entendras quelque chose à bien faire, avance-les par tout ton
+pouvoir; mets grand soin à ce que tu fasses reconnaître les bontés que
+Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier.
+
+ [264] Le blasphème.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les
+deniers que tu dépenseras soient en bon usage dépensés, et qu'ils
+soient levés justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses
+beaucoup, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de
+mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien
+employés; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens
+qui te sont profitables et convenables.
+
+Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je trépasse
+de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons,
+et que tu envoies par les congrégations du royaume de France pour leur
+faire demander prière pour mon âme, et que tu entendes à tous les
+biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.
+
+Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit
+donner à son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ que par sa
+grande miséricorde et par les prières et par les mérites de sa
+bienheureuse mère la vierge Marie, et des anges et des archanges, et
+de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et défende que tu
+ne fasses chose qui soit contre sa volonté, et qu'il te donne grâce de
+faire sa volonté, et qu'il soit servi et honoré par toi; et
+puisse-t-il accorder à toi et à moi, par sa grande générosité,
+qu'après cette mortelle vie nous puissions venir à lui pour la vie
+éternelle, là où nous puissions le voir, aimer et louer sans fin.
+_Amen._
+
+A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Père et
+le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._
+
+
+Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal
+de Champagne, fais écrire la vie de notre saint Louis, ce que je vis
+et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au
+pèlerinage d'outre-mer et depuis que nous revînmes. Et avant que je
+vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai
+d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses
+bons enseignements, pour qu'ils soient placés dans un ordre convenable
+et pour édifier ceux qui les entendront.
+
+Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit en conséquence. Il
+y parut bien en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il
+avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par
+plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il
+pouvait bien éviter s'il eût voulu, comme vous l'entendrez ci-après.
+L'amour qu'il avait pour son peuple parut à ce qu'il dit à son fils
+aîné pendant une grave maladie qu'il eut à Fontainebleau: «Beau fils,
+fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume;
+car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vînt d'Écosse et
+gouvernât bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et
+au su de tout le monde.» Le saint aima tant la vérité, que même aux
+Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il était convenu, ainsi que
+vous l'entendrez ci-après. De la bouche il fut si sobre, que nul jour
+de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font
+maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que
+ses cuisiniers servaient devant lui. Il était modéré dans ses paroles;
+car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni
+jamais nommer le diable, dont le nom est bien répandu dans le royaume,
+ce qui, je crois, ne plaît pas à Dieu. Il trempait son vin par
+modération, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il
+me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin;
+et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que
+j'avais une grosse tête et un estomac froid et que je ne pouvais pas
+m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais
+dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les
+gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je
+n'aurais santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je
+m'enivrerais tous les soirs, et que c'était trop laide chose pour un
+vaillant homme de s'enivrer.
+
+ [265] Médecins.
+
+Il me demanda si je voulais être honoré en ce monde et avoir paradis à
+la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne
+faire ni de dire à votre escient quelque chose que si tout le monde le
+savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.
+
+Il me dit que je me gardasse de démentir ni de dédire quelqu'un de ce
+qu'il dirait devant moi, à moins que je n'eusse péché ou dommage à en
+souffrir; parce que des dures paroles naissent les mêlées dont mille
+hommes peuvent mourir.
+
+Il disait que l'on devait vêtir et armer son corps de telle manière
+que les prud'hommes de ce siècle ne pussent dire qu'on en fît trop et
+les jeunes gens qu'on n'en fît pas assez. Il m'appela une fois, et me
+dit: Je n'ose vous parler, à cause de l'esprit subtil que vous avez,
+de chose qui touche à Dieu; et pour cela j'ai appelé ces frères qui
+sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle.
+Sénéchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si
+bonne chose que meilleure ne peut être. Vraiment, fit-il, c'est bien
+répondu; cette réponse que vous avez faite est écrite dans ce livre
+que je tiens en ma main. Or, vous demandé-je, fit-il, lequel vous
+aimeriez mieux, ou que vous fussiez lépreux ou que vous eussiez fait
+un péché mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui répondis que
+j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'être lépreux. Et quand les
+frères s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir à
+ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que
+je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un étourdi
+emporté; car il n'y a si vilaine lèpre comme d'être en péché mortel,
+parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; par
+quoi nulle lèpre aussi laide ne peut être. Et bien est vrai que quand
+l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; mais, quand l'homme
+qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain
+qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonné; c'est
+pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lèpre lui dure autant que
+Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis,
+que vous ayez à cœur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux
+que tout malheur arrive au corps, lèpre ou toute autre maladie, que le
+péché mortel vienne à votre âme.
+
+Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand
+jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne
+laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez
+pas avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je
+vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que
+vous vous accoutumiez à les laver.
+
+ [266] Le jeudi saint.
+
+Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui
+l'aimaient, qu'il donna la connétable de France à monseigneur Gilles
+le Brun, qui n'était pas du royaume de France, parce qu'il avait
+grande renommée de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment
+que tel il était.
+
+Il faisait manger à sa table maître Robert de Sorbonne pour la grande
+renommée qu'il avait d'être prud'homme. Il arriva un jour qu'il
+mangeait à côté de moi, et que nous parlions l'un à l'autre. Parlez
+haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous médisez d'eux. Si
+vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites
+haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi était en joie, il me dit:
+Sénéchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut
+mieux que béguin[268]? Alors commença la discussion de moi et de
+maître Robert. Quand nous eûmes longtemps disputé, il rendit sa
+sentence, et dit ainsi: Maître Robert, je voudrais avoir le nom de
+prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât; car
+prud'homme est si grande et si bonne chose, que même au nommer il
+emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'était mauvaise chose de
+prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que
+le nom écorche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les
+rentes du diable, qui tire toujours en arrière vers lui ceux qui
+veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car
+il séduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il
+leur fait donner à Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite,
+que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prît garde à ce qu'il
+faisait et qu'il n'encombrât son âme pour les grandes sommes qu'il
+donnait à la maison des frères prêcheurs de Provins. Car les hommes
+sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons exécuteurs
+de testament, qui d'abord réparent les torts faits par le défunt et
+rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des
+aumônes.
+
+ [267] Homme sage et instruit.
+
+ [268] Dévôt.
+
+Le saint roi fut à Corbeil à une Pentecôte, et il y eut bien
+quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit après manger au pré qui est
+au bas de la chapelle, et parlait à l'entrée de la porte au comte de
+Bretagne, le père du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. Là me vint
+querir maître Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon
+manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent après
+nous. Alors je demandai à maître Robert: Maître Robert, que me
+voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait
+en ce pré, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que
+lui, si on devrait vous en bien blâmer? Et je lui dis que oui. Et il
+me dit: Alors, vous êtes donc à blâmer quand vous êtes plus noblement
+vêtu que le roi, car vous vous vêtez de riches étoffes, ce que le roi
+ne fait pas. Et je lui dis: Maître Robert, sauf votre grâce, je ne
+suis pas à blâmer si je me vêtis de riches étoffes; car cet habit
+m'ont laissé mon père et ma mère; mais vous faites à blâmer vous, car
+vous êtes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laissé l'habit de
+votre père et de votre mère, et vous êtes vêtu de plus riche camelin
+que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui
+du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi,
+entreprit de défendre maître Robert de paroles, de tout son pouvoir.
+
+Après ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son
+fils[269], le père du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et
+s'assit à la porte de son oratoire, et mit la main à terre, et dit:
+Asseyez-vous ici bien près de moi, pour que l'on ne nous entende pas.
+Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près, de vous,
+et il me dit: Sénéchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si près de
+lui, que ma robe touchait à la sienne; et il les fit asseoir après
+moi, et leur dit: Évidemment vous avez fait grand mal quand vous, qui
+êtes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai
+commandé; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent
+que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait
+appelés pour se confesser à moi de ce qu'à tort il avait défendu
+Maître Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu'il avait
+bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas à ce
+que j'ai dit pour défendre maître Robert; car, comme dit le sénéchal,
+vous devez vous bien vêtir et proprement, parce que vos femmes vous en
+aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage,
+on doit se parer en robes et en armes de telle manière que les
+prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les
+jeunes gens de ce siècle ne disent qu'on en fait peu.
+
+ [269] Philippe III.
+
+ [270] Philippe IV, le Bel.
+
+Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand
+nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant
+l'île de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des
+quatre maîtres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les
+nautoniers furent si désespérés, qu'ils arrachaient leurs robes et
+leur barbe. Le roi sortit de son lit tout déchaussé, car c'était la
+nuit; sans autre vêtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix
+devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que
+la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul,
+et me dit: Sénéchal, maintenant Dieu nous a montré une partie de son
+pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connaît à peine le nom, a
+failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens.
+Or, saint Anselme dit que «ce sont des menaces de Notre Seigneur,
+comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je
+l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car
+les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton
+avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus
+pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as
+fait cette menace, mais pour le nôtre si nous savons en tirer
+avantage.» Nous devons donc, dit le roi, mettre à profit cette menace
+que Dieu nous a faite, de telle manière que si nous sentons dans nos
+cœurs et dans nos corps quelque chose qui déplaise à Dieu, nous
+devons nous hâter de l'ôter, et nous devons nous efforcer de même de
+faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons
+ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce siècle et en
+l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il
+fera aussi comme le bon maître doit faire à son mauvais serviteur;
+car, après la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender,
+le maître le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont
+pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272],
+car il a échappé à un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui
+où nous étions; qu'il s'amende de ses méfaits de telle sorte que Dieu
+ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.
+
+ [271] Les quatre maîtres vents sont ceux du nord, du sud, de
+ l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.
+
+ [272] Philippe le Bel.
+
+ [273] A la bataille de Mons en Puelle.
+
+Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me
+faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée,
+ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il disait que nous devions croire
+si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui
+arrivât au corps, nous n'ayons nulle volonté d'aller à l'encontre par
+parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que
+quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les
+faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il
+ne peut enlever à l'homme les bonnes œuvres qu'il a faites, et que
+s'il meurt dans la vraie foi, c'est une âme perdue pour lui. Et pour
+cela on doit se garder et se défendre de ce piége et dire à l'ennemi,
+quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au
+point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand
+tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir
+dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec
+le bâton et les épées dont l'ennemi le voulait occire.
+
+ [274] Le démon.
+
+Il disait que foi et croyance étaient choses auxquelles nous devions
+être fermement attachés, encore que nous n'en fussions certains que
+par ouï-dire. Là-dessus il me demanda comment mon père s'appelait; et
+je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le
+savais; et je lui répondis que je croyais en être certain et que je le
+croyais fermement, parce que ma mère me l'avait témoigné. Donc,
+reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi,
+desquels nous témoignent les apôtres, ainsi que vous l'entendez
+chanter le dimanche au Credo.....
+
+Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses
+heures chantées et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du
+jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu.
+
+Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il
+avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec
+un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il
+entendait complies.
+
+Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous
+abordâmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il
+avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes
+mécréants[276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les
+chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou
+ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il,
+que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et
+prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui
+permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On
+dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où
+Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer
+avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée.
+
+ [275] En revenant d'Égypte.
+
+Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et
+loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il
+avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le
+bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand
+nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277]
+de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il
+revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de
+son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait
+s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les
+lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait:
+Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils
+disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur
+répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra
+faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir
+comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.
+
+ [276] Non chrétiens.
+
+ [277] Débats, procès; plaidoyers.
+
+Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de
+Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait
+asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à
+lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait
+de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui
+avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et
+on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur
+Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et
+disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait
+quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour
+autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été,
+pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de
+camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de
+cendal[281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un
+chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait
+étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le
+peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de
+lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit
+qu'il faisait au bois de Vincennes.
+
+ [278] Célèbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis
+ conseiller au parlement.
+
+ [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France à Venise
+ en 1268.
+
+ [280] Tartan.
+
+ [281] Étoffe de soie.
+
+Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France
+lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais
+pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de
+monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats
+en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et
+évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre
+vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est?
+Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications
+aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans
+absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous
+requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de
+commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront
+excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de
+leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il
+l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain
+qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de
+connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait
+pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de
+contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur
+feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le
+comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les
+prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous.
+Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à
+se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se
+résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que
+demande ait été faite des choses dessus dites.
+
+La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la
+volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que
+vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce
+qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela
+le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait
+pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos
+femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il
+convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la
+paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal,
+ce qu'il n'était pas auparavant.»
+
+ [282] En 1258, à Abbeville.
+
+ [283] Une partie de l'Aquitaine.
+
+La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui
+remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait
+donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte
+récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé,
+si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du
+sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il
+nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous
+l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il
+n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean
+Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait
+commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le
+sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on
+clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au
+sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la
+dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous
+rends la comté.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux).
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+
+De la grant sapience le roy de France.
+
+Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte
+justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy
+portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte
+vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume;
+et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En
+ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie,
+puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit
+aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté
+contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon
+sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit
+amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture
+dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son
+trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié
+au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours
+amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses
+hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy.
+Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
+devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées
+contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour
+la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et
+sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui
+faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit
+à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son
+hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce
+qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles,
+meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né
+jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment
+le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce
+fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère
+meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura
+autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne
+povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast
+une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus
+vraie.
+
+
+Coment le roy servoit les povres.
+
+Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en
+secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
+desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et
+leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur
+donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au
+mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier,
+et souvent s'agenouilloit devant eux.
+
+Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et
+s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire
+le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi
+comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs,
+dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son
+confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la
+force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en
+tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son
+confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous
+estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.»
+
+ [284] Besoin, nécessité, affaire.
+
+Coment le roy faisoit abstinence de son corps.
+
+Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent
+et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en
+son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il
+vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent
+chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à
+note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de
+Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il
+scéussent lettre pour entendre les escriptures.
+
+Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit
+en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur
+monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise
+avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et
+par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il
+faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au
+vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont
+Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
+
+
+Coment le roy se confessoit.
+
+A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
+dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit
+discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de
+fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en
+une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes
+donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle
+discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy
+donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus
+asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline
+dessus dicte[285].
+
+ [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
+ pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment
+ uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il
+ donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char,
+ qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons
+ rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist
+ après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.»
+
+Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa
+par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit
+trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la
+laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour
+aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les
+vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et
+toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et
+aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de
+fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il
+ne sentoit que pou ou néant de vin.
+
+ [286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_.
+
+
+Coment le roy fist plusieurs religions en France.
+
+Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des
+souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins
+povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme
+croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et
+metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des
+festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et
+larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres
+povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par
+viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le
+nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il
+fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
+qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement
+donné aux povres.
+
+ [287] Repus, restaurés.
+
+ [288] Surtout.
+
+Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot
+appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
+religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des
+nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et
+Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist
+parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle
+de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda
+l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il
+mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la
+royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur
+Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire
+la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles
+de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service
+Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et
+donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes
+souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
+France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist
+mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises
+et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre
+cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire
+pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de
+graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui
+vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que
+il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent
+tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en
+aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né
+jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne
+laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour.
+Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa
+cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
+devanciers.
+
+ [289] L'Hôtel-Dieu.
+
+Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui
+portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du
+Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la
+place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et
+galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à
+faire son office.
+
+ [290] Sur la Seine.
+
+ [291] Calices.
+
+Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les
+appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de
+Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus
+Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y
+demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent
+abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place
+pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière
+de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des
+Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il
+peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy
+leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du
+Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille
+de Lyon, que Grégoire dizième fist.
+
+Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les
+Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le
+roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit
+appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue
+Saincte-Croix.
+
+En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de
+gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et
+leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour
+luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent
+les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre
+sainctement.
+
+
+Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].
+
+Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa
+collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de
+dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance;
+espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa
+régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux
+qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul
+bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et
+autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne
+voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne
+eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
+possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
+Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors.
+Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust
+aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].
+
+ [292] Prébendes, bénéfices.
+
+ [293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait
+ refuser de parler.
+
+
+Coment le roy envoioit ses lettres privéement.
+
+Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy
+estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur
+bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy
+estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se
+merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient
+qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de
+Rains, là où il fu couronné du royaume de France.
+
+Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit
+avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la
+plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses
+lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier
+ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un
+sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la
+fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin,
+si n'a plus de royauté.»
+
+Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il
+s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur
+que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses
+dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en
+disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne
+vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il
+appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et
+leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée.
+
+ _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU
+MOYEN AGE.
+
+
+Littérature.
+
+Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français
+débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop
+petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique
+française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à
+l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des
+dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en
+Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en
+Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans
+presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment
+alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes
+les usages, les arts et la langue de la mère-patrie.
+
+Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors
+l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes
+abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où
+les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser
+le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294],
+école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des
+milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la
+connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de
+notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure
+commune à tous_.
+
+ [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement
+ à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis
+ empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé
+ à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean.
+ En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle
+ de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers
+ professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours
+ d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79.
+
+ Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de
+ Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le
+ modèle de l'université de Paris. (_Schœll._)
+
+Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe
+et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue
+franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient
+autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et
+leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à
+Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du
+treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus
+commune à toutes gens que les autres.
+
+ [295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un
+ grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus
+ délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage
+ cité, t. III, p. 348).
+
+Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin
+qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à
+Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré.
+M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et
+du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin
+a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français.
+
+ [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises
+ depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol.
+ in-8º, 1853, p. 25.
+
+«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a
+laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On
+ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier
+siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de
+l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer.
+Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété,
+sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et
+ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées
+l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les
+versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de
+l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France
+pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour
+des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].»
+
+ [297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des
+ arts de la France, par J.-V. Leclerc.
+
+Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième
+siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de
+l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au
+seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses
+traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie
+faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland
+furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée.
+
+La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées
+par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos
+modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait
+que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage
+ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits
+courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux
+chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs
+et adoucir leur rudesse.
+
+
+Architecture.
+
+En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même
+de la France étaient universellement acceptées, l'architecture
+française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si
+grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de
+l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique.
+Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en
+1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de
+Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal,
+et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.
+
+Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il
+est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les
+plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement
+certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en
+France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son
+développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays
+voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or,
+certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la
+Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y
+remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout
+ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à
+l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine
+française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou
+ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord
+sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus
+incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont
+tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits
+dans les autres pays de l'Europe.
+
+ [298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait
+ empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici
+ cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument
+ gothique; et quand nous disons que le système général de
+ l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est
+ français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un
+ monument arabe.
+
+ Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de
+ l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des
+ flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église
+ romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé
+ dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une
+ excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et
+ l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de
+ voûtes, dans la construction desquelles les architectes du
+ treizième siècle ont montré une habileté et une science
+ très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des
+ arcs-boutants.
+
+ [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain,
+ Sénonais.
+
+Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145;
+le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de
+Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on
+chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est
+seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300],
+et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux
+monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de
+Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de
+Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le
+reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes
+anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que
+l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement
+démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique
+que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu
+nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont
+d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les
+nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes
+français[301].
+
+ [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui
+ correspondent à trois époques:
+
+ Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de
+ 1140 à 1300;
+
+ Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400;
+
+ Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550.
+
+ Les monuments religieux les plus remarquables de la première
+ époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen,
+ Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la
+ Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la
+ plus belle période de l'art ogival.
+
+ Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain
+ de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc.
+
+ Ceux de la troisième époque sont: l'église de
+ Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des
+ quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la
+ cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la
+ nef de la cathédrale de Nantes, etc.
+
+ [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du
+ treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et
+ JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE
+ MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES
+ LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE
+ LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale
+ d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail
+ méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de
+ Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la
+ cathédrale de Beauvais.
+
+L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis
+hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la
+cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit
+en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au
+contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la
+Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé
+qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à
+1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les
+deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les
+confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne
+s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de
+Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de
+Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la
+Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous
+les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories
+teutoniques de M. S. Boisserée.
+
+ [302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_.
+
+Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de
+l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait,
+soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en
+Champagne) une inscription latine ainsi conçue:
+
+ Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;
+
+et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis
+Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme
+de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M.
+Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois
+champenois ainsi conçue:
+
+ Guichart Anthoine tos catre nos at fet,
+
+et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce
+maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle.
+
+L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival,
+n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux
+premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val,
+bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le
+doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en
+ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en
+1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français,
+PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la
+cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle,
+sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date
+est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le
+même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303].
+
+ [303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron.
+
+Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes,
+disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la
+France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en
+Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un
+architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE
+SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur
+de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son
+ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305].
+
+ [304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos
+ ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de
+ Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable,
+ nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait
+ été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de
+ Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons
+ pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains.
+ Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des
+ vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils
+ mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire
+ des lampes et des vases en verre de toutes natures.
+
+ [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.
+
+Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais
+_early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un
+architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par
+les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par
+un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois,
+incontestablement commencé en 1138.
+
+ [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic
+ architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.
+
+Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux
+architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des
+édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de
+Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun
+autre[307].
+
+ [307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de
+ l'architecture gothique avec «l'architecture régulière».
+
+ «C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien
+ décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique
+ temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié
+ de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe
+ église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de
+ Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et
+ l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des
+ princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster,
+ on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté
+ du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni
+ autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot
+ un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de
+ dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont
+ faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement
+ l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les
+ grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la
+ grecque.
+
+ «Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux
+ manières en opposition, de faire aucune comparaison des beautés
+ raisonnées de l'architecture régulière avec les licences effrénées
+ de celle qu'on appelle gothique. Je crois néanmoins m'apercevoir
+ que ceux qui ont bâti dans ce dernier goût étoient plus versés
+ dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un génie plus
+ étendu, plus de discernement et qu'ils sçavoient mieux garder les
+ convenances que nous ne voulons l'imaginer....»--_Walpole_,
+ traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impér. Mss. S. F., No
+ 1846: 3 vol. in-4º. T. I, p. 126.
+
+Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale
+de Burgos, architecture et sculpture, tout est français.
+
+«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone,
+l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de
+Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une
+ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la
+façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture
+mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de
+l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].»
+
+ [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M.
+ Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 à 17.
+
+M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connaître
+d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte,
+comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et
+comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone
+se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une
+nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas
+immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de
+Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en
+activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres
+capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître HENRY DE
+NARBONNE. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre
+architecte, son compatriote, nommé JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci
+s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un
+traitement de 250 sous par trimestre.»
+
+ [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de
+ l'Architecture française.
+
+La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture
+française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le
+royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style,
+mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN,
+Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le
+plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé
+par des Français, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN
+CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle,
+en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de
+faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du
+chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un
+style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est
+Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de
+Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310]
+appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de
+parler[311].
+
+ [310] Aujourd'hui détruite.
+
+ [311] Ces renseignements nous ont été communiqués par M. Didron.
+
+La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est
+construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le
+nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de
+l'influence que l'art français exerça alors en Italie.
+
+L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par
+nos armes.
+
+«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des
+Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem,
+arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en
+fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en
+seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a
+porté la première civilisation sur tous les rivages de la
+Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre
+langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent
+sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France
+cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée;
+la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient
+la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui
+donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre
+deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].»
+
+ [312] _Buchon_, Recherches et matériaux pour servir à une
+ histoire de la domination française aux treizième, quatorzième et
+ quinzième siècles dans les provinces démembrées de l'empire grec,
+ 2 vol. grand in-8, 1840.
+
+La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre
+d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût
+français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux,
+à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume
+des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises
+gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme
+partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.
+Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de
+Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques
+que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination.
+
+La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le
+maréchal de Raguse[313], avec une émotion profonde dans cette ville,
+dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle
+à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la
+civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en
+échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la
+chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom
+de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne,
+et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des
+chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les
+siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent
+quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et
+qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après
+l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les
+souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait
+croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des
+Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des
+écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est
+silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se
+croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les
+nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la
+puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux:
+quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que
+soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France
+et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue
+des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des
+Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres
+maisons.»
+
+ [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.
+
+ L. DUSSIEUX, _Les Artistes français à l'étranger_. (Ouvrage
+ couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1859).
+
+
+
+
+GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.
+
+1285.
+
+
+Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
+royaume d'Arragon.
+
+Assez tost après, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq,
+Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste à Thoulouse
+si grant multitude de gent que c'estoit merveille à veoir; pour ce
+qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit été donné à Charles son
+fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoignié au royaume
+d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour
+la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte
+de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal
+de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult
+bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes
+autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie,
+sa femme, à Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient
+avec leur barons; si s'en ala à Narbonne, illec atendi tant que toute
+sa gent fust assemblée. Si fu commandé que tous ississent de Narbonne
+et alassent tous armés à bannières desploiées tous prests de combatre.
+Si entrèrent premièrement en la terre au roy de Maillorgues, le frère
+Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit à la partie au roy de France et
+saincte églyse.
+
+ [314] Cholet.
+
+Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus
+honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de
+Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent
+messages en Secile où il estoit, et lui dénoncièrent que le roy de
+France venoit en son royaume d'Arragon à si grant gent que nul ne les
+povoit nombrer né esmer; si dist à Constance qu'elle gardast bien le
+prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume
+contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra
+en sa terre, et garni les entrées par devers ses adversaires au mieux
+qu'il pot. Quant Constance fu demourée, si se mist en moult grant
+paine de garder la terre et le pays et de savoir la volenté et le
+couvine de ceux de Secile; si s'apparçut bien que ceux de Secile se
+réconciliassent volentiers à leur seigneur; lors se pourpensa qu'il
+estoient plains de faulseté et qu'il n'estoient point estables; si
+fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon où il fu
+estroictement gardé une pièce de temps.
+
+
+Coment la cité d'Elne fu destruicte.
+
+Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla
+le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu
+conseillé que son ost alast droit à Elne l'orgueilleuse, pour ce que
+elle se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
+au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
+est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy de
+France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à son
+frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne
+virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent
+aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrèrent
+qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il
+fist faire commandement que l'en alast à l'assaut; ceux de dedens se
+deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle
+journée; mais l'endemain par matin les François coururent à l'assaut.
+Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandèrent au roy
+qu'il leur donnast repis jusques à trois jours, tant qu'il eussent
+parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si
+livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy leur octroia
+volentiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils ne furent
+point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent
+le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui
+n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il les
+venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
+tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux
+François et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques fais
+en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
+crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
+comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne.
+
+Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à
+cheval, et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant
+approchièrent des murs qu'il y furent: si drecièrent les eschieles
+contre mont, et hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier
+une grant pièce et un grant quartier. Il brisièrent les portes et
+abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes
+pars, et si commencièrent à crier: _A mort!_ et à occire hommes et
+femmes sans espargnier.
+
+Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à
+courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant:
+mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si
+se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes,
+né viel né jeune, que tout ne missent à mort, fors que un tout seul
+escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
+le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
+se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
+le roy que il fust espargnié, sé il se vouloit rendre. Tantost il se
+rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité
+destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux d'Elne
+deceus et engignés qui s'estoient apuyés à la art de seu[315] qui
+faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon.
+
+ [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour
+ indiquer la branche d'osier qui sert à lier un fagot.
+
+ [316] Manque.
+
+
+Coment François passèrent les mons de Pirène.
+
+Sitost comme la cité d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se
+mistrent tantost à la voie[317] pour aler vers les mons de
+Pirène[318]. Adonc se conseillèrent les barons là où il pourroient
+plus légièrement passer les montaignes et à moins de péril: car les
+montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au
+ciel; né au pas de l'Écluse ne povoient-il riens faire né passer, qui
+estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois
+avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et
+de pierres grosses, si que en nulle manière les gens n'y povoient
+passer fors en péril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient
+toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont
+il povoient appertement veoir l'ost des François: et moult bien
+cuidèrent que les François deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui
+tant est périlleux.
+
+ [317] En route.
+
+ [318] Les Pyrénées.
+
+Si comme il estoient en grant pensée qu'il feroient, le devant dit
+bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par
+où tout l'ost pourroit seurement passer sans nul péril. Le roy le sot:
+si fist faire semblant à sa gent qu'il voulsissent passer par le pas,
+si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent
+véoir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes,
+et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au
+lieu que le bastart avoit nommé; si n'estoit l'ost que par une mille
+loing.
+
+Le bastart ala devant et le roy après, par une voie si estrange,
+plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y
+eust alé. Tant alèrent à grant paine et à grans travaux qu'il vindrent
+par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans
+nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux
+d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardèrent par devers les
+montaignes, si apperceurent l'ost de France qui jà estoit au dessus,
+si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournèrent en
+fuie, né n'en porent riens porter, tant se hastèrent. Les François
+vindrent à leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvèrent, et puis
+tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes;
+mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec
+trois jours et se reposèrent pour le grant travail qu'il avoient eu.
+Si comme il orent passé ce pas et il se furent reposés, le roy
+commanda que on alast droit à une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il
+approchièrent de la ville; ceux qui bien les virent fermèrent les
+portes et firent semblant que il avoient grant volenté de tenir contre
+les François.
+
+Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir.
+L'endemain fu accordé qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que
+le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent
+la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir né
+deffendre: si attendirent tant que l'ost des François fu acoisié, si
+s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutèrent
+le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui
+demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les François
+n'en peussent avoir prouffit né aucun amendement.
+
+Les François virent le feu de leur tentes, si s'armèrent dès
+maintenant et vindrent courant là où le feu estoit. Si ne trouvèrent
+qui de riens leur fust à l'encontre: si prisdrent la ville et la
+mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France.
+Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier
+fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom
+Figuières, et la tint si court qu'il vindrent à sa mercy, et il les
+envoia à son père le roy de France pour en faire sa volenté.
+
+
+Coment le roy de France assist Gironne.
+
+Quant Pierre-Late fu prise et Figuières, si fu commandé que on
+chevauchast droit à une ville qui estoit nommée Gironne. L'ost
+s'arrouta et errèrent tant que il vindrent à un petit fleuve. Si ne
+porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des
+montaignes. Si s'arrestèrent ilec et demourèrent trois jours. Quant il
+fu descreu et apeticié, si approchièrent tant comme il porent de la
+cité de Gironne. Quant ceux de la cité virent les François, si
+boutèrent le feu ès forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que
+la cité fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
+François s'approchièrent de la cité, et tendirent tentes et
+paveillons, et avironnèrent la ville de toutes pars. Par maintes fois
+assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la
+montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort,
+et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement
+bien. Le chevetaine estoit nommé Raimon de Cerdonne, qui estoit
+chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon
+Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les François le
+tenoient à bon chevalier et à vaillant.
+
+Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cité à
+Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le
+prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le
+commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy
+de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de
+riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon
+que il peust abatre les murs de la cité.
+
+Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espièrent tant qu'il fu nuit,
+et issirent de la cité et vindrent à l'engin et boutèrent le feu
+dedens. Quant l'engin fu embrasé, il jectèrent dedens le maistre qui
+l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un
+autre tel. Quant le roy oï ce, il en fu si très-couroucié qu'il jura
+que jamais ne laisseroit le siége jusques à tant qu'il eust prins la
+ville. Si comme il estoit devant la cité, laquelle il cuida affamer,
+son ost commença à empirier, et à soustenir labour de chaut et de
+pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les
+mordoient toutes plainnes de venin: si commencièrent à mourir en l'ost
+et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si
+corrompu que à paine y demouroit nul homme sain.
+
+Pierre d'Arragon estoit en aguait repostément coment et en quelle
+manière il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en
+l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il
+les prenoient et les metoient à mort et emportoient le sommage. Le
+port de Rose estoit à trois milles de l'ost; là avoit le roy sa navie,
+qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre.
+
+ [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte à l'aide des bêtes de
+ somme.
+
+
+De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.
+
+Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle
+manière et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit
+du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa
+gent à pié et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux
+mille à pié, et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le
+sommage. Et se tint ilec repostément tant que il peust trouver ou
+attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire
+et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France
+qui avoit à nom Raoul d'Eu, et à Jehan de Harecourt, qui estoit
+mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu où il estoit en
+aguait.
+
+Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et
+bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le roy
+d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent bien
+que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il
+n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que
+le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de
+combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et
+sage, leur dist: «Seigneur, véez-là nos ennemis que nous avons
+trouvés, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce
+vierge pucelle Marie, qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon
+cuer en vous, car il sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de
+saincte Églyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver
+nos âmes, car cy les poons-nous sauver.»
+
+Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur
+ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et
+s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy
+sur les Arragonnois; il tournèrent en fuye; mais les François les
+tindrent court et les enchacièrent de près: si en navrèrent moult, et
+en demoura au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent
+navrés en fuiant. Le roy Pierre fu navré à mort et ne pot estre prins
+né retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à
+la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite.
+Les François se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et
+gardèrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il
+n'en y avoit occis que deux tant seulement.
+
+De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il
+avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en
+fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et
+de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa
+gent; encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre
+eust esté navré à mort.
+
+
+Coment Gironne fu rendue.
+
+Si comme le siége estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à
+ceux de la cité. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout
+leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
+tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy
+plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains, savoir
+mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur octroia
+par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et entrèrent
+ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parlé
+ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy
+distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves jusques à
+tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre
+né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy
+rendroient volentiers la cité, et se mettroient de tout en son
+commandement. Le roy leur donna trièves moult volentiers, et il
+envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et
+aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus
+tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de
+quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre
+estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent
+moult esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et
+contèrent à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le
+roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte
+contre les François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers
+qu'il eust jusques à cent.
+
+Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que
+volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle
+manière qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les
+harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povreté
+de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de
+Foix et Raimon Rogier.
+
+Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent
+ens et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne
+trouvèrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois.
+Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et
+trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent très faulx et
+très mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cité et coment
+il leur estoit.
+
+
+Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture.
+
+Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
+et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
+soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui
+guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur
+partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
+galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à
+celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y
+avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
+occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant des
+galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier et
+vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en armes
+qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès autres
+chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de
+Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce
+qu'il le haïoit.
+
+Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
+ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent,
+et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville
+de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient,
+si grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il
+soustenir né à pié né à cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il
+demourer, tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult
+courroucié de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy
+estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute
+Espaigne, à ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant
+peuple mené avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par
+aventure, par mauvais conseil ou par fortune.
+
+Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il ne
+pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La fièvre
+crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempé et
+plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant
+alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est
+avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène.
+Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
+aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se
+esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
+les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou
+trouver.
+
+A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec
+s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
+enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
+avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il
+receut en grant devocion le sacrement de saincte Églyse. Tantost comme
+il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu
+de nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de
+France furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour
+en jour courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses
+ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot
+au cuer, né les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant
+dueil et si longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES
+COLONIES CHRÉTIENNES.--FIN DES CROISADES.
+
+
+1291.
+
+
+Le siége d'Acre, dit Aboulmahassen, commença un jeudi au commencement
+d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel était
+l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait
+de beaucoup celui des troupes réglées. Plusieurs machines furent
+dressées contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient
+été prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes,
+qu'elles lançaient des pierres pesant un quintal et même davantage.
+Les musulmans firent des brèches en différents endroits. Pendant le
+siége, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de
+son arrivée, les assiégés allumèrent de grands feux en signe de joie;
+mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'état
+désespéré des assiégés, il craignit de partager leurs périls, et se
+retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientôt les
+chrétiens perdirent toute espérance; vers le même temps, ils se
+divisèrent, et dès lors se trouvèrent faibles. Pendant ce temps le
+siége faisait toujours de nouveaux progrès; enfin, le vendredi 17 de
+gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout étant prêt
+pour un assaut général, le sultan[321] monta à cheval avec ses
+troupes; on entendit le bruit du tambour mêlé à des cris horribles.
+L'attaque commença dès avant le lever du soleil; bientôt les chrétiens
+prirent la fuite et les musulmans entrèrent l'épée à la main. On était
+alors vers la troisième heure du jour. Les chrétiens couraient vers le
+port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des
+prisonniers; bien peu se sauvèrent. La ville fut livrée au pillage;
+tous les habitants furent massacrés ou réduits en servitude.
+
+ [320] Henri II.
+
+ [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'Égypte et de Syrie.
+
+Au milieu d'Acre s'élevaient quatre tours appartenant aux Templiers,
+aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers
+chrétiens se disposèrent à s'y défendre. Cependant, le lendemain
+samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'étant portés
+contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci
+offrirent d'eux-mêmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le
+sultan leur promit sûreté; un drapeau leur fut donné comme sauvegarde,
+et ils l'arborèrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent
+ouvertes, les musulmans, s'y jetant en désordre, se disposèrent à
+piller la tour et à faire violence aux femmes qui s'y étaient
+réfugiées; alors les Templiers refermèrent les portes, et, tombant sur
+les musulmans qui étaient dans la tour, les massacrèrent. Le drapeau
+du sultan fut abattu, la guerre recommença. La tour fut assiégée en
+règle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les
+Templiers ayant de nouveau demandé à capituler, le sultan leur promit
+la vie et la faculté de se retirer où ils voudraient; ils descendirent
+donc, et furent égorgés, au nombre de plus de deux mille; un égal
+nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui
+étaient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce
+qui porta le sultan à ne point exécuter sa parole, c'est que les
+Templiers, non contents d'avoir d'abord massacré les musulmans qui
+étaient entrés dans la tour, avaient tué un émir chargé d'aller
+apaiser le tumulte, et coupé les jarrets à toutes les bêtes de somme
+qui étaient dans la tour afin de les mettre hors de service; voilà ce
+qui avoit allumé la colère du sultan. Cependant, ceux d'entre les
+chrétiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait à leurs
+frères, résolurent de mourir les armes à la main et ne voulurent plus
+entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq
+musulmans étant tombés entre leurs mains, ils les précipitèrent du
+haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entièrement minée et
+que les chrétiens eurent été admis à se rendre, avec promesse de la
+vie, les musulmans s'étant approchés pour en prendre possession, la
+tour s'écroula tout à coup, et ils furent tous ensevelis sous ses
+ruines.
+
+Quand le combat eut cessé, le sultan fit mettre à part les hommes qui
+avaient échappé au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le
+nombre en était fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est
+que le Dieu très-haut voulut que la ville fût prise un vendredi, à la
+troisième heure, au même instant où les chrétiens y étaient entrés
+sous le sultan Saladin.
+
+ ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 570.
+
+
+
+
+GLOSSAIRE.
+
+
+A.
+
+ ABATÉIS, massacre, tuerie.
+
+ ACHOISON, raison, motif.
+
+ ACOINTES, familiers, qui sont en relation.
+
+ ACOISIÉ, en repos, endormi (_quietus_).
+
+ ADONT, alors.
+
+ AFÉROIENT (de _Aférir_), appartenaient, revenaient.
+
+ AFOLÉ, blessé.
+
+ AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_,
+ conspirèrent, complotèrent.
+
+ AINÇOIS, AINSOIS, mais, au contraire.
+
+ AINS, avant.
+
+ ALÉGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui.
+
+ ALER, aller, marcher, se soulever.
+
+ AMENDEMENT, réparation, amélioration.
+
+ AMOIT (de _amer_), aimait.
+
+ ANEMI, pour ennemi.
+
+ APETICIER, apetisser, diminuer.
+
+ APPERS, apparents, évidents (_apertus_).
+
+ APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement.
+
+ APPERTEMENT, ouvertement.
+
+ ARCHIÈRE, meurtrière, créneau.
+
+ ARDIRENT (de _ardre_, brûler), brûlèrent (_ardere_).
+
+ ARE, aride.
+
+ AROIENT, auraient.
+
+ ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route.
+
+ ARS (de _ardre_), brûlé.
+
+ ASSEMBLER À QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un.
+
+ ASSÉNER À, confisquer, saisir.--_Asséner à son fié comme à la
+ seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).
+
+ ASSEOIR, assiéger.
+
+ ASSIS, ASSISE, assiégé, assiégée.
+
+ ASSIST, assiégea.
+
+ ASSOUAGIER, soulager, guérir, se calmer.
+
+ ATOURNER, préparer, disposer.
+
+ ATOUT, avec.
+
+ AUTELLE, telle, pareille.
+
+ AVIRONNER, entourer, environner.
+
+
+B.
+
+ BABILOINE, Babylone (Le Caire).
+
+ BARAT, trahison.
+
+ BÉGUINES, espèce de religieuses.
+
+ BENEURÉ, heureux.
+
+ BENOIST, saint, béni.
+
+ BOUTER, mettre.
+
+ BREHAIGNE, impuissant pour reproduire.
+
+ BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_.
+
+
+C.
+
+ CELLE, cette.
+
+ CHAIENNE, chaîne.
+
+ CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux.
+
+ CHAR, chair.
+
+ CHARIÈRE, CARRIÈRE, route, chemin où passe un char.
+
+ CHÉY (de _cheoir_), tomba.
+
+ CHEVETAINE, capitaine (même racine que le mot suivant).
+
+ CHIEF, capitale (la tête, le chef, _caput_).
+
+ COLÉE, coup sur le col.
+
+ CONDUIT, escorte, conduite.
+
+ CONROY, ordre, rang.
+
+ CONTENEMENT, conduite.
+
+ CONTENS, contestation, dispute.
+
+ CONTREMONT, en haut, en remontant.
+
+ CONVENANCE, CONVENANT, convention.
+
+ CONVERSER, demeurer, habiter.
+
+ COURTIL, jardin, verger.
+
+ COUSTS, dépenses, frais, dépens (_custus_).
+
+ COUVINE, disposition.
+
+ CUER, cœur.
+
+ CUEURT, court.
+
+ CUEURENT, courent.
+
+ CUIDA (de _cuider_, croire), il crut.
+
+ CUIDIÈRENT, ils crurent.
+
+ CUIDOIENT, ils croyaient.
+
+
+D.
+
+ DAMPNÉS, damnés, rejetés.
+
+ DE, cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne
+ s'employait pas autrefois: on disait _l'hôtel Dieu_, pour l'hôtel
+ de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le
+ service Jésus-Christ_, pour le service de Jésus-Christ;--_le père
+ saint Loys_, pour le père de saint Louis;--_le palais le roy_,
+ _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle,
+ l'armée du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de
+ Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement
+ de la reine;--_le frère Pierre_, le frère de Pierre, etc.
+
+ DÉCEU, déçu, trompé, séduit.
+
+ DÉCLINASSENT (NE SE), ne se détournassent de.
+
+ DEFFAUT, faute, défaut, vice, abus.
+
+ DÉFOULER, mépriser, jeter sous les pieds, abattre.
+
+ DEISSENT (de dire), dissent.
+
+ DÉIST (de _dire_), dit.
+
+ DELÈS, à côté de.
+
+ DÉLIT, joie.
+
+ DÉLIVRE (TOUT À), complétement.
+
+ DEMAINE, domaine.
+
+ DÉSATREMPÉ, malsain, désorganisé (_qui non habet temperantiam
+ suam_).
+
+ DESCEINT, qui a ôté sa ceinture (_decinctus_).
+
+ DESCORD, DESCORT, différend, désaccord, discorde.
+
+ DESPECIER, rompre.
+
+ DESPENS, dépenses.
+
+ DESROY (A) en désordre, en désarroi, avec précipitation.
+
+ DESROMPI, arracha, déchira.
+
+ DESROUTER, quitter la route, être en déroute.
+
+ DESSERTE, récompense, salaire.
+
+ DESSEVRER, séparer.
+
+ DESTOURBER, troubler, déranger, empêcher.
+
+ DESTOURBIER, dérangement, trouble.
+
+ DESTRE, droite (_dextra_).
+
+ DÉTRACTION, médisance, calomnie.
+
+ DÉUST (de devoir), dût.
+
+ DEVANT, avant.
+
+ DEVERS (PAR), du côté de.
+
+ DIENT (de dire), disent.
+
+ DISTRENT (de dire), dirent.
+
+ DONROIT (de donner), donnerait.
+
+ DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute.
+
+ DOUBTER, redouter, craindre.
+
+ DRECIER, dresser.
+
+ DROICTURES, sacrements.
+
+ DUREMENT, beaucoup, extrêmement.
+
+
+E.
+
+ EMMY, EMMI, dedans, parmi.
+
+ EMPIRIER, endommager, nuire.
+
+ EMPRENDRE, entreprendre.
+
+ EMPRIS, entrepris.
+
+ EMPRISRENT, entreprirent.
+
+ EN, on.
+
+ ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre.
+
+ ENCONTRE, vers, à la rencontre.
+
+ ENDEMENTRES, pendant que.
+
+ ENFANTOSMER, ensorceler.
+
+ ENFERME, malade, infirme.
+
+ ENGIN, machine de guerre (_ingenium_).
+
+ ENGIGNÉ, trompé.
+
+ ENGREGER, augmenter.
+
+ ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_).
+
+ ENS, dedans.
+
+ ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le
+ participe présent est employé pour l'infinitif.
+
+ ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention.
+
+ ENTÉRINER, approuver, mettre à exécution (_atum habere_).
+ Approuver ces conventions (p. 417).
+
+ ENTOUR, environ.
+
+ ENVIRON, autour.
+
+ ERRER, marcher, s'acheminer.
+
+ ÈS, dans les.
+
+ ESMER, estimer, évaluer (_Existimare_).
+
+ ESPÉCIAULMENT, principalement, spécialement.
+
+ ESPIE, espion.
+
+ ESPOIR, peut-être, vraisemblablement.
+
+ ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_,
+ qu'une affaire l'empêchât.
+
+ ESTABLE, stable, sur qui on peut compter.
+
+ ESTOUR, combat.
+
+ ESTRANGES, étrangers.
+
+
+F.
+
+ FAILLIR, manquer.
+
+ FAILLOIT, manquait.
+
+ FAIS, faix, poids, force.
+
+ FEISSENT, fissent.
+
+ FÉRI, FÉRY, frappa (de férir, _ferire_).
+
+ FERIST (de _férir_), frappa.
+
+ FERMEMENT, en sécurité (_firmiter_).
+
+ FERMER, affermir, assurer.
+
+ FÉROIT (de _férir_), frappait.
+
+ FICHIER, ficher, planter.
+
+ FIÉ, FIÉS, fief, fiefs.
+
+ FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_).
+
+ FORBOUR, faubourg.
+
+ FORMENT, beaucoup, avec vigueur.
+
+ FORS TANT, excepté, si ce n'est.
+
+ FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent.
+
+ FU, était ou fut.
+
+ FUIE, FUYE, fuite.
+
+ FUST, fût, bois.
+
+
+G.
+
+ GAIGNEURS, laboureurs.
+
+ GALIE, GALÉE, galère.
+
+ GARANT, protection, garantie.
+
+ GARNISONS, provisions.
+
+ GENT, gens, personnes.
+
+ GREIGNEUR, plus grand, plus grande.
+
+ GREVÉE, meurtrie, froissée.
+
+ GREVER, être hostile.
+
+ GRIÈVE, rude, pénible.
+
+ GUERREDON, récompense, salaire.
+
+ GUIMPLE, guimpe.
+
+
+H.
+
+ HAIRE, cilice en crin ou en poil de chèvre.
+
+ HAUBERT, cotte de mailles.
+
+ HAUTEMENT À NOTE, à haute voix et en musique.
+
+ HOMME, vassal, qui a fait hommage.
+
+ HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son hôtel.
+
+ HOSTIEULX, mesures de grains.
+
+ HUE, Hugues.
+
+ HUIS, porte.
+
+ HUTIN, bagarre, tapage.
+
+ HUY (_hodie_), aujourd'hui.
+
+
+I.
+
+ ICEL, ce, cela.
+
+ ILEC, ILLEC, là.
+
+ INDIGNATION, dédain, mépris.
+
+ IRE, colère (_ira_).
+
+ ISNELEMENT, promptement.
+
+ ISSIRENT (de _issir_), sortirent.
+
+ ISSISSENT (de _issir_), sortissent.
+
+
+J.
+
+ JÀ, déjà, jamais.
+
+ JUT, était campé (_jacebat_).--_Jut ès prés_, était campé dans
+ les prés.
+
+
+L.
+
+ LABOUR, travail, fatigue (_labor_).
+
+ LAIENS, LÉANS, là-dedans;--opposé à _céans_, ici.
+
+ LARGEMENT, volontairement.
+
+ LEGIER (DE), facilement, légèrement.
+
+ LESIGNEN, Lusignan.
+
+ LIE, joyeux.
+
+ LIEMENT, avec plaisir.
+
+ LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parenté.
+
+ LOA (de _loer_), conseilla.
+
+ LOÉ (de _loer_), conseillé.
+
+ LOER, conseiller (_laudare_).
+
+ LOGIÉ, campé, établi, logé.
+
+
+M.
+
+ MAILLORGUES, Mayorque.
+
+ MALADERIE, maladrerie, hôpital pour les lépreux.
+
+ MALE, mauvais, mauvaise.
+
+ MAUTALENT, mauvais vouloir, mécontentement.
+
+ MAUVESTIÉ, malice, méchanceté.
+
+ MEISME, même.
+
+ MEISMEMENT, mèmement, surtout.
+
+ MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria
+ minor_).
+
+ MENEUR, mineur.
+
+ MERVEILLES, quantité étonnante, merveilleuse.
+
+ MESCHEOIR, arriver malheur.
+
+ MESCHIEF, malheur, mésaventure.
+
+ MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi,
+ la maison.
+
+ MESPRENDRE, faire tort à quelqu'un, l'offenser.
+
+ MESTIER, besoin.
+
+ MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la
+ guerre), se mit en campagne.
+
+ MISTRENT, mirent.
+
+ MONTANCE, la valeur.
+
+ MORT, mort, tué.
+
+ MOULT, beaucoup (_multum_).
+
+ MOUTEPLIER, augmenter, multiplier.
+
+ MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST.
+
+ MUT, s'éleva.
+
+
+N.
+
+ NAVIE, flotte.
+
+ NAVRER, blesser.
+
+ NÉ, ni. (_Ne_ est une meilleure leçon que _né_.)
+
+ NÉANT, point.
+
+ NÉIS, même.
+
+ NOIENT, NIENT, rien.
+
+ NOISE, ennui, importunité, gêne.
+
+
+O.
+
+ OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_).
+
+ OCCISTRENT, tuèrent.
+
+ OCTROIER, octroyer, permettre, accorder.
+
+ OÏ (de oïr, ouïr, entendre; _audire_), entendit.
+
+ OÏRENT, entendirent.
+
+ OÏSSENT, entendissent.
+
+ ONCQUES, jamais (_unquam_).
+
+ ORDENER, ordonner, prescrire.
+
+ ORENT, eurent.
+
+ ORES, ORE, à présent, maintenant.
+
+ OST, armée (_hostis_).
+
+ OT, eu.--_ot eu_, eut eu.
+
+ OULTRE, au delà, (p. 408) traverser la mer.
+
+ OUVRÉ, travaillé.
+
+
+P.
+
+ PALETER, escarmoucher.
+
+ PAOUR, peur.
+
+ PARCRÉU, grand, développé.
+
+ PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton
+ mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La
+ phrase signifie: Fais-nous grâce de ta colère et de ton mauvais
+ vouloir.
+
+ PARFONS, profonds.
+
+ PARLEMENT, assemblée, conférence.
+
+ PART, partie, côté (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que
+ l'on se dirigeât de ce côté.--_Que l'on alast celle part_, que
+ l'on allât de ce côté.
+
+ PAVILLON, tente.
+
+ PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du
+ côteau.
+
+ PENER (SE), s'efforcer.
+
+ PERRIÈRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.
+
+ PERS, les pairs.
+
+ PEUST (de _pouvoir_), pût.
+
+ PHYSICIEN, médecin.
+
+ PIÈCE (LA), le morceau, la pièce (p. 202); toute cette partie,
+ tout ce morceau du corps tomba.
+
+ PIÈCE (UNE), UNE PIÈCE DE TEMPS, quelque temps, un instant.
+
+ PIÉTAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est
+ collective et exprime le peu de valeur des choses assemblées et
+ le mépris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_,
+ _canaille_.
+
+ PIS, poitrine.
+
+ PITEUX, pieux; plein de pitié, compatissant, miséricordieux;
+ digne de pitié, pitoyable.
+
+ _Plain_, plaine.
+
+ PLANTÉ, PLENTÉ, abondance, quantité.
+
+ PLAIS, procès, assemblée où l'on juge les procès.
+
+ PLUMÉ, pillé.
+
+ POIGNÉIS, POINGNÉIS, coups, combat, empoigne.
+
+ POONS (de _pouvoir_), pouvons.
+
+ PORENT (de _pouvoir_), purent.
+
+ POT (de _pouvoir_), put (_potuit_).
+
+ POU, peu.
+
+ POURCHACIÉ, machiné, médité, (p. 207).
+
+ POURCHASCIÉ À SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant
+ qu'il était en son pouvoir.
+
+ POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient.
+
+ POVOIR, pouvoir.
+
+ POVRE, pauvre.
+
+ PRESIST, empêchât.
+
+ PRINS, PRINSE, pris, prise.
+
+ PRIS, réputation.
+
+ PRISDRENT (de _prendre_), prirent.
+
+ PRIVÉEMENT, en particulier, secrètement.
+
+ PROMISTRENT, promirent.
+
+ PROUESCE, valeur, courage, promesse.
+
+ PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_,
+ meutte).
+
+ PUEUR (de _puer_), puanteur.
+
+ PUIS, depuis.
+
+
+Q.
+
+ QUANQUE, autant que (_quantum_).
+
+ QUANS, combien de (_quantos_).
+
+ QUARREL, trait d'arbalète.
+
+
+R.
+
+ RALER, retourner, s'en aller.
+
+ RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler à la mémoire.
+
+ RAVINE, déluge, grande quantité.
+
+ RELIGIONS, couvents.
+
+ REMÈDE, salut.
+
+ REMEMBRANCE, souvenir.
+
+ REMEMBRANT, se souvenant.
+
+ REMENANT, le restant, le surplus.
+
+ REPAIRIÉ, revenu.
+
+ REPOSTÉMENT, secrètement, en cachette.
+
+ REQUISTRENT (de _requérir_), demandèrent.
+
+ S'EN RETOURNER EN, se retourner contre.
+
+ RETRAIRE, retirer.
+
+ RÉVÉRENCE, respect (_reverentia_).
+
+ RIENS, chose (_res_).
+
+ ROUTES, bandes.--_S'enfouirent à grans routes_; s'enfuirent par
+ grandes troupes, par grandes bandes.
+
+
+S.
+
+ S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; à
+ l'époque où furent rédigées les Chroniques de Saint-Denis, l's au
+ singulier n'est plus conservé que quelquefois et commence à
+ devenir le signe du pluriel.
+
+ SACS (FRÈRES DES), religieux vêtus d'un habit grossier.
+
+ SAILLIE, attaque.
+
+ SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_).
+
+ SAPIENCE, sagesse.
+
+ SAVOIR MON, c'est-à-dire.
+
+ SCÉUSSENT (de _savoir_), sussent.
+
+ SÉ, si. (_Se_ est une meilleure leçon que _sé_).
+
+ SEMONDRE, assigner, convoquer.
+
+ SEMONS (de _semondre_), assigné, convoqué.
+
+ SENESTRE, gauche.
+
+ S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance.
+
+ SÉOIT, était assis (_sedere_).
+
+ SERS, serfs (_servus_).
+
+ SEUE, sienne (_sua_).
+
+ SIET, est placé, est situé (_sedet_).
+
+ SIGNER, marquer.
+
+ SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt).
+
+ SOLLEMPNIEX, solennels.
+
+ SORENT (de _savoir_), surent.
+
+ SOT (de _savoir_), sut.
+
+ SOUFFRETE, SOUFFRETÉ, SOUFFRAITE, disette; d'où _souffraiteux_,
+ malheureux.
+
+ SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre à la
+ solde de quelqu'un.
+
+ SUBGIÉS, sujets.
+
+ SURIE, Syrie.
+
+
+T.
+
+ TALENT, désir, volonté, résolution.
+
+ TENISSENT (de _tenir_), tinssent.
+
+ TERMINE, terme, temps fixé.
+
+ THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_).
+
+ TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. passé), enlevé.
+
+ TOUAILLE, serviette, essuie-mains.
+
+ A TOUJOURS MAIS, à toujours.
+
+ TRAIOIT (de _traire_), tirait.
+
+ TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_).
+
+ TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent.
+
+ TRAIT (de _traire_), lança.
+
+ TRESBUCHIER, TRÉBUCHER, renverser, détruire.
+
+ TRESPASSER, passer, omettre.
+
+ TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque.
+
+ TREU, tribut.
+
+ TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_).
+
+
+V.
+
+ VAGUE, vacant (_vacuus_).
+
+ VASSAL, homme de guerre (_vassus_).
+
+ VÉER, défendre (_vetare_).
+
+ VÉNISSENT (de _venir_), vinssent.
+
+ VENIST (de _venir_), vint.
+
+ VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait.
+
+ VENUE, rencontre.
+
+ VÉOIR, voir.
+
+ VESQUI (de _vivre_), vécut.
+
+ VILLENIE, parole injurieuse.
+
+ VITAILLE, vivres, victuaille.
+
+ VOIR, vrai (de _verus_.) On prononçait _veir_.
+
+ VOLENTÉ, volonté.
+
+ VOULDENT (de _vouloir_), veulent.
+
+ VOULSIST (de _vouloir_), voulût.
+
+ VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent.
+
+ VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_).
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.
+
+LE MOYEN AGE.
+
+
+ Pages.
+
+ Origines de la langue française (_A. de Chevallet_) 1
+
+ Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles
+ le Chauve, 842 19
+
+ Cantilène en l'honneur de sainte Eulalie 19
+
+ La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21
+
+ Chant de mort de Lodbrog, 865 40
+
+ Le siége de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du poëme
+ d'Abbon_) 41
+
+ La féodalité (_Championnière_) 46
+
+ Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62
+
+ Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71
+
+ Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78
+
+ Élection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84
+
+ Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88
+
+ Révolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91
+
+ Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029
+ (_Raoul Glaber_) 94
+
+ Conquête de l'Angleterre par les Normands, 1066
+ (_Robert Wace_),
+
+ _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pâris_,
+ (_Ordéric Vital_) 98
+
+ Philippe Ier épouse Bertrade, 1092 (_Ordéric Vital_) 114
+
+ Pourquoi Pierre l'Ermite prêcha la Croisade, 1095
+ (_Albert d'Aix_) 116
+
+ Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119
+
+ La Trêve de Dieu, 1096 (_Ordéric Vital_) 121
+
+ Préparatifs et départ des premiers croisés
+ (_Guibert de Nogent_) 123
+
+ Départ des croisés (_Faucher de Chartres_) 126
+
+ Chant composé à l'occasion de la croisade
+ (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127
+
+ Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128
+
+ Prise de Jérusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131
+
+ Même sujet (_Albert d'Aix_) 134
+
+ Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140
+
+ Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordéric Vital_) 142
+
+ Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre,
+ 1127-1128 (_Suger_) 147
+
+ Suger (_Guillaume_) 151
+
+ La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154
+
+ Charte de la commune de Laon, 1128 177
+
+ Prise d'Édesse par Zengui, 1145
+ (_Aboulfarage_) 184
+
+ Louis VII prend la croix, 1146
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 187
+
+ Bataille du Méandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189
+
+ Siége de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199
+
+ Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182
+ (_Rigord_) 209
+
+ Bataille de Tibériade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213
+
+ Même sujet (_Reinaud_, d'après les historiens arabes) 216
+
+ Philippe-Auguste fait paver la cité de Paris, 1186
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 221
+
+ Saladin prend Jérusalem, 1187 (_Reinaud_,
+ d'après les historiens arabes) 222
+
+ Siége et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés, 1191
+ (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229
+
+ La quatrième croisade, 1198-1204
+ (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246
+
+ La prise de Constantinople (_Nicétas_) 296
+
+ Monuments détruits par les croisés (_Nicétas_) 307
+
+ La croisade contre les Albigeois, 1208
+ (_Chronique provençale_) 314
+
+ La prise de Béziers, 1209 (_Idem_) 318
+
+ Le vicomte de Béziers pris par trahison
+ (_Chronique languedocienne_) 324
+
+ Simon de Montfort devient comte de Béziers, 1209
+ (_Chronique provençale_) 326
+
+ Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328
+
+ Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provençale_) 329
+
+ Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de
+ Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330
+
+ Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des
+ Français, 1217 (_Idem_) 337
+
+ Siége de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croisés
+ lèvent le siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344
+
+ Amaury de Montfort nommé comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351
+
+ Levée du siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353
+
+ Mort du comte de Toulouse. Amaury cède ses domaines au roi de
+ France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355
+
+ Traité de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de
+ Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356
+
+ L'inquisition établie à Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365
+
+ La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373
+
+ Même sujet, 1213 (_Matthieu Pâris_) 378
+
+ Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379
+
+ Même sujet (_Matthieu Pâris_) 396
+
+ Révolte des barons contre la reine Blanche, 1226
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 401
+
+ Comment la sainte couronne d'épines et grande partie de la
+ sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 405
+
+ Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et
+ Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 407
+
+ Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418
+
+ Croisade de saint Louis en Égypte, 1248-1250 (_Reinaud_,
+ d'après les historiens arabes) 420
+
+ Lettre du comte d'Artois à la reine Blanche, sur la prise
+ de Damiette, 1249 423
+
+ Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425
+
+ Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429
+
+ Gauthier de Châtillon (_idem_) 431
+
+ Lettre de saint Louis sur sa captivité et sa délivrance,
+ 1250 432
+
+ Douleur de la France en apprenant ces nouvelles
+ (_Matthieu Pâris_) 443
+
+ Chant arabe sur la défaite des Français 444
+
+ La reine à Damiette (_Joinville_) 445
+
+ La reine Blanche (_Idem_) 446
+
+ Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448
+
+ Le roi d'Angleterre à Paris, 1254 (_Matthieu Pâris_) 452
+
+ De celui qui jura vilain serment, 1256
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 461
+
+ La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462
+
+ Lettre de saint Louis à l'abbé de Saint-Denis,
+ sur la prise de Carthage, 1270 464
+
+ Instructions de saint Louis à son fils, 1270 466
+
+ Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements
+ (_Joinville_) 472
+
+ Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484
+
+ Influence de la littérature et des arts de la France en Europe
+ au moyen âge (_L. Dussieux_) 493
+
+ Guerre de Philippe III en Aragon, 1285
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 506
+
+ Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des
+ croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518
+
+ Glossaire 521
+
+ TABLE DES MATIÈRES 529
+
+
+FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le
+ Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
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+The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 2/4)
+ Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
+ originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques
+
+Author: Louis Dussieux
+
+Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
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+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+ EXTRAITS
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+ DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS
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+ ORIGINAUX,
+
+ AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,
+
+ PAR
+
+ L. DUSSIEUX,
+
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.
+
+ TOME SECOND.
+
+ PARIS,
+
+ FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,
+
+ IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
+
+ 1861.
+
+ Tous droits rservs.
+
+
+
+
+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
+
+
+
+ LES GRANDS FAITS
+ DE
+ L'HISTOIRE DE FRANCE
+ RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+ORIGINES DE LA LANGUE FRANAISE.
+
+
+Le celtique fut la premire langue parle en de de la Loire, dans
+cette portion de pays o se forma plus tard la _langue d'oil_, dont
+l'un des dialectes, celui de l'le de France, est enfin devenu notre
+langue franaise..... Aprs la conqute de la Gaule par Csar,.....
+l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
+une administration et une organisation toutes romaines. Ds lors le
+latin s'introduisit et se rpandit insensiblement dans les Gaules pour
+l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques,
+civiles et militaires, la religion, le commerce, la littrature, le
+thtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se
+servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le
+joug de sa domination. Dj, du vivant de Cicron, ainsi qu'il nous
+l'apprend lui-mme, la Gaule tait pleine de marchands romains; et il
+ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participt. Mais
+ce qui dut le plus puissamment contribuer la propagation de la
+langue latine, ce fut le besoin o se trouvrent les Gaulois de
+recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les
+causes se plaidaient en latin, et une loi expresse dfendait au
+prteur de promulguer un dcret en aucune autre langue qu'en langue
+latine.
+
+L'empereur Claude, n Lyon, lev dans les Gaules, affectionna
+toujours la province o il avait pass son enfance, et c'est lui que
+toutes les villes gauloises durent le droit de cit, qui rendait leurs
+citoyens aptes tous les emplois et toutes les dignits de
+l'empire. Ainsi l'ambition, l'intrt, la ncessit des relations
+journalires avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois
+se livrer l'tude de la langue latine, surtout avec un protecteur
+tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pt tre citoyen romain si
+l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec,
+magistrat dans sa province, s'tant prsent devant lui et ne pouvant
+s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste
+des magistrats, mais il lui enleva jusqu' son droit de citoyen. A
+partir du rgne de ce prince, la langue latine fit de tels progrs
+dans les Gaules que, peu d'annes aprs, Martial se flicitait d'tre
+lu Vienne, mme par les enfants. Dj, ds le temps de Strabon, les
+Gaulois n'taient plus considrs comme des _Barbares_, attendu que la
+plupart d'entre eux avaient adopt la langue et la manire de vivre
+des Romains.
+
+Bientt des coles de grammaire et de rhtorique s'tablirent de
+toutes parts. Je dois citer parmi les plus clbres celles de
+Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trves et de Reims. Ces coles ne
+tardrent pas obtenir une rputation telle que des empereurs mme y
+envoyrent tudier leurs enfants. Crispe, fils an de Constantin,
+ainsi que Gratien, firent leurs tudes Trves; Dalmace et
+Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours
+d'loquence Toulouse. De ces acadmies latines sortirent des
+crivains remarquables, dont purent se glorifier la fois et la Gaule
+qui les avait vus natre, et Rome dont ils enrichirent la littrature.
+Tels furent Cornlius Gallus, Trogue Pompe, Ptrone, Lactance,
+Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Svre.
+
+Les lieux o un peuple nombreux se runissait pour assister aux
+reprsentations de la scne taient encore autant d'coles o les
+Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'oeuvre
+de la littrature latine. Partout s'levrent des thtres, des
+cirques, des amphithtres, dont quelques-uns, moiti dtruits, font
+encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.
+
+Enfin, l'tablissement du christianisme contribua puissamment
+rpandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopt comme
+tant la langue littraire dominante dans tout l'Occident; elle y
+devint l'interprte naturel des nouvelles doctrines et un moyen
+efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares
+n'arrta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrs
+continurent mme aprs la chute de leur empire, et Rome chrtienne
+acheva par les prdications de la foi ce que Rome paenne avait
+commenc par ses lois, par ses institutions, par la puissante
+influence de sa littrature et de sa civilisation.
+
+Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se rpandit
+non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en
+Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins,
+dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point
+quelques troupes romaines qui implantrent le latin dans notre pays,
+comme certains auteurs se le sont imagin. Nous devons toutefois
+reconnatre que l'incorporation des soldats gaulois dans les lgions
+romaines ne dut pas tre, cet effet, une des moins heureuses
+combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
+semblables moyens que notre langue franaise se propage chaque jour de
+plus en plus dans nos provinces mridionales, dans la Bretagne et dans
+l'Alsace.
+
+Avant la fin du quatrime sicle, le latin tait, surtout dans les
+villes, la langue usuelle des hautes classes de la socit, et des
+femmes elles-mmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers
+entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Svre avec
+Claudia, sa soeur, et Bassule, sa belle-mre; c'est galement en latin
+que saint Jrme correspondait avec deux dames gauloises, Hdbie et
+Algasie. Ce mme saint Jrme nous donne entendre que les Gaulois
+surpassaient les Romains eux-mmes dans leur propre langue par la
+fcondit et le brillant du style.
+
+Le peuple, et particulirement celui des campagnes, n'eut pas d'abord
+le mme intrt que les classes suprieures rechercher la
+connaissance du latin; il lui tait d'ailleurs fort difficile
+d'apprendre une langue aussi diffrente de la sienne; pour lui, il n'y
+avait ni matres, ni coles de grammaire et de rhtorique. Ce ne fut
+que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue
+de Rome, qu'il s'avisa d'essayer la bgayer, stimul dans cette
+entreprise par ce dsir vaniteux qui pousse toujours les gens des
+classes infrieures vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
+d'eux; ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur
+intrt, qui enfin se trouvait en jeu, par la ncessit de communiquer
+journellement avec les puissants et les riches qui avaient laiss le
+celtique dans un ddaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
+langue que celle qui convenait un citoyen romain.
+
+Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui
+pour le franais les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de
+nos provinces mridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus,
+s'vertuent comprendre et parler notre langue littraire.....
+L'histoire vient l'appui des inductions tires de la nature des
+circonstances. Dans la seconde moiti du deuxime sicle, saint Irne
+est forc d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole
+vanglique au peuple de Lyon. Dans le troisime, une druidesse,
+voulant adresser l'empereur Alexandre Svre quelques paroles
+prophtiques, en est rduite s'exprimer en celtique, au risque de
+voir sa prdiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur,
+s'il ne se trouve auprs de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
+Mais ds la fin du quatrime sicle, l'homme du peuple n'a plus besoin
+d'interprte, il parle lui-mme le latin, et ce qu'il en sait lui
+suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style
+fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul
+prcepteur, et chez lui l'attention a continuellement lutter contre
+les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Svre, qui crivait
+cette poque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez
+humble condition, n dans le nord de la Gaule; cet homme, interrog
+sur les vertus de saint Martin, hsite parler latin, de crainte que
+son langage rustique ne blesse les oreilles dlicates de ses
+auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays o la langue latine tait en
+usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'tait dans la Celtique et
+dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nomm Posthumianus,
+impatient des hsitations du personnage, s'crie avec humeur:
+Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint
+Martin[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui
+parle le latin; mais comme, d'aprs son propre aveu, il l'estropie
+la faon des gens de la campagne, Posthumianus est port penser
+qu'il s'expliquera plus aisment en se servant du celtique, qu'il juge
+devoir tre sa langue habituelle. Le mme passage prouve qu'au
+quatrime sicle le celtique tait encore en usage dans certaines
+contres de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le tmoignage de
+Sulpice Svre se trouve confirm par ceux d'Ausone[2], de
+Claudien[3], et de saint Jrme[4]; ce dernier assure avoir trouv
+chez les Trvires peu prs la mme langue que celle qui tait parle
+parmi les Gaulois tablis en Galatie.
+
+ [1] _Sulpice Svre_, dialogue 1er, chap. 26.
+
+ [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p.
+ 123.
+
+ [3] _Claudien_, pigr. De mulabus Gallicis; d. Panckoucke, t.
+ II, p. 418.
+
+ [4] _Saint Jrme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.
+
+Au cinquime sicle, nous retrouvons encore la vieille langue des
+Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, l mme,
+elle est abandonne par la haute classe de la socit et rduite
+n'tre plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de
+conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, vque de Clermont[5].
+Je suis loin de prtendre que le celtique et disparu de toutes les
+autres contres de la Gaule, mais je pense qu' cette poque il se
+trouvait relgu dans les pays montagneux ou dans ceux qui taient
+loigns des principaux centres de population et des grandes voies de
+communication des Romains.
+
+ [5] Dans cette lettre Sidoine flicite Ecdicius de ce que, grce
+ lui, l'aristocratie de l'Auvergne se dbarrasse enfin de la
+ rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.)
+
+Tel tait l'tat du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts,
+elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les
+Wisigoths, l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces
+derniers, les seuls dont nous ayons nous occuper, apportrent une
+troisime langue dans les provinces situes en de de la Loire. Cette
+langue tait le _tudesque_ ou _totisque_, mots drivs de _teut_,
+_teod_, dnomination collective par laquelle se dsignaient eux-mmes
+tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous
+le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette
+dsignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux
+idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est--dire au _francique_, usit
+chez les Franks, et l'_allmanique_, usit chez les Allmans.
+
+Avant de passer le Rhin, les Franks taient une confdration de
+diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin,
+le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer cette
+poque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confdres; mais
+dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'tre fondus dans trois
+dialectes principaux, usits parmi les conqurants entre le Rhin et la
+Loire. Au nord tait le _ripuaire_, l'ouest le _neustrien_, et
+l'est l'_ostrasien_.
+
+Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la
+Germanie, dont ils n'taient spars que par le Rhin, et leur
+population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques
+qui passaient le fleuve pour venir s'associer leur fortune. Dans
+l'un et l'autre pays, le latin disparut entirement comme langue
+usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent t extermins en grand
+nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils
+eussent t refouls par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin
+succda le tudesque, qui, diversement modifi, s'est perptu jusqu'
+nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les
+descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.
+
+Il n'en fut pas de mme dans la Neustrie, ou du moins dans la plus
+grande partie, celle qui s'tendait de la Scarpe la Loire, et de la
+Meuse l'Ocan. Les Franks Saliens qui s'tablirent dans cette
+contre taient les plus loigns du Rhin, et n'avaient que peu de
+relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre ct
+du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mls aux populations
+gallo-romaines, de beaucoup suprieures en nombre aussi bien qu'en
+civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
+qu'il pt en coter l'orgueil et l'insouciante rudesse des
+vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances
+apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptrent galement la
+religion et l'administration. Le pote Fortunat, profitant sans doute
+du privilge potique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de
+ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mmes, et il
+s'merveille de l'loquence qu'il lui suppose dans sa langue
+maternelle[6]. Le mme pote attribue galement Chilpric une
+connaissance toute particulire de la langue latine[7]; mais Grgoire
+de Tours se montre moins flatteur son gard. Ce prince avait compos
+un ouvrage en prose sur la Trinit et deux livres de posie. L'vque
+historien condamne sa thologie comme hrtique et sa posie comme
+transgressant toutes les rgles de la versification latine. Ses
+vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes
+brves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des
+brves[8]. Si ce roi frank, malgr ses prtentions d'crivain, ne fut
+point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait tre le
+gros de la nation. Les Germains avaient conserv dans les Gaules
+l'amour de la vie indpendante qu'ils menaient en Germanie; ils se
+trouvaient mal l'aise dans l'enceinte des villes, et prfraient le
+sjour de la campagne. Ils construisirent la faon germanique, et
+principalement sur le bord des forts, des espces de hameau dont les
+uns taient nomms _fara_ et les autres taient appels _ham_. Avec de
+telles habitations et une pareille manire de vivre, les Franks se
+trouvrent ncessairement dans un contact journalier et dans des
+relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci
+furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares,
+bien moins amoureux d'tudes laborieuses et de culture intellectuelle
+que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chre et de dbauches de
+toute sorte. Ils apprirent de pareils matres un latin ml de
+celtique que, de leur ct, ils altrrent encore davantage par
+l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des
+villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
+puret, ddaignaient ce jargon n dans les campagnes, qu'ils
+dsignaient sous le nom de _langue rustique_.
+
+ [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p.
+ 506.
+
+ [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; mme recueil, p.
+ 520.
+
+ [8] Grg. de Tours, liv. VI, ch. 46.
+
+Cependant les Franks de la Neustrie conservrent longtemps entre eux
+l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les
+armes, dans les assembles o les vainqueurs dcidaient du sort des
+vaincus. Aussi cette langue fut-elle parle non-seulement par Clovis
+et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs.
+Toutefois le tudesque disparut peu peu de la Neustrie par la fusion
+des Franks avec les Gallo-Romains. Les tnbres qui couvrent
+l'histoire de cette poque ne me permettent gure de prciser le temps
+o cette fusion s'est opre; cependant on peut conjecturer avec assez
+de vraisemblance qu'elle tait dj fort avance ds les commencements
+du septime sicle. Elle se manifeste dans le sicle suivant par
+l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
+reprsentaient l'lment germanique, les seconds reprsentaient
+l'lment gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans
+cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel,
+l'emportrent enfin. La Neustrie eut subir une nouvelle invasion
+germanique qui eut pour consquence, quelques annes aprs,
+l'avnement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.
+
+Charlemagne, le hros de la race carolingienne, avait appris plusieurs
+langues trangres, et parlait le latin avec facilit, ainsi que le
+rapporte son historien ginhard; mais le francique tait sa langue
+maternelle. Il eut toujours une prdilection toute particulire pour
+le rude mais nergique idiome de ses pres, au point qu'il entreprit
+de composer lui-mme une grammaire francique. Il donna des noms
+tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillt
+soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes
+posies qui clbraient les exploits des guerriers germaniques dans
+leur langue nationale. Le francique fut galement la langue usuelle de
+Louis le Dbonnaire, bien qu'il parlt le latin avec autant de
+facilit. Il ordonna de traduire les vangiles en tudesque, et c'est
+probablement lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est
+parvenue jusqu' nous.
+
+Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, tait, dans la Neustrie,
+l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks;
+il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu
+peu la langue gnrale de la nation. Son extension se trouva favorise
+par l'abandon complet o taient tombes les tudes, et par
+l'insouciance des esprits pour les chefs-d'oeuvre dj langue latine.
+Le clerg lui-mme contribua puissamment le propager; car beaucoup
+d'ecclsiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous
+taient obligs de s'en servir pour faire entendre leurs instructions
+au peuple. Au commencement du septime sicle nous trouvons le latin
+rustique employ composer des chants populaires; il nous est mme
+parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui clbrait la victoire
+remporte par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin tait si bien
+devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche
+en bouche, et que les femmes s'en servaient pour excuter des
+danses[9].
+
+ [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS.
+ Ordinis S. Bened. soeculum II, p. 617.
+
+ De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,
+ Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.
+
+La rime remplace la mesure; les solcismes sont nombreux; le latin
+est transform:
+
+ De Chlothario est canere, rege Francorum,
+ Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....
+
+ (L. D.)
+
+Dans l'origine, le latin rustique ne diffrait gure du latin
+littraire que par la violation de quelques rgles grammaticales, par
+quelques vices de prononciation, par le mlange d'un certain nombre de
+mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altrations
+plus profondes et plus radicales dcomposrent insensiblement ce latin
+populaire, au point qu'au septime sicle il put tre considr comme
+un nouvel idiome, entirement distinct de l'ancienne langue latine
+laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appele
+_romane_, parce qu'elle tait l'idiome propre des vaincus, qui l'on
+donnait le nom de Romains par opposition aux conqurants issus de _la
+noble race des Franks_.
+
+La premire mention de la langue romane que l'histoire nous ait
+conserve remonte au milieu du septime sicle; elle nous a t
+transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui
+succda saint loi comme vque de Noyon, honneur qu'il dut
+principalement la connaissance toute particulire qu'il avait de la
+langue romane et de la langue tudesque. Il tait, en effet, fort
+important cette poque qu'un vque st parler l'un et l'autre de
+ces idiomes, afin de pouvoir lui-mme instruire, dans leur propre
+langue, les populations appartenant aux deux races diffrentes qui
+occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard
+le troisime concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs
+ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce
+double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abb de
+Corbie, qui vivait vers la fin du huitime sicle. Grard, abb de
+Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: S'il
+employait la langue vulgaire, c'est--dire la romane, vous eussiez cru
+qu'il n'en savait pas d'autre; si c'tait le tudesque, son discours
+avait plus d'clat; mais dans aucune langue sa parole n'tait aussi
+facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.
+
+Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du
+huitime sicle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient
+cette poque dans le diocse de Soissons[10].
+
+ [10] Aprs avoir rcit les litanies, le choeur invoquait la
+ protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur
+ Charlemagne; chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans
+ l'glise, rpondait: TU LO JUVA, _aide-le_.
+
+Le milieu du sicle suivant nous offre le premier monument important
+de cette langue qui soit parvenu jusqu' nous; c'est le serment que
+Louis le Germanique fit Charles le Chauve en 842. La langue du
+dixime sicle nous est connue par une _cantilne_ en l'honneur de
+sainte Eulalie, et celle du onzime, par les lois que Guillaume le
+Conqurant donna aux Anglais, aprs avoir soumis leur pays[11]. Ce
+n'est qu' partir du douzime sicle que les productions littraires
+de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez
+considrables.
+
+ [11] Et par la chanson de Roland, de Throulde. (L. D.)
+
+Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le
+Germanique et Charles le Chauve harangurent leur arme, chacun dans
+l'idiome particulier usit chez son peuple, Louis en tudesque, et
+Charles en langue romane. Voil donc un fils de Louis le Dbonnaire,
+c'est--dire un petit-fils de Charlemagne, oblig de parler la langue
+des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la
+position dans laquelle il se trouvait tait bien diffrente de celle
+de son pre et de son aeul. Ces deux princes commandant la
+Germanie, la Gaule et l'Italie, rsidaient sur les bords du Rhin,
+au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison
+devait son lvation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils
+habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait ce que le
+tudesque ft la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve,
+rduit la possession de la Neustrie, se trouva jet au milieu de
+populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui
+avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter
+la langue romane, la seule qui pt le mettre en rapport avec la nation
+ laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle
+tre parle par les rois qui lui succdrent[13].
+
+ [12] Cette aversion tait telle que la seule diffrence de
+ langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens
+ de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple,
+ petit-fils de Charles le Chauve, s'tant rendu sur les bords du
+ Rhin pour avoir une confrence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes
+ gens qui taient la suite des deux princes furent, _selon
+ l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqus de
+ s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils
+ commencrent par s'insulter de la manire la plus violente, et
+ finirent par fondre les uns sur les autres, l'pe la main, si
+ bien qu'il y en eut plusieurs de tus. (_Richer_, d. de M. J.
+ Guadet, t. I, p. 48.)
+
+ [13] La diffrence de langue qui existait entre les Neustriens et
+ les Ostrasiens tait tellement marque au neuvime sicle (888),
+ que les premiers taient appels Franks latins, et les seconds
+ Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor.
+ de France, t. VIII, p. 231).
+
+Toutefois le tudesque ne disparut pas compltement de la cour; les
+Carolingiens en perpturent, sinon l'usage habituel, du moins
+l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout
+semblait leur en faire la fois un devoir et une ncessit, les
+traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages frquents avec
+des princesses de sang germanique, leur rsidence habituelle Laon,
+ville situe dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine
+infrieure, et enfin la participation active et continuelle que les
+princes germaniques prirent sous cette dynastie tous les troubles,
+ tous les dmls, toutes les guerres, tous les traits qui
+eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement
+des affaires publiques attachaient-ils une grande importance la
+connaissance du tudesque. Mais, ds le milieu du neuvime sicle, les
+personnes qui possdaient pleinement l'usage de cet idiome taient
+devenues si rares dans le royaume, que Loup, abb de Ferrire, l'un
+des principaux ministres de Charles le Chauve, fut oblig d'envoyer en
+Allemagne des jeunes gens de son monastre, auxquels il jugeait
+propos de faire apprendre la langue qui tait la plus ncessaire aux
+relations politiques[15].
+
+ [14] Les rois carolingiens taient trangers la France, et
+ parlaient une langue trangre; on comprend trs-bien ce que nous
+ dit Richer, qu'on les chassa comme trangers, en 987, quand on
+ donna la couronne un roi national, franais, Hugues Capet. (L.
+ D.)
+
+ [15] _Loup de Ferrire_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom
+ Bouquet, VII, 488.
+
+On ne sera donc pas tonn de voir que, dans le sicle suivant, Louis
+d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au
+synode d'Engelheim, o ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient
+runis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes
+qui s'taient leves entre Artalde, archevque de Reims, et Hugues,
+son comptiteur; comme cette lettre tait crite en langue latine, on
+fut oblig de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
+aux deux princes.
+
+Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome
+des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cess
+d'exister sous les rois de la troisime race, et Hugues Capet, le
+premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, tait tout aussi
+compltement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'tait de celui
+d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que
+lui-mme l'idiome de la Germanie. Aussi, partir de cette poque, les
+princes d'Allemagne qui dsiraient entretenir des relations avec la
+cour de France furent obligs d'avoir recours des ambassadeurs qui
+connussent la langue romane[16].
+
+ [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D.
+ Bouquet, X, 286.
+
+Le roman dut principalement sa formation aux altrations successives
+que le peuple fit subir la langue latine[17]. Ces altrations,
+partout les mmes quant aux procds gnraux, durent nanmoins, ds
+l'origine, diffrer par certaines nuances, selon le pays o se forma
+le nouvel idiome. Dans la suite, ces diffrences, accrues et
+multiplies par le temps, en vinrent se dessiner plus nettement, et
+ se circonscrire avec plus de prcision, la faveur du
+fractionnement que le systme fodal fit prouver tout le territoire
+du royaume.
+
+ [17] Le franais est donc n du latin dfigur d'abord par les
+ idiomes celtiques et plus tard pntr d'lments germaniques.
+ (L. D.)
+
+Si dans le douzime, le treizime et le quatorzime sicle on et
+voulu tenir compte de toutes les varits que prsentait la _langue
+d'oil_[18], selon les divers pays o elle tait en usage, on et pu
+diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de
+bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte
+que des caractres gnraux les plus marqus, on arrivait
+reconnatre autant de dialectes diffrents que l'on comptait de
+provinces en de de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces
+devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le
+pays qui en dpendait, et les habitants de la mme province se
+piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on
+parlait la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte,
+chaque idiome provincial tendait une certaine uniformit, et la
+_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de
+l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la
+Franche-Comt, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orlanais, de la
+Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie
+et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci
+tait spcialement dsign sous le nom de _franais_, par opposition
+au picard, au normand, au bourguignon, etc.
+
+ [18] L'idiome roman du nord de la France reut le nom de _langue
+ d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On
+ pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont t ainsi
+ appeles de la manire d'noncer l'affirmation. En effet, on se
+ servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le
+ midi.
+
+Par l'avnement de la maison des ducs de France la couronne des
+Carolingiens, le _dialecte franais_ partagea la fortune de cette
+maison, et prit de jour en jour une supriorit marque sur les autres
+dialectes, comme la nouvelle royaut ne tarda pas tablir sa
+suprmatie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
+tait devenue, pour les seigneurs du Nord, le modle et l'cole de la
+galanterie, de la courtoisie et des belles manires; la langue parle
+dans la maison royale tait l'expression naturelle de ces dbuts de la
+civilisation et de la politesse. Aussi, ds le douzime sicle, il
+n'tait plus permis un seigneur normand, picard ou bourguignon, de
+se prsenter la cour de France sans qu'il st s'exprimer en
+_franais_, non plus qu' un trouvre, dsireux de quelque clbrit,
+de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette
+poque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus,
+l'aide des circonstances qui ne cessrent de lui tre favorables et
+des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unit
+franaise. Au treizime sicle, ce fut par l'extension du domaine de
+la couronne; au quatorzime, par l'accroissement de l'autorit des
+Captiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de
+Paris et de la grande chancellerie; au quinzime, par l'tablissement
+d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par
+plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accorde
+l'imprimerie naissante; au seizime sicle enfin, par des ordonnances
+formelles prescrivant l'usage exclusif du _franais_ dans tous les
+actes publics ou privs, de quelque nature qu'ils pussent tre[20].
+
+ [19] Romans ne histoire ne plat
+ Aux Franoys, se ilz ne l'ont fait.
+
+ (_Aymon de Varennes_, trouvre du XIIe sicle.)
+
+ [20] Franois Ier prescrivit l'usage exclusif du franais dans
+ les actes publics et les actes privs, par trois ordonnances
+ successives.
+
+Ds lors le franais acquit une telle importance et obtint une telle
+prminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci,
+rduits l'tat de patois[21] ddaigns, furent relgus dans les
+campagnes, o ils s'teignent de nos jours dans les derniers rangs de
+la population, semblables de faibles rejetons touffs par les
+vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du
+mme tronc.
+
+ [21] Langages de pays, _lingu patrienses_. (L. D.)
+
+ A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue franaise_,
+ t. 1, prolgomnes.
+
+ Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son
+ excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8, a eu deux ditions;
+ la premire lui a valu, en 1850, un prix l'Institut; et la
+ seconde en a obtenu un autre en 1858.
+
+
+
+
+SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22].
+
+
+Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist
+di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo
+cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om
+per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab
+Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre
+Karle in damno sit.
+
+ Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du
+ peuple chrtien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera
+ savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frre Charles, et en
+ aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver
+ son frre, pourvu qu'il en fasse de mme pour moi; et de Lothaire
+ je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volont, soit au
+ prjudice de ce mien frre Charles.
+
+ [22] Ce serment fut prononc quand Charles le Chauve et Louis le
+ Germanique s'allirent contre Lothaire, en 842.
+
+
+SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.
+
+Si Lodhwigs sagrament qu son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
+meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois,
+ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra
+Lodhuwig nun li vi er.
+
+ Si Louis conserve le serment qu'il jure son frre Charles, et
+ si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne
+ puis l'en dtourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en
+ dtourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai.
+
+
+
+
+CANTILNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23].
+
+
+ Buona pulcella fut Eulalia,
+ Bel avret corps, bellezour anima.
+ Voldrent la veintre li Deo inimi,
+ Voldrent la faire diavle servir.
+ Elle n'out eskoltet les mals conseillers,
+ Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,
+ Ne por or, ned argent, ne paramenz,
+ Por manatce regiel ne preiemen;
+ Ne ule cose non la pouret oncque pleier.
+ La polle sempre non amast lo Deo menestier;
+ E por o fut presente de Maximiien,
+ Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.
+ El li enortet dont lei nonque chielt,
+ Qued elle fuiet lo nom christien.
+ Ell' ent adunet lo suon element,
+ Melz sostendreiet les empedementz,
+ Qu'elle perdesse sa virginitet.
+ Por o s' furet morte a grand honestet.
+ Enz en l'fou la getterent com arde tost.
+ Elle colpes non avret, por o no s' coist.
+ A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;
+ Ad une spede li roveret tolir lo chief.
+ La domnizelle celle kose non contredist;
+ Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.
+ In figure de colomb volat a ciel.
+ Tuit oram que por nos degnet preier
+ Qued avuisset de nos Christus mercit
+ Post la mort, et a lui nos laist venir,
+ Par souue clementia.
+
+
+_Traduction littrale._
+
+ Eulalie[24] fut une bonne jeune fille,
+ Beau corps avait, plus belle me.
+ Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,
+ Veulent la faire servir le diable.
+ Elle n'et cout les mauvais conseillers (_qui lui disaient_)
+ Qu'elle renit Dieu qui demeure l-haut au ciel,
+ Ni pour or, ni argent, ni parures,
+ Par menaces royales, ni prires;
+ Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.
+ Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;
+ Et pour cela fut prsente Maximien,
+ Qui tait roi, ces jours, sur les paens.
+ Il l'exhorte ce dont elle ne se soucie jamais,
+ Qu'elle fuie le nom chrtien.
+ Avant qu'elle abandonne le sien lment (_principe_),
+ Mieux soutiendrait les tortures,
+ Qu'elle perdit sa virginit.
+ Pour cela elle est morte grand honneur.
+ Dedans le feu la jetrent, afin qu'elle brlt vite.
+ Elle n'avait pas de pchs, pour cela elle ne cuit (_brla_) pas.
+ A cela ne se voulut fier le roi paen;
+ Avec une pe il ordonna de lui enlever la tte.
+ La demoiselle cette chose ne contredit;
+ Veut le sicle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne.
+ En forme de colombe vole au ciel.
+ Tous nous prions que pour nous elle daigne prier
+ Qu'ait merci (_piti_) de nous le Christ
+ Aprs la mort, et lui nous laisse venir
+ Par sa clmence.
+
+ [23] C'est la plus ancienne pice de vers en langue d'oil que
+ l'on connaisse. Elle est du dixime sicle.
+
+ [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrise
+ Barcelone au troisime sicle, par les ordres du gouverneur
+ Dacien.
+
+
+
+
+LA RELIGION D'ODIN
+
+(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).
+
+
+La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science
+moderne sur les antiquits religieuses des peuples septentrionaux, et
+sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour
+cette importante vrit, sur la trace de laquelle on s'tait trouv
+amen depuis longtemps. Dsormais il n'y a plus cet gard aucun
+doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des
+mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette
+mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altre par
+l'effet d'une longue indpendance, par les variations du gnie
+instinctif des peuples, par les changements de rsidence, par les
+vnements particuliers de l'histoire, est profondment empreinte
+d'une originalit toute septentrionale et vritablement autochthone.
+Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
+systme suivi, et que l'on est oblig, pour la comprendre, d'en
+recomposer la mtaphysique d'aprs des rcits et des chants, dans
+lesquels cette mtaphysique est presque compltement efface par
+l'exubrance du symbole potique, et qui ne sont eux-mmes que des
+fragments. Ces monuments nous reprsentent peut-tre fidlement les
+croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du
+vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il
+faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pntrer jusqu' la pense
+initiative des instituteurs de la religion.
+
+L'Edda de Snorron[25], rsum authentique de traditions dont nous ne
+possdons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide
+principal dans l'expos que nous allons entreprendre. L'auteur suppose
+que Gylf, roi des anciens Goths, frapp de ce que l'on raconte de la
+grandeur des Ases, se rend, sous un nom suppos, Asgard, pour en
+juger par lui-mme; l, dans un palais magique, au milieu d'une cour
+nombreuse, il aperoit, assis sur des trnes, trois princes, nomms,
+le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'gal
+du Sublime; le dernier Thridie, le Troisime: il les interroge.
+
+ [25] On distingue les Eddas en: Edda potique et Edda prosaque
+ ou de Snorron. L'Edda potique est un recueil d'anciens chants
+ scandinaves, rassembls la fin du onzime sicle, en Islande,
+ par Soemund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de
+ pomes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus
+ importants.--L'Edda de Snorron a t compose en Islande, au
+ commencement du treizime sicle; c'est un trait de mythologie
+ et de science potique divis en trois parties: les lgendes
+ (commentaire trs prcieux des anciens mythes scandinaves); le
+ vocabulaire potique; les rgles de la prosodie scandinave.
+
+Gangler commena ainsi son discours: Quel est le plus ancien et le
+premier des Dieux? Har rpond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans
+l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Pre universel),
+Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Ocan),
+Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile);
+Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui
+qui cause l'incendie), Oske (le Matre des morts), Falker
+(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir?
+Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har rpond: Il vit toujours;
+il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes.
+Jafnhar ajoute: Il a cr le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a
+fait plus; il a fait les hommes et leur a donn une me qui doit
+vivre, et qui ne s'anantira pas, mme quand le corps se sera dissous:
+tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nomm l'Ancien; mais
+les mauvais iront vers Hla, et de l dans le Niflheim.
+
+Ce passage est extrmement important par l'ide claire et leve qu'il
+nous donne en un instant du principe suprme de la religion
+Scandinave. Voil bien le pre et le destructeur, celui qui cre et
+celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux,
+l'ternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle
+Tacite: Regnator omnium Deus, ctera subjecta atque parentia. Comme
+dans la mythologie orientale, il parat au commencement, puis il
+s'efface, laissant agir ce qui procde de lui, et ne reparat plus
+qu' l'heure de la consommation du monde.
+
+Il est assez difficile de dcider avec certitude si ce dieu suprme
+tire absolument l'univers du nant, car aucun des chants qui nous sont
+rests ne s'explique sur ce point d'une manire prcise. La premire
+chose qui se dcouvre dans l'histoire de la cration, selon les
+Scandinaves, est un immense abme, peut-tre co-ternel Dieu, dans
+lequel les principes contraires sont disposs chacun dans une rgion
+distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes
+passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les
+autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la
+chaleur, la lumire, sont au Sud. La premire de ces deux rgions est
+nomme le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer,
+l'autre le paradis. A la frontire de ces deux rgions, et par la
+combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait
+sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figure dans le
+langage potique par un gant nomm Ymer. De cette masse, par des
+causes qu'il serait peut-tre tmraire de prtendre analyser sous le
+voile pais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de
+bons et de mauvais gnies, auxquels le Crateur suprme semble
+abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de
+l'univers. C'est ces dieux secondaires, que remonte directement la
+cration de Aske et de Emla, principe sacr du genre humain, et ce
+sont eux qui composent, pour ainsi dire, eux seuls toute la
+religion. Chacun peut aisment reconnatre les intimes rapports de
+cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus
+particulirement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin
+d'insister ici l-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet
+spcial en essayant de donner par quelques citations une ide plus
+tendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le
+dbut de l'une des odes antiques les plus prcieuses que le Nord nous
+ait conserves: elle est connue dans la tradition sous le nom de
+Volu-Spa ou chant de la prophtesse, et parat compose d'une suite
+de lambeaux emprunts des pomes cosmogoniques encore plus anciens;
+ce qui explique son obscurit.
+
+Que toutes les divines cratures, grandes et petites, fassent
+silence! Vous voulez que je rcite les loges antiques du fils de
+Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur.
+Je me souviens des gants ns au matin, chez lesquels je me suis
+instruite autrefois. On tait au matin des sicles lorsque Ymer parut:
+il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafrachissants; la terre ne
+se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur.
+Un abme immense tait dans l'espace, et la verdure n'existait point.
+Avant que les fils de Bore qui btirent Midgard eussent lev les
+tables, le soleil clairait du ct du midi les pierres du palais. Le
+soleil ignorait o tait sa demeure; les toiles ignoraient o elles
+devaient tablir leur sige; la lune ignorait le lieu de sa force:
+Mais alors les dieux prirent place au suprme tribunal et
+considrrent ces choses. Ils donnrent des noms la nuit et la
+lune dcroissante; ils en donnrent au matin, au midi, et au soir,
+afin que l'on comptt la suite des annes.--Enfin, les Ases puissants
+et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et l
+ils trouvrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privs
+de toute force, n'ayant pas d'me, n'ayant pas de raison: ils
+n'avaient ni sang, ni parole, ni beaut. Odin leur donna l'me, Honer
+la raison, Lodur le sang et la beaut.
+
+Voil avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui
+porte le cachet de la posie sacerdotale, le rcit de l'enfantement du
+monde. Les mots, dans ces vers mystrieux, ne sont pour ainsi dire que
+les clairs par lesquels les ides ensevelies dans la nuageuse
+profondeur trahissent leur prsence. Les fables recueillies par
+Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement
+plus explicites, et nous permettront de pntrer plus avant dans le
+dtail de ces mythes. Gangler demande o habitait le gant Ymer, et
+quelle tait sa nourriture; Har lui rpond: Aprs que le souffle qui
+venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut form
+des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre
+fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
+La vache se nourrissait son tour en lchant les pierres couvertes de
+sel et de gele. Le premier jour qu'elle lcha ces pierres, il en
+sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tte; le troisime, un
+homme entier, qui tait dou de beaut, de force et de puissance. On
+le nomma Bure; c'est le pre de Bore qui pousa Byzla, fille du gant
+Baldorn. De ce mariage sont ns trois fils, Odin, Vili et V. Et c'est
+notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frres le ciel et la terre,
+que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de
+tous les dieux. Gangler demande si les deux races vivaient entre
+elles avec amiti. Har rpond: Bien au contraire; les fils de Bore
+turent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les
+gants y furent noys l'exception d'un seul nomm Bergelmer, qui se
+sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conserve la race
+des puissances de la Gele. Gangler demande: Que firent alors les
+fils de Bore que vous nommez les dieux? Har rpond: Ce n'est pas une
+petite chose dire. Ils tranrent le corps de Ymer au milieu de
+l'abme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formes de
+son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
+fait le ciel de son crne, ils le posrent sur la terre. Aprs cela
+ils allrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placrent
+dans l'abme, afin qu'ils clairassent la terre. De l les jours
+furent distingus et les annes comptes. Gangler s'crie: Voil
+certainement de grandes oeuvres et une vaste entreprise! Har
+continue, et dit: La terre est ronde, et autour d'elle est place la
+profonde mer. Les rivages ont t donns aux gants, et sont leur
+demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace galement
+loign de tous cts de la mer, les Dieux ont bti un rempart contre
+les gants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nomm cette enceinte,
+Midgard. Mais, dit Gangler, d'o viennent les hommes qui habitent
+prsent le monde? Har rpond: Les fils de Bore, se promenant un jour
+sur le rivage, trouvrent deux morceaux de bois flottant. Ils les
+prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna
+l'me et la vie; le second, la raison; le troisime, l'oue, la vue,
+la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la
+femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, qui une
+demeure a t donne prs de Midgard. Les fils de Bore btirent
+ensuite dans le milieu la ville d'Asgard o demeurent les dieux et
+leurs familles. C'est l qu'est situ le palais d'Odin, nomm la
+terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trne sublime, il
+dcouvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout
+ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage
+est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appel le
+pre universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle
+Asa-Thor, son premier n. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est
+pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.
+
+Il me semble que l'on ne peut gure douter qu'Ymer ne reprsente dans
+cette fable les forces dsordonnes du chaos, _rudis indigestaque
+moles_. La vache produite par le souffle de l'ternel Midi est le
+principe de la fcondit qui, tout en nourrissant le chaos, fait
+natre le principe crateur dsign sous le nom de Bore. De l'union de
+ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblme de la matire,
+sort enfin la trinit scandinave, Odin, Vili et V. Et remarquons ici
+comme un point de la plus haute importance le trait dcisif, confirm
+par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinit,
+l'endroit de la cration du genre humain: c'est la premire personne
+ou Odin qui confre l'me, la seconde qui confre la raison, la
+troisime qui confre la forme et l'existence du corps. A cette
+trinit appartient le gouvernement immdiat du ciel et de la terre.
+Prs de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la
+mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des
+gants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel
+Odin et ses frres demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du
+monde. Les gants sont repousss aux confins de la terre habitable; un
+rempart est lev contre leurs efforts destructeurs; le genre humain
+prend naissance.
+
+On ne s'attend point que nous entrions ici dans le dtail de la
+gnalogie et des attributs de toutes les divinits du ciel
+scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinits
+principales.
+
+Ce sont des personnifications analogues celles que l'on rencontre
+dans toutes les mythologies. Thor, le premier n d'Odin, est le dieu
+de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bont et de la
+misricorde; Brage prside l'loquence; Tyr la prudence militaire;
+Hoder la richesse; Niord, de la race des gants, mais lev ds son
+enfance chez Odin, est le matre de la mer; de lui sont ns Frey, le
+dieu de la pluie, et Freya, desse de l'amour, bien diffrente de
+Frigga, pouse d'Odin et desse de la terre, la _herta_ germanique.
+Les autres desses sont Saga, l'histoire; Eyra, la mdecine; Gfyone,
+la chastet; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi,
+spcialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin,
+nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les
+combats pour choisir les hros et les amener sa table: ce sont elles
+qui prsident aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais gnies,
+nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du
+Nord et le pre des principes qui doivent finir par triompher du
+monde: Hla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard,
+qui enserre le monde, et qui est peut-tre la corruption. Loki, dit
+l'Edda, est appel le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude,
+l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du gant Farbante et
+de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit mchant,
+lger, infidle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et
+de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et
+plusieurs autres fils. Il a eu de la gante Angerbode trois autres
+enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de
+Midgard; le troisime la Mort.--La lutte continuelle des dieux et de
+Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur
+lequel l'inpuisable imagination des Skaldes s'est le plus exerce. De
+toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui
+nous reprsente Balder, le dieu de la charit et de la misricorde,
+tu par mgarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle
+Hothur. Loki, malgr ses subterfuges finit par tre vaincu et
+enchan dans une caverne d'o il ne sortira qu'au dernier jour. Au
+surplus toutes ces fables, except peut-tre cette dernire, sont
+videmment postrieures l'poque primitive de la thologie, et le
+caprice des potes y a eu bien plus de part que la mtaphysique.
+
+Enfin le dernier jour arrive. L'quilibre qui subsistait dans la
+cration entre les principes contraires est rompu. Le dieu suprieur
+lui-mme, comme dans la thologie orientale, rentre en scne pour
+prter main-forte la destruction. Les principes secondaires sont
+tus les uns par les autres. Tout s'anantit, mais bientt aussi tout
+renat sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sclorum nascitur
+ordo._ D'effroyables dsordres qui se manifestent sur la terre o
+l'harmonie des socits et celle de la nature commencent se
+troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et aprs
+la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la
+cration se dissipent dans les flammes envoyes du midi par Surtur (le
+Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une ide plus prcise de
+cette grande et sublime prophtie, nous citerons en les traduisant
+littralement, d'aprs le latin de Rsnius, les propres paroles de la
+Volu-Spa:
+
+Au del de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperois le
+crpuscule des Dieux.
+
+Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes sont rompues;
+Frco se prcipite. Les frres combattent et se tuent les uns les
+autres; on crache sur la parent. Il fait dur dans le monde: grands
+adultres: ge de dcadence: ge d'pe: les boucliers se brisent: ge
+de tempte, ge de frocit. Jusqu' ce que le monde soit dtruit,
+aucun homme n'pargnera un autre homme.
+
+Les fils de Mimir (les flots de l'Ocan) jouent entre eux. Les
+rameaux s'enflamment. Heimdall sonne grand bruit dans sa trompe.
+Odin consulte la tte de Mimir. L'arbre antique rsonne. Les gants
+sont dlivrs. Le frne d'Igdrasil (le symbole du monde) frmit
+d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes
+sont rompues; Frco se prcipite.
+
+Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le
+monde des gants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les
+nains gmissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir)
+vient du Midi avec son glaive; l'pe est blouissante comme le
+soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont pouvants; les hommes
+foulent le chemin de Hla (de la mort); le ciel se fend.
+
+Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose
+Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils
+d'Odin, prt combattre l'animal funbre, de sa main tendue le
+frappe au coeur de son pe, vengeant ainsi la mort de son pre. Il
+s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le
+serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonn par le
+funeste serpent.
+
+Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes
+toiles se dtachent du ciel; le feu se rpand sur l'antique difice;
+la flamme dvorante s'lve jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre
+de Gnip; les chanes seront rompues; Frco se prcipitera.
+
+Mais la consommation suprme peine termine, une nouvelle cration
+recommence: les diverses puissances qui avaient prsid la cration
+antrieure, tout en se rsorbant dans la puissance ternelle, ont
+laiss aprs elles des germes qui reprennent vie leur place.
+coutons encore la Vola.
+
+Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entirement
+couverte de verdure. Elle voit les cascades se prcipiter, et
+au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les
+montagnes. Les Ases se runissent dans les plaines d'Ida, et
+conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes
+d'Odin.
+
+On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs
+produisent d'eux-mmes les fruits. L'adversit disparat. Balder
+revient. Balder et Hotker s'tablissent en paix dans le palais d'Odin.
+Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or,
+plus brillant que le soleil, s'lve sur le Giml: les bons y font
+leur demeure et y jouissent pendant les sicles du bien
+suprme............. Pour prendre ide en un instant de la morale
+particulire un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce
+peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
+Scandinaves d'aprs cette maxime, il n'est pas difficile de
+reconnatre que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel
+de la vertu: La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite,
+est le seul bien de l'homme: Dieu se range du ct du plus fort. Le
+palais d'Odin s'ouvrait tous les guerriers morts avec courage sur le
+champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes desses
+de la mle, et enlevs sur des chevaux rapides, ces glorieux
+trpasss venaient aussitt s'installer parmi les immortels du
+Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient peine au
+mouvement continuel des hros, se pressant pour entrer ou pour sortir,
+aux abords de cette ruche cleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une
+seule crainte pour l'homme intrpide: la crainte de ne pas mourir sur
+le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille tait la
+plus prcieuse rcompense qu'un noble coeur pt attendre. Loin
+d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons
+dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manire se
+peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
+combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec nergie:
+
+Allons, dit la Walkyrie au hros, poussons nos chevaux au travers de
+ces mondes tapisss de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons
+annoncer Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le
+roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dgouttant
+de sang. A la vue d'Odin, il s'crie: Ah! que ce dieu me parat svre
+et terrible!--Le dieu Brage rpond: Venez, vous qui ftes l'effroi des
+plus illustres, venez vous runir vos huit frres: les hros qui
+habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de
+bire dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux
+s'crie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier
+conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de
+quitter sa lance un instant!
+
+Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour
+avoir le droit de redresser ainsi la tte en entrant dans l'empire
+funbre, de s'y trouver convoqu par le fer sanglant des batailles. On
+conoit aisment tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer
+d'intrpidit et d'indomptable valeur. La mort confre par la main
+d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un
+sacrement suprme: elle tait leurs yeux comme un autre baptme de
+sang, mais ayant seul qualit pour ravir les mes dans les flicits
+du Valhalla, et quiconque tait sorti pacifiquement de la vie, quelque
+clat que cette vie en son temps et jet dans la guerre, les portes
+du cleste palais demeuraient inexorablement fermes par la loi du
+destin. D'autres mondes, les mondes mlancoliques de Hla, s'ouvraient
+pour ces infortunes victimes de la mort. La croyance cet gard
+tait si formelle, qu'au dire des potes, c'tait dans un de ces
+mondes que le dieu Balder lui-mme, aprs sa mort, avait t contraint
+de descendre. Quant aux lches, l'affreux sjour du Nifflheim tait
+pour eux. Frapps d'infamie pendant leur vie, souvent mme, comme le
+rapporte Tacite au sujet des Germains, touffs dans la boue par leurs
+frres d'armes, ils allaient, leur dernire heure venue, expier leur
+crime dans un enfer de glace et de venin. Lchet, courage, voil
+quels taient, chez les Scandinaves, les deux ples fondamentaux du
+vice et de la vertu; et chez un peuple o la guerre semblait tre la
+fin essentielle de l'individu comme de la socit, cela ne pouvait
+manquer d'tre ainsi.
+
+On ne saurait croire quel point cette morale, toute dirige vers la
+guerre, avait port chez les Scandinaves le mpris de la mort.
+L'instinct naturel avait t compltement ananti. Au lieu de redouter
+la mort comme un mal, on la dsirait et on la recevait comme un bien.
+Cet hrosme inspir aux Scandinaves par le sentiment de
+l'immortalit, parat avoir profondment tonn les Romains, qui ne
+connaissaient que celui qui provient du dvouement la chose
+publique. Ce courage tait pour eux une nigme ainsi que celui des
+premiers chrtiens. Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
+Valre-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manire
+si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une
+fin honteuse et misrable. Il s'agissait pour ces guerriers de bien
+plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
+peines ou de rcompenses ternelles. Lucain avait mieux compris le
+secret de leur valeur. La mort, disait-il, est pour eux le passage
+une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur
+ces peuples que regarde le ple! Ils ignorent la plus redoutable de
+toutes les craintes, celle de la mort. De l, cette hardiesse se
+prcipiter sur les piques; de l ces mes toujours prtes la mort,
+et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lches mnagements
+pour la vie, puisqu'elle doit renatre. Il me parat hors de doute
+que c'est cette croyance si forte qui a dcid la ruine de l'empire
+romain. Des armes o il n'y a que l'honneur militaire, quelque
+puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles rsister des armes mises
+en mouvement par la religion? Ce sont vraiment l les pes du
+Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout fait
+superficiel de chercher expliquer, comme on le fait ordinairement,
+par des considrations toutes temporelles, le dmembrement de l'empire
+romain. La religion y a jou un plus grand rle peut-tre que la
+politique et la stratgie. C'est elle qui a dcid toutes les
+victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes
+immortelles.
+
+Ce point est, mon avis, si important, que je crois pouvoir y
+insister, en citant ici, d'aprs une ancienne chronique du Nord, la
+_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne
+pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort
+ tous les hommes tait compltement abolie chez les guerriers
+scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant la colonie de
+Jomsburg, fonde par Harald la dent bleue, sur la cte mridionale
+de la Baltique, accabls par le nombre dans un combat, et saisis
+malgr leurs efforts dsesprs, furent condamns par leur vainqueur
+avoir la tte coupe. Cette condamnation fut reue par eux avec la
+mme joie qu'une dlivrance. Le premier qui fut men au supplice se
+contenta de dire avec un calme parfait: Pourquoi ne m'arriverait-il
+pas la mme chose qu' mon pre? Il est mort; je mourrai. Le guerrier
+qui devait trancher la tte au second lui ayant demand ce qu'il
+pensait la vue de la mort, il rpondit: qu'il connaissait trop bien
+les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pt
+sortir de sa bouche. A cette mme question, le troisime rpliqua:
+Je me rjouis de mourir glorieusement, et je prfre cette mort une
+vie infme comme la tienne. Le quatrime fit une rponse plus longue:
+Je reois, dit-il, la mort de bon coeur, et ce moment m'est agrable.
+Je te prie seulement de me trancher la tte le plus promptement que tu
+pourras, car c'est une question que nous avons souvent agite
+Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand
+la tte est coupe. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma
+main: aprs avoir t dcapit, si je le porte contre toi, ce sera un
+signe que je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le laisse
+tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hte-toi de terminer ce
+diffrend. Le cinquime mourut en raillant les ennemis. Le sixime
+pria le bourreau de le frapper de face: Je me tiendrai immobile,
+dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je
+cligne seulement les yeux; car nous sommes faits ne pas remuer, mme
+quand on nous donne le coup de la mort. Le septime tait un jeune
+homme dans la fleur de l'ge et d'une rare beaut. Interrog sur ce
+qu'il pensait de la mort: Je la reois volontiers, rpondit-il avec
+noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu
+mourir tous ceux qui il ne m'est plus permis de survivre. Toutes
+ces rponses sont admirables.
+
+On conoit qu'avec de pareilles ides de la mort il ne pouvait gure y
+avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il tait naturel que
+les guerriers, empchs par leurs blessures ou par leur ge d'aller
+quter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent se
+frayer par quelque fin intrpide un autre chemin vers le ciel. Odin
+lui-mme, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de
+sa lance, leur avait donn l'exemple. Aussi le suicide tait-il
+gnralement en honneur chez eux. Il existait en Sude une montagne
+escarpe du haut de laquelle se prcipitaient ceux qui voulaient
+terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce
+qu'elle tait en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En
+Islande, il y en avait galement une destine au mme usage. C'est l
+qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est afflig et
+malheureux. Nos anctres, mme sans attendre les maladies, partaient
+de l pour aller chez Odin.
+
+Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves,
+j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en
+harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en taient en
+quelque sorte la consquence. Puisque la mort tait une chose si
+agrable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
+comme un lment essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans
+les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, tait devenu
+excessif. Les temples s'taient transforms en boucheries humaines. On
+immolait, selon ce que rapporte l'vque de Merseburg dans sa
+chronique, jusqu' quatre-vingt-dix-neuf victimes la fois. On
+baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait mme le
+peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne
+reculait pas mme devant le crime. Tantt les rois immolaient leurs
+sujets, tantt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut
+brl en l'honneur d'Odin cause d'une disette. Plusieurs fois, selon
+le tmoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire,
+offrirent Odin le sang de leurs enfants. Ds que l'inhumanit a mis
+le pied dans la morale, elle y renverse tout.
+
+Les lches n'taient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim,
+On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce
+point, tous les autres morts qui s'taient rendus coupables envers la
+socit durant leur vie: les parjures qui dtruisent le principe de la
+confiance entre les hommes; les adultres qui y dtruisent celui du
+mariage; les assassins qui dtruisent celui de la paix entre les
+enfants de la mme patrie. Mais le domaine de la criminalit ne
+s'tendait point au del de ces bornes. La duret de coeur et
+l'horrible frocit ne poussaient pas plus vers l'enfer que le
+dvouement et la mansutude n'levaient vers le ciel. N'tait-ce pas
+chez les Scandinaves qu'avait t invent ce dogme trange, et dont on
+chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
+la misricorde, tu par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la
+force brutale, entran, malgr les efforts impuissants d'Odin et de
+Frigga, dans la profondeur des enfers, et destin renatre un jour
+pour tablir sur la terre renouvele son clatant royaume?
+
+Quelle loquente prophtie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se
+serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole
+de l'impitoyable morale du prsent! Ni charit, ni humanit, ni
+merci; la misricorde avait disparu mme du sein des Dieux! Nations
+terribles, sans avoir besoin de connatre les secrets de votre
+histoire, j'assignerais volontiers l'poque laquelle ce Balder a
+quitt votre Olympe pour s'clipser dans l'obscurit des enfers.
+N'est-ce point celle o Dieu, voulant faonner de longue main contre
+Rome un glaive bien tremp, enleva votre germe la terre d'Asie pour
+l'endurcir et l'adapter l'excution de ses sanglants dcrets, en le
+dveloppant par une ducation svre dans les contres inhospitalires
+du Nord? On vit, l'heure du jugement, ce que valait ce glaive,
+fabriqu parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes
+tideurs que le souffle de la charit met dans l'me des hommes,
+aiguis par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau o vous
+aviez fait descendre le dieu de la piti. Mais dans ce mme temps, au
+midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous prparait aussi la
+rsurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom
+de Christ, votre mission acheve, alors qu'il conviendrait ses plans
+d'arrter le torrent de vos colres, et de vous appeler de nouveaux
+services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la
+rsurrection de Balder; et quel trait de lumire fait tomber sur la
+moralit du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!
+
+ J. REYNAUD, _Encyclopdie nouvelle_, article _Scandinaves_.
+
+
+
+
+CHANT DE MORT DE LODBROG[26].
+
+865.
+
+
+Nous avons frapp de nos pes, dans le temps o, jeune encore,
+j'allais vers l'Orient apprter aux loups un repas sanglant, et dans
+ce grand combat o j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de
+Helsinghie. De l nos vaisseaux nous portrent Yfa, o nos lances
+entamrent les cuirasses, o nos pes rompirent les boucliers.
+
+ [26] Pirate Northman pris et mis mort par lla, roi de
+ Northumberland.
+
+Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'ai vu des centaines
+d'hommes couchs sur le sable, prs d'un promontoire anglais; une
+rose de sang dgouttait des pes; les flches sifflaient en allant
+chercher les casques: c'tait pour moi un plaisir gal celui de
+tenir une belle fille mes cts sur le mme sige.
+
+Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'abattis ce jeune homme,
+si fier de sa chevelure, qui ds le matin poursuivait les jeunes
+filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un
+homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est
+jamais bless mne une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque
+l'homme ou lui rsiste au jeu des combats.
+
+Nous avons frapp de nos pes. Maintenant j'prouve que les hommes
+sont esclaves du destin et obissent aux dcrets des fes qui
+prsident leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dt me
+venir de cet lla, quand je poussais mes planches si loin travers
+les flots et donnais de tels festins aux btes carnassires. Mais je
+suis plein de joie en songeant qu'une place m'est rserve dans les
+salles d'Odin, et que l bientt, assis au grand banquet, nous boirons
+la bire dans de larges crnes.
+
+Nous avons frapp de nos pes. Si les fils d'Asslanga[27] savaient
+les angoisses que j'prouve, s'ils savaient que des serpents venimeux
+m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et
+voudraient courir au combat; car la mre que je leur laisse leur a
+donn des coeurs vaillants. Une vipre m'ouvre la poitrine et pntre
+jusqu' mon coeur; je suis vaincu; mais bientt, j'espre, la lance
+d'un de mes fils traversera les flancs d'lla.
+
+ [27] Asslanga tait la femme de Lodbrog.
+
+Nous avons frapp de nos pes dans cinquante et un combats. Je doute
+qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Ds ma
+jeunesse j'ai vers le sang et dsir une pareille fin. Envoyes vers
+moi par Odin, les desses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis
+aux premires places, boire la bire avec les Dieux. Les heures de ma
+vie s'coulent mais c'est en riant que je mourrai[28].
+
+ [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conqute de l'Angleterre par
+ les Normands, t. I, p. 112, d'aprs _Mallet_, Hist. du Danemark.
+
+
+
+
+FRAGMENT DU POME D'ABBON, LE SIGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS.
+
+(_Sige de la tour du Chtelet_).
+
+885.
+
+
+tablie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche
+royaume des Franks, Lutce, tu t'es proclame toi-mme la grande
+ville, en disant: Je suis la cit qui, comme une reine, brille
+au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par
+un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un oeil d'envie sur
+les richesses des Franks te redoute; une le charmante te possde; le
+fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses
+douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent droite et
+gauche; des deux cts de ces ponts, et au del du fleuve, des tours
+protectrices te gardent. Dis-le donc toi-mme, superbe cit, de
+quelles funrailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie
+de Pluton, dans le temps o le pontife du Seigneur, le grand et cher
+Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton glise!......
+
+Des libations de ton sang furent rpandues par ces barbares monts sur
+sept cents vaisseaux voiles et d'autres plus petits navires,
+tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire
+les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en tait tellement
+rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces btiments dans un
+espace de plus de deux lieues; on cherchait avec tonnement dans quel
+antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chne,
+l'orme et l'aune humide couvraient entirement sa surface.
+
+Le lendemain du jour o ces vaisseaux touchrent le pied de la ville,
+l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi,
+roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait ses
+compagnons. Flchissant la tte devant le pontife, il lui parla en ces
+termes: Gozlin, prends piti de toi-mme et de ton troupeau; si tu ne
+veux prir, prte, nous t'en conjurons, une oreille favorable nos
+paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cit;
+nous ne toucherons nullement ta ville; nous nous efforcerons de
+conserver toi et Eudes tous vos biens. A cet Eudes, comte
+respect, roi futur, et qui bientt allait devenir le pre du royaume,
+tait remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur
+rpond Sigefroi par ces paroles, o respire la plus entire
+fidlit: Cette cit nous a t confie par l'empereur Charles, qui,
+aprs Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient
+sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confie, non
+pour qu'elle caust la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvt
+et lui assurt une inaltrable tranquillit; que si par hasard la
+dfense de ces murs et t commise ta foi, comme ils l'ont t la
+mienne, ferais-tu ce que tu prtends juste de t'accorder, et
+qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tte, rpliqua
+Sigefroi, soit condamne prir sous le glaive et servir enfin de
+pture aux chiens! Cependant si tu ne cdes nos prires, nos camps
+lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonns ds que le
+soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te
+livreront toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront
+chaque anne.
+
+Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore
+se dissipe que ce chef les entrane au combat. Tous se jettent hors de
+leurs navires, courent vers la tour[29], l'branlent violemment par
+leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une
+grle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se
+prcipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et
+s'empressent de porter secours la tour. Ici brillent par leur valeur
+le comte Eudes, son frre Robert, et le comte Ragenaire; l se fait
+remarquer le vaillant abb Ebble, neveu de l'vque. Le prlat est
+lgrement atteint d'une flche aigu; Frdric, guerrier son
+service, dans la fleur de l'ge, est frapp du glaive; le jeune soldat
+prit; le vieillard, au contraire, guri de la main de Dieu, revient
+la sant. Beaucoup des ntres voient alors leur dernier jour; mais
+eux, de leur ct, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se
+retirent enfin, emportant une foule de Danois qui reste peine un
+souffle de vie....... La tour ne prsentait plus rien de sa forme
+primitive et complte; il ne lui restait que des fondements bien
+construits et des crneaux assez bas; mais, pendant la nuit mme qui
+suivit le combat, cette tour, revtue dans toute sa circonfrence de
+fortes planches, s'leva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle
+en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire pose
+sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en mme temps et
+de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidles d'horribles et cruels
+combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut
+des airs, les frondes et les pierriers dchirants mlent leurs coups
+aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des
+pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font
+gmir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut,
+c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'pouvante; les
+citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent venir
+tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrtiens combattent
+et s'efforcent de rsister par la force des armes. Parmi nos
+guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer:
+l'un est comte, l'autre abb. Le premier, le victorieux Eudes, qui
+jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et
+rappelle leurs forces puises; sans cesse il parcourt la tour et
+crase les ennemis. Ceux-ci tchent de couper le mur l'aide de la
+sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mles ensemble;
+elles coulent en torrents d'un feu liquide, dvorent, brlent et
+enlvent les cheveux de la tte des Danois, en tuent plusieurs et en
+forcent d'autres chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les
+ntres alors s'crient tout d'une voix: Malheureux brls, courez
+vers les flots de la Seine; tchez qu'ils vous fassent repousser une
+autre chevelure mieux peigne. Le vaillant Eudes extermina un grand
+nombre de ces barbares.
+
+ [29] Sans doute la tour du Grand-Chtelet, construction romaine.
+
+Mais le second de ces braves, quel tait-il? C'tait l'abb Ebble, le
+compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce
+sept Danois la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter la
+cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer
+au milieu d'eux, nul mme ne les approche et n'est leur ct; tous
+les autres cependant mprisent la mort et se conduisent vaillamment.
+Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les
+braves fidles taient peine forts de deux cents hommes, et les
+ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en
+comptait quarante mille, renouvelant les uns aprs les autres leurs
+attaques sur la tour.....
+
+
+ ABBON, _Sige de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot.
+
+ Abbon, tmoin oculaire du sige de Paris, tait moine de l'abbaye
+ de Saint-Germain des Prs. Son pome est une histoire fort exacte
+ de ce sige mmorable; il le rdigea entre les annes 896 et 898
+ et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M.
+ Guizot.)
+
+
+
+
+LA FODALIT.
+
+_La justice et le fief.--Expos historique de la justice
+seigneuriale._
+
+
+_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions
+romaines._--Les feudistes sont fort diviss d'opinion sur l'origine
+des institutions seigneuriales; les uns les rattachent la
+lgislation romaine, les autres les font dcouler des usages
+introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont
+considr que les droits de justice; les seconds se sont proccups du
+rgime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction
+qui spare ces deux espces d'institutions. On reconnatra par ce qui
+va suivre que si l'organisation fodale doit la naissance des
+vnements et des besoins ns de la conqute et postrieurs
+l'tablissement de la domination des peuples germains, d'un autre ct
+l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est
+toute romaine.
+
+ [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de
+ juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre
+ garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms.
+
+_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits:
+census, reditus._ Aprs une rsistance longue et opinitre la
+puissance et l'habilet des gnraux de Rome, la Gaule avait t
+subjugue, rduite l'tat de pays conquis et soumise
+l'organisation provinciale, qui n'tait elle-mme que la conqute
+exploite, rgle et systmatise. Cet tat de choses a dur prs de
+cinq sicles, et, pendant cette poque d'oppression et de spoliation
+rgulire, le peuple vaincu n'a pas cess de manifester, par ses
+rvoltes, ses plaintes et sa haine contre ses matres, l'existence
+d'un joug tranger pesant sur sa tte. Vainement honor du nom de
+citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les
+thories lgales qui concernaient la proprit provinciale sont
+profondment empreintes du caractre de sujtion et d'infriorit.
+
+Le systme auquel la proprit du sol fut soumise n'est pas nettement
+dtermin dans les lois qui le rgissaient. Nous savons cependant que
+le territoire de la Gaule tait divis en deux portions, dont les
+lments taient pars et dont nous ne connaissons pas exactement la
+topographie. L'une de ces portions tait plus particulirement
+approprie au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales;
+l'autre tait laisse la proprit prive; les terres de cette
+dernire espce se nommaient _agri_, _prdia_ (champs), et leurs
+propritaires _possessores_ (possesseurs).
+
+Quel que ft le principe du droit attribu ces derniers, soit qu'on
+les considrt comme de simples fermiers de la Rpublique, soit que
+l'normit des redevances ait fait supposer ce caractre la
+proprit qui leur tait laisse, toujours est-il certain que les
+produits de la terre taient diviss en deux parts: l'une dvolue au
+trsor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens),
+l'autre appartenant au possesseur et nomme _reditus_ (revenu, rente).
+
+La double redevance impose aux produits de la culture tait
+naturellement exige du cultivateur, qui en tait le premier
+dtenteur; celui-ci, sous le nom gnral de _colon_, avait aussi sur
+le sol un droit mal dfini et qu'il nous est difficile d'apprcier; ce
+n'tait pas prcisment la proprit, mais assurment c'tait un des
+lments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au
+_possesseur_. Les conditions des colons taient d'ailleurs varies, et
+leurs espces fort diverses.
+
+_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des
+redevances tait confie une foule d'officiers publics nomms
+_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs),
+_procuratores_ (procureurs), tous ayant en mme temps quelque part
+l'administration gnrale de la province, et mme celle de la
+justice; ces officiers taient dsigns sous la dnomination gnrique
+de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait
+_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances
+qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justici_ (justices).
+
+Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte
+au trsor; cependant les obligations des cultivateurs taient telles
+qu'elles ne pouvaient pas toutes tre verses dans une caisse. De ce
+nombre taient une multitude de services corporels, ou de fournitures
+de travaux, d'entretien, de rparations, de transports et autres de
+cette nature, qui ne devaient tre employs que pour le service
+public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait son usage, et
+dont il n'avait point de compte rendre.
+
+L'administration des officiers chargs du recouvrement des
+contributions tait, en consquence, une source de dplorables abus;
+les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les
+rprimer, et qui servent aujourd'hui nous en rvler l'existence.
+Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait t qu'une
+odieuse dprdation. Depuis Cicron jusqu'aux Pres de l'glise, tous
+les crivains tiennent cet gard le mme langage. La perception des
+redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une
+occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude
+d'obligations dans leur intrt priv. C'est dans le tableau de leur
+administration qu'on reconnat clairement le caractre de la
+domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que
+l'exploitation de la conqute et la spoliation successive des peuples
+vaincus.
+
+Aussi l'histoire de ces temps dsastreux, qui pendant tant d'annes
+ont pes sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long rcit de
+luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur
+force au service de leur avidit, pour arracher au pouvoir des
+fonctions qui leur permettront le pillage l'aide des lois et de
+l'autorit. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des
+ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places
+auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impt se trouve
+attache.
+
+_Premiers effets de la conqute barbare; continuation des judices
+(justiciers); de la part royale._--Avant l'avnement des rois de race
+germaine, l'administration romaine tait depuis longtemps livre aux
+mains des barbares; l'Italie n'tait plus seule fournir les
+exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux taient possesseurs
+dans les lieux mmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action
+fiscale tait bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce
+sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforant d'empcher
+les _judices_ (justiciers) d'appliquer la culture de leurs terres,
+la construction de leurs difices, au transport et la vente de leurs
+denres, les redevances et les obligations tablies dans l'intrt
+public.
+
+Aussi, lorsque le pouvoir suprme tomba aux mains des rois franks, ce
+fut peine si les populations s'en aperurent. Les excs des
+gouverneurs taient ports aux dernires limites de la tyrannie. Les
+supplices les plus atroces taient devenus les moyens lgaux et
+accoutums de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les
+Barbares taient les dernires ressources auxquelles les
+_possesseurs_ s'efforaient d'avoir recours, et les lois non moins que
+les prposs du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre
+obstacle.
+
+Au surplus, rien ne fut chang dans l'administration publique; les
+officiers reurent les mmes noms et les mmes fonctions; les
+_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers)
+continurent se rpandre sur le territoire et poursuivre les
+habitants de leurs exactions.
+
+Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Thodose et ses
+successeurs, la lgislation qui rgit le sol et ses produits en divisa
+les bnfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du
+peuple romain, perue depuis par les empereurs, et conservant la
+dnomination de _census_ (cens), _fonctiones public_ (revenus
+publics); l'autre, dsigne sous le nom de _reditus_ (rente),
+appartenant la proprit prive. La premire livre l'exploitation
+des officiers publics, l'autre souvent viole et anantie par
+l'avidit fiscale, au profit de ces mmes officiers.
+
+Dans ce systme, il existait deux sortes de biens ou deux lments de
+richesse. La premire[31] se rattachait au droit de conqute, au droit
+du plus fort, c'tait le _prmium belli_ (la rcompense de la guerre).
+La seconde[32] tait le bnfice de la possession du sol. Ces deux
+espces de fortune existaient simultanment, bien distinctes,
+profondment spares par une lgislation essentiellement
+systmatique, et plus encore par une habitude de cinq sicles,
+nergiquement introduite dans les ides du droit et de son exercice.
+
+ [31] Les revenus publics.
+
+ [32] La rente.
+
+Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent
+le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'tait
+la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-tre aussi la
+plus voisine de leurs ides qui ne comportaient que la proprit
+mobilire. C'tait aussi celle dont l'appropriation tait la plus
+aise. Son propritaire lgal, le fisc romain, tait dtruit; c'tait
+le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des
+vainqueurs entranait naturellement avec lui la disposition de tout ce
+qui lui appartenait.
+
+D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en
+servant dans l'arme romaine, soit par leur contact avec les officiers
+de cette arme, quel devait tre l'objet de leur ambition et quels
+bnfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes,
+d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers).
+
+Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette
+espce que consista la part de la conqute et les lots de butin que se
+firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attriburent leurs
+principaux infrieurs.
+
+L'attribution des fonctions tait une vritable dvolution de produits
+et de bnfices matriels; outre les abus au moyen desquels les
+fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des
+redevances qu'ils taient chargs de toucher; cette part s'levait
+ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres
+tiers au fisc royal; c'est cette dernire portion que les lois de
+l'poque appelaient _pars regia_ (la part royale).
+
+_Disparition de la part royale; immunits; ventes de terres censuelles
+aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent
+conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers
+temps de la conqute, de nouveaux comtes succdent chaque instant
+aux prcdents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des
+changements dans la personne des rois et des distributeurs des
+charges.
+
+A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent
+vers l'inamovibilit. La puissance de Charlemagne suspend leur
+progrs, qui reprend bientt sa marche sous ses successeurs et atteint
+rapidement l'hrdit. En mme temps, la part du fisc s'amoindrit et
+finit par disparatre avec le pouvoir royal.
+
+Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui
+appartenaient se rattache plusieurs causes.
+
+La premire consiste dans les _immunits_. Sous la domination romaine,
+les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants
+propritaires (_potentes_), taient affranchis de certaines
+obligations publiques, sinon de toutes. Dj les lois des empereurs
+nous apprennent qu'il tait fait de ces exemptions de graves abus au
+prjudice du trsor imprial. D'abord la faveur et l'intrigue en
+multipliaient singulirement le nombre. Ensuite les petits
+propritaires parvinrent profiter de l'immunit en vendant leur
+domaine l'immuniste, qui le leur restituait immdiatement titre de
+fermage perptuel ou d'usufruit hrditaire[33]. Pour prix de sa
+protection, l'acheteur se rservait une redevance moindre que la part
+fiscale. Il gagnait cette convention, le possesseur aussi; le trsor
+seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catgorie
+des possessions affranchies.
+
+ [33] C'tait l le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et
+ 223.
+
+Cet usage se perptua sous les rois germains. Le nombre des immunistes
+devint de jour en jour plus grand; presque tous les tablissements
+ecclsiastiques jouirent d'une immunit plus ou moins tendue, et la
+part fiscale leur fut expressment donne pour l'entretien des glises
+ou de leurs couvents. La vente des proprits censuelles aux
+possesseurs d'immunits fut de plus en plus usuelle et prit le nom de
+_recommandation_. Il semble, voir le nombre immense de conventions
+de cette espce qui nous ont t conserves, que les terres soumises
+au cens fiscal durent promptement disparatre.
+
+_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en
+biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trsor
+s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines
+fonctions taient accompagnes ou suivies de l'attribution viagre
+d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localit, ou les
+produits de tel tribut, par exemple, le page d'un pont ou les
+redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en
+nature, taient abandonns celui qui sortait de charge, ou au
+particulier que l'empereur voulait rcompenser. Les personnes pourvues
+de cette dlgation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_
+(honors).
+
+L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois
+germains; il parat mme que de nombreux lments du fisc reurent
+cette destination perptuelle. On les retrouve chaque instant dans
+les monuments de cette poque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_
+(rcompense), _honor_ (honneur).
+
+Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens
+et n'en rendait rien _ad partem regiam_ ( la part royale).
+
+Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut
+tendirent constamment convertir leur perception molumente en une
+perception absolue, c'est--dire que les fonctions devinrent entre
+leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'tre expliqu.
+Dj cette rvolution tait peu prs complte, lorsqu'ils obtinrent
+des derniers rois de la seconde race l'hrdit de ces charges
+devenues des _honneurs_. Alors l'autorit royale dpouille,
+non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir
+d'en disposer, se trouva rduite aux seuls produits dont elle s'tait
+rserv la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de mme
+nature que celle des comtes infrieurs, et, pour dominer plus tard sur
+cette dernire, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres
+vnements.
+
+_Esprit de la conqute barbare; son accomplissement._--La rvolution
+qui remplaa les rois de la premire race par ceux de la seconde, et
+celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixime et
+onzime sicles, que l'on est convenu d'appeler institutions fodales,
+ont t diversement expliques et caractrises. Il n'entre pas dans
+mon sujet d'essayer la critique des systmes successivement adopts;
+je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez
+tenu compte de l'tat lgal des pays soumis la domination nouvelle
+des hommes du Nord, et du caractre mme de cette domination.
+
+Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de
+Csar jusqu' celui de Clovis, n'ont pas cess d'exister l'tat de
+pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas
+chang; le sol gaulois, tributaire d'une puissance trangre, a
+continu de l'tre; vaincu sous la domination romaine, il a encore t
+vaincu sous la domination des Barbares; pill sous la premire, il a
+t pill sous la seconde; du premier au dixime sicle, il n'a pas
+cess d'avoir d'autres matres que les propritaires lgitimes, et de
+satisfaire des exactions spoliatrices, dans un intrt qui n'tait
+pas le sien.
+
+Mais entre la premire et la seconde conqute il existe une diffrence
+essentielle: l'une a t accomplie au nom et au profit d'un matre
+unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a t
+excute par des bandes armes, commandes par des chefs divers, sans
+lien commun autre que l'intrt du moment, ou l'influence toute
+matrielle du plus puissant.
+
+Ainsi, tandis que les rsultats de la conqute romaine convergeaient
+vers un mme objet et tendaient se runir dans une mme main, ceux
+de la conqute barbare devaient, par la nature mme de leur cause, se
+diviser et s'parpiller comme les lments qui les produisaient.
+
+Aussi lorsque les rois de la premire race s'attribuaient la puissance
+impriale et s'efforaient d'en maintenir les institutions
+traditionnelles, ils se plaaient en dehors des vnements auxquels
+ils devaient leur position. C'tait une lutte qu'ils levaient contre
+la ralit et dans laquelle ils devaient succomber.
+
+L'objet de la conqute barbare, comme celui de la conqute romaine,
+tait le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare
+agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait
+pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non
+l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, tait son but,
+et ce but de toutes les intentions actives devait tre atteint.
+
+Lors donc qu'aprs avoir triomph des rsistances rattaches
+l'impulsion que la domination romaine avait imprime aux vnements,
+les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs
+vassaux, parvinrent raliser l'esprit de l'envahissement et lui
+rendre son caractre vritable et primitif, le butin se trouva divis
+comme l'arme victorieuse; il devint patrimoine et proprit prive,
+comme il devait l'tre; les cens, les tributs, les obligations
+imposes aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes
+sortes, cres par l'avidit romaine et le gnie fiscal de la plus
+rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse
+saisissable, et depuis longtemps dvolue au conqurant tranger, se
+fixa dans les mains de matres hrditaires et la conqute fut
+accomplie.
+
+_L'impt romain, tomb dans le domaine priv des comtes barbares, a
+form la justice seigneuriale._--Une fois tombe dans le domaine
+priv, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle
+s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dvolue
+fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'tre distincte de
+la part du propritaire; en un mot, l'appropriation particulire du
+census (_cens_), loin d'oprer sa confusion avec le _reditus_
+(revenu), l'en spara plus profondment.
+
+Ainsi la part de la conqute, de l'envahissement et de la force,
+constitue par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialise par
+l'invasion barbare, a form dans la richesse particulire un lment
+propre et permanent; cet lment, maintenu par la puissance et
+l'nergie de l'intrt priv, a dur jusqu' la grande rvolution de
+1789 qui, aprs dix-huit sicles d'oppression, a rendu au sol sa
+libert premire.
+
+Le systme de droits et de produits dont l'historique vient d'tre
+sommairement trac, constituait ce que sous le rgime seigneurial on
+nommait la _justice_, expression dont le sens est bien loign de
+celui qu'on lui prte aujourd'hui.
+
+
+_Expos historique du fief._
+
+_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A ct du
+_census_ (cens) et des _fonctiones public_ (fonctions publiques)
+recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare,
+taient les _reditus_, les revenus, profits de la proprit du sol et
+attribus au _possessor_ (propritaire). Ces droits ont aussi leur
+histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont
+form le _fief_.
+
+Les lois de Thodose et de Justinien distinguent deux espces de
+_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont
+_exercs_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _prsides_
+(prsidents) des provinces, et mme en certains cas par l'empereur,
+lorsque leur rsistance est craindre pour le prses ( prsident)
+lui-mme[35].
+
+ [34] C'est--dire que: l'impt est lev sur eux par...., ou bien
+ qu'il est soumis l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la
+ leve de l'impt. Aujourd'hui le sens de ce mot a chang et veut
+ dire: abus, violence dans la leve de l'impt.
+
+ [35] Code Thodosien, liv. 12.
+
+Ces grands propritaires, dont la puissance peut balancer celle des
+grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale,
+sont dsigns sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants).
+
+Leur influence est indique, sous un autre rapport, comme galement
+redoutable l'autorit publique.
+
+Les empereurs ont d, par des dits rpts, dfendre que les
+_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou
+plaassent sous leur nom des proprits qui ne leur appartenaient
+pas[36]. Ces lois et les monuments de cette poque nous montrent les
+petits propritaires se rfugiant l'abri des grands, plaant leurs
+biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorit; c'est ce
+que nous avons dj vu l'gard des _immunits_. Le possesseur d'un
+petit domaine, incapable de rsister aux exactions des officiers
+publics, le livrait l'_immuniste_, pour partager les avantages de
+l'immunit, ou au riche, pour profiter de sa puissance.
+
+ [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.
+
+_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des
+_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare,
+dut s'accrotre, car la cause en tait dans la faiblesse du pouvoir
+suprme, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans
+celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_
+continuent-ils de figurer dans les actes lgislatifs, mais encore leur
+puissance parat lgitime; il semble que c'est un fait auquel le
+pouvoir public se rsigne; l'autorit les accepte, et les ordres des
+rois barbares, s'adressant ceux qui gouvernent, comprennent parmi
+eux les _potentes_, sans autre dsignation[37].
+
+ [37] Mais les vques ou les _potentes_ qui possdent dans
+ d'autres rgions....--Si quelqu'un a spoli un puissant....
+
+Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des
+institutions qu'il tablit, l'autorit de ses officiers doit flchir
+comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_,
+et c'est lui qu'il doit rserver le jugement des affaires dans
+lesquelles ils sont intresss: Que le comte de notre palais sache
+bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des
+_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mler que des affaires
+judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38]. Il redoute
+leur indpendance ce point qu'il refuse de leur confier mme
+l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des
+intendants de ses domaines, il dit: Ne faites pas des maires ou
+intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutt des
+hommes de mdiocre importance parce qu'ils seront fidles[39].
+
+ [38] Capitulaire de 812.
+
+ [39] Capitulaire _de villis_, 812.
+
+_Du patrociniat et de la recommandation._--C'tait la proprit que
+les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination
+romaine. Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par
+leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles attaquer
+en justice. Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer
+d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une
+autorit devant lesquelles le principe d'galit devra flchir,
+quelques attentives que soient les lois, en prserver
+l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois
+barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale
+qu'elle est naturellement appele exercer dans des institutions
+rgulires, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre
+cause.
+
+Les historiens nous reprsentent les nations germaines constitues en
+bandes armes, sous le commandement d'un chef lu; les liens qui
+rattachent les membres de la bande son chef sont des prsents, des
+dons, qui servent de cause la fidlit et au service du premier
+envers le second.
+
+Le commandant reoit, dans les crits romains, le nom de _senior_
+(seigneur); son droit sur ses affids celui de _senioratus_
+(sniorat); ceux-ci sont nomms _arimanni vassi_ (vassaux arimans).
+
+Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain
+l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de
+moyens et d'objet dut bientt confondre ces deux modes d'associations.
+
+Les lois des Visigoths, dans la rdaction desquelles la langue latine
+subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques,
+rendit le mot _sniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage,
+patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut ses yeux le _patronus_
+(patron). Si quelqu'un a donn des armes celui qu'il a sous son
+patronage, qu'elles restent entre les mains de celui qui elles ont
+t donnes; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la
+libert de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout
+ce qu'il aura reu de lui[40].
+
+ [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.
+
+Le sniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier,
+drivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le
+puissant (_potens_) de terres dpendantes de son domaine; cette
+donation se fit titre de _bnfice_ (_jure beneficio_); moyennant
+cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit
+la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut
+celui-ci la fidlit et le service[41].
+
+ [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est--dire homme de guerre
+ dans la bande, dans l'arimannie.
+
+Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure
+vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit
+propritaire, incapable de se dfendre contre le double pillage des
+exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux
+et le constitua son _patron_, lui livrant sa _proprit_ pour la
+recevoir immdiatement titre de _bnfice_, aux mmes charges et
+conditions que le _vassus_ (vassal).
+
+ [42] Le patrociniat.
+
+_Du sniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici
+les diverses vicissitudes au travers desquelles le sniorat s'tablit
+et comment se constitua le pouvoir fodal; il me suffira de rappeler
+que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux
+lments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle
+de maintenir et d'accrotre; ensuite, et surtout lorsque la puissance
+publique s'vanouit, la force arme. Le seigneur devait donc s'assurer
+du produit et des soldats.
+
+Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bnficiaires:
+toutes comportent de la part du bnficier, soit qu'il tienne sa terre
+d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retourne
+par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en
+nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus
+souvent militaire. Les terres de la premire condition furent
+qualifies _in censu_ ( cens), celles de la seconde furent dites _in
+feodo_ ( fief). Plus tard, la charge dtermina le nom de la
+concession; les terres donnes _in censu_ ( cens) furent dites
+_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au
+service militaire furent nommes _feuda_ (fiefs), possessions
+fodales. Le terme de _bnfice_[43] fut supprim dans les actes et
+remplac par celui qui dsignait la catgorie particulire de la
+possession.
+
+ [43] L'expression _beneficia militaria_ (bnfices militaires) a
+ servi d'intermdiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve
+ pour la premire fois que dans les actes du neuvime sicle.
+
+ CHAMPIONNRE, _De la Proprit des Eaux courantes_..... ouvrage
+ contenant l'expos complet des institutions seigneuriales, 1 vol.
+ in-8. Paris, 1846[44].
+
+ [44] Nous ne saurions trop recommander ceux de nos lecteurs
+ dsireux de pntrer dans la constitution du moyen ge, curieux
+ de se rendre compte de l'tat de la France avant la rvolution,
+ et des causes de cette rvolution, nous ne saurions trop leur
+ recommander la lecture et l'tude du livre de Championnire, qui
+ le premier a compris les origines de la fodalit, son
+ organisation, la lutte des rois du moyen ge contre les
+ _Justiciers_, enfin qui a vraiment clair de la plus vive
+ lumire toutes ces parties si obscures de notre histoire.
+
+
+
+
+LE PLAID[45] DE KIERZY.
+
+877.
+
+
+Dcid sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer
+en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses tats,
+que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'anne 877 ce fameux
+plaid de Kierzy, o l'on croit gnralement que fut dcide et admise
+comme loi l'hrdit des dignits, des offices publics, ou de ce qui
+fut depuis nomm les fiefs...
+
+ [45] Plaid, _placitum_; assemble.
+
+L'objet du plaid tait d'arrter toutes les mesures que l'absence de
+l'empereur allait rendre ncessaires pour le bon ordre de ses tats.
+Il s'agissait:
+
+1 De dsigner ceux de ses leudes, comtes, vques ou abbs, qui
+assisteraient son fils dans le gouvernement du pays;
+
+2 D'excuter certaines mesures dj convenues pour l'expulsion des
+Normands et pour empcher leur retour;
+
+3 De prvenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait clater
+dans quelque partie du royaume;
+
+4 De rgler divers cas gnraux d'administration et de police;
+
+5 D'tablir le mode d'aprs lequel il serait pourvu aux offices qui
+viendraient vaquer durant l'expdition;
+
+6 De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais
+au fait toujours en vain, c'est--dire le maintien des honneurs et des
+privilges des glises.
+
+Les articles relatifs ces divers objets sont au nombre de 33 en
+tout, et susceptibles d'tre divises en deux sries.
+
+La premire srie comprend les neuf premiers articles, rdigs tous
+sous forme de propositions faites par le roi ses leudes
+ecclsiastiques et laques. Ils sont tous accompagns d'une rponse
+des leudes nonant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur
+la chose propose.
+
+La deuxime srie est compose des vingt-quatre articles subsquents,
+lesquels n'tant point formellement soumis l'acceptation des leudes,
+ne sont accompagns d'aucune rponse, d'aucune observation de ceux-ci,
+et sont censs avoir force de loi par le seul fait de la volont
+royale dont ils sont l'expression.
+
+Parmi les articles de cette dernire srie, quelques-uns portent des
+traces si vives encore des moeurs et des passions primitives des
+Franks ou des Germains, qu'ils ont plutt l'air d'avoir t crits le
+lendemain de la conqute franque que la veille d'une expdition
+religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le
+trente-deuxime et le trente-troisime; ils sont tous les deux
+relatifs la chasse. Le premier dtermine avec prcision quelles sont
+celles des forts royales o le fils et le successeur dsign de
+Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manire; celles o il ne
+pourra chasser qu'en passant et o il lui est interdit de chasser des
+sangliers; celles, au contraire, o il ne chassera que des sangliers;
+celles enfin o il pourra tout chasser, btes fauves et sangliers. Le
+deuxime est peut-tre plus curieux encore: il prescrit au garde ou
+chef des forts royales de tenir un compte exact de toutes les btes
+fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tus la
+chasse.
+
+Aprs ces observations gnrales prliminaires, il me sera plus facile
+de donner une ide de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant
+le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque cette
+poque, peuvent aider le plus s'en faire une ide.
+
+ART. 3. Le roi, qui a dj dsign et choisi ceux de ses leudes qu'il
+dsire avoir pour conseillers dans son expdition, propose aux leudes
+prsents au plaid de vouloir bien, ces conseillers choisis par lui,
+en adjoindre quelques autres de leur propre choix.
+
+A cette proposition, les leudes, dclinant toute responsabilit sur le
+fait de l'expdition, rpondent qu'ils n'ont rien ajouter ni
+changer ce que le roi a fait de son chef cet gard.
+
+ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points
+dlicats relatifs (dans la pense du roi) aux troubles et aux
+dfections du pass, et sur lesquels le roi rclame des garanties pour
+le temps de son absence. Voici ces questions en rsum:
+
+Comment, durant notre absence, pouvons-nous tre sr que notre royaume
+ne sera troubl par personne?
+
+Comment tre sr de notre fils et de vous?
+
+Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de
+lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres?
+
+A ces questions les leudes font de longues rponses, toutes plus ou
+moins vasives, dont je ne puis donner que la substance.
+
+Et d'abord, pour les garanties que le roi parat dsirer sur le compte
+de son fils: C'est vous, disent-ils au roi, qui avez lev votre fils
+et devez savoir jusqu' quel point vous pouvez compter sur lui: nous
+n'y pouvons rien et n'avons rien y voir.
+
+Quant aux garanties exiges des leudes, ceux-ci rpondent qu'il existe
+entre eux et le roi, sur tous les faits passs, des arrangements, des
+conventions, des promesses auxquelles ils sont rsolus s'en tenir,
+et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultrieure.
+
+Enfin, ils promettent d'tre fidles son fils, pourvu que celui-ci
+maintienne les engagements de son pre envers eux.
+
+ART. 7. Dans le cas, dit le roi, o nos neveux, imitant les exemples
+de leur pre[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou
+notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre
+royaume ou contre nous, comment sera-t-il lev des troupes pour leur
+rsister?
+
+ [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.
+
+_Rponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en
+chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dpend de vous
+d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce
+royaume, ou qui aillent, aprs votre dpart, votre aide[47].
+
+ [47] Les rponses des leudes sont en gnral empreintes d'un
+ caractre de mcontentement. Ds l'poque du plaid de Kierzy, ou
+ bien peu de temps aprs, les leudes qui y avaient assist
+ entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles
+ le Chauve.
+
+Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulirement en vue,
+ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-l je dois
+m'tendre davantage et tout regarder de plus prs. Voici d'abord
+l'article 8 fidlement traduit:
+
+Si avant notre retour quelques honneurs viennent vaquer, comment en
+sera-t-il dispos?
+
+Avant de rapporter la rponse des leudes sur cette question, il y a
+quelques observations faire.
+
+Cette question est simple, prcise et gnrale; elle s'applique
+indistinctement toutes les espces d'honneurs ou d'offices, ceux
+de l'ordre civil comme ceux de l'ordre ecclsiastique. C'est dans
+ces termes gnraux que la question est soumise aux leudes.
+Maintenant, il est peut-tre assez trange que la rponse de ceux-ci
+soit une rponse particulire, restreinte aux cas de vacance des
+archevchs, vchs et abbayes; rponse prescrivant le mode de
+pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire dcd jusqu'au
+retour du roi, auquel est rserv le pourvoi dfinitif.
+
+Ne pourrait-on pas souponner qu' une question gnrale les leudes
+avaient fait une rponse gnrale aussi, mais qu'ils avaient propos,
+sur la manire de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et
+politique, quelque mesure qui n'tait point dans les vues de Charles,
+et qu'elle avait t rejete. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans
+l'article 9 de la premire srie du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit
+de la manire de pourvoir aux comts qui viendraient vaquer durant
+l'absence du roi.
+
+Je crois devoir donner de cet article, non un simple rsum, mais une
+traduction exacte; on en sentira facilement la raison.
+
+Si (durant notre absence) il vient mourir un comte dont le fils
+soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils, conjointement
+avec nos autres fidles, choisisse parmi les amis et les proches (du
+dcd) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comt et
+l'vque, administre le comt jusqu' ce que le fait nous soit
+annonc.--Si ce comte dcd a un fils encore petit, que ce fils,
+conjointement avec les officiers du comt et l'vque dans le diocse
+duquel il demeure, gouverne le comt (vacant) jusqu' ce que nous
+soyons informs.--Si le comte dcd n'a point de fils, que notre fils
+ nous, avec nos leudes, dsigne quelqu'un qui, conjointement avec les
+officiers du comt, gouverne ce comt jusqu' ce que nous en
+ordonnions.--Et que personne ne se fche s'il nous plat de donner ce
+mme comt quelque autre que celui qui l'aura jusque-l
+administr.--Il sera fait de mme pour nos vassaux.
+
+Cet article est le dernier de la premire srie, c'est--dire de ceux
+qui ayant t rdigs sous forme de propositions prsentes aux
+leudes, sont suivis de la rponse et des observations de ceux-ci. Or,
+voici l'apostille qui vient la suite de ce neuvime article: Les
+autres articles (subsquents) n'ont pas besoin de rponse, parce
+qu'ils ont t rgls et dcids par votre sagesse. Cette apostille
+semble impliquer qu'il fut fait par les leudes ce neuvime article,
+tout comme aux prcdents, une rponse qui aurait t supprime,
+probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.
+
+Voici encore l'article 10 littralement traduit:
+
+Si, aprs notre dcs, quelqu'un de nos fidles voulant, pour l'amour
+de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de
+ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui
+transmettre ses honneurs de la manire qui lui conviendra le mieux.
+
+Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions cites ou indiques du
+capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse tre pris pour une
+concession de l'hrdit des offices, des dignits politiques? Il n'y
+a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement
+nonc: dans tous les cas prvus comme exigeant ou comportant le
+remplacement provisoire d'un comte dcd, le roi se rserve
+expressment la nomination dfinitive; et pour prvenir toute
+surprise, toute incertitude cet gard, il dclare et justifie
+d'avance la libert qu'il se rserve de nommer dfinitivement aux
+comts vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient t nomms
+provisoirement.
+
+La question n'est pourtant pas tout fait dcide par l. Dans tout
+ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte
+gnralement accrdit de ces capitulaires[48], surtout quant ce qui
+concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il
+s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui,
+rapproch de celui que j'ai suivi, prsente des variantes remarquables
+et se prtant mieux l'opinion accrdite qui prtend voir dans le
+capitulaire de Kierzy le principe de l'hrdit des grands offices.
+Voici de quoi il s'agit.
+
+ [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259.
+
+Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du
+plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait
+sommaire, un abrg en quatre articles seulement. Ce fut (d'aprs les
+renseignements des anciens diteurs des capitulaires) Charles le
+Chauve lui-mme qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois
+autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus
+importants de tous, voulut qu'il en ft donn au plaid une seconde
+lecture et comme une notification part. Or, l'article 9 de l'acte
+entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) rpts dans
+l'appendice dont il s'agit; et il y est rpt avec des variantes que
+je ne puis me dispenser de faire connatre. Voici donc ce second texte
+de ce mme article 9, traduit en entier aussi fidlement que possible:
+
+S'il vient mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume,
+dont le fils soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils,
+conjointement avec nos fidles, choisisse parmi les plus amis ou les
+plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les
+officiers du comt et avec l'vque dans le diocse duquel se trouvera
+le comt vacant, administrent ce comt jusqu' ce que nous soyons
+informs du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte
+dcd, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son pre.
+
+Si le comte dfunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement
+avec les officiers du comt et l'vque du diocse dans lequel est
+situ le comt, administre le comt jusqu' ce que la nouvelle de la
+mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son
+fils soit honor de ses honneurs.
+
+Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes,
+et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gr mal
+gr, revenir un instant la question qui semblait tout l'heure
+dcide l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou parat
+devoir l'tre en sens inverse d'aprs le nouveau texte. Il faut
+d'abord reconnatre que ce second texte, formant un sens plus complet
+et plus logique que le premier, semble devoir lui tre prfr. Or
+cela reconnu, il est certain que dans l'article cit, Charles le
+Chauve semble manifester l'intention d'lire aux comts vacants les
+fils la place des pres. Mais il n'y a, dans cette intention, dans
+cette disposition, rien qui puisse tre pris pour une loi nouvelle,
+absolue, gnrale; rien qui puisse tre considr comme un principe
+nouveau d'action politique. La prtendue loi de Charles le Chauve
+n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et
+simple d'un fait ds lors trs-commun et qui tendait devenir
+gnral. Partout o les comtes avaient t favoriss par les localits
+ou s'taient trouvs tre des hommes de capacit et d'nergie,
+partout, dis-je, ces comtes s'taient appropri leurs comts. Il est
+vrai que ceux de leurs fils qui leur succdaient leur succdaient
+parfois en vertu d'une lection, d'une confirmation, d'une concession
+royale; mais il est vrai aussi qu'en gnral cette concession, cette
+confirmation tait de pure forme, d'autant plus aisment accorde par
+les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient rellement
+moins besoin. L'article cit du plaid de Kierzy, de quelque manire
+qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que
+reconnatre ce qui existait cet gard, sans rien changer dans le
+prsent, sans rien empcher dans l'avenir. Ce n'tait certes pas une
+disposition si vague, jete comme par incident entre une multitude de
+dispositions accidentelles relatives une expdition imprudente, qui
+pouvait rgir la dislocation des conqutes carlovingiennes. Cette
+dislocation commence d'une manire violente, devait continuer et
+s'achever de mme, mesure que la force politique ne de ces
+conqutes achverait de se perdre.
+
+ FAURIEL, _Histoire de la Gaule Mridionale_, t. IV, p. 374.
+
+
+
+
+LES SARRASINS EN PROVENCE.
+
+889-975.
+
+
+Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, et se dirigeant
+sur les ctes de Provence, furent pousss par la tempte dans le golfe
+de Grimaud, autrement appel golfe de Saint-Tropez, et dbarqurent au
+fond du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer s'tendait
+au loin une fort qui subsiste en partie, et qui tait tellement
+paisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine y
+pntrer. Vers le nord tait une suite de montagnes s'levant les unes
+au-dessus des autres, et qui, arrives une distance de quelques
+lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les
+Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproch de
+la cte, et, massacrant les habitants, se rpandirent dans les
+environs. Quand ils furent arrivs sur les hauteurs qui couronnent le
+golfe du ct du nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct
+vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite
+la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour un tablissement
+fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont
+ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contres
+qui n'avaient pas encore t pilles et o il n'avait t pris aucune
+mesure de dfense. L'immense fort qui environnait les hauteurs et le
+golfe leur assurait une retraite au besoin.
+
+Les pirates firent un appel tous leurs compagnons qui parcouraient
+les parages voisins; ils envoyrent demander du secours en Espagne et
+en Afrique; en mme temps ils se mirent l'ouvrage, et en peu
+d'annes les hauteurs furent couvertes de chteaux et de forteresses.
+Le principal de ces chteaux est nomm par les crivains du temps
+_Fraxinetum_, du nom des frnes qui probablement occupaient les
+environs. On croit que _Fraxinetum_ rpond au village actuel de la
+Garde-Frainet, qui est situ au pied de la montagne la plus avance du
+ct des Alpes..... Quand les travaux furent termins, les Sarrasins
+commencrent faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde
+d'abord de s'loigner du centre de leurs forces; mais bientt les
+seigneurs les associrent leurs querelles particulires. Ils
+aidrent abattre les hommes puissants; ensuite, se dbarrassant de
+ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent les matres du pays;
+en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva expose
+leurs ravages. La terreur devint bientt gnrale; le plat pays tant
+dvast, les Sarrasins s'avancrent vers la chane des Alpes[49].....
+
+ [49] Nous ne pouvons reproduire la totalit de ce savant et
+ curieux mmoire: nous dirons donc en rsum que les Sarrasins
+ occuprent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les
+ matres de tous les passages des Alpes, et de l pillrent le
+ Dauphin, le Pimont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les
+ Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et
+ saccagrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gnes,
+ Frjus, Toulon, Grenoble, etc., gorgeant, corchant vifs les
+ habitants, et dvastant tellement le pays, que les loups en
+ devinrent peu prs les matres.
+
+Hugues, devenu comte de Provence, s'tait rendu en Italie pour y
+disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
+l'ayant enfin rappel de ce ct des Alpes, il annona l'intention de
+chasser entirement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
+du chteau Fraxinet, l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en
+relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'o ils dirigeaient leurs
+expditions dans l'intrieur des terres. Comme il fallait que ce
+chteau ft attaqu par mer et par terre, Hugues envoya demander une
+flotte l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il demandait
+aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre
+les flottes sarrasines.
+
+En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez;
+en mme temps Hugues accourut avec une arme. Les Sarrasins furent
+attaqus avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
+ouvrages du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son ct,
+Hugues fora l'entre du chteau et obligea les barbares se retirer
+sur les hauteurs voisines. C'en tait fait de la puissance des
+Sarrasins en France; mais tout coup Hugues apprit que Branger, son
+rival la couronne d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se
+disposait venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant plus aux
+maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
+grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils
+occupaient, la seule condition que, s'tablissant au haut du grand
+Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
+le passage de l'Italie son rival..... Ds ce moment les Sarrasins
+montrrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire
+qu'ils taient tablis pour toujours dans le coeur de l'Europe.
+Non-seulement ils pousrent les femmes du pays, mais ils commencrent
+ s'adonner la culture des terres. Les princes de la contre se
+contentrent d'exiger d'eux un lger tribut; ils les recherchaient
+mme quelquefois. Quant ceux qui occupaient les hauteurs, ils
+donnaient la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient
+des autres une forte ranon. Le nombre des chrtiens qu'ils turent
+fut si grand, dit Liutprand, que celui-l seul peut s'en faire une
+ide, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie......
+
+Vers l'an 960, les Sarrasins furent chasss du mont Saint-Bernard.
+L'histoire ne nous a pas conserv les dtails de cet vnement.......
+En 965, ils furent chasss du diocse de Grenoble. Les vques de
+cette ville s'taient retirs Saint-Donat, du ct de Valence. Cette
+anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son sige, fit un
+appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contre; et,
+comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les
+plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des
+terres conquises, proportion de sa bravoure et de ses services.
+Aprs l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la valle du
+Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphin,
+telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de
+leur fortune cette espce de croisade...... Tous ces succs
+annonaient que les affaires des Sarrasins allaient en dclinant, et
+ne faisaient qu'irriter davantage le dsir qui se manifestait de tous
+les cts d'en tre tout fait dlivr. En 968, l'empereur Othon
+annona l'intention de se dvouer une entreprise si patriotique;
+mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les
+Sarrasins se portassent un nouvel attentat, pour que les peuples se
+dcidassent en faire eux-mmes justice.
+
+Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration
+universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
+nations et des rois. C'est saint Mayeul, abb de Cluny, en Bourgogne.
+Telle tait la rputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on
+songea un moment le faire pape. Mayeul s'tait rendu Rome pour
+satisfaire sa dvotion aux glises des saints et pour visiter
+quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avana par le
+Pimont, et rsolut de rentrer dans son monastre par le mont Genvre
+et les valles du Dauphin. En ce moment, les Sarrasins taient
+tablis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la valle du
+Drac, en face du pont d'Orcires. A l'arrive du saint au pied de la
+chane des Alpes, un grand nombre de plerins et de voyageurs, qui
+depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le
+passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter de plus heureuse.
+La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du
+Drac, dans un lieu resserr entre la rivire et les montagnes, les
+barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent
+une grle de traits. En vain les chrtiens, presss de toutes parts,
+essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint;
+celui-ci est mme bless la main en voulant garantir la personne
+d'un de ses compagnons.
+
+Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; la plupart tant
+de pauvres plerins, les barbares s'adressrent au saint, comme au
+personnage le plus important, et lui demandrent quels taient ses
+moyens de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que n de
+parents fort riches, il ne possdait rien en propre, parce qu'il avait
+abandonn toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
+mais qu'il tait abb d'un monastre qui avait dans sa dpendance des
+terres et des biens considrables. L-dessus, les Sarrasins, qui
+voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon de lui et du
+reste des prisonniers 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ
+80,000 francs de notre monnaie actuelle. En mme temps, le saint fut
+invit envoyer le moine qui l'accompagnait Cluny, pour apporter
+la somme convenue. Ils fixrent un terme pass lequel tous les
+prisonniers seraient mis mort.
+
+Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre commenant par ces
+mots: Aux Seigneurs et aux frres de Cluny, Mayeul, malheureux captif
+et charg de chanes; les torrents de Blial m'ont entour, et les
+lacets de la mort m'ont saisi[50]. A la lecture de cette lettre,
+toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de recueillir l'argent qui
+se trouvait dans le monastre; on dpouilla l'glise du couvent de ses
+ornements; enfin l'on fit un appel la gnrosit des personnes
+pieuses du pays, et on parvint runir la somme exige. Elle fut
+remise aux barbares un peu avant le terme fix, et tous les
+prisonniers furent mis en libert...... La prise de saint Mayeul eut
+lieu en 972. Cet vnement causa une sensation extraordinaire; de
+toutes parts les chrtiens, grands et petits, se levrent pour
+demander vengeance d'un pareil attentat.
+
+ [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5.
+
+Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
+un gentilhomme appel Bobon ou Beuvon, qui dj plus d'une fois avait
+signal son zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
+l'enthousiasme gnral, et ralliant lui les paysans, les bourgeois,
+en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
+voulaient prendre part la gloire de l'entreprise, il fit construire
+non loin de Sisteron, un chteau situ en face d'une forteresse
+occupe par les Sarrasins. Son intention tait d'observer de l tous
+leurs mouvements et de profiter de la premire occasion pour les
+exterminer. Dans l'ardeur de son zle pieux, il avait fait voeu
+Dieu, s'il venait bout de chasser les barbares, de consacrer le
+reste de sa vie la dfense des veuves et des orphelins. En vain les
+Sarrasins essayrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs
+tentatives furent inutiles. La montagne o s'levait le chteau occup
+par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans
+le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps aprs, le chef des
+Sarrasins de la forteresse ayant enlev la femme de l'homme prpos
+la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit Bobon de lui
+en faciliter l'entre. Une nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers
+et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent rsister,
+furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le chef,
+demandrent le baptme.......
+
+Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder l'tre aussi.
+Il est bien regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
+transmis sur un vnement aussi intressant. On sait seulement qu' la
+tte de l'entreprise tait Guillaume, comte de Provence.....Guillaume
+se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice et de la
+religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du
+Bas-Dauphin et du comt de Nice, il se disposa attaquer les
+Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur ct, les Sarrasins qui se
+voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, runirent
+toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons
+serrs. Il parat qu'un premier combat fut livr aux environs de
+Draguignan, dans le lieu appel Tourtour, l o il existe encore une
+tour qu'on dit avoir t leve en mmoire de la bataille. Les
+Sarrasins ayant t battus, se rfugirent dans le chteau fort. Les
+chrtiens se mirent leur poursuite. En vain les barbares opposrent
+la plus vive rsistance; les chrtiens renversrent tous les
+obstacles. A la fin, les barbares, tant presss de toutes parts,
+sortirent du chteau pendant la nuit et essayrent de se sauver dans
+la fort voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus ou
+faits prisonniers, le reste mit bas les armes.
+
+ REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158.
+
+
+
+
+ROLLON.
+
+912-931.
+
+L'archevque de Rouen Francon porte Rollon les propositions de paix
+du roi Charles le Simple.
+
+
+Rollon, dit-il, Dieu veut accrotre tes honneurs et ton baronnage. En
+peines et en malice tu as us ta vie; et tu as vcu des larmes
+d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruin et rduit en
+servage, et rduit par pauvret mainte femme la dbauche, et enlev
+chteaux et lgitime hritage. Tu ne prends souci de ton me pas plus
+qu'une bte sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie vou aux
+peines ternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre
+longuement, tu n'as aucune sret; change ta mchante vie, donne un
+autre cours ton courage, entre dans la chrtient et fais hommage au
+roi. Apprends vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne dtruis
+pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie,
+qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras
+pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu' la mer. Ainsi tu
+vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon chteau fort
+et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51].
+Accorde une trve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras
+plus piller, ni la voile ni la rame; on te donnera de bons otages
+pour la sret du trait; Auras-tu honte d'pouser la fille du roi?
+
+ [51] Postrit.
+
+ * * * * *
+
+Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le
+conseil de ses vassaux, il accorda la trve; Rollon entendit le
+trait; chacun le garantit. Au terme fix, Rollon assembla son monde
+et le Roi manda Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en de de
+l'Epte, et le Roi au del, et avec lui le duc Robert, qui dsirait la
+paix. Le plaid fut men bien et l'affaire se termina. Rollon devint
+l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser
+le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva
+le pied au Roi, sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent
+assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
+devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais
+Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura
+abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna
+ Brenger et Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
+lui jura fidlit. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc
+Robert avec lui, qui conduisit la dame.
+
+ [52] Comtes de Bretagne.
+
+ * * * * *
+
+Francon, l'archevque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son
+parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptis il pousa sa
+femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut
+la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans taient
+accomplis et passs depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethlem,
+quand Francon rgnra Rollon par le baptme, et qu'il traita avec le
+roi de France Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils
+furent maris, splendides furent les ftes qui furent prpares. Qui
+voulut venir aux noces y fut bien trait. Rollon pria et sermona tous
+ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs;
+plusieurs il donna villages, chteaux et cits, donna champs, donna
+rentes, donna moulins et prs, donna bois, donna terres, donna grands
+hritages, selon leurs bons services et selon leur mrite, selon leur
+noblesse et selon leur ge. Tous en Normandie fixs et possesseurs de
+fiefs, ils sont tous rcompenss selon leur volont; Rollon les a
+levs et les a beaucoup aims; il les a bien rcompenss selon leurs
+dsirs, pour l'avoir suivi et avoir quitt leur patrie. Rollon se fit
+servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre
+grandement.
+
+ * * * * *
+
+Il aima la paix, la chercha et la fit tablir. Par toute la Normandie
+il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui ost en
+attaquer un autre, brler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni
+blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper
+quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embche ou
+guet-apens; ni qu'on ose voler, ni tre complice d'un voleur. Car le
+complice doit tre puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre
+le doit partager. Celui qui fera flonie, s'il le peut prendre, il n'y
+aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par
+le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler
+beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les
+yeux, brler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il
+faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et
+dans les marchs, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
+terre ait la scurit et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin
+d'ter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de
+l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'tre
+vol; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses
+harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les
+lui a vols et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers,
+lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et
+coutre.
+
+A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux boeufs en avant
+de sa charrue. Femme avait pous; ne sais s'il avait un enfant. Mais
+la femme avait les mains crochues[53]; elle et pris un chaperon
+rabattu, si on ne l'et bien gard; si bien alla ce mtier, qu'elle
+faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva.
+Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et l'heure de dner
+la maison rentra; la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne
+veut rien emporter, se fiant en la paix et ce que le duc, s'il les
+perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint
+la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ
+et les fers ne trouva, de tous cts il les chercha. Il fit venir sa
+femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui
+les a. La femme tait avide, elle cacha et nia. Le paysan vint
+Rouen, et rclama ses fers; Rollon en eut piti, et lui donna cinq
+sols. Celui-ci revint la maison apportant ses deniers. Bnie soit,
+dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq
+sols, et voyez vos fers l. Elle se baissa vers lui et les lui montra
+sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vrit,
+et Dieu le dit, et la chose est prouve: N'est chose si cache qui ne
+soit rvle, ni action si secrte qui ne soit dcouverte. Chaque
+bonne action doit tre rcompense, et toute flonie doit tre punie.
+Tant furent les fers cherchs et tant demands, tant furent tourments
+les hommes de la contre, et par l'preuve du feu et par l'preuve de
+l'eau, que l'on connut la vrit. Ne peut la flonie tre longtemps
+cache. La paysanne fut prise et au duc Rollon mene. Elle avoua tout,
+et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan.
+Quand il fut devant lui: Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne
+vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumire
+d'tre de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
+mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche mme
+tu as prononc ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit
+pourquoi; toi-mme, as fait ton jugement; gale loi, gale peine, gal
+mal vous attend. Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme
+fut pendue et son mari pareillement.
+
+ [53] Elle vous aurait vol votre chapeau sur la tte.
+
+Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et
+ joie il vcut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisle,
+qu'il pousa premirement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
+pousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-pe, son fils, tait
+de belle jeunesse; il tait d'une belle venue et de bon jugement; il
+pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son
+hritier, par le conseil des siens. Brenger et Alain, de qui dpend
+la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrtement; chacun il
+donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans
+difficult les hommes[55] de son fils; chacun fit Guillaume hommage
+et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duch, et
+depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon
+gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duch
+qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu.
+Ainsi vint sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de
+peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mmoire ni son jugement ne
+lui firent dfaut. A Rouen il tomba malade, et Rouen il mourut. En
+bon chrtien il sortit de ce monde, bien confess et ayant avou ses
+pchs. Dans l'glise Notre-Dame[56], du ct du midi, les clercs et
+les laques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'pitaphe
+aussi qui raconte ses faits et comment il vcut.
+
+ [54] Fille de Brenger, comte de Bessin.
+
+ [55] Vassaux.
+
+ [56] La cathdrale de Rouen.
+
+ ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de
+ Normandie_. (Vers 1869 2061.) Trad. par L. Dussieux.
+
+ Robert Wace naquit dans l'le de Jersey au commencement du
+ douzime sicle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en
+ 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit
+ les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de
+ Jumiges pour les temps anciens. Le roman s'arrte en 1106. Ce
+ pome compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui
+ nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la
+ domination de leurs ducs. On en doit une bonne dition M. Fr.
+ Pluquet, 2 vol. in-8, Rouen, 1827.
+
+
+
+
+LECTION DE HUGUES CAPET.
+
+987.
+
+
+Sur ces entrefaites, Charles, qui tait frre de Lothaire et oncle
+paternel de Louis, alla Reims trouver le mtropolitain, et lui parla
+ainsi de ses droits au trne: Tout le monde sait, vnrable pre,
+que, par droit hrditaire, je dois succder mon frre et mon
+neveu. Car bien que j'aie t cart du trne par mon frre, cependant
+la nature ne m'a refus rien de ce qui constitue l'homme; je suis n
+avec tous les membres sans lesquels on ne saurait tre promu une
+dignit quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
+d'exiger avant tout de ceux qui doivent rgner, la naissance et le
+courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frre n'est plus,
+puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laiss aucune descendance,
+pourquoi suis-je repouss du territoire que tout le monde sait avoir
+t possd par mes anctres? Mon frre et moi avons survcu notre
+pre; mon frre possda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de
+mon frre, je n'ai point combattu avec moins de fidlit que les
+autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut.
+Maintenant, repouss et malheureux, qui puis-je mieux m'adresser
+qu' vous, lorsque tous les appuis de ma race sont teints? A qui
+aurai-je recours, priv d'une protection honorable, si ce n'est
+vous? Par qui, sinon par vous, serai-je rintgr dans les honneurs
+paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manire
+convenable pour moi et pour ma fortune! Repouss, que pourrais-je tre
+autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
+toucher par un sentiment d'humanit, soyez compatissant pour un homme
+prouv par tant de revers.
+
+Lorsque Charles eut termin ses plaintes, le mtropolitain, ferme dans
+sa rsolution, lui rpondit ce peu de mots: Tu t'es toujours associ
+ des parjures, des sacrilges, des mchants de toute espce, et
+maintenant encore tu ne veux pas t'en sparer; comment peux-tu, avec
+de tels hommes et par de tels hommes, chercher arriver au souverain
+pouvoir? Et comme Charles rpondait qu'il ne fallait pas abandonner
+ses amis, mais plutt en acqurir d'autres, l'vque se dit en
+lui-mme: Maintenant qu'il ne possde aucune dignit, il s'est li
+avec des mchants dont il ne veut en aucune faon abandonner la
+socit; quel malheur ce serait pour les bons s'il tait lu au
+trne! Enfin, il rpondit Charles qu'il ne ferait rien sans le
+consentement des princes, et il le quitta.
+
+Charles perdant l'espoir de rgner, s'en retourna en Belgique, en
+proie au dcouragement. Au temps fix, les grands de la Gaule, qui
+s'taient lis par serment, se runirent Senlis. Lorsqu'ils se
+furent forms en assemble, l'archevque, de l'assentiment du duc,
+leur parla ainsi: Louis, de divine mmoire, ayant t enlev au monde
+sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper srieusement de chercher
+qui pourrait le remplacer sur le trne, pour que la chose publique ne
+restt pas en pril, abandonne et sans chef. Voil pourquoi
+dernirement nous avons cru utile de diffrer cette affaire, afin que
+chacun de vous pt venir ici soumettre l'assemble l'avis que Dieu
+lui aurait inspir, et que de tous ces sentiments divers on pt
+induire quelle est la volont gnrale. Nous voici runis; sachons
+viter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'touffe
+la raison, que l'affection n'altre la vrit. Nous n'ignorons pas
+que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver
+au trne que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette
+question, le trne ne s'acquiert point par droit hrditaire, et l'on
+ne doit mettre la tte du royaume que celui qui se distingue
+non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualits
+de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimit.
+Nous lisons dans les annales, qu' des empereurs de race illustre
+que leur lchet prcipita du pouvoir, il en succda d'autres tantt
+semblables, tantt diffrents; mais quelle dignit pouvons-nous
+confrer Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
+nerve, enfin qui a perdu la tte au point de servir un roi tranger, et
+de se msallier une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
+puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses
+vassaux devnt reine et domint sur lui? Comment marcherait-il aprs
+celle dont les pres et mme les suprieurs baissent le genou devant lui
+et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et
+considrez que Charles a t rejet plus par sa faute que par celle des
+autres. Dcidez-vous plutt pour le bonheur que pour le malheur de la
+rpublique. Si vous voulez son malheur, crez Charles souverain; si
+vous tenez sa prosprit, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que
+l'attachement pour Charles ne sduise personne; que la haine pour le duc
+ne dtourne personne de l'utilit commune; car si vous avez des blmes
+pour le bon, comment louerez-vous le mchant? Si vous louez le mchant,
+comment mpriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la
+Divinit elle-mme, par ces paroles: Malheur vous qui dites que le
+mal est bien; qui donnez aux tnbres le nom de lumire et la lumire
+le nom de tnbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable
+par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
+trouverez un dfenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos
+intrts privs. Grce sa bienveillance, vous aurez en lui un pre.
+Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouv protection?
+Qui, enlev aux soins des siens, ne leur a pas t rendu par lui?
+
+Cette opinion proclame et accueillie, le duc fut, d'un consentement
+unanime, port au trne, couronn Noyon le 1er juin par le
+mtropolitain et les autres vques, et reconnu pour roi par les
+Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
+Espagnols et les Gascons. Entour des grands du royaume, il fit des
+dcrets et porta des lois selon la coutume royale, rglant avec succs
+et disposant toutes choses. Pour mriter tant de bonheur, et excit
+par tant d'vnements prospres, il se livra une grande pit.
+Voulant laisser avec certitude aprs sa mort un hritier au trne, il
+voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
+avec eux, il envoya d'abord des dputs au mtropolitain de Reims,
+alors Orlans, et lui-mme alla le trouver ensuite pour faire
+associer au trne son fils Robert. L'archevque lui ayant dit qu'on ne
+pouvait rgulirement crer deux rois dans la mme anne, il montra
+aussitt une lettre envoye par Borel, duc de l'Espagne citrieure,
+prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il
+assurait que dj une partie de l'Espagne tait ravage par l'ennemi,
+et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la
+Gaule, elle passerait tout entire sous la domination des Barbares.
+Il demandait donc qu'on crt un second roi, afin que si l'un des deux
+prissait en combattant, l'arme pt toujours compter sur un chef. Il
+disait encore que si le roi tait tu et le pays ravag, la division
+pourrait se mettre parmi les grands, les mchants opprimer les bons,
+et par suite la nation entire tomber en captivit.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la
+ collection des documents publis par la Socit de l'histoire de
+ France.)
+
+ Richer, moine de Reims, crivit son histoire de 995 998; elle
+ comprend la priode de temps qui s'coule de 888 998. Richer
+ avait tudi aux coles de Reims, les plus importantes de la
+ France cette poque; il y fit de fortes tudes et devint un
+ homme trs-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus
+ remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit
+ autographe de Richer a t dcouvert en 1833, dans la
+ bibliothque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donn une
+ trs-bonne dition. M. Guadet l'a reproduite dans l'dition qu'il
+ a publie pour le compte de la Socit de l'histoire de France;
+ mais il y a ajout une excellente traduction et de
+ trs-prcieuses notes et dissertations.
+
+
+
+
+ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBRON.
+
+991.
+
+
+Lorsque Adalbron connut parfaitement les habitudes de Charles et des
+siens, et qu'il fut sr de n'tre souponn de personne, il machina
+diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour
+livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec
+celui-ci, l'assurant toujours plus de son dvouement; il offrit mme
+de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant
+d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile pais sur sa dissimulation,
+au point qu'une nuit, dans un souper o il se montrait trs-gai,
+Charles, qui tenait une coupe d'or o il avait fait tremper dans du
+vin, du pain coup en morceaux, la lui prsenta aprs y avoir bien
+rflchi, et lui dit: Puisque, d'aprs les dcrets des pres, vous
+avez sanctifi aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez
+consacr le peuple par vos saintes bndictions; que vous nous avez
+offert nous-mmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de
+Notre-Seigneur et sauveur Jsus-Christ approche, je vous offre,
+mprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier vous, ce
+vase convenable votre dignit, avec le vin et le pain en morceaux.
+Buvez ce qu'il contient, en signe de fidlit ma personne; mais s'il
+n'est pas dans vos rsolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de
+crainte de rappeler l'horrible personnage du tratre Judas. Adalbron
+rpondit: Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle
+contient! Charles poursuivit aussitt, en disant: Vous devez
+ajouter: et je garderai fidlit. Il but et ajouta: Et je garderai
+fidlit; qu'autrement je prisse avec Judas! Il profra encore
+devant les convives plusieurs autres imprcations semblables. La nuit
+approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa
+aller prendre du repos et dormir pendant la matine. Adalbron, qui
+nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul,
+pendant qu'ils dormaient, leurs pes et leurs armes, et les cacha
+dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son
+stratagme, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des
+siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque
+l'huissier fut sorti, Adalbron se plaa lui-mme sur le milieu de la
+porte, tenant son pe sous son vtement. Bientt, aid des siens,
+complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et
+Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se
+rveillant ils aperurent leurs ennemis runis en troupe autour d'eux,
+ils sautent du lit et cherchent se saisir de leurs armes, qu'ils ne
+trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet vnement matinal.
+Mais Adalbron leur dit: Vous m'avez rcemment enlev cette place, et
+m'avez forc de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons votre
+tour, mais d'une autre manire, car je suis rest mon matre, mais
+vous, vous passerez au pouvoir d'autrui. Charles rpondit: O vque,
+je me demande avec tonnement si tu te souviens du souper d'hier!
+Est-ce que le respect de la divinit ne t'arrtera pas? N'est-ce donc
+rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprcation du
+souper d'hier? Et disant cela, il se prcipite sur l'vque: mais les
+soldats arms enchanent sa furie, le poussent sur son lit et l'y
+retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux
+prisonniers dans la mme tour, qu'ils ferment avec des clous, des
+serrures et des barres de bois, et o ils placent des gardes. Les cris
+des femmes et des enfants, les gmissements des serviteurs, frappent
+le ciel, pouvantent et rveillent les citoyens dans toute la ville.
+Tous les partisans de Charles se htent de s'enfuir, ce qu' peine
+mme ils peuvent excuter; car tout au plus taient-ils sortis,
+lorsque Adalbron ordonna de s'assurer l'instant de toute la ville,
+afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposs son parti. On
+les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en
+faveur d'un fils de Charles, g de deux ans, de mme nom que son
+pre, lequel fut except de la captivit. Adalbron envoya promptement
+des dputs au roi, alors Senlis, pour lui mander que la ville
+nagure perdue tait reconquise, que Charles tait pris avec sa femme
+et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'tait trouv parmi les ennemis;
+il l'engage venir l'instant avec tous ceux qu'il pourra runir;
+qu'il ne mette aucun retard rassembler son arme; qu'il envoie des
+dputs tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin
+qu'ils viennent au plus tt; qu'il se hte d'arriver mme avec peu de
+monde.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)
+
+
+
+
+RVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.
+
+997.
+
+
+Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore gure rgn, quand dans
+le pays s'leva une guerre qui dut faire grand mal la terre. Les
+paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, pousss
+par je ne sais quelle mauvaise ide, par vingt, par trente et par
+cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparl en secret et
+plusieurs l'ont jur entre eux que jamais par leur volont ils
+n'auront seigneur ou avou. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils
+ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque
+jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an
+dernier tait mauvais, et pire encore est cette anne. Tous les jours
+leurs btes sont prises pour les aides et les corves; il y a tant de
+plaintes contre eux et de procs, et impts nouveaux et anciens,
+qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils
+sont cits en justice; il y a tant de prvts[57] et de bedeaux[58],
+et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix
+une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se
+dfendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force
+on prend leurs btes, ils ne peuvent ni se tenir ni se dfendre, ils
+ne peuvent s'en garantir; il leur faut dguerpir de leurs terres. Ils
+ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs
+sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore
+on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du
+mal? Mettons-nous l'abri de leur mchancet; nous sommes hommes
+comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le
+corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut
+que du coeur seulement. Allions-nous par serment, et dfendons nos
+biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils
+nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou
+quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles,
+si vingt ou trente garons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se
+dfendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et
+grands pieux, et flches et gourdins, et arcs, et haches et
+hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec
+le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous
+dfendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et
+prendre notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans
+les forts la venaison. En tout nous ferons nos volonts, dans les
+bois, sur l'eau et dans les prs. Par ces dires et par ces paroles, et
+par autres encore plus folles, ils ont tous approuv ce projet, et
+ils se sont tous jur que tous ensemble se soutiendront et ensemble se
+dfendront. Ils ont lu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et
+des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
+recevront. Ne peut tre longtemps cache parole tant de gens porte,
+soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par
+ivresse, ou par colre; assez tt le duc Richard out dire que les
+vilains faisaient commune, et voulaient dtruire les justices[60],
+lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprs de
+Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le
+comte d'vreux tait trs-vaillant, et savait beaucoup de choses.
+Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
+jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos
+chevaliers. Et Richard lui dit: Volontiers. Donc il envoya en
+plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien
+piant, et par espions s'enqurant, qu'il atteignit et surprit les
+vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62].
+Raoul fut fort en colre; il ne veut pas les mettre en jugement; il
+les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les
+dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings
+couper, tous il fit brler les jarrets; il lui importe peu qu'ils
+s'en plaignent. Il en fit brler d'autres tout vifs, et d'autres
+furent arross de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils taient
+hideux regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne
+fussent bien connus. La commune en demeura l; depuis les vilains ne
+firent rien de semblable; ils se sparrent tous de ceux qui l'avaient
+organise, par la peur de leurs amis qu'ils virent dfaits et
+maltraits. Et les plus riches d'entre eux le payrent, et par leur
+bourse s'acquittrent. On ne laissa rien prendre de tout ce qu'on
+put les ranonner. Et les seigneurs leur firent autant de procs
+qu'ils purent.
+
+ [57] Chargs par le seigneur de recouvrer les droits.
+
+ [58] Agents infrieurs chargs de la police.
+
+ [59] Valets, serviteurs.
+
+ [60] Droits et abus seigneuriaux.
+
+ [61] Raoul comte d'Evreux.
+
+ [62] Les paysans des divers comts de la Normandie s'entendirent
+ pour former des conventicules, dans lesquels ils dcidrent
+ qu'ils vivraient leur guise et qu'ils se gouverneraient selon
+ leurs propres lois, soit dans les forts, soit auprs des eaux,
+ et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces
+ dcisions, chacune des assembles de ce peuple en fureur nomma
+ deux dputs chargs de se rendre une assemble gnrale tenue
+ au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Ds que le duc
+ fut inform de ces vnements, il envoya aussi le comte Raoul et
+ un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la frocit des
+ paysans et de dissoudre leur assemble. Raoul accomplit sa
+ mission, s'empara de tous les dputs et de quelques autres
+ hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya
+ ainsi mutils chez eux, afin que la vue de ce qui leur tait
+ arriv dtournt les autres de pareilles entreprises. Ayant vu
+ cela, les paysans renoncrent leurs assembles et retournrent
+ leurs charrues. (_Guillaume de Jumiges._)
+
+ ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+
+
+GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.
+
+1027-1029.
+
+
+La famine commena dsoler la terre, et le genre humain fut menac
+d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on
+ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la
+moisson, surtout cause des eaux qui inondaient les champs. Il
+semblait que les lments bouleverss se faisaient la guerre, et
+cependant ils ne faisaient qu'obir la vengeance de Dieu, qui
+punissait la mchancet des hommes. Toute la terre fut inonde par
+des pluies continuelles, ce point que pendant trois ans on ne
+trouva pas un sillon bon ensemencer. Au moment de la moisson, les
+mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de
+grains, dans les terres o il avait le mieux russi, ne produisait que
+le sixime de cette mesure. Ce flau vengeur commena d'abord en
+Orient, ravagea la Grce, puis l'Italie, se rpandit dans les Gaules,
+puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent galement les
+atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres,
+tous avaient la bouche affame et la pleur sur le front. Car la
+violence des grands avait enfin cd la disette gnrale. Quiconque
+avait vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix
+le plus excessif et tait toujours sr de le recevoir sans difficult.
+Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or;
+quelquefois le sixime de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on
+eut mang les btes et les oiseaux et que cette ressource fut puise,
+la faim continua se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut
+dvorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien
+encore, pour chapper la mort, on dracinait les arbres dans les
+bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout tait inutile, car
+Dieu seul est le refuge contre la colre de Dieu. Hlas, le
+croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparatre ces exemples de
+frocit, si rares dans l'histoire, et les hommes mangrent la chair
+des hommes. Le voyageur, attaqu sur la route, tombait sous les coups
+des assaillants qui dchiraient ses membres, les rtissaient et les
+dvoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine,
+recevaient l'hospitalit, et leurs htes les gorgeaient la nuit pour
+les manger. Quelques-uns prsentaient des enfants un oeuf, un fruit,
+et les attiraient l'cart pour les dvorer. En beaucoup d'endroits
+on dterra les cadavres pour servir ces tristes repas. Enfin ce
+dlire, cette rage, alla au point que la bte tait plus en sret que
+l'homme, car il semblait que ce ft une coutume dsormais tablie de
+manger de la chair humaine. Un sclrat osa mme en taler au march
+de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut
+arrt et ne nia point; on le garrotta et on le brla. Un autre alla
+pendant la nuit voler cette mme chair qu'on avait enterre; il la
+mangea et fut brl de mme.
+
+ [63] De 987 1066, il y eut quarante et un ans de famine et
+ d'pidmies.
+
+ [64] Sur la Sane, prs de Mcon.
+
+Il y a, prs de Mcon dans la fort de Chtenay, une glise isole,
+consacre saint Jean. Un misrable avait bti prs de l une
+chaumire o il gorgeait la nuit ceux qui lui demandaient
+l'hospitalit. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa;
+mais en regardant dans les coins de la chaumire il vit des ttes
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Troubl et ple, il veut sortir,
+quoique son hte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la
+crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient se
+sauver avec sa femme et court en toute hte la ville. Il fait
+connatre au comte Othon et tous les autres habitants cette horrible
+dcouverte. Aussitt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer
+du fait; ils s'y rendent en toute hte et trouvent cette bte froce
+dans son repaire avec quarante-huit ttes d'hommes qu'il avait gorgs
+et dvors. Conduit la ville, il fut jet au feu. Nous avons assist
+nous-mme son supplice.
+
+On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas
+qu'on ait jamais pens ailleurs. Bien des gens mlangeaient avec ce
+qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable
+l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle.
+C'tait le seul espoir qu'ils eussent d'chapper la mort, et le
+succs ne rpondait pas leurs voeux. Les visages taient ples et
+dcharns, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et
+imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de
+morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, allchs
+depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencrent s'attaquer
+aux hommes. Comme on ne pouvait donner chaque mort une fosse
+particulire, cause de leur grand nombre, alors les gens craignant
+Dieu se mirent ouvrir des fosses, appeles communment charniers, o
+l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse
+tait assez grande. Ils gisaient l, confondus et mls, demi-nus,
+souvent mme sans aucun linceul. Les carrefours, les fosss dans les
+champs, servaient aussi de cimetires.
+
+D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines
+provinces taient moins rigoureusement traites, quittaient leur pays,
+mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine svit pendant
+trois ans, en punition des pchs des hommes. On sacrifia aux besoins
+des pauvres les ornements des glises et les trsors qui taient
+destins cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'tait pas
+encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trsors des glises
+furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand
+ces malheureux, puiss par la faim, trouvaient de quoi manger, ils
+enflaient aussitt et mouraient.
+
+ RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+ Raoul Glaber ou le Chauve, moine de moeurs assez mauvaises,
+ mourut probablement dans le monastre de Cluny; il ddia au
+ clbre abb de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il parat avoir
+ compose en 1047.
+
+
+
+
+CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.
+
+1066.
+
+
+I. _douard roi d'Angleterre dsire lguer son royaume son parent
+Guillaume duc de Normandie._
+
+Le roi douard avait bien vcu, et son rgne fut long; mais, et cela
+l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui aprs
+lui pt avoir son royaume et le conserver. Il pensa part lui, quand
+il mourrait qui de son royaume hriterait. Il pensa et dit souvent
+qu'au duc Guillaume, son parent, qui tait le meilleur de sa famille,
+il voudrait donner son hritage. Robert son pre l'avait nourri[65] et
+Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reu, il le doit
+cette famille. Quelque beau semblant qu'il ft aux autres, il n'aime
+nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parent, avec laquelle il
+a t lev, et cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire
+hritier de son royaume. Il y avait en sa terre un snchal qui
+s'appelait Harold; c'tait un noble vassal; pour sa valeur et sa
+bont, il avait dans le royaume grande puissance; c'tait l'homme le
+plus fort du pays. Il tait puissant par ses vassaux et par ses amis;
+il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un snchal. Par
+son pre il tait Anglais, et par sa mre, Danois. Githa, sa mre
+tait Danoise; elle tait trs-noble dame; sa soeur fut la mre du roi
+Kanut; la mre de Harold tait la femme de Godwin, et sa fille dith
+fut reine. Harold tait le favori de son roi qui avait sa soeur pour
+femme.
+
+ [65] douard le Confesseur tait fils du roi Ethelred, pendant le
+ rgne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013.
+ Chass d'Angleterre, douard s'tait rfugi en Normandie et y
+ avait vcu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut dtruite.
+
+
+II. _Harold va en Normandie._
+
+Quand son pre fut mort, il voulut passer en Normandie pour dlivrer
+les otages[66], dont il avait trs-grand piti. Il prit cong du roi
+douard, et le roi douard le dtourna bien et lui dfendit et le
+conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc
+Guillaume, parce qu'il pourrait tre facilement pris au pige, car
+Guillaume tait trs-rus. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y
+envoyt d'autres messagers. J'ai trouv cela crit; mais un autre
+livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprs du duc Guillaume,
+son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre aprs
+sa mort.
+
+ [66] Godwin, puissant seigneur et redout du roi Edouard, avait
+ t oblig, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en
+ otages Edouard, et celui-ci les avait confis Guillaume.
+
+Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre
+crite. Quelque besogne qu'il chercht, quelque chose qu'il voult
+faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pt lui en arriver aprs.
+Aventure qui doit tre, on ne peut empcher qu'elle ne soit; et chose
+qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit
+prparer deux nefs, et Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous
+dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent
+tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
+lui fallut cingler; il ne put retourner en arrire et il ne put pas se
+cacher l. Un pcheur du pays qui avait t en Angleterre, et avait
+souvent vu Harold, l'a pi et reconnu au visage et la parole. Au
+comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera
+beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres
+seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui
+livrera qui lui donnera pour ranon cent livres ou plus. Le comte l'a
+assur qu'il fera sa volont; et celui qui a dsir le gain lui
+montre Harold. Ils le mnent Abbeville. Harold, par un affid manda
+au duc de Normandie comment il est arriv en Ponthieu, lui qui venait
+d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait
+venir auprs de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin.
+Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il
+le priait de le dlivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire
+tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin;
+Beaurain[68] il l'envoya pour l'loigner du duc Guillaume.
+
+ [67] Bosham, village prs de Chichester; c'tait alors un port
+ trs-frquent.
+
+ [68] Ville sur la Canche.
+
+Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il
+promit et offrit tant au comte, il le menaa tant et tant le flatta,
+que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le
+duc lui a fait avoir le long de la rivire d'Eaulne un beau manoir.
+Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, grand
+honneur, maint beau tournois il le fit aller trs-noblement; chevaux
+et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les
+Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parl si bien, que Harold lui
+a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi douard mourra; et,
+s'il veut, il prendra pour femme Adle, une fille qu'il a, et il s'y
+engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour
+recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on
+a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit
+demander toutes les reliques et les runit en un endroit; il en
+remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin
+que Harold ne le st et ne les vt pas; on ne les lui montra pas et on
+ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il
+put choisir et le plus prcieux qu'il put trouver; je l'ai entendu
+nommer oeil de boeuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main
+trembla, la chair frmit, puis il jura et promit, comme un homme qui
+affirme, qu'il prendra Adle, la fille du duc, et qu'il cdera
+l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force
+et son savoir, aprs la mort d'douard, s'il vit encore. Que vraiment
+Dieu lui aide, et les reliques qui sont l! Plusieurs disent: que Dieu
+lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut bais le
+reliquaire, et qu'il se fut lev sur ses pieds, vers la cuve le duc le
+mne, et le fait rester le long de la cuve; on te le drap qui avait
+tout cach, et il montre Harold sur quels corps saints il a jur.
+Harold s'pouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.
+
+ [69] Petite bote en forme d'oeil de boeuf.
+
+Quand Harold eut prpar son voyage, il prit cong du duc Guillaume;
+et Guillaume l'a invit et pri de tenir sa parole. Puis au dpart il
+l'a bais au nom de la foi et de l'amiti qui les unit. Harold repassa
+la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.
+
+
+III. _Mort d'douard; il choisit Harold pour successeur._
+
+Le jour vint qui ne peut manquer o chacun doit finir par mourir; le
+roi douard mourut. Il et t bien aise que Guillaume et son
+royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop venir, et
+douard ne peut reculer son trpas. douard tait malade du mal dont
+il devait mourir; il tait prs de mourir et dj bien affaibli.
+Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la
+chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un
+Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait command: Sire,
+dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre;
+de cela nous sommes effrays, nous craignons fort d'en devenir fous.
+Nous ne pouvons prolonger votre vie ni changer votre mort contre une
+autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un
+autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez chapper
+ la mort; la poussire doit la poussire revenir. Il ne nous reste
+aprs vous nul hritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme
+tes-vous dj;..... vous avez vcu une pose[71], et vous n'avez pas
+eu d'enfant, fils ou fille, ni autre hritier qui puisse vous
+remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par
+descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si
+vous leur faites dfaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
+jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi
+nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez
+votre royaume de votre vivant tel qui assurera la paix aprs vous.
+Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
+roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut
+peu ds que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les
+meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous
+sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous
+vous voyons partir sitt avec peine, sauf que vous allez possder
+Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi
+de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez
+mieux faire. Ds qu'il eut nomm Harold, par la chambre les Anglais
+crient qu'il a bien parl et bien dit, et que le roi le devait croire.
+Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la
+paix. Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourn vers les
+Anglais son visage: Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donn
+mon royaume aprs ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai
+donn, l'ont aucuns de vous jur. Donc, dit Harold qui tait debout,
+quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que
+votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais
+bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons
+qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever,
+rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en
+dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
+autre. Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon
+coeur): Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre,
+je l'octroie.
+
+ [70] Douleur.
+
+ [71] Longtemps.
+
+ [72] Il montre les assistants.
+
+ ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+IV. _Expdition de Guillaume en Angleterre._
+
+Tout coup on apprit d'une manire certaine la nouvelle que
+l'Angleterre venait de perdre son roi douard et que Harold avait pris
+sa couronne. Avant que le peuple ait rien dcid par l'lection, et le
+jour mme o l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
+tait plong dans la douleur, ce cruel Anglais, ce tratre s'empara du
+trne aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], priv du
+saint ministre par les anathmes du pape, lui donna un sacre
+illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et rsolut de venger
+son injure par les armes; malgr l'avis de plusieurs qui lui
+objectaient que l'entreprise tait trop difficile et au-dessus des
+forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'hritage dont
+on le dpouillait.
+
+ [73] L'archevque de Cantorbry.
+
+Il serait trop long de dire de quelle manire on s'y prit pour
+construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de
+tout ce qui est ncessaire la guerre, et quel zle les Normands
+dployrent en faisant ces prparatifs. Guillaume apporta aussi tous
+ses soins assurer le gouvernement et la scurit de la Normandie
+pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers trangers vinrent
+grossir son arme, attirs par la rputation de gnrosit du duc et
+par la justice de sa cause. Il avait dfendu le pillage et il nourrit
+ ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut
+retenu par les vents l'embouchure de la Dive; il satisfit toutes
+les dpenses de son arme, mais il ne permit pas de prendre la plus
+petite chose. Les troupeaux des paysans continurent patre dans les
+champs avec autant de sret que si ces champs eussent t sacrs;
+les bls attendaient la faucille du moissonneur, respects par
+l'orgueilleux ddain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme
+faible et dsarm voyageait librement en chantant sur son cheval, et
+voyait sans peur toutes ces bandes armes.
+
+Alors sigeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape
+Alexandre, le plus digne d'tre obi et consult par l'glise
+catholique, car ses rponses taient toujours justes et utiles. Le duc
+demanda au Pape sa protection; et lui ayant donn avis de l'expdition
+qu'il prparait, le Pape lui donna la bannire et l'approbation de
+Saint-Pierre, afin qu'il attaqut son ennemi avec toute confiance....
+
+Enfin la flotte entire, rassemble avec tant de soins, fut pousse
+par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, o elle
+avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de
+Saint-Valery. Ni le retard occasionn par les vents, ni les naufrages,
+ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient jur
+fidlit, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succs,
+il s'abandonna la protection divine, et lui adressa ses voeux, ses
+prires et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversit par la
+prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient
+pri dans les temptes, et les fit enterrer secrtement, et il vint au
+secours de la misre des autres en augmentant les distributions de
+vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui dsespraient ou qui
+avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le
+ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de
+l'glise le corps du bienheureux Valery, trs-aim de Dieu. Toute son
+arme assista cette pieuse crmonie. Enfin, le vent si longtemps
+attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercirent le
+ciel, et tous, s'excitant l'envi et en tumulte, quittent la terre
+avec hte et se prparent avec ardeur commencer leur voyage
+dangereux. Il y a une si grande prcipitation, que l'un appelle un
+soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux,
+compagnons et tout ce qui peut leur tre ncessaire, ne songent qu'
+partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
+empress que les autres encourage et blme ceux qui se htent le
+moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un
+port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du hraut que
+quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrtent pendant la
+nuit et jettent l'ancre jusqu' ce que l'on voie un fanal au haut de
+son mt; alors le son de la trompette donnera le signal du dpart...
+Dans la nuit, aprs cette halte, les vaisseaux levrent l'ancre. Le
+navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur la victoire,
+eut bientt, par sa rapidit, dpass le reste de la flotte, rpondant
+par la vitesse de sa marche l'impatience de son chef. Au lever du
+soleil, un rameur reut l'ordre de regarder du haut du mt s'il voyait
+venir les autres vaisseaux; il rpondit qu'il ne voyait rien autre
+chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour
+empcher que ses gens ne s'abandonnassent la crainte et la
+tristesse, plein de courage et de gat, comme dans une salle de son
+palais, il prit un repas abondant o le vin ne manquait pas, et assura
+que bientt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de
+Dieu, sous la protection de qui il s'tait plac... Le rameur ayant
+regard une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et
+la troisime fois, il annona qu'il en voyait un si grand nombre, que
+les mts innombrables et presss les uns contre les autres,
+semblaient une fort. Nous laissons deviner en quelle joie se
+changea l'esprance du duc, et combien il remercia du fond du coeur la
+bont de Dieu. Pousse par un bon vent, la flotte entra sans
+rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.
+
+ GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conqurant_. (Traduit
+ par L. Dussieux.)
+
+ Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conqurant et
+ l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un
+ des meilleurs historiens du moyen ge; il a crit en latin la vie
+ de Guillaume le Conqurant, qui se trouve traduite dans la
+ collection Guizot.
+
+
+V. _Bataille d'Hastings._
+
+Des deux cts on se dispose la bataille. Les Anglais avaient pass
+toute la nuit chanter et boire. Encore ivres le matin, ils
+marchent cependant l'ennemi sans hsiter; tous, pied, arms de
+leur hache deux tranchants, dfendus par un rempart de boucliers,
+serrs les uns contre les autres, ils forment un mur impntrable.
+Dans cette journe, cet ordre de bataille les aurait sauvs, si les
+Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simule disjoint
+ces masses compactes. Le roi Harold, aussi pied, se tenait avec ses
+frres auprs de son tendard, afin que dans ce pril commun et gal
+pour tous, personne ne pt penser fuir.
+
+Au contraire, les Normands avaient consacr toute la nuit se
+confesser de leurs fautes; le matin ils s'taient fortifis en
+recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme
+le choc des ennemis. Guillaume avait arm d'arcs et de traits le
+premier corps de bataille compos de fantassins; les cavaliers
+venaient aprs, disposs en ailes spares. Le duc, avec un visage
+serein, s'cria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme
+la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur
+empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaa en
+riant: Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duch en royaume.
+Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les coeurs des
+guerriers, et la mle commena aux cris de: Dieu aide[74]; on se
+battait avec acharnement, nul ne cdait des deux cts, et la journe
+s'avanait. Guillaume s'en aperut, et fit signe aux siens de lcher
+pied par une fuite simule. A la vue de cette feinte droute, les
+Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils gorgeraient
+aisment ces fuyards, et coururent leur perte. Les Normands font
+volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite leur tour.
+Ceux-ci russissent s'emparer d'une hauteur, et tandis que les
+Normands, accabls de chaleur, gravissent opinitrment la colline,
+ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
+fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un
+grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhait,
+est emport par eux, et l ils massacrent tant de Normands, que le
+foss, combl par les cadavres, tait de niveau avec la plaine. La
+victoire hsita se dcider pour l'un ou l'autre parti, tant que
+l'me et le corps d'Harold ne furent point spars. Celui-ci, non
+content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;
+il frappait les ennemis qui venaient sa porte: nul ne l'approchait
+impunment; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
+ Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au
+premier rang et ne cessait de se jeter au plus pais de la mle. Dans
+cette journe, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents
+serres, il eut trois chevaux de choix tus sous lui. Ceux qui
+veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas se
+mnager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu' ce que Harold,
+perc la tte d'un coup de flche, eut succomb et eut livr par sa
+mort la victoire aux Normands. Il gisait tendu terre, quand un
+Normand lui mutila la cuisse avec son pe; acte de lchet pour
+lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dgrada du rang de
+chevalier. La droute des Anglais dura jusqu' la nuit. La nuit venue,
+les Normands, comme nous l'avons montr, purent se dire compltement
+vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protgea
+le duc Guillaume; expos ce jour-l tant de prils, il ne perdit pas
+une goutte de sang. Aprs cet heureux succs, Guillaume eut soin de
+faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
+rendre aux leurs les mmes devoirs, sans tre inquits. La mre
+d'Harold ayant redemand le corps de son fils, il le rendit sans
+ranon, quoiqu'elle lui et fait offrir une forte somme. Le cadavre
+fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
+ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et o il avait des
+chanoines sculiers. Cette journe, qui changea la face de
+l'Angleterre et o tant de sang fut vers, avait t annonce par une
+grande comte d'un rouge sanglant et longue queue, qui apparut au
+commencement de cette anne-l.
+
+ [74] Le cri de guerre des Normands tait _Diex ae!_ Dieu aide!
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.)
+
+ La clbre chronique appele _Historia Major Anglorum_, est
+ l'oeuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre.
+ Roger de Wendover est l'auteur prsum de la chronique jusqu'en
+ 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit
+ et jouissant d'une grande considration, rdigea la chronique de
+ 1235 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres
+ ouvrages. M. Huillard-Brholles a publi, en 1840, une excellente
+ traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8, prcdes
+ d'une introduction de M. le duc de Luynes.
+
+
+VI. _Couronnement de Guillaume; conqute de l'Angleterre._
+
+L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra Londres
+au milieu de l'enthousiasme du clerg et du peuple et des acclamations
+de la foule qui le saluait roi. Il fut couronn le jour de la Nativit
+de N. S. per Eldred, archevque d'York; car il ne voulut pas tre
+consacr par l'archevque de Cantorbry Stigand, qui ne tenait pas
+lgitimement cette haute dignit. Puis les seigneurs lui prtrent
+hommage, lui jurrent fidlit; et aprs avoir reu des otages, il se
+vit bien assur sur son trne et redout de tous ceux qui avaient eu
+des prtentions au souverain pouvoir. Il rduisit villes et chteaux,
+leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie
+avec les otages et d'immenses trsors. Otages et trsors furent
+renferms dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint
+promptement en Angleterre pour rcompenser ses compagnons normands,
+ceux qui l'avaient aid dans la plaine d'Hastings conqurir le
+territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les
+possessions des Anglais dpouills; le peu qui resterait ceux-ci
+devait tre frapp d'un servage ternel. Ce partage irrita les nobles
+du pays. Les uns se rfugirent auprs du roi d'cosse Malcolm; les
+autres gagnrent les lieux dserts et les forts, et dans la vie
+farouche qu'ils y menaient troublrent maintes fois la scurit des
+Normands.... Dans ce mme temps, le roi Guillaume mit le sige devant
+la ville d'Oxford, qui lui rsistait. Ce fut l que du haut des murs,
+un des assigs mettant l'air la partie infrieure de son corps, fit
+entendre en drision des Normands un sale bruit. Cet affront
+transporta de colre Guillaume, qui s'empara facilement de la ville.
+De l il marcha sur York, qu'il dtruisit presque entirement, aprs
+en avoir fait prir les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux
+qui purent chapper ce dsastre se rfugirent en cosse auprs du
+roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits,
+cause de Marguerite, soeur d'Edgar[75], qu'il avait pouse. Il
+s'autorisait de cette union pour dvaster par le pillage et l'incendie
+les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume
+rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se
+dirigea vers les comts du Nord, fit raser champs, villes, bourgades,
+lieux fortifis, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans
+les provinces maritimes, tant cause de sa colre, que parce que le
+bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que
+sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pt trouver aucune
+subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de
+Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant rduit les
+villes et les chteaux, et leur ayant donn des gouverneurs lui,
+passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin;
+mais revenu peu de temps aprs en Angleterre, il distribua largement
+les possessions et les terres des Anglais ses compagnons d'armes,
+et ceux qui avaient combattu avec lui la bataille d'Hastings. Le
+peu qui resta aux nationaux fut soumis un ternel servage. Alors
+Edgar, neveu d'douard et lgitime hritier du trne, quitta
+l'Angleterre; il serait trop long d'numrer par leur nom les vques,
+les clercs et tous les autres gens illustres qui partagrent cette
+fuite.
+
+ [75] Edgar tait neveu d'douard et lgitime hritier du trne
+ d'Angleterre.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.)
+
+
+VII. _Violences des Normands en Angleterre._
+
+Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs Eustache
+de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'vreux, Robert d'Eu,
+Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et bien d'autres
+seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les
+trangers devenaient les matres des biens des Anglais, dont on tuait
+cruellement les fils, ou qui taient obligs de s'enfuir pour toujours
+dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des
+seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres
+sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en
+prsent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui
+grossissaient sans cesse son trsor. Guillaume fit faire des
+recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
+composait le fisc au temps du roi douard. Il donna des terres ses
+chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir
+toujours 60,000 dans le royaume prts excuter rapidement les ordres
+du roi. Les Normands, devenus les matres d'immenses richesses
+rassembles par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus
+prodigieusement orgueilleux, tuaient sans piti les gens du pays que
+la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus
+nobles devenaient le jouet des cuyers les plus mprisables. Les
+femmes de la plus haute naissance taient plonges dans l'affliction,
+et, prives des consolations de leurs maris ou de leurs amies,
+aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De
+misrables parasites, gonfls d'orgueil, s'tonnaient de leur nouvelle
+puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
+pouvaient vouloir.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV.
+
+ Orderic Vital, n en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150
+ l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire
+ commence l're chrtienne et finit en 1141. Cette chronique a
+ t traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.
+
+
+VIII. _Mme sujet._
+
+L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la
+nation des Anglais les terribles dcrets de Dieu, alors qu'on aurait
+eu peine trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui ft
+de race anglaise; que tous taient plongs dans l'effroi et courbs
+sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais tait devenu un titre
+humiliant, le royaume d'Angleterre eut souffrir une foule d'impts
+injustes et de coutumes excrables. Plus les principaux indignes
+s'efforaient de faire triompher le bon droit, plus la violence
+s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers taient les
+premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un
+cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevs, et on ne trouvait
+personne qui s'oppost de pareilles lois; car ce roi farouche aimait
+les btes sauvages comme un pre aime ses enfants. Enfin, par un
+caprice tyrannique, il exigea qu'on rast des bourgades o vivaient
+des familles, des glises o l'on se livrait la prire, afin de
+donner libre carrire aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que
+trente milles et plus de terrain labourable furent rduits en fort
+pour servir d'asile aux btes fauves[76].
+
+ [76] Guillaume cra une immense garenne entre Salisbury et la
+ mer. Le mot _garenne_, driv du germain _waren_, dfense, avait
+ la mme signification que _fort_ (de _foresta_, _forestella_);
+ au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On dsignait
+ sous ces noms divers: garenne, dfens, fort, rivires en garenne
+ ou dfensables, les lieux o le seigneur s'tait rserv le droit
+ de chasse ou de pche, aussi bien sur ses terres que sur celles
+ de ses sujets. D'immenses rgions furent rserves la chasse et
+ la pche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des
+ seigneurs; ces rgions taient peuples d'animaux sauvages, avec
+ dfense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientt
+ toute culture disparaissait, le sol devenait strile, se couvrait
+ de bois et de broussailles, bref devenait fort ou garenne. Les
+ grands espaces peupls de loups, ours, buffles, cerfs, et
+ destins aux chasses royales taient des forts; les petits
+ espaces peupls de chevreuils, livres, lapins, et plus faciles
+ tablir sur les terres seigneuriales, taient les garennes. Pour
+ l'tablissement des unes ou des autres, on chassait des
+ populations entires de leurs terres. Saint Louis et ses
+ successeurs dfendirent par leurs ordonnances l'tablissement de
+ garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIRE, _des Eaux courantes et
+ des Institutions seigneuriales_.)
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Brholles, t. I, p. 46.
+
+
+
+
+PHILIPPE 1er POUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.
+
+1092.
+
+
+Vers cette poque, des dsordres honteux clatrent dans le royaume de
+France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la
+traitt comme il avait trait les deux prcdentes et redoutait de se
+voir rpudie comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa
+noblesse et dans sa beaut, elle dpcha Philippe, roi des Franais,
+un fidle serviteur pour lui faire connatre ses projets; elle ne
+voulait pas tre rpudie et devenir un objet de mpris; pour cela,
+elle tait rsolue abandonner la premire son mari et en prendre
+un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme
+coquette, consentit au crime et la reut avec joie lorsqu'elle vint en
+France aprs avoir quitt son mari. Alors il rpudia sa pieuse
+femme[78], qui lui avait donn deux enfants, Louis et Constance, et il
+pousa Bertrade, qui avait demeur environ quatre ans avec Foulques,
+comte d'Anjou. Odon, vque de Bayeux, consacra cette dtestable
+union; et le roi adultre lui donna en rcompense de ce funeste
+service les glises de la ville de Mantes, qu'il possda quelque
+temps.
+
+ [77] Femme du comte Foulques le Rchin. Ce surnom signifie d'une
+ humeur difficile. Foulques avait pous, avant Bertrade, deux
+ femmes dont il se spara sous prtexte de parent.
+
+ [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons.
+
+Aucun autre vque de France n'avait voulu faire cette conscration
+impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les rgles ecclsiastiques,
+prfrrent plaire Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de
+cette honteuse union, la frapprent d'anathme d'un commun accord.
+Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultre pour vivre
+jusqu' la mort avec le roi adultre. O douleur! L'horrible crime de
+l'adultre fut consomm sur le trne du royaume de France. Ainsi
+furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et
+de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment,
+et sut par son esprit les rconcilier et les faire asseoir la mme
+table dans un splendide banquet, o elle les servit l'un et l'autre
+avec grce et leur satisfaction.
+
+Le pape Urbain envoya en France des lgats du sige des aptres. Il
+tana le roi perverti; il le blma d'avoir rpudi son pouse lgitime
+et de s'tre uni, malgr la dfense de Dieu, une femme adultre.
+Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prlats
+qui l'exhortaient changer de vie, et resta plong dans les impurets
+de l'adultre, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus.
+Durant prs de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de
+Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne clbra
+aucune crmonie royale; partout o il arrivait, aussitt que le
+clerg en tait inform, les cloches cessaient de sonner et les clercs
+de chanter; le deuil tait public et le culte n'tait plus clbr
+qu'en particulier tant que le roi excommuni restait dans le diocse.
+Cependant les vques dont il tait suzerain lui avaient permis,
+cause de sa dignit royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la
+messe en particulier ainsi qu' ses gens.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8.
+
+
+
+
+POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRCHA LA CROISADE.
+
+1095.
+
+
+Un prtre nomm Pierre, qui tait n Amiens et avait d'abord t
+ermite, entreprit de persuader les chrtiens d'aller au secours de
+Jrusalem; il prcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre
+ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entran
+par sa parole, vques, abbs, clercs et moines, laques les plus
+nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi
+bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin
+tous ceux qui taient chrtiens, les femmes mme, tous pousss par la
+volont de faire pnitence rsolurent d'aller en terre sainte. Il faut
+dire pourquoi Pierre l'ermite se mit prcher ce voyage et comment il
+devint le chef des plerins.
+
+Pierre s'tait rendu, quelques annes auparavant, Jrusalem pour y
+faire ses prires. Il avait vu s'accomplir dans le spulcre du Sauveur
+des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de
+tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impits.
+Indign de ces crimes, il demanda au patriarche de Jrusalem comment
+il laissait souiller les lieux saints par les paens et les impies;
+pourquoi il leur permettait de drober les offrandes des fidles;
+pourquoi il tolrait que le saint spulcre ft chang en un lieu de
+scandale, que les chrtiens fussent battus, les plerins dpouills et
+vexs de toutes faons. A ce discours, le vnrable patriarche
+rpondit pieusement: O chrtien fidle, tu brises par tes paroles
+notre coeur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
+grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il
+faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou prir dans les
+supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrtiens, grce
+ toi, ne viennent nous dlivrer. Pierre lui rpondit: Pre
+vnrable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont
+faibles les chrtiens qui habitent ici et quelles perscutions vous
+font subir les paens. Aussi, pour vous dlivrer et purifier les lieux
+saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour
+heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux
+comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et
+quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connatre
+tout cela.
+
+Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint spulcre, et
+s'endormit, fatigu de ses veilles et de ses prires. Il vit en songe
+J.-C. dans toute sa majest, qui parla ainsi l'humble crature:
+Pierre, lve-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme
+signe de notre alliance des lettres scelles du sceau de la sainte
+croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connatre les
+humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite
+les fidles venir purifier Jrusalem et y rtablir les saints
+offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux lus.
+
+La vision disparut aprs cette rvlation digne du Seigneur, et Pierre
+se rveilla. Au point du jour, aprs tre sorti du temple, il alla
+raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui
+donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scelles du
+sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les prparant lui
+rendit des actions de grces. Pierre se hta de revenir dans son pays
+pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte,
+dbarqua Bari et se rendit Rome. Il fit connatre l'Apostole[79]
+la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donne et les
+insultes que les paens commettaient envers les lieux saints et les
+plerins. L'Apostole couta ce discours avec attention et bonne
+volont, et promit d'obir aux ordres et aux volonts de Dieu.
+
+ [79] Au Pape.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier.
+
+ Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la
+ premire croisade, ne fit pas partie de l'expdition, mais
+ recueillit avec beaucoup de soins tous les lments de son
+ histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la
+ premire croisade. Son histoire s'arrte en 1120.
+
+
+
+
+CONCILE DE CLERMONT.
+
+1095.
+
+
+Aussitt que le pape Urbain fut arriv sur le sol de notre pays, les
+habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec
+joie et se portrent en foule sa rencontre, car personne ne se
+souvenait d'avoir entendu dire que le Pape ft jamais venu visiter ces
+contres. L'anne 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape
+convoqua un concile, en fixant le lieu de sa runion dans la ville des
+Arvernes, qui a chang de nom et qui s'appelle maintenant Clermont,
+illustre par Sidoine, le plus loquent des vques. Ce concile fut
+d'autant plus populaire que chacun tait dsireux de contempler le
+visage et d'couter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on
+n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indpendamment des vques et
+des abbs qui sigrent sur les bancs les plus levs, au nombre de
+quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptrent,
+tous les hommes lettrs de la France entire et des comts qui en font
+partie arrivrent Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent
+prsider l'assemble avec une gravit calme, une politesse mesure,
+et, pour parler comme Sidoine, rpondre avec une loquence persuasive
+ toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme trs-illustre
+couta avec une grande bont, qui fut bien remarque, les
+interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs
+procs, et il eut toujours soin de traiter tout le monde galement et
+de ne faire d'autres distinctions que celles exiges par la loi de
+Dieu.
+
+Le roi Philippe (Ier) tait alors dans la trente-septime anne de son
+rgne; il avait rpudi Berthe, sa femme lgitime, pour pouser
+Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hsita pas excommunier
+le roi des Franais, repoussa les sollicitations des grands aussi bien
+que les plus riches prsents, et ne se laissa point intimider par la
+considration qu'il se trouvait en ce moment dans l'intrieur du
+royaume. Comme il l'avait rsolu avant de venir en France, et parce
+que c'tait le principal but de son voyage, le Pape fit tous ceux
+qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit
+connatre ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne
+conserva le souvenir complet. Son loquence tait aide par sa science
+littraire, et il parlait en latin[81] avec la facilit d'un avocat
+qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son
+discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre,
+tous ceux qui feraient le voeu d'aller en terre sainte, et la confirma
+en vertu de son autorit apostolique. Il tablit ensuite un signe qui
+devait faire connatre ceux qui auraient pris cette bonne rsolution,
+et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de
+chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu
+du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur
+leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'toffe coup en forme de
+croix. Le Pape dcida en outre que, si aprs avoir pris cette marque
+distinctive, ou aprs avoir fait son voeu publiquement, quelqu'un
+renonait cette bonne intention en cdant de coupables regrets ou
+aux prires de ses parents, il serait excommuni pour toujours,
+moins que, se repentant, il n'accomplt le voeu qu'il aurait
+honteusement refus d'accomplir. En mme temps le Pape menaa de
+l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez
+impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux
+qui feraient partie de l'expdition. Enfin le Pape confia le soin de
+diriger l'entreprise un homme digne des plus grands loges, l'vque
+du Puy (Adhmar de Monteil).
+
+ [80] Aprs avoir termin les affaires ecclsiastiques, le Pape
+ alla sur une grande place, car aucun difice n'aurait pu contenir
+ tous ceux qui venaient l'couter. (_Robert le moine._)
+
+ [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son
+ discours en latin.
+
+ [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapport
+ d'une manire diffrente par chaque auteur du temps.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II.
+
+ Guibert de Nogent, abb de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le
+ diocse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a crit une
+ histoire de la premire croisade sous le titre de: _Gesta Dei per
+ Francos_, des mmoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.
+
+
+
+
+LA TRVE DE DIEU.
+
+1096.
+
+ L'archevque de Rouen, Guillaume, runit en concile, Rouen, ses
+ suffragants qui adoptrent unanimement les dcisions du concile de
+ Clermont, et laissrent la postrit l'acte suivant.
+
+
+Le saint concile a ordonn que la trve de Dieu sera strictement
+observe depuis le dimanche avant le commencement du jene jusqu' la
+seconde frie[83] au lever du soleil, aprs l'octave de la Pentecte,
+et depuis la quatrime frie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du
+soleil, jusqu' l'octave de l'piphanie; et pendant toutes les
+semaines de l'anne, depuis la quatrime frie, au coucher du soleil,
+jusqu' la seconde frie au lever du soleil; il en sera de mme
+pendant toutes les ftes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et
+pendant toutes les ftes des Aptres et leurs vigiles; de sorte que
+nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer,
+ni prendre btail ou butin.
+
+ [83] _Frie_, de _feria_, fte; _jours fris_, jours de fte,
+ jours sacrs. Autrefois toute la semaine de Pques tait fte
+ par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces
+ jours _fries_. Le Dimanche tait la premire frie; le lundi la
+ seconde, etc. On s'accoutuma appeler les jours des autres
+ semaines 1re, 2e, 3e frie, etc.
+
+Il a t de plus ordonn que toutes les glises et leurs dpendances,
+les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les plerins
+et les marchands, et leurs serviteurs, les boeufs et les chevaux de
+labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui
+leur servent herser, les hommes se rfugiant auprs de leurs
+charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient
+d'une paix perptuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne
+vienne les attaquer, les prendre, les dpouiller ou leur faire aucun
+dommage.
+
+Il a t de plus ordonn que tous hommes gs de douze ans et
+au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en
+entier la trve de Dieu, telle qu'elle est dtermine prcdemment.
+Je jure qu' l'avenir je garderai fidlement cet tablissement de la
+trve de Dieu, comme elle est indique ici, et que j'assisterai mon
+vque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la
+jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de
+marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai
+pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre
+eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon
+ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!
+
+Le saint concile a encore dcid que l'excommunication serait lance
+contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui
+enfreindraient la trve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient
+avec eux, aussi bien que contre les prtres qui les admettraient la
+communion ou la sainte messe. On a frapp de la mme peine les
+faussaires, les voleurs, les recleurs et ceux qui se runissent dans
+les chteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les
+seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorit
+apostolique et de la ntre, nous dfendons que l'on fasse aucun
+service chrtien dans les domaines de ces seigneurs.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9.
+
+
+
+
+PRPARATIFS ET DPART DES PREMIERS CROISS.
+
+
+Aussitt que fut termin le concile de Clermont, qui s'tait tenu dans
+le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'leva un
+grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait
+connaissance des ordres du Pape, aussitt il allait prier ses voisins
+et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on dsignait ainsi
+l'expdition projete. Les comtes et les chevaliers taient dsireux
+de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mmes furent bientt
+enflamms d'un zle si ardent que, sans examiner leur pauvret ou la
+convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent
+vendre leurs biens vil prix comme s'il se ft agi de se racheter de
+la plus dure captivit le plus vite possible. Il rgnait cette
+poque une disette gnrale, et les riches eux-mmes manquaient de
+bl; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
+gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain
+tant trs-cher, tchaient de trouver de nouveaux aliments pour le
+remplacer. Les hommes les plus puissants taient menacs de la misre
+qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
+rjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction leur
+cruelle avidit, et en regardant leur bl conserv depuis longtemps,
+ils supputaient ce qu'ils allaient gagner vendre ces grains...
+Chacun conservait prcieusement ses provisions pendant cette famine;
+mais lorsque le Christ inspira ces multitudes innombrables le dsir
+de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre
+reparut aussitt, et ce qui se vendait trs-cher quand tous restaient
+en repos, se vendit vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
+voyage. On se htait tellement pour achever ses prparatifs, que l'on
+vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir
+d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les
+marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et
+chacun, tout occup de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
+pouvait, non pas sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur,
+afin de n'tre pas le dernier aller dans la voie de Dieu. On vit
+alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon
+march; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il
+fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait vil prix
+tout ce qui devait fournir l'argent ncessaire ces dpenses. Ce
+qu'ils n'auraient pas livr malgr la prison et la torture, ils le
+donnaient maintenant pour quelques cus.
+
+Mais voici une chose aussi tonnante. Quelques-uns de ceux qui
+n'avaient pas encore rsolu de prendre part au voyage se moquaient
+d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens vil prix, et
+disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien
+plus en revenant; puis le lendemain, saisis leur tour par la mme
+ide, ils vendaient pour quelques cus leurs biens, et s'en allaient
+avec ceux dont ils s'taient moqus. Les enfants, les vieilles femmes
+se prparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les
+vieillards les plus casss. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
+pas, mais ils espraient tre martyrs; et ils couraient avec joie
+au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez
+avec l'pe, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils taient
+si ardents de possder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les
+plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit,
+cause de leurs bonnes intentions.
+
+On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des
+pauvres ferraient leurs boeufs comme des chevaux, les attelaient des
+chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs
+enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
+apercevaient un chteau ou une ville, de demander aussitt si c'tait
+Jrusalem......
+
+Pendant que les grands, obligs d'employer beaucoup de monde pour
+prparer leur dpart, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres
+suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obissaient comme
+un matre. J'ai su que cet homme, n Amiens, je crois, avait d'abord
+t ermite; nous le vmes plus tard parcourant les villes et les
+bourgs et prchant partout, entour par le peuple, accabl de
+prsents et entendant clbrer sa saintet par de si grandes louanges,
+que je ne crois pas que personne ait jamais reu de pareils honneurs.
+Il tait fort gnreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait
+donn. Il rtablissait la paix dans les mnages dsunis et entre tous
+ceux qui taient brouills. Il paraissait quelque chose de divin dans
+tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle
+admiration qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet pour
+les conserver comme des reliques. Il tait vtu d'une tunique de laine
+qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les
+pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de
+poisson et buvait du vin.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.
+
+
+
+
+DPART DES CROISS.
+
+
+Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille,
+lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui tait chre, ses enfants, ses
+biens, un pre, une mre, des frres, des parents! Mais ceux qui
+rpandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'loigner,
+sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'tait pour Dieu que
+les plerins renonaient leurs biens, et que ces biens leur seraient
+rendus au centuple. Alors, le mari fixait son pouse l'poque du
+retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et
+la recommandant Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci
+craignait de ne plus revoir son poux, et succombant sous le poids de
+sa douleur, elle tombait terre presque sans vie; elle pleurait son
+ami qu'elle perdait vivant, comme s'il tait dj mort. Mais lui,
+semblable un homme qui n'aurait pas connu la piti, quoique son
+coeur en ft plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa
+femme ou de ses enfants, et malgr sa profonde motion, il montrait
+une me ferme, et partait. La tristesse tait pour ceux qui restaient,
+et la joie pour ceux qui partaient.
+
+ FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_.
+
+ Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi
+ de Jrusalem, puis chanoine du Saint-Spulcre, vivait encore en
+ 1127. Il assista la premire croisade.
+
+
+
+
+CHANT COMPOS A L'OCCASION DE LA 1re CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE
+DE POITIERS[84].
+
+
+J'ai la volont de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause
+ma peine. Je ne serai plus attach au Poitou ni au Limousin.
+
+ [84] N en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus
+ ancien troubadour dont les oeuvres nous soient parvenues.
+
+Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en
+grande crainte et en pril, et ses voisins l'inquiteront.
+
+Mon loignement de la seigneurie du Poitou m'est trs-pnible; je
+laisse la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.
+
+Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relve, ne lui prtent
+assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau
+ne manqueront pas de lui nuire.
+
+S'il n'est trs-sage et vaillant, les tratres Gascons et les
+Angevins l'auront bientt renvers quand je serai loign de vous.
+
+Fidle l'honneur et la bravoure, je me spare de vous; je vais
+outre-mer aux lieux o les plerins implorent leur pardon.
+
+Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce
+qui attachait mon coeur; rien ne m'arrte, je vais aux champs o Dieu
+promet la rmission des pchs.
+
+Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offenss;
+j'implore mon pardon; j'offre mon repentir Jsus, matre du ciel; je
+lui adresse la fois ma prire et en roman et en latin.
+
+Trop longtemps je me suis abandonn aux distractions mondaines, mais
+la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparatre son
+tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquits.
+
+O mes amis! quand je serai en prsence de la mort, venez tous auprs
+de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hlas! J'aimai
+toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'tais chez moi, soit
+quand j'en tais loign.
+
+J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le
+sembellin[85].
+
+ [85] Habillement des barons.
+
+
+
+
+MASSACRE DES JUIFS.
+
+
+La mme anne que Pierre l'ermite et Godescalc taient partis avec
+leurs armes, des troupes innombrables de plerins partirent de
+France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entrans par
+l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces plerins
+arrivaient de tous cts, chargs d'armes, de vivres et d'objets de
+toute sorte qui leur taient ncessaires pour faire le voyage de
+Jrusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes
+se runissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se
+livrait tous les excs; des femmes et des filles parties pour le
+voyage de Jrusalem commettaient aussi les mmes dsordres.
+
+Je ne sais si ce fut par la volont de Dieu ou par une erreur de leur
+esprit que ces plerins se conduisirent si cruellement contre les
+juifs tablis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrrent,
+surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par l leur
+expdition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
+commena d'abord Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y
+demeuraient; on les blessa et on les tua sans piti; on dtruisit
+leurs maisons et leurs synagogues, puis les plerins se partagrent le
+butin. Deux cents juifs, effrays de ces cruauts, se sauvrent
+pendant la nuit et arrivrent Neuss en bateau; mais des plerins les
+rencontrrent, les massacrrent tous, et s'emparrent de tout ce
+qu'ils emportaient.
+
+ [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'tendait entre
+ le Rhin et la Meuse.
+
+Aprs, les plerins, en nombre considrable, se remirent en route,
+selon leur voeu, et arrivrent Mayence. Un seigneur trs-considrable
+de ce pays, le comte micon, tait dans cette ville avec une nombreuse
+troupe d'Allemands et attendait l'arrive des autres plerins. Les juifs
+de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le
+mme sort, essayrent de se sauver en se rfugiant auprs de l'vque
+Rothard, et confirent sa garde leurs trsors, comptant que sa
+protection leur serait utile puisqu'il tait vque de la ville.
+L'vque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnrent garder;
+il les plaa sur une grande terrasse pour les empcher d'tre vus par le
+comte micon et par sa troupe et les sauver, son palais tant l'asile le
+plus sr pour eux. Mais micon et les siens se dcidrent aller
+attaquer le lendemain matin les juifs qui taient enferms dans ce lieu
+lev et dcouvert; ils enfoncrent les portes, assaillirent les juifs
+coups de flches et de lances, en turent sept cents qui ne purent se
+dfendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrrent les femmes et
+les enfants. Les juifs voyant que les chrtiens gorgeaient jusqu'
+leurs enfants, sans piti pour leur ge, prirent les armes, mais pour
+massacrer eux-mmes leurs femmes, leurs mres et leurs soeurs, et, ce
+qui est horrible dire, les mres coupaient la gorge leurs enfants,
+aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrtiens.
+
+Un petit nombre de juifs chappa au massacre en se faisant donner le
+baptme, bien plus pour ne pas tre tus que par le dsir de devenir
+chrtien; puis micon et toute cette bande innombrable d'hommes et de
+femmes, chargs de butin, continurent leur voyage pour Jrusalem, se
+dirigeant vers la Hongrie.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.
+
+
+
+
+PRISE DE JRUSALEM.
+
+1099.
+
+
+Le jour fix pour combattre tant arriv, on commena l'assaut. Avant
+de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait.
+Beaucoup de personnes et moi-mme pensons qu'il y avait dans la ville
+au moins 60,000 hommes en tat de combattre, sans compter les femmes
+et les enfants, dont le nombre tait extraordinaire. Les ntres,
+notre avis, n'taient pas plus de 12,000 hommes en tat de combattre;
+notre arme comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais
+ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin
+que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande
+ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de
+ce rcit le prouvera clairement.
+
+Aussitt que les ntres attaqurent les murs et les tours de
+Jrusalem, ils reurent une grle de pierres et de flches lances par
+les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se
+dcouragrent pas, parce qu'ils avaient rsolu de mourir ou de se
+venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonait encore que la
+victoire se dcidt. Pendant que les ntres approchaient des murs
+leurs machines, les assigs lancrent, outre les pierres et les
+flches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetrent sur
+les machines des matires enflammes, afin d'arrter par le feu ceux
+que le fer des assigs ou les hautes murailles ou les fosss profonds
+de la ville n'arrteraient pas. On se battit ce jour-l depuis le
+lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois
+pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu
+tout-puissant, notre matre et notre guide, lorsque la nuit vint
+augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins
+craignaient que les chrtiens ne s'emparassent de la ville pendant la
+nuit, ou tout au moins ne comblassent les fosss, ce qui leur
+permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles;
+les ntres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent brler les
+machines qu'on avait approches au pied des murs. Aussi veilla-t-on de
+part et d'autre, et le travail comme l'inquitude empchrent de
+dormir les combattants..... Des deux cts on fit les plus grands
+efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les ntres, pleins
+d'ardeur, poussrent leurs machines au pied des murailles; mais les
+Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou
+dix chacune des ntres et que nos attaques taient sans
+rsultat...... Nos machines brises par les pierres lances par
+l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait
+que la misricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste
+toujours au moment ncessaire. Vers midi, les ntres taient en
+dsordre, tant taient grands et leur fatigue et leur dsespoir;
+quelques-uns disaient dj qu'il fallait enlever les machines qui
+taient en partie brles ou brises, lorsqu'un chevalier, arrivant de
+la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela
+les ntres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir
+quel tait ce chevalier. Alors les ntres sortant de leur langueur,
+courent aux murailles avec des chelles et des cordes; quelques-uns
+lancent des flches embrases sur les matelas remplis de coton qui
+recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient levs
+devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit ces matelas
+et fit sauver les dfenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les
+siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie
+antrieure et suprieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont
+ils s'lancrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrde et
+Godefroi entrrent les premiers dans Jrusalem et y versrent une
+prodigieuse quantit de sang; les autres montrent leur suite, et
+les Sarrasins ne purent les empcher.
+
+Il faut encore que je raconte une chose tonnante. Pendant que
+Jrusalem tait prise par les Franais, les Sarrasins combattaient
+encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire
+n'tait pas douteuse pour eux. Mais comme les ntres taient matres
+des murailles et des tours, on put voir ds lors un admirable
+spectacle. Des Sarrasins taient frapps de mort, ce qui tait pour
+eux le sort le plus doux; d'autres percs de flches taient obligs
+de se jeter du haut des tours; d'autres encore, aprs de longues
+souffrances, taient jets dans le feu et brls. Les rues et les
+places de la ville taient couvertes de monceaux de ttes, de pieds et
+de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des
+cadavres. Tout cela n'est rien auprs de ce qui se passa dans le
+temple de Salomon[87], o les Sarrasins clbraient les crmonies de
+leur culte; si nous disions la vrit sur ce qui s'y passa on ne
+voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et
+dans le portique de Salomon, on marchait cheval dans le sang
+jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu' la bride du cheval[88]. Juste
+et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu ft lav par le
+sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphmes. La
+ville tant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se
+rfugirent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du
+comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].
+
+ [87] La mosque d'Omar.
+
+ [88] On versa une si grande quantit de sang humain que les mains
+ et les bras, spars des corps, nageaient dans le temple, et
+ ports par le sang et l allaient s'unir d'autres corps, de
+ sorte qu'on ne savait pas quel cadavre appartenaient les
+ membres qui venaient se joindre un cadavre mutil. (_Robert le
+ moine_, Hist. de la 1re croisade, liv. IX.)
+
+ [89] L'humanit du comte de Toulouse parut si trange aux croiss
+ qu'ils l'accusrent de s'tre laiss gagner prix d'or par les
+ malheureux qu'il avait sauvs.
+
+Aprs la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dvotion
+les plerins allaient au spulcre du Seigneur, applaudissant, pleins
+de joie et chantant un cantique d'allgresse. Ils adressaient Dieu
+vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce
+jour nouveau, cette joie nouvelle et ternelle, l'achvement de cette
+entreprise et l'accomplissement des voeux du peuple, donnaient lieu
+des paroles nouvelles et un cantique nouveau. Ce jour, jamais
+clbre dans les sicles venir, transforma notre douleur et nos
+fatigues en joie et en transports d'allgresse.
+
+ RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jrusalem_.
+
+ Raimond d'Agiles tait chanoine du Puy en Velay; il suivit la
+ croisade son vque, le fameux Adhmar, et devint pendant
+ l'expdition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut
+ probablement en terre sainte vers 1099.
+
+
+
+
+MME SUJET.
+
+
+Le duc Godefroi et ceux qui taient avec lui sur la partie suprieure
+de la machine jetaient de grandes quantits de traits et de pierres
+sur les assigs et repoussaient ceux qui essayaient de dfendre
+encore la muraille. D'autres chrtiens, l'aide de trois mangonneaux,
+frappaient sans relche ceux qui venaient dfendre la muraille.
+Pendant ce temps, deux frres, nomms Ludolf et Engilbert,
+s'aperurent que les ennemis commenaient faiblir et reculer
+devant la grle de pierres qui les accablait de tous cts; comme ils
+taient prs du mur, dans l'tage du milieu de la machine, ils en
+sortirent, lancrent des arbres en avant sur le mur, et s'lancrent
+les premiers dans la ville, et repoussrent ceux qui taient encore
+sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frre Eustache se
+htrent de descendre de l'tage suprieur de la machine et de courir
+au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les plerins,
+transports de joie du triomphe de leurs chefs, dressrent leurs
+chelles contre les murs, et s'lancrent pour pntrer dans la ville.
+
+Les Sarrasins, voyant les murailles occupes et les chrtiens se
+rpandre dans la ville, furent saisis d'pouvante et se sauvrent, la
+plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, trs-grand et
+solide difice. Mais les Franais les poussrent vigoureusement la
+lance et l'pe dans les reins et arrivrent avec les fuyards aux
+portes du palais, massacrant sans relche les paens. Quatre cents
+chevaliers envoys par le roi de Babylone[90] avaient longtemps
+parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant
+l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine droute, ils se sauvrent
+au plus vite vers la tour de David. Les chrtiens les poursuivirent si
+vivement que les Sarrasins eurent peine le temps d'entrer dans la
+tour, laissant leurs chevaux tout brids et sells la porte; les
+chrtiens s'en emparrent. Pendant ce temps, des plerins s'avancrent
+contre une des portes de Jrusalem, et ayant bris les serrures et
+fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage la foule des
+chrtiens. On se pressa si violemment cette porte pour entrer, que
+les chevaux, dit-on, touffs et inonds de sueur, mordaient ceux qui
+les entouraient, malgr les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes
+furent renverss et crass sous les pieds des chevaux; des mulets et
+des hommes prirent dans cette presse. Une autre colonne de plerins
+pntra par la brche que le blier avait faite dans la muraille avec
+sa tte de fer, s'lana en poussant de grands cris, vers le palais de
+Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y taient ports les
+premiers, massacra sans piti tous les Sarrasins qui se trouvaient
+dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantit qu'il
+forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y
+trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayrent en
+vain d'chapper au massacre et de repousser les chrtiens; ils en
+turent cependant une assez grande quantit.
+
+ [90] D'gypte.
+
+En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande
+et si profonde qu'elle ressemble un lac; elle est couverte d'une
+toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins
+s'taient rfugis sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les
+uns furent jets l'eau et noys, les autres furent tus sur
+l'escalier en combattant les chrtiens...... Les chrtiens sortirent
+du palais aprs y avoir massacr 10,000 Sarrasins; ils passrent
+ensuite au fil de l'pe les troupes de paens qu'ils rencontrrent se
+sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'taient rfugies
+dans les tours du palais ou sur d'autres points levs; les enfants,
+enlevs au sein de leurs mres ou dans leurs berceaux, taient pris
+par les pieds et lancs, de sorte que leurs ttes se brisaient contre
+les murailles ou sur le seuil des portes. D'un ct, on tuait les
+Sarrasins coups d'pe; d'un autre coups de pierres; ni l'ge, ni
+le rang ne leur faisait viter la mort. Si un chrtien occupait le
+premier une maison ou un palais, il en devenait le matre et de tout
+ce qui y tait renferm, meubles, grains, huile, vin, argent, habits;
+bientt la ville tout entire fut eux.
+
+Pendant que les chrtiens entraient dans la ville, et donnaient
+carrire toute leur fureur en massacrant les paens dans le palais
+et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrde se dirigeait
+vivement vers le temple et y entrait aprs avoir bris les serrures.
+Aid par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantit
+d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de
+l'enceinte intrieure, et employa deux jours enlever les trsors que
+les Turcs avaient rassembls pour dcorer le temple. On dit que deux
+Sarrasins, sortis de la ville pendant le sige, avaient rvl
+Tancrde, pour obtenir la vie sauve, la place o il trouverait ce
+trsor. Au bout de deux jours, Tancrde sortit du temple avec ses
+richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau
+d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient peine
+suffi pour le porter..... Pendant que Tancrde, domin par l'avarice,
+allait piller le temple, pendant que tous les princes dpouillaient
+les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le
+peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des paens, le
+duc Godefroi, ne prenant part aucun massacre, dposait ses armes, se
+couvrait d'un vtement de laine, et, accompagn de trois de ses
+compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,
+les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extrieure, rentrait par
+la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au spulcre
+de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grces
+Dieu qui lui avait permis de voir se raliser ses plus ardents dsirs.
+.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du spulcre du Seigneur,
+plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans
+son logement pour s'y reposer. Toute l'arme se reposait aussi du
+carnage; et pendant cette nuit, Jrusalem, la cit du Dieu vivant et
+notre mre, ayant t rendue ses enfants par une grande victoire,
+les chrtiens accabls de fatigue se livrrent un profond sommeil.
+
+Le sixime jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de
+Toulouse, entran par l'avarice, reut une grande somme d'argent et
+laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il
+assigeait dans la tour de David, o ils s'taient retirs; mais il
+s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dpouilles, et
+garda pour lui la forteresse elle-mme. Le lendemain matin, jour du
+sabbat, trois cents Sarrasins qui s'taient retirs pour chapper au
+massacre, sur la partie la plus leve du palais de Salomon,
+supplirent qu'on leur accordt la vie; n'osant se fier personne et
+se voyant exposs toute sorte de dangers, ils ne se dcidrent
+quitter leur retraite que quand ils virent la bannire de Tancrde
+leve devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce
+gage ne les sauva pas cependant; des chrtiens indigns de ce pardon,
+entrrent en fureur et les massacrrent tous. Tancrde, qui tait
+plein d'orgueil, fut irrit de l'affront qu'il venait de recevoir, et
+sa colre ne se serait pas calme sans une vengeance terrible qui
+risquait de jeter la discorde dans l'arme, si les hommes sages ne
+fussent parvenus le calmer par leurs conseils. Jrusalem, lui
+dirent-ils, a t conquise malgr les plus grandes difficults et
+malgr la mort d'un grand nombre des ntres; aujourd'hui elle est
+arrache au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la
+perdre par cupidit, par mollesse ou par piti pour l'ennemi; il ne
+faut pas pargner les prisonniers et les paens qui sont encore dans
+la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une
+forte arme, nous serions attaqus au dedans comme au dehors, et nous
+serions vaincus. Il est ncessaire aujourd'hui de tuer sans retard
+tous les Sarrasins et paens prisonniers qui doivent tre rachets ou
+qui sont dj rachets prix d'or, de peur que leurs machinations et
+leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.
+
+On approuva cet avis, et le troisime jour aprs la victoire les chefs
+de l'arme firent connatre leur rsolution. Aussitt les chrtiens
+s'arment et se prparent anantir la race misrable des paens qui
+avaient survcu aux premiers vnements. Les uns furent tirs de
+prison et eurent la tte coupe; les autres furent gorgs dans les
+rues ou sur les places, mesure qu'on les rencontrait, et tous aprs
+avoir rachet leur vie en donnant une ranon ou en obtenant grce de
+la piti des chrtiens. Les jeunes filles et les femmes taient tues
+ou lapides, et les plerins n'pargnaient ni l'ge ni le rang ni mme
+les femmes enceintes. Craignant la mort et frappes de terreur la
+vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les
+plerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras
+pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les
+pargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant
+la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scnes
+par leurs cris horribles et leurs larmes amres. Mais c'tait
+inutilement qu'on implorait la piti et la misricorde des chrtiens;
+leur me tait si compltement livre la passion du carnage, qu'ils
+turent tout et que pas un enfant la mamelle, de l'un ou de l'autre
+sexe, ne fut pargn. On dit que toutes les places de Jrusalem furent
+couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et
+d'enfants[91].
+
+ [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croiss firent
+ brler cette masse de cadavres, dont l'aspect tait horrible et
+ l'odeur insupportable, et qu'ils purgrent ainsi Jrusalem par le
+ feu.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI.
+
+
+
+
+LOUIS LE GROS.
+
+1101.
+
+
+Louis, ce jeune hros, gai, gagnant tous les coeurs par une bont que
+quelques-uns prenaient pour simplicit, tait peine arriv
+l'adolescence, qu'il tait dj pour le royaume de son pre un
+dfenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des
+glises, et, ce qu'on avait nglig longtemps, il protgeait la
+scurit des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.
+
+Vers cette poque, il s'leva entre le vnrable Adam, abb de
+Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions
+qui s'envenimrent et arrivrent un tel degr d'irritation que,
+l'esprit de rvolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage,
+les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre
+et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en
+fut indign, et contraignit Bouchard comparatre au chteau de
+Poissy devant le roi son pre, pour s'en remettre son jugement.
+Bouchard ayant t condamn ne voulut pas se soumettre la
+condamnation prononce contre lui, et se retira en libert; mais il
+eut bientt subir tous les maux que la majest royale a droit
+d'infliger des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince
+l'attaqua aussitt lui et ses adhrents, Mathieu, comte de Beaumont,
+et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, hommes violents et
+belliqueux qu'il avait gagns sa cause. Louis dvasta les terres de
+Bouchard, dtruisant les maisons et les petits forts, l'exception du
+chteau, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les
+rebelles persistaient vouloir se dfendre dans le chteau, il en fit
+le sige avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte
+de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard se soumettre, le courba
+sous le joug de sa volont, et termina tout son avantage la querelle
+qui avait caus ces troubles.
+
+Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, parce qu'il
+avait pris part cette guerre et pour d'autres raisons, surtout
+cause des dommages qu'il avait fait prouver l'glise de Beauvais.
+Drogon avait quitt son chteau, sans toutefois s'en loigner
+beaucoup, afin de pouvoir s'y rfugier promptement en cas de besoin.
+Il marcha avec des archers et des arbaltriers la rencontre du
+prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si compltement
+qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son
+chteau sans tre suivi de prs. Louis se jeta vers la porte au milieu
+des gens de Drogon, reut et donna mille coups de l'pe qu'il maniait
+habilement, entra dans le chteau, s'y maintint malgr les efforts de
+l'ennemi, et ne s'en retira qu'aprs l'avoir entirement brl avec
+les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le hros tait
+anim d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas se garantir de
+l'incendie, qui fit courir un grand danger son arme et sa
+personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux.
+
+ Suger, abb de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII,
+ naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la
+ vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore
+ compos un trait sur son administration du monastre de
+ Saint-Denis, une histoire de Louis VII, reste inacheve; on a
+ aussi de lui un certain nombre de lettres.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.
+
+1119.
+
+ Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de
+ Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son
+ hritage, la Normandie, dont il avait t dpouill par Henri, roi
+ d'Angleterre.
+
+
+Le roi Louis tait revenu la hte en Normandie, avec quelques braves
+chevaliers. Le 20 aot, le roi Henri, aprs avoir entendu la messe
+Noyon sur Andelle, commena une expdition, ne sachant pas que le roi
+de France se trouvt alors aux Andelys; il s'avanait donc avec une
+belle arme, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses
+soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, l'aide
+des chevaux, au chteau de Lions. Le roi avait plac quatre chevaliers
+en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers
+qui pouvaient se prsenter. Ils virent des chevaliers avec leurs
+casques et leurs bannires se dirigeant vers Noyon, et ils en
+prvinrent aussitt le roi.
+
+Pendant ce temps-l, le roi Louis sortait des Andelys avec son arme;
+il se plaignit ses chevaliers, et plusieurs reprises, de ce qu'il
+ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne
+savait pas que son adversaire tait si prs; aussi marchait-il la
+hte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, esprant
+entrer le jour mme dans ce chteau par suite d'une trahison. Mais les
+vnements furent bien diffrents, et la victoire ne se montra pas
+favorable aux orgueilleux qui dsiraient la guerre; elle trompa et mit
+en fuite celui qui esprait jouir des gloires du triomphe....
+
+Prs de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre
+une grande plaine, appele par les habitants plaine de Brenmule[92].
+Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revtit son armure et
+plaa ses escadrons bards de fer. Leurs rangs comptaient ses deux
+fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri
+d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs
+accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions,
+aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouv la suite de
+l'affaire, ils taient aussi distingus par leur prudence que par leur
+prouesse. L'tendard tait confi douard de Salisbury, brave
+chevalier qui avait dj fourni de nombreuses preuves de sa valeur et
+d'un courage indomptable. Aussitt que le roi Louis aperut l'ennemi,
+qu'il dsirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprs de sa
+personne 400 chevaliers qui se trouvaient sa porte, et leur ordonna
+de combattre bravement pour l'indpendance de la France et la justice,
+et aussi pour ne pas laisser dchoir la gloire des Franais. Guillaume
+Cliton se prpara combattre pour dlivrer son pre, Robert, de la
+dure captivit qu'il subissait et pour reprendre son hritage. Mathieu
+comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de
+l'arme franaise, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard
+de Montmorency se prparrent au combat. Quelques Normands, parmi
+lesquels se trouvaient Guillaume Orpin et Baudry de Bray, s'taient
+joints aux Franais. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se
+rassemblrent dans la plaine de Brenmule et se disposrent se battre
+bravement contre les Normands.
+
+ [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.
+
+Les Franais engagrent l'action et donnrent avec vigueur les
+premiers coups; mais chargeant en dsordre, ils furent bientt rompus,
+vaincus et obligs de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri,
+combattait avec cent chevaliers bien monts; le reste de l'arme,
+compos de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
+commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume
+Crpin chargrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant t
+tus, ils furent entours et pris. Ensuite, Godefroy de Srans et les
+autres seigneurs du Vexin attaqurent avec vigueur et forcrent
+reculer tout le corps de bataille; mais bientt, les hommes de Henri,
+prouvs par de nombreux combats, reprirent courage et firent
+prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui
+avaient t jets bas de leurs chevaux. Alors les Franais dirent
+leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commenc le combat,
+ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que
+nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont
+pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
+Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver
+un malheur irrparable.
+
+Louis se dcida alors la retraite, et prit le galop accompagn de
+Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparrent
+de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux
+Andelys. Ceux qui s'taient avancs sur une seule route avec orgueil
+se sauvrent avec confusion par plusieurs chemins dtourns. Guillaume
+Crpin tait, comme nous l'avons dit, cern avec les siens; il aperut
+le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui
+au milieu des combattants et lui dchargea sur la tte un rude coup
+d'pe. Le casque garantit la tte du prince, et aussitt Roger, fils
+de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et,
+tout en le tenant sous lui, empcha que les amis du roi ne le
+tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup
+de gens le menacrent, et Roger eut fort faire pour le sauver.
+C'tait un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de
+frapper avec l'pe sur une tte que le saint chrme avait sacre et
+qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui
+chantaient la louange de Dieu pour lui tmoigner leur reconnaissance.
+
+Dans cette bataille livre entre deux rois, et o combattirent prs de
+neuf cents chevaliers, j'ai remarqu qu'il n'y en eut que trois de
+tus. En effet, ils taient entirement couverts de fer, et ils
+s'pargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit
+cause de la fraternit d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus
+prendre les fuyards qu' les tuer. Il est vrai que les guerriers
+chrtiens n'taient pas altrs du sang de leurs frres, et qu'ils se
+contentaient de se rjouir de la juste victoire que Dieu leur
+accordait, et de combattre pour le bien de l'glise et le repos des
+fidles.
+
+Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crpin et beaucoup d'autres
+furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient
+Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est trois lieues des
+Andelys. Dans ce temps-l, tout ce pays tait dsert, cause de la
+violence de la guerre. Tout coup les princes se rassemblent au
+milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des
+combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit
+tomber les plus nobles barons.
+
+Le roi des Franais, fuyant seul, se perdit dans la fort, et
+rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le
+pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux
+Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus
+grandes rcompenses pour l'engager lui servir de guide. Dtermin
+par l'appt de cette rcompense, le paysan conduisit aux Andelys le
+roi, trs-effray, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le
+trahir, soit d'tre poursuivi par l'ennemi et d'tre fait prisonnier.
+Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la
+garde de ce prince, mprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa
+btise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas
+avoir su quel tait celui qu'il avait sauv.
+
+Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'tendard du roi Louis, au
+soldat qui l'avait pris, et le conserva comme tmoignage de la
+victoire que Dieu lui avait accorde; mais il renvoya au roi Louis son
+cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
+ un roi.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII.
+
+
+
+
+LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSIN. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS.
+
+1127-1128.
+
+
+Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur
+Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu' la fin de sa vie; mais, pour
+ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court rcit, bien qu'il ft
+ncessaire d'entrer dans de longs dtails, et je dirai ce qu'il a
+fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et trs-puissant comte
+Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la soeur de la grand'mre
+du roi Louis[94], avait succd, par suite de sa parent, au brave
+comte Baudouin[95]; il gouvernait le comt populeux de Flandre avec
+fermet et habilet, et se montrait le protecteur de l'glise de Dieu,
+libral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants
+par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et mme servile,
+voulaient lui ravir la dignit qu'il possdait selon le droit, et
+chasser la branche de la maison de Flandre, laquelle il appartenait.
+Il les avait cits en jugement devant sa cour, comme il devait le
+faire; mais ces hommes, c'est--dire le prvt de l'glise de Bruges
+et les siens, orgueilleux et tratres, avaient ourdi de noirs complots
+contre lui. Un jour que le comte tait Bruges, il alla le matin
+l'glise de Dieu, et, prostern sur le pav, il priait tenant un livre
+de prires. Soudain, Bouchard, neveu du prvt et vrai assassin, entre
+avec des sclrats de son espce et d'autres complices de son crime
+dtestable, et vient tratreusement se placer derrire le comte, qui
+priait et adressait Dieu toutes ses penses. Le misrable tire sans
+bruit son pe du fourreau et en touche lgrement le cou du comte,
+qui tait alors prostern, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il
+s'offrt sans dfense l'pe de l'assassin; puis, l'impie frappe
+l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tte de
+son seigneur. Tous les complices de ce crime excrable, altrs du
+sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enrags, et
+dchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente;
+ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis,
+ajoutant encore leur sclratesse, et aveugls par leur mchancet,
+ils assassinrent tous ceux des chtelains et des plus nobles barons
+du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'glise, soit dans le
+chteau, les tuant sans qu'ils fussent prts mourir, ni confesss.
+Je crois toutefois qu'il a t utile ces malheureux d'avoir t
+ainsi tus, cause de leur fidlit leur seigneur et pendant qu'ils
+priaient dans l'glise, parce qu'il est crit: O je te trouverai, je
+te jugerai. Cependant les cruels assassins du comte l'enterrrent
+dans l'glise mme, de peur qu'on ne le pleurt et qu'on ne
+l'ensevelt au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa
+mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidles le
+venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de
+voleurs, ces misrables s'y retranchrent, ainsi que dans le palais du
+comte, qui touchait l'glise; ils y rassemblrent des vivres et s'y
+prparrent se dfendre et dominer de l tout le pays.
+
+ [93] Canut IV.
+
+ [94] Adle, fille de Robert le Frison.
+
+ [95] Le comte Charles le Bon tait neveu du comte Baudouin.
+
+En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient
+pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent leur seigneur des
+obsques o leurs larmes cartrent tout soupon de trahison, et
+dnoncrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais
+ tout l'univers, o ils en rpandirent la nouvelle. Conduit par son
+amour pour la justice et par son amiti pour un prince de son sang,
+punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrter par la
+guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut,
+entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de
+courage et d'activit pour dtruire avec la dernire rigueur les
+excrables auteurs du meurtre.
+
+Il tablit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de
+Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les
+droits du sang; puis, arriv Bruges, sans se laisser arrter par la
+crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruauts, ni par celle
+d'avoir combattre contre la branche de la maison de Flandre qui
+s'tait souille par une telle flonie, il enferma et assigea les
+assassins dans l'glise et la tour; il empcha qu'ils ne reussent des
+vivres, il les rduisit ceux qu'ils avaient rassembls, mais que
+dj la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se
+servir. Aprs avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des
+maladies et du fer des assigeants, ces misrables abandonnrent
+l'glise et ne conservrent que la tour, esprant qu'elle les
+sauverait; mais bientt ils dsesprrent de sauver leur vie, et leurs
+chants de victoire se changrent en cris de douleur, et leurs voix,
+d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le
+plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses
+compagnons; il esprait quitter le pays, mais il ne russit pas,
+cause de l'normit de son crime; arriv dans le chteau de l'un de
+ses amis, il y fut arrt sur l'ordre du roi. On lui infligea un
+supplice rigoureux; li sur une roue leve, il fut livr la
+voracit des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent
+arrachs; on le pera d'un millier de flches et de javelots, et aprs
+sa mort on le jeta dans un gout.
+
+Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de
+s'enfuir; il erra quelque temps sans tre trop poursuivi; puis il
+revint pouss par son orgueil, et dit: Qui suis-je donc et qu'ai-je
+donc fait? Pris et livr au roi, il fut condamn une mort horrible;
+on le pendit une fourche avec un chien; quand on frappait le chien,
+l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois mme, ce qui
+fait horreur dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa
+honteuse vie, ce Berthold, le plus misrable des misrables. Tous les
+autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints
+de se rendre aprs avoir beaucoup souffert, et furent jets les uns
+aprs les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se
+brisrent la tte. Un d'eux, Isaac, s'tait cach dans un monastre et
+s'tait fait tondre pour viter la mort: on le dgrada de sa qualit
+de moine, et on le pendit.
+
+Aprs son triomphe Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres,
+chteau trs-fort, pour punir aussi Guillaume le Btard, fauteur de ce
+perfide complot. Guillaume le Btard envoya des messagers aux gens de
+Bruges, et les gagna son parti par ses menaces et ses caresses; mais
+pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents
+hommes d'armes, une partie de l'arme du roi l'attaqua, et l'autre
+partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le chteau
+par une autre porte, et s'en empara. Matre de ce chteau fort, le roi
+enleva ses biens Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna
+justement ne rien possder en Flandre l'homme qui avait cherch
+devenir le matre de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lav et en
+quelque sorte rebaptis par ces divers chtiments et par une copieuse
+effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien tabli, le roi
+revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_.
+
+
+
+
+SUGER.
+
+
+En mme temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans
+le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manire que
+les affaires ne l'empchaient pas d'accomplir les devoirs du
+monastre, et que le monastre ne l'empchait jamais d'assister aux
+conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vnration que l'on a
+pour un pre et le respectait comme un matre, cause de l'lvation
+et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prlats se
+levaient par respect et lui donnaient la premire place. Chaque fois
+qu' la prire du roi les vques s'assemblaient pour dlibrer sur
+des affaires importantes de l'tat, c'tait toujours lui qu'ils
+remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde
+d'ajouter quelque chose ses paroles, comme dit Job, quand les flots
+de son loquence taient tombs sur eux goutte goutte. Les cris des
+orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles
+du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux.
+Quel est l'opprim ou l'homme ayant se plaindre d'une injustice qui
+n'ait pas trouv en lui un protecteur, si toutefois sa cause tait
+juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'carta jamais de
+l'quit, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas
+sduire par des prsents et ne se fit pas donner toujours la
+rtribution qui lui tait due. Qui ne serait pas plein d'admiration
+pour son esprit, inaccessible la cupidit, humble dans la
+prosprit, calme au milieu des agitations du monde et devant les
+prils, et coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne
+semblait pouvoir le supporter?
+
+Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de
+sa naissance; mais ces aveugles et ces insenss ne pensent donc pas
+que c'est un plus grand loge, et qu'il est plus glorieux pour lui
+d'avoir anobli les siens que d'tre issu de parents nobles.... C'est
+l'me qui fait les nobles, et chez Suger l'me tait videmment telle.
+
+Quand le poids des affaires de l'tat reposait sur lui, jamais une
+affaire, publique ou prive, ne lui fit ngliger le service de Dieu.
+Soit qu'il clbrt l'office au milieu de ses religieux ou avec ses
+domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens,
+d'entendre chanter les psaumes, mais il tait le premier psalmodier
+ haute voix o rciter les leons. J'ai souvent admir en lui que
+sa mmoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa
+jeunesse, que personne ne pouvait lui tre compar pour les pratiques
+et les prires monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il
+n'avait jamais appris autre chose: cependant il tait si instruit dans
+les tudes librales, que quelquefois il dissertait avec une
+prodigieuse subtilit sur des sujets de dialectique ou de rhtorique,
+et plus volontiers sur des questions de thologie qu'il avait tout
+spcialement tudies. Il tait en effet si vers dans la connaissance
+des Saintes critures, que jamais il n'hsitait faire une rponse
+prcise, quel que ft le point sur lequel on l'interrogeait. La sret
+de sa mmoire ne lui avait pas permis d'oublier mme les potes
+profanes; aussi rcitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu
+qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse
+d'esprit et une si bonne mmoire, ce qu'il avait une fois saisi ne
+pouvait plus lui chapper.
+
+Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y
+eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger tait, suivant le
+mot de Caton, un homme de bien habile bien parler. Il avait une
+telle grce d'locution en latin et dans sa langue maternelle, que
+quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait
+d'abondance. Il tait si familier avec l'histoire, que pour quelque
+roi ou prince des Franais qu'on lui nommt, il en racontait tous les
+actes avec rapidit et sans hsiter. Il a crit dans un bel ouvrage
+l'histoire du roi Louis le Gros; il commena aussi la vie du fils de
+ce mme Louis, mais la mort l'empcha de terminer ce dernier ouvrage.
+Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement
+tous les faits de ces deux rgnes, que celui qui avait vcu dans
+l'intimit de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et
+sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de
+qui leur palais semblait vide. Il est constant qu' partir du moment
+o Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu' sa mort le
+royaume fut dans une prosprit continuelle, tendit largement ses
+limites, triompha de ses ennemis et parvint un haut degr de
+splendeur. Mais peine fut-il mort que le sceptre de la France
+ressentit gravement les inconvnients d'une telle perte; et on le voit
+aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, priv du duch
+d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces.
+
+ [96] Par le divorce de Louis VII, le duch d'Aquitaine resta
+ entre les mains d'Elonore, duchesse d'Aquitaine.
+
+ GUILLAUME, _Vie de Suger_.
+
+ Guillaume, moine de Saint-Denis, avait t le secrtaire et le
+ confident de Suger. Quelques annes aprs la mort de Suger,
+ Guillaume composa, la prire d'un autre moine, nomm Geoffroy,
+ une biographie trs-curieuse du grand abb.
+
+
+
+
+LA COMMUNE DE LAON.
+
+1112.
+
+
+La ville de Laon depuis longtemps tait accable d'un si grand
+malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun matre, et que
+chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la rpublique
+de meurtres et de brigandages. Les choses en taient venues ce point
+que si le roi venait Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit
+d'exiger le respect d sa dignit, lui-mme tait aussitt vex dans
+ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses
+chevaux l'abreuvoir, on les enlevait violemment aprs avoir accabl
+ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs
+eux-mmes avec mpris; on n'pargnait ni leurs personnes, ni leurs
+biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne
+pouvait entrer dans la ville ou mme en approcher, sans tre, moins
+d'un sauf-conduit bien en rgle, jet en prison et oblig de payer
+ranon, ou bien cit en jugement sans raison.
+
+Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se
+ft pass chez les barbares, et cela au jugement mme de ceux qui ne
+reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur
+campagne, et venaient Laon pour acheter au march; les gens de la
+ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles
+ou dans des cuelles des chantillons de lgumes, de grains ou de
+toute autre denre, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les
+offraient celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Aprs que
+l'acheteur s'tait engag payer le prix convenu, le vendeur lui
+disait: Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre
+allait, et quand ils taient arrivs jusqu'au coffre o tait la
+marchandise, l'honnte vendeur levait le couvercle, disant
+l'acheteur: Mets la tte et les bras dans le coffre, et tu verras que
+toute cette marchandise est bien semblable l'chantillon que je t'ai
+montr sur la place. Lorsque l'acheteur avait saut sur le bord du
+coffre et qu'il y tait suspendu sur le ventre, la tte et les paules
+dans le coffre, l'honnte vendeur, qui tait derrire, soulevait
+l'imprudent paysan par les pieds, le lanait dans le coffre, et,
+laissant tomber le couvercle aussitt, le tenait dans cette prison
+jusqu' ce qu'il ait pay sa ranon. Ces actes et bien d'autres du
+mme genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens
+volaient et faisaient le brigandage publiquement et main arme; il
+n'y avait de scurit pour quiconque se trouvait dans les rues pendant
+la nuit; on tait arrt, fait prisonnier ou gorg.
+
+Le clerg et les grands voyant ce qui se passait et tchant par tous
+les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent
+offrir par des dputs de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la
+permission d'tablir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce
+nom excrable et nouveau. Tous les habitants soumis l'obligation de
+payer un certain cens devaient une seule fois dans l'anne payer
+leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils
+commettaient quelque acte contraire la loi, ils pouvaient se
+racheter par une amende lgalement fixe. A cette condition, ils
+taient entirement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a
+coutume d'imposer aux serfs.
+
+Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une
+foule de vexations, et donnrent de grandes sommes d'argent ces
+avares, dont les mains taient comme autant de gouffres qu'il fallait
+toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils
+promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les
+conventions que l'on venait de faire. Aprs que le clerg, les grands
+et le peuple se furent ainsi associs pour la protection commune,
+l'vque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup
+d'argent; furieux contre ceux qui avaient tabli un tel changement
+dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer;
+mais on lui offrit bientt de fortes sommes d'or et d'argent; ses
+discours emports se calmrent, il jura de respecter les droits de la
+commune qui avait t tablie sur le modle de celles de Noyon et de
+Saint-Quentin. Des dons considrables faits par les gens du peuple
+engagrent aussi le roi confirmer et jurer la commune par serment.
+
+ [97] Ce Gaudry venait d'tre nomm vque, la sollicitation du
+ roi d'Angleterre; il n'tait pas dans les ordres, et avait
+ jusqu'alors men la vie de soldat.
+
+Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'levrent lorsque,
+aprs avoir reu les prsents du peuple et fait tant de serments, ces
+mmes hommes s'efforcrent de renverser ce qu'ils avaient jur de
+maintenir et essayrent de rduire leur condition primitive les
+serfs mancips et affranchis de toutes les violences du joug. Les
+grands et l'vque taient pleins d'envie contre les bourgeois; si un
+homme du peuple tait cit en jugement, non par la volont de Dieu,
+mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamn, on lui
+ravissait tout son avoir jusqu' la ruine complte.
+
+Les hommes chargs de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant
+de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prvarications,
+altrrent les monnaies tel point, qu'une foule de personnes furent
+rduites la dernire misre. Ils fabriqurent en effet avec du
+cuivre le plus vil des pices qu' force d'artifices ils faisaient
+paratre, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple,
+ignorant et tromp, changeait contre ces pices ce qu'il avait de
+prcieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur
+vque, des prsents le dcidaient supporter patiemment de tels
+excs; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien
+plus loin encore, beaucoup de gens furent ruins. L'vque se trouva
+enfin dans l'impuissance bien mrite de conserver ou de rformer sa
+monnaie, dont il avait si mchamment favoris l'altration; alors il
+ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie trs-corrompue,
+auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage
+obtenir que les bourgeois conservassent ces espces, il ordonna enfin
+que l'on frapperait de nouvelles pices, sur lesquelles on
+reprsenterait un bton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on
+se moqua de ces pices, en secret cependant, et on les rejeta, car
+elles taient au-dessous de la monnaie la plus dtestable. Chaque fois
+que l'on mettait de nouvelles espces, on rendait des dits par
+lesquels il tait dfendu de dcrier les monnaies l'effigie de
+l'vque; il rsultait de ces dfenses des occasions continuelles de
+traner devant la justice les gens du peuple accuss d'avoir mal parl
+des actes de l'vque; cette opposition servait de prtexte pour
+augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal
+agent de cette affaire tait un moine, compltement dshonor, nomm
+Thierry et venu de Tournay, o il tait n. Il avait apport de
+Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise
+monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de
+prsents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans
+le pays mensonge, parjure et pauvret, et en chassa vrit, justice et
+richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus
+de ravages dans cette province, et cela dans le temps mme o Rome
+aimait le plus se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon.
+
+L'vque recommena bientt contre un autre Grard ce qu'il avait fait
+en secret contre Grard de Crcy[98], et donna alors une preuve
+publique de sa cruaut. Ce Grard tait maire ou dixainier, je ne sais
+pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant l'vque;
+l'vque le hassait plus que tout autre[99]; il parvint s'emparer
+de lui, le jeta dans une prison du palais piscopal, et pendant la
+nuit il lui fit arracher les yeux par un ngre de sa domesticit. Ce
+crime le couvrit de honte et fit renatre les bruits sur l'assassinat
+du premier Grard. Et cependant tout le monde, clerg et peuple,
+savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe,
+ordonnent aux vques, comme aux prtres, de s'abstenir de donner la
+mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la
+perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais
+si le saint-sige en eut connaissance, mais ce qui est sr, c'est que
+le pape suspendit l'vque de ses fonctions, et je crois que ce fut
+pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquit
+jusqu' faire la ddicace d'une glise, puis il partit pour Rome,
+apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion,
+et revint ayant recouvr tout son pouvoir sur nous.
+
+ [98] Grard, seigneur de Crcy, que l'vque avait fait
+ assassiner.
+
+ [99] Parce qu'il tait favorable un ennemi de l'vque.
+
+Dieu, voyant que matres et sujets taient tous coupables de la mme
+sclratesse, laissa clater ses jugements; il permit que les
+mauvaises passions qui se dveloppaient depuis longtemps fissent
+explosion. L'vque fit donc venir auprs de lui quelques clercs et
+quelques grands de la ville, et rsolut de dtruire, la fin du
+carme et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la
+commune qu'il avait jure et qu'il avait fait jurer au roi par ses
+prsents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la
+veille du vendredi-saint, c'est--dire le jour de la Cne du Seigneur,
+il excita le roi se parjurer. Dans ce jour o Gaudry devait
+consacrer le trs-glorieux chrme, avec lequel sont oints les vques,
+il n'entra mme pas dans l'glise; il complotait avec les gens du roi
+les moyens de dcider le prince dtruire la commune et rtablir
+les choses dans l'tat primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur
+ruine, promirent au roi et ses gens 400 livres ou plus, je ne sais
+pas au juste; mais l'vque et les grands engagrent le roi se
+mettre de leur ct, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le
+Gros), fils de Philippe, tait tellement remarquable de sa personne
+qu'il semblait cr pour la majest du trne; brave la guerre,
+prompt en affaires, inbranlable dans l'adversit, bon en toute autre
+chose, il mrite le blme parce qu'il tait trop accessible aux hommes
+vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidit du roi le fit
+s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il
+consentit, malgr ce qu'il devait Dieu, ce que ses serments et
+ceux de l'vque et des grands fussent viols et dclars nuls, sans
+respecter ni l'honneur ni la solennit des jours saints. Cette mme
+nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le
+peuple, voulut coucher dans l'intrieur du palais piscopal, et partit
+au point du jour. Alors l'vque dclara aux grands qu'ils pouvaient
+se regarder comme dgags de l'engagement de payer au roi une si forte
+somme, et qu'il les dlivrerait de toutes leurs promesses: Jetez-moi,
+leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je
+vous donne, et forcez-moi de payer ranon.
+
+La violation des traits qui avaient tabli la commune de Laon
+exaspra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessrent
+de les remplir: savetiers et cordonniers fermrent leurs choppes; les
+aubergistes et les cabaretiers n'exposrent aucune marchandise; tous
+savaient que dornavant l'ardeur des matres pour le pillage ne
+respecterait plus aucune proprit. En effet, l'vque et les grands
+se mirent rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que
+chaque bourgeois payt pour la destruction de la commune, autant qu'il
+avait pay pour son tablissement. Tout ce que je viens de raconter se
+passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et
+c'est ainsi que les mes se disposrent par l'homicide ou le parjure
+recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. L'vque
+et les grands pendant les jours saints n'taient occups que des
+moyens l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce
+qu'il possdait. Du ct du peuple, une rage de bte froce, et non
+pas la colre, soulevait les petites gens, et ils rsolurent et
+jurrent tous ensemble de tuer l'vque et ses complices. Quarante
+d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet
+transpira. Matre Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du
+samedi saint, il fit dire l'vque, qui allait se coucher, de ne pas
+venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais
+l'vque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'cria: Fi donc, de
+telles gens me tueraient! Cependant, tout en parlant de ces gens avec
+un mpris affect, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans
+l'glise.
+
+ [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les
+ lettres et par la puret de ses moeurs tait la lumire de toute
+ la France. Il s'tait oppos l'lection de Gaudry.
+
+Le lendemain il donna ordre ses gens et quelques soldats de cacher
+des pes sous leurs vtements et de marcher derrire lui lorsqu'il
+suivrait son clerg la procession. Pendant qu'elle dfilait, il y
+eut un peu de dsordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de
+foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une vote et
+croyant que l'on commenait excuter le meurtre jur, se mit crier
+ plusieurs reprises, comme pour donner le signal: Commune, commune!
+Mais parce que c'tait une bonne fte, ces cris restrent sans effet,
+mais ils donnrent des soupons au parti oppos. Aussi, quand l'vque
+eut clbr l'office de la messe, il fit venir des terres de l'vch
+un grand nombre de paysans; les uns furent chargs de dfendre les
+tours de l'glise, les autres de bien garder le palais; il devait
+cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que
+l'argent promis au roi par l'vque serait certainement pay par eux.
+
+La coutume Laon est que le second jour aprs Pques le clerg aille
+en procession faire une station l'glise de Saint-Vincent. Les
+bourgeois rsolurent de mettre excution ce jour-l leurs projets,
+qui avaient t dcouverts la veille; mais ils ne le firent pas,
+parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands taient avec
+l'vque. Comme on tait dj arriv au troisime jour aprs Pques,
+l'vque, rassur, renvoya les paysans qu'il avait chargs de dfendre
+les tours et son palais et qu'il avait forcs d'y vivre leurs frais.
+
+Le cinquime jour aprs Pques, dans l'aprs-midi, l'vque
+s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il
+voulait faire payer aux bourgeois, quand tout coup il se fait un
+grand bruit dans la ville, o le peuple criait: Commune, commune!
+Des bandes de bourgeois arms d'pes, de haches deux tranchants,
+d'arcs, de cognes, de massues et de lances, envahissent l'glise de
+la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais piscopal. A cette
+nouvelle, les grands, qui avaient promis l'vque de venir le
+secourir en cas de besoin, arrivrent de tous cts. Le chtelain
+Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de moeurs pures,
+s'empressa d'accourir, et traversa l'glise en courant, n'ayant pour
+toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entr dans
+le vestibule du palais, qu'il reut la tte un coup de hache, qui
+lui fut lanc par Raimbert, qui avait t son compre; il fut le
+premier des grands qui fut tu. Quelque temps aprs, Raynier, qui
+avait pous une de mes cousines, arriva au palais; et au moment o il
+cherchait pntrer dans la chapelle piscopale, il reut un coup de
+lance par derrire, et tomba; son corps fut brl peu aprs, depuis la
+ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisime,
+Adon, ardent en paroles et l'action, mais qui lui seul ne pouvait
+lutter contre la foule des assaillants, fut attaqu au moment o il
+allait entrer dans le palais; il se dfendit avec vigueur, de la lance
+et de l'pe, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une
+table qui se trouvait dans la cour; mais comme il tait couvert de
+blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se dfendit
+encore longtemps, donnant de rudes coups ceux qui l'assigeaient en
+quelque sorte. A la fin, son corps puis fut travers d'une flche
+lance par un homme du peuple, et bientt aprs rduit en cendres
+pendant l'incendie qui dtruisit le palais piscopal.
+
+La populace insolente attaquait l'vque au milieu des clameurs les
+plus affreuses. Le prlat, aid de quelques soldats, se dfendit de
+son mieux en jetant des pierres et des flches sur les assaillants;
+comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant
+esprer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un
+de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un
+tonneau dont un fidle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y
+croyait en sret. Les bourgeois courant partout cherchaient o il
+pouvait tre, l'appelant coquin et non pas vque; ils saisirent un de
+ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur
+indiqua par un perfide signe de tte o tait son matre; alors, se
+ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et dcouvrirent
+enfin leur victime.
+
+Il y avait un certain Teudegaud, sclrat consomm, serf de l'glise
+de Saint-Vincent; il avait t longtemps prpos par Enguerrand de
+Coucy la recette du page au pont de Sourdes; il pillait souvent les
+malheureux voyageurs, les dpouillait et les jetait ensuite dans la
+rivire, afin de ne pas avoir craindre leurs plaintes. Dieu seul
+sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses
+brigandages n'est possible personne. Il portait sur son ignoble
+visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquits sans
+nombre de son coeur. Disgraci par Enguerrand, il s'tait jet
+aveuglment dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois
+il n'avait eu piti ni pour moine, ni pour clerc, ni pour tranger, ni
+pour l'ge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer
+l'vque. Chef du complot qui s'excutait, il s'efforait de dcouvrir
+la retraite du prlat, pour lequel il avait une haine qui dpassait
+celle de tous ses complices.
+
+Ces gens cherchaient donc l'vque dans chaque tonneau, Teudegaud
+s'tant arrt devant la tonne o s'tait rfugi le malheureux
+Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandrent qui tait
+cach l, et Teudegaud le frappa d'un bton; mais le malheureux vque
+ne pouvait desserrer ses lvres glaces de terreur, et peine put-il
+rpondre: C'est un malheureux prisonnier. L'vque avait coutume
+d'appeler Teudegaud, en se moquant et cause de sa figure de loup,
+Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi
+le brigand dit l'vque: Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui
+est cach dans ce tonneau. Gaudry, qui, bien que pcheur, tait
+cependant l'oint du Seigneur, fut tir du tonneau par les cheveux,
+accabl de coups et tran au grand jour dans le cul de sac du clotre
+des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux
+supplia ces furieux d'avoir piti de lui; il leur promet qu'il ne sera
+plus leur vque; il s'engage leur donner de grosses sommes d'argent
+et quitter le pays; on ne lui rpond que par des injures. Un d'eux,
+nomm Bernard de Bruyres, lve sa hache et fait sauter la cervelle de
+la tte de cet homme sacr, quoique pcheur; avant qu'il soit tomb,
+un autre conjur lui assne un coup qui lui coupe la figure en
+travers; alors il rend l'me. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui
+brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud,
+voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout l'heure tait
+encore vque, essaye de le prendre, et y trouvant difficult, il
+coupe avec l'pe le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le
+cadavre de Gaudry est dpouill de ses vtements et jet nu dans un
+coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent
+d'ignobles railleries sur ce corps tendu dans la rue, et le couvrent
+de terre, de pierres et de boue.
+
+Une partie de la populace furieuse se prcipita vers la maison de
+Raoul, matre d'htel de l'vque; c'tait un homme petit, mais d'une
+me hroque. Il avait revtu son casque et une bonne armure, et se
+prparait rsister avec nergie; mais quand il vit ses ennemis si
+nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu sa maison, alors il
+jeta ses armes, s'avana dsarm au milieu d'eux, et implora leur
+piti au nom de la croix; mais Dieu s'tait retir de lui: aussi on le
+renversa et on le tua sans piti.
+
+Ce fut de la maison du trsorier, qui, par une simonie vidente, tait
+en mme temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'tendit en
+rampant jusque sur l'glise. Les murs de la cathdrale avaient t
+splendidement dcors de tentures et de tapisseries en l'honneur des
+ftes qu'on clbrait en ce moment; aussitt qu'elles furent atteintes
+par le feu, des voleurs s'emparrent de quelques-unes des tentures de
+drap; les tapisseries furent brles. Les plaques d'or qui dcoraient
+l'autel, les tombeaux des saints, l'espce de cintre qui les recouvre
+et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des
+plus nobles clercs, qui s'tait cach sous un de ces couvercles et
+n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit
+bientt entour par les flammes; il courut alors vers le sige
+piscopal, cassa avec le pied le chssis vitr qui l'entourait, sauta
+en bas et s'chappa.
+
+Le crucifix de Notre-Seigneur, richement dor et orn de pierreries,
+et accompagn d'un vase de saphir plac sous les pieds de la sainte
+image, fut compltement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur
+quand on le retira des dcombres.
+
+Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant
+cette horrible sdition. L'pouse d'Adon, voyant son mari qui se
+prparait marcher au secours de l'vque, au premier signe de la
+rvolte, comprit qu'une mort prochaine menaait son mari; elle le pria
+de la pardonner si par hasard il avait se plaindre d'elle. Tous deux
+se tinrent longtemps serrs dans les bras l'un de l'autre, en
+sanglotant, et se donnrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette
+femme disant son mari: Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi la fureur
+des bourgeois? Adon lui prit la main, et la passa sous son bras
+gauche, tenant toujours sa lance de l'autre ct; il ordonna son
+intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci,
+qui tait du nombre des conjurs, non-seulement ne suivit pas son
+matre, mais le poussa rudement par derrire, en l'injuriant et en
+mconnaissant l'autorit de celui dont il tait le serf et qu'il
+venait de servir table quelques instants auparavant. Adon parvint
+cependant protger sa femme contre les sditieux, et la cacha dans
+la demeure d'un portier de l'vque; mais cette malheureuse femme,
+quand le palais piscopal fut attaqu et incendi, se sauva sans
+savoir o elle se rfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait
+offenses, la prirent, la battirent et lui enlevrent ses vtements;
+elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva l'aide de ce
+dguisement dans le monastre de Saint-Vincent.
+
+Quant ma cousine, aprs le dpart de son mari, abandonnant tout le
+mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle
+escalada le mur qui entourait son verger, et se rfugia dans la cabane
+d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientt aprs, voyant
+l'incendie se dvelopper, cette infortune se jeta sur la porte que la
+vieille avait ferme par dehors, brisa coups de pierre la serrure,
+se revtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa
+d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le
+monastre; mais, s'apercevant que le feu tait ce couvent, elle
+revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus loigne
+du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la
+cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son
+mari, et son dsespoir se changea en une vritable fureur. D'autres
+femmes, par exemple l'pouse et les filles de Guinimar, se cachrent
+dans les retraites les plus misrables; plusieurs autres firent de
+mme.
+
+L'archidiacre Gautier tait, avons-nous dit, avec l'vque lorsqu'on
+attaqua le palais; comme il avait toujours jet de l'huile sur le feu,
+il sauta par une fentre dans le verger, escalada le mur, se sauva par
+des chemins de traverse au milieu des vignes, la tte nue, et gagna le
+chteau de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient
+en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les gouts.
+L'pouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde,
+tait ce jour-l la ville, parce que son mari avait succd, je
+crois, Grard dans les fonctions de chtelain de l'abbaye;
+Hermengarde et la femme de Raoul, matre d'htel de l'vque, se
+couvrirent d'habits de religieuse, et se rfugirent dans le monastre
+de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, peine g de six ans, ne fut
+pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver,
+lorsqu'un de ces mchants rebelles le rencontra, le fora de lui
+montrer ce qu'il tenait cach sous sa cape et tua le pauvre enfant
+dans les bras mmes du fidle serviteur.
+
+Pendant le jour de la rbellion, et toute la nuit qui suivit, clercs,
+femmes et tous autres fuyards s'chapprent au travers des vignes; on
+n'hsitait pas revtir les hommes d'habits de femme, et les femmes
+d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrs et le vent jetait les
+flammes avec tant de force sur le monastre de Saint-Vincent, que les
+moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce
+qu'ils possdaient. Pour ceux qui s'taient rfugis dans le
+monastre, ils taient pleins de terreur, comme si les pes fussent
+dj sur leur tte.
+
+Gui, l'archidiacre et trsorier, ne se trouva pas par bonheur Laon
+quand clata la rvolte; il tait all, avant les ftes de Pques,
+Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dvotions; aussi les
+meurtriers dploraient spcialement son absence.
+
+L'vque et les principaux seigneurs massacrs, les bourgeois
+attaqurent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant
+toute la nuit ils bloqurent la maison de Guillaume, fils de cet
+Haduin qui, loin de comploter la mort de Grard, avait t ds le
+matin prier l'glise avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les
+rebelles employaient toutes leurs forces jeter bas les murs de sa
+maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les
+assigs rsistaient nergiquement, mais enfin Guillaume fut oblig de
+se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui
+firent aucun mal, et se contentrent de le mettre aux fers, et
+cependant ils le hassaient plus que tout autre. Ils se conduisirent
+de mme avec le fils de ce chtelain. Il y avait chez ce Guillaume un
+jeune homme, appel aussi Guillaume, qui tait domestique de l'vque
+et qui prit une part active la dfense de cette maison. Quand les
+bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandrent s'il savait si
+l'vque tait mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin,
+une partie des insurgs avait massacr l'vque, les autres avaient
+enlev d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'tait pass
+ailleurs. En allant et l, ils rencontrrent enfin le cadavre de
+Gaudry, et ordonnrent Guillaume de leur dire quel signe ils
+pourraient reconnatre si le corps qui tait tendu par terre tait
+celui de l'vque. La tte et le visage de ce malheureux taient
+tellement cribls de blessures et dfigurs, qu'on ne distinguait plus
+aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: Quand l'vque
+vivait, il me souvient qu'il se plaisait raconter des faits de
+guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son
+malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au
+moment o mont sur son cheval il attaquait en plaisantant un
+chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le
+gosier. Ils cherchrent alors, et trouvrent en effet la cicatrice.
+
+L'abb de Saint-Vincent, Adalbron, ayant appris la mort de l'vque,
+voulut aller l'endroit o l'on avait commis le crime; il renona
+ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple
+furieux, il serait infailliblement tu comme l'vque. Tous ceux qui
+furent tmoins de ces troubles assurent que le jour o ils
+commencrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de
+nuit entre les deux journes, et que nulle apparence d'obscurit ne
+fit croire que le soleil s'tait couch. Quand je leur disais que
+c'tait la clart des flammes qui en avait t la cause, ils
+affirmaient, ce qui tait vrai, que ds le premier jour l'incendie
+avait t arrt. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels
+ravages dans le monastre des filles du Seigneur, que plusieurs
+religieuses furent entirement brles.
+
+Tous ceux qui passaient prs du cadavre de l'vque, tendu par terre,
+ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler
+d'injures et de maldictions; personne ne pensait l'enterrer. Matre
+Anselme, qui le jour de l'meute s'tait bien cach, supplia le
+lendemain les rebelles de permettre qu'on donnt la spulture
+Gaudry, qui, aprs tout, avait port le titre et les insignes
+d'vque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'vque,
+trait avec autant de mpris qu'on en aurait eu pour un chien, tait
+rest tendu dans la poussire et tout nu. Anselme le fit relever,
+couvrir d'un drap et porter Saint-Vincent. On ne saurait dire
+quelles insultes et quelles menaces on prodigua ceux qui firent les
+funrailles de l'vque, et quelles injures outrageantes furent
+adresses son corps. Quand le corps fut arriv l'glise, on ne fit
+aucune des prires et des crmonies prescrites pour l'enterrement,
+non pas d'un vque, mais du dernier des chrtiens. On jeta son
+cadavre dans une fosse moiti creuse; on le pressa tellement sous
+une planche si troite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui
+donnaient la spulture n'taient pas bien disposs pour lui, et les
+assistants les poussaient encore par leurs discours traiter ces
+restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les
+moines de Saint-Vincent ne clbrrent pour lui aucune messe dans leur
+glise; que dis-je ce jour-l? il en fut de mme pendant longtemps, et
+ces religieux tremblaient pour ceux qui taient venus leur demander
+un asile aussi bien que pour eux-mmes.
+
+On vit peu de temps aprs, ce qui est bien triste raconter, la femme
+et les filles du chtelain Guinimar, malgr leur grande naissance,
+obliges d'emporter elles-mmes son cadavre dans une charrette, que
+les unes tranaient et que les autres poussaient. Quelque temps aprs,
+on retrouva dans quelque coin la partie infrieure du corps de
+Raynier, dont le feu avait dtruit la partie suprieure; ces dbris
+furent mis sur une planche entre deux roues, et emmens ainsi par un
+paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra
+ l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'
+celui de l'vque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement
+de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort ft un objet de piti
+pour tous les hommes honntes. En effet, ils ne s'taient jamais
+montrs mchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas
+pactis avec les assassins de Grard. On ne parvint que longtemps
+aprs ces journes de rvolte et d'incendie retrouver quelques
+dbris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de
+drap jusqu'au moment o l'archevque de Reims vint Laon pour
+purifier l'glise. Ce prlat tant all au monastre de Saint-Vincent,
+clbra d'abord une messe solennelle pour la mmoire de l'vque et de
+ceux de son parti qui avaient t tus. Ce mme jour, on enterra
+plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mre du matre
+d'htel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tu encore
+enfant; on plaa sur la poitrine du pre le cadavre de l'enfant, on
+leur donna sans beaucoup de crmonie la spulture.
+
+Le sage et vnrable archevque, aprs avoir fait placer plus
+convenablement les restes de quelques-uns des morts, et clbr la
+messe en mmoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents,
+suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables
+institutions de communes, o l'on voit, contre toute justice et tout
+droit, les serfs secouer la lgitime autorit de leurs seigneurs.
+Serviteurs, dit l'archevque, l'aptre[101] a crit que vous soyez
+soumis respectueusement vos matres; et pour que les serviteurs ne
+puissent justifier leurs rvoltes par la duret et l'avarice de leurs
+matres, coutez encore ces autres paroles de l'aptre: Soyez soumis
+non-seulement aux matres bons et doux, mais mme ceux qui sont durs
+et mchants. Aussi les canons lancent-ils l'anathme contre ceux qui,
+sous prtexte de religion, excitent les serviteurs dsobir leurs
+matres ou s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et plus forte
+raison leur rsister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait
+qu'on ne doit recevoir ni dans la clricature, ni dans les ordres
+sacrs, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on
+reoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volont
+de son matre lorsqu'il le rclame. L'archevque fit valoir souvent
+ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi,
+soit dans les assembles publiques. Mais en parlant de ces faits nous
+avons drang l'ordre du rcit; il faut revenir maintenant la suite
+des vnements.
+
+ [101] ptre de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.
+
+Les bourgeois avaient enfin rflchi sur le nombre et l'horreur des
+crimes qu'on venait de commettre; ils commenaient avoir peur, et
+craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu
+de chercher un remde leurs malheurs, ajoutrent un nouveau mal
+leurs maux anciens; ils se dcidrent d'appeler leur secours, pour
+les dfendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce
+Thomas ds sa jeunesse dtroussait les pauvres et les plerins; il
+avait contract plusieurs mariages incestueux, et il tait parvenu
+une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La
+frocit de ce Thomas est tellement incroyable dans notre sicle, que
+quelques gens mme des plus cruels sont plus avares du sang de vils
+bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas
+satisfait de tuer avec l'pe et de commettre son crime tout d'un
+coup, comme font les autres; il soumet ses victimes d'horribles
+supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il
+fussent, se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres
+parties du corps, et leur chargeait les paules d'une grosse pierre
+pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces
+malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les
+frappait avec fureur coups de bton jusqu' ce qu'ils cdassent ou
+qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances.
+
+ [102] Seigneur de Marle.
+
+Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par
+la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur
+la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans
+rvolts; trois de ces paysans se cachrent dans une caverne; il
+arriva l'entre, enfona sa lance dans la bouche de l'un de ces
+hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le
+fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses
+prisonniers ne pouvant marcher, cause d'une blessure, Thomas lui
+demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa rponse qu'il ne
+pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite.
+Alors il saute bas de son cheval, et coupe les pieds ce pauvre
+homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de
+raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir en raconter
+bien d'autres. Revenons donc notre sujet.
+
+Tel tait l'homme que les bourgeois, pour complter leurs malheurs,
+mirent leur tte, et dont ils implorrent la protection pour les
+dfendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand
+il entra dans la ville. Aprs qu'il eut cout leurs demandes, il tint
+conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui
+rpondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour dfendre une telle
+ville contre le roi. Thomas lui-mme n'osa pas annoncer cette dcision
+ ces bourgeois frntiques, tant qu'il tait dans la ville; il les
+engagea donc sortir et venir dans un champ, et il leur dit que
+quand ils seraient l, il leur ferait connatre sa dcision. A un
+mille de la ville, il leur dit: Laon est la tte du royaume; je ne
+suis pas en tat de dfendre cette ville contre le roi; si vous le
+redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un
+dfenseur. Consterns par ces paroles, mais troubls par le souvenir
+de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir dj le roi leurs
+trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'vque, qui
+quelque temps auparavant frappait de l'pe les lambris et les votes
+de l'glise de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y
+trouver quelque fugitif tuer, et qui, portant son doigt l'anneau
+de l'vque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa
+revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie
+de Thomas. On doit dire cependant que Thomas dlivra plusieurs
+prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui tait rest
+tranger au meurtre de Grard.
+
+Cependant la renomme rpandit bientt parmi les serfs et les paysans
+du voisinage de Laon la nouvelle que la ville tait presque dserte;
+aussitt ils se soulvent, envahissent cette ville abandonne, et
+s'emparent des maisons que l'on ne dfend point. Gui[103] et
+Enguerrand[104] apprirent bientt que Thomas avait abandonn Laon et
+emmen le peuple avec lui; ils allrent la ville, et trouvrent les
+maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillrent
+l'argent, les vtements et les provisions de toutes espces qu'ils
+trouvrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fre taient
+arrivs avant les gens de Coucy et avaient dj mis la ville au
+pillage; ils avaient emport des masses de butin, et cependant ceux
+qui vinrent aprs se vantaient qu'ils avaient tout trouv intact. Le
+vin et le bl ne valaient pas plus leurs yeux qu'une de ces choses
+que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas
+l'ide d'emporter ces denres; ils les gaspillaient tort et
+travers. Puis des querelles clatrent entre eux pour le partage du
+butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlev par les
+grands; si deux hommes en rencontraient un troisime isol, ils le
+dpouillaient; enfin l'tat de la ville tait vraiment lamentable. Les
+bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, dtruit
+et brl les maisons des clercs et des grands qui taient leurs
+ennemis. Maintenant c'tait le tour des grands chapps au massacre;
+ils enlevaient des maisons des bourgeois migrs vivres, meubles,
+gonds et verroux.
+
+ [103] Gendre du suivant.
+
+ [104] Seigneur de Coucy et pre de Thomas de Coucy.
+
+Il n'y avait pas de sret mme pour un moine; s'il voulait entrer ou
+sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volt son cheval,
+qu'on le dpouillt de ses vtements et de rester absolument nu. Les
+innocents et les coupables s'taient rfugis au monastre de
+Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, mon Dieu, ceux
+qui en voulaient la personne de ces malheureux, plus encore qu'
+leurs trsors, menacrent-ils les religieux de leurs pes! C'est ce
+que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme,
+son compre, auquel il avait promis sret pour sa vie et ses membres,
+et qui sur cela s'tait livr lui de bonne foi. Mais Guillaume,
+oubliant que le Seigneur l'avait sauv de la mort, permit aux
+serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tus dans
+l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire prir; le fils du
+susdit chtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds la
+queue d'un cheval, et bientt sa cervelle s'chappa de toutes parts;
+puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnomm le mangeur;
+il tait riche, mais honnte homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont
+j'ai parl plus haut, qui s'appelait, je crois, verard, et qui,
+mauvais serviteur, trahit son matre le jour mme o il venait de
+manger avec lui. Beaucoup d'autres prirent dans les supplices. Il
+serait d'ailleurs impossible de raconter en dtail les violences
+cruelles que l'on exera des deux cts sur les auteurs comme sur les
+victimes de cette sdition.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Mmoires sur sa vie_.
+
+
+
+
+CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.
+
+_tablissement de la paix._
+
+1128.
+
+
+Au nom de la sainte et indivisible Trinit, Amen. Louis, par la grce
+de Dieu, roi des Franais[105], voulons faire connatre tous nos
+fidles, tant futurs que prsents, le suivant tablissement de paix
+que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de
+Laon, nous avons institu Laon, lequel s'tend depuis l'Ardon
+jusqu' la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute
+l'tendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces
+limites:
+
+1 Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrter quelqu'un pour
+quelque mfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge
+prsent, on pourra sans forfaiture retenir (le prvenu) jusqu' ce
+qu'un juge vienne, ou le conduire la maison du justicier, et
+recevoir satisfaction du mfait selon qu'il sera jug.
+
+2 Si quelqu'un a fait, de quelque faon que ce soit, quelque injure
+quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure
+est de la ville mme, qu'il soit cit dans l'intervalle de quatre
+jours, vienne en justice devant le maire et les jurs, et se justifie
+du tort qui lui est imput, ou le rpare selon qu'il sera jug. S'il
+ne veut pas le rparer, qu'il soit chass de la ville, avec tous ceux
+qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas
+forcs de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne
+lui permette pas de revenir avant d'avoir rpar le mfait par une
+satisfaction convenable.
+
+ [105] Louis VI.
+
+S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de
+la cit, que le maire et les jurs demandent justice de ce malfaiteur
+ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels
+sont situes ses possessions, ou bien l'vque, s'il possde un
+alleu; et si, assign par les seigneurs ou l'vque, il ne veut pas
+rparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice
+de lui, soit par l'vque, soit par le seigneur dans le district
+duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurs de dvaster
+et de dtruire tous les biens de ce malfaiteur.
+
+Si le malfaiteur n'est pas de la cit, que l'affaire soit rapporte
+l'vque; et si, somm par l'vque, il n'a pas rpar son mfait dans
+la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurs de poursuivre
+vengeance de lui comme ils le pourront.
+
+3 Si quelqu'un amne sans le savoir dans le territoire de
+l'tablissement de paix un malfaiteur chass de la cit, et s'il
+prouve par serment son ignorance, qu'il remmne librement le dit
+malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance,
+que le malfaiteur soit retenu jusqu' pleine satisfaction.
+
+4 Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre
+quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la
+main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'aprs avoir t convaincu
+par de lgitimes tmoignages, il rpare son tort envers celui qu'il a
+offens, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse
+satisfaction au maire et aux jurs pour avoir viol la paix.
+
+Si l'offens refuse de recevoir la rparation, qu'il ne lui soit plus
+permis de poursuivre aucune vengeance contre le prvenu, soit dans le
+territoire de l'tablissement de paix, soit en dehors; et s'il vient
+le blesser, qu'il paye au bless les frais de mdecin pour gurir la
+blessure.
+
+5 Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui
+soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cit, ni de
+lui tendre des embches quand il y rentrera. Que si, la sortie ou
+la rentre, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit
+assign pour cause de poursuite ou d'embches, qu'il se justifie par
+le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou bless hors du territoire de
+l'tablissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les
+embches ne puissent tre prouves par le tmoignage d'hommes dudit
+territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est
+trouv coupable, qu'il donne tte pour tte et membre pour membre, ou
+qu'il paye pour sa tte ou selon la qualit du membre un rachat
+convenable l'arbritage du maire et des jurs.
+
+6 Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte
+capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le
+district duquel sera trouv le prvenu. S'il ne peut en avoir justice
+par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prvenu, s'il habite dans
+la cit, ou l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la
+cit, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par
+le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurs de la
+paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par
+son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurs aillent
+trouver le seigneur, s'il est dans la cit, et sinon son officier, et
+qu'ils lui demandent instamment de faire justice celui qui se plaint
+de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire
+justice ou le ngligent, que les jurs cherchent un moyen pour que le
+plaignant ne perde pas son droit.
+
+7 Si quelque voleur est arrt, qu'il soit conduit celui dans la
+terre de qui il a t pris; et si le seigneur de la terre n'en fait
+pas justice, que les jurs la fassent.
+
+8 Les anciens mfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la
+ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonns, sauf
+treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul
+de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt;
+Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle
+Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de
+Lebert. Except ceux-ci, si quelqu'un de la cit, chass pour
+d'anciens mfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de
+tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possd et n'avoir
+ni vendu ni mis en gage.
+
+9 Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent
+le cens, et rien de plus, leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas
+au temps convenu, qu'ils soient soumis l'amende suivant la loi sous
+laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque
+autre chose la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne
+leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de
+tirer d'eux ce qui sera jug.
+
+10 Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des glises et des
+grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition
+o ils pourront. Quant aux serviteurs des glises qui sont hors des
+limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur
+est pas permis de prendre des pouses sans le consentement de leurs
+seigneurs.
+
+11 Si quelque personne vile et dshonnte insulte, par des injures
+grossires, un homme ou une femme honnte, qu'il soit permis tout
+prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de rprimer,
+sans mfait, son importunit par un, deux ou trois soufflets. S'il est
+accus de l'avoir frapp par vieille haine, qu'il lui soit accord de
+se purger, en prtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais
+au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde.
+
+12 Nous abolissons compltement la mainmorte[106].
+
+ [106] Droit fodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas
+ disposer de leurs biens.
+
+13 Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille,
+ou sa parente, lui a donn de la terre ou de l'argent, et si elle
+meurt sans hritier, que tout ce qui restera de la terre ou de
+l'argent elle donn retourne ceux qui l'ont donn ou leurs
+hritiers. De mme si un mari meurt sans hritier, que tout son bien
+retourne ses parents, sauf la dot qu'il avait donne sa femme.
+Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et aprs sa mort la dot
+mme retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne
+possdent de biens immeubles, et si, gagnant par le ngoce, ils ont
+fait fortune et n'ont point d'hritiers, la mort de l'un toute la
+fortune restera l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents,
+ils donneront deux tiers de leur fortune en aumnes pour le salut de
+leurs mes, et l'autre tiers sera dpens pour la construction des
+murs de la cit.
+
+14 En outre, que nul tranger, parmi les tributaires des glises ou
+des chevaliers de la cit, ne soit reu dans la prsente paix sans le
+consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reu
+sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze
+jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, o il
+lui plaira, avec tout son avoir.
+
+15 Quiconque sera reu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an,
+se btir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cit
+une quantit suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire
+ la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre
+lui.
+
+16 Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cit, qu'il le prouve
+par le tmoignage des chevins, ou se purge en levant la main en
+serment.
+
+17 Quant aux droits et coutumes que le chtelain prtend avoir dans
+la cit, s'il peut prouver lgitimement, devant la cour de l'vque,
+que ses prdcesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de
+bon gr; s'il ne le peut, non.
+
+18 Nous avons rform ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux
+tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux poques
+o il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune
+autre taille; moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette
+paix quelque autre terre devant taille, laquelle il tienne assez
+pour payer la taille raison de la dite possession.
+
+ [107] Impts levs par les seigneurs sur les biens des serfs.
+
+19 Les hommes de la paix ne seront point contraints aller au
+plaid[108] hors de la cit. Que si nous avions quelque sujet de
+plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le
+jugement des jurs. Que si nous avions sujet de plainte contre tous,
+justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'vque.
+
+ [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'o _plaider_ et
+ ses drivs.
+
+20 Que si quelque clerc commet un mfait dans les limites de la
+paix, s'il est chanoine, que la plainte soit porte au doyen et qu'il
+rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit tre rendue par
+l'vque, l'archidiacre ou leurs officiers.
+
+21 Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et,
+somm, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvs
+dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en
+rparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils
+auront t pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs
+droits et que le juge lui-mme ne soit pas priv des siens.
+
+22 Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bnignit
+royale nous avons accorde ces citoyens, les hommes de cette paix
+ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre
+cour royale, les expditions et le service cheval qu'ils nous
+doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'anne un gte, si nous
+venons dans la cit; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront
+en place 20 livres.
+
+23 Nous avons donc tabli toute cette constitution, sauf notre droit,
+le droit piscopal et ecclsiastique, et celui des grands qui ont
+leurs droits lgitimes et distincts dans les confins de cette paix; et
+si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre
+droit, celui de l'vque, des glises et des grands de la cit, ils
+pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de
+quinze jours, leur infraction.
+
+ _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans
+ son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_.
+
+
+
+
+PRISE D'DESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.
+
+1145.
+
+
+Zengui parut devant desse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut
+dress prs de la porte des Heures, vers l'glise des Confesseurs.
+Sept machines furent leves contre la ville. Dans ce danger, les
+habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur
+les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mmes s'y
+rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des
+vivres. Cependant l'ennemi avait creus sous terre jusqu' la ville;
+les assigs creusrent aussi de leur ct, et pntrant dans la mine
+oppose, y turent les travailleurs. Mais dj deux tours taient
+entirement mines. Comme elles taient prs de s'crouler, Zengui le
+fit savoir aux assigs en disant: Prenez deux hommes d'entre nous en
+otage; vous enverrez deux des vtres, et ils se convaincront par
+eux-mmes de l'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas
+attendre d'tre soumis de force et d'tre extermins. Cet avis fut
+mpris. Celui qui commandait dans desse pour les Francs, attendant
+d'un moment l'autre l'arrive de Josselin et du roi de Jrusalem,
+rejeta avec ddain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le
+feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'croulrent. Au
+bruit qui en retentit, les habitants et les vques accoururent sur la
+brche pour arrter l'ennemi. Mais pendant qu'ils dfendaient cet
+endroit, les Turcs trouvrent les remparts dgarnis et forcrent la
+ville. Alors les habitants quittrent la brche et coururent la
+citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait,
+quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou
+dcrire les malheurs qui durant trois heures accablrent desse. On
+tait au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang
+des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prtres, des
+diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des poux, des
+pouses. Hlas! chose horrible dire, la ville d'Abgare, ami du
+Messie[110], fut foule aux pieds pour nos pchs! O dplorable
+condition humaine! Les pres restrent sans piti pour leurs enfants,
+les enfants pour leurs pres; les mres furent insensibles pour le
+fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers
+la citadelle. Quand les prtres en cheveux blancs, qui portaient les
+chsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colre,
+du jour dont un prophte a dit: J'prouverai le courroux cleste parce
+que j'ai pch, ils s'arrtrent tout court, et ne cessrent
+d'adresser leurs voix Dieu jusqu' ce que le glaive des Turcs leur
+et t la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits
+sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mres qui
+rassemblrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses
+petits, et qui attendirent de prir tous ensemble par l'pe, ou
+d'tre la fois mens en servitude. Ceux qui avaient couru vers la
+citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusrent
+d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui tait la
+brche, ft revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des
+milliers de personnes avaient t touffes aux portes. En vain
+voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, cause des
+cadavres entasss sur son passage, et fut tu la porte mme d'un
+coup de flche. Enfin Zengui, touch des maux qui accablaient desse,
+ordonna de remettre l'pe dans le fourreau. L'vque Basile avait t
+garrott par les Turcs, tran nu et sans chaussure. Zengui le vit, et
+se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il tait. Quand il
+sut que c'tait le mtropolitain, il lui fit donner des habits, et le
+conduisit sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on
+n'avait point, par une prompte soumission, sauv ce peuple infortun.
+L'vque rpondit: C'est la divine Providence qui te rservait une si
+grande conqute, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les
+rois, et pour que nous autres misrables nous pussions contempler la
+face de notre matre, sans crainte, car nous n'avons point viol de
+parole, nous n'avons point enfreint de serment. Zengui fut touch de
+ces paroles, et reprit: C'est bien rpondu, mtropolite! oui, Dieu
+et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont
+fidles leur foi jusqu' la mort. La garnison de la citadelle se
+rendit deux jours aprs, et se retira la vie sauve. Les Turcs
+massacrrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils
+respectrent les Syriens et les Armniens.
+
+ [109] desse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de
+ Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande
+ puissance. Les chrtiens avaient envahi presque tout le nord de
+ la Msopotamie, portant leurs courses dans les lieux loigns
+ comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait
+ Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient;
+ ils l'avaient choisi pour chef de leurs armes, cause de son
+ courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait
+ prendre desse; il fit mine de se porter d'un autre ct;
+ Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se
+ porta aussitt contre la ville. (_Bibliothque des Croisades_, t.
+ 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.)
+
+ [110] Abgare, roi d'desse, qui, ce que rapporte Eusbe, se
+ trouvant infirme, crivit Jsus-Christ, et en reut une rponse
+ favorable. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la
+ _Bibliothque des Croisades_, p. 73.
+
+ Alboulfarage, clbre historien et mdecin, de la secte des
+ chrtiens jacobites, naquit Malatia, en Armnie, en 1226, et
+ mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il
+ crivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec
+ d'importants changements, en langue arabe.
+
+
+
+
+LOUIS VII PREND LA CROIX[111].
+
+1146.
+
+ Coment le roy Loys fist parlement Vezelay et fist preschier la
+ croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et
+ l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prlas, et mains
+ autres.
+
+
+En celluy an mesme avint trop grant meschief toute crestient, en la
+terre d'oultre-mer, au royaume de Jhrusalem; car les Turcs
+s'esmeurent trop grant force et prisrent une noble cit qui a nom
+Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas
+sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et
+pour la prise de celle cit s'enorgueillirent merveilles et
+menacirent occire tous les crestiens de celle contre. La nouvelle
+de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour
+du saint Esperit, dont il estoit inspir, eut moult grant douleur de
+ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne
+assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. L fit
+venir les archevesques, les vesques et les abbs et grant partie des
+barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de Clervaux et
+prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie de la Saincte Terre
+de promission, o Jhsucrist conversa corporellement, tant comme il
+fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la
+rdemption de son peuple.
+
+ [111] La traduction des mots difficiles comprendre qui se
+ rencontrent dans ces documents en vieux franais, se trouvera
+ dans le Glossaire la fin du volume.
+
+ [112] _Edesse_, en latin _Rohes_.
+
+Lors se croisa le roy tout le premier, et aprs luy la royne Alinor
+sa femme. Et quant les barons qui l estoient assembls virent ce, si
+se croisrent tous ceulx qui cy sont nomms: Alphons le conte de
+Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte
+Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault
+son frre, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frre du roy, Yves
+le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le
+conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy,
+Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Rgnault
+de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, rard de Bretueil,
+Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son
+frre, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et
+plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prlas,
+se croisrent Symon vesque de Noyon, Godeffroy vesque de Lengres,
+Arnoul vesque de Lisieux, Hbert l'abb de Saint-Pre-le-Vif-de-Sens,
+Thibault l'abb de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de
+saincte glyse.
+
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son
+nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il
+orent la msaventure de la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa, le
+conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles
+barons de grant renomme.
+
+Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abb de Vezelay fonda
+une glyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte
+prdicacion, pour l'honneur et pour la rvrence de la croix que le
+roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du
+tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis
+monstr mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix,
+de l'une Pasques jusques l'autre et oultre jusques la
+Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
+
+ C'est sous le rgne de Philippe le Bel que l'on commena
+ rdiger en Franais, d'aprs les vieilles chroniques latines
+ rassembles et conserves l'abbaye de saint Denis, l'histoire
+ de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France,
+ selon que elles sont conserves en l'glise de Saint-Denis_. On
+ en donna une nouvelle dition pendant le rgne de Charles V, et
+ on les continua jusqu' la fin de la vie de ce roi, qui prit une
+ part importante la rdaction de l'histoire de son rgne et de
+ celui de son pre. C'est cette poque que fut fix le texte des
+ Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplirent et que ce
+ livre devint un monument historique national. Les Grandes
+ Chroniques s'arrtent la fin du rgne de Charles VII. M. Paulin
+ Paris a donn en 1836 une excellente dition des _Grandes
+ Chroniques_ (6 vol. in-12), d'aprs le beau manuscrit de Charles
+ V, que possde la Bibliothque impriale.
+
+
+
+
+CROISADE DE LOUIS VII.
+
+_Bataille du Mandre._
+
+1148.
+
+
+La route que le Roi devait prendre pour aller d'phse Laodice suit
+le fleuve du Mandre, qui coule entre des montagnes escarpes; il est
+large et profond, mme quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il
+tait fort grossi par des pluies abondantes. Le Mandre arrose une
+valle assez large, et ses deux rives prsentent l'une et l'autre un
+chemin facile une troupe nombreuse. Les Turcs s'tablirent sur ces
+deux rives, esprant accabler de flches notre arme, inquiter sa
+marche et dfendre les gus du fleuve; s'ils taient battus, ils
+savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous
+arrivmes en ces lieux, nous vmes que les Turcs occupaient les
+montagnes, que d'autres qui taient dans la plaine se prparaient
+harceler l'arme, et que d'autres enfin taient rassembls sur l'autre
+rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les
+bagages et les malades au centre de l'arme, plaa les hommes d'armes
+en avant, en arrire et sur les flancs, s'avana ainsi en sret, mais
+ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur
+notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus
+qu'en combattant, car ils se htaient de fuir, mais ils taient
+ardents nous poursuivre. Comme nous tions continuellement et
+insolemment harcels par eux et qu'ils nous chappaient sans cesse en
+fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni le laisser en
+repos ni combattre, se dcida passer le Mandre. Comme il ne
+connaissait pas les gus et que les Turcs gardaient les passages,
+c'tait une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche,
+vers midi, une partie des Turcs se porta la suite de notre arme, et
+le reste sur le fleuve, un point o nous pouvions facilement entrer
+dans l'eau, mais o nous devions trouver des difficults pour en
+sortir et les attaquer. Alors, ils envoyrent trois des leurs lancer
+des flches sur les ntres, et au moment o nous tirions nos arcs, les
+deux troupes ennemies poussrent de grands cris, et leurs missaires
+s'enfuirent. Aussitt les illustres comtes Thierry de Flandre et
+Guillaume de Mcon se jetrent leur poursuite, franchirent une rive
+escarpe, au milieu d'une grle de flches, et mirent en droute les
+Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout
+aussi heureusement, le roi se lanant de toute la vitesse de son
+cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrire-garde, les
+dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui
+avaient d'assez bons chevaux pour chapper sa poursuite. Nos deux
+attaques avaient compltement russi; les deux rives du fleuve et les
+montagnes taient couvertes de morts. Un mir fut pris et amen au
+roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que
+nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs
+et des Turcs, mais les uns et les autres taient nos ennemis. Les
+Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs
+pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre;
+mais nous entrmes le troisime jour Laodice, ne craignant pas
+leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodice, soit qu'il et
+peur du roi cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il
+voult nous nuire d'une autre manire, fit sortir de la ville tout ce
+qui pouvait nous tre utile, et ne voulant pas employer une ruse dj
+connue, il prpara une autre trahison aussi funeste. Ce misrable
+savait que de Laodice Satalie, o nous ne parvnmes qu'aprs quinze
+jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres,
+et que nous devions ds lors mourir de faim si nous ne parvenions pas
+ nous en procurer Laodice; il fit donc enlever de la ville toutes
+les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants en
+sortir... On rsolut d'aller la recherche des habitants qui
+s'taient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec
+eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne
+put s'excuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne
+voulurent pas revenir, et, aprs avoir perdu toute une journe, on
+sortit de Laodice, ayant toujours les Grecs et les Turcs prs de nous
+en avant et en arrire de l'arme. Les montagnes que nous traversions
+taient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions
+devant nous les mmes ennemis qui les avaient massacrs. Le roi,
+clair par le sort de ceux qui l'avaient prcd, et dont il voyait
+les cadavres, mit son arme en bataille.
+
+ [113] Il avait livr une partie de l'arme de l'empereur Conrad
+ aux Turcs, et avait partag les dpouilles avec les Turcs.
+
+ [114] L'arme de Conrad avait pri presque tout entire en Asie
+ Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par
+ la faim.
+
+Vers le milieu de notre seconde journe de marche, nous arrivmes
+devant une montagne trs-haute et bien difficile franchir. Le roi
+voulait employer toute la journe la traverser et tait dcid ne
+pas s'y arrter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivrent les
+premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne,
+ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur
+l'arrire-garde, franchirent la montagne et dressrent leurs tentes de
+l'autre ct, pendant que le reste de l'arme tait encore loin. Cette
+montagne tait escarpe et rocheuse; il fallait la gravir par une
+pente trs-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent
+qui coulait dans le fond de la valle semblait toucher l'enfer. Tout
+le monde s'amoncela sur le mme point, se pressant, s'arrtant et
+oubliant les chevaliers qui taient en avant; les btes de somme
+tombaient du haut des rochers et entranaient dans leur chute jusqu'au
+fond de l'abme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher
+qui se dplaaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux
+des ntres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins
+couraient le risque de tomber ou d'tre entrans par les autres.
+
+Les Turcs et les Grecs lanaient des flches pour empcher ceux qui
+taient tombs de se relever; puis ils se runirent pour attaquer
+cette foule en dsordre, se rjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils
+espraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour
+finissait, et le dfil se remplissait de plus en plus des dbris de
+notre arme. Excits par ces premiers succs, nos ennemis, plus
+audacieux, attaquent notre corps d'arme, car ils ne craignent plus
+l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrire-garde. Ils frappent
+donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un
+troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'leva jusqu'aux cieux
+arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait,
+mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit
+quelque terme nos maux. Pendant ce temps, en ma qualit de moine, je
+ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres se bien battre;
+on m'envoya auprs de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous,
+consterns, coururent leurs armes, et voulurent revenir en arrire;
+mais l'pret des lieux et les ennemis qui s'taient ports au devant
+d'eux les empchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi tait seul
+au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprs de lui
+ni chevaliers solds ni cuyers arms d'arcs, car il ne s'tait pas
+prpar pour traverser ces dfils, et il avait t convenu qu'on ne
+les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour
+sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs,
+et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec
+acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande
+tmrit contre ces infidles, cent fois plus forts que lui et qui de
+plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce
+terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il tait
+impossible de charger vivement, les coups taient moins assurs; les
+ntres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans tre aids
+par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lanait
+ses flches l'abri des arbres et des rochers.
+
+Cependant les ntres, dgags par le roi, se retiraient avec leurs
+bagages, abandonnant le roi et les barons, exposs tout le danger.
+Si Dieu ne nous en avait donn l'exemple, nous dplorerions que les
+matres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles
+fleurs de la France prirent dans ce combat avant d'avoir port leurs
+fruits dans la ville de Damas. Ce rcit me fait pleurer amrement et
+gmir du plus profond de mon coeur. Un homme sage trouvera cependant
+une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera
+autant que le monde, et qu'tant morts avec une foi ardente et
+purifis de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils
+combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue
+tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent
+sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui
+aidaient au moins les chevaliers supporter le poids de leur armure.
+Obligs ainsi de combattre pied, les chevaliers revtus de leur
+armure se prcipitent au plus pais de l'ennemi, o ils se noient
+comme dans la mer; puis, spars les uns des autres, ils sont bientt
+tus et dpouills.
+
+Au milieu de cette mle, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais
+illustre, se spara de sa personne; quant lui, il conserva son
+courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un
+arbre que Dieu avait mis l pour son salut, et s'lana sur le haut
+d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent sa poursuite
+pour le faire prisonnier; d'autres, plus loigns, l'accablaient de
+leurs flches. Mais Dieu permit que sa cuirasse rsistt aux flches,
+et il put dfendre son rocher, avec son pe rouge de sang, en coupant
+les mains et les ttes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il
+serait difficile de le prendre et ne sachant pas qui ils avaient
+affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent
+son secours, les Turcs renoncrent attaquer le roi, et allrent
+enlever les dpouilles du champ de bataille.
+
+Le gros de l'arme, qui s'avanait avec les bagages, n'avait pas fait
+beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de
+cette foule, au milieu des dfils, devenait difficile et lente. Le
+roi, aprs avoir chemin quelque temps pied, rejoignit l'arme,
+remonta cheval, et continua sa route par une soire obscure. Enfin,
+les chevaliers de l'avant-garde arrivrent tout haletants; lorsqu'ils
+virent le roi seul, couvert de sang et harass de fatigue, ils
+gmirent, comprenant ce qui s'tait pass sans avoir besoin de le
+demander, et pleurrent amrement la mort des compagnons du roi, qui
+taient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient taient
+encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit tait venue, et
+l'autre cot de la profonde valle tait couvert d'ennemis, de sorte
+qu'il n'tait pas possible de les attaquer. Les chevaliers se
+runirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils
+avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne
+dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il
+ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient
+dpouills et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le
+peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait tre pendu pour ne pas
+avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendt
+galement l'oncle du roi, qui tait aussi coupable que Geoffroy; mais
+Jean de Maurienne le sauva: tous deux taient coupables, mais comme on
+ne pouvait punir l'oncle du roi, il tait impossible de condamner
+l'autre.
+
+Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les tnbres
+de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de
+nos dpouilles et occupant les montagnes avec des forces
+considrables. Les ntres, dpouills de leurs biens et pleurant leurs
+compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangrent en
+bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Dj la faim tourmentait
+les chevaux qui n'avaient plus manger depuis quelques jours qu'un
+peu d'herbe; les vivres commenaient aussi manquer aux hommes, et
+nous avions faire douze journes de marche. Les Turcs, comme les
+btes froces dont la cruaut augmente quand elles ont got le sang,
+nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commenc
+nous enlever du butin. Le matre du Temple, verard des Barres, d'une
+grande pit et d'un courage qui servait de modle aux chevaliers,
+rsistait avec ses frres l'ennemi, dfendant vigoureusement ce qui
+appartenait eux et aux autres.
+
+Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'arme suivt ce
+noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par
+la faim, le courage ranime les coeurs. Il fut donc dcid que, dans ce
+pril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frres du
+Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et
+d'obir ponctuellement aux matres qu'on leur donnerait. On reconnut
+pour matre un nomm Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert
+mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut
+ordonn de rsister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans
+relche, et d'obir l'ordre de revenir sur-le-champ en arrire quand
+ils auraient fait une certaine rsistance et qu'on les rappellerait.
+On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui
+devait tre au premier rang ne se trouvt pas au second, et qu'il n'y
+et pas de dsordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la
+guerre avait mis pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur
+argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la
+pitaille, furent placs l'arrire-garde et arms d'arcs afin de
+pouvoir riposter aux flches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre
+ cette loi gnrale d'obissance; mais personne n'osa lui donner un
+autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de
+chevaliers, et, en sa qualit de matre et protecteur de tous, de se
+porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.
+
+Nous marchmes en avant, suivant la rgle tablie; nous descendmes
+des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protgs par nos
+dfenseurs, nous supportions sans prouver de perte les attaques de
+nos insolents ennemis. Nous arrivmes deux rivires loignes d'un
+mille l'une de l'autre et trs-difficiles traverser cause des
+marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La premire tant
+franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrire-garde et pass,
+et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres btes de somme
+qui s'y enfonaient. Enfin les derniers chevaliers et la pitaille
+passrent ple-mle avec les Turcs, mais sans prouver de perte, parce
+qu'on se dfendait mutuellement et avec beaucoup de courage.
+
+On se dirigea vers la seconde rivire, et il fallait passer entre deux
+rochers, du haut desquels nous pouvions tre cribls de flches. Les
+Turcs s'lancrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'tablirent
+avant eux sur l'un des deux; les Turcs occuprent l'autre, mais notre
+pitaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils taient ainsi
+jets en bas du rocher, quelques chevaliers pensrent qu'on pouvait
+les tourner entre les deux rivires et leur couper la retraite. Le
+matre leur en donna la permission, et ils attaqurent les Turcs; un
+grand nombre pousss dans les marais y trouva la fois la mort et un
+tombeau. Pendant que les ntres, furieux, massacraient les fuyards et
+les poursuivaient sans relche, la faim leur semblait moins vive et la
+journe plus heureuse.
+
+Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manires pour nous
+anantir, et, autrefois ennemis, ils s'taient runis dans ce but. Ils
+emmenaient leur btail, brlaient et dtruisaient tout ce qu'ils ne
+pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, puiss de faim et de
+fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes,
+vtements, armes; nous brlions tous ces objets afin que l'ennemi ne
+s'en empart point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient
+emporter. L'arme se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait
+pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient
+nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, mme les
+riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est
+ainsi que les souffrances de la faim furent apaises, et grce notre
+association fraternelle, nous battmes quatre fois les Turcs; enfin
+force de soins et de prudence nous pmes arriver Sattalie.
+
+ ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit
+ par L. Dussieux.
+
+ Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en
+ Orient, et crivit l'histoire de son expdition. A son retour,
+ il fut nomm abb de Saint-Denis, aprs la mort de Suger.
+
+
+
+
+SIGE DE DAMAS.
+
+1149.
+
+ Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de
+ Damas par les jardins, dont il orent moult faire.
+
+Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
+est appelle par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophte dit:
+Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit
+appel Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un plain de
+quoy la terre est are[115], strile et brehaigne, s ce n'est tant
+comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un
+fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mnent par conduis et par
+chaneaus, l o mestier est, devers la partie d'orient. s deux rives
+de ce fleuve croist moult grant plent d'arbres qui portent fruit de
+toutes manires. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu arm
+ainsi comme il estoit devis, de toutes leur gens ne firent que trois
+batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la premire, pour ce
+que ses gens savoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y
+estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, s
+mestier fust, ceux qui les premiers alloient. L'arrire garde fist
+l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manire s'en
+allrent vers la cit, et estoit vers le soleil couchant celle part
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent
+bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps
+que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin
+clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plent de pierres. Les
+sentiers y sont moult estrois d'un vergier autre; mais il y a une
+commune voye qui va la cit o va paine un homme atout son cheval
+chargi de fruit. De celle part est la cit trop forte pour les murs
+de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par
+trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien
+clouses de et del. Accord fu que par l s'en iroit tout l'ost vers
+la cit pour deux choses: l'une ce fu que s les jardins estoient
+pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si
+fu qu'il y avoit l grant plent de fruis tous meurs par les arbres
+qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour
+les chevaux.
+
+ [115] Aride.
+
+ [116] Laboureurs.
+
+Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
+mais trop y eut grant force aller par l; car derrire les murs de
+terre, de et del des sentiers, y avoit grant plent de Turcs qui ne
+finoient de traire par archires qu'il avoient faictes espessement,
+et ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux
+qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur
+deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter
+s'estoient mis hors et deffendoient leur povoir que nos gens ne
+guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes
+tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait
+faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient cueillir
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers
+qui grant mal faisoient nos gens. Et quant on passoit prs de ces
+tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient
+grant meschief: souvent les froit-on de glaives par les archires des
+murs de terre qui estoient de et del. Assez en occirent en celle
+manire et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les
+barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.
+
+ Coment les nos gaaignirent les jardins et le fleuve grant
+ paine et chacirent les Turcs dedens la cit.
+
+Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
+virent qu'il ne pourroient en telle manire passer jusques la ville,
+sans trop grant dommaige. Lors se tournrent s costs de la voye et
+commencirent drompre et abattre les murs de terre. Les Turcs
+qu'il trouvrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il
+ne les laissrent mie passer outre les autres murs, ainois en
+occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les
+nostres ne say en quans lieux.
+
+Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop
+furent espovants; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins
+laissirent et s'en fouirent grans routes dedens la cit. Lors
+allrent les nostres tout bandon[117] parmi les sentiers; mais les
+Turcs s'estoient bien penss que les nostres auroient mestier de venir
+au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si
+tost comme il s'apperceurent que la cit seroit assige de celle
+partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et
+d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les
+nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin
+eut presque pass tous les jardins, grant talent eut de venir au
+fleuve qui couroit prs des murs de la cit; mais quant il
+approchrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les
+nostres rebouts arrire. Aprs se rallirent et emprisrent gaigner
+l'eaue; aux Turcs assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais les
+nostres furent rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit aprs
+tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier
+en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrire,
+demanda pourquoi il estoient arrests; et l'on luy dist que la
+premire bataille s'estoit assemble aux Turcs qu'ils avoient trouv
+hors de la ville.
+
+ [117] _A bandon._ A qui mieux mieux.
+
+Quant les Thiois orent ce, tantost se dsordonnrent et coururent
+tous desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de
+France passrent tous sans conroy jusques tant qu'il vindrent aux
+poignis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et
+misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espes,
+asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent rsister
+et ne demoura gures qu'il laissirent l'eaue et se misrent dedens la
+ville. L'empereur fist celle venue un coup de quoy l'on doit
+toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de prs qui estoit
+arm de haubert. L'empereur fu pi et tenoit en sa main une moult
+bonne espe. Il fri le Turc entre le col et la senestre espaule, si
+que le coup descendi parmi le pis au destre cost. La pice chi qui
+emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce
+virent ne s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent en la ville.
+Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut
+si hardi qui n'eust paour, si que tous furent dsesprs qu'il ne se
+peussent tenir contre telles gens.
+
+ Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns
+ princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant
+ (entendre) qu'il prendroient la cit de l'autre part, dont elle
+ n'avoit garde de assaut.
+
+Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout dlivre[118].
+Lors tendirent leur pavillons entour la cit. Grant doutance eurent
+les Sarrasins en toutes manires; si montrent sus les murs et
+regardrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logi. Bien se
+pensrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur
+ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie
+soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour
+ce prisrent conseil entre eux, et fu accord que par toutes les rues
+de la ville de celle partie o le sige estoit, l'en mist de bonnes
+barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que s les
+nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient copper les
+barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener
+sauvet leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie
+couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient
+meschief, quant il s'atournoient j fouir. Assez estoit lgire
+chose de faire si grant fait que de prendre la cit de Damas, s
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les pchs de la
+crestient et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose
+ faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la
+malice au dable, qui cueurt tousjours et est preste mal, destourba
+celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit j qui avoient trouss
+toutes les choses qu'il prtendoient emporter quant il
+s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cit se pourpensrent que
+des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant
+convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui l
+estoient assembls ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce
+voulurent essayer vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si
+envoyrent ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur
+promisrent et bien leur asseurrent que ainsi le feroient comme il
+leur promettoient, s'il povoient tant faire que le sige se partist
+d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie;
+mais leur lignaiges, n leur noms, n les terres que il tenoient ne
+nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur
+hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient
+empris le mestier Judas de pourchascier la trason contre
+Nostre-Seigneur vindrent l'empereur et au roy de France et au roy de
+Jhrusalem, qui moult les croient, et leur disrent que ce n'avoit pas
+est bon conseil d'assiger la cit par devers les jardins, car elle y
+estoit plus forte prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent
+qu'il requeroient ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy
+que avant qu'il gastassent l leurs peines et perdissent leur temps,
+il feroient l'ost remuer et asseoir la cit en ce cost qui estoit
+tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il
+disoient, s parties de la ville qui sont contre orient et contre midi
+n'avoit n jardin n arbre qui destourber les pust venir l, le
+fleuve n'y couroit mie qui fust fort gaigner. Les murs estoient
+illec bas et fbles, si qu'il n'y convenoit j engins drecier,
+ainois pourroit bien estre pris de venue.
+
+ [118] Sans rserve aucune.
+
+ [119] Des barons du royaume de Jrusalem.
+
+ [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les
+ chroniques de saint-Denis suivent le rcit.
+
+Quant les princes et les autres barons les orent ainsi parler, bien
+cuidirent qu'il le dissent en bonne foy et en bonne entencion. Si
+les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
+suivissent les barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent
+devant; tout l'ost menrent prs de la ville jusques tant qu'il
+furent en la partie de quoy il savoient de vray qu'elle n'avoit garde
+d'assaut, et o l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si
+qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. L demourrent les
+barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent
+gures demour en celle place qu'il s'apperceurent certainement que
+trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir:
+car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plent de gens ne se
+povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez
+aise et dlit.
+
+
+Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.
+
+Viande commena du tout faillir en l'ost, si que tous en eurent
+grant souffrete, et mesmement les plerins des estranges terres: car
+il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement
+garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cit seroit
+prise o il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en
+nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il gure chargier
+de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur
+failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucs et
+esbahis, n ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust
+est paine perdue, et aussi de retourner en la place o il se
+logirent premirement n'eust pas est lgire chose: car sitost comme
+il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant
+y firent de barres de fors bois esps et longs, o ils misrent si
+grant plent d'archiers et d'arbalestriers que ce eust est plus
+lgire chose de prendre une fort cit que de demourer illec. Du
+demourer en la place savoient-il de voir que ce ne povoit estre, car
+il ne povoient avoir n boire n mengier. Pour ce parlrent
+ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la
+terre en la foy desquels et en la loyaut il avoient mis leur corps et
+leur hommes pour la besongne Jhsucrist, les avoient trahis trs
+desloyaument et les avoient amens en ce lieu o il ne povoient faire
+le profit de crestient n leur honneur. Pour ce s'accordrent tous
+qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent dsormais de
+trason.
+
+En telle manire s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
+puissans de crestient qui riens n'y firent celle fois qui fust
+proffitable n honnorable Dieu n au sicle. Moult commencirent
+desplaire ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, n
+riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient
+tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre
+les cits; car nis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient.
+Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient
+volentiers les gens de France et assez lgirement au royaume de
+Jhrusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps
+ne peurent estre si d'accord ceux du pays comme il estoient devant;
+et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.
+
+ Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite;
+ et coment toute la baronie fu mal encouragi vers ceux de Surie
+ qui ceste grant flonnie avoient pourchaci.
+
+Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
+saiges hommes qui avoient est celle besongne pour savoir
+certainement coment et par qui celle trason avoit est faicte et
+pourparle. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda
+plusieurs fois maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on.
+Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonn[122] de
+ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien n
+qu'il consentist la trason, car si tost comme il vit que les jardins
+de Damas estoient gaingns et le fleuve pris par force, bien luy fu
+avis que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors vint l'empereur
+et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement
+qu'il luy donnassent celle cit de Damas quant elle seroit prise et
+conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
+bien s'y accordrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit
+et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.
+
+ [121] Guillaume de Tyr.
+
+ [122] _Achoisonn_, inculp, souponn.
+
+Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux en eurent et
+grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son
+pays et estoit l venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle
+manire l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie.
+Mieux leur sembloit, s le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine
+que l'un d'eux la dust avoir. Car il sont tousjours en contens et en
+plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs
+pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il
+leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail,
+plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust
+donne au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordrent la
+trason faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche,
+qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy
+par mal[123], ne cessa de pourchascier son povoir coment lui
+rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons
+de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent
+toute la paine qu'il pourroient destourber la louenge et le pris du
+roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prire
+avoient-il ce pourchasci.
+
+ [123] Raimond tait l'oncle de la reine lonore, femme de Louis
+ VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut souponn
+ d'avoir pour sa nice un amour qui fut la premire cause du
+ divorce de Louis VII.
+
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement, que par
+grant avoir que les Turcs donnrent aux barons fu celle desloyaut
+faicte.
+
+Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi en aller si
+grant gent qui contre eux estoient assembls. Encontre ce tout le
+royaume de Jhrusalem en fu courrouci et desconfort. Et quant ces
+grans hommes s'en furent partis, si fu assign un grant parlement o
+assemblrent tous les haus barons et les meneurs. L fu dit que bonne
+chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust
+honnour et par quoy l'on parlast d'eux toujours-mais en bien. Illec
+fu ramentu que la cit d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir
+des mescrans, qui soit au milieu du royaume, si que s l'on la
+vouloit assiger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost,
+pour quoy ce seroit lgre chose de prendre la ville, qui longuement
+ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parl entre eux de
+celle chose. Mais rien n'en fu accord, pour ce qu'il y avoit
+destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiger cits en
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles s les estranges pellerins de
+France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la
+terre, quant il voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes
+avoient trahi, et le commun proffit destourb et empeschi, si comme
+il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist
+rien faire de sa besongne par ses gens, et se dpartist le parlement
+ains que nulle riens y eut empris.
+
+ _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.
+
+1181-1182.
+
+
+Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France.
+Depuis bien des annes la libralit, des Franais et la longue paix
+du royaume les y avaient attirs en foule de toutes les parties du
+monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs
+ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la
+renomme, ceux d'entre les juifs qui, par leur ge et par leurs
+connaissances des lois de Mose, mritaient de porter le titre de
+docteurs rsolurent de venir Paris. Aprs un assez long sjour, ils
+se trouvrent tellement enrichis, qu'ils s'taient appropri prs de
+la moiti de la ville, et qu'au mpris des volonts de Dieu et de la
+rgle ecclsiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre
+de serviteurs et de servantes ns dans la foi chrtienne, mais qui
+s'cartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour
+judaser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche
+de Mose, dans le Deutronome[124]: Tu ne prteras pas usure ton
+frre, mais l'tranger, les juifs, comprenant mchamment tous les
+chrtiens sous le nom d'trangers, leur prtrent de l'argent usure;
+et bientt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes,
+chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accabls de
+dettes, qu'ils se virent souvent expropris de leurs biens. D'autres
+encore taient gards sur parole dans les maisons des juifs Paris,
+et dtenus comme dans une prison. Philippe, roi trs-chrtien, en
+tant inform, avant de prendre une rsolution, fut mu de piti; il
+consulta un ermite nomm Bernard: c'tait un saint homme, un bon
+religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'aprs son
+conseil que le roi libra tous les chrtiens de son royaume des dettes
+qu'ils avaient contractes envers les juifs, l'exception d'un
+cinquime qu'il se rserva.
+
+ [124] Chap. XXIII, v. 19, 20.
+
+Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases
+ecclsiastiques consacrs Dieu, comme des calices ou des croix d'or
+et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jsus-Christ crucifi,
+avaient t dposs entre leurs mains par les glises, titre de
+caution, dans des moments d'une ncessit pressante, ces impies les
+traitaient avec si peu de respect, que ces mmes calices, destins
+recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient
+ leurs enfants pour y tremper des gteaux dans le vin et pour y boire
+avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi
+ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait
+Paris, et qui avait reu en nantissement quelques meubles d'glise,
+tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'vangiles
+orn avec un art infini des pierres les plus prcieuses, quelques
+coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa
+l'impuret jusqu' le jeter ( douleur!) dans le fond d'une fosse o
+il dchargeait tous les jours son ventre. Bientt une rvlation
+divine en donna connaissance aux chrtiens, qui les trouvrent dans
+cet endroit; et aprs avoir pay au roi, leur seigneur, le cinquime
+de la dette, ils allrent pleins de joie reporter avec honneur ces
+ornements sacrs l'glise qui les avait engags. On pourrait donner
+avec raison cette anne le nom de jubil; car de mme que dans
+l'ancienne loi tout retournait librement son premier matre l'anne
+du jubil, et que toutes les dettes taient acquittes, de mme aussi,
+grce l'dit du roi trs-chrtien, qui abolit les crances, tous les
+chrtiens du royaume de France se virent jamais libres des dettes
+qu'ils avaient contractes envers les juifs.
+
+L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le
+srnissime roi Philippe-Auguste rendit un dit qui donnait aux juifs
+jusqu' la Saint-Jean suivante pour se prparer sortir du royaume.
+Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'
+l'poque fixe, c'est--dire la fte de saint Jean. Quant leurs
+domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et
+autres immeubles, il s'en rserva la proprit, pour lui et ses
+successeurs au trne de France. Quand les perfides juifs eurent appris
+la rsolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, rgnrs par les
+eaux du baptme et par la grce du Saint-Esprit, se convertirent
+Dieu et persvrrent dans la foi de Notre Seigneur Jsus-Christ. Le
+roi, par respect pour la religion chrtienne, fit rendre ces
+nophytes tous leurs biens, et leur accorda une entire libert.
+D'autres, fidles leur ancien aveuglement et contents dans leur
+perfidie, cherchrent sduire par de riches prsents et par de
+belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,
+archevques et vques, voulant essayer si force de conseils, de
+remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne
+pourraient pas branler les volonts irrvocables de Philippe. Mais le
+Dieu de bont et de misricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui
+esprent en lui, et qui se plat humilier ceux qui prsument trop de
+leur puissance, avait vers du haut du ciel les trsors de sa grce
+dans l'me du roi, l'avait claire des lumires du Saint-Esprit,
+chauffe de son amour, et fortifie contre toutes les sductions des
+prires et des promesses de ce monde... Les juifs infidles, voyant le
+peu de succs de leurs dmarches, et ne pouvant plus compter sur
+l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors
+disposer leur gr de la volont des rois, ne virent pas sans
+tonnement la magnanimit et l'inbranlable fermet du roi Philippe,
+et en furent interdits et comme stupfaits. Ils s'crirent dans leur
+admiration: _Scema, Israel_; c'est--dire: coute, Israel, et
+commencrent vendre tout leur mobilier, car le temps approchait o
+ils allaient tre contraints sortir de toute la France, et ils
+savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur tait prescrit
+par l'dit royal. Ils se mirent donc, en excution de cet dit,
+vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs
+proprits foncires, elles furent toutes dvolues au domaine royal.
+Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportrent le prix pour
+payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,
+leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de
+juillet, la troisime anne du rgne de Philippe-Auguste.
+
+ RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans
+ la Collection des Mmoires relatifs l'histoire de France depuis
+ la fondation de la monarchie franaise jusqu'au treizime sicle.
+
+ Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commena
+ en 1190 crire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit
+ son ouvrage que jusqu' l'anne 1207. Il eut pour continuateur
+ Guillaume le Breton.
+
+
+
+
+BATAILLE DE TIBRIADE OU DE HITTIN.
+
+4 juillet 1187.
+
+Saladin bat les chrtiens et fait prisonnier le roi de Jrusalem, Guy
+de Lusignan.
+
+
+Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de
+bataille; les Francs s'avanaient aussi, mais dj affaiblis par la
+soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commena avec
+fureur. La premire ligne musulmane lana une nue de flches
+semblable une nue de sauterelles. Les flches firent un grand
+ravage parmi les cavaliers chrtiens. L'infanterie chrtienne, s'tait
+branle pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitt
+Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la
+voix et du geste. Tout coup un des jeunes mameloucks du sultan,
+emport par son ardeur, s'lana sur les chrtiens, et fut tu aprs
+des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancrent pour venger sa
+mort, et firent un grand carnage des infidles. Bientt il n'y eut
+plus pour les chrtiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya
+de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, tait plac en
+face; quand il vit le comte s'avancer en dsespr, il fit ouvrir les
+rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'arme chrtienne
+tait alors dans une situation horrible. Comme le sol o elle
+combattait tait couvert de bruyres et d'herbes sches, les musulmans
+y mirent le feu et allumrent un vaste incendie. Ainsi la fume, la
+chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se runit
+contre les chrtiens. Ils furent si consterns, que peu s'en fallut
+qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus
+de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'imptuosit, que
+sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur rsister. Cependant
+chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils
+furent entours de toutes parts et repousss jusqu' une colline
+voisine, prs du hameau de Hittin. L ils essayrent de dresser
+quelques tentes et de se dfendre. Tout l'effort du combat se porta de
+ce ct. Les musulmans s'emparrent de la grande croix que les
+chrtiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un
+morceau de celle sur laquelle ils prtendent que fut attach le
+Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout
+le reste; ds lors ils se regardrent comme perdus. Le roi n'et
+bientt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus
+braves. Afdal tait alors auprs du sultan son pre. J'tais,
+disait-il lui-mme dans la suite, ct de mon pre quand le roi des
+Francs se fut retir sur la colline; les braves qui taient autour de
+lui fondirent sur nous et repoussrent les musulmans jusqu'au bas de
+la colline. Je regardai alors mon pre, et j'aperus la tristesse sur
+son visage. Faites mentir le diable! cria-t-il aux soldats en se
+prenant la barbe. A ces mots, notre arm se prcipita sur l'ennemi, et
+lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'crier: Ils
+fuient, ils fuient! Mais les Francs revinrent la charge, et
+s'avancrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent
+repousss encore une fois; et moi de m'crier derechef: Ils fuient,
+ils fuient! Alors mon pre me regarda, et me dit: Tais-toi, ils ne
+seront vraiment dfaits que lorsque le pavillon du roi tombera. Or,
+il finissait peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon pre
+descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grces en
+versant des larmes de joie.
+
+ [125] Les auteurs chrtiens disent que la fuite du comte Raymond
+ tait concerte avec l'ennemi.
+
+ [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jsus-Christ soit
+ mort sur la croix. Ils disent qu'au moment o les Juifs allaient
+ le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au
+ ciel, et mit sa place un homme du commun, qui fut crucifi pour
+ lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de
+ Blacas_, t. I, p. 181).
+
+ Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait prsent la bataille,
+ raconte la prise de la vraie croix. La grande croix fut prise
+ avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrtiens) se firent tuer
+ autour d'elle. Quand on la tenait leve, les infidles (les
+ chrtiens) flchissaient les genoux et inclinaient la tte. Ils
+ disent que c'est le vritable bois o fut attach le Dieu qu'ils
+ adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;
+ ils la portaient les jours de grande solennit, et lorsque leurs
+ prtres et leurs vques la montraient au peuple, tous
+ s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier
+ devoir de la dfendre; celui qui l'aurait abandonne ne pouvait
+ plus jouir de la paix de l'me. La prise de cette croix leur fut
+ plus douloureuse que la captivit de leur roi. Rien ne put les
+ consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se
+ prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la
+ possdant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la
+ rachteraient volontiers de leur propre sang; ils espraient par
+ son moyen obtenir la victoire. (_Note de M. Reinaud_).
+
+Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirs sur
+la colline attaqurent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils
+souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un
+passage. Se voyant repousss, ils descendirent de cheval, et
+s'assirent par terre. Alors les musulmans montrent sur la colline,
+et renversrent la tente du roi. Tous les chrtiens qui s'y trouvaient
+furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,
+le prince Geoffroy, son frre, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur
+de Gbail, le fils de Honfroi, le grand-matre des Templiers, et
+plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on
+ne croyait pas qu'il y et des prisonniers; et en voyant les
+prisonniers, on ne croyait pas qu'il y et des morts. Jamais les
+Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuy une telle
+dfaite. Moi-mme, un an aprs, je passai sur le champ de bataille, et
+j'y vis les ossements amoncels; il y en avait aussi d'pars et l,
+sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient
+emport sur les montagnes et dans les valles.
+
+ IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des
+ Croisades_, t. IV, p. 194.
+
+ Ibn-Alatir, historien arabe fort distingu, naquit en 1160 et
+ mourut en 1233. Il fut attach Zengui, prince de Mossoul et
+ d'Alep, et Saladin; il a vu les vnements qu'il raconte.
+ Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une
+ _Chronique complte_.
+
+
+
+
+AUTRE RCIT DE LA BATAILLE DE TIBRIADE.
+
+
+L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva cette bataille, remarque
+avec tonnement que tant que les cavaliers chrtiens purent se tenir
+cheval ils restrent intacts; car ils taient couverts de la tte aux
+pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
+ l'abri des coups; mais ds que le cheval tombait, le cavalier tait
+perdu. Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les
+chrtiens taient des lions au commencement du combat, et ne furent
+plus la fin que des brebis disperses. De tant de milliers d'hommes,
+il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille tait
+couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-mme le mont Hittin;
+il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation
+heureuse avait fait un peuple malheureux. Je vis l'tat de ses
+chefs: qui pourrait le dcrire? Je vis des ttes tranches, des yeux
+teints ou crevs, des corps couverts de poussire, des membres
+disloqus, des bras spars, des os fendus, des cous taills, des
+lombes briss, des pieds qui ne tenaient plus la jambe, des corps
+partags en deux, des lvres dchires, des fronts fracasss. En
+voyant ces visages attachs la terre et couverts de sang et de
+blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidle dira:
+Que ne suis-je poussire? Quelle odeur suave s'exhalait de cette
+terrible victoire!
+
+ [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrtaire de Saladin et
+ historien fort important, naquit Ispahan, en 1125, et mourut en
+ 1201. Il a compos une histoire des guerres de Saladin, sous le
+ titre de: _clair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de
+ Jrusalem par Saladin.
+
+Aprs ces rflexions qui montrent le got arabe, l'auteur prsente un
+autre tableau: Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour
+lier les prisonniers. J'ai vu trente quarante cavaliers attachs
+la mme corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gards
+par un seul homme. Ces guerriers, qui nagure montraient une force
+extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir,
+maintenant le front baiss, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect
+misrable. Les comtes et les seigneurs chrtiens taient devenus la
+proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient
+humili les autres l'taient leur tour; l'homme libre tait dans
+les fers; ceux qui accusaient la vrit de mensonge et qui traitaient
+l'Alcoran d'imposture taient tombs au pouvoir des vrais croyants.
+
+Aprs la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir
+auprs de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut
+que le roi s'asst ses cts; et comme ce prince tait press par la
+soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, aprs avoir bu,
+prsenta le vase Renaud; aussitt Saladin s'cria: Ce n'est pas moi
+qui ai dit ce misrable de boire; je ne suis pas li envers lui. En
+effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume tait chez les
+Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert boire
+et manger. Or, dj deux fois Saladin avait fait voeu de tuer
+Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la premire, lorsque
+celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Mdine; la seconde, quand il
+enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers
+Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis,
+s'avanant vers lui, il lui dchargea un coup d'pe. A son exemple,
+les mirs se jetrent sur Renaud, et lui couprent la tte. Le tronc
+alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout
+tremblant; mais Saladin se hta de le rassurer, et promit de respecter
+sa vie.
+
+Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrit Saladin contre
+Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane
+musulmane, il disait ces malheureux, par forme de raillerie,
+d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait leur secours, et que le
+sultan lui dit en cette occasion: Eh bien! que t'en semble? n'ai-je
+pas assez veng Mahomet de tes outrages? Ensuite, ajoute Kemal-Eddin,
+il proposa Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant
+qu'il aimait mieux mourir.
+
+Ensuite le sultan fit conduire Damas le roi et les seigneurs qui
+taient captifs avec lui. A l'gard des Templiers et des Hospitaliers,
+Ibn-Alatir rapporte que le prince runit tous ceux qu'il avait entre
+les mains, et leur fit couper la tte. Il ordonna aussi tous ceux de
+son arme qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire
+mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez gnreux
+pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pices d'or pour chaque
+Templier et Hospitalier qu'on lui cderait. Deux cents de ces
+guerriers qu'on lui amena furent aussitt dcapits. Ce qui le porta
+cette excution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient
+comme par tat la guerre l'islamisme, et qu'ils taient ses plus
+cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il
+en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: Puisque
+l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur parat
+une chose si douce, faisons-les mourir leur tour. Saladin manda
+galement son lieutenant Damas de faire mettre mort tous les
+chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou
+qu'ils appartinssent des particuliers. Ce qui fut excut.
+
+On lit dans Emad-Eddin, tmoin oculaire, que pendant le massacre des
+chevaliers, Saladin tait assis le visage riant, et que les chevaliers
+avaient l'air abattu. L'arme musulmane tait range en ordre de
+bataille et les mirs placs sur deux rangs. Quelques-uns des
+excuteurs, ajoute l'auteur, couprent la tte des prisonniers avec
+une adresse qui leur mrita des loges; plusieurs cependant se
+refusrent ce ministre, d'autres en chargrent leurs voisins. Avant
+de les gorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut
+accept par un trs-petit nombre.
+
+Telle est la manire dont les auteurs arabes racontent la bataille de
+Tibriade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs
+lettres qui furent crites en cette occasion. On lisait dans une de
+ces lettres, envoye Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
+l'arme chrtienne, il en avait chapp peine mille; et qu'un pauvre
+soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'changea
+contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on st dans la suite
+que le nombre des prisonniers avait t si grand qu'on les vendait
+pour une chaussure.
+
+Une autre de ces lettres commenait ainsi: Quand nous passerions le
+reste de notre vie remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions
+nous acquitter dignement. Une troisime s'exprimait de la sorte:
+Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je
+vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir
+vous en dire seulement la moiti, cela serait impossible. L'auteur de
+la lettre, poursuivant son rcit, raconte avec le plus grand
+sang-froid les dtails les plus horribles. Aprs avoir dit qu' Damas
+les prisonniers chrtiens se vendaient au march trois pices d'or
+l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de
+joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il
+n'tait pas rare de rencontrer dans les rues des ttes de chrtiens
+exposes en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines
+villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coups par
+le milieu, sur des espces de chevalets, en forme de pyramides, et il
+parat que les dvots musulmans avaient imagin d'acheter des
+prisonniers pour leur couper la tte, et de donner ainsi ces ttes en
+spectacle.
+
+ REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. IV, p. 196.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CIT DE PARIS.
+
+1186.
+
+
+Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris, il sjourna ne
+sai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant ses
+besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et
+amender. Il s'appuya une des fenestres de la sale la quelle il
+s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir rcracion de
+l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les
+rues esmeurent et touillrent si la boue et l'ordure dont elles
+estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu' paine la povoit
+nul souffrir; si monta jusques la fenestre o le roy estoit appui.
+Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de
+celle fenestre en grant abominacion de cuer.
+
+Pour celle raison conut-il en son courage faire une euvre grant et
+somptueuse, mais moult ncessaire, et telle que tous ses devanciers ne
+l'osrent oncques emprendre n commencier, pour les grans cousts qui
+celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les bourgeois de
+Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cit
+feussent paves de grs gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce
+le fist le roy qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit
+qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondrent; car elle fu
+appele en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant
+dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les
+habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit
+lais, luy changirent ce nom et l'appellrent ville de Paris, en
+l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy Priant de Troye; car, si
+comme l'en treuve, il estoient descendus de celle ligne. Il ostrent
+le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matire du
+nom, quant il la fist atourner si que pueur n corruption n'y pust
+demourer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+SALADIN PREND JRUSALEM.
+
+1187.
+
+
+Jrusalem, dit Ibn-Alatir, tait alors une ville trs-forte.
+L'attaque eut lieu par le ct du nord, vers la porte d'Amoud ou de la
+Colonne. C'est l qu'tait le quartier du sultan. Les machines furent
+dresses pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20
+rgeb). Les Francs montrrent d'abord une grande bravoure. De part et
+d'autre cette guerre tait regarde comme une affaire de religion. Il
+n'tait pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous
+dfendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en
+arrire. Les assigs faisaient chaque jour des sorties et
+descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un mir de
+distinction ayant t tu, les musulmans s'avancrent tous la fois,
+et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrtiens
+en fuite; ensuite ils s'approchrent des fosss de la place, et
+ouvrirent la brche. Des archers posts dans le voisinage repoussaient
+ coups de traits les chrtiens de dessus les remparts, et
+protgeaient les travailleurs. En mme temps on creusait la mine;
+quand la mine fut ouverte, on y plaa du bois; il ne restait qu' y
+mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrtiens furent d'avis
+de capituler[128]. On dputa les principaux habitants Saladin, qui
+rpondit: J'en userai envers vous comme les chrtiens en usrent avec
+les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est--dire que je
+passerai les hommes au fil de l'pe, et je rduirai le reste en
+servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal. A cette rponse,
+Balian[129], qui commandait dans Jrusalem, demanda un sauf-conduit
+pour traiter lui-mme avec le sultan. Sa demande fut accorde; il se
+prsenta Saladin, et lui fit des reprsentations. Saladin se
+montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prires.
+Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de mnagement et dit:
+Sachez, sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul
+peut se faire une ide de notre nombre. Les habitants rpugnent se
+battre parce qu'ils s'attendent une capitulation, ainsi que vous
+l'avez accorde tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent
+la vie, mais si une fois la mort est invitable, j'en jure par le Dieu
+qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous
+brlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un cu. Vous ne
+trouverez plus de femmes rduire en esclavage, d'hommes mettre
+dans les fers. Nous dtruirons la chapelle de la Sacra et la mosque
+Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous gorgerons tous les
+musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne
+laisserons pas une seule bte de somme en vie. Nous sortirons contre
+vous, nous nous battrons en gens qui dfendent leur vie. Pour un de
+nous qui prira, il en tombera plusieurs des vtres. Nous mourrons
+libres ou nous triompherons avec gloire. A ces mots, Saladin consulta
+ses mirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. Les
+chrtiens, dirent-ils, sortiront pied, et n'emporteront rien sans
+nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont
+notre discrtion, et ils se rachteront un prix qui sera dtermin.
+Ces paroles satisfirent entirement Saladin. Il fut convenu avec les
+chrtiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour
+sa ranon 10 pices d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et
+l'autre sexe 2. Un dlai de quarante jours fut accord pour le
+payement de ce tribut. Pass ce terme, tous ceux qui ne se seraient
+pas acquitts seraient considrs comme esclaves. Au contraire, en
+payant le tribut on tait libre sur-le-champ et l'on pouvait se
+retirer o l'on voulait. A l'gard des pauvres de la ville, dont le
+nombre fut fix par approximation 18,000, Balian s'obligea payer
+pour eux 30,000 pices d'or. Tout tant ainsi convenu, la ville sainte
+ouvrit ses portes, et l'tendard musulman fut arbor sur ses murs. On
+tait alors au vendredi 24 de rgeb (commencement d'octobre
+1187)[130].
+
+ [128] La capitulation fut hte par la dcouverte d'une
+ conspiration dans l'intrieur de la ville. Les chrtiens grecs,
+ appels _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande
+ partie de la population de Jrusalem, s'entendirent avec Saladin
+ pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent
+ trs-fchs d'avoir t prvenus dans l'accomplissement de leurs
+ projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient
+ ce nom parce que leur doctrine tait celle des empereurs de
+ Constantinople, leurs anciens rois; leur religion tait presque
+ semblable celle des Latins; mais la haine des races en faisait
+ deux peuples ennemis. (_Note rdige d'aprs une savante note de
+ M. Reinaud._)
+
+ [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de
+ Jrusalem.
+
+ [130] Il rsulte de l que Jrusalem fut prise en quatre jours.
+ On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a t
+ dit de la conspiration des chrtiens Melkites. (_Note de M.
+ Reinaud._)
+
+Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entre dans Jrusalem.
+Emad-Eddin rapporte que ce jour fut pour les musulmans comme un jour
+de fte. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y
+recevoir les flicitations des grands, des mirs, des sophis et des
+docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien
+grave. La joie brillait sur son visage, car il esprait tirer un grand
+honneur de la conqute de la ville sainte. Les portes de sa tente
+restrent ouvertes tout le monde, et il fit de grandes largesses.
+Autour de lui taient les lecteurs, qui rcitent les prceptes de la
+loi, les potes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les
+lettres du prince qui annonaient cet heureux vnement; les
+trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie;
+tous les coeurs rapportaient humblement ces succs Dieu; toutes les
+bouches clbraient les louanges du Seigneur.
+
+Une foule de savants et de dvots taient accourus des contres
+voisines pour tre tmoins de la prise de Jrusalem. L'historien
+Emad-Eddin, qui depuis quelque temps tait malade Damas, rapporte
+lui-mme qu' la premire nouvelle du sige de Jrusalem, il ne se
+sentit plus de mal et accourut en toute hte pour prendre part la
+joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il
+passait pour tre fort loquent, ses amis se pressrent autour de lui
+pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer leurs parents
+et leurs amis. Le premier jour il en crivit soixante-dix[131].
+
+ [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua
+ beaucoup augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le
+ jour o Jrusalem se rendit tait justement l'anniversaire de
+ celui o, les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel,
+ conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Pendant ce temps, les chefs des chrtiens vacuaient la ville.
+Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans
+Jrusalem la vie monastique, et qui Saladin permit de se retirer
+avec sa suite et ses richesses. Telle tait sa douleur, suivant
+l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme
+les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paratre la reine de
+Jrusalem, dont le mari tait alors captif entre les mains du sultan,
+et qui alla le rejoindre Naplouse; puis s'avana la veuve de Renaud,
+seigneur de Carac, dont le fils tait aussi prisonnier. La mre en se
+retirant demanda la libert de son fils; le sultan y mit pour
+condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas
+remplie, sa demande fut rejete. Enfin, on vit sortir le patriarche,
+emportant avec lui les richesses des glises et des mosques.
+
+Le patriarche avait enlev tous les ornements d'or et d'argent qui
+couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses,
+l'historien Emad-Eddin dit au sultan: Voil des objets pour plus de
+200,000 pices d'or; vous avez accord sret aux chrtiens pour leurs
+effets, mais non pour les ornements des glises. Laissons-les faire,
+rpondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi.
+Ils ne connaissent pas le vritable sens du trait. Donnons-leur lieu
+de se louer de la bont de notre religion. En consquence, on
+n'exigea du patriarche que 10 pices d'or, comme pour tous les autres.
+
+Les chrtiens qui taient en tat de payer sortirent successivement de
+la ville. On avait plac aux portes des gens chargs de recevoir le
+tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidit des mirs et de leurs
+subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en
+dtournrent une partie leur profit. S'ils s'taient conduits
+fidlement, dit-il, le trsor et t rempli. On avait estim le
+nombre des chrtiens de la ville en tat de porter les armes
+60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville
+tait grande et la population s'tait accrue des habitants d'Ascalon,
+de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les
+rues et les glises, et l'on avait peine se faire place. Une preuve
+de cette multitude, c'est qu'un trs-grand nombre payrent le tribut
+et furent renvoys libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour
+lesquels Balian avait donn 30,000 pices d'or; et pourtant il resta
+encore 16,000 chrtiens qui faute de ranon furent faits esclaves.
+C'est un fait qui rsulte des registres publics et sur lequel il ne
+peut pas rester d'incertitude. Ajoutez cela qu'un grand nombre
+d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se
+glissrent furtivement du haut des murailles l'aide de cordes;
+d'autres empruntrent prix d'argent des habits musulmans, et
+sortirent sans rien payer. Enfin, quelques mirs rclamrent un
+certain nombre de chrtiens comme leur appartenant, et touchrent
+eux-mmes le prix de leur ranon[132]. En un mot, ce ne fut que la
+moindre partie de cet argent qui entra au trsor.
+
+ [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrtiens
+ d'Orient de toutes les communions taient et sont encore en usage
+ d'aller en plerinage Jrusalem. Il tait donc facile ceux
+ des mirs qui possdaient des fiefs de dire que certains
+ chrtiens taient de leurs sujets, et que c'tait par hasard
+ qu'ils se trouvaient Jrusalem. Emad-Eddin cite le prince de
+ Haram et d'desse qui sous ce prtexte se fit remettre jusqu'
+ mille chrtiens, qu'il disait tre des Armniens d'Edesse. Le
+ prince d'lbir sur l'Euphrate en rclama pour sa part cinq
+ cents. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Il avait t stipul que les chrtiens laisseraient en sortant leurs
+chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin
+rapporte sur ce mme sujet que les chrtiens vendirent en partant
+leurs meubles et leurs effets; mais ce fut si bas prix qu'ils
+semblaient les donner. Les chrtiens en sortant avaient la libert
+d'aller o ils voulaient; les uns se rendirent Antioche et
+Tripoli, d'autres Tyr; quelques-uns en gypte, o ils s'embarqurent
+ Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des
+patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les gards
+et les sentiments les plus gnreux. Il donna aux fugitifs une escorte
+qui les protgea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de
+cinq cents, qui se rendirent Alexandrie furent dfrays de toute
+dpense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas Alexandrie de
+navire qui pt les emmener, ils attendirent une occasion favorable.
+Leur sjour en gypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on
+fournt tous leurs besoins, et paya mme le prix de leur voyage,
+afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'aprs son ordre, le
+gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrrent pleins d'attention
+pour eux et en eurent soin jusqu' leur entier embarquement[133].
+
+ [133] Ces dtails, si honorables pour Saladin, se trouvent
+ presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trsorier.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+A l'gard des chrtiens qui restrent Jrusalem, particulirement de
+ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquits, on lit dans
+Emad-Eddin qu'ils conservrent leurs biens condition de payer, outre
+la ranon commune tous, un tribut annuel. Quatre prtres latins
+seulement eurent la facult de demeurer pour desservir l'glise du
+Saint-Spulcre et furent exempts du tribut. Quelques zls
+musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseill Saladin de dtruire
+cette glise, prtendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait
+combl et que la charrue aurait pass sur le sol de l'glise, il n'y
+aurait plus de motif pour les chrtiens d'y venir en plerinage; mais
+d'autres jugrent plus convenable d'pargner ce monument religieux,
+parce que ce n'tait pas l'glise, mais le calvaire et le tombeau qui
+excitaient la dvotion des chrtiens, et que lors mme que la terre
+et t jointe au ciel, les nations chrtiennes n'auraient pas cess
+d'affluer Jrusalem.
+
+ REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 206.
+
+
+
+
+SIGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISS.
+
+1191.
+
+ Saladin s'tait empar de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les
+ chrtiens vinrent mettre le sige devant la ville; au printemps
+ de 1191, Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion vinrent se
+ runir aux assigeants.
+
+
+La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et
+d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit
+successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les
+chrtiens reurent aussi de grands secours, entre autres le roi de
+France, dont ils nous menaaient depuis longtemps; il arriva un samedi
+20 avril. C'tait un roi grand en dignit, trs-considr, et des
+premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement
+de l'arme. Il n'amena dans cette expdition que six gros vaisseaux
+chargs d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon
+blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espce; je n'en ai jamais
+vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des
+caresses; mais un jour cet oiseau s'tant envol de sa main, s'enfuit
+dans la ville, d'o on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000
+pices d'or pour le racheter; sa demande fut refuse. Cet vnement
+nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps
+aprs, l'arme chrtienne reut le comte de Flandre, appel Philippe,
+un des plus puissants seigneurs d'Occident. Ds lors les attaques
+recommencrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant
+que le sultan tait encore Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les
+chrtiens s'avancrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes
+ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans
+leurs quartiers; pour lui, il s'arrta dans la plaine, sous une tente,
+o il fit le soir sa prire et o il se reposa. J'tais en ce moment
+auprs de lui. Tout coup on vient lui dire que l'ennemi tait
+retourn l'assaut: alors il fait revenir son arme, et lui fait
+passer la nuit sous les armes; il resta lui-mme avec elle, et ne la
+quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas;
+Saladin se dcida faire camper de nouveau son arme sur la colline
+d'Aadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrtiens,
+marchant lui-mme la tte de ses braves. Quand l'ennemi vit une
+telle ardeur, il craignit d'tre forc dans ses retranchements, et
+cessa ses attaques contre la ville.
+
+Cependant la garnison tait dans un tat pitoyable; l'ennemi ne lui
+laissait pas de repos, et visait surtout combler les fosss: dans
+cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans
+excepter les cadavres et les charognes; on assure mme qu'il y jetait
+ses malades avant qu'ils eussent expir. La garnison, pour faire face
+ tant d'attaques diverses, tait oblige de se partager en plusieurs
+corps: les uns descendaient dans les fosss, o ils dpeaient avec un
+couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres
+dchirs et les remettaient une troisime division, qui allait les
+jeter dans la mer; une autre partie tait occupe du service des
+machines, une autre de la garde des remparts. La vrit est que la
+garnison eut supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne
+cessaient de nous crire pour se plaindre de leurs maux, qui taient
+tels qu'il n'en existe peut-tre pas d'autre exemple, et qui semblent
+d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se rsignaient
+leur sort persuads que Dieu est propice aux patients. La guerre ne
+discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrtiens attaquaient la
+ville, et le sultan attaquait les chrtiens; autant les chrtiens
+mettaient d'ardeur tourmenter la garnison, autant il en mettait
+les tourmenter eux-mmes. Il montra en cette occasion une constance
+extraordinaire. Un jour, un dput s'tant prsent au nom des Francs
+pour entrer en pourparler, il lui fit rpondre que les Francs eussent
+ dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien.
+Tel tait l'tat des choses quand le roi d'Angleterre arriva.
+
+Ce roi tait d'une force terrible, d'une valeur prouve, d'un
+caractre indomptable; dj il s'tait fait une grande rputation par
+ses guerres passes; il tait infrieur pour la dignit et la
+puissance au roi de France, mais il tait plus riche que lui, plus
+brave, et d'une plus grande exprience dans la guerre. Sa flotte se
+composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de
+munitions. Il s'empara en chemin de l'le de Cypre. Il arriva devant
+Acre un samedi 8 de juin.
+
+Ce nouveau renfort inspira une grande joie l'ennemi. Les Francs se
+livrrent en cette occasion de bruyantes rjouissances, et la nuit
+ils allumrent de grands feux. Ces feux taient faits pour nous
+effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos
+ennemis. Depuis longtemps les chrtiens attendaient le roi
+d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient
+leurs projets d'attaque jusqu' son arrive, tant ils estimaient son
+habilet et son courage. Le fait est que sa prsence fit une vive
+sensation chez les musulmans; ds lors ils commencrent tre remplis
+de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reut encore ce coup
+avec rsignation; il se soumit avec religion la volont de Dieu; et
+d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il redouter?
+Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le
+reste?
+
+La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman
+charg de vivres et de provisions, et se rendant de Bryte au port
+d'Acre; ce vaisseau, quoique cern de toutes parts, fit une longue
+rsistance, et parvint mme brler un navire chrtien; mais enfin,
+ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver force de voiles, vu
+que le vent tait tomb, le commandant, nomm Yacoub ou Jacques, homme
+brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau grands coups de hache,
+et tout fut englouti; il ne se sauva de l'quipage qu'un seul homme,
+que les chrtiens envoyrent la garnison d'Acre pour l'instruire de
+ce dsastre. Cette nouvelle nous causa tous une grande tristesse;
+pour le sultan, il reut cette preuve avec sa patience ordinaire, et
+se rsigna la volont de Dieu, persuad que Dieu ne laisse pas sans
+rcompense ceux qui lui sont fidles. Heureusement, le jour mme, Dieu
+nous envoya un sujet de consolation. L'arme chrtienne avait
+construit une machine quatre tages, dont le premier tait en bois,
+le second en plomb, le troisime en fer et le quatrime en airain;
+cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; dj elle
+tait une distance d'environ cinq coudes des murs, du moins en
+juger la simple vue. La garnison tait dans l'abattement; tous
+pensaient se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prt feu.
+A ce spectacle nous nous livrmes la joie, et nous rendmes Dieu
+de vives actions de grces.
+
+Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la
+garnison se voyait attaque, elle frappait du tambour, et les ntres y
+rpondaient; c'tait le signal de l'assaut; l'arme montait aussitt
+cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle fora les
+retranchements des chrtiens, ce qui procura quelque repos la ville.
+Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu' midi, et les
+deux armes ne se retirrent que de lassitude. En ce moment le soleil
+tait ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le
+vertige.
+
+Quatre jours aprs, nous entendmes de nouveau le bruit du tambour;
+les soldats prirent les armes, et se prcipitrent sur le camp des
+chrtiens; aussitt les Francs revinrent dfendre leur camp, en
+poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs
+tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on et os forcer son camp,
+sent son ardeur s'allumer; il sort avec imptuosit, cavalerie et
+infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement,
+les musulmans tinrent bon. Cette journe fut pouvantable; les
+musulmans firent preuve d'une constance inoue. Enfin l'ennemi, tonn
+de tant de bravoure, arrt par une rsistance dont l'ide seule fait
+frmir, envoya demander traiter. Il vint de sa part un dput qui
+fut men Malek-Adel[134]; il tait charg d'une lettre du roi
+d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le
+sultan; mais Saladin fit rpondre que les rois ne s'abouchaient pas si
+lgrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait
+indcent, aprs avoir eu une entrevue et avoir bu et mang ensemble,
+de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. S'il veut avoir une
+entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit
+faite. Rien n'empche en attendant qu'un interprte ne nous serve de
+mdiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois
+d'accord, il nous sera, s'il plat Dieu, trs-facile de nous
+aboucher ensemble. Les jours suivants la guerre continua. A tout
+instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des
+travaux et des horribles fatigues qu'elle avait supporter depuis
+l'arrive du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba
+malade, et pensa mourir. Vers le mme temps, le roi de France fut
+bless; cet accident procura quelque relche la ville.
+
+ [134] Frre et successeur de Saladin.
+
+ BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des
+ Croisades_, t. IV, p. 302[135].
+
+
+_Suite du mme sujet._
+
+
+Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions
+qui s'levrent dans l'arme chrtienne. Il y avait alors deux
+prtendants au royaume de Jrusalem; l'un tait le roi Guy, fait
+prisonnier la bataille de Tibriade; l'autre le marquis de Tyr[136].
+La femme du roi Guy[137], laquelle tait fille ane d'Amaury, ancien
+roi de Jrusalem, et tait cense runir en sa personne l'autorit
+royale, tant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet vnement est
+ainsi racont par Emad-Eddin: Il tait d'usage chez les Francs de la
+Palestine qu' la mort du roi le trne passt son fils, ou,
+dfaut d'enfant mle, ses filles, par ordre de primogniture; or,
+la mort du dernier roi, le trne s'tant trouv vacant, l'autorit
+avait pass la femme de Guy, fille ane du roi Amaury; c'est en
+qualit de mari de la princesse que Guy avait t reconnu roi. La
+reine tant morte sans enfants, le trne devait appartenir sa soeur
+cadette[138], pouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le
+marquis de Tyr, qui convoitait le trne, enleva la femme de Honfroy,
+sous prtexte qu'un tel mari n'tait pas digne du trne, et l'pousa
+lui-mme. Cette union fut consacre par les prtres, bien que la
+princesse ft alors enceinte; ds lors le marquis de Tyr fut reconnu
+roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficults.
+Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intrts; et alors le
+marquis, effray, s'enfuit Tyr. En vain les chrtiens, qui faisaient
+beaucoup de cas des talents du marquis, lui crivirent pour l'engager
+ revenir; il s'y refusa.
+
+ [135] Boha-Eddin, historien arabe, n Mossoul, en 1145, mort en
+ 1232. Il fut attach Saladin, qui le nomma cadi de Jrusalem.
+ Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_.
+
+ [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jrusalem en 1192.
+
+ [137] Sibylle.
+
+ [138] Isabelle.
+
+ [139] Honfroy, seigneur de Montreal, conntable du royaume de
+ Jrusalem.
+
+Cependant le roi d'Angleterre tait toujours malade. Boha-Eddin
+remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car
+la brche tait alors considrable et la ville toute extrmit.
+L'arme et la garnison taient dans l'abattement; tous les jours les
+chrtiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours
+ils essayaient de quelque nouveau pige; aussi Saladin, tait-il en
+proie une grande inquitude. Dans ce danger, il se hta d'crire de
+tous cts pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait
+plus crit au calife de Bagdad, soit qu'il et reconnu l'inutilit de
+ses dmarches prcdentes, soit qu'il se crt dsormais hors de
+danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre
+suivante, qui nous a t conserve par le compilateur des
+_Deux-Jardins_.
+
+Votre serviteur a toujours le mme respect pour vous, mais il se
+lasse et s'ennuie d'avoir tout instant vous crire sur nos
+ennemis, dont la puissance s'accrot sans cesse et dont la mchancet
+n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un
+tel ennemi qui assige et est assig, qui resserre et est resserr,
+qui l'abri de ses retranchements ferme l'accs ceux qui voudraient
+s'approcher, et fait manquer l'occasion ceux qui la cherchent. En ce
+moment, les Francs ne sont gure au dessous de 5,000 cavaliers et de
+100,000 fantassins; le carnage et la captivit les ont anantis, la
+guerre les a dvors, la victoire les a dlaisss; mais la mer est
+pour eux, la mer s'est dclare pour les enfants du feu[140]. De
+vouloir dfinir le nombre des peuples qui composent l'arme chrtienne
+et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible;
+l'imagination mme ne saurait se le reprsenter. On dirait que c'est
+pour eux que Motenabbi a fait ce vers:
+
+ L sont rassembls tous les peuples avec leurs langues diverses;
+ aux interprtes seuls est donn de converser avec eux.
+
+ [140] Ceci s'adresse aux chrtiens, qui dans l'opinion de Saladin
+ taient ncessairement prdestins au feu de l'enfer, et pour
+ lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgr l'ancien
+ proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un
+d'entre eux passe de notre ct, nous manquons d'interprtes pour les
+entendre; souvent l'interprte qui on s'adresse renvoie un autre,
+celui-ci un troisime, et ainsi de suite. La vrit est que nos
+troupes sont lasses et dgotes; elles ont vainement tenu bon
+jusqu' l'puisement des forces; elles sont demeures fermes jusqu'
+l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on
+nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos bris, en moins
+grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppresse par ennui
+de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent
+que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace
+nos dtestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours
+quelque nouvelle malice. Tantt ils nous attaquent avec des tours,
+tantt avec des pierres; un jour c'est avec les dbabs[141], un autre
+avec les bliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils
+s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler
+nos fosss, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois
+ils montent l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils
+attaquent par mer, monts sur leurs vaisseaux. Enfin voil qu'
+prsent, non contents d'avoir lev dans leur camp un mur de terre,
+ils se sont mis en tte de construire des collines rondes en forme de
+tours, qu'ils ont tayes de bois et de pierres; et lorsque cet
+ouvrage a t conduit sa perfection, ils ont creus la terre par
+derrire et l'ont jete en avant, l'amoncelant peu peu, et
+s'avanant vers la ville les uns la suite des autres, jusqu' ce
+qu'ils se trouvent maintenant une demi-porte de trait. Jusqu'ici le
+feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades
+de bois; mais prsent comment entamer avec les pierres ou consumer
+avec le feu ces collines de terre qui sont la fois un rempart pour
+les hommes et un abri pour les machines.
+
+ [141] Grand difice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre
+ de guerriers; il tait revtu de grandes plaques de fer et
+ marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intrieur;
+ cette machine tait munie d'un blier. (_Bibl. des Croisades_, t.
+ 4, p. 291.)
+
+Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les
+musulmans ne se montrrent pas fort zls le seconder. A cet gard,
+le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu
+Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reu en fief
+quelques villes de Msopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux
+dpens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contre se
+tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyrent pas
+cette anne au Sultan autant de troupes que par le pass. Saladin fut
+trs-indign de cet excs d'ambition; il lui parut trange que tandis
+que les chrtiens se montraient si acharns contre l'islamisme son
+neveu songet ses intrts particuliers. Aussi quand il reut la
+nouvelle de cette conduite, il la traita d'oeuvre du diable.
+
+Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau dput chrtien,
+demandant parler Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et
+Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le dput: N'a pas
+qui veut, lui dirent-ils, la facult d'approcher du sultan; il faut
+avant tout solliciter son agrment. Cependant Saladin y consentant;
+on lui prsenta le dput, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre,
+et dit: Mon matre dsire avoir une entrevue avec vous; si vous
+voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous
+instruire lui-mme de ses volonts; moins que vous n'aimiez mieux
+choisir dans la plaine un lieu situ entre les deux armes, o vous
+puissiez traiter ensemble de vos intrts. Le sultan rpondit: Si
+nous avons une confrence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le
+sien; autant vaut recourir l'intermdiaire d'un ambassadeur.
+Cependant le dput insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait
+lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le dput ne
+parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait t dissuad
+par les princes chrtiens d'aller au rendez-vous, sous prtexte qu'il
+se compromettrait; on ajoutait mme que le roi de France, qui avait de
+l'autorit sur le prince, lui en avait fait dfense expresse. Ce ne
+fut que quelque temps aprs que le dput du roi d'Angleterre revint
+pour dmentir ces bruits; il avait ordre de dclarer que le roi se
+conduisait par ses volonts, et non d'aprs celles des autres. Je
+gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouvern; si j'ai manqu au
+rendez-vous, c'est cause de ma maladie. Ensuite le dput, qui au
+fond venait pour demander diffrentes choses dont son matre avait
+besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: C'est la coutume entre nos
+rois de se faire des prsents, mme en temps de guerre; mon matre est
+en tat d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les
+apporter? Vous seront-ils agrables, venant par l'entremise d'un
+dput? A quoi Malek-Adel rpondit: Le prsent sera bien reu,
+pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour. Le
+dput reprit: Nous avons amen ici des faucons et d'autres oiseaux
+de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de
+besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour
+les nourrir? Ds qu'ils seront rtablis, nous en ferons hommage au
+sultan.--Dites plutt, repartit Malek-Adel, que votre matre est
+malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'
+cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.
+Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours aprs, le roi
+d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin
+remit au dput une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des
+fruits et de la neige, qui lui furent accords.
+
+Boha-Eddin rapporte que le but de ces frquentes ambassades de la part
+du roi tait surtout de connatre l'tat et les dispositions des
+troupes musulmanes, et que le sultan n'en tait pas fch, afin de
+savoir aussi ce que pensaient les chrtiens. Pendant ce temps,
+poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre
+la ville; bientt la garnison ne suffit plus la dfense des
+remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et
+plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les
+chrtiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier
+juillet, ils tentrent un assaut gnral; dans cette vue, ils se
+partagrent en plusieurs corps, et s'branlrent, cavalerie et
+infanterie. Aussitt le sultan fit prendre les armes ses troupes, et
+se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-l il y
+eut un engagement terrible; le sultan courait cheval d'un rang
+l'autre, semblable une lionne qui a perdu ses petits, en criant: O
+musulmans, musulmans! et ayant les yeux mouills de larmes. Toutes
+les fois que ses regards venaient tomber sur la ville, il se
+reprsentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux
+souffrances des soldats; cette ide, son ardeur s'allumait, et il
+renouvelait le combat. Il passa toute cette journe sans manger et ne
+prit qu'une potion qu'avait ordonne le mdecin. Pour moi, remarque
+Boha-Eddin, je ne pus rsister tant de fatigues, et je quittai le
+sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aadia, d'o je
+pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu' la nuit.
+
+Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous remes de la
+garnison une lettre ainsi conue: Nous sommes dans le dernier tat de
+faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si
+vous ne venez notre secours, nous ngocierons pour nos vies; nous
+abandonnerons la ville; nous tcherons de sauver nos ttes. Cette
+nouvelle, poursuit Boha-Eddin, tait la plus fcheuse possible; nous
+en fmes tous accabls. Il y avait alors dans Acre l'lite des
+guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'gypte et de tous les
+pays musulmans; on y remarquait les plus braves mirs de l'arme et
+les plus illustres hros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre,
+le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais prouve; on
+craignit mme pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et
+de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se dcida, pour
+procurer du repos la ville, attaquer le camp ennemi. Au point du
+jour, il fit battre le tambour; toute l'arme prit les armes,
+cavalerie et infanterie, et l'assaut commena; mais le sultan fut mal
+second. Une partie de l'infanterie chrtienne s'tait place derrire
+ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible
+de l'entamer. J'ai ou dire l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au
+camp ennemi, qu'il vit un chrtien, lequel du haut des retranchements,
+et ayant ses cts des hommes qui lui fournissaient des traits et
+des pierres, repoussait les assaillants; sa constance tait
+extraordinaire; dj il tait atteint de plus de cinquante traits ou
+coups de pierre, sans que rien pt lui faire lcher pied; nous n'en
+fmes dlivrs que par un pot de naphte qui le brla entirement. Un
+autre m'a assur avoir vu une femme qui se battait comme les hommes.
+Le combat dura jusqu' la nuit.
+
+Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du ct de la ville.
+Dj les chrtiens taient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils
+allaient forcer la dernire barrire, lorsqu'ils perdirent six de
+leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage,
+et Saf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour
+ngocier. Il se prsenta au roi de France, et lui dit: Vous savez que
+la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons
+prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du
+moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions,
+et nous les laissions aller en libert; accordez-nous votre tour les
+mmes conditions, et nous abandonnerons Acre. Le roi rpondit: Ceux
+dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous tes mes esclaves et
+mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai
+faire. A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. Nous ne
+rendrons pas la ville, s'cria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne
+soyons tus, et aucun de nous ne prira qu'il n'ait tu cinquante des
+vtres. En disant ces mots, il se retira.
+
+Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des
+esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit
+que les uns prirent dans la traverse et s'en allrent la _demeure
+ternelle_; les autres arrivrent sains et saufs auprs du sultan.
+Saladin fut trs-irrit de cette dsertion; si l'on en croit
+Emad-Eddin, il ta, dans sa colre, ces lches mirs, les terres et
+les bnfices militaires qu'il leur avait donns, et par cette
+svrit il en engagea quelques-uns retourner leur poste. Mais
+dj l'effet tait produit; les habitants se trouvaient au dernier
+degr de l'abattement, et la mme crainte se communiqua l'arme.
+Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat,
+elles refusrent d'en venir aux mains, prtendant que c'tait
+inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi
+d'Angleterre, ayant envoy trois hommes pour demander de la neige et
+des fruits, obtint ce qu'il dsirait.
+
+Tout--coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport
+de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une
+nouvelle arme venait d'entrer dans la ville; l-dessus ils prirent
+les armes, comme pour marcher au combat. Le mme bruit fut entendu de
+l'arme musulmane, et les soldats s'branlrent aussi. C'tait une
+fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait t occasionn par
+l'arrive subite de quelques cavaliers habills de vert dans la ville.
+Un chrtien s'avanant sous les remparts, cria un soldat de la
+garnison qui tait en sentinelle: Par ta foi, dis-moi combien il en
+est entr. Je les ai vus; ils taient cheval et habills de vert;
+ils n'taient gure au-dessous de mille[142].
+
+Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous remes une nouvelle lettre
+de la garnison, ainsi conue: Nous avons tous jur de mourir; nous
+nous ferons tuer plutt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant
+que nous serons en vie; seulement faites diversion et empchez
+l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre rsolution. Gardez-vous de
+cder; pour nous, notre parti est pris.
+
+ [142] L'auteur arabe veut parler d'une lgion d'anges qui taient
+ descendus du ciel pour venir au secours de la ville.
+
+Le fait est que les jours suivants les chrtiens n'attaqurent pas la
+ville; ils envoyrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux,
+disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les
+prisonniers chrtiens fussent mis en libert, et que toutes les villes
+de la Palestine et de la Phnicie qu'ils avaient perdues leur fussent
+rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il
+offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la
+garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie
+croix), ce qui fut refus.
+
+Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier
+chrtien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. Sur le
+refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan crivit aux soldats de la
+garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un
+passage travers l'arme chrtienne; il leur enjoignit de suivre les
+bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient
+emporter, promettant de son ct d'aller leur rencontre avec ses
+troupes et de favoriser leur retraite. Les assigs se disposrent
+vacuer la ville; chacun mit part ce qu'il voulait sauver.
+Malheureusement ces prparatifs durrent jusqu'au jour; et les
+chrtiens, prvenus du projet, occuprent toutes les issues. Quelques
+soldats montrent sur les remparts et agitrent un drapeau; c'tait le
+signal de l'attaque. Saladin se prcipita aussitt sur le camp des
+chrtiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrtiens
+firent la fois face la garnison et l'arme du sultan. Tous les
+musulmans taient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses
+guerriers; peu s'en fallut mme qu'il ne fort le camp ennemi; la
+fin, il fut repouss par le nombre.
+
+La ville tait alors ouverte de toutes parts et rduite la dernire
+extrmit. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de
+Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonait
+l'tat horrible o elle se trouvait et l'impossibilit de tenir plus
+longtemps. Aussitt Saladin se disposa tenter un dernier effort; il
+assembla son conseil, et aprs lui avoir expos le malheureux tat de
+la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent
+partags; mais pendant qu'on dlibrait, on vit tout--coup arborer
+sur les murs l'tendard et les bannires des Francs; en mme temps, un
+grand cri s'leva du ct de l'arme chrtienne. On tait alors vers
+l'heure de midi. Les musulmans en furent accabls; ils demeurrent un
+instant comme frapps de stupeur; on et dit qu'ils avaient l'esprit
+gar; ensuite ils clatrent en gmissements et en sanglots; tous les
+coeurs prirent part la douleur commune, proportion de leur foi et
+de leur pit; tous les musulmans s'affligrent de cette perte par
+esprit de religion. Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce
+temps l auprs de Saladin; il paraissait plus affect qu'une mre qui
+a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des
+consolations analogues la circonstance; je l'exhortai songer
+plutt aux moyens de sauver Jrusalem et la Palestine.
+
+L'historien Emad-Eddin, qui tait aussi l'arme, tmoigne galement
+que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'tendard des chrtiens
+sur les remparts furent tous dans l'affliction. Nous ignorions
+encore, dit-il, comment la ville avait t prise et quelles
+conditions. Ainsi le dcret de Dieu eut son effet. Les consolations
+taient faibles et l'esprance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut
+venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livr de noires penses.
+Le lendemain nous allmes le trouver; il tait triste et inquiet de
+l'avenir; nous essaymes de le consoler; nous lui dmes: Cette ville
+tait une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombe au
+pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas pri pour une ville
+perdue; il faut avoir en Dieu la mme confiance.
+
+Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. Quand Maschtoub,
+dit-il, vit l'tat dsespr de la ville et l'impossibilit de la
+dfendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les
+habitants et la garnison sortiraient en libert avec leurs biens,
+moyennant la somme de 200,000 pices d'or, la libert de 2,500
+prisonniers chrtiens, dont 500 d'un rang lev, et la restitution de
+la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pices d'or
+pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accord un
+certain dlai pour le payement de l'argent et la remise des
+prisonniers. Tout tant ainsi convenu, les deux partis jurrent
+l'excution du trait, et les Francs entrrent dans la ville.
+
+ REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 302.
+
+
+
+
+LA QUATRIME CROISADE.
+
+_Foulques de Neuilly prche la croisade._
+
+1198.
+
+Sachez que 1198 ans aprs l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps
+d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de
+Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait
+nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situ entre Lagny-sur-Marne et
+Paris; et il tait prtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce
+Foulques, dont je vous parle, commena parler de Dieu par toute la
+France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints
+miracles en sa faveur. Sachez que la renomme de ce saint homme alla
+si loin qu'elle vint l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole
+envoya en France et ordonna cet homme de bien qu'il prcht la
+croisade sous son autorit; et aprs il envoya un de ses cardinaux,
+matre Pierre de Capoue crois, et fit savoir par lui l'indulgence
+telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
+le service de Dieu pendant un an l'arme seraient quittes de tous
+les pchs qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confesss.
+Parce que ces indulgences taient aussi grandes, beaucoup s'en mut le
+coeur des gens, et beaucoup se croisrent parce que l'indulgence tait
+si grande[143].
+
+ [143] Nous donnons ici comme spcimen du langage du commencement
+ du treizime sicle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:
+
+ Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans aprs
+ l'incarnation nostre seingnor Jsus-Christ, al tens Innocent III,
+ apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy
+ d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
+ Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il
+ re prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques
+ dont je vous di comena parler de Dieu par France et par les
+ autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy.
+ Sachiez que la renome de cil saint home alla tant, qu'elle vint
+ l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France,
+ et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorit;
+ et aprs y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes
+ croisi; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil
+ qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost
+ seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il
+ seroient confs. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en
+ esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisirent
+ porceque le pardons re si grans.
+
+
+_Les croiss franais envoient des dputs Venise._
+
+1201.
+
+Les barons tinrent un parlement Soissons pour savoir quand ils
+voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois
+ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas
+encore assez de croiss. Mais dans le second mois de l'anne ils
+tinrent une nouvelle assemble Compigne, laquelle furent tous
+les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y
+fut pris et donn. Mais la rsolution fut qu'ils enverraient les
+meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils
+donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.
+
+De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya
+deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le
+comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy
+de Ville-Hardoin, le marchal de Champagne, et Miles de Brabant; et
+les messagers du comte Baudouin furent Conon de Bthune et Alard
+Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et
+Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entirement
+leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes
+scelles de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les
+conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres
+lieux o ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous
+avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordrent
+qu'ils croyaient trouver Venise plus grande quantit de vaisseaux
+que dans nul autre port. Et ils chevauchrent si grande journe
+qu'ils y arrivrent la premire semaine de carme.
+
+Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et tait sage et preux,
+les reut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils
+baillrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'merveillrent
+beaucoup de l'affaire pour laquelle ils taient venus en ce pays. Les
+lettres taient de crance, et les comtes disaient qu'on crt leurs
+messagers comme eux-mmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et
+le duc leur rpond: Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien
+reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans
+couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous
+direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce
+qui vous plaira. Alors les messagers rpondirent: Sire, nous voulons
+que vous runissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce
+que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plat. Et le duc
+leur rpondit qu'il leur accordait rpit jusqu'au quatrime jour,
+qu'alors il aurait assembl son conseil et qu'ils pourraient dire ce
+qu'ils demandaient.
+
+Ils attendirent que ft venu le quatrime jour qu'il leur avait dit.
+Ils entrrent au palais, qui tait trs-riche et beau, et trouvrent
+le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la
+manire qui suit: Sire, nous sommes venus toi de la part des hauts
+barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger
+l'injure de Jsus-Christ et pour conqurir Jrusalem, si Dieu le veut
+permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de
+puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que
+vous ayez piti de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure
+de Jsus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle
+manire? fait le duc.--En toutes les manires, font les messagers, que
+vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent
+satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demand une grande
+chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous
+rpondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous tonnez pas si le
+terme est long, car il est convenable de bien rflchir une si
+grande chose.
+
+Au terme que le duc leur avait donn, ils revinrent au palais. Je ne
+puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la
+fin de cette discussion fut telle: Seigneurs, fit le duc, nous vous
+dirons ce que nous avons dcid, si nous pouvons le faire accepter
+par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous
+pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer
+quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille cuyers, et de navires
+pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents
+pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la
+flotte portera des vivres pour neuf mois, la condition que l'on
+donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et
+toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant
+un an compter du jour que nous partirons du port de Venise pour
+faire le service de Dieu et de la chrtient, en quelque lieu que ce
+soit. La somme totale que vous aurez payer se monte 85,000 marcs.
+Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galres
+pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre
+association, de toutes les conqutes que nous ferons par mer ou par
+terre, nous en aurons la moiti et vous l'autre. Or, consultez-vous,
+et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.
+
+Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et
+qu'ils feront rponse le lendemain. Ils se consultrent et parlrent
+entre eux pendant la nuit; ils s'accordrent pour accepter les
+propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent:
+Sire, nous sommes prts accepter votre convention. Et le duc dit
+qu'il en parlerait son peuple, et que ce qui serait dcid il le
+leur ferait savoir. Le lendemain, qui tait le troisime jour, le duc,
+qui tait trs-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil
+tait de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et
+son esprit, qui tait net et bon, il les amena louer et vouloir
+l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis
+mille, tant que tous l'approuvrent et consentirent; puis il en
+assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus
+belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et
+qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillt sur la demande que les
+messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.
+
+Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils
+demandassent humblement tout le peuple s'il voulait faire cette
+convention. Les messagers vinrent l'glise; ils y furent beaucoup
+regards par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy
+de Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, prit la parole, du
+consentement et de la volont des autres messagers; il leur dit:
+Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants
+nous ont envoys auprs de vous; ils vous crient misricorde: prenez
+piti de Jrusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez
+les accompagner pour venger l'injure de Jsus-Christ; ils vous ont
+choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance
+sur mer que vous; ils nous ont command de nous jeter vos pieds et
+de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir piti de la
+terre sainte d'outre-mer.
+
+Alors les six messagers s'agenouillent leurs pieds, pleurant
+beaucoup; et le duc et tous les autres s'crirent tous une voix,
+levant leurs mains en l'air, et dirent: Nous l'octroyons, nous
+l'octroyons! Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il
+semblait que la terre s'croulait. Et quand cette grande noise fut
+apaise, le bon duc de Venise, qui tait trs-sage et preux, monta au
+pupitre, parla au peuple, et leur dit: Seigneurs, voyez l'honneur que
+Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laiss
+toutes les autres pour venir requrir votre compagnie et accomplir
+cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.
+Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter.
+Ainsi finit la chose, et les chartes furent dresses le lendemain.
+
+
+_Les croiss arrivent Venise._
+
+1202.
+
+Une grande partie des plerins tait dj arrive Venise. Le comte
+de Flandre Baudouin y tait dj arriv et beaucoup d'autres; mais la
+nouvelle leur vint que beaucoup de plerins s'en allaient par d'autres
+chemins vers d'autres ports; ils en furent trs-contraris, parce
+qu'ils ne pourraient plus excuter la convention ni payer la somme
+qu'ils devaient aux Vnitiens. Aprs avoir tenu conseil entre eux, ils
+envoyrent de bons messagers au-devant des plerins et de Louis comte
+de Blois et de Chartres, qui n'taient pas encore arrivs, pour les
+exhorter, leur crier misricorde et leur dire qu'ils eussent piti de
+la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un
+autre passage que celui de Venise.
+
+A ce message furent lus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, qui chevauchrent jusqu'
+Pavie. Ils y trouvrent le comte Louis en grande compagnie de bons
+chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prires,
+ils dcidrent assez de gens de venir Venise qui s'en allaient
+d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens
+partirent de Plaisance qui s'en allrent en Pouille par d'autres
+chemins. De ceux-l furent Villain de Neuilly, qui tait un des bons
+chevaliers du monde, Henri d'Ardillires, Renard de Dampierre, Henri
+de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de
+Flandre, qui lui avait donn cinq cents livres du sien pour aller avec
+lui au voyage. Avec eux s'en allrent grande compagnie[144] de
+chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas crits. Grand fut
+le dcroissement de ceux de l'arme qui allaient Venise, et il
+advint grande msaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.
+
+ [144] Grant plant.
+
+Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allrent Venise, et
+furent reus grand'fte et grand'joie; ils se logrent dans l'le
+Saint-Nicolas avec les autres croiss. L'arme tait bien belle et de
+braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus
+nombreuse. Les Vnitiens leur donnrent abondamment, comme on tait
+convenu, tout ce qui tait ncessaire aux chevaux et aux hommes; et
+les navires qu'ils appareillrent taient si beaux et si riches, que
+jamais nul chrtien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y
+avait de vaisseaux, de galres et de vissiers (bateaux plats) trois
+fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en
+l'arme. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allrent
+aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrtient et t bien
+rehausse et la terre des Turcs abaisse! Les Vnitiens accomplirent
+trs-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils
+sommrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de
+payer l'argent convenu, tant prts de faire voile.
+
+On chercha dans l'arme le prix du transport, et il y avait assez de
+gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les
+barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent
+demand et qut, il se trouva qu'on tait bien loin de la somme
+ncessaire; alors les barons les runirent, et leur dirent:
+Seigneurs, les Vnitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et
+mme au del; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir
+payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont alls aux
+autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il
+faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut
+mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer
+l'entreprise et de perdre ce que nous y avons dj dpens et de
+manquer nos conventions; et si cette arme retourne en arrire, le
+secours d'outre-mer est perdu. Alors il y eut grande discorde parmi
+la plupart des barons et des autres plerins, qui disaient: Nous
+avons pay notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons
+volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous
+irons d'autres ports. Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient
+voulu que l'arme se disperst. Les autres disaient: Mieux
+aimons-nous y dpenser tout notre avoir et aller pauvres l'arme que
+de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui
+plaira.
+
+Alors le comte de Flandre commena bailler tout ce qu'il avait et
+tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de
+Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient
+de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle
+vaisselle d'or et d'argent l'htel du duc pour faire le payement. Et
+quand ils eurent pay, il manqua du prix convenu 34,000 marcs
+d'argent. Et de cela furent trs-joyeux ceux qui les avaient mis en
+dfaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que
+l'arme allait se rompre et se dpecer. Mais Dieu, qui conseille ceux
+qui sont privs de conseils, ne le veut pas permettre.
+
+Alors le duc parla son peuple, et leur dit: Seigneurs, ces gens ne
+nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont pay, nous l'avons
+gagn en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais
+notre droit ne saurait aller jusque l: nous et notre pays en
+recevrions grand blme. Demandons-leur plutt un service. Le roi de
+Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes
+villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous
+avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient la
+conqurir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent
+qu'ils nous doivent un rpit jusqu' ce que Dieu nous permette de les
+conqurir ensemble eux et nous. Ainsi fut ce service demand aux
+barons, et trs-contraris furent ceux qui auraient voulu que l'arme
+se rompt; cependant on accorda ce que demandaient les Vnitiens.
+
+Alors on tint une assemble, un dimanche, dans l'glise Saint-Marc.
+C'tait une grande fte; y fut le peuple du pays, et la plupart des
+barons et des plerins. Avant que la grand'messe comment, le duc de
+Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au
+peuple, et leur dit: Seigneurs, vous tes associs avec la plus brave
+nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on
+entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je
+suis embarrass de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait
+gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous
+vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec
+vous et vous conduire, et que mon fils demeurt ma place pour
+conserver l'tat, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les
+plerins. Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'crirent tout
+d'une voix: Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que
+vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.
+
+Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les
+plerins, et mainte larme pleure, de ce que cet homme de bien, qui
+avait si belle occasion de rester Venise, montrait tant de courage;
+car il tait vieux, et quoiqu'il et les yeux encore beaux, il n'y
+voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il
+reut la tte. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui taient
+alls dans d'autres ports pour esquiver le pril. Alors le duc
+descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit genoux en
+pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,
+parce qu'il voulait que le peuple la vt. Et les Vnitiens
+commencrent se croiser foison en ce jour. Nos plerins eurent
+bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, cause du
+bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut crois
+le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commena livrer les
+navires, les galres et les vissiers aux barons pour s'embarquer.
+
+
+_Alexis demande du secours aux Vnitiens._
+
+Maintenant coutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes
+aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un
+empereur Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frre
+appel Alexis, qu'il avait rachet de prison des Turcs. Icelui Alexis
+s'empara de son frre l'empereur, et lui arracha les yeux de la tte,
+et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le
+tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce
+fils s'chappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une
+ville sur la mer qui s'appelle Ancne. De l il alla auprs de
+Philippe d'Allemagne, qui avait pous sa soeur. De l il vint
+Vrone en Lombardie, et hbergea dans la ville, et trouva assez de
+plerins qui s'en venaient l'arme. Ceux qui l'avaient aid
+s'chapper et qui taient avec lui lui dirent: Sire, voici une arme
+ Venise prs de nous, compose de la plus brave nation et des
+meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier
+misricorde; qu'ils aient piti de toi, de ton pre, qui tes
+dshrits si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout
+ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra piti. Et il
+dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.
+
+Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de
+Montferrat, qui tait le sire de l'arme, et aux autres barons. Et
+quand les barons les virent, ils en furent trs-tonns, et leur
+rpondirent: Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons
+quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre matre, qui va vers
+lui. S'il nous veut aider recouvrer la terre d'outre-mer, nous
+l'aiderons conqurir son royaume, que nous savons avoir t enlev
+tort lui et son pre.
+
+
+_Les croiss Zara._
+
+1202.
+
+On rpartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que
+de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargs
+d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les cus
+furent rangs le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi
+que les bannires, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils
+portrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et
+mangonneaux, et quantit d'engins qui sont ncessaires pour prendre
+villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.
+
+La veille de la Saint-Martin ils arrivrent devant Zara en Dalmatie,
+et virent la cit ferme de hauts murs et de hautes tours; malaisment
+on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les
+plerins la virent, ils s'merveillrent beaucoup, et se dirent les
+uns aux autres: Comment pourrait tre prise de force pareille ville,
+si Dieu lui-mme ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la
+ville, y jetrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain
+matin, par un jour beau et trs-clair, arrivrent toutes les galres,
+et les bateaux et les autres navires qui taient arrirs. Ils prirent
+le port par force, rompirent la chane, qui tait trs-forte, et
+descendirent terre, si bien que le port fut entre eux et la ville.
+Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints
+sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche
+tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'arme, et Zara fut assig
+le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'taient pas encore arrivs
+tous les barons, car encore n'tait pas venu le marquis de Montferrat,
+qui tait rest en arrire pour affaire qu'il avait. tienne du Perche
+demeura malade Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils
+furent guris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprs de l'arme
+Zara; mais tienne du Perche ne fit pas si bien, car il dguerpit de
+l'arme, et s'en alla sjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou
+de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent
+beaucoup blms et qui passrent au printemps en Syrie.
+
+Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent
+parler au duc de Venise, qui tait en sa tente; ils lui dirent qu'ils
+rendraient la ville et tous leurs biens discrtion, leur vie
+restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce trait, ni un autre,
+sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur
+en parler. Pendant que le duc confrait avec eux, ceux dont on vous a
+parl prcdemment, qui voulaient rompre l'arme, dirent aux
+messagers: Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les plerins ne
+vous attaqueront pas, vous n'avez rien craindre d'eux; si vous
+pouvez vous dfendre des Vnitiens, vous tes sauvs. L-dessus ils
+envoyrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla
+aux murs de la ville et leur parla de la mme manire. Alors
+rentrrent les messagers dans la ville, et le trait en demeura l.
+
+Pendant ce temps le duc de Venise tait venu vers les comtes et les
+barons, et leur avait dit: Seigneur, les habitants veulent rendre
+leur ville discrtion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire
+ce trait ni un autre, sinon par votre avis. Les barons lui
+rpondirent: Sire, nous vous approuvons, et mme nous vous prions de
+faire ce trait. Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en
+retournrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le trait, et
+ils trouvrent que les messagers s'en taient alls par les conseils
+de ceux qui voulaient rompre l'arme. Et alors se leva un abb des
+Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: Seigneurs, je
+vous dfends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car
+elle est peuple de chrtiens, et vous tes plerins. Et quand le duc
+entendit cela il en fut trs-irrit, et dit aux comtes et aux barons:
+Seigneurs, je tenais cette ville ma discrtion, et vos gens me
+l'ont enleve, et vous tiez convenu que vous m'aideriez la prendre,
+et je vous somme de le faire.
+
+Alors les comtes et les barons et ceux qui taient de leur parti se
+runirent, et dirent: Ceux qui ont empch de conclure le trait ont
+fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent
+beaucoup de peine pour dissoudre l'arme. Or, nous serons honnis si
+nous n'aidons pas la prendre. Ils vinrent vers le duc, et lui
+dirent: Sire, nous vous aiderons prendre la ville en dpit de ceux
+qui vous ont empch de l'avoir. Ainsi fut prise la rsolution. Et au
+matin ils allrent s'tablir devant les portes de la ville, et y
+dressrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,
+dont ils avaient grand nombre; du ct de la mer, ils dressrent les
+chelles sur les vaisseaux. Alors ils commencrent lancer des
+pierres contre les murs et les tours de l ville. Cette attaque dura
+bien cinq jours, aprs quoi ils mirent leurs trancheurs une tour, et
+ceux-ci commencrent trancher le mur. Quand ceux de dedans virent
+cela, ils demandrent un trait, tout semblable celui qu'ils avaient
+refus par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'arme.
+
+Ainsi la ville se rendit discrtion au duc de Venise, la vie sauve
+assure aux habitants. Alors vint le duc auprs des comtes et des
+barons, et leur dit: Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la
+grce de Dieu et par la vtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons
+partir d'ici avant Pques, car nous ne trouverions pas vivre autre
+part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens.
+Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moiti, et vous
+l'autre. Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vnitiens eurent la
+partie vers le port o taient les navires, et les Franais eurent
+l'autre.
+
+
+_Le prince de Constantinople envoie des dputs Zara._
+
+Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople tant
+arrivs d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblrent dans un
+palais o le duc tait log. Alors les messagers dirent: Seigneurs,
+le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le
+frre de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous
+enverrai le frre de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui
+le garde de la mort, et en la vtre. Puisque vous vous tes consacrs
+au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur
+hritage, si vous le pouvez, ceux qui en sont privs injustement. Le
+prince vous fera le trait le plus avantageux qui fut jamais, et vous
+donnera la plus grande aide pour conqurir la terre d'outre-mer. Tout
+d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son hritage, il
+mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obdience de Rome, dont il
+faisait partie jadis. Aprs, il sait que vous avez mis votre bien dans
+cette guerre et que vous tes pauvres; aussi il vous donnera 200,000
+marcs d'argent, et la nourriture tous ceux de l'arme, petits et
+grands. Il ira en personne avec vous en gypte, ou enverra, si vous
+croyez que cela sera mieux, dix mille hommes sa solde. Et il vous
+fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq
+cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci
+seront encore sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons
+plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir
+celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit personne
+trait si avantageux. H! n'aurait pas grande envie de conquter qui
+refuserait cela. Les barons rpondirent qu'ils en parleraient entre
+eux, et une assemble fut convoque pour le lendemain. Quand ils
+furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.
+
+ [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.
+
+L on parla de part et d'autre. L'abb des Vaux de Cernay, qui tait
+de l'ordre de Cteaux, et ceux qui voulaient rompre l'arme dirent
+qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la
+guerre des chrtiens, et qu'ils n'taient pas disposs cela; mais
+qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur rpondit: Beaux
+Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien
+par ceux mmes qui nous ont dguerpis et se sont en alls par d'autres
+ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grce que la terre
+sainte sera recouvre, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce
+trait, nous serons honnis toujours.
+
+Ainsi tait en discorde l'arme; et ne vous tonnez pas si les laques
+taient en querelle, puisque les moines blancs de Cteaux taient
+aussi en discorde. L'abb de Los, qui tait un saint homme et fort
+sage, et les autres abbs qui taient de son avis, priaient et
+suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'arme ne se rompt pas et
+qu'on acceptt la proposition, car c'tait le meilleur moyen pour
+recouvrer la terre d'outre-mer. L'abb des Vaux, au contraire, et ceux
+de son parti prchaient aussi souvent, et disaient que c'tait
+mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.
+
+Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de
+Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux
+de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention,
+parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en
+allrent l'htel du duc, et furent alors mands les messagers, et
+jurrent le trait tel que vous l'avez vu prcdemment, et par serment
+et par chartes scelles...... et on fixa l'poque de l'arrive du
+prince de Constantinople, et ce fut la quinzaine aprs Pques.
+
+
+_Les croiss envoient des dputs au Pape._
+
+Les barons consultrent ensemble, et dcidrent qu'ils enverraient
+Rome des messagers auprs de l'apostole, parce qu'il leur savait
+mauvais gr de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux
+chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient tre bons pour ce message.
+Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'vque de Soissons, et matre Jean
+de Noyon, qui tait chancelier du comte de Flandre; les deux
+chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers
+jurrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement
+et en bonne foi et qu'ils reviendraient l'arme.
+
+Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrime mal, et
+ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put,
+se parjura et s'en alla en Syrie auprs des autres de son parti. Mais
+les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonn
+les barons, et dirent l'apostole: Les barons vous demandent pardon
+de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de
+mieux par la faute de ceux qui taient alls d'autres ports, et sans
+quoi ils n'auraient pu rester runis; et sur cela, ils vous demandent
+comme leur bon pre que vous leur donniez vos commandements, qu'ils
+sont prts excuter. L'apostole rpondit aux messagers qu'il savait
+bien que par la faute des autres ils avaient t obligs de mal faire,
+qu'il en avait compassion; aprs, il donna aux barons et aux plerins
+la bndiction et l'absolution comme ses enfants, et leur commanda
+et les pria de conserver l'arme runie, car il savait bien que sans
+cette arme ne pouvait tre fait le service de Dieu. Il donna plein
+pouvoir Nivelon, l'vque de Soissons, et matre Jean de Noyon de
+lier et dlier les plerins jusqu' ce qu'un cardinal ft venu joindre
+l'arme.
+
+
+_Les croiss vont Corfou._
+
+Le carme tant venu, les plerins prparrent leurs vaisseaux pour
+partir la Pque. Quand les nefs furent charges, le lendemain de la
+Pque, les plerins se logrent hors de la ville sur le port, et les
+Vnitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........
+Alors commencrent partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut
+convenu qu'ils iraient prendre port Corfou, qui est une le de
+Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu' ce
+qu'ils fussent tous runis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc
+et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de
+l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,
+leur avait envoy, et il fut reu avec grande joie et beaucoup
+d'honneurs. Le duc lui donna galres et vaisseaux, tant qu'il en
+voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et
+arrivrent Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville
+ leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de
+fidlit. Partis de l, ils vinrent Corfou, et trouvrent l'arme
+qui tait campe devant la ville et qui avait tendu tentes et
+pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les
+reposer. Aprs qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de
+Constantinople tait arriv, vous eussiez vu maint brave chevalier et
+maint bon sergent aller sa rencontre et conduire maint beau
+destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs,
+puis il fit tendre sa tente au milieu de l'arme, ct de celle du
+marquis de Montferrat, la garde de qui le roi Philippe l'avait
+confi. Ils sjournrent pendant trois semaines en cette le, qui est
+trs-riche et plantureuse.
+
+
+_Les croiss arrivent Constantinople._
+
+ Aprs avoir relch Andros et Abydos, les croiss se dirigent
+ sur Constantinople.
+
+Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir
+alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et
+de galres, et c'tait merveille de regarder ce beau spectacle. Ils
+remontrent le bras de Saint-Georges jusqu' Saint-tienne, abbaye qui
+est trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville
+dans tout son ensemble. Les matelots jetrent l'ancre. Vous pouvez
+savoir que beaucoup admirrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais
+vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pt se
+trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs levs, et ces
+belles tours dont la ville tait enclose tout autour la ronde, et
+ces riches palais, et ces hautes glises dont le nombre tait tel
+qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la
+longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les
+autres elle tait la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si
+hardi qui le coeur ne frmit, et ce ne fut pas sans raison, car
+jamais si grande affaire n'avait t entreprise depuis que le monde
+tait cr.
+
+ [146] Les Dardanelles.
+
+Alors descendirent terre les comtes et les barons et le duc de
+Venise, et ils tinrent leur assemble l'abbaye de Saint-tienne. L
+fut donn et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites
+alors, ce livre ne vous les contera pas, mais la fin du conseil le
+duc de Venise se leva, et dit: Seigneurs, je connais mieux que vous
+l'tat de ce pays, car j'y ai t autrefois. Vous avez entrepris
+l'affaire la plus difficile et la plus prilleuse qu'on ait jamais
+entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si
+nous dbarquons, le pays est grand et tendu, et que nos gens sont
+pauvres et privs de vivres; alors ils se rpandront par le pays pour
+chercher de la nourriture; or, le pays est trs-peupl; quoi que nous
+fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin
+d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous
+voulons faire. Il y a ici prs des les[147] que vous pouvez voir
+d'ici, qui sont habites, cultives en bl et remplies de vivres.
+Allons y prendre port, et recueillons les bls et les vivres du pays.
+Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous
+ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus srement guerroie celui
+qui a vivres que celui qui n'en a pas.
+
+ [147] Les les des Princes.
+
+Les comtes et les barons s'accordrent cet avis, et tous s'en
+allrent leurs vaisseaux et s'y reposrent cette nuit. Et au matin,
+qui tait le jour de la fte de monseigneur saint Jean-Baptiste en
+juin, on hissa les bannires et les gonfanons sur les chteaux de
+poupe des vaisseaux, et les cus furent disposs sur le bord des
+navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientt
+besoin pour se dfendre.
+
+Les mariniers lvent les ancres et laissent les voiles au vent aller,
+et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi
+passrent-ils devant Constantinople et si prs des murs et des tours
+qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les
+murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y et rien autre chose.
+Ainsi Dieu empcha de suivre la rsolution qui avait t prise le soir
+prcdent d'aller aux les, comme si chacun n'en avait jamais entendu
+parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils
+peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur
+Alexis[148], dans un lieu appel Chalcdoine, vis--vis
+Constantinople, sur l'autre rive du bras, du ct de la Turquie. Ce
+palais tait un des plus beaux et des plus agrables que les yeux
+puissent regarder, cause de toutes les dlices qui conviennent un
+homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.
+
+ [148] Alexis III, dit l'Ange, frre d'Isaac l'Ange, auquel il
+ avait fait crever les yeux.
+
+Les comtes et les barons descendirent terre, et s'hbergrent dans
+le palais et autour de la ville, et plusieurs dressrent leurs tentes.
+Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les
+sergents furent mis terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne
+resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contre tait belle et
+riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de bl qui
+avaient t moissonnes dans les champs; tant que chacun en voulut
+prendre, il en prit. Ils sjournrent encore le lendemain en ce
+palais; et le troisime jour Dieu leur donna bon vent, et les
+mariniers levrent l'ancre et dressrent les voiles au vent. Ils
+allrent ainsi une lieue au-dessus de Constantinople, un autre
+palais de l'empereur Alexis, qui tait appel le Scutaire[149]; l on
+ancra tous les btiments de la flotte. La chevalerie qui tait
+hberge au palais de Chalcdoine marcha par terre, ctoyant
+Constantinople, et alla aussi camper Scutari.
+
+ [149] Scutari.
+
+Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son arme de
+Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des
+croiss; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent dbarquer
+malgr lui. L'arme des Franais sjourna l pendant neuf jours,
+durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,
+et c'taient tous ceux de l'arme. Pendant ce sjour, une compagnie de
+braves gens sortit du camp pour garder l'arme et empcher qu'on ne
+vnt la surprendre, et les fourriers explorrent le pays. De cette
+compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frre,
+Ogier de Saint-Chron, Manasss de Lille, et un comte de Lombardie qui
+tait de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux
+quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperurent des tentes au pied
+d'une montagne, au moins trois lieues du camp; c'tait le grand-duc
+de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq
+cents chevaliers grecs. Quand les ntres les virent, ils se
+partagrent en quatre batailles et dcidrent qu'ils les iraient
+attaquer. Quand les Grecs les aperurent, ils disposrent leurs gens
+et leurs batailles, se rangrent devant les tentes, et nous
+attendirent; mais les ntres les chargrent vigoureusement. Grce
+Dieu, notre Seigneur, cette mle ne dura qu'un peu; les Grecs
+tournrent le dos, et furent ainsi dconfits la premire rencontre.
+Les ntres leur donnrent la chasse pendant une grande lieue. Ils
+gagnrent l assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes
+et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, o
+ils furent bien accueillis, et partagrent le butin comme ils
+devaient.
+
+
+_Les croiss assigent Constantinople et rtablissent Isaac._
+
+1203.
+
+ L'empereur ayant fait sommer les croiss d'avoir se retirer,
+ les croiss le somment leur tour de rendre le trne son
+ neveu. Puis ils font leurs prparatifs pour attaquer
+ Constantinople.
+
+Le jour fut arrt auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour
+ensuite dbarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut
+l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les vques et
+les clercs parlrent au peuple, l'engagrent se confesser et faire
+leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait
+lui; et on le fit par toute l'arme bien volontiers et avec beaucoup
+de pit. Le jour fix arriva; alors les chevaliers sortirent des
+vaisseaux tout arms, les heaumes lacs et les chevaux scells; les
+autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,
+restrent bord, et les vaisseaux furent disposs pour l'attaque. La
+matine fut belle un peu aprs le lever du soleil.
+
+L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande
+arme. On sonna les trompettes, et chaque galre remorqua un bateau
+pour que le passage se ft plus vite. Personne ne demande qui doit
+aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent
+des bateaux, se jettent la mer jusqu' la ceinture, tout arms et
+l'pe la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et
+les braves arbaltriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir
+combattre; mais quand ce vint aux lances baisses, ils tournent le
+dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on
+ne dbarqua plus bravement. Alors on commence ouvrir les portes des
+palandres et jeter les ponts dehors, faire sortir les chevaux, et
+les chevaliers commencent monter cheval, et les batailles
+commencent se ranger comme elles devaient le faire.
+
+Le comte de Flandre chevaucha la tte de l'avant-garde, les autres
+batailles aprs lui, chacune son rang; ils allrent jusqu'au camp de
+l'empereur Alexis, qui s'en tait retourn Constantinople,
+abandonnant tentes et pavillons, et l nos gens firent assez de
+butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la
+tour de Galata, o venait s'attacher la chane qui partait de
+Constantinople[150]; et sachez que cette chane fermait l'entre du
+port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient
+la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chane, ils taient
+perdus. Aussi pendant la nuit ils tablirent leur camp devant la tour,
+dans la Juiverie[151], o il y avait ville bonne et riche. Ils firent
+faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de
+Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient leur secours sur des
+barques attaqurent les ntres; ils coururent aux armes. Jacques
+d'Avesnes accourut avec sa compagnie pied; il fut rudement attaqu
+et frapp au visage d'un coup d'pe qui le mit en danger de mourir;
+un sien chevalier mont cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain,
+vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut
+trs-approuve. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens
+arrivant de tous cts, repoussrent si vivement les Grecs, qu'il y en
+eut pas mal de tus et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer
+dans la tour, se sauvrent dans les barques, et l il y en eut assez
+de noys. Ceux qui se sauvrent vers la tour furent poursuivis de si
+prs par les ntres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut
+cette porte une grande mle; on enleva la tour aprs avoir pris et
+tu beaucoup des leurs.
+
+ [150] Cette chane, tendue entre Constantinople et la tour de
+ Galata, fermait entirement l'entre du port de Constantinople.
+
+ [151] Le quartier des Juifs.
+
+Ainsi furent pris le chteau de Galata et le port de Constantinople.
+Fort rjouis en furent ceux de l'arme, et ils en lourent Notre-Dame,
+et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le
+port les vaisseaux, les nefs, les galres et les palandres. Alors ceux
+de l'arme tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient
+faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les
+Vnitiens furent d'avis que l'on dresst les chelles sur les
+vaisseaux et que l'assaut ft donn par mer. Les Franais dirent que
+sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et
+qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient
+leurs chevaux et leurs armes. On dcida la fin que les Vnitiens
+attaqueraient par mer et les Franais par terre. Ils sjournrent l
+quatre jours.
+
+Le cinquime jour toute l'arme prit les armes, et les batailles
+chevauchrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de
+Blaquerne; et la flotte s'avana jusqu'au fond du port, l o un
+fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de
+pierre. Les Grecs avaient coup le pont, mais les barons firent
+travailler l'arme tout le jour et toute la nuit pour rtablir le
+pont. Ainsi le pont fut remis en tat ds le matin, et les batailles
+sous les armes. Elles chevauchrent les unes aprs les autres, selon
+l'ordre donn; elles s'avancrent contre la ville, et pas un de la
+ville n'en sortit pour marcher leur rencontre. Et ce fut
+grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'arme, il y en avait
+bien deux cents dans la ville.
+
+Alors les barons dcidrent que l'on camperait entre le palais de
+Blaquerne et le chteau de Bohmond[152], qui tait une abbaye close
+de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une
+fire chose voir, que l'arme ne put assiger qu'une seule des
+portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du ct
+de la terre! Les Vnitiens, qui taient sur la mer, dans les
+vaisseaux, dressrent les chelles, les mangonneaux et les pierriers,
+et disposrent trs-bien leur attaque; et les barons commencrent la
+leur du ct de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils
+n'taient gure en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que
+l'une des batailles ne ft sous les armes, devant la porte, pour
+garder les machines et repousser les sorties. Les assigs ne
+cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous
+tenaient si serrs que, six ou sept fois par jour, il fallait que
+toute l'arme prt les armes, et que l'on ne pouvait pas aller
+chercher des vivres plus de quatre portes d'arbalte du camp; ils
+taient peu approvisionns, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de
+chair sale et de sel, et point de viande frache, si ce n'est celle
+des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'arme n'avait de vivres
+que pour trois semaines, et qu'elle tait en grand danger, car jamais
+tant de gens ne furent assigs par un si petit nombre.
+
+ [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Cme et Saint-Damien.
+
+Ils s'avisrent alors d'une bonne invention, qui tait d'entourer le
+camp de fortes barrires et de bonnes palissades; ds lors ils furent
+plus forts et plus en sret. Les Grecs leur faisaient de si
+nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de
+l'arme les remettaient en arrire vertement; et chaque fois que les
+Grecs faisaient une sortie ils taient battus...
+
+Ce pril et ces efforts durrent prs de dix jours, jusqu' ce qu'un
+jeudi matin tout fut prt pour l'assaut; les Vnitiens se prparrent
+aussi du ct de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des
+batailles devaient garder le camp, et quatre iraient l'assaut. Le
+marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du ct de la campagne,
+avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de
+Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla l'assaut avec ses
+gens, Henri son frre, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol
+et les leurs, et ils dressrent deux chelles contre une barbacane
+auprs de la mer. Le mur tait garni d'Anglais et de Danois[153];
+l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montrent
+sur les chelles et les sergents, et s'emparrent du mur; ils
+n'taient monts que quinze sur le mur et combattaient de la hache et
+de l'pe; ceux du dedans reprirent courage, les repoussrent fort
+laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur
+Alexis, qui en fut trs-joyeux. Ainsi finit l'assaut du ct des
+Franais, et il y en eut assez de blesss et de navrs, ce qui les
+rendit furieux. De son ct, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car
+tous ses vaisseaux avaient t rangs sur une seule ligne, longue de
+trois arbaltres; ils s'approchrent du rivage toucher les murs et
+les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres,
+et les traits d'arbalte voler, et ceux de dedans dfendre
+vigoureusement les murs et les tours; et les chelles qui taient sur
+les vaisseaux s'approcher si prs des murs qu'en plusieurs endroits on
+se frappait coups de lance et d'pe, et le vacarme tait si grand
+qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galres
+ne savaient o aborder.
+
+ [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.
+
+Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui tait
+un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant tait tout
+arm sur la proue de sa galre, avec le gonfanon de Saint-Marc
+par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent terre ou bien
+qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galre et
+portrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc terre. Quand les
+Vnitiens voient le gonfanon de Saint-Marc terre et la galre de
+leur seigneur qui avait abord devant eux, chacun se tint pour
+dshonor, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont
+terre qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et
+Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne, qui a crit ce
+livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirm, qu'ils virent
+le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans
+que l'on st qui l'y avait plant; or, voyez l'trange miracle! Ceux
+de dedans s'enfuirent, et dguerpirent des murs; et les assigeants
+entrent dans la ville qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent
+vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend
+un bateau et envoie un message aux barons de l'arme pour leur faire
+assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il
+fallait pour qu'on ne les reprt pas.
+
+Les barons taient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce ft
+vrai; les Vnitiens commencent leur envoyer chevaux et palefrois, de
+ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis
+vit qu'ils taient entrs dans la ville, il commena envoyer contre
+eux ses gens grand'foison; les Vnitiens voyant qu'ils ne pourront
+rsister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait
+contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir
+les ntres; alors ils se retirrent dans les tours qu'ils avaient
+prises.
+
+Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec
+toutes ses forces, par d'autres portes, une lieue au moins de notre
+arme. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce ft tout le
+monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre arme; quand
+les Franais les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts.
+Henri, frre du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-l,
+avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes.
+A l'endroit o ils taient camps, l'empereur Alexis avait rassembl
+force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant
+qu'il attaquerait le camp d'un autre ct. Alors sortirent les six
+batailles qui avaient t ordonnes; elles se rangrent devant les
+barrires, les sergents et les cuyers, pied, derrire les croupes
+des chevaux, les archers et les arbaltriers devant eux; et ils
+formrent une bataille de leurs chevaliers pied, dont il y avait
+bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme
+devant les barrires, et ce fut affaire de bon sens plutt que d'aller
+attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats,
+qu'ils auraient t noys au milieu d'eux.
+
+Il semblait que toute la campagne ft couverte de batailles, et les
+Grecs venaient petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien
+tmraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des
+Grecs, dont la plus petite tait bien plus forte que pas une des
+ntres. Mais les ntres taient ranges de telle manire que l'on ne
+pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis
+s'approcha si prs que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le
+duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des
+tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec
+les plerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put
+rassembler de troupes, et descendit lui-mme tout des premiers
+terre. Les batailles des plerins et des Grecs restrent longtemps en
+face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les
+plerins ne voulant pas s'loigner des barrires. Quand l'empereur
+Alexis vit cela, il commena retirer ses gens, puis il les rallia et
+s'en alla. Alors l'arme des plerins chevaucha petits pas leur
+suite, et les batailles des Grecs se retirrent jusqu' un palais
+appel Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus
+grand danger, comme il fit ceux de notre arme en ce jour; sachez
+aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'et grand'joie. L'empereur
+Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'arme rentrrent dans leur
+camp, o ils se dsarmrent, las et fatigus; et ils mangrent un peu,
+et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.
+
+Or, coutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur
+Alexis prit dans son trsor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit
+avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la
+ville furent d'abord tout bahis, puis ils allrent la prison o
+tait l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachs; ils le revtirent
+des ornements impriaux, l'emportrent au palais de Blaquerne, le
+firent asseoir sur le trne, et lui obirent comme leur seigneur.
+Puis ils envoyrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers
+l'arme qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que
+l'empereur Alexis s'tait enfui et qu'ils avaient rtabli sur le trne
+l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en
+informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils
+furent rassembls dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il
+leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas
+ncessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie
+ne fut donne personne, et tous remercirent pieusement Dieu, qui
+les avait si tt secourus, et de si bas o taient leurs affaires les
+avait releves si haut. Et pour cela peut-on bien dire que qui Dieu
+veut venir en aide, nul homme ne peut nuire.
+
+Alors on commena se prparer et s'armer par toute l'arme, parce
+qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les
+messagers commencrent sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient
+la mme nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise
+fut d'envoyer des messagers savoir l'tat des affaires, et si ce qu'on
+leur avait dit tait vrai, pour requrir le pre de garantir les
+promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas
+le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de
+Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne et
+deux Vnitiens. Les messagers furent conduits jusqu' la porte,
+laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied terre. Les Grecs avaient
+rang les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte
+jusqu'au palais de Blaquerne. L, les messagers trouvrent l'empereur
+Isaac si richement vtu, qu'en vain on demanderait un homme plus
+richement vtu; et l'impratrice sa femme, soeur du roi de Hongrie,
+qui tait trs-belle, tait ct de lui; il y avait tant de
+seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement
+pars qu'on ne peut l'tre davantage; et tous ceux qui avaient t le
+jour d'avant contre lui taient le lendemain sa volont.
+
+Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impratrice et tous les
+autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent
+qu'ils voulaient parler l'empereur en particulier, de la part de son
+fils et des barons de l'arme; il se leva et entra dans une chambre o
+il ne mena avec lui que l'impratrice, son chambellan, son drogman et
+les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy
+de Ville-Hardouin le marchal de Champagne parla l'empereur Isaac:
+Sire, tu vois le service que nous avons fait ton fils et comme nous
+avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant
+qu'il ne se soit acquitt des conventions qu'il a avec nous. Il vous
+mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au trait, selon la
+forme et la manire qu'il l'a fait avec nous.
+
+Quel est le trait? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire,
+rpondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de
+Romanie sous l'obissance de Rome, dont il s'est spar jadis;
+ensuite, donner 200,000 marcs d'argent ceux de l'arme, et vivres
+pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses
+vaisseaux et ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre
+Sainte, ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui
+garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec
+nous, par serment et par chartes scelles, et sous la garantie du roi
+Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez
+ce trait.
+
+Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois
+pas comment on pourra l'excuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi,
+et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien
+gagn. Aprs bien des paroles, la fin fut que le pre donna la
+garantie par serment et charte sceau d'or, laquelle fut remise aux
+messagers. Alors ils prirent cong d'Isaac, retournrent l'arme et
+dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
+
+Alors les barons montrent cheval, et amenrent grand'joie le
+prince son pre; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le
+reurent grand'joie et grand'fte. La joie du pre et du fils fut
+grande parce qu'ils ne s'taient pas vus depuis longtemps, et parce
+que d'une si grande pauvret et d'un si grand exil ils taient relevs
+si haut, d'abord par la grce de Dieu, ensuite par le secours des
+plerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'arme
+des plerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait
+donns. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son
+fils mme, d'aller camper au del du port, vers le Stnon, parce que
+s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mle entre eux et
+les Grecs, et que la cit pourrait bien en tre dtruite; et ils lui
+dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manire, qu'ils ne lui
+refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allrent donc
+camper autre part, et sjournrent en repos dans un pays abondant en
+bonnes vivres.
+
+Vous pouvez croire que beaucoup de plerins allrent voir
+Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes glises, et les
+grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantit. Des
+reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors
+dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les
+Franais taient trs-unis, et changeaient marchandises et autres
+biens. Il fut dcid, du commun avis des Franais et des Grecs, que le
+nouvel empereur serait couronn la fte de monseigneur saint Pierre;
+ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronn avec magnificence,
+comme l'on faisait pour les empereurs cette poque. Aprs, il
+commena payer ce qu'il devait aux croiss, et ils le rpartirent
+entre ceux de l'arme; on rendit chacun ce qu'il avait pay aux
+Vnitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les
+barons l'arme, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il
+devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.
+
+Un jour l'empereur vint secrtement au logis du comte Baudouin de
+Flandre, o furent mands le duc de Venise et les principaux
+seigneurs, et il leur dit: Seigneurs, je suis empereur par Dieu et
+par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens
+aient rendu un chrtien. Sachez que beaucoup de gens me font beau
+visage qui ne m'aiment gure, et les Grecs ont grand dpit de ce que
+par votre aide je suis rentr dans mon hritage. Le temps approche que
+vous devez vous en aller, et votre association avec les Vnitiens ne
+dure que jusqu' la fte de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je
+ne puis excuter le trait. Sachez que si vous m'abandonnez, les
+Grecs, qui me hassent cause de vous, m'enlveront l'empire et me
+tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez
+jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je
+payerai aux Vnitiens ce qu'elle vous cotera, et je vous donnerai ce
+dont vous aurez besoin jusqu'aux pques prochaines. A l'aide de ce
+dlai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre
+l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de
+toutes mes provinces, j'aurais prpar ma flotte pour partir avec
+vous, selon le trait, et vous auriez tout l't pour camper votre
+loisir.
+
+Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient
+bien que ce qu'il disait tait vrai, et que c'tait ce qu'il y avait
+de mieux faire pour l'empereur et pour eux; mais ils rpondirent
+qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'arme,
+qu'ils en parleraient ceux de l'arme et lui feraient savoir ce
+qu'ils auraient rsolu. L'empereur s'en retourna Constantinople, et
+ils convoqurent pour le lendemain une assemble laquelle furent
+mands tous les barons, tous les capitaines de l'arme et la plus
+grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de
+l'empereur, telle qu'elle avait t faite.
+
+Il y eut alors une grande discussion dans l'arme, comme il y en avait
+eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'arme se rompt, parce
+qu'il leur semblait que l'expdition durait trop longtemps. Ceux qui
+avaient voulu, Corfou, rompre l'arme, sommrent les autres de tenir
+leur serment: Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous
+l'avez jur, car nous voulons aller en Syrie. Et les autres leur
+criaient merci, et disaient: Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne
+dtruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons
+jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon tat, et nous nous en
+irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous
+courrons en gypte; notre association avec les Vnitiens durera
+jusqu' la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu' Pques, et parce
+qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conqute de la
+Terre Sainte sera facilite. Il n'importait ceux qui voulaient
+rompre l'arme ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'arme. Mais
+ceux qui voulaient la conserver travaillrent tant qu'avec l'aide de
+Dieu l'affaire fut mene bien, que les Vnitiens prolongrent d'un
+an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils
+demandrent. Les plerins renouvelrent aussi l'association avec eux
+pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la
+concorde et la paix rtablie dans l'arme.
+
+
+_Incendie de Constantinople._
+
+Aprs, par le conseil des Grecs et des Franais, l'empereur sortit de
+Constantinople avec une grande arme pour soumettre sa domination le
+reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres
+restrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis tait
+cette expdition, il arriva une grande msaventure Constantinople;
+une mle commena entre les Grecs et les Latins, et je ne sais
+lesquels mirent mchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand
+et si horrible que l'on ne put l'teindre ni l'apaiser. Quand les
+barons de l'arme qui taient de l'autre ct du port virent le feu,
+ils furent tout dolents et en eurent grand'piti, car ils voyaient ces
+hautes glises et ces riches palais s'crouler, et ces rues marchandes
+livres aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie
+commena au quartier qui est prs le port et s'tendit travers le
+plus pais de la ville jusqu' l'glise de Sainte-Sophie, et dura huit
+jours, sans qu'on puisse l'teindre; et le feu avait bien une lieue de
+front.
+
+De la perte des biens et des richesses qui furent dtruites je ne
+pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut
+grand nombre de brls. Tous les Latins qui demeuraient
+Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osrent plus y
+rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils
+purent sauver; ils montrent sur des barques et des vaisseaux, et
+traversrent le port devant les plerins; ils n'taient pas peu, car
+il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Franais
+et les Grecs se brouillrent, et ils ne furent plus si unis comme ils
+l'avaient t auparavant. Ne sachant qui s'en prendre, ils
+s'accusaient les uns les autres.
+
+
+_La guerre recommence contre les Grecs aprs le retour d'Alexis._
+
+L'empereur croyant avoir bien rtabli ses affaires, et n'avoir plus
+besoin des plerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux
+qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir
+l'arme, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyrent
+auprs de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur
+devait d'aprs les conventions; il les mena de rpit en rpit, et leur
+faisait de temps en temps de petits payements tout chtifs, puis la
+fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui
+l'avait servi plus que les autres et qui tait bien avec lui, allait
+le voir souvent, le blmait des torts qu'il avait, et lui rappelait
+les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par
+rpit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent
+clairement qu'il n'avait que mauvaise volont; alors ils tinrent une
+assemble avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que
+l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur
+disait jamais la vrit, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour
+le sommer d'excuter les traits et lui rappeler les services qu'on
+lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on
+devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le
+dfier[154].
+
+ [154] Lui dclarer la guerre.
+
+On nomma pour ce message Conon de Bthune, Geoffroy de Ville-Hardouin
+et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son
+conseil. Les messagers montrent sur leurs chevaux, l'pe ceinte, et
+chevauchrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils
+allaient grand pril et grande aventure, cause de la trahison
+qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval la porte,
+entrrent dans le palais et trouvrent l'empereur Alexis et l'empereur
+Isaac assis sur deux trnes, ct l'un de l'autre; prs d'eux tait
+l'impratrice, qui tait femme de l'un, belle-mre de l'autre et soeur
+du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de
+seigneurs, et la cour leur sembla bien tre celle d'un riche prince.
+
+De l'avis des autres messagers, Conon de Bthune, qui tait trs-sage
+et savait bien parler, prit la parole. Sire, nous sommes venus vers
+toi de par les barons de l'arme et de par le duc de Venise, afin de
+te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton
+peuple le sait et comme l'vidence le montre. Vous leur avez jur, ton
+pre et toi, d'excuter un trait que vous avez fait avec eux et que
+vous avez scell de vos sceaux. Vous ne l'avez pas excut comme vous
+l'auriez d. Ils vous ont somm maintes fois, et nous vous sommons
+devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre
+vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites
+pas, sachez que dornavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni
+pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les
+manires qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal
+ vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas dfi, qu'ils ne
+feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans
+leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous
+dciderez comme il vous plaira.
+
+Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce dfi, qu'ils tenaient
+pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait t si hardi
+d'oser venir dfier l'empereur de Constantinople dans son palais.
+L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres
+qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut trs-grand
+dans le palais pendant que les messagers s'en retournrent, arrivrent
+ la porte et remontrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en
+dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne ft fort joyeux et
+fort surpris d'avoir chapp un grand danger; car il s'en fallut de
+peu qu'ils ne fussent tous pris et tus.
+
+Ils revinrent l'arme, et racontrent aux barons ce qu'ils avaient
+fait. Alors la guerre commena, et forfit qui put forfaire, et par
+terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et
+les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs
+n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque
+dans le coeur de l'hiver. Alors les Grecs imaginrent une grande ruse;
+ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots,
+d'toupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent ft
+favorable. Une nuit, minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux,
+laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il
+semblait que toute la terre brlt. Le vent poussa ces vaisseaux sur
+ceux des plerins; alors l'alarme se rpand dans le camp, et de toutes
+parts on court aux armes.
+
+Les Vnitiens courent leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient,
+et on commence les mettre vivement en sret; et Geoffroy le
+marchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, tmoigne que jamais
+personne ne fit mieux sur mer que les Vnitiens firent en cette
+occasion; ils sautrent sur leurs galres et dans les barques des
+vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflamms et les
+tirant de vive force hors du port; et les lanant dans le courant du
+dtroit, ils les laissaient aller brler emports par le courant. Il
+tait venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs
+cris taient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abmaient; et
+ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des ntres qui se
+garantissaient du feu, et il y en eut de blesss.
+
+Aussitt que les chevaliers de l'arme entendirent le cri d'alarme,
+ils s'armrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon
+l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils
+demeurrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de
+Dieu, les ntres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui
+tait plein de marchandises et qui fut brl. Le reste des vaisseaux
+fut en grand pril cette nuit d'tre brl; les ntres alors auraient
+tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.
+
+
+_Les Grecs renversent Alexis._
+
+Sur ces entrefaites, les Grecs, qui taient en guerre avec les Francs,
+voyant que la paix tait rompue pour longtemps, rsolurent de trahir
+Alexis. Il y avait un Grec qui tait mieux avec lui que tous les
+autres et qui l'avait engag faire la guerre plus que tout autre. Ce
+Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des
+conjurs, un soir, minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa
+chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels tait Murzuphle,
+le prirent dans son lit et le jetrent en prison. Murzuphle chaussa
+les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur;
+aprs ils le couronnrent Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus
+horrible trahison a t faite par aucunes gens.
+
+ [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas
+ spars.
+
+Quand l'empereur Isaac apprit que son fils tait pris et Murzuphle
+couronn, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura
+pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois
+fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas
+Dieu qu'il mourt; aprs, il le fit trangler; et quand il eut t
+trangl, il fit dire partout qu'il tait mort de sa bonne mort, et le
+fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et
+fit grand semblant qu'il en avait dplaisir. Mais meurtre ne peut tre
+cach. Bientt il fut su clairement des Grecs et des Franais que le
+meurtre avait t fait comme je viens de vous le raconter; alors les
+barons et le duc de Venise tinrent une assemble, laquelle
+assistrent les vques, tout le clerg et les lgats de l'apostole.
+Ils remontrrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis
+pareil meurtre n'avait pas droit de possder l'empire, et que tous
+ceux qui taient d'accord avec lui taient aussi coupables que lui;
+qu'outre cela ils s'taient soustraits l'obissance de Rome. C'est
+pourquoi nous vous disons, fit le clerg, que la guerre est juste; et
+si vous avez bonne intention de conqurir le pays et de le mettre sous
+l'obissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a
+accordes tous ceux qui mourront aprs s'tre confesss. Sachez que
+cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux plerins. Grande
+fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,
+augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne
+combattt par terre ou par mer...
+
+
+_Prise de Constantinople._
+
+1204
+
+Ceux de l'arme s'tant assembls tinrent conseil pour savoir ce qu'il
+y avait faire; les avis dbattus, on dcida que si Dieu leur
+accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils
+feraient serait apport et partag en commun; et que s'ils devenaient
+matres de la ville, ils nommeraient six Franais et six Vnitiens qui
+jureraient sur les Saintes critures de choisir pour empereur celui
+qu'ils croiraient tre le plus capable de bien gouverner. Celui qui
+serait nomm empereur aurait le quart de toute la conqute, en dedans
+de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucolon;
+les trois autres quarts devaient tre rpartis, une moiti aux
+Vnitiens, et l'autre moiti aux Franais. Alors on prendrait douze
+des plus sages de l'arme des plerins et douze des Vnitiens,
+lesquels rpartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les
+barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient l'empereur
+pour leurs terres. On jura cette convention, et qu' la fin de mars
+dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui
+resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi
+fut faite la convention et jure, et excommunis tous ceux qui la
+violeraient.
+
+ [156] Les revenus, les impts.
+
+ [157] Service militaire; nombre d'hommes fournir, et nombre de
+ jours de service par an.
+
+Cela fait, les vaisseaux furent prpars et remplis de vivres. Le
+jeudi d'aprs la mi-carme, toute l'arme monta sur les vaisseaux, et
+les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa
+flottille, et toutes furent ranges ct l'une de l'autre; on
+spara les vaisseaux d'avec les galres et les palandres, et ce fut
+merveilleux voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de
+long. Le vendredi matin, la flotte bien range s'approcha de la ville
+et commena l'attaque avec vigueur. On dbarqua en maint endroit, et
+on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les
+chelles et les vaisseaux s'approchrent de si prs des murailles que
+ceux qui taient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient
+coups d'pe avec ceux qui taient sur les chelles.
+
+Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de
+none[158]; mais, pour nos pchs, les plerins furent repousss, et
+ceux qui avaient dbarqu furent obligs de remonter sur les
+vaisseaux. Sachez bien que les plerins perdirent plus ce jour-l que
+les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des
+vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetrent l'ancre si
+prs de la ville qu'ils continurent se servir de leurs pierriers et
+de leurs mangonneaux.
+
+ [158] Trois heures aprs midi.
+
+Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblrent dans une
+glise, au del du lieu o ils taient camps.... Ils dcidrent que
+le lendemain, qui tait un samedi, et pendant toute la journe du
+dimanche, ils prpareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait
+livr le lundi; il fut rsolu qu'on accouplerait deux par deux les
+navires sur lesquels seraient places les chelles, afin que deux
+vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu
+qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la dfendaient
+taient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi tait-ce un bon avis
+que deux chelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour
+qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se prparrent
+pendant le samedi et le dimanche.
+
+L'empereur Murzuphle tait venu camper avec toutes ses forces devant
+la partie de la ville attaque, et avait tendu ses tentes carlates.
+Le lundi tant arriv, les ntres qui taient sur les vaisseaux
+prirent les armes; ceux de la ville commencrent les craindre plus
+que devant; les ntres s'tonnrent aussi de voir tant de monde sur
+les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commena rude et
+furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille
+fut si grand qu'il semblait que la terre s'abmt. L'attaque durait
+depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on
+appelle Bore, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils
+n'taient auparavant. Alors deux nefs qui taient lies ensemble, dont
+l'une avait nom _La Plerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchrent
+si prs d'une tour, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, si comme Dieu
+et le vent les menrent, que l'chelle de _La Plerine_ s'alla joindre
+contre la tour. Aussitt un Vnitien et un Franais, nomm Andr
+d'Urboise, entrrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et
+ceux de la tour sont battus et se sauvent.
+
+Quand les chevaliers qui taient sur les palandres virent cela, ils
+dbarquent, dressent leurs chelles au pied du mur, et montent de vive
+force; ils s'emparrent bien de quatre tours; d'autres, sur les
+vaisseaux, attaquent qui mieux mieux, enfoncent trois portes,
+entrent dans la ville et montent cheval. Ils chevauchent droit sur
+le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rang ses batailles devant
+ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se
+sauvrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au chteau de
+Bucolon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux,
+palefrois, mules et mulets, et toute espce de butin. Il y eut l tant
+de morts et de blesss qu'il n'tait gure possible de les compter.
+Une grande partie des seigneurs grecs se rfugirent la porte de
+Blaquerne. La nuit commenait tomber, et les ntres, fatigus de la
+bataille et de l'occision, se runirent dans une grande place qui
+tait dans Constantinople; ils dcidrent qu'ils camperaient au pied
+des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir
+raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes glises,
+de palais et de peuple.
+
+Ils camprent donc devant les murs et devant les tours, prs de leurs
+vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hbergea dans les tentes
+carlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnes toutes
+tendues; son frre Henri alla devant le palais de Blaquerne, et
+Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'tablir devant
+le plus pais de la ville. Ainsi fut campe l'arme, comme vous l'avez
+entendu, et Constantinople prise le lundi de Pques fleuries. Cette
+nuit, les ntres, qui taient trs-fatigus, se reposrent; mais
+l'empereur Murzuphle ne se reposa gure. Il rassembla son monde en
+disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au
+contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Franais
+qu'il put, arriva la porte Dore, par o il se sauva et dguerpit de
+la ville. Aprs lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela
+ne savaient rien ceux de l'arme.
+
+Pendant cette nuit, du ct o campait Boniface le marquis de
+Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les
+vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville
+commena s'allumer durement; elle brla toute cette nuit et le
+lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisime feu en Constantinople
+depuis que les Francs taient venus dans ce pays; et il brla plus de
+maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume
+de France. La nuit acheve, vint le jour, qui tait le mardi matin;
+alors tous les ntres s'armrent, chevaliers et sergents, et chacun se
+rendit sa bataille, croyant avoir livrer plus grand combat que les
+prcdents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de
+l'empereur; et ce jour ils ne trouvrent personne qui leur ft oppos.
+
+Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matine droit
+vers Bucolon; quand il y fut arriv, on le lui rendit, condition de
+la vie sauve pour ceux qui taient dedans. L on trouva les plus
+grandes dames du monde, qui s'taient retires dans ce chteau; c'est
+l qu'on trouva la soeur du roi de France qui avait t
+impratrice[159], et la soeur du roi de Hongrie, qui avait t aussi
+impratrice, et quantit de princesses. Du trsor qui tait en ce
+palais, il n'est pas propos de parler, car il y avait tant de
+richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En mme
+temps que ce palais tait rendu au marquis Boniface de Montferrat, on
+rendait celui de Blaquerne Henri, frre de Baudouin, comte de
+Flandre, la vie sauve aussi ceux qui taient dedans; on y trouva un
+trsor qui n'tait pas moins grand que celui de Bucolon.
+
+ [159] Agns, soeur de Philippe-Auguste, qui avait t femme des
+ empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnne et Thodore Branas.
+
+Chacun fit occuper par sa troupe le chteau qu'on lui avait rendu et
+fit garder le butin. Les autres, qui s'taient rpandus dans la ville,
+pillrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la
+quantit d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres prcieuses, de
+velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les
+autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, que depuis la cration du
+monde on ne gagna tant la prise d'une ville.
+
+Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela;
+ainsi s'hbergea l'arme des plerins et des Vnitiens, et grande fut
+la joie de la victoire que Dieu leur avait donne, au moyen de
+laquelle ceux qui taient en pauvret taient maintenant en richesse
+et en dlices. Ils ftrent la Pque fleurie et la grande Pque aprs,
+dans cette joie que Dieu leur avait donne. Et bien ils en durent
+louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans
+toute l'arme, et par son aide ils avaient pris une grande ville,
+peuple de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifie. Alors on
+fit crier par toute l'arme, de par le marquis de Montferrat, qui en
+tait le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter
+et de runir tout le butin, comme on l'avait jur sous peine
+d'excommunication; et on choisit trois glises pour le dposer, et on
+y mit bonne garde de Franais et de Vnitiens, des plus loyaux que
+l'on put trouver. Alors chacun commena apporter le butin et le
+mettre en commun.
+
+Les uns apportrent bien, et mal les autres, pousss par convoitise
+qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencrent ds
+lors retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commena les moins
+aimer.... Le butin fut donc runi et partag par moiti entre les
+Franais et les Vnitiens, comme cela avait t convenu. Sachez que
+quand ils eurent fait les parts, les Franais payrent de la leur
+50,000 marcs aux Vnitiens, et qu'ils se partagrent entre eux plus de
+100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on et
+fait ce que l'on avait dit et qu'on n'et rien dtourn; sachez aussi
+que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu
+quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de
+Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'cu au col, convaincu
+d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'arme, petits ou
+grands, dtournrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous
+pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des
+Vnitiens et sans ce qui fut dtourn, les ntres eurent plus de
+500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc
+rparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu.
+
+
+_Baudouin, comte de Flandre, nomm empereur._
+
+1204.
+
+Ensuite les barons tinrent une assemble, et demandrent toute
+l'arme ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait t dcid
+entre eux; ils parlrent tant qu'ils furent obligs de se runir une
+seconde fois, pour lire les douze qui devaient faire l'lection. Et
+comme c'tait un grand honneur que d'tre nomm l'empire de
+Constantinople, il y eut beaucoup de prtendants; mais la grande lutte
+fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat
+Boniface; de ces deux, toute l'arme disait que l'un serait empereur.
+Quand les gens sages de l'arme, qui tenaient autant l'un qu'
+l'autre, virent cela, ils parlrent entre eux, et dirent: Seigneurs,
+si on lit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel
+dpit qu'il emmnera toute l'arme, et ainsi se pourra perdre la
+conqute, aussi bien que manqua se perdre celle de Jrusalem quand ils
+lurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel
+dpit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'arme d'abandonner
+la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restrent bien peu,
+et que si Dieu ne les et soutenus, la Terre Sainte et t perdue.
+Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tchons
+de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donn l'empire l'un,
+l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne l'autre
+toute la terre qui est en Asie de l'autre ct du canal avec l'le de
+Crte, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les
+retenir tous les deux. Comme il fut dit, il fut fait, et les deux
+prtendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement
+lut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurrent sur
+les vangiles qu'ils liraient bien et bonne foi celui qui aurait
+le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire.
+Les douze lus se rassemblrent au jour convenu dans le riche palais
+o logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde.
+
+L il y eut si grande runion de gens que c'tait merveille, chacun
+voulant voir qui serait lu. Les douze qui devaient faire l'lection
+ayant t mands, furent mis en une belle chapelle qui tait dans le
+palais; leur conseil dura jusqu' ce qu'ils furent tombs d'accord, et
+ils chargrent de porter la parole Nivelon, l'vque de Soissons, qui
+tait l'un des douze; ils sortirent, et vinrent l o taient tous les
+barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regard
+par beaucoup d'hommes dsireux de connatre l'lection. L'vque leur
+dit: Seigneurs, nous nous sommes accords, par la permission de Dieu,
+ faire un empereur, et vous avez tous jur que vous tiendriez pour
+empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y
+contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'lu,
+l'heure que Jsus-Christ est n; c'est le comte Baudouin de Flandre et
+de Hainaut. Il s'leva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena
+ l'glise, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui
+rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut lu empereur le comte
+Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fix
+ trois semaines aprs Pques.
+
+ GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conqute de Constantinople_.
+ (Trad. par L. Dussieux.)
+
+ Geoffroy de Ville-Hardouin, marchal de Champagne, et l'un des
+ principaux acteurs de la quatrime croisade, mourut vers 1213.
+ Ses mmoires, une des plus charmantes oeuvres d'histoire de notre
+ littrature, s'tendent de 1198 1207.
+
+
+
+
+LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTE PAR LES GRECS.
+
+
+Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la
+servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors,
+nous qui nous tions chapps de notre devoir, deux soldats qui
+taient sur une chelle vis--vis du Ptrion, s'abandonnrent la
+fortune et se hasardrent de sauter dans une tour, d'o ayant chass
+la garnison, ils levrent la main en signe de joie et de confiance
+pour animer leurs compagnons. A l'heure mme, un cavalier nomm Pierre
+qui avait une taille de gant, dont le casque paraissait aussi grand
+qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une
+arme, entra par la porte qui tait au mme endroit. Tout ce qu'il y
+avait de personnes de qualit autour de l'empereur, et leur exemple
+toute l'arme, ne purent supporter la prsence ni les regards de ce
+seul cavalier, et eurent recours une fuite honteuse, comme
+l'unique asile de leur lchet. tant donc sortis par la porte Dore,
+qui est du ct de terre, ils se retirrent chacun o ils purent, et
+plt Dieu qu'ils se fussent prcipits au fond de l'enfer.
+
+Les ennemis, ne trouvant plus de rsistance, firent tout passer au fil
+de l'pe, sans distinction d'ge ni de sexe. Ne gardant plus de rang,
+et courant de tous cts en dsordre, ils remplirent la ville de
+terreur et de dsespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
+qui est du ct d'orient, ils brlrent toutes les maisons qui taient
+depuis le monastre d'vergte jusqu'au quartier du Drungaire, et se
+camprent auprs du monastre de Pantepopte, aprs avoir pill la
+tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.
+
+Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses
+gens; mais comme ils taient emports par le tourbillon du dsespoir,
+ils n'eurent point d'oreilles pour couter ses ordres ni ses
+remontrances. Pour achever le rcit de cette triste aventure, les
+habitants employrent le reste du jour, et toute la nuit suivante,
+serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui
+taient d'avis de s'enfuir.
+
+Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il
+eut peur d'tre pris et d'tre mis comme un excellent mets sur la
+table des Italiens, et s'tant enferm dans le grand palais, il mit
+sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille
+Eudocie, de laquelle il tait perdument amoureux, et se retira
+lui-mme, aprs avoir rgn deux mois et seize jours.
+
+Aprs son dpart, deux jeunes princes fort sages et fort courageux,
+Thodore Ducas et Thodore Lascaris, disputrent ensemble de la
+possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempte et qui
+servoit de jouet la fortune. Ils entrrent tous deux dans la grande
+glise, o ils parurent gaux, parce qu'il n'y avoit personne pour
+juger de leur mrite. Lascaris ayant t nanmoins prfr par le
+clerg, il refusa les marques de la dignit impriale, et tant venu
+avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et
+par ses caresses faire quelque rsistance, et exhorta les gardes
+prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait une
+nation trangre ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
+que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur
+rang, ils seraient rduits la condition de simples soldats. Mais le
+peuple n'tant point touch de ses remontrances, et les gardes ne
+promettant de servir qu'autant qu'ils seraient pays, et les Italiens
+ayant paru l'heure mme, en armes, il fut contraint de se sauver.
+
+Lorsque les ennemis virent que personne ne se prsentait pour les
+combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les
+rues s'largissaient pour leur donner passage, que la guerre tait
+sans danger et les Romains sans rsistance, que par un bonheur
+extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images
+du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe
+suppliante n'amollit point leur duret et n'apaisa point leur fureur.
+Au contraire, tenant leurs chevaux, qui taient accoutums au tumulte
+de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs pes nues, ils
+se mirent piller les maisons et les glises. Je ne sais quel ordre
+je dois tenir dans mon rcit, ni par o je dois commencer, continuer
+et achever le rcit des impits que ces sclrats commirent. Ils
+brisrent les saintes images qui mritent l'adoration des fidles; ils
+jetrent les reliques sacres des martyrs en des lieux que j'ai honte
+de nommer; ils rpandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces
+prcurseurs de l'Antchrist, ces auteurs des profanations qui doivent
+prcder son arrive, prirent les calices et les ciboires, et aprs en
+avoir arrach les pierreries et les autres ornements, ils en firent
+des coupes boire. Ils dpouillrent Jsus-Christ, et jetrent ses
+vtements au sort, comme les Juifs les y avaient jets autrefois. Il
+ne manqua rien leur cruaut que de lui percer le ct pour en tirer
+du sang. On ne saurait songer sans horreur la profanation qu'ils
+firent de la grande glise; ils rompirent l'autel qui tait compos de
+diverses matires trs-prcieuses et qui tait le sujet de
+l'admiration de toutes les nations, et en partagrent entre eux les
+pices; ils firent entrer dans l'glise des mulets et des chevaux pour
+emporter les vases sacrs, l'argent cisel et dor qu'ils avaient
+arrach de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinit
+d'autres meubles; et quelques-unes de ces btes tant tombes sur le
+pav qui tait fort glissant, ils les percrent coups d'pe et
+souillrent l'glise de leur sang et de leurs ordures.
+
+Une femme charge de pchs, une servante des dmons, une prtresse
+des furies, une boutique d'enchantements et de sortilges, s'assit
+dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment Jsus-Christ,
+elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'glise. On
+commettait toutes ces impits avec le dernier emportement, sans que
+personne fit paratre la moindre modration.
+
+Aprs avoir exerc une rage si dtestable contre Dieu, ils n'avaient
+garde d'pargner les femmes honntes, les filles innocentes et les
+vierges qui lui taient consacres. Il n'y avait rien de si difficile
+que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
+colre, que de gagner leur affection. Leur bile tait si chauffe
+qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'tait une
+entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie
+que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard
+contre ceux qui rsistaient leurs volonts. On n'entendait que cris,
+pleurs, gmissements, dans les rues, dans les maisons et dans les
+glises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans
+l'infamie; les vieillards vnrables par leur ge, dans le mpris; les
+riches, dans la pauvret. Il n'y avait point de lieu qui ne ft sujet
+ une rigoureuse recherche, ni qui pt servir d'asile.
+
+O Dieu, que d'affliction, que de misre! Quand est-ce que ces malheurs
+nous avaient t prdits par le frmissement de la mer, par
+l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par
+le drglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la
+dsolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles
+artificieuses de la prostitue, et nous y avons t tmoin des autres
+profanations si contraires la saintet de notre religion. Voil une
+partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le
+peuple de Jsus-Christ. Ces barbares n'ont us d'humanit envers
+personne; ils n'ont rien pargn, ils ont tout pris et tout enlev.
+Voil donc ce que nous promettait ce hausse-col dor, cette humeur
+fire, ces sourcils levs, cette barbe rase, cette main prte
+rpandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colre, cet oeil
+superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et prcipite.
+Ou plutt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer
+pour savants, pour sages, pour fidles, pour sincres, pour justes,
+pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des
+commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle srieusement et
+sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumire et les
+tnbres? Ce que j'ai ajouter est encore plus important. Vous vous
+tiez chargs de la croix, et vous nous aviez jur, et sur elle et sur
+les saints vangiles, que vous passeriez sur les terres des chrtiens
+sans y rpandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les
+armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que
+dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps
+que vous porteriez la croix, comme des soldats enrls sous les
+enseignes du Sauveur. Il est vident cependant que bien loin de
+dfendre son tombeau, vous outragez les fidles qui sont ses membres.
+Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux
+pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle
+prcieuse, vous jetez dans la boue la perle prcieuse du corps
+adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont us avec moins d'impit.
+Quand ils taient matres de Jrusalem, ils traitaient les Latins avec
+quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs
+femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le spulcre du
+Sauveur, ils ne changeaient point cette source de rsurrection et de
+vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir
+ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudit, et se contentant d'un
+lger impt qu'ils levaient par tte, ils les laissaient dans la
+jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples
+si affectionns la gloire du Sauveur et qui font profession de notre
+religion, nous ont trait, de la manire que j'ai rapporte, bien que
+nous ne leur eussions fait aucune injure...
+
+Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pill les maisons
+o ils taient logs, demandrent aux matres o ils avoient cach
+leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les
+autres, et de menaces envers tous, pour les obliger les dcouvrir.
+Ceux qui taient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient cach
+n'taient pas traits avec plus de douceur que les autres. Ils
+ressentaient les mmes effets de l'orgueil et de la cruaut de leurs
+htes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laiss la libert de
+sortir ceux qui le dsireraient, on voyait des troupes d'habitants
+qui s'en allaient envelopps de mchants manteaux, avec des visages
+ples et dfigurs, avec des yeux rouges, et qui versaient plutt du
+sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
+croyant pas que leur argent mritt d'tre regrett, pleurrent
+l'enlvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque
+autre perte semblable.
+
+Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journe,
+plusieurs de mes amis se retirrent en ma maison, parce qu'elle tait
+btie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du
+quartier de Storacius, qui tait enrichie d'une infinit d'ornements,
+avait t consume par le second incendie. L'autre, o je demeurais
+alors, avait une entre secrte dans la grande glise; mais il n'y
+avoit point de secret qui pt chapper la curiosit de nos ennemis,
+et la saintet du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de
+leur fureur. En quelque endroit qu'on se cacht, on toit pris et
+emmen. J'avais retir un Vnitien avec sa femme et ses enfants, qui
+me servit fort utilement. Bien qu'il ne ft que marchand, il prit les
+armes comme un soldat, et feignant d'tre des ennemis et parlant avec
+eux en leur langue, il dfendit longtemps ma porte. Mais enfin ne
+pouvant plus rsister la multitude, qui entrait en foule, et
+principalement aux Franais, qui se vantaient de ne rien craindre que
+la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'tre
+chargs de chanes et d'avoir le dplaisir de voir nos filles violes
+en notre prsence. Marchant donc sous la conduite de ce fidle
+dfenseur, comme si nous eussions t ses prisonniers, nous allmes
+vers les maisons des Vnitiens qui taient de nos amis. Lorsque nous
+fmes arrivs au quartier qui toit chu aux Franais, nous fmes
+abandonns par nos valets, qui s'cartrent lchement de ct et
+d'autre, et obligs de porter nous-mmes nos enfants, qui ne pouvaient
+encore marcher. Nous partmes un samedi, cinquime jour de la prise.
+L'hiver approchait et ma femme tait grosse, de sorte qu'il me
+semblait que c'tait un accomplissement de la parole par laquelle le
+Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en
+hiver, ni au jour du sabbat, et de la prdiction par laquelle il
+prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices.
+Plusieurs de nos parents et de nos amis s'tant joints nous aussitt
+qu'ils nous eurent aperus, nous marchmes tous ensemble, et nous
+rencontrmes des gens de guerre assez mal arms. Les uns avaient de
+longues pes pendues leurs chevaux, les autres des poignards
+attachs leur ceinture. Les uns taient chargs de butin, les autres
+fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un
+bon habit sous un mchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres
+regardaient de belles femmes avec les mmes yeux que s'ils eussent d
+en jouir l'heure mme. Nous mmes celles que nous avions au milieu
+de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertmes de
+salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois
+avec du fard, de peur que l'clat de leur teint n'attirt les yeux des
+spectateurs curieux, n'allumt le dsir et n'excitt la fureur des
+ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
+permet la licence de la guerre. Ayant le coeur serr de douleur, nous
+levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous
+priions Dieu qu'il lui plt de nous prserver de la violence de ces
+btes cruelles. Comme nous tions prs de passer par la porte Dore,
+un barbare impie et violent enleva, proche l'glise de Saint-Mocius
+martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlve une brebis. Le
+pre, accabl de vieillesse et de maladie, fit en mme temps un faux
+pas et tomba dans la boue, d'o se tournant vers moi, qui ne lui
+pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et
+m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le
+ravisseur, m'criant contre sa violence, et joignant mes cris des
+gmissements lamentables et des gestes propres exciter la piti.
+J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient
+entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur
+fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me
+promirent de venger ce rapt. Je les menai donc la maison o le
+ravisseur avait enferm la fille et o il se tenait la porte pour
+repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur
+montrant avec le doigt: Voil le coupable qui a viol en plein jour
+l'ordonnance par laquelle vous avez dfendu de toucher aux femmes
+maries, aux jeunes filles, aux vierges consacres Dieu, et que vous
+avez fait le serment d'observer. Dfendez-nous contre cette violence,
+par l'autorit de vos lois et par la force de vos armes. Soyez
+sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu mme s'y
+laisse toucher, et que la nature nous les a donnes pour exciter de
+la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des
+enfants, je vous conjure par ces prcieux gages de vos mariages, par
+le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses
+commandements qui dfendent aux chrtiens de faire aux autres ce
+qu'ils ne voudraient pas qu'on leur ft, de ne pas mpriser ma prire.
+J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui
+m'taient venues sur-le-champ la bouche, qu'ils me promirent de me
+rendre la fille qui avait t enleve. Le ravisseur, transport
+d'amour et de colre, se moquait d'abord de leur demande; mais quand
+il vit qu'ils agissaient srieusement et qu'ils le menaaient de le
+faire pendre, il rendit la fille, que le pre fut ravi de revoir.
+S'tant donc lev, il continua avec nous le voyage. Ds que nous fmes
+hors de la ville, chacun commena remercier Dieu de sa protection,
+ou dplorer son malheur, comme il le trouva propos. Pour moi, je
+me prosternai terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles
+demeuraient seules insensibles aux calamits publiques et de ce
+qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il
+besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les
+choses pour la conservation et la dfense desquelles vous avez t
+bties ont t dtruites par le fer et par le feu[160]?... Aprs avoir
+tir ces paroles du fond d'un coeur inond de douleur, nous
+continumes notre chemin, et en marchant nous rpandmes nos larmes
+comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
+chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de
+l'exemple de notre disgrce une instruction de modration et de
+sagesse, ils se rjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par
+un horrible renversement d'esprit, que la pauvret et la nudit o
+nous tions rduits toient une galit pleine d'quit et de justice.
+
+ [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nictas aux
+ murailles; c'est une oeuvre de rhteur, pleine de mauvais got,
+ et crite aprs coup.
+
+Quelques-uns d'entre eux ayant rachet vil prix le bien qu'ils
+savaient que les trangers avaient vol leurs concitoyens, disaient,
+en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit lou de nous avoir
+fourni un moyen si ais et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
+pas encore log les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas
+que ces peuples rpandent autant de vin que de bile, et qu'ils
+traitent les Grecs avec le dernier mpris. Ils s'enrichissaient
+encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en
+revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cess
+d'appartenir Dieu depuis qu'ils avaient t arrachs de ses temples
+par des mains sacrilges.
+
+Les ennemis ne songeaient qu' se divertir, mais d'un divertissement
+grossier et injurieux, qui ne tendoit qu' tourner en ridicule nos
+faons d'agir. Ils se revtaient, non par ncessit, mais par
+bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils
+mettaient nos coiffures de toile sur la tte de leurs chevaux, et leur
+attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du
+dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des
+critoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions t que des
+scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers table, o
+les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
+selon la coutume de leur pays, que du boeuf bouilli, du lard sal avec
+de l'ail, de la farine de fves, et une sauce fort piquante. En
+partageant le butin, ils ne mirent point de diffrence entre les
+choses sacres et les profanes; mais ils les employrent galement
+tous leurs usages, jusqu' s'asseoir sur les images du Seigneur.
+
+ NICTAS, _Annales_.--Traduites par le prsident Cousin dans son
+ _Histoire de Constantinople_, 1673.
+
+ Nictas, surnomm Choniate parce qu'il tait n Chone en
+ Phrygie, occupa de hautes fonctions Constantinople; il mourut
+ en 1218. Les Annales qu'il a crites s'tendent de 1118 1204.
+ Malgr le mauvais got et l'emphase qui caractrisent les oeuvres
+ des crivains du Bas-Empire, les Annales de Nictas, en ce qui
+ concerne l'histoire de la quatrime croisade, sont un document
+ fort utile et exact.
+
+
+
+
+_Discours de Nictas sur les monuments dtruits ou mutils par les
+croiss en 1204._
+
+
+Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand
+temple; ils enlevrent avec une avidit effrne les richesses qui s'y
+trouvaient, les perles, les pierres prcieuses, les diamants, trsors
+respects depuis tant de sicles; il outragrent le corps de
+l'empereur Justinien, que le temps avait pargn, et le dpouillrent
+de ses vtements funbres. Ainsi, ils ne firent grce ni aux vivants
+ni aux morts; ils dchirrent en lambeaux le magnifique voile du grand
+temple, tissu d'or et d'argent pur, estim plusieurs millions. A ce
+brigandage succdrent bientt de nouveaux dsordres; l'avidit des
+Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre
+pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale
+qui ornait le forum de Constantin, fut brise et fondue la premire:
+un char attel de quatre chevaux put peine en transporter la tte
+jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pris qui prsentait Vnus la
+pomme, source d'une fatale discorde, fut renvers de sa base. Ils
+n'pargnrent pas davantage cette pyramide leve qui dominait sur
+toutes les colonnes disperses de la ville. Qui n'et admir les
+bas-reliefs dont cette pyramide tait orne! L'artiste y avait
+reprsent tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
+harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les
+instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis
+blantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'tendait au loin;
+elle tait peuple d'une foule innombrable de poissons, dont les uns
+tombaient dans les filets des pcheurs; d'autres chappaient de leurs
+mains, et, se prcipitant dans les flots, recouvraient leur libert.
+Des Amours nus deux deux, trois trois, exprimaient la joie
+foltre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet lev de
+cette pyramide tait une statue de femme que les vents faisaient
+tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, tait appele
+_Anmodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue hroque et
+colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient tre celle de Josu,
+parce que le cavalier, tendant la main vers le soleil son couchant,
+semblait lui ordonner de s'arrter. D'autres disent que c'tait
+Bellrophon, car, libre comme Pgase, du cavalier qu'il portait, le
+cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes,
+en mme temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition
+fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche tait cache la
+figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
+ou d'un Bulgare. Du reste, il tait impossible de voir l'objet qu'il
+cachait, tant ce pied tait troitement uni la base; quand on eut
+mis le cheval en pices pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet
+envelopp d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher connatre
+le sens des caractres qu'il portait, le jetrent au feu avec les
+autres dbris de la statue.
+
+Les Latins, qui n'apprciaient pas ce qui tait beau, n'pargnrent
+pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres
+monuments de l'antiquit furent dtruits; les mdailles, que leurs
+inscriptions rendaient prcieuses, furent vendues; et ils se
+distriburent comme des pices de monnaie les pices rares qu'on avait
+recueillies grands frais.
+
+Dans ce grand dsastre prit l'Hercule Trihesprus, ce colosse,
+chef-d'oeuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il tait
+couvert de la peau d'un lion; l'immobilit de l'airain n'empchait pas
+qu'on ne vt ses yeux anims par la fureur; ses paules n'taient
+point charges d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son
+arc ni sa massue; mais, flchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux,
+il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait leve pour
+soutenir sa tte, oppresse par la douleur; le fils de Jupiter
+dplorait sa destine, il maudissait les travaux qu'Euryste, abusant
+des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large
+poitrine, ses fortes paules, sa chevelure paisse, ses bras nerveux,
+les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout tait
+fait, je le pense, d'aprs la vraie mesure attribue Hercule par
+Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier
+ouvrage dans ce genre. Telle tait l'immensit de cette statue, que le
+cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un
+homme, et que la taille des hommes les plus grands galait peine la
+circonfrence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectrent pas
+ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par
+excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.
+
+Ils firent fondre encore l'ne charg qui marchait en ruant, et le
+conducteur qui le suivait; ce groupe avait t plac par Auguste dans
+la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mmoire d'une
+aventure arrive au monarque. On rapporte que ce prince allant
+reconnatre l'arme d'Antoine, rencontra un paysan avec son ne, qui
+lui indiqua le camp de son comptiteur; Auguste l'ayant interrog sur
+son nom, le paysan rpondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son
+ne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions l'arme
+de Csar. Les Latins livrrent encore aux flammes la truie ou la louve
+qui allaita Rmus et Romulus. Ainsi furent dtruits les monuments les
+plus vnrables de l'antiquit et transforms en viles pices de
+monnaie. Il en est de mme de l'homme qui combattait un lion; de
+l'hippopotame dont le derrire se terminait en queue cailleuse; de
+l'lphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout
+la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
+quelques-uns de ces monstres, dployant leurs ailes, semblaient dfier
+les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompt,
+dont l'oreille droite, la bouche frmissante et les bonds, signes de
+sa joie et de sa fiert, annonaient l'indpendance; l'horrible
+Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaante exprimait la
+force et la frocit; de ses flancs entr'ouverts sortaient les
+monstres qui se prcipitrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dvorer
+ses compagnons infortuns. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle
+d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de
+ses prestiges. Quand cet homme clbre vint Byzance, les Grecs, dont
+le territoire tait infest de serpents, le prirent de les dlivrer
+de ce flau. Le philosophe, ayant invoqu les plus puissants dmons
+dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, aprs la
+clbration de ses mystres sacrilges, un aigle dont l'aspect,
+semblable au chant des sirnes, enchanait tous ceux qui jetaient les
+yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres
+s'efforait vainement d'arrter son essor, en l'enveloppant des replis
+de son corps tortueux, et en s'lanant pour atteindre les ailes du
+roi des airs; serr dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonfl
+de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de
+lassitude, tandis que l'aigle, avant de clbrer sa victoire par des
+cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi
+dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
+monstre annonaient aux spectateurs tonns quelle serait l'issue du
+combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on esprait que l'aigle,
+ddaignant de se repatre de cette vile proie, laisserait tomber le
+cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui dsolaient
+Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet
+ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de
+l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'tait pas couvert de nuages,
+indiquait les heures du jour ceux qui connaissaient ces caractres.
+
+Que dirai-je de la statue d'Hlne, de la perfection de sa taille, de
+l'albtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette
+Hlne qui conduisit toute la Grce sous les murs de Troie?
+N'avait-elle pas adouci les froces habitants de la Laconie? Tout
+tait possible celle dont les regards enchanaient tous les coeurs;
+ses vtements taient sans apprt, mais si ingnieusement arrangs
+qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique
+lgre, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa
+chevelure, attache seulement la hauteur du cou, flottait au gr
+des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa
+bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait
+offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire
+de ses lvres remplissait d'une motion dlicieuse l'me du
+spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postrit
+cherchera vainement sentir et peindre la grce rpandue dans cette
+statue divine. Mais, fille de Tindare, chef-d'oeuvre des amours,
+mule de Vnus, o est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
+n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais
+autrefois? Les destins t'ont-ils condamne brler du feu dont tu
+consumas tant de coeurs? Les descendants d'ne ont-ils voulu te
+condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le
+pidestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure
+tait releve sur le front avec beaucoup de grce; elle tait place
+de manire qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une
+blancheur d'albtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec
+autant d'aisance que si c'et t un fuseau; le cavalier tait robuste
+et dans une attitude guerrire; le cheval dressait ses oreilles comme
+s'il et entendu le son de la trompette; il semblait se prcipiter en
+avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de
+feu, son col lev, annonaient l'ardeur des combats.
+
+Au del de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on
+voyait des statues, trophes des vainqueurs. D'un signe de la main,
+ils commandaient au conducteur de ne pas lcher les rnes auprs de la
+borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de
+l'peron, afin que, se trouvant plus tt au del du terme, ils
+obligeassent leurs rivaux prendre un plus grand dtour; alors
+ceux-ci, malgr la rapidit de leurs coursiers, devaient rester en
+arrire et perdre la couronne.
+
+Un spectacle plus intressant, et le plus curieux de tous par sa
+perfection, car je n'ai pas l'intention de tout dcrire, s'offrait
+encore dans l'hippodrome: c'tait un animal en forme de boeuf plac
+sur un norme pidestal; il tait difficile d'assigner la race de cet
+immense animal; il en touffait entre ses dents un autre, dont le
+corps tait si couvert d'cailles, qu'on ne pouvait le toucher
+impunment. On croyait que l'un de ces monstres tait un basilic et
+l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un tait un hippopotame
+et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se
+donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic,
+infect de la tte aux pieds du venin de son adversaire, tait d'un
+vert livide, couleur que donnait son sang la fermentation du poison
+qui s'y tait mlang; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
+l'on voyait bien qu'il se serait tendu terre si les jambes qui lui
+servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal,
+bris sous la dent de son ennemi, remuait peine sa queue venimeuse;
+il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait
+pour chapper de cette horrible prison; mais c'tait vainement, car
+ses pieds, son dos et la partie de son corps laquelle tenait sa
+queue taient absolument enferms dans l'norme mchoire du vainqueur;
+l'avantage tait donc gal de part et d'autre; ils combattaient avec
+autant de succs et prissaient ensemble.
+
+ NICTAS, _Discours sur les monuments dtruits ou mutils par les
+ croiss_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothque des
+ Croisades_, 3e vol., p. 425.
+
+
+
+
+LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
+
+1208.
+
+
+Vous avez tous entendu comment l'hrsie, que le Seigneur maudisse!
+s'tait si fort propage qu'elle avait en son pouvoir tout
+l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande
+partie du pays, de Bziers Bordeaux, tant que va le chemin, il y
+avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et
+qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le
+reste du clerg virent cette grande folie se rpandre plus fort que de
+coutume et crotre de jour en jour, chaque ordre y envoya prcher
+quelqu'un des siens; et l'ordre de Cteaux, qui eut la seigneurie de
+cette mission, y manda diverses fois de ses hommes. L'vque d'Osma
+en tint concile; et les autres lgats confrrent avec ceux de
+Bulgarie, l-bas, Carcassonne, o il y eut grande assemble. Avec
+tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitt
+qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hrsie, et il en envoya ses
+lettres Rome. Mais, Dieu me bnisse! je ne puis autrement dire,
+sinon que les hrtiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une
+pomme gte. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent gare se
+conduisit de mme, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts
+maints grands personnages, et ont pri des foules de peuple, et bien
+d'autres encore en priront avant que la guerre finisse. Il n'en peut
+tre autrement.
+
+Il y avait dans l'ordre de Cteaux une abbaye voisine de Lerida, et
+que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en
+tait abb, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une
+autre abbaye nomme Granselve, o il avait t d'abord, fut amen au
+Poblet, en fut lu abb, et puis en troisime lieu fut fait abb de
+Cteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres,
+par la terre des hrtiques, leur prchant de se convertir; mais plus
+il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot.
+Ce fut l le lgat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout
+la gent mcrante.
+
+Cet abb de Cteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frre
+Arnaud, le premier en tte des autres, tantt pied, tantt cheval,
+s'en va disputant contre les flons mcrants d'hrtiques. Il s'en va
+les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun
+souci des prcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre
+de Chteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur
+son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il
+soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voil qu'un des
+cuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
+dsormais agrable son seigneur, tue le lgat en trahison; passant
+derrire lui, il le frappe au dos de son tranchant pieu et s'enfuit
+sur son cheval courant vers Beaucaire, d'o il tait et o il avait
+ses parents. Mais avant de rendre l'me, levant les mains au ciel,
+Pierre prie Dieu, en prsence de tous, de pardonner ce flon cuyer
+son pch. Il rendit l'me aprs cela l'aube paraissant, et l'me
+s'en alla au Pre tout-puissant. On ensevelit le corps Saint-Gilles
+avec maints cierges allums et maints _Kyrie eleison_ que les clercs
+chantrent.
+
+ [161] Lgat du pape Innocent III, assassin Saint-Gilles, en
+ 1208.
+
+Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son lgat avait
+t tu, sachez qu'elle lui fut dure. De la colre qu'il en eut, il
+se tint la mchoire, et se mit prier saint Jacques, celui de
+Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de
+Rome. Quand il eut fait son oraison, il teignit le cierge. Et l
+devant lui viennent alors frre Arnaud, l'abb de Cteaux, matre
+Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. L
+fut prise la rsolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes
+devaient prir fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
+et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par del
+Montpellier jusqu' Bordeaux, le concile ordonne de dtruire tout ce
+qui lui dsobira.
+
+Cependant l'abb de Cteaux, qui tenait la tte penche, s'est lev
+sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: Seigneur,
+par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop
+grand bruit; faites faire et crire vos lettres en latin, comme bon
+vous semblera, et je me mets aussitt en route pour les porter en
+France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en
+Prigord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays
+jusqu' Constantinople et dans tout pays chrtien: qu' celui qui ne
+se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe,
+matin ni soir, et de vtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il
+meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent
+par s'accorder ces paroles et au conseil qui leur est donn.
+
+Quand l'abb de Cteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite lu
+archevque de Narbonne, le meilleur et le plus honnte clerc qui porta
+jamais tonsure, a donn ce conseil, nul ne profre un mot, si ce n'est
+le pape, qui, faisant marri visage, dit l'abb: Frre, va-t'en
+Carcassonne et Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne;
+tu mneras l'host[162] des croiss contre la flonne gent. Pardonne
+aux fidles leurs pchs, au nom de Jsus-Christ, et prie-les,
+exhorte-les de ma part chasser les hrtiques d'entre ceux dont la
+foi est saine. Et voil que l'abb s'apprte partir sur l'heure de
+none; il sort de la ville chevauchant et peronnant. Avec lui partent
+l'archevque de Tarragone, l'vque de Lerida et celui de Barcelone,
+celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les
+ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone;
+tous ceux-l s'en vont avec l'abb.
+
+ [162] L'arme.
+
+L'abb est mont cheval aussitt qu'ils ont pris cong. Il s'en va
+Cteaux, o, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure
+taient runis en chapitre gnral, la Sainte-Croix, qui se fte l
+en t. Voyant tout le monastre, il chante la messe; et la messe
+finie, il se met prcher. Il dit, il rapporte les paroles du
+concile, et montre chacun sa bulle scelle, comme lui et les autres
+l'ont et l partout montre. Cependant, aussi loin que s'tend la
+sainte chrtient, en France et dans tous les autres royaumes, les
+peuples se croisent ds qu'ils apprennent le pardon de leurs pchs,
+et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors
+contre les hrtiques et les ensabbats. Alors se croisrent le duc de
+Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne
+parlerai point de ce que cotrent d'orfroi et de soie les croix
+qu'ils se mirent du ct droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte
+de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs
+chevaux vtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettr,
+qui de tout cela pt raconter la moiti ni le tiers, ou crire les
+noms des prtres et abbs assembls dans l'host qui va camper sous
+Bziers, hors des murs, dans la campagne.
+
+Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Bziers
+ont appris que la croisade se prche et que les Franais se croisent,
+ne pensez pas qu'ils s'en rjouissent. Ils en sont forts dolents,
+comme dit la chanson.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, crite en vers
+ provenaux par un pote contemporain, traduite et publie par
+ Fauriel, 1 vol. in-4, 1837. (Collection des documents indits
+ sur l'histoire de France)[163]
+
+ [163] Cet important pome historique a t compos de 1208
+ 1219, par un troubadour demeur inconnu. L'auteur raconte les dix
+ annes de la croisade; orthodoxe et hostile aux hrtiques, il
+ dcrit en gmissant les violences des croiss et la destruction
+ de la nationalit provenale, dont il fait connatre les moeurs,
+ les institutions et la civilisation.
+
+
+
+LA PRISE DE BZIERS.
+
+1209.
+
+
+Le vicomte de Bziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre.
+Il tait homme de grand coeur; aussi loin que s'tende le monde, il
+n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libral, plus
+courtois, ni plus avenant. Il tait le neveu du comte Raymond[164], le
+fils de sa soeur, et bon catholique; je vous en donne pour garants
+maint clerc et maint chanoine mangeant en rfectoire, et beaucoup
+d'autres. Il tait tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa
+terre, ceux dont il tait le seigneur, n'avaient de lui dfiance ni
+crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il et t leur gal; mais
+ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en chteau,
+maintenaient les hrtiques. Ils furent pour cela extermins et occis
+avec dshonneur, et le vicomte lui-mme en mourut en grande douleur,
+et par cruelle mprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais
+qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse pousa dame
+lonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre
+chrtienne ou paenne, et dans le monde entier, si loin qu'il
+s'tende, jusqu' la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien,
+ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mrite et de
+valeur; et je reviens mon sujet.
+
+ [164] Comte de Toulouse.
+
+Lorsque le bruit arrive au vicomte de Bziers que l'host des croiss
+est en de de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il
+entre Bziers, un matin, l'aube, quand il n'tait pas encore jour.
+Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les
+grands, apprenant qu'il est arriv, tt et vite s'en viennent lui.
+Il leur recommande de se dfendre avec force et bravoure, et leur
+promet qu'ils seront bientt secourus. Je m'en irai, dit-il, par la
+route battue, l-haut Carcassonne, o je suis attendu. Sur ces
+paroles il est sorti en grande hte; les juifs de la ville l'ont suivi
+de prs; les autres demeurent marris et dolents. L-dessus l'vque de
+Bziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitt qu'il
+fut descendu l'glise cathdrale, o sont maintes reliques, il fit
+assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte
+que l'host des croiss est en marche, et les exhorte se soumettre
+avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tus, et qu'ils n'aient perdu
+leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu
+perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils
+resteront dpouills nu, et de glaive d'acier moulu taills, sans
+autre demeure.
+
+Quand l'vque a expliqu sa raison, quand il leur a dit et expliqu
+sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clerg et les
+croiss, avant d'tre passs au fil de l'pe. Mais ce parti, sachez,
+n'agre point la majorit du peuple. Ils se laisseront, disent-ils,
+noyer dans la mer sale avant d'accepter cette proposition; et
+personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur
+bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des
+croiss puisse durer au sige, et qu'avant quinze jours il ne soit pas
+tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient
+peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant leur ville,
+ils se la figurent si forte, si bien ferme et close tout l'entour,
+qu'en un mois entier les assigeants ne l'auraient pas force. Mais,
+comme dit Salomon la sage reine d'Orient, de ce qu'a projet un fou,
+il se fait trop en une fois. Quand l'vque voit que la croisade est
+en mouvement, et que ceux de Bziers ne prisent pas plus son sermon
+qu'une pomme pele, il est remont sur la mule qu'il avait amene, et
+s'en va la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent
+avec lui sauvrent leur vie, et ceux qui restrent dans la ville le
+payrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'vque
+rend compte de sa mission l'abb de Cteaux et aux autres barons de
+l'arme, qui l'coutent attentivement. Ils tiennent ceux de Bziers
+pour gent folle et forcene, et voient bien que pour eux s'apprtent
+les douleurs, les tourments et la mort.
+
+C'tait la fte que l'on nomme la Madeleine, quand l'abb de Cteaux
+amne le grand host des Croiss, qui tout entier campe l'entour de
+Bziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans
+le mal et le pril; car jamais l'host de Mnlas, qui Pris enleva
+Hlne, ne dressa tentes si nombreuses Mycnes, devant le port, ni
+si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Franais et
+du comte de Braine, l sous Bziers. Il n'y eut baron en France qui
+n'y ft sa quarantaine. Oh! la mauvaise trenne qu'il fit aux
+habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en
+plein jour et d'escarmoucher frquemment toute la semaine! Car sachez
+ce que faisait cette gent chtive, cette gent ignare et folle plus que
+baleine. Avec les bannires de grosse toile blanche qu'ils portaient,
+ils allaient courant devant les croiss, criant toute haleine; ils
+pensaient leur faire pouvantail, comme on fait des oiseaux en champ
+d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le
+matin, ds qu'il fait clair.
+
+Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier
+contre l'host de France, et mettre en pices et mort un crois
+franais, aprs l'avoir de force prcipit d'un pont, il appelle tous
+ses truands, il les rassemble en criant haute voix: Allons les
+assaillir! Aussitt qu'il a parl, les ribauds courent s'armer chacun
+d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous
+sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en
+marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent
+dans les fosss, et se prennent les uns travailler du pic, les
+autres briser, fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois
+commencent s'effrayer; et de leur ct, ceux de l'host crient: Aux
+armes, tous! Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la
+ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui,
+emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent l'glise et
+font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.
+
+Les bourgeois de Bziers voient contre eux venir, et en grande hte
+s'armer les Franais de l'host, tandis que le roi des ribauds les
+assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fosss,
+brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mmes
+qu'ils ne peuvent rsister, et se rfugient au plus vite dans la
+cathdrale. Les prtres et les clercs vont se vtir de leurs
+ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la
+messe des morts, pour ensevelir corps de trpasss; mais ils ne
+pourront empcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans
+l'glise; ils sont dj entrs dans les maisons; ils forcent celles
+qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare
+librement de ce qui lui plat. Les ribauds sont ardents au pillage;
+ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils gorgent tout ce
+qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous cts grand butin;
+ils en seraient riches jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il
+leur faut bientt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur
+eux, qui l'ont fait.
+
+Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laques, marquis
+et princes, entre eux sont convenus qu'en tout chteau devant lequel
+l'host se prsenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant
+d'tre pris, les habitants fussent livrs l'pe et tus, se
+figurant qu'aprs cela ils ne trouveraient plus personne qui tnt
+contre eux, cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en
+advint Montral, Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'et t
+cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hrtiques
+n'auraient t soumis par la force des croiss. C'est pour cela que
+ceux de Bziers furent si cruellement traits. On ne pouvait leur
+faire pis, on les gorgea tous; on gorgea jusqu' ceux qui s'taient
+rfugis dans la cathdrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni
+crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misrables, turent
+les clercs, les femmes, les enfants; il n'en chappa, je crois, pas un
+seul. Que Dieu reoive leurs mes, s'il lui plat, en paradis, car
+jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je
+pense, rsolu ni excut. Aprs cela, les goujats se rpandent par les
+maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu
+s'en faut que, voyant cela, les Franais n'touffent de rage; ils
+chassent les ribauds coups de bton, comme mtins, et chargent le
+butin sur les chevaux et les roussins qui sont l, dehors, patre
+l'herbe.
+
+Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortuns et
+riches jamais de l'avoir qu'ils avaient pill, se mettent
+vocifrer quand les Franais les en dpouillent. A feu! feu!
+s'crient-ils, les sales bandits. Et voil qu'ils apportent de grandes
+torches allumes; ils mettent le feu la ville, et le flau se
+rpand. La ville brle tout entire en long et en travers. Sitt que
+l'on s'aperoit du feu, chacun fuit l'cart; tout brle alors, les
+maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte,
+maint heaume et maint jambard, qui avaient t faits Chartres,
+Blaye, desse. Il y prit force riche bagage qu'il fallut
+abandonner. Brle aussi fut la cathdrale, btie par matre Gervais;
+de l'ardeur de la flamme elle clata et se fendit par le milieu, et il
+en tomba deux pans.
+
+Grand et merveilleux et t, seigneurs, le butin qu'auraient eu de
+Bziers les Franais et les Normands; et ils en auraient t pour
+toute leur vie enrichis, si ce n'et t le roi des ribauds et les
+chtifs vagabonds qui brlrent la ville et y massacrrent les femmes,
+les enfants, les vieux, les jeunes, et les prtres messe chantants,
+vtus de leurs ornements, l haut, dans la cathdrale. Les croiss
+sont rests trois jours dans les prs verdoyants, et le quatrime ils
+partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, o rien ne les
+arrte, et les enseignes leves qui flottent au vent.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE VICOMTE DE BZIERS PRIS PAR TRAHISON.
+
+ Aprs la destruction de Bziers, les croiss marchent sur
+ Carcassonne, o tait le vicomte de Bziers; mais ils sont
+ repousss dans plusieurs assauts.
+
+
+Le lgat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut
+ou autrement, imagina une grande ruse, qui tait d'envoyer un des
+siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et
+aussi pour prendre connaissance de l'tat dans lequel tait la ville;
+ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte tait adroit, et sa
+parole tait propre accomplir de pareils actes. Il s'en alla
+Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui
+lui devait tre avantageuse. Aussitt que le vicomte apprit qu'il y
+avait la porte de la ville un gentilhomme accompagn d'au moins
+trente autres, de noble mine, il vint et sortit escort de trois cents
+hommes bien arms. Le seigneur envoy par le lgat et ses gens lui
+firent bon accueil et force salutations; et les saluts termins, ledit
+seigneur dit au vicomte qu'il dplorait beaucoup ce qui lui arrivait;
+qu'il tait son parent et trs-proche, que c'tait la vrit et qu'il
+le jurait; qu'en consquence il tait trs-fch de son infortune, et
+qu'il voudrait qu'il conclt un accommodement avec le lgat; que
+toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours,
+qu'il se htt de le faire venir sans dlai, car le lgat et les
+barons taient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne dsiraient
+que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il
+pourrait pour rtablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur
+gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entire, comme je vais le
+raconter, et ce fut une folie.
+
+Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses
+discours pleins de ruse et de fourberie, ce point que le vicomte lui
+dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite
+de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
+tait trs-affect de voir l'tat auquel tait rduite la cit. Si
+les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sret pour que je
+puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses
+telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord. Et
+l'autre lui rpondit: Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
+autoris, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si
+vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous
+mnerai et ramnerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et
+que votre personne et vos biens ne courront aucun danger. Il le
+promit et le jura de cette manire, et le vicomte y consentit, ce qui
+fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette
+trahison.
+
+Ainsi donc et sans plus de dlibration, le vicomte, aprs avoir parl
+ ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et
+entra dans la tente du lgat, o taient en ce moment rassembls tous
+les princes et seigneurs. Tous furent bien tonns de le voir. Le
+vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
+rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais t, pas plus
+que ses prdcesseurs, du parti des hrtiques, que jamais ni lui ni
+les siens ne les avaient protgs et ne s'taient associs leur
+folie, mais qu'ils avaient toujours obi la sainte glise et ses
+ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute
+en tait ses officiers, auxquels son pre avait, sa mort, laiss
+la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on
+voulait le dpossder de son hritage et lui faire une guerre aussi
+acharne; enfin qu'il consentait se remettre, lui et sa terre, entre
+les mains de l'glise, et qu'il demandait tre entendu dans une
+dfense contradictoire.
+
+Quand le vicomte eut parl, le lgat prit part les seigneurs et les
+princes, qui taient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils
+convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu' ce que
+la ville ft en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite
+furent bien attrists, et non sans raison.
+
+ [165] Cette chronique, imprime dans le t. 3 de l'Histoire du
+ Languedoc de Dom Vaissette, s'tend de 1202 1219.
+
+ _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165],
+ traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BZIERS.
+
+1209.
+
+ Aprs la conqute de la vicomt de Bziers, les croiss se
+ rassemblent pour se donner un chef.
+
+
+L'abb de Cteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur
+a chant la messe du Saint-Esprit, et prch comment Jsus-Christ vint
+au monde; puis il leur dit que dans la contre par les croiss
+conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un
+seigneur d'lite. Il propose au comte de Nevers de l'tre; mais
+celui-ci n'y veut aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non
+plus, qui fut lu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent
+vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, o naquirent
+leurs pres, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on
+croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
+pour trahi s'il accepte cette terre.
+
+Mais l, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant
+seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris,
+bon chevalier, libral, brave et avenant, doux, franc, affable et de
+bonne intention. Il tait rest longtemps l-bas, outre-mer[166], dans
+un fort chteau, distingu l comme partout. Il tait seigneur de
+Montfort et de la terre qui en dpend, et comte de Leicester, si la
+geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent prier de prendre la
+vicomt tout entire, et tout le surplus du pays de la gent mcrante.
+Seigneur, lui dit l'abb de Cteaux, pour Dieu le tout puissant,
+acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en
+seront Dieu et le pape, et aprs eux, nous et tout le monde. Nous
+vous serons en aide toute notre vie.--Ainsi ferai-je, dit le
+comte, cette condition que les barons qui sont ici me jureront
+qu'en besoin urgent de dfense ils viendront tous, mon appel, me
+secourir.--Nous vous le promettons loyalement, disent tous les
+barons; et l-dessus, le comte vite et rsolment accepte la vicomt,
+la terre et le pays.
+
+ [166] En Angleterre.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.
+
+
+Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-mme dans le noble
+comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il tait d'illustre
+naissance, d'un grand courage et trs-habile manier les armes. De
+plus, et pour faire connatre son extrieur, il tait de haute taille;
+sa chevelure tait belle, sa figure noble, son aspect imposant; il
+tait haut d'paules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif
+et lger dans ses mouvements, tel enfin que personne, mme un ennemi,
+n'aurait pu trouver quelque chose, mme de minime, reprocher sa
+personne. Pour parler de choses plus importantes, il tait loquent,
+affable et doux, de relations agrables, d'une grande austrit de
+moeurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prvoyant dans le
+conseil, juste, persvrant dans les affaires de la guerre, prudent,
+et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever,
+tout entier vou au service de Dieu.
+
+O sage lection des princes, acclamations judicieuses des plerins,
+qui ont charg un homme si fidle de dfendre la foi et qui ont donn
+le premier rang un homme si bien fait pour soutenir la rpublique
+universelle et la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre les
+hrtiques pestifrs. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des
+armes ft command par un homme comme celui-ci, orn de la noblesse
+de la naissance, de la puret des moeurs et des vertus de la
+chevalerie, tel enfin que ce ft un bonheur qu'on le plat la tte
+de tous les autres pour la dfense de l'glise menace, afin que par
+sa protection s'affermt l'innocence chrtienne, et que la tmrit de
+la mchante hrsie ne pt esprer que son erreur excrable resterait
+impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoy par le Christ, vraie
+montagne de force, au secours de son glise, qui menaait de faire
+naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.
+
+ PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L.
+ Dussieux.
+
+ Pierre des Vaux de Cernay tait moine dans l'abbaye des Vaux de
+ Cernay et neveu de Gui, abb de cette abbaye, puis vque de
+ Carcassonne. Il suivit son oncle la croisade contre les
+ Albigeois laquelle il prit part comme prdicateur. Il fut
+ trs-dvou Simon de Montfort, pour lequel il est plus que
+ partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un
+ document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les
+ moeurs et l'esprit des croiss.
+
+
+
+
+PRISE DE LAVAUR.
+
+1211.
+
+
+Les croiss ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hrtiques
+de la race impure de brls en un bcher, qui jeta grandes flammes.
+Don Amrigatz ft pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit
+quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des
+fourches, l'un d'un ct, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise
+criant, pleurant, braillant, et jete dans un puits, o elle fut
+couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres
+dames, un Franais courtois et gai les fit dlivrer toutes en
+vritable preux. Dans la ville fut captur maint destrier noir et bai,
+mainte riche armure de fer qui choit aux croiss, grande quantit de
+bl, de vin, de drap, de beaux vtements, dont ils sont joyeux.
+
+A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant
+et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin.
+C'tait lui qui maintenait la croisade et lui avait prt l'argent
+ncessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du
+bl. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donn.
+
+ [167] Pour payer la solde de l'arme permanente que Montfort
+ avait organise et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des
+ plerins et des croiss, il fit la conqute du midi.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE.
+
+1213-1215.
+
+
+Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous
+Muret, y a plant son oriflamme et y a mis le sige avec maints
+puissants vavasseurs, qu'il a amens et tirs de leurs fiefs. Il y a
+amen la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants
+guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de
+rsistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer eux. Il
+envoie Toulouse dire au mari de sa soeur[168] de venir le joindre
+avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
+qu'il est prt rendre au comte de Comminges ou ses parents tous
+leurs fiefs; aprs quoi, il marchera rapidement et de force sur
+Bziers; et de Montpellier Rocamador, il ne laissera pas, en chteau
+ou en tour, un seul crois qu'il ne fasse mourir de triste et male
+mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffre
+point; il va droit au Capitole.
+
+ [168] Pierre II avait donn une de ses filles au jeune Raymond,
+ fils du comte de Toulouse.
+
+Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le
+roi d'Aragon est arriv; qu'il a amen ses forces, et dj entrepris
+un sige; que l-bas devant Muret ses tentes sont dresses, et qu'il
+a, avec son ost, resserr les Franais dans la ville. Portons-y nos
+pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris,
+nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons
+le pays.--Seigneur comte, lui rpondent les capitouls, tout est bien
+si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commence.
+Mais les Franais sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de
+fiers courages, des coeurs de lion, et sont fortement courroucs de ce
+qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons
+maltraits et tus. Conduisons-nous donc de manire n'tre point
+tromps. L-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont
+cornant l'ost; ils crient: Que tous aient sortir en armes et munis
+de tout, pour aller tout droit Muret, o se trouve le roi d'Aragon.
+Et voil sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
+et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivs devant Muret,
+o ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant
+d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
+sont en aide; et le monde entier en valut moins.
+
+Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exil et dtruit en
+fut le paradis, honnie et dchue toute la chrtient. Mais coutez,
+seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon
+point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses
+barons, avec les bourgeois et la communaut de Toulouse. Ceux-ci
+ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et
+de tous cts, si fort que dans la ville neuve ils sont entrs tous
+ensemble, et ont press de telle sorte les Franais qui s'y
+trouvaient, qu'ils sont tous entrs dans le chteau. Et voil un
+messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: Seigneur roi d'Aragon,
+sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils
+ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les
+maisons, abattu les tages; et de telle sorte pourchass les Franais,
+qu'ils se sont tous rfugis dans le chteau. Quand le roi entend la
+nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprs des consuls
+de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les
+hommes de Muret. Nous ferions, dit-il, les prendre, grande folie;
+car il m'est venu des lettres, lettres scelles, m'annonant que don
+Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il
+y sera entr et enferm, et que mon cousin Nugnez sera arriv ici,
+nous assigerons alors la ville de tous cts, et prendrons les
+Franais et tous les croiss, leur grand dommage, qui ne sera plus
+rpar; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si
+nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait
+par les autres comts, et les dlais seraient doubls le poursuivre.
+Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser
+entrer; aprs cela, les ds sont nous, et nous ne les lcherons
+point que la partie ne soit gagne. Faites dire cela aux vtres.
+
+Et l dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil
+principal de la milice de faire l'instant de Muret sortir l'ost
+communal, de ne plus y trancher palissade ni barrire, mais d'y
+laisser toute chose entire et debout; d'enjoindre chacun par tout
+ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi
+l'ordonne le bon roi d'Aragon au coeur imprial. Don Simon,
+disent-ils, doit arriver Muret avant le soir, et il aime mieux le
+prendre l qu'ailleurs. Les hommes de Toulouse, quand ils entendent
+cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont travers les tentes,
+chacun son poste; l, ils se mettent tous manger et boire, les
+petits et les grands; et peine avaient-ils mang qu'ils virent le
+long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannire, lui et
+beaucoup d'autres Franais tous cheval. La rivire resplendit des
+pes et des heaumes, comme s'ils taient de cristal; et je vous dis,
+par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de
+braves. Ils entrent Muret travers le march, et s'en vont, en
+vrais barons, leurs albergues[169], o ils trouvent du pain, du vin
+et de la viande. Le lendemain, ds qu'ils aperurent le jour, le bon
+roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
+hors des tentes, dans un pr. L se trouvent le comte de Toulouse et
+celui de Foix, le comte de Comminges au coeur bon et loyal, Hugues le
+Snchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et
+tous leurs officiers. Le roi parle le premier.
+
+ [169] Auberges.
+
+Le roi parle le premier, car il sait bien parler. Seigneurs, leur
+a-t-il dit, coutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient
+d'entrer l, et ne peut chapper. Je n'ai besoin de vous informer
+d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc,
+songez tous bien commander, et sachez donner et frapper les grands
+coups; et quand les Franais seraient dix fois plus nombreux, nous les
+feront reculer. Le comte de Toulouse se prit ensuite discourir:
+Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'couter, je vous dirai mon
+sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser
+des barrires, de sorte que nul homme cheval n'y puisse entrer. Et
+si les Franais viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer
+par nos arbaltes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les
+poursuivre, et de la sorte les dconfire tous.--Cela ne me parat
+dj point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert
+cette triste dlibration; mais vous faites pis, seigneur comte, vous
+qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise dshriter.
+Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que
+vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera
+le dernier lever le camp. L-dessus on crie aux armes, et tous se
+vont armer; ils s'en vont peronnant jusqu'aux portes de la ville,
+contraignent tous les Franais s'y enfermer, et lancent leurs pieux
+ travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors
+bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et
+s'entrefrappent grands coups, qui des deux cts font couler le sang
+tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux
+de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit
+ leur tentes; et les voil tous ensemble assis dner. Mais Simon de
+Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de
+seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin
+de voir s'ils pourront prendre au pige ceux de dehors. Il ordonne que
+tout le monde se runisse la porte de Salas; et quant ils sont tous
+dehors, il se prend discourir: Seigneurs barons de France, je ne
+sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous
+mettre en pril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que rflchir; et mes
+yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en rflchissant
+j'ai trouv: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux
+tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, rsolus nous
+tenir tte, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne
+nous reste qu' nous enfuir tout droit Hautvillar.--Faisons-en
+l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons bien
+tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.
+L-dessus, l'vque Folquet se prend leur donner la bndiction, et
+Guillaume de la Barre se met leur tte. Il en fait trois corps de
+bataille, l'un l'autre chelonns; il fait avec le premier corps
+marcher toutes les bannires, et ils vont droit aux tentes.
+
+ [170] Ornements de cheval, bts.
+
+Ils s'en vont droit aux tentes, travers le marais, bannires
+dployes et pennons flottants; d'cus, de heaumes dors or battu,
+de hauberts et d'pes reluit toute la prairie. Quand le bon roi
+d'Aragon les aperoit, il les attend avec un petit nombre de
+compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
+couter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit,
+jusqu'au moment o les Franais sont l, qui s'lancent tous l o le
+roi tait inconnu. Je suis le roi! s'crie-t-il; mais on ne l'entend
+pas; il est si cruellement frapp et bless, que son sang a coul
+jusqu' terre et qu'il tombe l tendu mort. Les autres, qui le
+voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit , qui fuit l; personne ne
+se dfend; les Franais les poursuivent, les exterminent et leur font
+si rude guerre, que celui qui leur chappe vivant se croit sauv par
+miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
+rests aux tentes taient l tous ensemble, comme hommes perdus,
+lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lanc dans l'eau en criant: Au
+secours! grand mal nous est arriv, le bon roi d'Aragon est abattu et
+mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si
+grande ne sera rpare. Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la
+Garonne; et aussitt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les
+moindres, ont couru tous ensemble vers la rivire; ceux-l la passent
+qui peuvent; mais beaucoup restent en de, et l'eau, qui roule comme
+torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est rest tout le
+bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi,
+de maint homme, qui resta l mort tendu, grand dommage.
+
+Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi
+d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres
+barons; et grande fut la honte qui en revint toute la chrtient et
+ tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvs de l
+o sont rests tant d'autres, tristes et dolents, rentrent Toulouse
+dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allgre et joyeux, s'est
+empar du camp, o il a trouv force dpouilles, dont il va dictant et
+assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et
+soucieux, il dit secrtement ceux du Capitole de faire aussi bien
+qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon
+de Montfort, par ses menes discourtoises, l'a chass de sa terre et
+accabl de douleurs poignantes comme glaive. Et l dessus, il sort de
+sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chtifs et contraints,
+s'accordent avec don Simon, lui jurent fidlit, et se soumettent
+loyalement l'glise. Le cardinal envoya alors Paris dire au fils
+du roi de France de venir en toute hte. Et le prince est venu
+allgrement et empress; ils entrent, les croiss et lui, Toulouse,
+occupent la ville et les albergues, et s'tablissent joyeusement dans
+les cours. Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons
+en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra
+nous secourir. Cependant le fils du roi de France, qui consent mal,
+don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret
+de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don
+Simon rflchit que le parti est dur et terrible; que s'il dtruit la
+ville, ce sera son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout
+l'or et tout l'argent. Ils s'arrtent enfin ce parti, que les fosss
+de la ville soient combls, et que tout homme pouvant la dfendre
+n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les
+fortifications et les murs soient abattus et rass jusqu'aux
+fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut porte. Don Simon
+de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres
+qui en dpendaient. Ainsi force de fausses prdications sont
+dpouills de leurs hritages le comte de Toulouse et ses amis, et le
+fils du roi retourne en France.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANAIS.
+
+1217.
+
+ A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est
+ rappel par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et
+ se dirige sur cette ville accompagn de quelques chevaliers.
+
+
+Quand ils aperoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme
+courage que l'eau du coeur ne lui remplisse les yeux. Vierge,
+impratrice du ciel, dit en lui-mme chacun d'eux, rendez-moi le lieu
+o j'ai t lev. Vivant ou enseveli, j'aime mieux tre l que
+d'aller plus longtemps par le monde honni et perscut. Au sortir de
+l'eau, ils sont entrs dans les prairies, enseignes dployes, pennons
+flottants. Aussitt que ceux de la ville ont entendu le signal
+convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'tait un ressuscit;
+et, quand il entre sous les portes votes, tout le peuple y arrive,
+les grands et les petits, les hommes et les femmes, les pouses et les
+maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vtements, les
+pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
+joyeusement accueillies; c'est la joie elle-mme qui revient en graine
+et en fleur. Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un l'autre;
+nous avons Jsus-Christ, nous avons notre toile du matin revenue en
+splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie
+taient morts; les voil restaurs, vivants et florissants, et notre
+lignage jamais remont en puissance. Ils se sentent le coeur si
+brave et si anim, que chacun d'eux s'arme de bton ou de pierre, de
+lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se rpandent par
+les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Franais
+qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: Toulouse! Le jour
+est venu o de Toulouse sera chass son faux seigneur avec toute son
+espce, et o sera extirpe sa mchante racine! Dieu protge enfin
+droiture; le comte, qui avait t trahi, a repris tant de coeur
+qu'avec peu de compagnons il a recouvr Toulouse.
+
+Le comte a recouvr Toulouse, sa ville tant dsire. Mais il n'y a
+plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni
+bretche, ni crneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clture, ni
+haubert, ni armure, ni une arme entire. Cependant ses habitants ont
+reu le comte avec tant d'allgresse que chacun, dans son coeur, croit
+avoir reu olivier. Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant
+que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes
+et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
+hritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se
+doit dfendre dans cette guerre dcisive. Ils s'arment, qui de pique
+ou de masse, qui de bton de pommier; et dans toutes les rues s'lve
+un cri, un signal de mort. De ceux des Franais qu'il rencontrent ils
+font boucherie et carnage; les autres s'enfuient prcipitamment au
+chteau Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du
+chteau sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complte
+et en cotte double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la
+ville, que pas un d'eux n'peronne et ne donne ni ne reoit un coup.
+
+ [171] Chteau des comtes de Toulouse.
+
+La comtesse de Montfort, pleine de souci, tait pour lors hors de la
+salle, sous la vote du noble palais. Elle appelle don Gervais, don
+Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en
+hte de ce qui arrive. Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers
+qui m'enlvent la ville? qui a commis ce mfait?--Dame, dit don
+Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?
+Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
+connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi
+Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils
+de don Fortaner; les chevaliers faidits, les lgitimes seigneurs du
+pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse
+les aime, les dsire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
+et nous allons recevoir la rcompense et le salaire du misrable tat
+o nous les avons rduits. La comtesse, quand elle l'entend, bat ses
+deux mains l'une contre l'autre. Quoi! dit-elle, et j'tais si
+heureuse hier! Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
+tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui
+expliquer ce pril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix
+avec la Provence et vienne tout de suite notre secours, lui et ses
+compagnons, prenant tout prix des hommes de guerre et des servants
+la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y
+aura plus de remde, car il est arriv ici tout nouvellement un
+nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un
+recoin. La comtesse appelle aussitt un servant expert, qui va plus
+vite trottant que nul autre homme. Ami, va-t'en porter au comte de
+cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,
+son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu repasser par
+de Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,
+perdant Toulouse ici, il cherche l-bas conqurir la Provence, il
+fait oeuvre d'araigne, oeuvre de moins d'un denier. Le servant a
+recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.
+
+Cependant les hommes de Toulouse ont occup la ville, et sur la grande
+place, prs du mur batailler, ils lvent des lices, des barrires,
+des murs de traverse, des chafauds, des postes d'archers, des
+ouvertures obliques, derrire lesquels on puisse tre l'abri des
+flches lances par les archers du chteau. Et jamais, dans aucune
+ville, on ne vit si nobles ouvriers; car l travaillent les comtes et
+tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches
+marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits
+garons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte
+pic ou pelle, et qui polon lger; chacun a le coeur empress
+l'oeuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes
+les rues des lumires aux chandeliers. Les tambours accompagnent les
+clats des trompettes. Transportes de vraie joie, les femmes et les
+filles font des ballades et des danses sur des airs allgres.
+Cependant le comte et les autres chefs dlibrent ensemble; ils ont
+nomm des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville
+et rtablir les affaires; et pour dfendre les droits du comte, ils
+ont lu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agrables faons. L'abb
+et le prvt ont rendu chacun leur glise, dont la faade et le
+clocher ont t bien fortifis. Mais, tandis que le comte s'tablit de
+la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],
+don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour
+batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et
+de l'acier. Dieu veuille le dfendre!
+
+ [172] Fils de Simon.
+
+ [173] Frre de Simon.
+
+Dieu veuille dfendre le comte! car le temps est venu o il est
+accueilli avec amour Toulouse, et o parage et courtoisie doivent
+tre jamais restaurs. Mais don Guyot et don Guy arrivent
+courroucs, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs
+bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux beaux crins,
+bannires dployes et gonfanons dresss, marchent sur Toulouse par
+les chemins frquents; derrire eux viennent des heaumes, des cus
+orns d'or battu, aussi nombreux, aussi serrs que s'il en tait
+tomb une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.
+Au val de Montolieu, l o les murs sont abattus, Guy de Montfort crie
+aux siens, qui bien l'entendent: A terre! francs chevaliers! Et il
+est obi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied terre,
+et tous, rangs en bataille et les pes nues, se sont violemment
+jets dans les rues, brisant et forant tous les obstacles. Les hommes
+de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur
+attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aim et bien voulu de
+son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les
+archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremls eux,
+donnant et recevant des coups. Mais les Franais ont redoubl de
+hardiesse, et ils enlvent d'abord les barrires et les barricades,
+pntrent en combattant dans l'intrieur de la ville et y mettent le
+feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'teignent avant qu'il ne se
+soit tendu. L-dessus accourt, travers la foule, Roger Bernard avec
+toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages
+partout o il est reconnu. Don Pierre de Durban, qui appartient
+Montagut, lui porte sa bannire, dont la vue les enflamme. Il descend
+de cheval, et se place sur un lieu lev, criant et nommant Toulouse
+et Foix! Et l o ils se montrent, l tombent, poignent et taillent
+les pieux, les masses et les pes moulues, les dards, les flches
+menues, les pierres, drus et serrs comme si c'tait une pluie. Du
+haut des maisons sont lances des tuiles tranchantes qui brisent les
+heaumes, les panaches et les cus, les mains et les bras, les jambes
+et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manires attaqu les
+autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de
+vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, perdus et craintifs. Ils
+leur ont coup toute entre et tout passage, et les mnent tous la
+fois, fuyant, vaincus, battus, se dfendant mal et ne sachant o
+recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoubl de courage et
+de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jets, recrus[174] et
+accabls, montant et se rfugiant tous droit au jardin de
+Saint-Jacques, derrire lequel ils se sont retirs. Mais il est rest
+dans la ville des Franais tendus morts; il y est rest deux des
+corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la
+terre et le marais. Bernard de Comminges a fait oeuvre de bon
+capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves aviss, a
+tenu et dfendu les dbouchs et les passages du ct du chteau o se
+trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient
+rendues! Seigneurs, se prend dire don Alard aux Franais, je vous
+vois accabls. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
+Oh! comme voil la France honnie et notre renom perdu! Nous voici
+vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, tre morts ou
+n'tre pas ns, que d'avoir t ainsi traits par des gens dsarms.
+Ainsi se sont retirs les Franais, except ceux qui sont rests
+trans ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre
+salut est arriv! notre bonheur a commenc!
+
+ [174] Harasss.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISS LVENT LE
+SIGE.
+
+1218.
+
+ Simon de Montfort, son arrive Toulouse, a commenc le sige
+ de la ville, que les habitants ont fortifie. Aprs un an
+ d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une
+ machine de guerre appele gate, que les Toulousains veulent
+ brler.
+
+
+Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit
+Roger Bernard, et si on l'amne ici, ici vous la dtruirez; car il y
+aura entre les ennemis et nous une mle o il sera tellement frapp
+d'pes, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
+nous ferons des gants aux mains.--Ainsi ferez-vous, seigneur, dit
+Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune
+que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flches; plus
+ils la pousseront, plus srement vous la leur prendrez, et si elle
+vient jusqu'aux lices, vous la brlerez elle et eux.--Seigneurs, dit
+Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y
+faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient
+longues, hautes et avec de grands crneaux, tels qu'ils battent les
+fosss et les palissades; rsistez-leur alors de toutes parts; de
+quelques stratagmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils
+viennent vous attaquer, vous les occirez tous.--Vous suivrez ce
+conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y
+faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
+tous ensemble l'oeuvre. L-dessus les clairons et les cors sonnent
+leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les
+trbuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs btonnets,
+font dlivrer les vivres, les prsents, les largesses. La foule
+apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrire, ni
+levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni pole, ni chaudire, ni cuve.
+On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers
+et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,
+les petits garons, les petites filles, les petits et les grands, vont
+et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors
+contre eux tirent frquemment les pierriers, les arcs et les frondes;
+ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tte
+abattent cruches et graux, leur dchirent manches et coiffures, et
+leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le
+coeur si vaillant et si brave, que nul ne s'pouvante.
+
+Cependant le comte de Montfort a rassembl ses cavaliers, les plus
+vaillants et les mieux prouvs du sige; il a muni sa gate de bonnes
+dfenses fortes clefs, et l il a log ses compagnies de cavaliers,
+bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacs, tandis que fort
+et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de
+guerre; ils tendent, ils montent les trbuchets, placent sur les
+frondes les grands blocs de roche taills, qui, les cordes lches,
+volent imptueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur
+les flancs, aux portes, aux votes, aux cerceaux entaills dans le
+bois, que les clats en volent de tous cts, et que maints de ceux
+qui la poussent en sont renverss. Et par toute la ville les habitants
+s'crient d'une voix: Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
+pas souris ici. Et le comte de Montfort est si dolent et courrouc,
+qu' haute voix il s'crie: Dieu! pourquoi me hassez-vous? Seigneurs
+et cavaliers, poursuit-il, considrez cette msaventure, et comme je
+suis enchant en ce moment, que ni l'glise ni tout le savoir des
+lettrs ne me servent de rien, que l'vque ne peut m'aider, ni le
+lgat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose
+vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me prservent d'tre
+par le bois ou la pierre accabl. Je me croyais assez sr de bonne
+aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais
+maintenant plus quoi dire ni quoi faire.--Seigneur comte, dit
+Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut
+dsormais pas trois ds; et je ne vous tiens point pour sage de la
+pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
+qu'elle s'en retourne en arrire.--Don Foulques, rpond le comte,
+croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jsus-Christ est n, ou
+je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,
+ la prendre, occis et martyris.
+
+Cependant dans Toulouse est convoqu le conseil des hommes de la ville
+et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et
+discrets. L l'un dit l'autre: Il est dsormais bien temps que
+cette ville soit la ntre ou celle de nos adversaires. Alors, du
+milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et
+raisonne matre Bernard, qui est n Toulouse et des bien
+endoctrins: Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, coutez-moi s'il
+vous plat: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et
+la nuit prt et dispos excuter et remplir vos volonts......
+Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engage entre
+le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne
+soit mat, et qu'au gr de la Sainte Vierge, fleur de chastet, ntres
+ou leurs ne soient la terre et le comt. Par la trs-sainte Croix! et
+sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si
+vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la
+cit sont rsolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frapp
+tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonche.
+Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car
+mieux vaut mort honore que lche vie.--Nous voici prts, rpondent
+les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de faon
+que, s'il plat Jsus-Christ, vous et nous ensemble allions brler
+la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est l ce qu'il nous faut
+faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous galement, car de
+tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.
+
+Pendant toute la nuit leur crot le dsir de combattre, et l'aube du
+jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de
+Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs
+chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves la solde,
+qui garnissent les lices, les fosss, les soliers[176], de bons arcs
+de main, et d'arbaltes tournoyes, de traits, de flches et de pieux
+aigus. Don Escot de Linar, la tte des travailleurs, en dehors des
+murs, gauche de la ville, fait mettre en dfense les escaliers, les
+galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entre. Les
+hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont
+ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.
+
+ [175] Noblesse.
+
+ [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.
+
+Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,
+les enseigne et leur parle sciemment: Hommes de Toulouse, voici vos
+adversaires, ceux qui ont tu vos frres, vos fils, et vous ont donn
+tant de soucis. Si vous les dtruisez, vous serez heureux. Je sais
+les coutumes des Franais fanfarons; ils ont le corps couvert de
+cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus
+que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez l fort et
+dru, au dpartir de la mle, il y restera de leur chair.--Et ce
+sera bonne justice, rpondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,
+se disent-ils ensuite l'un l'autre.--Nous en avons de reste ici,
+rpond Hugues de la Motte, mais c'est recevoir et rendre les coups
+que le compte doit tre entier. Et les voil qui descendent dehors,
+par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le
+terrain autour des fosss, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre
+est allum! Mort, Mort! il n'en peut tre autrement.
+
+Du ct oppos, les reoivent les Franais criant: Montfort,
+Montfort! vous en aurez menti cette fois. L o ils se rencontrent,
+l taillent largement les pes, les lances et les armes d'acier
+tranchant; l s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavire.
+A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: Frappez,
+nobles enfants; songez la dlivrance, songez que parage doit tre
+aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.--Vous aurez dit
+vrai, lui rpondent-ils. Et l-dessus redoublent le bruit, les cris
+et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du
+Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intrieur des
+palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
+rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci
+devient la dtresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le pril ni le
+tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus
+loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu
+d'pes, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,
+et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.
+
+Sur la rivire combattent de mme les servants et les nautonniers, et
+dans la plaine, Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a
+piqu de l'peron jusque sous la vote de la porte, lorsque arrive au
+comte un cuyer criant: Seigneur comte de Montfort, vous semblez par
+trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez
+aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont dfait vos
+chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers la solde.
+L-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et
+bless y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier
+tiennent encore la bataille et protgent les hommes arms de targes.
+Mais pour peu que durent pour nous la dtresse et la mort, vous
+n'aurez jamais la seigneurie de cette terre. A ces paroles le comte
+soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: Mon sacrifice
+est fait. O Jsus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort
+en terre, ou que je sois vainqueur! Cela dit, il envoie ses hommes
+de guerre, aux barons de France et ceux sa solde l'ordre de venir
+tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en
+arrive bien soixante mille, en tte desquels tous le comte s'lance le
+premier imptueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,
+don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, aprs lesquels vient la
+grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des
+trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des
+pierriers, ressemblent un ouragan, une tempte, des tonnerres,
+dont tremblent la ville, la rivire et la grve. Ceux de Toulouse sont
+pris alors d'une telle pouvante, que plusieurs sont abattus dans les
+fosss du chemin. Mais ils ont bientt repris courage; ils sortent de
+nouveau travers les jardins et les vergers; les servants et les
+archers ressaisissent la place; et l des flches menues et des gros
+traits, des pierres arrondies et des grands coups plein, telle des
+deux cts est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de
+torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flche qui frappe la
+tte le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre moiti dans
+la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
+arc garni de corne, lance une autre flche, qui atteint don Guy au
+ct gauche, tellement que l'acier lui est rest dans la chair nue, et
+que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de
+Montfort vient alors son frre, qu'il aimait fort; il descend
+terre profrant des paroles amres: Beau-frre, fait-il, mes
+compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protge les routiers;
+et pour votre blessure, je me ferai frre de l'Hpital. Tandis que
+don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,
+oeuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de l o est le cormier,
+va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les
+pouses. La pierre part, elle vient tout droit o il fallait; elle
+frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les
+yeux, la cervelle, le haut du crne, le front et les mchoires en sont
+crass et mis en pices. Le comte tombe terre mort, sanglant et
+noir.
+
+ [177] Plerins.
+
+ [178] Haut de chausses.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.
+
+
+
+
+AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMM COMTE.
+
+1218.
+
+
+A Toulouse est entr un messager qui leur a racont la nouvelle de la
+mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allgresse, que
+tous courent aux glises, allument les cierges sur tous les
+candlabres, et s'crient de joie que Dieu est misricordieux; qu'il a
+remis parage en clart et le fera dsormais triompher; que le comte,
+qui tait pervers et tueur d'hommes, est mort sans pnitence, parce
+qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de
+la joie commune, les carillons, les voles et le chant des cloches,
+les tambours, les tympans, les grles clairons, font retentir la ville
+et les places. Ds lors par tous les sentiers est lev le sige qui
+avait t mis outre l'eau et qui occupait toute la grve; mais les
+assigeants y laissrent nanmoins sommiers et bagages, pavillons et
+tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent
+plusieurs de prisonniers.
+
+A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure,
+qui claira ce qui tait obscur, qui fit renatre la lumire, restaura
+parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les
+cors, le son des cloches, et la joie cause par cette pierre qui a
+frapp le comte, enhardissent les coeurs, les volonts et les forces.
+Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la
+gate un feu que rien n'teignit. Toute la nuit et tout le jour la
+ville est en rjouissance; et dehors, ceux au sige frmirent et
+soupirrent.
+
+Mais ds que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome
+et les autres puissants barons, l'vque[179] et l'abb[180] portant
+crucifix, dlibrrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal
+parle le premier, de manire que chacun l'entend: Seigneurs barons de
+France, coutez ce que j'ai vous dire: grand mal et grand dommage,
+grand chagrin et grande dtresse nous sont venus de cette ville et de
+nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous
+avons perdu toute vigueur; je m'merveille fort que Dieu ait consenti
+ telle chose, et ne nous ait point laiss le vaillant comte,
+l'glise et nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne
+perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui
+est homme pieux et sage, portant bon et noble coeur. Donnons-lui la
+terre que son pre a conquise. Que par tous pays aillent les
+prdicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le
+comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami
+de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de dtruire la
+ville et qu'il n'y soit jamais plus bti.--Seigneurs, dit
+l'vque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape,
+qui aimait notre comte et l'avait lu, le mette en la mme spulture
+o saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a
+obi l'glise, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis
+garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis
+que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne
+souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu
+ni sainte glise n'auront meilleur ami que lui.--Seigneur, dit le
+comte de Soissons, je vous reprends bon droit, pour que la sainte
+Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas
+sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle
+saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien
+la sainte glise, priez Dieu et Jsus-Christ de ne point chtier l'me
+du dfunt. Chacun dans son coeur approuva le discours. Don Amaury est
+mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le
+bnit ensuite.
+
+ [179] Folquet, vque de Toulouse.
+
+ [180] De Saint-Sernin.
+
+ [181] De Toulouse.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LEVE DU SIGE DE TOULOUSE.
+
+1218.
+
+ Aprs avoir nomm Amaury comte de Toulouse, les croiss ont
+ encore tent de s'emparer de Toulouse et ont t repousss avec
+ perte.
+
+
+Ils restrent aprs cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut
+entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas tre pris un
+autre parti; le cardinal de Rome, l'vque prsent et les autres
+seigneurs s'assemblent secrtement. L, Guy de Montfort parle, et dit
+en confidence: Seigneurs barons, ce sige n'est pour nous que
+dommage, et cette entreprise ne me plat ni ne me convient plus
+dsormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est
+dj mort mon frre, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous
+n'abandonnons pas ce sige, notre savoir y faillira. Seigneurs, dit
+Amaury, ayez gard moi, que vous avez fait comte tout rcemment. Si
+j'abandonne ainsi honteusement ce sige, l'glise en vaudra moins et
+moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je
+suis las de guerroyer, et que la mort de mon pre m'est sortie de
+l'esprit.--Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que
+toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce
+sige, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui
+taient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vtes une autre
+ville gagner aprs avoir perdu. Les habitants reoivent chaque jour
+des bls et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent
+gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le
+pril et la dtresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que
+vous puissiez tenir ce sige encore longtemps.--Seigneurs, dit
+l'vque, je suis cette heure si dolent, que jamais du reste de ma
+vie je ne pourrai tre joyeux. Le cardinal rpond avec chagrin et
+colre: Seigneurs, levons donc le sige; mais je vous suis bon garant
+que partout sera prche la croisade, et qu' la Pentecte viendra
+infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors
+tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs
+ne suffiront pas les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera
+piment. Nous dtruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous
+livrs l'pe; telle est ma sentence. Alors le sige est lev
+prcipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et
+beau, ils mettent le feu et la flamme toutes leurs constructions et
+au merveilleux chteau; mais soudain et sur l'heure par les hommes de
+la ville il fut teint. Les Franais partent, mais ils laissent l
+tendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque;
+et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps Carcassonne.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CDE SES DOMAINES AU
+ROI DE FRANCE.
+
+1222-1224.
+
+
+En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir
+parler; mais, conservant encore sa mmoire et sa connaissance, il
+tendit les mains vers l'abb de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui
+accourait vers lui, et fit un geste de dvotion; puis, les frres
+hospitaliers de Saint-Jean tant arrivs et posant sur lui un pole
+avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitt. On porta son corps
+dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il tait
+excommuni, et encore aujourd'hui le garde-t-on priv de spulture,
+comme on le voit. Son fils, aprs avoir fait la paix avec l'glise et
+le roi de France, produisit vainement des tmoins devant le pape, afin
+de prouver qu'il avait donn des signes de repentir; il ne put obtenir
+la permission d'ensevelir son pre...
+
+Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez
+d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que
+soixante chevaliers franais le quittrent pour revenir en France. Or,
+le comte de Toulouse ayant t leur rencontre au del de Bziers,
+ceux-ci lui livrrent armes et chevaux de guerre la condition de
+pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sret et sans autre
+ranon. Mais le comte de Toulouse, les regardant dj comme en son
+pouvoir, ne voulut point consentir cet arrangement. Alors, nos
+Franais aimrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre
+honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommrent l'un
+d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obir en tout; et
+sachant bien qu'un choc donn d'ensemble procure la victoire, ils ne
+forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les
+btes de somme, ils rsistent aux attaques acharnes de l'ennemi;
+puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les
+assaillants, les mettent en droute, les poursuivent avec vigueur, en
+tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave
+chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de
+Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tu le
+comte lui-mme, nos chevaliers revinrent glorieusement en France,
+faisant honneur aux armes franaises et bien dignes en effet d'honneur
+et de gloire.
+
+Deux ans s'tant passs au milieu des alternatives de la guerre, le
+comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu
+peu ils passaient tous l'ennemi, cda ses domaines l'illustre roi
+de France Louis VIII, et le fit son successeur tous ses droits.
+
+ _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L.
+ Dussieux.
+
+ Guillaume de Puy-Laurens vivait la fin du treizime sicle, et
+ fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du
+ commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprime dans
+ le t. V. de la Collection des historiens franais de Duchesne.
+
+
+
+
+_Trait de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._
+
+12 avril 1229.
+
+
+Dans ce trait, Raymond dclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre
+pendant longtemps contre l'glise romaine et contre son trs-cher
+seigneur le roi de France, et que dsirant de tout son coeur d'tre
+rconcili l'glise et de demeurer dans la fidlit et le service du
+roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-mme, soit par des
+personnes interposes, pour parvenir la paix; qu'elle avait t
+conclue de la manire suivante, et qu'il promet entre les mains de
+Romain, cardinal de Saint-Ange, lgat du saint-sige apostolique, qui
+reoit sa promesse au nom de l'glise romaine, d'en observer
+fidlement tous les articles.
+
+Raymond promet ensuite: 1 d'tre fidle et obissant au roi et
+l'glise, et de leur demeurer attach jusqu' la mort; de combattre
+les hrtiques, leurs croyants, fauteurs et recleurs, dans les terres
+que lui et les siens possdaient et possderaient, sans pargner ses
+proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entirement le
+pays d'hrsie, et d'aider purger celui qui appartiendrait au roi;
+
+2 De faire une prompte justice des hrtiques manifestes, et de les
+faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses
+baillis, suivant l'ordre du lgat; et pour faciliter cette recherche,
+de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un
+marc, chacun de ceux qui prendraient un hrtique condamn comme
+coupable par l'vque diocsain, ou par ceux qui auraient pouvoir de
+le juger; et quant ceux qui n'taient pas hrtiques manifestes, ou
+leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'glise et du lgat;
+
+3 De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines,
+d'en chasser les routiers et de les punir; de protger les glises et
+les ecclsiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunits et
+privilges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de
+garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'viter les
+excommunis de la manire qu'il est marqu dans les canons; de
+contraindre ceux qui demeureraient un an excommunis rentrer dans
+l'glise par la confiscation de leurs biens jusqu' ce qu'ils eussent
+fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses
+par ses baillis; de punir ces officiers s'ils taient ngligents; de
+n'en instituer aucun qui ne ft catholique; d'exclure les juifs et
+ceux qui taient nots d'hrsie des charges publiques;
+
+4 De restituer prsentement les biens et les droits des glises et
+des ecclsiastiques; savoir, ceux qu'ils possdaient avant l'arrive
+des croiss et dont il paratrait qu'ils avaient t dpouills; et
+quant aux autres, d'ester droit[182] soit devant les ordinaires,
+soit devant le lgat, ses dlgus et ceux du saint-sige.
+
+5 De payer ou faire payer les dmes l'avenir; de ne pas permettre
+que les chevaliers et autres laques en possdassent, mais de les
+faire rendre aux glises, et de remettre entre les mains de personnes
+sres la somme de 10,000 marcs d'argent pour rparer les maux qui
+avaient t causs aux glises et aux ecclsiastiques, laquelle somme
+serait distribue proportionnellement par ceux que le lgat
+commettrait;
+
+6 De payer outre cela l'abbaye de Cteaux 2,000 marcs d'argent, qui
+seraient employs en fonds de terre pour servir l'entretien des
+abbs et des frres durant le chapitre gnral; 500 marcs l'abbaye
+de Clairvaux; 1,000 marcs celle de Grandselve; 300 celle de
+Belleperche, et autant celle de Candeil, tant pour leurs btiments
+et en rparation des dommages qu'il leur avait causs, que pour le
+salut de son me; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour tre
+employs aux fortifications et la garde du chteau Narbonnais de
+Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi
+gardera pendant dix ans pour sa sret et celle de l'glise; et enfin
+de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000
+marcs tous les ans;
+
+7 De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir
+pendant dix ans quatre matres en thologie, deux en droit canonique,
+six matres s arts et deux rgents de grammaire qui professeraient
+ces sciences Toulouse;
+
+8 De prendre la croix des mains du lgat, aussitt que ce prlat lui
+aurait donn l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant
+cinq annes conscutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses
+pchs, et de partir pour ce plerinage dans l'intervalle du passage
+qui devoit se faire depuis le mois d'aot prochain jusqu'au mois
+d'aot de l'anne suivante;
+
+9 De traiter en amis et de ne pas inquiter ceux de ses sujets qui
+s'taient dclars pour l'glise, pour le roi et pour les comtes de
+Montfort et leurs adhrents, moins qu'ils ne fussent hrtiques;
+condition que l'glise et le roi traiteraient de mme ceux qui
+s'taient dclars contre eux en sa faveur, except ceux qui ne
+consentiraient pas ce trait;
+
+10 Le roi faisant attention notre humiliation, dit ensuite le comte
+Raymond, et esprant que je persvrerai constamment dans la dvotion
+envers l'glise et dans la fidlit envers lui, voulant me faire
+grce, donnera en mariage, avec la dispense de l'glise, ma fille, que
+je lui remettrai, l'un de ses frres[183]; et il me laissera tout
+le diocse de Toulouse, except la terre du marchal (de Lvis), que
+ce dernier tiendra en fief du roi. Aprs ma mort, Toulouse et son
+diocse appartiendront au frre du roi qui aura pous ma fille et
+leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille
+meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et ses successeurs,
+l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les
+enfants du frre du roi et de ma fille qui y auront droit.
+
+ [182] Comparatre en justice personnellement. (_Stare in
+ judicio._)
+
+ [183] Jeanne, fille de Raymond VII, pousa en effet, en 1241,
+ Alfonse, comte de Poitiers, frre de saint Louis; elle succda en
+ 1249 son pre; son mari mourut en 1271; elle mme mourut en
+ 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposes son pre,
+ ses tats, c'est--dire le comt de Toulouse, furent runis la
+ couronne de France.
+
+11 Le roi me laissera l'Agnois, le Rouergue, la partie de
+l'Albigeois qui est en de du Tarn, du ct de Gaillac, jusqu'au
+milieu de la rivire, et le Quercy, except la ville de Cahors, les
+fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aeul, possdait
+dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants ns
+d'un lgitime mariage, tous ces pays appartiendront ma fille qui
+pousera l'un des frres du roi et leurs hritiers; de telle sorte
+cependant que j'exercerai mon autorit de plein droit, comme un
+vritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et
+le diocse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de
+parler, et que je pourrai ma mort faire des legs pieux suivant les
+usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera
+toutes ces choses, sauf le droit des glises et des ecclsiastiques.
+
+12 Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs
+dpendances l'vque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers,
+conformment au don que le feu roi Louis, de bonne mmoire, pre du
+roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; condition toutefois
+que l'vque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il toit tenu
+envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'toit
+oblig envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par
+le roi, soit par le feu roi son pre, soit par les comtes de Montfort,
+seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.
+
+13 J'ai fait hommage-lige et prt serment de fidlit au roi,
+suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays
+qui me sont laisss. J'ai cd prcisment au roi et ses hritiers
+perptuit tous mes autres pays et domaines situs en de du Rhne,
+dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux
+pays et domaines qui sont au-del du Rhne dans l'Empire[184], avec
+tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cds
+prcisment et absolument perptuit l'glise romaine entre les
+mains du lgat.
+
+ [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat
+ Venaissin.
+
+14 Tous les habitants de ces pays qui en ont t chasss par
+l'glise, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont
+retirs d'eux-mmes, seront rtablis dans leurs biens, moins qu'ils
+ne soient hrtiques condamns par l'glise, except nanmoins dans
+les biens qui peuvent leur avoir t donns par le roi, par le feu roi
+son pre et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux
+qui demeureront dans les pays qui me sont laisss, spcialement le
+comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de
+l'glise et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne
+conclurai avec eux ni paix ni trve sans le consentement de l'glise
+et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, aprs que
+j'aurai ras toutes les places fortes, moins que le roi ne voult
+les garder lui-mme pendant dix ans, pour sa sret et celle de
+l'glise, aprs l'acquisition que j'en aurai faite; et il les
+retiendra alors pendant ce temps-l avec leurs revenus.
+
+15 Je ferai dtruire entirement les murs de la ville de Toulouse et
+combler les fosss, suivant les ordres et la volont du lgat.
+
+16 J'en ferai de mme de trente villes ou chteaux, savoir: de
+Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bcde, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul
+et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et
+Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le
+Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et
+Condom (en Agnois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain);
+de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agnois); de Peyrusse (en
+Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant
+la volont du lgat. Les murailles et les fortifications de ces places
+ne pourront tre rtablies sans la permission du roi. Je ne pourrai
+lever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de
+btir de nouvelles villes non fortifies dans les domaines qui me
+resteront, si je le juge propos. Que si quelqu'une des places dont
+on doit abattre les murs appartient mes vassaux, et s'ils s'opposent
+ leur dmolition, je leur dclarerai la guerre, et je ne ferai ni
+paix ni trve avec eux sans le consentement de l'glise et du roi,
+jusqu' ce que ces murs soient entirement dtruits et les fosss
+combls.
+
+17 J'ai jur et promis au lgat et au roi d'observer de bonne foi
+toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets.
+J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me
+sont laisss jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans
+leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger les
+garder; en sorte que si je contreviens tous ou quelqu'un de ces
+articles, ils seront aussitt dlis du serment de fidlit qu'ils
+m'ont prt, que je les dlie ds maintenant de la fidlit et de
+l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils
+adhreront l'glise et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de
+quarante jours, depuis que j'aurai t averti, et si je refuse de
+subir le jugement de l'glise dans les matires qui la regardent, et
+celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me
+laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le
+mme tat que je suis maintenant par rapport l'excommunication et
+soumis tout ce qui a t statu contre moi et contre mon pre dans
+le concile gnral de Latran et depuis.
+
+ [185] _Commise_, confiscation.
+
+18 Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments,
+qu'ils aideront l'glise contre les hrtiques, leurs croyants, leurs
+fauteurs et leurs recleurs, et contre tous ceux qui seront contraires
+ l'glise, pour l'hrsie et le mpris de l'excommunication, dans les
+pays qui me sont laisss; qu'ils serviront le roi contre tous ses
+ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu' ce
+qu'ils soient soumis l'glise et au roi.
+
+19 Ces serments seront renouvels de cinq ans en cinq ans, suivant
+l'ordre du roi.
+
+20 Pour l'excution de tous ces articles je remettrai entre les mains
+du roi le chteau Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il
+pourra fortifier s'il le juge propos. Je lui remettrai aussi les
+chteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne
+d'Agnois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les
+gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres
+tournois pour la garde pendant les cinq premires annes,
+indpendamment des 6,000 marcs dont on a dj parl. Les autres cinq
+annes, le roi les fera garder ses dpens, s'il juge propos de les
+tenir encore en sa main durant ce temps-l. Le roi pourra dtruire les
+fortifications de quatre de ces chteaux, savoir: de Castelnau d'Arri,
+Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plat et l'glise, sans
+prjudice de la somme marque pour la garde. Mais les rentes et les
+revenus, et tout ce qui dpend du domaine dans ces chteaux,
+m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses ses
+dpens avec le chteau de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne
+soient pas suspects l'glise et au roi, pour rendre la justice et
+faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra
+les forteresses de ces chteaux et celui de Cordes, sauf les
+conditions susdites, et suppos que j'aie rempli mes obligations
+envers l'glise et le roi. Je livrerai au roi le chteau de Penne
+d'Albigeois, d'ici au 1er d'aot, pour qu'il le garde pendant dix ans
+avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet
+intervalle, je l'assigerai et ne cesserai de faire la guerre ceux
+qui l'occupent jusqu' ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde
+mon dpart pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans
+un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou
+enfin d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui
+veuillent en accepter la donation, il sera entirement dtruit.
+
+21 Le roi dcharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du
+pays qui m'est laiss de tous les engagements qu'ils avaient
+contracts soit envers lui et envers le roi son pre, soit envers les
+comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise
+auxquelles ils s'taient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon
+obissance ou celle de mon pre; et il les dlie, autant qu'il est en
+lui, du serment qu'ils lui avaient prt.
+
+ Raymond ayant fait serment d'observer fidlement tous ces
+ articles, fut introduit dans l'glise de Notre-Dame de Paris, par
+ le lgat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna
+ l'absolution de son excommunication, et tous ceux de ses allis
+ qui toient prsents. C'toit un spectacle digne de compassion,
+ dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, aprs
+ avoir rsist tant de nations, tre conduit jusqu' l'autel, en
+ chemise, en haut de chausses et nu-pieds.
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, in-folio, 1737,
+ t. 3, p. 370.
+
+
+
+
+L'INQUISITION TABLIE A TOULOUSE.
+
+1229.
+
+
+Innocent III fut peine mont sur la chaire de saint Pierre, que
+l'archevque d'Auch l'ayant inform des progrs que les hrtiques
+faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prlat,
+le 1er d'avril de l'an 1198, agir vivement de concert avec ses
+suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils
+n'achevassent de l'infecter, et recourir pour cela, s'il tait
+ncessaire, aux armes des princes et des peuples. Il crivit, le 21 du
+mme mois, une lettre circulaire aux archevques d'Aix, Narbonne,
+Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, leurs suffragants,
+et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier
+qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres
+hrtiques, rpandaient leur venin dans ces provinces, il avait nomm
+frre Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en oeuvres et
+en paroles, et frre Guy, homme craignant Dieu et appliqu aux oeuvres
+de charit, pour commissaires contre ces hrtiques. Il les prie de
+procurer ces deux religieux tous les secours dont ils auraient
+besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit ramener les
+sectaires, soit les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il
+enjoint en mme temps ces prlats de recevoir et d'observer
+inviolablement tous les statuts que frre Raynier ferait contre les
+hrtiques, avec promesse de les confirmer lui-mme. Il leur ordonne
+enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce
+commissaire prononcerait contre les contumaces. Outre cela, ajoute
+Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et tous les barons
+et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rmission
+de leurs pchs, de traiter favorablement ces envoys et de les
+assister de toute leur autorit contre les hrtiques; de proscrire
+ceux que frre Raynier aura excommunis; de confisquer leurs biens, et
+d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent vouloir
+demeurer dans le pays aprs leur excommunication. Nous lui avons donn
+plein pouvoir de contraindre les seigneurs agir de la sorte soit par
+l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous
+enjoignons aussi tous les peuples de s'armer contre les hrtiques
+lorsque frre Raynier et frre Guy jugeront propos de le leur
+ordonner; et nous accordons ceux qui prendront part cette
+expdition pour la conservation de la foi la mme indulgence que
+gagnent ceux qui visitent l'glise de Saint-Pierre de Rome ou celle de
+Saint-Jacques. Enfin nous avons charg frre Raynier d'excommunier
+solennellement tous ceux qui favoriseront les hrtiques dnoncs, qui
+leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de
+leur infliger les mmes peines.
+
+Frre Raynier et frre Guy taient deux religieux, de l'ordre de
+Cteaux. Ils furent les premiers qui exercrent dans la province les
+fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est
+proprement cette commission qu'on doit rapporter l'origine de
+l'inquisition qui fut tablie dans le pays contre les Albigeois, et
+qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays
+trangers...
+
+Le lgat Pierre de Colmieu clbra Toulouse, au mois de novembre
+1229, un concile auquel se trouvrent les archevques de Narbonne, de
+Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'vques et d'autres prlats,
+le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le snchal
+de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cit et
+l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'me de toute
+la communaut_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et
+les seigneurs l'approuvrent, en prtrent un semblable, et tout le
+pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le
+prambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manire
+suivante: Quoique divers lgats du saint-sige aient fait plusieurs
+statuts contre les hrtiques, leurs fauteurs ou recleurs, pour
+conserver la paix dans le diocse de Toulouse, la province de Narbonne
+et les diocses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant
+cependant attention que ces provinces, aprs avoir t longtemps
+dsoles, sont actuellement pacifies, comme par miracle, par le
+consentement et la volont des grands, nous avons jug propos
+d'ordonner, du conseil des archevques, des vques, des prlats, des
+barons et des chevaliers, ce que nous avons jug ncessaire pour
+purger du venin de l'hrsie un pays qui est _comme nophyte_, et pour
+y conserver la paix. Ce concile de Toulouse fut donc une assemble
+mixte, et les canons qu'on y dressa manrent de l'autorit des deux
+puissances.
+
+Plusieurs de ces canons regardent l'tablissement de l'inquisition
+dans le pays pour la recherche des hrtiques. On y ordonna, en effet,
+que les vques dputeraient dans chaque paroisse un prtre et deux ou
+trois laques de bonne rputation, lesquels feraient serment de
+rechercher exactement tous les hrtiques et leurs fauteurs, de
+visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu' la
+cave, et tous les souterrains o ils pouvaient se cacher, et de les
+dnoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et
+leurs officiers pour les punir svrement. On ordonne ensuite la
+confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui
+leur permettraient dornavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas
+confondre cependant l'innocent avec le coupable, on dfendit de punir
+personne comme hrtique, moins qu'il n'et t jug tel par
+l'vque ou par un ecclsiastique qui en et le pouvoir. On permet
+toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hrtiques,
+et on donne ordre aux baillis des lieux de prter main forte pour
+cette recherche; avec autorit au bailli du roi de procder dans les
+domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les
+domaines du roi. On statue que les hrtiques _revtus_, qui s'taient
+convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hrsie o ils
+demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour
+preuve qu'ils dtestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient
+deux croix sur la poitrine, l'une droite, l'autre gauche, d'une
+couleur diffrente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient
+tre admis aux charges publiques, ni tre capables des effets civils,
+sans une dispense particulire du pape ou de son lgat _a latere_. On
+appelait croiss pour le fait d'hrsie ceux qui taient ainsi
+condamns porter des croix. Il est ordonn ensuite que les autres
+hrtiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement,
+mais par la crainte des peines, seroient renferms et nourris aux
+dpens de ceux qui possderaient leurs biens, avec ordre l'vque,
+s'ils n'avaient rien, de pourvoir leur subsistance. Il est enjoint
+aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis
+l'ge de douze ans, de renoncer par serment toutes sortes d'erreurs,
+de promettre de garder la foi catholique, de dnoncer et de poursuivre
+les hrtiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On
+dclara suspects d'hrsie tous ceux qui ne se confesseraient pas et
+ne communieraient pas trois fois l'an. On dfendit aux laques d'avoir
+chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, except le
+Psautier, le Brviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il
+n'tait pas mme permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut
+oblig de faire cette dfense, qu'on trouve ici pour la premire fois,
+afin d'empcher l'abus que les hrtiques faisaient des livres saints.
+
+ [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie
+ l'archevque, vque ou autre prlat qui a la juridiction
+ ecclsiastique dans un territoire.
+
+Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper
+l'hrsie du pays, y entretenir la paix et pourvoir la sret
+publique; ils dfendent de construire de nouvelles forteresses et de
+relever celles qui taient dtruites; ils maintiennent les glises et
+les ecclsiastiques dans leurs immunits et privilges; font dfense
+de payer la taille aux clercs, except ceux qui toient marchands ou
+maris, et de lever de nouveaux pages. On ordonna de plus de se
+liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la
+paix, nommment contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui
+occupait le chteau de Puylaurens dans le pays de Fenouilldes, et
+Nairaut d'Aniort, qu'on dclara excommunis s'ils ne se soumettaient
+quinze jours aprs l'expiration de la trve qui leur avait t
+accorde. On dfendit aux barons, chtelains, chevaliers, citoyens ou
+bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre
+ligue, sous peine d'une amende proportionne leur condition. Enfin
+il est ordonn tous les juges de rendre la justice gratis, et de
+publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps
+de l'anne. Ce sont l les principaux canons de ce concile de
+Toulouse, durant lequel l'vque de cette ville dfraya la plupart des
+prlats qui y assistrent.
+
+C'est donc ce concile qu'il faut attribuer l'tablissement fixe et
+permanent du tribunal de l'inquisition. On en commena aussitt les
+procdures, et le cardinal-lgat fit examiner durant l'assemble tous
+ceux qui taient les plus suspects. Pour y mieux russir, il fit
+rhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hrtique revtu, qui
+s'tait converti volontairement, afin de se servir de son tmoignage
+contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut tablie
+en telle sorte que les vques entendirent chacun sparment un
+certain nombre de tmoins, que Foulques, vque de Toulouse, leur
+administra; et aprs avoir reu leurs dpositions, ils en remirent les
+actes entre les mains de ce prlat, pour les conserver et y avoir
+recours en cas de besoin; ils expdirent ainsi cette affaire beaucoup
+plus vite. On entendit d'abord ceux qui taient rputs catholiques,
+et ensuite ceux dont la foi tait plus suspecte; mais ces derniers
+convinrent ensemble de ne rien rvler qui pt leur causer du
+prjudice; aussi cette procdure fut-elle entirement inutile.
+Quelques-uns, plus prudents, prvoyant qu'ils seraient dnoncs,
+prvinrent les informations, s'avourent coupables, et demandrent
+pardon au lgat, qui leur fit grce. Il la refusa aux autres, et les
+ayant forcs comparatre, ils furent traits durement. Enfin,
+quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandrent
+qu'on leur dclart les noms de ceux qui avaient dpos contre eux,
+afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de rcusation et
+s'ils n'taient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le lgat jusqu'
+Montpellier pour l'engager leur accorder cette demande; mais ce
+prlat, craignant que les accuss n'entreprissent sur la vie de leurs
+dlateurs, luda leurs instances et leur fit voir seulement en gnral
+la liste de tous les tmoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les
+avaient chargs, ils n'osrent en rcuser aucun en particulier, se
+dsistrent de leurs poursuites et se soumirent enfin ses ordres.
+
+1232. Le pape Grgoire IX inform que plusieurs hrtiques de la
+province, aprs avoir abjur leurs erreurs, les avoient reprises,
+crivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de
+n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prtexte que les vques
+taient dtourns par diverses occupations, il commit, au mois
+d'avril de l'an 1233, aux frres Prcheurs[187] l'exercice de
+l'inquisition contre les hrtiques, dans le Toulousain et le reste du
+royaume, et spcialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux,
+Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procder
+par sentence contre les accuss. Il recommanda les frres Prcheurs
+tous les prlats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et
+tous les autres comtes, vicomtes, barons et snchaux de France, et
+tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux
+dans l'excution de leur commission. En consquence, l'vque de
+Tournay, lgat du saint-sige, tablit Toulouse deux religieux de
+l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frre Pierre Cellani et frre
+Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre
+dans cette ville. Il en tablit de mme dans chacune des principales
+villes o ils avaient des couvents, comme Montpellier, Carcassonne,
+Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-l, ces religieux rigrent en
+France, mais surtout Toulouse et Carcassonne, un tribunal, qui a
+dur pendant plusieurs sicles, et auquel ils firent citer
+non-seulement tous ceux qui leur furent dnoncs comme hrtiques ou
+suspects d'hrsie, mais encore tous ceux qui toient accuss de
+sortilge, de magie, de malfice, de judasme, etc. Ils suivirent une
+procdure qui leur toit propre dans les divers jugements qu'ils
+rendirent; et ou ils livrrent les accuss au bras sculier pour tre
+brls vifs, ou ils les condamnrent tre renferms pour toujours
+dans des prisons particulires, ou, enfin, ils se contentrent de leur
+imposer des pnitences laborieuses, suivant qu'ils toient plus ou
+moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perptuelle
+ceux qui toient convaincus d'hrsie ou les relaps fut alors tabli
+dans le pays. Entre les hrtiques qui furent pris Toulouse, on se
+saisit de leur principal chef, nomm _Vigorosus de Baconia_, qui fut
+brl vif.
+
+ [187] Ou Dominicains.
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, t. 3, p. 395.
+
+
+
+
+LA CROISADE D'ENFANTS.
+
+1212-1213.
+
+
+L'expdition d'outre-mer entreprise vers 1212, et compose d'enfants,
+si elle n'est pas un des vnements les plus marquants de l'histoire
+des croisades, n'en parat pas un des moins extraordinaires...
+
+Il parat que les croiss appartenaient deux nations et formrent
+deux troupes qui suivirent une route oppose. Les uns, partis de
+l'Allemagne, traversrent la Saxe, les Alpes, et arrivrent jusqu'aux
+bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci,
+rassembls aux environs de Paris, traversrent la Bourgogne et
+arrivrent Marseille, lieu de leur embarquement.
+
+Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent
+employs pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On
+rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la
+Montagne, qui avait coutume d'lever des _Arsacides_ depuis l'ge le
+plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la
+libert que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes
+garons de la France. L'opinion tait donc que ces enfants, tromps
+par de fausses visions et sduits par les promesses des deux clercs,
+se revtirent du signe de la croix.
+
+ [188] _Speculum historicum._
+
+Le promoteur de la croisade en Allemagne tait un certain Nicolas,
+Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'tait persuade, dit
+Bizarre[189], l'aide d'une fausse rvlation, que la scheresse
+serait telle cette anne que les abmes de la mer se trouveraient
+sec; et elle tait venue Gnes dans l'intention de se rendre
+Jrusalem en suivant le lit aride de la Mditerrane.
+
+ [189] _Hist. Genuens._
+
+La composition de ces troupes rpondait parfaitement ces moyens de
+sduction. On y voyait des enfants de tout ge, de toute condition,
+mme de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils
+se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans
+guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs
+parents, leurs amis, cherchaient les retenir, en leur montrant la
+folie d'une telle expdition; la captivit dans laquelle on les
+condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant
+une issue travers les murs, ils parvenaient s'chapper et allaient
+rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but
+de leur voyage, ils rpondaient qu'ils allaient visiter les lieux
+saints[190]. Quoiqu'un plerinage commenc sous de semblables
+auspices, marqu de toutes sortes d'excs, dt tre un objet de
+scandale plutt que d'dification, il y eut des gens assez peu senss
+pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des
+femmes quittrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux
+troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur
+fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des mes inspires
+de Dieu et guides par les sentiments d'une vive pit. Le pape,
+instruit de leur marche, dit en gmissant: Ces enfants nous
+reprochent d'tre plongs dans le sommeil, tandis qu'ils volent la
+dfense de la Terre Sainte. Si des hommes prvoyants, parmi le
+clerg, blmaient ouvertement cette expdition, on donnait
+l'incrdulit et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin
+d'viter le mpris public, la sagesse tait condamne au silence.
+
+ [190] Le nombre de ces enfants s'leva plus de 50,000.
+
+Cependant l'vnement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans
+raison n'obtient point une heureuse issue; et bientt, dit l'vque
+Sicard[191], cette multitude disparut tout entire. Mais il faut
+soigneusement distinguer ici le sort des croiss allemands et
+franais; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers
+l'Italie.
+
+ [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7.
+
+Il suffisait de porter le signe de la croix pour tre admis dans la
+croisade; si la surveillance des princes et des prlats, dans les
+expditions diriges par la puissance ecclsiastique et sculire, ne
+parvenait point en carter les hommes de mauvaises moeurs, quelle
+espce, de gens ne devait point recler une runion forme sans aucun
+soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant
+prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte leurs
+penchants vicieux? Aussi, le rcit de Godefroi le Moine[192] ne
+doit-il point nous tonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se
+mlrent parmi les plerins allemands et disparurent aprs les avoir
+dpouills de leurs bagages et des dons que les fidles leur
+distribuaient. Un de ces voleurs ayant t reconnu Cologne, termina
+ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de
+maux, rsultat ncessaire de l'imprvoyance des croiss. La fatigue
+d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnrent une grande
+partie. De ceux qui arrivrent en Italie, les uns se dispersrent dans
+les campagnes, et, dpouills par les habitants, ils furent rduits en
+servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se prsentrent devant
+Gnes. D'abord le snat leur permit de sjourner six ou sept jours
+dans la ville; mais, rflchissant ensuite sur l'inutilit de leur
+entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportt la disette,
+apprhendant surtout que Frdric, qui tait alors en rbellion contre
+le saint-sige et en guerre avec Gnes, ne profitt de cette
+circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croiss de
+s'loigner de la ville. Cependant une opinion reue du temps de
+Bizarre tait que la rpublique accorda le droit de cit plusieurs
+de ces jeunes Allemands, distingus par l'clat de leur naissance; ils
+acquirent par la suite une telle considration qu'ils entrrent dans
+l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le mme historien, que
+tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours,
+parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres,
+reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays;
+et ces croiss, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en
+rptant des chants propres les animer, revinrent isolment,
+dpouills de tout, marchant les pieds nus, prouvant les angoisses de
+la faim, et servant de drision la population des villes et des
+campagnes.
+
+ [192] _Annales_, apud Freh. collect.
+
+Les croiss de France prouvrent un sort peu prs semblable: une
+faible partie revint; le reste prit dans les flots ou devint un objet
+de spculation pour deux ngociants de Marseille. Hugues de Fer et
+Guillaume Porc, c'taient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un
+grand commerce, dont la vente des jeunes garons formait une branche
+considrable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait tre plus
+favorable; ils offrirent donc aux plerins qui arrivrent Marseille
+de les transporter en Orient, sans aucune rtribution, donnant cet
+acte de gnrosit la pit pour motif. Cette proposition fut accepte
+avec joie, et sept vaisseaux chargs de ces plerins vogurent vers
+les ctes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les
+btiments taient parvenus en face de l'le Saint-Pierre, prs la
+Roche-du-Reclus, une tempte violente s'leva, et la mer engloutit
+deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq
+autres parvinrent Alexandrie, et les jeunes croiss furent tous
+vendus aux Sarrasins ou des marchands d'esclaves[193]. Le calife en
+acheta quarante pour sa part, qui tous taient dans les ordres, et les
+fit lever avec soin, dans un lieu spar; douze autres prirent
+martyrs, n'ayant point voulu renoncer la religion. Aucun d'eux, au
+dire d'un des clercs levs par le calife, et qui recouvra par la
+suite sa libert, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidles la
+religion de leurs pres, la pratiqurent constamment dans les larmes
+et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant form plus tard le
+projet d'assassiner Frdric, furent dcouverts, et prirent d'une
+mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant
+dans cette fin misrable le juste salaire de leur trahison.
+
+ [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de
+ Champr, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus
+ majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t.
+ 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants tait pratiqu
+ ouvertement par les Grecs et les Vnitiens.
+
+Par la suite, le pape Grgoire IX fit lever une glise dans l'le de
+Saint-Pierre, en l'honneur des naufrags, et institua douze canonicats
+pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albric le lieu o
+avaient t ensevelis les cadavres que la mer avait rejets sur ses
+bords.
+
+Quant aux croiss qui survcurent tant de calamits et restrent en
+Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs voeux,
+l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut
+oblig de s'acquitter du plerinage dans l'ge de maturit, ou le
+racheta par des aumnes.
+
+ JOURDAIN, _Lettre M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_,
+ t. 3, p. 605.
+
+
+
+
+MME SUJET.
+
+1213.
+
+
+Dans le cours de cette mme anne, pendant l't qui suivit, une chose
+trange et inoue se passa en France. Possd par l'ennemi du genre
+humain, un enfant, vritablement enfant par son ge, et d'une
+naissance tout fait obscure, se mit parcourir les villes et les
+chteaux du royaume de France, comme s'il et t inspir de Dieu; il
+chantait en mesure dans le langage franais: Seigneur Jsus-Christ,
+rends-nous ta sainte croix; et il ajoutait plusieurs autres
+invocations. Lorsque les autres enfants de son ge le voyaient et
+l'entendaient, ils le suivaient en foule. On et dit que les prestiges
+du diable leur faisaient perdre la tte; ils abandonnaient pres,
+mres, nourrices et amis, et se mettaient chanter la mme chose, et
+sur le mme ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce
+qui est tonnant dire), et les prires de leurs parents n'avaient
+aucun effet sur eux; rien ne russissait les empcher de suivre leur
+guide vers la mer Mditerrane, comme s'ils allaient la traverser; ils
+s'avanaient processionnellement en chantant et en modulant leur
+refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils taient
+nombreux. Leur chef tait plac sur un char orn de draperies; il
+tait entour de ses compagnons arms et psalmodiant. La multitude de
+ces enfants tait telle, qu'ils s'crasaient les uns les autres en se
+pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou
+quelques fils arrachs aux vtements de leur chef, se regardait comme
+heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
+prirent tous sur la terre ou sur la mer.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Brholles, t. 2, p. 483.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Rcit d'un historien Franais.
+
+1214.
+
+
+L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean
+exerait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagn
+par argent au parti du roi Jean, rassembla une arme dans le comt de
+Hainaut, dans un village appel Valenciennes, dans le territoire du
+comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, ses frais, le comte de
+Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-mme, le duc de Limbourg,
+le duc de Brabant, dont ledit Othon avait pous la fille, et beaucoup
+d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de
+Flandre. Dans le mme temps, le roi Philippe, quoique son fils et
+avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes,
+rassembla une arme, se mit en marche, le lendemain de la fte de
+sainte Marie-Madeleine, d'un chteau appel Pronne, entra de vive
+force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dvastant
+droite et gauche par des incendies et des ravages, et s'avana ainsi
+jusqu' la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'anne
+prcdente, prise par fourberie et considrablement endommage. Mais
+le roi, y ayant envoy une arme avec frre Garin et le comte de
+Saint-Paul, l'avait promptement recouvre.
+
+Othon vint avec son arme vers un chteau appel Mortain (ou
+Mortagne), loign de six milles de Tournay, et qui, aprs que cette
+ville eut t recouvre, avait t pris d'assaut et dtruit par ladite
+arme du roi. Le samedi aprs la fte de saint Jacques, aptre et
+martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en
+dissuadrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux
+qu'un passage troit et difficile. Ils changrent donc de dessein, et
+rsolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontires du
+Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entirement cette terre.
+Le lendemain donc, c'est--dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay
+pour se diriger vers un chteau appel Lille, o il se proposait de
+prendre du repos avec son arme pendant cette nuit-l. Le mme matin,
+Othon s'loigna avec son arme de Mortain. Le roi ne savait pas et ne
+pouvait croire qu'ils vinssent derrire lui. C'est pourquoi le vicomte
+de Melun s'carta de l'arme du roi avec quelques cavaliers arms la
+lgre, et s'avana vers le ct d'o venait Othon. Il fut suivi d'un
+homme trs-brave, d'un conseil sage et admirable, prvoyant avec une
+grande habilet ce qui peut arriver, Garin, l'lu de Senlis, que j'ai
+nomm plus haut le frre Garin, car il tait frre profs de l'hpital
+de Jrusalem, et alors, quoique vque de Senlis, n'avait pas cess de
+porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'loignrent donc
+de plus de trois milles de l'arme du roi jusqu' ce qu'ils fussent
+arrivs dans un lieu lev, d'o ils purent voir clairement les
+bataillons des ennemis s'avancer prts combattre. Le vicomte restant
+quelque temps en cet endroit, l'vque se rendit promptement vers le
+roi, lui dit que les ennemis venaient rangs et prts combattre, et
+lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et
+les hommes d'armes pied marchant en avant, ce qui marquait
+videmment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de
+s'arrter; et ayant convoqu les grands, les consulta sur ce qu'il y
+avait faire. Ils ne lui conseillrent pas beaucoup de combattre,
+mais plutt de s'avancer toujours.
+
+Les ennemis tant arrivs un ruisseau qu'on ne pouvait facilement
+traverser, le passrent peu peu, et feignirent, ainsi que le crurent
+quelques-uns des ntres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit
+courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers
+Tournay. L'vque tait d'un avis contraire, proclamant et affirmant
+qu'il fallait ncessairement combattre ou se retirer avec honte et
+dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre
+prvalurent. Nous nous avanmes vers un pont nomm Bouvines, plac
+entre un endroit appel Sanghin et la ville de Cisoing. Dj la plus
+grande partie de l'arme avait pass le pont, et le roi avait quitt
+ses armes; mais il n'avait pas encore travers le pont, ainsi que le
+pensaient les ennemis, dont l'intention tait, s'il l'et travers, ou
+de tuer sans piti ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux
+qu'ils auraient trouvs en de du pont. Pendant que le roi, un peu
+fatigu des armes et du chemin, prenait un lger repos sous l'ombre
+d'un frne, prs d'une glise fonde en l'honneur de saint Pierre,
+voil que des messagers envoys par ceux qui taient aux derniers
+rangs, et se htant d'accourir promptement vers lui, annoncrent avec
+de grands cris que les ennemis arrivaient et que dj le combat tait
+presque engag aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les
+archers, les cavaliers et hommes de pied arms la lgre, ne
+soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficult et de
+grands dangers, et qu'ils pouvaient peine arrter plus longtemps
+leur fureur et leur imptuosit. A cette nouvelle, le roi entra dans
+l'glise, et adressant au Seigneur une courte prire, il ressortit
+pour revtir de nouveau ses armes, et le visage anim, et avec une
+joie aussi vive que si on l'et appel une noce, il saute sur son
+cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit
+partout dans les champs, et les trompettes rsonnent; les cohortes qui
+avaient dj pass le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle
+l'tendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher la
+tte de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend
+pas. Le roi, d'une course rapide, se prcipite vers les derniers
+rangs et se place sur le premier front de la bataille, o personne ne
+s'lance entre lui et les ennemis.
+
+Les ennemis voyant le roi, contre leur esprance, revenu sur ses pas,
+frapps, je crois, comme de stupeur et d'pouvante, se dtournrent
+vers le ct droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'tendant
+vers l'occident, s'emparrent de la partie la plus leve de la
+plaine, et se tinrent du ct du nord, ayant devant les yeux le
+soleil, plus ardent ce jour-l qu' l'ordinaire. Le roi dploya ses
+ailes du ct contraire, et se tint du ct du midi avec son arme qui
+s'tendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte
+qu'ils avaient le soleil dos. Les deux armes se tinrent ainsi
+occupant peu prs une mme tendue, et spares l'une de l'autre par
+un espace peu considrable. Au milieu de cette disposition, au premier
+rang tait le roi Philippe, aux cts duquel se tenaient Guillaume des
+Barres, la fleur des chevaliers; Barthlmy de Roye, homme sage et
+d'un ge avanc; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage
+conseiller; Pierre de Mauvoisin, Grard Scropha, tienne de Longchamp,
+Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri
+comte de Bar, jeune d'ge, vieux d'esprit, distingu par son courage
+et sa beaut, qui avait succd en la dignit et en la charge de comte
+ son pre, cousin germain du roi rcemment mort, et un grand nombre
+d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes
+remarquables par leur courage, depuis longtemps exercs la guerre,
+et qui pour ces raisons avaient t spcialement placs pour la garde
+du roi dans ce combat. Du ct oppos se tenait Othon au milieu des
+rangs pais de son arme, qui portait pour bannire un aigle dor
+au-dessus d'un dragon attach une trs-longue perche dresse sur un
+char.
+
+Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa ses chevaliers cette
+courte et modeste harangue: Tout notre espoir, toute notre confiance
+sont placs en Dieu. Le roi Othon et son arme, qui sont les ennemis
+et les destructeurs des biens de la sainte glise, ont t excommunis
+par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le
+produit des larmes des pauvres et du pillage des glises de Dieu et
+des clercs. Mais nous, nous sommes chrtiens; nous jouissons de la
+communion et de la paix de la sainte glise; et quoique pcheurs, nous
+sommes runis l'glise de Dieu, et nous dfendons selon notre
+pouvoir les liberts du clerg. Nous devons donc avec confiance nous
+attendre la misricorde de Dieu, qui malgr nos pchs nous
+accordera la victoire sur ses ennemis et les ntres. A ces mots, les
+chevaliers demandrent au roi sa bndiction; ayant lev la main, il
+invoqua pour eux la bndiction du Seigneur; aussitt les trompettes
+sonnrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et
+combattirent avec un courage et une imptuosit extrmes.
+
+En ce moment se tenaient en arrire du roi, non loin de lui, le
+chapelain qui a crit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de
+la trompette, ils entonnrent le psaume: _Bni soit le Seigneur qui
+est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu' la fin;
+ensuite: _O Dieu, levez-vous_, jusqu' la fin; et: _Seigneur, le roi
+se rjouira dans votre force_, jusqu' la fin; et ils les chantrent
+comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux, et les
+sanglots se mlaient leurs chants. Ils rappelaient Dieu, avec une
+sincre dvotion, l'honneur et la libert dont jouissait son glise
+par le pouvoir du roi Philippe, et le dshonneur et les outrages
+qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean,
+par les dons duquel tous ces ennemis, excits contre le roi[194],
+osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne
+fut pas du ct o se trouvait le roi; car avant qu'il en vnt aux
+mains on combattait l'aile droite, droite du roi, sans qu'il le
+st, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des
+combattants tait, comme nous l'avons dit, tendu en ligne droite, et
+occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'vque
+tait dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les
+hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du
+roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le
+trs-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que
+quelques-uns souponnaient d'avoir quelquefois favoris les ennemis,
+raison de quoi il dit lui-mme l'vque que ce jour-l il serait un
+bon tratre. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean
+comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre
+cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants
+avaient t rangs dans un seul bataillon par l'vque, qui mit aux
+derniers rangs quelques-uns qui taient la tte et qu'il savait de
+peu de courage et d'ardeur. Il plaa sur un seul et premier rang ceux
+de la bravoure et de l'ardeur desquels il tait sr, et leur dit: Le
+champ est vaste, tendez-vous en ligne droite travers la plaine, de
+peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un
+chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous
+de manire que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front. A
+ces mots, ledit vque, d'aprs le conseil du comte de Saint-Paul,
+lana en avant cent cinquante hommes d'armes cheval pour commencer
+le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les
+ennemis un peu troubls et en dsordre.
+
+ [194] La coalition vaincue Bouvines est la premire coalition
+ organise et solde par l'Angleterre contre la France. On voit
+ que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.).
+
+Les Flamands, qui taient les plus ardents au combat, s'indignrent
+d'tre attaqus d'abord par des hommes d'armes et non par des
+chevaliers. Ils ne bougrent pas de leur place; mais les ayant
+attendus, ils les reurent vigoureusement, turent les chevaux de
+presque tous, les accablrent d'un grand nombre de blessures, mais
+n'en blessrent que deux mort, car c'taient de trs-braves hommes
+d'armes de la valle de Soissons, et ils combattaient aussi bien
+pied qu' cheval.
+
+Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme
+incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs
+compagnons, aussi peu troubls que s'il se ft agi de quelque jeu
+guerrier. Aprs avoir renvers quelques-uns de ces hommes d'armes, ils
+les laissrent de ct et s'avancrent en plaine, ne voulant, comme
+s'il se ft agi de quelque exercice d't, combattre qu'avec des
+chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une
+valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs
+lances brises, ils tirrent leurs pes et redoublrent les coups;
+mais Pierre de Remi tant survenu avec ceux qui taient dans le mme
+bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmens par force
+prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nomm Eustache de
+Maquilin, qui vocifrait avec un grand orgueil: _Mort aux Franais!
+Mort aux Franais!_ Les Franais l'entourrent, et l'un d'eux l'ayant
+saisi, et prenant sa tte entre son coude et sa poitrine, arracha son
+casque de sa tte; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et
+la cuirasse par le gosier et la poitrine, le fora de subir avec
+horreur la mort dont il menaait grands cris les Franais. Sa mort
+et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Franais; et
+comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent
+usage de toutes leurs forces.
+
+Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une lgret gale celle d'un
+aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoys,
+comme nous l'avons dit, par l'vque. A la tte de ses chevaliers
+qu'il avait choisis excellents, il pntra au milieu des ennemis et
+traversa leurs rangs avec une agilit merveilleuse, donnant et
+recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indiffremment
+hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi travers
+une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un trs-grand nombre comme
+dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande imptuosit par le
+comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de
+Bourgogne lui-mme, entour d'un grand nombre de braves chevaliers, et
+la troupe de Champagne. L s'engagea des deux cts un combat
+admirable. Le duc de Bourgogne, trs-corpulent et d'une complexion
+flegmatique, fut jet terre, et son cheval fut tu par les ennemis.
+On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons
+l'entourrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relev de terre
+par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son pe dans sa
+main, dit qu'il veut venger sa chute, et se prcipite avec fureur sur
+les ennemis. Il n'examine pas qui se prsente lui, mais il venge sa
+chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tu
+son cheval. L combattait le vicomte de Melun, qui faisait des
+prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de trs-braves
+chevaliers. De mme que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis
+d'un ct, les enfona, et revint travers leurs rangs par un autre
+ct. L, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier,
+sa cuirasse et sa cuisse transpercs par la lance d'un Flamand, et
+demeura clou sa selle et son cheval, en sorte que lui et le
+cheval tombrent terre. Hugues de Malaunaye fut renvers terre,
+ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tus, et qui se
+relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement pied qu'
+cheval.
+
+Le comte de Saint-Paul, fatigu des coups qu'il avait reus comme de
+ceux qu'il avait ports, s'loigna un peu de ce carnage, et prit un
+lger repos. Ayant le visage tourn vers les ennemis, il vit un de ses
+chevaliers entour par eux. Comme il n'y avait aucun accs vers lui
+pour le dlivrer, quoiqu'il n'et pas encore repris haleine, pour
+pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serr des ennemis,
+il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux
+bras, et, pressant son cheval des perons, il fondit sur le bataillon
+des ennemis et parvint travers leurs rangs jusqu' son chevalier.
+L, se redressant, il tira son pe, dispersa merveilleusement tous
+les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une tmrit
+admirable, et son grand pril, il dlivra son chevalier de la mort,
+et s'chappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon.
+Ceux qui en avaient t tmoins affirmrent qu'il avait t un moment
+en un tel danger que douze lances la fois l'avaient frapp sans
+pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la
+selle. Aprs s'tre un peu repos, il se prcipita de nouveau au
+milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine
+pendant ce temps-l.
+
+La victoire ayant pendant quelque temps voltig d'une aile douteuse
+d'un ct l'autre, comme ce combat si anim durait dj depuis
+trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand
+et les siens; alors, accabl de blessures et renvers terre, il fut
+emmen prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque
+expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit
+principalement Hugues de Maroil et Jean son frre; tous les autres
+qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tus ou pris,
+ou chapprent par une honteuse fuite aux Franais qui les
+poursuivaient.
+
+Pendant ce temps arrivrent avec la bannire de Saint-Denis les
+lgions des communes[195], qui s'taient avances presque jusqu'aux
+maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'arme
+du roi, o elles voyaient la bannire royale, qui se distinguait par
+les fleurs de lis et que portait ce jour-l Galon de Montigny,
+chevalier trs-valeureux, mais peu fortun. Les communes tant donc
+arrives, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de
+Compigne et d'Arras, pntrrent dans les bataillons des chevaliers
+et se placrent devant le roi lui-mme. Mais ceux de l'arme d'Othon,
+qui taient des hommes d'un courage et d'une audace extrmes, les
+repoussrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu disperses
+parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui
+taient dans l'arme du roi marchrent en avant, et laissant derrire
+eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposrent
+ Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient
+que le roi seul. Pendant qu'ils taient devant et arrtaient par leur
+admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied
+entourrent le roi et le jetrent bas de son cheval avec des
+crochets et des lances minces; et s'il n'et t protg par la main
+de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement
+tu. Un petit nombre de chevaliers qui taient rests avec lui, ledit
+Galon, qui abaissant souvent sa bannire demandait du secours, et
+surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-mme de son cheval se jeta
+au-devant des coups qui menaaient le roi, renversrent, dispersrent
+et turent ces hommes de pied; et le roi lui-mme se relevant plus
+vite qu'on ne l'esprait, sauta sur un cheval avec une tonnante
+lgret.
+
+ [195] Les communes qui avaient leurs milices Bouvines sont
+ celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyres,
+ Hesdin, Cerny, Crpy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie,
+ Compigne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras.
+
+On combattit donc des deux cts avec un courage admirable, et un
+grand nombre d'hommes de guerre furent renverss. Devant les yeux
+mmes du roi fut tu tienne de Longchamp, chevalier valeureux et
+d'une fidlit intacte, qui reut un coup de couteau dans la tte par
+la visire de son casque; car les ennemis se servaient d'une espce
+d'arme tonnante et inconnue jusqu' prsent; ils avaient de longs
+couteaux minces et trois tranchants, qui coupaient galement de
+chaque tranchant depuis la pointe jusqu' la poigne, et ils s'en
+servaient en guise d'pe. Mais, par l'aide de Dieu, les pes des
+Franais et leur infatigable courage l'emportrent. Ils repoussrent
+toute l'arme d'Othon, et parvinrent jusqu' lui, au point que Pierre
+de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il
+surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par
+la bride; mais comme il ne pouvait le tirer del foule dans laquelle
+il tait press, Grard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau
+qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, cause de
+l'paisseur des armures impntrables qui dfendent les chevaliers de
+notre temps, il ritra son coup; mais ce second coup porta sur la
+tte du cheval, qui la portait droite et leve. Le couteau, pouss
+avec une force merveilleuse, entra par l'oeil du cheval dans sa
+cervelle. Le cheval bless mort se cabra et tourna la tte vers le
+ct d'o il tait venu. Ainsi l'empereur montra le dos nos
+chevaliers et s'loigna de la plaine, quittant et abandonnant au
+pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: Vous
+ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui. Il tait dj un peu en
+avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitt un cheval
+frais; il le monta et se mit fuir promptement. Dj en effet il ne
+pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux
+fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui
+avait chapp par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de
+ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient
+merveilleusement, au point qu'ils renversrent terre le chevalier
+des Barres, qui s'tait avanc plus que les autres. Gautier le jeune,
+Guillaume de Garlande, Barthlemy de Roye, et d'autres qui taient
+avec eux, dont les lances brises et les pes toutes sanglantes
+attestaient la bravoure, tant, dit-on, des hommes prudents, ne
+jugrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un
+pas gal; c'est pourquoi ils ne s'taient pas autant avancs que le
+chevalier des Barres, qui, dmont et entour d'ennemis, se dfendait
+selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme
+seul ne peut rsister une multitude, il et t pris ou tu si
+Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort la guerre, ne fut
+survenu avec sa troupe, compose de cinquante chevaliers et deux mille
+hommes de pied. Il dlivra le chevalier des Barres des mains des
+ennemis, ainsi que me l'a racont quelqu'un qui y tait.
+
+Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, trs-brave chevalier, le
+comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Grard de
+Randeradt, avec d'autres chevaliers trs-valeureux, que l'empereur
+avait choisis spcialement, cause de leur minente bravoure, pour
+tre ses cts dans le combat, combattaient pendant que l'empereur
+fuyait, et renversaient et blessaient les ntres. Cependant les ntres
+l'emportrent, car les deux comtes ci-dessus nomms furent pris, ainsi
+que Bernard et Grard; le char fut mis en pices, le dragon bris, et
+l'aigle, les ailes arraches et rompues, fut port au roi. Le comte de
+Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la
+bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employ un
+artifice admirable; il s'tait fait comme un rempart d'hommes d'armes
+trs-serrs sur deux rangs, en forme de tour, l'instar d'un chteau
+assig, o il y avait une entre comme une porte par laquelle il
+entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il
+tait press par les ennemis; et il eut souvent recours ce moyen.
+
+Le comte Ferrand et l'empereur lui-mme, comme nous l'avons ensuite
+appris des prisonniers, avaient jur de ngliger tous les autres
+bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point
+dtourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne
+l'eussent tu, parce que si le roi (Dieu nous en prserve) et t tu
+ils espraient triompher plus facilement du reste de l'arme. C'est
+cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec
+le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer s'avancer vers
+lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois
+lui fermrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, ngligeant tous les
+autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il
+tait prs de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'loigna et
+combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'tait pas loin du roi,
+dans un bataillon trs-pais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du
+roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe,
+douleur! parent, du ct de sa mre, de la femme de Ferrand, ft dans
+le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis taient
+aveugls un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils
+eussent dans notre parti leurs frres, leurs beaux-frres, leurs
+beaux-pres et leurs parents, sans respect pour leur seigneur sculier
+et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre
+injuste, attaquer ceux qu'ils taient tenus, au moins par le droit
+naturel, de respecter et de chrir.
+
+Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battt ainsi avec bravoure, avait
+beaucoup conseill de ne pas combattre, connaissant l'imptuosit et
+la valeur des Franais. C'est pourquoi l'empereur et les siens le
+regardaient comme tratre, et l'eussent mis dans les fers s'il n'et
+consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit
+ Hugues de Boves: Voil ce combat que tu conseillais et dont je
+dissuadais. Tu fuiras comme un lche, tandis que moi, je combattrai,
+au pril de ma tte, et je serai pris ou tu. A ces mots, il s'avana
+vers le lieu du combat qui lui tait destin, et se battit, ainsi
+qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui
+taient prsents.
+
+Cependant les rangs du parti d'Othon s'claircissaient, pendant que
+lui-mme, et un des premiers, tait en fuite. Le duc de Louvain, le
+duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par
+cinquantaines et par troupes de diffrents nombres, s'abandonnrent
+une honteuse droute. Cependant le comte de Boulogne, combattant
+encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne ft
+aid que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner
+combattirent avec lui jusqu' ce qu'un homme d'armes, Pierre de
+Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait t tu
+par les ennemis et qui combattait pied, s'approcha dudit comte, et
+levant la couverture du cheval, lui enfona son pe dans le ventre
+jusqu' la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la
+bride et l'entrana malgr lui hors du combat. Ils furent poursuivis
+par les deux frres Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui
+renversrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitt en
+cet endroit. Le comte demeura ainsi renvers, ayant la cuisse droite
+sous le cou de son cheval dj mort, position dont on ne put qu'
+grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et
+Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir
+qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses
+chevaliers. C'tait un chevalier haut de taille, trs-beau de figure,
+mais en qui le courage et le coeur ne rpondaient nullement la
+beaut du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le
+jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres
+qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer
+quelque louange; et il l'et emport si l'vque ne ft arriv. Le
+comte l'ayant reconnu se rendit lui, et le pria seulement de lui
+sauver la vie. Un certain garon, fort de corps et d'un grand courage,
+nomm Comot, tant en cet endroit, avait tir son pe, et enlevant au
+comte son casque, lui avait fait une trs-forte blessure la tte, et
+pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut
+lui plonger son couteau dans les parties infrieures; mais comme ses
+bottes taient cousues la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver
+d'endroit pour le blesser. Le comte s'effora de se relever, mais
+ayant vu non loin de l Arnoul d'Oudenarde, chevalier trs-valeureux,
+se hter avec quelques cavaliers de venir son secours, il feignit de
+ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-mme par
+terre, il attendit qu'on vnt le dlivrer. Mais ceux qui taient l,
+le frappant de coups plusieurs reprises, le forcrent, bon gr mal
+gr, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient
+furent pris.
+
+Pendant que tous les cavaliers ou s'taient chapps par la fuite du
+champ de bataille, ou taient pris ou tus, et qu'ainsi les flancs de
+l'arme d'Othon demeuraient nu au milieu de la plaine, restaient
+encore de trs-valeureux hommes d'armes pied, les Brabanons et
+d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placs
+devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant
+qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery,
+homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettr.
+tant bien mont, quoiqu'il ft dj un peu fatigu de combattre la
+tte des fidles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante
+cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une
+grande imptuosit et les massacra presque tous. Chose merveilleuse,
+lorsque aprs cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il
+n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitt et qu'on
+trouva au milieu des morts. Il fut port dans le camp. Dans l'espace
+de peu de jours, des mdecins gurirent ses blessures et le rendirent
+ la sant. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les
+fuyards pendant plus d'un mille, cause du peu de connaissance qu'ils
+avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par
+quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne
+s'chappassent ou ne fussent arrachs des mains de leurs gardes.
+C'tait surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donn le
+signal, les trompettes sonnrent le rappel, et les bataillons
+retournrent au camp remplis d'une grand joie.
+
+ GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M.
+ Guizot, dans la Collection des Mmoires relatifs l'histoire de
+ France depuis la fondation de la monarchie franaise jusqu'au
+ treizime sicle, 30 vol. in-8.
+
+ Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un
+ historien de quelque mrite, qui continua l'histoire de
+ Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une
+ chronique en vers latins, _La Philippide_, consacre l'histoire
+ de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 1170 et
+ mourut aprs 1226.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Rcit d'un historien anglais.
+
+
+A cette poque, l'arme du roi d'Angleterre, qui guerroyait en
+Flandre, se livrait ses dvastations avec tant de succs, qu'aprs
+avoir ravag plusieurs provinces elle pntra sur le territoire du
+Ponthieu et le dsola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient
+partie de cette expdition taient de vaillants hommes, fort
+expriments dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande,
+Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues
+de Boves, intrpide chevalier, mais cruel et superbe, qui svissait
+contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'pargnait ni la
+faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean
+avait tabli pour marchal de cette arme Guillaume comte de
+Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient
+combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une
+solde prise sur le fisc. Cette arme tait renforce par Othon,
+empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les
+troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous
+ensemble s'acharnaient sur les Franais avec une gale fureur. Lorsque
+la nouvelle de ces dsastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi
+de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas
+assez de troupes pour suffire la dfense de cette partie du
+territoire, ayant envoy rcemment en Poitou, avec une arme
+nombreuse, son fils Louis pour rprimer les incursions hostiles du roi
+d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se rptt souvent lui-mme ce
+proverbe vulgaire: Celui qui s'occupe la fois de plusieurs choses a
+le jugement moins net pour chacune, il n'en runit pas moins une
+grande arme, compose de comtes, de barons, de chevaliers et
+sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses
+villes et cits. Accompagn de ces forces, il se prpara marcher
+la rencontre de ses adversaires. En mme temps il recommanda aux
+vques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de rpandre les
+aumnes, d'adresser des prires Dieu et de clbrer les divins
+mystres pour la conservation de son royaume. Ces dispositions tant
+prises, il partit avec son arme pour combattre ses ennemis.
+
+ [196] _Communes_ pour milices des communes.
+
+Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'taient avancs main
+arme jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu,
+dirigea de ce ct ses armes et ses tendards. Lorsqu'il fut arriv au
+pont susdit, il passa la rivire (de Marque) avec toute son arme, et
+se dcida camper dans ce lieu. En effet, la chaleur tait extrme,
+car le soleil est trs-ardent au mois de juillet. Aussi les Franais
+prirent-ils position prs de la rivire, dont le voisinage tait
+prcieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivrent audit
+fleuve un jour de samedi, vers le soir; et aprs avoir dispos sur la
+droite et sur la gauche les chariots deux et quatre chevaux, ainsi
+que les autres vhicules qui avaient transport les vivres, les armes,
+les machines et tous les instruments de guerre, cette arme plaa de
+tous cts ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu.
+
+Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'arme du roi d'Angleterre
+furent instruits de l'arrive du roi de France, ils s'empressrent de
+tenir conseil, et dcidrent unanimement qu'une bataille en plaine
+serait livre aux ennemis; mais comme ce jour-l tait un dimanche,
+les plus sages de l'arme et surtout Regnauld ancien comte de
+Boulogne, dclarrent qu'il tait peu sant de livrer bataille dans
+une si grande solennit, et de souiller un si grand jour par
+l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea
+cet avis, et dit aussi qu'il ne se rjouirait jamais de remporter la
+victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en
+imprcations, appela le comte Regnault excrable tratre, et lui
+reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reues de la
+munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on diffrait de
+livrer bataille ce jour-l, ce serait un dommage irrparable, qui
+retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se
+repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte
+Regnauld rpondit Hugues, en lui disant d'un air indign: Le jour
+d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidle et que c'est toi
+qui es un tratre; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le
+roi jusqu' la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce mme jour tu
+montreras, en prenant la fuite la vue de toute l'arme, que tu n'es
+qu'un excrable tratre. Ces paroles injurieuses provoques par les
+paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et
+rendirent la bataille invitable. L'arme courut aux armes, et se
+rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent arms, les
+allis se divisrent en trois corps: le premier avait pour chefs le
+comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de
+Salisbury Guillaume[197]; le second tait conduit par Guillaume comte
+de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabanons; le troisime
+corps de bataille se composait des soldats allemands, commands par
+l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchrent
+lentement l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons franais.
+
+ [197] Frre naturel du roi Jean.
+
+Le roi Philippe voyant que ses adversaires dployaient leurs troupes
+pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui tait sur les
+derrires de son arme, afin que si par hasard quelques-uns de ses
+soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un
+passage qu' travers les ennemis eux-mmes. Le roi resta dans ses
+lignes, aprs avoir rang ses troupes dans l'espace resserr entre les
+chariots et les bagages, et l il attendit le choc de ses adversaires.
+Enfin les trompettes sonnrent des deux cts, et le premier corps de
+bataille, o taient les comtes dont nous avons parl, se prcipita
+avec tant de violence sur les Franais qu'en un moment il rompit leurs
+rangs et pntra jusqu' l'endroit o se tenait le roi de France. Le
+comte Regnauld, qui avait t dshrit et chass par lui de son
+comt, l'ayant aperu, dirigea sa lance contre lui, le jeta terre et
+s'effora de le tuer en le frappant de son pe. Mais un chevalier,
+qui avec beaucoup d'autres avait t commis la garde du roi, se jeta
+entre lui et le comte, et reut le coup mortel. Les Franais voyant
+leur roi dans ce pril accoururent promptement son secours, et une
+troupe nombreuse de chevaliers le replaa, quoique avec peine, sur son
+cheval. Alors la bataille s'engagea de tous cts; les pes
+brillrent en tombant comme la foudre sur les ttes couvertes de
+casques, et la mle devint furieuse. Cependant les comtes dont nous
+avons parl, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se
+trouvant trop loigns de leurs compagnons, s'aperurent qu'ils
+avaient perdu tout moyen de se dgager; d'o il advint qu'une partie
+de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces suprieures des
+Franais, fut accable sous le nombre, et que les comtes susdits, avec
+la plupart des leurs, furent pris et chargs de chanes, aprs avoir
+dploy la plus louable valeur et tu un grand nombre d'ennemis.
+
+Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes
+de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres
+seigneurs du royaume de France, attaqurent leur tour les deux
+autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que
+tous ses mercenaires rassembls de ct et d'autre. Tandis qu'ils
+prenaient lchement la fuite, les Franais les poursuivirent la
+pointe de l'pe jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout
+l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers
+franais l'entourrent, et tchrent ou de le tuer ou de le forcer
+se rendre. Mais lui, arm d'une sorte d'pe aiguise d'un seul ct,
+et en forme de grand couteau, qu'il brandissait deux mains,
+assnait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il
+atteignait restaient tourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs
+chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop prs, turent
+sous lui trois chevaux coups de lance. Mais toujours le louable
+courage de ses compagnons le replaait sur un nouveau cheval, et il
+reparaissait plus anim encore bien se dfendre. Enfin les Franais
+le laissrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les
+siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.
+
+Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespre, rendit grces
+Dieu, qui lui avait accord de remporter sur ses adversaires un si
+grand triomphe. Il emmena avec lui, chargs de chanes et destins
+tre enferms dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut
+nomms, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A
+l'arrive du roi, toute la ville de Paris fut illumine de flambeaux
+et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares
+et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des
+toffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un
+enthousiasme gnral.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Brholles, t. 2, p. 516.
+
+
+
+
+RVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.
+
+1226.
+
+
+Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy.
+
+En celluy an meisme que l'enfant fut couronn, Hue le conte de la
+Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de
+Champaigne parlrent ensemble et commencirent murmurer contre le
+jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et
+que celluy seroit moult fol qui luy obiroit, tant comme il fust si
+jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il
+n'obiroient n luy n son commandement. Tantost qu'il se furent
+dpartis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et
+deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre
+Belesme. Le pre saint Loys les bailla garder au duc de Bretaingne,
+pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les
+Albigeois.
+
+ [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, quelques
+ lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pris._)
+
+Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
+chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut
+de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla
+ sa mre et ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement
+contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors
+manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler
+l, et se mistrent voie pour aler droit la charire de
+Charcoy[199].
+
+ [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charc_, dans
+ le _Saumurois_, prs de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pris._)
+
+Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France
+de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et
+Robert conte de Dreux, qui estoit frre au duc[200]. Quant Thibaut le
+conte de Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit[201] tant
+bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit
+longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se
+parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne
+l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist
+pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.
+
+ [200] Au duc de Bretagne.
+
+ [201] O il se trouvait.
+
+Le roy, qui estoit enfant et dbonnaire, le receut en grace et luy
+pardonna son mautalent. Aprs il manda au duc et au conte de la Marche
+qu'il venissent son commandement ou qu'il venissent contre luy
+bataille: et il luy mandrent que volentiers feroient paix luy, mais
+que il leur donnast jour et lieu l o il pourroient parler de paix et
+de concorde. Quant le roy eut o les messages, si leur assigna jour au
+chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
+ala Chinon, et l les attendit au jour qui estoit establi. Mais il
+ne vindrent n ne contremandrent; si les fist semondre derechief;
+oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et somms.
+Lors parlrent ensemble le conte et le duc, et distrent que ceste
+fois ne pourroient venir chief[202] du roy; si luy envoyrent
+messages, et distrent que volentiers venroient parler luy
+Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur
+octroya; lors vindrent Vendosme, et amendrent au roy de leur
+outrage et de leur meffait, tout sa volent. Le roy, qui fu jeune et
+dbonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de
+mesprendre.
+
+ [202] _Venir chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir bout_.
+
+
+Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.
+
+L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de
+Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et
+les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que
+la royne Blanche, sa mre, ne devoit point gouverner si grant chose
+comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas femme de
+telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit
+assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens
+qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurrent les barons,
+et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers
+eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.
+
+Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians, il luy fut
+annonci que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta
+moult d'aler Paris, et chevaucha tant qu'il vint Montlehery.
+D'illec ne se voult dpartir pour la doubtance des barons; si manda
+la royne, sa mre, que elle lui envoyast secours et aide
+prochainement. Quant la royne o ces nouvelles, si manda tuit les plus
+puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier leur
+jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprests du faire, et que
+ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant
+de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de pril. La royne
+envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on
+venist en l'aide ceux de Paris, pour dlivrer son fils de ses
+ennemis. Et s'assemblrent de toutes pars Paris les chevaliers
+d'entour la contre et les autres bonnes gens.
+
+Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent de Paris
+banires desployes, et se mistrent au chemin droit Montlehery. Si
+tost comme il furent achemins, nouvelles en vindrent aux barons: si
+se doubtrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
+qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre
+eux. Si se dpartirent et s'en alrent chascun en sa contre. Et cil
+de Paris vindrent au chastel de Montlehery; l trouvrent le jeune
+roy, si l'en amenrent Paris, tout rengis et serrs et appareillis
+de combatre, s'il en fust mestier.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+COMMENT LA SAINTE COURONNE D'PINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX
+ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE.
+
+1239.
+
+
+Leroy vit que Dieu luy avoit donn paix en son royaume par l'espace de
+quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si
+n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist:
+car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui
+lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grce,
+que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont
+Nostre-Seigneur fu couronn en sa passion et en son tourment.
+
+ [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait,
+ confondre la _couronne d'pines_ avec la tige qui l'avait
+ fournie. Cette tige, ou _fust_, tait depuis longtemps garde
+ Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et
+ Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pris_)
+
+Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
+Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant
+il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre
+jusques la cit de Sens; l la receut moult grant joie et en grant
+dvocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes dels
+Paris.
+
+En l'an de grce mil deux cens trente et neuf, le vendredi aprs
+l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus pis et desceint, en sa
+cote pure[204], et ses trois frres Robert, Alphons et Charles, et
+aportrent les sainctes reliques honnourablement, grant compaignie
+de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans
+mlodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent procession
+jusques Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abb de
+Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
+chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les
+processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et
+entrrent en la chapelle o la saincte couronne fu mise.
+
+ [204] _En sa cote pure_, c'est--dire sans manteau et sans armes.
+
+ [205] Le palais du roi tait alors o est actuellement le palais
+ de justice.
+
+Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur de
+Constantinoble estoit en si grant povret qu'il avoit baill pour une
+somme d'argent grant partie de la croix du fust o Nostre-Seigneur fu
+crucifi et l'esponge en quoy il fu abreuv, et le fer de la lance de
+quoy Longis le feri au cost. Si se doubta forment que telles reliques
+ne fussent perdues par dfaut de paiement, si donna tant et promist
+l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les dlivrast de l o
+il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il
+les dlivra de son trsor sans aide d'autrui; et les fist aporter
+moult honnourablement en France, grans processions d'archevesques,
+d'vesques et de religieux, Paris en sa chapelle; et les fist mettre
+en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices prcieuses
+ouvre tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
+establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font
+le service Jhsucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont
+il peuvent estre souffisamment soustenus.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI
+D'ANGLETERRE.
+
+1241-42.
+
+
+Coment le conte de la Marche fu contre le roy.
+
+Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
+contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au
+roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit dshriter et
+luy tollir la terre tort et sans raison. Le roy manda tous ses
+barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist
+monstrer par un frre meneur qui estoit sire et maistre de la court,
+que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en
+la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au
+conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle
+manire et par telle mauvesti avoit le roy Jehan perdu Normandie, et
+les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient;
+et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine recouvrer
+la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.
+
+Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste le roy, si
+distrent qu'il estoient tous prs de luy aidier, et que j ne luy
+faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses
+garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en
+Norve et en Danemarce; et manda tous les barons qui luy
+appartenoient qu'il venissent lui et en son aide, et fist faire
+grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour
+passer oultre, et entra en mer grant compaignie de chevaliers, et
+eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port
+arriv, la contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez
+secourre vostre mre et vos frres que les fils Blanche d'Espaigne
+veullent trop malement dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu
+plaist il n'ira pas si comme il pensent.
+
+Ainsi demourrent une pice de temps ensemble. Le roy de France
+assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement Paris. A
+ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on
+devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui
+aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses
+devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener son
+fi comme la seue chose. En nom de moy, dist le roy, le conte de la
+Marche vuelt en celle manire terre tenir, laquelle est des fis de
+France ds le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine
+contre le roy Alaric, qui estoit paen, sans foy et sans crance, et
+toute la contre jusques aux mons de Pirene.
+
+Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire
+engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers
+pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus prs traire et lancier
+ ceux qui sont s chastiaux et s forteresces et s deffenses. Quant
+le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la
+terre au conte de la Marche, si grant multitude pi et cheval
+que la terre en estoit couverte.
+
+Il assist premirement un chastel que l'en nomme Monstereul en
+Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en
+retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien
+garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses
+perrires fist drecier, et aprs moult d'autres engins environ la
+tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent
+longuement l'assaut. Quant Franois virent qu'il se deffendoient si
+bien et si longuement, si commencirent l'endemain plus fort
+assaillir et lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
+conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille dont elle
+estoit moult bien garnie.
+
+ [206] _La Gastine_, petite contre du Poitou.
+
+ [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, deux lieues de Poitiers. (
+ _Note de M. Paulin Pris._)
+
+Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait
+moult de mal sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et
+nuire; si la fist abattre et jetter terre jusques aux fondemens.
+Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en
+ala un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy,
+le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le
+roy le fist asseoir, et fist traire et lancier ceux qui dedens
+estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle
+Vovent[209].
+
+ [208] Ce doit tre le _Fontenay_ plus tard surnomm l'_Abbatu_,
+ et aujourd'hui seulement dsign sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il
+ est deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au del de Niort.
+ (_Note de M. Paulin Pris._)
+
+ [209] Dans le Poitou, sur la rivire de Vende.
+
+
+Coment l'en voult empoisonner le roy de France.
+
+La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperut que le roi
+avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui
+estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes
+manires il fissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frres;
+et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
+grant terre. Cil s'accordrent ce faire, et luy promistrent qu'il en
+feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout
+appareilli, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour
+tantost mettre mort celluy qui en mengeroit.
+
+ [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre.
+
+Les sers se misrent la voie, et vindrent en l'ost le roy de France;
+si se commencirent traire vers la cuisine du roy, et approuchirent
+des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
+souspeonneux, si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s viandes du roy.
+
+Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist
+qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur prsent qu'il
+apportoient; si furent mens aux fourches et pendus. Nouvelles
+vindrent la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient est
+pendus, et qu'il avoient est pris tous prouvs de leur mauvaisti; si
+qu'elle en fu moult couroucie, et prist un coutel et s'en vouloit
+frir parmi le corps, quant sa gent lui ostrent; et quant elle vit
+que elle ne povoit point faire sa volent, elle desrompi sa guimple et
+ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans
+soy reconforter.
+
+
+Coment le roy prist pluseurs chasteaux.
+
+Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
+venoient de toutes pars en aide; si s'en ala un chastel que on
+appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironn de
+deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
+Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui
+dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant
+prouesce que les Franois ne leur porent faire mal n de riens
+empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux,
+si fist drcier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient
+povoient voir la contenance et la manire des gens du chastel; et
+puis commencirent lancier et traire eux, si qu'il en occistrent
+assez.
+
+ [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_.
+
+Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si
+forment, si se tindrent loing et jectrent feu grjois, si que ceux
+qui dedens estoient s'en fouirent pour le pril o il estoient, car
+toute la tour estoit embrase; et commencirent Franois reculer. En
+ce butin et assaut avint que un arbalestrier tour trait un quarrel
+et fry le conte de Poitiers au pi et le navra forment. Quant le roy
+vit le coup, si fu moult forment courrouci et fist tantost l'assaut
+recommencier plus fort que devant.
+
+Lors alrent l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de
+toutes pars, et boutrent le feu en la porte; et les autres montrent
+sur les murs eschieles, et les autres y montrent cordes; si ne
+porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui
+dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
+bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et
+pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers
+envoia le roy Paris et les autres en prisons diverses parmi son
+royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs
+tresbuchier jusques en terre.
+
+Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
+chastel qui est nomm Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se
+virent avironns de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne
+porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
+chastel estoit Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la
+Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213].
+
+ [212] _Villers_, deux lieues de Niort.
+
+ [213] Monceau.
+
+D'illec se parti le roy, et s'en ala un autre chastel, que on
+appelle Pre[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques deffense,
+ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy un autre chastel
+que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et
+paveillons tout entour, ceux du chastel mandrent au roy qu'il les
+prist mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist
+volentiers, et les prist mercy. Le roy retourna vers un chastel que
+on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il
+commencirent paleter et lancier; si fu tantost pris. Moult fu le
+roy lie de ce qu'il dfouloit ainsi ses anemis sa volent, et luy
+estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se dparti
+de Betonne, et vint un autre chastel, que on appelle Mautal[217].
+Ceux du chastel commencirent lancier et eux deffendre; mais pou
+leur valut, car les Franois les avironnrent de toutes pars, si que
+ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si
+sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel
+une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue:
+les mineurs alrent tant environ qu'elle fu enverse et mene au
+nant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui
+fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost,
+qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne
+pourroient longuement durer n soustenir la puissance le roy: si s'en
+vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le
+chastel, et tantt le roy le fist garnir de sa gent.
+
+ [214] _Pre_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
+
+ [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village deux lieues de
+ Niort.
+
+ [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivire de ce nom, entre
+ Rochefort et Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [217] _Matha_, sur la rivire d'Anteine, au sud de
+ Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, prs de Matha.
+
+D'illec se parti, et vint un autre chastel que on appelle
+Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout
+raser terre et tresbuchier. Et puis aprs chevaucha avant tout son
+ost tant qu'il fu prs d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost
+au roy d'Angleterre estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de
+grans fosss larges et parfons. Quant le pont fu drci, si cuidrent
+passer Franois oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur
+verent[220] l'entre. Si commencirent paleter les uns contre les
+autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
+chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivire que on nomme
+Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit
+fait faire et drcier; le roy fist tendre ses paveillons et drcier
+sur la rivire. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France,
+si se retraist arrires, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
+pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy celle fois; et si avoit
+avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le
+prince de Gales, tout grant plent de chevaliers et d'autre gent
+appareillis bataille.
+
+ [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, deux lieues de
+ Saintes.
+
+ [220] _Ver_, dfendre, refuser.--Qui leur refusrent le passage.
+
+ [221] Charente.
+
+Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire arrires, si
+envoirent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le
+roy avoit fait drcier, et avecques eux grant plent d'arbalestriers
+et d'autres gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois
+passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en
+vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le
+fissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder
+ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point
+aler devant ce qu'il en eust congi de son frre le roy: quant le
+conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en
+retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
+
+ [222] _Mist jus_, mit bas.
+
+
+De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.
+
+Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passrent la
+rivire de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en
+retourna arrires de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost
+comme il fu pass, les fourriers coururent vers Saintes en dgastant
+tout ce que il trouvrent. Si comme les fourriers dgastoient tout
+avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les
+fourriers au roy de France dgastoient tout le pays. Quant le conte
+o ces nouvelles, il commanda ses fils qu'il s'armassent et tous
+ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux
+desconfire. Le conte de Bouloigne[223] o dire que le conte de la
+Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et
+s'en vint droit au conte de la Marche: l fu le poingnis fort et
+aspre, et l'abatis d'hommes pi et cheval. A ce premier poingnis
+fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de
+la Marche. Franois, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se
+combatoit, se hastrent moult de luy aidier, et orent grant despit de
+ce que le conte de la Marche les avoit premiers envas, si luy
+coururent sus. Illec entrrent en champ les deux roys l'un contre
+l'autre tout leur povoir.
+
+ [223] Alphonse, depuis roi de Portugal.
+
+Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent
+plus les Anglois souffrir n endurer le fait de la bataille. Quant le
+roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement
+courouci et esbahi, si s'en tourna vers la cit de Saintes. Les
+Franois virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacirent
+moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plent.
+
+En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers
+moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents
+sergents d'armes, sans la pitaille. Quant le roy ot eue victoire, il
+fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaoit les Anglois; lors
+s'en retournrent les chevaliers par le commandement le roy.
+
+Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
+d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes tout
+le remenant de leur gent, et firent entendant ceux de la ville qu'il
+aloient faire assaut aux Franois qui se reposoient; mais il
+tournrent leur chemin droit Blaives. L'endemain par matin que le
+jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient
+aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent
+la cit de Saintes. En telle manire comme nous avons devis con quist
+le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi
+de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et
+pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu
+tout espovent de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot
+donne, si vint luy en la ville de Coulombiers qui siet un mille
+de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de
+France.
+
+En ce meisme jour vint luy l'ainsn fils au conte de la Marche, et
+s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la
+manire qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy
+avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
+conte de Poitiers, frre le roy, et du demourant le conte et sa femme
+et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et
+dlivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage;
+c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit
+ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce
+que ledit conte n'estoit point prsent ces convenances entriner, le
+roy reut son fils en ostage jusques l'endemain que le dit conte
+devoit venir.
+
+ [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprs de Cognac, en Angoumois,
+ aujourd'hui village au confluent du N et de la
+ Charente.--_Crotay_. Le latin dit: _Crosantum._ Ce doit tre
+ _Crosant_, sur la _Creuse_, de peu distance de
+ Guret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de
+ Nangis, quatre lieues de Poitiers, et deux de Vivonne. Ces
+ trois chteaux, situs le premier dans le Poitou, le second dans
+ la Saintonge et le troisime dans la Marche, permettaient au roy
+ de France de tenir en chec les grands vassaux, qui de ce ct l
+ taient toujours secrtement attachs l'Angleterre. (_Note de
+ M. Paulin Pris._)
+
+ [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dpens.
+
+Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accord, si
+vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis,
+et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillrent
+devant le roy, et luy crirent mercy, plains de souspirs et de larmes,
+et luy commencirent dire: Trs-doux roy dbonnaire, pardonne-nous
+ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons
+mauvaisement ouvr et par orgueil, l'encontre de toy; sire, selon la
+grant franchise et la grant misricorde qui est en toy, pardonne-nous
+nostre mesfait.
+
+Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne
+pot tenir son cuer en flonnie[226], ains fu tantost mu en piti. Si
+fist lever le conte son cousin, et luy pardonna dbonnairement ce
+qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
+Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises
+sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois
+chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses
+enfants jurrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler
+encontre.
+
+ [226] _Flonnie_, fiel, mauvais vouloir.
+
+Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons
+par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de
+Ranconne. Ces choses furent acordes le jour de la Saint-Pierre,
+premier jour d'aoust, que le roy jut s prs de Pons et tout son ost.
+L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire
+de Mortaigne, qui avoient hostel et soustenu le roy d'Angleterre et
+toute sa gent en sa premire venue quant il fu arriv. Ces deux
+barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
+tous les autres barons du pays et toute la terre jusques la rivire
+de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire Blaives, o il estoit, que
+le roy venoit sur luy; si fu si espovent qu'il s'en alrent luy et le
+conte Richart Bordeaux; car s'il feussent demours, il eussent est
+pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy
+de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit
+faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trves:
+mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en
+fust pri des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte
+Richart, pour ce que il leur avoit fait bont en la terre d'oultre
+mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.
+
+1243.
+
+Coment le roy fu malade Pontoise.
+
+
+Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour
+aler luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent
+dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la
+ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult
+griefment malade; si en furent tous couroucis, grans et petis. Les
+prlas et les barons vindrent hastivement Pontoise, et orent grant
+piti du roy, qu'il trouvrent en si povre point. Il demourrent illec
+une pice pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la
+maladie lui enforoit de jour en jour plus forment. Si ordenrent que
+l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner
+sant au roy. L'en fist mander par tous les glyses cathdraux que
+l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_)
+prires et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant
+que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus
+parmi le pays et le palais, et commencirent tous crier et plourer
+et regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit
+les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne
+leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison
+aux povres comme aux riches.
+
+Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit
+courouci forment; et disoient entr'eux: Sire Dieu, que voulez-vous
+faire votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit
+et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?
+Lors laissirent tous les menestreus besoingnes faire, et coururent
+et hommes et femmes aux glyses et firent prires et oroisons, et
+donnrent aumosnes aux povres en grant dvocion, que Nostre-Seigneur
+voulsist ramener le roy en sant.
+
+Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le
+sot (_le sut_), qui estoit Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi
+comme certainement qu'il estoit trespass; si en fu moult dolent et
+moult courouci; et n'estoit point merveille, car l'glyse de Rome
+n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur o elle
+estoit contre l'empereur Federic.
+
+Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui
+commande aux vens et la mer et aux lmens, et les tourne quelle
+part qu'il veut, fu esmeu de piti; car il voult que le roy fust
+assouagi[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui
+estoient entour luy dirent que son esperit avoit est ravi. Quant il
+fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler
+oultre mer, et la prist dvotement. Le roy commena assouagier, tant
+que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte sant. Moult devint aumosnier
+et religieux aprs ceste maladie, et fu en moult grant dvocion de
+secourre la terre d'oultre mer[228].
+
+ [227] _Assouagier_, gurir, se calmer.
+
+ [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie
+ prit le roi Paris, dont il fut en tel danger, comme il le
+ disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le
+ drap sur le visage et disait qu'il tait mort. Et une autre dame
+ qui tait de l'autre ct du lit ne le voulut pas, mais disait
+ qu'il avait encore l'me au corps. Pendant qu'il entendait la
+ dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui
+ envoya aussitt la sant, et il put parler. Il demanda qu'on lui
+ donnt la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mre entendit
+ dire que la parole lui tait revenue et elle en eut la plus
+ grande joie; mais quand elle sut qu'il s'tait crois, ainsi
+ qu'il le contait lui-mme, elle eut autant de chagrin que si elle
+ l'avait vu mort. (_Joinville._)
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+CROISADE DE SAINT LOUIS EN GYPTE.
+
+1248-1250.
+
+Prise de Damiette par saint Louis, 1249.
+
+
+Saint Louis, au rapport de Gmal-Eddin, tait un des plus puissants
+princes de l'Occident; il tait roi de France. Le peuple de France,
+ajoute-t-il, s'est rendu clbre entre toutes les nations des Francs.
+Ce roi tait trs-religieux observateur de la foi chrtienne. Il
+voulait conqurir la Palestine, et soumettre d'abord l'gypte. Il
+tait accompagn de cinquante mille guerriers, et venait de passer
+l'hiver dans l'le de Chypre. Il se prsenta sur la cte, prs de
+l'embouchure de la branche du Nil qui passe Damiette, un vendredi 4
+juin 1249. Le sultan[229] tait alors camp Aschmoun-Thenab, sur le
+canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est del qu'il avait
+ordonn les prparatifs ncessaires. Il avait fourni Damiette de tout
+ce qui pouvait mettre la place en tat de faire une longue rsistance;
+des vivres et des provisions y avaient t amasss pour plus d'une
+anne; une forte garnison en avait la dfense; on distinguait entre
+autres les arabes Knamites, guerriers fameux par leur bravoure. De
+plus, le lit du fleuve tait gard par des vaisseaux envoys du Caire.
+Enfin, une arme formidable, sous la conduite de l'mir Fakr-Eddin,
+occupait la cte o les chrtiens devaient aborder.....
+
+ [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'toile de la religion).
+
+Le roi de France, continue Gmal-Eddin, se mit en devoir d'aborder
+sur la cte. On tait alors au samedi 5 juin. Il dbarqua avec toutes
+ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi tait
+rouge. Il y eut ce jour-l un engagement entre les Francs et les
+gyptiens, o plusieurs mirs musulmans furent tus. Le soir,
+Fakr-Eddin repassa le Nil avec son arme, sur le pont qui tait en
+face de Damiette; et sans s'arrter, il se rendit sur le canal
+d'Aschmoun, auprs du sultan. Il rgnait alors une extrme
+insubordination dans l'arme, cause de la maladie du prince;
+personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Knamites chargs
+de dfendre Damiette, se voyant abandonns, quittrent prcipitamment
+la ville, et se dirigrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les
+habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous
+s'enfuirent dans le plus grand dsordre, abandonnant les vivres et
+les provisions; car ils se trouvaient sans dfense, et ils craignaient
+d'prouver le mme sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan
+Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva dserte. Le lendemain
+dimanche, les chrtiens ne voyant plus d'ennemis, passrent aussi le
+Nil, et entrrent sans rsistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un
+vnement aussi dsastreux. A cette poque, ajoute Gmal-Eddin,
+j'tais au Caire, chez l'mir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville.
+Nous apprmes le jour mme, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce
+malheur nous pntra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que
+c'en tait fait de l'gypte, surtout cause de la maladie du sultan.
+La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion
+inexcusable; car la ville et pu tenir trs-longtemps. Dans l'invasion
+prcdente, sous Malek-Kamel, Damiette tait sans garnison, sans
+approvisionnements; et pourtant elle avait rsist pendant un an;
+encore fallut-il pour la rduire le concours de la famine et de la
+peste. Sa situation dans la guerre prsente tait bien plus favorable;
+mme aprs la retraite de Fakr-Eddin, si les Knamites et les
+habitants taient rests, s'ils avaient seulement tenu leurs portes
+fermes, ils auraient arrt tous les efforts des Francs. Pendant ce
+temps, l'arme serait revenue, et les Francs auraient t repousss.
+Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empcher.
+
+ [230] Lorsque la ville avait t prise par les Croiss, en 1219.
+
+Le sultan fut si indign contre les Knamites, qu'il fit pendre tous
+les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des reprsentations;
+vainement, dirent-ils: En quoi sommes-nous coupables? que
+pouvions-nous faire, tant abandonns des mirs et de toute l'arme?
+on n'couta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de
+cinquante.
+
+ REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 448.
+
+
+
+
+LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.
+
+1249.
+
+
+A sa trs excellente et trs-chre mre Blanche, illustre reine de
+France par la grce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dvou,
+salut, pit filiale et volont toujours soumise la sienne.
+
+Comme vous prenez beaucoup de part notre prosprit, celle des
+ntres et aux bons succs du peuple chrtien, lorsque vous les
+apprenez avec certitude, votre excellence se rjouira sans doute de
+savoir que le seigneur notre frre et roi, la reine et sa soeur, et
+nous aussi, jouissons, grce Dieu, d'une parfaite sant. Nous
+dsirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frre le
+comte d'Anjou a encore sa fivre quarte, mais elle est moins forte
+qu'auparavant. Le seigneur notre frre, les barons et les plerins,
+qui ont pass l'hiver dans l'le de Chypre, montrent sur leurs
+vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se
+diriger contre les ennemis de la foi chrtienne. Aprs beaucoup de
+travaux et de contrarits de la part des vents, ils arrivrent, sous
+la garde de Dieu, le vendredi d'aprs la Trinit, et vers midi, sur la
+cte, o ayant jet l'ancre, ils se rassemblrent sur le vaisseau du
+roi pour dlibrer sur ce qu'il y avoit faire. Comme ils virent
+devant eux Damiette et le port gards par une grande multitude de
+barbares, tant pied qu' cheval, et l'embouchure du fleuve couverte
+d'un grand nombre de vaisseaux arms, il fut rsolu que le lendemain
+chacun dbarquerait avec le seigneur roi.
+
+Le lendemain, l'arme chrtienne, abandonnant ses grands vaisseaux,
+descendit sur ses galres et ses autres petits btiments. Pleins de
+confiance dans la misricorde de Dieu et dans le secours de la croix
+que le lgat portait auprs du roi, ils se portrent vers la terre
+contre les ennemis, qui lanaient sur eux beaucoup de traits.
+Cependant, comme les petits btiments, cause du trop peu de
+profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'arme
+chrtienne, laissant ses btiments sous la garde de Dieu, se jeta dans
+les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude
+des Turcs dfendit le rivage contre les chrtiens, cependant, grce
+Notre-Seigneur Jsus-Christ, ceux-ci s'en rendirent matres sans
+aucune perte et turent un grand nombre de cavaliers et de pitons, et
+quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirrent dans
+la ville, qui tait trs-fortifie par le fleuve, par ses murs et par
+de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain,
+qui tait l'octave de la Trinit, l'arme chrtienne, les Sarrasins
+s'tant enfuis aprs l'avoir abandonne. Cela s'est fait par la seule
+faveur de Dieu. Apprenez que ces mmes Sarrasins ont laiss cette
+ville remplie de provisions de toutes espces et de machines de
+guerre. L'arme chrtienne, aprs s'en tre abondamment pourvue, en a
+encore laiss la moiti pour l'approvisionnement de la ville. Le roi,
+notre seigneur, y a sjourn avec son arme, et pendant son sjour a
+fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui tait ncessaire. Nous
+avons cru que nous resterions jusqu' la retraite des eaux du Nil, qui
+devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait prouver des
+pertes l'arme chrtienne.
+
+La comtesse d'Anjou a accouch dans l'le de Chypre, d'un beau garon
+bien constitu, qu'elle y a laiss en nourrice.
+
+Donn au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la
+veille de la Saint-Jean-Baptiste.
+
+ Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552.
+
+
+
+
+BATAILLE DE MANSOURAH.
+
+1250.
+
+
+Suivant Gmal-Eddin, les chrtiens taient rests (depuis juin 1249
+jusqu' la fin de novembre) Damiette occups s'y fortifier.
+Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se htrent d'avancer,
+cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On
+tait alors la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et
+suivit tous leurs mouvements. Ils arrivrent d'abord Farescour. A
+cette nouvelle, l'mir Fakr-Eddin crivit au Caire pour appeler tous
+les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces
+paroles de l'Alcoran: Accourez, grands et petits, et venez combattre
+pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est
+tout ce qui peut vous arriver de plus heureux. Cette lettre, ajoute
+Gmal-Eddin, tait fort loquente; on y remarquait plusieurs passages
+propres encourager les musulmans la guerre sacre. Les Francs, que
+Dieu maudisse, y tait-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils
+dsirent s'en rendre matres. Il est du devoir des vrais croyants de
+marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en
+chaire, le vendredi suivant, en prsence de tout le peuple, et arracha
+des larmes tous les assistants. Bientt on vit arriver Mansourah
+une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des
+provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient rpandu
+une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'arme
+gyptienne reculait seulement d'une journe, c'en tait fait de toute
+l'gypte.
+
+ [231] Malek-Saleh.
+
+Au commencement de ramadan (3 dcembre) il s'engagea un premier
+combat entre l'arme chrtienne et les avant-postes musulmans; un mir
+et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivrent
+ensuite au lieu appel Scharmesah, quelques jours aprs Baramoun, et
+enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On tait alors au
+13 de ramadan, et la consternation tait gnrale. Les chrtiens
+camprent au mme endroit o ils s'taient placs trente ans
+auparavant[232]; de son ct, l'arme musulmane tait rassemble
+Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'tait spare de
+l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourrent d'abord
+de fosss, de murs et de palissades; ils dressrent aussi leurs
+machines, et les firent jouer contre ceux qui dfendaient la rive
+oppose. Ils avaient leur flotte porte sur le Nil. Pour la flotte
+musulmane, elle tait aussi sur le Nil et avait jet l'ancre sous les
+murs de Mansourah. On commena par s'attaquer coups de traits et de
+pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque
+pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de
+chrtiens taient tus ou faits prisonniers; des braves de l'arme
+musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs
+tentes; quand ils taient aperus, ils se jetaient l'eau et se
+sauvaient la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en
+oeuvre pour surprendre les chrtiens. J'ai ou dire que l'un d'eux
+imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tte; de manire
+que, pendant qu'il nageait, un chrtien s'tant avanc pour prendre le
+melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le mme temps,
+la flotte musulmane s'empara d'un navire chrtien mont par deux cents
+guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans
+traversrent le canal, et attaqurent les chrtiens dans leur propre
+camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent
+faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire,
+entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte
+musulmane brla un vaisseau chrtien.
+
+ [232] En 1219.
+
+Cependant le canal qui sparait les deux armes n'tait pas large, et
+encore il offrait plusieurs gus faciles. Un mardi 8 fvrier, la
+cavalerie chrtienne, conduite par un perfide musulman, passa gu
+l'endroit nomm Salman, et se dploya sur l'autre rive. Ce mouvement
+fut si subit, qu'on ne s'en aperut pas temps; les musulmans furent
+surpris dans leurs propres tentes. L'mir Fakr-Eddin tait alors au
+bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit prcipitamment et monta
+cheval; mais dj le camp tait forc, et Fakr-Eddin s'tant avanc
+imprudemment, fut tu[233]. Dieu ait piti de son me! sa fin ne
+pouvait tre plus belle. Il avait joui de l'autorit un peu plus de
+deux mois[234].
+
+ [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel dsordre
+ effroyable rgnait alors dans l'arme musulmane. Le bruit de la
+ mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tard se rpandre, les
+ mameloucks et une partie des mirs se dbandrent pour courir
+ sa maison et la piller. Ses coffres furent briss, l'argent fut
+ enlev, les meubles et les chevaux emports; aprs quoi la maison
+ fut livre aux flammes. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ [234] Fakr-Eddin avait t nomm rgent, aprs la mort du Sultan,
+ en attendant l'arrive de son fils, qui tait gouverneur
+ d'Edesse.
+
+Cependant le frre du roi de France avait pntr en personne dans
+Mansourah. Il s'avana jusque sur les bords du Nil, au palais du
+sultan. Les chrtiens s'taient rpandus dans la ville. Telle tait la
+terreur gnrale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient
+droite et gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que
+toute l'arme ne ft mise en droute. Dj les Francs se croyaient
+assurs de la victoire, lorsque les mameloucks appels _giamdarites_
+et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles manier la
+lance et l'pe, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux,
+rompirent leurs colonnes et renversrent leurs croix. En un moment ils
+furent moissonns par le glaive ou crass par la massue des Turcs;
+quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingus couvrirent
+la terre de leurs cadavres. Ce succs fut si prompt, que l'infanterie
+chrtienne, qui dj tait parvenue au canal, ne put arriver temps.
+Un pont avait t jet sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus
+longtemps, ou si toute l'infanterie chrtienne avait pu prendre part
+au combat, c'en tait fait de l'islamisme; mais dj cette cavalerie
+tait presque anantie; une partie seulement parvint sortir de
+Mansourah, et se rfugia sur une colline nomme Gdil, o elle se
+retrancha. Enfin, la nuit spara les combattants. Cette journe devint
+la source des bndictions de l'islamisme et la clef de son
+allgresse. Lorsque l'action commena, un pigeon en apporta la
+nouvelle au Caire. On tait alors dans l'aprs-midi. Le billet tait
+adress l'mir Hossam-Eddin, qui me le donna lire; il tait ainsi
+conu: Au moment o ce billet est crit, l'ennemi fond sur Mansourah;
+on en est aux mains. Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous
+frapprent tous de terreur; on regardait gnralement l'islamisme
+comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencrent arriver du
+camp; la porte de la Victoire, tourne de ce ct, resta toute la nuit
+ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du
+soleil, nous remes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans.
+Aussitt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les
+rues retentirent des marques de la joie publique; les coeurs se
+livrrent l'allgresse, et l'on commena se rassurer sur l'issue
+de cette guerre.
+
+ GMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothque des
+ Croisades_, t. 4, p. 457.
+
+
+
+
+SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.
+
+
+Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-mme me le
+conta. Il me dit qu'il avait laiss sa bataille[235] et s'tait mis
+lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de
+monseigneur Gauthier de Chtillon, qui faisait l'arrire-garde; et me
+conta le roi qu'il tait mont sur un petit roncin[236], couvert d'une
+housse de soie, et dit que derrire lui il ne demeura de tous
+chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel
+mena le roi jusqu' Casel[237], l o le roi fut pris. Le roi me
+conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le dfendait contre les
+Sarrasins, comme le bon valet dfend contre les mouches la coupe de
+son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il
+prenait son pe, qu'il avait mise entre lui et l'aron de sa selle,
+la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'
+ct le roi; il mena ainsi le roi jusqu' Casel, o on le descendit en
+une maison et o on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris,
+comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le
+soir[238]. L vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi
+qu'il avait vu l'mir[239], avec lequel il avait trait de la trve;
+que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trve de la
+manire que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allt et
+qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait t son
+turban de sa tte et ta son anneau de son doigt pour assurer qu'il
+tiendrait la trve. Pendant ce temps il advint un grand malheur nos
+gens; un tratre sergent, qui avait nom Marcel, commena crier nos
+gens: Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240],
+et ne faites pas occire le roi. Tous crurent que le roi leur avait
+mand, et rendirent leurs pes aux Sarrasins. L'mir vit que les
+Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit monseigneur
+Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnt trve nos gens, car il
+voyait bien qu'ils taient pris.
+
+ [235] Corps d'arme, bataillon.
+
+ [236] Petit cheval de selle pour les domestiques.
+
+ [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur dition de Joinville
+ (_Collection des Mmoires pour servir l'histoire de France
+ depuis le treizime sicle jusqu' la fin du dix-huitime_)
+ disent (t. I, p. 237) que les croiss appelaient tout village
+ Casel; et que ce Casel doit tre le village de Baramoun, bti sur
+ la rive droite du Nil, trois ou quatre lieues de Mansourah.
+
+ [238] Saint Louis tait alors trs-malade de l'pidmie qui avait
+ dtruit son arme, et qui tait le scorbut et la dyssenterie.
+
+ [239] L'amiral.
+
+ [240] Ordonne; mandement, ordre.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+GAUTHIER DE CHATILLON.
+
+
+Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en gypte pendant
+que nous y tions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier
+de Chtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de
+Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Chtillon en une rue qui
+tait au casel o le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit
+le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrmits. Dans
+cette rue tait monseigneur Gauthier de Chtillon, l'pe au poing
+toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue,
+il leur courait sus, l'pe au poing, et les chassait hors du casel;
+et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui
+tiraient aussi bien devant que derrire, ils le couvraient de flches.
+Quand il les avait chasss hors du casel, il arrachait ces traits
+qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec
+son pe et criait: Chtillon! chevalier! o sont mes hommes? Quand il
+se retournait, il voyait que les Turcs taient entrs par l'autre bout
+du casel; il leur recourait sus, l'pe au poing, et les en chassait;
+et ainsi fit par trois fois de la manire dessus dite.
+
+Quand l'amiral des galres m'eut amen vers ceux qui avaient t pris
+ terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier ceux qui avaient t
+autour de lui; je ne trouvai personne qui pt me dire comment il avait
+t pris, except monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me
+dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva
+un Turc qui tait mont sur le cheval de monseigneur Gauthier de
+Chtillon, et la croupire du cheval tait toute sanglante; il lui
+demanda ce qu'il avait fait de celui qui le cheval appartenait, et
+le Turc lui rpondit qu'il lui avait coup la gorge, tout cheval,
+comme il paraissait la croupire qui tait rougie de son sang.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS
+
+_Sur sa captivit et sa dlivrance._
+
+1250.
+
+
+Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, ses chers et fidles
+prlats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et tous les autres
+habitants de son royaume qui ces prsentes lettres parviendront,
+salut.
+
+Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, dsirant de toute notre
+me poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jug convenable
+de vous informer tous qu'aprs la prise de Damiette, que
+Notre-Seigneur Jsus-Christ, par sa misricorde ineffable, avait comme
+par miracle livre au pouvoir des chrtiens, ainsi que vous l'avez
+sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partmes de cette
+ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armes de terre et de mer
+tant runies, nous marchmes contre celle des Sarrasins, qui tait
+rassemble et campe dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure.
+Pendant notre marche, nous soutnmes les attaques des ennemis, qui
+prouvrent constamment quelque perte assez considrable. Un jour,
+entre autres, plusieurs de l'arme d'gypte, qui taient venus
+attaquer les ntres, furent tous tus. Nous apprmes en chemin que le
+soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de
+mourir il avait envoy chercher son fils, qui restait dans les
+provinces de l'Orient, et avait fait prter serment de fidlit en
+faveur de ce prince tous les principaux officiers de son arme, et
+qu'il avait laiss le commandement de toutes ses troupes un de ses
+mirs, Fakr-Eddin. A notre arrive au lieu que nous venons de nommer,
+nous trouvmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fte
+de Nol que nous y arrivmes; mais nous ne pmes approcher des
+Sarrasins, cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux
+armes, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se spare en
+cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plames notre camp entre ces
+deux fleuves, nous tendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous emes
+l quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des
+leurs tus par l'pe des ntres, mais dont un grand nombre fut noy
+dans les eaux. Comme le Thanis n'tait pas guable, cause de la
+profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commenmes
+ y jeter une chausse pour ouvrir un passage l'arme chrtienne;
+nous y travaillmes pendant plusieurs jours avec des peines, des
+dangers et des dpenses infinies. Les Sarrasins s'opposrent de tous
+leurs efforts nos travaux; ils levrent des machines contre nos
+machines; ils brisrent avec des pierres et brlrent avec leur feu
+grgeois les tours en bois que nous dressions sur la chausse. Nous
+avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chausse,
+lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connatre un gu par o l'arme
+chrtienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassembl nos barons et
+les principaux de notre arme le lundi d'avant les Cendres, il fut
+convenu que le lendemain, c'est--dire le jour de Carme-prenant, on
+se rendrait de grand matin au lieu indiqu pour passer le fleuve, et
+qu'on laisserait une petite partie de l'arme la garde du camp. Le
+lendemain, ayant rang nos troupes en ordre de bataille, nous nous
+rendmes au gu, nous traversmes le fleuve, non sans courir de grands
+dangers, car le gu tait plus profond et plus prilleux qu'on ne
+l'avait annonc. Nos chevaux furent obligs de passer la nage, et il
+n'tait pas ais de sortir du fleuve, cause de l'lvation de la
+rive, qui tait toute limoneuse.
+
+Lorsque nous emes travers le fleuve, nous arrivmes au lieu o
+taient dresses les machines des Sarrasins, en face de notre
+chausse. Notre avant-garde ayant attaqu l'ennemi lui tua du monde,
+et n'pargna ni le sexe ni l'ge. Dans le nombre, les Sarrasins
+perdirent un chef et quelques mirs. Nos troupes s'tant ensuite
+disperses, quelques-uns de nos soldats traversrent le camp des
+ennemis, et arrivrent au village nomm Massoure, tuant tout ce qu'ils
+rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'tant aperus de
+l'imprudence des ntres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils
+les entourrent de toutes parts et les accablrent. Il se fit l un
+grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres,
+dont nous avons avec raison dplor et dont nous dplorons encore la
+perte. L nous avons perdu aussi notre brave et illustre frre le
+comte d'Artois, digne d'ternelle mmoire. C'est dans l'amertume de
+notre coeur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous
+dussions plutt nous en rjouir, car nous croyons et esprons qu'ayant
+reu la couronne du martyre, il est all dans la cleste patrie et
+qu'il y jouit de la rcompense accorde aux saints martyrs. Ce
+jour-l, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous
+accablant d'une grle de flches, nous soutnmes leurs rudes assauts
+jusqu' la neuvime heure, o le secours de nos balistes nous manqua
+tout fait. Enfin, aprs avoir eu un grand nombre de nos guerriers et
+de nos chevaux blesss ou tus, avec le secours de Notre-Seigneur nous
+conservmes notre position, et nous y tant rallis, nous allmes le
+mme jour placer notre camp tout prs des machines des Sarrasins. Nous
+y restmes avec un petit nombre des ntres, et nous y fmes un pont de
+bateaux pour que ceux qui taient au del du fleuve pussent venir
+nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui camprent auprs de nous.
+Alors les machines des Sarrasins ayant t dtruites, nos soldats
+purent aller et venir librement et en sret, d'une arme l'autre,
+en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de
+perdition ayant runi leurs forces de toutes parts, dans l'intention
+d'exterminer l'arme chrtienne, vinrent attaquer nos lignes avec
+beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part
+et d'autre, qu'il ne s'en tait jamais vu, disait-on, de pareil dans
+ces parages. Avec le secours de Dieu, nous rsistmes de tous cts,
+nous repoussmes les ennemis, et nous en fmes tomber un grand nombre
+sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant
+des provinces orientales, arriva Massoure. Les gyptiens le reurent
+comme leur matre et avec des transports de joie. Son arrive redoubla
+leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement
+de Dieu, tout alla de notre ct contre nos dsirs. Une maladie
+contagieuse se mit dans notre arme, et enleva les hommes et les
+animaux, de telle sorte qu'il y en avait trs-peu qui n'eussent
+regretter des compagnons ou soigner des malades. L'arme chrtienne
+fut en peu de temps trs-diminue. Il y eut une si grande disette que
+plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette
+ne pouvaient apporter l'arme les provisions qu'on y avait
+embarques sur le fleuve, parce que les btiments et les pirates
+ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparrent mme de plusieurs
+de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui
+nous apportaient des vivres et des provisions, et turent un grand
+nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue
+de vivres et de fourrages jeta la dsolation et l'effroi dans l'arme,
+et nous fora, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de
+quitter notre position et de retourner Damiette; telle tait la
+volont de Dieu.
+
+Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-mme, mais dans
+celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volont, pendant que
+nous tions en chemin, c'est--dire le 5 du mois d'avril, les
+Sarrasins, ayant runi toutes leurs forces, attaqurent l'arme
+chrtienne, et par la permission de Dieu, cause de nos pchs, nous
+tombmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frres les comtes
+de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par
+terre, fmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une
+grande effusion de sang chrtien. La plupart de ceux qui s'en
+retournaient par le fleuve furent de mme faits prisonniers ou tus.
+Les btiments qui les portaient furent en grande partie brls avec
+les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours aprs notre captivit,
+le soudan nous fit proposer une trve; il demandait avec instance,
+mais aussi avec menaces, qu'on lui rendt sans retard Damiette et tout
+ce qu'on y avait trouv, et qu'on le ddommaget de toutes les pertes
+et de toutes les dpenses qu'il avait faites jusqu' ce jour, depuis
+le moment o les chrtiens taient entrs dans Damiette. Aprs
+plusieurs confrences, nous conclmes une trve pour dix ans, aux
+conditions suivantes.
+
+Le soudan dlivrerait de prison, et laisserait aller o ils
+voudraient, nous et tous ceux qui avaient t faits captifs par les
+Sarrasins depuis notre arrive en gypte, et tous les autres
+chrtiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient t faits
+prisonniers depuis que le soudan Kamel, aeul du soudan actuel, avait
+conclu une trve avec l'empereur. Les chrtiens conserveraient en paix
+toutes les terres qu'ils possdaient dans le royaume de Jrusalem au
+moment de notre arrive. Pour nous, nous nous obligions rendre
+Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la libert des
+prisonniers et pour les pertes et dpenses dont il vient d'tre parl
+(nous en avons dj pay 400), et dlivrer tous les prisonniers
+sarrasins que les chrtiens avaient faits en Egypte depuis que nous y
+tions venus, ainsi que ceux qui avaient t faits captifs dans le
+royaume de Jrusalem, depuis la trve conclue entre le mme empereur
+et le mme soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui
+taient Damiette seraient, aprs notre dpart, sous la garde et la
+dfense du soudan et transports dans le pays des chrtiens lorsque
+l'occasion s'en prsenterait. Tous les chrtiens malades et ceux qui
+resteraient Damiette pour vendre ce qu'ils y possderaient auraient
+une gale sret, et se retireraient par mer et par terre quand ils
+voudraient, sans prouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan
+tait tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrtiens
+tous ceux qui voudraient se retirer par terre.
+
+ [241] Le besant valait 9 fr. 50.
+
+Cette trve, conclue avec le soudan, venait d'tre jure de part et
+d'autre, et dj le soudan s'tait mis en marche avec son arme pour
+se rendre Damiette et remplir les conditions qui venaient d'tre
+stipules, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers
+sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'arme,
+se prcipitrent sur le soudan, au moment o il se levait de table, et
+le blessrent cruellement. Le soudan, malgr cela, sortit de sa tente,
+esprant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tu coups
+d'pe en prsence de presque tous les mirs et de la multitude des
+autres Sarrasins. Aprs cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier
+moment de leur fureur, vinrent les armes la main notre tente,
+comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le
+craignirent, nous gorger nous et les chrtiens; mais la clmence
+divine ayant calm leur furie, ils nous pressrent d'excuter les
+conditions de la trve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances
+furent mles de menaces terribles; enfin, par la volont de Dieu, qui
+est le pre des misricordes, le consolateur des affligs, et qui
+coute les gmissements de ses serviteurs, nous confirmmes par un
+nouveau serment la trve que nous venions de faire avec le soudan.
+Nous remes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment
+semblable, d'aprs leur loi, d'observer les conditions de la trve. On
+fixa le temps o l'on rendrait les prisonniers et la ville de
+Damiette. Ce n'tait point sans difficult que nous tions convenus
+avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore
+sans difficult que nous en convnmes de nouveau avec les mirs. Comme
+nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'aprs ce que nous dirent
+ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le vritable tat
+des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres,
+nous jugemes qu'il valait mieux pour la chrtient que nous et les
+autres prisonniers fussions dlivrs au moyen d'une trve, que de
+retenir cette ville avec le reste des chrtiens qui s'y trouvaient, en
+demeurant nous et les autres prisonniers exposs tous les dangers
+d'une pareille captivit. C'est pourquoi au jour fix les mirs
+reurent la ville de Damiette; aprs quoi, ils nous mirent en libert
+nous et nos frres, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de
+Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de
+Jrusalem et de Chypre. Nous emes alors une ferme esprance qu'ils
+rendraient et dlivreraient tous les autres chrtiens, et que suivant
+la teneur du trait ils tiendraient leur serment.
+
+Cela fait, nous quittmes l'Egypte, aprs y avoir laiss des personnes
+charges de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de
+garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de btiments de
+transport suffisants. Arrivs ici, nous avons envoy en gypte des
+vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la
+dlivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les
+autres choses que nous y avions laisses, telles que des machines, des
+armes, des tentes, une certaine quantit de chevaux et plusieurs
+autres objets; mais les mirs ont retenu trs-longtemps au Caire ces
+commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents
+prisonniers, de douze mille qu'il y a en gypte. Quelques-uns encore
+ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres
+choses, les mirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux
+aprs la trve conclue et jure, c'est qu'au rapport de nos
+commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays,
+ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont
+forcs, l'pe leve sur leur tte, d'abjurer la foi catholique et
+d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse
+de faire; mais les autres, comme des athltes courageux, enracins
+dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme rsolution,
+n'ont pu tre branls par les menaces ou par les coups des ennemis,
+et ils ont reu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons
+pas, crie au Seigneur pour le peuple chrtien; ils seront dans la cour
+cleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus
+utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservs sur cette
+terre. Les musulmans ont aussi gorg plusieurs chrtiens qui taient
+rests malades Damiette. Quoique nous eussions observ les
+conditions du trait que nous avions fait avec eux et que nous
+fussions toujours prts les observer encore, nous n'avions aucune
+certitude de voir dlivrer les prisonniers chrtiens ni restituer ce
+qui nous appartenait.
+
+Lorsqu'aprs la trve conclue et notre dlivrance, nous avions la
+ferme confiance que le pays d'outre-mer occup par les chrtiens
+resterait dans un tat de paix jusqu' l'expiration de la trve, nous
+emes la volont et le projet de retourner en France. Dj nous nous
+disposions aux prparatifs de notre passage; mais quand nous vmes
+clairement, par ce que nous venons de raconter, que les mirs
+violaient ouvertement la trve et, au mpris de leur serment, ne
+craignaient point de se jouer de nous et de la chrtient, nous
+assemblmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de
+l'Hpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jrusalem; nous les
+consultmes sur ce qu'il y avait faire. Le plus grand nombre jugea
+que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que
+nous tions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entirement
+aux Sarrasins, surtout dans l'tat de misre et de faiblesse o il
+tait rduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de
+dlivrance les prisonniers chrtiens qui taient au pouvoir de
+l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le
+temps amnerait quelque chose de bon, tel que la dlivrance des
+captifs, la conservation des chteaux et forteresses du royaume de
+Jrusalem, et autres avantages pour la chrtient, surtout depuis que
+la discorde s'tait leve entre le soudan d'Alep et ceux qui
+gouvernaient au Caire. Dj ce soudan, aprs avoir runi ses armes,
+s'est empar de Damas et de quelques chteaux appartenant au souverain
+du Caire. On dit qu'il doit venir en gypte pour venger la mort du
+soudan que les mirs ont tu, et se rendre matre s'il le peut de tout
+le pays.
+
+D'aprs ces considrations, et compatissant aux misres et aux
+tourments de la Terre Sainte, nous qui tions venus son secours,
+plaignant la captivit et les douleurs de nos prisonniers, quoique
+plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous
+avons mieux aim diffrer notre passage et rester encore quelque temps
+en Syrie, que d'abandonner entirement la cause du Christ et de
+laisser nos prisonniers exposs de si grands dangers. Mais nous
+avons dcid de renvoyer en France nos chers frres les comtes de
+Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre trs-chre dame et
+mre et de tout le royaume.
+
+Comme tous ceux qui portent le nom de chrtien doivent tre pleins de
+zle pour l'entreprise que nous avons forme, et vous en particulier,
+qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple
+privilgi pour la conqute de la Terre Sainte, que vous devez
+regarder comme votre proprit, nous vous invitons tous servir celui
+qui vous servit sur la croix en rpandant son sang pour votre salut;
+car cette nation criminelle, outre les blasphmes qu'elle vomissait
+en prsence du peuple chrtien contre le Crateur, battait de verges
+la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi
+chrtienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prts
+ venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos
+devanciers qui se distingurent entre les autres nations par leur
+dvotion, par la sincrit de leur foi, et remplirent l'univers du
+bruit de leurs belles actions. Nous vous avons prcds dans le
+service de Dieu; venez vous joindre nous. Quoique vous arriviez plus
+tard, vous recevrez du Seigneur la rcompense que le pre de famille
+de l'vangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent
+travailler sa vigne la fin du jour, comme aux ouvriers qui taient
+venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours
+pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences
+promises aux croiss, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites
+donc vos prparatifs, et que ceux qui la vertu du Trs-Haut
+inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prts pour le mois
+d'avril ou de mai prochain. Quant ceux qui ne pourront tre prts
+pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en tat de faire celui
+qui aura lieu la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la
+clrit, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prlats et
+autres fidles du Christ, aidez-nous auprs du Trs-Haut par la faveur
+de vos prires; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous
+sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clmence divine
+les biens dont nos pchs nous rendent indignes.
+
+Fait Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'aot.
+
+ Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p.
+ 559.
+
+
+
+
+DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.
+
+
+Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues la connaissance de
+la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de
+quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne
+pouvant ni ne voulant y croire, ordonnrent que ces messagers fussent
+pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais
+lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux
+messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien,
+lorsqu'ils virent des crits relatifs tout cela, munis de sceaux et
+signes convenus, n'en pas douter, la France entire fut plonge dans
+la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que
+les chevaliers se plaignaient, schaient de chagrin et ne voulaient
+pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pres et les mres
+pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de
+ceux qui leur avaient donn la vie; les parents, de leurs parents; les
+amis, de leurs amis. La beaut des femmes tait change par le
+chagrin; les guirlandes de fleurs taient rejetes au loin; on
+n'entendait plus de chansons; les instruments de musique taient
+dfendus. Toutes les marques extrieures de la joie avaient fait place
+au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,
+accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans
+l'amertume de leur me et l'immensit de leur douleur, et
+s'emportaient en paroles de blasphme qui sentaient l'apostasie ou
+l'hrsie. Et la foi de plusieurs commena vaciller. Venise, ville
+trs-fameuse, et beaucoup de cits d'Italie, qui sont habites par des
+demi-chrtiens, seraient tombes dans l'apostasie si elles n'eussent
+t fortifies par les consolations de leurs vques et des saints
+religieux, lesquels leur assuraient en vrit que ceux qui avaient t
+tus rgnaient dj dans le ciel titre de martyrs et ne voudraient
+plus pour tout l'or du monde revenir dans la valle tnbreuse de
+cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns,
+mais non de tous.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Brholles.
+
+
+
+
+CHANT ARABE.
+
+Compos aprs le dpart de saint Louis.
+
+
+Quand tu verras le Franais[242], dis-lui ces paroles d'un ami
+sincre:
+
+Puisses-tu recevoir de Dieu la rcompense qui t'est dire pour avoir
+caus la mort de tant de serviteurs du Messie.
+
+Tu venais en gypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais,
+insens, que ses forces se rduiraient en fume.
+
+Vois maintenant ton arme; vois comme ton imprudente conduite l'a
+prcipite dans le sein du tombeau.
+
+Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tu, prisonnier ou
+cribl de blessures!
+
+Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles ides! Peut-tre
+Jsus veut-il se dbarrasser de vous!
+
+Peut-tre le Pape est-il bien aise de ce dsastre; car souvent un
+prtendu ami donne des conseils perfides.
+
+En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il mritait
+encore plus de confiance que Schak et Satih[243].
+
+Et si le roi tait tent de venir venger sa dfaite, si quelque motif
+le ramenait en ces lieux,
+
+Dis-lui qu'on lui rserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y
+trouvera encore et ses chanes et l'eunuque Sabih[245].
+
+ [242] Le roi.--Le pote s'adresse un ami qui est cens charg
+ de remettre le chant saint Louis.
+
+ [243] Clbres devins arabes.
+
+ [244] Qui lui avait servi de prison.
+
+ [245] Qui avait t son gelier.
+
+ Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des Croisades_, t.
+ IV, p. 474.
+
+
+
+
+LA REINE A DAMIETTE.
+
+
+Vous avez entendu les grandes perscutions que le roi et nous
+souffrmes, auxquelles perscutions la reine n'chappa pas, ainsi que
+vous l'entendrez ci-aprs. Car trois jours avant qu'elle accoucht lui
+vinrent les nouvelles que le roi tait pris; desquelles nouvelles elle
+fut si effraye, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il
+lui semblait que toute sa chambre ft pleine de Sarrasins, et elle
+criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle tait
+grosse ne prt pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
+chevalier, de l'ge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main.
+Toutes les fois que la reine criait, il disait: Madame, n'ayez garde,
+car je suis ici. Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde,
+except le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
+et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: Je
+vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donne, que si les
+Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tte avant
+qu'ils me prennent. Et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je
+le ferai volontiers, car je l'avais dj bien pens que je vous
+tuerais avant qu'ils nous aient pris.
+
+La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
+Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il tait n.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LA REINE BLANCHE.
+
+
+A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mre tait morte.
+Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler.
+Aprs cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je
+vins devant lui en sa chambre, o il tait tout seul, et qu'il me vit,
+il tendit ses bras, et me dit: Ah! snchal, j'ai perdu ma
+mre.--Sire, rpondis-je, je ne m'en tonne pas, car elle devait
+mourir; mais je m'tonne que vous, qui tes un sage homme, ayez men
+si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que
+l'homme a au coeur ne lui doit point paratre au visage; car celui qui
+le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux. Il lui fit
+faire de trs-beaux services en Terre Sainte; et aprs il envoya en
+France un courrier charg de lettres de prires aux glises, pour
+qu'on prit pour elle.
+
+ [246] Ville de la Terre Sainte.
+
+Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et trs-sainte femme, me vint
+dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse
+vers elle pour la consoler. Et quand je vins l, je trouvai qu'elle
+pleurait, et je lui dis que vrit dit celui qui dit qu'on ne doit pas
+croire femme, car c'tait la femme que vous hassiez le plus, et vous
+en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'tait pas pour elle
+qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.
+
+Les durets que la reine Blanche fit la reine Marguerite furent
+telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils ft
+en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher.
+L'htel o le roi et la reine se plaisaient le plus demeurer tait
+Pontoise, parce que la chambre du roi tait au-dessus de la chambre de
+la reine. Ils avaient ainsi arrang leur affaire qu'ils allaient
+causer dans un escalier qui descendait d'une chambre l'autre; et ils
+avaient si bien dispos leurs arrangements que, quand les huissiers
+voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient
+les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa
+chambre pour que sa mre l'y trouvt. Ainsi faisaient les huissiers de
+la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait,
+afin qu'elle y trouvt la reine Marguerite.
+
+Une fois le roi tait ct de la reine sa femme, qui tait en trop
+grand danger de mort, parce qu'elle s'tait blesse d'un enfant
+qu'elle avait eu. La reine Blanche vint l et prit son fils par la
+main, et lui dit: Venez vous-en, vous ne faites rien ici. Quand la
+reine Marguerite vit que la mre emmenait le roi, elle s'cria:
+Hlas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!
+Et alors elle se pma, et l'on crut qu'elle tait morte; et le roi,
+qui crut qu'elle se mourait, revint, et grand'peine on la fit
+revenir.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LES PASTOUREAUX.
+
+1251.
+
+De la croiserie des Pastouriaus.
+
+
+Une autre aventure avint en l'an de grce mil deux cens cinquante et
+un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist
+convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art
+tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou
+de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre
+besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy
+estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouv un
+sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis s
+mains des Sarrasins.
+
+Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop
+durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il
+se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent
+grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant
+amour.
+
+ [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen ge,
+ communaut de religion. (_Note de M. Paulin Pris._)
+
+Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France.
+Quant il fu en l'entre, si se pourpensa o et en quel partie il
+jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre
+qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom
+de sacrifice que il faisoit au dable. Quand il ot ce fait, il s'en
+vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur
+dist qu'il estoit homme de Dieu: Par vous, mes doux enfans, sera la
+terre d'oultre-mer dlivre des anemis de la foy crestienne. Si tost
+comme il orent sa voix, il alrent aprs luy et le commencirent
+suivir par tout o il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se
+metoient la voie aprs les autres, si que sa compaignie fu si grant
+que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent
+en la cit d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
+
+Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes et quanqu'il
+demandrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
+estre. Si leur demandrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
+monstrrent et vint devant eux tout une grant barbe, ainsi comme s
+il fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et pasle.
+
+Quant il le virent de telle contenance, si le prirent qu'il prist
+hostieulx et leur biens tout sa volent, et s'agenoillrent aucuns
+devant lui tout ainsi comme s ce fust un corps saint; et luy
+donnrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commena
+avironner tout le pays et pourprendre tous les enfans de la contre,
+tant qu'il furent plus de quarante mille.
+
+Quant il se vit en si grant estat, si commena preschier et
+despecier mariages, et reffaire tout sa volent; et disoit qu'il
+avoit povoir de absoudre de toutes manires de pchis. Quant les
+clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent
+contraires, et leur monstrrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
+achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux
+pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il
+pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contre tant qu'il
+vindrent Paris.
+
+La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si
+hardi qui les contredist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme
+cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par
+Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly
+demanda coment il avoit nom: et il respondi que on l'appeloit le
+maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans
+dons. De la royne se parti, et s'en vint ses compaingnons, qui bien
+savoient sa mauvaisti, et si leur pria qu'il pensassent d'occire
+prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la
+royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien fait
+quanqu'il feroient.
+
+Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme vesque
+en l'glyse de Saint-Eustache de Paris, et prescha la mitre en la
+teste comme vesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres
+pastouriaux si alrent par tout Paris, et occirent tous les clers
+qu'il y trouvrent; et convint que les portes de Petit pont fussent
+fermes, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui
+estoient venus de pluseurs contres pour aprendre.
+
+Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de quanqu'il pot, si s'en
+parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient
+tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous
+hbergier n soustenir. Si en envoia une partie droit Bourges, et
+commanda ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient
+prendre et lever du pays, que il le prissent; et quant il auroient ce
+fait, que il retournassent luy au port de Marseille o il les
+attendroit. Si se dpartirent en telle manire, et s'en ala une partie
+droit Bourges, et l'autre partie Marseille.
+
+Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtrent,
+car l'en avoit bien racont qu'il faisoient moult de maux. Si alrent
+parler la justice et ceux qui devoient la ville garder, et leur
+dirent que telle esmeute et telle alle d'enfans et de pastouriaux
+estoit trouve par grant malice, et par art de diable et par
+enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les
+maistres des pastouriaux tous prouvs en mauvaisti et en cas de
+larrecin.
+
+Le prvost et le bailli s'accordrent ce qu'il disoient, et furent
+tous aviss de la besoingne. Les pastouriaux entrrent en Bourges et
+s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvrent oncques n clerc
+n prestre; si commencirent mener leur maitrises, ainsi comme il
+avoient fait Paris et s autres bonnes villes o il leur fu tout
+abandonn faire leur volent.
+
+Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir leur
+volent, il commencirent brisier coffres et huches, et prendre or
+et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles,
+et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui
+estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur
+mauvaisti. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur
+mauvaisti, et coment il avoient tout le pays enfantosm par leur
+enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugis et pendus, et
+les enfans s'en retournrent tous esbahis, chascun en sa contre.
+
+Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il
+alassent de nuit et de jour Marseille; qui portrent lettres au
+viguier, squelles toute la mauvaisti au maistre de Hongrie estoit
+contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus unes hautes
+fourches; et les pastouriaux qui aloient aprs luy s'en retournrent
+povres et mandians.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publies et annotes par
+ M. _Paulin Pris_.
+
+
+
+LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.
+
+1254.
+
+
+Le roi d'Angleterre Henri III tant venu la noble maison de
+religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prire sur les
+tombes de ses prdcesseurs qui y avaient t enterrs. Puis, tant
+venu au spulcre de sa mre, Isabelle, qui tait dans le cimetire, il
+fit transfrer le corps dans l'glise, fit lever par-dessus un
+mausole, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la mme
+glise, de prcieuses toffes de soie, accomplissant ainsi ce
+commandement du Seigneur: Honore ton pre et ta mre...
+
+ [248] Clbre abbaye dans l'Anjou, prs de Saumur.
+
+Se sentant malade, il alla semblablement Pontigny, se mit pieusement
+en prire sur la tombe et sur la chsse de saint Edmond, et recouvra
+le bienfait de la sant. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des
+prsents prcieux et dignes d'un roi.
+
+A la mme poque, comme le seigneur roi d'Angleterre dsirait
+ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi
+son beau-frre[249], la dame reine de France, soeur de la dame reine
+d'Angleterre, les cits et les glises de France, les moeurs et
+l'intrieur des Franais, et la trs noble chapelle du roi de France,
+qui est Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont
+gardes, il envoya au roi de France des dputs solennels et quand il
+eut obtenu passage en toute bienveillance et scurit, il rassembla
+son escorte et sa trs-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la
+ville d'Orlans.
+
+ [249] Saint Louis avait pous Marguerite de Provence, soeur
+ d'lonore de Provence, femme de Henri III.
+
+Le trs-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa
+terre et aux citoyens des cits par lesquelles le roi d'Angleterre
+devait passer de faire dblayer les rues des immondices, des souches
+de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre
+partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous
+les ornements qu'ils pourraient trouver les faades des glises et des
+maisons; de le recevoir avec respect et allgresse, au bruit des
+cantiques et des cloches, la lueur des cierges, et revtus de leurs
+habits de fte; d'aller sa rencontre quand il viendrait, et de le
+servir avec empressement pendant son sjour.
+
+Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrive du seigneur roi
+d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu' Chartres. En se voyant ils
+se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre et se donnrent le
+baiser. Ils se tmoignrent leur amiti par des salutations mutuelles
+et par un change de paroles affables. Le seigneur roi de France
+ordonna qu'on fournt libralement ses frais des procurations[250]
+opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il
+serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta
+volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille
+chevaux magnifiques, monts par des personnages de marque, sans
+compter les chariots et les btes de somme, ainsi que les chevaux
+d'lite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Franais
+taient stupfaits de cette nouveaut imprvue. En outre, pendant
+toute la journe, et de jour en jour, la compagnie des deux rois
+s'accrut immensment et merveilleusement, comme a coutume de le faire
+un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec
+sa soeur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour
+trouver ses autres soeurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de
+Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se
+fliciter, se consoler mutuellement et se tmoigner leur amiti par
+des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mre, la
+comtesse de Provence, nomme Batrix, tait prsente et pouvait se
+glorifier, comme une autre Niob, en considrant ses enfants, car il
+n'y avait pas dans le sexe fminin une seule mre au monde qui pt se
+glorifier et se fliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle
+de ses filles.
+
+ [250] _Procuration_, dans les titres ecclsiastiques, se dit des
+ repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les
+ glises ou monastres, soit vques, archidiacres ou visiteurs.
+ (_Dict. de Trvoux._)
+
+Cependant les coliers de Paris, surtout ceux qui taient anglais de
+nation[251], tant instruits de l'arrive de si grands rois et de si
+grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables,
+suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations,
+parce que c'tait une poque entirement consacre la joie,
+retranchrent quelque chose sur les portions communes de la semaine,
+achetrent des cierges et des habits de fte, qu'on appelle
+vulgairement cointises, se procurrent tout ce qui pouvait servir
+tmoigner leur joie, et allrent au-devant des nobles visiteurs, en
+chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des
+couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux
+qui arrivaient et de ceux qui venaient leur rencontre tait immense.
+Jamais dans les temps passs on n'avait vu en France une aussi belle
+fte, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se
+portait la rencontre des arrivants. Les coliers et les citoyens
+passrent tout ce jour-l, et la nuit et les jours suivants, dans la
+joie, parcourant la ville, merveilleusement tapisse; ce n'taient que
+chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allgresse, enfin
+toutes les pompes de ce monde.
+
+ [251] L'universit de Paris tait la plus clbre et la plus
+ frquente de l'Europe; des coliers de toutes les nations
+ venaient y tudier.
+
+Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient,
+cortge dont le nombre aurait pu former une copieuse arme, furent
+arrivs Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Universit
+de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se rjouit
+beaucoup et rendit grces aux clercs des honneurs de toutes espces
+qu'ils rendaient ses htes. Puis le seigneur roi de France dit au
+seigneur roi d'Angleterre: Ami, voici que la ville de Paris est ta
+disposition; o te plat-il de prendre ton logis? L est mon palais,
+au milieu de la ville: s'il t'agre de t'y arrter, que ta volont
+soit faite. Si tu prfres le Vieux-Temple, qui est hors la ville et
+o le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te
+plaise davantage, tu n'as qu' vouloir. Le seigneur roi d'Angleterre
+choisit pour htel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie tait
+nombreuse et qu'il y a dans ce mme Vieux-Temple des btiments
+suffisants et convenables pour une nombreuse arme. En effet, quand
+tous les Templiers d'en dea des monts se rendent aux poques et aux
+termes fixs leur chapitre gnral, ils trouvent l des logements
+convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car
+ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant,
+quoiqu'il y et tant de logements dans l'intrieur du palais, la
+compagnie du roi tait tellement nombreuse, que beaucoup furent forcs
+de dormir la belle toile, sans que les maisons voisines qui
+s'tendaient du ct de la place qu'on appelle la Grve pussent
+suffire cette foule. Les chevaux furent placs hors des btiments,
+dans les lieux qui parurent les plus propres devenir des tables.
+
+Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis,
+ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du mme
+palais, c'est--dire du mme Temple, fussent remplies de pauvres que
+l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre ft
+considrable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le
+pain et le vin.
+
+Ce mme lendemain, tandis que les pauvres taient restaurs la
+premire et la troisime heure, le seigneur roi d'Angleterre,
+conduit par le roi de France, visita la trs-magnifique chapelle qui
+est dans le palais mme du roi de France[252], ainsi que les reliques
+qui s'y trouvent et qu'il honora par des prires et par des offrandes
+royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la
+ville, pour y prier dvotement avec vnration, et il y laissa des
+offrandes.
+
+ [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la
+ sainte chapelle et quelques parties de cet ancien difice.
+
+Ce mme jour, le seigneur roi de France, comme il en tait convenu
+d'avance, dna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit
+Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des
+deux rois. Toutes les cours du palais taient remplies de gens qui
+mangeaient, et il n'y avait ni la porte principale, ni aucune
+entre, des huissiers ou des gardes pour carter ceux qui voulaient
+prendre place; il y avait libre accs et repas abondant pour tous ceux
+qui se prsentaient. Or, la multiplicit des mets de toutes espces
+allait jusqu' pouvoir faire natre le dgot parmi les convives.
+Aprs le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs
+franais, dans leurs htels, de superbes coupes en argent, des
+fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres prsents tels qu'il
+convenait un si grand roi d'en donner, et de si nobles seigneurs
+d'en recevoir gracieusement.
+
+Jamais, aucune poque dans les temps passs, mme du vivant
+d'Assurus, d'Arthur ou de Charles, ne fut clbr un repas si
+splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manire clatante la
+fertile varit des mets, la dlicieuse fcondit des boissons,
+l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives,
+l'abondante libralit des prsents. Or, il y avait l des personnages
+vnrables qui non-seulement n'ont pas de suprieurs dans le monde,
+mais encore dont on ne pourrait trouver les gaux.
+
+Or, le repas fut donn dans la grande salle royale du Temple, o l'on
+avait suspendu de tous cts, selon la coutume d'outre-mer, autant de
+boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi
+eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un
+certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: Messire, pourquoi
+avez-vous invit les Franais venir dner et se rjouir avec vous
+dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au
+Grand-Coeur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.
+Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives taient
+disposs. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la
+terre[253], tant cause de l'huile cleste dont il a t oint qu'
+cause de son pouvoir et de sa prminence en chevalerie, s'assit au
+milieu, ayant sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur
+roi de Navarre[254] sa gauche. Comme le seigneur roi de France
+s'efforait de rgler les places autrement, de telle sorte que le roi
+d'Angleterre ft assis au milieu et la place la plus leve, le
+seigneur roi d'Angleterre lui dit: Non pas, messire roi, prenez le
+lieu le plus honorable, c'est--dire la place du milieu et la plus
+leve; car vous tes mon seigneur et le serez, et vous en savez la
+cause[255]. Alors le pieux roi de France reprit, mais voix basse:
+Plt Dieu que chacun obtnt son droit sans tre ls; mais
+l'orgueil des Franais ne le souffrirait pas. Or, laissons ce sujet.
+Ensuite les ducs prirent place la mme table, selon leurs dignits
+et prminences; ils taient au nombre de vingt-cinq, et les personnes
+qui taient assises aux places les plus leves se trouvaient
+cependant mles aux ducs susdits. De plus, douze vques assistrent
+ ce festin; ils taient placs avant certains ducs, et se trouvaient
+cependant mls aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers
+de renom qui prirent place leur tour. Les comtesses taient au
+nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux soeurs des deux
+reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse
+d'Anjou et de Provence, qui taient comparables des reines, ainsi
+que la comtesse Batrix, mre de toutes. Aprs le repas, qui fut
+abondant et splendide, quoique ce ft un jour poisson, le roi
+d'Angleterre vint loger cette nuit-l dans le grand palais du seigneur
+roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le
+seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant:
+Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est
+courtoisie et justice; puis il ajouta en souriant: Je suis seigneur
+et roi dans mon royaume, je veux donc tre le matre chez moi. Le roi
+d'Angleterre alors se laissa conduire.
+
+ [253] Comme on le voit, la supriorit des rois de France n'est
+ pas conteste par l'historien anglais.
+
+ [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de
+ Navarre; il avait pous Isabelle, fille de saint Louis.
+
+ [255] Allusion la paix que projetaient les deux rois, et en
+ vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint
+ Louis pour ses fiefs de Guyenne.
+
+Quand le roi d'Angleterre eut travers un faubourg qu'on appelle la
+Grve et ensuite un faubourg du ct de Saint-Germain l'Auxerrois,
+puis aprs un grand pont[256], il considra l'lgance des btiments
+qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est--dire en
+pltre, ainsi que les maisons trois arceaux et quatre tages ou
+mme plus, aux fentres desquelles apparaissait une multitude infinie
+de personnes des deux sexes; et une foule serre s'agglomrait et se
+pressait l'envi pour voir le roi d'Angleterre Paris. Sa renomme
+brilla du plus grand clat et fut porte aux nues par les Franais,
+cause de ses largesses et de ses prsents, de la libralit qui
+convenait ce jour-l, de l'abondance de ses aumnes, de la belle
+ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de
+France s'tait uni par mariage une soeur et le seigneur roi
+d'Angleterre l'autre soeur.
+
+ [256] Sans doute le pont au Change.
+
+Les rois de France et d'Angleterre restrent ensemble pendant huit
+jours, se rcrant mutuellement par des entretiens longtemps dsirs.
+Or, le pieux roi de France disait: N'avons-nous pas pous les deux
+soeurs et nos frres[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou
+garons, qui ont tir ou qui tireront naissance d'icelles seront comme
+frres et soeurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille
+affinit ou consanguinit, combien ils se chriraient mutuellement,
+combien ils seraient unis du fond du coeur! Je m'afflige, le Seigneur
+le sait, de ce que notre affection rciproque ne puisse tre
+parfaitement d'accord en tout. Mais l'opinitret de mes barons ne se
+soumet pas ma volont; car ils disent que les Normands ne sauraient
+pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les
+violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258]. Mais
+laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se sparant de la
+prsence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une
+journe de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il
+avait rpandu en dpenses faites Paris 1,000 livres d'argent, sans
+compter les prsents inapprciables qu'il avait tirs de son trsor,
+non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi
+d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas mdiocrement exalt ni
+faiblement augment.
+
+ [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.
+
+ [258] C'est--dire la Normandie, confisque par Philippe-Auguste.
+ Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation.
+
+Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France
+dit au roi d'Angleterre: Ami, combien douces tes paroles sont mes
+oreilles; rjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-tre ne
+jouirons-nous jamais une autre fois l'avenir d'un entretien mutuel.
+Puis il ajouta: Mon ami roi, il n'est pas facile de te dmontrer
+quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'me j'ai prouve,
+par amour pour le Christ, dans mon plerinage; quoique tout ait tourn
+contre moi, je n'en rends pas moins grces au Trs-Haut; car en
+revenant moi-mme, et en entrant et rentrant dans mon coeur, je me
+rjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donne par sa faveur
+spciale, que s'il m'et accord l'empire du monde entier.
+
+Lorsque les deux rois se furent avancs l'espace d'environ une journe
+de marche, ils se sparrent l'un de l'autre, et, s'tant dtourns
+quelque peu l'cart sur le bord de la route, ils se dirent des
+paroles secrtes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant:
+Plt Dieu que les douze pairs de France et le baronnage
+consentissent mon dsir[259]; nous serions certes des amis
+indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation se
+dchaner et un sujet de s'enorgueillir. S'tant donc baiss et
+embrasss rciproquement, ils se quittrent.
+
+ [259] Qui tait de rendre au roi d'Angleterre une partie des
+ conqutes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme
+ injustement faites.
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Brholles.
+
+
+
+
+DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.
+
+1256.
+
+
+Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si o et entendi un
+homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult
+courrouci en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist
+signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour
+ce que il eust perdurable mmoire de son pchi et que les autres
+doubtassent jurer villainement de leur crateur. Moult de gens
+murmurrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement sign.
+Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien
+contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: Sire
+Dieu, il te maudiront et tu les bniras. Si dist une parole qui bien
+fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign et en telle manire comme
+celluy est, et jamais villain serement ne feust jur en mon royaume.
+La sepmaine emprs que cil fu sign le roy donna aux povres femmes
+lingires qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux
+povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs
+des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du
+peuple[261].
+
+ [260] Vieilles fripperies.
+
+ [261] De l sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
+ Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pris._)
+
+ _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publies et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+LA PRAGMATIQUE SANCTION.
+
+1269.
+
+
+Malgr la bulle d'Alexandre IV qui dfendait toute sentence
+d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de
+l'Angleterre ne rassurait point entirement Louis IX sur la paix de
+l'glise du royaume; car des vnements imprvus pouvaient pousser un
+autre pontife changer cette disposition. Le monarque rsolut donc de
+fixer lui-mme par des statuts rguliers les limites de l'autorit
+papale quant au temporel, et de proclamer ce sujet son indpendance
+absolue. Sa prsence en France et l'attitude de son parlement avaient
+suffi jusque alors; mais ce frein chappait avec lui, et il sentit
+encore plus la ncessit d'une manifestation nergique, quand Clment
+IV, avant sa mort, dcida que tous les bnfices ecclsiastiques
+seraient dsormais, comme toujours, la disposition du saint-sige,
+qui pourrait les confrer, vacants ou non vacants.
+
+Ces sortes d'empitements de juridiction s'taient successivement
+augments chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence
+papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus
+clairs, en redoutait surtout l'abus la veille d'une longue
+absence[262]. Aussi, aprs de mres rflexions et avoir pris les
+conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart
+des prlats du royaume faisaient partie, il se dcida promulguer
+l'ordonnance appele Pragmatique sanction. Cette ordonnance a t
+considre depuis comme le premier acte fondateur des liberts de
+l'glise gallicane, titre inconnu jusque alors, en les dclarant et
+les expliquant. Elle tait ainsi conue:
+
+ [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis.
+
+Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, la perptuelle
+mmoire de la chose;
+
+Voulant pourvoir la tranquillit des glises du royaume,
+l'augmentation du culte divin, au salut des mes, et dsirant obtenir
+la grce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel
+nous mettons notre royaume, avons par le prsent dit perptuel,
+ordonn et ordonnons:
+
+Premirement: que les prlats des glises de notre royaume, patrons
+et collateurs ordinaires de bnfices jouiront pleinement de leurs
+droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner
+aucune atteinte par ses rserves, par ses grces expectatives ou par
+ses mandats;
+
+Secondement: que les glises cathdrales ou abbatiales et autres
+pourront faire librement leurs lections, qui sortiront leur plein et
+entier effet;
+
+Troisimement: que le crime de simonie, qui infecte l'glise, soit
+entirement banni du royaume, comme une peste prjudiciable la
+religion;
+
+Quatrimement: nous voulons que les promotions, collations,
+provisions et dispositions des prlatures, dignits et autres
+bnfices et offices ecclsiastiques de notre royaume se fassent
+suivant la disposition du droit commun des sacrs conciles et les
+ordonnances des anciens pres de l'glise;
+
+Cinquimement: voulant empcher les exactions insupportables de la
+cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous dfendons
+de lever les sommes qu'elle a accoutum d'imposer sur les glises du
+royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante,
+et de notre exprs commandement et de celui des glises de France;
+
+Siximement, enfin: approuvons et confirmons par les prsentes les
+liberts franaises, immunits, prrogatives, droits et privilges
+accords par les rois de France nos prdcesseurs, ou par nous, aux
+glises, monastres, et aux personnes religieuses de notre royaume.
+
+En tmoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux prsentes
+lettres. Donn Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jsus-Christ
+1269.
+
+ _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3
+ vol. in-8, 1839.--T. III, p. 361.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABB DE SAINT-DENIS.
+
+1270.
+
+
+Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, son cher et fidle
+Mathieu, abb de Saint-Denis, salut et affection.
+
+Nous vous avons annonc que nous nous tions embarqu Aigues-Mortes
+le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis la voile pour
+Tunis. Ayant abord en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous
+sommes rests quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari,
+attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croiss qui nous
+suivaient. Aprs leur arrive, nous avons tenu conseil et rsolu de
+nous diriger vers Tunis. Nous avons en consquence remis la voile,
+et nous avons abord au port de Tunis le jeudi d'avant la fte de
+sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun
+obstacle. Aprs avoir fait dbarquer nos chevaux, nous nous sommes
+avancs jusqu' l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons
+dress notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frre
+Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe,
+Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres
+barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres
+princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les
+vaisseaux prs de nous; nous jouissons tous, grce Dieu, d'une sant
+parfaite. Nous vous annonons qu'aprs avoir pourvu tout ce qui
+tait ncessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emport
+d'assaut la ville de Carthage, o plusieurs Sarrasins ont t passs
+au fil de l'pe.
+
+Donn au camp devant cette ville, le jour de la fte de saint Jacques
+aptre, 1270 (25 juillet).
+
+ Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537.
+
+
+
+
+INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSES A SON FILS
+PHILIPPE LE HARDI[263].
+
+1270.
+
+
+Cher fils, pour ce que je dsire de tout mon coeur que tu sois bien
+enseign en toutes choses, j'ai pens que tu recevrais plusieurs
+enseignements de cet crit, car je t'ai ou dire aucunes fois que tu
+retiendrais plus de moi que de tout autre.
+
+ [263] Ces instructions ont t inscrites dans un registre de la
+ Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques
+ expressions ont t rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous
+ reproduisons ici le texte donn par M. Michaud dans son _Histoire
+ des Croisades_, t. V, p. 549.
+
+Cher fils, je t'enseigne premirement que tu aimes Dieu de tout ton
+coeur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir;
+tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui
+dplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spcialement tu dois avoir
+cette volont que tu ne fasses pch mortel pour nulle chose qui
+puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres tre
+hachs et ta vie enleve par le plus cruel martyre plutt que tu ne
+fasses pch mortel avec connaissance.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune perscution ou maladie ou autre
+chose, tu la dois souffrir dbonnairement, et l'en dois remercier et
+savoir bon gr; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu
+dois encore penser que tu l'as bien mrit, et plus encore s'il le
+veut, pour ce que tu l'as peu aim et peu servi et pour ce que tu as
+fait maintes choses contre sa volont.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prosprit ou de sant de corps ou
+d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre
+garde que de ce tu ne te dcries, ni par orgueil, ni par autre tort,
+car c'est grand pch que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de
+sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseign des choses
+que tu dois viter et des choses que tu dois faire; et aies telle
+manire en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment
+enseigner et reprendre.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de
+sainte glise; et quand tu seras la chapelle, garde-toi d'oser
+parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par
+bouche ou de pense, et spcialement sois plus attentif l'oraison
+quand le corps de Notre-Seigneur sera prsent la messe.
+
+Cher fils, aie le coeur compatissant envers les pauvres et envers tous
+ceux que tu penseras qui ont souffrance de coeur ou de corps, et
+suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou
+d'aumnes; si tu as malaise de coeur, dis-le ton confesseur ou
+tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder
+secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu
+puisses dire.
+
+Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit
+de religion, soit du sicle, et esquive la compagnie des mauvais; aie
+volontiers bons parlements avec les bons, et coute volontiers parler
+de Notre-Seigneur en sermons; et en priv pourchasse volontiers les
+pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que
+l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens pch.
+N'coute pas volontiers mdire d'autrui ni nulle parole qui tourne
+mpris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle
+parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de
+clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire
+celui qui pourrait en faire justice.
+
+Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par
+l il appert que tu reconnaisses les bonts et les honneurs que
+Notre-Seigneur t'a faits, en telle manire que s'il plaisoit
+Notre-Seigneur que tu vinsses l'honneur de gouverner le royaume, tu
+fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France
+sont sacrs.
+
+Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin
+d'avoir les qualits qui appartiennent aux rois, c'est--dire que tu
+sois si juste que tu ne t'cartes de la justice, quelque chose qui
+puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et
+un riche, soutiens de prfrence le pauvre au riche, jusqu' ce que tu
+saches vrit; et quand tu la connatras, fais justice. S'il advient
+que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'tranger
+devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle,
+jusqu' ce que tu connaisses la vrit; car ceux de ton conseil
+pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas
+vouloir.
+
+Cher fils, si tu apprends que tu possdes quelque chose tort ou de
+ton temps ou de celui de tes anctres, aussitt rends-le, toute grande
+que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est
+obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vrit, fais telle paix
+par conseil de prud'hommes par quoi ton me et celle de tes anctres
+soient du tout dlivres; et si jamais tu entends dire que tes
+anctres aient restitu, mets toujours soin savoir si rien ne reste
+encore rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitt pour la
+dlivrance de ton me et de celle de tes anctres.
+
+Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manires de
+gens, et spcialement les personnes de sainte glise; dfends qu'on ne
+leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et
+je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes
+aeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi tait
+un jour avec son conseil priv, et disaient ceux de son conseil que
+les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'merveillait comment
+il le souffrait. Il rpondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort;
+mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je
+prfre de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle
+il arrive esclandre entre moi et sainte glise. Je te remmore ceci
+pour que tu ne sois pas lger croire autrui contre les personnes de
+sainte glise. De telle faon les dois honorer et garder qu'ils
+puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi
+t'enseign-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les
+secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par
+lesquels Notre-Seigneur est le plus honor et servi, ceux-l aime-les
+plus que les autres.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mre, et que tu
+retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois
+enclin croire ses bons conseils; aime tes frres et veuille toujours
+leur bien et avancement, et leur tiens lieu de pre pour les enseigner
+ tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne
+dclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tous les bnfices de sainte glise que
+tu auras donner, tu les donnes bonnes personnes par grand conseil
+de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes ceux
+qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu te dfendes, autant que cela te sera
+possible, d'avoir guerre avec nul chrtien, et si l'on te fait tort,
+essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de
+recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce
+soit pour viter les pchs qui se font en guerre. Et s'il advient
+qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens
+qui n'ont fautes ou forfaits soient gards, que dommage ne leur vienne
+ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux
+que tu aies craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses
+chteaux par force de sige; et garde que tu sois bien conseill avant
+que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et
+que tu aies bien somm le malfaiteur et autant attendu comme tu le
+devras.
+
+Cher fils, je t'enseigne que les guerres et dbats qui seront en ta
+terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le
+pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plat beaucoup
+Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donn trs-grand
+exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui taient
+en l'archevch, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait
+mourir; et il lui sembla que par l il mettait bonne fin sa vie.
+
+Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prvts en ta
+terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et
+qu'ils ne fassent autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de mme
+ceux qui sont en ton htel, fais prendre garde qu'ils ne fassent
+aucune injustice; car combien que tu dois har tout mal fait autrui,
+tu dois plus har le mal qui viendrait de ceux qui de toi reoivent le
+pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et dfendre
+que cela n'advienne.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dvou l'glise de
+Rome et notre saint pre le Pape, et lui portes respect et honneur,
+comme tu le dois ton pre spirituel.
+
+Cher fils, donne volontiers pouvoir gens de bonne volont qui en
+sachent bien user, et mets grande peine ce que les pchs soient
+ts en ta terre, c'est--dire le vilain serment[264] en toutes choses
+qui se fait ou dit mpris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints,
+pchs de corps, jeux de ds, taverniers et autres pchs. Fais
+abattre en ta terre, sagement et en bonne manire, les tratres ton
+pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens,
+tant qu'elle en soit bien purge. Lorsque, par sage conseil de bonnes
+gens, tu entendras quelque chose bien faire, avance-les par tout ton
+pouvoir; mets grand soin ce que tu fasses reconnatre les bonts que
+Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier.
+
+ [264] Le blasphme.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente ce que les
+deniers que tu dpenseras soient en bon usage dpenss, et qu'ils
+soient levs justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses
+beaucoup, c'est--dire que tu te gardasses de folles dpenses et de
+mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien
+employs; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens
+qui te sont profitables et convenables.
+
+Cher fils, je te prie que, s'il plat Notre-Seigneur que je trpasse
+de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons,
+et que tu envoies par les congrgations du royaume de France pour leur
+faire demander prire pour mon me, et que tu entendes tous les
+biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.
+
+Cher fils, je te donne toute la bndiction que le pre peut et doit
+donner son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jsus-Christ que par sa
+grande misricorde et par les prires et par les mrites de sa
+bienheureuse mre la vierge Marie, et des anges et des archanges, et
+de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et dfende que tu
+ne fasses chose qui soit contre sa volont, et qu'il te donne grce de
+faire sa volont, et qu'il soit servi et honor par toi; et
+puisse-t-il accorder toi et moi, par sa grande gnrosit,
+qu'aprs cette mortelle vie nous puissions venir lui pour la vie
+ternelle, l o nous puissions le voir, aimer et louer sans fin.
+_Amen._
+
+A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Pre et
+le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._
+
+
+Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, snchal
+de Champagne, fais crire la vie de notre saint Louis, ce que je vis
+et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au
+plerinage d'outre-mer et depuis que nous revnmes. Et avant que je
+vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai
+d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses
+bons enseignements, pour qu'ils soient placs dans un ordre convenable
+et pour difier ceux qui les entendront.
+
+Ce saint homme aima Dieu de tout son coeur, et agit en consquence. Il
+y parut bien en ce que, de mme que Dieu mourut pour l'amour qu'il
+avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par
+plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il
+pouvait bien viter s'il et voulu, comme vous l'entendrez ci-aprs.
+L'amour qu'il avait pour son peuple parut ce qu'il dit son fils
+an pendant une grave maladie qu'il eut Fontainebleau: Beau fils,
+fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume;
+car vraiment j'aimerais mieux qu'un cossais vnt d'cosse et
+gouvernt bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et
+au su de tout le monde. Le saint aima tant la vrit, que mme aux
+Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il tait convenu, ainsi que
+vous l'entendrez ci-aprs. De la bouche il fut si sobre, que nul jour
+de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font
+maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que
+ses cuisiniers servaient devant lui. Il tait modr dans ses paroles;
+car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni
+jamais nommer le diable, dont le nom est bien rpandu dans le royaume,
+ce qui, je crois, ne plat pas Dieu. Il trempait son vin par
+modration, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il
+me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin;
+et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que
+j'avais une grosse tte et un estomac froid et que je ne pouvais pas
+m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais
+dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les
+gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je
+n'aurais sant; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je
+m'enivrerais tous les soirs, et que c'tait trop laide chose pour un
+vaillant homme de s'enivrer.
+
+ [265] Mdecins.
+
+Il me demanda si je voulais tre honor en ce monde et avoir paradis
+la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne
+faire ni de dire votre escient quelque chose que si tout le monde le
+savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.
+
+Il me dit que je me gardasse de dmentir ni de ddire quelqu'un de ce
+qu'il dirait devant moi, moins que je n'eusse pch ou dommage en
+souffrir; parce que des dures paroles naissent les mles dont mille
+hommes peuvent mourir.
+
+Il disait que l'on devait vtir et armer son corps de telle manire
+que les prud'hommes de ce sicle ne pussent dire qu'on en ft trop et
+les jeunes gens qu'on n'en ft pas assez. Il m'appela une fois, et me
+dit: Je n'ose vous parler, cause de l'esprit subtil que vous avez,
+de chose qui touche Dieu; et pour cela j'ai appel ces frres qui
+sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle.
+Snchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si
+bonne chose que meilleure ne peut tre. Vraiment, fit-il, c'est bien
+rpondu; cette rponse que vous avez faite est crite dans ce livre
+que je tiens en ma main. Or, vous demand-je, fit-il, lequel vous
+aimeriez mieux, ou que vous fussiez lpreux ou que vous eussiez fait
+un pch mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui rpondis que
+j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'tre lpreux. Et quand les
+frres s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir
+ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que
+je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un tourdi
+emport; car il n'y a si vilaine lpre comme d'tre en pch mortel,
+parce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable; par
+quoi nulle lpre aussi laide ne peut tre. Et bien est vrai que quand
+l'homme meurt, il est guri de la lpre du corps; mais, quand l'homme
+qui a fait le pch mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain
+qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonn; c'est
+pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lpre lui dure autant que
+Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis,
+que vous ayez coeur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux
+que tout malheur arrive au corps, lpre ou toute autre maladie, que le
+pch mortel vienne votre me.
+
+Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand
+jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne
+laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez
+pas avoir en ddain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je
+vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que
+vous vous accoutumiez les laver.
+
+ [266] Le jeudi saint.
+
+Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui
+l'aimaient, qu'il donna la conntable de France monseigneur Gilles
+le Brun, qui n'tait pas du royaume de France, parce qu'il avait
+grande renomme de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment
+que tel il tait.
+
+Il faisait manger sa table matre Robert de Sorbonne pour la grande
+renomme qu'il avait d'tre prud'homme. Il arriva un jour qu'il
+mangeait ct de moi, et que nous parlions l'un l'autre. Parlez
+haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous mdisez d'eux. Si
+vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites
+haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi tait en joie, il me dit:
+Snchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut
+mieux que bguin[268]? Alors commena la discussion de moi et de
+matre Robert. Quand nous emes longtemps disput, il rendit sa
+sentence, et dit ainsi: Matre Robert, je voudrais avoir le nom de
+prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurt; car
+prud'homme est si grande et si bonne chose, que mme au nommer il
+emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'tait mauvaise chose de
+prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que
+le nom corche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les
+rentes du diable, qui tire toujours en arrire vers lui ceux qui
+veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car
+il sduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il
+leur fait donner Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite,
+que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prt garde ce qu'il
+faisait et qu'il n'encombrt son me pour les grandes sommes qu'il
+donnait la maison des frres prcheurs de Provins. Car les hommes
+sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons excuteurs
+de testament, qui d'abord rparent les torts faits par le dfunt et
+rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des
+aumnes.
+
+ [267] Homme sage et instruit.
+
+ [268] Dvt.
+
+Le saint roi fut Corbeil une Pentecte, et il y eut bien
+quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit aprs manger au pr qui est
+au bas de la chapelle, et parlait l'entre de la porte au comte de
+Bretagne, le pre du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. L me vint
+querir matre Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon
+manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent aprs
+nous. Alors je demandai matre Robert: Matre Robert, que me
+voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait
+en ce pr, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que
+lui, si on devrait vous en bien blmer? Et je lui dis que oui. Et il
+me dit: Alors, vous tes donc blmer quand vous tes plus noblement
+vtu que le roi, car vous vous vtez de riches toffes, ce que le roi
+ne fait pas. Et je lui dis: Matre Robert, sauf votre grce, je ne
+suis pas blmer si je me vtis de riches toffes; car cet habit
+m'ont laiss mon pre et ma mre; mais vous faites blmer vous, car
+vous tes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laiss l'habit de
+votre pre et de votre mre, et vous tes vtu de plus riche camelin
+que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui
+du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi,
+entreprit de dfendre matre Robert de paroles, de tout son pouvoir.
+
+Aprs ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son
+fils[269], le pre du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et
+s'assit la porte de son oratoire, et mit la main terre, et dit:
+Asseyez-vous ici bien prs de moi, pour que l'on ne nous entende pas.
+Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si prs, de vous,
+et il me dit: Snchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si prs de
+lui, que ma robe touchait la sienne; et il les fit asseoir aprs
+moi, et leur dit: videmment vous avez fait grand mal quand vous, qui
+tes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai
+command; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent
+que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait
+appels pour se confesser moi de ce qu' tort il avait dfendu
+Matre Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si bahi qu'il avait
+bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas ce
+que j'ai dit pour dfendre matre Robert; car, comme dit le snchal,
+vous devez vous bien vtir et proprement, parce que vos femmes vous en
+aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage,
+on doit se parer en robes et en armes de telle manire que les
+prud'hommes de ce sicle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les
+jeunes gens de ce sicle ne disent qu'on en fait peu.
+
+ [269] Philippe III.
+
+ [270] Philippe IV, le Bel.
+
+Vous entendrez ci-aprs un enseignement qu'il me fit en mer, quand
+nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant
+l'le de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des
+quatre matres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les
+nautoniers furent si dsesprs, qu'ils arrachaient leurs robes et
+leur barbe. Le roi sortit de son lit tout dchauss, car c'tait la
+nuit; sans autre vtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix
+devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que
+la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul,
+et me dit: Snchal, maintenant Dieu nous a montr une partie de son
+pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connat peine le nom, a
+failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens.
+Or, saint Anselme dit que ce sont des menaces de Notre Seigneur,
+comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je
+l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car
+les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton
+avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus
+pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as
+fait cette menace, mais pour le ntre si nous savons en tirer
+avantage. Nous devons donc, dit le roi, mettre profit cette menace
+que Dieu nous a faite, de telle manire que si nous sentons dans nos
+coeurs et dans nos corps quelque chose qui dplaise Dieu, nous
+devons nous hter de l'ter, et nous devons nous efforcer de mme de
+faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons
+ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce sicle et en
+l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il
+fera aussi comme le bon matre doit faire son mauvais serviteur;
+car, aprs la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender,
+le matre le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont
+pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272],
+car il a chapp un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui
+o nous tions; qu'il s'amende de ses mfaits de telle sorte que Dieu
+ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.
+
+ [271] Les quatre matres vents sont ceux du nord, du sud, de
+ l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.
+
+ [272] Philippe le Bel.
+
+ [273] A la bataille de Mons en Puelle.
+
+Le saint roi s'effora de tout son pouvoir, par ses paroles, de me
+faire croire fermement en la loi chrtienne que Dieu nous a donne,
+ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il disait que nous devions croire
+si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui
+arrivt au corps, nous n'ayons nulle volont d'aller l'encontre par
+parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que
+quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les
+faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il
+ne peut enlever l'homme les bonnes oeuvres qu'il a faites, et que
+s'il meurt dans la vraie foi, c'est une me perdue pour lui. Et pour
+cela on doit se garder et se dfendre de ce pige et dire l'ennemi,
+quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au
+point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand
+tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir
+dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec
+le bton et les pes dont l'ennemi le voulait occire.
+
+ [274] Le dmon.
+
+Il disait que foi et croyance taient choses auxquelles nous devions
+tre fermement attachs, encore que nous n'en fussions certains que
+par ou-dire. L-dessus il me demanda comment mon pre s'appelait; et
+je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le
+savais; et je lui rpondis que je croyais en tre certain et que je le
+croyais fermement, parce que ma mre me l'avait tmoign. Donc,
+reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi,
+desquels nous tmoignent les aptres, ainsi que vous l'entendez
+chanter le dimanche au Credo.....
+
+Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses
+heures chantes et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du
+jour ou des saints chante, s'il y avait lieu.
+
+Tous les jours, aprs manger, il se reposait sur son lit, et quand il
+avait dormi et repos, il priait dans sa chambre pour les morts avec
+un de ses chapelains, avant d'entendre les vpres. Le soir il
+entendait complies.
+
+Un cordelier vint lui au chteau d'Hyres, l o nous
+abordmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il
+avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes
+mcrants[276], et qu'il n'avait jamais trouv, soit chez les
+chrtiens, soit chez les infidles, qu'aucun royaume se ft perdu ou
+ait chang de matre autrement que par dfaut de justice. Or, fit-il,
+que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et
+prompte justice son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui
+permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie. On
+dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterr Marseille, o
+Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer
+avec le roi, quelque prire qu'il lui ft, qu'une seule journe.
+
+ [275] En revenant d'gypte.
+
+Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et
+loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il
+avait rgl sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le
+bon comte de Soissons et nous autres qui tions autour de lui, quand
+nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277]
+de la porte, que l'on appelle maintenant les requtes. Et quand il
+revenait de l'glise, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de
+son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait
+s'il y avait quelqu'un juger qu'on ne pt juger sans lui; nous les
+lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait:
+Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils
+disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur
+rpondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra
+faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir
+comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.
+
+ [276] Non chrtiens.
+
+ [277] Dbats, procs; plaidoyers.
+
+Maintes fois il advint qu'en t il allait s'asseoir au bois de
+Vincennes, aprs sa messe, et s'accotait un chne et nous faisait
+asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient
+lui, sans empchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait
+de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procs? Et ceux qui
+avaient procs se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et
+on vous jugera l'un aprs l'autre. Alors il appelait monseigneur
+Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et
+disait l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait
+quelque chose reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour
+autrui, il le reprenait lui-mme. Je le vis plusieurs fois en t,
+pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vtu d'une tunique de
+camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de
+cendal[281] noir autour du cou, trs bien peign, sans bonnet, et un
+chapeau orn de plumes de paon blanc sur sa tte; et il faisait
+tendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le
+peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de
+lui, et alors il les faisait juger de la manire que je vous ai dit
+qu'il faisait au bois de Vincennes.
+
+ [278] Clbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis
+ conseiller au parlement.
+
+ [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France Venise
+ en 1268.
+
+ [280] Tartan.
+
+ [281] toffe de soie.
+
+Je le revis une autre fois Paris, l o tous les prlats de France
+lui mandrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais
+pour les entendre. L tait l'vque Gui d'Auxerre, fils de
+monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prlats
+en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevques et
+vques, m'ont dit que je vous dise que la chrtient se prit entre
+vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est?
+Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications
+aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommunis et sans
+absolution, et ne veulent pas faire satisfaction l'glise. Ils vous
+requirent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de
+commander vos prvts et vos baillis que tous ceux qui demeureront
+excommunis un an et un jour soient contraints par la confiscation de
+leurs biens se faire absoudre. A cela le roi rpondit qu'il
+l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain
+qu'ils avaient tort. L'vque dit qu'il ne lui appartenait pas de
+connatre de leurs causes. Et le roi lui rpondit qu'il ne les ferait
+pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de
+contraindre les gens se faire absoudre quand les clercs leur
+feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le
+comte de Bretagne, qui tant excommuni a plaid sept ans contre les
+prlats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamns tous.
+Donc, si j'avais contraint la premire anne le comt de Bretagne,
+se faire absoudre, j'aurais mfait envers Dieu et envers lui. Alors se
+rsignrent les prlats; et oncques depuis n'ai entendu dire que
+demande ait t faite des choses dessus dites.
+
+La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la
+volont de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que
+vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce
+qu'il n'y a pas droit, car son pre l'a perdue par jugement. Et cela
+le roi rpondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait
+pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: car nos
+femmes sont soeurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il
+convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la
+paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal,
+ce qu'il n'tait pas auparavant.
+
+ [282] En 1258, Abbeville.
+
+ [283] Une partie de l'Aquitaine.
+
+La loyaut du roi put tre vue au fait de monseigneur de Trie, qui
+remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait
+donn aux hritiers de la comtesse de Boulogne, qui tait morte
+rcemment, le comt de Dammartin. Le sceau de la lettre tait bris,
+si bien qu'il ne restait plus que la moiti des jambes de la figure du
+sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il
+nous le montra tous qui tions de son conseil, pour que nous
+l'aidassions de nos avis. Nous dmes tous, sans nul dbat, qu'il
+n'tait pas tenu de mettre la lettre excution. Alors il dit Jean
+Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnt la lettre qu'il lui avait
+commande. Quand il tint l lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le
+sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on
+clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brise est semblable au
+sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la
+dite comt. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous
+rends la comt.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux).
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+
+De la grant sapience le roy de France.
+
+Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte
+justice qui estoit au bon roy, si le doubtrent moult forment et luy
+portrent honneur et rvrence, pour ce qu'il estoit de moult saincte
+vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume;
+et s aucun estoit rebelle, tantost estoit humili son orgueil. En
+ceste manire tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie,
+puis qu'il fu repairi de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit
+aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volent
+contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon
+sens le traioit paix charitablement pour dbonnairet, et faisoit
+amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture
+dit: _Misricorde et piti gardent le roy, et dbonnairet ferme son
+trne_, tout ainsi le royaume de France fu gard fermement et en piti
+au temps du bon roy; car misricorde et vrit qu'il avoit tousjours
+amies le gardrent. Es causes qui estoient tournes contre luy de ses
+hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours contre luy.
+Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
+devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, s causes menes
+contre ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement, pour
+la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et
+sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui
+faisoit amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit
+ amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son
+hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce
+qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles,
+meismement de dtractions et de menonges. Pou ou nant maudissoit, n
+j ne dist villenie homme, tant fust de petit estat. Especiaulment
+le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manire que ce
+fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frre
+meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura
+autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne
+povoit trouver homme, tant fust sage n lettr, qui si bien jugeast
+une cause comme il faisoit, n qui donnast meilleure sentence n plus
+vraie.
+
+
+Coment le roy servoit les povres.
+
+Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les pis aux povres en
+secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
+desfais que on peust trouver; si les servoit dvotement genoux, et
+leur essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur
+donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au
+mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier,
+et souvent s'agenouilloit devant eux.
+
+Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit chascun quatre sous. Et
+s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire
+le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi
+comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy ses confesseurs,
+dont il avenoit souvent que quant le roy se soit devant son
+confesseur, et fenestre ou huis se dbatoient ou ouvroient pour la
+force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en
+tel point qu'elle ne fist noise son confesseur. Si luy dist son
+confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: Vous
+estes mon chier pre, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.
+
+ [284] Besoin, ncessit, affaire.
+
+Coment le roy faisoit abstinence de son corps.
+
+Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent
+et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en
+son lit. Et, aprs ce qu'il avoit receu le prcieux corps de
+Nostre-Seigneur Jhsucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il
+vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage ossent
+chacune journe matines, la messe et vespres, et compile hautement
+note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de
+Dieu, et que il dissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il
+scussent lettre pour entendre les escriptures.
+
+Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et puis retornoit
+en sa chambre et faisoit ses enfans soir devant luy, et leur
+monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise
+avoient est dcus, et les autres qui par luxure et par orgueil et
+par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il
+faisoit porter ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au
+vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont
+Jhsucrist fu couronn le jour de sa saincte passion.
+
+
+Coment le roy se confessoit.
+
+A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
+dvotement et secretement. Tousjours aprs sa confession recevoit
+discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de
+fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en
+une aumonire de soie. Telles boistes atout telles chaiennes
+donnoit-il aucunes fois ses privs amis pour recevoir autelle
+discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy
+donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus
+asprement. Pour une haute feste il ne laissoit prendre sa discipline
+dessus dicte[285].
+
+ [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
+ pieux dtails, ajoute ici: N ce ne fait pas trespasser coment
+ uns confessors que li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, il
+ donnoit aspres et dures disciplines, en tele manire que sa char,
+ qui tendre estoit, en estoit moult greve. Mais oncques li bons
+ rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist
+ aprs sa mort tout en jouant et en riant a frre Gefroi.
+
+Longtemps porta le roy la haire sa char toute nue; mais il la laissa
+par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy toit
+trop grive: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la
+laissa porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour
+aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les
+vendredis de l'an, n ne mangeoit char n sain[286] au mercredi. Et
+toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et
+aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de
+fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il
+ne sentoit que pou ou nant de vin.
+
+ [286] _Sain_, Graisse.--Conserv dans _saindoux_.
+
+
+Coment le roy fist plusieurs religions en France.
+
+Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des
+souffraiteux: il avoit acoustum par tout l o il estoit que six-vins
+povres fussent pus[287] en son hostel; chascun jour en caresme
+croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et
+metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des
+festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et
+larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres
+povres colliges et aux povres qui plus ne povoient labourer par
+viellesce ou par maladie: si que paine povoit estre racont le
+nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il
+fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
+qu'il estoit tout forment courouci, le jour qu'il n'avoit largement
+donn aux povres.
+
+ [287] Repus, restaurs.
+
+ [288] Surtout.
+
+Ds le commencement que il vint son royaume tenir, et il le sot
+appercevoir, commena-il difier plusieurs moustiers et maisons de
+religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des
+nobles. Il fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et
+Meneurs en pluseurs cits et chastiaux de son royaume; il fist
+parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle
+de Compigne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda
+l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, o il
+mist femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il donna plain povoir la
+royne Blanche, sa mre, de fonder l'abbaye du Lis dels Meleun sur
+Seine, et celle dels Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire
+la maison des avugles dels Paris, pour mettre tous les povres avugles
+de la ville, et leur fist faire une chapelle o il oient le service
+Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse dels Paris, et
+donna aux frres qui servoient ilec le souverain Crateur, rentes
+souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
+France qui fut nomme la maison des Filles Dieu. En celle maison fist
+mettre une grant quantit de femmes qui par povret s'estoient mises
+et abandonnes au pchi de luxure; et donna la maison Dieu quatre
+cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire
+pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de
+graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui
+vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent que
+il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent
+tenir. Et il respondi: Je aime mieux que grans despens soient fais en
+aumosnes pour l'amour de Dieu, que s vaines gloires de ce monde. N
+j pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne
+laissoit-il faire grans despens en son hostel chascun jour.
+Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa
+cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
+devanciers.
+
+ [289] L'Htel-Dieu.
+
+Le roy amoit toutes gens qui entendoient Dieu servir et qui
+portaient habit de religion. Il fit grace aux frres Nostre-Dame du
+Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la
+place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et
+galices[291] et toutes choses qui sont convenables Dieu servir et
+faire son office.
+
+ [290] Sur la Seine.
+
+ [291] Calices.
+
+Aprs, il acheta la granche un bourgeois de Paris et toutes les
+appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de
+Montmartre. Les frres des Sacs furent hbergis en une place sus
+Saine par devers Saint-Germain-des-Prs qu'il leur donna; mais pou y
+demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs qu'il furent
+abatus, les frres de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place
+pour ce qu'il estoient trop estroitement hbergis. Une autre manire
+de frres vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des
+Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast ce qu'il
+peussent avoir une place o il peussent demourer Paris: et le roy
+leur acheta une maison et la place entour dels la vielle porte du
+Temple, assez prs des Tisserans, mais il furent abattus au concille
+de Lyon, que Grgoire dizime fist.
+
+Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient nommer les
+Frres Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le
+roy le fist moult volentiers; en une rue les hbergea qui estoit
+appele le Quarrefour du Temple, et qui ores est nomme la rue
+Saincte-Croix.
+
+En ceste manire comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de
+gent de religion. Les congrgations de religieux visita souvent, et
+leur requeroit en chapitre humblement genoux que il priassent pour
+luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient souvent
+les gens qui entour luy estoient faire bonnes oeuvres et de vivre
+sainctement.
+
+
+Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].
+
+Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient sa
+collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de
+dvote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance;
+espciaulment quant vesque ou archevesque mouroit, l o il avoit sa
+rgale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux
+qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul
+bnfice clerc nul, tant fust lettr, qui eust autre bnfice et
+autre prouvende, s'il ne rsignoit avant ceux que il tenoit; n ne
+voult oncques donner n octroier bnfices n prouvendes, s il ne
+eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
+possdoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
+Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors.
+Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust
+aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].
+
+ [292] Prbendes, bnfices.
+
+ [293] A moins que ce ne ft pour quelqu'un qui il ne pouvait
+ refuser de parler.
+
+
+Coment le roy envoioit ses lettres privement.
+
+Une chose de mmoire digne devons bien raconter: il avint que le roy
+estoit Poissy secrtement avec ses amis; si dist que le greigneur
+bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy
+estoit avenue Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler, si se
+merveillrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient
+qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cit de
+Rains, l o il fu couronn du royaume de France.
+
+Lors commena le roy sousrire, et leur dist que Poissy lui estoit
+avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la
+plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses
+lettres ses amis secrtement, il metoit: _Loys de Poissy son chier
+ami, salut_. N ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un
+sien ami, et il respondi: Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la
+fve, qui au soir fait feste de sa royaut, et l'endemain, par matin,
+si n'a plus de royaut.
+
+Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs des malades, il
+s'agenouilloit et leur donnoit sa bnion, et prioit Notre-Seigneur
+que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses
+dois l o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en
+disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne
+vertu, aprs ce qu'il les avoit tenu et baisi. Selonc ce qu'il
+appartient la dignit royal, il les faisoit mengier sa court et
+leur faisoit chascun donner de l'argent pour rler en leur contre.
+
+ _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+INFLUENCE DE LA LITTRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU
+MOYEN AGE.
+
+
+Littrature.
+
+Lorsqu'au treizime sicle la littrature et l'art franais
+dbordrent sur l'Europe, il semble en vrit que la France soit trop
+petite pour contenir toute sa grandeur; et ce moment la politique
+franaise avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence
+l'extrieur que nos architectes et nos potes. Alors aussi des
+dynasties franaises rgnaient sur presque toute l'Europe, en
+Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, Constantinople, en
+More, Athnes, en Chypre, en Syrie, Naples, c'est--dire dans
+presque tous les tats du bassin de la Mditerrane, qui fut vraiment
+alors un lac franais. Ces dynasties rpandaient dans leurs royaumes
+les usages, les arts et la langue de la mre-patrie.
+
+Parmi les causes si diverses qui contriburent augmenter alors
+l'influence de la France, il faut mentionner la renomme des grandes
+abbayes et des coles de Cluny, de Clairvaux, de Prmontr, etc., o
+les trangers venaient s'instruire dans les sciences sacres et puiser
+le got de l'art gothique: la clbrit de l'universit de Paris[294],
+cole suprme de toute l'Europe, o affluaient de tous les pays des
+milliers d'tudiants, qui remportaient ensuite chez eux la
+connaissance de notre littrature, de nos pomes de chevalerie et de
+notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure
+commune tous_.
+
+ [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohme, mort si glorieusement
+ Crcy (1346), avait envoy Paris son fils, Charles, depuis
+ empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait t lev
+ la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frre de Jean.
+ En 1347, Charles IV tablit l'universit de Prague sur le modle
+ de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers
+ professeurs avaient fait leurs tudes Paris.--_Schoell_, Cours
+ d'hist. des tats europens, t. VIII, p. 79.
+
+ Les universits de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de
+ Cologne (1389) furent galement tablies et organises sur le
+ modle de l'universit de Paris. (_Schoell._)
+
+Le franais, la langue d'ol, tait en effet parl dans toute l'Europe
+et dans tout l'Orient, o il s'est conserv sous le nom de langue
+franque[295]. Au treizime sicle, les seigneurs allemands avaient
+autour d'eux gent franoise pour apprendre franois leurs fils et
+leurs filles. Brunetto Latini, le matre du Dante, qui avait tudi
+Paris, composa en franais son Trsor, espce d'encyclopdie du
+treizime sicle, parce que cette langue, disait-il, tait plus
+commune toutes gens que les autres.
+
+ [295] Le franais se rpandit en Syrie pendant les croisades. Un
+ grand nombre de Syriens apprirent cette langue parleure plus
+ dlitable et plus commune de tos langaeges. (_Schoell_, ouvrage
+ cit, t. III, p. 348).
+
+Dante pensa d'abord crire la Divine Comdie en franais, afin
+qu'elle ft plus universellement connue. Il avait longtemps rsid
+Paris; il avait lu nos posies nationales, et s'en tait fort inspir.
+M. Rathery[296], aprs une patiente comparaison des pomes de Dante et
+du Roman de la Rose, de Jean de Meung, tablit que le pote florentin
+a souvent imit et traduit quelquefois les vers du pote franais.
+
+ [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres franaises
+ depuis le treizime sicle jusqu'au sicle de Louis XIV, 1 vol.
+ in-8, 1853, p. 25.
+
+Une longue insouciance pour notre vieille gloire littraire nous a
+laiss beaucoup d'erreurs combattre et de droits revendiquer. On
+ne saurait croire avec quelle lgret des crivains du dernier
+sicle, et mme du ntre, ont abandonn et trahi la cause de
+l'originalit nationale dans un genre o il est si rare de crer.
+Peut-tre s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient rpt,
+sans examen, quelque dicton puril contre la strilit franaise; et
+ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'popes
+l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les
+versions de nos pomes dans presque toutes les langues du nord et de
+l'orient de l'Europe. De prtendus critiques, moins justes en France
+pour nos potes qu'on ne l'tait hors de France, nous donnaient pour
+des traducteurs, tandis que c'est nous qui tions traduits[297].
+
+ [297] Instructions du Comit de la langue, de l'histoire et des
+ arts de la France, par J.-V. Leclerc.
+
+Notre vieille posie nationale, si gote des trangers au treizime
+sicle, continua d'exercer son influence sur les littratures de
+l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment o la France, au
+seizime sicle, ddaigna son propre fonds littraire et rejeta ses
+traditions; et ce moment-l mme les grands potes de l'Italie
+faisaient avec nos lgendes chevaleresques, l'Arioste son Roland
+furieux, et le Tasse sa Jrusalem dlivre.
+
+La langue et la littrature de la France ne furent pas seules adoptes
+par les peuples trangers; il en fut de mme de nos usages, de nos
+modes. Au milieu du onzime sicle, Sigefroi, abb de Goerz, dplorait
+que la dcadence des anciens temps ait fait place l'usage
+ignominieux des Franais de se faire la barbe et de porter des habits
+courts. Presque en mme temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux
+chevaliers allemands la socit des Franais pour polir leurs moeurs
+et adoucir leur rudesse.
+
+
+Architecture.
+
+En mme temps que la langue, les posies, les moeurs et les modes mme
+de la France taient universellement acceptes, l'architecture
+franaise l'tait pareillement. Les trangers, qui venaient en si
+grand nombre l'universit de Paris, puisaient en France le got de
+l'architecture franaise, qu'on appelle si improprement gothique.
+Entre autres faits, il faut parler de ces tudiants sudois qui, en
+1287, envoyaient en Sude TIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de
+Paris, avec dix compagnons, pour aller faire la cathdrale d'Upsal,
+et lui fournissaient l'argent ncessaire son voyage.
+
+Sans vouloir crire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il
+est peut-tre utile de faire connatre les rsultats des travaux les
+plus rcents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement
+certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en
+France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son
+dveloppement, et que de la France elle s'est rpandue dans les pays
+voisins. En effet, l'art gothique procde de l'art roman; or,
+certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la
+Champagne, prsentent la transition entre les deux styles; on y
+remarque un mlange, une fusion des deux systmes, tandis que partout
+ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style
+l'autre. A coup sr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine
+franaise, de la naissance en France de l'architecture gothique ou
+ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord
+sont les plus anciens monuments ogive, ce sont les plus
+incontestablement dtermins, et leurs dates indiquent qu'ils sont
+tous antrieurs tous les autres monuments de style ogival construits
+dans les autres pays de l'Europe.
+
+ [298] Que la France ait invent l'ogive ou qu'elle l'ait
+ emprunte l'Orient, peu importe. Je n'ai pas discuter ici
+ cette question. L'ogive n'est qu'un dtail dans le monument
+ gothique; et quand nous disons que le systme gnral de
+ l'architecture des cathdrales de Paris et de Chartres est
+ franais, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un
+ monument arabe.
+
+ Les caractres gnraux de l'art gothique sont: l'emploi de
+ l'arcade en ogive; le dveloppement des faades, des tours et des
+ flches; l'agrandissement considrable des proportions de l'glise
+ romane, dont le plan est modifi dans ses dtails, mais conserv
+ dans l'ensemble; une ornementation toute particulire, d'une
+ excessive richesse et d'une grande varit. La lgret et
+ l'lvation des glises ogivales sont dues un nouveau systme de
+ votes, dans la construction desquelles les architectes du
+ treizime sicle ont montr une habilet et une science
+ trs-grandes, et l'invention des contre-forts et des
+ arcs-boutants.
+
+ [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain,
+ Snonais.
+
+Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145;
+le choeur de Saint-Germain-des-Prs est de 1163, et celui de
+Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mmes dates, on
+chercherait en vain des monuments aussi avancs dans ce style. C'est
+seulement en France que rgne sans partage l'art ogival primitif[300],
+et c'est l qu'ont t construits les plus anciens et les plus beaux
+monuments gothiques, tels que les cathdrales de Soissons, de Laon, de
+Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de
+Beauvais, etc., modles du genre, qui ont t imits dans tout le
+reste de la France et en Europe. Les archologues et les architectes
+anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que
+l'architecture gothique est d'origine franaise. Il est actuellement
+dmontr pour tous les esprits au courant de la science archologique
+que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu
+nombreux, bien loin d'avoir servi de type ceux de la France, sont
+d'une poque postrieure ceux-ci, qu'ils ont t copis d'aprs les
+ntres, ou bien qu'ils ont t btis par des architectes
+franais[301].
+
+ [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui
+ correspondent trois poques:
+
+ Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou lancettes, de
+ 1140 1300;
+
+ Le style gothique rayonnant, de 1300 1400;
+
+ Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 1550.
+
+ Les monuments religieux les plus remarquables de la premire
+ poque sont: les cathdrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen,
+ Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la
+ Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la
+ plus belle priode de l'art ogival.
+
+ Ceux de la seconde poque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain
+ de Troyes, le portail de l'glise de Saint-Antoine (Isre), etc.
+
+ Ceux de la troisime poque sont: l'glise de
+ Notre-Dame-de-l'pine, chef-d'oeuvre de l'architecture des
+ quatorzime et quinzime sicles; le portail principal de la
+ cathdrale de Rouen; la flche de la cathdrale de Strasbourg; la
+ nef de la cathdrale de Nantes, etc.
+
+ [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du
+ treizime sicle, les matres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et
+ JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathdrale de Reims; PIERRE DE
+ MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES
+ LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE
+ LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathdrale
+ d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail
+ mridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de
+ Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la
+ cathdrale de Beauvais.
+
+L'un de nos plus savants archologues, M. Flix de Verneilh, a mis
+hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la
+cathdrale de Cologne, bien loin d'tre le premier monument construit
+en style gothique, le monument modle de tous les autres, est, au
+contraire, un difice copi sur Notre-Dame d'Amiens et sur la
+Sainte-Chapelle de Paris. Le dme de Cologne en effet n'a t commenc
+qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a t construite de 1220
+1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 1248; voil pour les dates. Les
+deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les
+confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne
+s'loigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de
+Beauvais. Le style, les dtails, les fentres, les contre-forts de
+Cologne sont emprunts aux cathdrales d'Amiens, de Beauvais et la
+Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement vidents, que presque tous
+les archologues allemands les admettent et rejettent les thories
+teutoniques de M. S. Boissere.
+
+ [302] Dans le t. VII des _Annales archologiques_.
+
+Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de
+l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait,
+soutenaient de profonds rudits allemands, Notre-Dame-de-l'pine (en
+Champagne) une inscription latine ainsi conue:
+
+ Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;
+
+et l'on en tirait la consquence qu'un prtre de Cologne, _Coloniensis
+Sacerdos_, avait construit cette belle glise, et en outre que le dme
+de Cologne tait le type du gothique. Il a t dmontr depuis, par M.
+Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois
+champenois ainsi conue:
+
+ Guichart Anthoine tos catre nos at fet,
+
+et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'glise que ce
+maon champenois rdifia _tous les quatre_ au quinzime sicle.
+
+L'Allemagne, qui a prtendu un moment avoir invent le style ogival,
+n'a que huit monuments gothiques, tous d'une poque postrieure aux
+premiers monuments franais de ce style. L'glise de Wimpfen en Val,
+btie de 1263 1278, est due un architecte franais, auquel le
+doyen de cette collgiale avait recommand de la construire en
+ouvrage franais (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commena en
+1343 la cathdrale de Prague, qui fut acheve par un autre Franais,
+PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la
+cathdrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizime sicle,
+sont videmment copies sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date
+est la fin du douzime sicle. La ressemblance est frappante; c'est le
+mme style, ce sont les mmes tages et les mmes contreforts[303].
+
+ [303] Je dois cette importante communication mon ami M. Didron.
+
+Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mmes,
+disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique la
+France[304]. En effet, le premier difice de style ogival lev en
+Angleterre est la cathdrale de Cantorbry (1174), et c'est un
+architecte franais, clbre par ses travaux antrieurs, GUILLAUME DE
+SENS, qui, aprs avoir t choisi au concours, construisit le choeur
+de cette glise, absolument semblable par son plan, son style et son
+ornementation aux glises gothiques de l'Ile-de-France[305].
+
+ [304] Depuis le septime sicle l'Angleterre se servait de nos
+ ouvriers; l'histoire de saint Benot, abb de Wirmouth et de
+ Jarrow, dans le diocse de Durham, crite par Bde le Vnrable,
+ nous apprend les faits suivants. Saint Benot, qui d'abord avait
+ t moine l'abbaye de Lrins, fit construire l'abbaye de
+ Wirmouth; il vint lui-mme, en 675, chercher en Gaule des maons
+ pour lui lever une glise de pierre, la manire des Romains.
+ Quand l'difice fut peu prs termin, il fit venir des
+ vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils
+ mirent des vitres aux fentres, et apprirent aux Anglais faire
+ des lampes et des vases en verre de toutes natures.
+
+ [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.
+
+Le plus ancien monument construit dans le style appel par les Anglais
+_early english_, la cathdrale de Lincoln, est encore l'oeuvre d'un
+architecte franais[306]. Cette glise, rebtie de 1195 1200 par
+les soins de l'vque saint Hugues de Bourgogne, a t construite par
+un architecte de Blois, sur le modle de Saint-Nicolas de Blois,
+incontestablement commenc en 1138.
+
+ [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic
+ architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.
+
+Ces glises, bties par nos maons ont servi de modles aux
+architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des
+difices qu'ils ont levs plus tard, parmi lesquels l'abbaye de
+Westminster (1264) a un aspect plus franais encore qu'aucun
+autre[307].
+
+ [307] Westminster a inspir Walpole un curieux parallle de
+ l'architecture gothique avec l'architecture rgulire.
+
+ C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien
+ dcide de savoir si la noble ordonnance du plus magnifique
+ temple de la Grce seroit capable de produire sur l'me la moiti
+ de l'impression qu'y pourroient faire les beauts d'une superbe
+ glise dans le got gothique?... En entrant dans l'glise de
+ Saint-Pierre on est merveill de la grandeur de la dpense, et
+ l'on se dit soi-mme qu'elle n'a pu tre faite que par des
+ princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster,
+ on n'est nullement occup de celui qui l'a fait btir; la saintet
+ du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni
+ autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot
+ un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de
+ dmes rguliers qu'on voit Rome. Les glises gothiques sont
+ faites pour inspirer la pit, les autres provoquent seulement
+ l'admiration. Les Papes ont amass leurs richesses dans les
+ grandes glises gothiques et les talent dans des temples la
+ grecque.
+
+ Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux
+ manires en opposition, de faire aucune comparaison des beauts
+ raisonnes de l'architecture rgulire avec les licences effrnes
+ de celle qu'on appelle gothique. Je crois nanmoins m'apercevoir
+ que ceux qui ont bti dans ce dernier got toient plus verss
+ dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un gnie plus
+ tendu, plus de discernement et qu'ils savoient mieux garder les
+ convenances que nous ne voulons l'imaginer....--_Walpole_,
+ traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impr. Mss. S. F., No
+ 1846: 3 vol. in-4. T. I, p. 126.
+
+Le style ogival alla galement de France en Espagne. A la cathdrale
+de Burgos, architecture et sculpture, tout est franais.
+
+Une preuve qu'on imitait dans le quatorzime sicle, Barcelone,
+l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'glise de
+Santa-Maria-del-Mar, dont la faade, leve en 1328, offre une
+ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la
+faade de la cathdrale d'Arles en Provence.... L'architecture
+mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de
+l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].
+
+ [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M.
+ Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 17.
+
+M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connatre
+d'une manire prcise quelles taient les fonctions d'un architecte,
+comment nos Franais s'y prenaient pour travailler l'tranger et
+comment ils taient traits. Le chapitre de la cathdrale de Grone
+se dcida, en 1312, remplacer la vieille glise romane par une
+nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencrent pas
+immdiatement, et on nomma les administrateurs de l'oeuvre, Raymond de
+Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux taient en
+activit, et on voit apparatre, en fvrier 1320, sur les registres
+capitulaires, un architecte dsign sous le nom de Matre HENRY DE
+NARBONNE. Matre Henri mourut, et sa place fut occupe par un autre
+architecte, son compatriote, nomm JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci
+s'engagea venir Grone six fois l'an, et le chapitre lui assura un
+traitement de 250 sous par trimestre.
+
+ [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonn de
+ l'Architecture franaise.
+
+La maison d'Anjou tablie Naples fit pntrer l'architecture
+franaise dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le
+royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style,
+mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN,
+Franais de nation, commena l'glise de Sainte-Ptrone, Bologne. Le
+plus bel difice gothique de l'Italie, le dme de Milan, a t lev
+par des Franais, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN
+CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et la fin du seizime sicle,
+en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de
+faire dans cette glise l'une des trois belles fentres du fond du
+choeur. A Rome, un grand nombre d'difices sont construits dans un
+style gothique italianis. La seule glise de style ogival pur est
+Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de
+Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310]
+appartiennent ce style franco-italien dont nous venons de
+parler[311].
+
+ [310] Aujourd'hui dtruite.
+
+ [311] Ces renseignements nous ont t communiqus par M. Didron.
+
+La ville de Sienne tout entire, glises, palais, maisons, est
+construite en style ogival pur. A Florence, Viterbe, Tivoli, le
+nombre des difices gothiques est trs-considrable, et tmoigne de
+l'influence que l'art franais exera alors en Italie.
+
+L'Orient adopta aussi notre architecture aprs avoir t conquis par
+nos armes.
+
+Dans les annes 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des
+Flamands se dtournent de leur plerinage arm vers Jrusalem,
+arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en
+fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principauts, en
+seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a
+port la premire civilisation sur tous les rivages de la
+Mditerrane, y introduisent nos moeurs rudes et honntes, notre
+langue, nos lois; renverss sur un point, ces tats se recomposent
+sur un autre, et pendant prs de deux sicles une nouvelle France
+cherche son point d'appui dans les belles rgions de la Mditerrane;
+la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Ploponnse, devient
+la proprit d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui
+donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolrance entre
+deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].
+
+ [312] _Buchon_, Recherches et matriaux pour servir une
+ histoire de la domination franaise aux treizime, quatorzime et
+ quinzime sicles dans les provinces dmembres de l'empire grec,
+ 2 vol. grand in-8, 1840.
+
+La Grce vit alors s'lever sur les points de son sol un grand nombre
+d'difices gothiques ou en style byzantin modifi par le got
+franais; on voit encore les ruines de ces glises ou de ces chteaux,
+ Athnes, Chalcis, Bodonitza, en More. Chypre, l'ancien royaume
+des Lusignan, est couverte de palais, de chteaux-forts et d'glises
+gothiques, mais dont le style a t appropri, sur ce point comme
+partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.
+Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de
+Ramla, d'Abou-Gosh et de Jrusalem conservent des monuments gothiques
+que les Francs y ont btis aux temps glorieux de leur domination.
+
+La ville de Rhodes est tout entire franaise. J'entrai, dit le
+marchal de Raguse[313], avec une motion profonde dans cette ville,
+dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle
+ l'esprit des services rendus la religion, l'humanit, la
+civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en
+chec les forces des barbares qui menaaient les plus beaux pays de la
+chrtient. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom
+de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout europenne,
+et surtout une gloire franaise, car le plus grand nombre des
+chevaliers et les grands-matres dont les noms ont travers les
+sicles avec le plus d'clat taient franais. Il y a trois cent
+quinze ans que la fortune devint contraire cet ordre illustre, et
+qu'il fut oblig d'abandonner la conqute qu'il avait faite, aprs
+l'avoir possde pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les
+souvenirs qu'il a laisss sont encore si prsents, qu'on pourrait
+croire que c'est hier seulement qu'a cess sa puissance. La rue des
+Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est orne des
+cussons de ceux qui les ont habites les derniers. Cette rue est
+silencieuse; quoique conserves, les maisons sont dsertes, et l'on se
+croirait entour des ombres de ces hros. Les armes de France, les
+nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la
+puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux:
+quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que
+soit l'poque du moyen ge dont il tudie l'histoire, le nom de France
+et ses souvenirs s'y trouvent toujours mls. Je parcourus cette rue
+des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des
+Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres
+maisons.
+
+ [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.
+
+ L. DUSSIEUX, _Les Artistes franais l'tranger_. (Ouvrage
+ couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1859).
+
+
+
+
+GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.
+
+1285.
+
+
+Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
+royaume d'Arragon.
+
+Assez tost aprs, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq,
+Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste Thoulouse
+si grant multitude de gent que c'estoit merveille veoir; pour ce
+qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit t donn Charles son
+fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoigni au royaume
+d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour
+la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte
+de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal
+de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult
+bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes
+autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie,
+sa femme, Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient
+avec leur barons; si s'en ala Narbonne, illec atendi tant que toute
+sa gent fust assemble. Si fu command que tous ississent de Narbonne
+et alassent tous arms bannires desploies tous prests de combatre.
+Si entrrent premirement en la terre au roy de Maillorgues, le frre
+Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit la partie au roy de France et
+saincte glyse.
+
+ [314] Cholet.
+
+Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus
+honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de
+Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent
+messages en Secile o il estoit, et lui dnoncirent que le roy de
+France venoit en son royaume d'Arragon si grant gent que nul ne les
+povoit nombrer n esmer; si dist Constance qu'elle gardast bien le
+prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume
+contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra
+en sa terre, et garni les entres par devers ses adversaires au mieux
+qu'il pot. Quant Constance fu demoure, si se mist en moult grant
+paine de garder la terre et le pays et de savoir la volent et le
+couvine de ceux de Secile; si s'apparut bien que ceux de Secile se
+rconciliassent volentiers leur seigneur; lors se pourpensa qu'il
+estoient plains de faulset et qu'il n'estoient point estables; si
+fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon o il fu
+estroictement gard une pice de temps.
+
+
+Coment la cit d'Elne fu destruicte.
+
+Tant ala l'ost de France qu'il vindrent Perpignan; si se conseilla
+le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu
+conseill que son ost alast droit Elne l'orgueilleuse, pour ce que
+elle se tenoit Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
+au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
+est assise en la terre de Roussillon et en la contre. Quant le roy de
+France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait son
+frre celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne
+virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent
+aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrrent
+qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il
+fist faire commandement que l'en alast l'assaut; ceux de dedens se
+deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle
+journe; mais l'endemain par matin les Franois coururent l'assaut.
+Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandrent au roy
+qu'il leur donnast repis jusques trois jours, tant qu'il eussent
+parl ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si
+livreroient la ville au roy et son commandement. Le roy leur octroia
+volentiers. Endementres que les trives duroient et qu'ils ne furent
+point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent
+le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui
+n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient esprance qu'il les
+venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
+tantost que on alast l'assaut; le lgat sermonna et prescha aux
+Franois et prist tous leur pchis sur luy qu'il avoient oncques fais
+en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
+crestient, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
+comme ceux qui estoient escommenis et dampns de la foy crestienne.
+
+Quant les Franois orent ce, si crirent l'assaut pi et
+cheval, et jettrent et lancirent ceux de dedens. Tant
+approchirent des murs qu'il y furent: si drecirent les eschieles
+contre mont, et hurtrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier
+une grant pice et un grant quartier. Il brisirent les portes et
+abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutrent ens de toutes
+pars, et si commencirent crier: _A mort!_ et occire hommes et
+femmes sans espargnier.
+
+Quant le peuple de la cit se vit ainsi surpris, si commencirent
+courre vers la maistre tour ou glyse, o il cuidrent avoir garant:
+mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisies. Si
+se frirent en eux les Franois et n'y espargnirent hommes n femmes,
+n viel n jeune, que tout ne missent mort, fors que un tout seul
+escuier qui estoit nomm le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
+le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
+se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
+le roy que il fust espargni, s il se vouloit rendre. Tantost il se
+rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manire fu la cit
+destruicte, et le peuple afol et mort. Bien estoient ceux d'Elne
+deceus et engigns qui s'estoient apuys la art de seu[315] qui
+faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fis au roy d'Arragon.
+
+ [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour
+ indiquer la branche d'osier qui sert lier un fagot.
+
+ [316] Manque.
+
+
+Coment Franois passrent les mons de Pirne.
+
+Sitost comme la cit d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se
+mistrent tantost la voie[317] pour aler vers les mons de
+Pirne[318]. Adonc se conseillrent les barons l o il pourroient
+plus lgirement passer les montaignes et moins de pril: car les
+montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au
+ciel; n au pas de l'cluse ne povoient-il riens faire n passer, qui
+estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois
+avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et
+de pierres grosses, si que en nulle manire les gens n'y povoient
+passer fors en pril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient
+toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont
+il povoient appertement veoir l'ost des Franois: et moult bien
+cuidrent que les Franois deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui
+tant est prilleux.
+
+ [317] En route.
+
+ [318] Les Pyrnes.
+
+Si comme il estoient en grant pense qu'il feroient, le devant dit
+bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par
+o tout l'ost pourroit seurement passer sans nul pril. Le roy le sot:
+si fist faire semblant sa gent qu'il voulsissent passer par le pas,
+si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent
+voir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes,
+et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au
+lieu que le bastart avoit nomm; si n'estoit l'ost que par une mille
+loing.
+
+Le bastart ala devant et le roy aprs, par une voie si estrange,
+plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y
+eust al. Tant alrent grant paine et grans travaux qu'il vindrent
+par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans
+nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux
+d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardrent par devers les
+montaignes, si apperceurent l'ost de France qui j estoit au dessus,
+si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournrent en
+fuie, n n'en porent riens porter, tant se hastrent. Les Franois
+vindrent leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvrent, et puis
+tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes;
+mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec
+trois jours et se reposrent pour le grant travail qu'il avoient eu.
+Si comme il orent pass ce pas et il se furent reposs, le roy
+commanda que on alast droit une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il
+approchirent de la ville; ceux qui bien les virent fermrent les
+portes et firent semblant que il avoient grant volent de tenir contre
+les Franois.
+
+Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir.
+L'endemain fu accord qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que
+le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent
+la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir n
+deffendre: si attendirent tant que l'ost des Franois fu acoisi, si
+s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutrent
+le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui
+demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les Franois
+n'en peussent avoir prouffit n aucun amendement.
+
+Les Franois virent le feu de leur tentes, si s'armrent ds
+maintenant et vindrent courant l o le feu estoit. Si ne trouvrent
+qui de riens leur fust l'encontre: si prisdrent la ville et la
+mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France.
+Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier
+fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom
+Figuires, et la tint si court qu'il vindrent sa mercy, et il les
+envoia son pre le roy de France pour en faire sa volent.
+
+
+Coment le roy de France assist Gironne.
+
+Quant Pierre-Late fu prise et Figuires, si fu command que on
+chevauchast droit une ville qui estoit nomme Gironne. L'ost
+s'arrouta et errrent tant que il vindrent un petit fleuve. Si ne
+porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des
+montaignes. Si s'arrestrent ilec et demourrent trois jours. Quant il
+fu descreu et apetici, si approchirent tant comme il porent de la
+cit de Gironne. Quant ceux de la cit virent les Franois, si
+boutrent le feu s forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que
+la cit fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
+Franois s'approchirent de la cit, et tendirent tentes et
+paveillons, et avironnrent la ville de toutes pars. Par maintes fois
+assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la
+montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort,
+et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement
+bien. Le chevetaine estoit nomm Raimon de Cerdonne, qui estoit
+chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon
+Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les Franois le
+tenoient bon chevalier et vaillant.
+
+Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cit
+Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le
+prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le
+commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy
+de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de
+riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon
+que il peust abatre les murs de la cit.
+
+Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espirent tant qu'il fu nuit,
+et issirent de la cit et vindrent l'engin et boutrent le feu
+dedens. Quant l'engin fu embras, il jectrent dedens le maistre qui
+l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un
+autre tel. Quant le roy o ce, il en fu si trs-courouci qu'il jura
+que jamais ne laisseroit le sige jusques tant qu'il eust prins la
+ville. Si comme il estoit devant la cit, laquelle il cuida affamer,
+son ost commena empirier, et soustenir labour de chaut et de
+pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les
+mordoient toutes plainnes de venin: si commencirent mourir en l'ost
+et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si
+corrompu que paine y demouroit nul homme sain.
+
+Pierre d'Arragon estoit en aguait repostment coment et en quelle
+manire il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en
+l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il
+les prenoient et les metoient mort et emportoient le sommage. Le
+port de Rose estoit trois milles de l'ost; l avoit le roy sa navie,
+qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre.
+
+ [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte l'aide des btes de
+ somme.
+
+
+De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.
+
+Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle
+manire et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit
+du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa
+gent pi et cheval; et furent bien trois cens cheval et deux
+mille pi, et s'en vint celle part o il cuidoit mieulx trouver le
+sommage. Et se tint ilec repostment tant que il peust trouver ou
+attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire
+et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France
+qui avoit nom Raoul d'Eu, et Jehan de Harecourt, qui estoit
+mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu o il estoit en
+aguait.
+
+Quant il orent ce o, si prisrent avec eux le conte de la Marche et
+bien jusques cinq cens hommes arms de fer, et vindrent l o le roy
+d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent prs, si congnurent bien
+que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il
+n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point n ne savoient que
+le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de
+combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et
+sage, leur dist: Seigneur, vez-l nos ennemis que nous avons
+trouvs, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce
+vierge pucelle Marie, qui la journe d'huy nous aidera; prenez bon
+cuer en vous, car il sont escommenis et dessevrs de la compaignie de
+saincte glyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver
+nos mes, car cy les poons-nous sauver.
+
+Adonc s'accordrent tous ce qu'il disoit, et coururent sus leur
+ennemis moult firement. Si commena la besoigne fort et aspre, et
+s'entredonnrent moult de grans coles. Le fais de la bataille chy
+sur les Arragonnois; il tournrent en fuye; mais les Franois les
+tindrent court et les enchacirent de prs: si en navrrent moult, et
+en demoura au champ jusques cent de mors, sans ceux qui furent
+navrs en fuiant. Le roy Pierre fu navr mort et ne pot estre prins
+n retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist
+la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite.
+Les Franois se partirent du champ et s'en vindrent leur tentes et
+gardrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvrent qu'il
+n'en y avoit occis que deux tant seulement.
+
+De ce furent-il moult lies et contrent au roy la manire et coment il
+avoient ouvr, et quelle manire de gent il avoient trouv. Le roy en
+fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et
+de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donne luy et sa
+gent; encore eust-il est plus lie s il eust sceu que le roy Pierre
+eust est navr mort.
+
+
+Coment Gironne fu rendue.
+
+Si comme le sige estoit devant Gironne, viande commena apeticier
+ceux de la cit. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout
+leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
+tenir n durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy
+plaisoit, que on parlast ceux de la cit et aux chevetains, savoir
+mon s il se vouldroient rendre n venir mercy. Le roy leur octroia
+par le conseil de ses barons: si s'en alrent en la cit et entrrent
+ens et contrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parl
+ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy
+distrent de par ceux de la cit qu'il leur donnast trives jusques
+tant qu'il eussent mand au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre
+n deffendre; et s il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy
+rendroient volentiers la cit, et se mettroient de tout en son
+commandement. Le roy leur donna trives moult volentiers, et il
+envoirent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et
+aidier, ou il les convenoit rendre la cit, n ne la povoient plus
+tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre n de
+quoy il feussent soustenus. Les messages trouvrent que le roy Pierre
+estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent
+moult esbahis et moult couroucis: arrire s'en retournrent et
+contrent Raimon de Cerdonne et autres pluseurs barons, coment le
+roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte
+contre les Franois, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers
+qu'il eust jusques cent.
+
+Quant ceux de la cit sorent ces nouvelles, si mandrent au roy que
+volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle
+manire qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les
+harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povret
+de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de
+Foix et Raimon Rogier.
+
+Tantost comme la paix fu faicte et ordenne, les Franois entrrent
+ens et regardrent mont et val coment il leur estoit: si ne
+trouvrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois.
+Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et
+trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent trs faulx et
+trs mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cit et coment
+il leur estoit.
+
+
+Du trpassement le roy Phelippe de France et de sa spulture.
+
+Aprs ce que la cit fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
+et enforcie de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
+soi yverner s parties de Thoulouse. Cecy fu lo au roy d'aucuns qui
+guaires n'amoient son profit; et que il donnast congi la greigneur
+partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
+galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus
+celles qui leur estoient demoures, et prisrent armes et quanqu'il y
+avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
+occistrent grant foison de Franois, et prisrent force l'amirant des
+galies, qui estoit nomm Enguerran de Baiole, noble chevalier et
+vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprov en armes
+qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit s autres
+chevaliers qui asss prs de luy estoient; mais le seigneur de
+Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce
+qu'il le haoit.
+
+Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
+ilec longuement demourer, si rachatrent Enguerran une somme d'argent,
+et puis boutrent le feu s garnisons, et embrasrent toute la ville
+de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient,
+si grant ravine de pluie les prist que paines se povoient-il
+soustenir n pi n cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il
+demourer, tant estoient grevs. Le roy fu moult dolent et moult
+courrouci de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy
+estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute
+Espaigne, ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant
+peuple men avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par
+aventure, par mauvais conseil ou par fortune.
+
+Ainsi qu'il estoit en telle pense, si chy en une fivre, si qu'il ne
+pot chevauchier; et convint qu'il fust port en une litire. La fivre
+crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatremp et
+plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant
+alrent et chevauchirent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est
+avironne toute de montaignes qui sont nommes les mons de Pirne.
+Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
+aguait coment il pourroient grever les Franois: quant aucun pou se
+esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
+les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou
+trouver.
+
+A grant douleur et grant paine vindrent jusques Perpignan; ilec
+s'arrestrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
+enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
+avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: aprs il
+receut en grant devocion le sacrement de saincte glyse. Tantost comme
+il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu
+de nature qui est une commune debte toute crature. Les barons de
+France furent moult dolens et moult couroucis de sa mort, car de jour
+en jour courage et volent luy mouteplioit de bien faire et grever ses
+ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot
+au cuer, n les plains n les larmes que elle rendi; tant mena grant
+dueil et si longuement que paine pot avoir remde de sa vie.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
+ M. Paulin Pris.
+
+
+
+
+PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES
+COLONIES CHRTIENNES.--FIN DES CROISADES.
+
+
+1291.
+
+
+Le sige d'Acre, dit Aboulmahassen, commena un jeudi au commencement
+d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel tait
+l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait
+de beaucoup celui des troupes rgles. Plusieurs machines furent
+dresses contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient
+t prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes,
+qu'elles lanaient des pierres pesant un quintal et mme davantage.
+Les musulmans firent des brches en diffrents endroits. Pendant le
+sige, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de
+son arrive, les assigs allumrent de grands feux en signe de joie;
+mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'tat
+dsespr des assigs, il craignit de partager leurs prils, et se
+retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientt les
+chrtiens perdirent toute esprance; vers le mme temps, ils se
+divisrent, et ds lors se trouvrent faibles. Pendant ce temps le
+sige faisait toujours de nouveaux progrs; enfin, le vendredi 17 de
+gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout tant prt
+pour un assaut gnral, le sultan[321] monta cheval avec ses
+troupes; on entendit le bruit du tambour ml des cris horribles.
+L'attaque commena ds avant le lever du soleil; bientt les chrtiens
+prirent la fuite et les musulmans entrrent l'pe la main. On tait
+alors vers la troisime heure du jour. Les chrtiens couraient vers le
+port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des
+prisonniers; bien peu se sauvrent. La ville fut livre au pillage;
+tous les habitants furent massacrs ou rduits en servitude.
+
+ [320] Henri II.
+
+ [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'gypte et de Syrie.
+
+Au milieu d'Acre s'levaient quatre tours appartenant aux Templiers,
+aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers
+chrtiens se disposrent s'y dfendre. Cependant, le lendemain
+samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'tant ports
+contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci
+offrirent d'eux-mmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le
+sultan leur promit sret; un drapeau leur fut donn comme sauvegarde,
+et ils l'arborrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent
+ouvertes, les musulmans, s'y jetant en dsordre, se disposrent
+piller la tour et faire violence aux femmes qui s'y taient
+rfugies; alors les Templiers refermrent les portes, et, tombant sur
+les musulmans qui taient dans la tour, les massacrrent. Le drapeau
+du sultan fut abattu, la guerre recommena. La tour fut assige en
+rgle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les
+Templiers ayant de nouveau demand capituler, le sultan leur promit
+la vie et la facult de se retirer o ils voudraient; ils descendirent
+donc, et furent gorgs, au nombre de plus de deux mille; un gal
+nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui
+taient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce
+qui porta le sultan ne point excuter sa parole, c'est que les
+Templiers, non contents d'avoir d'abord massacr les musulmans qui
+taient entrs dans la tour, avaient tu un mir charg d'aller
+apaiser le tumulte, et coup les jarrets toutes les btes de somme
+qui taient dans la tour afin de les mettre hors de service; voil ce
+qui avoit allum la colre du sultan. Cependant, ceux d'entre les
+chrtiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait leurs
+frres, rsolurent de mourir les armes la main et ne voulurent plus
+entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq
+musulmans tant tombs entre leurs mains, ils les prcipitrent du
+haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entirement mine et
+que les chrtiens eurent t admis se rendre, avec promesse de la
+vie, les musulmans s'tant approchs pour en prendre possession, la
+tour s'croula tout coup, et ils furent tous ensevelis sous ses
+ruines.
+
+Quand le combat eut cess, le sultan fit mettre part les hommes qui
+avaient chapp au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le
+nombre en tait fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est
+que le Dieu trs-haut voulut que la ville ft prise un vendredi, la
+troisime heure, au mme instant o les chrtiens y taient entrs
+sous le sultan Saladin.
+
+ ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des
+ Croisades_, t. IV, p. 570.
+
+
+
+
+GLOSSAIRE.
+
+
+A.
+
+ ABATIS, massacre, tuerie.
+
+ ACHOISON, raison, motif.
+
+ ACOINTES, familiers, qui sont en relation.
+
+ ACOISI, en repos, endormi (_quietus_).
+
+ ADONT, alors.
+
+ AFROIENT (de _Afrir_), appartenaient, revenaient.
+
+ AFOL, bless.
+
+ AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_,
+ conspirrent, complotrent.
+
+ AINOIS, AINSOIS, mais, au contraire.
+
+ AINS, avant.
+
+ ALGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui.
+
+ ALER, aller, marcher, se soulever.
+
+ AMENDEMENT, rparation, amlioration.
+
+ AMOIT (de _amer_), aimait.
+
+ ANEMI, pour ennemi.
+
+ APETICIER, apetisser, diminuer.
+
+ APPERS, apparents, vidents (_apertus_).
+
+ APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement.
+
+ APPERTEMENT, ouvertement.
+
+ ARCHIRE, meurtrire, crneau.
+
+ ARDIRENT (de _ardre_, brler), brlrent (_ardere_).
+
+ ARE, aride.
+
+ AROIENT, auraient.
+
+ ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route.
+
+ ARS (de _ardre_), brl.
+
+ ASSEMBLER QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un.
+
+ ASSNER , confisquer, saisir.--_Assner son fi comme la
+ seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).
+
+ ASSEOIR, assiger.
+
+ ASSIS, ASSISE, assig, assige.
+
+ ASSIST, assigea.
+
+ ASSOUAGIER, soulager, gurir, se calmer.
+
+ ATOURNER, prparer, disposer.
+
+ ATOUT, avec.
+
+ AUTELLE, telle, pareille.
+
+ AVIRONNER, entourer, environner.
+
+
+B.
+
+ BABILOINE, Babylone (Le Caire).
+
+ BARAT, trahison.
+
+ BGUINES, espce de religieuses.
+
+ BENEUR, heureux.
+
+ BENOIST, saint, bni.
+
+ BOUTER, mettre.
+
+ BREHAIGNE, impuissant pour reproduire.
+
+ BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_.
+
+
+C.
+
+ CELLE, cette.
+
+ CHAIENNE, chane.
+
+ CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux.
+
+ CHAR, chair.
+
+ CHARIRE, CARRIRE, route, chemin o passe un char.
+
+ CHY (de _cheoir_), tomba.
+
+ CHEVETAINE, capitaine (mme racine que le mot suivant).
+
+ CHIEF, capitale (la tte, le chef, _caput_).
+
+ COLE, coup sur le col.
+
+ CONDUIT, escorte, conduite.
+
+ CONROY, ordre, rang.
+
+ CONTENEMENT, conduite.
+
+ CONTENS, contestation, dispute.
+
+ CONTREMONT, en haut, en remontant.
+
+ CONVENANCE, CONVENANT, convention.
+
+ CONVERSER, demeurer, habiter.
+
+ COURTIL, jardin, verger.
+
+ COUSTS, dpenses, frais, dpens (_custus_).
+
+ COUVINE, disposition.
+
+ CUER, coeur.
+
+ CUEURT, court.
+
+ CUEURENT, courent.
+
+ CUIDA (de _cuider_, croire), il crut.
+
+ CUIDIRENT, ils crurent.
+
+ CUIDOIENT, ils croyaient.
+
+
+D.
+
+ DAMPNS, damns, rejets.
+
+ DE, cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne
+ s'employait pas autrefois: on disait _l'htel Dieu_, pour l'htel
+ de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le
+ service Jsus-Christ_, pour le service de Jsus-Christ;--_le pre
+ saint Loys_, pour le pre de saint Louis;--_le palais le roy_,
+ _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle,
+ l'arme du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de
+ Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement
+ de la reine;--_le frre Pierre_, le frre de Pierre, etc.
+
+ DCEU, du, tromp, sduit.
+
+ DCLINASSENT (NE SE), ne se dtournassent de.
+
+ DEFFAUT, faute, dfaut, vice, abus.
+
+ DFOULER, mpriser, jeter sous les pieds, abattre.
+
+ DEISSENT (de dire), dissent.
+
+ DIST (de _dire_), dit.
+
+ DELS, ct de.
+
+ DLIT, joie.
+
+ DLIVRE (TOUT ), compltement.
+
+ DEMAINE, domaine.
+
+ DSATREMP, malsain, dsorganis (_qui non habet temperantiam
+ suam_).
+
+ DESCEINT, qui a t sa ceinture (_decinctus_).
+
+ DESCORD, DESCORT, diffrend, dsaccord, discorde.
+
+ DESPECIER, rompre.
+
+ DESPENS, dpenses.
+
+ DESROY (A) en dsordre, en dsarroi, avec prcipitation.
+
+ DESROMPI, arracha, dchira.
+
+ DESROUTER, quitter la route, tre en droute.
+
+ DESSERTE, rcompense, salaire.
+
+ DESSEVRER, sparer.
+
+ DESTOURBER, troubler, dranger, empcher.
+
+ DESTOURBIER, drangement, trouble.
+
+ DESTRE, droite (_dextra_).
+
+ DTRACTION, mdisance, calomnie.
+
+ DUST (de devoir), dt.
+
+ DEVANT, avant.
+
+ DEVERS (PAR), du ct de.
+
+ DIENT (de dire), disent.
+
+ DISTRENT (de dire), dirent.
+
+ DONROIT (de donner), donnerait.
+
+ DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute.
+
+ DOUBTER, redouter, craindre.
+
+ DRECIER, dresser.
+
+ DROICTURES, sacrements.
+
+ DUREMENT, beaucoup, extrmement.
+
+
+E.
+
+ EMMY, EMMI, dedans, parmi.
+
+ EMPIRIER, endommager, nuire.
+
+ EMPRENDRE, entreprendre.
+
+ EMPRIS, entrepris.
+
+ EMPRISRENT, entreprirent.
+
+ EN, on.
+
+ ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre.
+
+ ENCONTRE, vers, la rencontre.
+
+ ENDEMENTRES, pendant que.
+
+ ENFANTOSMER, ensorceler.
+
+ ENFERME, malade, infirme.
+
+ ENGIN, machine de guerre (_ingenium_).
+
+ ENGIGN, tromp.
+
+ ENGREGER, augmenter.
+
+ ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_).
+
+ ENS, dedans.
+
+ ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le
+ participe prsent est employ pour l'infinitif.
+
+ ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention.
+
+ ENTRINER, approuver, mettre excution (_atum habere_).
+ Approuver ces conventions (p. 417).
+
+ ENTOUR, environ.
+
+ ENVIRON, autour.
+
+ ERRER, marcher, s'acheminer.
+
+ S, dans les.
+
+ ESMER, estimer, valuer (_Existimare_).
+
+ ESPCIAULMENT, principalement, spcialement.
+
+ ESPIE, espion.
+
+ ESPOIR, peut-tre, vraisemblablement.
+
+ ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_,
+ qu'une affaire l'empcht.
+
+ ESTABLE, stable, sur qui on peut compter.
+
+ ESTOUR, combat.
+
+ ESTRANGES, trangers.
+
+
+F.
+
+ FAILLIR, manquer.
+
+ FAILLOIT, manquait.
+
+ FAIS, faix, poids, force.
+
+ FEISSENT, fissent.
+
+ FRI, FRY, frappa (de frir, _ferire_).
+
+ FERIST (de _frir_), frappa.
+
+ FERMEMENT, en scurit (_firmiter_).
+
+ FERMER, affermir, assurer.
+
+ FROIT (de _frir_), frappait.
+
+ FICHIER, ficher, planter.
+
+ FI, FIS, fief, fiefs.
+
+ FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_).
+
+ FORBOUR, faubourg.
+
+ FORMENT, beaucoup, avec vigueur.
+
+ FORS TANT, except, si ce n'est.
+
+ FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent.
+
+ FU, tait ou fut.
+
+ FUIE, FUYE, fuite.
+
+ FUST, ft, bois.
+
+
+G.
+
+ GAIGNEURS, laboureurs.
+
+ GALIE, GALE, galre.
+
+ GARANT, protection, garantie.
+
+ GARNISONS, provisions.
+
+ GENT, gens, personnes.
+
+ GREIGNEUR, plus grand, plus grande.
+
+ GREVE, meurtrie, froisse.
+
+ GREVER, tre hostile.
+
+ GRIVE, rude, pnible.
+
+ GUERREDON, rcompense, salaire.
+
+ GUIMPLE, guimpe.
+
+
+H.
+
+ HAIRE, cilice en crin ou en poil de chvre.
+
+ HAUBERT, cotte de mailles.
+
+ HAUTEMENT NOTE, haute voix et en musique.
+
+ HOMME, vassal, qui a fait hommage.
+
+ HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son htel.
+
+ HOSTIEULX, mesures de grains.
+
+ HUE, Hugues.
+
+ HUIS, porte.
+
+ HUTIN, bagarre, tapage.
+
+ HUY (_hodie_), aujourd'hui.
+
+
+I.
+
+ ICEL, ce, cela.
+
+ ILEC, ILLEC, l.
+
+ INDIGNATION, ddain, mpris.
+
+ IRE, colre (_ira_).
+
+ ISNELEMENT, promptement.
+
+ ISSIRENT (de _issir_), sortirent.
+
+ ISSISSENT (de _issir_), sortissent.
+
+
+J.
+
+ J, dj, jamais.
+
+ JUT, tait camp (_jacebat_).--_Jut s prs_, tait camp dans
+ les prs.
+
+
+L.
+
+ LABOUR, travail, fatigue (_labor_).
+
+ LAIENS, LANS, l-dedans;--oppos _cans_, ici.
+
+ LARGEMENT, volontairement.
+
+ LEGIER (DE), facilement, lgrement.
+
+ LESIGNEN, Lusignan.
+
+ LIE, joyeux.
+
+ LIEMENT, avec plaisir.
+
+ LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parent.
+
+ LOA (de _loer_), conseilla.
+
+ LO (de _loer_), conseill.
+
+ LOER, conseiller (_laudare_).
+
+ LOGI, camp, tabli, log.
+
+
+M.
+
+ MAILLORGUES, Mayorque.
+
+ MALADERIE, maladrerie, hpital pour les lpreux.
+
+ MALE, mauvais, mauvaise.
+
+ MAUTALENT, mauvais vouloir, mcontentement.
+
+ MAUVESTI, malice, mchancet.
+
+ MEISME, mme.
+
+ MEISMEMENT, mmement, surtout.
+
+ MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria
+ minor_).
+
+ MENEUR, mineur.
+
+ MERVEILLES, quantit tonnante, merveilleuse.
+
+ MESCHEOIR, arriver malheur.
+
+ MESCHIEF, malheur, msaventure.
+
+ MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi,
+ la maison.
+
+ MESPRENDRE, faire tort quelqu'un, l'offenser.
+
+ MESTIER, besoin.
+
+ MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la
+ guerre), se mit en campagne.
+
+ MISTRENT, mirent.
+
+ MONTANCE, la valeur.
+
+ MORT, mort, tu.
+
+ MOULT, beaucoup (_multum_).
+
+ MOUTEPLIER, augmenter, multiplier.
+
+ MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST.
+
+ MUT, s'leva.
+
+
+N.
+
+ NAVIE, flotte.
+
+ NAVRER, blesser.
+
+ N, ni. (_Ne_ est une meilleure leon que _n_.)
+
+ NANT, point.
+
+ NIS, mme.
+
+ NOIENT, NIENT, rien.
+
+ NOISE, ennui, importunit, gne.
+
+
+O.
+
+ OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_).
+
+ OCCISTRENT, turent.
+
+ OCTROIER, octroyer, permettre, accorder.
+
+ O (de or, our, entendre; _audire_), entendit.
+
+ ORENT, entendirent.
+
+ OSSENT, entendissent.
+
+ ONCQUES, jamais (_unquam_).
+
+ ORDENER, ordonner, prescrire.
+
+ ORENT, eurent.
+
+ ORES, ORE, prsent, maintenant.
+
+ OST, arme (_hostis_).
+
+ OT, eu.--_ot eu_, eut eu.
+
+ OULTRE, au del, (p. 408) traverser la mer.
+
+ OUVR, travaill.
+
+
+P.
+
+ PALETER, escarmoucher.
+
+ PAOUR, peur.
+
+ PARCRU, grand, dvelopp.
+
+ PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton
+ mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La
+ phrase signifie: Fais-nous grce de ta colre et de ton mauvais
+ vouloir.
+
+ PARFONS, profonds.
+
+ PARLEMENT, assemble, confrence.
+
+ PART, partie, ct (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que
+ l'on se diriget de ce ct.--_Que l'on alast celle part_, que
+ l'on allt de ce ct.
+
+ PAVILLON, tente.
+
+ PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du
+ cteau.
+
+ PENER (SE), s'efforcer.
+
+ PERRIRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.
+
+ PERS, les pairs.
+
+ PEUST (de _pouvoir_), pt.
+
+ PHYSICIEN, mdecin.
+
+ PICE (LA), le morceau, la pice (p. 202); toute cette partie,
+ tout ce morceau du corps tomba.
+
+ PICE (UNE), UNE PICE DE TEMPS, quelque temps, un instant.
+
+ PITAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est
+ collective et exprime le peu de valeur des choses assembles et
+ le mpris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_,
+ _canaille_.
+
+ PIS, poitrine.
+
+ PITEUX, pieux; plein de piti, compatissant, misricordieux;
+ digne de piti, pitoyable.
+
+ _Plain_, plaine.
+
+ PLANT, PLENT, abondance, quantit.
+
+ PLAIS, procs, assemble o l'on juge les procs.
+
+ PLUM, pill.
+
+ POIGNIS, POINGNIS, coups, combat, empoigne.
+
+ POONS (de _pouvoir_), pouvons.
+
+ PORENT (de _pouvoir_), purent.
+
+ POT (de _pouvoir_), put (_potuit_).
+
+ POU, peu.
+
+ POURCHACI, machin, mdit, (p. 207).
+
+ POURCHASCI SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant
+ qu'il tait en son pouvoir.
+
+ POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient.
+
+ POVOIR, pouvoir.
+
+ POVRE, pauvre.
+
+ PRESIST, empcht.
+
+ PRINS, PRINSE, pris, prise.
+
+ PRIS, rputation.
+
+ PRISDRENT (de _prendre_), prirent.
+
+ PRIVEMENT, en particulier, secrtement.
+
+ PROMISTRENT, promirent.
+
+ PROUESCE, valeur, courage, promesse.
+
+ PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_,
+ meutte).
+
+ PUEUR (de _puer_), puanteur.
+
+ PUIS, depuis.
+
+
+Q.
+
+ QUANQUE, autant que (_quantum_).
+
+ QUANS, combien de (_quantos_).
+
+ QUARREL, trait d'arbalte.
+
+
+R.
+
+ RALER, retourner, s'en aller.
+
+ RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler la mmoire.
+
+ RAVINE, dluge, grande quantit.
+
+ RELIGIONS, couvents.
+
+ REMDE, salut.
+
+ REMEMBRANCE, souvenir.
+
+ REMEMBRANT, se souvenant.
+
+ REMENANT, le restant, le surplus.
+
+ REPAIRI, revenu.
+
+ REPOSTMENT, secrtement, en cachette.
+
+ REQUISTRENT (de _requrir_), demandrent.
+
+ S'EN RETOURNER EN, se retourner contre.
+
+ RETRAIRE, retirer.
+
+ RVRENCE, respect (_reverentia_).
+
+ RIENS, chose (_res_).
+
+ ROUTES, bandes.--_S'enfouirent grans routes_; s'enfuirent par
+ grandes troupes, par grandes bandes.
+
+
+S.
+
+ S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier;
+ l'poque o furent rdiges les Chroniques de Saint-Denis, l's au
+ singulier n'est plus conserv que quelquefois et commence
+ devenir le signe du pluriel.
+
+ SACS (FRRES DES), religieux vtus d'un habit grossier.
+
+ SAILLIE, attaque.
+
+ SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_).
+
+ SAPIENCE, sagesse.
+
+ SAVOIR MON, c'est--dire.
+
+ SCUSSENT (de _savoir_), sussent.
+
+ S, si. (_Se_ est une meilleure leon que _s_).
+
+ SEMONDRE, assigner, convoquer.
+
+ SEMONS (de _semondre_), assign, convoqu.
+
+ SENESTRE, gauche.
+
+ S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance.
+
+ SOIT, tait assis (_sedere_).
+
+ SERS, serfs (_servus_).
+
+ SEUE, sienne (_sua_).
+
+ SIET, est plac, est situ (_sedet_).
+
+ SIGNER, marquer.
+
+ SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt).
+
+ SOLLEMPNIEX, solennels.
+
+ SORENT (de _savoir_), surent.
+
+ SOT (de _savoir_), sut.
+
+ SOUFFRETE, SOUFFRET, SOUFFRAITE, disette; d'o _souffraiteux_,
+ malheureux.
+
+ SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre la
+ solde de quelqu'un.
+
+ SUBGIS, sujets.
+
+ SURIE, Syrie.
+
+
+T.
+
+ TALENT, dsir, volont, rsolution.
+
+ TENISSENT (de _tenir_), tinssent.
+
+ TERMINE, terme, temps fix.
+
+ THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_).
+
+ TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. pass), enlev.
+
+ TOUAILLE, serviette, essuie-mains.
+
+ A TOUJOURS MAIS, toujours.
+
+ TRAIOIT (de _traire_), tirait.
+
+ TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_).
+
+ TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent.
+
+ TRAIT (de _traire_), lana.
+
+ TRESBUCHIER, TRBUCHER, renverser, dtruire.
+
+ TRESPASSER, passer, omettre.
+
+ TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque.
+
+ TREU, tribut.
+
+ TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_).
+
+
+V.
+
+ VAGUE, vacant (_vacuus_).
+
+ VASSAL, homme de guerre (_vassus_).
+
+ VER, dfendre (_vetare_).
+
+ VNISSENT (de _venir_), vinssent.
+
+ VENIST (de _venir_), vint.
+
+ VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait.
+
+ VENUE, rencontre.
+
+ VOIR, voir.
+
+ VESQUI (de _vivre_), vcut.
+
+ VILLENIE, parole injurieuse.
+
+ VITAILLE, vivres, victuaille.
+
+ VOIR, vrai (de _verus_.) On prononait _veir_.
+
+ VOLENT, volont.
+
+ VOULDENT (de _vouloir_), veulent.
+
+ VOULSIST (de _vouloir_), voult.
+
+ VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent.
+
+ VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_).
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIRES DU SECOND VOLUME.
+
+LE MOYEN AGE.
+
+
+ Pages.
+
+ Origines de la langue franaise (_A. de Chevallet_) 1
+
+ Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles
+ le Chauve, 842 19
+
+ Cantilne en l'honneur de sainte Eulalie 19
+
+ La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21
+
+ Chant de mort de Lodbrog, 865 40
+
+ Le sige de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du pome
+ d'Abbon_) 41
+
+ La fodalit (_Championnire_) 46
+
+ Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62
+
+ Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71
+
+ Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78
+
+ lection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84
+
+ Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88
+
+ Rvolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91
+
+ Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029
+ (_Raoul Glaber_) 94
+
+ Conqute de l'Angleterre par les Normands, 1066
+ (_Robert Wace_),
+
+ _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pris_,
+ (_Ordric Vital_) 98
+
+ Philippe Ier pouse Bertrade, 1092 (_Ordric Vital_) 114
+
+ Pourquoi Pierre l'Ermite prcha la Croisade, 1095
+ (_Albert d'Aix_) 116
+
+ Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119
+
+ La Trve de Dieu, 1096 (_Ordric Vital_) 121
+
+ Prparatifs et dpart des premiers croiss
+ (_Guibert de Nogent_) 123
+
+ Dpart des croiss (_Faucher de Chartres_) 126
+
+ Chant compos l'occasion de la croisade
+ (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127
+
+ Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128
+
+ Prise de Jrusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131
+
+ Mme sujet (_Albert d'Aix_) 134
+
+ Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140
+
+ Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordric Vital_) 142
+
+ Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre,
+ 1127-1128 (_Suger_) 147
+
+ Suger (_Guillaume_) 151
+
+ La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154
+
+ Charte de la commune de Laon, 1128 177
+
+ Prise d'desse par Zengui, 1145
+ (_Aboulfarage_) 184
+
+ Louis VII prend la croix, 1146
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 187
+
+ Bataille du Mandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189
+
+ Sige de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199
+
+ Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182
+ (_Rigord_) 209
+
+ Bataille de Tibriade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213
+
+ Mme sujet (_Reinaud_, d'aprs les historiens arabes) 216
+
+ Philippe-Auguste fait paver la cit de Paris, 1186
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 221
+
+ Saladin prend Jrusalem, 1187 (_Reinaud_,
+ d'aprs les historiens arabes) 222
+
+ Sige et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croiss, 1191
+ (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229
+
+ La quatrime croisade, 1198-1204
+ (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246
+
+ La prise de Constantinople (_Nictas_) 296
+
+ Monuments dtruits par les croiss (_Nictas_) 307
+
+ La croisade contre les Albigeois, 1208
+ (_Chronique provenale_) 314
+
+ La prise de Bziers, 1209 (_Idem_) 318
+
+ Le vicomte de Bziers pris par trahison
+ (_Chronique languedocienne_) 324
+
+ Simon de Montfort devient comte de Bziers, 1209
+ (_Chronique provenale_) 326
+
+ Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328
+
+ Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provenale_) 329
+
+ Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de
+ Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330
+
+ Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des
+ Franais, 1217 (_Idem_) 337
+
+ Sige de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croiss
+ lvent le sige de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344
+
+ Amaury de Montfort nomm comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351
+
+ Leve du sige de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353
+
+ Mort du comte de Toulouse. Amaury cde ses domaines au roi de
+ France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355
+
+ Trait de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de
+ Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356
+
+ L'inquisition tablie Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365
+
+ La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373
+
+ Mme sujet, 1213 (_Matthieu Pris_) 378
+
+ Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379
+
+ Mme sujet (_Matthieu Pris_) 396
+
+ Rvolte des barons contre la reine Blanche, 1226
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 401
+
+ Comment la sainte couronne d'pines et grande partie de la
+ sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 405
+
+ Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et
+ Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 407
+
+ Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418
+
+ Croisade de saint Louis en gypte, 1248-1250 (_Reinaud_,
+ d'aprs les historiens arabes) 420
+
+ Lettre du comte d'Artois la reine Blanche, sur la prise
+ de Damiette, 1249 423
+
+ Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425
+
+ Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429
+
+ Gauthier de Chtillon (_idem_) 431
+
+ Lettre de saint Louis sur sa captivit et sa dlivrance,
+ 1250 432
+
+ Douleur de la France en apprenant ces nouvelles
+ (_Matthieu Pris_) 443
+
+ Chant arabe sur la dfaite des Franais 444
+
+ La reine Damiette (_Joinville_) 445
+
+ La reine Blanche (_Idem_) 446
+
+ Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448
+
+ Le roi d'Angleterre Paris, 1254 (_Matthieu Pris_) 452
+
+ De celui qui jura vilain serment, 1256
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 461
+
+ La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462
+
+ Lettre de saint Louis l'abb de Saint-Denis,
+ sur la prise de Carthage, 1270 464
+
+ Instructions de saint Louis son fils, 1270 466
+
+ Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements
+ (_Joinville_) 472
+
+ Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484
+
+ Influence de la littrature et des arts de la France en Europe
+ au moyen ge (_L. Dussieux_) 493
+
+ Guerre de Philippe III en Aragon, 1285
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 506
+
+ Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des
+ croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518
+
+ Glossaire 521
+
+ TABLE DES MATIRES 529
+
+
+FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 2/4)
+ Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
+ originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques
+
+Author: Louis Dussieux
+
+Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
+L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.
+Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+
+<h1><span class="large">L'HISTOIRE</span><br />
+DE FRANCE<br />
+<span class="medium">RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.</span></h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
+
+<div class="titlepage">
+<p><span class="large">L'HISTOIRE</span></p>
+
+<p><span class="xxlarge">DE FRANCE</span></p>
+<p><span class="medium">RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.</span></p>
+
+<p><span class="small">EXTRAITS</span><br />
+<span class="small">DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS ORIGINAUX,</span><br />
+<span class="xs">AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,</span></p>
+
+<p><span class="xxs">par</span><br />
+<span class="medium">L. DUSSIEUX,</span><br />
+<span class="xs">PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.</span></p>
+<hr class="deco" />
+<p>TOME SECOND.</p>
+<hr class="deco" />
+
+<p>PARIS,<br />
+<span class="small">FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES,</span><br />
+<span class="xs">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.</span></p>
+
+<p><span class="small">1861.</span><br />
+<span class="xs">Tous droits rservs.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
+
+<div class="frontmatter">
+<hr />
+<p class="xs">TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.&mdash;MESNIL (EURE).</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<p class="title"><span class="large">LES GRANDS FAITS</span><br />
+<span class="xs">DE</span><br />
+<span class="xlarge">L'HISTOIRE DE FRANCE</span><br />
+<span class="small">RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.</span></p>
+<hr class="deco" />
+<h2>ORIGINES DE LA LANGUE FRANAISE.</h2>
+</div>
+
+<p>Le celtique fut la premire langue parle en de de
+la Loire, dans cette portion de pays o se forma plus
+tard la <em>langue d'oil</em>, dont l'un des dialectes, celui de l'le
+de France, est enfin devenu notre langue franaise.....
+Aprs la conqute de la Gaule par Csar,..... l'empereur
+Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
+une administration et une organisation toutes romaines.
+Ds lors le latin s'introduisit et se rpandit insensiblement
+dans les Gaules pour l'administration, la
+justice, les lois, les institutions politiques, civiles et
+militaires, la religion, le commerce, la littrature, le
+thtre et tous les autres moyens dont Rome savait si
+habilement se servir pour imposer sa langue aux nations,
+comme elle leur imposait le joug de sa domination.
+Dj, du vivant de Cicron, ainsi qu'il nous l'apprend
+lui-mme, la Gaule tait pleine de marchands
+romains; et il ne se faisait pas une affaire que quelque
+Romain n'y participt. Mais ce qui dut le plus
+puissamment contribuer la propagation de la langue
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+latine, ce fut le besoin o se trouvrent les Gaulois de
+recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car
+toutes les causes se plaidaient en latin, et une loi expresse
+dfendait au prteur de promulguer un dcret en aucune
+autre langue qu'en langue latine.</p>
+
+<p>L'empereur Claude, n Lyon, lev dans les Gaules,
+affectionna toujours la province o il avait pass son
+enfance, et c'est lui que toutes les villes gauloises durent
+le droit de cit, qui rendait leurs citoyens aptes
+ tous les emplois et toutes les dignits de l'empire.
+Ainsi l'ambition, l'intrt, la ncessit des relations
+journalires avec l'administration romaine, tout porta
+les Gaulois se livrer l'tude de la langue latine, surtout
+avec un protecteur tel que Claude, qui n'admettait
+pas qu'on pt tre citoyen romain si l'on ignorait la
+langue des Romains: au point qu'un illustre Grec, magistrat
+dans sa province, s'tant prsent devant lui
+et ne pouvant s'expliquer en latin, non-seulement
+Claude le fit rayer de la liste des magistrats, mais il
+lui enleva jusqu' son droit de citoyen. A partir du
+rgne de ce prince, la langue latine fit de tels progrs
+dans les Gaules que, peu d'annes aprs, Martial se flicitait
+d'tre lu Vienne, mme par les enfants. Dj,
+ds le temps de Strabon, les Gaulois n'taient plus considrs
+comme des <em>Barbares</em>, attendu que la plupart
+d'entre eux avaient adopt la langue et la manire de
+vivre des Romains.</p>
+
+<p>Bientt des coles de grammaire et de rhtorique
+s'tablirent de toutes parts. Je dois citer parmi les plus
+clbres celles de Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de
+Trves et de Reims. Ces coles ne tardrent pas obtenir
+une rputation telle que des empereurs mme y
+envoyrent tudier leurs enfants. Crispe, fils an de
+Constantin, ainsi que Gratien, firent leurs tudes
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+Trves; Dalmace et Annibalien, petit-fils de Constance
+Chlore, vinrent suivre un cours d'loquence Toulouse.
+De ces acadmies latines sortirent des crivains remarquables,
+dont purent se glorifier la fois et la Gaule
+qui les avait vus natre, et Rome dont ils enrichirent
+la littrature. Tels furent Cornlius Gallus, Trogue
+Pompe, Ptrone, Lactance, Ausone, Sidoine Apollinaire
+et Sulpice Svre.</p>
+
+<p>Les lieux o un peuple nombreux se runissait pour
+assister aux reprsentations de la scne taient encore
+autant d'coles o les Gaulois venaient se familiariser
+avec la langue et les chefs-d'&oelig;uvre de la littrature latine.
+Partout s'levrent des thtres, des cirques, des
+amphithtres, dont quelques-uns, moiti dtruits,
+font encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.</p>
+
+<p>Enfin, l'tablissement du christianisme contribua
+puissamment rpandre l'usage du latin; la religion
+naissante l'avait adopt comme tant la langue littraire
+dominante dans tout l'Occident; elle y devint l'interprte
+naturel des nouvelles doctrines et un moyen
+efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des
+Barbares n'arrta pas la diffusion de la langue des Romains;
+ses progrs continurent mme aprs la chute
+de leur empire, et Rome chrtienne acheva par les
+prdications de la foi ce que Rome paenne avait commenc
+par ses lois, par ses institutions, par la puissante
+influence de sa littrature et de sa civilisation.</p>
+
+<p>Tels furent les moyens par lesquels la langue latine
+se rpandit non-seulement dans l'Italie et dans les
+Gaules, mais encore en Espagne, en Illyrie, dans le
+nord de l'Afrique, et, plus ou moins, dans toutes les provinces
+de l'Empire. Ce ne furent donc point quelques
+troupes romaines qui implantrent le latin dans notre
+pays, comme certains auteurs se le sont imagin. Nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+devons toutefois reconnatre que l'incorporation des
+soldats gaulois dans les lgions romaines ne dut pas
+tre, cet effet, une des moins heureuses combinaisons
+de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
+semblables moyens que notre langue franaise se propage
+chaque jour de plus en plus dans nos provinces
+mridionales, dans la Bretagne et dans l'Alsace.</p>
+
+<p>Avant la fin du quatrime sicle, le latin tait, surtout
+dans les villes, la langue usuelle des hautes classes
+de la socit, et des femmes elles-mmes. C'est en latin
+que saint Hilaire de Poitiers entretenait correspondance
+avec Albra, sa fille; Sulpice Svre avec Claudia,
+sa s&oelig;ur, et Bassule, sa belle-mre; c'est galement en
+latin que saint Jrme correspondait avec deux dames
+gauloises, Hdbie et Algasie. Ce mme saint Jrme
+nous donne entendre que les Gaulois surpassaient
+les Romains eux-mmes dans leur propre langue par
+la fcondit et le brillant du style.</p>
+
+<p>Le peuple, et particulirement celui des campagnes,
+n'eut pas d'abord le mme intrt que les classes suprieures
+ rechercher la connaissance du latin; il lui
+tait d'ailleurs fort difficile d'apprendre une langue
+aussi diffrente de la sienne; pour lui, il n'y avait ni
+matres, ni coles de grammaire et de rhtorique. Ce ne
+fut que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour
+de lui la langue de Rome, qu'il s'avisa d'essayer la
+bgayer, stimul dans cette entreprise par ce dsir vaniteux
+qui pousse toujours les gens des classes infrieures
+ vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
+d'eux; ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant,
+leur intrt, qui enfin se trouvait en jeu, par la
+ncessit de communiquer journellement avec les puissants
+et les riches qui avaient laiss le celtique dans un
+ddaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
+<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+langue que celle qui convenait un citoyen romain.</p>
+
+<p>Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que
+font aujourd'hui pour le franais les paysans de l'Alsace,
+de la Bretagne et ceux de nos provinces mridionales,
+qui, de jour en jour et de plus en plus,
+s'vertuent comprendre et parler notre langue littraire.....
+L'histoire vient l'appui des inductions tires
+de la nature des circonstances. Dans la seconde moiti
+du deuxime sicle, saint Irne est forc d'apprendre
+le celtique pour faire entendre la parole vanglique
+au peuple de Lyon. Dans le troisime, une druidesse,
+voulant adresser l'empereur Alexandre Svre quelques
+paroles prophtiques, en est rduite s'exprimer
+en celtique, au risque de voir sa prdiction frapper inutilement
+les oreilles de l'empereur, s'il ne se trouve
+auprs de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
+Mais ds la fin du quatrime sicle, l'homme du peuple
+n'a plus besoin d'interprte, il parle lui-mme le latin,
+et ce qu'il en sait lui suffit pour se faire comprendre.
+On ne peut exiger de lui ni un style fort correct, ni une
+prononciation bien pure, car l'usage fut son seul prcepteur,
+et chez lui l'attention a continuellement
+lutter contre les habitudes de sa langue maternelle.
+Sulpice Svre, qui crivait cette poque, introduit
+dans un de ses dialogues un homme d'assez humble
+condition, n dans le nord de la Gaule; cet homme,
+interrog sur les vertus de saint Martin, hsite parler
+latin, de crainte que son langage rustique ne blesse
+les oreilles dlicates de ses auditeurs, habitants
+de l'Aquitaine, pays o la langue latine tait en
+usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'tait dans
+la Celtique et dans la Belgique. Un des interlocuteurs,
+nomm Posthumianus, impatient des hsitations du
+personnage, s'crie avec humeur: Parle-nous celtique
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint Martin<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>.
+Ce passage remarquable nous montre un
+homme du peuple qui parle le latin; mais comme,
+d'aprs son propre aveu, il l'estropie la faon des
+gens de la campagne, Posthumianus est port penser
+qu'il s'expliquera plus aisment en se servant du celtique,
+qu'il juge devoir tre sa langue habituelle. Le
+mme passage prouve qu'au quatrime sicle le celtique
+tait encore en usage dans certaines contres de la Gaule,
+du moins parmi le peuple. Le tmoignage de Sulpice
+Svre se trouve confirm par ceux d'Ausone<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>, de
+Claudien<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>, et de saint Jrme<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>; ce dernier assure
+avoir trouv chez les Trvires peu prs la mme langue
+que celle qui tait parle parmi les Gaulois tablis en
+Galatie.</p>
+
+<p>Au cinquime sicle, nous retrouvons encore la vieille
+langue des Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne,
+et, l mme, elle est abandonne par la haute
+classe de la socit et rduite n'tre plus qu'un patois
+populaire. C'est ce qu'on est en droit de conclure d'une
+lettre de Sidoine Apollinaire, vque de Clermont<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>.
+Je suis loin de prtendre que le celtique et disparu de
+toutes les autres contres de la Gaule, mais je pense
+qu' cette poque il se trouvait relgu dans les pays
+montagneux ou dans ceux qui taient loigns des principaux
+centres de population et des grandes voies de
+communication des Romains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+Tel tait l'tat du langage dans la Gaule, lorsque,
+de toutes parts, elle fut envahie par les nations germaniques:
+au midi par les Wisigoths, l'est par les Burgondes
+et au nord par les Franks. Ces derniers, les
+seuls dont nous ayons nous occuper, apportrent une
+troisime langue dans les provinces situes en de de
+la Loire. Cette langue tait le <em>tudesque</em> ou <em>totisque</em>,
+mots drivs de <em>teut</em>, <em>teod</em>, dnomination collective par
+laquelle se dsignaient eux-mmes tous les peuples de
+race germanique. On devrait donc comprendre, sous
+le nom de <em>tudesque</em>, tous les idiomes de la Germanie;
+mais cette dsignation, restreinte par un usage fort
+ancien, ne s'applique qu'aux idiomes des <em>Teuts</em> occidentaux,
+c'est--dire au <em>francique</em>, usit chez les Franks,
+et l'<em>allmanique</em>, usit chez les Allmans.</p>
+
+<p>Avant de passer le Rhin, les Franks taient une confdration
+de diverses tribus occupant le territoire
+compris entre l'Elbe, le Rhin, le Mein et la mer du
+Nord. Le <em>francique</em> devait se composer cette poque
+d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confdres;
+mais dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent
+s'tre fondus dans trois dialectes principaux, usits
+parmi les conqurants entre le Rhin et la Loire. Au
+nord tait le <em>ripuaire</em>, l'ouest le <em>neustrien</em>, et l'est
+l'<em>ostrasien</em>.</p>
+
+<p>Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les
+confins de la Germanie, dont ils n'taient spars que
+par le Rhin, et leur population se grossissait sans cesse
+de nouvelles bandes germaniques qui passaient le fleuve
+pour venir s'associer leur fortune. Dans l'un et l'autre
+pays, le latin disparut entirement comme langue
+usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent t extermins
+en grand nombre par les barbares, soit, ce qui
+est plus probable, qu'ils eussent t refouls par eux
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+dans l'ouest et dans le midi. Au latin succda le
+tudesque, qui, diversement modifi, s'est perptu
+jusqu' nos jours dans les patois de la rive gauche du
+Rhin, chez les descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas de mme dans la Neustrie, ou du
+moins dans la plus grande partie, celle qui s'tendait
+de la Scarpe la Loire, et de la Meuse l'Ocan. Les
+Franks Saliens qui s'tablirent dans cette contre taient
+les plus loigns du Rhin, et n'avaient que peu de
+relations avec les peuples germaniques qui habitaient
+de l'autre ct du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient
+mls aux populations gallo-romaines, de beaucoup
+suprieures en nombre aussi bien qu'en civilisation
+et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
+qu'il pt en coter l'orgueil et l'insouciante rudesse
+des vainqueurs, ils se virent contraints par la force des
+circonstances apprendre la langue des vaincus, dont
+ils adoptrent galement la religion et l'administration.
+Le pote Fortunat, profitant sans doute du privilge
+potique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris,
+de ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mmes,
+et il s'merveille de l'loquence qu'il lui
+suppose dans sa langue maternelle<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>. Le mme pote
+attribue galement Chilpric une connaissance toute
+particulire de la langue latine<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>; mais Grgoire de
+Tours se montre moins flatteur son gard. Ce prince
+avait compos un ouvrage en prose sur la Trinit et
+deux livres de posie. L'vque historien condamne
+sa thologie comme hrtique et sa posie comme transgressant
+toutes les rgles de la versification latine.
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+Ses vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds;
+des syllabes brves il en a fait des longues, et des
+longues il en a fait des brves<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>. Si ce roi frank,
+malgr ses prtentions d'crivain, ne fut point un
+habile latiniste, on peut se figurer ce que devait tre
+le gros de la nation. Les Germains avaient conserv
+dans les Gaules l'amour de la vie indpendante
+qu'ils menaient en Germanie; ils se trouvaient mal
+l'aise dans l'enceinte des villes, et prfraient le sjour
+de la campagne. Ils construisirent la faon germanique,
+et principalement sur le bord des forts, des
+espces de hameau dont les uns taient nomms <em>fara</em>
+et les autres taient appels <em>ham</em>. Avec de telles habitations
+et une pareille manire de vivre, les Franks se
+trouvrent ncessairement dans un contact journalier
+et dans des relations habituelles avec les campagnards
+gallo-romains. Ceux-ci furent les seuls professeurs de
+langue qu'eurent tous ces barbares, bien moins amoureux
+d'tudes laborieuses et de culture intellectuelle que
+de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chre et de dbauches
+de toute sorte. Ils apprirent de pareils matres
+un latin ml de celtique que, de leur ct, ils altrrent
+encore davantage par l'introduction d'un grand
+nombre de mots tudesques. Les habitants des villes,
+qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
+puret, ddaignaient ce jargon n dans les campagnes,
+qu'ils dsignaient sous le nom de <em>langue rustique</em>.</p>
+
+<p>Cependant les Franks de la Neustrie conservrent
+longtemps entre eux l'usage du francique dans leurs
+familles, dans les camps, dans les armes, dans les
+assembles o les vainqueurs dcidaient du sort des
+vaincus. Aussi cette langue fut-elle parle non-seulement
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+par Clovis et par ses fils, mais encore par plusieurs
+de ses successeurs. Toutefois le tudesque disparut
+peu peu de la Neustrie par la fusion des Franks avec
+les Gallo-Romains. Les tnbres qui couvrent l'histoire
+de cette poque ne me permettent gure de prciser
+le temps o cette fusion s'est opre; cependant on peut
+conjecturer avec assez de vraisemblance qu'elle tait
+dj fort avance ds les commencements du septime
+sicle. Elle se manifeste dans le sicle suivant par l'antagonisme
+des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
+reprsentaient l'lment germanique, les seconds reprsentaient
+l'lment gallo-romain. Les Neustriens
+eurent d'abord l'avantage dans cette lutte; mais les Ostrasiens,
+conduits par Charles Martel, l'emportrent enfin.
+La Neustrie eut subir une nouvelle invasion germanique
+qui eut pour consquence, quelques annes aprs,
+l'avnement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.</p>
+
+<p>Charlemagne, le hros de la race carolingienne,
+avait appris plusieurs langues trangres, et parlait le
+latin avec facilit, ainsi que le rapporte son historien
+ginhard; mais le francique tait sa langue maternelle.
+Il eut toujours une prdilection toute particulire pour
+le rude mais nergique idiome de ses pres, au point
+qu'il entreprit de composer lui-mme une grammaire
+francique. Il donna des noms tudesques aux vents et
+aux mois, et voulut qu'on recueillt soigneusement
+tous les chants populaires et toutes les anciennes
+posies qui clbraient les exploits des guerriers germaniques
+dans leur langue nationale. Le francique fut
+galement la langue usuelle de Louis le Dbonnaire,
+bien qu'il parlt le latin avec autant de facilit. Il
+ordonna de traduire les vangiles en tudesque, et c'est
+probablement lui que nous devons la version du
+moine Otfrid, qui est parvenue jusqu' nous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+Le <em>latin rustique</em>, ainsi que je l'ai dit, tait, dans la
+Neustrie, l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains
+avec les Franks; il fut un moyen de rapprochement
+entre les deux races, et devint peu
+peu la langue gnrale de la nation. Son extension
+se trouva favorise par l'abandon complet o
+taient tombes les tudes, et par l'insouciance des
+esprits pour les chefs-d'&oelig;uvre dj langue latine. Le
+clerg lui-mme contribua puissamment le propager;
+car beaucoup d'ecclsiastiques ne connaissaient que ce
+latin vulgaire, et tous taient obligs de s'en servir
+pour faire entendre leurs instructions au peuple. Au
+commencement du septime sicle nous trouvons
+le latin rustique employ composer des chants populaires;
+il nous est mme parvenu quelques vers
+d'une de ces chansons qui clbrait la victoire remporte
+par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin tait si bien
+devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson
+volait de bouche en bouche, et que les femmes s'en
+servaient pour excuter des danses<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>.</p>
+
+<p>Dans l'origine, le latin rustique ne diffrait gure du
+latin littraire que par la violation de quelques rgles
+grammaticales, par quelques vices de prononciation,
+par le mlange d'un certain nombre de mots et de tournures
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+celtiques et tudesques. Mais des altrations plus
+profondes et plus radicales dcomposrent insensiblement
+ce latin populaire, au point qu'au septime sicle
+il put tre considr comme un nouvel idiome, entirement
+distinct de l'ancienne langue latine laquelle il
+devait son origine. La nouvelle langue fut appele
+<em>romane</em>, parce qu'elle tait l'idiome propre des vaincus,
+ qui l'on donnait le nom de Romains par opposition
+aux conqurants issus de <em>la noble race des Franks</em>.</p>
+
+<p>La premire mention de la langue romane que l'histoire
+nous ait conserve remonte au milieu du septime
+sicle; elle nous a t transmise par l'auteur anonyme
+de la vie de saint Mummolin, qui succda saint loi
+comme vque de Noyon, honneur qu'il dut principalement
+ la connaissance toute particulire qu'il avait
+de la langue romane et de la langue tudesque. Il tait,
+en effet, fort important cette poque qu'un vque st
+parler l'un et l'autre de ces idiomes, afin de pouvoir
+lui-mme instruire, dans leur propre langue, les populations
+appartenant aux deux races diffrentes qui occupaient
+les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement
+plus tard le troisime concile de Tours. Aussi
+voyons-nous que plusieurs ministres de la religion se
+rendirent capables de s'acquitter de ce double devoir.
+On peut citer entre autres saint Adalard, abb de
+Corbie, qui vivait vers la fin du huitime sicle. Grard,
+abb de Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit
+en parlant de lui: S'il employait la langue vulgaire,
+c'est--dire la romane, vous eussiez cru qu'il n'en savait
+pas d'autre; si c'tait le tudesque, son discours avait
+plus d'clat; mais dans aucune langue sa parole n'tait
+aussi facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.</p>
+
+<p>Il nous reste quelques vestiges de la langue romane
+de la fin du huitime sicle; on les trouve dans les
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+litanies qui se chantaient cette poque dans le diocse
+de Soissons<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
+
+<p>Le milieu du sicle suivant nous offre le premier
+monument important de cette langue qui soit parvenu
+jusqu' nous; c'est le serment que Louis le Germanique
+fit Charles le Chauve en 842. La langue du dixime
+sicle nous est connue par une <em>cantilne</em> en l'honneur
+de sainte Eulalie, et celle du onzime, par les lois
+que Guillaume le Conqurant donna aux Anglais, aprs
+avoir soumis leur pays<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>. Ce n'est qu' partir du
+douzime sicle que les productions littraires de la
+langue romane du nord devinrent assez nombreuses et
+assez considrables.</p>
+
+<p>Avant de prononcer le serment dont je viens de
+parler, Louis le Germanique et Charles le Chauve harangurent
+leur arme, chacun dans l'idiome particulier
+usit chez son peuple, Louis en tudesque, et
+Charles en langue romane. Voil donc un fils de Louis
+le Dbonnaire, c'est--dire un petit-fils de Charlemagne,
+oblig de parler la langue des vaincus pour se faire
+entendre de ses sujets. C'est que la position dans laquelle
+il se trouvait tait bien diffrente de celle de son
+pre et de son aeul. Ces deux princes commandant la
+Germanie, la Gaule et l'Italie, rsidaient sur les
+bords du Rhin, au milieu des Germains, leurs compatriotes,
+auxquels leur maison devait son lvation et sa
+gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils habitaient,
+les gens qui les entouraient, tout concourait ce que
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+le tudesque ft la langue usuelle des empereurs. Mais
+Charles le Chauve, rduit la possession de la Neustrie,
+se trouva jet au milieu de populations qui ne parlaient,
+qui ne comprenaient que le roman, et qui
+avaient le tudesque en aversion<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>; aussi fut-il contraint
+d'adopter la langue romane, la seule qui pt le
+mettre en rapport avec la nation laquelle il commandait.
+A plus forte raison cette langue dut-elle tre
+parle par les rois qui lui succdrent<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>.</p>
+
+<p>Toutefois le tudesque ne disparut pas compltement
+de la cour; les Carolingiens en perpturent, sinon
+l'usage habituel, du moins l'intelligence parmi les
+principaux officiers de leur maison<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>. Tout semblait
+leur en faire la fois un devoir et une ncessit, les
+traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages
+frquents avec des princesses de sang germanique, leur
+rsidence habituelle Laon, ville situe dans le voisinage
+des pays allemands de la Lorraine infrieure, et
+enfin la participation active et continuelle que les
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+princes germaniques prirent sous cette dynastie tous
+les troubles, tous les dmls, toutes les guerres,
+tous les traits qui eurent lieu dans le royaume. Aussi,
+ceux qui s'adonnaient au maniement des affaires publiques
+attachaient-ils une grande importance la
+connaissance du tudesque. Mais, ds le milieu du neuvime
+sicle, les personnes qui possdaient pleinement
+l'usage de cet idiome taient devenues si rares
+dans le royaume, que Loup, abb de Ferrire, l'un
+des principaux ministres de Charles le Chauve, fut
+oblig d'envoyer en Allemagne des jeunes gens de son
+monastre, auxquels il jugeait propos de faire apprendre
+la langue qui tait la plus ncessaire aux relations
+politiques<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>.</p>
+
+<p>On ne sera donc pas tonn de voir que, dans le sicle
+suivant, Louis d'Outre-Mer comprenait le tudesque
+beaucoup mieux que le latin. Au synode d'Engelheim,
+o ce roi et l'empereur Othon I<sup>er</sup> se trouvaient runis,
+on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux
+disputes qui s'taient leves entre Artalde, archevque
+de Reims, et Hugues, son comptiteur; comme cette
+lettre tait crite en langue latine, on fut oblig de la
+traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
+aux deux princes.</p>
+
+<p>Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence
+de l'idiome des Franks dans la maison royale
+des Carolingiens avaient cess d'exister sous les rois de
+la troisime race, et Hugues Capet, le premier d'entre
+eux, bien qu'issu du sang germanique, tait tout aussi
+compltement ignorant du langage de Charlemagne
+qu'il l'tait de celui d'Auguste. Les gens qui l'entouraient
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+n'entendaient pas plus que lui-mme l'idiome de
+la Germanie. Aussi, partir de cette poque, les princes
+d'Allemagne qui dsiraient entretenir des relations avec
+la cour de France furent obligs d'avoir recours des
+ambassadeurs qui connussent la langue romane<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.</p>
+
+<p>Le roman dut principalement sa formation aux altrations
+successives que le peuple fit subir la langue
+latine<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>. Ces altrations, partout les mmes quant aux
+procds gnraux, durent nanmoins, ds l'origine,
+diffrer par certaines nuances, selon le pays o se forma
+le nouvel idiome. Dans la suite, ces diffrences, accrues
+et multiplies par le temps, en vinrent se dessiner
+plus nettement, et se circonscrire avec plus de prcision,
+ la faveur du fractionnement que le systme
+fodal fit prouver tout le territoire du royaume.</p>
+
+<p>Si dans le douzime, le treizime et le quatorzime
+sicle on et voulu tenir compte de toutes les varits
+que prsentait la <em>langue d'oil</em><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>, selon les divers pays
+o elle tait en usage, on et pu diviser cette langue
+en autant de dialectes qu'il y avait de bailliages dans la
+France septentrionale; mais, en ne tenant compte que
+des caractres gnraux les plus marqus, on arrivait
+ reconnatre autant de dialectes diffrents que l'on
+comptait de provinces en de de la Loire. Chacune des
+capitales de ces provinces devenait un centre dont l'influence
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+se faisait sentir sur tout le pays qui en dpendait,
+et les habitants de la mme province se piquaient
+plus ou moins de modeler leur langage sur celui que
+l'on parlait la cour du duc ou du comte qui les gouvernait.
+De la sorte, chaque idiome provincial tendait
+ une certaine uniformit, et la <em>langue d'oil</em> pouvait se
+diviser en dialecte de la Picardie, de l'Artois, de la
+Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la Franche-Comt,
+de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orlanais,
+de la Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne,
+de la Normandie et de l'Ile-de-France. Il est
+important de remarquer que celui-ci tait spcialement
+dsign sous le nom de <em>franais</em>, par opposition
+au picard, au normand, au bourguignon, etc.</p>
+
+<p>Par l'avnement de la maison des ducs de France la
+couronne des Carolingiens, le <em>dialecte franais</em> partagea
+la fortune de cette maison, et prit de jour en jour une
+supriorit marque sur les autres dialectes, comme la
+nouvelle royaut ne tarda pas tablir sa suprmatie
+sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
+tait devenue, pour les seigneurs du Nord, le modle
+et l'cole de la galanterie, de la courtoisie et des belles
+manires; la langue parle dans la maison royale tait
+l'expression naturelle de ces dbuts de la civilisation et
+de la politesse. Aussi, ds le douzime sicle, il n'tait
+plus permis un seigneur normand, picard ou bourguignon,
+de se prsenter la cour de France sans qu'il
+st s'exprimer en <em>franais</em>, non plus qu' un trouvre,
+dsireux de quelque clbrit, de composer ses ouvrages
+en un autre dialecte<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>. A partir de cette poque, l'idiome
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus,
+l'aide des circonstances qui ne cessrent de lui tre favorables
+et des moyens puissants que surent employer
+les rois pour fonder l'unit franaise. Au treizime
+sicle, ce fut par l'extension du domaine de la couronne;
+au quatorzime, par l'accroissement de l'autorit des
+Captiens, l'organisation de la justice royale, celle du
+parlement de Paris et de la grande chancellerie; au
+quinzime, par l'tablissement d'une administration
+fiscale, d'une organisation militaire, par plusieurs autres
+institutions, ainsi que par la faveur accorde l'imprimerie
+naissante; au seizime sicle enfin, par des
+ordonnances formelles prescrivant l'usage exclusif du
+<em>franais</em> dans tous les actes publics ou privs, de quelque
+nature qu'ils pussent tre<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>.</p>
+
+<p>Ds lors le franais acquit une telle importance et
+obtint une telle prminence sur les autres dialectes de
+la langue d'oil, que ceux-ci, rduits l'tat de patois<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>
+ddaigns, furent relgus dans les campagnes, o ils
+s'teignent de nos jours dans les derniers rangs de la
+population, semblables de faibles rejetons touffs
+par les vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit
+avec eux au pied du mme tronc.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">A. de Chevallet</span>, <cite>Origine et formation de la langue franaise</cite>,
+t. 1, prolgomnes.</p>
+
+<p class="author">Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son excellent
+ouvrage, qui forme 3 volumes in-8<sup>o</sup>, a eu deux ditions; la premire lui
+a valu, en 1850, un prix l'Institut; et la seconde en a obtenu un autre en
+1858.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p>
+<div class="chapter">
+<h2>SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>.</h2>
+</div>
+
+<p>Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament,
+d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si
+salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa,
+si cum om per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi
+fazet; et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist
+meon fradre Karle in damno sit.</p>
+
+<p class="translation">
+Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du peuple
+chrtien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir,
+ainsi sauverai-je ce mien frre Charles, et en aide et en chacune chose,
+ainsi comme on doit par devoir sauver son frre, pourvu qu'il en fasse de
+mme pour moi; et de Lothaire je ne prendrai jamais aucun accord qui, de
+ma volont, soit au prjudice de ce mien frre Charles.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<h3>SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.</h3>
+
+<p>Si Lodhwigs sagrament qu son fradre Karlo jurat, conservat, et
+Karlus meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non
+l'int pois, ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha
+contra Lodhuwig nun li vi er.</p>
+
+<p class="translation"> Louis conserve le serment qu'il jure son frre Charles, et si Charles
+mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne puis l'en dtourner, ni
+moi, ni aucun que je pourrai en dtourner, en nulle aide contre Louis je
+ne lui serai.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<div class="chapter">
+<h2>CANTILNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>.</h2>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Buona pulcella fut Eulalia,</p>
+<p>Bel avret corps, bellezour anima.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></div>
+<p>Voldrent la veintre li Deo inimi,</p>
+<p>Voldrent la faire diavle servir.</p>
+<p>Elle n'out eskoltet les mals conseillers,</p>
+<p>Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,</p>
+<p>Ne por or, ned argent, ne paramenz,</p>
+<p>Por manatce regiel ne preiemen;</p>
+<p>Ne ule cose non la pouret oncque pleier.</p>
+<p>La polle sempre non amast lo Deo menestier;</p>
+<p>E por o fut presente de Maximiien,</p>
+<p>Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.</p>
+<p>El li enortet dont lei nonque chielt,</p>
+<p>Qued elle fuiet lo nom christien.</p>
+<p>Ell' ent adunet lo suon element,</p>
+<p>Melz sostendreiet les empedementz,</p>
+<p>Qu'elle perdesse sa virginitet.</p>
+<p>Por o s' furet morte a grand honestet.</p>
+<p>Enz en l'fou la getterent com arde tost.</p>
+<p>Elle colpes non avret, por o no s' coist.</p>
+<p>A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;</p>
+<p>Ad une spede li roveret tolir lo chief.</p>
+<p>La domnizelle celle kose non contredist;</p>
+<p>Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.</p>
+<p>In figure de colomb volat a ciel.</p>
+<p>Tuit oram que por nos degnet preier</p>
+<p>Qued avuisset de nos Christus mercit</p>
+<p>Post la mort, et a lui nos laist venir,</p>
+<p>Par souue clementia.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"><em>Traduction littrale.</em></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eulalie<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a> fut une bonne jeune fille,</p>
+<p>Beau corps avait, plus belle me.</p>
+<p>Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,</p>
+<p>Veulent la faire servir le diable.</p>
+<p>Elle n'et cout les mauvais conseillers (<em>qui lui disaient</em>)</p>
+<p>Qu'elle renit Dieu qui demeure l-haut au ciel,</p>
+<p>Ni pour or, ni argent, ni parures,</p>
+<p>Par menaces royales, ni prires;</p>
+<p>Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></div>
+<p>Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;</p>
+<p>Et pour cela fut prsente Maximien,</p>
+<p>Qui tait roi, ces jours, sur les paens.</p>
+<p>Il l'exhorte ce dont elle ne se soucie jamais,</p>
+<p>Qu'elle fuie le nom chrtien.</p>
+<p>Avant qu'elle abandonne le sien lment (<em>principe</em>),</p>
+<p>Mieux soutiendrait les tortures,</p>
+<p>Qu'elle perdit sa virginit.</p>
+<p>Pour cela elle est morte grand honneur.</p>
+<p>Dedans le feu la jetrent, afin qu'elle brlt vite.</p>
+<p>Elle n'avait pas de pchs, pour cela elle ne cuit (<em>brla</em>) pas.</p>
+<p>A cela ne se voulut fier le roi paen;</p>
+<p>Avec une pe il ordonna de lui enlever la tte.</p>
+<p>La demoiselle cette chose ne contredit;</p>
+<p>Veut le sicle (<em>le monde</em>) laisser si le Christ l'ordonne.</p>
+<p>En forme de colombe vole au ciel.</p>
+<p>Tous nous prions que pour nous elle daigne prier</p>
+<p>Qu'ait merci (<em>piti</em>) de nous le Christ</p>
+<p>Aprs la mort, et lui nous laisse venir</p>
+<p>Par sa clmence.</p>
+</div></div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA RELIGION D'ODIN<br />
+<span class="medium">(<em>Religion des Franks, des Saxons et des Northmans</em>).</span></h2>
+</div>
+
+<p>La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux
+de la science moderne sur les antiquits religieuses
+des peuples septentrionaux, et sur celle des Indiens
+et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour cette
+importante vrit, sur la trace de laquelle on s'tait
+trouv amen depuis longtemps. Dsormais il n'y a
+plus cet gard aucun doute. La mythologie d'Odin est
+un retentissement lointain des mythologies savantes de
+l'Orient. Mais, bien que le fond de cette mythologie soit
+incontestablement asiatique, sa forme altre par l'effet
+d'une longue indpendance, par les variations du
+gnie instinctif des peuples, par les changements de
+rsidence, par les vnements particuliers de l'histoire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+est profondment empreinte d'une originalit toute septentrionale
+et vritablement autochthone. Il faut dire
+aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
+systme suivi, et que l'on est oblig, pour la comprendre,
+d'en recomposer la mtaphysique d'aprs des rcits
+et des chants, dans lesquels cette mtaphysique est
+presque compltement efface par l'exubrance du symbole
+potique, et qui ne sont eux-mmes que des fragments.
+Ces monuments nous reprsentent peut-tre fidlement
+les croyances scandinaves, telles qu'elles se
+peignaient dans l'esprit du vulgaire; mais il est certain
+qu'ici comme chez tous les peuples, il faut percer l'enveloppe
+fabuleuse pour pntrer jusqu' la pense initiative
+des instituteurs de la religion.</p>
+
+<p>L'Edda de Snorron<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>, rsum authentique de traditions
+dont nous ne possdons plus textuellement qu'un
+petit nombre, sera notre guide principal dans l'expos
+que nous allons entreprendre. L'auteur suppose que
+Gylf, roi des anciens Goths, frapp de ce que l'on raconte
+de la grandeur des Ases, se rend, sous un nom
+suppos, Asgard, pour en juger par lui-mme; l, dans
+un palais magique, au milieu d'une cour nombreuse,
+il aperoit, assis sur des trnes, trois princes, nomms,
+le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second
+Jafnhar, l'gal du Sublime; le dernier Thridie, le Troisime:
+il les interroge.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+Gangler commena ainsi son discours: Quel est le
+plus ancien et le premier des Dieux? Har rpond:
+Nous l'appelons ici Alfader; mais dans l'ancienne
+Asgard il a douze noms: Alfader (le Pre universel),
+Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder
+(le dieu de l'Ocan), Fiolner (celui qui fait beaucoup),
+Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); Vidrer (le Magnifique),
+Svidrer (celui qui extermine), Svider
+(celui qui cause l'incendie), Oske (le Matre des
+morts), Falker (l'Heureux)&mdash;Gangler demande:
+Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? Qu'a-t-il fait
+pour manifester sa gloire? Har rpond: Il vit toujours;
+il gouverne l'univers, et les petites choses
+comme les grandes. Jafnhar ajoute: Il a cr le ciel
+et la terre. Thridie poursuit: Il a fait plus; il a fait les
+hommes et leur a donn une me qui doit vivre, et
+qui ne s'anantira pas, mme quand le corps se sera
+dissous: tous les bons habiteront avec lui dans un
+lieu nomm l'Ancien; mais les mauvais iront vers
+Hla, et de l dans le Niflheim.</p>
+
+<p>Ce passage est extrmement important par l'ide claire
+et leve qu'il nous donne en un instant du principe
+suprme de la religion Scandinave. Voil bien le pre
+et le destructeur, celui qui cre et celui qui extermine,
+l'auteur unique des hommes et des dieux, l'ternel
+Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont
+parle Tacite: Regnator omnium Deus, ctera subjecta
+atque parentia. Comme dans la mythologie
+orientale, il parat au commencement, puis il s'efface,
+laissant agir ce qui procde de lui, et ne reparat plus
+qu' l'heure de la consommation du monde.</p>
+
+<p>Il est assez difficile de dcider avec certitude si ce
+dieu suprme tire absolument l'univers du nant, car
+aucun des chants qui nous sont rests ne s'explique sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+ce point d'une manire prcise. La premire chose qui
+se dcouvre dans l'histoire de la cration, selon les
+Scandinaves, est un immense abme, peut-tre co-ternel
+ Dieu, dans lequel les principes contraires sont disposs
+chacun dans une rgion distincte: les uns, que
+l'on pourrait regarder comme les principes passifs,
+l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les autres,
+qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement,
+la chaleur, la lumire, sont au Sud. La premire de ces
+deux rgions est nomme le Niflheim, la seconde le
+Muspelheim: l'une est l'enfer, l'autre le paradis. A la
+frontire de ces deux rgions, et par la combinaison des
+effluves contraires que la vertu divine en fait sortir, se
+produit la masse habitable de l'univers, figure dans
+le langage potique par un gant nomm Ymer. De
+cette masse, par des causes qu'il serait peut-tre tmraire
+de prtendre analyser sous le voile pais dont la
+mythologie scandinave les enveloppe, naissent de bons
+et de mauvais gnies, auxquels le Crateur suprme
+semble abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration
+de l'univers. C'est ces dieux secondaires,
+que remonte directement la cration de Aske et de
+Emla, principe sacr du genre humain, et ce sont eux
+qui composent, pour ainsi dire, eux seuls toute la
+religion. Chacun peut aisment reconnatre les intimes
+rapports de cette cosmogonie avec la cosmogonie de
+l'Inde, mais plus particulirement encore avec celle de
+la Perse. Il n'est pas besoin d'insister ici l-dessus; et
+il vaut mieux rentrer dans notre sujet spcial en essayant
+de donner par quelques citations une ide plus
+tendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave.
+Voici le dbut de l'une des odes antiques les
+plus prcieuses que le Nord nous ait conserves: elle
+est connue dans la tradition sous le nom de Volu-Spa ou
+<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+chant de la prophtesse, et parat compose d'une suite
+de lambeaux emprunts des pomes cosmogoniques
+encore plus anciens; ce qui explique son obscurit.</p>
+
+<p>Que toutes les divines cratures, grandes et petites,
+fassent silence! Vous voulez que je rcite les loges
+antiques du fils de Heimdall, et ce que je sais de plus
+ancien sur les hommes de Valfodur. Je me souviens
+des gants ns au matin, chez lesquels je me suis instruite
+autrefois. On tait au matin des sicles lorsque
+Ymer parut: il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents
+rafrachissants; la terre ne se trouvait nulle part, et
+le ciel n'existait point dans la hauteur. Un abme
+immense tait dans l'espace, et la verdure n'existait
+point. Avant que les fils de Bore qui btirent Midgard
+eussent lev les tables, le soleil clairait du
+ct du midi les pierres du palais. Le soleil ignorait
+o tait sa demeure; les toiles ignoraient o elles devaient
+tablir leur sige; la lune ignorait le lieu de
+sa force: Mais alors les dieux prirent place au suprme
+tribunal et considrrent ces choses. Ils donnrent
+des noms la nuit et la lune dcroissante;
+ils en donnrent au matin, au midi, et au soir, afin
+que l'on comptt la suite des annes.&mdash;Enfin, les
+Ases puissants et dignes d'amour, quittant cette troupe,
+vinrent en un lieu, et l ils trouvrent sur le rivage
+les deux malheureux, Aske et Emla, privs de toute
+force, n'ayant pas d'me, n'ayant pas de raison: ils
+n'avaient ni sang, ni parole, ni beaut. Odin leur
+donna l'me, Honer la raison, Lodur le sang et la
+beaut.</p>
+
+<p>Voil avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans
+tout ce qui porte le cachet de la posie sacerdotale, le
+rcit de l'enfantement du monde. Les mots, dans ces
+vers mystrieux, ne sont pour ainsi dire que les clairs
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+par lesquels les ides ensevelies dans la nuageuse profondeur
+trahissent leur prsence. Les fables recueillies
+par Snorron et qui composent le fond de la seconde
+Edda sont heureusement plus explicites, et nous permettront
+de pntrer plus avant dans le dtail de ces
+mythes. Gangler demande o habitait le gant Ymer,
+et quelle tait sa nourriture; Har lui rpond: Aprs
+que le souffle qui venait du Midi eut fondu les exhalaisons
+de la glace et en eut form des gouttes (le principe
+de Ymer), il en forma une vache. Quatre fleuves de
+lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
+La vache se nourrissait son tour en lchant les pierres
+couvertes de sel et de gele. Le premier jour qu'elle
+lcha ces pierres, il en sortit des cheveux d'homme; le
+second jour, une tte; le troisime, un homme entier,
+qui tait dou de beaut, de force et de puissance. On
+le nomma Bure; c'est le pre de Bore qui pousa
+Byzla, fille du gant Baldorn. De ce mariage sont ns
+trois fils, Odin, Vili et V. Et c'est notre croyance
+qu'Odin gouverne avec ses frres le ciel et la terre, que
+le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus
+puissant de tous les dieux. Gangler demande si les
+deux races vivaient entre elles avec amiti. Har rpond:
+Bien au contraire; les fils de Bore turent
+Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous
+les gants y furent noys l'exception d'un seul
+nomm Bergelmer, qui se sauva avec tous les siens.
+C'est par lui que s'est conserve la race des puissances
+de la Gele. Gangler demande: Que firent alors les
+fils de Bore que vous nommez les dieux? Har rpond:
+Ce n'est pas une petite chose dire. Ils tranrent le
+corps de Ymer au milieu de l'abme et ils en firent la
+terre; l'eau et la mer furent formes de son sang, les
+montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+fait le ciel de son crne, ils le posrent sur la terre.
+Aprs cela ils allrent prendre des feux dans le Muspelheim,
+et les placrent dans l'abme, afin qu'ils clairassent
+la terre. De l les jours furent distingus et les
+annes comptes. Gangler s'crie: Voil certainement
+de grandes &oelig;uvres et une vaste entreprise! Har
+continue, et dit: La terre est ronde, et autour d'elle
+est place la profonde mer. Les rivages ont t donns
+aux gants, et sont leur demeure. Mais plus avant sur
+la terre, dans un espace galement loign de tous
+cts de la mer, les Dieux ont bti un rempart contre
+les gants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nomm
+cette enceinte, Midgard. Mais, dit Gangler, d'o viennent
+les hommes qui habitent prsent le monde? Har
+rpond: Les fils de Bore, se promenant un jour sur
+le rivage, trouvrent deux morceaux de bois flottant. Ils
+les prirent et en firent un homme et une femme. Le
+premier leur donna l'me et la vie; le second, la raison;
+le troisime, l'oue, la vue, la voix, des habillements
+et un nom. On appelle l'homme Aske et la femme
+Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain,
+qui une demeure a t donne prs de Midgard. Les fils
+de Bore btirent ensuite dans le milieu la ville d'Asgard
+o demeurent les dieux et leurs familles. C'est l qu'est
+situ le palais d'Odin, nomm la terreur des peuples.
+Lorsque Odin s'y assied sur son trne sublime, il dcouvre
+tous les pays, voit les actions des hommes et
+comprend tout ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille
+de Fiorgun. De ce mariage est descendue la famille des
+Dieux. C'est pourquoi Odin est appel le pre universel.
+La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle Asa-Thor,
+son premier n. La force et la valeur suivent ce dieu:
+c'est pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.</p>
+
+<p>Il me semble que l'on ne peut gure douter qu'Ymer
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+ne reprsente dans cette fable les forces dsordonnes
+du chaos, <i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles</i>. La vache produite
+par le souffle de l'ternel Midi est le principe de la fcondit
+qui, tout en nourrissant le chaos, fait natre
+le principe crateur dsign sous le nom de Bore. De
+l'union de ce principe avec une fille de la race d'Ymer,
+emblme de la matire, sort enfin la trinit scandinave,
+Odin, Vili et V. Et remarquons ici comme un
+point de la plus haute importance le trait dcisif,
+confirm par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous
+donne de cette trinit, l'endroit de la cration du
+genre humain: c'est la premire personne ou Odin qui
+confre l'me, la seconde qui confre la raison, la
+troisime qui confre la forme et l'existence du corps.
+A cette trinit appartient le gouvernement immdiat du
+ciel et de la terre. Prs de ces divers principes subsiste,
+comme les mauvais anges dans la mythologie des Perses
+ou les Titans dans celles des Grecs, la race des gants.
+C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans
+lequel Odin et ses frres demeurent vainqueurs, que
+commence l'histoire du monde. Les gants sont repousss
+aux confins de la terre habitable; un rempart
+est lev contre leurs efforts destructeurs; le genre
+humain prend naissance.</p>
+
+<p>On ne s'attend point que nous entrions ici dans le
+dtail de la gnalogie et des attributs de toutes les
+divinits du ciel scandinave. Snorron y place, comme
+dans l'Olympe grec, douze divinits principales.</p>
+
+<p>Ce sont des personnifications analogues celles que
+l'on rencontre dans toutes les mythologies. Thor, le
+premier n d'Odin, est le dieu de la guerre; Balder,
+le second, est le dieu de la bont et de la misricorde;
+Brage prside l'loquence; Tyr la prudence militaire;
+Hoder la richesse; Niord, de la race des gants,
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+mais lev ds son enfance chez Odin, est le matre de la
+mer; de lui sont ns Frey, le dieu de la pluie, et Freya,
+desse de l'amour, bien diffrente de Frigga, pouse
+d'Odin et desse de la terre, la <em>herta</em> germanique. Les
+autres desses sont Saga, l'histoire; Eyra, la mdecine;
+Gfyone, la chastet; Nossa, fille de Freya, la parure;
+Vara, la bonne foi, spcialement en ce qui concerne l'amour;
+Snotra, la prudence; enfin, nous mentionnerons
+encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les combats
+pour choisir les hros et les amener sa table: ce sont
+elles qui prsident aux coupes et aux festins. Quant
+aux mauvais gnies, nous nous contenterons de
+dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du Nord et le
+pre des principes qui doivent finir par triompher du
+monde: Hla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent
+de Midgard, qui enserre le monde, et qui est
+peut-tre la corruption. Loki, dit l'Edda, est appel
+le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude, l'opprobre
+des dieux et des hommes. Il est fils du gant
+Farbante et de Laufeya. Loki est beau et bien fait,
+mais il a l'esprit mchant, lger, infidle. Il surpasse
+tous les hommes dans l'art de la ruse et de la tromperie.
+Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare
+et plusieurs autres fils. Il a eu de la gante Angerbode
+trois autres enfants: l'un est le loup Fenris; le second
+le grand serpent de Midgard; le troisime la Mort.&mdash;La
+lutte continuelle des dieux et de Loki, et les ruses
+innombrables de ce dernier, sont le sujet sur lequel
+l'inpuisable imagination des Skaldes s'est le plus
+exerce. De toutes ces fables, la seule qui nous paraisse
+importante est celle qui nous reprsente Balder, le
+dieu de la charit et de la misricorde, tu par
+mgarde, sur les instigations perfides de Loki,
+par l'aveugle Hothur. Loki, malgr ses subterfuges
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+finit par tre vaincu et enchan dans une caverne d'o
+il ne sortira qu'au dernier jour. Au surplus toutes ces
+fables, except peut-tre cette dernire, sont videmment
+postrieures l'poque primitive de la thologie,
+et le caprice des potes y a eu bien plus de part que la
+mtaphysique.</p>
+
+<p>Enfin le dernier jour arrive. L'quilibre qui subsistait
+dans la cration entre les principes contraires est
+rompu. Le dieu suprieur lui-mme, comme dans
+la thologie orientale, rentre en scne pour prter
+main-forte la destruction. Les principes secondaires
+sont tus les uns par les autres. Tout s'anantit, mais
+bientt aussi tout renat sous une forme nouvelle. <i lang="la" xml:lang="la">Magnus
+ab integro sclorum nascitur ordo.</i> D'effroyables
+dsordres qui se manifestent sur la terre o l'harmonie
+des socits et celle de la nature commencent se troubler,
+sont le signal de la venue de ces jours terribles,
+et aprs la tuerie des hommes arrive celle des dieux.
+Les derniers restes de la cration se dissipent dans
+les flammes envoyes du midi par Surtur (le Noir),
+le Brahm scandinave. Afin de donner une ide plus
+prcise de cette grande et sublime prophtie, nous
+citerons en les traduisant littralement, d'aprs le
+latin de Rsnius, les propres paroles de la Volu-Spa:</p>
+
+<p>Au del de nos jours, moi, fille puissante d'Odin,
+j'aperois le crpuscule des Dieux.</p>
+
+<p>Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les
+chanes sont rompues; Frco se prcipite. Les frres
+combattent et se tuent les uns les autres; on crache sur
+la parent. Il fait dur dans le monde: grands adultres:
+ge de dcadence: ge d'pe: les boucliers se
+brisent: ge de tempte, ge de frocit. Jusqu' ce
+que le monde soit dtruit, aucun homme n'pargnera
+un autre homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+Les fils de Mimir (les flots de l'Ocan) jouent entre
+eux. Les rameaux s'enflamment. Heimdall sonne
+grand bruit dans sa trompe. Odin consulte la tte de
+Mimir. L'arbre antique rsonne. Les gants sont dlivrs.
+Le frne d'Igdrasil (le symbole du monde) frmit
+d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip;
+les chanes sont rompues; Frco se prcipite.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il
+chez les Alfes? Le monde des gants est plein de bruit.
+Les Ases tiennent conseil. Les nains gmissent devant
+les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir) vient du
+Midi avec son glaive; l'pe est blouissante comme le
+soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont pouvants;
+les hommes foulent le chemin de Hla (de la
+mort); le ciel se fend.</p>
+
+<p>Odin engage le combat avec le loup, et la blanche
+Freya s'oppose Surtur. Mais le mari de Frigga succombe.
+Alors Vidar, le puissant fils d'Odin, prt
+combattre l'animal funbre, de sa main tendue
+le frappe au c&oelig;ur de son pe, vengeant ainsi
+la mort de son pre. Il s'avance, le fils gracieux de
+Hlodymia, et il renverse vaillamment le serpent de
+Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonn par le
+funeste serpent.</p>
+
+<p>Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer;
+les brillantes toiles se dtachent du ciel; le feu se
+rpand sur l'antique difice; la flamme dvorante
+s'lve jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre de
+Gnip; les chanes seront rompues; Frco se prcipitera.</p>
+
+<p>Mais la consommation suprme peine termine,
+une nouvelle cration recommence: les diverses
+puissances qui avaient prsid la cration
+antrieure, tout en se rsorbant dans la puissance
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+ternelle, ont laiss aprs elles des germes qui reprennent
+vie leur place. coutons encore la Vola.</p>
+
+<p>Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre
+entirement couverte de verdure. Elle voit les cascades
+se prcipiter, et au-dessus d'elles planer l'aigle qui
+guette les poissons dans les montagnes. Les Ases se
+runissent dans les plaines d'Ida, et conversent
+ensemble sur la destruction du monde et les anciens
+runes d'Odin.</p>
+
+<p>On retrouve dans le gazon les antiques tables
+d'or. Les champs produisent d'eux-mmes les fruits.
+L'adversit disparat. Balder revient. Balder et Hotker
+s'tablissent en paix dans le palais d'Odin. Comprenez-vous?
+Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert
+d'or, plus brillant que le soleil, s'lve sur le Giml:
+les bons y font leur demeure et y jouissent pendant les
+sicles du bien suprme............. Pour prendre ide
+en un instant de la morale particulire un peuple, il
+suffit d'examiner quelles sont, chez ce peuple, les conditions
+du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
+Scandinaves d'aprs cette maxime, il n'est pas difficile
+de reconnatre que la valeur militaire formait chez eux
+le fond essentiel de la vertu: La valeur, comme le dit
+un guerrier germain dans Tacite, est le seul bien de
+l'homme: Dieu se range du ct du plus fort. Le palais
+d'Odin s'ouvrait tous les guerriers morts avec courage
+sur le champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les
+brillantes desses de la mle, et enlevs sur des chevaux
+rapides, ces glorieux trpasss venaient aussitt
+s'installer parmi les immortels du Valhalla. Cinq cent
+quarante portes spacieuses suffisaient peine au mouvement
+continuel des hros, se pressant pour entrer ou
+pour sortir, aux abords de cette ruche cleste. Il ne
+pouvait donc y avoir qu'une seule crainte pour l'homme
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+intrpide: la crainte de ne pas mourir sur le champ
+de bataille. Cette mort sur le champ de bataille tait la
+plus prcieuse rcompense qu'un noble c&oelig;ur pt attendre.
+Loin d'interrompre la vie, elle la prolongeait
+en la couronnant. Voyons dans le chant de mort de
+Haquin, fils de Harald, de quelle manire se peignait
+la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
+combien, loin de la redouter, ils devaient y
+aspirer avec nergie:</p>
+
+<p>Allons, dit la Walkyrie au hros, poussons nos
+chevaux au travers de ces mondes tapisss de verdure,
+qui sont la demeure des dieux. Allons annoncer
+ Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.&mdash;Enfin,
+le roi Haquin s'approche, et sortant du combat,
+il est encore dgouttant de sang. A la vue d'Odin, il
+s'crie: Ah! que ce dieu me parat svre et terrible!&mdash;Le
+dieu Brage rpond: Venez, vous qui ftes l'effroi
+des plus illustres, venez vous runir vos huit frres:
+les hros qui habitent ici seront en paix avec vous,
+et vous vous abreuverez de bire dans la compagnie
+des immortels.&mdash;Mais le prince valeureux s'crie:
+Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un
+guerrier conserve avec soin sa cuirasse et son casque,
+et il est dangereux de quitter sa lance un instant!</p>
+
+<p>Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves,
+pour avoir le droit de redresser ainsi la tte
+en entrant dans l'empire funbre, de s'y trouver convoqu
+par le fer sanglant des batailles. On conoit aisment
+tout ce qu'une aussi vive persuasion devait
+inspirer d'intrpidit et d'indomptable valeur. La mort
+confre par la main d'un ennemi constituait pour ces
+fanatiques adorateurs d'Odin un sacrement suprme:
+elle tait leurs yeux comme un autre baptme de
+sang, mais ayant seul qualit pour ravir les mes dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+les flicits du Valhalla, et quiconque tait sorti pacifiquement
+de la vie, quelque clat que cette vie en son
+temps et jet dans la guerre, les portes du cleste
+palais demeuraient inexorablement fermes par la loi
+du destin. D'autres mondes, les mondes mlancoliques
+de Hla, s'ouvraient pour ces infortunes victimes de
+la mort. La croyance cet gard tait si formelle, qu'au
+dire des potes, c'tait dans un de ces mondes que le
+dieu Balder lui-mme, aprs sa mort, avait t contraint
+de descendre. Quant aux lches, l'affreux sjour du
+Nifflheim tait pour eux. Frapps d'infamie pendant
+leur vie, souvent mme, comme le rapporte Tacite au
+sujet des Germains, touffs dans la boue par leurs
+frres d'armes, ils allaient, leur dernire heure venue,
+expier leur crime dans un enfer de glace et de venin.
+Lchet, courage, voil quels taient, chez les Scandinaves,
+les deux ples fondamentaux du vice et de la
+vertu; et chez un peuple o la guerre semblait tre la
+fin essentielle de l'individu comme de la socit, cela
+ne pouvait manquer d'tre ainsi.</p>
+
+<p>On ne saurait croire quel point cette morale, toute
+dirige vers la guerre, avait port chez les Scandinaves
+le mpris de la mort. L'instinct naturel avait t compltement
+ananti. Au lieu de redouter la mort comme
+un mal, on la dsirait et on la recevait comme un bien.
+Cet hrosme inspir aux Scandinaves par le sentiment
+de l'immortalit, parat avoir profondment tonn les
+Romains, qui ne connaissaient que celui qui provient
+du dvouement la chose publique. Ce courage tait
+pour eux une nigme ainsi que celui des premiers
+chrtiens. Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
+Valre-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie
+d'une manire si glorieuse; ils se lamentent dans les
+maladies de la crainte d'une fin honteuse et misrable.
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+Il s'agissait pour ces guerriers de bien plus grandes
+choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
+peines ou de rcompenses ternelles. Lucain avait
+mieux compris le secret de leur valeur. La mort, disait-il,
+est pour eux le passage une longue vie dans
+un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur ces
+peuples que regarde le ple! Ils ignorent la plus redoutable
+de toutes les craintes, celle de la mort. De l,
+cette hardiesse se prcipiter sur les piques; de l ces
+mes toujours prtes la mort, et cette persuasion
+qu'on ne saurait avoir que de lches mnagements pour
+la vie, puisqu'elle doit renatre. Il me parat hors de
+doute que c'est cette croyance si forte qui a dcid la
+ruine de l'empire romain. Des armes o il n'y a que
+l'honneur militaire, quelque puissant qu'on l'y suppose,
+peuvent-elles rsister des armes mises en
+mouvement par la religion? Ce sont vraiment l les
+pes du Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me
+semble-t-il tout fait superficiel de chercher expliquer,
+comme on le fait ordinairement, par des considrations
+toutes temporelles, le dmembrement de
+l'empire romain. La religion y a jou un plus grand
+rle peut-tre que la politique et la stratgie. C'est elle
+qui a dcid toutes les victoires en jetant dans les balances
+du combat ses palmes immortelles.</p>
+
+<p>Ce point est, mon avis, si important, que je crois
+pouvoir y insister, en citant ici, d'aprs une ancienne
+chronique du Nord, la <cite>Jomswikinga Saga</cite>, un exemple
+qui montre, mieux qu'aucun discours ne pourrait le
+faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la
+mort tous les hommes tait compltement abolie chez
+les guerriers scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant
+ la colonie de Jomsburg, fonde par Harald
+ la dent bleue, sur la cte mridionale de la Baltique,
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+accabls par le nombre dans un combat, et saisis
+malgr leurs efforts dsesprs, furent condamns par
+leur vainqueur avoir la tte coupe. Cette condamnation
+fut reue par eux avec la mme joie qu'une dlivrance.
+Le premier qui fut men au supplice se contenta
+de dire avec un calme parfait: Pourquoi ne m'arriverait-il
+pas la mme chose qu' mon pre? Il est mort;
+je mourrai. Le guerrier qui devait trancher la tte au
+second lui ayant demand ce qu'il pensait la vue de
+la mort, il rpondit: qu'il connaissait trop bien les
+lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la
+crainte pt sortir de sa bouche. A cette mme question,
+le troisime rpliqua: Je me rjouis de mourir
+glorieusement, et je prfre cette mort une vie infme
+comme la tienne. Le quatrime fit une rponse plus
+longue: Je reois, dit-il, la mort de bon c&oelig;ur, et ce
+moment m'est agrable. Je te prie seulement de me
+trancher la tte le plus promptement que tu pourras,
+car c'est une question que nous avons souvent agite
+Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque
+sentiment quand la tte est coupe. C'est pourquoi je
+vais prendre ce couteau dans ma main: aprs avoir t
+dcapit, si je le porte contre toi, ce sera un signe
+que je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le
+laisse tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi
+hte-toi de terminer ce diffrend. Le cinquime
+mourut en raillant les ennemis. Le sixime pria le
+bourreau de le frapper de face: Je me tiendrai immobile,
+dit-il, et tu observeras si je donne quelque
+signe de frayeur, si je cligne seulement les yeux; car
+nous sommes faits ne pas remuer, mme quand on
+nous donne le coup de la mort. Le septime tait un
+jeune homme dans la fleur de l'ge et d'une rare beaut.
+Interrog sur ce qu'il pensait de la mort: Je la reois
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+volontiers, rpondit-il avec noblesse; j'ai rempli les
+plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu mourir tous
+ceux qui il ne m'est plus permis de survivre. Toutes
+ces rponses sont admirables.</p>
+
+<p>On conoit qu'avec de pareilles ides de la mort il
+ne pouvait gure y avoir chez les Scandinaves d'obstacle
+au suicide. Il tait naturel que les guerriers, empchs
+par leurs blessures ou par leur ge d'aller quter dans
+les combats une mort bienheureuse, cherchassent se
+frayer par quelque fin intrpide un autre chemin vers
+le ciel. Odin lui-mme, en s'ouvrant la poitrine, dans
+sa vieillesse, avec le fer de sa lance, leur avait donn
+l'exemple. Aussi le suicide tait-il gnralement en
+honneur chez eux. Il existait en Sude une montagne
+escarpe du haut de laquelle se prcipitaient ceux qui
+voulaient terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet,
+la salle d'Odin, parce qu'elle tait en quelque sorte le
+vestibule du palais de ce dieu. En Islande, il y en avait
+galement une destine au mme usage. C'est l qu'on
+se rend, dit une ancienne saga, quand on est afflig et
+malheureux. Nos anctres, mme sans attendre les maladies,
+partaient de l pour aller chez Odin.</p>
+
+<p>Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des
+Scandinaves, j'ajouterai seulement que les sacrifices
+humains se trouvaient en harmonie parfaite avec cette
+morale sanguinaire, et en taient en quelque sorte la
+consquence. Puisque la mort tait une chose si agrable
+aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
+comme un lment essentiel, dans les hommages
+qu'on leur rendait. Dans les derniers temps cet abus,
+augmentant sans cesse, tait devenu excessif. Les
+temples s'taient transforms en boucheries humaines.
+On immolait, selon ce que rapporte l'vque de Merseburg
+dans sa chronique, jusqu' quatre-vingt-dix-neuf
+<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+victimes la fois. On baignait de sang le temple
+et les idoles, et on en arrosait mme le peuple. Pour
+plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on
+ne reculait pas mme devant le crime. Tantt les rois
+immolaient leurs sujets, tantt les sujets leurs rois. Le
+premier roi de Vermelande fut brl en l'honneur
+d'Odin cause d'une disette. Plusieurs fois, selon le
+tmoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la
+victoire, offrirent Odin le sang de leurs enfants. Ds
+que l'inhumanit a mis le pied dans la morale, elle y
+renverse tout.</p>
+
+<p>Les lches n'taient cependant pas les seuls habitants
+du Nifflheim, On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est
+parfaitement explicite sur ce point, tous les autres
+morts qui s'taient rendus coupables envers la socit
+durant leur vie: les parjures qui dtruisent le principe
+de la confiance entre les hommes; les adultres qui y
+dtruisent celui du mariage; les assassins qui dtruisent
+celui de la paix entre les enfants de la mme patrie.
+Mais le domaine de la criminalit ne s'tendait point
+au del de ces bornes. La duret de c&oelig;ur et l'horrible
+frocit ne poussaient pas plus vers l'enfer que le dvouement
+et la mansutude n'levaient vers le ciel.
+N'tait-ce pas chez les Scandinaves qu'avait t invent
+ce dogme trange, et dont on chercherait vainement
+ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
+la misricorde, tu par Honer, dieu, selon toute vraisemblance,
+de la force brutale, entran, malgr les
+efforts impuissants d'Odin et de Frigga, dans la profondeur
+des enfers, et destin renatre un jour pour
+tablir sur la terre renouvele son clatant royaume?</p>
+
+<p>Quelle loquente prophtie de l'avenir, et chez un
+peuple duquel on se serait si peu cru en droit de l'attendre!
+Mais aussi quel dur symbole de l'impitoyable
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+morale du prsent! Ni charit, ni humanit, ni merci;
+la misricorde avait disparu mme du sein des Dieux!
+Nations terribles, sans avoir besoin de connatre les
+secrets de votre histoire, j'assignerais volontiers l'poque
+ laquelle ce Balder a quitt votre Olympe pour
+s'clipser dans l'obscurit des enfers. N'est-ce point
+celle o Dieu, voulant faonner de longue main contre
+Rome un glaive bien tremp, enleva votre germe la
+terre d'Asie pour l'endurcir et l'adapter l'excution
+de ses sanglants dcrets, en le dveloppant par une
+ducation svre dans les contres inhospitalires du
+Nord? On vit, l'heure du jugement, ce que valait ce
+glaive, fabriqu parmi les glaces du Septentrion, loin
+de toutes les saintes tideurs que le souffle de la charit
+met dans l'me des hommes, aiguis par l'ange exterminateur
+sur les pierres du tombeau o vous aviez fait
+descendre le dieu de la piti. Mais dans ce mme temps,
+au midi, par d'incroyables moyens, la Providence
+vous prparait aussi la rsurrection de ce divin Balder,
+afin de vous le rendre, sous le nom de Christ, votre
+mission acheve, alors qu'il conviendrait ses plans
+d'arrter le torrent de vos colres, et de vous appeler
+ de nouveaux services. Quelle grandeur dans ce dogme
+sauvage de la mort et de la rsurrection de Balder; et
+quel trait de lumire fait tomber sur la moralit du
+destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">J. Reynaud</span>, <cite>Encyclopdie nouvelle</cite>, article <cite>Scandinaves</cite>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p>
+<div class="chapter">
+<h2>CHANT DE MORT DE LODBROG<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>.<br />
+<span class="medium">865.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes, dans le temps o,
+jeune encore, j'allais vers l'Orient apprter aux loups
+un repas sanglant, et dans ce grand combat o j'envoyai
+au palais d'Odin tout le peuple de Helsinghie. De l
+nos vaisseaux nous portrent Yfa, o nos lances entamrent
+les cuirasses, o nos pes rompirent les boucliers.</p>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'ai vu
+des centaines d'hommes couchs sur le sable, prs d'un
+promontoire anglais; une rose de sang dgouttait des
+pes; les flches sifflaient en allant chercher les casques:
+c'tait pour moi un plaisir gal celui de tenir
+une belle fille mes cts sur le mme sige.</p>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'abattis
+ce jeune homme, si fier de sa chevelure, qui ds le
+matin poursuivait les jeunes filles et recherchait l'entretien
+des veuves. Quel est le sort d'un homme brave, si ce
+n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est jamais
+bless mne une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme
+attaque l'homme ou lui rsiste au jeu des combats.</p>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes. Maintenant j'prouve
+que les hommes sont esclaves du destin et obissent aux
+dcrets des fes qui prsident leur naissance. Jamais
+je n'aurais cru que la mort dt me venir de cet lla,
+quand je poussais mes planches si loin travers les
+flots et donnais de tels festins aux btes carnassires.
+Mais je suis plein de joie en songeant qu'une place m'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+rserve dans les salles d'Odin, et que l bientt, assis
+au grand banquet, nous boirons la bire dans de larges
+crnes.</p>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes. Si les fils d'Asslanga<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>
+savaient les angoisses que j'prouve, s'ils
+savaient que des serpents venimeux m'enlacent et me
+couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et voudraient
+courir au combat; car la mre que je leur
+laisse leur a donn des c&oelig;urs vaillants. Une vipre
+m'ouvre la poitrine et pntre jusqu' mon c&oelig;ur; je
+suis vaincu; mais bientt, j'espre, la lance d'un de
+mes fils traversera les flancs d'lla.</p>
+
+<p>Nous avons frapp de nos pes dans cinquante et un
+combats. Je doute qu'il y ait parmi les hommes un roi
+plus fameux que moi. Ds ma jeunesse j'ai vers le sang
+et dsir une pareille fin. Envoyes vers moi par Odin,
+les desses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis aux
+premires places, boire la bire avec les Dieux. Les
+heures de ma vie s'coulent mais c'est en riant que je
+mourrai<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>FRAGMENT DU POME D'ABBON, LE SIGE DE PARIS
+PAR LES NORTHMANS.<br />
+<span class="medium">(<em>Sige de la tour du Chtelet</em>).</span><br />
+<span class="medium">885.</span></h2>
+</div>
+
+<p>tablie sur le milieu du cours de la Seine et au centre
+du riche royaume des Franks, Lutce, tu t'es proclame
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+toi-mme la grande ville, en disant: Je suis la cit qui,
+comme une reine, brille au-dessus de toutes les autres.
+Tu frappes, en effet, les regards par un port plus beau
+qu'aucun autre. Quiconque porte un &oelig;il d'envie sur
+les richesses des Franks te redoute; une le charmante
+te possde; le fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe
+de ses deux bras, et ses douces ondes coulent
+sous les ponts qui te terminent droite et gauche;
+des deux cts de ces ponts, et au del du fleuve, des
+tours protectrices te gardent. Dis-le donc toi-mme, superbe
+cit, de quelles funrailles ne t'ont pas remplie
+les Danois, cette race amie de Pluton, dans le temps
+o le pontife du Seigneur, le grand et cher Gozlin, ton
+bienfaisant pasteur, gouvernait ton glise!......</p>
+
+<p>Des libations de ton sang furent rpandues par ces
+barbares monts sur sept cents vaisseaux voiles
+et d'autres plus petits navires, tellement nombreux
+qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire les
+nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en
+tait tellement rempli, que ses ondes disparaissaient
+sous ces btiments dans un espace de plus de deux
+lieues; on cherchait avec tonnement dans quel antre
+se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le
+chne, l'orme et l'aune humide couvraient entirement
+sa surface.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o ces vaisseaux touchrent le
+pied de la ville, l'illustre pasteur de Paris voit arriver
+dans son palais Sigefroi, roi, mais de nom seulement;
+celui-ci cependant commandait ses compagnons. Flchissant
+la tte devant le pontife, il lui parla en ces
+termes: Gozlin, prends piti de toi-mme et de ton
+troupeau; si tu ne veux prir, prte, nous t'en conjurons,
+une oreille favorable nos paroles. Permets que
+nous puissions seulement traverser cette cit; nous ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+toucherons nullement ta ville; nous nous efforcerons
+de conserver toi et Eudes tous vos biens. A cet
+Eudes, comte respect, roi futur, et qui bientt allait
+devenir le pre du royaume, tait remise la garde de
+Paris. Cependant le pontife du Seigneur rpond Sigefroi
+par ces paroles, o respire la plus entire fidlit:
+Cette cit nous a t confie par l'empereur Charles,
+qui, aprs Dieu, le roi et le dominateur des puissances
+de la terre, tient sous ses lois le monde presque tout
+entier. Il nous l'a confie, non pour qu'elle caust la
+perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvt et lui
+assurt une inaltrable tranquillit; que si par hasard
+la dfense de ces murs et t commise ta foi, comme
+ils l'ont t la mienne, ferais-tu ce que tu prtends
+juste de t'accorder, et qu'ordonnerais-tu de faire?&mdash;Si
+je le fais, que ma tte, rpliqua Sigefroi, soit condamne
+ prir sous le glaive et servir enfin de pture
+aux chiens! Cependant si tu ne cdes nos prires, nos
+camps lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonns
+ds que le soleil commencera son cours;
+quand cet astre le finira, ils te livreront toutes les horreurs
+de la faim; et cela, ils le feront chaque anne.</p>
+
+<p>Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons.
+A peine l'aurore se dissipe que ce chef les entrane au
+combat. Tous se jettent hors de leurs navires, courent
+vers la tour<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>, l'branlent violemment par leurs coups
+jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle
+une grle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens
+se prcipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous
+volent et s'empressent de porter secours la tour. Ici
+brillent par leur valeur le comte Eudes, son frre Robert,
+et le comte Ragenaire; l se fait remarquer le
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+vaillant abb Ebble, neveu de l'vque. Le prlat est lgrement
+atteint d'une flche aigu; Frdric, guerrier
+son service, dans la fleur de l'ge, est frapp du glaive;
+le jeune soldat prit; le vieillard, au contraire, guri
+de la main de Dieu, revient la sant. Beaucoup des
+ntres voient alors leur dernier jour; mais eux, de leur
+ct, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se retirent
+enfin, emportant une foule de Danois qui reste
+ peine un souffle de vie....... La tour ne prsentait
+plus rien de sa forme primitive et complte; il ne lui
+restait que des fondements bien construits et des crneaux
+assez bas; mais, pendant la nuit mme qui suivit
+le combat, cette tour, revtue dans toute sa circonfrence
+de fortes planches, s'leva beaucoup plus haut, et une
+nouvelle citadelle en bois, d'une fois et demie plus
+grande, fut pour ainsi dire pose sur l'ancienne. Le soleil
+donc et les Danois saluent en mme temps et de nouveau
+la tour. Ceux-ci livrent aux fidles d'horribles et
+cruels combats. De toutes parts les traits volent, le sang
+ruisselle; du haut des airs, les frondes et les pierriers
+dchirants mlent leurs coups aux javelots. On ne voit
+rien autre chose que des traits et des pierres voler entre le
+ciel et la terre. Les dards percent et font gmir la tour,
+enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut, c'est
+la nuit qui lui donna naissance. La ville s'pouvante;
+les citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent
+ venir tous sans retard secourir la tour tremblante.
+Les Chrtiens combattent et s'efforcent de
+rsister par la force des armes. Parmi nos guerriers,
+deux, plus courageux que les autres, se font remarquer:
+l'un est comte, l'autre abb. Le premier, le victorieux
+Eudes, qui jamais ne fut vaincu dans aucun
+combat, ranime l'ardeur des siens et rappelle leurs
+forces puises; sans cesse il parcourt la tour et crase
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+les ennemis. Ceux-ci tchent de couper le mur l'aide
+de la sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix
+mles ensemble; elles coulent en torrents d'un feu liquide,
+dvorent, brlent et enlvent les cheveux de la
+tte des Danois, en tuent plusieurs et en forcent d'autres
+ chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les
+ntres alors s'crient tout d'une voix: Malheureux
+brls, courez vers les flots de la Seine; tchez qu'ils
+vous fassent repousser une autre chevelure mieux peigne.
+Le vaillant Eudes extermina un grand nombre
+de ces barbares.</p>
+
+<p>Mais le second de ces braves, quel tait-il? C'tait
+l'abb Ebble, le compagnon et le rival en courage de
+Eudes. D'un seul javelot il perce sept Danois la fois,
+et ordonne, par raillerie, de les porter la cuisine. Nul
+ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer
+au milieu d'eux, nul mme ne les approche et
+n'est leur ct; tous les autres cependant mprisent
+la mort et se conduisent vaillamment. Mais que peut
+une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les
+braves fidles taient peine forts de deux cents hommes,
+et les ennemis, au nombre de quarante mille, car
+il est constant qu'on en comptait quarante mille, renouvelant
+les uns aprs les autres leurs attaques sur
+la tour.....</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Abbon</span>, <cite>Sige de Paris</cite>, livre I, traduction de M. Guizot.</p>
+
+<p>Abbon, tmoin oculaire du sige de Paris, tait moine de l'abbaye de
+Saint-Germain des Prs. Son pome est une histoire fort exacte de ce sige
+mmorable; il le rdigea entre les annes 896 et 898 et mourut en 922 ou
+923. (Extrait de la notice sur Abbon par M. Guizot.)</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA FODALIT.<br />
+<span class="medium"><em>La justice et le fief.&mdash;Expos historique de la justice
+seigneuriale.</em></span></h2>
+</div>
+
+<p><em>L'origine de la justice seigneuriale<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a> remonte aux institutions
+romaines.</em>&mdash;Les feudistes sont fort diviss d'opinion
+sur l'origine des institutions seigneuriales; les uns
+les rattachent la lgislation romaine, les autres les
+font dcouler des usages introduits par les peuples de
+race germanique. Les premiers n'ont considr que les
+droits de justice; les seconds se sont proccups du rgime
+des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la
+distinction qui spare ces deux espces d'institutions. On
+reconnatra par ce qui va suivre que si l'organisation
+fodale doit la naissance des vnements et des
+besoins ns de la conqute et postrieurs l'tablissement
+de la domination des peuples germains, d'un
+autre ct l'origine des justices seigneuriales et de leurs
+attributions est toute romaine.</p>
+
+<p><em>Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des
+produits: census, reditus.</em> Aprs une rsistance longue
+et opinitre la puissance et l'habilet des gnraux
+de Rome, la Gaule avait t subjugue, rduite l'tat
+de pays conquis et soumise l'organisation provinciale,
+qui n'tait elle-mme que la conqute exploite,
+rgle et systmatise. Cet tat de choses a dur prs
+de cinq sicles, et, pendant cette poque d'oppression et
+de spoliation rgulire, le peuple vaincu n'a pas cess
+de manifester, par ses rvoltes, ses plaintes et sa haine
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+contre ses matres, l'existence d'un joug tranger pesant
+sur sa tte. Vainement honor du nom de citoyen
+romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les
+thories lgales qui concernaient la proprit provinciale
+sont profondment empreintes du caractre de
+sujtion et d'infriorit.</p>
+
+<p>Le systme auquel la proprit du sol fut soumise n'est
+pas nettement dtermin dans les lois qui le rgissaient.
+Nous savons cependant que le territoire de la Gaule tait
+divis en deux portions, dont les lments taient pars
+et dont nous ne connaissons pas exactement la topographie.
+L'une de ces portions tait plus particulirement
+approprie au peuple romain, et portait le nom de terres
+fiscales; l'autre tait laisse la proprit prive; les
+terres de cette dernire espce se nommaient <i lang="la" xml:lang="la">agri</i>, <i lang="la" xml:lang="la">prdia</i>
+(champs), et leurs propritaires <i lang="la" xml:lang="la">possessores</i> (possesseurs).</p>
+
+<p>Quel que ft le principe du droit attribu ces derniers,
+soit qu'on les considrt comme de simples fermiers
+de la Rpublique, soit que l'normit des redevances
+ait fait supposer ce caractre la proprit qui
+leur tait laisse, toujours est-il certain que les produits
+de la terre taient diviss en deux parts: l'une dvolue
+au trsor public, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (tribut
+ou cens), l'autre appartenant au possesseur et nomme
+<i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (revenu, rente).</p>
+
+<p>La double redevance impose aux produits de la culture
+tait naturellement exige du cultivateur, qui en
+tait le premier dtenteur; celui-ci, sous le nom gnral
+de <em>colon</em>, avait aussi sur le sol un droit mal dfini
+et qu'il nous est difficile d'apprcier; ce n'tait pas
+prcisment la proprit, mais assurment c'tait un
+des lments de ce droit; dont la plus grande part appartenait
+au <em>possesseur</em>. Les conditions des colons taient
+d'ailleurs varies, et leurs espces fort diverses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+<i lang="la" xml:lang="la">Des judices</i> (juges) <em>et de leur administration</em>.&mdash;La perception
+des redevances tait confie une foule d'officiers
+publics nomms <i lang="la" xml:lang="la">comites</i> (comtes), <i lang="la" xml:lang="la">vicarii</i> (vicaires),
+<i lang="la" xml:lang="la">exactores</i> (exacteurs), <i lang="la" xml:lang="la">procuratores</i> (procureurs),
+tous ayant en mme temps quelque part l'administration
+gnrale de la province, et mme celle de la
+justice; ces officiers taient dsigns sous la dnomination
+gnrique de <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers ou juges); leur
+pouvoir s'appelait <i lang="la" xml:lang="la">judiciaria potestas</i> (pouvoir justicier);
+l'ensemble des redevances qu'ils faisaient acquitter
+s'appela plus tard <i lang="la" xml:lang="la">justici</i> (justices).</p>
+
+<p>Les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> percevaient la redevance fiscale et en rendaient
+compte au trsor; cependant les obligations des
+cultivateurs taient telles qu'elles ne pouvaient pas toutes
+tre verses dans une caisse. De ce nombre taient une
+multitude de services corporels, ou de fournitures de travaux,
+d'entretien, de rparations, de transports et autres
+de cette nature, qui ne devaient tre employs que pour
+le service public, mais que le <i lang="la" xml:lang="la">judex</i> (justicier) exploitait
+ son usage, et dont il n'avait point de compte rendre.</p>
+
+<p>L'administration des officiers chargs du recouvrement
+des contributions tait, en consquence, une source
+de dplorables abus; les lois sont remplies de dispositions
+dont l'objet est de les rprimer, et qui servent
+aujourd'hui nous en rvler l'existence. Dans tous les
+temps, le gouvernement des proconsuls n'avait t
+qu'une odieuse dprdation. Depuis Cicron jusqu'aux
+Pres de l'glise, tous les crivains tiennent cet gard
+le mme langage. La perception des redevances provinciales
+n'est pour la plupart des <em>exacteurs</em> qu'une
+occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent
+une multitude d'obligations dans leur intrt priv.
+C'est dans le tableau de leur administration qu'on reconnat
+clairement le caractre de la domination romaine;
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+il est impossible d'y voir autre chose que l'exploitation
+de la conqute et la spoliation successive des peuples
+vaincus.</p>
+
+<p>Aussi l'histoire de ces temps dsastreux, qui pendant
+tant d'annes ont pes sur le malheureux sol de la Gaule,
+n'est qu'un long rcit de luttes et d'intrigues dans lesquelles
+les plus puissants mettent leur force au service
+de leur avidit, pour arracher au pouvoir des fonctions
+qui leur permettront le pillage l'aide des lois et de
+l'autorit. La cause de toutes les guerres intestines, le
+moyen des ambitieux, c'est la convoitise et la distribution
+des places auxquelles toujours une part des recouvrements
+de l'impt se trouve attache.</p>
+
+<p><em>Premiers effets de la conqute barbare; continuation
+des judices (justiciers); de la part royale.</em>&mdash;Avant l'avnement
+des rois de race germaine, l'administration
+romaine tait depuis longtemps livre aux mains des
+barbares; l'Italie n'tait plus seule fournir les exacteurs
+des provinces, la plupart d'entre eux taient possesseurs
+dans les lieux mmes qu'ils exploitaient; pour
+ceux-ci l'action fiscale tait bien plus profitable et les
+abus bien plus faciles. Ce sont encore les lois qui nous
+l'apprennent en s'efforant d'empcher les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers)
+d'appliquer la culture de leurs terres, la
+construction de leurs difices, au transport et la vente
+de leurs denres, les redevances et les obligations tablies
+dans l'intrt public.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque le pouvoir suprme tomba aux mains
+des rois franks, ce fut peine si les populations s'en
+aperurent. Les excs des gouverneurs taient ports
+aux dernires limites de la tyrannie. Les supplices les
+plus atroces taient devenus les moyens lgaux et accoutums
+de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite
+chez les Barbares taient les dernires ressources auxquelles
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+les <em>possesseurs</em> s'efforaient d'avoir recours, et
+les lois non moins que les prposs du fisc employaient
+toute leur puissance pour y mettre obstacle.</p>
+
+<p>Au surplus, rien ne fut chang dans l'administration
+publique; les officiers reurent les mmes noms et les
+mmes fonctions; les <i lang="la" xml:lang="la">comites</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">vicarii</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i>
+(comtes, vicaires, justiciers) continurent se rpandre
+sur le territoire et poursuivre les habitants de leurs
+exactions.</p>
+
+<p>Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Thodose
+et ses successeurs, la lgislation qui rgit le sol et ses
+produits en divisa les bnfices en deux grandes parts,
+l'une qui fut autrefois celle du peuple romain, perue
+depuis par les empereurs, et conservant la dnomination
+de <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (cens), <i lang="la" xml:lang="la">fonctiones public</i> (revenus publics);
+l'autre, dsigne sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (rente), appartenant
+ la proprit prive. La premire livre l'exploitation
+des officiers publics, l'autre souvent viole
+et anantie par l'avidit fiscale, au profit de ces mmes
+officiers.</p>
+
+<p>Dans ce systme, il existait deux sortes de biens ou
+deux lments de richesse. La premire<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a> se rattachait
+au droit de conqute, au droit du plus fort, c'tait le
+<i lang="la" xml:lang="la">prmium belli</i> (la rcompense de la guerre). La seconde<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>
+tait le bnfice de la possession du sol. Ces
+deux espces de fortune existaient simultanment,
+bien distinctes, profondment spares par une lgislation
+essentiellement systmatique, et plus encore par
+une habitude de cinq sicles, nergiquement introduite
+dans les ides du droit et de son exercice.</p>
+
+<p>Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+qui envahirent le territoire des provinces gauloises fut
+la <em>part fiscale</em>. C'tait la plus nette, la plus facilement
+saisissable, et peut-tre aussi la plus voisine de leurs
+ides qui ne comportaient que la proprit mobilire.
+C'tait aussi celle dont l'appropriation tait la plus aise.
+Son propritaire lgal, le fisc romain, tait dtruit;
+c'tait le bien du vaincu, et le pouvoir public passant
+aux mains des vainqueurs entranait naturellement
+avec lui la disposition de tout ce qui lui appartenait.</p>
+
+<p>D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris,
+soit en servant dans l'arme romaine, soit par leur
+contact avec les officiers de cette arme, quel devait tre
+l'objet de leur ambition et quels bnfices pouvait produire
+l'exploitation des charges de comtes, d'exacteurs,
+et de toutes les fonctions de <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers).</p>
+
+<p>Ce fut donc principalement dans la distribution des
+charges de cette espce que consista la part de la conqute
+et les lots de butin que se firent les chefs de bandes
+germaines, ou qu'ils attriburent leurs principaux
+infrieurs.</p>
+
+<p>L'attribution des fonctions tait une vritable dvolution
+de produits et de bnfices matriels; outre les
+abus au moyen desquels les fonctionnaires s'enrichissaient,
+ils recevaient une forte part des redevances qu'ils
+taient chargs de toucher; cette part s'levait ordinairement
+au tiers; ils ne devaient compte que des deux
+autres tiers au fisc royal; c'est cette dernire portion
+que les lois de l'poque appelaient <i lang="la" xml:lang="la">pars regia</i> (la part
+royale).</p>
+
+<p><em>Disparition de la part royale; immunits; ventes de
+terres censuelles aux immunistes.</em>&mdash;Les premiers efforts
+des comtes tendirent conserver leurs fonctions
+essentiellement amovibles; dans les premiers temps
+de la conqute, de nouveaux comtes succdent chaque
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+instant aux prcdents, soit pour mauvaise gestion,
+soit par suite des changements dans la personne des
+rois et des distributeurs des charges.</p>
+
+<p>A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs
+fonctions avancent vers l'inamovibilit. La puissance de
+Charlemagne suspend leur progrs, qui reprend bientt
+sa marche sous ses successeurs et atteint rapidement
+l'hrdit. En mme temps, la part du fisc s'amoindrit
+et finit par disparatre avec le pouvoir royal.</p>
+
+<p>Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui
+lui appartenaient se rattache plusieurs causes.</p>
+
+<p>La premire consiste dans les <em>immunits</em>. Sous la domination
+romaine, les militaires, les anciens magistrats,
+les grands et puissants propritaires (<i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>), taient
+affranchis de certaines obligations publiques, sinon de
+toutes. Dj les lois des empereurs nous apprennent
+qu'il tait fait de ces exemptions de graves abus au
+prjudice du trsor imprial. D'abord la faveur et l'intrigue
+en multipliaient singulirement le nombre. Ensuite
+les petits propritaires parvinrent profiter de
+l'immunit en vendant leur domaine l'immuniste,
+qui le leur restituait immdiatement titre de fermage
+perptuel ou d'usufruit hrditaire<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>. Pour prix de sa
+protection, l'acheteur se rservait une redevance moindre
+que la part fiscale. Il gagnait cette convention,
+le possesseur aussi; le trsor seul y perdait, puisque la
+terre censuelle passait dans la catgorie des possessions
+affranchies.</p>
+
+<p>Cet usage se perptua sous les rois germains. Le nombre
+des immunistes devint de jour en jour plus grand;
+presque tous les tablissements ecclsiastiques jouirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+d'une immunit plus ou moins tendue, et la part fiscale
+leur fut expressment donne pour l'entretien des glises
+ou de leurs couvents. La vente des proprits censuelles
+aux possesseurs d'immunits fut de plus en plus
+usuelle et prit le nom de <em>recommandation</em>. Il semble,
+ voir le nombre immense de conventions de cette espce
+qui nous ont t conserves, que les terres
+soumises au cens fiscal durent promptement disparatre.</p>
+
+<p><em>Des honores (honneurs) et de la conversion des produits
+fiscaux en biens de cette nature.</em>&mdash;A cette cause
+d'appauvrissement du trsor s'en joignait une autre.
+Sous la domination romaine, certaines fonctions taient
+accompagnes ou suivies de l'attribution viagre d'une
+portion des produits fiscaux. Les cens de telle localit,
+ou les produits de tel tribut, par exemple, le page d'un
+pont ou les redevances d'un village, soit en travaux
+corporels, soit en fruits, en nature, taient abandonns
+ celui qui sortait de charge, ou au particulier que
+l'empereur voulait rcompenser. Les personnes pourvues
+de cette dlgation des revenus fiscaux s'appelaient
+<i lang="la" xml:lang="la">honorati</i> (honors).</p>
+
+<p>L'attribution partielle du cens public se multiplia sous
+les rois germains; il parat mme que de nombreux
+lments du fisc reurent cette destination perptuelle.
+On les retrouve chaque instant dans les monuments
+de cette poque, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">fiscus</i> (fisc), <i lang="la" xml:lang="la">munus</i>
+(rcompense), <i lang="la" xml:lang="la">honor</i> (honneur).</p>
+
+<p>Celui qui jouissait d'un <i lang="la" xml:lang="la">honor</i> (honneur) en percevait
+tout le cens et n'en rendait rien <i lang="la" xml:lang="la">ad partem regiam</i> ( la
+part royale).</p>
+
+<p>Les comtes, les <i lang="la" xml:lang="la">judices</i> (justiciers) et autres collecteurs
+du tribut tendirent constamment convertir leur
+perception molumente en une perception absolue,
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+c'est--dire que les fonctions devinrent entre leurs mains
+des <em>honneurs</em>, dans le sens qui vient d'tre expliqu.
+Dj cette rvolution tait peu prs complte, lorsqu'ils
+obtinrent des derniers rois de la seconde race l'hrdit
+de ces charges devenues des <em>honneurs</em>. Alors l'autorit
+royale dpouille, non-seulement des revenus de la part
+fiscale, mais encore du pouvoir d'en disposer, se trouva
+rduite aux seuls produits dont elle s'tait rserv la
+perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de
+mme nature que celle des comtes infrieurs, et, pour dominer
+plus tard sur cette dernire, elle dut exploiter
+d'autres causes et d'autres vnements.</p>
+
+<p><em>Esprit de la conqute barbare; son accomplissement.</em>&mdash;La
+rvolution qui remplaa les rois de la premire race
+par ceux de la seconde, et celle qui fit tomber ceux-ci
+devant l'immense anarchie des dixime et onzime
+sicles, que l'on est convenu d'appeler institutions fodales,
+ont t diversement expliques et caractrises.
+Il n'entre pas dans mon sujet d'essayer la critique des
+systmes successivement adopts; je ferai seulement observer
+que, dans la plupart, on n'a pas assez tenu
+compte de l'tat lgal des pays soumis la domination
+nouvelle des hommes du Nord, et du caractre mme
+de cette domination.</p>
+
+<p>Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis
+l'envahissement de Csar jusqu' celui de Clovis, n'ont
+pas cess d'exister l'tat de pays conquis. Sous le nouveau
+gouvernement, les choses n'ont pas chang; le sol
+gaulois, tributaire d'une puissance trangre, a continu
+de l'tre; vaincu sous la domination romaine, il
+a encore t vaincu sous la domination des Barbares;
+pill sous la premire, il a t pill sous la seconde;
+du premier au dixime sicle, il n'a pas cess d'avoir
+d'autres matres que les propritaires lgitimes, et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+satisfaire des exactions spoliatrices, dans un intrt
+qui n'tait pas le sien.</p>
+
+<p>Mais entre la premire et la seconde conqute il existe
+une diffrence essentielle: l'une a t accomplie au nom
+et au profit d'un matre unique, le peuple romain et
+plus tard l'empereur; l'autre a t excute par des
+bandes armes, commandes par des chefs divers, sans
+lien commun autre que l'intrt du moment, ou l'influence
+toute matrielle du plus puissant.</p>
+
+<p>Ainsi, tandis que les rsultats de la conqute romaine
+convergeaient vers un mme objet et tendaient se
+runir dans une mme main, ceux de la conqute barbare
+devaient, par la nature mme de leur cause, se
+diviser et s'parpiller comme les lments qui les produisaient.</p>
+
+<p>Aussi lorsque les rois de la premire race s'attribuaient
+la puissance impriale et s'efforaient d'en maintenir
+les institutions traditionnelles, ils se plaaient en dehors
+des vnements auxquels ils devaient leur position. C'tait
+une lutte qu'ils levaient contre la ralit et dans
+laquelle ils devaient succomber.</p>
+
+<p>L'objet de la conqute barbare, comme celui de la
+conqute romaine, tait le butin, la richesse, les biens
+de ce monde; mais le barbare agissait individuellement;
+le chef de bande pillait et envahissait pour lui et
+pour les siens; l'appropriation personnelle, et non l'accroissement
+de son pays ou l'honneur de sa patrie, tait
+son but, et ce but de toutes les intentions actives devait
+tre atteint.</p>
+
+<p>Lors donc qu'aprs avoir triomph des rsistances
+rattaches l'impulsion que la domination romaine
+avait imprime aux vnements, les chefs d'arimanie,
+les hommes puissants par le nombre de leurs vassaux,
+parvinrent raliser l'esprit de l'envahissement et
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+lui rendre son caractre vritable et primitif, le butin
+se trouva divis comme l'arme victorieuse; il devint
+patrimoine et proprit prive, comme il devait l'tre;
+les cens, les tributs, les obligations imposes aux vaincus,
+les redevances et les vexations de toutes sortes,
+cres par l'avidit romaine et le gnie fiscal de la plus
+rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons;
+cette richesse saisissable, et depuis longtemps dvolue
+au conqurant tranger, se fixa dans les mains de matres
+hrditaires et la conqute fut accomplie.</p>
+
+<p><em>L'impt romain, tomb dans le domaine priv des
+comtes barbares, a form la justice seigneuriale.</em>&mdash;Une
+fois tombe dans le domaine priv, cette portion des
+revenus du sol n'en sortit plus; elle s'accrut ou diminua
+suivant que celui auquel elle se trouva dvolue fut puissant
+ou faible; mais jamais elle ne cessa d'tre distincte
+de la part du propritaire; en un mot, l'appropriation
+particulire du census (<em>cens</em>), loin d'oprer sa confusion
+avec le <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i> (revenu), l'en spara plus profondment.</p>
+
+<p>Ainsi la part de la conqute, de l'envahissement et de
+la force, constitue par l'invasion romaine, recueillie
+et patrimonialise par l'invasion barbare, a form dans
+la richesse particulire un lment propre et permanent;
+cet lment, maintenu par la puissance et l'nergie de
+l'intrt priv, a dur jusqu' la grande rvolution de
+1789 qui, aprs dix-huit sicles d'oppression, a rendu
+au sol sa libert premire.</p>
+
+<p>Le systme de droits et de produits dont l'historique
+vient d'tre sommairement trac, constituait ce que sous
+le rgime seigneurial on nommait la <em>justice</em>, expression
+dont le sens est bien loign de celui qu'on lui prte aujourd'hui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></p>
+
+<h3><em>Expos historique du fief.</em></h3>
+
+<p><em>Des potentes (puissants) sous la domination romaine.</em>&mdash;A
+ct du <i lang="la" xml:lang="la">census</i> (cens) et des <i lang="la" xml:lang="la">fonctiones public</i> (fonctions
+publiques) recueillis par l'agent du fisc romain,
+puis par la justice barbare, taient les <i lang="la" xml:lang="la">reditus</i>, les revenus,
+profits de la proprit du sol et attribus au
+<i lang="la" xml:lang="la">possessor</i> (propritaire). Ces droits ont aussi leur histoire.
+On a vu les premiers engendrer la <em>justice</em>; ceux-ci
+ont form le <em>fief</em>.</p>
+
+<p>Les lois de Thodose et de Justinien distinguent deux
+espces de <em>possesseurs</em>, les petits et les grands. Les premiers
+sont <em>exercs</em><a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a> par les curiales, les seconds le
+sont par les <i lang="la" xml:lang="la">prsides</i> (prsidents) des provinces, et mme
+en certains cas par l'empereur, lorsque leur rsistance
+est craindre pour le prses ( prsident) lui-mme<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>.</p>
+
+<p>Ces grands propritaires, dont la puissance peut balancer
+celle des grands officiers, et contre laquelle vient
+se briser celle du curiale, sont dsigns sous le nom de
+<i lang="la" xml:lang="la">potentes, potentiores</i> (puissants).</p>
+
+<p>Leur influence est indique, sous un autre rapport,
+comme galement redoutable l'autorit publique.</p>
+
+<p>Les empereurs ont d, par des dits rpts, dfendre
+que les <em>puissants</em> prissent des plaideurs sous leur
+<em>protection</em> ou plaassent sous leur nom des proprits
+qui ne leur appartenaient pas<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>. Ces lois et les monuments
+de cette poque nous montrent les petits propritaires
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+se rfugiant l'abri des grands, plaant leurs
+biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorit;
+c'est ce que nous avons dj vu l'gard des
+<em>immunits</em>. Le possesseur d'un petit domaine, incapable
+de rsister aux exactions des officiers publics, le livrait
+ l'<em>immuniste</em>, pour partager les avantages de l'immunit,
+ou au riche, pour profiter de sa puissance.</p>
+
+<p><em>De l'influence des potentes sous les rois germains.</em>&mdash;L'influence
+des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), loin de diminuer
+sous la domination barbare, dut s'accrotre, car la
+cause en tait dans la faiblesse du pouvoir suprme,
+plus chancelant encore aux mains des rois germains
+que dans celles des empereurs. Aussi, non-seulement
+les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> continuent-ils de figurer dans les actes lgislatifs,
+mais encore leur puissance parat lgitime;
+il semble que c'est un fait auquel le pouvoir public se
+rsigne; l'autorit les accepte, et les ordres des rois barbares,
+s'adressant ceux qui gouvernent, comprennent
+parmi eux les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, sans autre dsignation<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.</p>
+
+<p>Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la
+force des institutions qu'il tablit, l'autorit de ses officiers
+doit flchir comme celle des empereurs romains
+devant l'influence des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, et c'est lui qu'il doit rserver
+le jugement des affaires dans lesquelles ils sont intresss:
+Que le comte de notre palais sache bien
+qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les
+causes des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), et qu'il ne doit se mler
+que des affaires judiciaires des pauvres et des gens peu
+puissants<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>. Il redoute leur indpendance ce point
+qu'il refuse de leur confier mme l'administration de
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+ses biens personnels; en parlant du choix des intendants
+de ses domaines, il dit: Ne faites pas des maires
+ou intendants des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants), mais choisissez
+plutt des hommes de mdiocre importance parce
+qu'ils seront fidles<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.</p>
+
+<p><em>Du patrociniat et de la recommandation.</em>&mdash;C'tait la
+proprit que les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> (puissants) devaient leur
+puissance sous la domination romaine. Les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i>, dit
+Cujas, sont ceux qui sont puissants par leurs richesses
+et leur influence, et qui sont difficiles attaquer en justice.
+Dans toute organisation sociale, celui qui peut
+disposer d'une grande richesse jouira toujours d'une
+influence et d'une autorit devant lesquelles le principe
+d'galit devra flchir, quelques attentives que soient
+les lois, en prserver l'administration de la justice.
+Sous le gouvernement des rois barbares, la richesse
+territoriale perdit de l'influence morale qu'elle est naturellement
+appele exercer dans des institutions rgulires,
+mais elle regagna sous un autre rapport et
+pour une autre cause.</p>
+
+<p>Les historiens nous reprsentent les nations germaines
+constitues en bandes armes, sous le commandement
+d'un chef lu; les liens qui rattachent les membres
+de la bande son chef sont des prsents, des dons,
+qui servent de cause la fidlit et au service du premier
+envers le second.</p>
+
+<p>Le commandant reoit, dans les crits romains, le
+nom de <i lang="la" xml:lang="la">senior</i> (seigneur); son droit sur ses affids
+celui de <i lang="la" xml:lang="la">senioratus</i> (sniorat); ceux-ci sont nomms
+<i lang="la" xml:lang="la">arimanni vassi</i> (vassaux arimans).</p>
+
+<p>Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+romain l'usage ou la tendance du <i lang="la" xml:lang="la">patrociniat</i>;
+une grande similitude de moyens et d'objet dut bientt
+confondre ces deux modes d'associations.</p>
+
+<p>Les lois des Visigoths, dans la rdaction desquelles
+la langue latine subit moins que dans le nord l'influence
+des expressions teutoniques, rendit le mot <i lang="la" xml:lang="la">sniorat</i> par
+le mot <i lang="la" xml:lang="la">patrocinium</i> (patronage, patrociniat); le <i lang="la" xml:lang="la">senior</i>
+(seigneur) fut ses yeux le <i lang="la" xml:lang="la">patronus</i> (patron). Si
+quelqu'un a donn des armes celui qu'il a sous son
+patronage, qu'elles restent entre les mains de celui
+qui elles ont t donnes; mais si celui-ci se choisit un
+autre patron, il aura la libert de le faire, mais il devra
+rendre au patron qu'il quitte tout ce qu'il aura
+reu de lui<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+Le sniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens:
+le premier, drivant des usages germaniques, consista
+dans la donation que fit le puissant (<i lang="la" xml:lang="la">potens</i>) de terres
+dpendantes de son domaine; cette donation se fit
+ titre de <em>bnfice</em> (<i lang="la" xml:lang="la">jure beneficio</i>); moyennant cette attribution,
+le donataire fit partie de la bande; il eut droit
+ la protection du <i lang="la" xml:lang="la">senior</i>, du <i lang="la" xml:lang="la">patronus</i> (seigneur, patron);
+il dut celui-ci la fidlit et le service<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>.</p>
+
+<p>Le second fut la <em>recommandation</em> et la continuation de
+la mesure vainement interdite par les empereurs romains<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>.
+Le petit propritaire, incapable de se dfendre
+contre le double pillage des exacteurs publics et
+des <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> voisins, fit choix de l'un d'eux et le constitua
+son <em>patron</em>, lui livrant sa <em>proprit</em> pour la recevoir
+immdiatement titre de <em>bnfice</em>, aux mmes charges
+et conditions que le <i lang="la" xml:lang="la">vassus</i> (vassal).</p>
+
+<p><em>Du sniorat; de ses conditions; du fief.</em>&mdash;Je ne suivrai
+point ici les diverses vicissitudes au travers desquelles le
+sniorat s'tablit et comment se constitua le pouvoir fodal;
+il me suffira de rappeler que la constitution du
+<i lang="la" xml:lang="la">patrocinium</i> (patronage) comportait deux lments:
+d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle
+de maintenir et d'accrotre; ensuite, et surtout
+lorsque la puissance publique s'vanouit, la force arme.
+Le seigneur devait donc s'assurer du produit et
+des soldats.</p>
+
+<p>Ce fut le double objet des concessions ou des retenues
+bnficiaires: toutes comportent de la part du bnficier,
+soit qu'il tienne sa terre d'une attribution gratuite et
+directe, soit qu'elle lui soit retourne par la voie de
+recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent,
+en nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel,
+le plus souvent militaire. Les terres de la premire
+condition furent qualifies <i lang="la" xml:lang="la">in censu</i> ( cens), celles de la
+seconde furent dites <i lang="la" xml:lang="la">in feodo</i> ( fief). Plus tard, la charge
+dtermina le nom de la concession; les terres donnes
+<i lang="la" xml:lang="la">in censu</i> ( cens) furent dites <em>censives</em> ou <em>terres censuelles</em>;
+celles qui furent assujetties au service militaire furent
+nommes <i lang="la" xml:lang="la">feuda</i> (fiefs), possessions fodales. Le terme
+de <em>bnfice</em><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a> fut supprim dans les actes et remplac
+par celui qui dsignait la catgorie particulire de la
+possession.</p>
+
+<p class="work small">
+<span class="smcap">Championnre</span>, <cite>De la Proprit des Eaux courantes</cite>.....<br />
+ouvrage contenant l'expos complet des institutions seigneuriales,<br />
+1 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, 1846<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LE PLAID<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a> DE KIERZY.<br />
+<span class="medium">877.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Dcid sa seconde descente en Italie, ce fut dans
+la vue d'assurer en son absence le maintien de son
+pouvoir et le repos de ses tats, que Charles le Chauve
+tint au mois de juillet de l'anne 877 ce fameux plaid
+de Kierzy, o l'on croit gnralement que fut dcide
+et admise comme loi l'hrdit des dignits,
+des offices publics, ou de ce qui fut depuis nomm les
+fiefs...</p>
+
+<p>L'objet du plaid tait d'arrter toutes les mesures que
+l'absence de l'empereur allait rendre ncessaires pour
+le bon ordre de ses tats. Il s'agissait:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> De dsigner ceux de ses leudes, comtes, vques
+ou abbs, qui assisteraient son fils dans le gouvernement
+du pays;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> D'excuter certaines mesures dj convenues pour
+l'expulsion des Normands et pour empcher leur retour;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> De prvenir ou de faire cesser toute guerre qui
+viendrait clater dans quelque partie du royaume;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> De rgler divers cas gnraux d'administration et
+de police;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> D'tablir le mode d'aprs lequel il serait pourvu
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+aux offices qui viendraient vaquer durant l'expdition;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> De recommander ce qui se recommandait toujours
+pour la forme, mais au fait toujours en vain, c'est--dire
+le maintien des honneurs et des privilges des
+glises.</p>
+
+<p>Les articles relatifs ces divers objets sont au nombre
+de 33 en tout, et susceptibles d'tre divises en deux
+sries.</p>
+
+<p>La premire srie comprend les neuf premiers articles,
+rdigs tous sous forme de propositions faites par
+le roi ses leudes ecclsiastiques et laques. Ils sont tous
+accompagns d'une rponse des leudes nonant leur
+acceptation, leur refus ou leur opinion sur la chose propose.</p>
+
+<p>La deuxime srie est compose des vingt-quatre articles
+subsquents, lesquels n'tant point formellement
+soumis l'acceptation des leudes, ne sont accompagns
+d'aucune rponse, d'aucune observation de ceux-ci,
+et sont censs avoir force de loi par le seul fait de la
+volont royale dont ils sont l'expression.</p>
+
+<p>Parmi les articles de cette dernire srie, quelques-uns
+portent des traces si vives encore des m&oelig;urs et des
+passions primitives des Franks ou des Germains, qu'ils
+ont plutt l'air d'avoir t crits le lendemain de la
+conqute franque que la veille d'une expdition religieuse
+et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le
+trente-deuxime et le trente-troisime; ils sont tous les
+deux relatifs la chasse. Le premier dtermine avec
+prcision quelles sont celles des forts royales o le fils
+et le successeur dsign de Charles le Chauve ne pourra
+chasser d'aucune manire; celles o il ne pourra chasser
+qu'en passant et o il lui est interdit de chasser des sangliers;
+celles, au contraire, o il ne chassera que des
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+sangliers; celles enfin o il pourra tout chasser, btes
+fauves et sangliers. Le deuxime est peut-tre plus curieux
+encore: il prescrit au garde ou chef des forts
+royales de tenir un compte exact de toutes les btes
+fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou
+tus la chasse.</p>
+
+<p>Aprs ces observations gnrales prliminaires, il
+me sera plus facile de donner une ide de ceux des articles
+de ce fameux plaid qui, ayant le plus de rapport
+avec la situation de la Gaule franque cette poque,
+peuvent aider le plus s'en faire une ide.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 3.</span> Le roi, qui a dj dsign et choisi ceux de
+ses leudes qu'il dsire avoir pour conseillers dans son
+expdition, propose aux leudes prsents au plaid de
+vouloir bien, ces conseillers choisis par lui, en adjoindre
+quelques autres de leur propre choix.</p>
+
+<p>A cette proposition, les leudes, dclinant toute responsabilit
+sur le fait de l'expdition, rpondent qu'ils
+n'ont rien ajouter ni changer ce que le roi a fait
+de son chef cet gard.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 4.</span> Cet article consiste tout en questions sur
+divers points dlicats relatifs (dans la pense du roi) aux
+troubles et aux dfections du pass, et sur lesquels le roi
+rclame des garanties pour le temps de son absence.
+Voici ces questions en rsum:</p>
+
+<p>Comment, durant notre absence, pouvons-nous tre
+sr que notre royaume ne sera troubl par personne?</p>
+
+<p>Comment tre sr de notre fils et de vous?</p>
+
+<p>Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de
+vous, et vous de lui, pour que vous puissiez vous fier
+les uns aux autres?</p>
+
+<p>A ces questions les leudes font de longues rponses,
+toutes plus ou moins vasives, dont je ne puis donner
+que la substance.
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+Et d'abord, pour les garanties que le roi parat dsirer
+sur le compte de son fils: C'est vous, disent-ils au roi,
+qui avez lev votre fils et devez savoir jusqu' quel
+point vous pouvez compter sur lui: nous n'y pouvons
+rien et n'avons rien y voir.</p>
+
+<p>Quant aux garanties exiges des leudes, ceux-ci rpondent
+qu'il existe entre eux et le roi, sur tous les
+faits passs, des arrangements, des conventions, des
+promesses auxquelles ils sont rsolus s'en tenir, et
+qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultrieure.</p>
+
+<p>Enfin, ils promettent d'tre fidles son fils, pourvu
+que celui-ci maintienne les engagements de son pre
+envers eux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Art. 7.</span> Dans le cas, dit le roi, o nos neveux, imitant
+les exemples de leur pre<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>, viendraient nous assaillir
+durant notre voyage ou notre retour, ou machineraient
+quelque chose de funeste contre notre royaume ou
+contre nous, comment sera-t-il lev des troupes pour
+leur rsister?</p>
+
+<p><em>Rponse des leudes.</em>&mdash;Si quelqu'un de vos neveux
+vous attaque en chemin ou vous suscite quelque obstacle
+en Italie, il dpend de vous d'avoir des troupes et
+des secours qui vous accompagnent dans ce royaume,
+ou qui aillent, aprs votre dpart, votre aide<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>.</p>
+
+<p>Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulirement
+en vue, ceux relatifs aux offices et aux honneurs.
+Sur ceux-l je dois m'tendre davantage et tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+regarder de plus prs. Voici d'abord l'article 8 fidlement
+traduit:</p>
+
+<p>Si avant notre retour quelques honneurs viennent
+ vaquer, comment en sera-t-il dispos?</p>
+
+<p>Avant de rapporter la rponse des leudes sur cette
+question, il y a quelques observations faire.</p>
+
+<p>Cette question est simple, prcise et gnrale; elle
+s'applique indistinctement toutes les espces d'honneurs
+ou d'offices, ceux de l'ordre civil comme
+ceux de l'ordre ecclsiastique. C'est dans ces termes gnraux
+que la question est soumise aux leudes. Maintenant,
+il est peut-tre assez trange que la rponse de
+ceux-ci soit une rponse particulire, restreinte aux
+cas de vacance des archevchs, vchs et abbayes;
+rponse prescrivant le mode de pourvoir au remplacement
+provisoire du dignitaire dcd jusqu'au retour
+du roi, auquel est rserv le pourvoi dfinitif.</p>
+
+<p>Ne pourrait-on pas souponner qu' une question gnrale
+les leudes avaient fait une rponse gnrale
+aussi, mais qu'ils avaient propos, sur la manire de
+pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et politique,
+quelque mesure qui n'tait point dans les vues de
+Charles, et qu'elle avait t rejete. Quoi qu'il en soit,
+ce n'est que dans l'article 9 de la premire srie du capitulaire
+de Kierzy qu'il s'agit de la manire de pourvoir
+aux comts qui viendraient vaquer durant l'absence
+du roi.</p>
+
+<p>Je crois devoir donner de cet article, non un simple
+rsum, mais une traduction exacte; on en sentira facilement
+la raison.</p>
+
+<p>Si (durant notre absence) il vient mourir un
+comte dont le fils soit avec nous (dans notre expdition),
+que notre fils, conjointement avec nos autres fidles,
+choisisse parmi les amis et les proches (du dcd) quelqu'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+qui de concert avec les officiers du comt et l'vque,
+administre le comt jusqu' ce que le fait nous
+soit annonc.&mdash;Si ce comte dcd a un fils encore
+petit, que ce fils, conjointement avec les officiers du
+comt et l'vque dans le diocse duquel il demeure,
+gouverne le comt (vacant) jusqu' ce que nous soyons
+informs.&mdash;Si le comte dcd n'a point de fils, que
+notre fils nous, avec nos leudes, dsigne quelqu'un
+qui, conjointement avec les officiers du comt, gouverne
+ce comt jusqu' ce que nous en ordonnions.&mdash;Et
+que personne ne se fche s'il nous plat de donner
+ce mme comt quelque autre que celui qui l'aura jusque-l
+administr.&mdash;Il sera fait de mme pour nos
+vassaux.</p>
+
+<p>Cet article est le dernier de la premire srie, c'est--dire
+de ceux qui ayant t rdigs sous forme de propositions
+prsentes aux leudes, sont suivis de la rponse
+et des observations de ceux-ci. Or, voici l'apostille
+qui vient la suite de ce neuvime article: Les
+autres articles (subsquents) n'ont pas besoin de rponse,
+parce qu'ils ont t rgls et dcids par votre
+sagesse. Cette apostille semble impliquer qu'il fut
+fait par les leudes ce neuvime article, tout comme
+aux prcdents, une rponse qui aurait t supprime,
+probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.</p>
+
+<p>Voici encore l'article 10 littralement traduit:</p>
+
+<p>Si, aprs notre dcs, quelqu'un de nos fidles
+voulant, pour l'amour de Dieu et de nous, renoncer au
+monde, avait un fils ou tel autre de ses proches, capable
+de service public, qu'il lui soit permis de lui transmettre
+ses honneurs de la manire qui lui conviendra le
+mieux.</p>
+
+<p>Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions cites ou
+indiques du capitulaire de Kierzy, quelque chose qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+puisse tre pris pour une concession de l'hrdit des
+offices, des dignits politiques? Il n'y a pas moyen
+de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement
+nonc: dans tous les cas prvus comme exigeant ou
+comportant le remplacement provisoire d'un comte
+dcd, le roi se rserve expressment la nomination
+dfinitive; et pour prvenir toute surprise, toute
+incertitude cet gard, il dclare et justifie d'avance
+la libert qu'il se rserve de nommer dfinitivement
+aux comts vacants d'autres hommes que ceux qui y
+auraient t nomms provisoirement.</p>
+
+<p>La question n'est pourtant pas tout fait dcide par
+l. Dans tout ce que j'ai dit des capitulaires de
+Kierzy, j'ai suivi le texte gnralement accrdit de ces
+capitulaires<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>, surtout quant ce qui concerne l'article
+9, article fondamental dans la question dont il
+s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte
+qui, rapproch de celui que j'ai suivi, prsente des variantes
+remarquables et se prtant mieux l'opinion
+accrdite qui prtend voir dans le capitulaire de Kierzy
+le principe de l'hrdit des grands offices. Voici de
+quoi il s'agit.</p>
+
+<p>Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois
+articles du plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice
+qui en est un extrait sommaire, un abrg en
+quatre articles seulement. Ce fut (d'aprs les renseignements
+des anciens diteurs des capitulaires) Charles
+le Chauve lui-mme qui fit extraire ces quatre articles
+des trente-trois autres dont ils faisaient partie,
+et qui, les tenant pour les plus importants de tous, voulut
+qu'il en ft donn au plaid une seconde lecture et
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+comme une notification part. Or, l'article 9 de l'acte
+entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3<sup>e</sup>)
+rpts dans l'appendice dont il s'agit; et il y est
+rpt avec des variantes que je ne puis me dispenser
+de faire connatre. Voici donc ce second texte de ce
+mme article 9, traduit en entier aussi fidlement que
+possible:</p>
+
+<p>S'il vient mourir (durant notre absence) un comte
+de ce royaume, dont le fils soit avec nous (dans notre
+expdition), que notre fils, conjointement avec nos fidles,
+choisisse parmi les plus amis ou les plus proches
+du comte, quelques personnes qui, de concert avec
+les officiers du comt et avec l'vque dans le diocse
+duquel se trouvera le comt vacant, administrent ce
+comt jusqu' ce que nous soyons informs du fait,
+afin que nous fassions honneur au fils du comte dcd,
+qui se trouvera avec nous, des honneurs de son pre.</p>
+
+<p>Si le comte dfunt a un fils encore petit, que ce
+fils, conjointement avec les officiers du comt et l'vque
+du diocse dans lequel est situ le comt, administre
+le comt jusqu' ce que la nouvelle de la mort du
+comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession,
+son fils soit honor de ses honneurs.</p>
+
+<p>Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement
+conformes, et je n'ai aucun besoin d'y revenir;
+mais il faut bien, bon gr mal gr, revenir un instant
+ la question qui semblait tout l'heure dcide
+l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou parat devoir
+l'tre en sens inverse d'aprs le nouveau texte.
+Il faut d'abord reconnatre que ce second texte,
+formant un sens plus complet et plus logique que le
+premier, semble devoir lui tre prfr. Or cela reconnu,
+il est certain que dans l'article cit, Charles le
+Chauve semble manifester l'intention d'lire aux comts
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+vacants les fils la place des pres. Mais il n'y a, dans
+cette intention, dans cette disposition, rien qui puisse
+tre pris pour une loi nouvelle, absolue, gnrale; rien
+qui puisse tre considr comme un principe nouveau
+d'action politique. La prtendue loi de Charles le Chauve
+n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression
+pure et simple d'un fait ds lors trs-commun et qui
+tendait devenir gnral. Partout o les comtes avaient
+t favoriss par les localits ou s'taient trouvs tre
+des hommes de capacit et d'nergie, partout, dis-je,
+ces comtes s'taient appropri leurs comts. Il est vrai
+que ceux de leurs fils qui leur succdaient leur succdaient
+parfois en vertu d'une lection, d'une confirmation,
+d'une concession royale; mais il est vrai aussi qu'en
+gnral cette concession, cette confirmation tait de pure
+forme, d'autant plus aisment accorde par les rois que
+ceux auxquels ils l'accordaient en avaient rellement
+moins besoin. L'article cit du plaid de Kierzy, de quelque
+manire qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on
+le prenne, ne faisait que reconnatre ce qui existait
+cet gard, sans rien changer dans le prsent, sans rien
+empcher dans l'avenir. Ce n'tait certes pas une disposition
+si vague, jete comme par incident entre une
+multitude de dispositions accidentelles relatives une
+expdition imprudente, qui pouvait rgir la dislocation
+des conqutes carlovingiennes. Cette dislocation commence
+d'une manire violente, devait continuer et s'achever
+de mme, mesure que la force politique ne de
+ces conqutes achverait de se perdre.</p>
+
+<p class="work small">
+<span class="smcap">Fauriel</span>, <cite>Histoire de la Gaule Mridionale</cite>, t. IV, p. 374.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LES SARRASINS EN PROVENCE.<br />
+<span class="medium">889-975.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment,
+et se dirigeant sur les ctes de Provence, furent pousss
+par la tempte dans le golfe de Grimaud, autrement
+appel golfe de Saint-Tropez, et dbarqurent au fond
+du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer
+s'tendait au loin une fort qui subsiste en partie, et qui
+tait tellement paisse que les hommes les plus hardis
+avaient de la peine y pntrer. Vers le nord tait une
+suite de montagnes s'levant les unes au-dessus des autres,
+et qui, arrives une distance de quelques lieues,
+dominaient une grande partie de la basse Provence.
+Les Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le
+plus rapproch de la cte, et, massacrant les habitants,
+se rpandirent dans les environs. Quand ils furent arrivs
+sur les hauteurs qui couronnent le golfe du ct du
+nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct vers
+la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout
+de suite la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour
+un tablissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour
+recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la
+terre leur livrait passage dans des contres qui n'avaient
+pas encore t pilles et o il n'avait t pris aucune
+mesure de dfense. L'immense fort qui environnait
+les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au
+besoin.</p>
+
+<p>Les pirates firent un appel tous leurs compagnons
+qui parcouraient les parages voisins; ils envoyrent
+demander du secours en Espagne et en Afrique; en
+mme temps ils se mirent l'ouvrage, et en peu d'annes
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+les hauteurs furent couvertes de chteaux et de
+forteresses. Le principal de ces chteaux est nomm
+par les crivains du temps <i lang="la" xml:lang="la">Fraxinetum</i>, du nom des frnes
+qui probablement occupaient les environs. On croit
+que <i lang="la" xml:lang="la">Fraxinetum</i> rpond au village actuel de la Garde-Frainet,
+qui est situ au pied de la montagne la plus
+avance du ct des Alpes..... Quand les travaux furent
+termins, les Sarrasins commencrent faire des courses
+dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'loigner
+du centre de leurs forces; mais bientt les seigneurs
+les associrent leurs querelles particulires.
+Ils aidrent abattre les hommes puissants; ensuite, se
+dbarrassant de ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent
+les matres du pays; en peu de temps une grande
+partie de la Provence se trouva expose leurs ravages.
+La terreur devint bientt gnrale; le plat pays tant
+dvast, les Sarrasins s'avancrent vers la chane des
+Alpes<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>.....</p>
+
+<p>Hugues, devenu comte de Provence, s'tait rendu en
+Italie pour y disputer la couronne du royaume de Lombardie.
+Les cris de ses sujets l'ayant enfin rappel de
+ce ct des Alpes, il annona l'intention de chasser entirement
+les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
+du chteau Fraxinet, l'aide duquel les Sarrasins
+se maintenaient en relation avec l'Espagne et l'Afrique,
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+et d'o ils dirigeaient leurs expditions dans l'intrieur
+des terres. Comme il fallait que ce chteau ft attaqu
+par mer et par terre, Hugues envoya demander une
+flotte l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il
+demandait aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus
+efficace pour combattre les flottes sarrasines.</p>
+
+<p>En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe
+de Saint-Tropez; en mme temps Hugues accourut avec
+une arme. Les Sarrasins furent attaqus avec la plus
+grande vigueur; leurs navires et tous leurs ouvrages
+du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son
+ct, Hugues fora l'entre du chteau et obligea les
+barbares se retirer sur les hauteurs voisines. C'en tait
+fait de la puissance des Sarrasins en France; mais tout
+ coup Hugues apprit que Branger, son rival la couronne
+d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se disposait
+ venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant
+plus aux maux qui pesaient sur ses malheureux sujets,
+il renvoya la flotte grecque, et maintint les Sarrasins
+dans toutes les positions qu'ils occupaient, la seule
+condition que, s'tablissant au haut du grand Saint-Bernard
+et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
+le passage de l'Italie son rival..... Ds ce
+moment les Sarrasins montrrent encore plus de hardiesse
+qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils taient
+tablis pour toujours dans le c&oelig;ur de l'Europe. Non-seulement
+ils pousrent les femmes du pays, mais ils
+commencrent s'adonner la culture des terres. Les
+princes de la contre se contentrent d'exiger d'eux un
+lger tribut; ils les recherchaient mme quelquefois.
+Quant ceux qui occupaient les hauteurs, ils donnaient
+la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient
+des autres une forte ranon. Le nombre des
+chrtiens qu'ils turent fut si grand, dit Liutprand,
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+que celui-l seul peut s'en faire une ide, qui a inscrit
+leurs noms dans le livre de vie......</p>
+
+<p>Vers l'an 960, les Sarrasins furent chasss du mont
+Saint-Bernard. L'histoire ne nous a pas conserv les
+dtails de cet vnement....... En 965, ils furent chasss
+du diocse de Grenoble. Les vques de cette ville s'taient
+retirs Saint-Donat, du ct de Valence. Cette
+anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son
+sige, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux
+paysans de la contre; et, comme les Sarrasins occupaient
+les cantons les plus fertiles et les plus riches,
+il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part
+des terres conquises, proportion de sa bravoure et de
+ses services. Aprs l'expulsion des Sarrasins de Grenoble
+et de la valle du Graisivaudan, le partage eut lieu, et
+certaines familles du Dauphin, telles que celle des
+Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de leur
+fortune cette espce de croisade...... Tous ces succs
+annonaient que les affaires des Sarrasins allaient en
+dclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le dsir
+qui se manifestait de tous les cts d'en tre tout fait
+dlivr. En 968, l'empereur Othon annona l'intention
+de se dvouer une entreprise si patriotique; mais il
+mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que
+les Sarrasins se portassent un nouvel attentat, pour
+que les peuples se dcidassent en faire eux-mmes
+justice.</p>
+
+<p>Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration
+universelle; il suffisait de le nommer pour
+attirer le respect des nations et des rois. C'est saint
+Mayeul, abb de Cluny, en Bourgogne. Telle tait la rputation
+qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea
+un moment le faire pape. Mayeul s'tait rendu
+Rome pour satisfaire sa dvotion aux glises des saints
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+et pour visiter quelques couvents de son ordre. A son
+retour, il s'avana par le Pimont, et rsolut de rentrer
+dans son monastre par le mont Genvre et les valles
+du Dauphin. En ce moment, les Sarrasins taient tablis
+entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine
+la valle du Drac, en face du pont d'Orcires. A l'arrive
+du saint au pied de la chane des Alpes, un grand
+nombre de plerins et de voyageurs, qui depuis longtemps
+attendaient une occasion favorable pour franchir
+le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter
+de plus heureuse. La caravane se met donc en route;
+mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu
+resserr entre la rivire et les montagnes, les barbares,
+au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui
+lancent une grle de traits. En vain les chrtiens, presss
+de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris,
+entre autres le saint; celui-ci est mme bless la main
+en voulant garantir la personne d'un de ses compagnons.</p>
+
+<p>Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart;
+la plupart tant de pauvres plerins, les barbares s'adressrent
+au saint, comme au personnage le plus important,
+et lui demandrent quels taient ses moyens
+de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que
+n de parents fort riches, il ne possdait rien en propre,
+parce qu'il avait abandonn toutes ses possessions pour
+se vouer au service de Dieu; mais qu'il tait abb d'un
+monastre qui avait dans sa dpendance des terres et
+des biens considrables. L-dessus, les Sarrasins, qui
+voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon
+de lui et du reste des prisonniers 1,000 livres d'argent,
+ce qui faisait environ 80,000 francs de notre
+monnaie actuelle. En mme temps, le saint fut invit
+ envoyer le moine qui l'accompagnait Cluny, pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+apporter la somme convenue. Ils fixrent un terme
+pass lequel tous les prisonniers seraient mis mort.</p>
+
+<p>Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre
+commenant par ces mots: Aux Seigneurs et aux
+frres de Cluny, Mayeul, malheureux captif et charg de
+chanes; les torrents de Blial m'ont entour, et les
+lacets de la mort m'ont saisi<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a>. A la lecture de cette
+lettre, toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de
+recueillir l'argent qui se trouvait dans le monastre;
+on dpouilla l'glise du couvent de ses ornements; enfin
+l'on fit un appel la gnrosit des personnes pieuses
+du pays, et on parvint runir la somme exige. Elle
+fut remise aux barbares un peu avant le terme fix, et
+tous les prisonniers furent mis en libert...... La prise
+de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet vnement causa
+une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrtiens,
+grands et petits, se levrent pour demander vengeance
+d'un pareil attentat.</p>
+
+<p>Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le
+village des Noyers, un gentilhomme appel Bobon ou
+Beuvon, qui dj plus d'une fois avait signal son
+zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de l'enthousiasme
+gnral, et ralliant lui les paysans, les
+bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion
+et de la patrie, qui voulaient prendre part la
+gloire de l'entreprise, il fit construire non loin de Sisteron,
+un chteau situ en face d'une forteresse occupe
+par les Sarrasins. Son intention tait d'observer
+de l tous leurs mouvements et de profiter de la premire
+occasion pour les exterminer. Dans l'ardeur de
+son zle pieux, il avait fait v&oelig;u Dieu, s'il venait
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de
+sa vie la dfense des veuves et des orphelins. En vain
+les Sarrasins essayrent de le troubler dans ses efforts;
+toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne o
+s'levait le chteau occup par les Sarrasins se nommait
+<i lang="la" xml:lang="la">Petra impia</i>, et s'appelle encore dans le langage du
+pays <i lang="la" xml:lang="la">Peyro impio</i>. Peu de temps aprs, le chef des Sarrasins
+de la forteresse ayant enlev la femme de
+l'homme prpos la garde de la porte, celui-ci, pour
+se venger, offrit Bobon de lui en faciliter l'entre. Une
+nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers et entra sans
+obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent rsister,
+furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le
+chef, demandrent le baptme.......</p>
+
+<p>Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder
+ l'tre aussi. Il est bien regretter que l'histoire ne
+nous ait presque rien transmis sur un vnement aussi
+intressant. On sait seulement qu' la tte de l'entreprise
+tait Guillaume, comte de Provence.....Guillaume
+se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice
+et de la religion. Faisant un appel aux guerriers
+de la Provence, du Bas-Dauphin et du comt de Nice,
+il se disposa attaquer les Sarrasins, jusque dans Fraxinet.
+De leur ct, les Sarrasins qui se voyaient poursuivis
+dans leurs derniers retranchements, runirent
+toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en
+bataillons serrs. Il parat qu'un premier combat fut
+livr aux environs de Draguignan, dans le lieu appel
+Tourtour, l o il existe encore une tour qu'on dit avoir
+t leve en mmoire de la bataille. Les Sarrasins ayant
+t battus, se rfugirent dans le chteau fort. Les
+chrtiens se mirent leur poursuite. En vain les barbares
+opposrent la plus vive rsistance; les chrtiens
+renversrent tous les obstacles. A la fin, les barbares,
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+tant presss de toutes parts, sortirent du chteau pendant
+la nuit et essayrent de se sauver dans la fort
+voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus
+ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Invasions des Sarrasins en France</cite>, p. 158.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">ROLLON.<br />
+<span class="medium">912-931.</span></h2>
+
+<p class="subh">L'archevque de Rouen Francon porte Rollon les propositions de paix
+du roi Charles le Simple.</p>
+</div>
+
+<p>Rollon, dit-il, Dieu veut accrotre tes honneurs et
+ton baronnage. En peines et en malice tu as us ta vie;
+et tu as vcu des larmes d'autrui et du pillage d'autrui;
+maint homme tu as ruin et rduit en servage, et rduit
+par pauvret mainte femme la dbauche,
+et enlev chteaux et lgitime hritage. Tu ne prends
+souci de ton me pas plus qu'une bte sauvage; tu iras
+en enfer en triste compagnie vou aux peines ternelles,
+qui n'ont jamais de soulagement; de vivre longuement,
+tu n'as aucune sret; change ta mchante vie, donne
+un autre cours ton courage, entre dans la chrtient
+et fais hommage au roi. Apprends vivre en paix, et
+laisse reposer ta rage; ne dtruis pas son royaume, car
+tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, qui est de
+haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu
+auras pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'
+la mer. Ainsi tu vivras de tes rentes sans brigandage;
+tu auras maint bon chteau fort et maint bon
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>.
+Accorde une trve de trois mois, sans faire de dommage;
+mais tu n'iras plus piller, ni la voile ni la rame; on
+te donnera de bons otages pour la sret du trait;
+Auras-tu honte d'pouser la fille du roi?</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de
+plaisir. Par le conseil de ses vassaux, il accorda la trve;
+Rollon entendit le trait; chacun le garantit. Au terme
+fix, Rollon assembla son monde et le Roi manda
+Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en de de l'Epte,
+et le Roi au del, et avec lui le duc Robert, qui dsirait
+la paix. Le plaid fut men bien et l'affaire se termina.
+Rollon devint l'homme (le vassal) du Roi et ses mains
+lui donna. Quand il dut baiser le pied, il ne voulut pas
+se baisser; il tendit la main en bas, leva le pied au Roi,
+ sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent assez,
+et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
+devant tout le monde; il voulut lui donner encore la
+Flandre, mais Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il,
+jamais il n'y aura abondance. Il demanda la Bretagne,
+et le Roi la lui donna, et ordonna Brenger et
+Alain<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a> de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
+lui jura fidlit. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla,
+le duc Robert avec lui, qui conduisit la dame.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Francon, l'archevque, baptisa le duc Rollon; le duc
+Robert fut son parrain et l'appela Robert. Quand Rollon
+fut baptis il pousa sa femme, la fille au roi de France,
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+ce qui confirma la paix. Grande fut la joie et longtemps
+elle dura. Neuf cent et douze ans taient accomplis et
+passs depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethlem,
+quand Francon rgnra Rollon par le baptme, et qu'il
+traita avec le roi de France Saint-Clair. Les noces furent
+splendides; quand ils furent maris, splendides furent
+les ftes qui furent prpares. Qui voulut venir aux noces
+y fut bien trait. Rollon pria et sermona tous ses
+hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs;
+ plusieurs il donna villages, chteaux et cits, donna
+champs, donna rentes, donna moulins et prs, donna
+bois, donna terres, donna grands hritages, selon leurs
+bons services et selon leur mrite, selon leur noblesse et
+selon leur ge. Tous en Normandie fixs et possesseurs de
+fiefs, ils sont tous rcompenss selon leur volont; Rollon
+les a levs et les a beaucoup aims; il les a bien rcompenss
+selon leurs dsirs, pour l'avoir suivi et avoir
+quitt leur patrie. Rollon se fit servir avec honneur et
+richesse, et dans sa maison il sut vivre grandement.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p>Il aima la paix, la chercha et la fit tablir. Par toute
+la Normandie il fit crier et publier qu'il n'y ait homme
+si hardi qui ost en attaquer un autre, brler maison
+ou ville, ni voler, ni piller, ni blesser un homme, ni
+tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper quelqu'un debout
+ni par terre, trahir un autre homme par embche
+ou guet-apens; ni qu'on ose voler, ni tre complice d'un
+voleur. Car le complice doit tre puni avec le voleur;
+le supplice de l'un, l'autre le doit partager. Celui qui
+fera flonie, s'il le peut prendre, il n'y aura gentilhomme
+qui tienne, il le fera honnir et expier son crime
+par le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il
+fit parler beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+voleurs, crever les yeux, brler ou couper les pieds et
+les poings; selon le crime il faisait punir chacun. Il fit
+crier dans les bourgs, dans les villes et dans les marchs,
+que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
+terre ait la scurit et la paix pour labourer; il n'aura
+pas besoin d'ter le fer de sa charrue ni de le cacher
+sous le sillon, ni de l'emporter chez lui, par crainte de
+larron, ni par crainte d'tre vol; il n'aura besoin d'enlever
+ni son soc, ni son coutre, ni ses harnois, car il
+n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les lui a
+vols et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses
+deniers, lui en fera donner le prix, et le paysan pourra
+bien racheter soc et coutre.</p>
+
+<p>A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux
+b&oelig;ufs en avant de sa charrue. Femme avait pous;
+ne sais s'il avait un enfant. Mais la femme avait les
+mains crochues<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>; elle et pris un chaperon rabattu, si on
+ne l'et bien gard; si bien alla ce mtier, qu'elle faisait
+follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui
+arriva. Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura,
+et l'heure de dner la maison rentra; la charrue il
+laissa harnois, soc et couteau. Ne veut rien emporter,
+se fiant en la paix et ce que le duc, s'il les perd, les
+rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait,
+vint la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci
+revint au champ et les fers ne trouva, de tous
+cts il les chercha. Il fit venir sa femme, et la pressa
+vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui les a. La
+femme tait avide, elle cacha et nia. Le paysan vint
+Rouen, et rclama ses fers; Rollon en eut piti, et lui
+donna cinq sols. Celui-ci revint la maison apportant
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+ses deniers. Bnie soit, dit la femme, la main qui nous
+a fait gagner cela; vous avez vos cinq sols, et voyez vos
+fers l. Elle se baissa vers lui et les lui montra sous le
+banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vrit,
+et Dieu le dit, et la chose est prouve: N'est chose
+si cache qui ne soit rvle, ni action si secrte qui
+ne soit dcouverte. Chaque bonne action doit tre rcompense,
+et toute flonie doit tre punie. Tant
+furent les fers cherchs et tant demands, tant furent
+tourments les hommes de la contre, et par
+l'preuve du feu et par l'preuve de l'eau, que l'on
+connut la vrit. Ne peut la flonie tre longtemps
+cache. La paysanne fut prise et au duc Rollon mene.
+Elle avoua tout, et fut convaincue. Il fit prendre
+et amener devant lui le paysan. Quand il fut devant
+lui: Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne vola rien
+depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumire
+d'tre de mauvaise foi?&mdash;Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
+mentir.&mdash;Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par
+ta bouche mme tu as prononc ta sentence; avec elle tu
+seras pendu; assez tu as dit pourquoi; toi-mme, as
+fait ton jugement; gale loi, gale peine, gal mal
+vous attend. Egal jugement ont le voleur et le complice.
+La femme fut pendue et son mari pareillement.</p>
+
+<p>Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement.
+A honneur et joie il vcut bien longuement.
+Il n'eut pas d'enfant de Gisle, qu'il pousa premirement;
+la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
+pousa Pope<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a>, qu'il garda longtemps. Longue-pe,
+son fils, tait de belle jeunesse; il tait d'une belle
+venue et de bon jugement; il pouvait porter des armes
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+et ne doutait de rien. Rollon le fit son hritier, par le
+conseil des siens. Brenger et Alain, de qui dpend
+la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrtement;
+ chacun il donna tant et promit tant d'avantages,
+qu'ils devinrent sans difficult les hommes<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a> de
+son fils; chacun fit Guillaume hommage et serment.
+Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duch, et
+depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit,
+Rollon gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les
+hommes de son duch qui l'avaient servi, il les amena
+et les convertit au service de Dieu. Ainsi vint sa fin,
+comme tout homme qui vieillit de labeur et de peines
+qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mmoire ni son jugement
+ne lui firent dfaut. A Rouen il tomba malade, et
+ Rouen il mourut. En bon chrtien il sortit de ce monde,
+bien confess et ayant avou ses pchs. Dans l'glise
+Notre-Dame<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a>, du ct du midi, les clercs et les laques
+ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'pitaphe
+aussi qui raconte ses faits et comment il vcut.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>le roman de Rou</cite> (Rollon), <cite>et des ducs de
+Normandie</cite>. (Vers 1869 2061.) Trad. par L. Dussieux.</p>
+
+<p>Robert Wace naquit dans l'le de Jersey au commencement du douzime
+sicle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en 1160, son
+<cite>Roman de Rou</cite>, pour la composition duquel il suivit les chroniques de Dudon
+de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumiges pour les temps anciens.
+Le roman s'arrte en 1106. Ce pome compte 16,547 vers. C'est le monument
+le plus curieux qui nous reste de la langue et de l'histoire des
+Normands sous la domination de leurs ducs. On en doit une bonne dition
+ M. Fr. Pluquet, 2 vol. in-8<sup>o</sup>, Rouen, 1827.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LECTION DE HUGUES CAPET.
+<span class="medium">987.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Charles, qui tait frre de Lothaire
+et oncle paternel de Louis, alla Reims trouver le mtropolitain,
+et lui parla ainsi de ses droits au trne: Tout
+le monde sait, vnrable pre, que, par droit hrditaire,
+je dois succder mon frre et mon neveu.
+Car bien que j'aie t cart du trne par mon frre,
+cependant la nature ne m'a refus rien de ce qui
+constitue l'homme; je suis n avec tous les membres
+sans lesquels on ne saurait tre promu une dignit
+quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
+d'exiger avant tout de ceux qui doivent rgner,
+la naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi
+donc, puisque mon frre n'est plus, puisque mon
+neveu est mort et qu'ils n'ont laiss aucune descendance,
+pourquoi suis-je repouss du territoire
+que tout le monde sait avoir t possd par mes anctres?
+Mon frre et moi avons survcu notre pre;
+mon frre possda tout le royaume et ne me laissa
+rien. Sujet de mon frre, je n'ai point combattu avec
+moins de fidlit que les autres; je n'ai rien eu, je
+puis le dire, de plus cher que son salut. Maintenant,
+repouss et malheureux, qui puis-je mieux m'adresser
+qu' vous, lorsque tous les appuis de ma race
+sont teints? A qui aurai-je recours, priv d'une protection
+honorable, si ce n'est vous? Par qui, sinon
+par vous, serai-je rintgr dans les honneurs paternels?
+Plaise au ciel que les choses se passent d'une
+manire convenable pour moi et pour ma fortune!
+Repouss, que pourrais-je tre autre chose qu'un
+spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+toucher par un sentiment d'humanit, soyez compatissant
+pour un homme prouv par tant de revers.</p>
+
+<p>Lorsque Charles eut termin ses plaintes, le mtropolitain,
+ferme dans sa rsolution, lui rpondit ce peu de
+mots: Tu t'es toujours associ des parjures, des sacrilges,
+ des mchants de toute espce, et maintenant
+encore tu ne veux pas t'en sparer; comment peux-tu,
+avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher
+arriver au souverain pouvoir? Et comme Charles rpondait
+qu'il ne fallait pas abandonner ses amis, mais
+plutt en acqurir d'autres, l'vque se dit en lui-mme:
+Maintenant qu'il ne possde aucune dignit, il s'est li
+avec des mchants dont il ne veut en aucune faon
+abandonner la socit; quel malheur ce serait pour les
+bons s'il tait lu au trne! Enfin, il rpondit
+Charles qu'il ne ferait rien sans le consentement des
+princes, et il le quitta.</p>
+
+<p>Charles perdant l'espoir de rgner, s'en retourna en
+Belgique, en proie au dcouragement. Au temps fix,
+les grands de la Gaule, qui s'taient lis par serment, se
+runirent Senlis. Lorsqu'ils se furent forms en assemble,
+l'archevque, de l'assentiment du duc, leur
+parla ainsi: Louis, de divine mmoire, ayant t enlev
+au monde sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper
+srieusement de chercher qui pourrait le remplacer
+sur le trne, pour que la chose publique ne restt
+pas en pril, abandonne et sans chef. Voil pourquoi
+dernirement nous avons cru utile de diffrer cette
+affaire, afin que chacun de vous pt venir ici soumettre
+ l'assemble l'avis que Dieu lui aurait inspir,
+et que de tous ces sentiments divers on pt
+induire quelle est la volont gnrale. Nous voici runis;
+sachons viter par notre prudence, par notre
+bonne foi, que la haine n'touffe la raison, que l'affection
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+n'altre la vrit. Nous n'ignorons pas que
+Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit
+arriver au trne que lui transmettent ses parents.
+Mais si l'on examine cette question, le trne ne s'acquiert
+point par droit hrditaire, et l'on ne doit
+mettre la tte du royaume que celui qui se distingue
+non-seulement par la noblesse corporelle,
+mais encore par les qualits de l'esprit, celui que
+l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimit.
+Nous lisons dans les annales, qu' des empereurs de
+race illustre que leur lchet prcipita du pouvoir,
+il en succda d'autres tantt semblables, tantt diffrents;
+mais quelle dignit pouvons-nous confrer
+Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
+nerve, enfin qui a perdu la tte au
+point de servir un roi tranger, et de se msallier une
+femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
+puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une
+famille de ses vassaux devnt reine et domint sur
+lui? Comment marcherait-il aprs celle dont les pres
+et mme les suprieurs baissent le genou devant lui
+et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement
+la chose et considrez que Charles a t
+rejet plus par sa faute que par celle des autres. Dcidez-vous
+plutt pour le bonheur que pour le malheur
+de la rpublique. Si vous voulez son malheur,
+crez Charles souverain; si vous tenez sa prosprit,
+couronnez Hugues, l'illustre duc. Que l'attachement
+pour Charles ne sduise personne; que la haine
+pour le duc ne dtourne personne de l'utilit commune;
+car si vous avez des blmes pour le bon,
+comment louerez-vous le mchant? Si vous louez le
+mchant, comment mpriserez-vous le bon? Eh! quels
+sont ceux que menace la Divinit elle-mme, par ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+paroles: Malheur vous qui dites que le mal est bien;
+qui donnez aux tnbres le nom de lumire et la
+lumire le nom de tnbres.&mdash;Donnez-vous donc pour
+chef le duc, recommandable par ses actions, par sa
+noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
+trouverez un dfenseur non-seulement de la chose
+publique, mais de vos intrts privs. Grce sa bienveillance,
+vous aurez en lui un pre. Qui en effet
+a mis en lui son recours et n'y a point trouv
+protection? Qui, enlev aux soins des siens, ne leur
+a pas t rendu par lui?</p>
+
+<p>Cette opinion proclame et accueillie, le duc fut, d'un
+consentement unanime, port au trne, couronn Noyon
+le 1<sup>er</sup> juin par le mtropolitain et les autres vques, et
+reconnu pour roi par les Gaulois, les Bretons, les Normands,
+les Aquitains, les Goths, les Espagnols et les
+Gascons. Entour des grands du royaume, il fit des dcrets
+et porta des lois selon la coutume royale, rglant
+avec succs et disposant toutes choses. Pour mriter tant
+de bonheur, et excit par tant d'vnements prospres,
+il se livra une grande pit. Voulant laisser avec certitude
+aprs sa mort un hritier au trne, il voulut se
+concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
+avec eux, il envoya d'abord des dputs au mtropolitain
+de Reims, alors Orlans, et lui-mme alla le
+trouver ensuite pour faire associer au trne son fils
+Robert. L'archevque lui ayant dit qu'on ne pouvait
+rgulirement crer deux rois dans la mme anne, il
+montra aussitt une lettre envoye par Borel, duc de
+l'Espagne citrieure, prouvant que ce duc demandait
+du secours contre les Barbares. Il assurait que dj une
+partie de l'Espagne tait ravage par l'ennemi, et que
+si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes
+de la Gaule, elle passerait tout entire sous la domination
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+des Barbares. Il demandait donc qu'on crt un
+second roi, afin que si l'un des deux prissait en combattant,
+l'arme pt toujours compter sur un chef. Il
+disait encore que si le roi tait tu et le pays ravag,
+la division pourrait se mettre parmi les grands, les mchants
+opprimer les bons, et par suite la nation entire
+tomber en captivit.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Richer</span>, <cite>Histoire</cite>, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la collection
+des documents publis par la Socit de l'histoire de France.)</p>
+
+<p>Richer, moine de Reims, crivit son histoire de 995 998; elle comprend
+la priode de temps qui s'coule de 888 998. Richer avait tudi aux
+coles de Reims, les plus importantes de la France cette poque; il y fit de
+fortes tudes et devint un homme trs-savant. Son histoire est un des
+ouvrages les plus remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le
+manuscrit autographe de Richer a t dcouvert en 1833, dans la bibliothque
+de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donn une trs-bonne dition.
+M. Guadet l'a reproduite dans l'dition qu'il a publie pour le compte de la
+Socit de l'histoire de France; mais il y a ajout une excellente traduction
+et de trs-prcieuses notes et dissertations.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBRON.<br />
+<span class="medium">991.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Lorsque Adalbron connut parfaitement les habitudes
+de Charles et des siens, et qu'il fut sr de n'tre
+souponn de personne, il machina diverses ruses, et
+pour rentrer en possession de la ville et pour livrer au
+roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec
+celui-ci, l'assurant toujours plus de son dvouement;
+il offrit mme de se lier par un serment formel,
+s'il le fallait. Il employa tant d'astuce et d'adresse
+qu'il jeta un voile pais sur sa dissimulation, au point
+qu'une nuit, dans un souper o il se montrait trs-gai,
+Charles, qui tenait une coupe d'or o il avait fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+tremper dans du vin, du pain coup en morceaux, la
+lui prsenta aprs y avoir bien rflchi, et lui dit:
+Puisque, d'aprs les dcrets des pres, vous avez
+sanctifi aujourd'hui des rameaux verts; puisque
+vous avez consacr le peuple par vos saintes bndictions;
+que vous nous avez offert nous-mmes
+l'eucharistie; comme le jour de la passion de Notre-Seigneur
+et sauveur Jsus-Christ approche, je
+vous offre, mprisant les propos de ceux qui nient
+qu'on doive se fier vous, ce vase convenable
+votre dignit, avec le vin et le pain en morceaux.
+Buvez ce qu'il contient, en signe de fidlit ma personne;
+mais s'il n'est pas dans vos rsolutions de
+garder votre foi, abstenez-vous, de crainte de rappeler
+l'horrible personnage du tratre Judas. Adalbron
+rpondit: Je recevrai la coupe, et je boirai
+volontiers ce qu'elle contient! Charles poursuivit
+aussitt, en disant: Vous devez ajouter: et je garderai
+fidlit. Il but et ajouta: Et je garderai
+fidlit; qu'autrement je prisse avec Judas! Il
+profra encore devant les convives plusieurs autres
+imprcations semblables. La nuit approchait qui
+devait voir les larmes et la trahison. On se disposa
+aller prendre du repos et dormir pendant la matine.
+Adalbron, qui nourrissait son projet, enleva du chevet
+de Charles et d'Arnoul, pendant qu'ils dormaient, leurs
+pes et leurs armes, et les cacha dans des lieux secrets;
+puis, appelant l'huissier, qui ignorait son stratagme,
+il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un
+des siens, promettant de garder la porte pendant ce
+temps. Lorsque l'huissier fut sorti, Adalbron se plaa
+lui-mme sur le milieu de la porte, tenant son pe
+sous son vtement. Bientt, aid des siens, complices
+de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin.
+Lorsqu'en se rveillant ils aperurent leurs ennemis
+runis en troupe autour d'eux, ils sautent du lit et
+cherchent se saisir de leurs armes, qu'ils ne trouvent
+pas. Ils se demandent ce que signifie cet vnement
+matinal. Mais Adalbron leur dit: Vous m'avez rcemment
+enlev cette place, et m'avez forc de m'en
+exiler; maintenant, nous vous chassons votre tour,
+mais d'une autre manire, car je suis rest mon
+matre, mais vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.
+Charles rpondit: O vque, je me demande
+avec tonnement si tu te souviens du souper d'hier!
+Est-ce que le respect de la divinit ne t'arrtera
+pas? N'est-ce donc rien que la force du serment?
+n'est-ce rien que l'imprcation du souper d'hier?
+Et disant cela, il se prcipite sur l'vque: mais les
+soldats arms enchanent sa furie, le poussent sur son
+lit et l'y retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et
+confinent les deux prisonniers dans la mme tour, qu'ils
+ferment avec des clous, des serrures et des barres de
+bois, et o ils placent des gardes. Les cris des femmes
+et des enfants, les gmissements des serviteurs, frappent
+le ciel, pouvantent et rveillent les citoyens dans
+toute la ville. Tous les partisans de Charles se htent
+de s'enfuir, ce qu' peine mme ils peuvent excuter;
+car tout au plus taient-ils sortis, lorsque Adalbron ordonna
+de s'assurer l'instant de toute la ville, afin de
+saisir tous ceux qu'il regardait comme opposs son
+parti. On les chercha, mais on ne put les trouver. Il
+fut fait une exception en faveur d'un fils de Charles,
+g de deux ans, de mme nom que son pre, lequel
+fut except de la captivit. Adalbron envoya promptement
+des dputs au roi, alors Senlis, pour lui
+mander que la ville nagure perdue tait reconquise,
+<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
+que Charles tait pris avec sa femme et ses enfants,
+ainsi qu'Arnoul, qui s'tait trouv parmi les ennemis;
+il l'engage venir l'instant avec tous ceux qu'il
+pourra runir; qu'il ne mette aucun retard rassembler
+son arme; qu'il envoie des dputs tous ceux
+de ses voisins auxquels il a confiance, afin qu'ils viennent
+au plus tt; qu'il se hte d'arriver mme avec
+peu de monde.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Richer</span>, <cite>Histoire</cite>, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>RVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.<br />
+<span class="medium">997.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore gure
+rgn, quand dans le pays s'leva une guerre qui dut
+faire grand mal la terre. Les paysans et les vilains,
+ceux des bocages et ceux des champs, pousss par je
+ne sais quelle mauvaise ide, par vingt, par trente et
+par cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparl
+en secret et plusieurs l'ont jur entre eux que jamais
+par leur volont ils n'auront seigneur ou avou.
+Les seigneurs ne leur font que du mal, ils ne peuvent
+avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs;
+chaque jour est jour de grandes douleurs, de peine et
+de fatigue; l'an dernier tait mauvais, et pire encore est
+cette anne. Tous les jours leurs btes sont prises pour
+les aides et les corves; il y a tant de plaintes contre
+eux et de procs, et impts nouveaux et anciens, qu'ils
+ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les
+jours ils sont cits en justice; il y a tant de prvts<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+et de bedeaux<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a>, et tant de baillis vieux et nouveaux,
+qu'ils ne peuvent avoir la paix une heure; on les impose
+plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se dfendre
+en justice; chacun veut avoir cependant son
+salaire. De force on prend leurs btes, ils ne peuvent
+ni se tenir ni se dfendre, ils ne peuvent s'en garantir;
+il leur faut dguerpir de leurs terres. Ils ne peuvent
+avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs sergents<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a>;
+ils ne respectent aucune convention; et souvent
+encore on les appelle fils de chienne. Pourquoi
+nous laissons-nous faire du mal? Mettons-nous l'abri de
+leur mchancet; nous sommes hommes comme ils
+sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons
+le corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il
+ne nous faut que du c&oelig;ur seulement. Allions-nous par
+serment, et dfendons nos biens et nos personnes, et
+tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils nous veulent
+guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente
+ou quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils
+seraient bien faibles, si vingt ou trente garons de
+belle jeunesse, ils ne pouvaient se dfendre contre un
+en l'attaquant tous ensemble, avec massues et grands
+pieux, et flches et gourdins, et arcs, et haches et hallebardes;
+et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes.
+Avec le grand nombre que nous avons, contre les
+chevaliers nous nous dfendrons. Alors nous pourrons
+aller aux bois, couper des arbres et prendre notre
+choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans les
+forts la venaison. En tout nous ferons nos volonts,
+dans les bois, sur l'eau et dans les prs. Par ces dires et
+par ces paroles, et par autres encore plus folles, ils ont
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+tous approuv ce projet, et ils se sont tous jur que tous
+ensemble se soutiendront et ensemble se dfendront. Ils
+ont lu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et des
+mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
+recevront. Ne peut tre longtemps cache parole
+tant de gens porte, soit par homme, ou par sergent,
+soit par femme ou par enfant, soit par ivresse, ou par
+colre; assez tt le duc Richard out dire que les vilains
+faisaient commune, et voulaient dtruire les justices<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a>,
+ lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et
+vavasseurs. Auprs de Raoul, son oncle<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a>, il envoya,
+et cette affaire lui raconta. Le comte d'vreux tait trs-vaillant,
+et savait beaucoup de choses. Sire, dit-il,
+soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
+jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi
+vos chevaliers. Et Richard lui dit: Volontiers.
+Donc il envoya en plusieurs lieux ses espions
+et ses courriers. Raoul alla si bien piant, et par espions
+s'enqurant, qu'il atteignit et surprit les vilains
+qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a>.
+Raoul fut fort en colre; il ne veut pas les
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+mettre en jugement; il les rendit tous tristes et dolents.
+A plusieurs il fit arracher les dents; les autres il les fit
+empaler, arracher les yeux, les poings couper, tous
+il fit brler les jarrets; il lui importe peu qu'ils s'en
+plaignent. Il en fit brler d'autres tout vifs, et d'autres
+furent arross de plomb fondu; il les traita tous ainsi.
+Ils taient hideux regarder. Depuis ils ne furent vus
+dans aucun lieu qu'ils ne fussent bien connus. La commune
+en demeura l; depuis les vilains ne firent rien
+de semblable; ils se sparrent tous de ceux qui l'avaient
+organise, par la peur de leurs amis qu'ils virent dfaits
+et maltraits. Et les plus riches d'entre eux le
+payrent, et par leur bourse s'acquittrent. On ne laissa
+rien prendre de tout ce qu'on put les ranonner. Et
+les seigneurs leur firent autant de procs qu'ils purent.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>le Roman de Rou</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.<br />
+<span class="medium">1027-1029.</span></h2>
+</div>
+
+<p>La famine commena dsoler la terre, et le genre
+humain fut menac d'une prochaine destruction<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a>. Le
+temps devint si mauvais que l'on ne put trouver le
+moment pour faire les semailles ou pour faire la moisson,
+surtout cause des eaux qui inondaient les
+champs. Il semblait que les lments bouleverss se
+faisaient la guerre, et cependant ils ne faisaient
+qu'obir la vengeance de Dieu, qui punissait la mchancet
+des hommes. Toute la terre fut inonde par
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+des pluies continuelles, ce point que pendant trois ans
+on ne trouva pas un sillon bon ensemencer. Au moment
+de la moisson, les mauvaises herbes et l'ivraie couvraient
+les champs. Le boisseau de grains, dans les terres
+o il avait le mieux russi, ne produisait que le sixime
+de cette mesure. Ce flau vengeur commena d'abord
+en Orient, ravagea la Grce, puis l'Italie, se rpandit
+dans les Gaules, puis dans l'Angleterre. Tous les hommes
+en ressentirent galement les atteintes. Les grands, les
+hommes de condition moyenne et les pauvres, tous
+avaient la bouche affame et la pleur sur le front.
+Car la violence des grands avait enfin cd la disette
+gnrale. Quiconque avait vendre quelque chose
+pour manger pouvait en demander le prix le plus excessif
+et tait toujours sr de le recevoir sans difficult.
+Presque partout on vendait le boisseau de grain 60
+sous d'or; quelquefois le sixime de boisseau s'achetait
+15 sous d'or. Quand on eut mang les btes et les oiseaux
+et que cette ressource fut puise, la faim continua
+ se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut dvorer
+des cadavres ou toute autre nourriture aussi
+horrible; ou bien encore, pour chapper la mort, on
+dracinait les arbres dans les bois, on arrachait l'herbe
+des ruisseaux; mais tout tait inutile, car Dieu seul est
+le refuge contre la colre de Dieu. Hlas, le croira-t-on,
+les fureurs de la faim firent reparatre ces exemples de
+frocit, si rares dans l'histoire, et les hommes mangrent
+la chair des hommes. Le voyageur, attaqu sur la
+route, tombait sous les coups des assaillants qui dchiraient
+ses membres, les rtissaient et les dvoraient.
+D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine,
+recevaient l'hospitalit, et leurs htes les gorgeaient
+la nuit pour les manger. Quelques-uns prsentaient
+des enfants un &oelig;uf, un fruit, et les attiraient l'cart
+<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+pour les dvorer. En beaucoup d'endroits on dterra
+les cadavres pour servir ces tristes repas. Enfin ce dlire,
+cette rage, alla au point que la bte tait plus
+en sret que l'homme, car il semblait que ce ft une
+coutume dsormais tablie de manger de la chair humaine.
+Un sclrat osa mme en taler au march de
+Tournus<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a>, pour la vendre cuite, comme celle des
+animaux. Il fut arrt et ne nia point; on le garrotta et
+on le brla. Un autre alla pendant la nuit voler cette
+mme chair qu'on avait enterre; il la mangea et fut
+brl de mme.</p>
+
+<p>Il y a, prs de Mcon dans la fort de Chtenay, une
+glise isole, consacre saint Jean. Un misrable avait
+bti prs de l une chaumire o il gorgeait la nuit
+ceux qui lui demandaient l'hospitalit. Un homme y
+vint un jour avec sa femme et s'y reposa; mais en regardant
+dans les coins de la chaumire il vit des ttes
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Troubl et ple, il
+veut sortir, quoique son hte cruel s'y oppose et s'efforce
+de le retenir; mais la crainte de mourir lui donnant
+des forces, le voyageur parvient se sauver avec
+sa femme et court en toute hte la ville. Il fait connatre
+au comte Othon et tous les autres habitants
+cette horrible dcouverte. Aussitt on envoie un grand
+nombre d'hommes pour s'assurer du fait; ils s'y rendent
+en toute hte et trouvent cette bte froce dans
+son repaire avec quarante-huit ttes d'hommes qu'il
+avait gorgs et dvors. Conduit la ville, il fut jet
+au feu. Nous avons assist nous-mme son supplice.</p>
+
+<p>On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel
+nous ne croyons pas qu'on ait jamais pens ailleurs.
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+Bien des gens mlangeaient avec ce qu'ils avaient de
+farine ou de son une terre blanche semblable l'argile,
+et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle.
+C'tait le seul espoir qu'ils eussent d'chapper la
+mort, et le succs ne rpondait pas leurs v&oelig;ux. Les
+visages taient ples et dcharns, la peau se tendait
+et s'enflait, la voix devenait faible et imitait le cri
+plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de morts
+qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, allchs
+depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencrent
+ s'attaquer aux hommes. Comme on ne pouvait
+donner chaque mort une fosse particulire, cause
+de leur grand nombre, alors les gens craignant Dieu se
+mirent ouvrir des fosses, appeles communment charniers,
+o l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois
+plus quand la fosse tait assez grande. Ils gisaient l,
+confondus et mls, demi-nus, souvent mme sans aucun
+linceul. Les carrefours, les fosss dans les champs,
+servaient aussi de cimetires.</p>
+
+<p>D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que
+certaines provinces taient moins rigoureusement traites,
+quittaient leur pays, mais ils mouraient sur les
+routes. Cette terrible famine svit pendant trois ans,
+en punition des pchs des hommes. On sacrifia aux
+besoins des pauvres les ornements des glises et les
+trsors qui taient destins cet emploi; mais la juste
+vengeance du ciel n'tait pas encore satisfaite, et dans
+beaucoup d'endroits les trsors des glises furent insuffisants
+pour le secours des pauvres. Souvent aussi,
+quand ces malheureux, puiss par la faim, trouvaient
+de quoi manger, ils enflaient aussitt et mouraient.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Raoul Glaber</span>, <cite>Chronique</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p>
+
+<p>Raoul Glaber ou le Chauve, moine de m&oelig;urs assez mauvaises, mourut
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+probablement dans le monastre de Cluny; il ddia au clbre abb de
+Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il parat avoir compose en 1047.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.<br />
+<span class="medium">1066.</span></h2>
+</div>
+
+<h3>I. <em>douard roi d'Angleterre dsire lguer son royaume
+son parent Guillaume duc de Normandie.</em></h3>
+
+<p>Le roi douard avait bien vcu, et son rgne fut long;
+mais, et cela l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de
+proche parent, qui aprs lui pt avoir son royaume et
+le conserver. Il pensa part lui, quand il mourrait qui
+de son royaume hriterait. Il pensa et dit souvent
+qu'au duc Guillaume, son parent, qui tait le meilleur
+de sa famille, il voudrait donner son hritage. Robert
+son pre l'avait nourri<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a> et Guillaume l'a bien servi.
+Tout le bien qu'il a reu, il le doit cette famille. Quelque
+beau semblant qu'il ft aux autres, il n'aime nul
+homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parent,
+avec laquelle il a t lev, et cause de la valeur de
+Guillaume, il le veut faire hritier de son royaume. Il
+y avait en sa terre un snchal qui s'appelait Harold;
+c'tait un noble vassal; pour sa valeur et sa bont, il
+avait dans le royaume grande puissance; c'tait
+l'homme le plus fort du pays. Il tait puissant par ses
+vassaux et par ses amis; il avait l'Angleterre en sa
+garde, comme doit l'avoir un snchal. Par son pre
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+il tait Anglais, et par sa mre, Danois. Githa, sa mre
+tait Danoise; elle tait trs-noble dame; sa s&oelig;ur fut
+la mre du roi Kanut; la mre de Harold tait la
+femme de Godwin, et sa fille dith fut reine. Harold
+tait le favori de son roi qui avait sa s&oelig;ur pour femme.</p>
+
+
+<h3>II. <em>Harold va en Normandie.</em></h3>
+
+<p>Quand son pre fut mort, il voulut passer en Normandie
+pour dlivrer les otages<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>, dont il avait trs-grand
+piti. Il prit cong du roi douard, et le roi
+douard le dtourna bien et lui dfendit et le conjura
+de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au
+duc Guillaume, parce qu'il pourrait tre facilement
+pris au pige, car Guillaume tait trs-rus. S'il voulait
+avoir ses otages, qu'il y envoyt d'autres messagers.
+J'ai trouv cela crit; mais un autre livre me dit que le
+Roi lui ordonna d'aller auprs du duc Guillaume, son
+cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre
+aprs sa mort.</p>
+
+<p>Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons
+l'une et l'autre crite. Quelque besogne qu'il chercht,
+quelque chose qu'il voult faire, Harold se mit en
+chemin, quoi qu'il pt lui en arriver aprs. Aventure
+qui doit tre, on ne peut empcher qu'elle ne soit; et
+chose qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on
+fasse. Harold fit prparer deux nefs, et Bodeham<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>
+entra en mer. Je ne saurais vous dire qui se trompa,
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent tourna trop,
+mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
+lui fallut cingler; il ne put retourner en arrire et il
+ne put pas se cacher l. Un pcheur du pays qui avait
+t en Angleterre, et avait souvent vu Harold, l'a pi
+et reconnu au visage et la parole. Au comte de Ponthieu
+Guy il alla dire en particulier qu'il le fera beaucoup
+gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne
+vingt livres seulement, il lui en fera gagner cent; car
+tel prisonnier il lui livrera qui lui donnera pour
+ranon cent livres ou plus. Le comte l'a assur qu'il
+fera sa volont; et celui qui a dsir le gain lui
+montre Harold. Ils le mnent Abbeville. Harold, par
+un affid manda au duc de Normandie comment il est
+arriv en Ponthieu, lui qui venait d'Angleterre vers lui,
+mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait venir
+auprs de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon
+chemin. Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison
+l'a mis en prison; il le priait de le dlivrer, s'il le pouvait,
+et lui promettait de faire tout ce qu'il voudrait.
+Guy garda Harold avec grand soin; Beaurain<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a> il
+l'envoya pour l'loigner du duc Guillaume.</p>
+
+<p>Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son
+affaire. Il promit et offrit tant au comte, il le menaa
+tant et tant le flatta, que Guy rendit Harold au duc et
+que le duc se saisit de Harold. Et le duc lui a fait avoir
+le long de la rivire d'Eaulne un beau manoir. Guillaume
+tint Harold plusieurs jours, comme il devait,
+grand honneur, maint beau tournois il le fit aller trs-noblement;
+chevaux et armes lui donna, et en Bretagne
+le mena quand il dut combattre les Bretons. Pendant
+<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+ce temps le duc lui a parl si bien, que Harold lui
+a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi douard
+mourra; et, s'il veut, il prendra pour femme Adle, une
+fille qu'il a, et il s'y engagera par serment si le duc le
+demande. Guillaume y consentit. Pour recevoir ce serment
+Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux,
+on a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil;
+il fit demander toutes les reliques et les runit en
+un endroit; il en remplit toute une cuve, puis d'un
+drap de soie les fit couvrir afin que Harold ne le st et
+ne les vt pas; on ne les lui montra pas et on ne lui en
+parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur
+qu'il put choisir et le plus prcieux qu'il put trouver;
+je l'ai entendu nommer &oelig;il de b&oelig;uf<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>. Quand Harold
+tendit la main dessus, la main trembla, la chair frmit,
+puis il jura et promit, comme un homme qui affirme,
+qu'il prendra Adle, la fille du duc, et qu'il cdera
+l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir,
+selon sa force et son savoir, aprs la mort d'douard,
+s'il vit encore. Que vraiment Dieu lui aide, et les reliques
+qui sont l! Plusieurs disent: que Dieu lui octroie
+d'accomplir son serment! Quand Harold eut bais le
+reliquaire, et qu'il se fut lev sur ses pieds, vers la cuve
+le duc le mne, et le fait rester le long de la cuve; on
+te le drap qui avait tout cach, et il montre Harold
+sur quels corps saints il a jur. Harold s'pouvanta
+beaucoup des reliques qu'il lui montra.</p>
+
+<p>Quand Harold eut prpar son voyage, il prit cong
+du duc Guillaume; et Guillaume l'a invit et pri de
+tenir sa parole. Puis au dpart il l'a bais au nom de
+la foi et de l'amiti qui les unit. Harold repassa la
+mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></p>
+
+<h3>III. <em>Mort d'douard; il choisit Harold pour successeur.</em></h3>
+
+<p>Le jour vint qui ne peut manquer o chacun doit
+finir par mourir; le roi douard mourut. Il et t bien
+aise que Guillaume et son royaume; mais Guillaume
+est trop loin et tarde trop venir, et douard ne peut
+reculer son trpas. douard tait malade du mal dont
+il devait mourir; il tait prs de mourir et dj bien
+affaibli. Harold assembla ses parents, manda amis et
+autres gens, dans la chambre du roi entra et avec lui
+mena ceux qui lui convinrent. Un Anglais parla d'abord,
+comme Harold le lui avait command: Sire, dit-il, nous
+avons grand deuil<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a> de ce que nous allons vous
+perdre; de cela nous sommes effrays, nous craignons
+fort d'en devenir fous. Nous ne pouvons prolonger votre
+vie ni changer votre mort contre une autre, chacun
+doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour
+un autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort;
+vous ne pouvez chapper la mort; la poussire doit
+la poussire revenir. Il ne nous reste aprs vous nul hritier
+de vous qui nous soutienne. Vieil homme tes-vous
+dj;..... vous avez vcu une pose<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a>, et vous
+n'avez pas eu d'enfant, fils ou fille, ni autre hritier qui
+puisse vous remplacer, qui nous garde et nous maintienne,
+et devienne roi par descendance. Partout le
+pays les Anglais pleurent et crient que si vous leur
+faites dfaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
+jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes
+sans roi nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi
+que par vous. Donnez votre royaume de votre vivant
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+tel qui assurera la paix aprs vous. Que Dieu ne permette,
+et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
+roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume
+est mauvais et vaut peu ds que justice et paix y manquent...
+Ceux-ci<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a> sont les meilleurs de votre royaume,
+tous les meilleurs de vos amis; tous vous sont venus
+prier, et vous devez bien leur accorder leur demande.
+Nous vous voyons partir sitt avec peine, sauf que vous
+allez possder Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous
+demander que Harold soit roi de ce pays. Nous ne savons
+mieux vous conseiller et vous ne pouvez mieux
+faire. Ds qu'il eut nomm Harold, par la chambre
+les Anglais crient qu'il a bien parl et bien dit, et que le
+roi le devait croire. Sire, disent-ils, si tu ne le fais,
+plus de notre vie n'aurons la paix. Alors le roi s'est
+assis sur son lit et a tourn vers les Anglais son visage:
+Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donn
+mon royaume aprs ma mort au duc de Normandie;
+et ce que je lui ai donn, l'ont aucuns de vous jur.
+Donc, dit Harold qui tait debout, quoique vous ayez
+fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que votre terre
+soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je
+sais bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le
+duc et les barons qui sont avec lui et le grand nombre
+de guerriers qu'il peut lever, rien, fors Dieu, ne t'en
+pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en dise le roi,
+il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
+autre. Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le
+fit de bon c&oelig;ur): Maintenant fassent les Anglais duc
+ou roi Harold ou un autre, je l'octroie.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Robert Wace</span>, <cite>Roman de Rou</cite>. (Traduit par L. Dussieux.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p>
+<h3>IV. <em>Expdition de Guillaume en Angleterre.</em></h3>
+
+<p>Tout coup on apprit d'une manire certaine la nouvelle
+que l'Angleterre venait de perdre son roi douard
+et que Harold avait pris sa couronne. Avant que le
+peuple ait rien dcid par l'lection, et le jour mme
+o l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
+tait plong dans la douleur, ce cruel Anglais, ce tratre
+s'empara du trne aux applaudissements de quelques
+amis, et Stigand<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>, priv du saint ministre par les
+anathmes du pape, lui donna un sacre illusoire. Guillaume
+tint conseil avec les siens et rsolut de venger
+son injure par les armes; malgr l'avis de plusieurs qui
+lui objectaient que l'entreprise tait trop difficile et au-dessus
+des forces de la Normandie, il voulut reprendre
+de force l'hritage dont on le dpouillait.</p>
+
+<p>Il serait trop long de dire de quelle manire on s'y
+prit pour construire et armer les vaisseaux, pour les
+fournir de vivres et de tout ce qui est ncessaire la
+guerre, et quel zle les Normands dployrent en faisant
+ces prparatifs. Guillaume apporta aussi tous ses
+soins assurer le gouvernement et la scurit de la
+Normandie pendant son absence. Un grand nombre de
+chevaliers trangers vinrent grossir son arme, attirs
+par la rputation de gnrosit du duc et par la justice
+de sa cause. Il avait dfendu le pillage et il nourrit
+ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois
+qu'il fut retenu par les vents l'embouchure de la Dive;
+il satisfit toutes les dpenses de son arme, mais il ne
+permit pas de prendre la plus petite chose. Les troupeaux
+des paysans continurent patre dans les champs
+<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+avec autant de sret que si ces champs eussent t sacrs;
+les bls attendaient la faucille du moissonneur, respects
+par l'orgueilleux ddain du chevalier et par
+les fourrageurs. L'homme faible et dsarm voyageait
+librement en chantant sur son cheval, et voyait sans
+peur toutes ces bandes armes.</p>
+
+<p>Alors sigeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome
+le pape Alexandre, le plus digne d'tre obi et consult
+par l'glise catholique, car ses rponses taient toujours
+justes et utiles. Le duc demanda au Pape sa protection;
+et lui ayant donn avis de l'expdition qu'il prparait,
+le Pape lui donna la bannire et l'approbation de Saint-Pierre,
+afin qu'il attaqut son ennemi avec toute confiance....</p>
+
+<p>Enfin la flotte entire, rassemble avec tant de soins,
+fut pousse par le vent, de l'embouchure de la Dive et
+des ports voisins, o elle avait si longtemps attendu un
+vent favorable, vers le port de Saint-Valery. Ni le retard
+occasionn par les vents, ni les naufrages, ni la
+retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient
+jur fidlit, ne purent abattre le duc; plein de confiance
+dans le succs, il s'abandonna la protection
+divine, et lui adressa ses v&oelig;ux, ses prires et ses offrandes.
+Voulant lutter contre l'adversit par la prudence,
+il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui
+avaient pri dans les temptes, et les fit enterrer secrtement,
+et il vint au secours de la misre des autres en
+augmentant les distributions de vivres. Il sut par ses
+discours ranimer ceux qui dsespraient ou qui avaient
+peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia
+le ciel de lui en accorder de favorables, et il fit
+porter hors de l'glise le corps du bienheureux Valery,
+trs-aim de Dieu. Toute son arme assista cette pieuse
+crmonie. Enfin, le vent si longtemps attendu souffla,
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+et tous, de la voix et du geste remercirent le ciel, et
+tous, s'excitant l'envi et en tumulte, quittent la terre
+avec hte et se prparent avec ardeur commencer leur
+voyage dangereux. Il y a une si grande prcipitation, que
+l'un appelle un soldat, l'autre son compagnon, et que
+la plupart, oubliant vassaux, compagnons et tout ce qui
+peut leur tre ncessaire, ne songent qu' partir au
+plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
+empress que les autres encourage et blme ceux qui
+se htent le moins. Craignant qu'ils n'abordent avant
+le jour au rivage et dans un port ennemi ou peu connu,
+Guillaume ordonna par la voix du hraut que quand
+les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrtent pendant
+la nuit et jettent l'ancre jusqu' ce que l'on voie
+un fanal au haut de son mt; alors le son de la trompette
+donnera le signal du dpart... Dans la nuit,
+aprs cette halte, les vaisseaux levrent l'ancre. Le navire
+que montait le duc, courant avec plus d'ardeur
+la victoire, eut bientt, par sa rapidit, dpass le reste
+de la flotte, rpondant par la vitesse de sa marche
+l'impatience de son chef. Au lever du soleil, un rameur
+reut l'ordre de regarder du haut du mt s'il
+voyait venir les autres vaisseaux; il rpondit qu'il ne
+voyait rien autre chose que le ciel et la mer. Le duc
+fit alors jeter l'ancre, et pour empcher que ses gens
+ne s'abandonnassent la crainte et la tristesse, plein
+de courage et de gat, comme dans une salle de
+son palais, il prit un repas abondant o le vin ne
+manquait pas, et assura que bientt le reste de la flotte
+rejoindrait, conduit par la main de Dieu, sous la protection
+de qui il s'tait plac... Le rameur ayant regard
+une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux;
+et la troisime fois, il annona qu'il en voyait un si
+grand nombre, que les mts innombrables et presss les
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+uns contre les autres, semblaient une fort. Nous laissons
+ deviner en quelle joie se changea l'esprance du
+duc, et combien il remercia du fond du c&oelig;ur la bont
+de Dieu. Pousse par un bon vent, la flotte entra sans
+rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Guillaume de Poitiers</span>, <cite>Vie de Guillaume le Conqurant</cite>. (Traduit
+par L. Dussieux.)</p>
+
+<p>Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conqurant et l'un des
+hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un des meilleurs historiens
+du moyen ge; il a crit en latin la vie de Guillaume le Conqurant, qui
+se trouve traduite dans la collection Guizot.</p>
+</div>
+
+<h3>V. <em>Bataille d'Hastings.</em></h3>
+
+<p>Des deux cts on se dispose la bataille. Les Anglais
+avaient pass toute la nuit chanter et boire. Encore
+ivres le matin, ils marchent cependant l'ennemi sans
+hsiter; tous, pied, arms de leur hache deux tranchants,
+dfendus par un rempart de boucliers, serrs les
+uns contre les autres, ils forment un mur impntrable.
+Dans cette journe, cet ordre de bataille les aurait
+sauvs, si les Normands, selon leur coutume, n'avaient
+par une fuite simule disjoint ces masses compactes. Le
+roi Harold, aussi pied, se tenait avec ses frres auprs
+de son tendard, afin que dans ce pril commun et gal
+pour tous, personne ne pt penser fuir.</p>
+
+<p>Au contraire, les Normands avaient consacr toute la
+nuit se confesser de leurs fautes; le matin ils s'taient
+fortifis en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils
+attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume
+avait arm d'arcs et de traits le premier corps de
+bataille compos de fantassins; les cavaliers venaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+aprs, disposs en ailes spares. Le duc, avec un visage
+serein, s'cria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa
+cause comme la plus juste. Comme il demandait ses
+armes, ses serviteurs, dans leur empressement, lui mirent
+sa cuirasse de travers; il la replaa en riant: Ainsi,
+dit-il, votre valeur redressera mon duch en royaume.
+Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les
+c&oelig;urs des guerriers, et la mle commena aux cris de:
+Dieu aide<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>; on se battait avec acharnement, nul ne
+cdait des deux cts, et la journe s'avanait. Guillaume
+s'en aperut, et fit signe aux siens de lcher
+pied par une fuite simule. A la vue de cette feinte droute,
+les Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent
+qu'ils gorgeraient aisment ces fuyards, et coururent
+ leur perte. Les Normands font volte-face, chargent
+les Anglais, et les mettent en fuite leur tour. Ceux-ci
+russissent s'emparer d'une hauteur, et tandis que
+les Normands, accabls de chaleur, gravissent opinitrment
+la colline, ils les rejettent dans le terrain creux,
+leur relancent sans se fatiguer leurs propres traits, les
+accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un
+retranchement, poste favorable et vivement souhait,
+est emport par eux, et l ils massacrent tant de
+Normands, que le foss, combl par les cadavres, tait
+de niveau avec la plaine. La victoire hsita se dcider
+pour l'un ou l'autre parti, tant que l'me
+et le corps d'Harold ne furent point spars. Celui-ci,
+non content d'animer les siens, faisait bravement
+l'office de chevalier; il frappait les ennemis qui venaient
+ sa porte: nul ne l'approchait impunment;
+fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+ Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris,
+courait au premier rang et ne cessait de se jeter au
+plus pais de la mle. Dans cette journe, pendant
+qu'il se portait partout, furieux et les dents serres, il
+eut trois chevaux de choix tus sous lui. Ceux qui veillaient
+sur sa personne avaient beau l'engager tout bas
+ se mnager, son courage magnanime fut infatigable,
+jusqu' ce que Harold, perc la tte d'un coup de flche,
+eut succomb et eut livr par sa mort la victoire aux
+Normands. Il gisait tendu terre, quand un Normand
+lui mutila la cuisse avec son pe; acte de lchet pour
+lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dgrada
+du rang de chevalier. La droute des Anglais
+dura jusqu' la nuit. La nuit venue, les Normands,
+comme nous l'avons montr, purent se dire compltement
+vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la
+main de Dieu protgea le duc Guillaume; expos ce jour-l
+ tant de prils, il ne perdit pas une goutte de sang.
+Aprs cet heureux succs, Guillaume eut soin de faire
+ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis
+de rendre aux leurs les mmes devoirs, sans tre inquits.
+La mre d'Harold ayant redemand le corps de
+son fils, il le rendit sans ranon, quoiqu'elle lui et fait
+offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans
+l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
+ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et o
+il avait des chanoines sculiers. Cette journe, qui changea
+la face de l'Angleterre et o tant de sang fut vers,
+avait t annonce par une grande comte d'un rouge
+sanglant et longue queue, qui apparut au commencement
+de cette anne-l.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>. (Trad. par Huillard-Brholles.)</p>
+
+<p>La clbre chronique appele <cite>Historia Major Anglorum</cite>, est l'&oelig;uvre de
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. Roger de Wendover est
+l'auteur prsum de la chronique jusqu'en 1234; Matthieu Paris, moine de
+Saint-Albans, homme fort instruit et jouissant d'une grande considration,
+rdigea la chronique de 1235 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre
+d'autres ouvrages. M. Huillard-Brholles a publi, en 1840, une excellente
+traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8<sup>o</sup>, prcdes d'une introduction
+de M. le duc de Luynes.</p>
+</div>
+
+<h3>VI. <em>Couronnement de Guillaume; conqute de l'Angleterre.</em></h3>
+
+<p>L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume,
+entra Londres au milieu de l'enthousiasme du
+clerg et du peuple et des acclamations de la foule qui le
+saluait roi. Il fut couronn le jour de la Nativit de N. S.
+per Eldred, archevque d'York; car il ne voulut pas tre
+consacr par l'archevque de Cantorbry Stigand, qui ne
+tenait pas lgitimement cette haute dignit. Puis les
+seigneurs lui prtrent hommage, lui jurrent fidlit;
+et aprs avoir reu des otages, il se vit bien assur sur
+son trne et redout de tous ceux qui avaient eu des prtentions
+au souverain pouvoir. Il rduisit villes et chteaux,
+leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit
+voile vers la Normandie avec les otages et d'immenses
+trsors. Otages et trsors furent renferms dans des
+forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint promptement
+en Angleterre pour rcompenser ses compagnons
+normands, ceux qui l'avaient aid dans la plaine
+d'Hastings conqurir le territoire, et pour leur distribuer
+largement les terres et les possessions des Anglais
+dpouills; le peu qui resterait ceux-ci devait
+tre frapp d'un servage ternel. Ce partage irrita les
+nobles du pays. Les uns se rfugirent auprs du roi
+d'cosse Malcolm; les autres gagnrent les lieux dserts
+et les forts, et dans la vie farouche qu'ils y menaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+troublrent maintes fois la scurit des Normands....
+Dans ce mme temps, le roi Guillaume mit
+le sige devant la ville d'Oxford, qui lui rsistait. Ce fut
+l que du haut des murs, un des assigs mettant
+l'air la partie infrieure de son corps, fit entendre en
+drision des Normands un sale bruit. Cet affront transporta
+de colre Guillaume, qui s'empara facilement de
+la ville. De l il marcha sur York, qu'il dtruisit presque
+entirement, aprs en avoir fait prir les habitants par
+le fer ou dans les flammes. Ceux qui purent chapper
+ ce dsastre se rfugirent en cosse auprs du roi
+Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais
+proscrits, cause de Marguerite, s&oelig;ur d'Edgar<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a>,
+qu'il avait pouse. Il s'autorisait de cette union pour
+dvaster par le pillage et l'incendie les provinces qui
+bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume rassembla
+un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins,
+se dirigea vers les comts du Nord, fit raser
+champs, villes, bourgades, lieux fortifis, livra au feu
+toute plantation, et cela surtout dans les provinces maritimes,
+tant cause de sa colre, que parce que le bruit
+courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait
+que sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne
+pt trouver aucune subsistance. Le roi Malcolm vint
+alors se mettre sous la main de Guillaume et faire sa
+soumission. Ensuite Guillaume, ayant rduit les villes
+et les chteaux, et leur ayant donn des gouverneurs
+ lui, passa en Normandie, emmenant les otages anglais
+et un immense butin; mais revenu peu de temps aprs
+en Angleterre, il distribua largement les possessions
+<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+et les terres des Anglais ses compagnons d'armes, et
+ceux qui avaient combattu avec lui la bataille d'Hastings.
+Le peu qui resta aux nationaux fut soumis un
+ternel servage. Alors Edgar, neveu d'douard et lgitime
+hritier du trne, quitta l'Angleterre; il serait trop
+long d'numrer par leur nom les vques, les clercs et
+tous les autres gens illustres qui partagrent cette fuite.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>. (Trad. par Huillard-Brholles.)</p>
+
+<h3>VII. <em>Violences des Normands en Angleterre.</em></h3>
+
+<p>Guillaume donna de grandes richesses et de grands
+honneurs Eustache de Boulogne, Robert de Mortain,
+Guillaume d'vreux, Robert d'Eu, Geoffroy fils de Rotrou
+comte de Mortagne, et bien d'autres seigneurs
+que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi
+que les trangers devenaient les matres des biens des
+Anglais, dont on tuait cruellement les fils, ou qui taient
+obligs de s'enfuir pour toujours dans les pays voisins.
+On dit que le roi recevait chaque jour, des seuls
+revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060
+livres sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce
+qu'il recevait en prsent ou pour le rachat des crimes,
+et les nombreuses taxes qui grossissaient sans cesse
+son trsor. Guillaume fit faire des recherches exactes
+dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
+composait le fisc au temps du roi douard. Il donna
+des terres ses chevaliers, et s'arrangea de telle sorte
+qu'il devait y en avoir toujours 60,000 dans le royaume
+prts excuter rapidement les ordres du roi. Les
+Normands, devenus les matres d'immenses richesses
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+rassembles par d'autres, perdaient toute mesure, et
+devenus prodigieusement orgueilleux, tuaient sans
+piti les gens du pays que la justice de Dieu avait
+punis de leurs crimes. Les filles les plus nobles devenaient
+le jouet des cuyers les plus mprisables. Les
+femmes de la plus haute naissance taient plonges dans
+l'affliction, et, prives des consolations de leurs maris
+ou de leurs amies, aimaient mieux mourir que de supporter
+une pareille existence. De misrables parasites,
+gonfls d'orgueil, s'tonnaient de leur nouvelle puissance
+et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
+pouvaient vouloir.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. IV.</p>
+
+<p>Orderic Vital, n en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 l'abbaye de
+Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire commence l're
+chrtienne et finit en 1141. Cette chronique a t traduite en entier par
+M. Dubois dans la collection Guizot.</p>
+</div>
+
+<h3>VIII. <em>Mme sujet.</em></h3>
+
+<p>L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands
+avaient accompli sur la nation des Anglais les terribles
+dcrets de Dieu, alors qu'on aurait eu peine trouver
+dans tout le royaume un seul homme puissant qui ft
+de race anglaise; que tous taient plongs dans l'effroi
+et courbs sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais
+tait devenu un titre humiliant, le royaume d'Angleterre
+eut souffrir une foule d'impts injustes et de
+coutumes excrables. Plus les principaux indignes s'efforaient
+de faire triompher le bon droit, plus la violence
+s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers
+taient les premiers auteurs de toutes les injustices.
+<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
+Celui qui s'emparait d'un cerf ou d'un chevreuil
+avait les yeux crevs, et on ne trouvait personne qui
+s'oppost de pareilles lois; car ce roi farouche aimait
+les btes sauvages comme un pre aime ses enfants. Enfin,
+par un caprice tyrannique, il exigea qu'on rast
+des bourgades o vivaient des familles, des glises o
+l'on se livrait la prire, afin de donner libre carrire
+aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que trente
+milles et plus de terrain labourable furent rduits en
+fort pour servir d'asile aux btes fauves<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a>.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>la Grande-Chronique</cite>, traduction de M. Huillard-Brholles,
+t. I, p. 46.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PHILIPPE 1<sup>er</sup> POUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.<br />
+<span class="medium">1092.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Vers cette poque, des dsordres honteux clatrent
+dans le royaume de France. Bertrade, comtesse d'Anjou<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+craignait que son mari ne la traitt comme il
+avait trait les deux prcdentes et redoutait de se voir
+rpudie comme une vile concubine. Pleine de confiance
+dans sa noblesse et dans sa beaut, elle dpcha
+ Philippe, roi des Franais, un fidle serviteur pour lui
+faire connatre ses projets; elle ne voulait pas tre rpudie
+et devenir un objet de mpris; pour cela, elle
+tait rsolue abandonner la premire son mari et en
+prendre un autre. Le roi voluptueux, averti des projets
+de cette femme coquette, consentit au crime et la reut
+avec joie lorsqu'elle vint en France aprs avoir quitt
+son mari. Alors il rpudia sa pieuse femme<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a>, qui lui
+avait donn deux enfants, Louis et Constance, et il pousa
+Bertrade, qui avait demeur environ quatre ans avec
+Foulques, comte d'Anjou. Odon, vque de Bayeux, consacra
+cette dtestable union; et le roi adultre lui donna
+en rcompense de ce funeste service les glises de la
+ville de Mantes, qu'il possda quelque temps.</p>
+
+<p>Aucun autre vque de France n'avait voulu faire
+cette conscration impie. Tous, voulant suivre rigoureusement
+les rgles ecclsiastiques, prfrrent plaire
+Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de cette
+honteuse union, la frapprent d'anathme d'un commun
+accord. Ainsi l'impudente courtisane abandonna le
+comte adultre pour vivre jusqu' la mort avec le roi
+adultre. O douleur! L'horrible crime de l'adultre
+fut consomm sur le trne du royaume de France.
+Ainsi furent produites entre deux puissants rivaux des
+causes de trouble et de guerre. Mais Bertrade, par son
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+adresse apaisa leur ressentiment, et sut par son esprit
+les rconcilier et les faire asseoir la mme table dans
+un splendide banquet, o elle les servit l'un et l'autre
+avec grce et leur satisfaction.</p>
+
+<p>Le pape Urbain envoya en France des lgats du sige
+des aptres. Il tana le roi perverti; il le blma d'avoir
+rpudi son pouse lgitime et de s'tre uni, malgr la dfense
+de Dieu, une femme adultre. Mais Philippe, endurci
+dans le crime, repoussa les avis des prlats qui
+l'exhortaient changer de vie, et resta plong dans les
+impurets de l'adultre, et eut de sa concubine deux fils,
+Philippe et Florus. Durant prs de quinze ans, pendant
+les pontificats d'Urbain et de Pascal, le roi fut interdit,
+ne porta jamais la couronne et ne clbra aucune crmonie
+royale; partout o il arrivait, aussitt que le
+clerg en tait inform, les cloches cessaient de sonner
+et les clercs de chanter; le deuil tait public et le culte
+n'tait plus clbr qu'en particulier tant que le roi
+excommuni restait dans le diocse. Cependant les
+vques dont il tait suzerain lui avaient permis,
+cause de sa dignit royale, d'avoir un chapelain qui lui
+disait la messe en particulier ainsi qu' ses gens.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. 8.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRCHA LA CROISADE.<br />
+<span class="medium">1095.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Un prtre nomm Pierre, qui tait n Amiens et avait
+d'abord t ermite, entreprit de persuader les chrtiens
+d'aller au secours de Jrusalem; il prcha d'abord
+la croisade dans le Berry et fit entendre ensuite par
+toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entran
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+par sa parole, vques, abbs, clercs et moines, laques
+les plus nobles, princes de divers royaumes, tout le
+peuple, les purs aussi bien que les impurs, les assassins,
+les voleurs, les parjures, enfin tous ceux qui taient
+chrtiens, les femmes mme, tous pousss par la volont
+de faire pnitence rsolurent d'aller en terre sainte. Il
+faut dire pourquoi Pierre l'ermite se mit prcher ce
+voyage et comment il devint le chef des plerins.</p>
+
+<p>Pierre s'tait rendu, quelques annes auparavant,
+ Jrusalem pour y faire ses prires. Il avait vu s'accomplir
+dans le spulcre du Sauveur des faits tellement
+abominables qu'il fut rempli d'horreur et
+de tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs
+de ces impits. Indign de ces crimes, il demanda au
+patriarche de Jrusalem comment il laissait souiller les
+lieux saints par les paens et les impies; pourquoi il leur
+permettait de drober les offrandes des fidles; pourquoi
+il tolrait que le saint spulcre ft chang en un
+lieu de scandale, que les chrtiens fussent battus, les
+plerins dpouills et vexs de toutes faons. A ce discours,
+le vnrable patriarche rpondit pieusement:
+O chrtien fidle, tu brises par tes paroles notre c&oelig;ur
+paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
+grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos
+ennemis. Il faut sans cesse racheter la vie par des tributs
+ou prir dans les supplices; nos dangers deviendront
+plus grands si les chrtiens, grce toi, ne viennent
+nous dlivrer. Pierre lui rpondit: Pre vnrable,
+je comprends et je reconnais maintenant combien
+sont faibles les chrtiens qui habitent ici et quelles perscutions
+vous font subir les paens. Aussi, pour vous
+dlivrer et purifier les lieux saints, j'irai, avec l'aide de
+Dieu, s'il veut m'accorder un retour heureux, j'irai parler
+au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux comtes,
+<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage
+et quels maux vous supportez. Le temps est venu de
+leur faire connatre tout cela.</p>
+
+<p>Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint spulcre,
+et s'endormit, fatigu de ses veilles et de ses
+prires. Il vit en songe J.-C. dans toute sa majest, qui
+parla ainsi l'humble crature: Pierre, lve-toi, et
+va trouver le patriarche; il te donnera comme signe de
+notre alliance des lettres scelles du sceau de la sainte
+croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connatre
+les humiliations qui affligent notre peuple et les lieux
+saints; excite les fidles venir purifier Jrusalem et
+y rtablir les saints offices. Les portes du paradis seront
+ouvertes aux lus.</p>
+
+<p>La vision disparut aprs cette rvlation digne du
+Seigneur, et Pierre se rveilla. Au point du jour, aprs
+tre sorti du temple, il alla raconter au patriarche l'apparition
+du Seigneur, et le pria de lui donner, comme
+signe de sa mission divine, des lettres scelles du sceau
+de la croix. Le patriarche y consentit, et en les prparant
+lui rendit des actions de grces. Pierre se hta de
+revenir dans son pays pour remplir sa mission. Il traversa
+la mer, non sans crainte, dbarqua Bari et se
+rendit Rome. Il fit connatre l'Apostole<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a> la mission
+que Dieu et le patriarche lui avaient donne et les insultes
+que les paens commettaient envers les lieux saints
+et les plerins. L'Apostole couta ce discours avec attention
+et bonne volont, et promit d'obir aux ordres et
+aux volonts de Dieu.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la premire
+<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+croisade, ne fit pas partie de l'expdition, mais recueillit avec beaucoup de
+soins tous les lments de son histoire, qui est la meilleure relation que l'on
+ait de la premire croisade. Son histoire s'arrte en 1120.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CONCILE DE CLERMONT.<br />
+<span class="medium">1095.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Aussitt que le pape Urbain fut arriv sur le sol de
+notre pays, les habitants des villes, des bourgs et des
+campagnes l'accueillirent avec joie et se portrent en
+foule sa rencontre, car personne ne se souvenait d'avoir
+entendu dire que le Pape ft jamais venu visiter ces
+contres. L'anne 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le
+Pape convoqua un concile, en fixant le lieu de sa runion
+dans la ville des Arvernes, qui a chang de nom et
+qui s'appelle maintenant Clermont, illustre par Sidoine,
+le plus loquent des vques. Ce concile fut
+d'autant plus populaire que chacun tait dsireux de
+contempler le visage et d'couter les paroles d'un aussi
+grand personnage et qu'on n'avait pas l'habitude de
+voir; aussi, indpendamment des vques et des abbs
+qui sigrent sur les bancs les plus levs, au nombre
+de quatre cents environ, selon quelques personnes qui
+les comptrent, tous les hommes lettrs de la France entire
+et des comts qui en font partie arrivrent Clermont,
+et l'on vit ce pape tout intelligent prsider l'assemble
+avec une gravit calme, une politesse mesure,
+et, pour parler comme Sidoine, rpondre avec une loquence
+persuasive toutes les objections qu'on lui faisait.
+Cet homme trs-illustre couta avec une grande
+bont, qui fut bien remarque, les interminables discours
+de ceux qui soutenaient devant lui leurs procs,
+et il eut toujours soin de traiter tout le monde galement
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+et de ne faire d'autres distinctions que celles exiges
+par la loi de Dieu.</p>
+
+<p>Le roi Philippe (I<sup>er</sup>) tait alors dans la trente-septime
+anne de son rgne; il avait rpudi Berthe, sa femme
+lgitime, pour pouser Bertrade, femme du comte d'Anjou.
+Le Pape n'hsita pas excommunier le roi des
+Franais, repoussa les sollicitations des grands aussi bien
+que les plus riches prsents, et ne se laissa point intimider
+par la considration qu'il se trouvait en ce moment
+dans l'intrieur du royaume. Comme il l'avait
+rsolu avant de venir en France, et parce que c'tait le
+principal but de son voyage, le Pape fit tous ceux qui
+assistaient au concile<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a> un long discours dans lequel
+il fit connatre ses projets, mais dont aucun de ceux
+qui l'entendirent ne conserva le souvenir complet. Son
+loquence tait aide par sa science littraire, et il
+parlait en latin<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a> avec la facilit d'un avocat qui parle
+sa langue maternelle<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a>. Lorsque le Pape eut fini son
+discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint
+Pierre, tous ceux qui feraient le v&oelig;u d'aller en terre
+sainte, et la confirma en vertu de son autorit apostolique.
+Il tablit ensuite un signe qui devait faire connatre
+ceux qui auraient pris cette bonne rsolution, et
+qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture
+de chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre
+pour Dieu du sceau de la Passion du Seigneur,
+et il leur ordonna de coudre sur leurs habits ou leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+manteaux, un morceau d'toffe coup en forme de croix.
+Le Pape dcida en outre que, si aprs avoir pris cette
+marque distinctive, ou aprs avoir fait son v&oelig;u publiquement,
+quelqu'un renonait cette bonne intention
+en cdant de coupables regrets ou aux prires de ses
+parents, il serait excommuni pour toujours, moins
+que, se repentant, il n'accomplt le v&oelig;u qu'il aurait
+honteusement refus d'accomplir. En mme temps le
+Pape menaa de l'excommunication tous ceux qui pendant
+trois ans seraient assez impies pour faire du mal
+aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux qui feraient
+partie de l'expdition. Enfin le Pape confia le
+soin de diriger l'entreprise un homme digne des plus
+grands loges, l'vque du Puy (Adhmar de Monteil).</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Histoire de la Croisade</cite>, livre II.</p>
+
+<p>Guibert de Nogent, abb de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le diocse
+de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a crit une histoire de la
+premire croisade sous le titre de: <cite>Gesta Dei per Francos</cite>, des mmoires sur
+sa vie, et divers ouvrages religieux.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LA TRVE DE DIEU.<br />
+<span class="medium">1096.</span></h2>
+
+<p class="subh">L'archevque de Rouen, Guillaume, runit en concile, Rouen, ses suffragants
+qui adoptrent unanimement les dcisions du concile de Clermont,
+et laissrent la postrit l'acte suivant.</p>
+</div>
+
+<p>Le saint concile a ordonn que la trve de Dieu sera
+strictement observe depuis le dimanche avant le commencement
+du jene jusqu' la seconde frie<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a> au
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+lever du soleil, aprs l'octave de la Pentecte, et depuis
+la quatrime frie avant l'Avent du Seigneur, au
+coucher du soleil, jusqu' l'octave de l'piphanie; et
+pendant toutes les semaines de l'anne, depuis la quatrime
+frie, au coucher du soleil, jusqu' la seconde
+frie au lever du soleil; il en sera de mme pendant
+toutes les ftes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et pendant
+toutes les ftes des Aptres et leurs vigiles; de sorte
+que nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le
+blesser, ni le tuer, ni prendre btail ou butin.</p>
+
+<p>Il a t de plus ordonn que toutes les glises et leurs
+dpendances, les moines et les clercs, les religieuses et
+les femmes, les plerins et les marchands, et leurs
+serviteurs, les b&oelig;ufs et les chevaux de labour, les laboureurs
+conduisant charrue ou herse et les chevaux
+qui leur servent herser, les hommes se rfugiant auprs
+de leurs charrues, les terres des saints et le revenu
+des clercs, jouiraient d'une paix perptuelle, afin que
+jamais, quel que soit le jour, on ne vienne les attaquer,
+les prendre, les dpouiller ou leur faire aucun dommage.</p>
+
+<p>Il a t de plus ordonn que tous hommes gs de
+douze ans et au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils
+observeraient en entier la trve de Dieu, telle qu'elle
+est dtermine prcdemment. Je jure qu' l'avenir je
+garderai fidlement cet tablissement de la trve de
+Dieu, comme elle est indique ici, et que j'assisterai
+mon vque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne
+voudraient pas la jurer ou l'observer; de sorte que si
+l'un ou l'autre me disent de marcher contre ces hommes,
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+je ne me sauverai pas et je ne me cacherai pas; au contraire,
+je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre
+eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais
+dessein et selon ma conscience: que Dieu et les saints me
+soient donc en aide!</p>
+
+<p>Le saint concile a encore dcid que l'excommunication
+serait lance contre tous ceux qui refuseraient de
+faire ce serment ou qui enfreindraient la trve de Dieu,
+et contre ceux qui communiqueraient avec eux, aussi
+bien que contre les prtres qui les admettraient la communion
+ou la sainte messe. On a frapp de la mme
+peine les faussaires, les voleurs, les recleurs et ceux
+qui se runissent dans les chteaux pour se livrer au
+brigandage, aussi bien que les seigneurs qui leur donneraient
+asile. En vertu de l'autorit apostolique et de la
+ntre, nous dfendons que l'on fasse aucun service
+chrtien dans les domaines de ces seigneurs.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. 9.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PRPARATIFS ET DPART DES PREMIERS CROISS.</h2>
+</div>
+
+<p>Aussitt que fut termin le concile de Clermont, qui
+s'tait tenu dans le mois de novembre, vers l'octave de
+la Saint-Martin, il s'leva un grand mouvement par toute
+la France; quand quelqu'un avait connaissance des
+ordres du Pape, aussitt il allait prier ses voisins et ses
+parents d'aller dans <em>la voie de Dieu</em>, car on dsignait
+ainsi l'expdition projete. Les comtes et les chevaliers
+taient dsireux de faire ce voyage, mais les pauvres
+eux-mmes furent bientt enflamms d'un zle si ardent
+que, sans examiner leur pauvret ou la convenance
+de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+vendre leurs biens vil prix comme s'il se ft agi de se
+racheter de la plus dure captivit le plus vite possible.
+Il rgnait cette poque une disette gnrale, et les
+riches eux-mmes manquaient de bl; quelques-uns
+d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
+gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages,
+et le pain tant trs-cher, tchaient de trouver
+de nouveaux aliments pour le remplacer. Les hommes
+les plus puissants taient menacs de la misre qui frappait
+tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
+rjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction
+ leur cruelle avidit, et en regardant leur bl conserv
+depuis longtemps, ils supputaient ce qu'ils allaient gagner
+ vendre ces grains... Chacun conservait prcieusement
+ses provisions pendant cette famine; mais lorsque
+le Christ inspira ces multitudes innombrables le
+dsir de partir volontairement pour l'exil, l'argent du
+plus grand nombre reparut aussitt, et ce qui se vendait
+trs-cher quand tous restaient en repos, se vendit
+ vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
+voyage. On se htait tellement pour achever ses prparatifs,
+que l'on vit vendre sept brebis pour cinq deniers,
+et cela peut servir d'exemple de la diminution subite
+et inattendue de toutes les marchandises. Le manque
+de grains se changea aussi en abondance, et chacun,
+tout occup de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
+pouvait, non pas sa valeur, mais au prix qu'en offrait
+l'acheteur, afin de n'tre pas le dernier aller dans la
+voie de Dieu. On vit alors ce fait extraordinaire que
+chacun achetait cher et vendait bon march; en effet,
+dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il fallait
+emporter pour les besoins du voyage, et on vendait
+vil prix tout ce qui devait fournir l'argent ncessaire
+ ces dpenses. Ce qu'ils n'auraient pas livr malgr la
+<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+prison et la torture, ils le donnaient maintenant pour
+quelques cus.</p>
+
+<p>Mais voici une chose aussi tonnante. Quelques-uns
+de ceux qui n'avaient pas encore rsolu de prendre
+part au voyage se moquaient d'abord de ceux qui vendaient
+ainsi leurs biens vil prix, et disaient qu'ils
+seraient malheureux pendant le voyage et encore
+bien plus en revenant; puis le lendemain, saisis leur
+tour par la mme ide, ils vendaient pour quelques
+cus leurs biens, et s'en allaient avec ceux dont ils s'taient
+moqus. Les enfants, les vieilles femmes se prparaient
+aussi pour partir, et les jeunes filles et les vieillards
+les plus casss. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
+pas, mais ils espraient tre martyrs; et ils
+couraient avec joie au-devant de la mort. Ils disaient
+aux jeunes gens: Vous combattrez avec l'pe, nous gagnerons
+le Christ par nos souffrances. Ils taient si ardents
+de possder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois
+les plus vaines entreprises, sauva beaucoup de
+ces simples d'esprit, cause de leurs bonnes intentions.</p>
+
+<p>On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort
+risibles: des pauvres ferraient leurs b&oelig;ufs comme des
+chevaux, les attelaient des chariots sur lesquels ils
+mettaient quelques provisions et leurs enfants, qu'ils
+emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
+apercevaient un chteau ou une ville, de demander aussitt
+si c'tait Jrusalem......</p>
+
+<p>Pendant que les grands, obligs d'employer beaucoup
+de monde pour prparer leur dpart, perdaient
+ainsi beaucoup de temps, les pauvres suivaient en grand
+nombre Pierre l'ermite et lui obissaient comme un
+matre. J'ai su que cet homme, n Amiens, je crois,
+avait d'abord t ermite; nous le vmes plus tard parcourant
+les villes et les bourgs et prchant partout, entour
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+par le peuple, accabl de prsents et entendant
+clbrer sa saintet par de si grandes louanges, que je
+ne crois pas que personne ait jamais reu de pareils
+honneurs. Il tait fort gnreux et distribuait volontiers
+ce qu'on lui avait donn. Il rtablissait la paix dans les
+mnages dsunis et entre tous ceux qui taient brouills.
+Il paraissait quelque chose de divin dans tous ses actes
+et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle admiration
+qu'on allait jusqu' arracher les poils de son
+mulet pour les conserver comme des reliques. Il tait
+vtu d'une tunique de laine qu'il recouvrait d'un long
+manteau de bure; il avait les bras et les pieds nus; il ne
+mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de poisson
+et buvait du vin.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre II.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>DPART DES CROISS.</h2>
+</div>
+
+<p>Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations
+dans la famille, lorsqu'un mari quittait sa femme qui
+lui tait chre, ses enfants, ses biens, un pre, une
+mre, des frres, des parents! Mais ceux qui rpandaient
+tant de larmes sur des amis qui allaient s'loigner, sentaient
+leur douleur s'adoucir, en pensant que c'tait
+pour Dieu que les plerins renonaient leurs biens,
+et que ces biens leur seraient rendus au centuple.
+Alors, le mari fixait son pouse l'poque du retour. Il
+lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et
+la recommandant Dieu, il l'embrassait tendrement.
+Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son poux, et
+succombant sous le poids de sa douleur, elle tombait
+terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+perdait vivant, comme s'il tait dj mort. Mais lui,
+semblable un homme qui n'aurait pas connu la
+piti, quoique son c&oelig;ur en ft plein, ne se laissait pas
+toucher par les larmes de sa femme ou de ses enfants, et
+malgr sa profonde motion, il montrait une me
+ferme, et partait. La tristesse tait pour ceux qui restaient,
+et la joie pour ceux qui partaient.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Foucher de Chartres</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>.</p>
+
+<p>Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi de Jrusalem,
+puis chanoine du Saint-Spulcre, vivait encore en 1127. Il assista
+ la premire croisade.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CHANT COMPOS A L'OCCASION DE LA 1<sup>re</sup> CROISADE
+PAR GUILLAUME&nbsp;IX, COMTE DE POITIERS<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">&nbsp;[84]</a>.</h2>
+</div>
+
+<p>J'ai la volont de faire un chant, et je choisirai le
+sujet qui cause ma peine. Je ne serai plus attach au
+Poitou ni au Limousin.</p>
+
+<p>Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils
+en guerre, en grande crainte et en pril, et ses voisins
+l'inquiteront.</p>
+
+<p>Mon loignement de la seigneurie du Poitou m'est
+trs-pnible; je laisse la garde de Foulques d'Anjou
+ma terre et son cousin.</p>
+
+<p>Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relve, ne lui
+prtent assistance, la plupart des seigneurs qui verront
+un faible jouvenceau ne manqueront pas de lui nuire.</p>
+
+<p>S'il n'est trs-sage et vaillant, les tratres Gascons et
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+les Angevins l'auront bientt renvers quand je serai
+loign de vous.</p>
+
+<p>Fidle l'honneur et la bravoure, je me spare de
+vous; je vais outre-mer aux lieux o les plerins implorent
+leur pardon.</p>
+
+<p>Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence,
+et tout ce qui attachait mon c&oelig;ur; rien ne
+m'arrte, je vais aux champs o Dieu promet la rmission
+des pchs.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je
+vous ai offenss; j'implore mon pardon; j'offre mon repentir
+ Jsus, matre du ciel; je lui adresse la fois
+ma prire et en roman et en latin.</p>
+
+<p>Trop longtemps je me suis abandonn aux distractions
+mondaines, mais la voix du Seigneur se fait
+entendre; il faut comparatre son tribunal; je succombe
+sous le poids de mes iniquits.</p>
+
+<p>O mes amis! quand je serai en prsence de la mort,
+venez tous auprs de moi, accordez-moi vos regrets et
+vos encouragements. Hlas! J'aimai toujours la joie et
+les plaisirs, soit quand j'tais chez moi, soit quand j'en
+tais loign.</p>
+
+<p>J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et
+le sembellin<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">&nbsp;[85]</a>.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>MASSACRE DES JUIFS.</h2>
+</div>
+
+<p>La mme anne que Pierre l'ermite et Godescalc
+taient partis avec leurs armes, des troupes innombrables
+de plerins partirent de France, d'Angleterre, de
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+Flandre et de Lorraine. Entrans par l'amour de Dieu,
+et portant le signe de la croix, ces plerins arrivaient de
+tous cts, chargs d'armes, de vivres et d'objets de toute
+sorte qui leur taient ncessaires pour faire le voyage
+de Jrusalem; ces bandes venues de tous les pays et de
+toutes les villes se runissaient et formaient de grandes
+troupes parmi lesquelles on se livrait tous les excs; des
+femmes et des filles parties pour le voyage de Jrusalem
+commettaient aussi les mmes dsordres.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce fut par la volont de Dieu ou par une
+erreur de leur esprit que ces plerins se conduisirent si
+cruellement contre les juifs tablis dans toutes les villes,
+et qu'ils les massacrrent, surtout en Lotharingie<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">&nbsp;[86]</a>,
+disant qu'il fallait commencer par l leur expdition et
+la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
+commena d'abord Cologne; on attaqua les quelques
+juifs qui y demeuraient; on les blessa et on les tua sans
+piti; on dtruisit leurs maisons et leurs synagogues,
+puis les plerins se partagrent le butin. Deux cents
+juifs, effrays de ces cruauts, se sauvrent pendant la
+nuit et arrivrent Neuss en bateau; mais des plerins
+les rencontrrent, les massacrrent tous, et s'emparrent
+de tout ce qu'ils emportaient.</p>
+
+<p>Aprs, les plerins, en nombre considrable, se remirent
+en route, selon leur v&oelig;u, et arrivrent Mayence.
+Un seigneur trs-considrable de ce pays, le comte
+micon, tait dans cette ville avec une nombreuse
+troupe d'Allemands et attendait l'arrive des autres
+plerins. Les juifs de Mayence, ayant appris le massacre
+de ceux de Cologne et craignant le mme sort, essayrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+de se sauver en se rfugiant auprs de l'vque
+Rothard, et confirent sa garde leurs trsors, comptant
+que sa protection leur serait utile puisqu'il tait
+vque de la ville. L'vque cacha avec soin l'argent
+que les juifs lui donnrent garder; il les plaa sur une
+grande terrasse pour les empcher d'tre vus par le
+comte micon et par sa troupe et les sauver, son palais
+tant l'asile le plus sr pour eux. Mais micon et les
+siens se dcidrent aller attaquer le lendemain matin
+les juifs qui taient enferms dans ce lieu lev et dcouvert;
+ils enfoncrent les portes, assaillirent les juifs
+ coups de flches et de lances, en turent sept cents
+qui ne purent se dfendre contre un ennemi trop nombreux;
+ils massacrrent les femmes et les enfants. Les
+juifs voyant que les chrtiens gorgeaient jusqu' leurs
+enfants, sans piti pour leur ge, prirent les armes, mais
+pour massacrer eux-mmes leurs femmes, leurs mres
+et leurs s&oelig;urs, et, ce qui est horrible dire, les mres
+coupaient la gorge leurs enfants, aimant mieux les
+tuer que de les laisser massacrer par les chrtiens.</p>
+
+<p>Un petit nombre de juifs chappa au massacre en se
+faisant donner le baptme, bien plus pour ne pas tre
+tus que par le dsir de devenir chrtien; puis micon
+et toute cette bande innombrable d'hommes et de
+femmes, chargs de butin, continurent leur voyage
+pour Jrusalem, se dirigeant vers la Hongrie.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre I.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PRISE DE JRUSALEM.<br />
+1099.</h2>
+</div>
+
+<p>Le jour fix pour combattre tant arriv, on commena
+l'assaut. Avant de raconter ce qui se passa, je
+veux cependant mentionner ce fait. Beaucoup de personnes
+et moi-mme pensons qu'il y avait dans la ville
+au moins 60,000 hommes en tat de combattre, sans
+compter les femmes et les enfants, dont le nombre tait
+extraordinaire. Les ntres, notre avis, n'taient pas
+plus de 12,000 hommes en tat de combattre; notre
+arme comptait encore beaucoup d'hommes faibles et
+pauvres, mais ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers.
+Nous disons cela afin que vous sachiez que
+quand on entreprend au nom du Seigneur une grande
+ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain,
+et la suite de ce rcit le prouvera clairement.</p>
+
+<p>Aussitt que les ntres attaqurent les murs et les
+tours de Jrusalem, ils reurent une grle de pierres et
+de flches lances par les machines et les pierriers. Les
+serviteurs de Dieu ne se dcouragrent pas, parce qu'ils
+avaient rsolu de mourir ou de se venger en ce jour de
+leurs ennemis. Rien n'annonait encore que la victoire
+se dcidt. Pendant que les ntres approchaient des
+murs leurs machines, les assigs lancrent, outre les
+pierres et les flches, du bois et de la paille avec du feu;
+puis ils jetrent sur les machines des matires enflammes,
+afin d'arrter par le feu ceux que le fer des assigs
+ou les hautes murailles ou les fosss profonds de
+la ville n'arrteraient pas. On se battit ce jour-l depuis
+le lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement
+que je ne crois pas qu'on ait jamais mieux fait.
+Nous prions encore le Dieu tout-puissant, notre matre
+<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+et notre guide, lorsque la nuit vint augmenter nos
+craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins craignaient
+que les chrtiens ne s'emparassent de la ville pendant
+la nuit, ou tout au moins ne comblassent les
+fosss, ce qui leur permettrait de s'emparer plus facilement
+le lendemain des murailles; les ntres craignaient
+que les Sarrasins ne parvinssent brler les machines
+qu'on avait approches au pied des murs. Aussi veilla-t-on
+de part et d'autre, et le travail comme l'inquitude
+empchrent de dormir les combattants..... Des
+deux cts on fit les plus grands efforts pendant cette
+nuit. Le matin venu, les ntres, pleins d'ardeur, poussrent
+leurs machines au pied des murailles; mais les
+Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient
+neuf ou dix chacune des ntres et que nos
+attaques taient sans rsultat...... Nos machines brises
+par les pierres lances par l'ennemi, et nos soldats succombant
+aux fatigues, il ne nous restait que la misricorde
+de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste
+toujours au moment ncessaire. Vers midi, les ntres
+taient en dsordre, tant taient grands et leur fatigue et
+leur dsespoir; quelques-uns disaient dj qu'il fallait
+enlever les machines qui taient en partie brles ou
+brises, lorsqu'un chevalier, arrivant de la montagne des
+oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela les
+ntres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu
+savoir quel tait ce chevalier. Alors les ntres sortant de
+leur langueur, courent aux murailles avec des chelles
+et des cordes; quelques-uns lancent des flches embrases
+sur les matelas remplis de coton qui recouvraient les
+retranchements que les Sarrasins avaient levs devant
+la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit ces matelas
+et fit sauver les dfenseurs du retranchement.
+Alors Godefroi et les siens firent tomber sur la muraille
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+la claie qui recouvrait la partie antrieure et suprieure
+de la tour, et s'en servant comme d'un pont ils
+s'lancrent avec audace pour entrer dans la ville.
+Tancrde et Godefroi entrrent les premiers dans Jrusalem
+et y versrent une prodigieuse quantit de sang;
+les autres montrent leur suite, et les Sarrasins ne
+purent les empcher.</p>
+
+<p>Il faut encore que je raconte une chose tonnante.
+Pendant que Jrusalem tait prise par les Franais, les
+Sarrasins combattaient encore contre les gens du comte
+de Toulouse, comme si la victoire n'tait pas douteuse
+pour eux. Mais comme les ntres taient matres des
+murailles et des tours, on put voir ds lors un admirable
+spectacle. Des Sarrasins taient frapps de mort,
+ce qui tait pour eux le sort le plus doux; d'autres
+percs de flches taient obligs de se jeter du
+haut des tours; d'autres encore, aprs de longues souffrances,
+taient jets dans le feu et brls. Les rues et
+les places de la ville taient couvertes de monceaux de
+ttes, de pieds et de mains. Les fantassins et les chevaliers
+ne marchaient que sur des cadavres. Tout cela
+n'est rien auprs de ce qui se passa dans le temple de
+Salomon<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">&nbsp;[87]</a>, o les Sarrasins clbraient les crmonies
+de leur culte; si nous disions la vrit sur ce qui s'y
+passa on ne voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement
+que dans le temple et dans le portique de Salomon,
+on marchait cheval dans le sang jusqu'aux
+genoux du cavalier et jusqu' la bride du cheval<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">&nbsp;[88]</a>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+Juste et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce
+lieu ft lav par le sang de ceux qui si longtemps l'avaient
+sali par leurs blasphmes. La ville tant ainsi
+pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se rfugirent
+dans la tour de David, et ayant obtenu la vie
+sauve du comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">&nbsp;[89]</a>.</p>
+
+<p>Aprs la prise de la ville, il fut beau de voir avec
+quelle dvotion les plerins allaient au spulcre du
+Seigneur, applaudissant, pleins de joie et chantant un
+cantique d'allgresse. Ils adressaient Dieu vainqueur
+et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter.
+Ce jour nouveau, cette joie nouvelle et ternelle, l'achvement
+de cette entreprise et l'accomplissement des
+v&oelig;ux du peuple, donnaient lieu des paroles nouvelles
+et un cantique nouveau. Ce jour, jamais clbre
+dans les sicles venir, transforma notre douleur
+et nos fatigues en joie et en transports d'allgresse.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Raimond d'Agiles</span>, <cite>Histoire des Francs qui ont pris Jrusalem</cite>.</p>
+
+<p>Raimond d'Agiles tait chanoine du Puy en Velay; il suivit la croisade
+son vque, le fameux Adhmar, et devint pendant l'expdition le chapelain
+du comte de Toulouse. Il mourut probablement en terre sainte vers 1099.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>MME SUJET.</h2>
+</div>
+
+<p>Le duc Godefroi et ceux qui taient avec lui sur la
+partie suprieure de la machine jetaient de grandes
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+quantits de traits et de pierres sur les assigs et repoussaient
+ceux qui essayaient de dfendre encore la
+muraille. D'autres chrtiens, l'aide de trois mangonneaux,
+frappaient sans relche ceux qui venaient dfendre
+la muraille. Pendant ce temps, deux frres,
+nomms Ludolf et Engilbert, s'aperurent que les ennemis
+commenaient faiblir et reculer devant la
+grle de pierres qui les accablait de tous cts; comme
+ils taient prs du mur, dans l'tage du milieu de la
+machine, ils en sortirent, lancrent des arbres en
+avant sur le mur, et s'lancrent les premiers dans la
+ville, et repoussrent ceux qui taient encore sur les
+murailles. Voyant cela, Godefroi et son frre Eustache
+se htrent de descendre de l'tage suprieur de la
+machine et de courir au secours de Ludolf et d'Engilbert.
+Alors, tous les plerins, transports de joie du
+triomphe de leurs chefs, dressrent leurs chelles contre
+les murs, et s'lancrent pour pntrer dans la ville.</p>
+
+<p>Les Sarrasins, voyant les murailles occupes et les
+chrtiens se rpandre dans la ville, furent saisis d'pouvante
+et se sauvrent, la plupart cherchant un refuge
+dans le palais de Salomon, trs-grand et solide
+difice. Mais les Franais les poussrent vigoureusement
+la lance et l'pe dans les reins et arrivrent avec les
+fuyards aux portes du palais, massacrant sans relche
+les paens. Quatre cents chevaliers envoys par le roi
+de Babylone<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">&nbsp;[90]</a> avaient longtemps parcouru la ville,
+appelant les habitants aux armes ou les secourant l'occasion;
+voyant les Sarrasins en pleine droute, ils se
+sauvrent au plus vite vers la tour de David. Les chrtiens
+les poursuivirent si vivement que les Sarrasins
+<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+eurent peine le temps d'entrer dans la tour, laissant
+leurs chevaux tout brids et sells la porte; les
+chrtiens s'en emparrent. Pendant ce temps, des plerins
+s'avancrent contre une des portes de Jrusalem,
+et ayant bris les serrures et fait sauter les
+barres de fer, ouvrirent un passage la foule des
+chrtiens. On se pressa si violemment cette porte
+pour entrer, que les chevaux, dit-on, touffs et inonds
+de sueur, mordaient ceux qui les entouraient, malgr
+les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes furent renverss
+et crass sous les pieds des chevaux; des mulets
+et des hommes prirent dans cette presse. Une autre
+colonne de plerins pntra par la brche que le blier
+avait faite dans la muraille avec sa tte de fer, s'lana
+en poussant de grands cris, vers le palais de Salomon,
+et arrivant au secours de ceux qui s'y taient ports les
+premiers, massacra sans piti tous les Sarrasins qui se
+trouvaient dans cet immense palais. Le sang coula en
+si grande quantit qu'il forma des ruisseaux dans la
+cour royale, et que les hommes y trempaient leurs
+pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayrent en vain
+d'chapper au massacre et de repousser les chrtiens;
+ils en turent cependant une assez grande quantit.</p>
+
+<p>En avant des portes du palais, on trouve la citerne
+royale, si grande et si profonde qu'elle ressemble un
+lac; elle est couverte d'une toiture soutenue par des
+colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins s'taient
+rfugis sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau;
+les uns furent jets l'eau et noys, les autres furent
+tus sur l'escalier en combattant les chrtiens...... Les
+chrtiens sortirent du palais aprs y avoir massacr
+10,000 Sarrasins; ils passrent ensuite au fil de l'pe
+les troupes de paens qu'ils rencontrrent se sauvant
+dans les rues; on tuait les femmes qui s'taient rfugies
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+dans les tours du palais ou sur d'autres points levs;
+les enfants, enlevs au sein de leurs mres ou dans leurs
+berceaux, taient pris par les pieds et lancs, de sorte
+que leurs ttes se brisaient contre les murailles ou sur
+le seuil des portes. D'un ct, on tuait les Sarrasins
+coups d'pe; d'un autre coups de pierres; ni l'ge,
+ni le rang ne leur faisait viter la mort. Si un chrtien
+occupait le premier une maison ou un palais, il en devenait
+le matre et de tout ce qui y tait renferm,
+meubles, grains, huile, vin, argent, habits; bientt la
+ville tout entire fut eux.</p>
+
+<p>Pendant que les chrtiens entraient dans la ville, et
+donnaient carrire toute leur fureur en massacrant
+les paens dans le palais et dans les rues et en pillant
+les maisons, Tancrde se dirigeait vivement vers le
+temple et y entrait aprs avoir bris les serrures. Aid
+par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse
+quantit d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et
+les murailles de l'enceinte intrieure, et employa deux
+jours enlever les trsors que les Turcs avaient rassembls
+pour dcorer le temple. On dit que deux Sarrasins,
+sortis de la ville pendant le sige, avaient rvl
+ Tancrde, pour obtenir la vie sauve, la place
+o il trouverait ce trsor. Au bout de deux jours, Tancrde
+sortit du temple avec ses richesses, et les partagea
+avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau d'or et
+d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient
+ peine suffi pour le porter..... Pendant que Tancrde,
+domin par l'avarice, allait piller le temple, pendant
+que tous les princes dpouillaient les Sarrasins et s'emparaient
+de leurs demeures, et pendant que le peuple
+faisait au palais de Salomon un affreux massacre des
+paens, le duc Godefroi, ne prenant part aucun
+massacre, dposait ses armes, se couvrait d'un vtement
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+de laine, et, accompagn de trois de ses compagnons,
+Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,
+les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extrieure,
+rentrait par la porte qui est devant la montagne des
+Olives, et venait au spulcre de N.S.J.C., fils du Dieu
+vivant, pleurer, prier et rendre grces Dieu qui lui
+avait permis de voir se raliser ses plus ardents dsirs.
+.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du spulcre du
+Seigneur, plein de joie de la victoire qu'il venait de
+gagner, et rentra dans son logement pour s'y reposer.
+Toute l'arme se reposait aussi du carnage; et pendant
+cette nuit, Jrusalem, la cit du Dieu vivant et notre
+mre, ayant t rendue ses enfants par une grande
+victoire, les chrtiens accabls de fatigue se livrrent
+un profond sommeil.</p>
+
+<p>Le sixime jour de la semaine, le 15 juillet, le comte
+Raimond de Toulouse, entran par l'avarice, reut
+une grande somme d'argent et laissa partir sans leur
+faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il assigeait
+dans la tour de David, o ils s'taient retirs; mais il
+s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dpouilles,
+et garda pour lui la forteresse elle-mme. Le
+lendemain matin, jour du sabbat, trois cents Sarrasins
+qui s'taient retirs pour chapper au massacre, sur
+la partie la plus leve du palais de Salomon, supplirent
+qu'on leur accordt la vie; n'osant se fier personne
+et se voyant exposs toute sorte de dangers,
+ils ne se dcidrent quitter leur retraite que quand ils
+virent la bannire de Tancrde leve devant eux
+comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce
+gage ne les sauva pas cependant; des chrtiens indigns
+de ce pardon, entrrent en fureur et les massacrrent
+tous. Tancrde, qui tait plein d'orgueil, fut irrit
+de l'affront qu'il venait de recevoir, et sa colre ne se
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+serait pas calme sans une vengeance terrible qui risquait
+de jeter la discorde dans l'arme, si les hommes
+sages ne fussent parvenus le calmer par leurs conseils.
+Jrusalem, lui dirent-ils, a t conquise malgr les
+plus grandes difficults et malgr la mort d'un grand
+nombre des ntres; aujourd'hui elle est arrache au
+joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous
+de la perdre par cupidit, par mollesse ou par piti
+pour l'ennemi; il ne faut pas pargner les prisonniers
+et les paens qui sont encore dans la ville. Car si le roi
+de Babylone venait nous attaquer avec une forte arme,
+nous serions attaqus au dedans comme au dehors, et
+nous serions vaincus. Il est ncessaire aujourd'hui de
+tuer sans retard tous les Sarrasins et paens prisonniers
+qui doivent tre rachets ou qui sont dj rachets
+prix d'or, de peur que leurs machinations et leurs
+complots ne nous attirent quelques malheurs.</p>
+
+<p>On approuva cet avis, et le troisime jour aprs la
+victoire les chefs de l'arme firent connatre leur rsolution.
+Aussitt les chrtiens s'arment et se prparent
+ anantir la race misrable des paens qui avaient
+survcu aux premiers vnements. Les uns furent tirs
+de prison et eurent la tte coupe; les autres furent
+gorgs dans les rues ou sur les places, mesure qu'on
+les rencontrait, et tous aprs avoir rachet leur vie en
+donnant une ranon ou en obtenant grce de la piti
+des chrtiens. Les jeunes filles et les femmes taient tues
+ou lapides, et les plerins n'pargnaient ni l'ge ni le
+rang ni mme les femmes enceintes. Craignant la mort
+et frappes de terreur la vue de cette boucherie, les
+femmes et les filles se jetaient vers les plerins pendant
+qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras pour
+sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant
+de les pargner, en pleurant et en se lamentant.
+<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+Les petits enfants, voyant la triste fin de leurs parents,
+augmentaient l'horreur de ces scnes par leurs cris
+horribles et leurs larmes amres. Mais c'tait inutilement
+qu'on implorait la piti et la misricorde des
+chrtiens; leur me tait si compltement livre la
+passion du carnage, qu'ils turent tout et que pas un
+enfant la mamelle, de l'un ou de l'autre sexe, ne
+fut pargn. On dit que toutes les places de Jrusalem
+furent couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de
+femmes et d'enfants<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">&nbsp;[91]</a>.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Albert d'Aix</span>, <cite>Histoire des Croisades</cite>, livre VI.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LOUIS LE GROS.<br />
+<span class="medium">1101.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Louis, ce jeune hros, gai, gagnant tous les c&oelig;urs
+par une bont que quelques-uns prenaient pour simplicit,
+tait peine arriv l'adolescence, qu'il tait
+dj pour le royaume de son pre un dfenseur redoutable
+et courageux; il pourvoyait aux besoins des glises,
+et, ce qu'on avait nglig longtemps, il protgeait la
+scurit des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.</p>
+
+<p>Vers cette poque, il s'leva entre le vnrable Adam,
+abb de Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency,
+Bouchard, des discussions qui s'envenimrent et arrivrent
+ un tel degr d'irritation que, l'esprit de rvolte
+rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, les
+deux partis en vinrent aux armes et se combattirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+par la guerre et l'incendie. Le seigneur Louis ayant
+appris ce qui se passait, en fut indign, et contraignit
+Bouchard comparatre au chteau de Poissy devant
+le roi son pre, pour s'en remettre son jugement.
+Bouchard ayant t condamn ne voulut pas se soumettre
+ la condamnation prononce contre lui, et se
+retira en libert; mais il eut bientt subir tous les
+maux que la majest royale a droit d'infliger des sujets
+rebelles. En effet, le jeune et beau prince l'attaqua aussitt
+lui et ses adhrents, Mathieu, comte de Beaumont,
+et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, hommes
+violents et belliqueux qu'il avait gagns sa cause.
+Louis dvasta les terres de Bouchard, dtruisant les
+maisons et les petits forts, l'exception du chteau,
+ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et
+comme les rebelles persistaient vouloir se dfendre
+dans le chteau, il en fit le sige avec ses troupes et
+les Flamands de son oncle Robert, comte de Flandre. Il
+contraignit ainsi Bouchard se soumettre, le courba
+sous le joug de sa volont, et termina tout son avantage
+la querelle qui avait caus ces troubles.</p>
+
+<p>Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau,
+parce qu'il avait pris part cette guerre et
+pour d'autres raisons, surtout cause des dommages
+qu'il avait fait prouver l'glise de Beauvais. Drogon
+avait quitt son chteau, sans toutefois s'en loigner
+beaucoup, afin de pouvoir s'y rfugier promptement
+en cas de besoin. Il marcha avec des archers et des
+arbaltriers la rencontre du prince; mais le jeune
+guerrier l'attaqua et le battit si compltement qu'il ne
+lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans
+son chteau sans tre suivi de prs. Louis se jeta
+vers la porte au milieu des gens de Drogon, reut
+et donna mille coups de l'pe qu'il maniait habilement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+entra dans le chteau, s'y maintint malgr
+les efforts de l'ennemi, et ne s'en retira qu'aprs l'avoir
+entirement brl avec les approvisionnements de tout
+genre qu'il contenait. Le hros tait anim d'une telle
+ardeur qu'il ne pensa pas se garantir de l'incendie,
+qui fit courir un grand danger son arme et sa personne,
+et qui lui laissa pendant longtemps un grand
+enrouement.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Suger</span>, <cite>Vie de Louis le Gros</cite>, traduit par L. Dussieux.</p>
+
+<p>Suger, abb de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, naquit
+en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la vie de Louis
+le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore compos un trait sur
+son administration du monastre de Saint-Denis, une histoire de Louis VII,
+reste inacheve; on a aussi de lui un certain nombre de lettres.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.<br />
+<span class="medium">1119.</span></h2>
+
+<p class="subh">Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de Normandie, Robert
+Courte-Heuse; il voulait lui rendre son hritage, la Normandie, dont
+il avait t dpouill par Henri, roi d'Angleterre.</p>
+</div>
+
+<p>Le roi Louis tait revenu la hte en Normandie,
+avec quelques braves chevaliers. Le 20 aot, le roi
+Henri, aprs avoir entendu la messe Noyon sur Andelle,
+commena une expdition, ne sachant pas que le
+roi de France se trouvt alors aux Andelys; il s'avanait
+donc avec une belle arme, faisant couper les
+moissons par les mains barbares de ses soldats et ordonnant
+de transporter les monceaux de gerbes, l'aide
+des chevaux, au chteau de Lions. Le roi avait plac
+quatre chevaliers en observation sur la montagne de
+Verclive pour avertir des dangers qui pouvaient se prsenter.
+<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+Ils virent des chevaliers avec leurs casques et
+leurs bannires se dirigeant vers Noyon, et ils en prvinrent
+aussitt le roi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l, le roi Louis sortait des Andelys
+avec son arme; il se plaignit ses chevaliers, et plusieurs
+reprises, de ce qu'il ne pouvait rencontrer le roi
+d'Angleterre en rase campagne. Il ne savait pas que son
+adversaire tait si prs; aussi marchait-il la hte sur
+Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers,
+esprant entrer le jour mme dans ce chteau par suite
+d'une trahison. Mais les vnements furent bien diffrents,
+et la victoire ne se montra pas favorable aux
+orgueilleux qui dsiraient la guerre; elle trompa et
+mit en fuite celui qui esprait jouir des gloires du
+triomphe....</p>
+
+<p>Prs de la montagne de Verclive, le pays est sans
+obstacle et offre une grande plaine, appele par les habitants
+plaine de Brenmule<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">&nbsp;[92]</a>. Le roi Henri y vint
+avec 500 chevaliers anglais, revtit son armure et plaa
+ses escadrons bards de fer. Leurs rangs comptaient ses
+deux fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois
+comtes, Henri d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier
+Giffard. Plusieurs seigneurs accompagnaient le belliqueux
+roi; on peut les comparer aux Scipions, aux
+Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouv la
+suite de l'affaire, ils taient aussi distingus par leur
+prudence que par leur prouesse. L'tendard tait
+confi douard de Salisbury, brave chevalier qui
+avait dj fourni de nombreuses preuves de sa valeur
+et d'un courage indomptable. Aussitt que le roi Louis
+aperut l'ennemi, qu'il dsirait rencontrer depuis si
+<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
+longtemps, il appela auprs de sa personne 400 chevaliers
+qui se trouvaient sa porte, et leur ordonna
+de combattre bravement pour l'indpendance de la
+France et la justice, et aussi pour ne pas laisser dchoir
+la gloire des Franais. Guillaume Cliton se prpara
+combattre pour dlivrer son pre, Robert, de la dure
+captivit qu'il subissait et pour reprendre son hritage.
+Mathieu comte de Beaumont, Osmond de Chaumont,
+Guillaume de Garlande, chef de l'arme franaise, Pierre
+de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard de Montmorency
+se prparrent au combat. Quelques Normands,
+parmi lesquels se trouvaient Guillaume Orpin
+et Baudry de Bray, s'taient joints aux Franais. Tous,
+pleins d'une orgueilleuse confiance, se rassemblrent
+dans la plaine de Brenmule et se disposrent se battre
+bravement contre les Normands.</p>
+
+<p>Les Franais engagrent l'action et donnrent avec
+vigueur les premiers coups; mais chargeant en dsordre,
+ils furent bientt rompus, vaincus et obligs de tourner
+le dos. Richard, fils du roi Henri, combattait avec
+cent chevaliers bien monts; le reste de l'arme, compos
+de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
+commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres
+de Guillaume Crpin chargrent d'abord les Normands;
+mais leurs chevaux ayant t tus, ils furent entours
+et pris. Ensuite, Godefroy de Srans et les autres
+seigneurs du Vexin attaqurent avec vigueur et forcrent
+ reculer tout le corps de bataille; mais bientt,
+les hommes de Henri, prouvs par de nombreux combats,
+reprirent courage et firent prisonniers Bouchard,
+Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui avaient
+t jets bas de leurs chevaux. Alors les Franais dirent
+ leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont
+commenc le combat, ne reviendront pas; les ennemis
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+sont plus forts et plus nombreux que nous. Bouchard,
+Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont pris;
+nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
+Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait
+nous arriver un malheur irrparable.</p>
+
+<p>Louis se dcida alors la retraite, et prit le galop
+accompagn de Baudry Dubois. Pendant ce temps, les
+Anglais, vainqueurs, s'emparrent de cent quarante chevaliers,
+et poursuivirent les autres jusqu'aux Andelys.
+Ceux qui s'taient avancs sur une seule route avec orgueil
+se sauvrent avec confusion par plusieurs chemins
+dtourns. Guillaume Crpin tait, comme nous l'avons
+dit, cern avec les siens; il aperut le roi Henri, pour lequel
+il avait une grande haine; il fondit sur lui au
+milieu des combattants et lui dchargea sur la tte un
+rude coup d'pe. Le casque garantit la tte du prince,
+et aussitt Roger, fils de Richard, attaqua et renversa
+l'agresseur audacieux, le prit, et, tout en le tenant sous
+lui, empcha que les amis du roi ne le tuassent, car ils
+l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup de
+gens le menacrent, et Roger eut fort faire pour le
+sauver. C'tait un acte audacieux et criminel que de
+lever le bras et de frapper avec l'pe sur une tte que
+le saint chrme avait sacre et qui portait la couronne
+pour le plus grand bien des peuples, qui chantaient la
+louange de Dieu pour lui tmoigner leur reconnaissance.</p>
+
+<p>Dans cette bataille livre entre deux rois, et o combattirent
+prs de neuf cents chevaliers, j'ai remarqu
+qu'il n'y en eut que trois de tus. En effet, ils taient entirement
+couverts de fer, et ils s'pargnaient les uns
+les autres, soit par la crainte de Dieu, soit cause de la
+fraternit d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus
+prendre les fuyards qu' les tuer. Il est vrai que les
+guerriers chrtiens n'taient pas altrs du sang de
+<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+leurs frres, et qu'ils se contentaient de se rjouir de la
+juste victoire que Dieu leur accordait, et de combattre
+pour le bien de l'glise et le repos des fidles.</p>
+
+<p>Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crpin
+et beaucoup d'autres furent faits prisonniers; les chevaliers
+qui retournaient Noyon-sur-Andelle les y conduisirent.
+Noyon est trois lieues des Andelys. Dans ce
+temps-l, tout ce pays tait dsert, cause de la violence
+de la guerre. Tout coup les princes se rassemblent au
+milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants
+des combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient,
+et on vit tomber les plus nobles barons.</p>
+
+<p>Le roi des Franais, fuyant seul, se perdit dans la fort,
+et rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait
+pas. Le roi le pria avec instance de lui enseigner
+le chemin qui conduisait aux Andelys, et lui fit, sur la
+foi du serment, la promesse des plus grandes rcompenses
+pour l'engager lui servir de guide. Dtermin
+par l'appt de cette rcompense, le paysan conduisit aux
+Andelys le roi, trs-effray, soit de rencontrer des voyageurs
+qui pouvaient le trahir, soit d'tre poursuivi par
+l'ennemi et d'tre fait prisonnier. Enfin le paysan, ayant
+vu venir des Andelys, au-devant du roi, la garde de
+ce prince, mprisa la somme qu'on lui donna, maudit
+sa btise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait
+pour ne pas avoir su quel tait celui qu'il avait
+sauv.</p>
+
+<p>Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'tendard
+du roi Louis, au soldat qui l'avait pris, et le conserva
+comme tmoignage de la victoire que Dieu lui avait accorde;
+mais il renvoya au roi Louis son cheval avec sa
+selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
+ un roi.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Orderic Vital</span>, <cite>Histoire de Normandie</cite>, liv. XII.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSIN. LOUIS LE GROS
+PUNIT LES MEURTRIERS.<br />
+<span class="medium">1127-1128.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le
+seigneur Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu' la fin de
+sa vie; mais, pour ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un
+court rcit, bien qu'il ft ncessaire d'entrer dans de
+longs dtails, et je dirai ce qu'il a fait, sinon comment
+il l'a fait. Le fameux et trs-puissant comte Charles, fils
+du roi de Danemark<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">&nbsp;[93]</a> et de la s&oelig;ur de la grand'mre du
+roi Louis<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">&nbsp;[94]</a>, avait succd, par suite de sa parent, au
+brave comte Baudouin<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">&nbsp;[95]</a>; il gouvernait le comt populeux
+de Flandre avec fermet et habilet, et se montrait
+le protecteur de l'glise de Dieu, libral, charitable
+et ami de la justice. Quelques hommes puissants par
+leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et
+mme servile, voulaient lui ravir la dignit qu'il possdait
+selon le droit, et chasser la branche de la maison
+de Flandre, laquelle il appartenait. Il les avait cits
+en jugement devant sa cour, comme il devait le faire;
+mais ces hommes, c'est--dire le prvt de l'glise de
+Bruges et les siens, orgueilleux et tratres, avaient ourdi
+de noirs complots contre lui. Un jour que le comte tait
+ Bruges, il alla le matin l'glise de Dieu, et, prostern
+sur le pav, il priait tenant un livre de prires.
+Soudain, Bouchard, neveu du prvt et vrai assassin,
+entre avec des sclrats de son espce et d'autres complices
+de son crime dtestable, et vient tratreusement se
+<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
+placer derrire le comte, qui priait et adressait Dieu
+toutes ses penses. Le misrable tire sans bruit son pe
+du fourreau et en touche lgrement le cou du comte,
+qui tait alors prostern, afin de le faire redresser, et
+qu'ainsi il s'offrt sans dfense l'pe de l'assassin;
+puis, l'impie frappe l'homme pieux, et ce serf criminel
+tranche d'un seul coup la tte de son seigneur. Tous
+les complices de ce crime excrable, altrs du sang du
+comte, se jettent sur son corps comme des chiens enrags,
+et dchirent avec une joie atroce le cadavre de
+cette victime innocente; ils se vantent audacieusement
+d'avoir pris part au crime; puis, ajoutant encore leur
+sclratesse, et aveugls par leur mchancet, ils assassinrent
+tous ceux des chtelains et des plus nobles barons
+du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'glise,
+soit dans le chteau, les tuant sans qu'ils fussent
+prts mourir, ni confesss. Je crois toutefois qu'il
+a t utile ces malheureux d'avoir t ainsi tus,
+cause de leur fidlit leur seigneur et pendant
+qu'ils priaient dans l'glise, parce qu'il est crit: O
+je te trouverai, je te jugerai. Cependant les cruels
+assassins du comte l'enterrrent dans l'glise mme, de
+peur qu'on ne le pleurt et qu'on ne l'ensevelt au dehors
+avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa
+mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples
+fidles le venger. Puis, transformant la maison de
+Dieu en une caverne de voleurs, ces misrables s'y retranchrent,
+ainsi que dans le palais du comte, qui touchait
+l'glise; ils y rassemblrent des vivres et s'y prparrent
+ se dfendre et dominer de l tout le pays.</p>
+
+<p>En apprenant un crime si odieux, les barons flamands,
+qui n'y avaient pas pris part, furent saisis d'horreur; ils
+firent leur seigneur des obsques o leurs larmes
+cartrent tout soupon de trahison, et dnoncrent le
+<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais tout
+l'univers, o ils en rpandirent la nouvelle. Conduit par
+son amour pour la justice et par son amiti pour un
+prince de son sang, punir cette horrible perfidie, Louis,
+sans se laisser arrter par la guerre que lui faisaient le
+roi d'Angleterre et le comte Thibaut, entra furieux dans
+la Flandre, et fit les plus grands efforts de courage et
+d'activit pour dtruire avec la dernire rigueur les
+excrables auteurs du meurtre.</p>
+
+<p>Il tablit d'abord Guillaume le Normand, fils du
+comte Robert de Normandie, comte de Flandre, parce
+que ce pays lui revenait par les droits du sang; puis, arriv
+ Bruges, sans se laisser arrter par la crainte de
+s'avancer dans ce pays si plein de cruauts, ni par celle
+d'avoir combattre contre la branche de la maison de
+Flandre qui s'tait souille par une telle flonie, il enferma
+et assigea les assassins dans l'glise et la tour; il
+empcha qu'ils ne reussent des vivres, il les rduisit
+ceux qu'ils avaient rassembls, mais que dj la main
+de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se
+servir. Aprs avoir souffert pendant quelque temps de la
+faim, des maladies et du fer des assigeants, ces misrables
+abandonnrent l'glise et ne conservrent que la
+tour, esprant qu'elle les sauverait; mais bientt ils dsesprrent
+de sauver leur vie, et leurs chants de victoire
+se changrent en cris de douleur, et leurs voix,
+d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs.
+Alors le plus coupable de la bande, Bouchard,
+se sauva, du consentement de ses compagnons; il esprait
+quitter le pays, mais il ne russit pas, cause de
+l'normit de son crime; arriv dans le chteau de l'un
+de ses amis, il y fut arrt sur l'ordre du roi. On lui infligea
+un supplice rigoureux; li sur une roue leve,
+il fut livr la voracit des corbeaux et des oiseaux de
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+proie; ses yeux furent arrachs; on le pera d'un millier
+de flches et de javelots, et aprs sa mort on le jeta
+dans un gout.</p>
+
+<p>Berthold, le chef du crime commis sur le comte,
+essaya aussi de s'enfuir; il erra quelque temps sans
+tre trop poursuivi; puis il revint pouss par son orgueil,
+et dit: Qui suis-je donc et qu'ai-je donc fait?
+Pris et livr au roi, il fut condamn une mort horrible;
+on le pendit une fourche avec un chien;
+quand on frappait le chien, l'animal furieux lui mordait
+la figure, et quelquefois mme, ce qui fait horreur
+ dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa honteuse
+vie, ce Berthold, le plus misrable des misrables.
+Tous les autres, que le seigneur Louis bloquait dans
+la tour, furent contraints de se rendre aprs avoir beaucoup
+souffert, et furent jets les uns aprs les autres du
+haut de la tour, et devant leurs parents, se brisrent la
+tte. Un d'eux, Isaac, s'tait cach dans un monastre et
+s'tait fait tondre pour viter la mort: on le dgrada de
+sa qualit de moine, et on le pendit.</p>
+
+<p>Aprs son triomphe Bourges, le roi se porta rapidement
+sur Ypres, chteau trs-fort, pour punir aussi
+Guillaume le Btard, fauteur de ce perfide complot.
+Guillaume le Btard envoya des messagers aux gens de
+Bruges, et les gagna son parti par ses menaces et ses
+caresses; mais pendant qu'il marchait contre le seigneur
+Louis avec trois cents hommes d'armes, une partie
+de l'arme du roi l'attaqua, et l'autre partie, se dirigeant
+par un chemin de traverse, entra dans le chteau par
+une autre porte, et s'en empara. Matre de ce chteau
+fort, le roi enleva ses biens Guillaume, l'exila de Flandre,
+et condamna justement ne rien possder en Flandre
+l'homme qui avait cherch devenir le matre de la
+Flandre par un crime. Ce pays ainsi lav et en quelque
+<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
+sorte rebaptis par ces divers chtiments et par une copieuse
+effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand
+bien tabli, le roi revint en France, victorieux
+par l'aide de Dieu.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Suger</span>, <cite>Vie de Louis le Gros</cite>.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>SUGER.</h2>
+</div>
+
+<p>En mme temps que Suger gouvernait son abbaye
+il commandait aussi dans le palais du roi, et remplissait
+ces doubles fonctions de manire que les affaires
+ne l'empchaient pas d'accomplir les devoirs du monastre,
+et que le monastre ne l'empchait jamais d'assister
+aux conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la
+vnration que l'on a pour un pre et le respectait
+comme un matre, cause de l'lvation et de la sagesse
+de ses conseils. Quand il arrivait, les prlats se levaient
+par respect et lui donnaient la premire place. Chaque
+fois qu' la prire du roi les vques s'assemblaient
+pour dlibrer sur des affaires importantes de l'tat, c'tait
+toujours lui qu'ils remettaient le soin de parler en
+leur nom; ils n'avaient garde d'ajouter quelque chose
+ ses paroles, comme dit Job, quand les flots de son loquence
+taient tombs sur eux goutte goutte. Les cris
+des orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par
+lui aux oreilles du roi; il intervenait toujours, et commandait
+quelquefois pour eux. Quel est l'opprim ou
+l'homme ayant se plaindre d'une injustice qui n'ait
+pas trouv en lui un protecteur, si toutefois sa cause
+tait juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne
+s'carta jamais de l'quit, ne tint jamais compte des
+personnes, ne se laissa pas sduire par des prsents et
+ne se fit pas donner toujours la rtribution qui lui tait
+<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+due. Qui ne serait pas plein d'admiration pour son esprit,
+inaccessible la cupidit, humble dans la prosprit,
+calme au milieu des agitations du monde et devant
+les prils, et coup sur bien plus ferme qu'un si
+faible corps ne semblait pouvoir le supporter?</p>
+
+<p>Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche
+de la bassesse de sa naissance; mais ces aveugles et
+ces insenss ne pensent donc pas que c'est un plus grand
+loge, et qu'il est plus glorieux pour lui d'avoir anobli les
+siens que d'tre issu de parents nobles.... C'est l'me qui
+fait les nobles, et chez Suger l'me tait videmment telle.</p>
+
+<p>Quand le poids des affaires de l'tat reposait sur lui,
+jamais une affaire, publique ou prive, ne lui fit ngliger
+le service de Dieu. Soit qu'il clbrt l'office au milieu
+de ses religieux ou avec ses domestiques, il ne se
+contentait pas, comme font certaines gens, d'entendre
+chanter les psaumes, mais il tait le premier psalmodier
+ haute voix o rciter les leons. J'ai souvent admir
+en lui que sa mmoire conservait si bien tout ce qu'il
+avait appris dans sa jeunesse, que personne ne pouvait lui
+tre compar pour les pratiques et les prires monastiques;
+on aurait cru qu'il ne savait et qu'il n'avait jamais
+appris autre chose: cependant il tait si instruit
+dans les tudes librales, que quelquefois il dissertait avec
+une prodigieuse subtilit sur des sujets de dialectique
+ou de rhtorique, et plus volontiers sur des questions
+de thologie qu'il avait tout spcialement tudies. Il
+tait en effet si vers dans la connaissance des Saintes
+critures, que jamais il n'hsitait faire une rponse
+prcise, quel que ft le point sur lequel on l'interrogeait.
+La sret de sa mmoire ne lui avait pas permis d'oublier
+mme les potes profanes; aussi rcitait-il vingt et
+trente vers d'Horace, pourvu qu'ils continssent quelque
+chose d'utile. Avec une telle finesse d'esprit et une si
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+bonne mmoire, ce qu'il avait une fois saisi ne pouvait
+plus lui chapper.</p>
+
+<p>Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de
+son temps il n'y eut pas un plus grand orateur? Dans
+le fait, Suger tait, suivant le mot de Caton, un homme
+de bien habile bien parler. Il avait une telle grce d'locution
+en latin et dans sa langue maternelle, que
+quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas
+qu'il parlait d'abondance. Il tait si familier avec l'histoire,
+que pour quelque roi ou prince des Franais qu'on
+lui nommt, il en racontait tous les actes avec rapidit
+et sans hsiter. Il a crit dans un bel ouvrage l'histoire
+du roi Louis le Gros; il commena aussi la vie du fils de
+ce mme Louis, mais la mort l'empcha de terminer
+ce dernier ouvrage. Personne ne connaissait mieux et
+ne pouvait raconter plus exactement tous les faits de ces
+deux rgnes, que celui qui avait vcu dans l'intimit
+de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et
+sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en
+l'absence de qui leur palais semblait vide. Il est constant
+qu' partir du moment o Suger fut admis dans
+les conseils du prince jusqu' sa mort le royaume fut
+dans une prosprit continuelle, tendit largement ses
+limites, triompha de ses ennemis et parvint un haut
+degr de splendeur. Mais peine fut-il mort que le
+sceptre de la France ressentit gravement les inconvnients
+d'une telle perte; et on le voit aujourd'hui, que
+ce grand conseiller manque, priv du duch d'Aquitaine<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">&nbsp;[96]</a>,
+l'une de ses plus importantes provinces.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Guillaume</span>, <cite>Vie de Suger</cite>.</p>
+
+<p>Guillaume, moine de Saint-Denis, avait t le secrtaire et le confident
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+de Suger. Quelques annes aprs la mort de Suger, Guillaume composa,
+la prire d'un autre moine, nomm Geoffroy, une biographie trs-curieuse du
+grand abb.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA COMMUNE DE LAON.<br />
+<span class="medium">1112.</span></h2>
+</div>
+
+<p>La ville de Laon depuis longtemps tait accable
+d'un si grand malheur, que personne n'y craignait Dieu
+ni aucun matre, et que chacun, selon sa puissance et
+son caprice, remplissait la rpublique de meurtres et
+de brigandages. Les choses en taient venues ce point
+que si le roi venait Laon, lui qui, comme souverain,
+avait le droit d'exiger le respect d sa dignit, lui-mme
+tait aussitt vex dans ce qui lui appartenait;
+quand on conduisait, matin et soir, ses chevaux l'abreuvoir,
+on les enlevait violemment aprs avoir accabl
+ses gens de coups. On avait pris l'habitude de
+traiter les clercs eux-mmes avec mpris; on n'pargnait
+ni leurs personnes, ni leurs biens. Mais que dire
+du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne pouvait
+entrer dans la ville ou mme en approcher, sans
+tre, moins d'un sauf-conduit bien en rgle, jet en
+prison et oblig de payer ranon, ou bien cit en
+jugement sans raison.</p>
+
+<p>Citons pour exemple un fait que l'on regarderait
+comme impie s'il se ft pass chez les barbares, et
+cela au jugement mme de ceux qui ne reconnaissent
+aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur campagne,
+et venaient Laon pour acheter au march;
+les gens de la ville faisaient alors le tour de la place,
+portant dans des corbeilles ou dans des cuelles des
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+chantillons de lgumes, de grains ou de toute autre
+denre, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les offraient
+ celui qui avait envie d'acheter de tels objets.
+Aprs que l'acheteur s'tait engag payer le prix convenu,
+le vendeur lui disait: Viens chez moi voir et
+examiner ce que je te vends. L'autre allait, et quand
+ils taient arrivs jusqu'au coffre o tait la marchandise,
+l'honnte vendeur levait le couvercle, disant
+l'acheteur: Mets la tte et les bras dans le coffre, et
+tu verras que toute cette marchandise est bien semblable
+ l'chantillon que je t'ai montr sur la place.
+Lorsque l'acheteur avait saut sur le bord du coffre
+et qu'il y tait suspendu sur le ventre, la tte et les
+paules dans le coffre, l'honnte vendeur, qui tait derrire,
+soulevait l'imprudent paysan par les pieds, le
+lanait dans le coffre, et, laissant tomber le couvercle
+aussitt, le tenait dans cette prison jusqu' ce qu'il ait
+pay sa ranon. Ces actes et bien d'autres du mme
+genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens
+volaient et faisaient le brigandage publiquement et
+main arme; il n'y avait de scurit pour quiconque se
+trouvait dans les rues pendant la nuit; on tait arrt,
+fait prisonnier ou gorg.</p>
+
+<p>Le clerg et les grands voyant ce qui se passait et tchant
+par tous les moyens d'extorquer de l'argent aux
+hommes du peuple, leur firent offrir par des dputs de
+leur octroyer, moyennant une bonne somme, la permission
+d'tablir une commune. Or, voici ce qu'on entendait
+par ce nom excrable et nouveau. Tous les habitants
+soumis l'obligation de payer un certain cens
+devaient une seule fois dans l'anne payer leur seigneur
+les obligations ordinaires de la servitude; et
+s'ils commettaient quelque acte contraire la loi, ils
+pouvaient se racheter par une amende lgalement
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+fixe. A cette condition, ils taient entirement affranchis
+de toutes les autres exactions qu'on a coutume d'imposer
+aux serfs.</p>
+
+<p>Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se
+racheter d'une foule de vexations, et donnrent de
+grandes sommes d'argent ces avares, dont les mains
+taient comme autant de gouffres qu'il fallait toujours
+remplir; devenus plus accommodants par cette pluie
+d'or, ils promirent aux gens du peuple, par serment,
+de respecter les conventions que l'on venait de faire.
+Aprs que le clerg, les grands et le peuple se furent
+ainsi associs pour la protection commune, l'vque de
+Laon, Gaudry<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">&nbsp;[97]</a>, revint d'Angleterre apportant beaucoup
+d'argent; furieux contre ceux qui avaient tabli
+un tel changement dans le gouvernement de la ville,
+il ne voulut pas d'abord y rentrer; mais on lui offrit
+bientt de fortes sommes d'or et d'argent; ses discours
+emports se calmrent, il jura de respecter les droits
+de la commune qui avait t tablie sur le modle de
+celles de Noyon et de Saint-Quentin. Des dons considrables
+faits par les gens du peuple engagrent aussi
+le roi confirmer et jurer la commune par serment.</p>
+
+<p>Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'levrent
+lorsque, aprs avoir reu les prsents du peuple
+et fait tant de serments, ces mmes hommes s'efforcrent
+de renverser ce qu'ils avaient jur de maintenir
+et essayrent de rduire leur condition primitive les
+serfs mancips et affranchis de toutes les violences du
+joug. Les grands et l'vque taient pleins d'envie
+contre les bourgeois; si un homme du peuple tait cit
+en jugement, non par la volont de Dieu, mais par le
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+caprice du juge, pour dire le vrai, et condamn, on
+lui ravissait tout son avoir jusqu' la ruine complte.</p>
+
+<p>Les hommes chargs de frapper les monnaies, sachant
+bien qu'en donnant de l'argent ils se feraient facilement
+pardonner leurs prvarications, altrrent les
+monnaies tel point, qu'une foule de personnes furent
+rduites la dernire misre. Ils fabriqurent en effet
+avec du cuivre le plus vil des pices qu' force d'artifices
+ils faisaient paratre, pour un moment, plus
+brillantes que l'argent. Le peuple, ignorant et tromp,
+changeait contre ces pices ce qu'il avait de prcieux
+ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur
+vque, des prsents le dcidaient supporter patiemment
+de tels excs; il s'ensuivit que non-seulement
+dans le pays de Laon, mais bien plus loin encore, beaucoup
+de gens furent ruins. L'vque se trouva enfin
+dans l'impuissance bien mrite de conserver ou de
+rformer sa monnaie, dont il avait si mchamment favoris
+l'altration; alors il ordonna que les oboles d'Amiens,
+autre monnaie trs-corrompue, auraient cours
+dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage
+obtenir que les bourgeois conservassent ces espces, il
+ordonna enfin que l'on frapperait de nouvelles pices,
+sur lesquelles on reprsenterait un bton pastoral, pour
+remplacer son effigie. Mais on se moqua de ces pices,
+en secret cependant, et on les rejeta, car elles taient
+au-dessous de la monnaie la plus dtestable. Chaque
+fois que l'on mettait de nouvelles espces, on rendait
+des dits par lesquels il tait dfendu de dcrier les
+monnaies l'effigie de l'vque; il rsultait de ces dfenses
+des occasions continuelles de traner devant la
+justice les gens du peuple accuss d'avoir mal parl des
+actes de l'vque; cette opposition servait de prtexte
+pour augmenter le cens et pour multiplier les exactions.
+<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+Le principal agent de cette affaire tait un moine,
+compltement dshonor, nomm Thierry et venu de
+Tournay, o il tait n. Il avait apport de Flandre des
+lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise
+monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays.
+A l'aide de prsents, il captait la bienveillance des riches;
+il introduisit dans le pays mensonge, parjure et
+pauvret, et en chassa vrit, justice et richesse. Aucune
+guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent
+plus de ravages dans cette province, et cela dans le
+temps mme o Rome aimait le plus se gorger de la
+bonne et ancienne monnaie de Laon.</p>
+
+<p>L'vque recommena bientt contre un autre Grard
+ce qu'il avait fait en secret contre Grard de Crcy<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">&nbsp;[98]</a>, et
+donna alors une preuve publique de sa cruaut. Ce Grard
+tait maire ou dixainier, je ne sais pas au juste
+lequel des deux, de paysans appartenant l'vque;
+l'vque le hassait plus que tout autre<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">&nbsp;[99]</a>; il parvint
+s'emparer de lui, le jeta dans une prison du palais piscopal,
+et pendant la nuit il lui fit arracher les yeux
+par un ngre de sa domesticit. Ce crime le couvrit
+de honte et fit renatre les bruits sur l'assassinat du premier
+Grard. Et cependant tout le monde, clerg et
+peuple, savait que les canons du concile de Toulouse,
+si je ne me trompe, ordonnent aux vques, comme aux
+prtres, de s'abstenir de donner la mort et de prononcer
+un jugement emportant la peine de mort ou la perte
+d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime;
+je ne sais si le saint-sige en eut connaissance, mais ce
+qui est sr, c'est que le pape suspendit l'vque de ses
+fonctions, et je crois que ce fut pour cette raison. Cependant,
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+quoique suspendu, il poussa l'iniquit jusqu'
+faire la ddicace d'une glise, puis il partit pour Rome,
+apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens
+de persuasion, et revint ayant recouvr tout son pouvoir
+sur nous.</p>
+
+<p>Dieu, voyant que matres et sujets taient tous coupables
+de la mme sclratesse, laissa clater ses jugements;
+il permit que les mauvaises passions qui se
+dveloppaient depuis longtemps fissent explosion.
+L'vque fit donc venir auprs de lui quelques clercs et
+quelques grands de la ville, et rsolut de dtruire, la
+fin du carme et pendant les saints jours de la passion
+de Notre-Seigneur, la commune qu'il avait jure et
+qu'il avait fait jurer au roi par ses prsents. Il pria le
+roi de venir pour les offices de ce temps, et la veille
+du vendredi-saint, c'est--dire le jour de la Cne du
+Seigneur, il excita le roi se parjurer. Dans ce jour
+o Gaudry devait consacrer le trs-glorieux chrme,
+avec lequel sont oints les vques, il n'entra mme
+pas dans l'glise; il complotait avec les gens du roi
+les moyens de dcider le prince dtruire la commune
+et rtablir les choses dans l'tat primitif. Les
+bourgeois, qui craignaient leur ruine, promirent au
+roi et ses gens 400 livres ou plus, je ne sais pas au
+juste; mais l'vque et les grands engagrent le roi
+se mettre de leur ct, et lui promirent 700 livres. Le
+roi Louis (le Gros), fils de Philippe, tait tellement
+remarquable de sa personne qu'il semblait cr pour
+la majest du trne; brave la guerre, prompt en affaires,
+inbranlable dans l'adversit, bon en toute autre
+chose, il mrite le blme parce qu'il tait trop accessible
+aux hommes vils et corrompus par l'amour de l'or.
+La cupidit du roi le fit s'entendre avec ceux qui lui
+promettaient la plus forte somme. Il consentit, malgr
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+ce qu'il devait Dieu, ce que ses serments et ceux de
+l'vque et des grands fussent viols et dclars nuls,
+sans respecter ni l'honneur ni la solennit des jours
+saints. Cette mme nuit le roi, redoutant le trouble que
+son injustice soulevait dans le peuple, voulut coucher
+dans l'intrieur du palais piscopal, et partit au point
+du jour. Alors l'vque dclara aux grands qu'ils pouvaient
+se regarder comme dgags de l'engagement de
+payer au roi une si forte somme, et qu'il les dlivrerait
+de toutes leurs promesses: Jetez-moi, leur dit-il,
+dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que
+je vous donne, et forcez-moi de payer ranon.</p>
+
+<p>La violation des traits qui avaient tabli la commune
+de Laon exaspra les bourgeois; tous ceux qui
+avaient des fonctions cessrent de les remplir: savetiers
+et cordonniers fermrent leurs choppes; les aubergistes
+et les cabaretiers n'exposrent aucune marchandise;
+tous savaient que dornavant l'ardeur des matres
+pour le pillage ne respecterait plus aucune proprit.
+En effet, l'vque et les grands se mirent rechercher
+la fortune d'un chacun; et ils voulurent que
+chaque bourgeois payt pour la destruction de la commune,
+autant qu'il avait pay pour son tablissement.
+Tout ce que je viens de raconter se passa le vendredi
+saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et c'est ainsi
+que les mes se disposrent par l'homicide ou le parjure
+ recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ.
+L'vque et les grands pendant les jours saints
+n'taient occups que des moyens l'aide desquels ils
+pourraient enlever au peuple tout ce qu'il possdait.
+Du ct du peuple, une rage de bte froce, et non
+pas la colre, soulevait les petites gens, et ils rsolurent
+et jurrent tous ensemble de tuer l'vque et ses
+complices. Quarante d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+serment; mais leur projet transpira. Matre
+Anselme<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">&nbsp;[100]</a> en eut connaissance, et le soir du samedi
+saint, il fit dire l'vque, qui allait se coucher, de ne
+pas venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le
+voyait; mais l'vque, stupide plus qu'on ne peut le
+dire, s'cria: Fi donc, de telles gens me tueraient! Cependant,
+tout en parlant de ces gens avec un mpris affect,
+il n'osa pas aller aux matines ni venir dans l'glise.</p>
+
+<p>Le lendemain il donna ordre ses gens et quelques
+soldats de cacher des pes sous leurs vtements et de
+marcher derrire lui lorsqu'il suivrait son clerg la
+procession. Pendant qu'elle dfilait, il y eut un peu
+de dsordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup
+de foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous
+une vote et croyant que l'on commenait excuter
+le meurtre jur, se mit crier plusieurs reprises,
+comme pour donner le signal: Commune, commune!
+Mais parce que c'tait une bonne fte, ces cris restrent
+sans effet, mais ils donnrent des soupons au parti oppos.
+Aussi, quand l'vque eut clbr l'office de la
+messe, il fit venir des terres de l'vch un grand nombre
+de paysans; les uns furent chargs de dfendre les
+tours de l'glise, les autres de bien garder le palais; il
+devait cependant bien peu compter sur ces hommes,
+car ils savaient bien que l'argent promis au roi par l'vque
+serait certainement pay par eux.</p>
+
+<p>La coutume Laon est que le second jour aprs Pques
+le clerg aille en procession faire une station
+l'glise de Saint-Vincent. Les bourgeois rsolurent de
+mettre excution ce jour-l leurs projets, qui avaient t
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+dcouverts la veille; mais ils ne le firent pas, parce qu'ils
+ne savaient pas que tous les grands taient avec l'vque.
+Comme on tait dj arriv au troisime jour aprs
+Pques, l'vque, rassur, renvoya les paysans qu'il
+avait chargs de dfendre les tours et son palais et qu'il
+avait forcs d'y vivre leurs frais.</p>
+
+<p>Le cinquime jour aprs Pques, dans l'aprs-midi,
+l'vque s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer
+les sommes qu'il voulait faire payer aux bourgeois,
+quand tout coup il se fait un grand bruit dans la ville,
+o le peuple criait: Commune, commune! Des
+bandes de bourgeois arms d'pes, de haches deux
+tranchants, d'arcs, de cognes, de massues et de lances,
+envahissent l'glise de la sainte Vierge-Marie, et entrent
+dans le palais piscopal. A cette nouvelle, les grands,
+qui avaient promis l'vque de venir le secourir en
+cas de besoin, arrivrent de tous cts. Le chtelain
+Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de m&oelig;urs
+pures, s'empressa d'accourir, et traversa l'glise en
+courant, n'ayant pour toutes armes que sa pique et son
+bouclier. A peine fut-il entr dans le vestibule du palais,
+qu'il reut la tte un coup de hache, qui lui fut lanc
+par Raimbert, qui avait t son compre; il fut le premier
+des grands qui fut tu. Quelque temps aprs, Raynier,
+qui avait pous une de mes cousines, arriva au
+palais; et au moment o il cherchait pntrer dans la
+chapelle piscopale, il reut un coup de lance par derrire,
+et tomba; son corps fut brl peu aprs, depuis
+la ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais.
+Un troisime, Adon, ardent en paroles et l'action,
+mais qui lui seul ne pouvait lutter contre la foule des
+assaillants, fut attaqu au moment o il allait entrer
+dans le palais; il se dfendit avec vigueur, de la lance
+et de l'pe, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+sur une table qui se trouvait dans la cour; mais comme
+il tait couvert de blessures, et surtout aux genoux, il
+tomba sur la table et se dfendit encore longtemps,
+donnant de rudes coups ceux qui l'assigeaient en
+quelque sorte. A la fin, son corps puis fut travers
+d'une flche lance par un homme du peuple, et bientt
+aprs rduit en cendres pendant l'incendie qui
+dtruisit le palais piscopal.</p>
+
+<p>La populace insolente attaquait l'vque au milieu
+des clameurs les plus affreuses. Le prlat, aid de quelques
+soldats, se dfendit de son mieux en jetant des
+pierres et des flches sur les assaillants; comme autrefois,
+il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant
+esprer de repousser l'attaque du peuple, il prit
+les habits de l'un de ses domestiques, se sauva dans le
+cellier, et s'y cacha dans un tonneau dont un fidle serviteur
+boucha l'ouverture; Gaudry s'y croyait en sret.
+Les bourgeois courant partout cherchaient o il pouvait
+tre, l'appelant coquin et non pas vque; ils saisirent
+un de ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir;
+un autre leur indiqua par un perfide signe de tte o
+tait son matre; alors, se ruant dans le cellier, ils firent
+des trous partout et dcouvrirent enfin leur victime.</p>
+
+<p>Il y avait un certain Teudegaud, sclrat consomm,
+serf de l'glise de Saint-Vincent; il avait t longtemps
+prpos par Enguerrand de Coucy la recette du page
+au pont de Sourdes; il pillait souvent les malheureux
+voyageurs, les dpouillait et les jetait ensuite dans la
+rivire, afin de ne pas avoir craindre leurs plaintes.
+Dieu seul sait combien il commit de pareils crimes.
+Compter ses vols et ses brigandages n'est possible personne.
+Il portait sur son ignoble visage, si je puis m'exprimer
+ainsi, l'empreinte des iniquits sans nombre de
+son c&oelig;ur. Disgraci par Enguerrand, il s'tait jet aveuglment
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+dans le parti de la commune de Laon; et
+comme autrefois il n'avait eu piti ni pour moine, ni
+pour clerc, ni pour tranger, ni pour l'ge, ni pour le
+sexe, il prit pour lui le soin de tuer l'vque. Chef du
+complot qui s'excutait, il s'efforait de dcouvrir la retraite
+du prlat, pour lequel il avait une haine qui dpassait
+celle de tous ses complices.</p>
+
+<p>Ces gens cherchaient donc l'vque dans chaque
+tonneau, Teudegaud s'tant arrt devant la tonne o
+s'tait rfugi le malheureux Gaudry, il en fit enlever
+l'ouverture. Tous demandrent qui tait cach l, et
+Teudegaud le frappa d'un bton; mais le malheureux
+vque ne pouvait desserrer ses lvres glaces de terreur,
+et peine put-il rpondre: C'est un malheureux prisonnier.
+L'vque avait coutume d'appeler Teudegaud,
+en se moquant et cause de sa figure de loup,
+Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement
+au loup; aussi le brigand dit l'vque: Ah!
+c'est donc le seigneur Isengrin qui est cach dans ce
+tonneau. Gaudry, qui, bien que pcheur, tait cependant
+l'oint du Seigneur, fut tir du tonneau par les cheveux,
+accabl de coups et tran au grand jour dans le
+cul de sac du clotre des clercs, devant la maison du
+chapelain Godefroi. Le malheureux supplia ces furieux
+d'avoir piti de lui; il leur promet qu'il ne sera plus leur
+vque; il s'engage leur donner de grosses sommes
+d'argent et quitter le pays; on ne lui rpond que par des
+injures. Un d'eux, nomm Bernard de Bruyres, lve sa
+hache et fait sauter la cervelle de la tte de cet homme
+sacr, quoique pcheur; avant qu'il soit tomb, un
+autre conjur lui assne un coup qui lui coupe la figure
+en travers; alors il rend l'me. Mais, non assouvis, ses
+meurtriers lui brisent les os des jambes et le criblent
+de blessures. Teudegaud, voyant l'anneau pastoral au
+<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+doigt de celui qui tout l'heure tait encore vque,
+essaye de le prendre, et y trouvant difficult, il coupe
+avec l'pe le doigt du pauvre mort et prend l'anneau.
+Enfin, le cadavre de Gaudry est dpouill de ses vtements
+et jet nu dans un coin, devant la maison de
+son chapelain; les passants lancent d'ignobles railleries
+sur ce corps tendu dans la rue, et le couvrent de terre,
+de pierres et de boue.</p>
+
+<p>Une partie de la populace furieuse se prcipita vers
+la maison de Raoul, matre d'htel de l'vque; c'tait
+un homme petit, mais d'une me hroque. Il avait revtu
+son casque et une bonne armure, et se prparait
+rsister avec nergie; mais quand il vit ses ennemis si
+nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu sa maison,
+alors il jeta ses armes, s'avana dsarm au milieu
+d'eux, et implora leur piti au nom de la croix; mais
+Dieu s'tait retir de lui: aussi on le renversa et on le
+tua sans piti.</p>
+
+<p>Ce fut de la maison du trsorier, qui, par une simonie
+vidente, tait en mme temps archidiacre, que le
+feu de l'incendie s'tendit en rampant jusque sur l'glise.
+Les murs de la cathdrale avaient t splendidement
+dcors de tentures et de tapisseries en l'honneur
+des ftes qu'on clbrait en ce moment; aussitt
+qu'elles furent atteintes par le feu, des voleurs s'emparrent
+de quelques-unes des tentures de drap;
+les tapisseries furent brles. Les plaques d'or qui
+dcoraient l'autel, les tombeaux des saints, l'espce
+de cintre qui les recouvre et qu'on appelle couvercle,
+tout devint la proie des flammes. Un des plus nobles
+clercs, qui s'tait cach sous un de ces couvercles
+et n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des
+bourgeois, se vit bientt entour par les flammes; il
+courut alors vers le sige piscopal, cassa avec le pied
+<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+le chssis vitr qui l'entourait, sauta en bas et s'chappa.</p>
+
+<p>Le crucifix de Notre-Seigneur, richement dor et orn de
+pierreries, et accompagn d'un vase de saphir plac sous
+les pieds de la sainte image, fut compltement fondu; il
+avait beaucoup perdu de sa valeur quand on le retira
+des dcombres.</p>
+
+<p>Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des
+grands pendant cette horrible sdition. L'pouse d'Adon,
+voyant son mari qui se prparait marcher au
+secours de l'vque, au premier signe de la rvolte,
+comprit qu'une mort prochaine menaait son mari; elle
+le pria de la pardonner si par hasard il avait se plaindre
+d'elle. Tous deux se tinrent longtemps serrs dans
+les bras l'un de l'autre, en sanglotant, et se donnrent
+le triste baiser d'un dernier adieu, cette femme disant
+ son mari: Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi la fureur
+des bourgeois? Adon lui prit la main, et la passa
+sous son bras gauche, tenant toujours sa lance de l'autre
+ct; il ordonna son intendant de l'accompagner
+et de porter son bouclier; mais celui-ci, qui tait du
+nombre des conjurs, non-seulement ne suivit pas son
+matre, mais le poussa rudement par derrire, en l'injuriant
+et en mconnaissant l'autorit de celui dont il
+tait le serf et qu'il venait de servir table quelques
+instants auparavant. Adon parvint cependant protger
+sa femme contre les sditieux, et la cacha dans la demeure
+d'un portier de l'vque; mais cette malheureuse
+femme, quand le palais piscopal fut attaqu
+et incendi, se sauva sans savoir o elle se rfugierait.
+Des femmes de bourgeois, qu'elle avait offenses, la
+prirent, la battirent et lui enlevrent ses vtements;
+elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva l'aide
+de ce dguisement dans le monastre de Saint-Vincent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+Quant ma cousine, aprs le dpart de son mari,
+abandonnant tout le mobilier de sa maison et n'emportant
+que la robe qui la couvrait, elle escalada le mur
+qui entourait son verger, et se rfugia dans la cabane
+d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil.
+Bientt aprs, voyant l'incendie se dvelopper, cette
+infortune se jeta sur la porte que la vieille avait ferme
+par dehors, brisa coups de pierre la serrure, se
+revtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes,
+s'enveloppa d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver
+un asile dans le monastre; mais, s'apercevant que le
+feu tait ce couvent, elle revint sur ses pas, et se cacha
+dans une maison encore plus loigne du centre de la
+ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la
+cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors
+la mort de son mari, et son dsespoir se changea en une
+vritable fureur. D'autres femmes, par exemple l'pouse
+et les filles de Guinimar, se cachrent dans les
+retraites les plus misrables; plusieurs autres firent de
+mme.</p>
+
+<p>L'archidiacre Gautier tait, avons-nous dit, avec l'vque
+lorsqu'on attaqua le palais; comme il avait toujours
+jet de l'huile sur le feu, il sauta par une fentre
+dans le verger, escalada le mur, se sauva par des chemins
+de traverse au milieu des vignes, la tte nue, et
+gagna le chteau de Montaigu. Les bourgeois, qui ne
+le trouvaient pas, disaient en se moquant de lui, que la
+peur l'avait fait sauver dans les gouts. L'pouse de
+Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde,
+tait ce jour-l la ville, parce que son mari
+avait succd, je crois, Grard dans les fonctions de
+chtelain de l'abbaye; Hermengarde et la femme de
+Raoul, matre d'htel de l'vque, se couvrirent d'habits
+de religieuse, et se rfugirent dans le monastre de
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+Saint-Vincent. Le fils de Raoul, peine g de six ans,
+ne fut pas si heureux: un homme l'emportait sous son
+manteau pour le sauver, lorsqu'un de ces mchants
+rebelles le rencontra, le fora de lui montrer ce qu'il tenait
+cach sous sa cape et tua le pauvre enfant dans les
+bras mmes du fidle serviteur.</p>
+
+<p>Pendant le jour de la rbellion, et toute la nuit qui
+suivit, clercs, femmes et tous autres fuyards s'chapprent
+au travers des vignes; on n'hsitait pas revtir les
+hommes d'habits de femme, et les femmes d'habits
+d'homme. Le feu faisait de tels progrs et le vent jetait
+les flammes avec tant de force sur le monastre de
+Saint-Vincent, que les moines craignaient avec raison
+de voir l'incendie consumer tout ce qu'ils possdaient.
+Pour ceux qui s'taient rfugis dans le monastre, ils
+taient pleins de terreur, comme si les pes fussent
+dj sur leur tte.</p>
+
+<p>Gui, l'archidiacre et trsorier, ne se trouva pas par
+bonheur Laon quand clata la rvolte; il tait all,
+avant les ftes de Pques, Sainte-Marie de Versigny,
+pour y faire ses dvotions; aussi les meurtriers dploraient
+spcialement son absence.</p>
+
+<p>L'vque et les principaux seigneurs massacrs, les
+bourgeois attaqurent les maisons de tous ceux qui vivaient
+encore. Pendant toute la nuit ils bloqurent la
+maison de Guillaume, fils de cet Haduin qui, loin de
+comploter la mort de Grard, avait t ds le matin prier
+ l'glise avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les
+rebelles employaient toutes leurs forces jeter bas les
+murs de sa maison, en se servant du feu, de pioches,
+de haches et de crocs; les assigs rsistaient nergiquement,
+mais enfin Guillaume fut oblig de se rendre.
+Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui
+firent aucun mal, et se contentrent de le mettre aux
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+fers, et cependant ils le hassaient plus que tout autre.
+Ils se conduisirent de mme avec le fils de ce chtelain.
+Il y avait chez ce Guillaume un jeune homme, appel
+aussi Guillaume, qui tait domestique de l'vque et
+qui prit une part active la dfense de cette maison.
+Quand les bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui
+demandrent s'il savait si l'vque tait mort ou non;
+il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, une partie des insurgs
+avait massacr l'vque, les autres avaient enlev
+d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'tait pass
+ailleurs. En allant et l, ils rencontrrent enfin le
+cadavre de Gaudry, et ordonnrent Guillaume de leur
+dire quel signe ils pourraient reconnatre si le corps
+qui tait tendu par terre tait celui de l'vque. La
+tte et le visage de ce malheureux taient tellement cribls
+de blessures et dfigurs, qu'on ne distinguait plus
+aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit:
+Quand l'vque vivait, il me souvient qu'il se plaisait
+ raconter des faits de guerre, pour lesquels il eut toujours
+trop de penchant, pour son malheur; il disait
+souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au
+moment o mont sur son cheval il attaquait en plaisantant
+un chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au
+dessous du cou, vers le gosier. Ils cherchrent alors,
+et trouvrent en effet la cicatrice.</p>
+
+<p>L'abb de Saint-Vincent, Adalbron, ayant appris la
+mort de l'vque, voulut aller l'endroit o l'on avait
+commis le crime; il renona ce projet, parce qu'on
+l'assura que s'il osait se montrer au peuple furieux, il
+serait infailliblement tu comme l'vque. Tous ceux
+qui furent tmoins de ces troubles assurent que le jour
+o ils commencrent ne fit qu'un avec le jour suivant,
+qu'il n'y eut pas de nuit entre les deux journes, et que
+nulle apparence d'obscurit ne fit croire que le soleil
+<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+s'tait couch. Quand je leur disais que c'tait la clart
+des flammes qui en avait t la cause, ils affirmaient,
+ce qui tait vrai, que ds le premier jour l'incendie
+avait t arrt. Un fait certain, c'est que le feu fit de
+tels ravages dans le monastre des filles du Seigneur,
+que plusieurs religieuses furent entirement brles.</p>
+
+<p>Tous ceux qui passaient prs du cadavre de l'vque,
+tendu par terre, ne manquaient pas de jeter dessus
+quelque ordure et de l'accabler d'injures et de maldictions;
+personne ne pensait l'enterrer. Matre Anselme,
+qui le jour de l'meute s'tait bien cach, supplia
+le lendemain les rebelles de permettre qu'on donnt la
+spulture Gaudry, qui, aprs tout, avait port le titre et
+les insignes d'vque. Ils y consentirent, mais avec peine.
+Le corps de l'vque, trait avec autant de mpris qu'on
+en aurait eu pour un chien, tait rest tendu dans la
+poussire et tout nu. Anselme le fit relever, couvrir d'un
+drap et porter Saint-Vincent. On ne saurait dire quelles
+insultes et quelles menaces on prodigua ceux qui firent
+les funrailles de l'vque, et quelles injures outrageantes
+furent adresses son corps. Quand le corps fut arriv
+ l'glise, on ne fit aucune des prires et des crmonies
+prescrites pour l'enterrement, non pas d'un vque,
+mais du dernier des chrtiens. On jeta son cadavre dans
+une fosse moiti creuse; on le pressa tellement sous
+une planche si troite que le ventre faillit crever. Ceux
+qui lui donnaient la spulture n'taient pas bien disposs
+pour lui, et les assistants les poussaient encore par
+leurs discours traiter ces restes aussi indignement que
+possible. Le jour de son enterrement, les moines de
+Saint-Vincent ne clbrrent pour lui aucune messe
+dans leur glise; que dis-je ce jour-l? il en fut de mme
+pendant longtemps, et ces religieux tremblaient pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+ceux qui taient venus leur demander un asile aussi
+bien que pour eux-mmes.</p>
+
+<p>On vit peu de temps aprs, ce qui est bien triste raconter,
+la femme et les filles du chtelain Guinimar, malgr
+leur grande naissance, obliges d'emporter elles-mmes
+son cadavre dans une charrette, que les unes tranaient
+et que les autres poussaient. Quelque temps aprs,
+on retrouva dans quelque coin la partie infrieure du
+corps de Raynier, dont le feu avait dtruit la partie suprieure;
+ces dbris furent mis sur une planche entre
+deux roues, et emmens ainsi par un paysan de ses terres
+et une jeune fille noble de sa famille. On montra l'enterrement
+de ces deux hommes beaucoup plus de compassion
+qu' celui de l'vque; ainsi, comme le dit le
+livre des Rois, le jugement de Dieu leur fut favorable,
+afin que leur mort ft un objet de piti pour tous les
+hommes honntes. En effet, ils ne s'taient jamais montrs
+mchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient
+pas pactis avec les assassins de Grard. On ne parvint
+que longtemps aprs ces journes de rvolte et d'incendie
+ retrouver quelques dbris du corps d'Adon, et on
+les enveloppa dans un petit morceau de drap jusqu'au
+moment o l'archevque de Reims vint Laon pour
+purifier l'glise. Ce prlat tant all au monastre de
+Saint-Vincent, clbra d'abord une messe solennelle
+pour la mmoire de l'vque et de ceux de son parti qui
+avaient t tus. Ce mme jour, on enterra plusieurs victimes
+de l'insurrection, et la vieille mre du matre
+d'htel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tu
+encore enfant; on plaa sur la poitrine du pre le cadavre
+de l'enfant, on leur donna sans beaucoup de crmonie
+la spulture.</p>
+
+<p>Le sage et vnrable archevque, aprs avoir fait placer
+plus convenablement les restes de quelques-uns des
+<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+morts, et clbr la messe en mmoire de tous, et au milieu
+des sanglots de leurs parents, suspendit un instant
+l'office divin pour parler sur ces abominables institutions
+de communes, o l'on voit, contre toute justice
+et tout droit, les serfs secouer la lgitime autorit
+de leurs seigneurs. Serviteurs, dit l'archevque, l'aptre<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">&nbsp;[101]</a>
+a crit que vous soyez soumis respectueusement
+ vos matres; et pour que les serviteurs ne
+puissent justifier leurs rvoltes par la duret et l'avarice
+de leurs matres, coutez encore ces autres paroles de
+l'aptre: Soyez soumis non-seulement aux matres
+bons et doux, mais mme ceux qui sont durs et mchants.
+Aussi les canons lancent-ils l'anathme contre
+ceux qui, sous prtexte de religion, excitent les serviteurs
+ dsobir leurs matres ou s'enfuir en quelque lieu
+que ce soit, et plus forte raison leur rsister par la
+force. Aussi c'est ce principe qui fait qu'on ne doit recevoir
+ni dans la clricature, ni dans les ordres sacrs,
+ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres;
+et si on reoit par hasard un serf, on ne doit pas le
+garder contre la volont de son matre lorsqu'il le rclame.
+L'archevque fit valoir souvent ces raisons
+dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi,
+soit dans les assembles publiques. Mais en parlant de
+ces faits nous avons drang l'ordre du rcit; il faut revenir
+maintenant la suite des vnements.</p>
+
+<p>Les bourgeois avaient enfin rflchi sur le nombre et
+l'horreur des crimes qu'on venait de commettre; ils
+commenaient avoir peur, et craignaient le jugement
+du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu
+de chercher un remde leurs malheurs, ajoutrent un
+nouveau mal leurs maux anciens; ils se dcidrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+d'appeler leur secours, pour les dfendre contre la
+vengeance du roi, Thomas de Coucy<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">&nbsp;[102]</a>. Ce Thomas ds
+sa jeunesse dtroussait les pauvres et les plerins; il
+avait contract plusieurs mariages incestueux, et il tait
+parvenu une grande puissance, bien dangereuse pour
+tous les faibles. La frocit de ce Thomas est tellement
+incroyable dans notre sicle, que quelques gens mme
+des plus cruels sont plus avares du sang de vils bestiaux
+que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est
+pas satisfait de tuer avec l'pe et de commettre son crime
+tout d'un coup, comme font les autres; il soumet ses victimes
+ d'horribles supplices. S'il voulait forcer les prisonniers,
+de quelque rang qu'il fussent, se racheter, il
+les pendait par les pouces ou par d'autres parties du corps,
+et leur chargeait les paules d'une grosse pierre pour
+augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous
+de ces malheureux, s'ils refusaient de payer ce
+qu'il exigeait, il les frappait avec fureur coups de bton
+jusqu' ce qu'ils cdassent ou qu'ils mourussent
+dans d'affreuses souffrances.</p>
+
+<p>Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans
+ses cachots par la faim, la pourriture et les tortures.
+Il y a deux ans, il allait sur la montagne de Soissons secourir
+quelqu'un contre les paysans rvolts; trois de
+ces paysans se cachrent dans une caverne; il arriva
+l'entre, enfona sa lance dans la bouche de l'un de ces
+hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit
+par le fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour,
+un de ses prisonniers ne pouvant marcher, cause d'une
+blessure, Thomas lui demanda pourquoi il ne s'en allait
+pas; et sur sa rponse qu'il ne pouvait pas le faire, attends,
+dit Thomas, tu vas marcher plus vite. Alors il saute
+<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+ bas de son cheval, et coupe les pieds ce pauvre homme,
+qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de
+raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir
+en raconter bien d'autres. Revenons donc notre sujet.</p>
+
+<p>Tel tait l'homme que les bourgeois, pour complter
+leurs malheurs, mirent leur tte, et dont ils implorrent
+la protection pour les dfendre contre le roi, et
+auquel ils firent un joyeux accueil quand il entra dans
+la ville. Aprs qu'il eut cout leurs demandes, il tint
+conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui
+rpondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour dfendre
+une telle ville contre le roi. Thomas lui-mme
+n'osa pas annoncer cette dcision ces bourgeois frntiques,
+tant qu'il tait dans la ville; il les engagea donc
+ sortir et venir dans un champ, et il leur dit que
+quand ils seraient l, il leur ferait connatre sa dcision.
+A un mille de la ville, il leur dit: Laon est la tte du
+royaume; je ne suis pas en tat de dfendre cette ville
+contre le roi; si vous le redoutez, suivez-moi dans ma
+terre, vous trouverez en moi un dfenseur. Consterns
+par ces paroles, mais troubls par le souvenir de leurs
+crimes, les bourgeois, croyant voir dj le roi leurs
+trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de
+l'vque, qui quelque temps auparavant frappait de
+l'pe les lambris et les votes de l'glise de Saint-Vincent
+et sondait les cellules des moines pour y trouver
+quelque fugitif tuer, et qui, portant son doigt l'anneau
+de l'vque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud
+n'osa revenir en ville avec ses complices, et alla
+aussi dans la seigneurie de Thomas. On doit dire cependant
+que Thomas dlivra plusieurs prisonniers,
+entre autres Guillaume fils de Haduin, qui tait rest
+tranger au meurtre de Grard.</p>
+
+<p>Cependant la renomme rpandit bientt parmi les
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+serfs et les paysans du voisinage de Laon la nouvelle
+que la ville tait presque dserte; aussitt ils se soulvent,
+envahissent cette ville abandonne, et s'emparent
+des maisons que l'on ne dfend point. Gui<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">&nbsp;[103]</a> et
+Enguerrand<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">&nbsp;[104]</a> apprirent bientt que Thomas avait
+abandonn Laon et emmen le peuple avec lui; ils allrent
+ la ville, et trouvrent les maisons vides d'habitants,
+mais non de richesses; ils pillrent l'argent, les
+vtements et les provisions de toutes espces qu'ils trouvrent.
+Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La
+Fre taient arrivs avant les gens de Coucy et avaient
+dj mis la ville au pillage; ils avaient emport des
+masses de butin, et cependant ceux qui vinrent aprs
+se vantaient qu'ils avaient tout trouv intact. Le vin et
+le bl ne valaient pas plus leurs yeux qu'une de ces
+choses que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards
+n'avaient pas l'ide d'emporter ces denres; ils les gaspillaient
+ tort et travers. Puis des querelles clatrent
+entre eux pour le partage du butin; tout ce que les petits
+avaient pris leur fut enlev par les grands; si deux
+hommes en rencontraient un troisime isol, ils le dpouillaient;
+enfin l'tat de la ville tait vraiment lamentable.
+Les bourgeois qui avaient suivi Thomas
+avaient, avant de partir, dtruit et brl les maisons
+des clercs et des grands qui taient leurs ennemis.
+Maintenant c'tait le tour des grands chapps au massacre;
+ils enlevaient des maisons des bourgeois migrs
+vivres, meubles, gonds et verroux.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de sret mme pour un moine; s'il
+voulait entrer ou sortir de la ville, il courait le risque
+qu'on lui volt son cheval, qu'on le dpouillt de ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+vtements et de rester absolument nu. Les innocents et
+les coupables s'taient rfugis au monastre de Saint-Vincent
+avec leurs richesses. Combien de fois, mon
+Dieu, ceux qui en voulaient la personne de ces malheureux,
+plus encore qu' leurs trsors, menacrent-ils
+les religieux de leurs pes! C'est ce que fit Guillaume,
+fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme,
+son compre, auquel il avait promis sret pour sa
+vie et ses membres, et qui sur cela s'tait livr lui de
+bonne foi. Mais Guillaume, oubliant que le Seigneur
+l'avait sauv de la mort, permit aux serviteurs de Guinimar
+et de Raynier, que l'on avait tus dans l'insurrection,
+de prendre cet homme et de le faire prir; le
+fils du susdit chtelain fit alors attacher le malheureux
+par les pieds la queue d'un cheval, et bientt
+sa cervelle s'chappa de toutes parts; puis on le porta
+au gibet. Il s'appelait Robert, surnomm le mangeur;
+il tait riche, mais honnte homme. On pendit l'intendant
+d'Adon, dont j'ai parl plus haut, qui s'appelait,
+je crois, verard, et qui, mauvais serviteur, trahit son
+matre le jour mme o il venait de manger avec lui.
+Beaucoup d'autres prirent dans les supplices. Il serait
+d'ailleurs impossible de raconter en dtail les
+violences cruelles que l'on exera des deux cts sur
+les auteurs comme sur les victimes de cette sdition.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Guibert de Nogent</span>, <cite>Mmoires sur sa vie</cite>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.<br />
+<span class="medium"><em>tablissement de la paix.</em></span><br />
+<span class="medium">1128.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Au nom de la sainte et indivisible Trinit, Amen.
+Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">&nbsp;[105]</a>, voulons
+faire connatre tous nos fidles, tant futurs que
+prsents, le suivant tablissement de paix que, de l'avis
+et du consentement de nos grands et des citoyens
+de Laon, nous avons institu Laon, lequel s'tend depuis
+l'Ardon jusqu' la Futaie, de telle sorte que le village
+de Luilly et toute l'tendue des vignes et de la
+montagne soient compris dans ces limites:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrter
+quelqu'un pour quelque mfait, soit libre, soit serf.
+S'il n'y a point de juge prsent, on pourra sans forfaiture
+retenir (le prvenu) jusqu' ce qu'un juge vienne,
+ou le conduire la maison du justicier, et recevoir satisfaction
+du mfait selon qu'il sera jug.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Si quelqu'un a fait, de quelque faon que ce soit,
+quelque injure quelque clerc, chevalier ou marchand,
+et si celui qui a fait l'injure est de la ville mme, qu'il
+soit cit dans l'intervalle de quatre jours, vienne en
+justice devant le maire et les jurs, et se justifie du tort
+qui lui est imput, ou le rpare selon qu'il sera jug.
+S'il ne veut pas le rparer, qu'il soit chass de la ville,
+avec tous ceux qui sont de sa famille propre (sauf les
+mercenaires, qui ne seront pas forcs de s'en aller avec
+lui), s'ils ne le veulent pas, et qu'on ne lui permette
+<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+pas de revenir avant d'avoir rpar le mfait par une
+satisfaction convenable.</p>
+
+<p>S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le
+territoire de la cit, que le maire et les jurs demandent
+justice de ce malfaiteur ou aux seigneurs (s'il y en a
+plusieurs) dans le district desquels sont situes ses possessions,
+ou bien l'vque, s'il possde un alleu; et si,
+assign par les seigneurs ou l'vque, il ne veut pas
+rparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse
+avoir justice de lui, soit par l'vque, soit par le seigneur
+dans le district duquel sont ses possessions, qu'il
+soit permis aux jurs de dvaster et de dtruire tous
+les biens de ce malfaiteur.</p>
+
+<p>Si le malfaiteur n'est pas de la cit, que l'affaire soit
+rapporte l'vque; et si, somm par l'vque, il n'a
+pas rpar son mfait dans la quinzaine, qu'il soit
+permis au maire et aux jurs de poursuivre vengeance
+de lui comme ils le pourront.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Si quelqu'un amne sans le savoir dans le territoire
+de l'tablissement de paix un malfaiteur chass
+de la cit, et s'il prouve par serment son ignorance,
+qu'il remmne librement le dit malfaiteur, pour cette
+seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, que le malfaiteur
+soit retenu jusqu' pleine satisfaction.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu
+d'une rixe entre quelques hommes, l'un frappe l'autre
+du poing ou de la paume de la main, ou lui dit quelque
+honteuse injure, qu'aprs avoir t convaincu par de
+lgitimes tmoignages, il rpare son tort envers celui
+qu'il a offens, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il
+fasse satisfaction au maire et aux jurs pour avoir viol
+la paix.</p>
+
+<p>Si l'offens refuse de recevoir la rparation, qu'il ne lui
+soit plus permis de poursuivre aucune vengeance contre
+<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+le prvenu, soit dans le territoire de l'tablissement de
+paix, soit en dehors; et s'il vient le blesser, qu'il
+paye au bless les frais de mdecin pour gurir la blessure.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle,
+qu'il ne lui soit pas permis de le poursuivre quand il
+sortira de la cit, ni de lui tendre des embches quand
+il y rentrera. Que si, la sortie ou la rentre, il le tue
+ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit assign pour
+cause de poursuite ou d'embches, qu'il se justifie par le
+jugement de Dieu. S'il l'a battu ou bless hors du territoire
+de l'tablissement de paix, de telle sorte que la
+poursuite ou les embches ne puissent tre prouves
+par le tmoignage d'hommes dudit territoire, il lui sera
+permis de se justifier par serment. S'il est trouv coupable,
+qu'il donne tte pour tte et membre pour
+membre, ou qu'il paye pour sa tte ou selon la qualit
+du membre un rachat convenable l'arbritage du
+maire et des jurs.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une
+plainte capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant
+le juge dans le district duquel sera trouv le prvenu.
+S'il ne peut en avoir justice par le juge, qu'il porte au
+seigneur dudit prvenu, s'il habite dans la cit, ou
+l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la
+cit, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir
+justice ni par le seigneur ni par son officier, qu'il aille
+trouver les jurs de la paix, et leur montre qu'il n'a pu
+avoir justice de cet homme, ni par son seigneur ni par
+l'officier de celui-ci; que les jurs aillent trouver le
+seigneur, s'il est dans la cit, et sinon son officier, et
+qu'ils lui demandent instamment de faire justice
+celui qui se plaint de son homme; et si le seigneur ou
+son officier ne peuvent en faire justice ou le ngligent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+que les jurs cherchent un moyen pour que le plaignant
+ne perde pas son droit.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Si quelque voleur est arrt, qu'il soit conduit
+celui dans la terre de qui il a t pris; et si le seigneur
+de la terre n'en fait pas justice, que les jurs la fassent.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Les anciens mfaits qui ont eu lieu avant la destruction
+de la ville, ou l'institution de cette paix, sont
+absolument pardonns, sauf treize personnes, dont voici
+les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul de Capricion;
+Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy
+Bunt; Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen
+Hosteloup; Anselle Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean
+de Molriem; Anselle, gendre de Lebert. Except ceux-ci,
+si quelqu'un de la cit, chass pour d'anciens mfaits,
+veut revenir, qu'il soit remis en possession de tout ce
+qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possd et
+n'avoir ni vendu ni mis en gage.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Nous ordonnons aussi que les hommes de condition
+tributaire payent le cens, et rien de plus, leurs seigneurs,
+et s'ils ne le payent pas au temps convenu, qu'ils soient
+soumis l'amende suivant la loi sous laquelle ils vivent.
+Qu'ils n'accordent que volontairement quelque autre
+chose la demande de leurs seigneurs; mais qu'il
+appartienne leurs seigneurs de les mettre en cause
+pour leurs forfaitures et de tirer d'eux ce qui sera
+jug.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs
+des glises et des grands qui sont de la paix, prennent
+des femmes dans toute condition o ils pourront. Quant
+aux serviteurs des glises qui sont hors des limites de
+cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur
+est pas permis de prendre des pouses sans le consentement
+de leurs seigneurs.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> Si quelque personne vile et dshonnte insulte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+par des injures grossires, un homme ou une femme
+honnte, qu'il soit permis tout prud'homme de la
+paix, qui surviendrait, de la tancer, et de rprimer,
+sans mfait, son importunit par un, deux ou trois
+soufflets. S'il est accus de l'avoir frapp par vieille
+haine, qu'il lui soit accord de se purger, en prtant
+serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais au contraire
+pour l'observation de la paix et de la concorde.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> Nous abolissons compltement la mainmorte<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">&nbsp;[106]</a>.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou
+sa petite-fille, ou sa parente, lui a donn de la terre
+ou de l'argent, et si elle meurt sans hritier, que tout
+ce qui restera de la terre ou de l'argent elle donn
+retourne ceux qui l'ont donn ou leurs hritiers. De
+mme si un mari meurt sans hritier, que tout son bien
+retourne ses parents, sauf la dot qu'il avait donne
+sa femme. Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et
+aprs sa mort la dot mme retournera aux parents de
+son mari. Si le mari ni la femme ne possdent de biens
+immeubles, et si, gagnant par le ngoce, ils ont fait
+fortune et n'ont point d'hritiers, la mort de l'un
+toute la fortune restera l'autre. Et si ensuite ils n'ont
+points de parents, ils donneront deux tiers de leur fortune
+en aumnes pour le salut de leurs mes, et l'autre
+tiers sera dpens pour la construction des murs de la cit.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup> En outre, que nul tranger, parmi les tributaires
+des glises ou des chevaliers de la cit, ne soit reu
+dans la prsente paix sans le consentement de son
+seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reu sans
+le consentement de son seigneur, que dans l'espace
+de quinze jours il lui soit permis d'aller sain et sauf,
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+sans forfaiture, o il lui plaira, avec tout son avoir.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup> Quiconque sera reu dans cette paix, devra, dans
+l'espace d'un an, se btir une maison ou acheter des
+vignes, ou apporter dans la cit une quantit suffisante
+de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire la justice,
+s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte
+contre lui.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup> Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cit,
+qu'il le prouve par le tmoignage des chevins, ou se
+purge en levant la main en serment.</p>
+
+<p>17<sup>o</sup> Quant aux droits et coutumes que le chtelain
+prtend avoir dans la cit, s'il peut prouver lgitimement,
+devant la cour de l'vque, que ses prdcesseurs
+les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de bon
+gr; s'il ne le peut, non.</p>
+
+<p>18<sup>o</sup> Nous avons rform ainsi qu'il suit les coutumes
+par rapport aux tailles<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">&nbsp;[107]</a>. Que chaque homme qui doit
+les tailles paye, aux poques o il les doit, quatre deniers;
+mais qu'il ne paye en outre aucune autre taille;
+ moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette
+paix quelque autre terre devant taille, laquelle il
+tienne assez pour payer la taille raison de la dite
+possession.</p>
+
+<p>19<sup>o</sup> Les hommes de la paix ne seront point contraints
+ aller au plaid<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">&nbsp;[108]</a> hors de la cit. Que si nous
+avions quelque sujet de plainte contre quelques-uns
+d'eux, justice nous serait rendue par le jugement des
+jurs. Que si nous avions sujet de plainte contre tous,
+justice nous serait rendue par le jugement de la cour
+de l'vque.</p>
+
+<p>20<sup>o</sup> Que si quelque clerc commet un mfait dans les
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+limites de la paix, s'il est chanoine, que la plainte
+soit porte au doyen et qu'il rende justice. S'il n'est pas
+chanoine, justice doit tre rendue par l'vque, l'archidiacre
+ou leurs officiers.</p>
+
+<p>21<sup>o</sup> Si quelque grand du pays fait tort aux hommes
+de la paix, et, somm, ne veut pas leur rendre justice,
+si ces hommes sont trouvs dans les limites de la paix,
+qu'eux et leurs biens soient saisis, en rparation de
+cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils
+auront t pris, afin que les hommes de la paix conservent
+ainsi leurs droits et que le juge lui-mme ne
+soit pas priv des siens.</p>
+
+<p>22<sup>o</sup> Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que
+par une bnignit royale nous avons accorde ces
+citoyens, les hommes de cette paix ont fait avec nous
+cette convention, savoir: que, sans compter notre cour
+royale, les expditions et le service cheval qu'ils
+nous doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'anne
+un gte, si nous venons dans la cit; et que si nous n'y
+venons pas, ils nous payeront en place 20 livres.</p>
+
+<p>23<sup>o</sup> Nous avons donc tabli toute cette constitution,
+sauf notre droit, le droit piscopal et ecclsiastique, et
+celui des grands qui ont leurs droits lgitimes et distincts
+dans les confins de cette paix; et si les hommes de cette
+paix enfreignaient en quelque chose notre droit, celui
+de l'vque, des glises et des grands de la cit, ils
+pourraient racheter sans forfaiture, par une amende,
+dans l'espace de quinze jours, leur infraction.</p>
+
+<p class="word small"><cite>Ordonnance de Louis VI</cite>, traduite du latin par <span class="smcap">M. Guizot</span>,
+dans son <cite>Cours de l'histoire de la civilisation en France</cite>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PRISE D'DESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.<br />
+<span class="medium">1145.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Zengui parut devant desse<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">&nbsp;[109]</a> un mardi 28 de novembre.
+Son camp fut dress prs de la porte des Heures,
+vers l'glise des Confesseurs. Sept machines furent
+leves contre la ville. Dans ce danger, les habitants,
+grands et petits, sans excepter les moines, accoururent
+sur les remparts, et combattirent avec courage; les femmes
+mmes s'y rendirent, apportant aux guerriers des
+pierres, de l'eau et des vivres. Cependant l'ennemi
+avait creus sous terre jusqu' la ville; les assigs creusrent
+aussi de leur ct, et pntrant dans la mine oppose,
+y turent les travailleurs. Mais dj deux tours
+taient entirement mines. Comme elles taient prs
+de s'crouler, Zengui le fit savoir aux assigs en disant:
+Prenez deux hommes d'entre nous en otage; vous enverrez
+deux des vtres, et ils se convaincront par eux-mmes
+de l'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre,
+et ne pas attendre d'tre soumis de force et d'tre extermins.
+Cet avis fut mpris. Celui qui commandait
+dans desse pour les Francs, attendant d'un moment
+l'autre l'arrive de Josselin et du roi de Jrusalem, rejeta
+<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+avec ddain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi
+mit le feu aux poutres qui soutenaient les tours,
+et elles s'croulrent. Au bruit qui en retentit, les habitants
+et les vques accoururent sur la brche pour
+arrter l'ennemi. Mais pendant qu'ils dfendaient cet
+endroit, les Turcs trouvrent les remparts dgarnis et
+forcrent la ville. Alors les habitants quittrent la
+brche et coururent la citadelle. A partir de ce moment,
+quelle bouche ne se fermerait, quelle main ne
+reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou dcrire
+les malheurs qui durant trois heures accablrent desse.
+On tait au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs
+s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes,
+des femmes, des prtres, des diacres, des religieux, des
+religieuses, des vierges, des poux, des pouses. Hlas!
+chose horrible dire, la ville d'Abgare, ami du Messie<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">&nbsp;[110]</a>,
+fut foule aux pieds pour nos pchs! O dplorable condition
+humaine! Les pres restrent sans piti pour leurs
+enfants, les enfants pour leurs pres; les mres furent
+insensibles pour le fruit de leurs entrailles; tous couraient
+au haut de la montagne vers la citadelle. Quand
+les prtres en cheveux blancs, qui portaient les chsses
+des saints martyrs, virent luire les signes du jour de
+colre, du jour dont un prophte a dit: J'prouverai le
+courroux cleste parce que j'ai pch, ils s'arrtrent
+tout court, et ne cessrent d'adresser leurs voix Dieu
+jusqu' ce que le glaive des Turcs leur et t la parole.
+Plus tard, on retrouva leurs corps en habits sacerdotaux
+teints de sang. Il y eut cependant quelques mres
+qui rassemblrent leurs enfants autour d'elles, comme
+la poule appelle ses petits, et qui attendirent de prir
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+tous ensemble par l'pe, ou d'tre la fois mens en
+servitude. Ceux qui avaient couru vers la citadelle n'y
+purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusrent
+d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui
+tait la brche, ft revenu. Il arriva enfin, mais trop
+tard, et lorsque des milliers de personnes avaient t
+touffes aux portes. En vain voulut-il s'ouvrir un chemin;
+il ne put passer outre, cause des cadavres entasss
+sur son passage, et fut tu la porte mme d'un
+coup de flche. Enfin Zengui, touch des maux qui accablaient
+desse, ordonna de remettre l'pe dans le
+fourreau. L'vque Basile avait t garrott par les
+Turcs, tran nu et sans chaussure. Zengui le vit, et se
+sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il tait.
+Quand il sut que c'tait le mtropolitain, il lui fit donner
+des habits, et le conduisit sa tente. Ensuite, il lui
+fit des reproches de ce qu'on n'avait point, par une
+prompte soumission, sauv ce peuple infortun. L'vque
+rpondit: C'est la divine Providence qui te rservait
+une si grande conqute, afin de rendre ton nom grand
+et illustre parmi les rois, et pour que nous autres misrables
+nous pussions contempler la face de notre
+matre, sans crainte, car nous n'avons point viol de
+parole, nous n'avons point enfreint de serment. Zengui
+fut touch de ces paroles, et reprit: C'est bien rpondu,
+ mtropolite! oui, Dieu et les hommes honorent ceux
+qui gardent leurs serments et qui sont fidles leur foi
+jusqu' la mort. La garnison de la citadelle se rendit
+deux jours aprs, et se retira la vie sauve. Les Turcs
+massacrrent tous les Francs qu'ils purent atteindre,
+mais ils respectrent les Syriens et les Armniens.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Aboulfarage</span>, traduit par M. Reinaud, dans le 4<sup>e</sup> vol. de la <cite>Bibliothque
+des Croisades</cite>, p. 73.</p>
+
+<p>Alboulfarage, clbre historien et mdecin, de la secte des chrtiens jacobites,
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+naquit Malatia, en Armnie, en 1226, et mourut en 1286. Il est
+auteur d'une chronique universelle, qu'il crivit d'abord en langue syriaque
+et qu'il refit ensuite, avec d'importants changements, en langue
+arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LOUIS VII PREND LA CROIX<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">&nbsp;[111]</a>.<br />
+<span class="medium">1146.</span></h2>
+
+<p class="subh">Coment le roy Loys fist parlement Vezelay et fist preschier la croiserie
+de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et l'exemple de luy la
+prisrent plusieurs barons et prlas, et mains autres.</p>
+</div>
+
+<p>En celluy an mesme avint trop grant meschief toute
+crestient, en la terre d'oultre-mer, au royaume de Jhrusalem;
+car les Turcs s'esmeurent trop grant force
+et prisrent une noble cit qui a nom Roches<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">&nbsp;[112]</a>, qui estoit
+en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas sans
+grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs
+gens. Et pour la prise de celle cit s'enorgueillirent
+merveilles et menacirent occire tous les crestiens de
+celle contre. La nouvelle de celle douleur vint en
+France jusques au roy Loys. Et pour l'amour du saint
+Esperit, dont il estoit inspir, eut moult grant douleur
+de ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car
+pour cette besongne assembla-il en cest an grant parlement
+au chasteau de Vezelay. L fit venir les archevesques,
+les vesques et les abbs et grant partie des
+barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de
+Clervaux et prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie
+de la Saincte Terre de promission, o Jhsucrist conversa
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+corporellement, tant comme il fu en ce monde et
+y receupt mort au gibet de la croix pour la rdemption
+de son peuple.</p>
+
+<p>Lors se croisa le roy tout le premier, et aprs luy la
+royne Alinor sa femme. Et quant les barons qui l estoient
+assembls virent ce, si se croisrent tous ceulx qui
+cy sont nomms: Alphons le conte de Saint-Gille,
+Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte Thibault
+de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault
+son frre, le conte de Tonnoire, le conte Robert,
+frre du roy, Yves le conte de Soissons, Guillaume le
+conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente,
+Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy
+de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay,
+Rgnault de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier
+de Monjay, rard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers
+de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son frre,
+Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et
+plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues
+gens. Des prlas, se croisrent Symon vesque de Noyon,
+Godeffroy vesque de Lengres, Arnoul vesque de Lisieux,
+Hbert l'abb de Saint-Pre-le-Vif-de-Sens, Thibault
+l'abb de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes
+de saincte glyse.</p>
+
+<p>En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur
+d'Allemaigne et son nepveu Ferry duc de Saissongne, qui
+depuis fu empereur, quant il orent la msaventure de
+la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa, le conte de
+Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles
+barons de grant renomme.</p>
+
+<p>Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abb
+de Vezelay fonda une glyse en l'honneur de saincte
+croix, au lieu de celle saincte prdicacion, pour l'honneur
+et pour la rvrence de la croix que le roy et les
+<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+barons avoient illec prise, tout droit au pendant du
+tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur
+a depuis monstr mains appers miracles. Tout
+l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques
+ l'autre et oultre jusques la Penthecouste, ainsi qu'il
+meust oultre-mer.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.</cite></p>
+
+<p>C'est sous le rgne de Philippe le Bel que l'on commena rdiger en
+Franais, d'aprs les vieilles chroniques latines rassembles et conserves
+l'abbaye de saint Denis, l'histoire de France connue sous le nom de <cite>Grandes
+Chroniques de France, selon que elles sont conserves en l'glise de Saint-Denis</cite>.
+On en donna une nouvelle dition pendant le rgne de Charles V,
+et on les continua jusqu' la fin de la vie de ce roi, qui prit une part importante
+ la rdaction de l'histoire de son rgne et de celui de son pre. C'est
+cette poque que fut fix le texte des Grandes Chroniques, que les copies
+s'en multiplirent et que ce livre devint un monument historique national.
+Les Grandes Chroniques s'arrtent la fin du rgne de Charles VII. M. Paulin
+Paris a donn en 1836 une excellente dition des <cite>Grandes Chroniques</cite>
+(6 vol. in-12), d'aprs le beau manuscrit de Charles V, que possde la Bibliothque
+impriale.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CROISADE DE LOUIS VII.
+<span class="medium"><em>Bataille du Mandre.</em></span><br />
+<span class="medium">1148.</span></h2>
+</div>
+
+<p>La route que le Roi devait prendre pour aller d'phse
+ Laodice suit le fleuve du Mandre, qui coule entre
+des montagnes escarpes; il est large et profond, mme
+quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il tait fort
+grossi par des pluies abondantes. Le Mandre arrose une
+valle assez large, et ses deux rives prsentent l'une
+et l'autre un chemin facile une troupe nombreuse.
+Les Turcs s'tablirent sur ces deux rives, esprant accabler
+de flches notre arme, inquiter sa marche et
+dfendre les gus du fleuve; s'ils taient battus, ils savaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes.
+Quand nous arrivmes en ces lieux, nous vmes que les
+Turcs occupaient les montagnes, que d'autres qui
+taient dans la plaine se prparaient harceler l'arme,
+et que d'autres enfin taient rassembls sur l'autre
+rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi
+mit alors les bagages et les malades au centre de l'arme,
+plaa les hommes d'armes en avant, en arrire et
+sur les flancs, s'avana ainsi en sret, mais ne fit que
+peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient
+sur notre flanc, et retardaient notre marche en nous
+harcelant bien plus qu'en combattant, car ils se htaient
+de fuir, mais ils taient ardents nous poursuivre.
+Comme nous tions continuellement et insolemment
+harcels par eux et qu'ils nous chappaient sans cesse
+en fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger
+ni le laisser en repos ni combattre, se dcida passer
+le Mandre. Comme il ne connaissait pas les gus
+et que les Turcs gardaient les passages, c'tait une entreprise
+pleine de dangers. Le second jour de la marche,
+vers midi, une partie des Turcs se porta la suite de
+notre arme, et le reste sur le fleuve, un point o nous
+pouvions facilement entrer dans l'eau, mais o nous
+devions trouver des difficults pour en sortir et les attaquer.
+Alors, ils envoyrent trois des leurs lancer des
+flches sur les ntres, et au moment o nous tirions
+nos arcs, les deux troupes ennemies poussrent de
+grands cris, et leurs missaires s'enfuirent. Aussitt les
+illustres comtes Thierry de Flandre et Guillaume de
+Mcon se jetrent leur poursuite, franchirent une
+rive escarpe, au milieu d'une grle de flches, et
+mirent en droute les Turcs plus vite que je ne puis
+le dire; pendant ce temps, et tout aussi heureusement,
+le roi se lanant de toute la vitesse de son cheval contre
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+les Turcs qui attaquaient l'arrire-garde, les dispersa,
+et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux
+qui avaient d'assez bons chevaux pour chapper sa
+poursuite. Nos deux attaques avaient compltement
+russi; les deux rives du fleuve et les montagnes taient
+couvertes de morts. Un mir fut pris et amen au roi,
+qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route
+que nous suivions, nous approchions des limites des
+territoires des Grecs et des Turcs, mais les uns et les
+autres taient nos ennemis. Les Turcs, pleurant leurs
+morts, firent appel aux peuples des environs pour venir
+se venger de nous et nous attaquer en plus grand
+nombre; mais nous entrmes le troisime jour Laodice,
+ne craignant pas leurs insolents projets... Le gouverneur
+de Laodice, soit qu'il et peur du roi cause
+du crime qu'il avoit commis<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">&nbsp;[113]</a>, soit qu'il voult nous
+nuire d'une autre manire, fit sortir de la ville tout ce
+qui pouvait nous tre utile, et ne voulant pas employer
+une ruse dj connue, il prpara une autre trahison
+aussi funeste. Ce misrable savait que de Laodice Satalie,
+o nous ne parvnmes qu'aprs quinze jours de
+marche, il ne nous serait pas possible de trouver des
+vivres, et que nous devions ds lors mourir de faim si
+nous ne parvenions pas nous en procurer Laodice;
+il fit donc enlever de la ville toutes les provisions qui
+s'y trouvaient et obligea les habitants en sortir...
+On rsolut d'aller la recherche des habitants qui s'taient
+enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la
+paix avec eux et de les ramener ainsi que leurs provisions;
+mais ce projet ne put s'excuter qu'en partie.
+On trouva bien les habitants, mais ils ne voulurent pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+revenir, et, aprs avoir perdu toute une journe, on
+sortit de Laodice, ayant toujours les Grecs et les Turcs
+prs de nous en avant et en arrire de l'arme. Les
+montagnes que nous traversions taient encore couvertes
+du sang des Allemands<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">&nbsp;[114]</a>, et nous avions devant
+nous les mmes ennemis qui les avaient massacrs. Le
+roi, clair par le sort de ceux qui l'avaient prcd, et
+dont il voyait les cadavres, mit son arme en bataille.</p>
+
+<p>Vers le milieu de notre seconde journe de marche,
+nous arrivmes devant une montagne trs-haute et
+bien difficile franchir. Le roi voulait employer toute
+la journe la traverser et tait dcid ne pas s'y arrter
+pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivrent les
+premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean
+de Maurienne, ne trouvant pas d'obstacles et oubliant
+le roi, qui veillait sur l'arrire-garde, franchirent la
+montagne et dressrent leurs tentes de l'autre ct,
+pendant que le reste de l'arme tait encore loin. Cette
+montagne tait escarpe et rocheuse; il fallait la gravir
+par une pente trs-roide; sa cime semblait toucher les
+cieux, et un torrent qui coulait dans le fond de la valle
+semblait toucher l'enfer. Tout le monde s'amoncela
+sur le mme point, se pressant, s'arrtant et oubliant
+les chevaliers qui taient en avant; les btes de somme
+tombaient du haut des rochers et entranaient dans
+leur chute jusqu'au fond de l'abme tous ceux qu'elles
+rencontraient. Des blocs de rocher qui se dplaaient
+occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux des
+ntres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs
+chemins couraient le risque de tomber ou d'tre entrans
+par les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+Les Turcs et les Grecs lanaient des flches pour empcher
+ceux qui taient tombs de se relever; puis ils se
+runirent pour attaquer cette foule en dsordre, se rjouissant
+de ce qu'ils voyaient, car ils espraient en
+tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour finissait,
+et le dfil se remplissait de plus en plus des dbris de
+notre arme. Excits par ces premiers succs, nos ennemis,
+plus audacieux, attaquent notre corps d'arme,
+car ils ne craignent plus l'avant-garde et ne voient pas
+encore l'arrire-garde. Ils frappent donc et tuent, et le
+pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un
+troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'leva
+jusqu'aux cieux arriva aussi aux oreilles du roi; il fit
+alors tout ce qu'il pouvait, mais le ciel ne lui envoya
+d'autre secours que la nuit, qui mit quelque terme nos
+maux. Pendant ce temps, en ma qualit de moine, je
+ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres
+se bien battre; on m'envoya auprs de l'avant-garde:
+je dis ce qui se passait. Tous, consterns, coururent
+leurs armes, et voulurent revenir en arrire; mais l'pret
+des lieux et les ennemis qui s'taient ports au
+devant d'eux les empchaient d'avancer. Pendant ce
+temps, le roi tait seul au milieu de ce danger avec
+quelques barons; il n'avait auprs de lui ni chevaliers
+solds ni cuyers arms d'arcs, car il ne s'tait pas prpar
+pour traverser ces dfils, et il avait t convenu
+qu'on ne les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant
+sa propre vie pour sauver ceux que l'ennemi tuait en
+foule, franchit les derniers rangs, et lutta vigoureusement
+contre les Turcs, qui attaquaient avec acharnement
+le corps du milieu; il combattit avec la plus grande
+tmrit contre ces infidles, cent fois plus forts que lui
+et qui de plus avaient tout l'avantage du terrain; les
+chevaux en effet, sur ce terrain en pente ne pouvaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+pas courir, et comme il tait impossible de charger vivement,
+les coups taient moins assurs; les ntres
+frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans
+tre aids par la course de leurs chevaux, et pendant
+ce temps l'ennemi lanait ses flches l'abri des arbres
+et des rochers.</p>
+
+<p>Cependant les ntres, dgags par le roi, se retiraient
+avec leurs bagages, abandonnant le roi et les barons,
+exposs tout le danger. Si Dieu ne nous en avait
+donn l'exemple, nous dplorerions que les matres
+se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus
+belles fleurs de la France prirent dans ce combat avant
+d'avoir port leurs fruits dans la ville de Damas. Ce
+rcit me fait pleurer amrement et gmir du plus profond
+de mon c&oelig;ur. Un homme sage trouvera cependant
+une consolation en pensant que le souvenir de leur
+courage durera autant que le monde, et qu'tant morts
+avec une foi ardente et purifis de leurs erreurs, ils ont
+obtenu la couronne du martyre. Ils combattent donc,
+et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue
+tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs
+reviennent sans cesse et toujours plus nombreux; ils
+tuent les chevaux, qui aidaient au moins les chevaliers
+ supporter le poids de leur armure. Obligs ainsi de
+combattre pied, les chevaliers revtus de leur armure
+se prcipitent au plus pais de l'ennemi, o ils se
+noient comme dans la mer; puis, spars les uns des
+autres, ils sont bientt tus et dpouills.</p>
+
+<p>Au milieu de cette mle, l'escorte du roi, peu nombreuse,
+mais illustre, se spara de sa personne; quant
+lui, il conserva son courage de roi, et, agile et vigoureux,
+il saisit les branches d'un arbre que Dieu avait mis
+l pour son salut, et s'lana sur le haut d'un rocher.
+Les ennemis, en grand nombre, coururent sa poursuite
+<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+pour le faire prisonnier; d'autres, plus loigns, l'accablaient
+de leurs flches. Mais Dieu permit que sa cuirasse
+rsistt aux flches, et il put dfendre son rocher, avec
+son pe rouge de sang, en coupant les mains et les
+ttes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il
+serait difficile de le prendre et ne sachant pas qui ils
+avaient affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants
+n'arrivassent son secours, les Turcs renoncrent
+ attaquer le roi, et allrent enlever les dpouilles
+du champ de bataille.</p>
+
+<p>Le gros de l'arme, qui s'avanait avec les bagages,
+n'avait pas fait beaucoup de chemin, car plus il arrivait
+de monde, plus la marche de cette foule, au milieu
+des dfils, devenait difficile et lente. Le roi, aprs
+avoir chemin quelque temps pied, rejoignit l'arme,
+remonta cheval, et continua sa route par une soire
+obscure. Enfin, les chevaliers de l'avant-garde arrivrent
+tout haletants; lorsqu'ils virent le roi seul, couvert
+de sang et harass de fatigue, ils gmirent, comprenant
+ce qui s'tait pass sans avoir besoin de le demander,
+et pleurrent amrement la mort des compagnons du roi,
+qui taient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient
+taient encore nombreux et pleins de courage;
+mais la nuit tait venue, et l'autre cot de la profonde
+valle tait couvert d'ennemis, de sorte qu'il n'tait
+pas possible de les attaquer. Les chevaliers se runirent
+vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils
+avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf.
+Personne ne dormit pendant cette nuit, chacun attendant
+quelqu'un des siens, qu'il ne devait plus revoir,
+ou accueillant avec joie ceux qui revenaient dpouills
+et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le
+peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait tre
+pendu pour ne pas avoir suivi les ordres du roi; le
+<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+peuple aurait voulu que l'on pendt galement l'oncle
+du roi, qui tait aussi coupable que Geoffroy; mais Jean
+de Maurienne le sauva: tous deux taient coupables,
+mais comme on ne pouvait punir l'oncle du roi, il tait
+impossible de condamner l'autre.</p>
+
+<p>Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois
+les tnbres de notre tristesse, nous permit de voir
+les Turcs joyeux, couverts de nos dpouilles et occupant
+les montagnes avec des forces considrables. Les
+ntres, dpouills de leurs biens et pleurant leurs compagnons
+morts, devinrent prudents, mais trop tard,
+se rangrent en bon ordre et se tinrent sur leurs gardes...
+Dj la faim tourmentait les chevaux qui n'avaient plus
+ manger depuis quelques jours qu'un peu d'herbe;
+les vivres commenaient aussi manquer aux hommes,
+et nous avions faire douze journes de marche. Les
+Turcs, comme les btes froces dont la cruaut augmente
+quand elles ont got le sang, nous harcelaient avec
+plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commenc nous
+enlever du butin. Le matre du Temple, verard des
+Barres, d'une grande pit et d'un courage qui servait de
+modle aux chevaliers, rsistait avec ses frres l'ennemi,
+dfendant vigoureusement ce qui appartenait
+ eux et aux autres.</p>
+
+<p>Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'arme
+suivt ce noble exemple, parce qu'il savait que si
+les forces sont abattues par la faim, le courage ranime
+les c&oelig;urs. Il fut donc dcid que, dans ce pril, tout le
+monde s'unirait fraternellement avec les frres du
+Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner
+le camp et d'obir ponctuellement aux matres
+qu'on leur donnerait. On reconnut pour matre un
+nomm Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert
+mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante
+<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+chevaliers. Il leur fut ordonn de rsister aux attaques
+des Turcs, qui nous harcelaient sans relche, et d'obir
+ l'ordre de revenir sur-le-champ en arrire quand ils
+auraient fait une certaine rsistance et qu'on les rappellerait.
+On leur assigna la place qu'ils devaient occuper,
+afin que celui qui devait tre au premier rang ne se
+trouvt pas au second, et qu'il n'y et pas de dsordre.
+Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la guerre
+avait mis pied, beaucoup de nobles en effet ayant
+perdu leur argent et leurs chevaux marchaient contre
+leur usage avec la pitaille, furent placs l'arrire-garde
+et arms d'arcs afin de pouvoir riposter aux flches
+de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre cette loi gnrale
+d'obissance; mais personne n'osa lui donner un
+autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux
+de chevaliers, et, en sa qualit de matre et protecteur
+de tous, de se porter avec ce corps au secours des
+points les plus faibles.</p>
+
+<p>Nous marchmes en avant, suivant la rgle tablie;
+nous descendmes des montagnes, joyeux d'entrer dans
+la plaine, et protgs par nos dfenseurs, nous supportions
+sans prouver de perte les attaques de nos
+insolents ennemis. Nous arrivmes deux rivires loignes
+d'un mille l'une de l'autre et trs-difficiles traverser
+ cause des marais profonds au milieu desquels
+elles coulaient. La premire tant franchie, on attendit
+sur l'autre rive que l'arrire-garde et pass, et pendant
+ce temps nous tirions de la vase les pauvres btes de
+somme qui s'y enfonaient. Enfin les derniers chevaliers
+et la pitaille passrent ple-mle avec les Turcs,
+mais sans prouver de perte, parce qu'on se dfendait
+mutuellement et avec beaucoup de courage.</p>
+
+<p>On se dirigea vers la seconde rivire, et il fallait
+passer entre deux rochers, du haut desquels nous pouvions
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+tre cribls de flches. Les Turcs s'lancrent
+vers ces rochers, mais nos chevaliers s'tablirent avant
+eux sur l'un des deux; les Turcs occuprent l'autre,
+mais notre pitaille les en chassa tout de suite. Pendant
+qu'ils taient ainsi jets en bas du rocher, quelques
+chevaliers pensrent qu'on pouvait les tourner entre
+les deux rivires et leur couper la retraite. Le matre
+leur en donna la permission, et ils attaqurent les Turcs;
+un grand nombre pousss dans les marais y trouva
+la fois la mort et un tombeau. Pendant que les ntres,
+furieux, massacraient les fuyards et les poursuivaient
+sans relche, la faim leur semblait moins vive et la
+journe plus heureuse.</p>
+
+<p>Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manires
+pour nous anantir, et, autrefois ennemis, ils s'taient
+runis dans ce but. Ils emmenaient leur btail,
+brlaient et dtruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas
+emporter. Aussi nos chevaux, puiss de faim et de fatigue,
+tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient,
+tentes, vtements, armes; nous brlions tous ces objets
+afin que l'ennemi ne s'en empart point; on ne conservait
+que ce que les pauvres pouvaient emporter.
+L'arme se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait
+pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au
+transport servaient nourrir les hommes, et tous mangeaient
+de la chair de cheval, mme les riches, qui y
+ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est ainsi
+que les souffrances de la faim furent apaises, et grce
+ notre association fraternelle, nous battmes quatre fois
+les Turcs; enfin force de soins et de prudence nous
+pmes arriver Sattalie.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Odon de Deuil</span>, <cite>Histoire de la Croisade de Louis VII</cite>; traduit
+par L. Dussieux.</p>
+
+<p>Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en Orient, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+crivit l'histoire de son expdition. A son retour, il fut nomm abb de
+Saint-Denis, aprs la mort de Suger.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">SIGE DE DAMAS.<br />
+1149.</h2>
+
+<p class="subh">Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de Damas par
+les jardins, dont il orent moult faire.</p>
+</div>
+
+<p>Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la
+Mendre Surie, qui est appelle par autre nom la Fenice
+de Libane, dont le prophte dit: Le chief de Surie, Damas,
+un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit appel
+Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un
+plain de quoy la terre est are<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">&nbsp;[115]</a>, strile et brehaigne,
+s ce n'est tant comme les gaigneurs<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">&nbsp;[116]</a> la font fertille
+et plentureuse, par un fleuve qui descent de la montaigne,
+qu'il mnent par conduis et par chaneaus, l o
+mestier est, devers la partie d'orient. s deux rives de
+ce fleuve croist moult grant plent d'arbres qui portent
+fruit de toutes manires. Si comme il fu jour et l'ost des
+crestiens fu arm ainsi comme il estoit devis, de toutes
+leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultremer
+(Baudouin) avoit la premire, pour ce que ses gens savoient
+mieux le pays que les pellerins estranges qui y
+estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre,
+s mestier fust, ceux qui les premiers alloient.
+L'arrire garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient.
+En celle manire s'en allrent vers la cit, et estoit
+vers le soleil couchant celle part dont nos gens venoient.
+Les jardins estoient devers bise qui durent bien quatre
+<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps
+que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun
+y a son jardin clos de murs de terre: car en ce pays
+n'a mie plent de pierres. Les sentiers y sont moult
+estrois d'un vergier autre; mais il y a une commune
+voye qui va la cit o va paine un homme atout son
+cheval chargi de fruit. De celle part est la cit trop
+forte pour les murs de pierres dont il y a tant et pour
+les ruisseaux qui cueurent par trestous les jardins et
+pour les estroictes voyes qui sont bien clouses de et
+del. Accord fu que par l s'en iroit tout l'ost vers la
+cit pour deux choses: l'une ce fu que s les jardins
+estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et
+demie prise; l'autre si fu qu'il y avoit l grant plent
+de fruis tous meurs par les arbres qui grant mestier
+aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part couroient,
+dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes
+et pour les chevaux.</p>
+
+<p>Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent
+dedens les jardins: mais trop y eut grant force aller
+par l; car derrire les murs de terre, de et del des
+sentiers, y avoit grant plent de Turcs qui ne finoient de
+traire par archires qu'il avoient faictes espessement,
+et ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit
+assez de ceux qui se mettoient appertement en la voye
+contre eux et leur deffendoient le pas, car tous ceux qui
+povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient
+ leur povoir que nos gens ne guaignassent les
+jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes tournelles et
+haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait
+faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient
+cueillir leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult
+bien garnies d'archiers qui grant mal faisoient nos
+gens. Et quant on passoit prs de ces tournelles, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient grant
+meschief: souvent les froit-on de glaives par les archires
+des murs de terre qui estoient de et del. Assez
+en occirent en celle manire et hommes et chevaux, si
+que maintes fois se repentirent les barons de ce que il
+avoient empris asseoir la ville, de celle part.</p>
+
+<h3>Coment les nos gaaignirent les jardins et le fleuve grant paine et chacirent
+les Turcs dedens la cit.</h3>
+
+<p>Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous
+les barons. Bien virent qu'il ne pourroient en telle manire
+passer jusques la ville, sans trop grant dommaige.
+Lors se tournrent s costs de la voye et commencirent
+ drompre et abattre les murs de terre.
+Les Turcs qu'il trouvrent dedens la closture de ces murs
+sourprisrent, si qu'il ne les laissrent mie passer outre
+les autres murs, ainois en occirent assez et mains en
+retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne say en
+quans lieux.</p>
+
+<p>Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins,
+virent que les nostres alloient ainsi abattant les murs et
+occiant la gent, trop furent espovants; si s'en fouirent
+vers la ville. Les jardins laissirent et s'en fouirent
+grans routes dedens la cit. Lors allrent les nostres
+tout bandon<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">&nbsp;[117]</a> parmi les sentiers; mais les Turcs s'estoient
+bien penss que les nostres auroient mestier de
+venir au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux:
+et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la
+cit seroit assige de celle partie, il garnirent moult bien
+la rive du fleuve d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers
+y misrent assez pour garder que les nostres n'approchassent
+du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin
+<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+eut presque pass tous les jardins, grant talent
+eut de venir au fleuve qui couroit prs des murs de la
+cit; mais quant il approchrent, bien leur fu contredicte
+l'eaue, et furent par force les nostres rebouts arrire.
+Aprs se rallirent et emprisrent gaigner l'eaue;
+aux Turcs assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais
+les nostres furent rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit
+aprs tout sa bataille et attendoit pour secourre
+aux premiers quant mestier en seroit et qu'il seroient
+las. L'empereur, qui venoit derrire, demanda
+pourquoi il estoient arrests; et l'on luy dist que la
+premire bataille s'estoit assemble aux Turcs qu'ils
+avoient trouv hors de la ville.</p>
+
+<p>Quant les Thiois orent ce, tantost se dsordonnrent
+et coururent tous desroy; et l'empereur mesme y fu;
+parmi la bataille le roy de France passrent tous sans
+conroy jusques tant qu'il vindrent aux poignis sur
+l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et
+misrent les escus devant eux, et tindrent les longues
+espes, asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne
+leur peurent rsister et ne demoura gures qu'il laissirent
+l'eaue et se misrent dedens la ville. L'empereur fist
+ celle venue un coup de quoy l'on doit toujours-mais
+parler; car un Turc le tenoit moult de prs qui estoit
+arm de haubert. L'empereur fu pi et tenoit en sa
+main une moult bonne espe. Il fri le Turc entre le col
+et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le
+pis au destre cost. La pice chi qui emporta le col et
+la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce virent ne
+s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent en la
+ville. Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il
+avoient veu, il n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que
+tous furent dsesprs qu'il ne se peussent tenir contre
+telles gens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></p>
+
+<h3>Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns princes
+desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant (entendre) qu'il prendroient
+la cit de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut.</h3>
+
+<p>Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout
+ dlivre<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">&nbsp;[118]</a>. Lors tendirent leur pavillons entour la cit.
+Grant doutance eurent les Sarrasins en toutes manires;
+si montrent sus les murs et regardrent l'ost qui trop
+estoit beau, quant il fu logi. Bien se pensrent que si
+grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville.
+Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie
+soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent
+tous. Pour ce prisrent conseil entre eux, et fu
+accord que par toutes les rues de la ville de celle partie
+o le sige estoit, l'en mist de bonnes barres de gros
+bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que s les
+nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient
+ copper les barres, que les Turcs s'en peussent
+aller par les portes et mener sauvet leur femmes et
+leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie couraige
+de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient
+meschief, quant il s'atournoient j fouir. Assez estoit
+lgire chose de faire si grant fait que de prendre la cit
+de Damas, s Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais
+pour les pchs de la crestient et pour ce, par aventure,
+qu'il destinast celle grant chose faire et acomplir
+par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice
+au dable, qui cueurt tousjours et est preste mal, destourba
+celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit j
+qui avoient trouss toutes les choses qu'il prtendoient
+ emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de
+<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+la cit se pourpensrent que des barons de la terre<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">&nbsp;[119]</a> y
+avoit mains qui estoient de trop grant convoitise; bien
+cogneurent que les cuers des crestiens qui l estoient assembls
+ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce voulurent
+essayer vaincre les cuers d'aucuns par avarice.
+Si envoyrent ces gens leur avoir, qui est moult grant,
+et leur promisrent et bien leur asseurrent que ainsi le
+feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant
+faire que le sige se partist d'illec. Bien est vrai que ces
+barons furent de la terre de Surie; mais leur lignaiges,
+n leur noms, n les terres que il tenoient ne nomme
+pas l'ystoire<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">&nbsp;[120]</a>, espoir, pour ce qu'il y avoit encore de
+leur hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons
+qui avoient empris le mestier Judas de pourchascier la
+trason contre Nostre-Seigneur vindrent l'empereur et
+au roy de France et au roy de Jhrusalem, qui moult les
+croient, et leur disrent que ce n'avoit pas est bon conseil
+d'assiger la cit par devers les jardins, car elle y
+estoit plus forte prendre que de nulle autre partie:
+pour ce disrent qu'il requeroient ces grans seigneurs
+et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent
+l leurs peines et perdissent leur temps, il feroient
+l'ost remuer et asseoir la cit en ce cost qui estoit tout
+droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il
+disoient, s parties de la ville qui sont contre orient et
+contre midi n'avoit n jardin n arbre qui destourber
+les pust venir l, le fleuve n'y couroit mie qui fust
+fort gaigner. Les murs estoient illec bas et fbles,
+si qu'il n'y convenoit j engins drecier, ainois pourroit
+bien estre pris de venue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+Quant les princes et les autres barons les orent ainsi
+parler, bien cuidirent qu'il le dissent en bonne foy
+et en bonne entencion. Si les creurent et firent crier
+parmi l'ost que tous se deslogeassent et suivissent les
+barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent devant;
+tout l'ost menrent prs de la ville jusques tant
+qu'il furent en la partie de quoy il savoient de vray
+qu'elle n'avoit garde d'assaut, et o l'ost avoit plus grant
+souffrete de toutes choses, si qu'ils ne pourroient illec
+longuement demourer. L demourrent les barons et
+les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent
+gures demour en celle place qu'il s'apperceurent certainement
+que trahis estoient et que par grant malice
+les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve,
+de quoy si grant plent de gens ne se povoient passer,
+et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez aise
+et dlit.</p>
+
+<h3>Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.</h3>
+
+<p>Viande commena du tout faillir en l'ost, si que tous
+en eurent grant souffrete, et mesmement les plerins des
+estranges terres: car il n'en povoit point venir de Surie,
+et ceux en estoient povrement garnis pour ce que on
+leur avoit fait entendant que la cit seroit prise o il
+en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en
+nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il
+gure chargier de viandes. Quant il se virent en tel
+point que toutes choses leur failloient qui mestier leur
+avoient, trop furent courroucs et esbahis, n ne s'entremirent
+oncques d'assaillir la ville, car ce eust est
+paine perdue, et aussi de retourner en la place o il se
+logirent premirement n'eust pas est lgire chose:
+car sitost comme il furent partis, les Turcs issirent hors
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+hastivement illec, et tant y firent de barres de fors bois
+esps et longs, o ils misrent si grant plent d'archiers
+et d'arbalestriers que ce eust est plus lgire
+chose de prendre une fort cit que de demourer illec.
+Du demourer en la place savoient-il de voir que ce ne
+povoit estre, car il ne povoient avoir n boire n
+mengier. Pour ce parlrent ensemble le roy de France
+et l'empereur, et dirent que ceux de la terre en la foy
+desquels et en la loyaut il avoient mis leur corps et leur
+hommes pour la besongne Jhsucrist, les avoient trahis
+trs desloyaument et les avoient amens en ce lieu o
+il ne povoient faire le profit de crestient n leur honneur.
+Pour ce s'accordrent tous qu'il s'en retournassent
+d'illec et bien se gardassent dsormais de trason.</p>
+
+<p>En telle manire s'en partirent les deux plus haulx
+hommes et les plus puissans de crestient qui riens n'y
+firent celle fois qui fust proffitable n honnorable
+Dieu n au sicle. Moult commencirent desplaire
+ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, n
+riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent
+de France disoient tout en appert aux Suriens que ce
+ne seroit bonne chose de conquerre les cits; car nis
+les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au
+temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient volentiers
+les gens de France et assez lgirement au
+royaume de Jhrusalem et mains grans biens y avoient
+fais. Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord
+ ceux du pays comme il estoient devant; et quant il
+venoient aucunes fois en pellerinage si s'en retournoient-il
+au plus tost qu'il povoient.</p>
+
+<h3>Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite; et coment
+toute la baronie fu mal encouragi vers ceux de Surie qui ceste grant flonnie
+avoient pourchaci.</h3>
+
+<p>Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de
+<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+demander aux saiges hommes qui avoient est celle
+besongne pour savoir certainement coment et par qui
+celle trason avoit est faicte et pourparle. Celluy
+mesmes qui ceste hystoire fist<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">&nbsp;[121]</a> le demanda plusieurs
+fois maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on.
+Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus
+achoisonn<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">&nbsp;[122]</a> de ceste chose que nul autre, non pas pour
+ce qu'il en sceust rien n qu'il consentist la trason, car
+si tost comme il vit que les jardins de Damas estoient
+gaingns et le fleuve pris par force, bien luy fu avis
+que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors vint
+l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin, et
+leur pria moult doucement qu'il luy donnassent celle cit
+de Damas quant elle seroit prise et conquise. Ce mesme
+requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui bien
+s'y accordrent, car bien leur promettoit que bien la
+garderoit et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.</p>
+
+<p>Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux
+en eurent et grant desdaing de ce que le haut prince
+qui tant de terre avoit en son pays et estoit l venu en
+pellerinage vouloit ores gaingner en celle manire l'un
+des plus nobles et riches membres du royaume de Surie.
+Mieux leur sembloit, s le roy Baudouin ne la retenoit
+en son demaine que l'un d'eux la dust avoir. Car il
+sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins, et
+quant les autres barons retournent en leurs pays, il ne
+se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il
+leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail,
+plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore
+qu'elle fust donne au conte de Flandres. Pour ce destourber
+<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+s'accordrent la trason faire. Les autres disoient
+que le prince Raymont d'Antioche, qui trop estoit
+malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy
+par mal<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">&nbsp;[123]</a>, ne cessa de pourchascier son povoir coment
+lui rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour
+ce manda aux barons de Surie qui estoient ses acointes,
+et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine qu'il
+pourroient destourber la louenge et le pris du roy, si
+qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prire
+avoient-il ce pourchasci.</p>
+
+<p>Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement,
+que par grant avoir que les Turcs donnrent
+aux barons fu celle desloyaut faicte.</p>
+
+<p>Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi
+en aller si grant gent qui contre eux estoient assembls.
+Encontre ce tout le royaume de Jhrusalem en fu courrouci
+et desconfort. Et quant ces grans hommes s'en
+furent partis, si fu assign un grant parlement o assemblrent
+tous les haus barons et les meneurs. L fu
+dit que bonne chose seroit qu'il fissent un grant fait
+dont Nostre-Seigneur fust honnour et par quoy l'on
+parlast d'eux toujours-mais en bien. Illec fu ramentu
+que la cit d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir
+des mescrans, qui soit au milieu du royaume, si
+que s l'on la vouloit assiger, de toutes pars pourroient
+venir viandes en l'ost, pour quoy ce seroit lgre chose
+de prendre la ville, qui longuement ne se pourroit tenir
+contre si grans gens. Assez fu parl entre eux de celle
+chose. Mais rien n'en fu accord, pour ce qu'il y avoit
+destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+assiger cits en Surie. Si n'estoit mie de merveilles s
+les estranges pellerins de France et d'Allemaigne
+avoient perdu le talent de bien faire en la terre,
+quant il voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes
+avoient trahi, et le commun proffit destourb
+et empeschi, si comme il apparut devant Damas. Il
+sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de
+sa besongne par ses gens, et se dpartist le parlement
+ains que nulle riens y eut empris.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites par M. Paulin
+Paris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.<br />
+<span class="medium">1181-1182.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient
+en France. Depuis bien des annes la libralit,
+des Franais et la longue paix du royaume les y
+avaient attirs en foule de toutes les parties du monde.
+Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre
+leurs ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et
+sur la foi de la renomme, ceux d'entre les juifs qui,
+par leur ge et par leurs connaissances des lois de Mose,
+mritaient de porter le titre de docteurs rsolurent
+de venir Paris. Aprs un assez long sjour, ils se
+trouvrent tellement enrichis, qu'ils s'taient appropri
+prs de la moiti de la ville, et qu'au mpris des volonts
+de Dieu et de la rgle ecclsiastique, ils avaient
+dans leurs maisons un grand nombre de serviteurs et
+de servantes ns dans la foi chrtienne, mais qui s'cartaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+ouvertement des lois de la religion du Christ,
+pour judaser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait
+dit par la bouche de Mose, dans le Deutronome<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">&nbsp;[124]</a>:
+Tu ne prteras pas usure ton frre, mais l'tranger,
+les juifs, comprenant mchamment tous les
+chrtiens sous le nom d'trangers, leur prtrent de l'argent
+ usure; et bientt dans les bourgs, dans les faubourgs
+et dans les villes, chevaliers, paysans, bourgeois,
+tous furent tellement accabls de dettes, qu'ils se virent
+souvent expropris de leurs biens. D'autres encore taient
+gards sur parole dans les maisons des juifs Paris, et
+dtenus comme dans une prison. Philippe, roi trs-chrtien,
+en tant inform, avant de prendre une rsolution,
+fut mu de piti; il consulta un ermite nomm
+Bernard: c'tait un saint homme, un bon religieux, qui
+vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'aprs son
+conseil que le roi libra tous les chrtiens de son
+royaume des dettes qu'ils avaient contractes envers
+les juifs, l'exception d'un cinquime qu'il se rserva.</p>
+
+<p>Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois
+que des vases ecclsiastiques consacrs Dieu, comme
+des calices ou des croix d'or et d'argent, portant l'image
+de Notre Seigneur Jsus-Christ crucifi, avaient
+t dposs entre leurs mains par les glises, titre de
+caution, dans des moments d'une ncessit pressante,
+ces impies les traitaient avec si peu de respect, que ces
+mmes calices, destins recevoir le corps et le sang
+de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient leurs enfants
+pour y tremper des gteaux dans le vin et
+pour y boire avec eux... Comme les juifs craignaient
+alors que les officiers du roi ne vinssent fouiller leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+maisons, un d'entre eux qui demeurait Paris, et qui
+avait reu en nantissement quelques meubles d'glise,
+tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre
+d'vangiles orn avec un art infini des pierres les plus
+prcieuses, quelques coupes d'argent et autres, cacha
+tout cela dans un sac, et poussa l'impuret jusqu' le
+jeter ( douleur!) dans le fond d'une fosse o il dchargeait
+tous les jours son ventre. Bientt une rvlation
+divine en donna connaissance aux chrtiens, qui les trouvrent
+dans cet endroit; et aprs avoir pay au roi,
+leur seigneur, le cinquime de la dette, ils allrent pleins
+de joie reporter avec honneur ces ornements sacrs
+l'glise qui les avait engags. On pourrait donner avec
+raison cette anne le nom de jubil; car de mme que
+dans l'ancienne loi tout retournait librement son premier
+matre l'anne du jubil, et que toutes les dettes
+taient acquittes, de mme aussi, grce l'dit du
+roi trs-chrtien, qui abolit les crances, tous les
+chrtiens du royaume de France se virent jamais libres
+des dettes qu'ils avaient contractes envers les juifs.</p>
+
+<p>L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le
+mois d'avril, le srnissime roi Philippe-Auguste rendit
+un dit qui donnait aux juifs jusqu' la Saint-Jean suivante
+pour se prparer sortir du royaume. Le roi leur
+laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu' l'poque
+fixe, c'est--dire la fte de saint Jean. Quant leurs
+domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges,
+pressoirs, et autres immeubles, il s'en rserva la proprit,
+pour lui et ses successeurs au trne de France.
+Quand les perfides juifs eurent appris la rsolution du monarque,
+quelques-uns d'entre eux, rgnrs par les eaux
+du baptme et par la grce du Saint-Esprit, se convertirent
+ Dieu et persvrrent dans la foi de Notre Seigneur
+Jsus-Christ. Le roi, par respect pour la religion chrtienne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+fit rendre ces nophytes tous leurs biens, et
+leur accorda une entire libert. D'autres, fidles leur
+ancien aveuglement et contents dans leur perfidie,
+cherchrent sduire par de riches prsents et par de
+belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,
+archevques et vques, voulant essayer si force
+de conseils, de remontrances et de promesses brillantes,
+leurs protecteurs ne pourraient pas branler les volonts
+irrvocables de Philippe. Mais le Dieu de bont
+et de misricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui
+esprent en lui, et qui se plat humilier ceux qui
+prsument trop de leur puissance, avait vers du haut
+du ciel les trsors de sa grce dans l'me du roi, l'avait
+claire des lumires du Saint-Esprit, chauffe de son
+amour, et fortifie contre toutes les sductions des prires
+et des promesses de ce monde... Les juifs infidles,
+voyant le peu de succs de leurs dmarches, et ne pouvant
+plus compter sur l'influence des grands, qui leur
+avait toujours servi jusque alors disposer leur gr de
+la volont des rois, ne virent pas sans tonnement la magnanimit
+et l'inbranlable fermet du roi Philippe,
+et en furent interdits et comme stupfaits. Ils s'crirent
+dans leur admiration: <em>Scema, Israel</em>; c'est--dire: coute,
+Israel, et commencrent vendre tout leur mobilier,
+car le temps approchait o ils allaient tre contraints
+ sortir de toute la France, et ils savaient que rien ne
+pouvait reculer le terme qui leur tait prescrit par
+l'dit royal. Ils se mirent donc, en excution de cet dit,
+ vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante,
+car pour leurs proprits foncires, elles furent
+toutes dvolues au domaine royal. Les juifs ayant donc
+vendu leurs effets, en emportrent le prix pour payer
+les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,
+leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+1182, au mois de juillet, la troisime anne du rgne
+de Philippe-Auguste.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Rigord</span>, <cite>Vie de Philippe-Auguste</cite>, traduite par M. Guizot, dans la
+Collection des Mmoires relatifs l'histoire de France depuis
+la fondation de la monarchie franaise jusqu'au treizime
+sicle.</p>
+
+<p>Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commena en
+1190 crire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit son ouvrage
+que jusqu' l'anne 1207. Il eut pour continuateur Guillaume le Breton.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">BATAILLE DE TIBRIADE OU DE HITTIN.<br />
+4 juillet 1187.</h2>
+
+<p class="subh">Saladin bat les chrtiens et fait prisonnier le roi de Jrusalem,
+Guy de Lusignan.</p>
+</div>
+
+<p>Le samedi matin les musulmans sortirent de leur
+camp en ordre de bataille; les Francs s'avanaient aussi,
+mais dj affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part
+et d'autre l'action commena avec fureur. La premire
+ligne musulmane lana une nue de flches semblable
+ une nue de sauterelles. Les flches firent un grand
+ravage parmi les cavaliers chrtiens. L'infanterie chrtienne,
+s'tait branle pour se porter vers le lac et y
+faire de l'eau; aussitt Saladin courut se placer sur son
+passage, animant les musulmans de la voix et du geste.
+Tout coup un des jeunes mameloucks du sultan, emport
+par son ardeur, s'lana sur les chrtiens, et fut tu
+aprs des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancrent
+pour venger sa mort, et firent un grand carnage
+des infidles. Bientt il n'y eut plus pour les chrtiens
+d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se
+frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, tait
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+plac en face; quand il vit le comte s'avancer en dsespr,
+il fit ouvrir les rangs, et le comte se sauva avec sa
+suite<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">&nbsp;[125]</a>. L'arme chrtienne tait alors dans une situation
+horrible. Comme le sol o elle combattait tait
+couvert de bruyres et d'herbes sches, les musulmans
+y mirent le feu et allumrent un vaste incendie. Ainsi
+la fume, la chaleur du feu, celle du jour et celle du
+combat, tout se runit contre les chrtiens. Ils furent si
+consterns, que peu s'en fallut qu'ils ne demandassent
+quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus de salut,
+ils fondirent sur les musulmans avec tant d'imptuosit,
+que sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur rsister.
+Cependant chaque attaque ils perdaient du monde
+et s'affaiblissaient; enfin, ils furent entours de toutes
+parts et repousss jusqu' une colline voisine, prs du
+hameau de Hittin. L ils essayrent de dresser quelques
+tentes et de se dfendre. Tout l'effort du combat
+se porta de ce ct. Les musulmans s'emparrent de la
+grande croix que les chrtiens appellent la vraie croix,
+et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle
+ils prtendent que fut attach le Messie<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">&nbsp;[126]</a>. La
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le
+reste; ds lors ils se regardrent comme perdus. Le
+roi n'et bientt plus autour de lui sur la colline que
+150 cavaliers des plus braves. Afdal tait alors auprs
+du sultan son pre. J'tais, disait-il lui-mme dans la
+suite, ct de mon pre quand le roi des Francs se fut
+retir sur la colline; les braves qui taient autour de
+lui fondirent sur nous et repoussrent les musulmans
+jusqu'au bas de la colline. Je regardai alors mon pre,
+et j'aperus la tristesse sur son visage. Faites mentir
+le diable! cria-t-il aux soldats en se prenant la barbe.
+A ces mots, notre arm se prcipita sur l'ennemi, et lui
+fit regagner le haut de la colline; et moi de m'crier: Ils
+fuient, ils fuient! Mais les Francs revinrent la charge,
+et s'avancrent de nouveau jusqu'au pied de la colline,
+puis furent repousss encore une fois; et moi de m'crier
+derechef: Ils fuient, ils fuient! Alors mon pre me regarda,
+et me dit: Tais-toi, ils ne seront vraiment dfaits
+que lorsque le pavillon du roi tombera. Or, il finissait
+ peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon
+pre descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et
+lui rendit grces en versant des larmes de joie.</p>
+
+<p>Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les
+Francs retirs sur la colline attaqurent les musulmans
+avec tant de furie, c'est qu'ils souffraient horriblement
+de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un passage. Se voyant
+repousss, ils descendirent de cheval, et s'assirent par
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+terre. Alors les musulmans montrent sur la colline, et
+renversrent la tente du roi. Tous les chrtiens qui s'y
+trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans
+le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy, son frre,
+Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Gbail, le
+fils de Honfroi, le grand-matre des Templiers, et plusieurs
+Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre
+des morts on ne croyait pas qu'il y et des prisonniers;
+et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y
+et des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en
+Palestine, n'avaient essuy une telle dfaite. Moi-mme,
+un an aprs, je passai sur le champ de bataille, et j'y vis
+les ossements amoncels; il y en avait aussi d'pars
+et l, sans compter ce que les torrents et les animaux
+carnassiers avaient emport sur les montagnes et dans
+les valles.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Ibn-Alatir</span>, traduit par M. Reinaud dans la <cite>Bibliothque des
+Croisades</cite>, t. IV, p. 194.</p>
+
+<p>Ibn-Alatir, historien arabe fort distingu, naquit en 1160 et mourut en
+1233. Il fut attach Zengui, prince de Mossoul et d'Alep, et Saladin; il a
+vu les vnements qu'il raconte. Ibn-Alatir est auteur d'une <cite>Histoire des
+Atabeks</cite> et d'une <cite>Chronique complte</cite>.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>AUTRE RCIT DE LA BATAILLE DE TIBRIADE.</h2>
+</div>
+
+<p>L'historien Emad-Eddin<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">&nbsp;[127]</a>, qui se trouva cette bataille,
+remarque avec tonnement que tant que les cavaliers
+chrtiens purent se tenir cheval ils restrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+intacts; car ils taient couverts de la tte aux pieds d'une
+sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
+ l'abri des coups; mais ds que le cheval tombait, le
+cavalier tait perdu. Cette bataille, ajoute l'auteur, se
+livra un samedi. Les chrtiens taient des lions au
+commencement du combat, et ne furent plus la fin
+que des brebis disperses. De tant de milliers d'hommes,
+il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille
+tait couvert de morts et de mourants. Je traversai
+moi-mme le mont Hittin; il m'offrit un horrible spectacle.
+Je vis tout ce qu'une nation heureuse avait fait
+un peuple malheureux. Je vis l'tat de ses chefs: qui
+pourrait le dcrire? Je vis des ttes tranches, des yeux
+teints ou crevs, des corps couverts de poussire, des
+membres disloqus, des bras spars, des os fendus, des
+cous taills, des lombes briss, des pieds qui ne tenaient
+plus la jambe, des corps partags en deux, des lvres
+dchires, des fronts fracasss. En voyant ces visages
+attachs la terre et couverts de sang et de blessures,
+je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidle dira:
+Que ne suis-je poussire? Quelle odeur suave s'exhalait
+de cette terrible victoire!</p>
+
+<p>Aprs ces rflexions qui montrent le got arabe,
+l'auteur prsente un autre tableau: Les cordes des
+tentes, dit-il, ne suffirent pas pour lier les prisonniers.
+J'ai vu trente quarante cavaliers attachs la mme
+corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et
+gards par un seul homme. Ces guerriers, qui nagure
+montraient une force extraordinaire et qui jouissaient de
+la grandeur et du pouvoir, maintenant le front baiss,
+le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect misrable.
+Les comtes et les seigneurs chrtiens taient devenus la
+proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux
+qui avaient humili les autres l'taient leur tour;
+<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+l'homme libre tait dans les fers; ceux qui accusaient
+la vrit de mensonge et qui traitaient l'Alcoran d'imposture
+taient tombs au pouvoir des vrais croyants.</p>
+
+<p>Aprs la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et
+fit venir auprs de lui le roi Guy avec les principaux
+prisonniers. Il voulut que le roi s'asst ses cts; et
+comme ce prince tait press par la soif, il lui fit apporter
+de l'eau de neige. Le roi, aprs avoir bu, prsenta
+le vase Renaud; aussitt Saladin s'cria: Ce n'est pas
+moi qui ai dit ce misrable de boire; je ne suis pas
+li envers lui. En effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin,
+la coutume tait chez les Arabes de ne jamais
+tuer un prisonnier auquel on avait offert boire et
+manger. Or, dj deux fois Saladin avait fait v&oelig;u de
+tuer Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la premire,
+lorsque celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et
+Mdine; la seconde, quand il enleva la caravane en
+pleine paix. Le sultan se tourna donc vers Renaud, et
+lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, s'avanant
+vers lui, il lui dchargea un coup d'pe. A
+son exemple, les mirs se jetrent sur Renaud, et lui
+couprent la tte. Le tronc alla tomber aux pieds du roi.
+A cette vue, le roi devint tout tremblant; mais Saladin
+se hta de le rassurer, et promit de respecter sa vie.</p>
+
+<p>Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrit
+Saladin contre Renaud, c'est que quand ce dernier enleva
+injustement la caravane musulmane, il disait ces
+malheureux, par forme de raillerie, d'invoquer Mahomet
+pour voir s'il viendrait leur secours, et que le
+sultan lui dit en cette occasion: Eh bien! que t'en
+semble? n'ai-je pas assez veng Mahomet de tes outrages?
+Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, il proposa Renaud
+de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant qu'il
+aimait mieux mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
+Ensuite le sultan fit conduire Damas le roi et les
+seigneurs qui taient captifs avec lui. A l'gard des Templiers
+et des Hospitaliers, Ibn-Alatir rapporte que le
+prince runit tous ceux qu'il avait entre les mains, et leur
+fit couper la tte. Il ordonna aussi tous ceux de son
+arme qui avaient de ces religieux entre les mains de
+les faire mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient
+pas assez gnreux pour faire ce sacrifice, il
+promit cinquante pices d'or pour chaque Templier et
+Hospitalier qu'on lui cderait. Deux cents de ces guerriers
+qu'on lui amena furent aussitt dcapits. Ce qui
+le porta cette excution, c'est que les Templiers et les
+Hospitaliers faisaient comme par tat la guerre l'islamisme,
+et qu'ils taient ses plus cruels ennemis. Aussi
+Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il en
+cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin:
+Puisque l'homicide, quand il peut tourner au bien de
+la religion, leur parat une chose si douce, faisons-les
+mourir leur tour. Saladin manda galement son
+lieutenant Damas de faire mettre mort tous les chevaliers
+qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent
+ou qu'ils appartinssent des particuliers. Ce
+qui fut excut.</p>
+
+<p>On lit dans Emad-Eddin, tmoin oculaire, que pendant
+le massacre des chevaliers, Saladin tait assis le
+visage riant, et que les chevaliers avaient l'air abattu.
+L'arme musulmane tait range en ordre de bataille
+et les mirs placs sur deux rangs. Quelques-uns des
+excuteurs, ajoute l'auteur, couprent la tte des prisonniers
+avec une adresse qui leur mrita des loges; plusieurs
+cependant se refusrent ce ministre, d'autres
+en chargrent leurs voisins. Avant de les gorger, on
+leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut accept
+par un trs-petit nombre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+Telle est la manire dont les auteurs arabes racontent
+la bataille de Tibriade. Le compilateur des <cite>Deux
+Jardins</cite> rapporte plusieurs lettres qui furent crites en
+cette occasion. On lisait dans une de ces lettres, envoye
+ Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
+l'arme chrtienne, il en avait chapp peine mille;
+et qu'un pauvre soldat musulman, ayant un prisonnier
+entre les mains, l'changea contre une paire de
+sandales, afin, disait-il, qu'on st dans la suite que le
+nombre des prisonniers avait t si grand qu'on les
+vendait pour une chaussure.</p>
+
+<p>Une autre de ces lettres commenait ainsi: Quand
+nous passerions le reste de notre vie remercier Dieu
+de ce bienfait, nous ne pourrions nous acquitter dignement.
+Une troisime s'exprimait de la sorte: Non,
+la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille.
+Je vais vous en retracer succinctement une petite partie;
+car de vouloir vous en dire seulement la moiti, cela
+serait impossible. L'auteur de la lettre, poursuivant
+son rcit, raconte avec le plus grand sang-froid les
+dtails les plus horribles. Aprs avoir dit qu' Damas
+les prisonniers chrtiens se vendaient au march trois
+pices d'or l'un, et que vu leur trop grand nombre on
+avait pris le parti de joindre ensemble les maris, les
+femmes et les enfants, il ajoute qu'il n'tait pas rare
+de rencontrer dans les rues des ttes de chrtiens
+exposes en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme
+dans certaines villes d'Italie, on est dans l'usage
+d'exposer les melons coups par le milieu, sur des espces
+de chevalets, en forme de pyramides, et il parat
+que les dvots musulmans avaient imagin d'acheter
+des prisonniers pour leur couper la tte, et de donner
+ainsi ces ttes en spectacle.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. IV, p. 196.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CIT DE PARIS.<br />
+<span class="medium">1186.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris,
+il sjourna ne sai quans jours. Une heure alloit par
+son palais pensant ses besongnes, comme celluy qui
+estoit curieux de son royaume maintenir et amender.
+Il s'appuya une des fenestres de la sale la quelle il
+s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour
+avoir rcracion de l'air: si avint en ce point que charrettes
+que l'en charioit parmi les rues esmeurent et
+touillrent si la boue et l'ordure dont elles estoient
+plaines que une pueur en yssi si grant qu' paine la
+povoit nul souffrir; si monta jusques la fenestre o
+le roy estoit appui. Quant il senti celle pueur qui
+estoit si corrompue, il s'en tourna de celle fenestre en
+grant abominacion de cuer.</p>
+
+<p>Pour celle raison conut-il en son courage faire
+une euvre grant et somptueuse, mais moult ncessaire,
+et telle que tous ses devanciers ne l'osrent oncques
+emprendre n commencier, pour les grans cousts qui
+ celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les
+bourgeois de Paris, et leur commanda que toutes les
+rues et les voies de la cit feussent paves de grs gros
+et fors, soigneusement et bien. Pour ce le fist le roy
+qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit qu'elle
+avoit eu anciennement de ceux qui la fondrent; car
+elle fu appele en ce temps par son premier nom Lutesce,
+qui vaut autant dire comme ville plaine de boue
+et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps
+estoient avoient horreur du nom, qui estoit lais, luy
+changirent ce nom et l'appellrent ville de Paris, en
+l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy Priant de Troye;
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de
+celle ligne. Il ostrent le nom tant seulement, mais le
+bon roy osta la cause et la matire du nom, quant il
+la fist atourner si que pueur n corruption n'y pust
+demourer.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites par M. Paulin
+Paris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>SALADIN PREND JRUSALEM.<br />
+<span class="medium">1187.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Jrusalem, dit Ibn-Alatir, tait alors une ville trs-forte.
+L'attaque eut lieu par le ct du nord, vers la
+porte d'Amoud ou de la Colonne. C'est l qu'tait le
+quartier du sultan. Les machines furent dresses pendant
+la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 rgeb).
+Les Francs montrrent d'abord une grande bravoure.
+De part et d'autre cette guerre tait regarde comme
+une affaire de religion. Il n'tait pas besoin de l'ordre
+des chefs pour exciter les soldats; tous dfendaient
+leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder
+en arrire. Les assigs faisaient chaque jour des sorties
+et descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques,
+un mir de distinction ayant t tu, les musulmans
+s'avancrent tous la fois, et comme un seul homme,
+pour venger sa mort, et mirent les chrtiens en fuite;
+ensuite ils s'approchrent des fosss de la place, et ouvrirent
+la brche. Des archers posts dans le voisinage
+repoussaient coups de traits les chrtiens de dessus
+les remparts, et protgeaient les travailleurs. En mme
+temps on creusait la mine; quand la mine fut ouverte,
+on y plaa du bois; il ne restait qu' y mettre le feu.
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+Dans ce danger, les chefs des chrtiens furent d'avis de
+capituler<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">&nbsp;[128]</a>. On dputa les principaux habitants Saladin,
+qui rpondit: J'en userai envers vous comme
+les chrtiens en usrent avec les musulmans quand ils
+prirent la ville sainte, c'est--dire que je passerai les
+hommes au fil de l'pe, et je rduirai le reste en servitude;
+en un mot je rendrai le mal pour le mal. A
+cette rponse, Balian<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">&nbsp;[129]</a>, qui commandait dans Jrusalem,
+demanda un sauf-conduit pour traiter lui-mme
+avec le sultan. Sa demande fut accorde; il se prsenta
+ Saladin, et lui fit des reprsentations. Saladin se montrant
+inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux
+prires. Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus
+de mnagement et dit: Sachez, sultan, que nous
+sommes en nombre infini, et que Dieu seul peut se faire
+une ide de notre nombre. Les habitants rpugnent
+se battre parce qu'ils s'attendent une capitulation,
+ainsi que vous l'avez accorde tant d'autres. Ils redoutent
+la mort et tiennent la vie, mais si une fois
+la mort est invitable, j'en jure par le Dieu qui nous
+entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous
+brlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un
+cu. Vous ne trouverez plus de femmes rduire en
+esclavage, d'hommes mettre dans les fers. Nous dtruirons
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+la chapelle de la Sacra et la mosque Alacsa, avec
+tous les lieux saints. Nous gorgerons tous les musulmans,
+au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos
+murs. Nous ne laisserons pas une seule bte de somme
+en vie. Nous sortirons contre vous, nous nous battrons
+en gens qui dfendent leur vie. Pour un de nous qui
+prira, il en tombera plusieurs des vtres. Nous mourrons
+libres ou nous triompherons avec gloire. A ces
+mots, Saladin consulta ses mirs, qui furent d'avis d'accorder
+la capitulation. Les chrtiens, dirent-ils, sortiront
+ pied, et n'emporteront rien sans nous le montrer.
+Nous les traiterons comme des captifs qui sont
+notre discrtion, et ils se rachteront un prix qui sera
+dtermin. Ces paroles satisfirent entirement Saladin.
+Il fut convenu avec les chrtiens que chaque homme
+de la ville, riche ou pauvre, payerait pour sa ranon
+10 pices d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et
+l'autre sexe 2. Un dlai de quarante jours fut accord
+pour le payement de ce tribut. Pass ce terme, tous
+ceux qui ne se seraient pas acquitts seraient considrs
+comme esclaves. Au contraire, en payant le tribut on
+tait libre sur-le-champ et l'on pouvait se retirer o l'on
+voulait. A l'gard des pauvres de la ville, dont le
+nombre fut fix par approximation 18,000, Balian
+s'obligea payer pour eux 30,000 pices d'or. Tout tant
+ainsi convenu, la ville sainte ouvrit ses portes, et l'tendard
+musulman fut arbor sur ses murs. On tait alors
+au vendredi 24 de rgeb (commencement d'octobre
+1187)<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">&nbsp;[130]</a>.</p>
+
+<p>Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entre dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+Jrusalem. Emad-Eddin rapporte que ce jour fut pour
+les musulmans comme un jour de fte. Le sultan fit dresser
+hors de la ville une tente pour y recevoir les flicitations
+des grands, des mirs, des sophis et des docteurs de
+la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien
+grave. La joie brillait sur son visage, car il esprait tirer
+un grand honneur de la conqute de la ville sainte. Les
+portes de sa tente restrent ouvertes tout le monde, et
+il fit de grandes largesses. Autour de lui taient les
+lecteurs, qui rcitent les prceptes de la loi, les potes
+qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les lettres
+du prince qui annonaient cet heureux vnement; les
+trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des
+larmes de joie; tous les c&oelig;urs rapportaient humblement
+ces succs Dieu; toutes les bouches clbraient les
+louanges du Seigneur.</p>
+
+<p>Une foule de savants et de dvots taient accourus
+des contres voisines pour tre tmoins de la prise de
+Jrusalem. L'historien Emad-Eddin, qui depuis quelque
+temps tait malade Damas, rapporte lui-mme qu'
+la premire nouvelle du sige de Jrusalem, il ne se
+sentit plus de mal et accourut en toute hte pour prendre
+part la joie commune. Il arriva le lendemain de la
+capitulation. Comme il passait pour tre fort loquent,
+ses amis se pressrent autour de lui pour lui demander
+des lettres qu'ils voulaient envoyer leurs parents et
+leurs amis. Le premier jour il en crivit soixante-dix<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">&nbsp;[131]</a>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les chefs des chrtiens vacuaient
+la ville. Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque,
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+qui menait dans Jrusalem la vie monastique, et qui
+Saladin permit de se retirer avec sa suite et ses richesses.
+Telle tait sa douleur, suivant l'expression d'Emad-Eddin,
+que les larmes coulaient de ses yeux comme les
+pluies descendent des nuages. On vit ensuite paratre
+la reine de Jrusalem, dont le mari tait alors captif
+entre les mains du sultan, et qui alla le rejoindre
+Naplouse; puis s'avana la veuve de Renaud, seigneur
+de Carac, dont le fils tait aussi prisonnier. La mre
+en se retirant demanda la libert de son fils; le sultan
+y mit pour condition qu'on lui livrerait Carac. Comme
+cette condition ne fut pas remplie, sa demande fut
+rejete. Enfin, on vit sortir le patriarche, emportant
+avec lui les richesses des glises et des mosques.</p>
+
+<p>Le patriarche avait enlev tous les ornements d'or et
+d'argent qui couvraient le tombeau du Messie. Voyant
+qu'il emportait ces richesses, l'historien Emad-Eddin
+dit au sultan: Voil des objets pour plus de 200,000
+pices d'or; vous avez accord sret aux chrtiens
+pour leurs effets, mais non pour les ornements des
+glises. Laissons-les faire, rpondit le sultan; autrement
+ils nous accuseraient de mauvaise foi. Ils ne connaissent
+pas le vritable sens du trait. Donnons-leur
+lieu de se louer de la bont de notre religion. En consquence,
+on n'exigea du patriarche que 10 pices d'or,
+comme pour tous les autres.</p>
+
+<p>Les chrtiens qui taient en tat de payer sortirent
+successivement de la ville. On avait plac aux portes
+des gens chargs de recevoir le tribut. Ibn-Alatir se
+plaint de la cupidit des mirs et de leurs subalternes,
+qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en dtournrent
+une partie leur profit. S'ils s'taient conduits
+fidlement, dit-il, le trsor et t rempli. On avait
+estim le nombre des chrtiens de la ville en tat de
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+porter les armes 60,000, sans compter les femmes et
+les enfants. En effet, la ville tait grande et la population
+s'tait accrue des habitants d'Ascalon, de Ramla et
+des autres villes du voisinage. La foule encombrait les
+rues et les glises, et l'on avait peine se faire place.
+Une preuve de cette multitude, c'est qu'un trs-grand
+nombre payrent le tribut et furent renvoys libres. Il
+sortit aussi 18,000 pauvres, pour lesquels Balian avait
+donn 30,000 pices d'or; et pourtant il resta encore
+16,000 chrtiens qui faute de ranon furent faits esclaves.
+C'est un fait qui rsulte des registres publics et sur
+lequel il ne peut pas rester d'incertitude. Ajoutez cela
+qu'un grand nombre d'habitants sortirent par fraude,
+sans payer le tribut. Les uns se glissrent furtivement
+du haut des murailles l'aide de cordes; d'autres empruntrent
+ prix d'argent des habits musulmans, et
+sortirent sans rien payer. Enfin, quelques mirs rclamrent
+un certain nombre de chrtiens comme leur
+appartenant, et touchrent eux-mmes le prix de leur
+ranon<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">&nbsp;[132]</a>. En un mot, ce ne fut que la moindre partie
+de cet argent qui entra au trsor.</p>
+
+<p>Il avait t stipul que les chrtiens laisseraient en
+sortant leurs chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en
+trouva remplie. Emad-Eddin rapporte sur ce mme
+sujet que les chrtiens vendirent en partant leurs meubles
+et leurs effets; mais ce fut si bas prix qu'ils semblaient
+les donner. Les chrtiens en sortant avaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+la libert d'aller o ils voulaient; les uns se rendirent
+ Antioche et Tripoli, d'autres Tyr; quelques-uns
+en gypte, o ils s'embarqurent Alexandrie pour
+les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des patriarches
+d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion
+les gards et les sentiments les plus gnreux. Il donna
+aux fugitifs une escorte qui les protgea sur toute la
+route; ceux, entre autres, au nombre de cinq cents, qui
+se rendirent Alexandrie furent dfrays de toute
+dpense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas
+Alexandrie de navire qui pt les emmener, ils attendirent
+une occasion favorable. Leur sjour en gypte
+fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on fournt
+tous leurs besoins, et paya mme le prix de leur voyage,
+afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'aprs son
+ordre, le gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrrent
+pleins d'attention pour eux et en eurent soin
+jusqu' leur entier embarquement<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">&nbsp;[133]</a>.</p>
+
+<p>A l'gard des chrtiens qui restrent Jrusalem,
+particulirement de ceux du rite grec, qui ne furent
+nullement inquits, on lit dans Emad-Eddin qu'ils
+conservrent leurs biens condition de payer, outre
+la ranon commune tous, un tribut annuel. Quatre
+prtres latins seulement eurent la facult de demeurer
+pour desservir l'glise du Saint-Spulcre et furent
+exempts du tribut. Quelques zls musulmans, poursuit
+l'auteur, avaient conseill Saladin de dtruire
+cette glise, prtendant qu'une fois que le tombeau du
+Messie serait combl et que la charrue aurait pass sur
+le sol de l'glise, il n'y aurait plus de motif pour les
+chrtiens d'y venir en plerinage; mais d'autres jugrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+plus convenable d'pargner ce monument religieux,
+parce que ce n'tait pas l'glise, mais le calvaire et le
+tombeau qui excitaient la dvotion des chrtiens, et que
+lors mme que la terre et t jointe au ciel, les nations
+chrtiennes n'auraient pas cess d'affluer Jrusalem.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 206.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">SIGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISS.<br />
+<span class="medium">1191.</span></h2>
+
+<p class="subh">Saladin s'tait empar de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les chrtiens
+vinrent mettre le sige devant la ville; au printemps de 1191, Philippe-Auguste
+et Richard C&oelig;ur de Lion vinrent se runir aux assigeants.</p>
+</div>
+
+<p>La saison devint favorable; la mer fut praticable,
+et de part et d'autre les guerriers se mirent en mouvement.
+Saladin vit successivement arriver ses troupes de
+leurs quartiers d'hiver. Les chrtiens reurent aussi
+de grands secours, entre autres le roi de France, dont ils
+nous menaaient depuis longtemps; il arriva un samedi
+20 avril. C'tait un roi grand en dignit, trs-considr,
+et des premiers parmi les princes francs; en arrivant
+il prit le commandement de l'arme. Il n'amena dans
+cette expdition que six gros vaisseaux chargs d'hommes
+et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon
+blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espce;
+je n'en ai jamais vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup
+ce faucon, et lui faisait des caresses; mais un jour cet
+oiseau s'tant envol de sa main, s'enfuit dans la ville,
+d'o on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000
+pices d'or pour le racheter; sa demande fut refuse.
+Cet vnement nous parut de bon augure, et nous causa
+beaucoup de joie. Peu de temps aprs, l'arme chrtienne
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+reut le comte de Flandre, appel Philippe, un
+des plus puissants seigneurs d'Occident. Ds lors les
+attaques recommencrent avec fureur. Le mardi 9 de
+gioumadi premier, pendant que le sultan tait encore
+Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les chrtiens s'avancrent
+contre la ville. Saladin accourut avec toutes
+ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses
+troupes dans leurs quartiers; pour lui, il s'arrta dans la
+plaine, sous une tente, o il fit le soir sa prire et o il se
+reposa. J'tais en ce moment auprs de lui. Tout coup
+on vient lui dire que l'ennemi tait retourn l'assaut:
+alors il fait revenir son arme, et lui fait passer la nuit
+sous les armes; il resta lui-mme avec elle, et ne la quitta
+pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait
+pas; Saladin se dcida faire camper de nouveau
+son arme sur la colline d'Aadia, en face de la ville.
+Le lendemain, il harcela les chrtiens, marchant lui-mme
+ la tte de ses braves. Quand l'ennemi vit une
+telle ardeur, il craignit d'tre forc dans ses retranchements,
+et cessa ses attaques contre la ville.</p>
+
+<p>Cependant la garnison tait dans un tat pitoyable;
+l'ennemi ne lui laissait pas de repos, et visait surtout
+ combler les fosss: dans cette vue, il y jetait tout ce
+qui lui tombait sous la main, sans excepter les cadavres et
+les charognes; on assure mme qu'il y jetait ses malades
+avant qu'ils eussent expir. La garnison, pour faire
+face tant d'attaques diverses, tait oblige de se partager
+en plusieurs corps: les uns descendaient dans les
+fosss, o ils dpeaient avec un couteau les cadavres;
+d'autres enlevaient avec des crocs ces membres dchirs
+et les remettaient une troisime division, qui allait les
+jeter dans la mer; une autre partie tait occupe du
+service des machines, une autre de la garde des remparts.
+La vrit est que la garnison eut supporter tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+les genres de fatigue. Les chefs ne cessaient de nous
+crire pour se plaindre de leurs maux, qui taient tels
+qu'il n'en existe peut-tre pas d'autre exemple, et qui
+semblent d'abord au-dessus des forces humaines; cependant,
+ils se rsignaient leur sort persuads que Dieu
+est propice aux patients. La guerre ne discontinuait ni
+de jour ni de nuit. Les chrtiens attaquaient la ville,
+et le sultan attaquait les chrtiens; autant les chrtiens
+mettaient d'ardeur tourmenter la garnison, autant il
+en mettait les tourmenter eux-mmes. Il montra en
+cette occasion une constance extraordinaire. Un jour,
+un dput s'tant prsent au nom des Francs pour
+entrer en pourparler, il lui fit rpondre que les Francs
+eussent dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait
+besoin de rien. Tel tait l'tat des choses quand le roi
+d'Angleterre arriva.</p>
+
+<p>Ce roi tait d'une force terrible, d'une valeur
+prouve, d'un caractre indomptable; dj il s'tait fait
+une grande rputation par ses guerres passes; il tait
+infrieur pour la dignit et la puissance au roi de France,
+mais il tait plus riche que lui, plus brave, et d'une
+plus grande exprience dans la guerre. Sa flotte se
+composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers
+et de munitions. Il s'empara en chemin de l'le de
+Cypre. Il arriva devant Acre un samedi 8 de juin.</p>
+
+<p>Ce nouveau renfort inspira une grande joie l'ennemi.
+Les Francs se livrrent en cette occasion de
+bruyantes rjouissances, et la nuit ils allumrent de
+grands feux. Ces feux taient faits pour nous effrayer,
+car ils montraient par leur grand nombre celui de nos
+ennemis. Depuis longtemps les chrtiens attendaient le
+roi d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges
+qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu' son
+arrive, tant ils estimaient son habilet et son courage.
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+Le fait est que sa prsence fit une vive sensation chez les
+musulmans; ds lors ils commencrent tre remplis
+de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reut
+encore ce coup avec rsignation; il se soumit avec religion
+ la volont de Dieu; et d'ailleurs celui qui met
+sa confiance en Dieu, qu'a-t-il redouter? Dieu ne lui
+suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le reste?</p>
+
+<p>La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros
+navire musulman charg de vivres et de provisions,
+et se rendant de Bryte au port d'Acre; ce vaisseau,
+quoique cern de toutes parts, fit une longue rsistance,
+et parvint mme brler un navire chrtien; mais enfin,
+ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver
+force de voiles, vu que le vent tait tomb, le commandant,
+nomm Yacoub ou Jacques, homme brave
+et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau grands coups de
+hache, et tout fut englouti; il ne se sauva de l'quipage
+qu'un seul homme, que les chrtiens envoyrent
+la garnison d'Acre pour l'instruire de ce dsastre. Cette
+nouvelle nous causa tous une grande tristesse; pour
+le sultan, il reut cette preuve avec sa patience ordinaire,
+et se rsigna la volont de Dieu, persuad
+que Dieu ne laisse pas sans rcompense ceux qui lui
+sont fidles. Heureusement, le jour mme, Dieu nous
+envoya un sujet de consolation. L'arme chrtienne avait
+construit une machine quatre tages, dont le premier
+tait en bois, le second en plomb, le troisime en fer et le
+quatrime en airain; cette machine dominait par sa hauteur
+les remparts d'Acre; dj elle tait une distance
+d'environ cinq coudes des murs, du moins en juger
+la simple vue. La garnison tait dans l'abattement; tous
+pensaient se rendre, lorsque Dieu permit que cette
+machine prt feu. A ce spectacle nous nous livrmes la
+joie, et nous rendmes Dieu de vives actions de grces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure
+que la garnison se voyait attaque, elle frappait
+du tambour, et les ntres y rpondaient; c'tait le signal
+de l'assaut; l'arme montait aussitt cheval et faisait diversion.
+Au milieu de juin, elle fora les retranchements
+des chrtiens, ce qui procura quelque repos la ville.
+Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'
+midi, et les deux armes ne se retirrent que de lassitude.
+En ce moment le soleil tait ardent et la chaleur
+si forte que plusieurs en eurent le vertige.</p>
+
+<p>Quatre jours aprs, nous entendmes de nouveau le
+bruit du tambour; les soldats prirent les armes, et se
+prcipitrent sur le camp des chrtiens; aussitt les
+Francs revinrent dfendre leur camp, en poussant de
+grands cris, et surprirent quelques musulmans dans
+leurs tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on et
+os forcer son camp, sent son ardeur s'allumer; il sort
+avec imptuosit, cavalerie et infanterie, et s'avance
+contre nous comme un seul homme. Heureusement, les
+musulmans tinrent bon. Cette journe fut pouvantable;
+les musulmans firent preuve d'une constance
+inoue. Enfin l'ennemi, tonn de tant de bravoure,
+arrt par une rsistance dont l'ide seule fait frmir,
+envoya demander traiter. Il vint de sa part un dput
+qui fut men Malek-Adel<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">&nbsp;[134]</a>; il tait charg d'une
+lettre du roi d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait
+une entrevue avec le sultan; mais Saladin fit rpondre
+que les rois ne s'abouchaient pas si lgrement;
+qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait
+indcent, aprs avoir eu une entrevue et avoir bu et
+mang ensemble, de rompre de nouveau et de recommencer
+la guerre. S'il veut avoir une entrevue avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit faite.
+Rien n'empche en attendant qu'un interprte ne nous
+serve de mdiateur et transmette les paroles de l'un et
+de l'autre. Une fois d'accord, il nous sera, s'il plat
+Dieu, trs-facile de nous aboucher ensemble. Les jours
+suivants la guerre continua. A tout instant nous recevions
+des lettres de la garnison qui se plaignait des
+travaux et des horribles fatigues qu'elle avait supporter
+depuis l'arrive du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites,
+ce roi tomba malade, et pensa mourir. Vers le
+mme temps, le roi de France fut bless; cet accident
+procura quelque relche la ville.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Boha-Eddin</span>, traduit par M. Reinaud, dans la <cite>Bibliothque des
+Croisades</cite>, t. IV, p. 302<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">&nbsp;[135]</a>.</p>
+
+<h3><em>Suite du mme sujet.</em></h3>
+
+<p>Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent
+les divisions qui s'levrent dans l'arme chrtienne.
+Il y avait alors deux prtendants au royaume de Jrusalem;
+l'un tait le roi Guy, fait prisonnier la bataille
+de Tibriade; l'autre le marquis de Tyr<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">&nbsp;[136]</a>. La femme
+du roi Guy<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">&nbsp;[137]</a>, laquelle tait fille ane d'Amaury, ancien
+roi de Jrusalem, et tait cense runir en sa personne
+l'autorit royale, tant morte, la querelle s'aigrit
+davantage. Cet vnement est ainsi racont par
+Emad-Eddin: Il tait d'usage chez les Francs de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+Palestine qu' la mort du roi le trne passt son fils,
+ou, dfaut d'enfant mle, ses filles, par ordre de primogniture;
+or, la mort du dernier roi, le trne s'tant
+trouv vacant, l'autorit avait pass la femme de
+Guy, fille ane du roi Amaury; c'est en qualit de mari
+de la princesse que Guy avait t reconnu roi. La reine
+tant morte sans enfants, le trne devait appartenir
+sa s&oelig;ur cadette<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">&nbsp;[138]</a>, pouse de Honfroy<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">&nbsp;[139]</a>, mais sur ces
+entrefaites le marquis de Tyr, qui convoitait le trne,
+enleva la femme de Honfroy, sous prtexte qu'un tel
+mari n'tait pas digne du trne, et l'pousa lui-mme.
+Cette union fut consacre par les prtres, bien que la
+princesse ft alors enceinte; ds lors le marquis de Tyr
+fut reconnu roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre
+seul fit des difficults. Honfroy et le roi Guy le mirent
+dans leurs intrts; et alors le marquis, effray, s'enfuit
+ Tyr. En vain les chrtiens, qui faisaient beaucoup de
+cas des talents du marquis, lui crivirent pour l'engager
+ revenir; il s'y refusa.</p>
+
+<p>Cependant le roi d'Angleterre tait toujours malade.
+Boha-Eddin remarque que cette maladie du roi fut une
+grande faveur de Dieu; car la brche tait alors considrable
+et la ville toute extrmit. L'arme et la garnison
+taient dans l'abattement; tous les jours les chrtiens
+imaginaient quelque nouveau genre d'attaque;
+tous les jours ils essayaient de quelque nouveau
+pige; aussi Saladin, tait-il en proie une grande inquitude.
+Dans ce danger, il se hta d'crire de tous
+cts pour solliciter du secours. Depuis quelque temps
+il n'avait plus crit au calife de Bagdad, soit qu'il et
+reconnu l'inutilit de ses dmarches prcdentes, soit
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+qu'il se crt dsormais hors de danger; il rompit alors
+le silence, et adressa au calife la lettre suivante, qui
+nous a t conserve par le compilateur des <cite>Deux-Jardins</cite>.</p>
+
+<p>Votre serviteur a toujours le mme respect pour
+vous, mais il se lasse et s'ennuie d'avoir tout instant
+ vous crire sur nos ennemis, dont la puissance s'accrot
+sans cesse et dont la mchancet n'a plus de bornes.
+Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel
+ennemi qui assige et est assig, qui resserre et est
+resserr, qui l'abri de ses retranchements ferme
+l'accs ceux qui voudraient s'approcher, et fait manquer
+l'occasion ceux qui la cherchent. En ce moment,
+les Francs ne sont gure au dessous de 5,000 cavaliers
+et de 100,000 fantassins; le carnage et la captivit
+les ont anantis, la guerre les a dvors, la victoire
+les a dlaisss; mais la mer est pour eux, la mer s'est
+dclare pour les enfants du feu<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">&nbsp;[140]</a>. De vouloir dfinir
+le nombre des peuples qui composent l'arme chrtienne
+et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait
+impossible; l'imagination mme ne saurait se le reprsenter.
+On dirait que c'est pour eux que Motenabbi
+a fait ce vers:</p>
+
+<p class="quote">L sont rassembls tous les peuples avec leurs langues diverses; aux
+interprtes seuls est donn de converser avec eux.</p>
+
+<p>C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier,
+ou qu'un d'entre eux passe de notre ct, nous
+manquons d'interprtes pour les entendre; souvent l'interprte
+ qui on s'adresse renvoie un autre, celui-ci
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+ un troisime, et ainsi de suite. La vrit est que nos
+troupes sont lasses et dgotes; elles ont vainement
+tenu bon jusqu' l'puisement des forces; elles sont demeures
+fermes jusqu' l'affaiblissement des organes.
+Malheureusement les guerriers qu'on nous envoie, venant
+de fort loin, arrivent le dos bris, en moins grand
+nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppresse
+par ennui de cette guerre; en arrivant, ils voudraient
+partir, et ils ne parlent que de leur retour. Tant de faiblesse
+inspire une nouvelle audace nos dtestables
+ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours
+quelque nouvelle malice. Tantt ils nous attaquent avec
+des tours, tantt avec des pierres; un jour c'est avec
+les dbabs<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">&nbsp;[141]</a>, un autre avec les bliers; quelques fois
+ils sapent les murs; d'autres fois ils s'avancent sous des
+chemins couverts, ou bien ils essayent de combler nos
+fosss, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques
+fois ils montent l'assaut, soit de jour, soit de
+nuit; d'autres fois ils attaquent par mer, monts sur
+leurs vaisseaux. Enfin voil qu' prsent, non contents
+d'avoir lev dans leur camp un mur de terre, ils
+se sont mis en tte de construire des collines rondes
+en forme de tours, qu'ils ont tayes de bois et de
+pierres; et lorsque cet ouvrage a t conduit sa perfection,
+ils ont creus la terre par derrire et l'ont jete
+en avant, l'amoncelant peu peu, et s'avanant vers la
+ville les uns la suite des autres, jusqu' ce qu'ils se
+trouvent maintenant une demi-porte de trait. Jusqu'ici
+le feu et les pierres avaient prise sur leurs tours
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+et leurs palissades de bois; mais prsent comment entamer
+avec les pierres ou consumer avec le feu ces collines
+de terre qui sont la fois un rempart pour les hommes
+et un abri pour les machines.</p>
+
+<p>Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands
+effets, et les musulmans ne se montrrent pas fort zls
+ le seconder. A cet gard, le trait qui lui fut le plus
+sensible lui vint de son neveu Taki-Eddin. On lit
+dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reu en fief quelques
+villes de Msopotamie, essaya d'agrandir ses domaines
+aux dpens de ses voisins; ce qui obligea les
+princes de la contre se tenir sur leurs gardes, et ce
+qui fut cause qu'ils n'envoyrent pas cette anne au
+Sultan autant de troupes que par le pass. Saladin
+fut trs-indign de cet excs d'ambition; il lui parut
+trange que tandis que les chrtiens se montraient si
+acharns contre l'islamisme son neveu songet ses
+intrts particuliers. Aussi quand il reut la nouvelle
+de cette conduite, il la traita d'&oelig;uvre du diable.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau dput
+chrtien, demandant parler Saladin. Boha-Eddin
+rapporte que Malek-Adel et Afdal, fils du sultan,
+eurent une entrevue avec le dput: N'a pas qui veut, lui
+dirent-ils, la facult d'approcher du sultan; il faut avant
+tout solliciter son agrment. Cependant Saladin y consentant;
+on lui prsenta le dput, qui lui donna le salut
+du roi d'Angleterre, et dit: Mon matre dsire avoir
+une entrevue avec vous; si vous voulez lui accorder un
+sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous instruire
+lui-mme de ses volonts; moins que vous n'aimiez
+mieux choisir dans la plaine un lieu situ entre les
+deux armes, o vous puissiez traiter ensemble de vos
+intrts. Le sultan rpondit: Si nous avons une confrence,
+il ne comprendra pas mon langage, ni moi le
+<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+sien; autant vaut recourir l'intermdiaire d'un ambassadeur.
+Cependant le dput insistant, il fut convenu
+que l'entrevue aurait lieu entre le roi et Malek-Adel;
+mais les jours suivants le dput ne parut plus. Le bruit
+courut que le roi d'Angleterre avait t dissuad par
+les princes chrtiens d'aller au rendez-vous, sous prtexte
+qu'il se compromettrait; on ajoutait mme que
+le roi de France, qui avait de l'autorit sur le prince, lui
+en avait fait dfense expresse. Ce ne fut que quelque
+temps aprs que le dput du roi d'Angleterre revint
+pour dmentir ces bruits; il avait ordre de dclarer que
+le roi se conduisait par ses volonts, et non d'aprs celles
+des autres. Je gouverne, disait le roi, et ne suis pas
+gouvern; si j'ai manqu au rendez-vous, c'est cause
+de ma maladie. Ensuite le dput, qui au fond venait
+pour demander diffrentes choses dont son matre avait
+besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: C'est la coutume
+entre nos rois de se faire des prsents, mme en
+temps de guerre; mon matre est en tat d'en faire qui
+sont dignes du sultan: me permettez-vous de les apporter?
+Vous seront-ils agrables, venant par l'entremise d'un
+dput? A quoi Malek-Adel rpondit: Le prsent sera
+bien reu, pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres
+en retour. Le dput reprit: Nous avons amen
+ici des faucons et d'autres oiseaux de proie qui ont
+beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de
+besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et
+des poulets pour les nourrir? Ds qu'ils seront rtablis,
+nous en ferons hommage au sultan.&mdash;Dites plutt, repartit
+Malek-Adel, que votre matre est malade, et qu'il
+a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'
+cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons
+d'autre chose. Mais l'entretien n'alla pas plus loin.
+Quelques jours aprs, le roi d'Angleterre renvoya au
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+sultan un prisonnier musulman, et Saladin remit au
+dput une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander
+des fruits et de la neige, qui lui furent accords.</p>
+
+<p>Boha-Eddin rapporte que le but de ces frquentes
+ambassades de la part du roi tait surtout de connatre
+l'tat et les dispositions des troupes musulmanes,
+et que le sultan n'en tait pas fch, afin de
+savoir aussi ce que pensaient les chrtiens. Pendant
+ce temps, poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi
+ne cessaient de battre la ville; bientt la garnison
+ne suffit plus la dfense des remparts; quelquefois les
+soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de
+suite sans dormir et sans prendre de repos; les chrtiens
+au contraire, se relevaient les uns les autres. Le
+I<sup>er</sup> juillet, ils tentrent un assaut gnral; dans cette vue,
+ils se partagrent en plusieurs corps, et s'branlrent,
+cavalerie et infanterie. Aussitt le sultan fit prendre
+les armes ses troupes, et se porta contre le camp
+ennemi pour faire diversion. Ce jour-l il y eut un
+engagement terrible; le sultan courait cheval d'un
+rang l'autre, semblable une lionne qui a perdu ses
+petits, en criant: O musulmans, musulmans! et ayant
+les yeux mouills de larmes. Toutes les fois que ses regards
+venaient tomber sur la ville, il se reprsentait les
+maux qui accablaient la garnison; il pensait aux souffrances
+des soldats; cette ide, son ardeur s'allumait,
+et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journe
+sans manger et ne prit qu'une potion qu'avait ordonne
+le mdecin. Pour moi, remarque Boha-Eddin, je ne
+pus rsister tant de fatigues, et je quittai le sultan
+pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aadia,
+d'o je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu' la
+nuit.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+remes de la garnison une lettre ainsi conue: Nous
+sommes dans le dernier tat de faiblesse; nous ne pouvons
+tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si vous ne
+venez notre secours, nous ngocierons pour nos vies;
+nous abandonnerons la ville; nous tcherons de sauver
+nos ttes. Cette nouvelle, poursuit Boha-Eddin, tait
+la plus fcheuse possible; nous en fmes tous accabls.
+Il y avait alors dans Acre l'lite des guerriers de la Palestine,
+de la Syrie, de l'gypte et de tous les pays musulmans;
+on y remarquait les plus braves mirs de
+l'arme et les plus illustres hros de l'islamisme. A la
+lecture de cette lettre, le sultan ressentit une affliction
+qu'il n'avait jamais prouve; on craignit mme pour
+sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et de
+tout prendre en patience. Dans ce danger, il se dcida,
+pour procurer du repos la ville, attaquer le camp
+ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute
+l'arme prit les armes, cavalerie et infanterie, et l'assaut
+commena; mais le sultan fut mal second. Une
+partie de l'infanterie chrtienne s'tait place derrire
+ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut
+jamais possible de l'entamer. J'ai ou dire l'un de
+ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un
+chrtien, lequel du haut des retranchements, et ayant
+ses cts des hommes qui lui fournissaient des traits
+et des pierres, repoussait les assaillants; sa constance
+tait extraordinaire; dj il tait atteint de plus de
+cinquante traits ou coups de pierre, sans que rien pt
+lui faire lcher pied; nous n'en fmes dlivrs que par
+un pot de naphte qui le brla entirement. Un autre
+m'a assur avoir vu une femme qui se battait comme les
+hommes. Le combat dura jusqu' la nuit.</p>
+
+<p>Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du
+ct de la ville. Dj les chrtiens taient parvenus
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+jusque sur l'avant-mur, et ils allaient forcer la dernire
+barrire, lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les
+plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, et
+Saf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita
+pour ngocier. Il se prsenta au roi de France, et
+lui dit: Vous savez que la plupart des villes de ce pays
+que nous occupons, nous les avons prises sur vous;
+nous les pressions de toutes nos forces, mais du moment
+que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions,
+et nous les laissions aller en libert; accordez-nous
+ votre tour les mmes conditions, et nous abandonnerons
+Acre. Le roi rpondit: Ceux dont vous me
+parlez, aussi bien que vous, vous tes mes esclaves et
+mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai
+ce que j'ai faire. A ces mots, Maschtoub ne put retenir
+son indignation. Nous ne rendrons pas la ville, s'cria-t-il,
+vous n'entrerez pas que nous ne soyons tus, et
+aucun de nous ne prira qu'il n'ait tu cinquante des
+vtres. En disant ces mots, il se retira.</p>
+
+<p>Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur
+s'empara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans
+une barque. Ibn-Alatir dit que les uns prirent dans la
+traverse et s'en allrent la <em>demeure ternelle</em>; les autres
+arrivrent sains et saufs auprs du sultan. Saladin
+fut trs-irrit de cette dsertion; si l'on en croit Emad-Eddin,
+il ta, dans sa colre, ces lches mirs, les
+terres et les bnfices militaires qu'il leur avait donns,
+et par cette svrit il en engagea quelques-uns retourner
+ leur poste. Mais dj l'effet tait produit; les
+habitants se trouvaient au dernier degr de l'abattement,
+et la mme crainte se communiqua l'arme.
+Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes
+au combat, elles refusrent d'en venir aux mains, prtendant
+que c'tait inutilement compromettre l'honneur
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre, ayant
+envoy trois hommes pour demander de la neige et des
+fruits, obtint ce qu'il dsirait.</p>
+
+<p>Tout--coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les
+Francs, au rapport de Boha-Eddin, entendirent un
+grand bruit qui leur fit croire qu'une nouvelle arme
+venait d'entrer dans la ville; l-dessus ils prirent les
+armes, comme pour marcher au combat. Le mme
+bruit fut entendu de l'arme musulmane, et les soldats
+s'branlrent aussi. C'tait une fausse alerte, et ce bruit
+extraordinaire avait t occasionn par l'arrive subite
+de quelques cavaliers habills de vert dans la ville. Un
+chrtien s'avanant sous les remparts, cria un soldat
+de la garnison qui tait en sentinelle: Par ta foi, dis-moi
+combien il en est entr. Je les ai vus; ils taient
+cheval et habills de vert; ils n'taient gure au-dessous
+de mille<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">&nbsp;[142]</a>.</p>
+
+<p>Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous remes
+une nouvelle lettre de la garnison, ainsi conue: Nous
+avons tous jur de mourir; nous nous ferons tuer plutt
+que de nous rendre; ils n'entreront pas tant que nous
+serons en vie; seulement faites diversion et empchez
+l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre rsolution.
+Gardez-vous de cder; pour nous, notre parti est pris.</p>
+
+<p>Le fait est que les jours suivants les chrtiens n'attaqurent
+pas la ville; ils envoyrent faire de nouvelles
+propositions, aimant mieux, disaient-ils, entrer
+sans effusion de sang, et demandant que tous les prisonniers
+chrtiens fussent mis en libert, et que toutes les
+villes de la Palestine et de la Phnicie qu'ils avaient
+perdues leur fussent rendues. Mais Saladin ne voulut
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+pas accepter ces conditions; il offrit la ville seule avec
+ce qu'elle contenait, non compris la garnison; il offrit
+encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie croix),
+ce qui fut refus.</p>
+
+<p>Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre
+un prisonnier chrtien pour chaque musulman qui se
+trouverait dans la ville. Sur le refus des Francs, ajoute-t-il,
+le sultan crivit aux soldats de la garnison de sortir
+le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un passage
+ travers l'arme chrtienne; il leur enjoignit de suivre
+les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils
+pourraient emporter, promettant de son ct d'aller
+leur rencontre avec ses troupes et de favoriser leur retraite.
+Les assigs se disposrent vacuer la ville;
+chacun mit part ce qu'il voulait sauver. Malheureusement
+ces prparatifs durrent jusqu'au jour; et les
+chrtiens, prvenus du projet, occuprent toutes les
+issues. Quelques soldats montrent sur les remparts et
+agitrent un drapeau; c'tait le signal de l'attaque. Saladin
+se prcipita aussitt sur le camp des chrtiens
+pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrtiens
+firent la fois face la garnison et l'arme du sultan.
+Tous les musulmans taient en larmes; Saladin allait et
+venait, animant ses guerriers; peu s'en fallut mme
+qu'il ne fort le camp ennemi; la fin, il fut repouss
+par le nombre.</p>
+
+<p>La ville tait alors ouverte de toutes parts et rduite
+la dernire extrmit. Le vendredi suivant, 17 du mois,
+la garnison, au rapport de Boha-Eddin, envoya un
+nageur au sultan, avec une lettre qui annonait l'tat
+horrible o elle se trouvait et l'impossibilit de tenir
+plus longtemps. Aussitt Saladin se disposa tenter un
+dernier effort; il assembla son conseil, et aprs lui avoir
+expos le malheureux tat de la ville, il proposa de
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+renouveler le combat. Les avis furent partags; mais
+pendant qu'on dlibrait, on vit tout--coup arborer
+sur les murs l'tendard et les bannires des Francs; en
+mme temps, un grand cri s'leva du ct de l'arme
+chrtienne. On tait alors vers l'heure de midi. Les
+musulmans en furent accabls; ils demeurrent un
+instant comme frapps de stupeur; on et dit qu'ils
+avaient l'esprit gar; ensuite ils clatrent en gmissements
+et en sanglots; tous les c&oelig;urs prirent part la
+douleur commune, proportion de leur foi et de leur
+pit; tous les musulmans s'affligrent de cette perte
+par esprit de religion. Pour moi, poursuit Boha-Eddin,
+je restai tout ce temps l auprs de Saladin; il paraissait
+plus affect qu'une mre qui a perdu son fils unique
+et fondait en larmes; je lui offris des consolations analogues
+ la circonstance; je l'exhortai songer plutt
+aux moyens de sauver Jrusalem et la Palestine.</p>
+
+<p>L'historien Emad-Eddin, qui tait aussi l'arme,
+tmoigne galement que les musulmans lorsqu'ils
+virent planter l'tendard des chrtiens sur les remparts
+furent tous dans l'affliction. Nous ignorions encore,
+dit-il, comment la ville avait t prise et quelles conditions.
+Ainsi le dcret de Dieu eut son effet. Les consolations
+taient faibles et l'esprance fuyait loin de
+nous. Quand la nuit fut venue, le sultan s'enferma dans
+sa tente, livr de noires penses. Le lendemain nous
+allmes le trouver; il tait triste et inquiet de l'avenir;
+nous essaymes de le consoler; nous lui dmes: Cette
+ville tait une de celles que Dieu avait prises, et elle
+est retombe au pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La
+loi n'a pas pri pour une ville perdue; il faut avoir en
+Dieu la mme confiance.</p>
+
+<p>Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre.
+Quand Maschtoub, dit-il, vit l'tat dsespr de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+ville et l'impossibilit de la dfendre, il alla traiter
+avec les Francs. Il fut convenu que les habitants et la
+garnison sortiraient en libert avec leurs biens, moyennant
+la somme de 200,000 pices d'or, la libert de 2,500
+prisonniers chrtiens, dont 500 d'un rang lev, et la
+restitution de la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub
+promit 10,000 pices d'or pour le marquis de
+Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accord un certain
+dlai pour le payement de l'argent et la remise des
+prisonniers. Tout tant ainsi convenu, les deux partis
+jurrent l'excution du trait, et les Francs entrrent
+dans la ville.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 302.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA QUATRIME CROISADE.<br />
+<span class="medium"><em>Foulques de Neuilly prche la croisade.</em></span><br />
+<span class="medium">1198.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Sachez que 1198 ans aprs l'incarnation de Notre-Seigneur,
+au temps d'Innocent III, apostole de Rome, de
+Philippe roi de France et de Richard roi d'Angleterre,
+il y eut un saint homme en France qui avait nom
+Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situ entre Lagny-sur-Marne
+et Paris; et il tait prtre et tenait la paroisse
+de la ville. Et ce Foulques, dont je vous parle, commena
+ parler de Dieu par toute la France et les autres
+pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints miracles
+en sa faveur. Sachez que la renomme de ce saint homme
+alla si loin qu'elle vint l'apostole de Rome Innocent;
+et l'apostole envoya en France et ordonna cet homme
+de bien qu'il prcht la croisade sous son autorit; et
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+aprs il envoya un de ses cardinaux, matre Pierre de
+Capoue crois, et fit savoir par lui l'indulgence telle que
+je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
+le service de Dieu pendant un an l'arme seraient
+quittes de tous les pchs qu'ils avaient faits et dont ils
+se seraient confesss. Parce que ces indulgences taient
+aussi grandes, beaucoup s'en mut le c&oelig;ur des gens, et
+beaucoup se croisrent parce que l'indulgence tait si
+grande<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">&nbsp;[143]</a>.</p>
+
+<h3><em>Les croiss franais envoient des dputs Venise.</em><br />
+1201.</h3>
+
+<p>Les barons tinrent un parlement Soissons pour savoir
+quand ils voudraient partir et quel chemin ils devraient
+suivre. Pour cette fois ils ne purent s'accorder,
+parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas encore assez
+de croiss. Mais dans le second mois de l'anne ils tinrent
+une nouvelle assemble Compigne, laquelle
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+furent tous les comtes et les barons qui avaient pris la
+croix. Maint conseil y fut pris et donn. Mais la rsolution
+fut qu'ils enverraient les meilleurs messagers qu'ils
+pourraient trouver et auxquels ils donneraient plein
+pouvoir de faire toutes choses.</p>
+
+<p>De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et
+de Brie en envoya deux; et Baudouin le comte de Flandre
+et Hainaut, deux; et Louis le comte de Blois, deux. Les
+messagers du comte Thibaut furent Geoffroy de Ville-Hardoin,
+le marchal de Champagne, et Miles de Brabant;
+et les messagers du comte Baudouin furent Conon
+de Bthune et Alard Macquereau; et les messagers du
+comte Louis, Jean de Friaise et Gautier de Gandonville.
+A ces six les barons remirent entirement leurs affaires;
+et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes
+scelles de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes
+les conventions que les six feraient par tous les ports de
+mer ou autres lieux o ils iraient. Alors partirent les six
+messagers, comme vous avez entendu, et ils prirent
+conseil entre eux, et ils s'accordrent qu'ils croyaient
+trouver Venise plus grande quantit de vaisseaux
+que dans nul autre port. Et ils chevauchrent si
+grande journe qu'ils y arrivrent la premire semaine
+de carme.</p>
+
+<p>Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et
+tait sage et preux, les reut avec honneur, lui et les
+autres gens. Et quand ils baillrent les lettres de leurs
+seigneurs, ils s'merveillrent beaucoup de l'affaire
+pour laquelle ils taient venus en ce pays. Les lettres
+taient de crance, et les comtes disaient qu'on crt
+leurs messagers comme eux-mmes et qu'ils tiendraient
+ce qu'ils feraient. Et le duc leur rpond: Seigneurs,
+j'ai vu vos lettres. Nous avons bien reconnu que vos
+seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que
+vous nous direz et que nous tenions pour ferme ce que
+vous ferez. Or, dites ce qui vous plaira. Alors les messagers
+rpondirent: Sire, nous voulons que vous runissiez
+votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce
+que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous
+plat. Et le duc leur rpondit qu'il leur accordait rpit
+jusqu'au quatrime jour, qu'alors il aurait assembl son
+conseil et qu'ils pourraient dire ce qu'ils demandaient.</p>
+
+<p>Ils attendirent que ft venu le quatrime jour qu'il
+leur avait dit. Ils entrrent au palais, qui tait trs-riche
+et beau, et trouvrent le duc et son conseil dans une
+chambre, et les messagers dirent de la manire qui suit:
+Sire, nous sommes venus toi de la part des hauts barons
+de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger
+l'injure de Jsus-Christ et pour conqurir Jrusalem,
+si Dieu le veut permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns
+peuples n'ont autant de puissance que vous et votre nation,
+ils vous prient, pour Dieu, que vous ayez piti de la
+terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure de Jsus-Christ
+vous leur fournissiez des vaisseaux.&mdash;En quelle
+manire? fait le duc.&mdash;En toutes les manires, font les
+messagers, que vous leur voudrez proposer ou conseiller,
+pourvu qu'ils y puissent satisfaire.&mdash;Certes, fait le duc,
+ils nous ont demand une grande chose, et il semble
+qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous
+rpondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous
+tonnez pas si le terme est long, car il est convenable
+de bien rflchir une si grande chose.</p>
+
+<p>Au terme que le duc leur avait donn, ils revinrent
+au palais. Je ne puis vous raconter toutes les paroles
+qui furent dites alors, mais la fin de cette discussion
+fut telle: Seigneurs, fit le duc, nous vous dirons ce
+que nous avons dcid, si nous pouvons le faire accepter
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez
+si vous pouvez l'accepter. Nous vous fournirons
+de bateaux plats pour passer quatre mille cinq
+cents chevaux et neuf mille cuyers, et de navires
+pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt
+mille sergents pied; et pour tous ces chevaux et ces
+hommes, il sera convenu que la flotte portera des vivres
+pour neuf mois, la condition que l'on donnera pour
+le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme
+deux. Et toutes les conventions que nous devisons,
+nous les tiendrons pendant un an compter du jour
+que nous partirons du port de Venise pour faire le service
+de Dieu et de la chrtient, en quelque lieu que ce
+soit. La somme totale que vous aurez payer se monte
+ 85,000 marcs. Et nous vous promettons que nous mettrons
+en mer cinquante galres pour l'amour de Dieu,
+en convenant que, tant que durera notre association,
+de toutes les conqutes que nous ferons par mer ou par
+terre, nous en aurons la moiti et vous l'autre. Or, consultez-vous,
+et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.</p>
+
+<p>Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient
+ensemble et qu'ils feront rponse le lendemain. Ils se
+consultrent et parlrent entre eux pendant la nuit; ils
+s'accordrent pour accepter les propositions, et le lendemain
+ils vinrent devant le duc, et dirent: Sire, nous
+sommes prts accepter votre convention. Et le duc dit
+qu'il en parlerait son peuple, et que ce qui serait dcid
+il le leur ferait savoir. Le lendemain, qui tait le troisime
+jour, le duc, qui tait trs-sage et preux, manda
+son grand conseil, et le conseil tait de quarante hommes
+des plus sages du pays. Par son bon sens et son esprit, qui
+tait net et bon, il les amena louer et vouloir l'arrangement.
+Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+mille, tant que tous l'approuvrent et consentirent;
+puis il en assembla au moins dix mille dans la chapelle
+de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et il leur dit
+d'entendre la messe du Saint-Esprit et qu'ils prient
+Dieu pour qu'ils les conseillt sur la demande que les
+messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.</p>
+
+<p>Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers
+qu'ils demandassent humblement tout le peuple s'il
+voulait faire cette convention. Les messagers vinrent
+l'glise; ils y furent beaucoup regards par maintes
+gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, prit la
+parole, du consentement et de la volont des autres messagers;
+il leur dit: Seigneurs, les barons de France les
+plus hauts et les plus puissants nous ont envoys auprs
+de vous; ils vous crient misricorde: prenez piti de
+Jrusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu
+veuillez les accompagner pour venger l'injure de Jsus-Christ;
+ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulle
+nation n'a autant de puissance sur mer que vous; ils
+nous ont command de nous jeter vos pieds et de ne
+nous relever que quand vous aurez promis d'avoir piti
+de la terre sainte d'outre-mer.</p>
+
+<p>Alors les six messagers s'agenouillent leurs pieds,
+pleurant beaucoup; et le duc et tous les autres s'crirent
+tous une voix, levant leurs mains en l'air, et dirent:
+Nous l'octroyons, nous l'octroyons! Il y eut
+alors si grand bruit et si grande noise qu'il semblait
+que la terre s'croulait. Et quand cette grande noise
+fut apaise, le bon duc de Venise, qui tait trs-sage et
+preux, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit:
+Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait, qui
+est que la meilleure nation du monde a laiss toutes les
+autres pour venir requrir votre compagnie et accomplir
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+cette importante entreprise d'aller au secours de
+Notre-Seigneur. Des paroles bonnes et belles que dit le
+duc, je ne puis tout raconter. Ainsi finit la chose, et les
+chartes furent dresses le lendemain.</p>
+
+<h3><em>Les croiss arrivent Venise.</em><br />
+1202.</h3>
+
+<p>Une grande partie des plerins tait dj arrive
+Venise. Le comte de Flandre Baudouin y tait dj arriv
+et beaucoup d'autres; mais la nouvelle leur vint
+que beaucoup de plerins s'en allaient par d'autres chemins
+vers d'autres ports; ils en furent trs-contraris,
+parce qu'ils ne pourraient plus excuter la convention
+ni payer la somme qu'ils devaient aux Vnitiens. Aprs
+avoir tenu conseil entre eux, ils envoyrent de bons messagers
+au-devant des plerins et de Louis comte de Blois
+et de Chartres, qui n'taient pas encore arrivs, pour les
+exhorter, leur crier misricorde et leur dire qu'ils eussent
+piti de la terre sainte d'outre-mer, et que nul
+preux ne pouvait prendre un autre passage que celui
+de Venise.</p>
+
+<p>A ce message furent lus le comte Hugues de Saint-Pol
+et Geoffroy de Ville-Hardouin, le marchal de Champagne,
+qui chevauchrent jusqu' Pavie. Ils y trouvrent le
+comte Louis en grande compagnie de bons chevaliers
+et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs
+prires, ils dcidrent assez de gens de venir Venise
+qui s'en allaient d'autres ports par d'autres chemins.
+Pourtant beaucoup de bonnes gens partirent de Plaisance
+qui s'en allrent en Pouille par d'autres chemins.
+De ceux-l furent Villain de Neuilly, qui tait un des
+<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+bons chevaliers du monde, Henri d'Ardillires, Renard
+de Dampierre, Henri de Longchamp, Gilles de Trasegnies,
+homme-lige de Baudouin comte de Flandre, qui
+lui avait donn cinq cents livres du sien pour aller avec
+lui au voyage. Avec eux s'en allrent grande compagnie<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">&nbsp;[144]</a>
+de chevaliers et de sergents, dont les noms ne
+sont pas crits. Grand fut le dcroissement de ceux de
+l'arme qui allaient Venise, et il advint grande msaventure,
+ainsi que vous pourrez le voir plus loin.</p>
+
+<p>Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allrent
+Venise, et furent reus grand'fte et grand'joie;
+ils se logrent dans l'le Saint-Nicolas avec les autres croiss.
+L'arme tait bien belle et de braves gens; jamais
+nul homme n'en vit une plus belle et plus nombreuse.
+Les Vnitiens leur donnrent abondamment, comme on
+tait convenu, tout ce qui tait ncessaire aux chevaux
+et aux hommes; et les navires qu'ils appareillrent
+taient si beaux et si riches, que jamais nul chrtien n'en
+vit de plus beaux et de plus riches; et il y avait de
+vaisseaux, de galres et de vissiers (bateaux plats) trois
+fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes
+en l'arme. Ha! quel grand dommage ce fut quand les
+autres qui allrent aux autres ports ne vinrent pas ici!
+La chrtient et t bien rehausse et la terre des Turcs
+abaisse! Les Vnitiens accomplirent trs-bien toutes
+leurs conventions et firent mieux encore; et ils sommrent
+les comtes et les barons de tenir leurs engagements
+et de payer l'argent convenu, tant prts de faire voile.</p>
+
+<p>On chercha dans l'arme le prix du transport, et il y
+avait assez de gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas
+payer leur passage, et les barons en recevaient ce qu'ils
+pouvaient donner. Quand ils eurent demand et qut,
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+il se trouva qu'on tait bien loin de la somme ncessaire;
+alors les barons les runirent, et leur dirent: Seigneurs,
+les Vnitiens ont fort bien accompli leurs engagements,
+et mme au del; mais nous ne sommes pas assez de
+monde pour pouvoir payer le passage, et cela par l'absence
+de ceux qui sont alls aux autres ports. Pour
+Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il faudra
+pour que nous puissions payer le prix convenu; en
+tout il vaut mieux que nous donnions tout notre avoir
+que de faire manquer l'entreprise et de perdre ce que
+nous y avons dj dpens et de manquer nos
+conventions; et si cette arme retourne en arrire, le
+secours d'outre-mer est perdu. Alors il y eut grande
+discorde parmi la plupart des barons et des autres plerins,
+qui disaient: Nous avons pay notre passage; s'ils
+veulent nous mener, nous nous en irons volontiers; et
+s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous
+irons d'autres ports. Ils parlaient ainsi parce qu'ils
+auraient voulu que l'arme se disperst. Les autres disaient:
+Mieux aimons-nous y dpenser tout notre avoir
+et aller pauvres l'arme que de la laisser rompre, car
+Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira.</p>
+
+<p>Alors le comte de Flandre commena bailler tout ce
+qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter, et le comte
+Louis, et le marquis de Montferrat, et le comte Hugues de
+Saint-Pol, et ceux qui se tenaient de leur parti; alors
+vous eussiez vu porter beaucoup de belle vaisselle d'or
+et d'argent l'htel du duc pour faire le payement. Et
+quand ils eurent pay, il manqua du prix convenu
+34,000 marcs d'argent. Et de cela furent trs-joyeux
+ceux qui les avaient mis en dfaut, en ne voulant rien
+donner; ils croyaient bien alors que l'arme allait
+se rompre et se dpecer. Mais Dieu, qui conseille ceux
+qui sont privs de conseils, ne le veut pas permettre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+Alors le duc parla son peuple, et leur dit: Seigneurs,
+ces gens ne nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils
+nous ont pay, nous l'avons gagn en vertu des conventions
+qu'ils ne peuvent plus tenir; mais notre droit ne
+saurait aller jusque l: nous et notre pays en recevrions
+grand blme. Demandons-leur plutt un service. Le
+roi de Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une
+des plus fortes villes du monde; jamais elle ne sera
+reprise par les forces que nous avons, si ces gens ne
+nous aident. Demandons leur qu'ils aient la conqurir,
+et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent
+qu'ils nous doivent un rpit jusqu' ce que Dieu nous
+permette de les conqurir ensemble eux et nous. Ainsi
+fut ce service demand aux barons, et trs-contraris furent
+ceux qui auraient voulu que l'arme se rompt;
+cependant on accorda ce que demandaient les Vnitiens.</p>
+
+<p>Alors on tint une assemble, un dimanche, dans l'glise
+Saint-Marc. C'tait une grande fte; y fut le peuple
+du pays, et la plupart des barons et des plerins. Avant
+que la grand'messe comment, le duc de Venise, qui
+s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au
+peuple, et leur dit: Seigneurs, vous tes associs avec
+la plus brave nation du monde et pour la plus grande
+affaire que jamais on entreprit: Je suis vieux et faible,
+j'aurais besoin de repos et je suis embarrass de mon
+corps; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner
+et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous
+vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour
+aller avec vous et vous conduire, et que mon fils demeurt
+ ma place pour conserver l'tat, j'irais vivre
+ou mourir avec vous et avec les plerins. Quand ceux-ci
+entendirent ces paroles, ils s'crirent tout d'une voix:
+Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que
+vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+Il y eut alors grande compassion dans le peuple du
+pays et chez les plerins, et mainte larme pleure, de
+ce que cet homme de bien, qui avait si belle occasion
+de rester Venise, montrait tant de courage; car il tait
+vieux, et quoiqu'il et les yeux encore beaux, il n'y
+voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une
+plaie qu'il reut la tte. Ah! combien lui ressemblaient
+peu ceux qui taient alls dans d'autres ports pour
+esquiver le pril. Alors le duc descendit du pupitre,
+alla devant l'autel, et se mit genoux en pleurant, et
+ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,
+parce qu'il voulait que le peuple la vt. Et les Vnitiens
+commencrent se croiser foison en ce jour. Nos plerins
+eurent bien grande joie et bien grande compassion
+de cette croix, cause du bon sens et de la prouesse
+que le duc avait en lui. Ainsi fut crois le duc, comme
+vous l'avez entendu. Alors il commena livrer les navires,
+les galres et les vissiers aux barons pour s'embarquer.</p>
+
+<h3><em>Alexis demande du secours aux Vnitiens.</em></h3>
+
+<p>Maintenant coutez une des plus grandes merveilles
+et des plus grandes aventures que vous ayez jamais entendues.
+A ce temps, il y eut un empereur Constantinople
+qui s'appelait Isaac, et qui avait un frre appel
+Alexis, qu'il avait rachet de prison des Turcs. Icelui
+Alexis s'empara de son frre l'empereur, et lui arracha
+les yeux de la tte, et se fit empereur par la trahison que
+vous venez d'entendre. Il le tint longtemps en prison
+et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce fils s'chappa de
+prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une ville
+sur la mer qui s'appelle Ancne. De l il alla auprs
+de Philippe d'Allemagne, qui avait pous sa s&oelig;ur. De
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+l il vint Vrone en Lombardie, et hbergea dans la
+ville, et trouva assez de plerins qui s'en venaient
+l'arme. Ceux qui l'avaient aid s'chapper et qui
+taient avec lui lui dirent: Sire, voici une arme
+Venise prs de nous, compose de la plus brave nation
+et des meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer.
+Va leur crier misricorde; qu'ils aient piti de
+toi, de ton pre, qui tes dshrits si injustement; et
+s'ils te voulaient aider, tu feras tout ce qu'ils demanderont.
+J'ai espoir qu'il leur en prendra piti. Et il dit
+qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est
+bon.</p>
+
+<p>Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis
+Boniface de Montferrat, qui tait le sire de l'arme,
+et aux autres barons. Et quand les barons les virent,
+ils en furent trs-tonns, et leur rpondirent: Nous
+entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons quelques-uns
+de nous au roi Philippe avec votre matre, qui
+va vers lui. S'il nous veut aider recouvrer la terre
+d'outre-mer, nous l'aiderons conqurir son royaume,
+que nous savons avoir t enlev tort lui et son
+pre.</p>
+
+<h3><em>Les croiss Zara.</em><br />
+1202.</h3>
+
+<p>On rpartit les navires et les bateaux entre les barons.
+Ha Dieu! que de bons destriers on y mit! et quand les
+navires furent chargs d'armes et de viandes, et de
+chevaliers et de sergents, les cus furent rangs le long
+des bords des navires et sur les poupes, ainsi que les
+bannires, dont il y en avait tant de belles. Et sachez
+qu'ils portrent sur les vaisseaux plus de trois cents
+pierriers, et mangonneaux, et quantit d'engins qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+sont ncessaires pour prendre villes. Jamais plus belle
+flotte ne partit d'aucun port.</p>
+
+<p>La veille de la Saint-Martin ils arrivrent devant Zara
+en Dalmatie, et virent la cit ferme de hauts murs et
+de hautes tours; malaisment on demanderait ville plus
+belle, plus forte et plus riche. Quand les plerins la
+virent, ils s'merveillrent beaucoup, et se dirent les
+uns aux autres: Comment pourrait tre prise de force
+pareille ville, si Dieu lui-mme ne le fait? Les premiers
+vaisseaux vinrent devant la ville, y jetrent l'ancre, et
+attendirent les autres. Le lendemain matin, par un jour
+beau et trs-clair, arrivrent toutes les galres, et les bateaux
+et les autres navires qui taient arrirs. Ils prirent
+le port par force, rompirent la chane, qui tait trs-forte,
+et descendirent terre, si bien que le port fut entre
+eux et la ville. Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux
+maints chevaliers et maints sergents, tirer des
+bateaux maints bons destriers, et mainte riche tente, et
+maint pavillon. Ainsi se logea l'arme, et Zara fut assig
+le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'taient
+pas encore arrivs tous les barons, car encore n'tait
+pas venu le marquis de Montferrat, qui tait rest en arrire
+pour affaire qu'il avait. tienne du Perche
+demeura malade Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency.
+Quand ils furent guris, Matthieu de Montmorency
+s'en vint auprs de l'arme Zara; mais
+tienne du Perche ne fit pas si bien, car il dguerpit
+de l'arme, et s'en alla sjourner en Pouille. Avec lui
+s'en alla Rotrou de Montfort, et Ives de la Valle, et maints
+autres qui en furent beaucoup blms et qui passrent
+au printemps en Syrie.</p>
+
+<p>Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent,
+et vinrent parler au duc de Venise, qui tait en sa
+tente; ils lui dirent qu'ils rendraient la ville et tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+leurs biens discrtion, leur vie restant sauve. Le duc
+leur dit qu'il ne ferait ce trait, ni un autre, sans se consulter
+avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur en
+parler. Pendant que le duc confrait avec eux, ceux dont
+on vous a parl prcdemment, qui voulaient rompre
+l'arme, dirent aux messagers: Pourquoi voulez-vous
+rendre votre ville? Les plerins ne vous attaqueront
+pas, vous n'avez rien craindre d'eux; si vous pouvez
+vous dfendre des Vnitiens, vous tes sauvs. L-dessus
+ils envoyrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert
+de Boves, qui alla aux murs de la ville et leur parla
+de la mme manire. Alors rentrrent les messagers
+dans la ville, et le trait en demeura l.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le duc de Venise tait venu vers les
+comtes et les barons, et leur avait dit: Seigneur, les
+habitants veulent rendre leur ville discrtion, en conservant
+la vie sauve; je ne veux faire ce trait ni un
+autre, sinon par votre avis. Les barons lui rpondirent:
+Sire, nous vous approuvons, et mme nous vous
+prions de faire ce trait. Et il dit qu'il le ferait. Puis ils
+s'en retournrent tous ensemble au pavillon du duc pour
+faire le trait, et ils trouvrent que les messagers s'en
+taient alls par les conseils de ceux qui voulaient rompre
+l'arme. Et alors se leva un abb des Vaux de Cernay,
+de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: Seigneurs, je
+vous dfends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer
+cette ville, car elle est peuple de chrtiens, et vous tes
+plerins. Et quand le duc entendit cela il en fut trs-irrit,
+et dit aux comtes et aux barons: Seigneurs, je
+tenais cette ville ma discrtion, et vos gens me l'ont
+enleve, et vous tiez convenu que vous m'aideriez la
+prendre, et je vous somme de le faire.</p>
+
+<p>Alors les comtes et les barons et ceux qui taient de
+leur parti se runirent, et dirent: Ceux qui ont empch
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+de conclure le trait ont fait un grand outrage, et
+il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent beaucoup de
+peine pour dissoudre l'arme. Or, nous serons honnis si
+nous n'aidons pas la prendre. Ils vinrent vers le duc,
+et lui dirent: Sire, nous vous aiderons prendre la
+ville en dpit de ceux qui vous ont empch de l'avoir.
+Ainsi fut prise la rsolution. Et au matin ils allrent
+s'tablir devant les portes de la ville, et y dressrent
+leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,
+dont ils avaient grand nombre; du ct de la mer, ils
+dressrent les chelles sur les vaisseaux. Alors ils commencrent
+ lancer des pierres contre les murs et les
+tours de l ville. Cette attaque dura bien cinq jours,
+aprs quoi ils mirent leurs trancheurs une tour, et
+ceux-ci commencrent trancher le mur. Quand ceux
+de dedans virent cela, ils demandrent un trait, tout
+semblable celui qu'ils avaient refus par le conseil de
+ceux qui voulaient rompre l'arme.</p>
+
+<p>Ainsi la ville se rendit discrtion au duc de Venise,
+la vie sauve assure aux habitants. Alors vint le
+duc auprs des comtes et des barons, et leur dit: Seigneurs,
+nous avons conquis cette ville par la grce de
+Dieu et par la vtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons
+partir d'ici avant Pques, car nous ne trouverions pas
+ vivre autre part, tandis que cette ville est riche et
+garnie de tous biens. Partageons-la entre nous; nous
+en prendrons la moiti, et vous l'autre. Ainsi comme il
+fut dit, il fut fait. Les Vnitiens eurent la partie vers le
+port o taient les navires, et les Franais eurent l'autre.</p>
+
+<h3><em>Le prince de Constantinople envoie des dputs Zara.</em></h3>
+
+<p>Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople
+tant arrivs d'Allemagne, les barons et le
+<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+duc s'assemblrent dans un palais o le duc tait log.
+Alors les messagers dirent: Seigneurs, le roi Philippe et
+le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le frre
+de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit:
+Je vous enverrai le frre de ma femme, et je le mets en la
+main de Dieu, qui le garde de la mort, et en la vtre.
+Puisque vous vous tes consacrs au service de Dieu, du
+droit et de la justice, vous devez rendre leur hritage, si
+vous le pouvez, ceux qui en sont privs injustement. Le
+prince vous fera le trait le plus avantageux qui fut jamais,
+et vous donnera la plus grande aide pour conqurir
+la terre d'outre-mer. Tout d'abord, si Dieu permet
+que vous le remettiez en son hritage, il mettra tout
+l'empire de Romanie<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">&nbsp;[145]</a> sous l'obdience de Rome,
+dont il faisait partie jadis. Aprs, il sait que vous avez
+mis votre bien dans cette guerre et que vous tes pauvres;
+aussi il vous donnera 200,000 marcs d'argent, et la
+nourriture tous ceux de l'arme, petits et grands. Il ira
+en personne avec vous en gypte, ou enverra, si vous
+croyez que cela sera mieux, dix mille hommes sa solde.
+Et il vous fera ce service pendant un an; et pendant
+toute sa vie il tiendra cinq cents chevaliers en terre
+d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci seront encore
+sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons plein
+pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez
+garantir celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais
+on n'offrit personne trait si avantageux. H!
+n'aurait pas grande envie de conquter qui refuserait
+cela. Les barons rpondirent qu'ils en parleraient
+entre eux, et une assemble fut convoque pour le lendemain.
+Quand ils furent ensemble, on s'occupa de ces
+propositions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+L on parla de part et d'autre. L'abb des Vaux de
+Cernay, qui tait de l'ordre de Cteaux, et ceux qui
+voulaient rompre l'arme dirent qu'ils n'accepteraient
+pas la proposition; que ce serait faire la guerre
+des chrtiens, et qu'ils n'taient pas disposs cela;
+mais qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie
+leur rpondit: Beaux Seigneurs, en Syrie vous ne
+pouvez rien faire, et vous le voyez bien par ceux mmes
+qui nous ont dguerpis et se sont en alls par d'autres
+ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grce
+que la terre sainte sera recouvre, si jamais elle l'est.
+Et si nous refusons ce trait, nous serons honnis toujours.</p>
+
+<p>Ainsi tait en discorde l'arme; et ne vous tonnez
+pas si les laques taient en querelle, puisque les moines
+blancs de Cteaux taient aussi en discorde. L'abb de
+Los, qui tait un saint homme et fort sage, et les autres
+abbs qui taient de son avis, priaient et suppliaient
+pour que, par l'amour de Dieu, l'arme ne se rompt pas
+et qu'on acceptt la proposition, car c'tait le meilleur
+moyen pour recouvrer la terre d'outre-mer. L'abb
+des Vaux, au contraire, et ceux de son parti prchaient
+aussi souvent, et disaient que c'tait mauvais, qu'il
+fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.</p>
+
+<p>Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin
+le comte de Flandres, et le comte Louis, et le
+comte Hugues de Saint-Pol, et ceux de leur parti,
+vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, parce
+qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils
+s'en allrent l'htel du duc, et furent alors mands
+les messagers, et jurrent le trait tel que vous
+l'avez vu prcdemment, et par serment et par chartes
+scelles...... et on fixa l'poque de l'arrive du prince
+de Constantinople, et ce fut la quinzaine aprs Pques.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></p>
+<h3><em>Les croiss envoient des dputs au Pape.</em></h3>
+
+<p>Les barons consultrent ensemble, et dcidrent qu'ils
+enverraient Rome des messagers auprs de l'apostole,
+parce qu'il leur savait mauvais gr de la prise de Zara.
+Ils choisirent pour messagers deux chevaliers et deux
+clercs, qu'ils savaient tre bons pour ce message. Des
+deux clercs, l'un fut Nivelon l'vque de Soissons, et
+matre Jean de Noyon, qui tait chancelier du comte de
+Flandre; les deux chevaliers furent Jean de Friaise et
+Robert de Boves. Les messagers jurrent sur les saints
+livres qu'ils feraient le message loyalement et en bonne
+foi et qu'ils reviendraient l'arme.</p>
+
+<p>Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le
+quatrime mal, et ce fut Robert de Boves; car il fit le
+message du plus mal qu'il put, se parjura et s'en alla en
+Syrie auprs des autres de son parti. Mais les autres
+firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonn
+les barons, et dirent l'apostole: Les barons
+vous demandent pardon de la prise de Zara, l'ayant fait
+comme ce qu'ils pouvaient faire de mieux par la faute
+de ceux qui taient alls d'autres ports, et sans quoi
+ils n'auraient pu rester runis; et sur cela, ils vous demandent
+comme leur bon pre que vous leur donniez
+vos commandements, qu'ils sont prts excuter. L'apostole
+rpondit aux messagers qu'il savait bien que par
+la faute des autres ils avaient t obligs de mal faire,
+qu'il en avait compassion; aprs, il donna aux barons
+et aux plerins la bndiction et l'absolution comme
+ses enfants, et leur commanda et les pria de conserver
+l'arme runie, car il savait bien que sans cette arme
+ne pouvait tre fait le service de Dieu. Il donna plein
+pouvoir Nivelon, l'vque de Soissons, et matre
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+Jean de Noyon de lier et dlier les plerins jusqu' ce
+qu'un cardinal ft venu joindre l'arme.</p>
+
+<h3><em>Les croiss vont Corfou.</em></h3>
+
+<p>Le carme tant venu, les plerins prparrent leurs
+vaisseaux pour partir la Pque. Quand les nefs furent
+charges, le lendemain de la Pque, les plerins se logrent
+hors de la ville sur le port, et les Vnitiens firent
+abattre la ville, et les tours et les murs........ Alors
+commencrent partir les vaisseaux et les bateaux,
+et il fut convenu qu'ils iraient prendre port Corfou,
+qui est une le de Romanie, et que les premiers attendraient
+les derniers jusqu' ce qu'ils fussent tous runis;
+et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc et le marquis
+partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de l'empereur
+Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,
+leur avait envoy, et il fut reu avec grande
+joie et beaucoup d'honneurs. Le duc lui donna galres
+et vaisseaux, tant qu'il en voulut; puis ils partirent du
+port de Zara, eurent bon vent, et arrivrent Durazzo,
+dont les habitants rendirent volontiers la ville leur
+seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de fidlit.
+Partis de l, ils vinrent Corfou, et trouvrent
+l'arme qui tait campe devant la ville et qui avait
+tendu tentes et pavillons, et qui avait sorti les chevaux
+des bateaux pour les reposer. Aprs qu'ils eurent
+appris que le fils de l'empereur de Constantinople
+tait arriv, vous eussiez vu maint brave chevalier et
+maint bon sergent aller sa rencontre et conduire
+maint beau destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup
+de joie et d'honneurs, puis il fit tendre sa tente au
+milieu de l'arme, ct de celle du marquis de Montferrat,
+ la garde de qui le roi Philippe l'avait confi.
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+Ils sjournrent pendant trois semaines en cette le,
+qui est trs-riche et plantureuse.</p>
+
+
+<h3><em>Les croiss arrivent Constantinople.</em><br />
+Aprs avoir relch Andros et Abydos, les croiss se dirigent sur Constantinople.</h3>
+
+<p>Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous
+eussiez pu voir alors le bras de Saint-Georges<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">&nbsp;[146]</a> couvert
+et comme fleuri de nefs et de galres, et c'tait
+merveille de regarder ce beau spectacle. Ils remontrent
+le bras de Saint-Georges jusqu' Saint-tienne,
+abbaye qui est trois lieues de Constantinople, et
+alors ils virent cette ville dans tout son ensemble. Les
+matelots jetrent l'ancre. Vous pouvez savoir que beaucoup
+admirrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais
+vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si
+grande ville pt se trouver dans tout le monde.
+Quand ils virent ces murs levs, et ces belles tours dont
+la ville tait enclose tout autour la ronde, et ces
+riches palais, et ces hautes glises dont le nombre
+tait tel qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait
+pas de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville,
+on vit bien que de toutes les autres elle tait la souveraine.
+Et sachez qu'il n'y avait homme si hardi qui
+le c&oelig;ur ne frmit, et ce ne fut pas sans raison, car jamais
+si grande affaire n'avait t entreprise depuis que le
+monde tait cr.</p>
+
+<p>Alors descendirent terre les comtes et les barons et
+le duc de Venise, et ils tinrent leur assemble l'abbaye
+de Saint-tienne. L fut donn et pris maint avis. Toutes
+les paroles qui furent dites alors, ce livre ne vous les
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+contera pas, mais la fin du conseil le duc de Venise
+se leva, et dit: Seigneurs, je connais mieux que vous l'tat
+de ce pays, car j'y ai t autrefois. Vous avez entrepris
+l'affaire la plus difficile et la plus prilleuse qu'on
+ait jamais entreprise; aussi convient-il que l'on aille
+sagement. Sachez que si nous dbarquons, le pays est
+grand et tendu, et que nos gens sont pauvres et privs
+de vivres; alors ils se rpandront par le pays pour
+chercher de la nourriture; or, le pays est trs-peupl;
+quoi que nous fassions, nous perdrions de nos hommes,
+et nous n'avons pas besoin d'en perdre, car nous avons
+bien peu de soldats pour ce que nous voulons faire. Il y
+a ici prs des les<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">&nbsp;[147]</a> que vous pouvez voir d'ici, qui
+sont habites, cultives en bl et remplies de vivres.
+Allons y prendre port, et recueillons les bls et les
+vivres du pays. Et quand nous les aurons recueillis, allons
+devant la ville, et nous ferons ce que Dieu nous inspirera.
+Car plus srement guerroie celui qui a vivres
+que celui qui n'en a pas.</p>
+
+<p>Les comtes et les barons s'accordrent cet avis, et
+tous s'en allrent leurs vaisseaux et s'y reposrent
+cette nuit. Et au matin, qui tait le jour de la fte de
+monseigneur saint Jean-Baptiste en juin, on hissa les
+bannires et les gonfanons sur les chteaux de poupe
+des vaisseaux, et les cus furent disposs sur le bord
+des navires; chacun regardait ses armes, dont il allait
+avoir bientt besoin pour se dfendre.</p>
+
+<p>Les mariniers lvent les ancres et laissent les voiles au
+vent aller, et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur
+convenait; aussi passrent-ils devant Constantinople et si
+prs des murs et des tours qu'on tira sur plus d'un
+vaisseau. Il y avait tant de gens sur les murs et sur les
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+tours, qu'il semblait qu'il n'y et rien autre chose. Ainsi
+Dieu empcha de suivre la rsolution qui avait t prise
+le soir prcdent d'aller aux les, comme si chacun n'en
+avait jamais entendu parler. Et maintenant ils filent
+sur la terre ferme aussi droit qu'ils peuvent, et ils prirent
+terre devant un palais de l'empereur Alexis<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">&nbsp;[148]</a>,
+dans un lieu appel Chalcdoine, vis--vis Constantinople,
+sur l'autre rive du bras, du ct de la Turquie. Ce
+palais tait un des plus beaux et des plus agrables que
+les yeux puissent regarder, cause de toutes les dlices
+qui conviennent un homme et qu'il doit y avoir en
+maison de prince.</p>
+
+<p>Les comtes et les barons descendirent terre, et s'hbergrent
+dans le palais et autour de la ville, et plusieurs
+dressrent leurs tentes. Alors on sortit les chevaux
+hors des bateaux, et les chevaliers et les sergents furent
+mis terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne resta
+sur les vaisseaux que les mariniers. La contre tait
+belle et riche et plantureuse en tous biens, et couverte
+de meules de bl qui avaient t moissonnes dans les
+champs; tant que chacun en voulut prendre, il en prit.
+Ils sjournrent encore le lendemain en ce palais; et le
+troisime jour Dieu leur donna bon vent, et les mariniers
+levrent l'ancre et dressrent les voiles au vent.
+Ils allrent ainsi une lieue au-dessus de Constantinople,
+ un autre palais de l'empereur Alexis, qui tait appel
+le Scutaire<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">&nbsp;[149]</a>; l on ancra tous les btiments de la
+flotte. La chevalerie qui tait hberge au palais de
+Chalcdoine marcha par terre, ctoyant Constantinople,
+et alla aussi camper Scutari.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son
+arme de Constantinople et la campa sur l'autre rive du
+bras, en face des croiss; il fit dresser les tentes, afin
+qu'ils ne puissent dbarquer malgr lui. L'arme des
+Franais sjourna l pendant neuf jours, durant lesquels
+ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,
+et c'taient tous ceux de l'arme. Pendant ce sjour, une
+compagnie de braves gens sortit du camp pour garder
+l'arme et empcher qu'on ne vnt la surprendre, et les
+fourriers explorrent le pays. De cette compagnie fut
+Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son
+frre, Ogier de Saint-Chron, Manasss de Lille, et un
+comte de Lombardie qui tait de la maison du marquis
+de Montferrat; ils avaient bien avec eux quatre-vingts
+braves chevaliers. Ils aperurent des tentes au pied
+d'une montagne, au moins trois lieues du camp;
+c'tait le grand-duc de l'empereur de Constantinople,
+qui avait avec lui au moins cinq cents chevaliers
+grecs. Quand les ntres les virent, ils se partagrent en
+quatre batailles et dcidrent qu'ils les iraient attaquer.
+Quand les Grecs les aperurent, ils disposrent leurs
+gens et leurs batailles, se rangrent devant les tentes,
+et nous attendirent; mais les ntres les chargrent vigoureusement.
+Grce Dieu, notre Seigneur, cette
+mle ne dura qu'un peu; les Grecs tournrent le dos,
+et furent ainsi dconfits la premire rencontre. Les
+ntres leur donnrent la chasse pendant une grande
+lieue. Ils gagnrent l assez de chevaux, roussins, palefrois
+et mulets, tentes et pavillons et bien d'autres objets;
+puis ils revinrent au camp, o ils furent bien accueillis,
+et partagrent le butin comme ils devaient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h3><em>Les croiss assigent Constantinople et rtablissent Isaac.</em><br />
+1203.</h3>
+
+<p class="sub">
+L'empereur ayant fait sommer les croiss d'avoir se retirer, les croiss le
+somment leur tour de rendre le trne son neveu. Puis ils font leurs prparatifs
+pour attaquer Constantinople.</p>
+</div>
+
+<p>Le jour fut arrt auquel ils devaient remonter
+sur les vaisseaux pour ensuite dbarquer, et vivre ou
+mourir. Et sachez que ce fut l'entreprise la plus incertaine
+qui fut jamais. Alors les vques et les clercs parlrent
+au peuple, l'engagrent se confesser et faire
+leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les
+appellerait lui; et on le fit par toute l'arme bien volontiers
+et avec beaucoup de pit. Le jour fix arriva;
+alors les chevaliers sortirent des vaisseaux tout arms,
+les heaumes lacs et les chevaux scells; les autres gens,
+qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,
+restrent bord, et les vaisseaux furent disposs pour
+l'attaque. La matine fut belle un peu aprs le lever
+du soleil.</p>
+
+<p>L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive
+avec une grande arme. On sonna les trompettes, et
+chaque galre remorqua un bateau pour que le passage
+se ft plus vite. Personne ne demande qui doit aller le
+premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers
+sortent des bateaux, se jettent la mer jusqu' la ceinture,
+tout arms et l'pe la main, ainsi que les braves
+archers, les braves sergents et les braves arbaltriers. Les
+Grecs firent grand semblant de vouloir combattre; mais
+quand ce vint aux lances baisses, ils tournent le dos,
+s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que
+jamais on ne dbarqua plus bravement. Alors on commence
+ ouvrir les portes des palandres et jeter les
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+ponts dehors, faire sortir les chevaux, et les chevaliers
+commencent monter cheval, et les batailles commencent
+ se ranger comme elles devaient le faire.</p>
+
+<p>Le comte de Flandre chevaucha la tte de l'avant-garde,
+les autres batailles aprs lui, chacune son
+rang; ils allrent jusqu'au camp de l'empereur Alexis,
+qui s'en tait retourn Constantinople, abandonnant
+tentes et pavillons, et l nos gens firent assez de butin.
+L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant
+la tour de Galata, o venait s'attacher la chane qui partait
+de Constantinople<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">&nbsp;[150]</a>; et sachez que cette chane
+fermait l'entre du port de Constantinople. Les barons
+virent bien que s'ils ne prenaient la tour de Galata et s'ils
+ne rompaient cette chane, ils taient perdus. Aussi pendant
+la nuit ils tablirent leur camp devant la tour, dans
+la Juiverie<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">&nbsp;[151]</a>, o il y avait ville bonne et riche. Ils firent
+faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux
+de la tour de Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient
+ leur secours sur des barques attaqurent les
+ntres; ils coururent aux armes. Jacques d'Avesnes accourut
+avec sa compagnie pied; il fut rudement attaqu
+et frapp au visage d'un coup d'pe qui le mit
+en danger de mourir; un sien chevalier mont cheval,
+qui s'appelait Nicolas de Jaulain, vint bravement
+au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut
+trs-approuve. Les cris se firent entendre dans le camp,
+et nos gens arrivant de tous cts, repoussrent si vivement
+les Grecs, qu'il y en eut pas mal de tus et de pris, et
+que beaucoup, au lieu de rentrer dans la tour, se sauvrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+dans les barques, et l il y en eut assez de noys.
+Ceux qui se sauvrent vers la tour furent poursuivis de
+si prs par les ntres qu'ils ne purent refermer la porte;
+il y eut cette porte une grande mle; on enleva
+la tour aprs avoir pris et tu beaucoup des leurs.</p>
+
+<p>Ainsi furent pris le chteau de Galata et le port de
+Constantinople. Fort rjouis en furent ceux de l'arme,
+et ils en lourent Notre-Dame, et ceux de la
+ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le
+port les vaisseaux, les nefs, les galres et les palandres.
+Alors ceux de l'arme tinrent conseil pour savoir
+quelle chose ils pourraient faire, s'ils attaqueraient la
+ville par mer ou par terre. Les Vnitiens furent d'avis
+que l'on dresst les chelles sur les vaisseaux et que l'assaut
+ft donn par mer. Les Franais dirent que sur mer
+ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient,
+et qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand
+ils auraient leurs chevaux et leurs armes. On dcida
+la fin que les Vnitiens attaqueraient par mer et les
+Franais par terre. Ils sjournrent l quatre jours.</p>
+
+<p>Le cinquime jour toute l'arme prit les armes, et les
+batailles chevauchrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en
+face du palais de Blaquerne; et la flotte s'avana
+jusqu'au fond du port, l o un fleuve se jette en la
+mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de pierre.
+Les Grecs avaient coup le pont, mais les barons firent
+travailler l'arme tout le jour et toute la nuit pour rtablir
+le pont. Ainsi le pont fut remis en tat ds le matin,
+et les batailles sous les armes. Elles chevauchrent
+les unes aprs les autres, selon l'ordre donn; elles s'avancrent
+contre la ville, et pas un de la ville n'en sortit
+pour marcher leur rencontre. Et ce fut grand'merveille,
+car pour un qu'il y avait dans l'arme, il y
+en avait bien deux cents dans la ville.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+Alors les barons dcidrent que l'on camperait entre
+le palais de Blaquerne et le chteau de Bohmond<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">&nbsp;[152]</a>,
+qui tait une abbaye close de murs, et l'on tendit les
+tentes et les pavillons. Et ce fut une fire chose voir,
+que l'arme ne put assiger qu'une seule des portes de
+Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du
+ct de la terre! Les Vnitiens, qui taient sur la mer, dans
+les vaisseaux, dressrent les chelles, les mangonneaux
+et les pierriers, et disposrent trs-bien leur attaque;
+et les barons commencrent la leur du ct de terre,
+avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils n'taient
+gure en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que
+l'une des batailles ne ft sous les armes, devant la porte,
+pour garder les machines et repousser les sorties. Les
+assigs ne cessaient d'attaquer ou par cette porte ou
+par d'autres; et ils nous tenaient si serrs que, six ou
+sept fois par jour, il fallait que toute l'arme prt les
+armes, et que l'on ne pouvait pas aller chercher des vivres
+ plus de quatre portes d'arbalte du camp; ils
+taient peu approvisionns, si ce n'est de farine. Ils
+avaient peu de chair sale et de sel, et point de viande
+frache, si ce n'est celle des chevaux que l'on tuait. Sachez
+que toute l'arme n'avait de vivres que pour trois semaines,
+et qu'elle tait en grand danger, car jamais
+tant de gens ne furent assigs par un si petit nombre.</p>
+
+<p>Ils s'avisrent alors d'une bonne invention, qui tait
+d'entourer le camp de fortes barrires et de bonnes palissades;
+ds lors ils furent plus forts et plus en sret.
+Les Grecs leur faisaient de si nombreuses attaques, qu'ils
+ne leur laissaient aucun repos; ceux de l'arme les remettaient
+en arrire vertement; et chaque fois que les
+Grecs faisaient une sortie ils taient battus...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+Ce pril et ces efforts durrent prs de dix jours, jusqu'
+ce qu'un jeudi matin tout fut prt pour l'assaut;
+les Vnitiens se prparrent aussi du ct de la mer.
+On divisa ainsi les attaques: trois des batailles devaient
+garder le camp, et quatre iraient l'assaut. Le marquis
+Boniface de Montferrat garda le camp, du ct de
+la campagne, avec la bataille des Champenois et des
+Bourguignons et Matthieu de Montmorency; le comte
+Baudouin de Flandre alla l'assaut avec ses gens, Henri
+son frre, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol
+et les leurs, et ils dressrent deux chelles contre une barbacane
+auprs de la mer. Le mur tait garni d'Anglais
+et de Danois<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">&nbsp;[153]</a>; l'assaut fut fort, bon et dur; de vive
+force les chevaliers montrent sur les chelles et les
+sergents, et s'emparrent du mur; ils n'taient monts
+que quinze sur le mur et combattaient de la hache
+et de l'pe; ceux du dedans reprirent courage, les repoussrent
+fort laidement et en prirent deux qui furent
+conduits devant l'empereur Alexis, qui en fut trs-joyeux.
+Ainsi finit l'assaut du ct des Franais, et il
+y en eut assez de blesss et de navrs, ce qui les rendit
+furieux. De son ct, le duc de Venise ne s'oubliait pas,
+car tous ses vaisseaux avaient t rangs sur une seule
+ligne, longue de trois arbaltres; ils s'approchrent du
+rivage toucher les murs et les tours; alors vous eussiez
+vu les mangonneaux lancer des pierres, et les traits d'arbalte
+voler, et ceux de dedans dfendre vigoureusement
+les murs et les tours; et les chelles qui taient
+sur les vaisseaux s'approcher si prs des murs qu'en plusieurs
+endroits on se frappait coups de lance et d'pe,
+et le vacarme tait si grand qu'il semblait que la
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+terre et la mer se fondaient. Mais les galres ne savaient
+o aborder.</p>
+
+<p>Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de
+Venise, qui tait un vieillard et qui n'y voyait goutte,
+et qui cependant tait tout arm sur la proue de sa galre,
+avec le gonfanon de Saint-Marc par-devant lui, et
+criait aux siens qu'ils le missent terre ou bien qu'il en
+ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galre et
+portrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc
+terre. Quand les Vnitiens voient le gonfanon de Saint-Marc
+ terre et la galre de leur seigneur qui avait abord
+devant eux, chacun se tint pour dshonor, et tous courent
+au rivage, sortent des vaisseaux, vont terre qui
+mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux.
+Et Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne,
+qui a crit ce livre, atteste ce que plus de
+quarante lui ont affirm, qu'ils virent le gonfanon de
+Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans
+que l'on st qui l'y avait plant; or, voyez l'trange
+miracle! Ceux de dedans s'enfuirent, et dguerpirent
+des murs; et les assigeants entrent dans la ville qui
+mieux mieux, si bien qu'ils prennent vingt-cinq tours et
+les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend un bateau
+et envoie un message aux barons de l'arme pour
+leur faire assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et
+qu'ils fissent ce qu'il fallait pour qu'on ne les reprt
+pas.</p>
+
+<p>Les barons taient si joyeux qu'ils ne pouvaient
+croire que ce ft vrai; les Vnitiens commencent
+leur envoyer chevaux et palefrois, de ceux qu'ils
+avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis
+vit qu'ils taient entrs dans la ville, il commena envoyer
+contre eux ses gens grand'foison; les Vnitiens
+voyant qu'ils ne pourront rsister, mirent le feu entre
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+eux et les Grecs; le vent soufflait contre eux, et le feu
+devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir les ntres;
+alors ils se retirrent dans les tours qu'ils avaient
+prises.</p>
+
+<p>Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit
+de la ville, avec toutes ses forces, par d'autres portes,
+ une lieue au moins de notre arme. Et il sortait tant
+de gens qu'il semblait que ce ft tout le monde. Il ordonna
+ses batailles, et chevaucha vers notre arme;
+quand les Franais les virent, ils sautent sur leurs armes
+de toutes parts. Henri, frre du comte Baudouin de
+Flandre, faisait le guet ce jour-l, avec Matthieu de Valincourt
+et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes. A l'endroit
+o ils taient camps, l'empereur Alexis avait rassembl
+force troupes qui sortaient par trois portes pour
+attaquer, pendant qu'il attaquerait le camp d'un autre
+ct. Alors sortirent les six batailles qui avaient t ordonnes;
+elles se rangrent devant les barrires, les
+sergents et les cuyers, pied, derrire les croupes des
+chevaux, les archers et les arbaltriers devant eux; et ils
+formrent une bataille de leurs chevaliers pied, dont il
+y avait bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et
+ils se tinrent ferme devant les barrires, et ce fut affaire
+de bon sens plutt que d'aller attaquer dans la plaine
+ceux qui avaient si grand foison de soldats, qu'ils auraient
+t noys au milieu d'eux.</p>
+
+<p>Il semblait que toute la campagne ft couverte de batailles,
+et les Grecs venaient petits pas et bien en ordre.
+Ce paraissait bien tmraire d'attendre avec six batailles
+les soixante batailles des Grecs, dont la plus petite tait
+bien plus forte que pas une des ntres. Mais les ntres
+taient ranges de telle manire que l'on ne pouvait venir
+les attaquer que par devant. L'empereur Alexis s'approcha
+si prs que l'on tirait les uns sur les autres. Quand
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+le duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer
+ses gens des tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait
+vivre ou mourir avec les plerins; il s'en vint donc
+au camp avec tout ce qu'il put rassembler de troupes,
+et descendit lui-mme tout des premiers terre. Les batailles
+des plerins et des Grecs restrent longtemps en
+face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer,
+et les plerins ne voulant pas s'loigner des barrires.
+Quand l'empereur Alexis vit cela, il commena
+retirer ses gens, puis il les rallia et s'en alla. Alors l'arme
+des plerins chevaucha petits pas leur suite, et les batailles
+des Grecs se retirrent jusqu' un palais appel
+Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un
+plus grand danger, comme il fit ceux de notre arme en
+ce jour; sachez aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui
+n'et grand'joie. L'empereur Alexis rentra dans la ville,
+et ceux de l'arme rentrrent dans leur camp, o ils se
+dsarmrent, las et fatigus; et ils mangrent un peu,
+et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.</p>
+
+<p>Or, coutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette
+nuit, l'empereur Alexis prit dans son trsor tout ce
+qu'il put emporter, et s'enfuit avec ceux qui voulurent
+le suivre et abandonna la ville. Ceux de la ville furent
+d'abord tout bahis, puis ils allrent la prison o tait
+l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachs; ils le revtirent
+des ornements impriaux, l'emportrent au palais
+de Blaquerne, le firent asseoir sur le trne, et lui
+obirent comme leur seigneur. Puis ils envoyrent, de
+l'avis de l'empereur Isaac, des messagers l'arme qui
+apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons
+que l'empereur Alexis s'tait enfui et qu'ils avaient rtabli
+sur le trne l'empereur Isaac. Quand le prince
+eut appris cette nouvelle, il en informa le marquis de
+Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils furent
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+rassembls dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac,
+il leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il
+n'est pas ncessaire de dire quelle fut leur joie, car
+jamais plus grande joie ne fut donne personne, et
+tous remercirent pieusement Dieu, qui les avait si tt
+secourus, et de si bas o taient leurs affaires les avait
+releves si haut. Et pour cela peut-on bien dire que
+ qui Dieu veut venir en aide, nul homme ne peut
+nuire.</p>
+
+<p>Alors on commena se prparer et s'armer par toute
+l'arme, parce qu'ils n'avaient pas grande confiance
+dans les Grecs. Cependant les messagers commencrent
+sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient la mme
+nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de
+Venise fut d'envoyer des messagers savoir l'tat des affaires,
+et si ce qu'on leur avait dit tait vrai, pour requrir
+le pre de garantir les promesses que son fils
+avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas le fils entrer
+dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de
+Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal
+de Champagne et deux Vnitiens. Les messagers furent
+conduits jusqu' la porte, laquelle leur fut ouverte; ils
+mirent pied terre. Les Grecs avaient rang les Anglais
+et les Danois avec leurs haches depuis la porte jusqu'au
+palais de Blaquerne. L, les messagers trouvrent
+l'empereur Isaac si richement vtu, qu'en vain on demanderait
+un homme plus richement vtu; et l'impratrice
+sa femme, s&oelig;ur du roi de Hongrie, qui tait trs-belle,
+tait ct de lui; il y avait tant de seigneurs et
+de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement
+pars qu'on ne peut l'tre davantage; et tous ceux qui
+avaient t le jour d'avant contre lui taient le lendemain
+ sa volont.</p>
+
+<p>Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impratrice
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+et tous les autres seigneurs leur firent de grands
+honneurs. Les messagers dirent qu'ils voulaient parler
+ l'empereur en particulier, de la part de son fils et des
+barons de l'arme; il se leva et entra dans une chambre
+o il ne mena avec lui que l'impratrice, son chambellan,
+son drogman et les quatre messagers. Du consentement
+des autres messagers, Geoffroy de Ville-Hardouin
+le marchal de Champagne parla l'empereur Isaac:
+Sire, tu vois le service que nous avons fait ton fils
+et comme nous avons tenu nos conventions; il ne peut
+entrer dans cette ville avant qu'il ne se soit acquitt des
+conventions qu'il a avec nous. Il vous mande, comme
+votre fils, que vous donniez garantie au trait, selon la
+forme et la manire qu'il l'a fait avec nous.</p>
+
+<p>Quel est le trait? fit l'empereur.&mdash;Tel que je vais
+vous le dire, rpondit le messager: Tout au premier
+chef, remettre tout l'empire de Romanie sous l'obissance
+de Rome, dont il s'est spar jadis; ensuite,
+donner 200,000 marcs d'argent ceux de l'arme, et
+vivres pour un an aux petits et aux grands; mener dix
+mille hommes sur ses vaisseaux et ses frais pendant un
+an; et entretenir dans la Terre Sainte, ses frais et
+pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui garderont
+le pays. Telle est la convention que votre fils a faite
+avec nous, par serment et par chartes scelles, et sous la
+garantie du roi Philippe d'Allemagne, votre gendre.
+Nous voulons que vous confirmiez ce trait.</p>
+
+<p>Certes, fit l'empereur, la convention est importante,
+et je ne vois pas comment on pourra l'excuter. Pourtant,
+vous l'avez si bien servi, et moi et lui, que si on vous
+donnait tout l'empire vous l'auriez bien gagn. Aprs
+bien des paroles, la fin fut que le pre donna la garantie
+par serment et charte sceau d'or, laquelle fut
+remise aux messagers. Alors ils prirent cong d'Isaac,
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+retournrent l'arme et dirent aux barons qu'ils
+avaient fait la besogne.</p>
+
+<p>Alors les barons montrent cheval, et amenrent
+grand'joie le prince son pre; les Grecs ouvrirent la
+porte de la ville, et le reurent grand'joie et grand'fte.
+La joie du pre et du fils fut grande parce qu'ils ne
+s'taient pas vus depuis longtemps, et parce que d'une
+si grande pauvret et d'un si grand exil ils taient relevs
+si haut, d'abord par la grce de Dieu, ensuite par
+le secours des plerins. La joie fut grande aussi dans
+Constantinople et dans l'arme des plerins, de l'honneur
+et de la victoire que Dieu leur avait donns. Le
+lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et
+son fils mme, d'aller camper au del du port, vers le
+Stnon, parce que s'ils demeuraient en la ville, ce serait
+cause de mle entre eux et les Grecs, et que la cit
+pourrait bien en tre dtruite; et ils lui dirent qu'ils
+l'avaient si bien servi de mainte manire, qu'ils ne lui
+refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allrent
+donc camper autre part, et sjournrent en repos
+dans un pays abondant en bonnes vivres.</p>
+
+<p>Vous pouvez croire que beaucoup de plerins allrent
+voir Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes
+glises, et les grandes richesses qu'elle renferme en si
+grande quantit. Des reliques, il est inutile d'en parler,
+parce qu'il y en avait alors dans la ville autant que
+dans le reste du monde. Les Grecs et les Franais taient
+trs-unis, et changeaient marchandises et autres biens.
+Il fut dcid, du commun avis des Franais et des Grecs,
+que le nouvel empereur serait couronn la fte de
+monseigneur saint Pierre; ainsi fut dit et ainsi fut fait.
+Il fut couronn avec magnificence, comme l'on faisait
+pour les empereurs cette poque. Aprs, il commena
+ payer ce qu'il devait aux croiss, et ils le rpartirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+entre ceux de l'arme; on rendit chacun ce qu'il avait
+pay aux Vnitiens pour son passage. Le nouvel empereur
+alla voir souvent les barons l'arme, et les honora
+autant qu'il le pouvait faire; et il devait bien le faire,
+car ils l'avaient assez bien servi.</p>
+
+<p>Un jour l'empereur vint secrtement au logis du
+comte Baudouin de Flandre, o furent mands le duc
+de Venise et les principaux seigneurs, et il leur dit:
+Seigneurs, je suis empereur par Dieu et par vous, et
+vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens
+aient rendu un chrtien. Sachez que beaucoup de
+gens me font beau visage qui ne m'aiment gure, et
+les Grecs ont grand dpit de ce que par votre aide je
+suis rentr dans mon hritage. Le temps approche que
+vous devez vous en aller, et votre association avec les
+Vnitiens ne dure que jusqu' la fte de Saint-Michel.
+Pendant ce peu de temps, je ne puis excuter le trait.
+Sachez que si vous m'abandonnez, les Grecs, qui me
+hassent cause de vous, m'enlveront l'empire et me
+tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez
+jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an
+votre association, je payerai aux Vnitiens ce qu'elle vous
+cotera, et je vous donnerai ce dont vous aurez besoin
+jusqu'aux pques prochaines. A l'aide de ce dlai, j'aurai
+mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre
+l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du
+revenu de toutes mes provinces, j'aurais prpar ma
+flotte pour partir avec vous, selon le trait, et vous auriez
+tout l't pour camper votre loisir.</p>
+
+<p>Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils
+savaient bien que ce qu'il disait tait vrai, et que c'tait
+ce qu'il y avait de mieux faire pour l'empereur et pour
+eux; mais ils rpondirent qu'ils ne pouvaient rien faire
+sans le consentement de toute l'arme, qu'ils en parleraient
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+ ceux de l'arme et lui feraient savoir ce qu'ils
+auraient rsolu. L'empereur s'en retourna Constantinople,
+et ils convoqurent pour le lendemain une assemble
+ laquelle furent mands tous les barons, tous les
+capitaines de l'arme et la plus grande partie des chevaliers;
+on leur transmit la proposition de l'empereur,
+telle qu'elle avait t faite.</p>
+
+<p>Il y eut alors une grande discussion dans l'arme,
+comme il y en avait eu maintes fois entre ceux qui voulaient
+que l'arme se rompt, parce qu'il leur semblait
+que l'expdition durait trop longtemps. Ceux qui
+avaient voulu, Corfou, rompre l'arme, sommrent les
+autres de tenir leur serment: Donnez-nous, dirent-ils,
+les vaisseaux comme vous l'avez jur, car nous voulons
+aller en Syrie. Et les autres leur criaient merci, et disaient:
+Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne dtruisez
+pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons
+jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon
+tat, et nous nous en irons pourvus d'argent et de vivres;
+alors nous irons en Syrie, nous courrons en
+gypte; notre association avec les Vnitiens durera
+jusqu' la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'
+Pques, et parce qu'ils ne pourront pas nous quitter
+pendant l'hiver, la conqute de la Terre Sainte sera
+facilite. Il n'importait ceux qui voulaient rompre
+l'arme ni du meilleur ni du pire, mais de rompre
+l'arme. Mais ceux qui voulaient la conserver travaillrent
+tant qu'avec l'aide de Dieu l'affaire fut mene
+bien, que les Vnitiens prolongrent d'un an leur association,
+et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils demandrent.
+Les plerins renouvelrent aussi l'association
+avec eux pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois;
+et ainsi fut la concorde et la paix rtablie dans l'arme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p>
+<h3><em>Incendie de Constantinople.</em></h3>
+
+<p>Aprs, par le conseil des Grecs et des Franais, l'empereur
+sortit de Constantinople avec une grande arme
+pour soumettre sa domination le reste de l'empire.
+Une partie des barons alla avec lui; les autres restrent
+pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis
+tait cette expdition, il arriva une grande msaventure
+ Constantinople; une mle commena entre les
+Grecs et les Latins, et je ne sais lesquels mirent mchamment
+le feu dans la ville. Le feu fut si grand et si
+horrible que l'on ne put l'teindre ni l'apaiser. Quand
+les barons de l'arme qui taient de l'autre ct du port
+virent le feu, ils furent tout dolents et en eurent grand'piti,
+car ils voyaient ces hautes glises et ces riches palais
+s'crouler, et ces rues marchandes livres aux flammes,
+et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie commena
+au quartier qui est prs le port et s'tendit travers
+le plus pais de la ville jusqu' l'glise de Sainte-Sophie,
+et dura huit jours, sans qu'on puisse l'teindre;
+et le feu avait bien une lieue de front.</p>
+
+<p>De la perte des biens et des richesses qui furent dtruites
+je ne pourrais vous dire, ni des hommes, femmes
+et enfants dont il y eut grand nombre de brls. Tous
+les Latins qui demeuraient Constantinople, de quelque
+pays qu'ils fussent, n'osrent plus y rester; ils prirent
+leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils purent
+sauver; ils montrent sur des barques et des vaisseaux,
+et traversrent le port devant les plerins; ils n'taient
+pas peu, car il y en avait bien quinze mille, grands et
+petits. Alors les Franais et les Grecs se brouillrent, et ils
+ne furent plus si unis comme ils l'avaient t auparavant.
+Ne sachant qui s'en prendre, ils s'accusaient les
+uns les autres.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></h3>
+<h3><em>La guerre recommence contre les Grecs aprs le retour
+d'Alexis.</em></h3>
+
+<p>L'empereur croyant avoir bien rtabli ses affaires, et
+n'avoir plus besoin des plerins, devint orgueilleux
+avec les barons et avec ceux qui lui avaient fait tant de
+bien. Il n'allait plus les voir l'arme, comme il avait eu
+coutume de le faire. Les barons envoyrent auprs de lui
+pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur devait
+d'aprs les conventions; il les mena de rpit en rpit,
+et leur faisait de temps en temps de petits payements
+tout chtifs, puis la fin il ne paya plus rien. Le marquis
+Boniface de Montferrat, qui l'avait servi plus que
+les autres et qui tait bien avec lui, allait le voir souvent,
+le blmait des torts qu'il avait, et lui rappelait les
+grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le
+menait par rpit, et ne tenait aucune de ses promesses.
+Enfin, les barons virent clairement qu'il n'avait que
+mauvaise volont; alors ils tinrent une assemble avec
+le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que l'empereur
+ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il
+ne leur disait jamais la vrit, et qu'il fallait envoyer
+bons messagers pour le sommer d'excuter les traits
+et lui rappeler les services qu'on lui avait rendus; que
+s'il promettait de tenir ses engagements, on devait accepter
+sa parole, sinon, les messagers devaient le
+dfier<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">&nbsp;[154]</a>.</p>
+
+<p>On nomma pour ce message Conon de Bthune, Geoffroy
+de Ville-Hardouin et Miles de Provins; le duc de
+Venise envoya trois barons de son conseil. Les messagers
+montrent sur leurs chevaux, l'pe ceinte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+et chevauchrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne.
+Sachez qu'ils allaient grand pril et grande
+aventure, cause de la trahison qui est ordinaire aux
+Grecs. Ils descendirent de cheval la porte, entrrent
+dans le palais et trouvrent l'empereur Alexis et l'empereur
+Isaac assis sur deux trnes, ct l'un de l'autre;
+prs d'eux tait l'impratrice, qui tait femme de l'un,
+belle-mre de l'autre et s&oelig;ur du roi de Hongrie, belle
+dame et bonne. Il y avait grande compagnie de seigneurs,
+et la cour leur sembla bien tre celle d'un riche
+prince.</p>
+
+<p>De l'avis des autres messagers, Conon de Bthune,
+qui tait trs-sage et savait bien parler, prit la parole.
+Sire, nous sommes venus vers toi de par les barons de
+l'arme et de par le duc de Venise, afin de te dire qu'ils
+te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton peuple
+le sait et comme l'vidence le montre. Vous leur
+avez jur, ton pre et toi, d'excuter un trait que
+vous avez fait avec eux et que vous avez scell de vos
+sceaux. Vous ne l'avez pas excut comme vous l'auriez
+d. Ils vous ont somm maintes fois, et nous vous sommons
+devant tous vos barons, que vous teniez la convention
+qui est entre vous et eux. Si vous le faites, tant mieux.
+Et si vous ne le faites pas, sachez que dornavant ils ne
+vous tiennent plus pour seigneur, ni pour ami, mais
+qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les
+manires qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne
+feront de mal vous et aux autres tant qu'ils ne vous
+auront pas dfi, qu'ils ne feront pas de trahison, parce
+qu'on n'a pas coutume d'en faire dans leur pays. Entendez
+bien ce que nous vous avons dit, et vous vous dciderez
+comme il vous plaira.</p>
+
+<p>Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce dfi,
+qu'ils tenaient pour un grand outrage, et dirent que
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+jamais nul n'avait t si hardi d'oser venir dfier l'empereur
+de Constantinople dans son palais. L'empereur
+Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres
+qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le
+bruit fut trs-grand dans le palais pendant que les messagers
+s'en retournrent, arrivrent la porte et remontrent
+sur leurs chevaux. Quand ils furent en dehors
+de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne ft fort joyeux
+et fort surpris d'avoir chapp un grand danger; car
+il s'en fallut de peu qu'ils ne fussent tous pris et tus.</p>
+
+<p>Ils revinrent l'arme, et racontrent aux barons ce
+qu'ils avaient fait. Alors la guerre commena, et forfit
+qui put forfaire, et par terre et par mer. En maintes occasions
+se combattirent les Francs et les Grecs; mais
+jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs
+n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura
+longtemps jusque dans le c&oelig;ur de l'hiver. Alors les
+Grecs imaginrent une grande ruse; ils prirent dix-sept
+grands navires, les emplirent de bois, de fagots,
+d'toupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le
+vent ft favorable. Une nuit, minuit, ils mirent le feu
+aux vaisseaux, laissent les voiles aller au vent, et le
+feu montait si haut qu'il semblait que toute la terre
+brlt. Le vent poussa ces vaisseaux sur ceux des plerins;
+alors l'alarme se rpand dans le camp, et de
+toutes parts on court aux armes.</p>
+
+<p>Les Vnitiens courent leurs vaisseaux et tous ceux
+qui en avaient, et on commence les mettre vivement
+en sret; et Geoffroy le marchal de Champagne,
+qui dicta cet ouvrage, tmoigne que jamais personne
+ne fit mieux sur mer que les Vnitiens firent en cette
+occasion; ils sautrent sur leurs galres et dans les barques
+des vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux
+enflamms et les tirant de vive force hors du port;
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+et les lanant dans le courant du dtroit, ils les laissaient
+aller brler emports par le courant. Il tait
+venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter;
+leurs cris taient si grands qu'il semblait que terre
+et mer s'abmaient; et ils montaient dans des barques et
+tiraient sur ceux des ntres qui se garantissaient du feu,
+et il y en eut de blesss.</p>
+
+<p>Aussitt que les chevaliers de l'arme entendirent le
+cri d'alarme, ils s'armrent tous, et les batailles sortirent
+du camp, chacune selon l'ordre, craignant que
+les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils demeurrent
+dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de
+Dieu, les ntres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau
+pisan qui tait plein de marchandises et qui fut brl.
+Le reste des vaisseaux fut en grand pril cette nuit d'tre
+brl; les ntres alors auraient tout perdu, ne pouvant
+plus s'en aller ni par terre, ni par mer.</p>
+
+<h3><em>Les Grecs renversent Alexis.</em></h3>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les Grecs, qui taient en guerre
+avec les Francs, voyant que la paix tait rompue pour
+longtemps, rsolurent de trahir Alexis. Il y avait un
+Grec qui tait mieux avec lui que tous les autres et qui
+l'avait engag faire la guerre plus que tout autre.
+Ce Grec s'appelait Murzuphle<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">&nbsp;[155]</a>. De l'avis et du consentement
+des conjurs, un soir, minuit, que l'empereur
+Alexis dormait en sa chambre, ceux qui devaient
+le garder, parmi lesquels tait Murzuphle, le prirent
+dans son lit et le jetrent en prison. Murzuphle chaussa
+les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit
+empereur; aprs ils le couronnrent Sainte-Sophie.
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+Voyez donc si jamais plus horrible trahison a t faite
+par aucunes gens.</p>
+
+<p>Quand l'empereur Isaac apprit que son fils tait pris
+et Murzuphle couronn, il eut si grand'peur qu'il lui
+prit une maladie qui ne dura pas longtemps, et il mourut.
+L'empereur Murzuphle fit deux ou trois fois empoisonner
+le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut
+pas Dieu qu'il mourt; aprs, il le fit trangler; et
+quand il eut t trangl, il fit dire partout qu'il tait
+mort de sa bonne mort, et le fit ensevelir honorablement,
+comme empereur, et mettre en terre, et fit grand semblant
+qu'il en avait dplaisir. Mais meurtre ne peut tre
+cach. Bientt il fut su clairement des Grecs et des Franais
+que le meurtre avait t fait comme je viens de
+vous le raconter; alors les barons et le duc de Venise
+tinrent une assemble, laquelle assistrent les vques,
+tout le clerg et les lgats de l'apostole. Ils remontrrent
+aux barons et au peuple que celui qui avait commis
+pareil meurtre n'avait pas droit de possder l'empire, et
+que tous ceux qui taient d'accord avec lui taient aussi
+coupables que lui; qu'outre cela ils s'taient soustraits
+ l'obissance de Rome. C'est pourquoi nous vous disons,
+fit le clerg, que la guerre est juste; et si vous avez bonne
+intention de conqurir le pays et de le mettre sous l'obissance
+de Rome, auront les indulgences que l'apostole
+a accordes tous ceux qui mourront aprs s'tre
+confesss. Sachez que cette chose fut d'un grand confort
+aux barons et aux plerins. Grande fut la guerre
+entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,
+augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que
+l'on ne combattt par terre ou par mer...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></p>
+
+<h3><em>Prise de Constantinople.</em><br />
+1204</h3>
+
+<p>Ceux de l'arme s'tant assembls tinrent conseil pour
+savoir ce qu'il y avait faire; les avis dbattus, on dcida
+que si Dieu leur accordait d'entrer dans la ville de
+force, que tout le butin qu'ils feraient serait apport
+et partag en commun; et que s'ils devenaient matres
+de la ville, ils nommeraient six Franais et six Vnitiens
+qui jureraient sur les Saintes critures de choisir pour
+empereur celui qu'ils croiraient tre le plus capable de
+bien gouverner. Celui qui serait nomm empereur aurait
+le quart de toute la conqute, en dedans de la ville
+et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucolon;
+les trois autres quarts devaient tre rpartis, une moiti
+aux Vnitiens, et l'autre moiti aux Franais. Alors on
+prendrait douze des plus sages de l'arme des plerins
+et douze des Vnitiens, lesquels rpartiraient les fiefs et
+les honneurs<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">&nbsp;[156]</a> entre les barons, et fixeraient quel service<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">&nbsp;[157]</a>
+ils devraient l'empereur pour leurs terres. On
+jura cette convention, et qu' la fin de mars dans un an,
+pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui resteraient
+dans le pays seraient tenus de servir l'empereur.
+Ainsi fut faite la convention et jure, et excommunis
+tous ceux qui la violeraient.</p>
+
+<p>Cela fait, les vaisseaux furent prpars et remplis de vivres.
+Le jeudi d'aprs la mi-carme, toute l'arme monta
+sur les vaisseaux, et les chevaux furent mis dans les palandres.
+Chaque bataille eut sa flottille, et toutes furent
+<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+ranges ct l'une de l'autre; on spara les vaisseaux
+d'avec les galres et les palandres, et ce fut merveilleux
+voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de long.
+Le vendredi matin, la flotte bien range s'approcha de
+la ville et commena l'attaque avec vigueur. On dbarqua
+en maint endroit, et on alla jusqu'aux murs de la
+ville; en maint endroit aussi, les chelles et les vaisseaux
+s'approchrent de si prs des murailles que ceux qui
+taient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient
+coups d'pe avec ceux qui taient sur les chelles.</p>
+
+<p>Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers
+l'heure de none<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">&nbsp;[158]</a>; mais, pour nos pchs, les plerins
+furent repousss, et ceux qui avaient dbarqu furent
+obligs de remonter sur les vaisseaux. Sachez bien que
+les plerins perdirent plus ce jour-l que les Grecs, et
+les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des vaisseaux
+se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetrent
+l'ancre si prs de la ville qu'ils continurent se servir
+de leurs pierriers et de leurs mangonneaux.</p>
+
+<p>Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblrent
+dans une glise, au del du lieu o ils taient camps....
+Ils dcidrent que le lendemain, qui tait un
+samedi, et pendant toute la journe du dimanche, ils
+prpareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait livr
+le lundi; il fut rsolu qu'on accouplerait deux par
+deux les navires sur lesquels seraient places les chelles,
+afin que deux vaisseaux pussent attaquer une tour,
+et cela parce qu'ils avaient vu qu'un vaisseau attaquant
+seul une tour, ceux qui la dfendaient taient plus nombreux
+que ceux du vaisseau. Aussi tait-ce un bon avis que
+deux chelles feraient beaucoup plus d'effet contre une
+<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+tour qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et
+ils se prparrent pendant le samedi et le dimanche.</p>
+
+<p>L'empereur Murzuphle tait venu camper avec toutes
+ses forces devant la partie de la ville attaque, et avait
+tendu ses tentes carlates. Le lundi tant arriv,
+les ntres qui taient sur les vaisseaux prirent les
+armes; ceux de la ville commencrent les craindre
+plus que devant; les ntres s'tonnrent aussi de voir
+tant de monde sur les murs et sur les tours. Cependant
+l'assaut commena rude et furieux; chaque vaisseau
+attaquait devant lui. Le cri de la bataille fut si grand
+qu'il semblait que la terre s'abmt. L'attaque durait
+depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le
+vent qu'on appelle Bore, qui bouta les vaisseaux sur le
+rivage plus qu'ils n'taient auparavant. Alors deux nefs
+qui taient lies ensemble, dont l'une avait nom <cite>La Plerine</cite>,
+et l'autre <cite>Le Paradis</cite>, approchrent si prs d'une
+tour, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, si comme Dieu
+et le vent les menrent, que l'chelle de <cite>La Plerine</cite>
+s'alla joindre contre la tour. Aussitt un Vnitien et
+un Franais, nomm Andr d'Urboise, entrrent dans
+la tour, suivis de beaucoup d'autres, et ceux de la tour
+sont battus et se sauvent.</p>
+
+<p>Quand les chevaliers qui taient sur les palandres
+virent cela, ils dbarquent, dressent leurs chelles au
+pied du mur, et montent de vive force; ils s'emparrent
+bien de quatre tours; d'autres, sur les vaisseaux, attaquent
+ qui mieux mieux, enfoncent trois portes, entrent
+dans la ville et montent cheval. Ils chevauchent
+droit sur le camp de l'empereur Murzuphle, qui
+avait rang ses batailles devant ses tentes. Lorsque
+les Grecs virent venir les chevaliers, ils se sauvrent,
+et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au chteau de
+Bucolon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+chevaux, palefrois, mules et mulets, et toute espce de
+butin. Il y eut l tant de morts et de blesss qu'il n'tait
+gure possible de les compter. Une grande partie
+des seigneurs grecs se rfugirent la porte de Blaquerne.
+La nuit commenait tomber, et les ntres, fatigus
+de la bataille et de l'occision, se runirent dans
+une grande place qui tait dans Constantinople; ils
+dcidrent qu'ils camperaient au pied des tours et des
+murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir
+raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes
+glises, de palais et de peuple.</p>
+
+<p>Ils camprent donc devant les murs et devant les
+tours, prs de leurs vaisseaux; le comte de Flandre
+Baudouin s'hbergea dans les tentes carlates de l'empereur
+Murzuphle, qu'il avait abandonnes toutes tendues;
+son frre Henri alla devant le palais de Blaquerne,
+et Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla
+s'tablir devant le plus pais de la ville. Ainsi fut
+campe l'arme, comme vous l'avez entendu, et Constantinople
+prise le lundi de Pques fleuries. Cette nuit,
+les ntres, qui taient trs-fatigus, se reposrent; mais
+l'empereur Murzuphle ne se reposa gure. Il rassembla
+son monde en disant qu'il allait attaquer les
+Francs, mais il ne le fit pas; au contraire, il chevaucha
+par d'autres rues le plus loin des Franais qu'il put,
+arriva la porte Dore, par o il se sauva et dguerpit
+de la ville. Aprs lui, s'enfuirent tous ceux qui purent;
+et de tout cela ne savaient rien ceux de l'arme.</p>
+
+<p>Pendant cette nuit, du ct o campait Boniface le
+marquis de Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant
+que les Grecs ne les vinssent attaquer, mirent le
+feu entre eux et les Grecs, et la ville commena s'allumer
+durement; elle brla toute cette nuit et le lendemain
+jusqu'au soir. Ce fut le troisime feu en Constantinople
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+depuis que les Francs taient venus dans ce pays;
+et il brla plus de maisons qu'il n'y en a dans les trois
+plus grandes villes du royaume de France. La nuit acheve,
+vint le jour, qui tait le mardi matin; alors tous
+les ntres s'armrent, chevaliers et sergents, et chacun
+se rendit sa bataille, croyant avoir livrer plus grand
+combat que les prcdents, parce qu'ils ne savaient pas
+le premier mot de la fuite de l'empereur; et ce jour
+ils ne trouvrent personne qui leur ft oppos.</p>
+
+<p>Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute
+la matine droit vers Bucolon; quand il y fut arriv,
+on le lui rendit, condition de la vie sauve pour ceux
+qui taient dedans. L on trouva les plus grandes
+dames du monde, qui s'taient retires dans ce chteau;
+c'est l qu'on trouva la s&oelig;ur du roi de France qui
+avait t impratrice<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">&nbsp;[159]</a>, et la s&oelig;ur du roi de Hongrie, qui
+avait t aussi impratrice, et quantit de princesses.
+Du trsor qui tait en ce palais, il n'est pas propos de
+parler, car il y avait tant de richesses qu'on ne pouvait
+ni en voir la fin ni les compter. En mme temps que
+ce palais tait rendu au marquis Boniface de Montferrat,
+on rendait celui de Blaquerne Henri, frre de
+Baudouin, comte de Flandre, la vie sauve aussi ceux
+qui taient dedans; on y trouva un trsor qui n'tait
+pas moins grand que celui de Bucolon.</p>
+
+<p>Chacun fit occuper par sa troupe le chteau qu'on
+lui avait rendu et fit garder le butin. Les autres, qui
+s'taient rpandus dans la ville, pillrent et firent un
+tel butin que nul ne vous pourrait dire la quantit d'or
+et d'argent, de vaisselle, de pierres prcieuses, de velours,
+de draps de soie, de fourrures d'hermine, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+de toutes les autres richesses qui furent prises, et bien
+assure Geoffroy de Ville-Hardouin, le marchal de
+Champagne, que depuis la cration du monde on ne
+gagna tant la prise d'une ville.</p>
+
+<p>Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait
+assez pour cela; ainsi s'hbergea l'arme des plerins
+et des Vnitiens, et grande fut la joie de la victoire que
+Dieu leur avait donne, au moyen de laquelle ceux
+qui taient en pauvret taient maintenant en richesse
+et en dlices. Ils ftrent la Pque fleurie et la
+grande Pque aprs, dans cette joie que Dieu leur avait
+donne. Et bien ils en durent louer Notre-Seigneur,
+car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans toute
+l'arme, et par son aide ils avaient pris une grande
+ville, peuple de 400,000 hommes ou plus, et la mieux
+fortifie. Alors on fit crier par toute l'arme, de par
+le marquis de Montferrat, qui en tait le chef, et de par
+les barons et le duc de Venise, d'apporter et de runir
+tout le butin, comme on l'avait jur sous peine
+d'excommunication; et on choisit trois glises pour le
+dposer, et on y mit bonne garde de Franais et de
+Vnitiens, des plus loyaux que l'on put trouver. Alors
+chacun commena apporter le butin et le mettre en
+commun.</p>
+
+<p>Les uns apportrent bien, et mal les autres, pousss
+par convoitise qui est la racine de tous maux, et les
+convoiteux commencrent ds lors retenir bien des
+choses, et Notre-Seigneur commena les moins aimer....
+Le butin fut donc runi et partag par moiti
+entre les Franais et les Vnitiens, comme cela
+avait t convenu. Sachez que quand ils eurent fait
+les parts, les Franais payrent de la leur 50,000 marcs
+aux Vnitiens, et qu'ils se partagrent entre eux plus
+de 100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+glorieux, si on et fait ce que l'on avait dit et qu'on
+n'et rien dtourn; sachez aussi que l'on fit justice
+de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu quelque
+chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte
+de Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'cu au col,
+convaincu d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup
+d'autres de l'arme, petits ou grands, dtournrent une
+partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous pourrez
+bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des
+Vnitiens et sans ce qui fut dtourn, les ntres eurent
+plus de 500,000 marcs d'argent et plus de 10,000
+chevaux. Ainsi fut donc rparti le butin de Constantinople,
+comme vous l'avez entendu.</p>
+
+<h3><em>Baudouin, comte de Flandre, nomm empereur.</em><br />
+1204.</h3>
+
+<p>Ensuite les barons tinrent une assemble, et demandrent
+ toute l'arme ce qu'elle voulait faire touchant
+ce qui avait t dcid entre eux; ils parlrent tant qu'ils
+furent obligs de se runir une seconde fois, pour lire
+les douze qui devaient faire l'lection. Et comme c'tait
+un grand honneur que d'tre nomm l'empire de
+Constantinople, il y eut beaucoup de prtendants; mais
+la grande lutte fut entre le comte de Flandre Baudouin
+et le marquis de Montferrat Boniface; de ces deux, toute
+l'arme disait que l'un serait empereur. Quand les gens
+sages de l'arme, qui tenaient autant l'un qu'
+l'autre, virent cela, ils parlrent entre eux, et dirent:
+Seigneurs, si on lit l'un de ces deux puissants hommes,
+l'autre aura un tel dpit qu'il emmnera toute l'arme,
+et ainsi se pourra perdre la conqute, aussi bien que
+manqua se perdre celle de Jrusalem quand ils lurent
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu
+un tel dpit qu'il sollicita les barons et tous ceux de
+l'arme d'abandonner la Terre Sainte; il s'en alla tant
+de monde qu'ils restrent bien peu, et que si Dieu ne
+les et soutenus, la Terre Sainte et t perdue. Nous
+devons nous garder que chose pareille ne nous
+advienne; tchons de les retenir tous les deux, et que
+Dieu ayant donn l'empire l'un, l'autre en soit content.
+Pour cela, que l'empereur donne l'autre toute la
+terre qui est en Asie de l'autre ct du canal avec l'le
+de Crte, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous
+pourrons les retenir tous les deux. Comme il fut dit,
+il fut fait, et les deux prtendants y consentirent volontiers.
+Vint le jour que le parlement lut les douze,
+six d'une part, et six de l'autre, qui jurrent sur les
+vangiles qu'ils liraient bien et bonne foi celui qui
+aurait le plus de droit et qui serait le meilleur pour
+gouverner l'empire. Les douze lus se rassemblrent
+au jour convenu dans le riche palais o logeait le duc
+de Venise, l'un des plus beaux du monde.</p>
+
+<p>L il y eut si grande runion de gens que c'tait
+merveille, chacun voulant voir qui serait lu. Les douze
+qui devaient faire l'lection ayant t mands, furent
+mis en une belle chapelle qui tait dans le palais; leur
+conseil dura jusqu' ce qu'ils furent tombs d'accord, et
+ils chargrent de porter la parole Nivelon, l'vque de
+Soissons, qui tait l'un des douze; ils sortirent, et vinrent
+l o taient tous les barons et le duc de Venise. Or
+vous pouvez savoir qu'il fut regard par beaucoup
+d'hommes dsireux de connatre l'lection. L'vque
+leur dit: Seigneurs, nous nous sommes accords, par la
+permission de Dieu, faire un empereur, et vous avez
+tous jur que vous tiendriez pour empereur celui que
+nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons
+l'lu, l'heure que Jsus-Christ est n; c'est le
+comte Baudouin de Flandre et de Hainaut. Il s'leva
+un cri de joie dans le palais, et on l'emmena l'glise,
+le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui
+lui rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut lu empereur
+le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut,
+et le jour de son couronnement fix trois semaines
+aprs Pques.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Geoffroy de Ville-Hardouin</span>, <cite>De la Conqute de Constantinople</cite>.
+(Trad. par L. Dussieux.)</p>
+
+<p>Geoffroy de Ville-Hardouin, marchal de Champagne, et l'un des principaux
+acteurs de la quatrime croisade, mourut vers 1213. Ses mmoires,
+une des plus charmantes &oelig;uvres d'histoire de notre littrature, s'tendent
+de 1198 1207.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTE PAR LES GRECS.</h2>
+</div>
+
+<p>Mais parce que la reine des villes devait subir le
+joug de la servitude et que Dieu nous voulait retenir
+avec le frein et le mors, nous qui nous tions chapps
+de notre devoir, deux soldats qui taient sur une
+chelle vis--vis du Ptrion, s'abandonnrent la
+fortune et se hasardrent de sauter dans une tour, d'o
+ayant chass la garnison, ils levrent la main en signe
+de joie et de confiance pour animer leurs compagnons.
+A l'heure mme, un cavalier nomm Pierre qui avait
+une taille de gant, dont le casque paraissait aussi grand
+qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en
+fuite toute une arme, entra par la porte qui tait au
+mme endroit. Tout ce qu'il y avait de personnes de
+qualit autour de l'empereur, et leur exemple toute
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+l'arme, ne purent supporter la prsence ni les regards
+de ce seul cavalier, et eurent recours une fuite honteuse,
+comme l'unique asile de leur lchet. tant
+donc sortis par la porte Dore, qui est du ct de terre,
+ils se retirrent chacun o ils purent, et plt Dieu
+qu'ils se fussent prcipits au fond de l'enfer.</p>
+
+<p>Les ennemis, ne trouvant plus de rsistance, firent
+tout passer au fil de l'pe, sans distinction d'ge ni
+de sexe. Ne gardant plus de rang, et courant de tous
+cts en dsordre, ils remplirent la ville de terreur et
+de dsespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
+qui est du ct d'orient, ils brlrent toutes les
+maisons qui taient depuis le monastre d'vergte
+jusqu'au quartier du Drungaire, et se camprent auprs
+du monastre de Pantepopte, aprs avoir pill la
+tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.</p>
+
+<p>Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour
+rallier ses gens; mais comme ils taient emports par
+le tourbillon du dsespoir, ils n'eurent point d'oreilles
+pour couter ses ordres ni ses remontrances. Pour
+achever le rcit de cette triste aventure, les habitants
+employrent le reste du jour, et toute la nuit suivante,
+ serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns
+qui taient d'avis de s'enfuir.</p>
+
+<p>Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne
+servait de rien, il eut peur d'tre pris et d'tre mis
+comme un excellent mets sur la table des Italiens, et
+s'tant enferm dans le grand palais, il mit sur une
+barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa
+fille Eudocie, de laquelle il tait perdument amoureux,
+et se retira lui-mme, aprs avoir rgn deux mois et
+seize jours.</p>
+
+<p>Aprs son dpart, deux jeunes princes fort sages et
+fort courageux, Thodore Ducas et Thodore Lascaris,
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+disputrent ensemble de la possession de l'empire
+comme d'un vaisseau battu par la tempte et qui servoit
+de jouet la fortune. Ils entrrent tous deux dans
+la grande glise, o ils parurent gaux, parce qu'il n'y
+avoit personne pour juger de leur mrite. Lascaris
+ayant t nanmoins prfr par le clerg, il refusa les
+marques de la dignit impriale, et tant venu avec
+le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses
+et par ses caresses faire quelque rsistance,
+et exhorta les gardes prendre les armes, en leur remontrant
+que si l'empire passait une nation trangre
+ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
+que les habitants, et que bien loin de conserver
+leur solde ni leur rang, ils seraient rduits la condition
+de simples soldats. Mais le peuple n'tant point
+touch de ses remontrances, et les gardes ne promettant
+de servir qu'autant qu'ils seraient pays, et les Italiens
+ayant paru l'heure mme, en armes, il fut contraint
+de se sauver.</p>
+
+<p>Lorsque les ennemis virent que personne ne se prsentait
+pour les combattre, que les chemins s'aplanissaient
+sous leurs pieds, que les rues s'largissaient pour
+leur donner passage, que la guerre tait sans danger
+et les Romains sans rsistance, que par un bonheur
+extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la
+croix et les images du Sauveur pour les recevoir comme
+en triomphe, la vue de cette troupe suppliante n'amollit
+point leur duret et n'apaisa point leur fureur.
+Au contraire, tenant leurs chevaux, qui taient accoutums
+au tumulte de la guerre et au son de la trompette,
+et ayant leurs pes nues, ils se mirent piller
+les maisons et les glises. Je ne sais quel ordre je dois
+tenir dans mon rcit, ni par o je dois commencer,
+continuer et achever le rcit des impits que ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+sclrats commirent. Ils brisrent les saintes images
+qui mritent l'adoration des fidles; ils jetrent les reliques
+sacres des martyrs en des lieux que j'ai honte
+de nommer; ils rpandirent le corps et le sang du
+Sauveur. Ces prcurseurs de l'Antchrist, ces auteurs
+des profanations qui doivent prcder son arrive,
+prirent les calices et les ciboires, et aprs en avoir arrach
+les pierreries et les autres ornements, ils en firent
+des coupes boire. Ils dpouillrent Jsus-Christ, et jetrent
+ses vtements au sort, comme les Juifs les y avaient
+jets autrefois. Il ne manqua rien leur cruaut que de
+lui percer le ct pour en tirer du sang. On ne saurait
+songer sans horreur la profanation qu'ils firent de la
+grande glise; ils rompirent l'autel qui tait compos
+de diverses matires trs-prcieuses et qui tait le sujet
+de l'admiration de toutes les nations, et en partagrent
+entre eux les pices; ils firent entrer dans l'glise des
+mulets et des chevaux pour emporter les vases sacrs,
+l'argent cisel et dor qu'ils avaient arrach de la
+chaire, du pupitre et des portes, et une infinit d'autres
+meubles; et quelques-unes de ces btes tant tombes
+sur le pav qui tait fort glissant, ils les percrent
+coups d'pe et souillrent l'glise de leur sang et de
+leurs ordures.</p>
+
+<p>Une femme charge de pchs, une servante des
+dmons, une prtresse des furies, une boutique d'enchantements
+et de sortilges, s'assit dans la chaire
+patriarcale, pour insulter insolemment Jsus-Christ,
+elle y entonna une chanson impudique et dansa dans
+l'glise. On commettait toutes ces impits avec le
+dernier emportement, sans que personne fit paratre la
+moindre modration.</p>
+
+<p>Aprs avoir exerc une rage si dtestable contre
+Dieu, ils n'avaient garde d'pargner les femmes honntes,
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+les filles innocentes et les vierges qui lui taient
+consacres. Il n'y avait rien de si difficile que d'adoucir
+l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
+colre, que de gagner leur affection. Leur bile tait si
+chauffe qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre
+en feu; c'tait une entreprise ridicule que de vouloir
+les rendre traitables, et une folie que de leur parler avec
+raison. Ils tiraient quelquefois le poignard contre ceux
+qui rsistaient leurs volonts. On n'entendait que
+cris, pleurs, gmissements, dans les rues, dans les
+maisons et dans les glises. Les personnes illustres par
+leur naissance paraissaient dans l'infamie; les vieillards
+vnrables par leur ge, dans le mpris; les
+riches, dans la pauvret. Il n'y avait point de lieu qui
+ne ft sujet une rigoureuse recherche, ni qui pt
+servir d'asile.</p>
+
+<p>O Dieu, que d'affliction, que de misre! Quand est-ce
+que ces malheurs nous avaient t prdits par le frmissement
+de la mer, par l'obscurcissement du soleil, par
+le changement de la lune en sang, par le drglement
+du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de
+la dsolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des
+paroles artificieuses de la prostitue, et nous y avons
+t tmoin des autres profanations si contraires la
+saintet de notre religion. Voil une partie des crimes
+que les nations d'Occident ont commis contre le peuple
+de Jsus-Christ. Ces barbares n'ont us d'humanit envers
+personne; ils n'ont rien pargn, ils ont tout pris et tout
+enlev. Voil donc ce que nous promettait ce hausse-col
+dor, cette humeur fire, ces sourcils levs, cette barbe
+rase, cette main prte rpandre le sang, ces narines
+qui ne respirent que la colre, cet &oelig;il superbe, cet
+esprit cruel, cette prononciation prompte et prcipite.
+Ou plutt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+voulez passer pour savants, pour sages, pour fidles,
+pour sincres, pour justes, pour vertueux, et pour plus
+pieux et religieux observateurs des commandements de
+Dieu que nous autres Grecs. Je parle srieusement et
+sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumire
+et les tnbres? Ce que j'ai ajouter est encore
+plus important. Vous vous tiez chargs de la croix, et
+vous nous aviez jur, et sur elle et sur les saints vangiles,
+que vous passeriez sur les terres des chrtiens sans y
+rpandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez
+pris les armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les
+vouliez tremper que dans leur sang. Vous aviez promis de
+demeurer chastes pendant le temps que vous porteriez
+la croix, comme des soldats enrls sous les enseignes
+du Sauveur. Il est vident cependant que bien loin de
+dfendre son tombeau, vous outragez les fidles qui
+sont ses membres. Bien loin de porter la croix, vous la
+profanez et vous la foulez aux pieds. Pendant que vous
+faites profession d'aller chercher une perle prcieuse,
+vous jetez dans la boue la perle prcieuse du corps adorable
+de notre Dieu. Les Sarrasins en ont us avec moins
+d'impit. Quand ils taient matres de Jrusalem, ils
+traitaient les Latins avec quelque sorte de douceur, ils
+ne violaient point la pudeur de leurs femmes, ils n'emplissaient
+point de corps morts le spulcre du Sauveur,
+ils ne changeaient point cette source de rsurrection
+et de vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur
+faisaient ressentir ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudit,
+et se contentant d'un lger impt qu'ils levaient par
+tte, ils les laissaient dans la jouissance paisible de tout
+le reste de leurs biens. Mais ces peuples si affectionns
+ la gloire du Sauveur et qui font profession de notre religion,
+nous ont trait, de la manire que j'ai rapporte,
+bien que nous ne leur eussions fait aucune injure...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant
+pill les maisons o ils taient logs, demandrent aux
+matres o ils avoient cach leur argent, usant de violences
+envers les uns, de caresses envers les autres, et de
+menaces envers tous, pour les obliger les dcouvrir.
+Ceux qui taient si simples que d'apporter ce qu'ils
+avaient cach n'taient pas traits avec plus de douceur
+que les autres. Ils ressentaient les mmes effets de l'orgueil
+et de la cruaut de leurs htes. Ceux qui commandaient
+parmi nous ayant laiss la libert de sortir
+ ceux qui le dsireraient, on voyait des troupes d'habitants
+qui s'en allaient envelopps de mchants manteaux,
+avec des visages ples et dfigurs, avec des
+yeux rouges, et qui versaient plutt du sang que des
+larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
+croyant pas que leur argent mritt d'tre regrett,
+pleurrent l'enlvement de leurs filles, la mort de leurs
+femmes, ou quelque autre perte semblable.</p>
+
+<p>Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette
+triste journe, plusieurs de mes amis se retirrent en
+ma maison, parce qu'elle tait btie sous une galerie
+qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du quartier
+de Storacius, qui tait enrichie d'une infinit d'ornements,
+avait t consume par le second incendie.
+L'autre, o je demeurais alors, avait une entre secrte
+dans la grande glise; mais il n'y avoit point de secret
+qui pt chapper la curiosit de nos ennemis, et la
+saintet du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir
+de leur fureur. En quelque endroit qu'on se
+cacht, on toit pris et emmen. J'avais retir un Vnitien
+avec sa femme et ses enfants, qui me servit fort
+utilement. Bien qu'il ne ft que marchand, il prit les
+armes comme un soldat, et feignant d'tre des ennemis
+et parlant avec eux en leur langue, il dfendit longtemps
+<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+ma porte. Mais enfin ne pouvant plus rsister
+la multitude, qui entrait en foule, et principalement
+aux Franais, qui se vantaient de ne rien craindre que
+la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de
+peur d'tre chargs de chanes et d'avoir le dplaisir de
+voir nos filles violes en notre prsence. Marchant donc
+sous la conduite de ce fidle dfenseur, comme si nous
+eussions t ses prisonniers, nous allmes vers les maisons
+des Vnitiens qui taient de nos amis. Lorsque
+nous fmes arrivs au quartier qui toit chu aux Franais,
+nous fmes abandonns par nos valets, qui s'cartrent
+lchement de ct et d'autre, et obligs de
+porter nous-mmes nos enfants, qui ne pouvaient encore
+marcher. Nous partmes un samedi, cinquime jour de
+la prise. L'hiver approchait et ma femme tait grosse,
+de sorte qu'il me semblait que c'tait un accomplissement
+de la parole par laquelle le Sauveur nous avertit
+de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en hiver,
+ni au jour du sabbat, et de la prdiction par laquelle il
+prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes
+ou nourrices. Plusieurs de nos parents et de nos amis
+s'tant joints nous aussitt qu'ils nous eurent aperus,
+nous marchmes tous ensemble, et nous rencontrmes
+des gens de guerre assez mal arms. Les uns avaient
+de longues pes pendues leurs chevaux, les autres
+des poignards attachs leur ceinture. Les uns taient
+chargs de butin, les autres fouillaient leurs prisonniers
+pour voir s'ils ne cachaient point un bon
+habit sous un mchant, ou s'ils n'avaient point d'argent.
+D'autres regardaient de belles femmes avec les mmes
+yeux que s'ils eussent d en jouir l'heure mme. Nous
+mmes celles que nous avions au milieu de nous, comme
+au milieu d'une bergerie, et nous les avertmes de
+salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
+autrefois avec du fard, de peur que l'clat de
+leur teint n'attirt les yeux des spectateurs curieux,
+n'allumt le dsir et n'excitt la fureur des ravisseurs
+cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
+permet la licence de la guerre. Ayant le c&oelig;ur serr de
+douleur, nous levions les mains au ciel, nous frappions
+nos poitrines et nous priions Dieu qu'il lui plt de nous
+prserver de la violence de ces btes cruelles. Comme
+nous tions prs de passer par la porte Dore, un barbare
+impie et violent enleva, proche l'glise de Saint-Mocius
+martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup
+enlve une brebis. Le pre, accabl de vieillesse et de
+maladie, fit en mme temps un faux pas et tomba dans
+la boue, d'o se tournant vers moi, qui ne lui pouvais
+servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier,
+et m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister.
+Je suivis donc le ravisseur, m'criant contre sa violence,
+et joignant mes cris des gmissements lamentables et
+des gestes propres exciter la piti. J'implorai le secours
+des soldats qui passaient et qui pouvaient entendre
+quelques mots de notre langue; je leur pris les
+mains et leur fis des caresses. Enfin j'en touchai si
+fort quelques-uns qu'ils me promirent de venger
+ce rapt. Je les menai donc la maison o le ravisseur
+avait enferm la fille et o il se tenait la porte
+pour repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je
+leur dis, en le leur montrant avec le doigt: Voil le
+coupable qui a viol en plein jour l'ordonnance par
+laquelle vous avez dfendu de toucher aux femmes
+maries, aux jeunes filles, aux vierges consacres Dieu,
+et que vous avez fait le serment d'observer. Dfendez-nous
+contre cette violence, par l'autorit de vos lois et
+par la force de vos armes. Soyez sensibles aux larmes,
+qui coulent de mes yeux, puisque Dieu mme s'y laisse
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+toucher, et que la nature nous les a donnes pour exciter
+de la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que
+si vous avez des enfants, je vous conjure par ces prcieux
+gages de vos mariages, par le tombeau du Sauveur,
+et par le respect que vous avez pour ses commandements
+qui dfendent aux chrtiens de faire aux
+autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur ft, de ne
+pas mpriser ma prire. J'animai de telle sorte ces
+gens de guerre par ces paroles qui m'taient venues
+sur-le-champ la bouche, qu'ils me promirent de me
+rendre la fille qui avait t enleve. Le ravisseur, transport
+d'amour et de colre, se moquait d'abord de leur
+demande; mais quand il vit qu'ils agissaient srieusement
+et qu'ils le menaaient de le faire pendre, il
+rendit la fille, que le pre fut ravi de revoir. S'tant
+donc lev, il continua avec nous le voyage. Ds que
+nous fmes hors de la ville, chacun commena remercier
+Dieu de sa protection, ou dplorer son malheur,
+comme il le trouva propos. Pour moi, je me
+prosternai terre, et je me plaignis aux murailles de
+ce qu'elles demeuraient seules insensibles aux calamits
+publiques et de ce qu'elles se tenaient debout, au
+lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il besoin, leur disois-je,
+que vous subsistiez, depuis que toutes les choses pour
+la conservation et la dfense desquelles vous avez
+t bties ont t dtruites par le fer et par le feu<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">&nbsp;[160]</a>?...
+Aprs avoir tir ces paroles du fond d'un c&oelig;ur inond
+de douleur, nous continumes notre chemin, et en
+marchant nous rpandmes nos larmes comme une
+semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
+chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+tirer de l'exemple de notre disgrce une instruction
+de modration et de sagesse, ils se rjouissaient de
+notre malheur, et ils disaient, par un horrible renversement
+d'esprit, que la pauvret et la nudit o nous
+tions rduits toient une galit pleine d'quit et de
+justice.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'entre eux ayant rachet vil prix le
+bien qu'ils savaient que les trangers avaient vol
+leurs concitoyens, disaient, en levant les mains et les
+yeux au ciel: Dieu soit lou de nous avoir fourni un
+moyen si ais et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
+pas encore log les Latins dans leurs maisons,
+et ils ne savoient pas que ces peuples rpandent autant
+de vin que de bile, et qu'ils traitent les Grecs avec le
+dernier mpris. Ils s'enrichissaient encore, par un
+commerce impie des choses saintes, en achetant, en
+revendant les vases et les ornements, comme s'ils
+eussent cess d'appartenir Dieu depuis qu'ils avaient
+t arrachs de ses temples par des mains sacrilges.</p>
+
+<p>Les ennemis ne songeaient qu' se divertir, mais d'un
+divertissement grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'
+tourner en ridicule nos faons d'agir. Ils se revtaient,
+non par ncessit, mais par bouffonnerie, de robes
+peintes, et les portaient dans les rues. Ils mettaient nos
+coiffures de toile sur la tte de leurs chevaux, et leur
+attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre
+le long du dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains
+du papier, de l'encre et des critoires, pour nous railler,
+comme si nous n'eussions t que des scribes et des copistes.
+Ils passaient des jours entiers table, o les uns
+se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
+selon la coutume de leur pays, que du b&oelig;uf bouilli, du
+lard sal avec de l'ail, de la farine de fves, et une
+sauce fort piquante. En partageant le butin, ils ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+mirent point de diffrence entre les choses sacres et
+les profanes; mais ils les employrent galement tous
+leurs usages, jusqu' s'asseoir sur les images du Seigneur.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Nictas</span>, <cite>Annales</cite>.&mdash;Traduites par le prsident Cousin dans son
+<cite>Histoire de Constantinople</cite>, 1673.</p>
+
+<p>Nictas, surnomm Choniate parce qu'il tait n Chone en Phrygie, occupa
+de hautes fonctions Constantinople; il mourut en 1218. Les Annales
+qu'il a crites s'tendent de 1118 1204. Malgr le mauvais got et l'emphase
+qui caractrisent les &oelig;uvres des crivains du Bas-Empire, les Annales
+de Nictas, en ce qui concerne l'histoire de la quatrime croisade,
+sont un document fort utile et exact.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2><em>Discours de Nictas sur les monuments dtruits<br />
+ou mutils par les croiss en 1204.</em></h2>
+</div>
+
+<p>Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs
+qui ornaient le grand temple; ils enlevrent avec une
+avidit effrne les richesses qui s'y trouvaient, les
+perles, les pierres prcieuses, les diamants, trsors
+respects depuis tant de sicles; il outragrent le corps
+de l'empereur Justinien, que le temps avait pargn,
+et le dpouillrent de ses vtements funbres. Ainsi,
+ils ne firent grce ni aux vivants ni aux morts; ils
+dchirrent en lambeaux le magnifique voile du
+grand temple, tissu d'or et d'argent pur, estim plusieurs
+millions. A ce brigandage succdrent bientt
+de nouveaux dsordres; l'avidit des Latins les fit recourir
+aux statues de bronze, qu'ils firent fondre pour
+les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue
+colossale qui ornait le forum de Constantin, fut brise et
+fondue la premire: un char attel de quatre chevaux
+put peine en transporter la tte jusqu'au palais de
+l'empereur. Le beau Pris qui prsentait Vnus la
+pomme, source d'une fatale discorde, fut renvers
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+de sa base. Ils n'pargnrent pas davantage cette pyramide
+leve qui dominait sur toutes les colonnes disperses
+de la ville. Qui n'et admir les bas-reliefs dont
+cette pyramide tait orne! L'artiste y avait reprsent
+tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
+harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur,
+les instruments du labourage, les meubles
+simples de la ferme, les brebis blantes, les agneaux
+bondissants; une mer immense s'tendait au loin; elle
+tait peuple d'une foule innombrable de poissons,
+dont les uns tombaient dans les filets des pcheurs;
+d'autres chappaient de leurs mains, et, se prcipitant
+dans les flots, recouvraient leur libert. Des Amours
+nus deux deux, trois trois, exprimaient la joie foltre,
+en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le
+sommet lev de cette pyramide tait une statue de
+femme que les vents faisaient tourner dans tous les sens,
+et qui pour cette raison, tait appele <em>Anmodulion</em>. On
+condamna aussi aux fourneaux la statue hroque et
+colossale du <em>Taurum</em>, que quelques-uns croyaient tre
+celle de Josu, parce que le cavalier, tendant la main
+vers le soleil son couchant, semblait lui ordonner de
+s'arrter. D'autres disent que c'tait Bellrophon, car,
+libre comme Pgase, du cavalier qu'il portait, le cheval
+volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses
+ailes, en mme temps qu'il frappait la terre de ses
+pieds. Une tradition fabuleuse rapportait que sous
+l'ongle du pied gauche tait cache la figure d'un
+homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
+ou d'un Bulgare. Du reste, il tait impossible de
+voir l'objet qu'il cachait, tant ce pied tait troitement
+uni la base; quand on eut mis le cheval en pices
+pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet envelopp
+d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher connatre
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+le sens des caractres qu'il portait, le jetrent au
+feu avec les autres dbris de la statue.</p>
+
+<p>Les Latins, qui n'apprciaient pas ce qui tait beau,
+n'pargnrent pas davantage les autres statues de l'hippodrome;
+tous les autres monuments de l'antiquit
+furent dtruits; les mdailles, que leurs inscriptions
+rendaient prcieuses, furent vendues; et ils se distriburent
+comme des pices de monnaie les pices
+rares qu'on avait recueillies grands frais.</p>
+
+<p>Dans ce grand dsastre prit l'Hercule Trihesprus,
+ce colosse, chef-d'&oelig;uvre de sculpture, qu'on voyait
+dans le Cophius; il tait couvert de la peau d'un lion;
+l'immobilit de l'airain n'empchait pas qu'on ne vt
+ses yeux anims par la fureur; ses paules n'taient
+point charges d'un carquois; il n'avait plus dans ses
+mains ni son arc ni sa massue; mais, flchissant la jambe
+gauche jusqu'aux genoux, il appuyait sur son coude
+sa main gauche, qu'il tenait leve pour soutenir sa
+tte, oppresse par la douleur; le fils de Jupiter dplorait
+sa destine, il maudissait les travaux qu'Euryste,
+abusant des dons de la fortune, lui imposait dans sa
+fureur jalouse; sa large poitrine, ses fortes paules,
+sa chevelure paisse, ses bras nerveux, les muscles qui
+dessinaient ses reins, sa haute stature, tout tait fait,
+je le pense, d'aprs la vraie mesure attribue Hercule
+par Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier
+et son dernier ouvrage dans ce genre. Telle tait l'immensit
+de cette statue, que le cordon qui mesurait un
+de ses pouces pouvait facilement ceindre un homme, et
+que la taille des hommes les plus grands galait peine
+la circonfrence de la cuisse du colosse. Les Latins ne
+respectrent pas ce symbole de la force humaine, eux
+qui cependant se l'attribuent par excellence et qui
+mettent la force au-dessus de tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+Ils firent fondre encore l'ne charg qui marchait en
+ruant, et le conducteur qui le suivait; ce groupe avait
+t plac par Auguste dans la ville d'Actium (que les
+Grecs appellent Nicopolis) en mmoire d'une aventure
+arrive au monarque. On rapporte que ce prince allant
+reconnatre l'arme d'Antoine, rencontra un paysan
+avec son ne, qui lui indiqua le camp de son comptiteur;
+Auguste l'ayant interrog sur son nom, le paysan
+rpondit qu'il s'appelait <em>Nicon</em> (heureux), et son ne
+<em>Nicandre</em> (vainqueur), et qu'il portait des provisions
+ l'arme de Csar. Les Latins livrrent encore aux
+flammes la truie ou la louve qui allaita Rmus et Romulus.
+Ainsi furent dtruits les monuments les plus vnrables
+de l'antiquit et transforms en viles pices de
+monnaie. Il en est de mme de l'homme qui combattait
+un lion; de l'hippopotame dont le derrire se
+terminait en queue cailleuse; de l'lphant qui agitait
+sa trompe; des sphinx dont la forme est tout la fois
+celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
+quelques-uns de ces monstres, dployant leurs ailes,
+semblaient dfier les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai
+point le cheval indompt, dont l'oreille droite,
+la bouche frmissante et les bonds, signes de sa joie et de
+sa fiert, annonaient l'indpendance; l'horrible Scylla,
+femme gigantesque, dont l'attitude menaante exprimait
+la force et la frocit; de ses flancs entr'ouverts
+sortaient les monstres qui se prcipitrent sur le vaisseau
+d'Ulysse, pour dvorer ses compagnons infortuns.
+On voyait encore dans l'hippodrome un aigle d'airain,
+ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument
+de ses prestiges. Quand cet homme clbre
+vint Byzance, les Grecs, dont le territoire tait infest
+de serpents, le prirent de les dlivrer de ce flau.
+Le philosophe, ayant invoqu les plus puissants dmons
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, aprs
+la clbration de ses mystres sacrilges, un aigle dont
+l'aspect, semblable au chant des sirnes, enchanait tous
+ceux qui jetaient les yeux sur lui. Un serpent que cet
+aigle tenait dans ses serres s'efforait vainement d'arrter
+son essor, en l'enveloppant des replis de son corps
+tortueux, et en s'lanant pour atteindre les ailes du roi
+des airs; serr dans les griffes de l'oiseau, le monstre,
+gonfl de venin, semblait moins lutter contre lui que
+s'assoupir de lassitude, tandis que l'aigle, avant de
+clbrer sa victoire par des cris de triomphe, faisait
+un dernier effort pour enlever son ennemi dans les
+airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
+monstre annonaient aux spectateurs tonns quelle
+serait l'issue du combat; en voyant le serpent ainsi
+abattu, on esprait que l'aigle, ddaignant de se repatre
+de cette vile proie, laisserait tomber le cadavre du
+monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui dsolaient
+Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets.
+Cet ouvrage offrait encore une merveille; on voyait
+sur les plumes de l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel
+n'tait pas couvert de nuages, indiquait les heures du
+jour ceux qui connaissaient ces caractres.</p>
+
+<p>Que dirai-je de la statue d'Hlne, de la perfection
+de sa taille, de l'albtre de ses bras et de son sein, de
+sa jambe parfaite, de cette Hlne qui conduisit toute
+la Grce sous les murs de Troie? N'avait-elle pas adouci
+les froces habitants de la Laconie? Tout tait possible
+ celle dont les regards enchanaient tous les c&oelig;urs;
+ses vtements taient sans apprt, mais si ingnieusement
+arrangs qu'ils laissaient voir ses belles formes
+au travers d'une tunique lgre, de son voile, de sa
+couronne et des tresses de ses cheveux. Sa chevelure,
+attache seulement la hauteur du cou, flottait au
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+gr des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses
+ondoyantes. Sa bouche, entr'ouverte comme le calice
+d'une jeune fleur, semblait offrir un passage aux
+tendres accents de sa voix, et le doux sourire de ses
+lvres remplissait d'une motion dlicieuse l'me du
+spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la
+postrit cherchera vainement sentir et peindre la
+grce rpandue dans cette statue divine. Mais, fille
+de Tindare, chef-d'&oelig;uvre des amours, mule de Vnus,
+o est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
+n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que
+tu en faisais autrefois? Les destins t'ont-ils condamne
+ brler du feu dont tu consumas tant de c&oelig;urs?
+Les descendants d'ne ont-ils voulu te condamner
+aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait
+sur le pidestal une jeune femme d'une taille admirable,
+dont la chevelure tait releve sur le front avec
+beaucoup de grce; elle tait place de manire qu'on
+pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une blancheur
+d'albtre, soutenait un cheval par un de ses
+pieds avec autant d'aisance que si c'et t un fuseau;
+le cavalier tait robuste et dans une attitude guerrire;
+le cheval dressait ses oreilles comme s'il et entendu
+le son de la trompette; il semblait se prcipiter en avant
+avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux
+pleins de feu, son col lev, annonaient l'ardeur des
+combats.</p>
+
+<p>Au del de cette statue, proche de la borne orientale
+des courses, on voyait des statues, trophes des vainqueurs.
+D'un signe de la main, ils commandaient au
+conducteur de ne pas lcher les rnes auprs de la
+borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser
+de l'peron, afin que, se trouvant plus tt au del
+du terme, ils obligeassent leurs rivaux prendre un
+<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+plus grand dtour; alors ceux-ci, malgr la rapidit
+de leurs coursiers, devaient rester en arrire et perdre
+la couronne.</p>
+
+<p>Un spectacle plus intressant, et le plus curieux de
+tous par sa perfection, car je n'ai pas l'intention de
+tout dcrire, s'offrait encore dans l'hippodrome: c'tait
+un animal en forme de b&oelig;uf plac sur un norme pidestal;
+il tait difficile d'assigner la race de cet immense
+animal; il en touffait entre ses dents un autre, dont
+le corps tait si couvert d'cailles, qu'on ne pouvait le
+toucher impunment. On croyait que l'un de ces monstres
+tait un basilic et l'autre un aspic; quelques uns pensaient
+que l'un tait un hippopotame et l'autre un crocodile;
+tous les deux, vaincu et vainqueur, se donnaient
+mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un
+basilic, infect de la tte aux pieds du venin de son
+adversaire, tait d'un vert livide, couleur que donnait
+ son sang la fermentation du poison qui s'y tait mlang;
+ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
+l'on voyait bien qu'il se serait tendu terre si les jambes
+qui lui servaient d'appui ne l'eussent soutenu par
+leur masse. L'autre animal, bris sous la dent de son
+ennemi, remuait peine sa queue venimeuse; il ouvrait
+sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il
+faisait pour chapper de cette horrible prison; mais
+c'tait vainement, car ses pieds, son dos et la partie de
+son corps laquelle tenait sa queue taient absolument
+enferms dans l'norme mchoire du vainqueur;
+l'avantage tait donc gal de part et d'autre; ils combattaient
+avec autant de succs et prissaient ensemble.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Nictas</span>, <cite>Discours sur les monuments dtruits ou mutils par
+les croiss</cite>.&mdash;Trad. par Michaud dans la <cite>Bibliothque des
+Croisades</cite>, 3<sup>e</sup> vol., p. 425.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.<br />
+<span class="medium">1208.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Vous avez tous entendu comment l'hrsie, que le Seigneur
+maudisse! s'tait si fort propage qu'elle avait
+en son pouvoir tout l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais,
+et dans la plus grande partie du pays, de Bziers
+ Bordeaux, tant que va le chemin, il y avait une multitude
+d'hommes de cette croyance et de cette secte; et qui
+dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de
+Rome et le reste du clerg virent cette grande folie
+se rpandre plus fort que de coutume et crotre de jour
+en jour, chaque ordre y envoya prcher quelqu'un des
+siens; et l'ordre de Cteaux, qui eut la seigneurie de
+cette mission, y manda diverses fois de ses hommes.
+L'vque d'Osma en tint concile; et les autres lgats confrrent
+avec ceux de Bulgarie, l-bas, Carcassonne,
+o il y eut grande assemble. Avec tous ses barons
+s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitt
+qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hrsie, et il
+en envoya ses lettres Rome. Mais, Dieu me bnisse!
+je ne puis autrement dire, sinon que les hrtiques ne
+font pas plus de cas des sermons que d'une pomme
+gte. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent gare
+se conduisit de mme, ne voulant pas se convertir, de
+quoi sont morts maints grands personnages, et ont pri
+des foules de peuple, et bien d'autres encore en priront
+avant que la guerre finisse. Il n'en peut tre autrement.</p>
+
+<p>Il y avait dans l'ordre de Cteaux une abbaye voisine
+de Lerida, et que l'on nommait le Poblet, et dans cette
+abbaye un digne homme qui en tait abb, lequel pour
+son savoir, montant de grade en grade, d'une autre
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+abbaye nomme Granselve, o il avait t d'abord, fut
+amen au Poblet, en fut lu abb, et puis en troisime
+lieu fut fait abb de Cteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint
+homme s'en alla avec les autres, par la terre des hrtiques,
+leur prchant de se convertir; mais plus il les
+priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour
+sot. Ce fut l le lgat auquel le pape donna tout pouvoir
+d'abattre partout la gent mcrante.</p>
+
+<p>Cet abb de Cteaux, que Dieu aimait tant et qui avait
+nom frre Arnaud, le premier en tte des autres, tantt
+ pied, tantt cheval, s'en va disputant contre les flons
+mcrants d'hrtiques. Il s'en va les pressant vivement
+de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun souci des
+prcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant
+Pierre de Chteauneuf<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">&nbsp;[161]</a> est aussi venu vers Saint-Gilles
+en Provence, sur son mulet amblant; il excommunie
+le comte de Toulouse, parce qu'il soutient les routiers,
+qui vont pillant le pays. Et voil qu'un des cuyers du
+comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
+dsormais agrable son seigneur, tue le lgat en trahison;
+passant derrire lui, il le frappe au dos de son
+tranchant pieu et s'enfuit sur son cheval courant vers
+Beaucaire, d'o il tait et o il avait ses parents. Mais
+avant de rendre l'me, levant les mains au ciel, Pierre
+prie Dieu, en prsence de tous, de pardonner ce flon
+cuyer son pch. Il rendit l'me aprs cela l'aube
+paraissant, et l'me s'en alla au Pre tout-puissant. On
+ensevelit le corps Saint-Gilles avec maints cierges allums
+et maints <i lang="el" xml:lang="el">Kyrie eleison</i> que les clercs chantrent.</p>
+
+<p>Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle
+que son lgat avait t tu, sachez qu'elle lui fut dure.
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+De la colre qu'il en eut, il se tint la mchoire, et se
+mit prier saint Jacques, celui de Compostelle, et saint
+Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de Rome. Quand
+il eut fait son oraison, il teignit le cierge. Et l devant
+lui viennent alors frre Arnaud, l'abb de Cteaux,
+matre Milon, parlant latin, et les douze cardinaux,
+tous en un cercle. L fut prise la rsolution qui
+excita cette bourrasque dont tant d'hommes devaient
+prir fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
+et mainte noble dame devaient rester sans
+robe ni manteau. De par del Montpellier jusqu' Bordeaux,
+le concile ordonne de dtruire tout ce qui lui
+dsobira.</p>
+
+<p>Cependant l'abb de Cteaux, qui tenait la tte penche,
+s'est lev sur ses pieds contre un pilier de marbre,
+et dit au pape: Seigneur, par saint Martin! nous faisons
+de tout cela trop de paroles et trop grand bruit;
+faites faire et crire vos lettres en latin, comme bon
+vous semblera, et je me mets aussitt en route pour les
+porter en France et partout le Limousin, en Poitou, en
+Auvergne et jusqu'en Prigord. Proclamez les indulgences
+ici, dans les confins de ce pays jusqu' Constantinople
+et dans tout pays chrtien: qu' celui qui ne se
+croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger
+sur nappe, matin ni soir, et de vtir tissu de chanvre ou
+de lin; et que s'il meurt, il ne soit pas enseveli autrement
+qu'un chien. Tous finissent par s'accorder ces
+paroles et au conseil qui leur est donn.</p>
+
+<p>Quand l'abb de Cteaux, l'honorable personnage,
+qui fut ensuite lu archevque de Narbonne, le meilleur
+et le plus honnte clerc qui porta jamais tonsure,
+a donn ce conseil, nul ne profre un mot, si ce n'est
+le pape, qui, faisant marri visage, dit l'abb: Frre,
+va-t'en Carcassonne et Toulouse la Grande, qui est
+<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
+assise sur la Garonne; tu mneras l'host<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">&nbsp;[162]</a> des croiss
+contre la flonne gent. Pardonne aux fidles leurs pchs,
+au nom de Jsus-Christ, et prie-les, exhorte-les
+de ma part chasser les hrtiques d'entre ceux dont la
+foi est saine. Et voil que l'abb s'apprte partir sur
+l'heure de none; il sort de la ville chevauchant et peronnant.
+Avec lui partent l'archevque de Tarragone,
+l'vque de Lerida et celui de Barcelone, celui de Maguelone,
+devers Montpellier, et d'autres encore d'outre
+les ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos
+et de Terrasone; tous ceux-l s'en vont avec l'abb.</p>
+
+<p>L'abb est mont cheval aussitt qu'ils ont pris
+cong. Il s'en va Cteaux, o, selon la coutume, tous
+les moines blancs portant tonsure taient runis en chapitre
+gnral, la Sainte-Croix, qui se fte l en t.
+Voyant tout le monastre, il chante la messe; et la messe
+finie, il se met prcher. Il dit, il rapporte les paroles
+du concile, et montre chacun sa bulle scelle, comme
+lui et les autres l'ont et l partout montre. Cependant,
+aussi loin que s'tend la sainte chrtient, en
+France et dans tous les autres royaumes, les peuples se
+croisent ds qu'ils apprennent le pardon de leurs pchs,
+et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui
+fait alors contre les hrtiques et les ensabbats. Alors
+se croisrent le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et
+maints autres seigneurs. Je ne parlerai point de ce que
+cotrent d'orfroi et de soie les croix qu'ils se mirent du
+ct droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte de
+leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes,
+ni de leurs chevaux vtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste
+ou clerc si lettr, qui de tout cela pt raconter
+la moiti ni le tiers, ou crire les noms des prtres et
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+abbs assembls dans l'host qui va camper sous Bziers,
+hors des murs, dans la campagne.</p>
+
+<p>Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le
+vicomte de Bziers ont appris que la croisade se prche
+et que les Franais se croisent, ne pensez pas qu'ils s'en
+rjouissent. Ils en sont forts dolents, comme dit la
+chanson.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, crite en vers provenaux
+par un pote contemporain, traduite et publie par
+Fauriel, 1 vol. in-4<sup>o</sup>, 1837. (Collection des documents indits
+sur l'histoire de France)<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">&nbsp;[163]</a></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA PRISE DE BZIERS.<br />
+<span class="medium">1209.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Le vicomte de Bziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier
+sa terre. Il tait homme de grand c&oelig;ur; aussi
+loin que s'tende le monde, il n'y avait point de meilleur
+chevalier, plus preux, plus libral, plus courtois,
+ni plus avenant. Il tait le neveu du comte Raymond<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">&nbsp;[164]</a>,
+le fils de sa s&oelig;ur, et bon catholique; je vous en donne
+pour garants maint clerc et maint chanoine mangeant
+en rfectoire, et beaucoup d'autres. Il tait tout jeune,
+bien voulu de tous, et les hommes de sa terre, ceux
+dont il tait le seigneur, n'avaient de lui dfiance ni
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il et t leur
+gal; mais ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en
+tour, qui en chteau, maintenaient les hrtiques. Ils
+furent pour cela extermins et occis avec dshonneur, et
+le vicomte lui-mme en mourut en grande douleur, et
+par cruelle mprise, dont ce fut grand dommage. Je
+ne le vis jamais qu'une seule fois, alors que le comte de
+Toulouse pousa dame lonore, la meilleure et la plus
+belle reine qu'il y ait en terre chrtienne ou paenne,
+et dans le monde entier, si loin qu'il s'tende, jusqu'
+la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, ni
+tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mrite
+et de valeur; et je reviens mon sujet.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit arrive au vicomte de Bziers que
+l'host des croiss est en de de Montpellier, il monte
+sur son cheval de guerre, et il entre Bziers, un matin,
+ l'aube, quand il n'tait pas encore jour. Les bourgeois
+de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et
+les grands, apprenant qu'il est arriv, tt et vite s'en
+viennent lui. Il leur recommande de se dfendre avec
+force et bravoure, et leur promet qu'ils seront bientt
+secourus. Je m'en irai, dit-il, par la route battue, l-haut
+ Carcassonne, o je suis attendu. Sur ces paroles
+il est sorti en grande hte; les juifs de la ville l'ont suivi
+de prs; les autres demeurent marris et dolents. L-dessus
+l'vque de Bziers, ce grand prud'homme, entra
+dans la ville, et aussitt qu'il fut descendu l'glise
+cathdrale, o sont maintes reliques, il fit assembler
+tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte
+que l'host des croiss est en marche, et les exhorte se
+soumettre avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tus,
+et qu'ils n'aient perdu leur bien et leur avoir. S'ils se
+soumettent, tout ce qu'ils ont pu perdre leur sera sur-le-champ
+rendu; s'ils ne veulent le faire, ils resteront
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+dpouills nu, et de glaive d'acier moulu taills,
+sans autre demeure.</p>
+
+<p>Quand l'vque a expliqu sa raison, quand il leur
+a dit et expliqu sa mission, il les prie de nouveau de
+s'accorder avec le clerg et les croiss, avant d'tre
+passs au fil de l'pe. Mais ce parti, sachez, n'agre
+point la majorit du peuple. Ils se laisseront, disent-ils,
+noyer dans la mer sale avant d'accepter cette proposition;
+et personne n'aura du leur un denier vaillant,
+pour qu'ils changent leur bonne seigneurie pour une
+autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des croiss puisse
+durer au sige, et qu'avant quinze jours il ne soit pas
+tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long,
+et tient peine dans les grands chemins et les sentiers.
+Et quant leur ville, ils se la figurent si forte, si
+bien ferme et close tout l'entour, qu'en un mois entier
+les assigeants ne l'auraient pas force. Mais, comme
+dit Salomon la sage reine d'Orient, de ce qu'a projet
+un fou, il se fait trop en une fois. Quand l'vque voit que
+la croisade est en mouvement, et que ceux de Bziers
+ne prisent pas plus son sermon qu'une pomme pele, il
+est remont sur la mule qu'il avait amene, et s'en va
+la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent
+avec lui sauvrent leur vie, et ceux qui restrent
+dans la ville le payrent cher. Aussi vite qu'il peut,
+sans demeure aucune, l'vque rend compte de sa mission
+ l'abb de Cteaux et aux autres barons de l'arme,
+qui l'coutent attentivement. Ils tiennent ceux de Bziers
+pour gent folle et forcene, et voient bien que pour
+eux s'apprtent les douleurs, les tourments et la mort.</p>
+
+<p>C'tait la fte que l'on nomme la Madeleine, quand
+l'abb de Cteaux amne le grand host des Croiss, qui
+tout entier campe l'entour de Bziers, sur le sable.
+C'est alors que redoublent pour ceux de dedans le mal
+<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
+et le pril; car jamais l'host de Mnlas, qui Pris enleva
+Hlne, ne dressa tentes si nombreuses Mycnes,
+devant le port, ni si riches pavillons, de nuit, par le
+serein, que celui des Franais et du comte de Braine, l
+sous Bziers. Il n'y eut baron en France qui n'y ft sa
+quarantaine. Oh! la mauvaise trenne qu'il fit aux habitants
+de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir
+en plein jour et d'escarmoucher frquemment toute
+la semaine! Car sachez ce que faisait cette gent chtive,
+cette gent ignare et folle plus que baleine. Avec les bannires
+de grosse toile blanche qu'ils portaient, ils allaient
+courant devant les croiss, criant toute haleine;
+ils pensaient leur faire pouvantail, comme on fait
+des oiseaux en champ d'avoine, en huant, en braillant,
+en agitant leurs enseignes, le matin, ds qu'il fait clair.</p>
+
+<p>Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher,
+braire et crier contre l'host de France, et mettre en
+pices et mort un crois franais, aprs l'avoir de
+force prcipit d'un pont, il appelle tous ses truands, il
+les rassemble en criant haute voix: Allons les assaillir!
+Aussitt qu'il a parl, les ribauds courent s'armer
+chacun d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus
+de quinze mille, tous sans chaussure; tous, en chemise
+et en braies, ils se mettent en marche, tout autour de la
+ville, pour abattre les murs; ils se jettent dans les fosss,
+et se prennent les uns travailler du pic, les autres
+briser, fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois
+commencent s'effrayer; et de leur ct, ceux de l'host
+crient: Aux armes, tous! Vous les auriez vus alors
+s'avancer en foule contre la ville, et de force repousser
+des remparts les habitants, qui, emportant leurs enfants
+et leurs femmes, se retirent l'glise et font sonner
+les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.</p>
+
+<p>Les bourgeois de Bziers voient contre eux venir, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
+en grande hte s'armer les Franais de l'host, tandis
+que le roi des ribauds les assaille, et que ses truands de
+toutes parts remplissent les fosss, brisent les murs et
+forcent les portes; ils sentent bien en eux-mmes qu'ils
+ne peuvent rsister, et se rfugient au plus vite dans la
+cathdrale. Les prtres et les clercs vont se vtir de leurs
+ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient
+chanter la messe des morts, pour ensevelir corps de trpasss;
+mais ils ne pourront empcher qu'avant la messe
+dite les truands n'entrent dans l'glise; ils sont dj
+entrs dans les maisons; ils forcent celles qu'ils veulent;
+ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare librement
+de ce qui lui plat. Les ribauds sont ardents au
+pillage; ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils
+gorgent tout ce qu'ils rencontrent. Ils amassent et font
+de tous cts grand butin; ils en seraient riches jamais,
+s'ils pouvaient le garder; mais il leur faut bientt l'abandonner;
+les barons de France s'en emparent sur
+eux, qui l'ont fait.</p>
+
+<p>Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laques,
+marquis et princes, entre eux sont convenus qu'en
+tout chteau devant lequel l'host se prsenterait, et
+qui ne voudrait point se rendre avant d'tre pris, les
+habitants fussent livrs l'pe et tus, se figurant
+qu'aprs cela ils ne trouveraient plus personne qui tnt
+contre eux, cause de la peur que l'on aurait pour
+avoir vu ce qui en advint Montral, Fanjeaux et aux
+environs. Et si ce n'et t cette peur, jamais, je vous
+en donne ma parole, les hrtiques n'auraient t soumis
+par la force des croiss. C'est pour cela que ceux de
+Bziers furent si cruellement traits. On ne pouvait
+leur faire pis, on les gorgea tous; on gorgea jusqu'
+ceux qui s'taient rfugis dans la cathdrale; rien
+ne put les sauver, ni croix, ni crucifix, ni autel. Les
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+ribauds, ces fous, ces misrables, turent les clercs, les
+femmes, les enfants; il n'en chappa, je crois, pas un
+seul. Que Dieu reoive leurs mes, s'il lui plat, en paradis,
+car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier
+carnage ne fut, je pense, rsolu ni excut. Aprs cela,
+les goujats se rpandent par les maisons, qu'ils trouvent
+pleines et regorgeant de richesses. Mais peu s'en faut
+que, voyant cela, les Franais n'touffent de rage; ils
+chassent les ribauds coups de bton, comme mtins,
+et chargent le butin sur les chevaux et les roussins qui
+sont l, dehors, patre l'herbe.</p>
+
+<p>Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour
+fortuns et riches jamais de l'avoir qu'ils avaient pill,
+se mettent vocifrer quand les Franais les en dpouillent.
+A feu! feu! s'crient-ils, les sales bandits. Et
+voil qu'ils apportent de grandes torches allumes; ils
+mettent le feu la ville, et le flau se rpand. La ville
+brle tout entire en long et en travers. Sitt que l'on
+s'aperoit du feu, chacun fuit l'cart; tout brle alors,
+les maisons et les palais; et dans les palais, les armures,
+mainte cotte, maint heaume et maint jambard,
+qui avaient t faits Chartres, Blaye, desse. Il
+y prit force riche bagage qu'il fallut abandonner.
+Brle aussi fut la cathdrale, btie par matre Gervais;
+de l'ardeur de la flamme elle clata et se fendit
+par le milieu, et il en tomba deux pans.</p>
+
+<p>Grand et merveilleux et t, seigneurs, le butin
+qu'auraient eu de Bziers les Franais et les Normands;
+et ils en auraient t pour toute leur vie enrichis, si
+ce n'et t le roi des ribauds et les chtifs vagabonds
+qui brlrent la ville et y massacrrent les femmes, les
+enfants, les vieux, les jeunes, et les prtres messe chantants,
+vtus de leurs ornements, l haut, dans la cathdrale.
+Les croiss sont rests trois jours dans les prs
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+verdoyants, et le quatrime ils partent tous, sergents
+et chevaliers, par la plaine, o rien ne les arrte, et les
+enseignes leves qui flottent au vent.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par
+Fauriel.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LE VICOMTE DE BZIERS PRIS PAR TRAHISON.</h2>
+
+<p class="subh">Aprs la destruction de Bziers, les croiss marchent sur Carcassonne, o
+tait le vicomte de Bziers; mais ils sont repousss dans plusieurs assauts.</p>
+</div>
+
+<p>Le lgat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne
+par assaut ou autrement, imagina une grande
+ruse, qui tait d'envoyer un des siens vers le vicomte,
+pour traiter avec lui de quelque arrangement et aussi
+pour prendre connaissance de l'tat dans lequel tait la
+ville; ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte
+tait adroit, et sa parole tait propre accomplir de pareils
+actes. Il s'en alla Carcassonne, demandant une
+entrevue avec le vicomte pour affaire qui lui devait
+tre avantageuse. Aussitt que le vicomte apprit qu'il y
+avait la porte de la ville un gentilhomme accompagn
+d'au moins trente autres, de noble mine, il vint et sortit
+escort de trois cents hommes bien arms. Le seigneur
+envoy par le lgat et ses gens lui firent bon accueil
+et force salutations; et les saluts termins, ledit seigneur
+dit au vicomte qu'il dplorait beaucoup ce qui lui
+arrivait; qu'il tait son parent et trs-proche, que c'tait
+la vrit et qu'il le jurait; qu'en consquence il tait trs-fch
+de son infortune, et qu'il voudrait qu'il conclt
+un accommodement avec le lgat; que toutefois il lui
+donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, qu'il
+se htt de le faire venir sans dlai, car le lgat et les
+<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
+barons taient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne
+dsiraient que sa destruction; il promettait cependant
+de faire tout ce qu'il pourrait pour rtablir la paix.
+Ainsi parla avec ruse ledit seigneur gentilhomme. Le
+vicomte y ajouta une foi entire, comme je vais le raconter,
+et ce fut une folie.</p>
+
+<p>Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le
+vicomte par ses discours pleins de ruse et de fourberie,
+ ce point que le vicomte lui dit que s'il voulait en
+prendre le soin, il lui remettrait la conduite de son affaire
+et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
+tait trs-affect de voir l'tat auquel tait rduite la
+cit. Si les seigneurs et princes, dit-il, veulent me
+donner sret pour que je puisse aller dans leur camp
+leur parler et leur exposer les choses telles qu'elles sont,
+je crois que nous tomberons d'accord. Et l'autre lui
+rpondit: Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
+autoris, je vous promets et jure par ma foi d'homme
+noble, que si vous voulez venir dans le camp, comme
+vous me le disiez, je vous mnerai et ramnerai sain et
+sauf, si vous ne vous accommodez pas, et que votre personne
+et vos biens ne courront aucun danger. Il le
+promit et le jura de cette manire, et le vicomte y consentit,
+ce qui fut une grande folie, et pour l'autre une
+grande perfidie que cette trahison.</p>
+
+<p>Ainsi donc et sans plus de dlibration, le vicomte,
+aprs avoir parl ses gens, partit en belle et noble
+compagnie, arriva au camp et entra dans la tente du
+lgat, o taient en ce moment rassembls tous les princes
+et seigneurs. Tous furent bien tonns de le voir. Le
+vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
+rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait
+jamais t, pas plus que ses prdcesseurs, du parti des
+hrtiques, que jamais ni lui ni les siens ne les avaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+protgs et ne s'taient associs leur folie, mais qu'ils
+avaient toujours obi la sainte glise et ses ordres;
+que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la
+faute en tait ses officiers, auxquels son pre avait,
+sa mort, laiss la garde et le gouvernement du pays;
+qu'il ne savait pas pourquoi on voulait le dpossder de
+son hritage et lui faire une guerre aussi acharne; enfin
+qu'il consentait se remettre, lui et sa terre, entre
+les mains de l'glise, et qu'il demandait tre entendu
+dans une dfense contradictoire.</p>
+
+<p>Quand le vicomte eut parl, le lgat prit part les
+seigneurs et les princes, qui taient innocents et ignoraient
+toutes ces perfidies. Ils convinrent ensemble que
+le vicomte resterait prisonnier jusqu' ce que la ville
+ft en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa
+suite furent bien attrists, et non sans raison.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois</cite><a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">&nbsp;[165]</a>, traduite
+par L. Dussieux.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BZIERS.<br />
+<span class="medium">1209.</span></h2>
+
+<p class="subh">Aprs la conqute de la vicomt de Bziers, les croiss se rassemblent pour
+se donner un chef.</p>
+</div>
+
+<p>L'abb de Cteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit
+faire; il leur a chant la messe du Saint-Esprit, et prch
+comment Jsus-Christ vint au monde; puis il leur dit que
+dans la contre par les croiss conquise il veut qu'il y
+<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+ait tout de suite pour gouverneur un seigneur d'lite.
+Il propose au comte de Nevers de l'tre; mais celui-ci
+n'y veut aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol
+non plus, qui fut lu ensuite. Ils disent que si longtemps
+qu'ils puissent vivre, ils ont assez de terre, dans le
+royaume de France, o naquirent leurs pres, et n'ont
+aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on croirait que
+dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
+pour trahi s'il accepte cette terre.</p>
+
+<p>Mais l, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait
+un puissant seigneur, vaillant et preux, hardi, bon
+guerrier, sage et bien appris, bon chevalier, libral,
+brave et avenant, doux, franc, affable et de bonne intention.
+Il tait rest longtemps l-bas, outre-mer<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">&nbsp;[166]</a>, dans
+un fort chteau, distingu l comme partout. Il tait
+seigneur de Montfort et de la terre qui en dpend, et
+comte de Leicester, si la geste ne ment pas. C'est lui
+que tous se mettent prier de prendre la vicomt tout
+entire, et tout le surplus du pays de la gent mcrante.
+Seigneur, lui dit l'abb de Cteaux, pour Dieu le
+tout puissant, acceptez la seigneurie qui vous est offerte;
+bons garants vous en seront Dieu et le pape, et aprs
+eux, nous et tout le monde. Nous vous serons en aide
+toute notre vie.&mdash;Ainsi ferai-je, dit le comte, cette
+condition que les barons qui sont ici me jureront qu'en
+besoin urgent de dfense ils viendront tous, mon appel,
+me secourir.&mdash;Nous vous le promettons loyalement,
+disent tous les barons; et l-dessus, le comte
+vite et rsolment accepte la vicomt, la terre et le
+pays.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par
+Fauriel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.</h2>
+</div>
+
+<p>Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-mme
+dans le noble comte de Montfort. Et d'abord nous
+dirons qu'il tait d'illustre naissance, d'un grand
+courage et trs-habile manier les armes. De plus,
+et pour faire connatre son extrieur, il tait de haute
+taille; sa chevelure tait belle, sa figure noble, son aspect
+imposant; il tait haut d'paules, large de poitrine,
+gracieux, agile et ferme, vif et lger dans ses mouvements,
+tel enfin que personne, mme un ennemi, n'aurait
+pu trouver quelque chose, mme de minime,
+reprocher sa personne. Pour parler de choses plus
+importantes, il tait loquent, affable et doux, de relations
+agrables, d'une grande austrit de m&oelig;urs, modeste,
+sage, ferme en ses desseins, prvoyant dans le
+conseil, juste, persvrant dans les affaires de la guerre,
+prudent, et cependant ardent pour entreprendre et infatigable
+pour achever, tout entier vou au service de
+Dieu.</p>
+
+<p>O sage lection des princes, acclamations judicieuses
+des plerins, qui ont charg un homme si fidle de dfendre
+la foi et qui ont donn le premier rang un
+homme si bien fait pour soutenir la rpublique universelle
+et la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre
+les hrtiques pestifrs. Il fallait, en effet, que l'ost du
+Dieu des armes ft command par un homme comme
+celui-ci, orn de la noblesse de la naissance, de la puret
+des m&oelig;urs et des vertus de la chevalerie, tel enfin
+que ce ft un bonheur qu'on le plat la tte de tous
+les autres pour la dfense de l'glise menace, afin que
+par sa protection s'affermt l'innocence chrtienne, et
+que la tmrit de la mchante hrsie ne pt esprer
+<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+que son erreur excrable resterait impunie. Bref, ce
+Simon de Montfort fut envoy par le Christ, vraie montagne
+de force, au secours de son glise, qui menaait
+de faire naufrage, pour la sauver de l'acharnement
+de ses ennemis.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Pierre des Vaux de Cernay</span>, <cite>Histoire des Albigeois</cite>,
+trad. par L. Dussieux.</p>
+<p>
+Pierre des Vaux de Cernay tait moine dans l'abbaye des Vaux de Cernay
+et neveu de Gui, abb de cette abbaye, puis vque de Carcassonne. Il suivit
+son oncle la croisade contre les Albigeois laquelle il prit part comme
+prdicateur. Il fut trs-dvou Simon de Montfort, pour lequel il est plus
+que partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un document
+fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les m&oelig;urs et l'esprit des
+croiss.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PRISE DE LAVAUR.<br />
+<span class="medium">1211.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Les croiss ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents
+hrtiques de la race impure de brls en un bcher,
+qui jeta grandes flammes. Don Amrigatz ft pendu
+avec maints autres chevaliers; on en pendit quatre-vingts
+comme on fait les larrons, et on les exposa sur
+des fourches, l'un d'un ct, l'autre de l'autre. Dame
+Giraude fut prise criant, pleurant, braillant, et jete dans
+un puits, o elle fut couverte de pierres, chose dont on
+eut grande horreur. Mais les autres dames, un Franais
+courtois et gai les fit dlivrer toutes en vritable preux.
+Dans la ville fut captur maint destrier noir et bai,
+mainte riche armure de fer qui choit aux croiss,
+grande quantit de bl, de vin, de drap, de beaux vtements,
+dont ils sont joyeux.</p>
+
+<p>A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+de Cahors, puissant et opulent bourgeois, le comte de
+Montfort doit l'immense butin. C'tait lui qui maintenait
+la croisade et lui avait prt l'argent ncessaire<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">&nbsp;[167]</a>,
+recevant ensuite en payement du drap, du vin et du
+bl. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et
+donn.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite
+par Fauriel.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>SIGE ET BATAILLE DE MURET.&mdash;SIMON DEVIENT COMTE
+DE TOULOUSE.<br />
+<span class="medium">1213-1215.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre,
+est venu sous Muret, y a plant son oriflamme et y a mis
+le sige avec maints puissants vavasseurs, qu'il a amens
+et tirs de leurs fiefs. Il y a amen la fleur des
+braves de Catalogne, et une foule de puissants guerroyeurs
+de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver
+nulle part de rsistance, ni aucun homme de guerre
+qui ose s'attaquer eux. Il envoie Toulouse dire au
+mari de sa s&oelig;ur<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">&nbsp;[168]</a> de venir le joindre avec tous ses barons,
+avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
+qu'il est prt rendre au comte de Comminges
+ou ses parents tous leurs fiefs; aprs quoi, il marchera
+rapidement et de force sur Bziers; et de Montpellier
+ Rocamador, il ne laissera pas, en chteau ou
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+en tour, un seul crois qu'il ne fasse mourir de triste et
+male mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend
+cela, ne diffre point; il va droit au Capitole.</p>
+
+<p>Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit
+et annonce que le roi d'Aragon est arriv; qu'il a amen
+ses forces, et dj entrepris un sige; que l-bas devant
+Muret ses tentes sont dresses, et qu'il a, avec son ost,
+resserr les Franais dans la ville. Portons-y nos pierriers,
+dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera
+pris, nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet,
+nous reprendrons le pays.&mdash;Seigneur comte,
+lui rpondent les capitouls, tout est bien si nos amis
+peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commence.
+Mais les Franais sont en toutes choses durs
+et terribles; ils ont de fiers courages, des c&oelig;urs de
+lion, et sont fortement courroucs de ce qu'il soit si mal
+advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons maltraits
+et tus. Conduisons-nous donc de manire
+n'tre point tromps. L-dessus les courtois corneurs
+de la ville s'en vont cornant l'ost; ils crient: Que tous
+aient sortir en armes et munis de tout, pour aller tout
+droit Muret, o se trouve le roi d'Aragon. Et voil
+sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
+et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont
+arrivs devant Muret, o ils devaient perdre leur bagage,
+tant de belles armures et tant d'hommes courtois,
+dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
+sont en aide; et le monde entier en valut moins.</p>
+
+<p>Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai;
+exil et dtruit en fut le paradis, honnie et dchue toute
+la chrtient. Mais coutez, seigneurs, et entendez comment
+la chose se passa. A Muret, en bon point, sont le
+roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses barons,
+avec les bourgeois et la communaut de Toulouse.
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+Ceux-ci ajustent et dressent les pierriers et battent
+Muret tout alentour et de tous cts, si fort que dans
+la ville neuve ils sont entrs tous ensemble, et ont
+press de telle sorte les Franais qui s'y trouvaient,
+qu'ils sont tous entrs dans le chteau. Et voil un
+messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: Seigneur
+roi d'Aragon, sachez pour vrai que les hommes
+de Toulouse ont si bien fait qu'ils ont, si vous le permettez,
+pris la ville; ils ont assailli les maisons, abattu
+les tages; et de telle sorte pourchass les Franais,
+qu'ils se sont tous rfugis dans le chteau. Quand le
+roi entend la nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se
+rend auprs des consuls de Toulouse, et leur recommande
+en personne de laisser en paix les hommes de
+Muret. Nous ferions, dit-il, les prendre, grande folie;
+car il m'est venu des lettres, lettres scelles, m'annonant
+que don Simon de Montfort doit entrer demain en armes
+dans Muret; et quand il y sera entr et enferm, et que
+mon cousin Nugnez sera arriv ici, nous assigerons alors
+la ville de tous cts, et prendrons les Franais et tous les
+croiss, leur grand dommage, qui ne sera plus rpar;
+et le paradis alors sera partout remis en splendeur.
+Mais si nous prenions maintenant ceux qui sont dans
+Muret, Simon s'enfuirait par les autres comts, et les
+dlais seraient doubls le poursuivre. Ainsi donc, le
+mieux est de nous accorder tous et de les laisser entrer;
+aprs cela, les ds sont nous, et nous ne les lcherons
+point que la partie ne soit gagne. Faites dire cela aux
+vtres.</p>
+
+<p>Et l dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire
+au conseil principal de la milice de faire l'instant de
+Muret sortir l'ost communal, de ne plus y trancher palissade
+ni barrire, mais d'y laisser toute chose entire
+et debout; d'enjoindre chacun par tout ce qu'il y a
+<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi l'ordonne
+le bon roi d'Aragon au c&oelig;ur imprial. Don Simon,
+disent-ils, doit arriver Muret avant le soir, et il aime
+mieux le prendre l qu'ailleurs. Les hommes de Toulouse,
+quand ils entendent cet ordre, sortent tous ensemble
+et s'en vont travers les tentes, chacun son
+poste; l, ils se mettent tous manger et boire, les
+petits et les grands; et peine avaient-ils mang
+qu'ils virent le long d'un coteau le comte de Montfort
+venir avec sa bannire, lui et beaucoup d'autres Franais
+tous cheval. La rivire resplendit des pes et des
+heaumes, comme s'ils taient de cristal; et je vous dis,
+par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on
+ne vit tant de braves. Ils entrent Muret travers le
+march, et s'en vont, en vrais barons, leurs albergues<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">&nbsp;[169]</a>,
+o ils trouvent du pain, du vin et de la viande. Le lendemain,
+ds qu'ils aperurent le jour, le bon roi d'Aragon
+et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
+hors des tentes, dans un pr. L se trouvent
+le comte de Toulouse et celui de Foix, le comte de
+Comminges au c&oelig;ur bon et loyal, Hugues le Snchal,
+avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse
+et tous leurs officiers. Le roi parle le premier.</p>
+
+<p>Le roi parle le premier, car il sait bien parler. Seigneurs,
+leur a-t-il dit, coutez ce que je veux vous apprendre.
+Simon vient d'entrer l, et ne peut chapper.
+Je n'ai besoin de vous informer d'autre chose sinon
+qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, songez
+tous bien commander, et sachez donner et frapper
+les grands coups; et quand les Franais seraient dix fois
+plus nombreux, nous les feront reculer. Le comte
+de Toulouse se prit ensuite discourir: Seigneur roi
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+d'Aragon, si vous voulez m'couter, je vous dirai mon
+sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des
+tentes dresser des barrires, de sorte que nul homme
+ cheval n'y puisse entrer. Et si les Franais viennent
+pour nous assaillir, nous les ferons navrer par nos arbaltes;
+et quand ils tourneront la face, nous pourrons
+les poursuivre, et de la sorte les dconfire tous.&mdash;Cela
+ne me parat dj point bien, dit Michel de Luzian, que
+le roi d'Aragon ait ouvert cette triste dlibration;
+mais vous faites pis, seigneur comte, vous qui, ayant de
+vastes terres, vous laissez par couardise dshriter.
+Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien.
+Faites ce que vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit,
+nous verrons bien qui sera le dernier lever le
+camp. L-dessus on crie aux armes, et tous se vont
+armer; ils s'en vont peronnant jusqu'aux portes de la
+ville, contraignent tous les Franais s'y enfermer, et
+lancent leurs pieux travers la porte. De sorte que
+ceux de dedans et ceux de dehors bataillent sur le seuil,
+se jettent lances et dards, et s'entrefrappent grands
+coups, qui des deux cts font couler le sang tellement
+que vous en verriez la porte devenue toute vermeille.
+Ceux de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en
+retournent tout droit leur tentes; et les voil tous
+ensemble assis dner. Mais Simon de Montfort fait alors,
+dans Muret, crier par toutes les albergues de seller les
+chevaux et de leur mettre leur bardes<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">&nbsp;[170]</a> sur le dos,
+afin de voir s'ils pourront prendre au pige ceux de
+dehors. Il ordonne que tout le monde se runisse la
+porte de Salas; et quant ils sont tous dehors, il se prend
+ discourir: Seigneurs barons de France, je ne sais vous
+dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+nous mettre en pril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que
+rflchir; et mes yeux n'ont pu ni dormir ni reposer.
+Or, voici ce qu'en rflchissant j'ai trouv: Il nous faut
+suivre ce chemin, et marcher droit aux tentes, comme
+pour livrer bataille. S'ils sortent, rsolus nous tenir
+tte, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes,
+il ne nous reste qu' nous enfuir tout droit Hautvillar.&mdash;Faisons-en
+l'essai, dit le comte Baudouin; et si
+l'ennemi sort, pensons bien tailler; mieux vaut mourir
+glorieusement que vivre en mendiant. L-dessus,
+l'vque Folquet se prend leur donner la bndiction,
+et Guillaume de la Barre se met leur tte. Il en fait
+trois corps de bataille, l'un l'autre chelonns; il fait
+avec le premier corps marcher toutes les bannires, et
+ils vont droit aux tentes.</p>
+
+<p>Ils s'en vont droit aux tentes, travers le marais, bannires
+dployes et pennons flottants; d'cus, de heaumes
+dors or battu, de hauberts et d'pes reluit toute la
+prairie. Quand le bon roi d'Aragon les aperoit, il les
+attend avec un petit nombre de compagnons; mais
+tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
+couter nullement le roi ni le comte, sans savoir de
+quoi il s'agit, jusqu'au moment o les Franais sont l,
+qui s'lancent tous l o le roi tait inconnu. Je suis le
+roi! s'crie-t-il; mais on ne l'entend pas; il est si cruellement
+frapp et bless, que son sang a coul jusqu'
+terre et qu'il tombe l tendu mort. Les autres, qui le
+voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit , qui fuit l;
+personne ne se dfend; les Franais les poursuivent,
+les exterminent et leur font si rude guerre, que celui
+qui leur chappe vivant se croit sauv par miracle. Le
+carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
+rests aux tentes taient l tous ensemble, comme
+hommes perdus, lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+lanc dans l'eau en criant: Au secours! grand mal
+nous est arriv, le bon roi d'Aragon est abattu et mort!
+et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais
+perte si grande ne sera rpare. Parlant ainsi, il est
+sorti de l'eau de la Garonne; et aussitt tous les hommes
+de Toulouse, les principaux, les moindres, ont couru
+tous ensemble vers la rivire; ceux-l la passent qui
+peuvent; mais beaucoup restent en de, et l'eau, qui
+roule comme torrent, en a englouti plusieurs. Dans le
+camp est rest tout le bagage, et grande en retentit la
+perte par le monde; et ce fut aussi, de maint homme,
+qui resta l mort tendu, grand dommage.</p>
+
+<p>Grands furent le dommage, la douleur et la perte,
+lorsque le roi d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant,
+avec grand nombre d'autres barons; et grande
+fut la honte qui en revint toute la chrtient et tout
+le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont
+sauvs de l o sont rests tant d'autres, tristes et dolents,
+rentrent Toulouse dans leurs maisons. Mais Simon de
+Montfort, allgre et joyeux, s'est empar du camp, o
+il a trouv force dpouilles, dont il va dictant et assignant
+les diverses parts. Quant au comte de Toulouse,
+triste et soucieux, il dit secrtement ceux du Capitole
+de faire aussi bien qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui,
+se plaindre au pape que Simon de Montfort, par ses
+menes discourtoises, l'a chass de sa terre et accabl de
+douleurs poignantes comme glaive. Et l dessus, il sort de
+sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chtifs
+et contraints, s'accordent avec don Simon, lui jurent fidlit,
+et se soumettent loyalement l'glise. Le cardinal
+envoya alors Paris dire au fils du roi de France de venir
+en toute hte. Et le prince est venu allgrement et
+empress; ils entrent, les croiss et lui, Toulouse,
+occupent la ville et les albergues, et s'tablissent joyeusement
+<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
+dans les cours. Supportons cela, disent les
+hommes de la ville, supportons en paix tout ce que Dieu
+veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra nous
+secourir. Cependant le fils du roi de France, qui
+consent mal, don Simon, le cardinal et Folquet tous
+ensemble, proposent en secret de saccager toute la ville,
+puis d'y mettre le feu ardent. Mais don Simon rflchit
+que le parti est dur et terrible; que s'il dtruit la ville,
+ce sera son dommage; qu'il vaut mieux pour lui
+en avoir tout l'or et tout l'argent. Ils s'arrtent enfin
+ce parti, que les fosss de la ville soient combls, et
+que tout homme pouvant la dfendre n'ait pour cela
+ni arme ni armure; que toutes les tours, les fortifications
+et les murs soient abattus et rass jusqu'aux fondements.
+Cela fut convenu, et la sentence en fut porte.
+Don Simon de Montfort resta en possession du pays et
+de toutes les autres terres qui en dpendaient. Ainsi
+force de fausses prdications sont dpouills de leurs
+hritages le comte de Toulouse et ses amis, et le fils
+du roi retourne en France.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite
+par Fauriel.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.&mdash;MASSACRE
+DES FRANAIS.<br />
+<span class="medium">1217.</span></h2>
+
+<p class="subh">A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est rappel
+par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et se dirige sur cette
+ville accompagn de quelques chevaliers.</p>
+</div>
+
+<p>Quand ils aperoivent la ville, il n'y en a pas un
+d'eux de si ferme courage que l'eau du c&oelig;ur ne lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+remplisse les yeux. Vierge, impratrice du ciel, dit
+en lui-mme chacun d'eux, rendez-moi le lieu o j'ai
+t lev. Vivant ou enseveli, j'aime mieux tre l que
+d'aller plus longtemps par le monde honni et perscut.
+Au sortir de l'eau, ils sont entrs dans les
+prairies, enseignes dployes, pennons flottants. Aussitt
+que ceux de la ville ont entendu le signal convenu,
+ils accourent tous au comte, comme si c'tait un ressuscit;
+et, quand il entre sous les portes votes, tout
+le peuple y arrive, les grands et les petits, les hommes
+et les femmes, les pouses et les maris; chacun s'agenouille
+devant lui, et lui baise les vtements, les pieds,
+les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
+joyeusement accueillies; c'est la joie elle-mme qui revient
+en graine et en fleur. Nous l'avons maintenant,
+se disent-ils l'un l'autre; nous avons Jsus-Christ,
+nous avons notre toile du matin revenue en splendeur;
+nous avons notre bon et sage seigneur. Parage
+et courtoisie taient morts; les voil restaurs, vivants
+et florissants, et notre lignage jamais remont
+en puissance. Ils se sentent le c&oelig;ur si brave et si
+anim, que chacun d'eux s'arme de bton ou de pierre,
+de lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous
+se rpandent par les rues, tailladant, tranchant et faisant
+boucherie des Franais qu'ils peuvent atteindre
+dans la ville, criant: Toulouse! Le jour est venu o
+de Toulouse sera chass son faux seigneur avec toute
+son espce, et o sera extirpe sa mchante racine!
+Dieu protge enfin droiture; le comte, qui avait t
+trahi, a repris tant de c&oelig;ur qu'avec peu de compagnons
+il a recouvr Toulouse.</p>
+
+<p>Le comte a recouvr Toulouse, sa ville tant dsire.
+Mais il n'y a plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie,
+ni haut mur, ni bretche, ni crneau, ni porte, ni
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
+portier, ni guette, ni clture, ni haubert, ni armure, ni
+une arme entire. Cependant ses habitants ont reu
+le comte avec tant d'allgresse que chacun, dans son
+c&oelig;ur, croit avoir reu olivier. Toulouse! crient-ils, nous
+vaincrons maintenant que Dieu nous a rendu notre vrai
+seigneur, et si nous manquons d'armes et d'argent,
+nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
+hritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune
+que chacun se doit dfendre dans cette guerre dcisive.
+Ils s'arment, qui de pique ou de masse, qui de bton
+de pommier; et dans toutes les rues s'lve un cri,
+un signal de mort. De ceux des Franais qu'il rencontrent
+ils font boucherie et carnage; les autres s'enfuient
+prcipitamment au chteau Narbonnais<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">&nbsp;[171]</a>, poursuivis
+de clameurs et de coups. Du chteau sortent alors
+maints vaillants chevaliers, en armure complte et
+en cotte double maille; mais ils ont telle frayeur de
+ceux de la ville, que pas un d'eux n'peronne et ne
+donne ni ne reoit un coup.</p>
+
+<p>La comtesse de Montfort, pleine de souci, tait pour
+lors hors de la salle, sous la vote du noble palais.
+Elle appelle don Gervais, don Lucas, don Garnier,
+don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en hte
+de ce qui arrive. Barons, dit-elle, quels sont donc ces
+routiers qui m'enlvent la ville? qui a commis ce
+mfait?&mdash;Dame, dit don Gervais, qui est-ce, sinon le
+comte Raymond qui reprend Toulouse? Celui que je vois
+s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
+connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux
+sont aussi Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don
+Raymond d'Aspel, le fils de don Fortaner; les chevaliers
+faidits, les lgitimes seigneurs du pays, et tant d'autres,
+<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+plus de mille autres encore. Puisque Toulouse les aime,
+les dsire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
+et nous allons recevoir la rcompense et le salaire du
+misrable tat o nous les avons rduits. La comtesse,
+quand elle l'entend, bat ses deux mains l'une contre
+l'autre. Quoi! dit-elle, et j'tais si heureuse hier!
+Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
+tout de suite au comte une lettre par un messager qui
+puisse lui expliquer ce pril mortel, afin que, s'il se
+peut, il fasse sa paix avec la Provence et vienne tout
+de suite notre secours, lui et ses compagnons,
+prenant tout prix des hommes de guerre et des servants
+ la solde; que le messager lui dise que pour peu
+qu'il tarde, il n'y aura plus de remde, car il est
+arriv ici tout nouvellement un nouveau seigneur, qui
+de toute sa terre ne lui laissera pas un recoin. La
+comtesse appelle aussitt un servant expert, qui va plus
+vite trottant que nul autre homme. Ami, va-t'en
+porter au comte de cuisantes paroles; va lui dire qu'il
+est en danger de perdre Toulouse, son fils et sa femme;
+et que s'il tarde tant soit peu repasser par de Montpellier,
+il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que
+si, perdant Toulouse ici, il cherche l-bas conqurir
+la Provence, il fait &oelig;uvre d'araigne, &oelig;uvre de moins
+d'un denier. Le servant a recueilli les paroles, et s'est
+mis en chemin.</p>
+
+<p>Cependant les hommes de Toulouse ont occup la
+ville, et sur la grande place, prs du mur batailler,
+ils lvent des lices, des barrires, des murs de traverse,
+des chafauds, des postes d'archers, des ouvertures
+obliques, derrire lesquels on puisse tre l'abri
+des flches lances par les archers du chteau. Et jamais,
+dans aucune ville, on ne vit si nobles ouvriers;
+car l travaillent les comtes et tous les chevaliers, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+bourgeois, les bourgeoises, les riches marchands, les
+hommes et les femmes, les changeurs, les petits garons,
+les petites filles, les servants et les courtiers. Qui
+porte pic ou pelle, et qui polon lger; chacun a le
+c&oelig;ur empress l'&oelig;uvre, et tous prennent part aux
+guets de nuit. Il y a dans toutes les rues des lumires
+aux chandeliers. Les tambours accompagnent les clats
+des trompettes. Transportes de vraie joie, les femmes
+et les filles font des ballades et des danses sur des
+airs allgres. Cependant le comte et les autres chefs
+dlibrent ensemble; ils ont nomm des capitouls,
+dont il y a grand besoin pour gouverner la ville et
+rtablir les affaires; et pour dfendre les droits du
+comte, ils ont lu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agrables
+faons. L'abb et le prvt ont rendu chacun
+leur glise, dont la faade et le clocher ont t bien
+fortifis. Mais, tandis que le comte s'tablit de la sorte
+dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don
+Guyot<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">&nbsp;[172]</a>, don Guy son oncle<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">&nbsp;[173]</a>, et les autres chefs
+qui chevauchent pour batailler contre lui, le vendredi
+de bon matin, au tranchant du fer et de l'acier. Dieu
+veuille le dfendre!</p>
+
+<p>Dieu veuille dfendre le comte! car le temps est
+venu o il est accueilli avec amour Toulouse, et o
+parage et courtoisie doivent tre jamais restaurs.
+Mais don Guyot et don Guy arrivent courroucs, avec
+leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs bagages.
+Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux
+ beaux crins, bannires dployes et gonfanons dresss,
+marchent sur Toulouse par les chemins frquents;
+derrire eux viennent des heaumes, des cus
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+orns d'or battu, aussi nombreux, aussi serrs que s'il
+en tait tomb une pluie, et toute la plaine reluit de
+hauberts et d'enseignes. Au val de Montolieu, l o les
+murs sont abattus, Guy de Montfort crie aux siens, qui
+bien l'entendent: A terre! francs chevaliers! Et il
+est obi. Au son des trompettes, chaque cavalier a
+mis pied terre, et tous, rangs en bataille et les pes
+nues, se sont violemment jets dans les rues, brisant
+et forant tous les obstacles. Les hommes de ville,
+jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu
+leur attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple
+aim et bien voulu de son chef, a durement combattu
+pour les repousser; et les servants, les archers, ont
+tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremls
+eux, donnant et recevant des coups. Mais les Franais
+ont redoubl de hardiesse, et ils enlvent d'abord les
+barrires et les barricades, pntrent en combattant
+dans l'intrieur de la ville et y mettent le feu en un
+instant. Mais ceux de Toulouse l'teignent avant qu'il
+ne se soit tendu. L-dessus accourt, travers la
+foule, Roger Bernard avec toute sa troupe, qu'il commande
+et conduit, ranimant les courages partout o il
+est reconnu. Don Pierre de Durban, qui appartient
+Montagut, lui porte sa bannire, dont la vue les enflamme.
+Il descend de cheval, et se place sur un lieu
+lev, criant et nommant Toulouse et Foix! Et l o ils
+se montrent, l tombent, poignent et taillent les
+pieux, les masses et les pes moulues, les dards, les
+flches menues, les pierres, drus et serrs comme si
+c'tait une pluie. Du haut des maisons sont lances des
+tuiles tranchantes qui brisent les heaumes, les panaches
+et les cus, les mains et les bras, les jambes et les
+poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manires attaqu
+les autres, ils les ont si fortement assaillis de
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+coups, de cris, de vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux,
+perdus et craintifs. Ils leur ont coup toute
+entre et tout passage, et les mnent tous la fois,
+fuyant, vaincus, battus, se dfendant mal et ne sachant
+o recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoubl
+de courage et de vigueur, qu'ils les ont hors de
+la ville jets, recrus<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">&nbsp;[174]</a> et accabls, montant et se rfugiant
+tous droit au jardin de Saint-Jacques, derrire
+lequel ils se sont retirs. Mais il est rest dans la ville
+des Franais tendus morts; il y est rest deux des
+corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps
+vermeils la terre et le marais. Bernard de Comminges
+a fait &oelig;uvre de bon capitaine; c'est lui qui,
+avec sa bonne compagnie de braves aviss, a tenu et
+dfendu les dbouchs et les passages du ct du
+chteau o se trouvait le bagage de l'ennemi. Louange
+et gloire lui en soient rendues! Seigneurs, se prend
+ dire don Alard aux Franais, je vous vois accabls.
+Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
+Oh! comme voil la France honnie et notre renom
+perdu! Nous voici vaincus par des vaincus! Il vaudrait
+mieux, pour nous, tre morts ou n'tre pas ns, que
+d'avoir t ainsi traits par des gens dsarms. Ainsi
+se sont retirs les Franais, except ceux qui sont rests
+trans ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive
+Toulouse! notre salut est arriv! notre bonheur a commenc!</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par
+Fauriel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">SIGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT,
+LES CROISS LVENT LE SIGE.<br />
+<span class="medium">1218.</span></h2>
+
+<p class="subh">Simon de Montfort, son arrive Toulouse, a commenc le sige de la
+ville, que les habitants ont fortifie. Aprs un an d'efforts, Simon tente un
+dernier assaut; il a construit une machine de guerre appele gate, que les
+Toulousains veulent brler.</p>
+</div>
+
+<p>Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez
+la ville, dit Roger Bernard, et si on l'amne ici,
+ici vous la dtruirez; car il y aura entre les ennemis et
+nous une mle o il sera tellement frapp d'pes, de
+masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
+nous ferons des gants aux mains.&mdash;Ainsi ferez-vous,
+seigneur, dit Bernard de Casnac; pour le moment, ne
+vous effrayez de chose aucune que vous voyiez. Laissez
+venir la gate, sa tour et ses flches; plus ils la pousseront,
+plus srement vous la leur prendrez, et si elle
+vient jusqu'aux lices, vous la brlerez elle et eux.&mdash;Seigneurs,
+dit Estoul de Linar, croyez-moi en ceci,
+et si vous m'en croyez, vous n'y faillirez pas. Faisons
+dans cette lice de bonnes murailles, qui soient longues,
+hautes et avec de grands crneaux, tels qu'ils battent
+les fosss et les palissades; rsistez-leur alors de toutes
+parts; de quelques stratagmes qu'ils usent, vous ne
+craindrez rien; et s'ils viennent vous attaquer, vous
+les occirez tous.&mdash;Vous suivrez ce conseil, dit Dalmace
+de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y faillirez
+point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
+tous ensemble l'&oelig;uvre. L-dessus les clairons
+et les cors sonnent leurs fanfares; et chacun court
+aux cordes, chacun tend les trbuchets. Les serviteurs
+des Capitouls, portant leurs btonnets, font
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+dlivrer les vivres, les prsents, les largesses. La
+foule apporte force pelles, pics et outils, et rien ne
+reste en arrire, ni levier, ni coin, ni marteau, ni pieu,
+ni pole, ni chaudire, ni cuve. On commence les ouvrages,
+les portes et les guichets; les chevaliers et les bourgeois
+apportent les briques; les dames et les demoiselles,
+les petits garons, les petites filles, les petits et les grands,
+vont et viennent chantant ballades, chansons et versets.
+Mais de dehors contre eux tirent frquemment les pierriers,
+les arcs et les frondes; ils lancent des pierres et
+des carreaux, qui de dessus leur tte abattent cruches
+et graux, leur dchirent manches et coiffures, et leur
+passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais
+ils ont le c&oelig;ur si vaillant et si brave, que nul ne s'pouvante.</p>
+
+<p>Cependant le comte de Montfort a rassembl ses cavaliers,
+les plus vaillants et les mieux prouvs du sige;
+il a muni sa gate de bonnes dfenses fortes clefs, et
+l il a log ses compagnies de cavaliers, bien couverts
+de leurs armures, et les heaumes lacs, tandis
+que fort et vite on pousse la gate. Mais ceux de la
+ville sont bien appris de guerre; ils tendent, ils montent
+les trbuchets, placent sur les frondes les grands
+blocs de roche taills, qui, les cordes lches, volent
+imptueux et frappent tellement la gate sur le devant
+et sur les flancs, aux portes, aux votes, aux cerceaux
+entaills dans le bois, que les clats en volent de tous
+cts, et que maints de ceux qui la poussent en sont renverss.
+Et par toute la ville les habitants s'crient d'une
+voix: Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
+pas souris ici. Et le comte de Montfort est si dolent
+et courrouc, qu' haute voix il s'crie: Dieu! pourquoi
+me hassez-vous? Seigneurs et cavaliers, poursuit-il,
+considrez cette msaventure, et comme je suis
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+enchant en ce moment, que ni l'glise ni tout le savoir
+des lettrs ne me servent de rien, que l'vque ne peut
+m'aider, ni le lgat me seconder, que vaillance m'est
+inutile, ma bravoure chose vaine, et que ni armes, ni
+sens, ni largesse ne me prservent d'tre par le bois ou
+la pierre accabl. Je me croyais assez sr de bonne
+aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je
+ne sais maintenant plus quoi dire ni quoi faire.&mdash;Seigneur
+comte, dit Foulques, pourvoyez-vous d'autre
+chose, car cette gate ne vaut dsormais pas trois ds; et
+je ne vous tiens point pour sage de la pousser si
+avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
+qu'elle s'en retourne en arrire.&mdash;Don Foulques, rpond
+le comte, croyez-moi en cela, que par sainte
+Marie dont Jsus-Christ est n, ou je prendrai Toulouse
+avant que huit jours ne se passent, ou je serai, la
+prendre, occis et martyris.</p>
+
+<p>Cependant dans Toulouse est convoqu le conseil
+des hommes de la ville et des magistrats, des chevaliers
+et des bourgeois prudents et discrets. L l'un dit l'autre:
+Il est dsormais bien temps que cette ville soit
+la ntre ou celle de nos adversaires. Alors, du milieu
+des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt
+et raisonne matre Bernard, qui est n Toulouse
+et des bien endoctrins: Seigneurs, francs
+chevaliers, dit-il, coutez-moi s'il vous plat: Je suis
+du Capitole, et notre consulat se tient le jour et la nuit
+prt et dispos excuter et remplir vos volonts......
+Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie
+est engage entre le dedans et le dehors, elle ne
+peut finir que l'un des joueurs ne soit mat, et qu'au
+gr de la Sainte Vierge, fleur de chastet, ntres ou
+leurs ne soient la terre et le comt. Par la trs-sainte
+Croix! et sage ou folle que soit la chose, nous marcherons
+<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+contre la gate, si vous marchez les premiers.
+Si vous ne le faites point, le bourg et la cit sont rsolus
+d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frapp tant de
+coups, que la place restera de sang et de cervelles jonche.
+Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons
+avec honneur. Car mieux vaut mort honore que
+lche vie.&mdash;Nous voici prts, rpondent les barons.
+Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de faon que,
+s'il plat Jsus-Christ, vous et nous ensemble allions
+brler la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est l ce
+qu'il nous faut faire; et nous la prendrons ensemble,
+vous et nous galement, car de tout temps parage<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">&nbsp;[175]</a> et
+Toulouse furent pairs entre eux.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit leur crot le dsir de combattre,
+et l'aube du jour ils descendent tous par les
+escaliers des murs. Arnaud de Vilamur, le redoutable
+guerrier, fait armer et disposer les meilleurs chevaliers,
+les bonnes compagnies de guerre, les braves la
+solde, qui garnissent les lices, les fosss, les soliers<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">&nbsp;[176]</a>,
+de bons arcs de main, et d'arbaltes tournoyes, de
+traits, de flches et de pieux aigus. Don Escot de Linar,
+ la tte des travailleurs, en dehors des murs, gauche
+de la ville, fait mettre en dfense les escaliers, les galeries,
+les embrasures, les passages et les chemins
+d'entre. Les hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires,
+quand ils sont ensemble, conviennent qu'ils
+attaqueront la gate de concert.</p>
+
+<p>Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur,
+les exhorte, les enseigne et leur parle sciemment:
+Hommes de Toulouse, voici vos adversaires, ceux qui
+ont tu vos frres, vos fils, et vous ont donn tant de
+<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+soucis. Si vous les dtruisez, vous serez heureux. Je sais
+les coutumes des Franais fanfarons; ils ont le corps couvert
+de cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux
+jambes rien de plus que leurs chaussiers. Si donc
+vous les visez et les frappez l fort et dru, au dpartir
+de la mle, il y restera de leur chair.&mdash;Et ce
+sera bonne justice, rpondent-ils.&mdash;Nous avons de
+nombreux compagnons, se disent-ils ensuite l'un
+l'autre.&mdash;Nous en avons de reste ici, rpond Hugues
+de la Motte, mais c'est recevoir et rendre les coups
+que le compte doit tre entier. Et les voil qui descendent
+dehors, par les escaliers, qui entrent dans les
+places, qui occupent le terrain autour des fosss,
+criant: Toulouse! Le brasier de la guerre est allum!
+Mort, Mort! il n'en peut tre autrement.</p>
+
+<p>Du ct oppos, les reoivent les Franais criant:
+Montfort, Montfort! vous en aurez menti cette
+fois. L o ils se rencontrent, l taillent largement
+les pes, les lances et les armes d'acier tranchant;
+l s'entrechoquent et se combattent les heaumes de
+Bavire. A ceux de la ville Armand de Homagne
+adresse un propos: Frappez, nobles enfants; songez
+ la dlivrance, songez que parage doit tre aujourd'hui
+affranchi du pouvoir de ses adversaires.&mdash;Vous
+aurez dit vrai, lui rpondent-ils. Et l-dessus redoublent
+le bruit, les cris et les coups tranchants des bourgeois
+de la ville et de ceux du Capitole... Mais ceux
+de la ville ont le dessus. De l'intrieur des palissades,
+ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
+rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle
+de ceux-ci devient la dtresse, qu'ils n'en peuvent
+plus souffrir le pril ni le tourment. Ils abandonnent
+l'attaque des fortifications; mais plus loin, sur les destriers,
+recommence le combat mortel avec un tel jeu
+<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+d'pes, que les pieds, les poings et les bras volent par
+quartiers, et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.</p>
+
+<p>Sur la rivire combattent de mme les servants et
+les nautonniers, et dans la plaine, Montolieu, le carnage
+est complet. Don Bartas a piqu de l'peron jusque
+sous la vote de la porte, lorsque arrive au comte un
+cuyer criant: Seigneur comte de Montfort, vous semblez
+par trop endurant, par trop bonhomme de saint;
+de quoi vous recevez aujourd'hui grand dommage. Les
+hommes de Toulouse ont dfait vos chevaliers, vos
+bonnes troupes, vos meilleurs guerriers la solde. L-bas
+sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet
+du Caire, et bless y est Gautier. Don Pierre de
+Voisin, don Aymar, don Raynier tiennent encore la
+bataille et protgent les hommes arms de targes. Mais
+pour peu que durent pour nous la dtresse et la mort,
+vous n'aurez jamais la seigneurie de cette terre. A ces
+paroles le comte soupire et tremble, il devient triste
+et noir, et dit: Mon sacrifice est fait. O Jsus, roi de
+droiture, faites de moi aujourd'hui un mort en terre,
+ou que je sois vainqueur! Cela dit, il envoie ses
+hommes de guerre, aux barons de France et ceux sa
+solde l'ordre de venir tous ensemble sur leurs coursiers
+arabes vers Montolieu; et il en arrive bien soixante
+mille, en tte desquels tous le comte s'lance le premier
+imptueusement avec son porte-enseigne, don
+Sicard de Montaut, don Jean de Berzy, don Foulques,
+don Riquier, aprs lesquels vient la grande foule des
+porte-bourdons<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">&nbsp;[177]</a>. Les cris, le signal des trompettes
+et des cors, le sifflement des frondes, le choc des pierriers,
+ressemblent un ouragan, une tempte, des
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+tonnerres, dont tremblent la ville, la rivire et la
+grve. Ceux de Toulouse sont pris alors d'une telle
+pouvante, que plusieurs sont abattus dans les fosss
+du chemin. Mais ils ont bientt repris courage; ils sortent
+de nouveau travers les jardins et les vergers;
+les servants et les archers ressaisissent la place; et l
+des flches menues et des gros traits, des pierres arrondies
+et des grands coups plein, telle des deux
+cts est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours
+de torrent. De l'amban gauche, un archer lance une
+flche qui frappe la tte le destrier du comte Guy si
+fort qu'elle lui entre moiti dans la cervelle. Et
+quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
+arc garni de corne, lance une autre flche, qui atteint
+don Guy au ct gauche, tellement que l'acier lui est
+rest dans la chair nue, et que son flanc et son braguier<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">&nbsp;[178]</a>
+sont vermeils de sang. Le comte de Montfort
+vient alors son frre, qu'il aimait fort; il descend
+terre profrant des paroles amres: Beau-frre, fait-il,
+mes compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine,
+il protge les routiers; et pour votre blessure, je me
+ferai frre de l'Hpital. Tandis que don Guy converse
+et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, &oelig;uvre
+de charpentier, qui de Saint-Sernin, de l o est le
+cormier, va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes,
+les filles et les pouses. La pierre part, elle vient
+tout droit o il fallait; elle frappe le comte Simon sur
+son heaume d'acier d'un tel coup, que les yeux, la
+cervelle, le haut du crne, le front et les mchoires en
+sont crass et mis en pices. Le comte tombe terre
+mort, sanglant et noir.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par Fauriel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMM COMTE.<br />
+<span class="medium">1218.</span></h2>
+</div>
+
+<p>A Toulouse est entr un messager qui leur a racont
+la nouvelle de la mort de Simon; et par toute la ville
+est alors telle allgresse, que tous courent aux glises,
+allument les cierges sur tous les candlabres, et s'crient
+de joie que Dieu est misricordieux; qu'il a remis
+parage en clart et le fera dsormais triompher;
+que le comte, qui tait pervers et tueur d'hommes, est
+mort sans pnitence, parce qu'il frappait du glaive.
+Mais les cors, les trompettes, les cris de la joie commune,
+les carillons, les voles et le chant des cloches,
+les tambours, les tympans, les grles clairons, font retentir
+la ville et les places. Ds lors par tous les sentiers
+est lev le sige qui avait t mis outre l'eau et
+qui occupait toute la grve; mais les assigeants y
+laissrent nanmoins sommiers et bagages, pavillons
+et tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville
+en eurent plusieurs de prisonniers.</p>
+
+<p>A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une
+heureuse aventure, qui claira ce qui tait obscur, qui
+fit renatre la lumire, restaura parage et mit orgueil
+en terre. Les trompettes, les clairons, les cors, le son
+des cloches, et la joie cause par cette pierre qui a
+frapp le comte, enhardissent les c&oelig;urs, les volonts
+et les forces. Chacun se rend avec ses armes sur la
+place, et tous vont faire de la gate un feu que rien
+n'teignit. Toute la nuit et tout le jour la ville est en
+rjouissance; et dehors, ceux au sige frmirent et soupirrent.</p>
+
+<p>Mais ds que le jour devient clair et l'air riant, le
+cardinal de Rome et les autres puissants barons, l'vque<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">&nbsp;[179]</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+et l'abb<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">&nbsp;[180]</a> portant crucifix, dlibrrent
+ensemble dans la vieille salle. Le cardinal parle le
+premier, de manire que chacun l'entend: Seigneurs
+barons de France, coutez ce que j'ai vous dire:
+grand mal et grand dommage, grand chagrin et
+grande dtresse nous sont venus de cette ville et de
+nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel
+embarras, que nous avons perdu toute vigueur; je
+m'merveille fort que Dieu ait consenti telle chose,
+et ne nous ait point laiss le vaillant comte, l'glise
+et nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne
+ne perde le temps; faisons tout de suite comte son fils,
+don Amaury, qui est homme pieux et sage, portant bon
+et noble c&oelig;ur. Donnons-lui la terre que son pre a
+conquise. Que par tous pays aillent les prdicateurs et
+les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le
+comte y est mort. Nous manderons aussi en France au
+bon roi notre ami de nous envoyer l'an prochain son
+fils Louis, afin de dtruire la ville et qu'il n'y soit jamais
+plus bti.&mdash;Seigneurs, dit l'vque<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">&nbsp;[181]</a>, je ne
+vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, qui
+aimait notre comte et l'avait lu, le mette en la mme
+spulture o saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame
+corps saint, car il a obi l'glise, car il est
+vraiment saint et martyr, j'en suis garant. Jamais, en ce
+monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis que
+Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut
+et ne souffrit jamais une aussi grande mort que celle du
+comte; jamais Dieu ni sainte glise n'auront meilleur
+ami que lui.&mdash;Seigneur, dit le comte de Soissons, je
+<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
+vous reprends bon droit, pour que la sainte Eglise n'ait
+pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas
+sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui
+qui l'appelle saint, lui qui est mort sans confession.
+Mais s'il aima et servit bien la sainte glise, priez Dieu
+et Jsus-Christ de ne point chtier l'me du dfunt.
+Chacun dans son c&oelig;ur approuva le discours. Don
+Amaury est mis en possession de toute la terre, le cardinal
+la lui livra, et le bnit ensuite.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite
+par Fauriel.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LEVE DU SIGE DE TOULOUSE.<br />
+<span class="medium">1218.</span></h2>
+
+<p class="subh">Aprs avoir nomm Amaury comte de Toulouse, les croiss ont encore
+tent de s'emparer de Toulouse et ont t repousss avec perte.</p>
+</div>
+
+<p>Ils restrent aprs cela quelques jours si paisibles,
+qu'il n'y eut entre eux ni combat ni victoire. Mais il
+ne tarde pas tre pris un autre parti; le cardinal
+de Rome, l'vque prsent et les autres seigneurs s'assemblent
+secrtement. L, Guy de Montfort parle, et dit
+en confidence: Seigneurs barons, ce sige n'est pour
+nous que dommage, et cette entreprise ne me plat ni
+ne me convient plus dsormais. Nous y perdons tous,
+corps, parents et chevaux, comme y est dj mort mon
+frre, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous n'abandonnons
+pas ce sige, notre savoir y faillira.
+Seigneurs, dit Amaury, ayez gard moi, que vous
+avez fait comte tout rcemment. Si j'abandonne ainsi
+honteusement ce sige, l'glise en vaudra moins et
+moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein
+<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+de vie je suis las de guerroyer, et que la mort de mon
+pre m'est sortie de l'esprit.&mdash;Amaury, dit don
+Alard, vous ne songez pas maintenant que toute votre
+milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce
+sige, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le
+savoir: ceux qui taient vaincus sont victorieux; et jamais
+vous ne vtes une autre ville gagner aprs avoir
+perdu. Les habitants reoivent chaque jour des bls et
+du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent
+gais et joyeux, tandis que vont croissant pour
+nous le chagrin, le pril et la dtresse: et il ne semble
+pas que vous soyez si riche que vous puissiez tenir ce
+sige encore longtemps.&mdash;Seigneurs, dit l'vque,
+je suis cette heure si dolent, que jamais du reste de
+ma vie je ne pourrai tre joyeux. Le cardinal rpond
+avec chagrin et colre: Seigneurs, levons donc le
+sige; mais je vous suis bon garant que partout sera
+prche la croisade, et qu' la Pentecte viendra infailliblement
+ici le fils du roi du France; et nous aurons
+alors tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et
+les herbes des champs ne suffiront pas les nourrir,
+et que l'eau de Garonne leur semblera piment. Nous
+dtruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous
+livrs l'pe; telle est ma sentence. Alors le sige
+est lev prcipitamment; et le jour de Saint-Jacques,
+qui est clair, sain et beau, ils mettent le feu et la
+flamme toutes leurs constructions et au merveilleux
+chteau; mais soudain et sur l'heure par les hommes
+de la ville il fut teint. Les Franais partent, mais ils
+laissent l tendus maints morts; d'autres sont perdus
+et leur comte leur manque; et au lieu d'autre butin,
+ils emportent son corps Carcassonne.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de la Croisade contre les Albigeois</cite>, traduite par
+Fauriel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>MORT DU COMTE DE TOULOUSE.&mdash;AMAURY DE MONTFORT
+CDE SES DOMAINES AU ROI DE FRANCE.<br />
+<span class="medium">1222-1224.</span></h2>
+</div>
+
+<p>En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite,
+sans pouvoir parler; mais, conservant encore sa
+mmoire et sa connaissance, il tendit les mains vers
+l'abb de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui accourait
+vers lui, et fit un geste de dvotion; puis, les frres
+hospitaliers de Saint-Jean tant arrivs et posant sur
+lui un pole avec la croix, il l'embrassa, et mourut
+aussitt. On porta son corps dans leur maison, mais il
+ne fut point enseveli, parce qu'il tait excommuni, et
+encore aujourd'hui le garde-t-on priv de spulture,
+comme on le voit. Son fils, aprs avoir fait la paix
+avec l'glise et le roi de France, produisit vainement
+des tmoins devant le pape, afin de prouver qu'il avait
+donn des signes de repentir; il ne put obtenir la permission
+d'ensevelir son pre...</p>
+
+<p>Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays,
+n'ayant pas assez d'argent pour solder des hommes de
+guerre et les retenir; de sorte que soixante chevaliers
+franais le quittrent pour revenir en France. Or, le
+comte de Toulouse ayant t leur rencontre au del
+de Bziers, ceux-ci lui livrrent armes et chevaux de
+guerre la condition de pouvoir se retirer sur leurs
+palefrois en toute sret et sans autre ranon. Mais le
+comte de Toulouse, les regardant dj comme en son
+pouvoir, ne voulut point consentir cet arrangement.
+Alors, nos Franais aimrent mieux tenter la fortune
+que de se laisser vaincre honteusement et garrotter; ils
+coururent aux armes, nommrent l'un d'eux comme
+chef du combat, auquel ils devaient obir en tout; et
+<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
+sachant bien qu'un choc donn d'ensemble procure la
+victoire, ils ne forment qu'une seule troupe, et faisant
+filer devant les valets et les btes de somme, ils rsistent
+aux attaques acharnes de l'ennemi; puis, saisissant
+le moment, ils se retournent, chargent les assaillants,
+les mettent en droute, les poursuivent avec
+vigueur, en tuent un grand nombre, parmi lesquels
+Bernard d'Audiguier, brave chevalier du comtat d'Avignon,
+qui portait les armes du comte de Toulouse.
+Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant
+avoir tu le comte lui-mme, nos chevaliers revinrent
+glorieusement en France, faisant honneur aux armes
+franaises et bien dignes en effet d'honneur et de
+gloire.</p>
+
+<p>Deux ans s'tant passs au milieu des alternatives
+de la guerre, le comte Amaury, voyant l'inconstance
+des gens de ses terres et que peu peu ils passaient
+tous l'ennemi, cda ses domaines l'illustre roi de
+France Louis VIII, et le fit son successeur tous ses
+droits.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><cite>Chronique de Guillaume de Puy-Laurens</cite>, traduite par
+L. Dussieux.</p>
+
+<p>Guillaume de Puy-Laurens vivait la fin du treizime sicle, et fut chapelain
+du comte Raymond VII. Sa chronique va du commencement de la
+croisade jusqu'en 1272; elle est imprime dans le t. V. de la Collection des
+historiens franais de Duchesne.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2><em>Trait de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte
+de Toulouse.</em><br />
+<span class="medium">12 avril 1229.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Dans ce trait, Raymond dclare d'abord qu'ayant
+soutenu la guerre pendant longtemps contre l'glise
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+romaine et contre son trs-cher seigneur le roi de
+France, et que dsirant de tout son c&oelig;ur d'tre rconcili
+ l'glise et de demeurer dans la fidlit et le service
+du roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-mme,
+soit par des personnes interposes, pour parvenir
+ la paix; qu'elle avait t conclue de la manire
+suivante, et qu'il promet entre les mains de Romain,
+cardinal de Saint-Ange, lgat du saint-sige apostolique,
+qui reoit sa promesse au nom de l'glise romaine,
+d'en observer fidlement tous les articles.</p>
+
+<p>Raymond promet ensuite: 1<sup>o</sup> d'tre fidle et obissant
+au roi et l'glise, et de leur demeurer attach
+jusqu' la mort; de combattre les hrtiques, leurs
+croyants, fauteurs et recleurs, dans les terres que lui
+et les siens possdaient et possderaient, sans pargner
+ses proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de
+purger entirement le pays d'hrsie, et d'aider
+purger celui qui appartiendrait au roi;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> De faire une prompte justice des hrtiques manifestes,
+et de les faire rechercher exactement, ainsi
+que leurs fauteurs, par ses baillis, suivant l'ordre du
+lgat; et pour faciliter cette recherche, de payer pendant
+deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite
+un marc, chacun de ceux qui prendraient un hrtique
+condamn comme coupable par l'vque diocsain,
+ou par ceux qui auraient pouvoir de le juger; et
+quant ceux qui n'taient pas hrtiques manifestes,
+ou leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'glise et du
+lgat;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> De garder la paix et de la faire garder dans tous
+ses domaines, d'en chasser les routiers et de les punir;
+de protger les glises et les ecclsiastiques; de les maintenir
+dans leurs droits, immunits et privilges; de faire
+respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de garder et
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+faire garder les sentences d'excommunication; d'viter
+les excommunis de la manire qu'il est marqu dans
+les canons; de contraindre ceux qui demeureraient un
+an excommunis rentrer dans l'glise par la confiscation
+de leurs biens jusqu' ce qu'ils eussent fait une
+satisfaction convenable; de faire observer toutes ces
+choses par ses baillis; de punir ces officiers s'ils taient
+ngligents; de n'en instituer aucun qui ne ft catholique;
+d'exclure les juifs et ceux qui taient nots d'hrsie
+des charges publiques;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> De restituer prsentement les biens et les droits
+des glises et des ecclsiastiques; savoir, ceux qu'ils
+possdaient avant l'arrive des croiss et dont il paratrait
+qu'ils avaient t dpouills; et quant aux autres,
+d'ester droit<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">&nbsp;[182]</a> soit devant les ordinaires, soit devant
+le lgat, ses dlgus et ceux du saint-sige.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> De payer ou faire payer les dmes l'avenir; de
+ne pas permettre que les chevaliers et autres laques
+en possdassent, mais de les faire rendre aux glises,
+et de remettre entre les mains de personnes sres la
+somme de 10,000 marcs d'argent pour rparer les
+maux qui avaient t causs aux glises et aux ecclsiastiques,
+laquelle somme serait distribue proportionnellement
+par ceux que le lgat commettrait;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> De payer outre cela l'abbaye de Cteaux 2,000
+marcs d'argent, qui seraient employs en fonds de
+terre pour servir l'entretien des abbs et des frres
+durant le chapitre gnral; 500 marcs l'abbaye de
+Clairvaux; 1,000 marcs celle de Grandselve; 300
+celle de Belleperche, et autant celle de Candeil, tant
+pour leurs btiments et en rparation des dommages
+qu'il leur avait causs, que pour le salut de son me;
+<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour tre employs
+aux fortifications et la garde du chteau Narbonnais
+de Toulouse et des autres places qu'il remettra
+au roi et que le roi gardera pendant dix ans
+pour sa sret et celle de l'glise; et enfin de payer
+ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans,
+5,000 marcs tous les ans;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> De payer encore quatre autres mille marcs d'argent
+pour entretenir pendant dix ans quatre matres
+en thologie, deux en droit canonique, six matres s
+arts et deux rgents de grammaire qui professeraient ces
+sciences Toulouse;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> De prendre la croix des mains du lgat, aussitt
+que ce prlat lui aurait donn l'absolution, d'aller
+servir ensuite outre-mer pendant cinq annes conscutives
+contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses pchs,
+et de partir pour ce plerinage dans l'intervalle
+du passage qui devoit se faire depuis le mois d'aot prochain
+jusqu'au mois d'aot de l'anne suivante;</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> De traiter en amis et de ne pas inquiter ceux de
+ses sujets qui s'taient dclars pour l'glise, pour le
+roi et pour les comtes de Montfort et leurs adhrents,
+ moins qu'ils ne fussent hrtiques; condition que
+l'glise et le roi traiteraient de mme ceux qui s'taient
+dclars contre eux en sa faveur, except ceux
+qui ne consentiraient pas ce trait;</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> Le roi faisant attention notre humiliation, dit
+ensuite le comte Raymond, et esprant que je persvrerai
+constamment dans la dvotion envers l'glise
+et dans la fidlit envers lui, voulant me faire grce,
+donnera en mariage, avec la dispense de l'glise, ma
+fille, que je lui remettrai, l'un de ses frres<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">&nbsp;[183]</a>; et
+<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+il me laissera tout le diocse de Toulouse, except la
+terre du marchal (de Lvis), que ce dernier tiendra
+en fief du roi. Aprs ma mort, Toulouse et son diocse
+appartiendront au frre du roi qui aura pous ma fille
+et leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage,
+ou si ma fille meurt sans enfants, ils appartiendront
+au roi et ses successeurs, l'exclusion
+de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les
+enfants du frre du roi et de ma fille qui y auront
+droit.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> Le roi me laissera l'Agnois, le Rouergue, la
+partie de l'Albigeois qui est en de du Tarn, du ct
+de Gaillac, jusqu'au milieu de la rivire, et le Quercy,
+except la ville de Cahors, les fiefs et les autres domaines
+que le roi Philippe, son aeul, possdait dans
+ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans
+enfants ns d'un lgitime mariage, tous ces pays appartiendront
+ ma fille qui pousera l'un des frres
+du roi et leurs hritiers; de telle sorte cependant que
+j'exercerai mon autorit de plein droit, comme un vritable
+seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur
+la ville et le diocse de Toulouse que sur les autres
+pays dont on vient de parler, et que je pourrai ma
+mort faire des legs pieux suivant les usages et les coutumes
+des autres barons de France. Le roi me laissera
+toutes ces choses, sauf le droit des glises et des ecclsiastiques.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec
+leurs dpendances l'vque de Toulouse et au fils
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+d'Odon de Lyliers, conformment au don que le feu roi
+Louis, de bonne mmoire, pre du roi, et le comte de
+Montfort leur en ont fait; condition toutefois que l'vque
+de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il
+toit tenu envers le comte de Montfort, et l'autre ceux
+auxquels il s'toit oblig envers le feu roi. Toutes les
+autres donations faites soit par le roi, soit par le feu
+roi son pre, soit par les comtes de Montfort, seront
+nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> J'ai fait hommage-lige et prt serment de fidlit
+au roi, suivant la coutume des barons du royaume
+de France, pour tous les pays qui me sont laisss. J'ai
+cd prcisment au roi et ses hritiers perptuit
+tous mes autres pays et domaines situs en de du
+Rhne, dans le royaume de France, avec tous les droits
+que j'y ai. Quant aux pays et domaines qui sont au-del
+du Rhne dans l'Empire<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">&nbsp;[184]</a>, avec tous les droits
+qui peuvent m'y appartenir, je les ai cds prcisment
+et absolument perptuit l'glise romaine entre les
+mains du lgat.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup> Tous les habitants de ces pays qui en ont t
+chasss par l'glise, par le roi et par les comtes de
+Montfort, ou qui se sont retirs d'eux-mmes, seront
+rtablis dans leurs biens, moins qu'ils ne soient hrtiques
+condamns par l'glise, except nanmoins
+dans les biens qui peuvent leur avoir t donns par le
+roi, par le feu roi son pre et par les comtes de Montfort.
+Que si quelques-uns de ceux qui demeureront
+dans les pays qui me sont laisss, spcialement le
+comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre
+aux ordres de l'glise et du roi, je leur ferai
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+une guerre continuelle, et je ne conclurai avec eux ni
+paix ni trve sans le consentement de l'glise et du
+roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront,
+aprs que j'aurai ras toutes les places fortes, moins
+que le roi ne voult les garder lui-mme pendant dix
+ans, pour sa sret et celle de l'glise, aprs l'acquisition
+que j'en aurai faite; et il les retiendra alors pendant
+ce temps-l avec leurs revenus.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup> Je ferai dtruire entirement les murs de la ville
+de Toulouse et combler les fosss, suivant les ordres et
+la volont du lgat.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup> J'en ferai de mme de trente villes ou chteaux,
+savoir: de Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bcde, Avignonet,
+Puylaurens, Saint-Paul et Lavaur (dans le
+Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et Puycelsi
+(en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans
+le Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en
+Quercy); d'Agen et Condom (en Agnois); de Saverdun
+et d'Hauterive (dans le Toulousain); de Casseneuil,
+Pujol et Auvillar (en Agnois); de Peyrusse (en
+Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq
+autres, suivant la volont du lgat. Les murailles et les
+fortifications de ces places ne pourront tre rtablies
+sans la permission du roi. Je ne pourrai lever ailleurs
+de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de btir
+de nouvelles villes non fortifies dans les domaines qui
+me resteront, si je le juge propos. Que si quelqu'une
+des places dont on doit abattre les murs appartient
+mes vassaux, et s'ils s'opposent leur dmolition, je
+leur dclarerai la guerre, et je ne ferai ni paix ni trve
+avec eux sans le consentement de l'glise et du roi, jusqu'
+ce que ces murs soient entirement dtruits et les
+fosss combls.</p>
+
+<p>17<sup>o</sup> J'ai jur et promis au lgat et au roi d'observer
+<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
+de bonne foi toutes ces choses et de les faire observer
+par mes vassaux et sujets. J'obligerai les habitants
+de Toulouse et tous ceux des pays qui me sont laisss
+jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans
+leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour
+m'obliger les garder; en sorte que si je contreviens
+ tous ou quelqu'un de ces articles, ils seront aussitt
+dlis du serment de fidlit qu'ils m'ont prt,
+que je les dlie ds maintenant de la fidlit et de
+l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation,
+et qu'ils adhreront l'glise et au roi. Si je ne
+me corrige dans l'espace de quarante jours, depuis que
+j'aurai t averti, et si je refuse de subir le jugement
+de l'glise dans les matires qui la regardent, et celui
+du roi dans celles qui le concernent, tous les pays
+qu'on me laisse tomberont en commise<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">&nbsp;[185]</a> en faveur
+du roi; et je serai dans le mme tat que je suis maintenant
+par rapport l'excommunication et soumis
+tout ce qui a t statu contre moi et contre mon pre
+dans le concile gnral de Latran et depuis.</p>
+
+<p>18<sup>o</sup> Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans
+leurs serments, qu'ils aideront l'glise contre les hrtiques,
+leurs croyants, leurs fauteurs et leurs recleurs,
+et contre tous ceux qui seront contraires l'glise,
+pour l'hrsie et le mpris de l'excommunication, dans
+les pays qui me sont laisss; qu'ils serviront le roi contre
+tous ses ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la
+guerre jusqu' ce qu'ils soient soumis l'glise et au roi.</p>
+
+<p>19<sup>o</sup> Ces serments seront renouvels de cinq ans en
+cinq ans, suivant l'ordre du roi.</p>
+
+<p>20<sup>o</sup> Pour l'excution de tous ces articles je remettrai
+entre les mains du roi le chteau Narbonnais, qu'il gardera
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+pendant dix ans, et qu'il pourra fortifier s'il le
+juge propos. Je lui remettrai aussi les chteaux de
+Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne
+d'Agnois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur;
+il les gardera pendant dix ans; et je payerai
+tous les ans 1,500 livres tournois pour la garde pendant
+les cinq premires annes, indpendamment des
+6,000 marcs dont on a dj parl. Les autres cinq annes,
+le roi les fera garder ses dpens, s'il juge propos
+de les tenir encore en sa main durant ce temps-l.
+Le roi pourra dtruire les fortifications de quatre de
+ces chteaux, savoir: de Castelnau d'Arri, Lavaur, Villemur
+et Verdun, si cela lui plat et l'glise, sans
+prjudice de la somme marque pour la garde. Mais
+les rentes et les revenus, et tout ce qui dpend du domaine
+dans ces chteaux, m'appartiendront; et le roi
+en fera garder les forteresses ses dpens avec le chteau
+de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne soient pas
+suspects l'glise et au roi, pour rendre la justice et
+faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le
+roi me rendra les forteresses de ces chteaux et celui
+de Cordes, sauf les conditions susdites, et suppos que
+j'aie rempli mes obligations envers l'glise et le roi. Je
+livrerai au roi le chteau de Penne d'Albigeois, d'ici au
+1<sup>er</sup> d'aot, pour qu'il le garde pendant dix ans avec
+tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet
+intervalle, je l'assigerai et ne cesserai de faire la
+guerre ceux qui l'occupent jusqu' ce que je l'ai soumis,
+sans que cela retarde mon dpart pour le pays
+d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans un an,
+j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers,
+ou enfin d'autres religieux; et si on ne trouve
+aucuns religieux qui veuillent en accepter la donation,
+il sera entirement dtruit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+21<sup>o</sup> Le roi dcharge les habitants de Toulouse et
+tous les peuples du pays qui m'est laiss de tous les engagements
+qu'ils avaient contracts soit envers lui et
+envers le roi son pre, soit envers les comtes de Montfort,
+ou autres pour eux, des peines et de la commise
+auxquelles ils s'taient soumis, s'ils revenaient jamais
+sous mon obissance ou celle de mon pre; et il les
+dlie, autant qu'il est en lui, du serment qu'ils lui
+avaient prt.</p>
+
+<div class="author">
+<p>Raymond ayant fait serment d'observer fidlement tous ces articles, fut
+introduit dans l'glise de Notre-Dame de Paris, par le lgat, qui, l'ayant conduit
+au pied du grand autel, lui donna l'absolution de son excommunication,
+et tous ceux de ses allis qui toient prsents. C'toit un spectacle
+digne de compassion, dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand
+homme, aprs avoir rsist tant de nations, tre conduit jusqu' l'autel,
+en chemise, en haut de chausses et nu-pieds.</p>
+
+<p class="work"><span class="smcap">Dom Vaissette</span>, <cite>Histoire gnrale de Languedoc</cite>, in-folio,
+1737, t. 3, p. 370.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>L'INQUISITION TABLIE A TOULOUSE.<br />
+<span class="medium">1229.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Innocent III fut peine mont sur la chaire de saint
+Pierre, que l'archevque d'Auch l'ayant inform des
+progrs que les hrtiques faisaient dans la Gascogne et
+les pays voisins, il exhorta ce prlat, le 1<sup>er</sup> d'avril de
+l'an 1198, agir vivement de concert avec ses suffragants
+pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils
+n'achevassent de l'infecter, et recourir pour cela, s'il
+tait ncessaire, aux armes des princes et des peuples.
+Il crivit, le 21 du mme mois, une lettre circulaire aux
+archevques d'Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles,
+Embrun, Tarragone et Lyon, leurs suffragants, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+aux princes, barons, comtes et peuples du pays,
+pour leur notifier qu'ayant appris que les Vaudois,
+Cathares, Patarins et autres hrtiques, rpandaient
+leur venin dans ces provinces, il avait nomm frre
+Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en
+&oelig;uvres et en paroles, et frre Guy, homme craignant
+Dieu et appliqu aux &oelig;uvres de charit, pour commissaires
+contre ces hrtiques. Il les prie de procurer
+ces deux religieux tous les secours dont ils auraient
+besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit ramener
+les sectaires, soit les chasser s'ils refusaient de
+se convertir. Il enjoint en mme temps ces prlats
+de recevoir et d'observer inviolablement tous les statuts
+que frre Raynier ferait contre les hrtiques, avec
+promesse de les confirmer lui-mme. Il leur ordonne
+enfin de faire garder les sentences d'excommunication
+que ce commissaire prononcerait contre les contumaces.
+Outre cela, ajoute Innocent, nous ordonnons aux
+princes, aux comtes et tous les barons et grands de
+vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rmission
+de leurs pchs, de traiter favorablement ces envoys
+et de les assister de toute leur autorit contre
+les hrtiques; de proscrire ceux que frre Raynier
+aura excommunis; de confisquer leurs biens, et d'user
+envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent
+ vouloir demeurer dans le pays aprs leur excommunication.
+Nous lui avons donn plein pouvoir de contraindre
+les seigneurs agir de la sorte soit par l'excommunication,
+soit en jetant l'interdit sur leurs
+terres. Nous enjoignons aussi tous les peuples de
+s'armer contre les hrtiques lorsque frre Raynier et
+frre Guy jugeront propos de le leur ordonner; et nous
+accordons ceux qui prendront part cette expdition
+pour la conservation de la foi la mme indulgence
+<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+que gagnent ceux qui visitent l'glise de Saint-Pierre
+de Rome ou celle de Saint-Jacques. Enfin nous
+avons charg frre Raynier d'excommunier solennellement
+tous ceux qui favoriseront les hrtiques dnoncs,
+qui leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront
+avec eux, et de leur infliger les mmes peines.</p>
+
+<p>Frre Raynier et frre Guy taient deux religieux,
+de l'ordre de Cteaux. Ils furent les premiers qui exercrent
+dans la province les fonctions de ceux qu'on
+nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est proprement
+cette commission qu'on doit rapporter l'origine de
+l'inquisition qui fut tablie dans le pays contre les
+Albigeois, et qui passa dans la suite dans les provinces
+voisines et dans les pays trangers...</p>
+
+<p>Le lgat Pierre de Colmieu clbra Toulouse, au
+mois de novembre 1229, un concile auquel se trouvrent
+les archevques de Narbonne, de Bordeaux et
+d'Auch et un grand nombre d'vques et d'autres
+prlats, le comte de Toulouse, les autres comtes
+et barons du pays, le snchal de Carcassonne, et deux
+consuls de Toulouse, l'un de la cit et l'autre du
+bourg. Ces derniers ayant fait serment sur <em>l'me de
+toute la communaut</em> d'observer les articles de la paix,
+le comte Raymond et les seigneurs l'approuvrent, en
+prtrent un semblable, et tout le pays suivit leur
+exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le
+prambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime
+de la manire suivante: Quoique divers lgats
+du saint-sige aient fait plusieurs statuts contre les hrtiques,
+leurs fauteurs ou recleurs, pour conserver la
+paix dans le diocse de Toulouse, la province de Narbonne
+et les diocses et les pays voisins, et pour le
+bien du pays; faisant cependant attention que ces provinces,
+aprs avoir t longtemps dsoles, sont actuellement
+<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+pacifies, comme par miracle, par le consentement
+et la volont des grands, nous avons jug propos
+d'ordonner, du conseil des archevques, des vques,
+des prlats, des barons et des chevaliers, ce que
+nous avons jug ncessaire pour purger du venin de
+l'hrsie un pays qui est <em>comme nophyte</em>, et pour y
+conserver la paix. Ce concile de Toulouse fut donc
+une assemble mixte, et les canons qu'on y dressa manrent
+de l'autorit des deux puissances.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces canons regardent l'tablissement
+de l'inquisition dans le pays pour la recherche des hrtiques.
+On y ordonna, en effet, que les vques dputeraient
+dans chaque paroisse un prtre et deux ou
+trois laques de bonne rputation, lesquels feraient serment
+de rechercher exactement tous les hrtiques et
+leurs fauteurs, de visiter pour cela toutes les maisons
+depuis le grenier jusqu' la cave, et tous les souterrains
+o ils pouvaient se cacher, et de les dnoncer ensuite
+aux ordinaires<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">&nbsp;[186]</a>, aux seigneurs des lieux et
+leurs officiers pour les punir svrement. On ordonne
+ensuite la confiscation des biens, et on statue d'autres
+peines contre ceux qui leur permettraient dornavant
+d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas confondre cependant
+l'innocent avec le coupable, on dfendit de
+punir personne comme hrtique, moins qu'il n'et
+t jug tel par l'vque ou par un ecclsiastique qui
+en et le pouvoir. On permet toute sorte de personnes
+de faire partout la recherche des hrtiques, et
+on donne ordre aux baillis des lieux de prter main
+forte pour cette recherche; avec autorit au bailli du
+roi de procder dans les domaines du comte de Toulouse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+et au comte et aux autres, dans les domaines du
+roi. On statue que les hrtiques <em>revtus</em>, qui s'taient
+convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hrsie
+o ils demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques;
+que, pour preuve qu'ils dtestaient leurs anciennes
+erreurs, ils porteraient deux croix sur la poitrine,
+l'une droite, l'autre gauche, d'une couleur
+diffrente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient
+tre admis aux charges publiques, ni tre capables
+des effets civils, sans une dispense particulire
+du pape ou de son lgat <i lang="la" xml:lang="la">a latere</i>. On appelait croiss
+pour le fait d'hrsie ceux qui taient ainsi condamns
+ porter des croix. Il est ordonn ensuite que les
+autres hrtiques qui ne se seraient pas convertis de
+leur propre mouvement, mais par la crainte des
+peines, seroient renferms et nourris aux dpens de
+ceux qui possderaient leurs biens, avec ordre l'vque,
+s'ils n'avaient rien, de pourvoir leur subsistance.
+Il est enjoint aux hommes depuis quatorze ans
+et au-dessus, et aux femmes depuis l'ge de douze ans,
+de renoncer par serment toutes sortes d'erreurs, de
+promettre de garder la foi catholique, de dnoncer et de
+poursuivre les hrtiques, et de renouveler ce serment
+tous les deux ans. On dclara suspects d'hrsie tous ceux
+qui ne se confesseraient pas et ne communieraient pas
+trois fois l'an. On dfendit aux laques d'avoir chez eux
+des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, except
+le Psautier, le Brviaire ou les Heures pour l'office
+divin, qu'il n'tait pas mme permis de garder traduits
+en langue vulgaire; on fut oblig de faire cette dfense,
+qu'on trouve ici pour la premire fois, afin d'empcher
+l'abus que les hrtiques faisaient des livres
+saints.</p>
+
+<p>Les canons suivants prescrivent d'autres mesures
+<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
+pour extirper l'hrsie du pays, y entretenir la paix et
+pourvoir la sret publique; ils dfendent de construire
+de nouvelles forteresses et de relever celles qui
+taient dtruites; ils maintiennent les glises et les ecclsiastiques
+dans leurs immunits et privilges; font
+dfense de payer la taille aux clercs, except ceux qui
+toient marchands ou maris, et de lever de nouveaux
+pages. On ordonna de plus de se liguer actuellement
+par serment contre les ennemis de la foi et de la paix,
+nommment contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse,
+qui occupait le chteau de Puylaurens dans le
+pays de Fenouilldes, et Nairaut d'Aniort, qu'on dclara
+excommunis s'ils ne se soumettaient quinze jours
+aprs l'expiration de la trve qui leur avait t accorde.
+On dfendit aux barons, chtelains, chevaliers,
+citoyens ou bourgeois et paysans, de s'engager par
+serment dans aucune autre ligue, sous peine d'une
+amende proportionne leur condition. Enfin il est ordonn
+ tous les juges de rendre la justice gratis, et de
+publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux
+Quatre-Temps de l'anne. Ce sont l les principaux canons
+de ce concile de Toulouse, durant lequel l'vque
+de cette ville dfraya la plupart des prlats qui y assistrent.</p>
+
+<p>C'est donc ce concile qu'il faut attribuer l'tablissement
+fixe et permanent du tribunal de l'inquisition.
+On en commena aussitt les procdures, et le cardinal-lgat
+fit examiner durant l'assemble tous ceux
+qui taient les plus suspects. Pour y mieux russir, il
+fit rhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hrtique
+revtu, qui s'tait converti volontairement, afin
+de se servir de son tmoignage contre ses complices.
+Cette recherche, ou <em>inquisition</em>, fut tablie en telle sorte
+que les vques entendirent chacun sparment un
+<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+certain nombre de tmoins, que Foulques, vque de
+Toulouse, leur administra; et aprs avoir reu leurs dpositions,
+ils en remirent les actes entre les mains de
+ce prlat, pour les conserver et y avoir recours en cas
+de besoin; ils expdirent ainsi cette affaire beaucoup
+plus vite. On entendit d'abord ceux qui taient rputs
+catholiques, et ensuite ceux dont la foi tait plus suspecte;
+mais ces derniers convinrent ensemble de ne
+rien rvler qui pt leur causer du prjudice; aussi
+cette procdure fut-elle entirement inutile. Quelques-uns,
+plus prudents, prvoyant qu'ils seraient dnoncs,
+prvinrent les informations, s'avourent coupables, et
+demandrent pardon au lgat, qui leur fit grce. Il
+la refusa aux autres, et les ayant forcs comparatre,
+ils furent traits durement. Enfin, quelques autres
+eurent recours aux voies de droit, et demandrent
+qu'on leur dclart les noms de ceux qui avaient dpos
+contre eux, afin d'examiner s'ils n'avoient pas
+quelque sujet de rcusation et s'ils n'taient pas de leurs
+ennemis. Ils suivirent le lgat jusqu' Montpellier pour
+l'engager leur accorder cette demande; mais ce prlat,
+craignant que les accuss n'entreprissent sur la vie
+de leurs dlateurs, luda leurs instances et leur fit voir
+seulement en gnral la liste de tous les tmoins; or,
+comme ils ignoraient ceux qui les avaient chargs, ils
+n'osrent en rcuser aucun en particulier, se dsistrent
+de leurs poursuites et se soumirent enfin ses
+ordres.</p>
+
+<p>1232. Le pape Grgoire IX inform que plusieurs
+hrtiques de la province, aprs avoir abjur leurs erreurs,
+les avoient reprises, crivit au roi et le pria d'avertir
+Raymond, comte de Toulouse, de n'avoir aucun
+commerce avec eux; et sous prtexte que les vques
+taient dtourns par diverses occupations, il commit,
+<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+au mois d'avril de l'an 1233, aux frres Prcheurs<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">&nbsp;[187]</a>
+l'exercice de l'inquisition contre les hrtiques, dans
+le Toulousain et le reste du royaume, et spcialement
+dans les provinces de Bourges, Bordeaux, Narbonne,
+Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de
+procder par sentence contre les accuss. Il recommanda
+les frres Prcheurs tous les prlats du
+royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et tous
+les autres comtes, vicomtes, barons et snchaux de
+France, et tous les barons d'Aquitaine, les priant de
+favoriser ces religieux dans l'excution de leur commission.
+En consquence, l'vque de Tournay, lgat
+du saint-sige, tablit Toulouse deux religieux de
+l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frre Pierre Cellani
+et frre Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers
+inquisiteurs de leur ordre dans cette ville. Il en
+tablit de mme dans chacune des principales villes o
+ils avaient des couvents, comme Montpellier, Carcassonne,
+Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-l, ces religieux
+rigrent en France, mais surtout Toulouse et
+ Carcassonne, un tribunal, qui a dur pendant plusieurs
+sicles, et auquel ils firent citer non-seulement
+tous ceux qui leur furent dnoncs comme hrtiques
+ou suspects d'hrsie, mais encore tous ceux qui
+toient accuss de sortilge, de magie, de malfice, de
+judasme, etc. Ils suivirent une procdure qui leur
+toit propre dans les divers jugements qu'ils rendirent;
+et ou ils livrrent les accuss au bras sculier pour
+tre brls vifs, ou ils les condamnrent tre renferms
+pour toujours dans des prisons particulires, ou,
+enfin, ils se contentrent de leur imposer des pnitences
+laborieuses, suivant qu'ils toient plus ou moins coupables.
+<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+L'usage de renfermer dans une prison perptuelle
+ceux qui toient convaincus d'hrsie ou les relaps
+fut alors tabli dans le pays. Entre les hrtiques
+qui furent pris Toulouse, on se saisit de leur principal
+chef, nomm <em>Vigorosus de Baconia</em>, qui fut
+brl vif.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Dom Vaissette</span>, <cite>Histoire gnrale de Languedoc</cite>, t. 3,
+p. 395.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA CROISADE D'ENFANTS.<br />
+<span class="medium">1212-1213.</span></h2>
+</div>
+
+<p>L'expdition d'outre-mer entreprise vers 1212, et
+compose d'enfants, si elle n'est pas un des vnements
+les plus marquants de l'histoire des croisades, n'en
+parat pas un des moins extraordinaires...</p>
+
+<p>Il parat que les croiss appartenaient deux nations
+et formrent deux troupes qui suivirent une route
+oppose. Les uns, partis de l'Allemagne, traversrent
+la Saxe, les Alpes, et arrivrent jusqu'aux bords de la
+mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci,
+rassembls aux environs de Paris, traversrent la
+Bourgogne et arrivrent Marseille, lieu de leur embarquement.</p>
+
+<p>Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges,
+furent employs pour soulever cette jeunesse et
+la mettre en mouvement. On rapportait, selon Vincent
+de Beauvais<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">&nbsp;[188]</a>, que le Vieux de la Montagne, qui avait
+coutume d'lever des <em>Arsacides</em> depuis l'ge le plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la
+libert que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener
+de jeunes garons de la France. L'opinion tait donc
+que ces enfants, tromps par de fausses visions et sduits
+par les promesses des deux clercs, se revtirent du signe
+de la croix.</p>
+
+<p>Le promoteur de la croisade en Allemagne tait un
+certain Nicolas, Allemand de nation. Cette multitude
+d'enfants s'tait persuade, dit Bizarre<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">&nbsp;[189]</a>, l'aide
+d'une fausse rvlation, que la scheresse serait telle
+cette anne que les abmes de la mer se trouveraient
+sec; et elle tait venue Gnes dans l'intention de se
+rendre Jrusalem en suivant le lit aride de la Mditerrane.</p>
+
+<p>La composition de ces troupes rpondait parfaitement
+ ces moyens de sduction. On y voyait des enfants
+de tout ge, de toute condition, mme de tout
+sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans;
+ils se mettaient en route des villes et des villages, sans
+chefs, sans guides, sans aucune provision, ayant la
+bourse vide. En vain leurs parents, leurs amis, cherchaient
+ les retenir, en leur montrant la folie d'une
+telle expdition; la captivit dans laquelle on les condamnait
+redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou
+s'ouvrant une issue travers les murs, ils parvenaient
+ s'chapper et allaient rejoindre leurs bandes respectives.
+Si on les interrogeait sur le but de leur voyage,
+ils rpondaient qu'ils allaient visiter les lieux saints<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">&nbsp;[190]</a>.
+Quoiqu'un plerinage commenc sous de semblables
+auspices, marqu de toutes sortes d'excs, dt tre un
+objet de scandale plutt que d'dification, il y eut des
+<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
+gens assez peu senss pour y voir un effet de la toute-puissance
+de Dieu; des hommes, des femmes quittrent
+leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux
+troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut;
+d'autres leur fournirent de l'argent et des vivres, pensant
+aider des mes inspires de Dieu et guides par
+les sentiments d'une vive pit. Le pape, instruit de
+leur marche, dit en gmissant: Ces enfants nous reprochent
+d'tre plongs dans le sommeil, tandis qu'ils
+volent la dfense de la Terre Sainte. Si des hommes
+prvoyants, parmi le clerg, blmaient ouvertement
+cette expdition, on donnait l'incrdulit et l'avarice
+pour motif de leurs censures; et afin d'viter le mpris
+public, la sagesse tait condamne au silence.</p>
+
+<p>Cependant l'vnement fit voir que tout ce que
+l'homme entreprend sans raison n'obtient point une
+heureuse issue; et bientt, dit l'vque Sicard<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">&nbsp;[191]</a>, cette
+multitude disparut tout entire. Mais il faut soigneusement
+distinguer ici le sort des croiss allemands et
+franais; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger
+vers l'Italie.</p>
+
+<p>Il suffisait de porter le signe de la croix pour tre
+admis dans la croisade; si la surveillance des princes et
+des prlats, dans les expditions diriges par la puissance
+ecclsiastique et sculire, ne parvenait point
+en carter les hommes de mauvaises m&oelig;urs, quelle espce,
+de gens ne devait point recler une runion
+forme sans aucun soin, et dont la plupart des membres
+fuyaient, comme l'enfant prodigue, la maison paternelle,
+pour se livrer sans contrainte leurs penchants
+vicieux? Aussi, le rcit de Godefroi le Moine<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">&nbsp;[192]</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+ne doit-il point nous tonner, lorsqu'il rapporte que des
+voleurs se mlrent parmi les plerins allemands et disparurent
+aprs les avoir dpouills de leurs bagages et
+des dons que les fidles leur distribuaient. Un de ces
+voleurs ayant t reconnu Cologne, termina ses jours
+sur la potence. A ce premier malheur se joignit une
+foule de maux, rsultat ncessaire de l'imprvoyance
+des croiss. La fatigue d'une longue route, la chaleur,
+le besoin, en moissonnrent une grande partie. De
+ceux qui arrivrent en Italie, les uns se dispersrent
+dans les campagnes, et, dpouills par les habitants,
+ils furent rduits en servitude; d'autres, au nombre de
+sept mille, se prsentrent devant Gnes. D'abord le
+snat leur permit de sjourner six ou sept jours dans la
+ville; mais, rflchissant ensuite sur l'inutilit de leur
+entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportt
+la disette, apprhendant surtout que Frdric, qui tait
+alors en rbellion contre le saint-sige et en guerre
+avec Gnes, ne profitt de cette circonstance pour exciter
+quelque tumulte, il ordonna aux croiss de s'loigner
+de la ville. Cependant une opinion reue du
+temps de Bizarre tait que la rpublique accorda le
+droit de cit plusieurs de ces jeunes Allemands, distingus
+par l'clat de leur naissance; ils acquirent par
+la suite une telle considration qu'ils entrrent dans
+l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le mme
+historien, que tirent leur origine plusieurs familles encore
+existantes de nos jours, parmi lesquelles on distingue
+la maison des Vivaldi. Les autres, reconnaissant
+trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays;
+et ces croiss, qu'on avait vus s'avancer par troupes
+nombreuses, en rptant des chants propres les animer,
+revinrent isolment, dpouills de tout, marchant
+les pieds nus, prouvant les angoisses de la faim,
+<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+et servant de drision la population des villes et des
+campagnes.</p>
+
+<p>Les croiss de France prouvrent un sort peu
+prs semblable: une faible partie revint; le reste prit
+dans les flots ou devint un objet de spculation pour
+deux ngociants de Marseille. Hugues de Fer et Guillaume
+Porc, c'taient leurs noms, faisaient avec les
+Sarrasins un grand commerce, dont la vente des jeunes
+garons formait une branche considrable. L'occasion
+d'un trafic avantageux ne pouvait tre plus favorable;
+ils offrirent donc aux plerins qui arrivrent Marseille
+de les transporter en Orient, sans aucune rtribution,
+donnant cet acte de gnrosit la pit pour
+motif. Cette proposition fut accepte avec joie, et sept
+vaisseaux chargs de ces plerins vogurent vers les
+ctes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation,
+lorsque les btiments taient parvenus en face de l'le
+Saint-Pierre, prs la Roche-du-Reclus, une tempte violente
+s'leva, et la mer engloutit deux de ces navires
+et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq autres
+parvinrent Alexandrie, et les jeunes croiss furent
+tous vendus aux Sarrasins ou des marchands d'esclaves<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">&nbsp;[193]</a>.
+Le calife en acheta quarante pour sa part,
+qui tous taient dans les ordres, et les fit lever avec
+soin, dans un lieu spar; douze autres prirent martyrs,
+n'ayant point voulu renoncer la religion.
+Aucun d'eux, au dire d'un des clercs levs par le calife,
+et qui recouvra par la suite sa libert, n'embrassa
+le culte de Mahomet; tous, fidles la religion de leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
+pres, la pratiqurent constamment dans les larmes
+et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant
+form plus tard le projet d'assassiner Frdric, furent
+dcouverts, et prirent d'une mort honteuse, ainsi que
+trois Sarrasins leurs complices, trouvant dans cette fin
+misrable le juste salaire de leur trahison.</p>
+
+<p>Par la suite, le pape Grgoire IX fit lever une glise
+dans l'le de Saint-Pierre, en l'honneur des naufrags,
+et institua douze canonicats pour la desservir. On montrait
+encore du temps d'Albric le lieu o avaient t
+ensevelis les cadavres que la mer avait rejets sur ses
+bords.</p>
+
+<p>Quant aux croiss qui survcurent tant de calamits
+et restrent en Europe, le pape ne voulut pas les
+relever de leurs v&oelig;ux, l'exception toutefois de quelques
+vieillards ou infirmes; le reste fut oblig de s'acquitter
+du plerinage dans l'ge de maturit, ou le racheta
+par des aumnes.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Jourdain</span>, <cite>Lettre M. Michaud</cite>, dans <cite>l'Histoire des
+Croisades</cite>, t. 3, p. 605.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>MME SUJET.<br />
+<span class="medium">1213.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Dans le cours de cette mme anne, pendant l't
+qui suivit, une chose trange et inoue se passa en
+France. Possd par l'ennemi du genre humain, un
+enfant, vritablement enfant par son ge, et d'une
+naissance tout fait obscure, se mit parcourir les
+villes et les chteaux du royaume de France, comme
+s'il et t inspir de Dieu; il chantait en mesure dans
+le langage franais: Seigneur Jsus-Christ, rends-nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
+ta sainte croix; et il ajoutait plusieurs autres invocations.
+Lorsque les autres enfants de son ge le
+voyaient et l'entendaient, ils le suivaient en foule. On
+et dit que les prestiges du diable leur faisaient perdre
+la tte; ils abandonnaient pres, mres, nourrices et
+amis, et se mettaient chanter la mme chose, et sur
+le mme ton que leur chef. On ne pouvait les garder
+sous clef (ce qui est tonnant dire), et les prires de
+leurs parents n'avaient aucun effet sur eux; rien ne
+russissait les empcher de suivre leur guide vers la
+mer Mditerrane, comme s'ils allaient la traverser;
+ils s'avanaient processionnellement en chantant et en
+modulant leur refrain; aucune ville ne pouvait les
+contenir, tant ils taient nombreux. Leur chef tait
+plac sur un char orn de draperies; il tait entour de
+ses compagnons arms et psalmodiant. La multitude de
+ces enfants tait telle, qu'ils s'crasaient les uns les
+autres en se pressant. Celui d'entre eux qui pouvait
+emporter quelques brins ou quelques fils arrachs aux
+vtements de leur chef, se regardait comme heureux.
+Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
+prirent tous sur la terre ou sur la mer.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>, traduite par M. Huillard-Brholles,
+t. 2, p. 483.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BATAILLE DE BOUVINES.<br />
+<span class="medium">Rcit d'un historien Franais.</span><br />
+<span class="medium">1214.</span></h2>
+</div>
+
+<p>L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que
+le roi Jean exerait ses fureurs dans le pays de l'Anjou,
+l'empereur Othon, gagn par argent au parti du roi
+<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
+Jean, rassembla une arme dans le comt de Hainaut,
+dans un village appel Valenciennes, dans le territoire
+du comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, ses
+frais, le comte de Boulogne, le comte de Salisbury,
+Ferrand lui-mme, le duc de Limbourg, le duc de
+Brabant, dont ledit Othon avait pous la fille, et beaucoup
+d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut,
+de Brabant et de Flandre. Dans le mme temps,
+le roi Philippe, quoique son fils et avec lui dans le
+Poitou la plus grande partie de ses troupes, rassembla
+une arme, se mit en marche, le lendemain de
+la fte de sainte Marie-Madeleine, d'un chteau appel
+Pronne, entra de vive force sur le territoire de Ferrand,
+le traversa en le dvastant droite et gauche
+par des incendies et des ravages, et s'avana ainsi jusqu'
+la ville de Tournay, que les Flamands avaient,
+l'anne prcdente, prise par fourberie et considrablement
+endommage. Mais le roi, y ayant envoy
+une arme avec frre Garin et le comte de Saint-Paul,
+l'avait promptement recouvre.</p>
+
+<p>Othon vint avec son arme vers un chteau appel
+Mortain (ou Mortagne), loign de six milles de Tournay,
+et qui, aprs que cette ville eut t recouvre,
+avait t pris d'assaut et dtruit par ladite arme du roi.
+Le samedi aprs la fte de saint Jacques, aptre et martyr
+du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les
+barons l'en dissuadrent, car ils n'avaient d'autre route
+pour arriver vers eux qu'un passage troit et difficile.
+Ils changrent donc de dessein, et rsolurent de retourner
+sur leurs pas et d'envahir les frontires du
+Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entirement
+cette terre. Le lendemain donc, c'est--dire le
+27 juillet, le roi quitta Tournay pour se diriger vers un
+chteau appel Lille, o il se proposait de prendre du
+<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
+repos avec son arme pendant cette nuit-l. Le mme
+matin, Othon s'loigna avec son arme de Mortain. Le
+roi ne savait pas et ne pouvait croire qu'ils vinssent derrire
+lui. C'est pourquoi le vicomte de Melun s'carta
+de l'arme du roi avec quelques cavaliers arms la
+lgre, et s'avana vers le ct d'o venait Othon. Il fut
+suivi d'un homme trs-brave, d'un conseil sage et admirable,
+prvoyant avec une grande habilet ce qui
+peut arriver, Garin, l'lu de Senlis, que j'ai nomm
+plus haut le frre Garin, car il tait frre profs de
+l'hpital de Jrusalem, et alors, quoique vque de
+Senlis, n'avait pas cess de porter comme auparavant
+son habit de religieux. Ils s'loignrent donc de plus de
+trois milles de l'arme du roi jusqu' ce qu'ils fussent
+arrivs dans un lieu lev, d'o ils purent voir clairement
+les bataillons des ennemis s'avancer prts combattre.
+Le vicomte restant quelque temps en cet endroit,
+l'vque se rendit promptement vers le roi, lui dit que
+les ennemis venaient rangs et prts combattre,
+et lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts
+de chevaliers et les hommes d'armes pied marchant
+en avant, ce qui marquait videmment qu'il y
+aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de s'arrter;
+et ayant convoqu les grands, les consulta sur
+ce qu'il y avait faire. Ils ne lui conseillrent pas beaucoup
+de combattre, mais plutt de s'avancer toujours.</p>
+
+<p>Les ennemis tant arrivs un ruisseau qu'on ne
+pouvait facilement traverser, le passrent peu peu,
+et feignirent, ainsi que le crurent quelques-uns des
+ntres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit
+courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se
+dirigeaient vers Tournay. L'vque tait d'un avis
+contraire, proclamant et affirmant qu'il fallait ncessairement
+<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
+combattre ou se retirer avec honte et dommage.
+Cependant les cris et les assertions du plus grand
+nombre prvalurent. Nous nous avanmes vers un
+pont nomm Bouvines, plac entre un endroit appel
+Sanghin et la ville de Cisoing. Dj la plus grande partie
+de l'arme avait pass le pont, et le roi avait quitt ses
+armes; mais il n'avait pas encore travers le pont, ainsi
+que le pensaient les ennemis, dont l'intention tait,
+s'il l'et travers, ou de tuer sans piti ou de vaincre,
+comme ils l'auraient voulu, ceux qu'ils auraient trouvs
+en de du pont. Pendant que le roi, un peu fatigu
+des armes et du chemin, prenait un lger repos sous
+l'ombre d'un frne, prs d'une glise fonde en l'honneur
+de saint Pierre, voil que des messagers envoys
+par ceux qui taient aux derniers rangs, et se htant
+d'accourir promptement vers lui, annoncrent avec
+de grands cris que les ennemis arrivaient et que dj
+le combat tait presque engag aux derniers rangs; que
+le vicomte [de Melun] et les archers, les cavaliers et
+hommes de pied arms la lgre, ne soutenaient leur
+attaque qu'avec la plus grande difficult et de grands
+dangers, et qu'ils pouvaient peine arrter plus longtemps
+leur fureur et leur imptuosit. A cette nouvelle,
+le roi entra dans l'glise, et adressant au Seigneur une
+courte prire, il ressortit pour revtir de nouveau ses
+armes, et le visage anim, et avec une joie aussi vive que
+si on l'et appel une noce, il saute sur son cheval. Le
+cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit
+partout dans les champs, et les trompettes rsonnent;
+les cohortes qui avaient dj pass le pont reviennent
+sur leurs pas. On rappelle l'tendard de Saint-Denis,
+qui devait dans les combats marcher la tte de
+tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend
+pas. Le roi, d'une course rapide, se prcipite vers les
+<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
+derniers rangs et se place sur le premier front de la bataille,
+o personne ne s'lance entre lui et les ennemis.</p>
+
+<p>Les ennemis voyant le roi, contre leur esprance,
+revenu sur ses pas, frapps, je crois, comme de stupeur
+et d'pouvante, se dtournrent vers le ct droit du
+chemin par lequel ils venaient, et, s'tendant vers
+l'occident, s'emparrent de la partie la plus leve de
+la plaine, et se tinrent du ct du nord, ayant devant les
+yeux le soleil, plus ardent ce jour-l qu' l'ordinaire. Le
+roi dploya ses ailes du ct contraire, et se tint du ct
+du midi avec son arme qui s'tendait sur une ligne
+dans l'espace immense de la plaine, en sorte qu'ils
+avaient le soleil dos. Les deux armes se tinrent ainsi
+occupant peu prs une mme tendue, et spares
+l'une de l'autre par un espace peu considrable. Au
+milieu de cette disposition, au premier rang tait le roi
+Philippe, aux cts duquel se tenaient Guillaume des
+Barres, la fleur des chevaliers; Barthlmy de Roye,
+homme sage et d'un ge avanc; Gautier le jeune,
+homme prudent et valeureux et sage conseiller; Pierre
+de Mauvoisin, Grard Scropha, tienne de Longchamp,
+Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume
+de Garlande, Henri comte de Bar, jeune d'ge, vieux
+d'esprit, distingu par son courage et sa beaut, qui
+avait succd en la dignit et en la charge de comte
+son pre, cousin germain du roi rcemment mort, et
+un grand nombre d'autres, dont il serait trop long de
+rapporter les noms, tous hommes remarquables par
+leur courage, depuis longtemps exercs la guerre, et
+qui pour ces raisons avaient t spcialement placs
+pour la garde du roi dans ce combat. Du ct oppos se
+tenait Othon au milieu des rangs pais de son arme, qui
+portait pour bannire un aigle dor au-dessus d'un dragon
+attach une trs-longue perche dresse sur un char.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
+Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa ses chevaliers
+cette courte et modeste harangue: Tout notre
+espoir, toute notre confiance sont placs en Dieu. Le roi
+Othon et son arme, qui sont les ennemis et les destructeurs
+des biens de la sainte glise, ont t excommunis
+par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour
+leur solde est le produit des larmes des pauvres et du
+pillage des glises de Dieu et des clercs. Mais nous,
+nous sommes chrtiens; nous jouissons de la communion
+et de la paix de la sainte glise; et quoique pcheurs,
+nous sommes runis l'glise de Dieu, et nous
+dfendons selon notre pouvoir les liberts du clerg.
+Nous devons donc avec confiance nous attendre la misricorde
+de Dieu, qui malgr nos pchs nous accordera
+la victoire sur ses ennemis et les ntres. A ces
+mots, les chevaliers demandrent au roi sa bndiction;
+ayant lev la main, il invoqua pour eux la bndiction
+du Seigneur; aussitt les trompettes sonnrent, et ils
+fondirent avec ardeur sur les ennemis, et combattirent
+avec un courage et une imptuosit extrmes.</p>
+
+<p>En ce moment se tenaient en arrire du roi, non loin
+de lui, le chapelain qui a crit ces choses et un clerc.
+Ayant entendu le son de la trompette, ils entonnrent
+le psaume: <cite>Bni soit le Seigneur qui est ma force, qui
+instruit mes mains aux combats</cite>, jusqu' la fin; ensuite:
+<cite>O Dieu, levez-vous</cite>, jusqu' la fin; et: <cite>Seigneur, le roi
+se rjouira dans votre force</cite>, jusqu' la fin; et ils les
+chantrent comme ils purent, car les larmes s'chappaient
+de leurs yeux, et les sanglots se mlaient
+leurs chants. Ils rappelaient Dieu, avec une sincre
+dvotion, l'honneur et la libert dont jouissait son
+glise par le pouvoir du roi Philippe, et le dshonneur
+et les outrages qu'elle souffrait et souffre encore
+de la part d'Othon et du roi Jean, par les dons duquel
+<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
+tous ces ennemis, excits contre le roi<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">&nbsp;[194]</a>, osaient dans
+son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc
+ne fut pas du ct o se trouvait le roi; car avant qu'il en
+vnt aux mains on combattait l'aile droite, droite du
+roi, sans qu'il le st, je crois, contre Ferrand et les
+siens. Le premier front des combattants tait, comme
+nous l'avons dit, tendu en ligne droite, et occupait
+dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'vque
+tait dans cet endroit, non pour combattre, mais pour
+exhorter les hommes d'armes et les animer pour l'honneur
+de Dieu, du royaume et du roi, et pour leur propre
+salut; il voulait exciter surtout le trs-noble Eudes
+duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que
+quelques-uns souponnaient d'avoir quelquefois favoris
+les ennemis, raison de quoi il dit lui-mme
+l'vque que ce jour-l il serait un bon tratre. Matthieu
+de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean comte de
+Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en
+outre cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne,
+tous ces combattants avaient t rangs dans un seul
+bataillon par l'vque, qui mit aux derniers rangs quelques-uns
+qui taient la tte et qu'il savait de peu de
+courage et d'ardeur. Il plaa sur un seul et premier
+rang ceux de la bravoure et de l'ardeur desquels il tait
+sr, et leur dit: Le champ est vaste, tendez-vous en
+ligne droite travers la plaine, de peur que les ennemis
+ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un chevalier
+se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous
+de manire que vous puissiez tous combattre comme
+d'un seul front. A ces mots, ledit vque, d'aprs le
+<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
+conseil du comte de Saint-Paul, lana en avant cent cinquante
+hommes d'armes cheval pour commencer le
+combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent
+les ennemis un peu troubls et en dsordre.</p>
+
+<p>Les Flamands, qui taient les plus ardents au combat,
+s'indignrent d'tre attaqus d'abord par des hommes
+d'armes et non par des chevaliers. Ils ne bougrent pas
+de leur place; mais les ayant attendus, ils les reurent
+vigoureusement, turent les chevaux de presque tous,
+les accablrent d'un grand nombre de blessures, mais
+n'en blessrent que deux mort, car c'taient de trs-braves
+hommes d'armes de la valle de Soissons, et ils
+combattaient aussi bien pied qu' cheval.</p>
+
+<p>Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux
+courage et comme incapables de crainte, rappelaient
+aux chevaliers les faits de leurs compagnons, aussi peu
+troubls que s'il se ft agi de quelque jeu guerrier. Aprs
+avoir renvers quelques-uns de ces hommes d'armes,
+ils les laissrent de ct et s'avancrent en plaine, ne
+voulant, comme s'il se ft agi de quelque exercice
+d't, combattre qu'avec des chevaliers. Quelques chevaliers
+de la troupe de Champagne, d'une valeur aussi
+grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs
+lances brises, ils tirrent leurs pes et redoublrent les
+coups; mais Pierre de Remi tant survenu avec ceux
+qui taient dans le mme bataillon, Gautier de Ghistelle
+et Buridan furent emmens par force prisonniers. Ils
+avaient avec eux un chevalier nomm Eustache de Maquilin,
+qui vocifrait avec un grand orgueil: <em>Mort aux
+Franais! Mort aux Franais!</em> Les Franais l'entourrent,
+et l'un d'eux l'ayant saisi, et prenant sa tte entre
+son coude et sa poitrine, arracha son casque de sa tte;
+un autre lui fourrant un couteau entre le menton et la
+cuirasse par le gosier et la poitrine, le fora de subir
+<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
+avec horreur la mort dont il menaait grands cris les
+Franais. Sa mort et la prise de Gautier et Buridan
+accrurent l'audace des Franais; et comme certains de
+la victoire, rejetant toute crainte, ils firent usage de
+toutes leurs forces.</p>
+
+<p>Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une lgret gale
+ celle d'un aigle qui fond sur des colombes, suivit les
+hommes d'armes envoys, comme nous l'avons dit, par
+l'vque. A la tte de ses chevaliers qu'il avait choisis
+excellents, il pntra au milieu des ennemis et traversa
+leurs rangs avec une agilit merveilleuse, donnant et
+recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant
+indiffremment hommes et chevaux, et ne prenant personne;
+il revint ainsi travers une autre troupe d'ennemis
+et en enveloppa un trs-grand nombre comme dans
+un filet. Il fut suivi avec une aussi grande imptuosit
+par le comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency
+avec les siens, le duc de Bourgogne lui-mme, entour
+d'un grand nombre de braves chevaliers, et la troupe
+de Champagne. L s'engagea des deux cts un combat
+admirable. Le duc de Bourgogne, trs-corpulent et d'une
+complexion flegmatique, fut jet terre, et son cheval
+fut tu par les ennemis. On se pressa autour de lui, et
+les bataillons des Bourguignons l'entourrent. On lui
+amena un autre cheval; le duc, relev de terre
+par les mains des siens, monte sur son cheval, agite
+son pe dans sa main, dit qu'il veut venger sa chute,
+et se prcipite avec fureur sur les ennemis. Il n'examine
+pas qui se prsente lui, mais il venge sa chute
+sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux
+avait tu son cheval. L combattait le vicomte de Melun,
+qui faisait des prodiges de valeur, ayant dans
+son bataillon de trs-braves chevaliers. De mme que le
+comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis d'un ct, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
+enfona, et revint travers leurs rangs par un autre ct.
+L, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son
+bouclier, sa cuirasse et sa cuisse transpercs par la lance
+d'un Flamand, et demeura clou sa selle et son cheval,
+en sorte que lui et le cheval tombrent terre. Hugues
+de Malaunaye fut renvers terre, ainsi que beaucoup
+d'autres dont les chevaux furent tus, et qui se relevant
+avec force, combattirent aussi vigoureusement
+pied qu' cheval.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Paul, fatigu des coups qu'il avait
+reus comme de ceux qu'il avait ports, s'loigna un
+peu de ce carnage, et prit un lger repos. Ayant le
+visage tourn vers les ennemis, il vit un de ses chevaliers
+entour par eux. Comme il n'y avait aucun accs
+vers lui pour le dlivrer, quoiqu'il n'et pas encore repris
+haleine, pour pouvoir traverser avec moins de
+danger le bataillon serr des ennemis, il se courba sur
+le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux bras,
+et, pressant son cheval des perons, il fondit sur le bataillon
+des ennemis et parvint travers leurs rangs jusqu'
+son chevalier. L, se redressant, il tira son pe,
+dispersa merveilleusement tous les ennemis qui l'entouraient;
+et ainsi par une audace ou une tmrit admirable,
+et son grand pril, il dlivra son chevalier de
+la mort, et s'chappant des mains des ennemis, il se
+retira dans son bataillon. Ceux qui en avaient t tmoins
+affirmrent qu'il avait t un moment en un tel
+danger que douze lances la fois l'avaient frapp sans
+pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever
+de dessus la selle. Aprs s'tre un peu repos, il se prcipita
+de nouveau au milieu des ennemis avec ses chevaliers,
+qui avaient pris haleine pendant ce temps-l.</p>
+
+<p>La victoire ayant pendant quelque temps voltig
+d'une aile douteuse d'un ct l'autre, comme ce combat
+<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
+si anim durait dj depuis trois heures, tout le
+poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand et les
+siens; alors, accabl de blessures et renvers terre, il
+fut emmen prisonnier avec un grand nombre de ses
+chevaliers. Presque expirant de la fatigue d'un si long
+combat, il se rendit principalement Hugues de Maroil
+et Jean son frre; tous les autres qui combattaient
+dans cette partie de la plaine furent tus ou pris, ou
+chapprent par une honteuse fuite aux Franais qui
+les poursuivaient.</p>
+
+<p>Pendant ce temps arrivrent avec la bannire de
+Saint-Denis les lgions des communes<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">&nbsp;[195]</a>, qui s'taient
+avances presque jusqu'aux maisons. Elles accoururent
+le plus promptement possible vers l'arme du roi, o
+elles voyaient la bannire royale, qui se distinguait par
+les fleurs de lis et que portait ce jour-l Galon de Montigny,
+chevalier trs-valeureux, mais peu fortun. Les
+communes tant donc arrives, principalement celles
+de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de Compigne et
+d'Arras, pntrrent dans les bataillons des chevaliers
+et se placrent devant le roi lui-mme. Mais ceux de
+l'arme d'Othon, qui taient des hommes d'un courage
+et d'une audace extrmes, les repoussrent incontinent
+vers le roi, et les ayant un peu disperses parvinrent
+presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui
+taient dans l'arme du roi marchrent en avant, et
+laissant derrire eux le roi, pour lequel ils concevaient
+quelque crainte, s'opposrent Othon et aux siens,
+qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient que le
+roi seul. Pendant qu'ils taient devant et arrtaient par
+<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
+leur admirable courage la fureur des Teutons, des
+hommes de pied entourrent le roi et le jetrent bas
+de son cheval avec des crochets et des lances minces; et
+s'il n'et t protg par la main de Dieu et par une
+armure incomparable, ils l'eussent certainement tu.
+Un petit nombre de chevaliers qui taient rests avec lui,
+ledit Galon, qui abaissant souvent sa bannire demandait
+du secours, et surtout Pierre Tristan, qui descendant
+lui-mme de son cheval se jeta au-devant des coups qui
+menaaient le roi, renversrent, dispersrent et turent
+ces hommes de pied; et le roi lui-mme se relevant plus
+vite qu'on ne l'esprait, sauta sur un cheval avec une
+tonnante lgret.</p>
+
+<p>On combattit donc des deux cts avec un courage admirable,
+et un grand nombre d'hommes de guerre
+furent renverss. Devant les yeux mmes du roi fut tu
+tienne de Longchamp, chevalier valeureux et d'une
+fidlit intacte, qui reut un coup de couteau dans la
+tte par la visire de son casque; car les ennemis se
+servaient d'une espce d'arme tonnante et inconnue
+jusqu' prsent; ils avaient de longs couteaux minces
+et trois tranchants, qui coupaient galement de chaque
+tranchant depuis la pointe jusqu' la poigne, et ils s'en
+servaient en guise d'pe. Mais, par l'aide de Dieu, les
+pes des Franais et leur infatigable courage l'emportrent.
+Ils repoussrent toute l'arme d'Othon, et parvinrent
+jusqu' lui, au point que Pierre de Mauvoisin,
+chevalier plus puissant par les armes, en quoi il surpassait
+tous les autres, que par la sagesse, saisit son
+cheval par la bride; mais comme il ne pouvait le tirer
+del foule dans laquelle il tait press, Grard Scropha
+lui frappa la poitrine d'un couteau qu'il tenait nu dans
+la main. N'ayant pu le blesser, cause de l'paisseur
+des armures impntrables qui dfendent les chevaliers
+<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
+de notre temps, il ritra son coup; mais ce second coup
+porta sur la tte du cheval, qui la portait droite et leve.
+Le couteau, pouss avec une force merveilleuse,
+entra par l'&oelig;il du cheval dans sa cervelle. Le cheval
+bless mort se cabra et tourna la tte vers le ct d'o
+il tait venu. Ainsi l'empereur montra le dos nos chevaliers
+et s'loigna de la plaine, quittant et abandonnant
+au pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux
+siens: Vous ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui. Il
+tait dj un peu en avant, lorsque son cheval s'abbatit;
+on lui amena aussitt un cheval frais; il le monta et se mit
+ fuir promptement. Dj en effet il ne pouvait plus soutenir
+davantage la valeur de nos chevaliers, car deux fois
+le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui
+avait chapp par la vitesse de son cheval et par le
+grand nombre de ses chevaliers qui pendant que leur
+empereur fuyait combattaient merveilleusement, au
+point qu'ils renversrent terre le chevalier des Barres,
+qui s'tait avanc plus que les autres. Gautier le jeune,
+Guillaume de Garlande, Barthlemy de Roye, et d'autres
+qui taient avec eux, dont les lances brises et les pes
+toutes sanglantes attestaient la bravoure, tant, dit-on,
+des hommes prudents, ne jugrent pas bon de laisser
+loin d'eux le roi, qui les suivait d'un pas gal; c'est
+pourquoi ils ne s'taient pas autant avancs que le chevalier
+des Barres, qui, dmont et entour d'ennemis, se
+dfendait selon sa coutume avec une admirable valeur.
+Cependant, comme un homme seul ne peut rsister
+ une multitude, il et t pris ou tu si Thomas de
+Saint-Valery, homme brave et fort la guerre, ne fut
+survenu avec sa troupe, compose de cinquante chevaliers
+et deux mille hommes de pied. Il dlivra le chevalier
+des Barres des mains des ennemis, ainsi que me
+l'a racont quelqu'un qui y tait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
+Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, trs-brave
+chevalier, le comte Othon de Tecklenbourg, le
+comte Conrad de Dortmund et Grard de Randeradt,
+avec d'autres chevaliers trs-valeureux, que l'empereur
+avait choisis spcialement, cause de leur minente
+bravoure, pour tre ses cts dans le combat, combattaient
+pendant que l'empereur fuyait, et renversaient
+et blessaient les ntres. Cependant les ntres
+l'emportrent, car les deux comtes ci-dessus nomms
+furent pris, ainsi que Bernard et Grard; le char fut
+mis en pices, le dragon bris, et l'aigle, les ailes arraches
+et rompues, fut port au roi. Le comte de Boulogne
+ne cessa pas de combattre depuis le commencement
+de la bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit
+comte avait employ un artifice admirable; il s'tait
+fait comme un rempart d'hommes d'armes trs-serrs
+sur deux rangs, en forme de tour, l'instar d'un chteau
+assig, o il y avait une entre comme une porte
+par laquelle il entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre
+haleine ou quand il tait press par les ennemis;
+et il eut souvent recours ce moyen.</p>
+
+<p>Le comte Ferrand et l'empereur lui-mme, comme
+nous l'avons ensuite appris des prisonniers, avaient
+jur de ngliger tous les autres bataillons pour s'avancer
+vers celui du roi Philippe, et de ne point dtourner
+leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne
+l'eussent tu, parce que si le roi (Dieu nous en prserve)
+et t tu ils espraient triompher plus facilement
+du reste de l'arme. C'est cause de ce serment
+qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec le
+roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer s'avancer
+vers lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a
+dit, les Champenois lui fermrent le chemin. Renaud
+comte de Boulogne, ngligeant tous les autres, parvint
+<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
+au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme
+il tait prs de lui, respectant, je crois, son seigneur, il
+s'loigna et combattit avec Robert comte de Dreux, qui
+n'tait pas loin du roi, dans un bataillon trs-pais.
+Mais Pierre comte d'Autun, parent du roi, combattait
+vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe,
+ douleur! parent, du ct de sa mre, de la femme de
+Ferrand, ft dans le parti des ennemis du roi; car les
+yeux de ces ennemis taient aveugls un tel point qu'un
+grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils eussent dans notre
+parti leurs frres, leurs beaux-frres, leurs beaux-pres
+et leurs parents, sans respect pour leur seigneur sculier
+et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans
+une guerre injuste, attaquer ceux qu'ils taient tenus,
+au moins par le droit naturel, de respecter et de chrir.</p>
+
+<p>Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battt ainsi avec
+bravoure, avait beaucoup conseill de ne pas combattre,
+connaissant l'imptuosit et la valeur des Franais.
+C'est pourquoi l'empereur et les siens le regardaient
+comme tratre, et l'eussent mis dans les fers s'il n'et
+consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on
+rapporte qu'il dit Hugues de Boves: Voil ce combat
+que tu conseillais et dont je dissuadais. Tu fuiras
+comme un lche, tandis que moi, je combattrai, au
+pril de ma tte, et je serai pris ou tu. A ces mots,
+il s'avana vers le lieu du combat qui lui tait destin,
+et se battit, ainsi qu'on l'a dit, plus longtemps et plus
+vaillamment qu'aucun de ceux qui taient prsents.</p>
+
+<p>Cependant les rangs du parti d'Othon s'claircissaient,
+pendant que lui-mme, et un des premiers, tait en
+fuite. Le duc de Louvain, le duc de Limbourg, Hugues
+de Boves, et d'autres, par centaines, par cinquantaines
+et par troupes de diffrents nombres, s'abandonnrent
+ une honteuse droute. Cependant le comte de Boulogne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
+combattant encore, ne pouvait s'arracher du
+champ de bataille quoiqu'il ne ft aid que de six chevaliers
+qui ne voulant pas l'abandonner combattirent
+avec lui jusqu' ce qu'un homme d'armes, Pierre de
+Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval
+avait t tu par les ennemis et qui combattait pied,
+s'approcha dudit comte, et levant la couverture du cheval,
+lui enfona son pe dans le ventre jusqu' la garde.
+Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la bride
+et l'entrana malgr lui hors du combat. Ils furent poursuivis
+par les deux frres Quenon et Jean de Condune,
+braves chevaliers, qui renversrent le chevalier du
+comte, dont le cheval tomba aussitt en cet endroit. Le
+comte demeura ainsi renvers, ayant la cuisse droite
+sous le cou de son cheval dj mort, position dont on
+ne put qu' grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et
+Gautier Desfontaines et Jean de Rouvray. Pendant qu'ils
+se disputaient entre eux pour savoir qui appartiendrait
+la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses
+chevaliers. C'tait un chevalier haut de taille, trs-beau
+de figure, mais en qui le courage et le c&oelig;ur ne rpondaient
+nullement la beaut du corps, car dans cette bataille
+il n'avait encore de tout le jour combattu avec
+personne. Cependant il se disputait avec les autres qui
+retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie
+s'attirer quelque louange; et il l'et emport si l'vque
+ne ft arriv. Le comte l'ayant reconnu se rendit
+lui, et le pria seulement de lui sauver la vie. Un certain
+garon, fort de corps et d'un grand courage, nomm
+Comot, tant en cet endroit, avait tir son pe, et enlevant
+au comte son casque, lui avait fait une trs-forte
+blessure la tte, et pendant que les chevaliers se disputaient,
+comme on l'a dit, il voulut lui plonger son couteau
+dans les parties infrieures; mais comme ses bottes
+<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
+taient cousues la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver
+d'endroit pour le blesser. Le comte s'effora de se relever,
+mais ayant vu non loin de l Arnoul d'Oudenarde,
+chevalier trs-valeureux, se hter avec quelques cavaliers
+de venir son secours, il feignit de ne pouvoir se soutenir
+sur ses pieds, et retombant de lui-mme par terre,
+il attendit qu'on vnt le dlivrer. Mais ceux qui taient
+l, le frappant de coups plusieurs reprises, le forcrent,
+bon gr mal gr, de monter sur un roussin. Arnoul
+et ceux qui l'accompagnaient furent pris.</p>
+
+<p>Pendant que tous les cavaliers ou s'taient chapps
+par la fuite du champ de bataille, ou taient pris ou
+tus, et qu'ainsi les flancs de l'arme d'Othon demeuraient
+ nu au milieu de la plaine, restaient encore de
+trs-valeureux hommes d'armes pied, les Brabanons
+et d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis
+avaient placs devant eux comme un rempart. Le roi
+Philippe le Magnanime, voyant qu'ils tenaient encore,
+envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, homme noble,
+recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettr.
+tant bien mont, quoiqu'il ft dj un peu fatigu
+de combattre la tte des fidles hommes de sa terre,
+montant au nombre de cinquante cavaliers et de deux
+mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une grande
+imptuosit et les massacra presque tous. Chose merveilleuse,
+lorsque aprs cette victoire Thomas compta
+le nombre des siens, il n'en trouva de moins qu'un
+seul, qu'on chercha aussitt et qu'on trouva au milieu
+des morts. Il fut port dans le camp. Dans l'espace
+de peu de jours, des mdecins gurirent ses blessures
+et le rendirent la sant. Le roi ne voulut pas que
+les siens poursuivissent les fuyards pendant plus
+d'un mille, cause du peu de connaissance qu'ils
+avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur
+<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
+que par quelque hasard les hommes puissants retenus
+prisonniers ne s'chappassent ou ne fussent arrachs
+des mains de leurs gardes. C'tait surtout cette crainte
+qui le tourmentait. Ayant donc donn le signal, les
+trompettes sonnrent le rappel, et les bataillons retournrent
+au camp remplis d'une grand joie.</p>
+
+<div class="author">
+<p class="work"><span class="smcap">Guillaume Le Breton</span>, <cite>Vie de Philippe-Auguste</cite>, traduite par
+M. Guizot, dans la Collection des Mmoires relatifs
+l'histoire de France depuis la fondation de la monarchie
+franaise jusqu'au treizime sicle, 30 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p>Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un historien de
+quelque mrite, qui continua l'histoire de Philippe-Auguste par Rigord. Il
+est aussi l'auteur d'une chronique en vers latins, <cite>La Philippide</cite>, consacre
+ l'histoire de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 1170
+et mourut aprs 1226.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BATAILLE DE BOUVINES.<br />
+<span class="medium">Rcit d'un historien anglais.</span></h2>
+</div>
+
+<p>A cette poque, l'arme du roi d'Angleterre, qui guerroyait
+en Flandre, se livrait ses dvastations avec
+tant de succs, qu'aprs avoir ravag plusieurs provinces
+elle pntra sur le territoire du Ponthieu et le
+dsola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient
+partie de cette expdition taient de vaillants hommes,
+fort expriments dans la guerre, tels que Guillaume
+comte de Hollande, Regnauld ancien comte de Boulogne,
+Ferrand comte de Flandre, et Hugues de Boves,
+intrpide chevalier, mais cruel et superbe, qui svissait
+contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'pargnait
+ni la faiblesse des femmes ni l'innocence des
+petits enfants. Le roi Jean avait tabli pour marchal
+de cette arme Guillaume comte de Salisbury; les chevaliers
+<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
+anglais qui l'accompagnaient devaient combattre
+sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir
+une solde prise sur le fisc. Cette arme tait
+renforce par Othon, empereur des Romains, qui lui
+donnait aide et faveur, et par les troupes que le duc de
+Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous ensemble
+s'acharnaient sur les Franais avec une gale fureur.
+Lorsque la nouvelle de ces dsastres fut parvenue
+aux oreilles de Philippe roi de France, il fut saisi de
+douleur; car il craignait de n'avoir pas assez de troupes
+pour suffire la dfense de cette partie du territoire,
+ayant envoy rcemment en Poitou, avec une arme
+nombreuse, son fils Louis pour rprimer les incursions
+hostiles du roi d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se
+rptt souvent lui-mme ce proverbe vulgaire:
+Celui qui s'occupe la fois de plusieurs choses a le
+jugement moins net pour chacune, il n'en runit pas
+moins une grande arme, compose de comtes, de barons,
+de chevaliers et sergents, de cavaliers et fantassins,
+et des communes<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">&nbsp;[196]</a> de ses villes et cits. Accompagn
+de ces forces, il se prpara marcher la rencontre
+de ses adversaires. En mme temps il recommanda aux
+vques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de
+rpandre les aumnes, d'adresser des prires Dieu et
+de clbrer les divins mystres pour la conservation de
+son royaume. Ces dispositions tant prises, il partit
+avec son arme pour combattre ses ennemis.</p>
+
+<p>Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'taient
+avancs main arme jusqu'au pont de Bouvines, sur le
+territoire du Ponthieu, dirigea de ce ct ses armes et ses
+tendards. Lorsqu'il fut arriv au pont susdit, il passa la
+rivire (de Marque) avec toute son arme, et se dcida
+<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
+ camper dans ce lieu. En effet, la chaleur tait extrme,
+car le soleil est trs-ardent au mois de juillet. Aussi les
+Franais prirent-ils position prs de la rivire, dont le
+voisinage tait prcieux pour les hommes et pour les
+chevaux. Ils arrivrent audit fleuve un jour de samedi,
+vers le soir; et aprs avoir dispos sur la droite et sur
+la gauche les chariots deux et quatre chevaux, ainsi
+que les autres vhicules qui avaient transport les
+vivres, les armes, les machines et tous les instruments
+de guerre, cette arme plaa de tous cts ses sentinelles
+et passa la nuit en ce lieu.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'arme du
+roi d'Angleterre furent instruits de l'arrive du roi de
+France, ils s'empressrent de tenir conseil, et dcidrent
+unanimement qu'une bataille en plaine serait livre
+aux ennemis; mais comme ce jour-l tait un dimanche,
+les plus sages de l'arme et surtout Regnauld ancien
+comte de Boulogne, dclarrent qu'il tait peu
+sant de livrer bataille dans une si grande solennit,
+et de souiller un si grand jour par l'homicide et l'effusion
+de sang humain. L'empereur Othon se rangea
+cet avis, et dit aussi qu'il ne se rjouirait jamais de
+remporter la victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues
+de Boves s'emporta en imprcations, appela le
+comte Regnault excrable tratre, et lui reprocha les
+terres et les vastes possessions qu'il avait reues de la
+munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on
+diffrait de livrer bataille ce jour-l, ce serait un dommage
+irrparable, qui retomberait sur le roi Jean, et
+qu'on avait toujours lieu de se repentir quand on n'avait
+pas saisi l'occasion favorable. Le comte Regnauld rpondit
+ Hugues, en lui disant d'un air indign: Le jour
+d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidle et
+que c'est toi qui es un tratre; car en ce jour de dimanche
+<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
+je combattrai pour le roi jusqu' la mort, si
+besoin en est, tandis qu'en ce mme jour tu montreras,
+en prenant la fuite la vue de toute l'arme, que tu
+n'es qu'un excrable tratre. Ces paroles injurieuses
+provoques par les paroles semblables de Hugues de
+Boves aigrirent les esprits et rendirent la bataille invitable.
+L'arme courut aux armes, et se rangea audacieusement
+en bataille. Lorsque tous se furent arms,
+les allis se divisrent en trois corps: le premier avait
+pour chefs le comte de Flandre Ferrand, le comte de
+Boulogne Regnauld et le comte de Salisbury Guillaume<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">&nbsp;[197]</a>;
+le second tait conduit par Guillaume comte
+de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabanons;
+le troisime corps de bataille se composait des
+soldats allemands, commands par l'empereur romain
+Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchrent lentement
+ l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons
+franais.</p>
+
+<p>Le roi Philippe voyant que ses adversaires dployaient
+leurs troupes pour une bataille en plaine, fit
+briser le pont qui tait sur les derrires de son arme, afin
+que si par hasard quelques-uns de ses soldats essayaient
+de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un passage
+qu' travers les ennemis eux-mmes. Le roi resta dans
+ses lignes, aprs avoir rang ses troupes dans l'espace
+resserr entre les chariots et les bagages, et l il attendit
+le choc de ses adversaires. Enfin les trompettes
+sonnrent des deux cts, et le premier corps de bataille,
+o taient les comtes dont nous avons parl, se
+prcipita avec tant de violence sur les Franais qu'en
+un moment il rompit leurs rangs et pntra jusqu'
+l'endroit o se tenait le roi de France. Le comte Regnauld,
+<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
+qui avait t dshrit et chass par lui de
+son comt, l'ayant aperu, dirigea sa lance contre lui,
+le jeta terre et s'effora de le tuer en le frappant de
+son pe. Mais un chevalier, qui avec beaucoup d'autres
+avait t commis la garde du roi, se jeta entre lui et
+le comte, et reut le coup mortel. Les Franais voyant
+leur roi dans ce pril accoururent promptement son
+secours, et une troupe nombreuse de chevaliers le replaa,
+quoique avec peine, sur son cheval. Alors la bataille
+s'engagea de tous cts; les pes brillrent en
+tombant comme la foudre sur les ttes couvertes de
+casques, et la mle devint furieuse. Cependant les
+comtes dont nous avons parl, ainsi que le corps de
+bataille qu'ils commandaient, se trouvant trop loigns
+de leurs compagnons, s'aperurent qu'ils avaient perdu
+tout moyen de se dgager; d'o il advint qu'une partie
+de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces suprieures
+des Franais, fut accable sous le nombre, et que
+les comtes susdits, avec la plupart des leurs, furent pris
+et chargs de chanes, aprs avoir dploy la plus louable
+valeur et tu un grand nombre d'ennemis.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient autour du roi
+Philippe, les comtes de Champagne, du Perche et de
+Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs du
+royaume de France, attaqurent leur tour les deux
+autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de
+Boves ainsi que tous ses mercenaires rassembls de ct
+et d'autre. Tandis qu'ils prenaient lchement la fuite,
+les Franais les poursuivirent la pointe de l'pe jusqu'au
+poste qu'occupait l'empereur. Alors tout l'effort
+de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers
+franais l'entourrent, et tchrent ou de le tuer ou de le
+forcer se rendre. Mais lui, arm d'une sorte d'pe aiguise
+d'un seul ct, et en forme de grand couteau,
+<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
+qu'il brandissait deux mains, assnait sur les ennemis
+des coups terribles. Tous ceux qu'il atteignait restaient
+tourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs chevaux.
+Les ennemis, craignant de s'approcher de trop prs,
+turent sous lui trois chevaux coups de lance. Mais toujours
+le louable courage de ses compagnons le replaait
+sur un nouveau cheval, et il reparaissait plus anim
+encore bien se dfendre. Enfin les Franais le laissrent
+aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les
+siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.</p>
+
+<p>Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespre,
+rendit grces Dieu, qui lui avait accord de remporter
+sur ses adversaires un si grand triomphe. Il emmena
+avec lui, chargs de chanes et destins tre enferms
+dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut nomms,
+ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et
+autres. A l'arrive du roi, toute la ville de Paris fut
+illumine de flambeaux et de lanternes, retentit de
+chants, d'applaudissements, de fanfares et de louanges,
+le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des toffes
+de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un
+enthousiasme gnral.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande Chronique</cite>, traduite par M. Huillard-Brholles,
+t. 2, p. 516.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">RVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.<br />
+<span class="medium">1226.</span></h2>
+
+<h3>Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy.</h3>
+</div>
+
+<p>En celluy an meisme que l'enfant fut couronn, Hue
+le conte de la Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
+et Thibaut le conte de Champaigne parlrent
+ensemble et commencirent murmurer contre le jeune
+roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir
+royaume, et que celluy seroit moult fol qui luy obiroit,
+tant comme il fust si jeune. Lors firent aliances
+ensemble et promistrent que il n'obiroient n luy
+n son commandement. Tantost qu'il se furent dpartis,
+le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux
+et deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de
+Buiron<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">&nbsp;[198]</a>, et l'autre Belesme. Le pre saint Loys les
+bailla garder au duc de Bretaingne, pour ce qu'il
+estoit fort et deffensable, quant il ala sur les Albigeois.</p>
+
+<p>Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses
+forteresces et ses chastiaux, et qu'il avoit en son aide
+le conte de la Marche et Thibaut de Champaigne pour
+aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla sa
+mre et ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement
+contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni
+ses chastiaux. Lors manda chevaliers et sergens d'armes,
+et assembla grant ost pour aler l, et se mistrent voie
+pour aler droit la charire de Charcoy<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">&nbsp;[199]</a>.</p>
+
+<p>Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui
+estoit venu en France de par le pape, et Phelippe conte
+de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte de Dreux,
+qui estoit frre au duc<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">&nbsp;[200]</a>. Quant Thibaut le conte de
+Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">&nbsp;[201]</a>
+tant bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa
+<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
+que s'il se tenoit longuement contre le roy que il luy en
+pourroit bien mescheoir; si se parti de ses compagnons
+au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent, et
+s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist pardonner
+son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.</p>
+
+<p>Le roy, qui estoit enfant et dbonnaire, le receut en
+grace et luy pardonna son mautalent. Aprs il manda
+au duc et au conte de la Marche qu'il venissent son
+commandement ou qu'il venissent contre luy bataille:
+et il luy mandrent que volentiers feroient paix
+ luy, mais que il leur donnast jour et lieu l o il
+pourroient parler de paix et de concorde. Quant le roy
+eut o les messages, si leur assigna jour au chastel de
+Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
+ala Chinon, et l les attendit au jour qui estoit establi.
+Mais il ne vindrent n ne contremandrent; si
+les fist semondre derechief; oncques pour ce ne vindrent.
+La tierce fois furent semons et somms. Lors parlrent
+ensemble le conte et le duc, et distrent que
+ceste fois ne pourroient venir chief<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">&nbsp;[202]</a> du roy; si luy
+envoyrent messages, et distrent que volentiers venroient
+parler luy Vendosme, mais qu'il eussent saufaler
+et sauf-venir. Le roy leur octroya; lors vindrent
+Vendosme, et amendrent au roy de leur outrage et de
+leur meffait, tout sa volent. Le roy, qui fu jeune et
+dbonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se
+gardassent de mesprendre.</p>
+
+<h3>Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.</h3>
+
+<p>L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc,
+duc de Bretaingne, et Hue le conte de la Marche,
+descort mut entre le roy et les barons de France.
+<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
+Et maintenoient les barons contre le roy, que la
+royne Blanche, sa mre, ne devoit point gouverner si
+grant chose comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit
+pas femme de telle chose faire. Et le roy
+maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant
+de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes
+gens qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurrent
+les barons, et se mistrent en aguait comme il
+pourroient avoir le roy par devers eux, et tenir en leur
+garde et en leur seigneurie.</p>
+
+<p>Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians,
+il luy fut annonci que les barons le faisoient
+espier pour prendre. Si se hasta moult d'aler Paris,
+et chevaucha tant qu'il vint Montlehery. D'illec ne
+se voult dpartir pour la doubtance des barons; si
+manda la royne, sa mre, que elle lui envoyast secours
+et aide prochainement. Quant la royne o ces nouvelles,
+si manda tuit les plus puissans hommes de Paris,
+et leur pria qu'il voulsissent aidier leur jeune roy:
+et il respondirent qu'il estoient aprests du faire, et que
+ce seroit bon de mander les communes de France, si
+que il fussent tant de bonnes gens que il peussent le roy
+jetter hors de pril. La royne envoya tantost ses lettres
+par tout le pays, et si manda que l'on venist en l'aide
+ceux de Paris, pour dlivrer son fils de ses ennemis. Et
+s'assemblrent de toutes pars Paris les chevaliers
+d'entour la contre et les autres bonnes gens.</p>
+
+<p>Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent
+de Paris banires desployes, et se mistrent au
+chemin droit Montlehery. Si tost comme il furent achemins,
+nouvelles en vindrent aux barons: si se doubtrent
+forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
+qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent
+combatre eux. Si se dpartirent et s'en alrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
+chascun en sa contre. Et cil de Paris vindrent au
+chastel de Montlehery; l trouvrent le jeune roy, si
+l'en amenrent Paris, tout rengis et serrs et appareillis
+de combatre, s'il en fust mestier.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes
+par M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>COMMENT LA SAINTE COURONNE D'PINES ET GRANDE PARTIE
+DE LA SAINTE CROIX ET LE FER DE LA LANCE VINRENT
+EN FRANCE.<br />
+<span class="medium">1239.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Leroy vit que Dieu luy avoit donn paix en son
+royaume par l'espace de quatre ans et de plus, et le
+laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia point les biens
+et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist
+et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble,
+qui lors estoit venu en France pour avoir secours contre
+ceux de Grce, que il luy donna et octroya la saincte
+couronne d'espines<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">&nbsp;[203]</a> dont Nostre-Seigneur fu couronn
+en sa passion et en son tourment.</p>
+
+<p>Le roy envoya messages certains et sollempniex avec
+l'empereur de Constantinoble, et fist aporter la saincte
+couronne en France. Quant il sceut bien certainement
+qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques la
+cit de Sens; l la receut moult grant joie et en grant
+<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
+dvocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes
+dels Paris.</p>
+
+<p>En l'an de grce mil deux cens trente et neuf, le
+vendredi aprs l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint
+tout nus pis et desceint, en sa cote pure<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">&nbsp;[204]</a>, et ses
+trois frres Robert, Alphons et Charles, et aportrent
+les sainctes reliques honnourablement, grant compaignie
+de clergie et du peuple et des gens de religion,
+faisant grans mlodies de doux chans et piteux. Et puis
+vindrent procession jusques Nostre-Dame de Paris.
+A celle procession vindrent l'abb de Saint-Denys et
+tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
+chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent
+toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques
+au palais le roy<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">&nbsp;[205]</a>, et entrrent en la chapelle o la
+saincte couronne fu mise.</p>
+
+<p>Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur
+de Constantinoble estoit en si grant povret qu'il
+avoit baill pour une somme d'argent grant partie de
+la croix du fust o Nostre-Seigneur fu crucifi et l'esponge
+en quoy il fu abreuv, et le fer de la lance de
+quoy Longis le feri au cost. Si se doubta forment que
+telles reliques ne fussent perdues par dfaut de paiement,
+si donna tant et promist l'empereur Baudouin
+que il s'accorda que le roy les dlivrast de l o il estoient.
+Adont envoya le roy propres messages et fist
+tant que il les dlivra de son trsor sans aide d'autrui;
+et les fist aporter moult honnourablement en France,
+ grans processions d'archevesques, d'vesques et de religieux,
+ Paris en sa chapelle; et les fist mettre en une
+merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices prcieuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
+ouvre tout entour, avec les autres reliques. En
+celle chapelle establi le roy chanoines, chapelains et
+clers, qui jour et nuit font le service Jhsucrist; et establi
+et ordena rentes et possessions dont il peuvent
+estre souffisamment soustenus.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes
+par M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE
+ET HENRI III, ROI D'ANGLETERRE.<br />
+<span class="medium">1241-42.</span></h2>
+
+<h3>Coment le conte de la Marche fu contre le roy.</h3>
+</div>
+
+<p>Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy
+mouveroit guerre contre luy: si se mist en mer, et passa
+outre, et fist entendant au roy Henry d'Angleterre que
+le roy de France le vouloit dshriter et luy tollir la
+terre tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons
+et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur
+fist monstrer par un frre meneur qui estoit sire et
+maistre de la court, que on devoit mieux aler sus le
+roy de France que sus les Sarrasins en la Terre Saincte,
+qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au conte
+de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par
+telle manire et par telle mauvesti avoit le roy Jehan
+perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces
+et chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient
+les barons d'Angleterre metre paine recouvrer
+la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.</p>
+
+<p>Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste
+le roy, si distrent qu'il estoient tous prs de luy aidier,
+<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
+et que j ne luy faudroient tant comme il pourroient
+durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour passer
+la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norve et
+en Danemarce; et manda tous les barons qui luy appartenoient
+qu'il venissent lui et en son aide, et fist
+faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes
+et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer
+grant compaignie de chevaliers, et eut bon vent qui le
+porta assez tost oultre. Quant il fu au port arriv, la
+contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne
+nature qui venez secourre vostre mre et vos frres
+que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop malement
+dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu
+plaist il n'ira pas si comme il pensent.</p>
+
+<p>Ainsi demourrent une pice de temps ensemble.
+Le roy de France assembla grant gent de son royaume,
+et tint grant parlement Paris. A ce parlement furent
+les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit
+faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur,
+et qui aloit Contre la foy et contre l'ommage
+qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent
+que le seigneur devoit assener son fi comme
+ la seue chose. En nom de moy, dist le roy, le conte
+de la Marche vuelt en celle manire terre tenir, laquelle
+est des fis de France ds le temps au fort roy
+Clovis qui conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric,
+qui estoit paen, sans foy et sans crance, et toute la
+contre jusques aux mons de Pirene.</p>
+
+<p>Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux
+qui savoient faire engins pour jetter pierres et mangonniaux;
+et si manda charpentiers pour faire chastiaux et
+barbacannes, pour plus prs traire et lancier ceux
+qui sont s chastiaux et s forteresces et s deffenses.
+<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
+Quant le roy fu garni de tels gens, il assembla grant
+ost, et entra en la terre au conte de la Marche, si grant
+multitude pi et cheval que la terre en estoit couverte.</p>
+
+<p>Il assist premirement un chastel que l'en nomme
+Monstereul en Gastine<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">&nbsp;[206]</a>, et le prist par force en pou
+de temps. Puis s'en retourna en la tour de Bergue<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">&nbsp;[207]</a>,
+qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses
+tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrires
+fist drecier, et aprs moult d'autres engins environ
+la tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment
+et soustindrent longuement l'assaut. Quant Franois
+virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement,
+si commencirent l'endemain plus fort assaillir
+et lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
+conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille
+dont elle estoit moult bien garnie.</p>
+
+<p>Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle
+avoit fait moult de mal sa gent et que encore les pourroit-elle
+bien grever et nuire; si la fist abattre et jetter
+ terre jusques aux fondemens. Tantost comme Monstereul
+et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala
+ un chastel que l'en appelle Fontenay<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">&nbsp;[208]</a>; si le tenoit
+Geffroy, le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte
+de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist traire et lancier
+ ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un
+autre chastel que on appelle Vovent<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">&nbsp;[209]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span></p>
+<h3>Coment l'en voult empoisonner le roy de France.</h3>
+
+<p>La femme au conte de la Marche<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">&nbsp;[210]</a> bien vit et apperut
+que le roi avoit greigneur force que son baron.
+Si appella deux hommes qui estoient ses sers, et leur dist
+en conseil et pria que en toutes manires il fissent que
+il empoisonnassent le roy et tous ses frres; et se il povoient
+ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
+grant terre. Cil s'accordrent ce faire, et luy promistrent
+qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire
+elle leur bailla venin tout appareilli, que il ne convenoit
+que mettre en vin et en viandes, pour tantost mettre
+ mort celluy qui en mengeroit.</p>
+
+<p>Les sers se misrent la voie, et vindrent en l'ost le roy
+de France; si se commencirent traire vers la cuisine
+du roy, et approuchirent des viandes tant que ceux
+qui gardoient les viandes les orent pour souspeonneux,
+si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s
+viandes du roy.</p>
+
+<p>Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et
+le roy dist qu'il eussent le guerredon et la desserte de
+leur prsent qu'il apportoient; si furent mens aux
+fourches et pendus. Nouvelles vindrent la comtesse
+que ses deux sers estoient pris et avoient est pendus,
+et qu'il avoient est pris tous prouvs de leur mauvaisti;
+si qu'elle en fu moult couroucie, et prist un
+coutel et s'en vouloit frir parmi le corps, quant sa
+gent lui ostrent; et quant elle vit que elle ne povoit
+point faire sa volent, elle desrompi sa guimple et ses
+cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement
+au lit sans soy reconforter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span></p>
+<h3>Coment le roy prist pluseurs chasteaux.</h3>
+
+<p>Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel
+et que gens luy venoient de toutes pars en aide; si s'en
+ala un chastel que on appelle Fontenay, enclos de
+deux eaues<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">&nbsp;[211]</a>, et si estoit avironn de deux paires de
+murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
+Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment;
+mais ceux qui dedens estoient se deffendirent vaillamment,
+et furent de si grant prouesce que les Franois
+ne leur porent faire mal n de riens empirier. Quant
+le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, si fist
+drcier une tour si haute de fust que ceux qui dedens
+estoient povoient voir la contenance et la manire des
+gens du chastel; et puis commencirent lancier et
+traire eux, si qu'il en occistrent assez.</p>
+
+<p>Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les
+grevoient si forment, si se tindrent loing et jectrent
+feu grjois, si que ceux qui dedens estoient s'en fouirent
+pour le pril o il estoient, car toute la tour estoit
+embrase; et commencirent Franois reculer. En ce
+butin et assaut avint que un arbalestrier tour trait un
+quarrel et fry le conte de Poitiers au pi et le navra
+forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult forment
+courrouci et fist tantost l'assaut recommencier plus
+fort que devant.</p>
+
+<p>Lors alrent l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent
+de toutes pars, et boutrent le feu en la porte;
+et les autres montrent sur les murs eschieles, et les
+autres y montrent cordes; si ne porent plus ceux du
+chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens
+estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
+bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt
+sergens, et pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant
+partie des prisonniers envoia le roy Paris et les autres
+en prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre
+toute la forteresce du chastel et les murs tresbuchier
+jusques en terre.</p>
+
+<p>Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy
+vint devant un autre chastel qui est nomm Villiers<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">&nbsp;[212]</a>.
+Tantost que ceux de dedens se virent avironns de
+ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre
+conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
+chastel estoit Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide
+au conte de la Marche; pour ce le roy le fist tout abatre
+et jecter en un mont<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">&nbsp;[213]</a>.</p>
+
+<p>D'illec se parti le roy, et s'en ala un autre chastel,
+que on appelle Pre<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">&nbsp;[214]</a>. Ceux de dedens ne se mistrent
+oncques deffense, ains se rendirent tantost. D'illec
+s'en ala le roy un autre chastel que on nomme Saint-Jelas<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">&nbsp;[215]</a>;
+si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons
+tout entour, ceux du chastel mandrent au roy
+qu'il les prist mercy, et il li rendroient le chastel; le
+roy le fist volentiers, et les prist mercy. Le roy retourna
+vers un chastel que on nomme Betonne<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">&nbsp;[216]</a>; et tantost
+qu'il furent devant, il commencirent paleter et
+lancier; si fu tantost pris. Moult fu le roy lie de ce qu'il
+dfouloit ainsi ses anemis sa volent, et luy estoit
+bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se
+dparti de Betonne, et vint un autre chastel, que on
+<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
+appelle Mautal<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">&nbsp;[217]</a>. Ceux du chastel commencirent
+lancier et eux deffendre; mais pou leur valut, car les
+Franois les avironnrent de toutes pars, si que ceux
+du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent
+si sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit
+emmy le chastel une forte tour bien deffensable, le roy
+commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alrent
+tant environ qu'elle fu enverse et mene au nant. Le
+roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">&nbsp;[218]</a>,
+qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient
+virent l'ost, qui estoit plain de nobles combateurs, si
+sorent bien qu'il ne pourroient longuement durer n
+soustenir la puissance le roy: si s'en vindrent tous nus,
+sans armes encontre le roy et lui rendirent le chastel, et
+tantt le roy le fist garnir de sa gent.</p>
+
+<p>D'illec se parti, et vint un autre chastel que on appelle
+Aucere<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">&nbsp;[219]</a>, et y fist jecter pierres et mangonniaux,
+et le fist tout raser terre et tresbuchier. Et puis aprs
+chevaucha avant tout son ost tant qu'il fu prs d'un
+marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre
+estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de
+grans fosss larges et parfons. Quant le pont fu drci,
+si cuidrent passer Franois oultre; mais les anemis
+furent d'autre part qui leur verent<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">&nbsp;[220]</a> l'entre. Si
+commencirent paleter les uns contre les autres. Le
+roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
+chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivire
+que on nomme Carente<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">&nbsp;[221]</a>. On ne loa pas au roy qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
+passast le pont qu'il avoit fait faire et drcier; le roy fist
+tendre ses paveillons et drcier sur la rivire. Quant
+le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, si se retraist
+arrires, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
+pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy celle
+fois; et si avoit avecques luy le conte de Cornouaille et le
+conte de Lincestre, et le prince de Gales, tout grant
+plent de chevaliers et d'autre gent appareillis bataille.</p>
+
+<p>Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire
+arrires, si envoirent cinq cens sergens hastivement
+pour passer au pont que le roy avoit fait drcier, et
+avecques eux grant plent d'arbalestriers et d'autres
+gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois passoient
+le pont sans contredit, si mist jus<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">&nbsp;[222]</a> ses armes,
+et s'en vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et
+leur pria qu'il le fissent parler au conte d'Artois, pour
+les deux roys accorder ensemble sans faire bataille.
+Mais le conte d'Artois n'y voult point aler devant ce
+qu'il en eust congi de son frre le roy: quant le conte
+Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois,
+il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.</p>
+
+<h3>De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.</h3>
+
+<p>Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost
+passrent la rivire de Carente par le pont que le roy
+ot fait faire, et s'en retourna arrires de Taillebourc par
+le conseil de sa gent. Tantost comme il fu pass, les
+fourriers coururent vers Saintes en dgastant tout ce
+que il trouvrent. Si comme les fourriers dgastoient
+tout avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui
+luy dit que les fourriers au roy de France dgastoient
+<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
+tout le pays. Quant le conte o ces nouvelles, il commanda
+ ses fils qu'il s'armassent et tous ses chevaliers,
+et ala contre les fourriers isnelement pour eux
+desconfire. Le conte de Bouloigne<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">&nbsp;[223]</a> o dire que le
+conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta
+moult de eux secourre, et s'en vint droit au conte de la
+Marche: l fu le poingnis fort et aspre, et l'abatis
+d'hommes pi et cheval. A ce premier poingnis fu
+occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au
+conte de la Marche. Franois, qui bien sorent que le
+conte de Bouloigne se combatoit, se hastrent moult de
+luy aidier, et orent grant despit de ce que le conte de
+la Marche les avoit premiers envas, si luy coururent
+sus. Illec entrrent en champ les deux roys l'un contre
+l'autre tout leur povoir.</p>
+
+<p>Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure,
+si ne porent plus les Anglois souffrir n endurer le fait
+de la bataille. Quant le roy Henry vit sa gent fouir et
+apeticier, si fu trop durement courouci et esbahi, si
+s'en tourna vers la cit de Saintes. Les Franois virent
+les Anglois fouir et desrouter, si les enchacirent moult
+asprement, et en occistrent en fuiant grant plent.</p>
+
+<p>En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et
+trois clers moult riches hommes et de grant renom, et
+furent pris cinq cents sergents d'armes, sans la pitaille.
+Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent qui
+trop asprement enchaoit les Anglois; lors s'en retournrent
+les chevaliers par le commandement le roy.</p>
+
+<p>Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit,
+le roy d'Angleterre et le conte de la Marche s'en
+issirent de Saintes tout le remenant de leur gent, et
+firent entendant ceux de la ville qu'il aloient faire
+<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
+assaut aux Franois qui se reposoient; mais il tournrent
+leur chemin droit Blaives. L'endemain par matin
+que le jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux
+qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent
+au roy, et luy rendirent la cit de Saintes. En
+telle manire comme nous avons devis con quist le roy
+grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y
+perdi de bonnes gens et de bons chevaliers pour la
+grant chaleur du temps et pour le soleil, qui moult estoit
+chaut. Regnaut le sire de Pons fu tout espovent de
+la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot donne,
+si vint luy en la ville de Coulombiers qui siet un
+mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers
+devant les barons de France.</p>
+
+<p>En ce meisme jour vint luy l'ainsn fils au conte
+de la Marche, et s'agenouilla devant le roy et luy requist
+paix, qui fu faite en la manire qui s'ensuit: C'est
+assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
+sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
+conte de Poitiers, frre le roy, et du demourant le
+conte et sa femme et ses enfants se mettroient du tout
+en tout en la mercy le roy; et dlivreroit le conte trois
+chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir
+Merplin<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">&nbsp;[224]</a>, Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses
+garnisons et ses souldoiers aux cous dudit<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">&nbsp;[225]</a> conte. Pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
+ce que ledit conte n'estoit point prsent ces convenances
+entriner, le roy reut son fils en ostage jusques
+ l'endemain que le dit conte devoit venir.</p>
+
+<p>Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit
+accord, si vint l'endemain faire ferme et estable
+ce que son fils avoit promis, et amena avecques luy sa
+femme et ses enfans. Eux se agenouillrent devant le
+roy, et luy crirent mercy, plains de souspirs et de
+larmes, et luy commencirent dire: Trs-doux roy
+dbonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent,
+et ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement
+ouvr et par orgueil, l'encontre de toy; sire, selon
+la grant franchise et la grant misricorde qui est en
+toy, pardonne-nous nostre mesfait.</p>
+
+<p>Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement
+crier mercy, ne pot tenir son cuer en flonnie<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">&nbsp;[226]</a>, ains
+fu tantost mu en piti. Si fist lever le conte son
+cousin, et luy pardonna dbonnairement ce qu'il avoit
+mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
+Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit
+conquises sur luy; et pour tenir les convenances, le
+roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et le
+conte et sa femme et ses enfants jurrent que il tiendroient
+les convenances sans jamais aler encontre.</p>
+
+<p>Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage
+Regnaut sire de Pons par devers soy, et l'ommage Geffroy
+de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces choses
+furent acordes le jour de la Saint-Pierre, premier jour
+d'aoust, que le roy jut s prs de Pons et tout son ost.
+L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel
+et le sire de Mortaigne, qui avoient hostel et soustenu
+le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa premire
+<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
+venue quant il fu arriv. Ces deux barons si firent
+hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
+tous les autres barons du pays et toute la terre jusques
+ la rivire de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire
+Blaives, o il estoit, que le roy venoit sur luy; si fu si
+espovent qu'il s'en alrent luy et le conte Richart
+Bordeaux; car s'il feussent demours, il eussent est
+pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du
+conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy
+d'Angleterre coment il pourroit faire paix au roy de
+France; si luy envoia messages et requist trves: mais
+le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
+qu'il en fust pri des plus haus hommes de sa court
+qui aimoient moult le conte Richart, pour ce que il
+leur avoit fait bont en la terre d'oultre mer.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes par
+M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.<br />
+<span class="medium">1243.</span></h2>
+
+<p class="subh">Coment le roy fu malade Pontoise.</p>
+</div>
+
+<p>Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult
+mouvoir pour aler luy, une fort maladie le prist que
+les physiciens appellent dissentere. Si fu le roy longuement
+malade de celle maladie en la ville de Pontoise.
+La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment
+malade; si en furent tous couroucis, grans et
+petis. Les prlas et les barons vindrent hastivement
+Pontoise, et orent grant piti du roy, qu'il trouvrent
+en si povre point. Il demourrent illec une pice pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
+savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la maladie
+lui enforoit de jour en jour plus forment. Si ordenrent
+que l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet,
+qu'il voulsist donner sant au roy. L'en fist mander
+par tous les glyses cathdraux que l'en amonnestast
+le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (<em>fit-on</em>) prires et
+processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant
+que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent
+tous esmeus parmi le pays et le palais, et commencirent
+tous crier et plourer et regreter leur seigneur,
+qui tant estoit preudomme et tant aimoit les
+povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul
+outrage ne leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust
+fait droit et raison aux povres comme aux riches.</p>
+
+<p>Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de
+Paris en estoit courouci forment; et disoient entr'eux:
+Sire Dieu, que voulez-vous faire votre peuple? pourquoy
+nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit
+en paix, le souverain prince de toute bonne
+justice? Lors laissirent tous les menestreus besoingnes
+ faire, et coururent et hommes et femmes aux
+glyses et firent prires et oroisons, et donnrent aumosnes
+aux povres en grant dvocion, que Nostre-Seigneur
+voulsist ramener le roy en sant.</p>
+
+<p>Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape
+Innocent le sot (<em>le sut</em>), qui estoit Lyon sur le Rosne, et luy
+dist-on aussi comme certainement qu'il estoit trespass;
+si en fu moult dolent et moult courouci; et n'estoit
+point merveille, car l'glyse de Rome n'avoit autre deffendeur
+en la tempeste et en la douleur o elle estoit
+contre l'empereur Federic.</p>
+
+<p>Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le
+pays, celuy qui commande aux vens et la mer et aux
+lmens, et les tourne quelle part qu'il veut, fu esmeu
+<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
+de piti; car il voult que le roy fust assouagi<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">&nbsp;[227]</a> de
+sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient
+entour luy dirent que son esperit avoit est ravi.
+Quant il fu revenu et il pot parler, il requist tantost la
+croix pour aler oultre mer, et la prist dvotement. Le
+roy commena assouagier, tant que Nostre-Seigneur
+le mist en parfaicte sant. Moult devint aumosnier
+et religieux aprs ceste maladie, et fu en moult
+grant dvocion de secourre la terre d'oultre mer<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">&nbsp;[228]</a>.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes
+par M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">CROISADE DE SAINT LOUIS EN GYPTE.<br />
+<span class="medium">1248-1250.</span></h2>
+
+<p class="subh">Prise de Damiette par saint Louis, 1249.</p>
+</div>
+
+<p>Saint Louis, au rapport de Gmal-Eddin, tait un des
+plus puissants princes de l'Occident; il tait roi de
+France. Le peuple de France, ajoute-t-il, s'est rendu
+clbre entre toutes les nations des Francs. Ce roi tait
+trs-religieux observateur de la foi chrtienne. Il voulait
+conqurir la Palestine, et soumettre d'abord l'gypte.
+<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
+Il tait accompagn de cinquante mille guerriers, et venait
+de passer l'hiver dans l'le de Chypre. Il se prsenta
+sur la cte, prs de l'embouchure de la branche du Nil
+qui passe Damiette, un vendredi 4 juin 1249. Le sultan<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">&nbsp;[229]</a>
+tait alors camp Aschmoun-Thenab, sur le canal
+d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est del qu'il
+avait ordonn les prparatifs ncessaires. Il avait fourni
+Damiette de tout ce qui pouvait mettre la place en tat
+de faire une longue rsistance; des vivres et des provisions
+y avaient t amasss pour plus d'une anne; une
+forte garnison en avait la dfense; on distinguait entre
+autres les arabes Knamites, guerriers fameux par leur
+bravoure. De plus, le lit du fleuve tait gard par des
+vaisseaux envoys du Caire. Enfin, une arme formidable,
+sous la conduite de l'mir Fakr-Eddin, occupait
+la cte o les chrtiens devaient aborder.....</p>
+
+<p>Le roi de France, continue Gmal-Eddin, se mit en
+devoir d'aborder sur la cte. On tait alors au samedi
+5 juin. Il dbarqua avec toutes ses troupes, et dressa son
+camp sur le rivage. La tente du roi tait rouge. Il y eut
+ce jour-l un engagement entre les Francs et les gyptiens,
+o plusieurs mirs musulmans furent tus. Le soir,
+Fakr-Eddin repassa le Nil avec son arme, sur le pont
+qui tait en face de Damiette; et sans s'arrter, il se
+rendit sur le canal d'Aschmoun, auprs du sultan. Il
+rgnait alors une extrme insubordination dans l'arme,
+ cause de la maladie du prince; personne ne pouvait
+plus contenir les soldats. Les Knamites chargs de dfendre
+Damiette, se voyant abandonns, quittrent prcipitamment
+la ville, et se dirigrent aussi vers le canal
+d'Aschmoun; les habitants suivirent cet exemple.
+Hommes, femmes, enfants, tous s'enfuirent dans le
+<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
+plus grand dsordre, abandonnant les vivres et les
+provisions; car ils se trouvaient sans dfense, et ils
+craignaient d'prouver le mme sort que trente ans auparavant<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">&nbsp;[230]</a>,
+sous le sultan Malek-Kamel. En un moment
+Damiette se trouva dserte. Le lendemain dimanche,
+les chrtiens ne voyant plus d'ennemis, passrent
+aussi le Nil, et entrrent sans rsistance. Il n'y
+avait pas d'exemple d'un vnement aussi dsastreux.
+A cette poque, ajoute Gmal-Eddin, j'tais au Caire,
+chez l'mir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. Nous
+apprmes le jour mme, par un pigeon, la prise de Damiette.
+Ce malheur nous pntra tous de crainte et
+d'horreur; il nous sembla que c'en tait fait de l'gypte,
+surtout cause de la maladie du sultan. La conduite
+de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion
+inexcusable; car la ville et pu tenir trs-longtemps.
+Dans l'invasion prcdente, sous Malek-Kamel,
+Damiette tait sans garnison, sans approvisionnements;
+et pourtant elle avait rsist pendant un an; encore
+fallut-il pour la rduire le concours de la famine et de
+la peste. Sa situation dans la guerre prsente tait bien
+plus favorable; mme aprs la retraite de Fakr-Eddin, si
+les Knamites et les habitants taient rests, s'ils avaient
+seulement tenu leurs portes fermes, ils auraient arrt
+tous les efforts des Francs. Pendant ce temps, l'arme
+serait revenue, et les Francs auraient t repousss. Mais
+quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empcher.</p>
+
+<p>Le sultan fut si indign contre les Knamites, qu'il
+fit pendre tous les chefs. Vainement, suivant Makrizi,
+ils firent des reprsentations; vainement, dirent-ils:
+En quoi sommes-nous coupables? que pouvions-nous
+faire, tant abandonns des mirs et de toute l'arme?
+<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
+on n'couta pas leurs excuses; les chefs furent pendus,
+au nombre de cinquante.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4, p. 448.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.<br />
+<span class="medium">1249.</span></h2>
+</div>
+
+<p>A sa trs excellente et trs-chre mre Blanche, illustre
+reine de France par la grce de Dieu, Robert comte
+d'Artois, son fils dvou, salut, pit filiale et volont
+toujours soumise la sienne.</p>
+
+<p>Comme vous prenez beaucoup de part notre prosprit,
+ celle des ntres et aux bons succs du peuple
+chrtien, lorsque vous les apprenez avec certitude,
+votre excellence se rjouira sans doute de savoir que le
+seigneur notre frre et roi, la reine et sa s&oelig;ur, et nous
+aussi, jouissons, grce Dieu, d'une parfaite sant. Nous
+dsirons vivement que vous en ayez une semblable.
+Notre cher frre le comte d'Anjou a encore sa fivre
+quarte, mais elle est moins forte qu'auparavant. Le
+seigneur notre frre, les barons et les plerins, qui ont
+pass l'hiver dans l'le de Chypre, montrent sur leurs vaisseaux
+le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de
+se diriger contre les ennemis de la foi chrtienne. Aprs
+beaucoup de travaux et de contrarits de la part des
+vents, ils arrivrent, sous la garde de Dieu, le vendredi
+d'aprs la Trinit, et vers midi, sur la cte, o ayant
+jet l'ancre, ils se rassemblrent sur le vaisseau du roi
+pour dlibrer sur ce qu'il y avoit faire. Comme ils
+virent devant eux Damiette et le port gards par une
+grande multitude de barbares, tant pied qu' cheval,
+et l'embouchure du fleuve couverte d'un grand nombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
+de vaisseaux arms, il fut rsolu que le lendemain
+chacun dbarquerait avec le seigneur roi.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'arme chrtienne, abandonnant ses
+grands vaisseaux, descendit sur ses galres et ses autres
+petits btiments. Pleins de confiance dans la misricorde
+de Dieu et dans le secours de la croix que le lgat
+portait auprs du roi, ils se portrent vers la terre contre
+les ennemis, qui lanaient sur eux beaucoup de traits.
+Cependant, comme les petits btiments, cause du trop
+peu de profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre
+jusqu'au rivage, l'arme chrtienne, laissant ses btiments
+sous la garde de Dieu, se jeta dans les flots et
+prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude
+des Turcs dfendit le rivage contre les chrtiens, cependant,
+grce Notre-Seigneur Jsus-Christ, ceux-ci
+s'en rendirent matres sans aucune perte et turent un
+grand nombre de cavaliers et de pitons, et quelques
+uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirrent
+dans la ville, qui tait trs-fortifie par le fleuve, par
+ses murs et par de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant
+la livra le lendemain, qui tait l'octave de la
+Trinit, l'arme chrtienne, les Sarrasins s'tant enfuis
+aprs l'avoir abandonne. Cela s'est fait par la seule faveur
+de Dieu. Apprenez que ces mmes Sarrasins ont laiss
+cette ville remplie de provisions de toutes espces et de
+machines de guerre. L'arme chrtienne, aprs s'en
+tre abondamment pourvue, en a encore laiss la moiti
+pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, notre
+seigneur, y a sjourn avec son arme, et pendant son
+sjour a fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui tait
+ncessaire. Nous avons cru que nous resterions jusqu'
+la retraite des eaux du Nil, qui devaient, disait-on, inonder
+le pays et qui auraient fait prouver des pertes l'arme
+chrtienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
+La comtesse d'Anjou a accouch dans l'le de Chypre,
+d'un beau garon bien constitu, qu'elle y a laiss en
+nourrice.</p>
+
+<p>Donn au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au
+mois de juin, la veille de la Saint-Jean-Baptiste.</p>
+
+<p class="work small">Traduite par Michaud, dans l'<cite>Histoire des Croisades</cite>, t. 4, p. 552.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>BATAILLE DE MANSOURAH.<br />
+<span class="medium">1250.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Suivant Gmal-Eddin, les chrtiens taient rests
+(depuis juin 1249 jusqu' la fin de novembre) Damiette
+occups s'y fortifier. Apprenant enfin la mort
+du sultan<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">&nbsp;[231]</a>, ils se htrent d'avancer, cavalerie et infanterie,
+et se mirent en marche vers Mansourah. On
+tait alors la fin de novembre. Leur flotte remonta
+le Nil, et suivit tous leurs mouvements. Ils arrivrent
+d'abord Farescour. A cette nouvelle, l'mir Fakr-Eddin
+crivit au Caire pour appeler tous les musulmans
+aux armes; la lettre contenait, entre autres choses,
+ces paroles de l'Alcoran: Accourez, grands et petits,
+et venez combattre pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui
+vos biens, vos personnes; c'est tout ce qui peut vous arriver
+de plus heureux. Cette lettre, ajoute Gmal-Eddin,
+tait fort loquente; on y remarquait plusieurs passages
+propres encourager les musulmans la guerre sacre.
+Les Francs, que Dieu maudisse, y tait-il dit, sont venus
+envahir notre patrie; ils dsirent s'en rendre matres.
+Il est du devoir des vrais croyants de marcher tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
+contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en
+chaire, le vendredi suivant, en prsence de tout le peuple,
+et arracha des larmes tous les assistants. Bientt
+on vit arriver Mansourah une multitude innombrable
+de musulmans de la capitale et des provinces. La mort du
+sultan et l'invasion de l'ennemi avaient rpandu une
+terreur universelle. On tenait pour certain que si
+l'arme gyptienne reculait seulement d'une journe,
+c'en tait fait de toute l'gypte.</p>
+
+<p>Au commencement de ramadan (3 dcembre) il
+s'engagea un premier combat entre l'arme chrtienne
+et les avant-postes musulmans; un mir et plusieurs soldats
+y souffrirent le martyre. Les Francs arrivrent ensuite
+au lieu appel Scharmesah, quelques jours aprs
+ Baramoun, et enfin sur le canal d'Aschmoun, en face
+de Mansourah. On tait alors au 13 de ramadan, et la
+consternation tait gnrale. Les chrtiens camprent au
+mme endroit o ils s'taient placs trente ans auparavant<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">&nbsp;[232]</a>;
+de son ct, l'arme musulmane tait rassemble
+ Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'tait
+spare de l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les
+Francs s'entourrent d'abord de fosss, de murs et de palissades;
+ils dressrent aussi leurs machines, et les firent
+jouer contre ceux qui dfendaient la rive oppose. Ils
+avaient leur flotte porte sur le Nil. Pour la flotte musulmane,
+elle tait aussi sur le Nil et avait jet l'ancre sous les
+murs de Mansourah. On commena par s'attaquer coups
+de traits et de pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il
+ne se passait presque pas de jours sans quelque combat;
+chaque fois un certain nombre de chrtiens taient tus ou
+faits prisonniers; des braves de l'arme musulmane allaient
+jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
+tentes; quand ils taient aperus, ils se jetaient l'eau
+et se sauvaient la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils
+ne missent en &oelig;uvre pour surprendre les chrtiens. J'ai
+ou dire que l'un d'eux imagina de creuser un melon
+vert et d'y cacher sa tte; de manire que, pendant
+qu'il nageait, un chrtien s'tant avanc pour prendre
+le melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers
+le mme temps, la flotte musulmane s'empara d'un navire
+chrtien mont par deux cents guerriers. Un
+autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans
+traversrent le canal, et attaqurent les chrtiens dans
+leur propre camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent
+la vie, d'autres furent faits prisonniers; le lendemain
+il en arriva soixante-sept au Caire, entre lesquels
+on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte
+musulmane brla un vaisseau chrtien.</p>
+
+<p>Cependant le canal qui sparait les deux armes
+n'tait pas large, et encore il offrait plusieurs gus faciles.
+Un mardi 8 fvrier, la cavalerie chrtienne, conduite
+par un perfide musulman, passa gu l'endroit
+nomm Salman, et se dploya sur l'autre rive. Ce mouvement
+fut si subit, qu'on ne s'en aperut pas temps;
+les musulmans furent surpris dans leurs propres tentes.
+L'mir Fakr-Eddin tait alors au bain. Aux cris qu'il entendit,
+il sortit prcipitamment et monta cheval;
+mais dj le camp tait forc, et Fakr-Eddin s'tant
+avanc imprudemment, fut tu<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">&nbsp;[233]</a>. Dieu ait piti de son
+<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
+me! sa fin ne pouvait tre plus belle. Il avait joui de
+l'autorit un peu plus de deux mois<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">&nbsp;[234]</a>.</p>
+
+<p>Cependant le frre du roi de France avait pntr
+en personne dans Mansourah. Il s'avana jusque sur les
+bords du Nil, au palais du sultan. Les chrtiens s'taient
+rpandus dans la ville. Telle tait la terreur gnrale,
+que les musulmans, soldats et bourgeois,
+couraient droite et gauche dans le plus grand tumulte;
+peu s'en fallut que toute l'arme ne ft mise en
+droute. Dj les Francs se croyaient assurs de la victoire,
+lorsque les mameloucks appels <em>giamdarites</em> et <em>baharites</em>,
+lions des combats et cavaliers habiles manier
+la lance et l'pe, fondant tous ensemble et comme un
+seul homme sur eux, rompirent leurs colonnes et renversrent
+leurs croix. En un moment ils furent moissonns
+par le glaive ou crass par la massue des Turcs; quinze
+cents d'entre les plus braves et les plus distingus couvrirent
+la terre de leurs cadavres. Ce succs fut si prompt,
+que l'infanterie chrtienne, qui dj tait parvenue au
+canal, ne put arriver temps. Un pont avait t jet sur
+le canal. Si la cavalerie avait tenu plus longtemps, ou
+si toute l'infanterie chrtienne avait pu prendre part au
+combat, c'en tait fait de l'islamisme; mais dj cette
+cavalerie tait presque anantie; une partie seulement
+parvint sortir de Mansourah, et se rfugia sur une
+colline nomme Gdil, o elle se retrancha. Enfin, la
+nuit spara les combattants. Cette journe devint la
+source des bndictions de l'islamisme et la clef de son
+allgresse. Lorsque l'action commena, un pigeon en
+apporta la nouvelle au Caire. On tait alors dans l'aprs-midi.
+Le billet tait adress l'mir Hossam-Eddin, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
+me le donna lire; il tait ainsi conu: Au moment o
+ce billet est crit, l'ennemi fond sur Mansourah; on en
+est aux mains. Il ne contenait rien de plus. Ces paroles
+nous frapprent tous de terreur; on regardait
+gnralement l'islamisme comme perdu. A la fin du jour
+les fuyards commencrent arriver du camp; la porte
+de la Victoire, tourne de ce ct, resta toute la nuit
+ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain,
+au lever du soleil, nous remes l'heureuse nouvelle
+de la victoire des musulmans. Aussitt le Caire et le vieux
+Caire se couvrirent de tapisseries; les rues retentirent
+des marques de la joie publique; les c&oelig;urs se livrrent
+ l'allgresse, et l'on commena se rassurer sur l'issue
+de cette guerre.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Gmal Eddin</span>, traduit par Reinaud, dans la <cite>Bibliothque
+des Croisades</cite>, t. 4, p. 457.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.</h2>
+</div>
+
+<p>Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que
+lui-mme me le conta. Il me dit qu'il avait laiss sa bataille<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">&nbsp;[235]</a>
+et s'tait mis lui et monseigneur Geoffroy de
+Sargines dans la bataille de monseigneur Gauthier de
+Chtillon, qui faisait l'arrire-garde; et me conta le roi
+qu'il tait mont sur un petit roncin<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">&nbsp;[236]</a>, couvert d'une
+housse de soie, et dit que derrire lui il ne demeura
+de tous chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy
+de Sargines, lequel mena le roi jusqu' Casel<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">&nbsp;[237]</a>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
+l o le roi fut pris. Le roi me conta que monseigneur
+Geoffroy de Sargines le dfendait contre les Sarrasins,
+comme le bon valet dfend contre les mouches la coupe
+de son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins
+l'approchaient, il prenait son pe, qu'il avait mise entre
+lui et l'aron de sa selle, la mettait sous son aisselle,
+et leur courait sus et les chassait d' ct le roi;
+il mena ainsi le roi jusqu' Casel, o on le descendit en
+une maison et o on le coucha au giron d'une bourgeoise
+de Paris, comme tout mort, et ils croyaient que
+il ne devait pas voir le soir<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">&nbsp;[238]</a>. L vint monseigneur
+Philippe de Montfort, qui dit au roi qu'il avait vu
+l'mir<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">&nbsp;[239]</a>, avec lequel il avait trait de la trve; que s'il
+voulait, il irait vers lui pour refaire la trve de la manire
+que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il
+y allt et qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le
+Sarrasin avait t son turban de sa tte et ta son anneau
+de son doigt pour assurer qu'il tiendrait la trve.
+Pendant ce temps il advint un grand malheur nos
+gens; un tratre sergent, qui avait nom Marcel, commena
+ crier nos gens: Seigneurs chevaliers, rendez-vous,
+le roi vous le mande<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">&nbsp;[240]</a>, et ne faites pas occire le
+roi. Tous crurent que le roi leur avait mand, et rendirent
+leurs pes aux Sarrasins. L'mir vit que les
+Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit
+monseigneur Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnt
+<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
+trve nos gens, car il voyait bien qu'ils taient
+pris.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>GAUTHIER DE CHATILLON.</h2>
+</div>
+
+<p>Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent
+en gypte pendant que nous y tions. Tout d'abord je
+vous dirai de monseigneur Gauthier de Chtillon, qu'un
+chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson,
+me conta qu'il vit monseigneur de Chtillon en une
+rue qui tait au casel o le roi fut pris, et cette rue traversait
+tout droit le casel; de sorte qu'on voyait les
+champs des deux extrmits. Dans cette rue tait monseigneur
+Gauthier de Chtillon, l'pe au poing toute
+nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans
+cette rue, il leur courait sus, l'pe au poing, et les chassait
+hors du casel; et pendant la fuite que les Turcs
+faisaient devant lui, eux qui tiraient aussi bien devant
+que derrire, ils le couvraient de flches. Quand il les
+avait chasss hors du casel, il arrachait ces traits qu'il
+avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras
+avec son pe et criait: Chtillon! chevalier! o sont
+mes hommes? Quand il se retournait, il voyait que les
+Turcs taient entrs par l'autre bout du casel; il leur
+recourait sus, l'pe au poing, et les en chassait; et ainsi
+fit par trois fois de la manire dessus dite.</p>
+
+<p>Quand l'amiral des galres m'eut amen vers ceux
+qui avaient t pris terre, je m'enquis de monseigneur
+Gauthier ceux qui avaient t autour de lui; je ne trouvai
+personne qui pt me dire comment il avait t pris,
+<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
+except monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier,
+qui me dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers
+la Mansoure, il trouva un Turc qui tait mont sur le
+cheval de monseigneur Gauthier de Chtillon, et la
+croupire du cheval tait toute sanglante; il lui demanda
+ce qu'il avait fait de celui qui le cheval appartenait,
+et le Turc lui rpondit qu'il lui avait coup la gorge,
+tout cheval, comme il paraissait la croupire qui
+tait rougie de son sang.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LETTRE DE SAINT LOUIS<br />
+<span class="medium"><em>Sur sa captivit et sa dlivrance.</em></span><br />
+<span class="medium">1250.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, ses
+chers et fidles prlats, barons, guerriers, citoyens,
+bourgeois, et tous les autres habitants de son royaume
+ qui ces prsentes lettres parviendront, salut.</p>
+
+<p>Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, dsirant
+de toute notre me poursuivre l'entreprise de la
+croisade, nous avons jug convenable de vous informer
+tous qu'aprs la prise de Damiette, que Notre-Seigneur
+Jsus-Christ, par sa misricorde ineffable,
+avait comme par miracle livre au pouvoir des chrtiens,
+ainsi que vous l'avez sans doute appris, de
+l'avis de notre conseil, nous partmes de cette ville le 20
+du mois de novembre dernier. Nos armes de terre et de
+mer tant runies, nous marchmes contre celle des Sarrasins,
+qui tait rassemble et campe dans un lieu
+qu'on nomme vulgairement Massoure. Pendant notre
+<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
+marche, nous soutnmes les attaques des ennemis, qui
+prouvrent constamment quelque perte assez considrable.
+Un jour, entre autres, plusieurs de l'arme d'gypte,
+qui taient venus attaquer les ntres, furent
+tous tus. Nous apprmes en chemin que le soudan du
+Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant
+de mourir il avait envoy chercher son fils, qui restait
+dans les provinces de l'Orient, et avait fait prter serment
+de fidlit en faveur de ce prince tous les principaux
+officiers de son arme, et qu'il avait laiss le
+commandement de toutes ses troupes un de ses mirs,
+Fakr-Eddin. A notre arrive au lieu que nous venons
+de nommer, nous trouvmes ces nouvelles vraies. Ce
+fut le mardi d'avant la fte de Nol que nous y arrivmes;
+mais nous ne pmes approcher des Sarrasins,
+cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux
+armes, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui
+se spare en cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous
+plames notre camp entre ces deux fleuves, nous tendant
+depuis le grand jusqu'au petit. Nous emes l
+quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent
+plusieurs des leurs tus par l'pe des ntres, mais dont
+un grand nombre fut noy dans les eaux. Comme le
+Thanis n'tait pas guable, cause de la profondeur de
+ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commenmes
+ y jeter une chausse pour ouvrir un passage
+l'arme chrtienne; nous y travaillmes pendant plusieurs
+jours avec des peines, des dangers et des dpenses
+infinies. Les Sarrasins s'opposrent de tous leurs efforts
+ nos travaux; ils levrent des machines contre
+nos machines; ils brisrent avec des pierres et brlrent
+avec leur feu grgeois les tours en bois que nous
+dressions sur la chausse. Nous avions presque perdu
+tout espoir de passer sur cette chausse, lorsqu'un transfuge
+<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
+sarrasin nous fit connatre un gu par o l'arme
+chrtienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassembl
+nos barons et les principaux de notre arme le lundi
+d'avant les Cendres, il fut convenu que le lendemain,
+c'est--dire le jour de Carme-prenant, on se rendrait
+de grand matin au lieu indiqu pour passer le fleuve,
+et qu'on laisserait une petite partie de l'arme la garde
+du camp. Le lendemain, ayant rang nos troupes en
+ordre de bataille, nous nous rendmes au gu, nous traversmes
+le fleuve, non sans courir de grands dangers,
+car le gu tait plus profond et plus prilleux qu'on ne
+l'avait annonc. Nos chevaux furent obligs de passer la
+nage, et il n'tait pas ais de sortir du fleuve, cause de
+l'lvation de la rive, qui tait toute limoneuse.</p>
+
+<p>Lorsque nous emes travers le fleuve, nous arrivmes
+au lieu o taient dresses les machines des Sarrasins,
+en face de notre chausse. Notre avant-garde ayant
+attaqu l'ennemi lui tua du monde, et n'pargna ni le
+sexe ni l'ge. Dans le nombre, les Sarrasins perdirent un
+chef et quelques mirs. Nos troupes s'tant ensuite disperses,
+quelques-uns de nos soldats traversrent le camp
+des ennemis, et arrivrent au village nomm Massoure,
+tuant tout ce qu'ils rencontraient d'ennemis; mais les
+Sarrasins s'tant aperus de l'imprudence des ntres, reprirent
+courage et fondirent sur eux; ils les entourrent
+de toutes parts et les accablrent. Il se fit l un grand carnage
+de nos barons et de nos guerriers religieux et autres,
+dont nous avons avec raison dplor et dont nous
+dplorons encore la perte. L nous avons perdu aussi
+notre brave et illustre frre le comte d'Artois, digne d'ternelle
+mmoire. C'est dans l'amertume de notre c&oelig;ur
+que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique
+nous dussions plutt nous en rjouir, car nous croyons
+et esprons qu'ayant reu la couronne du martyre, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
+est all dans la cleste patrie et qu'il y jouit de la rcompense
+accorde aux saints martyrs. Ce jour-l, les
+Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous accablant
+d'une grle de flches, nous soutnmes leurs rudes
+assauts jusqu' la neuvime heure, o le secours de
+nos balistes nous manqua tout fait. Enfin, aprs avoir
+eu un grand nombre de nos guerriers et de nos chevaux
+blesss ou tus, avec le secours de Notre-Seigneur nous
+conservmes notre position, et nous y tant rallis,
+nous allmes le mme jour placer notre camp tout prs
+des machines des Sarrasins. Nous y restmes avec un
+petit nombre des ntres, et nous y fmes un pont de
+bateaux pour que ceux qui taient au del du fleuve
+pussent venir nous. Le lendemain il en passa plusieurs
+qui camprent auprs de nous. Alors les machines des
+Sarrasins ayant t dtruites, nos soldats purent aller et
+venir librement et en sret, d'une arme l'autre, en
+passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants
+de perdition ayant runi leurs forces de toutes parts,
+dans l'intention d'exterminer l'arme chrtienne, vinrent
+attaquer nos lignes avec beaucoup d'audace et en
+nombre infini; le choc fut si terrible de part et d'autre,
+qu'il ne s'en tait jamais vu, disait-on, de pareil dans
+ces parages. Avec le secours de Dieu, nous rsistmes
+de tous cts, nous repoussmes les ennemis, et nous
+en fmes tomber un grand nombre sous nos coups. Au
+bout de quelques jours, le fils du sultan, venant des
+provinces orientales, arriva Massoure. Les gyptiens le
+reurent comme leur matre et avec des transports de
+joie. Son arrive redoubla leur courage; mais depuis ce
+moment, nous ne savons par quel jugement de Dieu,
+tout alla de notre ct contre nos dsirs. Une maladie contagieuse
+se mit dans notre arme, et enleva les hommes
+et les animaux, de telle sorte qu'il y en avait trs-peu qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
+n'eussent regretter des compagnons ou soigner des
+malades. L'arme chrtienne fut en peu de temps trs-diminue.
+Il y eut une si grande disette que plusieurs tombaient
+de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette
+ne pouvaient apporter l'arme les provisions qu'on y
+avait embarques sur le fleuve, parce que les btiments
+et les pirates ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparrent
+mme de plusieurs de nos bateaux, et prirent
+ensuite successivement deux caravanes qui nous apportaient
+des vivres et des provisions, et turent un grand
+nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La
+disette absolue de vivres et de fourrages jeta la dsolation
+et l'effroi dans l'arme, et nous fora, ainsi que les pertes
+que nous venions de faire, de quitter notre position et de
+retourner Damiette; telle tait la volont de Dieu.</p>
+
+<p>Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans
+lui-mme, mais dans celui qui dirige ses pas et dispose
+tout selon sa volont, pendant que nous tions en
+chemin, c'est--dire le 5 du mois d'avril, les Sarrasins,
+ayant runi toutes leurs forces, attaqurent l'arme
+chrtienne, et par la permission de Dieu, cause de nos
+pchs, nous tombmes au pouvoir de l'ennemi. Nous
+et nos chers frres les comtes de Poitiers et d'Anjou, et
+les autres qui retournaient avec nous par terre, fmes
+tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et
+une grande effusion de sang chrtien. La plupart de
+ceux qui s'en retournaient par le fleuve furent de mme
+faits prisonniers ou tus. Les btiments qui les portaient
+furent en grande partie brls avec les malades qui s'y
+trouvaient. Quelques jours aprs notre captivit, le soudan
+nous fit proposer une trve; il demandait avec instance,
+mais aussi avec menaces, qu'on lui rendt sans retard
+Damiette et tout ce qu'on y avait trouv, et qu'on
+le ddommaget de toutes les pertes et de toutes les dpenses
+<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
+qu'il avait faites jusqu' ce jour, depuis le moment
+o les chrtiens taient entrs dans Damiette. Aprs
+plusieurs confrences, nous conclmes une trve pour
+dix ans, aux conditions suivantes.</p>
+
+<p>Le soudan dlivrerait de prison, et laisserait aller o ils
+voudraient, nous et tous ceux qui avaient t faits captifs
+par les Sarrasins depuis notre arrive en gypte, et tous
+les autres chrtiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui
+avaient t faits prisonniers depuis que le soudan Kamel,
+aeul du soudan actuel, avait conclu une trve avec
+l'empereur. Les chrtiens conserveraient en paix toutes
+les terres qu'ils possdaient dans le royaume de Jrusalem
+au moment de notre arrive. Pour nous, nous nous
+obligions rendre Damiette, et 800,000 besants<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">&nbsp;[241]</a> sarrasins
+pour la libert des prisonniers et pour les pertes
+et dpenses dont il vient d'tre parl (nous en avons
+dj pay 400), et dlivrer tous les prisonniers sarrasins
+que les chrtiens avaient faits en Egypte depuis
+que nous y tions venus, ainsi que ceux qui avaient t
+faits captifs dans le royaume de Jrusalem, depuis la
+trve conclue entre le mme empereur et le mme soudan.
+Tous nos biens et ceux de tous les autres qui
+taient Damiette seraient, aprs notre dpart, sous la
+garde et la dfense du soudan et transports dans le
+pays des chrtiens lorsque l'occasion s'en prsenterait.
+Tous les chrtiens malades et ceux qui resteraient
+Damiette pour vendre ce qu'ils y possderaient auraient
+une gale sret, et se retireraient par mer et par terre
+quand ils voudraient, sans prouver aucun obstacle ou
+contradiction. Le soudan tait tenu de donner un sauf-conduit
+jusqu'au pays des chrtiens tous ceux qui voudraient
+se retirer par terre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
+Cette trve, conclue avec le soudan, venait d'tre jure
+de part et d'autre, et dj le soudan s'tait mis en marche
+avec son arme pour se rendre Damiette et remplir
+les conditions qui venaient d'tre stipules, lorsque, par
+le jugement de Dieu, quelques guerriers sarrasins, sans
+doute de connivence avec la majeure partie de l'arme,
+se prcipitrent sur le soudan, au moment o il se levait
+de table, et le blessrent cruellement. Le soudan, malgr
+cela, sortit de sa tente, esprant pouvoir se soustraire
+par la fuite; mais il fut tu coups d'pe en prsence
+de presque tous les mirs et de la multitude des autres
+Sarrasins. Aprs cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier
+moment de leur fureur, vinrent les armes la main
+ notre tente, comme s'ils eussent voulu, et comme
+plusieurs d'entre nous le craignirent, nous gorger
+nous et les chrtiens; mais la clmence divine ayant
+calm leur furie, ils nous pressrent d'excuter les conditions
+de la trve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances
+furent mles de menaces terribles; enfin, par la
+volont de Dieu, qui est le pre des misricordes, le
+consolateur des affligs, et qui coute les gmissements
+de ses serviteurs, nous confirmmes par un nouveau
+serment la trve que nous venions de faire avec le soudan.
+Nous remes de tous, et de chacun d'eux en particulier,
+un serment semblable, d'aprs leur loi, d'observer les
+conditions de la trve. On fixa le temps o l'on rendrait
+les prisonniers et la ville de Damiette. Ce n'tait point
+sans difficult que nous tions convenus avec le soudan
+de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore
+sans difficult que nous en convnmes de nouveau avec
+les mirs. Comme nous n'avions aucun espoir de la retenir,
+d'aprs ce que nous dirent ceux qui revinrent de
+Damiette, et qui connaissaient le vritable tat des
+choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
+autres, nous jugemes qu'il valait mieux pour la chrtient
+que nous et les autres prisonniers fussions dlivrs
+au moyen d'une trve, que de retenir cette ville avec
+le reste des chrtiens qui s'y trouvaient, en demeurant
+nous et les autres prisonniers exposs tous les dangers
+d'une pareille captivit. C'est pourquoi au jour fix les
+mirs reurent la ville de Damiette; aprs quoi, ils nous
+mirent en libert nous et nos frres, et les comtes de
+Flandre, de Bretagne et de Soissons, et plusieurs autres
+barons et guerriers de France, de Jrusalem et de Chypre.
+Nous emes alors une ferme esprance qu'ils rendraient
+et dlivreraient tous les autres chrtiens, et que
+suivant la teneur du trait ils tiendraient leur serment.</p>
+
+<p>Cela fait, nous quittmes l'Egypte, aprs y avoir
+laiss des personnes charges de recevoir les prisonniers
+des mains des Sarrasins et de garder les choses que
+nous ne pouvions emporter, faute de btiments de
+transport suffisants. Arrivs ici, nous avons envoy en
+gypte des vaisseaux et des commissaires pour en ramener
+les prisonniers, car la dlivrance de ces prisonniers
+fait toute notre sollicitude, et les autres choses
+que nous y avions laisses, telles que des machines, des
+armes, des tentes, une certaine quantit de chevaux et
+plusieurs autres objets; mais les mirs ont retenu trs-longtemps
+au Caire ces commissaires, auxquels ils n'ont
+enfin remis que quatre cents prisonniers, de douze
+mille qu'il y a en gypte. Quelques-uns encore ne sont
+sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux
+autres choses, les mirs n'ont rien voulu rendre. Mais
+ce qui est plus odieux aprs la trve conclue et jure,
+c'est qu'au rapport de nos commissaires et des captifs
+dignes de foi qui sont revenus de ce pays, ils ont choisi
+parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont forcs,
+l'pe leve sur leur tte, d'abjurer la foi catholique et
+<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
+d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu
+la faiblesse de faire; mais les autres, comme des athltes
+courageux, enracins dans leur foi et persistant constamment
+dans leur ferme rsolution, n'ont pu tre
+branls par les menaces ou par les coups des ennemis,
+et ils ont reu la couronne du martyre. Leur sang, nous
+n'en doutons pas, crie au Seigneur pour le peuple chrtien;
+ils seront dans la cour cleste nos avocats devant
+le souverain juge, et ils nous seront plus utiles dans cette
+patrie que si nous les eussions conservs sur cette terre.
+Les musulmans ont aussi gorg plusieurs chrtiens qui
+taient rests malades Damiette. Quoique nous eussions
+observ les conditions du trait que nous avions
+fait avec eux et que nous fussions toujours prts les
+observer encore, nous n'avions aucune certitude de voir
+dlivrer les prisonniers chrtiens ni restituer ce qui
+nous appartenait.</p>
+
+<p>Lorsqu'aprs la trve conclue et notre dlivrance,
+nous avions la ferme confiance que le pays d'outre-mer
+occup par les chrtiens resterait dans un tat de paix
+jusqu' l'expiration de la trve, nous emes la volont
+et le projet de retourner en France. Dj nous nous disposions
+aux prparatifs de notre passage; mais quand nous
+vmes clairement, par ce que nous venons de raconter,
+que les mirs violaient ouvertement la trve et, au mpris
+de leur serment, ne craignaient point de se jouer de
+nous et de la chrtient, nous assemblmes les barons de
+France, les chevaliers du Temple, de l'Hpital, de l'ordre
+Teutonique, et les barons de Jrusalem; nous les
+consultmes sur ce qu'il y avait faire. Le plus grand
+nombre jugea que si nous nous retirions dans ce moment
+et abandonnions ce pays, que nous tions sur le
+point de perdre, ce serait l'exposer entirement aux
+Sarrasins, surtout dans l'tat de misre et de faiblesse
+<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
+o il tait rduit, et nous pouvions regarder comme
+perdus et sans espoir de dlivrance les prisonniers chrtiens
+qui taient au pouvoir de l'ennemi. Si nous restions,
+au contraire, nous avions l'espoir que le temps
+amnerait quelque chose de bon, tel que la dlivrance
+des captifs, la conservation des chteaux et forteresses
+du royaume de Jrusalem, et autres avantages pour la
+chrtient, surtout depuis que la discorde s'tait leve
+entre le soudan d'Alep et ceux qui gouvernaient au
+Caire. Dj ce soudan, aprs avoir runi ses armes,
+s'est empar de Damas et de quelques chteaux appartenant
+au souverain du Caire. On dit qu'il doit venir en
+gypte pour venger la mort du soudan que les mirs
+ont tu, et se rendre matre s'il le peut de tout le pays.</p>
+
+<p>D'aprs ces considrations, et compatissant aux misres
+et aux tourments de la Terre Sainte, nous qui
+tions venus son secours, plaignant la captivit et
+les douleurs de nos prisonniers, quoique plusieurs
+nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer,
+nous avons mieux aim diffrer notre passage et rester
+encore quelque temps en Syrie, que d'abandonner
+entirement la cause du Christ et de laisser nos prisonniers
+exposs de si grands dangers. Mais nous avons
+dcid de renvoyer en France nos chers frres les comtes
+de Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre
+trs-chre dame et mre et de tout le royaume.</p>
+
+<p>Comme tous ceux qui portent le nom de chrtien
+doivent tre pleins de zle pour l'entreprise que nous
+avons forme, et vous en particulier, qui descendez
+du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un
+peuple privilgi pour la conqute de la Terre Sainte,
+que vous devez regarder comme votre proprit, nous
+vous invitons tous servir celui qui vous servit sur la
+croix en rpandant son sang pour votre salut; car cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
+nation criminelle, outre les blasphmes qu'elle vomissait
+en prsence du peuple chrtien contre le Crateur,
+battait de verges la croix, crachait dessus et la foulait
+aux pieds en haine de la foi chrtienne. Courage donc,
+soldats du Christ! armez-vous et soyez prts venger
+ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos
+devanciers qui se distingurent entre les autres nations
+par leur dvotion, par la sincrit de leur foi, et remplirent
+l'univers du bruit de leurs belles actions. Nous
+vous avons prcds dans le service de Dieu; venez
+vous joindre nous. Quoique vous arriviez plus tard,
+vous recevrez du Seigneur la rcompense que le pre
+de famille de l'vangile accorda indistinctement aux
+ouvriers qui vinrent travailler sa vigne la fin du
+jour, comme aux ouvriers qui taient venus au commencement.
+Ceux qui viendront ou qui enverront du
+secours pendant que nous serons ici obtiendront, outre
+les indulgences promises aux croiss, la faveur de Dieu
+et celle des hommes. Faites donc vos prparatifs, et
+que ceux qui la vertu du Trs-Haut inspirera de venir
+ou d'envoyer du secours soient prts pour le mois
+d'avril ou de mai prochain. Quant ceux qui ne pourront
+tre prts pour ce premier passage, qu'ils soient
+du moins en tat de faire celui qui aura lieu la Saint-Jean.
+La nature de l'entreprise exige de la clrit, et
+tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prlats et
+autres fidles du Christ, aidez-nous auprs du Trs-Haut
+par la faveur de vos prires; ordonnez qu'on en fasse
+dans tous les lieux qui vous sont soumis, afin qu'elles
+obtiennent pour nous de la clmence divine les biens
+dont nos pchs nous rendent indignes.</p>
+
+<p class="date">Fait Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'aot.</p>
+
+<p class="work small">Traduit par Michaud, dans l'<cite>Histoire des Croisades</cite>,
+t. IV, p. 559.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.</h2>
+</div>
+
+<p>Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues la
+connaissance de la reine Blanche et des seigneurs de
+France, par le rapport de quelques personnes qui revenaient
+des pays d'Orient, ceux-ci, ne pouvant ni ne voulant
+y croire, ordonnrent que ces messagers fussent
+pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes.
+Mais lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient
+par de nouveaux messagers, qu'ils n'osaient
+plus traiter de diseurs de rien, lorsqu'ils virent des crits
+relatifs tout cela, munis de sceaux et signes convenus,
+ n'en pas douter, la France entire fut plonge dans la
+douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi
+bien que les chevaliers se plaignaient, schaient de
+chagrin et ne voulaient pas recevoir de consolation.
+De toutes parts, les pres et les mres pleuraient la mort
+de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de ceux qui
+leur avaient donn la vie; les parents, de leurs parents;
+les amis, de leurs amis. La beaut des femmes tait change
+par le chagrin; les guirlandes de fleurs taient rejetes
+au loin; on n'entendait plus de chansons; les
+instruments de musique taient dfendus. Toutes les
+marques extrieures de la joie avaient fait place au deuil
+et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,
+accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la
+raison dans l'amertume de leur me et l'immensit de
+leur douleur, et s'emportaient en paroles de blasphme
+qui sentaient l'apostasie ou l'hrsie. Et la foi de plusieurs
+commena vaciller. Venise, ville trs-fameuse,
+et beaucoup de cits d'Italie, qui sont habites par des
+demi-chrtiens, seraient tombes dans l'apostasie si
+elles n'eussent t fortifies par les consolations de leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
+vques et des saints religieux, lesquels leur assuraient
+en vrit que ceux qui avaient t tus rgnaient dj
+dans le ciel titre de martyrs et ne voudraient plus
+pour tout l'or du monde revenir dans la valle tnbreuse
+de cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement
+de quelques-uns, mais non de tous.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>Grande chronique</cite>, traduction de
+M. Huillard-Brholles.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>CHANT ARABE.<br />
+<span class="medium">Compos aprs le dpart de saint Louis.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Quand tu verras le Franais<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">&nbsp;[242]</a>, dis-lui ces paroles
+d'un ami sincre:</p>
+
+<p>Puisses-tu recevoir de Dieu la rcompense qui t'est
+dire pour avoir caus la mort de tant de serviteurs du
+Messie.</p>
+
+<p>Tu venais en gypte: tu en convoitais les richesses;
+tu croyais, insens, que ses forces se rduiraient en
+fume.</p>
+
+<p>Vois maintenant ton arme; vois comme ton imprudente
+conduite l'a prcipite dans le sein du tombeau.</p>
+
+<p>Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tu,
+prisonnier ou cribl de blessures!</p>
+
+<p>Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles
+ides! Peut-tre Jsus veut-il se dbarrasser de vous!</p>
+
+<p>Peut-tre le Pape est-il bien aise de ce dsastre; car
+souvent un prtendu ami donne des conseils perfides.</p>
+
+<p>En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites
+<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span>
+comme s'il mritait encore plus de confiance que Schak
+et Satih<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">&nbsp;[243]</a>.</p>
+
+<p>Et si le roi tait tent de venir venger sa dfaite, si
+quelque motif le ramenait en ces lieux,</p>
+
+<p>Dis-lui qu'on lui rserve la maison du fils de Lokman<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">&nbsp;[244]</a>,
+qu'il y trouvera encore et ses chanes et l'eunuque
+Sabih<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">&nbsp;[245]</a>.</p>
+
+<p class="work small">Traduit par M. Reinaud, dans la <cite>Bibliothque des Croisades</cite>,
+t. IV, p. 474.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA REINE A DAMIETTE.</h2>
+</div>
+
+<p>Vous avez entendu les grandes perscutions que le
+roi et nous souffrmes, auxquelles perscutions la reine
+n'chappa pas, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Car
+trois jours avant qu'elle accoucht lui vinrent les
+nouvelles que le roi tait pris; desquelles nouvelles
+elle fut si effraye, que toutes les fois qu'elle dormait
+en son lit, il lui semblait que toute sa chambre ft
+pleine de Sarrasins, et elle criait: Au secours! au
+secours! Et pour que l'enfant dont elle tait grosse ne
+prt pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
+chevalier, de l'ge de quatre-vingts ans, qui la tenait
+par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait:
+Madame, n'ayez garde, car je suis ici. Avant
+d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, except le chevalier,
+et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
+et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
+dit: Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez
+donne, que si les Sarrasins prennent cette ville, que
+vous me coupiez la tte avant qu'ils me prennent.
+Et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je le ferai
+volontiers, car je l'avais dj bien pens que je
+vous tuerais avant qu'ils nous aient pris.</p>
+
+<p>La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
+Tristan pour la grande douleur pendant laquelle
+il tait n.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA REINE BLANCHE.</h2>
+</div>
+
+<p>A Sayette<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">&nbsp;[246]</a> vinrent au roi les nouvelles que sa mre
+tait morte. Il en mena si grand deuil que de deux jours
+on ne put lui parler. Aprs cela, il m'envoya querir
+par un valet de sa chambre. Quand je vins devant lui
+en sa chambre, o il tait tout seul, et qu'il me vit, il
+tendit ses bras, et me dit: Ah! snchal, j'ai perdu
+ma mre.&mdash;Sire, rpondis-je, je ne m'en tonne pas,
+car elle devait mourir; mais je m'tonne que vous, qui
+tes un sage homme, ayez men si grand deuil, car vous
+savez que le sage dit que la tristesse que l'homme a au
+c&oelig;ur ne lui doit point paratre au visage; car celui qui le
+fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.
+Il lui fit faire de trs-beaux services en Terre Sainte;
+et aprs il envoya en France un courrier charg de lettres
+de prires aux glises, pour qu'on prit pour elle.</p>
+
+<p>Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et trs-sainte
+femme, me vint dire que la reine avait beaucoup
+de chagrin, et me pria que j'allasse vers elle pour la
+<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
+consoler. Et quand je vins l, je trouvai qu'elle pleurait,
+et je lui dis que vrit dit celui qui dit qu'on ne
+doit pas croire femme, car c'tait la femme que vous
+hassiez le plus, et vous en avez tel chagrin! Et elle me
+dit que ce n'tait pas pour elle qu'elle pleurait, mais
+pour le chagrin que le roi avait.</p>
+
+<p>Les durets que la reine Blanche fit la reine Marguerite
+furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas
+permettre que son fils ft en la compagnie de sa femme,
+sinon le soir quand ils allaient coucher. L'htel o le
+roi et la reine se plaisaient le plus demeurer tait
+Pontoise, parce que la chambre du roi tait au-dessus
+de la chambre de la reine. Ils avaient ainsi arrang
+leur affaire qu'ils allaient causer dans un escalier qui
+descendait d'une chambre l'autre; et ils avaient si
+bien dispos leurs arrangements que, quand les huissiers
+voyaient venir la reine dans la chambre du roi son
+fils, ils battaient les portes avec leurs verges, et le roi
+s'en venait courant dans sa chambre pour que sa mre l'y
+trouvt. Ainsi faisaient les huissiers de la chambre de
+la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait,
+afin qu'elle y trouvt la reine Marguerite.</p>
+
+<p>Une fois le roi tait ct de la reine sa femme, qui
+tait en trop grand danger de mort, parce qu'elle s'tait
+blesse d'un enfant qu'elle avait eu. La reine Blanche
+vint l et prit son fils par la main, et lui dit: Venez
+vous-en, vous ne faites rien ici. Quand la reine Marguerite
+vit que la mre emmenait le roi, elle s'cria: Hlas,
+vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte
+ni vive! Et alors elle se pma, et l'on crut qu'elle tait
+morte; et le roi, qui crut qu'elle se mourait, revint, et
+grand'peine on la fit revenir.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite>, traduite par L. Dussieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">LES PASTOUREAUX.<br />
+<span class="medium">1251.</span></h2>
+
+<p class="subh">De la croiserie des Pastouriaus.</p>
+</div>
+
+<p>Une autre aventure avint en l'an de grce mil deux
+cens cinquante et un au royaume de France. Car un
+maistre qui savoit art magique fist convenant au soudan
+de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous
+les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de
+trente ou de seize, par tel convenant qu'il auroit de
+chascune teste quatre besans d'or; et ces convenances
+furent faites au temps que le roy estoit en Chipre; et
+fist au soudan entendant qu'il avoit trouv un sort que
+le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis
+s mains des Sarrasins.</p>
+
+<p>Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy
+disoit; car trop durement doubtoit la venue du roy de
+France. Si luy pria moult qu'il se penast d'accomplir ce
+qu'il promettoit, et luy donna or et argent grant
+foison, et le baisa en la bouche<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">&nbsp;[247]</a> en signe de moult
+grant amour.</p>
+
+<p>Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en
+vint en France. Quant il fu en l'entre, si se pourpensa
+o et en quel partie il jeteroit son sort; si s'en ala droit
+en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit et la jecta
+contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice
+que il faisoit au dable. Quand il ot ce fait, il
+s'en vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient
+les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de Dieu: Par
+vous, mes doux enfans, sera la terre d'oultre-mer dlivre
+<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
+des anemis de la foy crestienne. Si tost comme
+il orent sa voix, il alrent aprs luy et le commencirent
+ suivir par tout o il vouloit aler; et tous ceux que
+il trouvoit se metoient la voie aprs les autres, si que
+sa compaignie fu si grant que en moins de huit jours
+il furent plus de trente mille, et vindrent en la cit
+d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.</p>
+
+<p>Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes
+et quanqu'il demandrent; et leur estoit avis que nulle
+plus sainte gent ne porroit estre. Si leur demandrent
+qui estoit le maistre d'eux, et il leur monstrrent et vint
+devant eux tout une grant barbe, ainsi comme s il
+fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et
+pasle.</p>
+
+<p>Quant il le virent de telle contenance, si le prirent
+qu'il prist hostieulx et leur biens tout sa volent, et
+s'agenoillrent aucuns devant lui tout ainsi comme s
+ce fust un corps saint; et luy donnrent quanqu'il voult
+demander. D'illec se parti, et commena avironner
+tout le pays et pourprendre tous les enfans de la
+contre, tant qu'il furent plus de quarante mille.</p>
+
+<p>Quant il se vit en si grant estat, si commena preschier
+et despecier mariages, et reffaire tout sa volent;
+et disoit qu'il avoit povoir de absoudre de toutes
+manires de pchis. Quant les clers et les prestres
+entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et
+leur monstrrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
+achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda
+aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres
+et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala
+parmi la contre tant qu'il vindrent Paris.</p>
+
+<p>La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda
+que nul ne fust si hardi qui les contredist de riens;
+car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les autres, que
+<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span>
+ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist
+venir le grant maistre devant ly, et ly demanda coment
+il avoit nom: et il respondi que on l'appeloit le
+maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer
+et luy dona grans dons. De la royne se parti, et s'en
+vint ses compaingnons, qui bien savoient sa mauvaisti,
+et si leur pria qu'il pensassent d'occire prestres
+et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit
+la royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit
+moult bien fait quanqu'il feroient.</p>
+
+<p>Tant monta le maistre en grant orgueil que il se
+revesti comme vesque en l'glyse de Saint-Eustache
+de Paris, et prescha la mitre en la teste comme vesque,
+et se fist moult honnourer et servir. Les autres
+pastouriaux si alrent par tout Paris, et occirent tous
+les clers qu'il y trouvrent; et convint que les portes
+de Petit pont fussent fermes, pour la doubtance qu'il
+n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs
+contres pour aprendre.</p>
+
+<p>Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de
+quanqu'il pot, si s'en parti, et divisa ses pastouriaux
+en trois parties; car il estoient tant qu'il n'eussent pas
+peu trouver ville qui les peust tous hbergier n soustenir.
+Si en envoia une partie droit Bourges, et commanda
+ ceux qui les devoient conduire que quanqu'il
+pourroient prendre et lever du pays, que il le prissent;
+et quant il auroient ce fait, que il retournassent
+luy au port de Marseille o il les attendroit. Si se dpartirent
+en telle manire, et s'en ala une partie droit
+ Bourges, et l'autre partie Marseille.</p>
+
+<p>Quant les clers de Bourges entendirent leur venue,
+si se doubtrent, car l'en avoit bien racont qu'il faisoient
+moult de maux. Si alrent parler la justice et
+ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que
+<span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
+telle esmeute et telle alle d'enfans et de pastouriaux
+estoit trouve par grant malice, et par art de diable
+et par enchantement; et se il vouloient mettre paine, il
+prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvs
+en mauvaisti et en cas de larrecin.</p>
+
+<p>Le prvost et le bailli s'accordrent ce qu'il disoient,
+et furent tous aviss de la besoingne. Les pastouriaux
+entrrent en Bourges et s'espandirent parmi la ville;
+mais il n'y trouvrent oncques n clerc n prestre; si
+commencirent mener leur maitrises, ainsi comme
+il avoient fait Paris et s autres bonnes villes o
+il leur fu tout abandonn faire leur volent.</p>
+
+<p>Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir
+ leur volent, il commencirent brisier coffres et
+huches, et prendre or et argent; et avec ce, il prisrent
+les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent couchier
+avec eux. Tant firent que la justice qui estoit
+en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent
+leur mauvaisti. Si les prisrent et leur firent confesser
+toute leur mauvaisti, et coment il avoient tout le
+pays enfantosm par leur enchantemens. Si furent tous
+les grans maistres jugis et pendus, et les enfans s'en retournrent
+tous esbahis, chascun en sa contre.</p>
+
+<p>Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur
+commanda qu'il alassent de nuit et de jour Marseille;
+qui portrent lettres au viguier, squelles toute la mauvaisti
+au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu
+tantost pris le maistre et pendus unes hautes fourches;
+et les pastouriaux qui aloient aprs luy s'en retournrent
+povres et mandians.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, publies
+et annotes par M. <em>Paulin Pris</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.<br />
+<span class="medium">1254.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Le roi d'Angleterre Henri III tant venu la noble
+maison de religieuses qu'on appelle Fontevrault<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">&nbsp;[248]</a>,
+s'y mit en prire sur les tombes de ses prdcesseurs
+qui y avaient t enterrs. Puis, tant venu au spulcre
+de sa mre, Isabelle, qui tait dans le cimetire, il fit
+transfrer le corps dans l'glise, fit lever par-dessus
+un mausole, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux
+de la mme glise, de prcieuses toffes de soie, accomplissant
+ainsi ce commandement du Seigneur: Honore
+ton pre et ta mre...</p>
+
+<p>Se sentant malade, il alla semblablement Pontigny,
+se mit pieusement en prire sur la tombe et sur la
+chsse de saint Edmond, et recouvra le bienfait de la
+sant. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des prsents
+prcieux et dignes d'un roi.</p>
+
+<p>A la mme poque, comme le seigneur roi d'Angleterre
+dsirait ardemment depuis longtemps voir le
+royaume de France, le seigneur roi son beau-frre<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">&nbsp;[249]</a>,
+la dame reine de France, s&oelig;ur de la dame reine d'Angleterre,
+les cits et les glises de France, les m&oelig;urs et
+l'intrieur des Franais, et la trs noble chapelle du roi
+de France, qui est Paris, ainsi que les incomparables
+reliques qui y sont gardes, il envoya au roi de France
+des dputs solennels et quand il eut obtenu passage
+en toute bienveillance et scurit, il rassembla
+son escorte et sa trs-noble compagnie, puis dirigea
+sa marche vers la ville d'Orlans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span>
+Le trs-pieux roi de France ordonna formellement
+aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cits par
+lesquelles le roi d'Angleterre devait passer de faire dblayer
+les rues des immondices, des souches de bois et
+de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre
+partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer
+avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver les
+faades des glises et des maisons; de le recevoir avec
+respect et allgresse, au bruit des cantiques et des
+cloches, la lueur des cierges, et revtus de leurs habits
+de fte; d'aller sa rencontre quand il viendrait, et
+de le servir avec empressement pendant son sjour.</p>
+
+<p>Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrive du
+seigneur roi d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'
+Chartres. En se voyant ils se prcipitrent dans les
+bras l'un de l'autre et se donnrent le baiser. Ils se tmoignrent
+leur amiti par des salutations mutuelles et
+par un change de paroles affables. Le seigneur roi
+de France ordonna qu'on fournt libralement ses
+frais des procurations<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">&nbsp;[250]</a> opulentes et splendides
+au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il serait dans son
+royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta
+volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre
+mille chevaux magnifiques, monts par des personnages
+de marque, sans compter les chariots et les btes
+de somme, ainsi que les chevaux d'lite; le tout
+formant une multitude si nombreuse, que les Franais
+taient stupfaits de cette nouveaut imprvue. En
+outre, pendant toute la journe, et de jour en jour, la
+compagnie des deux rois s'accrut immensment et merveilleusement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
+comme a coutume de le faire un fleuve
+grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec
+sa s&oelig;ur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant
+d'eux pour trouver ses autres s&oelig;urs, la reine
+d'Angleterre et la comtesse de Cornouailles, ainsi que
+le seigneur roi d'Angleterre, pour se fliciter, se consoler
+mutuellement et se tmoigner leur amiti par
+des salutations et des entretiens familiers. Or, leur
+mre, la comtesse de Provence, nomme Batrix, tait
+prsente et pouvait se glorifier, comme une autre Niob,
+en considrant ses enfants, car il n'y avait pas dans le
+sexe fminin une seule mre au monde qui pt se glorifier
+et se fliciter des nobles fruits de son ventre,
+comme elle de ses filles.</p>
+
+<p>Cependant les coliers de Paris, surtout ceux qui
+taient anglais de nation<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">&nbsp;[251]</a>, tant instruits de l'arrive
+de si grands rois et de si grandes reines, et d'une
+foule de seigneurs incomparables, suspendirent pour le
+moment leurs lectures et leurs disputations, parce que
+c'tait une poque entirement consacre la joie,
+retranchrent quelque chose sur les portions communes
+de la semaine, achetrent des cierges et des habits de
+fte, qu'on appelle vulgairement cointises, se procurrent
+tout ce qui pouvait servir tmoigner leur
+joie, et allrent au-devant des nobles visiteurs, en
+chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des
+guirlandes et des couronnes, et au son des instruments
+de musique. Or, le nombre de ceux qui arrivaient et
+de ceux qui venaient leur rencontre tait immense.
+Jamais dans les temps passs on n'avait vu en France
+une aussi belle fte, ni un si grand ou si solennel rassemblement
+<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
+que celui qui se portait la rencontre des
+arrivants. Les coliers et les citoyens passrent tout ce
+jour-l, et la nuit et les jours suivants, dans la joie, parcourant
+la ville, merveilleusement tapisse; ce n'taient
+que chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allgresse,
+enfin toutes les pompes de ce monde.</p>
+
+<p>Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient,
+cortge dont le nombre aurait pu former
+une copieuse arme, furent arrivs Paris, et qu'une
+telle et si grande noblesse de l'Universit de Paris fut
+venue au-devant d'eux, le roi de France se rjouit beaucoup
+et rendit grces aux clercs des honneurs de toutes
+espces qu'ils rendaient ses htes. Puis le seigneur
+roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre: Ami,
+voici que la ville de Paris est ta disposition; o te
+plat-il de prendre ton logis? L est mon palais, au
+milieu de la ville: s'il t'agre de t'y arrter, que ta
+volont soit faite. Si tu prfres le Vieux-Temple, qui
+est hors la ville et o le local est plus spacieux, ou bien
+tout autre endroit qui te plaise davantage, tu n'as qu'
+vouloir. Le seigneur roi d'Angleterre choisit pour
+htel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie tait
+nombreuse et qu'il y a dans ce mme Vieux-Temple
+des btiments suffisants et convenables pour une nombreuse
+arme. En effet, quand tous les Templiers d'en
+dea des monts se rendent aux poques et aux termes
+fixs leur chapitre gnral, ils trouvent l des logements
+convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans
+un seul palais, car ils traitent de nuit leurs affaires dans
+le chapitre. Cependant, quoiqu'il y et tant de logements
+dans l'intrieur du palais, la compagnie du roi tait
+tellement nombreuse, que beaucoup furent forcs de
+dormir la belle toile, sans que les maisons voisines
+qui s'tendaient du ct de la place qu'on appelle la
+<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span>
+Grve pussent suffire cette foule. Les chevaux furent
+placs hors des btiments, dans les lieux qui parurent
+les plus propres devenir des tables.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple
+pour son logis, ordonna que le lendemain de grand
+matin toutes les maisons du mme palais, c'est--dire
+du mme Temple, fussent remplies de pauvres que l'on
+ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur
+nombre ft considrable, fut abondamment servi en
+viandes et en poissons avec le pain et le vin.</p>
+
+<p>Ce mme lendemain, tandis que les pauvres taient
+restaurs la premire et la troisime heure, le seigneur
+roi d'Angleterre, conduit par le roi de France,
+visita la trs-magnifique chapelle qui est dans le palais
+mme du roi de France<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">&nbsp;[252]</a>, ainsi que les reliques qui
+s'y trouvent et qu'il honora par des prires et par des
+offrandes royales. Il visita semblablement les autres
+lieux honorables de la ville, pour y prier dvotement
+avec vnration, et il y laissa des offrandes.</p>
+
+<p>Ce mme jour, le seigneur roi de France, comme
+il en tait convenu d'avance, dna avec le seigneur roi
+d'Angleterre au susdit Vieux-Temple, dans la grande
+salle royale, avec la nombreuse suite des deux rois.
+Toutes les cours du palais taient remplies de gens qui
+mangeaient, et il n'y avait ni la porte principale, ni
+ aucune entre, des huissiers ou des gardes pour
+carter ceux qui voulaient prendre place; il y avait
+libre accs et repas abondant pour tous ceux qui se
+prsentaient. Or, la multiplicit des mets de toutes
+espces allait jusqu' pouvoir faire natre le dgot
+parmi les convives. Aprs le festin, le seigneur roi
+<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span>
+d'Angleterre envoya aux seigneurs franais, dans leurs
+htels, de superbes coupes en argent, des fermoirs en
+or, des ceintures de soie, et d'autres prsents tels qu'il
+convenait un si grand roi d'en donner, et de si
+nobles seigneurs d'en recevoir gracieusement.</p>
+
+<p>Jamais, aucune poque dans les temps passs, mme
+du vivant d'Assurus, d'Arthur ou de Charles, ne fut clbr
+un repas si splendide et si nombreux; car on y
+remarqua d'une manire clatante la fertile varit
+des mets, la dlicieuse fcondit des boissons, l'empressement
+joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives,
+l'abondante libralit des prsents. Or, il y avait
+l des personnages vnrables qui non-seulement n'ont
+pas de suprieurs dans le monde, mais encore dont on
+ne pourrait trouver les gaux.</p>
+
+<p>Or, le repas fut donn dans la grande salle royale
+du Temple, o l'on avait suspendu de tous cts, selon
+la coutume d'outre-mer, autant de boucliers qu'il en
+fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi eux
+se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi
+un certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre:
+Messire, pourquoi avez-vous invit les Franais venir
+dner et se rjouir avec vous dans cette salle? Voici le
+bouclier du roi d'Angleterre Richard au Grand-C&oelig;ur.
+Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.
+Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les
+convives taient disposs. Le seigneur roi de France,
+qui est le roi des rois de la terre<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">&nbsp;[253]</a>, tant cause de
+l'huile cleste dont il a t oint qu' cause de son
+pouvoir et de sa prminence en chevalerie, s'assit
+au milieu, ayant sa droite le seigneur roi d'Angleterre
+<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span>
+et le seigneur roi de Navarre<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">&nbsp;[254]</a> sa gauche. Comme le
+seigneur roi de France s'efforait de rgler les places autrement,
+de telle sorte que le roi d'Angleterre ft assis au
+milieu et la place la plus leve, le seigneur roi d'Angleterre
+lui dit: Non pas, messire roi, prenez le lieu le
+plus honorable, c'est--dire la place du milieu et la plus
+leve; car vous tes mon seigneur et le serez, et vous
+en savez la cause<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">&nbsp;[255]</a>. Alors le pieux roi de France reprit,
+mais voix basse: Plt Dieu que chacun obtnt
+son droit sans tre ls; mais l'orgueil des Franais ne
+le souffrirait pas. Or, laissons ce sujet. Ensuite les
+ducs prirent place la mme table, selon leurs dignits
+et prminences; ils taient au nombre de vingt-cinq,
+et les personnes qui taient assises aux places les plus
+leves se trouvaient cependant mles aux ducs susdits.
+De plus, douze vques assistrent ce festin; ils taient
+placs avant certains ducs, et se trouvaient cependant
+mls aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers
+de renom qui prirent place leur tour. Les comtesses
+taient au nombre de dix-huit, parmi lesquelles
+il y avait deux s&oelig;urs des deux reines susdites, savoir: la
+comtesse de Cornouailes, la comtesse d'Anjou et de Provence,
+qui taient comparables des reines, ainsi que
+la comtesse Batrix, mre de toutes. Aprs le repas, qui
+fut abondant et splendide, quoique ce ft un jour
+ poisson, le roi d'Angleterre vint loger cette nuit-l
+dans le grand palais du seigneur roi de France, qui est
+au milieu de la ville de Paris. En effet, le seigneur roi
+de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant:
+<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span>
+Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse
+tout ce qui est courtoisie et justice; puis il ajouta en
+souriant: Je suis seigneur et roi dans mon royaume,
+je veux donc tre le matre chez moi. Le roi d'Angleterre
+alors se laissa conduire.</p>
+
+<p>Quand le roi d'Angleterre eut travers un faubourg
+qu'on appelle la Grve et ensuite un faubourg du ct
+de Saint-Germain l'Auxerrois, puis aprs un grand
+pont<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">&nbsp;[256]</a>, il considra l'lgance des btiments qui dans
+la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est--dire
+en pltre, ainsi que les maisons trois arceaux et
+quatre tages ou mme plus, aux fentres desquelles
+apparaissait une multitude infinie de personnes des
+deux sexes; et une foule serre s'agglomrait et se pressait
+ l'envi pour voir le roi d'Angleterre Paris. Sa renomme
+brilla du plus grand clat et fut porte aux
+nues par les Franais, cause de ses largesses et de ses
+prsents, de la libralit qui convenait ce jour-l, de
+l'abondance de ses aumnes, de la belle ordonnance
+de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de
+France s'tait uni par mariage une s&oelig;ur et le seigneur
+roi d'Angleterre l'autre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les rois de France et d'Angleterre restrent ensemble
+pendant huit jours, se rcrant mutuellement par des
+entretiens longtemps dsirs. Or, le pieux roi de France
+disait: N'avons-nous pas pous les deux s&oelig;urs et
+nos frres<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">&nbsp;[257]</a> les deux autres? Tous les enfants, filles ou
+garons, qui ont tir ou qui tireront naissance d'icelles
+seront comme frres et s&oelig;urs. Oh! s'il y avait entre
+pauvres hommes pareille affinit ou consanguinit,
+combien ils se chriraient mutuellement, combien ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span>
+seraient unis du fond du c&oelig;ur! Je m'afflige, le Seigneur
+le sait, de ce que notre affection rciproque ne puisse tre
+parfaitement d'accord en tout. Mais l'opinitret de
+mes barons ne se soumet pas ma volont; car ils disent
+que les Normands ne sauraient pas observer pacifiquement
+leurs bornes ou leurs limites sans les violer; et
+par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">&nbsp;[258]</a>. Mais
+laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se
+sparant de la prsence dudit roi de France, fut reconduit
+par lui l'espace d'une journe de marche. Or, il
+fut reconnu, par un calcul certain, qu'il avait rpandu
+en dpenses faites Paris 1,000 livres d'argent, sans
+compter les prsents inapprciables qu'il avait tirs de
+son trsor, non sans le diminuer beaucoup. Cependant
+l'honneur du seigneur roi d'Angleterre et de tous les
+Anglais ne fut pas mdiocrement exalt ni faiblement
+augment.</p>
+
+<p>Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le
+roi de France dit au roi d'Angleterre: Ami, combien
+douces tes paroles sont mes oreilles; rjouissons-nous
+en conversant ensemble, car peut-tre ne jouirons-nous
+jamais une autre fois l'avenir d'un entretien mutuel.
+Puis il ajouta: Mon ami roi, il n'est pas facile de te
+dmontrer quelle grande et douloureuse amertume de
+corps et d'me j'ai prouve, par amour pour le Christ,
+dans mon plerinage; quoique tout ait tourn contre
+moi, je n'en rends pas moins grces au Trs-Haut; car
+en revenant moi-mme, et en entrant et rentrant dans
+mon c&oelig;ur, je me rjouis plus de la patience que le Seigneur
+m'a donne par sa faveur spciale, que s'il
+m'et accord l'empire du monde entier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span>
+Lorsque les deux rois se furent avancs l'espace d'environ
+une journe de marche, ils se sparrent l'un de
+l'autre, et, s'tant dtourns quelque peu l'cart sur le
+bord de la route, ils se dirent des paroles secrtes et
+amicales. Le roi de France dit alors en soupirant:
+Plt Dieu que les douze pairs de France et le baronnage
+consentissent mon dsir<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">&nbsp;[259]</a>; nous serions
+certes des amis indissolubles. Notre discorde est pour
+les Romains une excitation se dchaner et un sujet de
+s'enorgueillir. S'tant donc baiss et embrasss rciproquement,
+ils se quittrent.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Matthieu Paris</span>, <cite>la Grande Chronique</cite>, traduite par
+M. Huillard-Brholles.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.<br />
+<span class="medium">1256.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si
+o et entendi un homme qui jura trop villainement de
+Dieu: si en fu le roy moult courrouci en son cuer et commanda
+que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien
+chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour ce
+que il eust perdurable mmoire de son pchi et que les
+autres doubtassent jurer villainement de leur crateur.
+Moult de gens murmurrent contre le roy pour ce que
+cil estoit si laidement sign. Le roy, qui bien entendit
+leur murmurement, ne s'en esmut de rien contre eux,
+ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: Sire
+Dieu, il te maudiront et tu les bniras. Si dist une parole
+qui bien fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign
+<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span>
+et en telle manire comme celluy est, et jamais villain
+serement ne feust jur en mon royaume. La
+sepmaine emprs que cil fu sign le roy donna aux povres
+femmes lingires qui vendent viez peufres<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">&nbsp;[260]</a> et
+viez chemises, et aux povres ferrons qui ne pevent avoir
+maisons la place d'entour les murs des Innocents pour
+Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du peuple<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">&nbsp;[261]</a>.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grands Chroniques de Saint Denis</cite>, publies
+et annotes par M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LA PRAGMATIQUE SANCTION.<br />
+<span class="medium">1269.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Malgr la bulle d'Alexandre IV qui dfendait toute
+sentence d'excommunication ou d'interdit sur les terres
+de France, l'exemple de l'Angleterre ne rassurait point
+entirement Louis IX sur la paix de l'glise du royaume;
+car des vnements imprvus pouvaient pousser un
+autre pontife changer cette disposition. Le monarque
+rsolut donc de fixer lui-mme par des statuts rguliers
+les limites de l'autorit papale quant au temporel, et
+de proclamer ce sujet son indpendance absolue. Sa
+prsence en France et l'attitude de son parlement
+avaient suffi jusque alors; mais ce frein chappait avec
+lui, et il sentit encore plus la ncessit d'une manifestation
+nergique, quand Clment IV, avant sa mort, dcida
+que tous les bnfices ecclsiastiques seraient dsormais,
+comme toujours, la disposition du saint-sige,
+qui pourrait les confrer, vacants ou non vacants.</p>
+
+<p>Ces sortes d'empitements de juridiction s'taient
+<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span>
+successivement augments chaque nouvelle croisade
+entreprise sons l'influence papale, et Louis, le plus
+pieux des princes, mais aussi l'un des plus clairs, en
+redoutait surtout l'abus la veille d'une longue absence<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">&nbsp;[262]</a>.
+Aussi, aprs de mres rflexions et avoir pris
+les conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement,
+dont la plupart des prlats du royaume faisaient partie,
+il se dcida promulguer l'ordonnance appele Pragmatique
+sanction. Cette ordonnance a t considre
+depuis comme le premier acte fondateur des liberts de
+l'glise gallicane, titre inconnu jusque alors, en les dclarant
+et les expliquant. Elle tait ainsi conue:</p>
+
+<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, la
+perptuelle mmoire de la chose;</p>
+
+<p>Voulant pourvoir la tranquillit des glises du
+royaume, l'augmentation du culte divin, au salut des
+mes, et dsirant obtenir la grce et le secours du Tout-Puissant,
+sous la protection duquel nous mettons notre
+royaume, avons par le prsent dit perptuel, ordonn
+et ordonnons:</p>
+
+<p>Premirement: que les prlats des glises de notre
+royaume, patrons et collateurs ordinaires de bnfices
+jouiront pleinement de leurs droits et conserveront leur
+juridiction, sans que Rome y puisse donner aucune atteinte
+par ses rserves, par ses grces expectatives ou
+par ses mandats;</p>
+
+<p>Secondement: que les glises cathdrales ou abbatiales
+et autres pourront faire librement leurs lections,
+qui sortiront leur plein et entier effet;</p>
+
+<p>Troisimement: que le crime de simonie, qui
+infecte l'glise, soit entirement banni du royaume,
+comme une peste prjudiciable la religion;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span>
+Quatrimement: nous voulons que les promotions,
+collations, provisions et dispositions des prlatures,
+dignits et autres bnfices et offices ecclsiastiques de
+notre royaume se fassent suivant la disposition du
+droit commun des sacrs conciles et les ordonnances
+des anciens pres de l'glise;</p>
+
+<p>Cinquimement: voulant empcher les exactions
+insupportables de la cour romaine, qui se trouve malheureusement
+appauvrie, nous dfendons de lever les
+sommes qu'elle a accoutum d'imposer sur les glises
+du royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable
+et pressante, et de notre exprs commandement
+et de celui des glises de France;</p>
+
+<p>Siximement, enfin: approuvons et confirmons
+par les prsentes les liberts franaises, immunits,
+prrogatives, droits et privilges accords par les rois de
+France nos prdcesseurs, ou par nous, aux glises, monastres,
+et aux personnes religieuses de notre royaume.</p>
+
+<p>En tmoignage de quoi avons fait apposer notre
+sceau aux prsentes lettres. Donn Paris, en mars,
+l'an de Notre-Seigneur Jsus-Christ 1269.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Histoire de saint Louis</cite>, par le marquis de Villeneuve-Trans,
+3 vol. in-8<sup>o</sup>, 1839.&mdash;<span class="smcap">T.</span> III, p. 361.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABB DE SAINT-DENIS.<br />
+<span class="medium">1270.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais, son
+cher et fidle Mathieu, abb de Saint-Denis, salut et affection.</p>
+
+<p>Nous vous avons annonc que nous nous tions embarqu
+<span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span>
+ Aigues-Mortes le 1<sup>er</sup> juillet, et que le lendemain
+nous avions mis la voile pour Tunis. Ayant
+abord en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous
+sommes rests quelques jours sur nos vaisseaux au port
+de Cagliari, attendant les vaisseaux de nos barons et des
+autres croiss qui nous suivaient. Aprs leur arrive,
+nous avons tenu conseil et rsolu de nous diriger vers
+Tunis. Nous avons en consquence remis la voile, et
+nous avons abord au port de Tunis le jeudi d'avant la
+fte de sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons
+pris terre sans aucun obstacle. Aprs avoir fait dbarquer
+nos chevaux, nous nous sommes avancs jusqu'
+l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous
+avons dress notre camp devant cette ville. Nous avons
+avec nous notre frre Alfonse, comte de Poitiers et de
+Toulouse, et nos enfants Philippe, Jean et Pierre, notre
+neveu Robert comte d'Artois et nos autres barons. Notre
+fille la reine de Navarre, les femmes des autres princes,
+les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les
+vaisseaux prs de nous; nous jouissons tous, grce
+Dieu, d'une sant parfaite. Nous vous annonons qu'aprs
+avoir pourvu tout ce qui tait ncessaire, nous
+avons, avec le secours de Dieu, emport d'assaut la ville
+de Carthage, o plusieurs Sarrasins ont t passs au fil
+de l'pe.</p>
+
+<p>Donn au camp devant cette ville, le jour de la fte
+de saint Jacques aptre, 1270 (25 juillet).</p>
+
+<p class="work small">Traduit par Michaud, <cite>Histoire des Croisades</cite>, t. 5,
+p. 537.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSES
+A SON FILS PHILIPPE LE HARDI<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">&nbsp;[263]</a>.<br />
+<span class="medium">1270.</span></h2>
+</div>
+
+<p>Cher fils, pour ce que je dsire de tout mon c&oelig;ur que
+tu sois bien enseign en toutes choses, j'ai pens que tu
+recevrais plusieurs enseignements de cet crit, car je
+t'ai ou dire aucunes fois que tu retiendrais plus de moi
+que de tout autre.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne premirement que tu aimes
+Dieu de tout ton c&oelig;ur et de tout ton pouvoir, car sans
+cela nul ne peut rien valoir; tu te dois garder de toutes
+choses que tu penseras devoir lui dplaire, et qui sont
+en ton pouvoir, et spcialement tu dois avoir cette volont
+que tu ne fasses pch mortel pour nulle chose
+qui puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes
+membres tre hachs et ta vie enleve par le plus cruel
+martyre plutt que tu ne fasses pch mortel avec connaissance.</p>
+
+<p>Si Notre-Seigneur t'envoie aucune perscution ou maladie
+ou autre chose, tu la dois souffrir dbonnairement,
+et l'en dois remercier et savoir bon gr; car tu
+dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu dois encore
+penser que tu l'as bien mrit, et plus encore s'il
+le veut, pour ce que tu l'as peu aim et peu servi et
+pour ce que tu as fait maintes choses contre sa volont.</p>
+
+<p>Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prosprit ou de
+sant de corps ou d'autre chose, tu l'en dois remercier
+<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span>
+humblement, et tu dois prendre garde que de ce tu ne te
+dcries, ni par orgueil, ni par autre tort, car c'est grand
+pch que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur
+de sainte vie et suffisante science, par quoi tu
+sois enseign des choses que tu dois viter et des choses
+que tu dois faire; et aies telle manire en toi par laquelle
+tes confesseurs et amis t'osent hardiment enseigner
+et reprendre.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le
+service de sainte glise; et quand tu seras la chapelle,
+garde-toi d'oser parler vaines paroles. Tes oraisons dis
+avec recueillement ou par bouche ou de pense, et spcialement
+sois plus attentif l'oraison quand le corps de
+Notre-Seigneur sera prsent la messe.</p>
+
+<p>Cher fils, aie le c&oelig;ur compatissant envers les pauvres
+et envers tous ceux que tu penseras qui ont souffrance
+de c&oelig;ur ou de corps, et suivant ton pouvoir, soulage-les
+volontiers de consolations ou d'aumnes; si tu as
+malaise de c&oelig;ur, dis-le ton confesseur ou tout autre
+que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder
+secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que
+choses que tu puisses dire.</p>
+
+<p>Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes
+gens avec toi, soit de religion, soit du sicle, et esquive
+la compagnie des mauvais; aie volontiers bons
+parlements avec les bons, et coute volontiers parler
+de Notre-Seigneur en sermons; et en priv pourchasse
+volontiers les pardons. Aime le bien en autrui et hais
+le mal, et ne souffre pas que l'on dise devant toi paroles
+qui puissent attirer gens pch. N'coute pas volontiers
+mdire d'autrui ni nulle parole qui tourne mpris
+de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints.
+Telle parole ne souffre sans en prendre vengeance; que
+<span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span>
+si elle venoit de clerc ou de si grande personne que tu
+ne puisses punir, fais-le dire celui qui pourrait en
+faire justice.</p>
+
+<p>Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes
+choses, que par l il appert que tu reconnaisses les
+bonts et les honneurs que Notre-Seigneur t'a faits, en
+telle manire que s'il plaisoit Notre-Seigneur que tu
+vinsses l'honneur de gouverner le royaume, tu fusses
+digne de recevoir la sainte onction dont les rois de
+France sont sacrs.</p>
+
+<p>Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume,
+prends soin d'avoir les qualits qui appartiennent aux
+rois, c'est--dire que tu sois si juste que tu ne t'cartes
+de la justice, quelque chose qui puisse arriver. S'il
+advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et un riche,
+soutiens de prfrence le pauvre au riche, jusqu'
+ce que tu saches vrit; et quand tu la connatras, fais
+justice. S'il advient que tu aies querelle contre autrui,
+soutiens la querelle de l'tranger devant ton conseil;
+ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle,
+jusqu' ce que tu connaisses la vrit; car ceux de ton
+conseil pourraient craindre de parler contre toi, ce que
+tu ne dois pas vouloir.</p>
+
+<p>Cher fils, si tu apprends que tu possdes quelque
+chose tort ou de ton temps ou de celui de tes anctres,
+aussitt rends-le, toute grande que soit la chose, en
+terre, deniers ou autre chose. Si la chose est obscure,
+par quoi tu n'en puisses savoir la vrit, fais telle paix
+par conseil de prud'hommes par quoi ton me et celle
+de tes anctres soient du tout dlivres; et si jamais tu
+entends dire que tes anctres aient restitu, mets toujours
+soin savoir si rien ne reste encore rendre, et si
+tu le trouves, fais-le rendre aussitt pour la dlivrance
+de ton me et de celle de tes anctres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span>
+Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manires
+de gens, et spcialement les personnes de sainte
+glise; dfends qu'on ne leur fasse tort ni violence en
+leurs personnes ou en leurs biens, et je veux te rappeler
+une parole que dit le roi Philippe, un de mes aeux,
+comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi
+tait un jour avec son conseil priv, et disaient ceux de
+son conseil que les clers lui faisaient grand tort, et que
+l'on s'merveillait comment il le souffrait. Il rpondit:
+Je crois bien qu'ils me font grand tort; mais quand je
+pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je
+prfre de beaucoup souffrir mon dommage que faire
+chose par laquelle il arrive esclandre entre moi et
+sainte glise. Je te remmore ceci pour que tu ne sois
+pas lger croire autrui contre les personnes de sainte
+glise. De telle faon les dois honorer et garder qu'ils
+puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi
+t'enseign-je que tu aimes principalement les gens de
+religion, et les secoures volontiers dans leurs besoins;
+et ceux que tu penseras par lesquels Notre-Seigneur
+est le plus honor et servi, ceux-l aime-les plus que
+les autres.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta
+mre, et que tu retiennes volontiers et observes ses bons
+enseignements, et sois enclin croire ses bons conseils;
+aime tes frres et veuille toujours leur bien et avancement,
+et leur tiens lieu de pre pour les enseigner
+tous biens; et prends garde que par amour pour qui que
+ce soit tu ne dclines de bien faire ni ne fasses chose
+que tu ne doives.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tous les bnfices de sainte
+glise que tu auras donner, tu les donnes bonnes
+personnes par grand conseil de prud'hommes, et il me
+semble qu'il vaut mieux que tu donnes ceux qui n'ont
+<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span>
+rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tu te dfendes, autant que
+cela te sera possible, d'avoir guerre avec nul chrtien,
+et si l'on te fait tort, essaye plusieurs voies pour savoir
+si tu ne pourras trouver moyen de recouvrer ton droit
+avant de faire guerre, et aie attention que ce soit pour
+viter les pchs qui se font en guerre. Et s'il advient
+qu'il te la convienne faire, commande diligemment
+que les pauvres gens qui n'ont fautes ou forfaits soient
+gards, que dommage ne leur vienne ni par incendie
+ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux que
+tu aies craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes
+ou ses chteaux par force de sige; et garde que tu sois
+bien conseill avant que tu meuves nulle guerre, que la
+cause soit beaucoup raisonnable et que tu aies bien somm
+le malfaiteur et autant attendu comme tu le devras.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que les guerres et dbats qui
+seront en ta terre ou entre tes hommes, tu te mettes en
+peine, autant que tu le pourras, de les apaiser; car c'est
+une chose qui plat beaucoup Notre-Seigneur; et messire
+saint Martin nous a donn trs-grand exemple, car
+il alla pour mettre concorde entre les clercs qui taient
+en l'archevch, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur
+qu'il devait mourir; et il lui sembla que par l il
+mettait bonne fin sa vie.</p>
+
+<p>Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons
+prvts en ta terre, et fais souvent prendre garde qu'ils
+fassent bien justice et qu'ils ne fassent autrui tort ni
+chose qu'ils ne doivent; de mme ceux qui sont en ton
+htel, fais prendre garde qu'ils ne fassent aucune injustice;
+car combien que tu dois har tout mal fait autrui,
+tu dois plus har le mal qui viendrait de ceux qui
+de toi reoivent le pouvoir, que tu ne dois des autres;
+et plus dois garder et dfendre que cela n'advienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span>
+Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dvou
+l'glise de Rome et notre saint pre le Pape, et lui
+portes respect et honneur, comme tu le dois ton pre
+spirituel.</p>
+
+<p>Cher fils, donne volontiers pouvoir gens de bonne
+volont qui en sachent bien user, et mets grande peine
+ ce que les pchs soient ts en ta terre, c'est--dire le
+vilain serment<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">&nbsp;[264]</a> en toutes choses qui se fait ou dit
+mpris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, pchs
+de corps, jeux de ds, taverniers et autres pchs. Fais
+abattre en ta terre, sagement et en bonne manire, les
+tratres ton pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les
+autres mauvaises gens, tant qu'elle en soit bien purge.
+Lorsque, par sage conseil de bonnes gens, tu entendras
+quelque chose bien faire, avance-les par tout ton pouvoir;
+mets grand soin ce que tu fasses reconnatre
+les bonts que Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en
+saches remercier.</p>
+
+<p>Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente
+ ce que les deniers que tu dpenseras soient en bon
+usage dpenss, et qu'ils soient levs justement; c'est un
+sens que je voudrais que tu eusses beaucoup, c'est--dire
+que tu te gardasses de folles dpenses et de mauvaises
+prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien
+employs; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec
+les autres sens qui te sont profitables et convenables.</p>
+
+<p>Cher fils, je te prie que, s'il plat Notre-Seigneur que
+je trpasse de cette vie avant toi, que tu me fasses aider
+par messes et oraisons, et que tu envoies par les congrgations
+du royaume de France pour leur faire demander
+prire pour mon me, et que tu entendes tous les
+biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span>
+Cher fils, je te donne toute la bndiction que le pre
+peut et doit donner son fils, et prie Notre-Seigneur
+Dieu Jsus-Christ que par sa grande misricorde et par
+les prires et par les mrites de sa bienheureuse mre
+la vierge Marie, et des anges et des archanges, et de
+tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et dfende
+que tu ne fasses chose qui soit contre sa volont, et
+qu'il te donne grce de faire sa volont, et qu'il soit
+servi et honor par toi; et puisse-t-il accorder toi
+et moi, par sa grande gnrosit, qu'aprs cette mortelle
+vie nous puissions venir lui pour la vie ternelle,
+l o nous puissions le voir, aimer et louer sans fin.
+<em>Amen.</em></p>
+
+<p>A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu
+avec le Pre et le Saint-Esprit, sans commencement et
+sans fin. <em>Amen.</em></p>
+
+<h2>SAINT LOUIS.<br />
+<span class="medium"><em>Ses saintes paroles et ses bons enseignements.</em></span></h2>
+
+<p>Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de
+Joinville, snchal de Champagne, fais crire la vie de
+notre saint Louis, ce que je vis et entendis par l'espace
+de six ans que je fus en sa compagnie au plerinage
+d'outre-mer et depuis que nous revnmes. Et avant que
+je vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je
+vous conterai d'abord ce que je vis et entendis de ses
+saintes paroles et de ses bons enseignements, pour qu'ils
+soient placs dans un ordre convenable et pour difier
+ceux qui les entendront.</p>
+
+<p>Ce saint homme aima Dieu de tout son c&oelig;ur, et agit
+en consquence. Il y parut bien en ce que, de mme
+que Dieu mourut pour l'amour qu'il avait pour son
+<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span>
+peuple, il mit son corps en aventure de mort par plusieurs
+fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce
+qu'il pouvait bien viter s'il et voulu, comme vous l'entendrez
+ci-aprs. L'amour qu'il avait pour son peuple
+parut ce qu'il dit son fils an pendant une grave
+maladie qu'il eut Fontainebleau: Beau fils, fit-il, je
+te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume;
+car vraiment j'aimerais mieux qu'un cossais vnt d'cosse
+et gouvernt bien et loyalement le royaume, que
+tu le gouvernasses mal et au su de tout le monde. Le
+saint aima tant la vrit, que mme aux Sarrasins ne voulut-il
+pas mentir de ce qu'il tait convenu, ainsi que
+vous l'entendrez ci-aprs. De la bouche il fut si sobre,
+que nul jour de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes
+nourritures, comme font maintes personnes riches;
+au contraire, il mangeait patiemment ce que ses
+cuisiniers servaient devant lui. Il tait modr dans ses
+paroles; car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal
+dire de quelqu'un, ni jamais nommer le diable, dont le
+nom est bien rpandu dans le royaume, ce qui, je crois,
+ne plat pas Dieu. Il trempait son vin par modration,
+selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter.
+Il me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas
+de l'eau dans mon vin; et je lui dis que les physiciens<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">&nbsp;[265]</a>
+me le faisaient faire, parce que j'avais une grosse
+tte et un estomac froid et que je ne pouvais pas m'enivrer.
+Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne
+le trempais dans ma jeunesse et si je le voulais faire
+dans ma vieillesse, les gouttes et les maladies d'estomac
+me prendraient, et que jamais je n'aurais sant; et si je
+buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je m'enivrerais
+<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span>
+tous les soirs, et que c'tait trop laide chose pour un
+vaillant homme de s'enivrer.</p>
+
+<p>Il me demanda si je voulais tre honor en ce monde
+et avoir paradis la mort, et je lui dis oui, et il me dit:
+Donc, gardez-vous de ne faire ni de dire votre escient
+quelque chose que si tout le monde le savait vous ne
+puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.</p>
+
+<p>Il me dit que je me gardasse de dmentir ni de ddire
+quelqu'un de ce qu'il dirait devant moi, moins
+que je n'eusse pch ou dommage en souffrir; parce
+que des dures paroles naissent les mles dont mille
+hommes peuvent mourir.</p>
+
+<p>Il disait que l'on devait vtir et armer son corps de telle
+manire que les prud'hommes de ce sicle ne pussent
+dire qu'on en ft trop et les jeunes gens qu'on n'en ft
+pas assez. Il m'appela une fois, et me dit: Je n'ose vous
+parler, cause de l'esprit subtil que vous avez, de chose
+qui touche Dieu; et pour cela j'ai appel ces frres qui
+sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande
+fut telle. Snchal, fit-il, quelle chose est Dieu?
+Et je lui dis: Sire, c'est si bonne chose que meilleure
+ne peut tre. Vraiment, fit-il, c'est bien rpondu; cette
+rponse que vous avez faite est crite dans ce livre que
+je tiens en ma main. Or, vous demand-je, fit-il, lequel
+vous aimeriez mieux, ou que vous fussiez lpreux ou que
+vous eussiez fait un pch mortel? Et moi, qui jamais ne
+lui mentis, lui rpondis que j'en aimerais mieux avoir
+fait trente qu'tre lpreux. Et quand les frres s'en furent
+partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir ses
+pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je
+lui dis que je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez
+comme un tourdi emport; car il n'y a si vilaine lpre
+comme d'tre en pch mortel, parce que l'me qui est
+en pch mortel est semblable au diable; par quoi nulle
+<span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span>
+lpre aussi laide ne peut tre. Et bien est vrai que
+quand l'homme meurt, il est guri de la lpre du
+corps; mais, quand l'homme qui a fait le pch mortel
+meurt, il ne sait pas et n'est pas certain qu'il ait eu assez
+de repentir pour que Dieu lui ait pardonn; c'est
+pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lpre lui
+dure autant que Dieu sera en paradis. Aussi, je vous
+prie, fit-il, autant que je puis, que vous ayez c&oelig;ur,
+pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux que
+tout malheur arrive au corps, lpre ou toute autre maladie,
+que le pch mortel vienne votre me.</p>
+
+<p>Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le
+jour du grand jeudi<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">&nbsp;[266]</a>. Sire, dis-je, en malheur, les
+pieds de ces vilains ne laverai-je jamais. Vraiment, fit-il,
+ce fut mal dit; car vous ne devez pas avoir en ddain
+ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je vous
+prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de
+moi, que vous vous accoutumiez les laver.</p>
+
+<p>Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu
+et qui l'aimaient, qu'il donna la conntable de France
+ monseigneur Gilles le Brun, qui n'tait pas du royaume
+de France, parce qu'il avait grande renomme de croire
+en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment que tel il tait.</p>
+
+<p>Il faisait manger sa table matre Robert de Sorbonne
+pour la grande renomme qu'il avait d'tre prud'homme.
+Il arriva un jour qu'il mangeait ct de moi,
+et que nous parlions l'un l'autre. Parlez haut, fit-il;
+car vos compagnons croient que vous mdisez d'eux. Si
+vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire,
+alors dites haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi
+tait en joie, il me dit: Snchal, or dites-moi les raisons
+<span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span>
+pourquoi prud'homme<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">&nbsp;[267]</a> vaut mieux que bguin<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">&nbsp;[268]</a>?
+Alors commena la discussion de moi et de
+matre Robert. Quand nous emes longtemps disput,
+il rendit sa sentence, et dit ainsi: Matre Robert, je voudrais
+avoir le nom de prud'homme et que je le fusse, et
+que tout le reste vous demeurt; car prud'homme est
+si grande et si bonne chose, que mme au nommer il
+emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'tait mauvaise
+chose de prendre le bien d'autrui; car le mot
+rendre est si rude, que rien que le nom corche la gorge
+par les R qui y sont, lesquels signifient les rentes du
+diable, qui tire toujours en arrire vers lui ceux qui
+veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement,
+car il sduit tellement les grands usuriers et
+les grands voleurs, qu'il leur fait donner Dieu ce qu'ils
+devraient rendre. Il me dit ensuite, que je disse au roi
+Thibaut, de sa part, qu'il prt garde ce qu'il faisait et
+qu'il n'encombrt son me pour les grandes sommes
+qu'il donnait la maison des frres prcheurs de Provins.
+Car les hommes sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire
+comme les bons excuteurs de testament, qui d'abord rparent
+les torts faits par le dfunt et rendent le bien
+d'autrui, et du reste du bien du mort font des aumnes.</p>
+
+<p>Le saint roi fut Corbeil une Pentecte, et il y eut
+bien quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit aprs
+manger au pr qui est au bas de la chapelle, et parlait
+ l'entre de la porte au comte de Bretagne, le pre du
+duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. L me vint querir
+matre Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de
+mon manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers
+vinrent aprs nous. Alors je demandai matre
+<span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span>
+Robert: Matre Robert, que me voulez-vous? Et il me
+dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait en ce pr,
+et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut
+que lui, si on devrait vous en bien blmer? Et je lui
+dis que oui. Et il me dit: Alors, vous tes donc blmer
+quand vous tes plus noblement vtu que le roi, car
+vous vous vtez de riches toffes, ce que le roi ne fait
+pas. Et je lui dis: Matre Robert, sauf votre grce, je
+ne suis pas blmer si je me vtis de riches toffes; car
+cet habit m'ont laiss mon pre et ma mre; mais vous
+faites blmer vous, car vous tes fils de vilain et de
+vilaine, et vous avez laiss l'habit de votre pre et de
+votre mre, et vous tes vtu de plus riche camelin que
+le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et
+celui du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et
+alors le roi, entreprit de dfendre matre Robert de paroles,
+de tout son pouvoir.</p>
+
+<p>Aprs ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur
+Philippe son fils<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">&nbsp;[269]</a>, le pre du roi d'aujourd'hui<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">&nbsp;[270]</a>,
+et le roi Thibaut, et s'assit la porte de son oratoire,
+et mit la main terre, et dit: Asseyez-vous ici bien
+prs de moi, pour que l'on ne nous entende pas. Ah! Sire,
+firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si prs, de vous,
+et il me dit: Snchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si
+prs de lui, que ma robe touchait la sienne; et il les
+fit asseoir aprs moi, et leur dit: videmment vous avez
+fait grand mal quand vous, qui tes mes fils, n'avez
+fait du premier coup tout ce que je vous ai command; et
+gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent que
+plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait
+appels pour se confesser moi de ce qu' tort il avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span>
+dfendu Matre Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis
+si bahi qu'il avait bien besoin que je l'aidasse; et toutefois
+ne vous en tenez pas ce que j'ai dit pour dfendre
+matre Robert; car, comme dit le snchal, vous devez
+vous bien vtir et proprement, parce que vos femmes
+vous en aimeront mieux et vos gens vous en priseront
+plus. Car, dit le sage, on doit se parer en robes et en
+armes de telle manire que les prud'hommes de ce sicle
+ne disent pas qu'on en fait trop, ni les jeunes gens de ce
+sicle ne disent qu'on en fait peu.</p>
+
+<p>Vous entendrez ci-aprs un enseignement qu'il me fit
+en mer, quand nous revenions d'Outre-mer. Il advint
+que notre nef heurta devant l'le de Chypre par un
+vent qui a nom <em>guerbin</em>, qui n'est pas un des quatre
+matres vents<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">&nbsp;[271]</a>; et de ce coup que notre nef prit, les
+nautoniers furent si dsesprs, qu'ils arrachaient leurs
+robes et leur barbe. Le roi sortit de son lit tout dchauss,
+car c'tait la nuit; sans autre vtement qu'une
+tunique, il alla se mettre en croix devant le corps de
+Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que
+la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela
+tout seul, et me dit: Snchal, maintenant Dieu
+nous a montr une partie de son pouvoir; car un de
+ses petits vents, dont on connat peine le nom, a failli
+noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses
+gens. Or, saint Anselme dit que ce sont des menaces
+de Notre Seigneur, comme si Dieu voulait dire: Je vous
+aurais bien fait mourir, si je l'avais voulu. Sire Dieu,
+fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car les menaces
+que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni
+pour ton avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu
+<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span>
+ne serais ni plus pauvre ni plus riche. Donc ce n'est
+pas pour ton profit que tu nous as fait cette menace, mais
+pour le ntre si nous savons en tirer avantage. Nous
+devons donc, dit le roi, mettre profit cette menace que
+Dieu nous a faite, de telle manire que si nous sentons
+dans nos c&oelig;urs et dans nos corps quelque chose
+qui dplaise Dieu, nous devons nous hter de l'ter,
+et nous devons nous efforcer de mme de faire tout ce
+que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons
+ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce
+sicle et en l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous
+ne le faisons ainsi, il fera aussi comme le bon matre
+doit faire son mauvais serviteur; car, aprs la menace,
+quand le mauvais serviteur ne se veut amender, le
+matre le frappe ou de mort ou d'autres peines graves
+qui sont pires que la mort.&mdash;Ainsi y prenne garde le
+roi d'aujourd'hui<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">&nbsp;[272]</a>, car il a chapp un danger aussi
+grand ou plus grand<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">&nbsp;[273]</a> que celui o nous tions; qu'il
+s'amende de ses mfaits de telle sorte que Dieu ne le
+frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.</p>
+
+<p>Le saint roi s'effora de tout son pouvoir, par ses paroles,
+de me faire croire fermement en la loi chrtienne
+que Dieu nous a donne, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs.
+Il disait que nous devions croire si fermement
+les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui
+arrivt au corps, nous n'ayons nulle volont d'aller
+l'encontre par parole ou par action. Et il disoit que
+l'ennemi<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">&nbsp;[274]</a> est si subtil que quand les gens se meurent,
+il se travaille tant comme il peut pour les faire mourir
+en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span>
+ne peut enlever l'homme les bonnes &oelig;uvres qu'il a
+faites, et que s'il meurt dans la vraie foi, c'est une me
+perdue pour lui. Et pour cela on doit se garder et se
+dfendre de ce pige et dire l'ennemi, quand il envoie
+telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au
+point que je ne croie fermement tous les articles de la
+foi; et quand tu me ferais trancher tous les membres,
+je voudrais vivre et mourir dans cette croyance. Et
+celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec le bton
+et les pes dont l'ennemi le voulait occire.</p>
+
+<p>Il disait que foi et croyance taient choses auxquelles
+nous devions tre fermement attachs, encore que nous
+n'en fussions certains que par ou-dire. L-dessus il me
+demanda comment mon pre s'appelait; et je lui dis qu'il
+avait nom Simon. Et il me demanda comment je le savais;
+et je lui rpondis que je croyais en tre certain
+et que je le croyais fermement, parce que ma mre me
+l'avait tmoign. Donc, reprit-il, vous devez croire fermement
+tous les articles de la foi, desquels nous tmoignent
+les aptres, ainsi que vous l'entendez chanter le
+dimanche au Credo.....</p>
+
+<p>Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il
+entendait ses heures chantes et une messe basse de <em>requiem</em>,
+et puis la messe du jour ou des saints chante,
+s'il y avait lieu.</p>
+
+<p>Tous les jours, aprs manger, il se reposait sur son
+lit, et quand il avait dormi et repos, il priait dans sa
+chambre pour les morts avec un de ses chapelains, avant
+d'entendre les vpres. Le soir il entendait complies.</p>
+
+<p>Un cordelier vint lui au chteau d'Hyres, l o
+nous abordmes<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">&nbsp;[275]</a>; et pour enseigner le roi, il dit en
+son sermon qu'il avait lu la Bible et les livres qui parlent
+<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span>
+des princes mcrants<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">&nbsp;[276]</a>, et qu'il n'avait jamais
+trouv, soit chez les chrtiens, soit chez les infidles,
+qu'aucun royaume se ft perdu ou ait chang de matre
+autrement que par dfaut de justice. Or, fit-il, que le
+roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende
+bonne et prompte justice son peuple; et que pour cela
+Notre Seigneur lui permette de conserver son royaume
+en paix tout le cours de sa vie. On dit que celui qui
+enseignait ainsi le roi est enterr Marseille, o Notre-Seigneur
+fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut
+demeurer avec le roi, quelque prire qu'il lui ft, qu'une
+seule journe.</p>
+
+<p>Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa
+terre bien et loyalement et selon Dieu, ainsi que vous
+l'entendrez ci-aprs. Il avait rgl sa besogne de telle
+sorte que monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons
+et nous autres qui tions autour de lui, quand nous
+avions entendu nos messes, nous allions entendre les
+plaids<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">&nbsp;[277]</a> de la porte, que l'on appelle maintenant les
+requtes. Et quand il revenait de l'glise, il nous envoyait
+querir et s'asseyait au pied de son lit, et nous
+faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait s'il
+y avait quelqu'un juger qu'on ne pt juger sans lui;
+nous les lui nommions, et il les envoyait querir, et il
+leur demandait: Pourquoi ne prenez-vous pas ce que
+nos gens vous offrent? Et ils disoient: Sire, parce qu'ils
+nous offrent peu. Et le roi leur rpondait: Vous devriez
+bien vous contenter de ce que l'on voudra faire pour
+vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir
+comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.</p>
+
+<p>Maintes fois il advint qu'en t il allait s'asseoir au
+<span class="pagenum"><a id="Page_482"> 482</a></span>
+bois de Vincennes, aprs sa messe, et s'accotait un
+chne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux
+qui avaient affaire venaient lui, sans empchement
+d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait de sa
+bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procs? Et ceux
+qui avaient procs se levaient, et alors il disait: Taisez-vous
+tous, et on vous jugera l'un aprs l'autre.
+Alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaines<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">&nbsp;[278]</a>
+et monseigneur Geoffroy de Villette<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">&nbsp;[279]</a>, et disait l'un
+d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait quelque
+chose reprendre dans le discours de ceux qui parlaient
+pour autrui, il le reprenait lui-mme. Je le vis
+plusieurs fois en t, pour juger ses gens, venir au
+jardin de Paris, vtu d'une tunique de camelot, d'un
+surtout de tirtaine<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">&nbsp;[280]</a> sans manches, un manteau de cendal<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">&nbsp;[281]</a>
+noir autour du cou, trs bien peign, sans bonnet,
+et un chapeau orn de plumes de paon blanc sur sa tte;
+et il faisait tendre un tapis pour nous faire asseoir autour
+de lui. Et tout le peuple qui avait affaire par devant
+lui se tenait debout autour de lui, et alors il les
+faisait juger de la manire que je vous ai dit qu'il faisait
+au bois de Vincennes.</p>
+
+<p>Je le revis une autre fois Paris, l o tous les prlats
+de France lui mandrent qu'ils voulaient lui parler, et
+le roi alla au palais pour les entendre. L tait l'vque
+Gui d'Auxerre, fils de monseigneur Guillaume de Mello;
+il parla au roi pour tous les prlats en ces termes: Sire,
+ces seigneurs qui sont ici, archevques et vques, m'ont
+dit que je vous dise que la chrtient se prit entre vos
+<span class="pagenum"><a id="Page_483"> 483</a></span>
+mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela
+est? Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications
+aujourd'hui, que les gens se laissent mourir
+excommunis et sans absolution, et ne veulent pas
+faire satisfaction l'glise. Ils vous requirent, Sire, pour
+Dieu et parce que vous le devez faire, de commander
+vos prvts et vos baillis que tous ceux qui demeureront
+excommunis un an et un jour soient contraints
+par la confiscation de leurs biens se faire absoudre.
+A cela le roi rpondit qu'il l'ordonnerait volontiers
+contre tous ceux dont on le ferait certain qu'ils avaient
+tort. L'vque dit qu'il ne lui appartenait pas de connatre
+de leurs causes. Et le roi lui rpondit qu'il ne les
+ferait pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre
+raison de contraindre les gens se faire absoudre quand
+les clercs leur feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous
+en donne en exemple le comte de Bretagne, qui tant
+excommuni a plaid sept ans contre les prlats de
+Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamns
+tous. Donc, si j'avais contraint la premire anne le
+comt de Bretagne, se faire absoudre, j'aurais mfait
+envers Dieu et envers lui. Alors se rsignrent les prlats;
+et oncques depuis n'ai entendu dire que demande
+ait t faite des choses dessus dites.</p>
+
+<p>La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">&nbsp;[282]</a>, il la fit
+contre la volont de son conseil, lequel lui disait: Sire,
+il nous semble que vous perdez la terre que vous donnez
+au roi d'Angleterre<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">&nbsp;[283]</a>, parce qu'il n'y a pas droit,
+car son pre l'a perdue par jugement. Et cela le roi
+rpondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y
+avait pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner:
+<span class="pagenum"><a id="Page_484"> 484</a></span>
+car nos femmes sont s&oelig;urs et nos enfants cousins
+germains; c'est pourquoi il convient que la paix
+existe. Il y a grand honneur pour moi dans la paix que
+je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon
+vassal, ce qu'il n'tait pas auparavant.</p>
+
+<p>La loyaut du roi put tre vue au fait de monseigneur
+de Trie, qui remit au saint roi des lettres, lesquelles
+disaient que le roi avait donn aux hritiers de la comtesse
+de Boulogne, qui tait morte rcemment, le
+comt de Dammartin. Le sceau de la lettre tait bris,
+si bien qu'il ne restait plus que la moiti des jambes
+de la figure du sceau du roi et le marche-pied sur lequel
+le roi tenoit ses pieds. Il nous le montra tous
+qui tions de son conseil, pour que nous l'aidassions de
+nos avis. Nous dmes tous, sans nul dbat, qu'il n'tait
+pas tenu de mettre la lettre excution. Alors il dit
+Jean Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnt la lettre
+qu'il lui avait commande. Quand il tint l lettre, il
+nous dit: Seigneurs, voici le sceau dont je me servais
+avant que j'allasse outre-mer, et voit-on clair par ce
+sceau que l'empreinte du sceau brise est semblable
+au sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience
+retenir la dite comt. Alors il appela monseigneur
+de Trie, et lui dit: Je vous rends la comt.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Joinville</span>, <cite>Histoire de saint Louis</cite> (Traduite par L. Dussieux).</p>
+
+<h2>SAINT LOUIS.<br />
+<span class="medium">De la grant sapience le roy de France.</span></h2>
+
+<p>Quant les barons de France entendirent le grant sens
+et la droicte justice qui estoit au bon roy, si le doubtrent
+moult forment et luy portrent honneur et rvrence,
+<span class="pagenum"><a id="Page_485"> 485</a></span>
+pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu
+puis nul homme qui osast aler contre luy en son
+royaume; et s aucun estoit rebelle, tantost estoit
+humili son orgueil. En ceste manire tint le roy son
+royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu
+repairi de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit
+aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune
+male volent contre luy, laquelle il n'osoit appertement
+monstrer, luy par son bon sens le traioit paix charitablement
+pour dbonnairet, et faisoit amis de ses
+anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture
+dit: <em>Misricorde et piti gardent le roy, et dbonnairet
+ferme son trne</em>, tout ainsi le royaume de France fu
+gard fermement et en piti au temps du bon roy; car
+misricorde et vrit qu'il avoit tousjours amies le gardrent.
+Es causes qui estoient tournes contre luy de
+ses hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours
+contre luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui
+estoient de son conseil et qui devoient faire droit jugement
+pour luy ou contre luy, s causes menes contre
+ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement,
+pour la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus
+ses prevosts et sus ses baillis parmi le royaume, et quant
+l'en trouvoit chose qui faisoit amender, il faisoit tantost
+restablir le deffaut qui faisoit amender. Icel meisme
+faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et
+faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce
+qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines
+paroles, meismement de dtractions et de menonges.
+Pou ou nant maudissoit, n j ne dist villenie
+ homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy
+se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manire
+que ce fust: et quant il juroit, si disoit-il: <em>Au nom de
+moy</em>; mais un frre meneur l'en reprist, si s'en garda
+<span class="pagenum"><a id="Page_486"> 486</a></span>
+du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il
+disoit: <em>si est</em>, ou <em>non est</em>. L'en ne povoit trouver homme,
+tant fust sage n lettr, qui si bien jugeast une cause
+comme il faisoit, n qui donnast meilleure sentence n
+plus vraie.</p>
+
+<h3>Coment le roy servoit les povres.</h3>
+
+<p>Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les
+pis aux povres en secret lieu. Et estoit par nombre
+quatre les plus anciens et les plus desfais que on peust
+trouver; si les servoit dvotement genoux, et leur
+essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur
+donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir
+au mengier, et en propre personne il les servoit de
+boire et de mengier, et souvent s'agenouilloit devant eux.</p>
+
+<p>Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit chascun
+quatre sous. Et s'il avenoit que aucune essoigne<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">&nbsp;[284]</a> le
+presist, qu'il ne peust faire le service aux povres, il vouloit
+que son confesseur le fist ainsi comme il le faisoit.
+Grant honneur portoit le roy ses confesseurs, dont il
+avenoit souvent que quant le roy se soit devant son
+confesseur, et fenestre ou huis se dbatoient ou ouvroient
+pour la force du vent, hastivement se levoit et l'aloit
+fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise son
+confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist
+de ce faire. Et il luy dist: Vous estes mon chier pre, et
+je suy votre fils; par quoy je le doy faire.</p>
+
+<h3>Coment le roy faisoit abstinence de son corps.</h3>
+
+<p>Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit
+par tout l'avent et par tout caresme, et par toutes les
+hautes vigiles, de couchier en son lit. Et, aprs ce qu'il
+avoit receu le prcieux corps de Nostre-Seigneur Jhsucrist,
+<span class="pagenum"><a id="Page_487"> 487</a></span>
+il s'en tenoit par trois jours. Il vouloit que ses enfans
+qui estoient parcreus et en aage ossent chacune
+journe matines, la messe et vespres, et compile hautement
+ note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour
+entendre la parole de Dieu, et que il dissent chascun
+jour le service Notre-Dame, et qu'il scussent lettre
+pour entendre les escriptures.</p>
+
+<p>Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et
+puis retornoit en sa chambre et faisoit ses enfans soir
+devant luy, et leur monstroit bonnes exemples des
+princes anciens qui par convoitise avoient est dcus,
+et les autres qui par luxure et par orgueil et par tels
+vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il
+faisoit porter ses enfans chapeaux de roses ou d'autres
+fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte
+couronne d'espines dont Jhsucrist fu couronn le jour
+de sa saincte passion.</p>
+
+<h3>Coment le roy se confessoit.</h3>
+
+<p>A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis
+de l'an dvotement et secretement. Tousjours
+aprs sa confession recevoit discipline par la main
+de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer
+jointes ensemble que il portoit en une petite boiste
+d'ivoire en une aumonire de soie. Telles boistes atout
+telles chaiennes donnoit-il aucunes fois ses privs
+amis pour recevoir autelle discipline comme il faisoit.
+S'il avenoit que son confesseur luy donnast trop petis
+cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement.
+Pour une haute feste il ne laissoit prendre sa discipline
+dessus dicte<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">&nbsp;[285]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_488"> 488</a></span>
+Longtemps porta le roy la haire sa char toute nue;
+mais il la laissa par le commandement de son confesseur,
+et pour ce qu'elle luy toit trop grive: et portoit une
+couroie de haire: et pour ce qu'il la laissa porter, il
+commanda que son confesseur donnast chascun jour
+aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de
+jeuner tous les vendredis de l'an, n ne mangeoit char
+n sain<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">&nbsp;[286]</a> au mercredi. Et toutes les vigiles de Nostre-Dame
+il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le
+vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de fruit
+les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en
+son vin qu'il ne sentoit que pou ou nant de vin.</p>
+
+<h3>Coment le roy fist plusieurs religions en France.</h3>
+
+<p>Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres
+et des souffraiteux: il avoit acoustum par tout l o
+il estoit que six-vins povres fussent pus<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">&nbsp;[287]</a> en son
+hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre,
+et souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la
+viande devant eux, meismement<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">&nbsp;[288]</a> aux hautes vigiles
+des festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult
+grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux
+povres maladeries et aux autres povres colliges et aux
+povres qui plus ne povoient labourer par viellesce ou par
+maladie: si que paine povoit estre racont le nombre
+des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
+que il fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome,
+dont l'istoire raconte qu'il estoit tout forment courouci,
+le jour qu'il n'avoit largement donn aux povres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_489"> 489</a></span>
+Ds le commencement que il vint son royaume
+tenir, et il le sot appercevoir, commena-il difier
+plusieurs moustiers et maisons de religions, entre lesquelles
+Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
+fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et
+Meneurs en pluseurs cits et chastiaux de son royaume;
+il fist parfaire la maison Dieu de Paris<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">&nbsp;[289]</a>, et celle de
+Pontoise, et celle de Compigne et de Vernon, et leur
+donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de
+Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, o il mist
+femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il donna plain
+povoir la royne Blanche, sa mre, de fonder l'abbaye
+du Lis dels Meleun sur Seine, et celle dels Pontoise
+que on nomme Maubuisson. Il fist faire la maison des
+avugles dels Paris, pour mettre tous les povres avugles
+de la ville, et leur fist faire une chapelle o il
+oient le service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison
+de Chartreuse dels Paris, et donna aux frres qui servoient
+ilec le souverain Crateur, rentes souffisans. Et si
+fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en France
+qui fut nomme la maison des Filles Dieu. En celle
+maison fist mettre une grant quantit de femmes qui
+par povret s'estoient mises et abandonnes au pchi
+de luxure; et donna la maison Dieu quatre cens livres
+de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire
+pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume,
+et leur fist moult de graces pour leur vivre, et commanda
+que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit
+vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent
+que il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent,
+car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: Je aime
+mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_490"> 490</a></span>
+l'amour de Dieu, que s vaines gloires de ce monde.
+N j pour les grans despens que le roy faisoit en
+aumosmes, ne laissoit-il faire grans despens en son
+hostel chascun jour. Largement et liement se contenoit
+le roy au parlement, et estoit sa cour aussi largement
+servie comme elle fu oncques au temps de ses devanciers.</p>
+
+<p>Le roy amoit toutes gens qui entendoient Dieu
+servir et qui portaient habit de religion. Il fit grace aux
+frres Nostre-Dame du Carme, et leur fist faire une
+maison sus Saine<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">&nbsp;[290]</a>, et acheta la place d'entour pour
+eux eslargir, et leur donna revestemens et galices<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">&nbsp;[291]</a>
+et toutes choses qui sont convenables Dieu servir et
+faire son office.</p>
+
+<p>Aprs, il acheta la granche un bourgeois de Paris
+et toutes les appartenances et leur en fist faire un moustier
+dehors la porte de Montmartre. Les frres des Sacs
+furent hbergis en une place sus Saine par devers
+Saint-Germain-des-Prs qu'il leur donna; mais pou y
+demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs
+qu'il furent abatus, les frres de Saint-Augustin vindrent
+demourer en icelle place pour ce qu'il estoient
+trop estroitement hbergis. Une autre manire de
+frres vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de
+l'ordre des Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur
+aidast ce qu'il peussent avoir une place o il peussent
+demourer Paris: et le roy leur acheta une
+maison et la place entour dels la vielle porte du
+Temple, assez prs des Tisserans, mais il furent abattus
+au concille de Lyon, que Grgoire dizime fist.</p>
+
+<p>Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient
+nommer les Frres Saincte-Croix, et requistrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_491"> 491</a></span>
+au roy qu'il leur aidast, et le roy le fist moult volentiers;
+en une rue les hbergea qui estoit appele le
+Quarrefour du Temple, et qui ores est nomme la rue
+Saincte-Croix.</p>
+
+<p>En ceste manire comme nous avons dit avironna le
+roy tout Paris de gent de religion. Les congrgations
+de religieux visita souvent, et leur requeroit en chapitre
+humblement genoux que il priassent pour luy et
+pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient
+souvent les gens qui entour luy estoient faire bonnes
+&oelig;uvres et de vivre sainctement.</p>
+
+<h3>Coment le roy donnoit ses prouvendes<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">&nbsp;[292]</a>.</h3>
+
+<p>Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient
+ sa collacion, il faisoit enquerre s'il estoient
+bonnes personnes et de dvote vie, sans luxure et sans orgueil
+et sans arrogance; espciaulment quant vesque
+ou archevesque mouroit, l o il avoit sa rgale, par le
+chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux
+qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne
+donnoit nul bnfice clerc nul, tant fust lettr, qui
+eust autre bnfice et autre prouvende, s'il ne rsignoit
+avant ceux que il tenoit; n ne voult oncques donner
+n octroier bnfices n prouvendes, s il ne eust certains
+tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le possdoit
+estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures
+de Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le
+service des Mors. Et quand il disoit ses heures, si se
+gardoit de parler, se ne fust aucun pour qui il ne le
+peust bien refuser<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">&nbsp;[293]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_492"> 492</a></span></p>
+<h3>Coment le roy envoioit ses lettres privement.</h3>
+
+<p>Une chose de mmoire digne devons bien raconter:
+il avint que le roy estoit Poissy secrtement avec ses
+amis; si dist que le greigneur bien et la plus haulte
+honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit
+avenue Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler,
+si se merveillrent moult de quelle honneur il disoit,
+car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle honneur
+luy fust avenue en la cit de Rains, l o il fu couronn
+du royaume de France.</p>
+
+<p>Lors commena le roy sousrire, et leur dist que Poissy
+lui estoit avenue celle grant honneur; car il y avoit receu
+baptesme, qui est la plus haulte honneur sus toutes autres.
+Quant le roy envoioit ses lettres ses amis secrtement,
+il metoit: <em>Loys de Poissy son chier ami, salut</em>. N ne se
+nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien
+ami, et il respondi: Biaus ami, je suis ainsi comme
+le roy de la fve, qui au soir fait feste de sa royaut,
+et l'endemain, par matin, si n'a plus de royaut.</p>
+
+<p>Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs
+des malades, il s'agenouilloit et leur donnoit sa bnion,
+et prioit Notre-Seigneur que il leur en voulsist
+donner garison; et puis si les touchoit de ses dois l
+o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en
+disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et
+de sa digne vertu, aprs ce qu'il les avoit tenu et baisi.
+Selonc ce qu'il appartient la dignit royal, il les faisoit
+mengier sa court et leur faisoit chascun donner
+de l'argent pour rler en leur contre.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de saint-Denis</cite>, dites et annotes
+par M. Paulin Pris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_493"> 493</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>INFLUENCE DE LA LITTRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE
+EN EUROPE AU MOYEN AGE.</h2>
+
+<h3>Littrature.</h3>
+</div>
+
+<p>Lorsqu'au treizime sicle la littrature et l'art franais
+dbordrent sur l'Europe, il semble en vrit que
+la France soit trop petite pour contenir toute sa grandeur;
+et ce moment la politique franaise avec saint
+Louis avait autant de gloire et d'influence l'extrieur
+que nos architectes et nos potes. Alors aussi des dynasties
+franaises rgnaient sur presque toute l'Europe,
+en Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne,
+Constantinople, en More, Athnes, en Chypre, en
+Syrie, Naples, c'est--dire dans presque tous les tats
+du bassin de la Mditerrane, qui fut vraiment alors un
+lac franais. Ces dynasties rpandaient dans leurs
+royaumes les usages, les arts et la langue de la mre-patrie.</p>
+
+<p>Parmi les causes si diverses qui contriburent augmenter
+alors l'influence de la France, il faut mentionner la
+renomme des grandes abbayes et des coles de Cluny, de
+Clairvaux, de Prmontr, etc., o les trangers venaient
+s'instruire dans les sciences sacres et puiser le got de
+l'art gothique: la clbrit de l'universit de Paris<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">&nbsp;[294]</a>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_494"> 494</a></span>
+cole suprme de toute l'Europe, o affluaient de tous
+les pays des milliers d'tudiants, qui remportaient ensuite
+chez eux la connaissance de notre littrature, de
+nos pomes de chevalerie et de notre langue, qu'on
+appelait au temps de saint Louis <em>la parleure commune
+ tous</em>.</p>
+
+<p>Le franais, la langue d'ol, tait en effet parl dans
+toute l'Europe et dans tout l'Orient, o il s'est conserv
+sous le nom de langue franque<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">&nbsp;[295]</a>. Au treizime sicle,
+les seigneurs allemands avaient autour d'eux gent
+franoise pour apprendre franois leurs fils et leurs
+filles. Brunetto Latini, le matre du Dante, qui avait
+tudi Paris, composa en franais son Trsor,
+espce d'encyclopdie du treizime sicle, parce que
+cette langue, disait-il, tait plus commune toutes gens
+que les autres.</p>
+
+<p>Dante pensa d'abord crire la Divine Comdie en
+franais, afin qu'elle ft plus universellement connue.
+Il avait longtemps rsid Paris; il avait lu nos posies
+nationales, et s'en tait fort inspir. M. Rathery<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">&nbsp;[296]</a>,
+aprs une patiente comparaison des pomes de Dante et
+du Roman de la Rose, de Jean de Meung, tablit que le
+pote florentin a souvent imit et traduit quelquefois
+les vers du pote franais.</p>
+
+<p>Une longue insouciance pour notre vieille gloire littraire
+nous a laiss beaucoup d'erreurs combattre
+et de droits revendiquer. On ne saurait croire avec
+quelle lgret des crivains du dernier sicle, et mme
+du ntre, ont abandonn et trahi la cause de l'originalit
+<span class="pagenum"><a id="Page_495"> 495</a></span>
+nationale dans un genre o il est si rare de crer.
+Peut-tre s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils
+avaient rpt, sans examen, quelque dicton puril
+contre la strilit franaise; et ils oubliaient que la
+France avait fourni de sujets d'popes l'Italie, l'Espagne,
+l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les
+versions de nos pomes dans presque toutes les langues
+du nord et de l'orient de l'Europe. De prtendus critiques,
+moins justes en France pour nos potes qu'on ne
+l'tait hors de France, nous donnaient pour des traducteurs,
+tandis que c'est nous qui tions traduits<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">&nbsp;[297]</a>.</p>
+
+<p>Notre vieille posie nationale, si gote des trangers
+au treizime sicle, continua d'exercer son influence
+sur les littratures de l'Europe pendant longtemps
+encore, jusqu'au moment o la France, au seizime
+sicle, ddaigna son propre fonds littraire et rejeta
+ses traditions; et ce moment-l mme les grands
+potes de l'Italie faisaient avec nos lgendes chevaleresques,
+l'Arioste son Roland furieux, et le Tasse sa
+Jrusalem dlivre.</p>
+
+<p>La langue et la littrature de la France ne furent pas
+seules adoptes par les peuples trangers; il en fut de
+mme de nos usages, de nos modes. Au milieu du
+onzime sicle, Sigefroi, abb de G&oelig;rz, dplorait que
+la dcadence des anciens temps ait fait place l'usage
+ignominieux des Franais de se faire la barbe et de
+porter des habits courts. Presque en mme temps,
+Godefroy de Bouillon recommandait aux chevaliers allemands
+la socit des Franais pour polir leurs m&oelig;urs
+et adoucir leur rudesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_496"> 496</a></span></p>
+<h3>Architecture.</h3>
+
+<p>En mme temps que la langue, les posies, les m&oelig;urs
+et les modes mme de la France taient universellement
+acceptes, l'architecture franaise l'tait pareillement.
+Les trangers, qui venaient en si grand nombre l'universit
+de Paris, puisaient en France le got de l'architecture
+franaise, qu'on appelle si improprement gothique.
+Entre autres faits, il faut parler de ces tudiants
+sudois qui, en 1287, envoyaient en Sude <span class="smcap">tienne
+Bonneuil</span>, tailleur de pierre de Paris, avec dix compagnons,
+pour aller faire la cathdrale d'Upsal, et lui
+fournissaient l'argent ncessaire son voyage.</p>
+
+<p>Sans vouloir crire ici l'histoire de l'architecture
+gothique<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">&nbsp;[298]</a>, il est peut-tre utile de faire connatre
+les rsultats des travaux les plus rcents sur l'origine
+de cette architecture. Il est parfaitement certain aujourd'hui
+que l'architecture gothique a pris naissance en
+France, dans l'ancienne Neustrie<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">&nbsp;[299]</a>, qu'elle y a acquis son
+dveloppement, et que de la France elle s'est rpandue
+dans les pays voisins. En effet, l'art gothique procde
+<span class="pagenum"><a id="Page_497"> 497</a></span>
+de l'art roman; or, certains monuments de l'Ile-de-France,
+de la Picardie et de la Champagne, prsentent
+la transition entre les deux styles; on y remarque un
+mlange, une fusion des deux systmes, tandis que
+partout ailleurs, au contraire, il y a une brusque
+substitution d'un style l'autre. A coup sr, il ne faudrait
+pas d'autres preuves de l'origine franaise, de la
+naissance en France de l'architecture gothique ou
+ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la
+France du nord sont les plus anciens monuments
+ogive, ce sont les plus incontestablement dtermins, et
+leurs dates indiquent qu'ils sont tous antrieurs tous
+les autres monuments de style ogival construits dans
+les autres pays de l'Europe.</p>
+
+<p>Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres
+est de 1145; le ch&oelig;ur de Saint-Germain-des-Prs
+est de 1163, et celui de Notre-Dame de Paris, de 1182.
+Hors de France, aux mmes dates, on chercherait en
+vain des monuments aussi avancs dans ce style. C'est
+seulement en France que rgne sans partage l'art ogival
+primitif<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">&nbsp;[300]</a>, et c'est l qu'ont t construits les plus anciens
+<span class="pagenum"><a id="Page_498"> 498</a></span>
+et les plus beaux monuments gothiques, tels que
+les cathdrales de Soissons, de Laon, de Noyon, de Sens,
+de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Beauvais,
+etc., modles du genre, qui ont t imits dans tout
+le reste de la France et en Europe. Les archologues et
+les architectes anglais et allemands les plus instruits reconnaissent
+franchement que l'architecture gothique
+est d'origine franaise. Il est actuellement dmontr
+pour tous les esprits au courant de la science archologique
+que les monuments gothiques de l'Allemagne,
+d'ailleurs si peu nombreux, bien loin d'avoir servi de
+type ceux de la France, sont d'une poque postrieure
+ ceux-ci, qu'ils ont t copis d'aprs les ntres, ou
+bien qu'ils ont t btis par des architectes franais<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">&nbsp;[301]</a>.</p>
+
+<p>L'un de nos plus savants archologues, M. Flix de
+Verneilh, a mis hors de doute ce point d'histoire fort
+important<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">&nbsp;[302]</a>, que la cathdrale de Cologne, bien loin
+d'tre le premier monument construit en style gothique,
+le monument modle de tous les autres, est, au contraire,
+un difice copi sur Notre-Dame d'Amiens et sur la
+Sainte-Chapelle de Paris. Le dme de Cologne en effet
+n'a t commenc qu'en 1248, tandis que Notre-Dame
+d'Amiens a t construite de 1220 1288, et la Sainte-Chapelle
+de 1245 1248; voil pour les dates. Les deux
+plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants
+<span class="pagenum"><a id="Page_499"> 499</a></span>
+qu'on peut les confondre; ils se couvrent l'un l'autre,
+et lorsque le plan de Cologne s'loigne par hasard du
+plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de Beauvais.
+Le style, les dtails, les fentres, les contre-forts de
+Cologne sont emprunts aux cathdrales d'Amiens, de
+Beauvais et la Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement
+vidents, que presque tous les archologues allemands
+les admettent et rejettent les thories teutoniques de
+M. S. Boissere.</p>
+
+<p>Il faut encore ajouter que parmi les preuves de
+l'origine allemande de l'architecture gothique on a
+longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, soutenaient
+de profonds rudits allemands, Notre-Dame-de-l'pine
+(en Champagne) une inscription latine ainsi
+conue:</p>
+
+<p class="quote">Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;</p>
+
+<p>et l'on en tirait la consquence qu'un prtre de Cologne,
+<i lang="la" xml:lang="la">Coloniensis Sacerdos</i>, avait construit cette belle
+glise, et en outre que le dme de Cologne tait le
+type du gothique. Il a t dmontr depuis, par M. Didron,
+que l'inscription latine est une inscription en
+patois champenois ainsi conue:</p>
+
+<p class="quote">Guichart Anthoine tos catre nos at fet,</p>
+
+<p>et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'glise
+que ce maon champenois rdifia <em>tous les quatre</em> au
+quinzime sicle.</p>
+
+<p>L'Allemagne, qui a prtendu un moment avoir invent
+le style ogival, n'a que huit monuments gothiques,
+tous d'une poque postrieure aux premiers monuments
+franais de ce style. L'glise de Wimpfen en
+Val, btie de 1263 1278, est due un architecte franais,
+auquel le doyen de cette collgiale avait recommand
+<span class="pagenum"><a id="Page_500"> 500</a></span>
+de la construire en ouvrage franais (<i lang="la" xml:lang="la">opere francigeno</i>).
+<span class="smcap">Mathieu d'Arras</span> commena en 1343 la cathdrale
+de Prague, qui fut acheve par un autre Franais,
+<span class="smcap">Pierre de Boulogne</span>, en 1386. Les deux tours occidentales
+de la cathdrale de Bamberg, qui sont du
+second tiers du treizime sicle, sont videmment copies
+sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date est
+la fin du douzime sicle. La ressemblance est frappante;
+c'est le mme style, ce sont les mmes tages et
+les mmes contreforts<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">&nbsp;[303]</a>.</p>
+
+<p>Les savants anglais les plus estimables reconnaissent
+eux-mmes, disions-nous, que leur pays doit l'architecture
+gothique la France<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">&nbsp;[304]</a>. En effet, le premier
+difice de style ogival lev en Angleterre est la cathdrale
+de Cantorbry (1174), et c'est un architecte
+franais, clbre par ses travaux antrieurs, <span class="smcap">Guillaume
+de Sens</span>, qui, aprs avoir t choisi au concours, construisit
+le ch&oelig;ur de cette glise, absolument semblable
+par son plan, son style et son ornementation aux glises
+gothiques de l'Ile-de-France<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">&nbsp;[305]</a>.</p>
+
+<p>Le plus ancien monument construit dans le style
+appel par les Anglais <i lang="en" xml:lang="en">early english</i>, la cathdrale de
+Lincoln, est encore l'&oelig;uvre d'un architecte franais<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">&nbsp;[306]</a>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_501"> 501</a></span>
+Cette glise, rebtie de 1195 1200 par les soins de
+l'vque saint Hugues de Bourgogne, a t construite
+par un architecte de Blois, sur le modle de Saint-Nicolas
+de Blois, incontestablement commenc en 1138.</p>
+
+<p>Ces glises, bties par nos maons ont servi de
+modles aux architectes anglais pour le plan, le style et
+l'ornementation des difices qu'ils ont levs plus tard,
+parmi lesquels l'abbaye de Westminster (1264) a un
+aspect plus franais encore qu'aucun autre<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">&nbsp;[307]</a>.</p>
+
+<p>Le style ogival alla galement de France en Espagne.
+A la cathdrale de Burgos, architecture et sculpture,
+tout est franais.</p>
+
+<p>Une preuve qu'on imitait dans le quatorzime
+sicle, Barcelone, l'architecture du midi de la France,
+<span class="pagenum"><a id="Page_502"> 502</a></span>
+se retrouve dans l'glise de Santa-Maria-del-Mar, dont
+la faade, leve en 1328, offre une ressemblance surprenante
+dans ses principales dispositions avec la
+faade de la cathdrale d'Arles en Provence.... L'architecture
+mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture
+religieuse de l'Espagne, tandis que celle de
+la France se trouve partout<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">&nbsp;[308]</a>.</p>
+
+<p>M. Viollet-Leduc<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">&nbsp;[309]</a> cite un curieux document qui
+nous fait connatre d'une manire prcise quelles taient
+les fonctions d'un architecte, comment nos Franais
+s'y prenaient pour travailler l'tranger et comment
+ils taient traits. Le chapitre de la cathdrale de
+Grone se dcida, en 1312, remplacer la vieille
+glise romane par une nouvelle, plus grande et plus
+digne. Les travaux ne commencrent pas immdiatement,
+et on nomma les administrateurs de l'&oelig;uvre,
+Raymond de Viloric et Arnauld de Montredon. En
+1316, les travaux taient en activit, et on voit apparatre,
+en fvrier 1320, sur les registres capitulaires,
+un architecte dsign sous le nom de Matre <span class="smcap">Henry de
+Narbonne</span>. Matre Henri mourut, et sa place fut occupe
+par un autre architecte, son compatriote, nomm <span class="smcap">Jacques
+de Favariis</span>; celui-ci s'engagea venir Grone
+six fois l'an, et le chapitre lui assura un traitement de
+250 sous par trimestre.</p>
+
+<p>La maison d'Anjou tablie Naples fit pntrer l'architecture
+franaise dans ses nouveaux domaines. Ce
+n'est pas seulement dans le royaume des Deux-Siciles que
+l'on retrouve les traces de notre style, mais bien aussi
+<span class="pagenum"><a id="Page_503"> 503</a></span>
+dans tout le reste de l'Italie. En 1300, <span class="smcap">Hardouin</span>, Franais
+de nation, commena l'glise de Sainte-Ptrone,
+Bologne. Le plus bel difice gothique de l'Italie, le dme
+de Milan, a t lev par des Franais, <span class="smcap">Philippe Bonaventure</span>
+de Paris, <span class="smcap">Jean Mignot</span> et <span class="smcap">Jean Campanosen</span> de
+Normandie (1388-1402); et la fin du seizime sicle,
+en pleine Renaissance, <span class="smcap">Nicolas Bonaventure</span> obtenait
+<em>au concours</em> de faire dans cette glise l'une des
+trois belles fentres du fond du ch&oelig;ur. A Rome, un
+grand nombre d'difices sont construits dans un style
+gothique italianis. La seule glise de style ogival pur
+est Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques
+de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie-Majeure,
+de Saint-Pierre et de Saint-Paul<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">&nbsp;[310]</a> appartiennent
+ce style franco-italien dont nous venons de parler<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">&nbsp;[311]</a>.</p>
+
+<p>La ville de Sienne tout entire, glises, palais, maisons,
+est construite en style ogival pur. A Florence,
+Viterbe, Tivoli, le nombre des difices gothiques est
+trs-considrable, et tmoigne de l'influence que l'art
+franais exera alors en Italie.</p>
+
+<p>L'Orient adopta aussi notre architecture aprs avoir
+t conquis par nos armes.</p>
+
+<p>Dans les annes 1204 et 1205, des Bourguignons,
+des Champenois, des Flamands se dtournent de leur
+plerinage arm vers Jrusalem, arrivent sous les murs
+de Constantinople, renversent un empire, en fondent
+un autre, se distribuent en royaumes, en principauts,
+en seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce
+monde ancien qui a port la premire civilisation sur
+tous les rivages de la Mditerrane, y introduisent nos
+m&oelig;urs rudes et honntes, notre langue, nos lois; renverss
+<span class="pagenum"><a id="Page_504"> 504</a></span>
+sur un point, ces tats se recomposent sur un
+autre, et pendant prs de deux sicles une nouvelle
+France cherche son point d'appui dans les belles rgions
+de la Mditerrane; la plus glorieuse partie de ce monde
+antique, le Ploponnse, devient la proprit d'une famille
+de Champagne, les Ville-Hardouin, qui donnent
+des codes, fondent des villes, maintiennent la tolrance
+entre deux cultes jaloux, frappent monnaie<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">&nbsp;[312]</a>.</p>
+
+<p>La Grce vit alors s'lever sur les points de son sol un
+grand nombre d'difices gothiques ou en style byzantin
+modifi par le got franais; on voit encore les ruines
+de ces glises ou de ces chteaux, Athnes, Chalcis,
+ Bodonitza, en More. Chypre, l'ancien royaume
+des Lusignan, est couverte de palais, de chteaux-forts
+et d'glises gothiques, mais dont le style a t appropri,
+sur ce point comme partout ailleurs, aux usages
+des hommes et aux exigences du climat. Beyrouth,
+Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes
+de Ramla, d'Abou-Gosh et de Jrusalem conservent des
+monuments gothiques que les Francs y ont btis aux
+temps glorieux de leur domination.</p>
+
+<p>La ville de Rhodes est tout entire franaise. J'entrai,
+dit le marchal de Raguse<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">&nbsp;[313]</a>, avec une motion
+profonde dans cette ville, dont les souvenirs sont faits
+pour toucher si vivement. Elle rappelle l'esprit des
+services rendus la religion, l'humanit, la civilisation;
+elle fut comme le boulevard de l'Europe, et
+tint en chec les forces des barbares qui menaaient
+les plus beaux pays de la chrtient. La gloire acquise
+par les chevaliers de Saint-Jean, au nom de la religion,
+<span class="pagenum"><a id="Page_505"> 505</a></span>
+au nom de la patrie, fut une gloire tout europenne, et
+surtout une gloire franaise, car le plus grand nombre
+des chevaliers et les grands-matres dont les noms ont
+travers les sicles avec le plus d'clat taient franais.
+Il y a trois cent quinze ans que la fortune devint contraire
+ cet ordre illustre, et qu'il fut oblig d'abandonner
+la conqute qu'il avait faite, aprs l'avoir possde
+pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les
+souvenirs qu'il a laisss sont encore si prsents, qu'on
+pourrait croire que c'est hier seulement qu'a cess sa
+puissance. La rue des Chevaliers est intacte; la porte
+de chaque maison est orne des cussons de ceux qui
+les ont habites les derniers. Cette rue est silencieuse;
+quoique conserves, les maisons sont dsertes, et l'on
+se croirait entour des ombres de ces hros. Les armes
+de France, les nobles fleurs de lys se voient partout.
+C'est que la gloire et la puissance de la France sont
+de tous les temps et de tous les lieux: quelque lointain
+que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que
+soit l'poque du moyen ge dont il tudie l'histoire, le
+nom de France et ses souvenirs s'y trouvent toujours
+mls. Je parcourus cette rue des Chevaliers avec un
+saint recueillement. Je reconnus les armes des Clermont-Tonnerre
+et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres
+maisons.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">L. Dussieux</span>, <cite>Les Artistes franais l'tranger</cite>. (Ouvrage
+couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres,
+en 1859).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_506"> 506</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="normal">GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.<br />
+<span class="medium">1285.</span></h2>
+
+<h3>Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
+royaume d'Arragon.</h3>
+</div>
+
+<p>Assez tost aprs, en l'an de grace mil deux cens
+quatre vings et cinq, Phelippe le roy de France assembla
+environ la Penthecouste Thoulouse si grant
+multitude de gent que c'estoit merveille veoir; pour
+ce qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit t donn
+ Charles son fils et octroie. S'entente estoit d'avoir
+tantost besoigni au royaume d'Arragon, et puis de
+passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour la
+grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy
+avoit faicte de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire
+Jehan Colet<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">&nbsp;[314]</a>, cardinal de Rome, et toute la noble
+chevalerie de France. Si fu l'ost moult bien garnie
+par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes
+autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la
+royne Marie, sa femme, Carcassonne avec grant foison
+de nobles dames qui aloient avec leur barons; si s'en
+ala Narbonne, illec atendi tant que toute sa gent fust
+assemble. Si fu command que tous ississent de Narbonne
+et alassent tous arms bannires desploies tous
+prests de combatre. Si entrrent premirement en la
+terre au roy de Maillorgues, le frre Pierre le roy d'Arragon,
+qui se tenoit la partie au roy de France et
+saincte glyse.</p>
+
+<p>Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au
+plus honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux
+nepveus en la ville de Perpignan, et leur fist feste et
+<span class="pagenum"><a id="Page_507"> 507</a></span>
+honneur. Au roy d'Arragon vindrent messages en Secile
+o il estoit, et lui dnoncirent que le roy de France
+venoit en son royaume d'Arragon si grant gent que
+nul ne les povoit nombrer n esmer; si dist Constance
+qu'elle gardast bien le prince de Salerne et sa terre, et
+il iroit deffendre son royaume contre le roy de France.
+Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra en sa terre,
+et garni les entres par devers ses adversaires au mieux
+qu'il pot. Quant Constance fu demoure, si se mist en
+moult grant paine de garder la terre et le pays et de
+savoir la volent et le couvine de ceux de Secile; si s'apparut
+bien que ceux de Secile se rconciliassent volentiers
+ leur seigneur; lors se pourpensa qu'il estoient
+plains de faulset et qu'il n'estoient point estables; si fist
+metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon o
+il fu estroictement gard une pice de temps.</p>
+
+<h3>Coment la cit d'Elne fu destruicte.</h3>
+
+<p>Tant ala l'ost de France qu'il vindrent Perpignan;
+si se conseilla le roy par quelle part il entreroit mieux
+en Arragon. Si luy fu conseill que son ost alast droit
+Elne l'orgueilleuse, pour ce que elle se tenoit Pierre
+d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre au roy de
+Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
+est assise en la terre de Roussillon et en la contre.
+Quant le roy de France sot que le roy d'Arragon avoit
+ainsi tollu et soustrait son frre celle terre, si commanda
+que l'on alast celle part. Ceux d'Elne virent
+bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent
+aux portes et coururent aux murs et aux deffenses,
+et monstrrent qu'il la vouloient tenir et deffendre.
+Tantost que le roy fu venu, il fist faire commandement
+que l'en alast l'assaut; ceux de dedens se deffendirent
+bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_508"> 508</a></span>
+journe; mais l'endemain par matin les Franois coururent
+ l'assaut. Quant ceux de la ville virent ce,
+si requistrent et demandrent au roy qu'il leur donnast
+repis jusques trois jours, tant qu'il eussent parl ensemble,
+et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si
+livreroient la ville au roy et son commandement. Le
+roy leur octroia volentiers. Endementres que les trives
+duroient et qu'ils ne furent point assaillis, il se mistrent
+au plus haut de la ville et mistrent le feu sur une tour,
+si que le roy d'Arragon le peust veoir qui n'estoit pas
+moult loing d'ilec; car il avoient esprance qu'il les venroit
+secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
+tantost que on alast l'assaut; le lgat sermonna
+et prescha aux Franois et prist tous leur pchis sur
+luy qu'il avoient oncques fais en toute leur vie, mais
+que il alassent sus les ennemis de la crestient, bien
+et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
+comme ceux qui estoient escommenis et dampns de
+la foy crestienne.</p>
+
+<p>Quant les Franois orent ce, si crirent l'assaut
+pi et cheval, et jettrent et lancirent ceux de dedens.
+Tant approchirent des murs qu'il y furent: si
+drecirent les eschieles contre mont, et hurtrent aux
+murs tant qu'il en firent tresbuchier une grant pice
+et un grant quartier. Il brisirent les portes et abatirent
+les murs en pluseurs lieux, si se boutrent ens de toutes
+pars, et si commencirent crier: <em>A mort!</em> et occire
+hommes et femmes sans espargnier.</p>
+
+<p>Quant le peuple de la cit se vit ainsi surpris, si commencirent
+ courre vers la maistre tour ou glyse, o
+il cuidrent avoir garant: mais riens ne leur valut, car
+les portes furent tantost brisies. Si se frirent en eux
+les Franois et n'y espargnirent hommes n femmes,
+n viel n jeune, que tout ne missent mort, fors que
+<span class="pagenum"><a id="Page_509"> 509</a></span>
+un tout seul escuier qui estoit nomm le bastart de Roussillon,
+qui monta haut sus le clocher du moustier. Avec
+luy avoit ne scay quans compaignons qui se deffendoient
+merveilleusement bien et asprement. Tantost
+commanda le roy que il fust espargni, s il se vouloit
+rendre. Tantost il se rendi et pria que l'en luy sauvast
+la vie. En celle manire fu la cit destruicte, et le
+peuple afol et mort. Bien estoient ceux d'Elne deceus
+et engigns qui s'estoient apuys la art de seu<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">&nbsp;[315]</a> qui
+faut<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">&nbsp;[316]</a> au besoing, et s'estoient en riens fis au roy
+d'Arragon.</p>
+
+<h3>Coment Franois passrent les mons de Pirne.</h3>
+
+<p>Sitost comme la cit d'Elne fu destruicte, le roy et son
+ost se mistrent tantost la voie<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">&nbsp;[317]</a> pour aler vers les
+mons de Pirne<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">&nbsp;[318]</a>. Adonc se conseillrent les barons
+l o il pourroient plus lgirement passer les montaignes
+et moins de pril: car les montaignes estoient
+si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au ciel;
+n au pas de l'cluse ne povoient-il riens faire n
+passer, qui estoit le droit chemin qui peust entrer ens.
+Mais les Arragonnois avoient mis au devant tonniaux
+tous plains de sablon et de gravelle et de pierres
+grosses, si que en nulle manire les gens n'y povoient
+passer fors en pril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon
+avoient toutes leur tentes et leur paveillons tendus
+sus les montaignes, dont il povoient appertement veoir
+l'ost des Franois: et moult bien cuidrent que les Franois
+<span class="pagenum"><a id="Page_510"> 510</a></span>
+deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui tant est
+prilleux.</p>
+
+<p>Si comme il estoient en grant pense qu'il feroient,
+le devant dit bastart dist qu'il savoit bien un passage
+un pou loing de l'Ecluse par o tout l'ost pourroit seurement
+passer sans nul pril. Le roy le sot: si fist faire
+semblant sa gent qu'il voulsissent passer par le pas, si
+que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les
+peussent voir: le roy prist avec luy de ses chevaliers
+et de ses gens d'armes, et se mist au chemin avecques le
+bastart de Roussillon, et vindrent au lieu que le bastart
+avoit nomm; si n'estoit l'ost que par une mille loing.</p>
+
+<p>Le bastart ala devant et le roy aprs, par une voie
+si estrange, plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit
+que oncques homme n'y eust al. Tant alrent
+grant paine et grans travaux qu'il vindrent par dessus
+les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans
+nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible.
+Ceux d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient,
+regardrent par devers les montaignes, si apperceurent
+l'ost de France qui j estoit au dessus, si furent tous
+esbahis et orent si grant paour que il tournrent
+en fuie, n n'en porent riens porter, tant se hastrent.
+Les Franois vindrent leur paveillons et prindrent
+quanqu'il trouvrent, et puis tendirent leur
+tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes;
+mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se
+tindrent illec trois jours et se reposrent pour le grant
+travail qu'il avoient eu. Si comme il orent pass ce pas
+et il se furent reposs, le roy commanda que on alast
+droit une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il approchirent
+de la ville; ceux qui bien les virent fermrent
+les portes et firent semblant que il avoient grant
+volent de tenir contre les Franois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_511"> 511</a></span>
+Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le
+soir. L'endemain fu accord qu'il assaillissent, pour ce
+que l'en disoit que le roy d'Arragon estoit en la ville.
+Quant ceux de Pierre-Late virent la grant puissance, si
+leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir n deffendre:
+si attendirent tant que l'ost des Franois fu acoisi, si
+s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit,
+et boutrent le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient
+que les biens qui demouroient en la ville si fussent
+perdus et ars, et que les Franois n'en peussent avoir
+prouffit n aucun amendement.</p>
+
+<p>Les Franois virent le feu de leur tentes, si s'armrent
+ds maintenant et vindrent courant l o le feu estoit.
+Si ne trouvrent qui de riens leur fust l'encontre:
+si prisdrent la ville et la mistrent en la seigneurie et en
+la puissance du roy de France. Endementres qu'il se
+contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier fils au
+roy de France, assailli bien et asprement une ville qui
+a nom Figuires, et la tint si court qu'il vindrent sa
+mercy, et il les envoia son pre le roy de France pour
+en faire sa volent.</p>
+
+<h3>Coment le roy de France assist Gironne.</h3>
+
+<p>Quant Pierre-Late fu prise et Figuires, si fu command
+que on chevauchast droit une ville qui estoit
+nomme Gironne. L'ost s'arrouta et errrent tant que
+il vindrent un petit fleuve. Si ne porent passer pour
+ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des montaignes.
+Si s'arrestrent ilec et demourrent trois jours.
+Quant il fu descreu et apetici, si approchirent tant
+comme il porent de la cit de Gironne. Quant ceux de
+la cit virent les Franois, si boutrent le feu s forbours,
+et ardirent tout; pour ce le firent que la cit fust
+plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
+<span class="pagenum"><a id="Page_512"> 512</a></span>
+Franois s'approchirent de la cit, et tendirent tentes
+et paveillons, et avironnrent la ville de toutes pars.
+Par maintes fois assaillirent la ville et souvent, et si n'y
+fourfirent oncques la montance d'un festu, car la ville
+estoit trop merveilleusement fort, et la gent qui dedens
+estoient se deffendoient trop merveilleusement bien.
+Le chevetaine estoit nomm Raimon de Cerdonne, qui
+estoit chevalier au conte de Foix et parent au chevalier
+du roy Raimon Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que
+tous les Franois le tenoient bon chevalier et vaillant.</p>
+
+<p>Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent
+parler en la cit Raimon de Cerdonne, et faisoient
+semblant qu'il y aloient pour le prouffit le roy; mais
+ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le commun
+de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le
+roy de France vit bien que tous les assaus que l'en
+faisoit ne povoient de riens empirier la ville, si fist
+aprester un engin si subtil et si bon que il peust abatre
+les murs de la cit.</p>
+
+<p>Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espirent tant
+qu'il fu nuit, et issirent de la cit et vindrent l'engin
+et boutrent le feu dedens. Quant l'engin fu embras,
+il jectrent dedens le maistre qui l'avoit fait, pour ce
+qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un autre tel.
+Quant le roy o ce, il en fu si trs-courouci qu'il jura
+que jamais ne laisseroit le sige jusques tant qu'il eust
+prins la ville. Si comme il estoit devant la cit, laquelle
+il cuida affamer, son ost commena empirier, et
+soustenir labour de chaut et de pueur des charoignes
+parmi les champs mortes, et les mousches qui les mordoient
+toutes plainnes de venin: si commencirent
+mourir en l'ost et hommes et enfans, et femmes et chevaulx;
+et l'air y devint si corrompu que paine y demouroit
+nul homme sain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_513"> 513</a></span>
+Pierre d'Arragon estoit en aguait repostment coment
+et en quelle manire il porroit grever ceux qui aportoient
+le sommage<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">&nbsp;[319]</a> en l'ost. Si advenoit souvent qu'il
+en venoit sans conduit, et tantost il les prenoient et les
+metoient mort et emportoient le sommage. Le port
+de Rose estoit trois milles de l'ost; l avoit le roy sa
+navie, qui administroit l'ost de quanque il falloit pour
+vivre.</p>
+
+<p>De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.</p>
+
+<p>Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait
+par quelle manire et coment il peust soustraire et oster
+la vitaille qui venoit du port de Rose au roy de France.
+Si avint un jour qu'il assembla sa gent pi et cheval;
+et furent bien trois cens cheval et deux mille pi,
+et s'en vint celle part o il cuidoit mieulx trouver le
+sommage. Et se tint ilec repostment tant que il peust
+trouver ou attendre ce que il queroit. Une espie apperceut
+bien tout son affaire et son contenement, et s'en
+vint hastivement au connestable de France qui avoit
+ nom Raoul d'Eu, et Jehan de Harecourt, qui estoit
+mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu o il
+estoit en aguait.</p>
+
+<p>Quant il orent ce o, si prisrent avec eux le conte de
+la Marche et bien jusques cinq cens hommes arms
+de fer, et vindrent l o le roy d'Arragon estoit en
+aguait. Quant il furent prs, si congnurent bien que le
+roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent
+que il n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point
+n ne savoient que le roy d'Arragon fust en la compaignie.
+Si ne sorent que faire, ou de combatre ou de laissier,
+quant Mahieu de Roye, chevalier preux et sage,
+<span class="pagenum"><a id="Page_514"> 514</a></span>
+leur dist: Seigneur, vez-l nos ennemis que nous
+avons trouvs, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame,
+la doulce vierge pucelle Marie, qui la journe
+d'huy nous aidera; prenez bon cuer en vous, car il
+sont escommenis et dessevrs de la compaignie de
+saincte glyse; il ne nous convient point aler Oultremer
+pour sauver nos mes, car cy les poons-nous sauver.</p>
+
+<p>Adonc s'accordrent tous ce qu'il disoit, et coururent
+sus leur ennemis moult firement. Si commena
+la besoigne fort et aspre, et s'entredonnrent
+moult de grans coles. Le fais de la bataille chy sur
+les Arragonnois; il tournrent en fuye; mais les Franois
+les tindrent court et les enchacirent de prs: si
+en navrrent moult, et en demoura au champ jusques
+ cent de mors, sans ceux qui furent navrs en fuiant.
+Le roy Pierre fu navr mort et ne pot estre prins n
+retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval
+et se mist la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut
+de la plaie qui luy fu faite. Les Franois se partirent
+du champ et s'en vindrent leur tentes et gardrent
+combien il leur failloit de leur gent; si trouvrent
+qu'il n'en y avoit occis que deux tant seulement.</p>
+
+<p>De ce furent-il moult lies et contrent au roy la manire
+et coment il avoient ouvr, et quelle manire de
+gent il avoient trouv. Le roy en fu moult merveilleusement
+lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et de
+la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donne luy
+et sa gent; encore eust-il est plus lie s il eust sceu
+que le roy Pierre eust est navr mort.</p>
+
+<h3>Coment Gironne fu rendue.</h3>
+
+<p>Si comme le sige estoit devant Gironne, viande
+commena apeticier ceux de la cit. Le conte de
+Foix et Raimon Rogier savoient bien tout leur couvine
+<span class="pagenum"><a id="Page_515"> 515</a></span>
+et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
+tenir n durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent
+que, s'il luy plaisoit, que on parlast ceux de la cit et
+aux chevetains, savoir mon s il se vouldroient rendre
+n venir mercy. Le roy leur octroia par le conseil de
+ses barons: si s'en alrent en la cit et entrrent ens et
+contrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent
+parl ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent
+au roy et luy distrent de par ceux de la cit qu'il
+leur donnast trives jusques tant qu'il eussent mand
+au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre n deffendre;
+et s il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il
+luy rendroient volentiers la cit, et se mettroient de
+tout en son commandement. Le roy leur donna trives
+moult volentiers, et il envoirent tantost au roy d'Arragon
+qu'il les venist secourre et aidier, ou il les convenoit
+rendre la cit, n ne la povoient plus tenir contre
+le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre n
+de quoy il feussent soustenus. Les messages trouvrent
+que le roy Pierre estoit mort et pluseurs autres de ses
+nobles hommes; si en furent moult esbahis et moult
+couroucis: arrire s'en retournrent et contrent
+Raimon de Cerdonne et autres pluseurs barons, coment
+le roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il
+avoit faicte contre les Franois, et avoit perdu tous les
+meilleurs chevaliers qu'il eust jusques cent.</p>
+
+<p>Quant ceux de la cit sorent ces nouvelles, si mandrent
+au roy que volentiers se rendroient sauves leurs
+vies, mais que ce fust en telle manire qu'il emportassent
+tous leurs biens seurement et tous les harnois et
+toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povret
+de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil
+au conte de Foix et Raimon Rogier.</p>
+
+<p>Tantost comme la paix fu faicte et ordenne, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_516"> 516</a></span>
+Franois entrrent ens et regardrent mont et val
+coment il leur estoit: si ne trouvrent point vitaille
+laiens dont il peussent vivre trois mois. Par ce peut-on
+veoir appertement que le roy de France fu deceu et
+trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent
+trs faulx et trs mauvais; car il savoient bien tout
+l'estat de la cit et coment il leur estoit.</p>
+
+<h3>Du trpassement le roy Phelippe de France et de sa spulture.</h3>
+
+<p>Aprs ce que la cit fu rendue, le roy commanda
+que elle fust garnie et enforcie de gent d'armes et de
+vitaille, car il avoit en propos de soi yverner s parties
+de Thoulouse. Cecy fu lo au roy d'aucuns qui guaires
+n'amoient son profit; et que il donnast congi la
+greigneur partie de sa navie qui estoit au port de Rose.
+Si comme pluseurs des galies se furent parties, la gent
+et ceux d'environ coururent sus celles qui leur
+estoient demoures, et prisrent armes et quanqu'il y
+avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre
+les autres. Si occistrent grant foison de Franois, et
+prisrent force l'amirant des galies, qui estoit nomm
+Enguerran de Baiole, noble chevalier et vaillant; et
+Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprov en
+armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car
+il se fioit s autres chevaliers qui asss prs de luy
+estoient; mais le seigneur de Harecourt, qui estoit
+mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce qu'il le haoit.</p>
+
+<p>Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne
+pourroient pas ilec longuement demourer, si rachatrent
+Enguerran une somme d'argent, et puis boutrent
+le feu s garnisons, et embrasrent toute la ville de
+Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il
+s'en aloient, si grant ravine de pluie les prist que
+paines se povoient-il soustenir n pi n cheval,
+<span class="pagenum"><a id="Page_517"> 517</a></span>
+n'en leur paveillons ne povoient-il demourer, tant
+estoient grevs. Le roy fu moult dolent et moult courrouci
+de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon;
+car il luy estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout
+Arragon et toute Espaigne, ce qu'il avoit tant de
+bonne chevalerie et si avoit grant peuple men avec
+luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par
+aventure, par mauvais conseil ou par fortune.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il estoit en telle pense, si chy en une fivre,
+si qu'il ne pot chevauchier; et convint qu'il fust port
+en une litire. La fivre crut et mouteplia si que pour
+l'air qui tant estoit desatremp et plain de pluie, il
+luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant
+alrent et chevauchirent qu'il vindrent au pas de
+l'Ecluse qui est avironne toute de montaignes qui sont
+nommes les mons de Pirne. Haut au dessus des montaignes
+estoient les Arragonnois qui estoient en aguait
+coment il pourroient grever les Franois: quant aucun
+pou se esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost
+leur couroient sus et les occioient et ravissoient tout
+quanqu'il povoient tollir ou trouver.</p>
+
+<p>A grant douleur et grant paine vindrent jusques
+ Perpignan; ilec s'arrestrent pour reposer. Le roy
+Phelippe fu moult forment malade et enferme; si ne
+voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
+avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna:
+aprs il receut en grant devocion le sacrement
+de saincte glyse. Tantost comme il ot eu toutes ses
+droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de nature
+qui est une commune debte toute crature. Les
+barons de France furent moult dolens et moult couroucis
+de sa mort, car de jour en jour courage et volent
+luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis. Nul
+ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme
+<span class="pagenum"><a id="Page_518"> 518</a></span>
+ot au cuer, n les plains n les larmes que elle rendi;
+tant mena grant dueil et si longuement que paine
+pot avoir remde de sa vie.</p>
+
+<p class="work small"><cite>Les Grandes Chroniques de Saint-Denis</cite>, dites et annotes
+par M. Paulin Pris.</p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.&mdash;DESTRUCTION
+DES COLONIES CHRTIENNES.&mdash;FIN DES
+CROISADES.<br />
+1291.</h2>
+</div>
+
+<p>Le sige d'Acre, dit Aboulmahassen, commena
+un jeudi au commencement d'avril. On y vit combattre
+des guerriers de tous les pays. Tel tait l'enthousiasme
+des musulmans que le nombre des volontaires surpassait
+de beaucoup celui des troupes rgles. Plusieurs
+machines furent dresses contre la ville; une partie
+provenait de celles qui avaient t prises auparavant
+sur les Francs; il y en avait de si grandes, qu'elles lanaient
+des pierres pesant un quintal et mme davantage.
+Les musulmans firent des brches en diffrents
+endroits. Pendant le sige, le roi de Chypre<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">&nbsp;[320]</a> vint au
+secours de la ville; la nuit de son arrive, les assigs
+allumrent de grands feux en signe de joie; mais il ne
+resta dans la place que trois jours; ayant vu l'tat dsespr
+des assigs, il craignit de partager leurs
+prils, et se retira. Cependant l'attaque ne discontinuait
+pas. Bientt les chrtiens perdirent toute esprance;
+vers le mme temps, ils se divisrent, et ds lors se trouvrent
+faibles. Pendant ce temps le sige faisait toujours
+<span class="pagenum"><a id="Page_519"> 519</a></span>
+de nouveaux progrs; enfin, le vendredi 17 de gioumadi
+premier (milieu de mai), au point du jour, tout tant
+prt pour un assaut gnral, le sultan<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">&nbsp;[321]</a> monta cheval
+avec ses troupes; on entendit le bruit du tambour ml
+ des cris horribles. L'attaque commena ds avant le
+lever du soleil; bientt les chrtiens prirent la fuite et
+les musulmans entrrent l'pe la main. On tait alors
+vers la troisime heure du jour. Les chrtiens couraient
+vers le port; les musulmans les poursuivaient, tuant et
+faisant des prisonniers; bien peu se sauvrent. La ville
+fut livre au pillage; tous les habitants furent massacrs
+ou rduits en servitude.</p>
+
+<p>Au milieu d'Acre s'levaient quatre tours appartenant
+aux Templiers, aux Hospitaliers et aux Chevaliers
+Teutoniques; les guerriers chrtiens se disposrent
+s'y dfendre. Cependant, le lendemain samedi, quelques
+soldats et volontaires musulmans s'tant ports contre
+la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci
+offrirent d'eux-mmes de se rendre. Leur demande fut
+accueillie; le sultan leur promit sret; un drapeau
+leur fut donn comme sauvegarde, et ils l'arborrent
+au haut de la tour; mais lorsque les portes furent ouvertes,
+les musulmans, s'y jetant en dsordre, se disposrent
+ piller la tour et faire violence aux femmes
+qui s'y taient rfugies; alors les Templiers refermrent
+les portes, et, tombant sur les musulmans qui
+taient dans la tour, les massacrrent. Le drapeau du
+sultan fut abattu, la guerre recommena. La tour fut
+assige en rgle; on combattit tout le samedi. Le lendemain
+dimanche, les Templiers ayant de nouveau
+demand capituler, le sultan leur promit la vie et la
+facult de se retirer o ils voudraient; ils descendirent
+<span class="pagenum"><a id="Page_520"> 520</a></span>
+donc, et furent gorgs, au nombre de plus de deux
+mille; un gal nombre fut retenu prisonnier; quant
+aux femmes et aux enfants qui taient avec les Templiers,
+on les conduisit au pavillon du sultan. Ce qui
+porta le sultan ne point excuter sa parole, c'est que
+les Templiers, non contents d'avoir d'abord massacr
+les musulmans qui taient entrs dans la tour, avaient
+tu un mir charg d'aller apaiser le tumulte, et coup
+les jarrets toutes les btes de somme qui taient dans
+la tour afin de les mettre hors de service; voil ce qui
+avoit allum la colre du sultan. Cependant, ceux
+d'entre les chrtiens qui tenaient encore, ayant appris
+le traitement fait leurs frres, rsolurent de mourir
+les armes la main et ne voulurent plus entendre
+parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que
+cinq musulmans tant tombs entre leurs mains, ils
+les prcipitrent du haut d'une des tours; enfin, lorsque
+la tour fut entirement mine et que les chrtiens
+eurent t admis se rendre, avec promesse de la vie,
+les musulmans s'tant approchs pour en prendre
+possession, la tour s'croula tout coup, et ils furent
+tous ensevelis sous ses ruines.</p>
+
+<p>Quand le combat eut cess, le sultan fit mettre
+part les hommes qui avaient chapp au massacre, et
+on les tua tous jusqu'au dernier; le nombre en tait
+fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est que
+le Dieu trs-haut voulut que la ville ft prise un vendredi,
+ la troisime heure, au mme instant o les
+chrtiens y taient entrs sous le sultan Saladin.</p>
+
+<p class="work small"><span class="smcap">Aboulmahassen</span>, traduit par M. Reinaud dans la <cite>Bibliothque
+des Croisades</cite>, t. IV, p. 570.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_521"> 521</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2>GLOSSAIRE.</h2>
+</div>
+
+<p class="alphabet">A.</p>
+<ul>
+<li><span class="smcap">Abatis</span>, massacre, tuerie.</li>
+
+<li><span class="smcap">Achoison</span>, raison, motif.</li>
+
+<li><span class="smcap">Acointes</span>, familiers, qui sont en relation.</li>
+
+<li><span class="smcap">Acoisi</span>, en repos, endormi (<i lang="la" xml:lang="la">quietus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Adont</span>, alors.</li>
+
+<li><span class="smcap">Afroient</span> (de <em>Afrir</em>), appartenaient, revenaient.</li>
+
+<li><span class="smcap">Afol</span>, bless.</li>
+
+<li><span class="smcap">Aguait</span>, aguet, conspiration.&mdash;<em>Se mistrent en aguait</em>, conspirrent, complotrent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ainois</span>, <span class="smcap">AINSOIS</span>, mais, au contraire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ains</span>, avant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Alguoit contre lui</span>, tournait la loi contre lui.</li>
+
+<li><span class="smcap">Aler</span>, aller, marcher, se soulever.</li>
+
+<li><span class="smcap">Amendement</span>, rparation, amlioration.</li>
+
+<li><span class="smcap">Amoit</span> (de <em>amer</em>), aimait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Anemi</span>, pour ennemi.</li>
+
+<li><span class="smcap">Apeticier</span>, apetisser, diminuer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Appers</span>, apparents, vidents (<em>apertus</em>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Appert</span> (<span class="smcap">Tout en</span>), tout haut, tout ouvertement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Appertement</span>, ouvertement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Archire</span>, meurtrire, crneau.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ardirent</span> (de <em>ardre</em>, brler), brlrent (<em>ardere</em>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Are</span>, aride.</li>
+
+<li><span class="smcap">Aroient</span>, auraient.</li>
+
+<li><span class="smcap">Arrouter</span> (S'), se mettre en marche, se mettre en route.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ars</span> (de <em>ardre</em>), brl.</li>
+
+<li><span class="smcap">Assembler quelqu'un</span>, engager le combat avec quelqu'un.</li>
+
+<li><span class="smcap">Assner </span>, confisquer, saisir.&mdash;<em>Assner son fi comme la seue
+chose</em>; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).</li>
+
+<li><span class="smcap">Asseoir</span>, assiger.</li>
+
+<li><span class="smcap">Assis</span>, <span class="smcap">ASSISE</span>, assig, assige.</li>
+
+<li><span class="smcap">Assist</span>, assigea.</li>
+
+<li><span class="smcap">Assouagier</span>, soulager, gurir, se calmer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Atourner</span>, prparer, disposer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Atout</span>, avec.</li>
+
+<li><span class="smcap">Autelle</span>, telle, pareille.</li>
+
+<li><span class="smcap">Avironner</span>, entourer, environner.</li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">B.</p>
+<ul>
+<li><span class="smcap">Babiloine</span>, Babylone (Le Caire).</li>
+
+<li><span class="smcap">Barat</span>, trahison.</li>
+
+<li><span class="smcap">Bguines</span>, espce de religieuses.</li>
+
+<li><span class="smcap">Beneur</span>, heureux.</li>
+
+<li><span class="smcap">Benoist</span>, saint, bni.</li>
+
+<li><span class="smcap">Bouter</span>, mettre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Brehaigne</span>, impuissant pour reproduire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Butin</span> (p. <a href="#Page_411">411</a>), lisez <em>Hutin</em>.</li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">C.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Celle</span>, cette.</li>
+
+<li><span class="smcap">Chaienne</span>, chane.</li>
+
+<li><span class="smcap">Chaneaux</span>, pluriel de chanel, canaux.</li>
+
+<li><span class="smcap">Char</span>, chair.</li>
+
+<li><span class="smcap">Charire</span>, <span class="smcap">CARRIRE</span>, route, chemin o passe un char.
+<span class="pagenum"><a id="Page_522"> 522</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chy</span> (de <em>cheoir</em>), tomba.</li>
+
+<li><span class="smcap">Chevetaine</span>, capitaine (mme racine que le mot suivant).</li>
+
+<li><span class="smcap">Chief</span>, capitale (la tte, le chef, <i lang="la" xml:lang="la">caput</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Cole</span>, coup sur le col.</li>
+
+<li><span class="smcap">Conduit</span>, escorte, conduite.</li>
+
+<li><span class="smcap">Conroy</span>, ordre, rang.</li>
+
+<li><span class="smcap">Contenement</span>, conduite.</li>
+
+<li><span class="smcap">Contens</span>, contestation, dispute.</li>
+
+<li><span class="smcap">Contremont</span>, en haut, en remontant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Convenance</span>, <span class="smcap">CONVENANT</span>, convention.</li>
+
+<li><span class="smcap">Converser</span>, demeurer, habiter.</li>
+
+<li><span class="smcap">Courtil</span>, jardin, verger.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cousts</span>, dpenses, frais, dpens (<i lang="la" xml:lang="la">custus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Couvine</span>, disposition.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cuer</span>, c&oelig;ur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cueurt</span>, court.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cueurent</span>, courent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cuida</span> (de <em>cuider</em>, croire), il crut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cuidirent</span>, ils crurent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Cuidoient</span>, ils croyaient.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">D.</p>
+<ul>
+<li><span class="smcap">Dampns</span>, damns, rejets.</li>
+
+<li><span class="smcap">De</span>, cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne s'employait
+pas autrefois: on disait <em>l'htel Dieu</em>, pour l'htel de Dieu;&mdash;<em>les
+fils Blanche</em>, pour les fils de Blanche;&mdash;<em>le service Jsus-Christ</em>,
+pour le service de Jsus-Christ;&mdash;<em>le pre saint Loys</em>, pour le pre de
+saint Louis;&mdash;<em>le palais le roy</em>, <em>l'oncle le roy</em>, <em>l'ost le roy</em>, pour le
+palais, l'oncle, l'arme du roi;&mdash;<em>le service Nostre-Seigneur</em>, pour le
+service de Notre-Seigneur;&mdash;<em>le consentement la royne</em>, pour le consentement de la reine;&mdash;<em>le
+frre Pierre</em>, le frre de Pierre, etc.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dceu</span>, du, tromp, sduit.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dclinassent</span> (<span class="smcap">Ne se</span>), ne se dtournassent de.</li>
+
+<li><span class="smcap">Deffaut</span>, faute, dfaut, vice, abus.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dfouler</span>, mpriser, jeter sous les pieds, abattre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Deissent</span> (de dire), dissent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dist</span> (de <em>dire</em>), dit.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dels</span>, ct de.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dlit</span>, joie.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dlivre</span> (<span class="smcap">Tout </span>), compltement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Demaine</span>, domaine.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dsatremp</span>, malsain, dsorganis (<i lang="la" xml:lang="la">qui non habet temperantiam suam</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Desceint</span>, qui a t sa ceinture (<i lang="la" xml:lang="la">decinctus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Descord</span>, <span class="smcap">DESCORT</span>, diffrend, dsaccord, discorde.</li>
+
+<li><span class="smcap">Despecier</span>, rompre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Despens</span>, dpenses.</li>
+
+<li><span class="smcap">Desroy</span> (A) en dsordre, en dsarroi, avec prcipitation.</li>
+
+<li><span class="smcap">Desrompi</span>, arracha, dchira.</li>
+
+<li><span class="smcap">Desrouter</span>, quitter la route, tre en</li>
+<li>droute.</li>
+
+<li><span class="smcap">Desserte</span>, rcompense, salaire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dessevrer</span>, sparer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Destourber</span>, troubler, dranger, empcher.</li>
+
+<li><span class="smcap">Destourbier</span>, drangement, trouble.</li>
+
+<li><span class="smcap">Destre</span>, droite (<i lang="la" xml:lang="la">dextra</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Dtraction</span>, mdisance, calomnie.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dust</span> (de devoir), dt.</li>
+
+<li><span class="smcap">Devant</span>, avant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Devers</span> (<span class="smcap">Par</span>), du ct de.</li>
+
+<li><span class="smcap">Dient</span> (de dire), disent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Distrent</span> (de dire), dirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Donroit</span> (de donner), donnerait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Doubtance</span>, crainte, ce qu'on redoute.</li>
+
+<li><span class="smcap">Doubter</span>, redouter, craindre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Drecier</span>, dresser.</li>
+
+<li><span class="smcap">Droictures</span>, sacrements.
+<span class="pagenum"><a id="Page_523"> 523</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Durement</span>, beaucoup, extrmement.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">E.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Emmy</span>, <span class="smcap">Emmi</span>, dedans, parmi.</li>
+
+<li><span class="smcap">Empirier</span>, endommager, nuire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Emprendre</span>, entreprendre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Empris</span>, entrepris.</li>
+
+<li><span class="smcap">Emprisrent</span>, entreprirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">En</span>, on.</li>
+
+<li><span class="smcap">Enchacier</span>, <span class="smcap">ENCHASSIER</span>, poursuivre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Encontre</span>, vers, la rencontre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Endementres</span>, pendant que.</li>
+
+<li><span class="smcap">Enfantosmer</span>, ensorceler.</li>
+
+<li><span class="smcap">Enferme</span>, malade, infirme.</li>
+
+<li><span class="smcap">Engin</span>, machine de guerre (<i lang="la" xml:lang="la">ingenium</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Engign</span>, tromp.</li>
+
+<li><span class="smcap">Engreger</span>, augmenter.</li>
+
+<li><span class="smcap">Enquesteur</span>, inspecteur (<i lang="la" xml:lang="la">inquisitor</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Ens</span>, dedans.</li>
+
+<li><span class="smcap">Entendant</span>, <em>fit ou firent entendant</em>, fit ou firent entendre; le participe
+prsent est employ pour l'infinitif.</li>
+
+<li><span class="smcap">Entente</span>, intention.&mdash;<em>S'entente</em>, son intention.</li>
+
+<li><span class="smcap">Entriner</span>, approuver, mettre excution (<i lang="la" xml:lang="la">atum habere</i>). Approuver
+ces conventions (p. <a href="#Page_417">417</a>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Entour</span>, environ.</li>
+
+<li><span class="smcap">Environ</span>, autour.</li>
+
+<li><span class="smcap">Errer</span>, marcher, s'acheminer.</li>
+
+<li><span class="smcap">s</span>, dans les.</li>
+
+<li><span class="smcap">Esmer</span>, estimer, valuer (<i lang="la" xml:lang="la">Existimare</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Espciaulment</span>, principalement, spcialement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Espie</span>, espion.</li>
+
+<li><span class="smcap">Espoir</span>, peut-tre, vraisemblablement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Essoigne</span>, affaire (p. <a href="#Page_486">486</a>). <em>Que aucune essoigne le presist</em>, qu'une
+affaire l'empcht.</li>
+
+<li><span class="smcap">Estable</span>, stable, sur qui on peut compter.</li>
+
+<li><span class="smcap">Estour</span>, combat.</li>
+
+<li><span class="smcap">Estranges</span>, trangers.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">F.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Faillir</span>, manquer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Failloit</span>, manquait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fais</span>, faix, poids, force.</li>
+
+<li><span class="smcap">Feissent</span>, fissent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fri</span>, <span class="smcap">Fry</span>, frappa (de frir, <i lang="la" xml:lang="la">ferire</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Ferist</span> (de <em>frir</em>), frappa.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fermement</span>, en scurit (<i lang="la" xml:lang="la">firmiter</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Fermer</span>, affermir, assurer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Froit</span> (de <em>frir</em>), frappait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fichier</span>, ficher, planter.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fi</span>, <span class="smcap">FIS</span>, fief, fiefs.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fist-l-en</span>, fit-on&mdash;(pour: <em>l'on fit</em>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Forbour</span>, faubourg.</li>
+
+<li><span class="smcap">Forment</span>, beaucoup, avec vigueur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fors tant</span>, except, si ce n'est.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fourfirent</span> (de <em>fourfaire</em>, forfaire), firent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fu</span>, tait ou fut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fuie</span>, <span class="smcap">FUYE</span>, fuite.</li>
+
+<li><span class="smcap">Fust</span>, ft, bois.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">G.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Gaigneurs</span>, laboureurs.</li>
+
+<li><span class="smcap">Galie</span>, <span class="smcap">GALE</span>, galre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Garant</span>, protection, garantie.</li>
+
+<li><span class="smcap">Garnisons</span>, provisions.</li>
+
+<li><span class="smcap">Gent</span>, gens, personnes.</li>
+
+<li><span class="smcap">Greigneur</span>, plus grand, plus grande.</li>
+
+<li><span class="smcap">Greve</span>, meurtrie, froisse.</li>
+
+<li><span class="smcap">Grever</span>, tre hostile.</li>
+
+<li><span class="smcap">Grive</span>, rude, pnible.</li>
+
+<li><span class="smcap">Guerredon</span>, rcompense, salaire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Guimple</span>, guimpe.
+<span class="pagenum"><a id="Page_524"> 524</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">H.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Haire</span>, cilice en crin ou en poil de chvre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Haubert</span>, cotte de mailles.</li>
+
+<li><span class="smcap">Hautement note</span>, haute voix et en musique.</li>
+
+<li><span class="smcap">Homme</span>, vassal, qui a fait hommage.</li>
+
+<li><span class="smcap">Hosteler</span>, loger, recevoir dans sa maison, dans son htel.</li>
+
+<li><span class="smcap">Hostieulx</span>, mesures de grains.</li>
+
+<li><span class="smcap">Hue</span>, Hugues.</li>
+
+<li><span class="smcap">Huis</span>, porte.</li>
+
+<li><span class="smcap">Hutin</span>, bagarre, tapage.</li>
+
+<li><span class="smcap">Huy</span> (<i lang="la" xml:lang="la">hodie</i>), aujourd'hui.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">I.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Icel</span>, ce, cela.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ilec</span>, <span class="smcap">ILLEC</span>, l.</li>
+
+<li><span class="smcap">Indignation</span>, ddain, mpris.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ire</span>, colre (<i lang="la" xml:lang="la">ira</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Isnelement</span>, promptement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Issirent</span> (de <em>issir</em>), sortirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ississent</span> (de <em>issir</em>), sortissent.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">J.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">J</span>, dj, jamais.</li>
+
+<li><span class="smcap">Jut</span>, tait camp (<i lang="la" xml:lang="la">jacebat</i>).&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Jut s prs</i>, tait camp dans les prs.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">L.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Labour</span>, travail, fatigue (<i lang="la" xml:lang="la">labor</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Laiens</span>, <span class="smcap">LANS</span>, l-dedans;&mdash;oppos <em>cans</em>, ici.</li>
+
+<li><span class="smcap">Largement</span>, volontairement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Legier</span> (<span class="smcap">De</span>), facilement, lgrement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Lesignen</span>, Lusignan.</li>
+
+<li><span class="smcap">Lie</span>, joyeux.</li>
+
+<li><span class="smcap">Liement</span>, avec plaisir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Lignage</span>, <span class="smcap">Lignaige</span>, famille, parent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Loa</span> (de <em>loer</em>), conseilla.</li>
+
+<li><span class="smcap">Lo</span> (de <em>loer</em>), conseill.</li>
+
+<li><span class="smcap">Loer</span>, conseiller (<i lang="la" xml:lang="la">laudare</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Logi</span>, camp, tabli, log.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">M.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Maillorgues</span>, Mayorque.</li>
+
+<li><span class="smcap">Maladerie</span>, maladrerie, hpital pour les lpreux.</li>
+
+<li><span class="smcap">Male</span>, mauvais, mauvaise.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mautalent</span>, mauvais vouloir, mcontentement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mauvesti</span>, malice, mchancet.</li>
+
+<li><span class="smcap">Meisme</span>, mme.</li>
+
+<li><span class="smcap">Meismement</span>, mmement, surtout.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mendre</span>, moindre, petite, (p. <a href="#Page_199">199</a>), la petite Syrie (<i lang="la" xml:lang="la">Syria minor</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Meneur</span>, mineur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Merveilles</span>, quantit tonnante, merveilleuse.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mescheoir</span>, arriver malheur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Meschief</span>, malheur, msaventure.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mesnie</span>, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi, la maison.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mesprendre</span>, faire tort quelqu'un, l'offenser.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mestier</span>, besoin.</li>
+
+<li><a name="Meust" id="Meust"></a><span class="smcap">Meust</span> (de <em>mouvoir</em>, se mettre en mouvement pour aller faire la guerre), se mit en campagne.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mistrent</span>, mirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Montance</span>, la valeur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mort</span>, mort, tu.</li>
+
+<li><span class="smcap">Moult</span>, beaucoup (<i lang="la" xml:lang="la">multum</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Mouteplier</span>, augmenter, multiplier.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mouveroit</span> (de <em>mouvoir</em>). <em>Voy.</em> <a href="#Meust"><span class="smcap">Meust</span></a>.</li>
+
+<li><span class="smcap">Mut</span>, s'leva.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">N.</p>
+<ul>
+<li><span class="smcap">Navie</span>, flotte.</li>
+
+<li><span class="smcap">Navrer</span>, blesser.
+<span class="pagenum"><a id="Page_525"> 525</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">N</span>, ni. (<em>Ne</em> est une meilleure leon que <em>n</em>.)</li>
+
+<li><span class="smcap">Nant</span>, point.</li>
+
+<li><span class="smcap">Nis</span>, mme.</li>
+
+<li><span class="smcap">Noient</span>, <span class="smcap">NIENT</span>, rien.</li>
+
+<li><span class="smcap">Noise</span>, ennui, importunit, gne.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">O.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Occiant</span>, tuant.&mdash;(de <em>occire</em>, tuer; <i lang="la" xml:lang="la">occidere</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Occistrent</span>, turent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Octroier</span>, octroyer, permettre, accorder.</li>
+
+<li><span class="smcap">O</span> (de or, our, entendre; <em>audire</em>), entendit.</li>
+
+<li><span class="smcap">Orent</span>, entendirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ossent</span>, entendissent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Oncques</span>, jamais (<i lang="la" xml:lang="la">unquam</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Ordener</span>, ordonner, prescrire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Orent</span>, eurent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ores</span>, <span class="smcap">ORE</span>, prsent, maintenant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ost</span>, arme (<i lang="la" xml:lang="la">hostis</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Ot</span>, eu.&mdash;<em>ot eu</em>, eut eu.</li>
+
+<li><span class="smcap">Oultre</span>, au del. (p. <a href="#Page_408">408</a>) traverser la mer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ouvr</span>, travaill.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">P.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Paleter</span>, escarmoucher.</li>
+
+<li><span class="smcap">Paour</span>, peur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Parcru</span>, grand, dvelopp.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pardonne,</span> (p. <a href="#Page_417">417</a>). <em>Pardonne-nous ton ire et ton mautalent.</em>&mdash;<em>Pardonner</em>
+est pris ici dans un sens actif. La phrase signifie: Fais-nous
+grce de ta colre et de ton mauvais vouloir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Parfons</span>, profonds.</li>
+
+<li><span class="smcap">Parlement</span>, assemble, confrence.</li>
+
+<li><span class="smcap">Part</span>, partie, ct (<em>pars</em>).&mdash;<em>Que l'on tournast celle part</em>, que l'on
+se diriget de ce ct.&mdash;<em>Que l'on alast celle part</em>, que l'on allt de ce
+ct.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pavillon</span>, tente.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pendant.</span>&mdash;<em>Tout droit au pendant du tertre</em>, sur le penchant du cteau.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pener</span> (<span class="smcap">Se</span>), s'efforcer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Perrire</span>, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pers</span>, les pairs.</li>
+
+<li><span class="smcap">Peust</span> (de <em>pouvoir</em>), pt.</li>
+
+<li><span class="smcap">Physicien</span>, mdecin.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pice</span> (<span class="smcap">La</span>), le morceau, la pice (p. <a href="#Page_202">202</a>); toute cette partie, tout
+ce morceau du corps tomba.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pice</span> (<span class="smcap">Une</span>), <span class="smcap">UNE PICE DE TEMPS</span>, quelque temps, un instant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pitaille</span>, troupes de pied.&mdash;La terminaison <em>aille</em> est collective et
+exprime le peu de valeur des choses assembles et le mpris que
+l'on a pour elles: <em>valetaille</em>, <em>ferraille</em>, <em>canaille</em>.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pis</span>, poitrine.</li>
+
+<li><span class="smcap">Piteux</span>, pieux; plein de piti, compatissant, misricordieux; digne de
+piti, pitoyable.</li>
+
+<li><em>Plain</em>, plaine.</li>
+
+<li><span class="smcap">Plant</span>, <span class="smcap">PLENT</span>, abondance, quantit.</li>
+
+<li><span class="smcap">Plais</span>, procs, assemble o l'on juge les procs.</li>
+
+<li><span class="smcap">Plum</span>, pill.</li>
+
+<li><span class="smcap">Poignis</span>, <span class="smcap">Poingnis</span>, coups, combat, empoigne.</li>
+
+<li><span class="smcap">Poons</span> (de <em>pouvoir</em>), pouvons.</li>
+
+<li><span class="smcap">Porent</span> (de <em>pouvoir</em>), purent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pot</span> (de <em>pouvoir</em>), put (<i lang="la" xml:lang="la">potuit</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Pou</span>, peu.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pourchaci</span>, machin, mdit, (p. <a href="#Page_207">207</a>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Pourchasci son pouvoir</span> (p. <a href="#Page_208">208</a>),
+<span class="pagenum"><a id="Page_526"> 526</a></span>
+ne cessa de chercher autant qu'il tait en son pouvoir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Povoient</span> (de <em>pouvoir</em>), pouvaient.</li>
+
+<li><span class="smcap">Povoir</span>, pouvoir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Povre</span>, pauvre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Presist</span>, empcht.</li>
+
+<li><span class="smcap">Prins</span>, <span class="smcap">Prinse</span>, pris, prise.</li>
+
+<li><span class="smcap">Pris</span>, rputation.</li>
+
+<li><span class="smcap">Prisdrent</span> (de <em>prendre</em>), prirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Privement</span>, en particulier, secrtement.</li>
+
+<li><span class="smcap">Promistrent</span>, promirent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Prouesce</span>, valeur, courage, promesse.</li>
+
+<li><span class="smcap">Puet</span>, orthographe ancienne de peut; (<em>pueple</em>, peuple, <em>muette</em>, meutte).</li>
+
+<li><span class="smcap">Pueur</span> (de <em>puer</em>), puanteur.</li>
+
+<li><span class="smcap">Puis</span>, depuis.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">Q.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Quanque</span>, autant que (<i lang="la" xml:lang="la">quantum</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Quans</span>, combien de (<i lang="la" xml:lang="la">quantos</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Quarrel</span>, trait d'arbalte.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">R.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Raler</span>, retourner, s'en aller.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ramemtu</span>, participe de <em>ramentevoir</em>, rappeler la mmoire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Ravine</span>, dluge, grande quantit.</li>
+
+<li><span class="smcap">Religions</span>, couvents.</li>
+
+<li><span class="smcap">Remde</span>, salut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Remembrance</span>, souvenir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Remembrant</span>, se souvenant.</li>
+
+<li><span class="smcap">Remenant</span>, le restant, le surplus.</li>
+
+<li><span class="smcap">Repairi</span>, revenu.</li>
+
+<li><span class="smcap">Repostment</span>, secrtement, en cachette.</li>
+
+<li><span class="smcap">Requistrent</span> (de <em>requrir</em>), demandrent.</li>
+
+<li><span class="smcap">S'en retourner en</span>, se retourner contre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Retraire</span>, retirer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Rvrence</span>, respect (<i lang="la" xml:lang="la">reverentia</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Riens</span>, chose (<i lang="la" xml:lang="la">res</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Routes</span>, bandes.&mdash;<em>S'enfouirent grans routes</em>; s'enfuirent par grandes
+troupes, par grandes bandes.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">S.</p>
+
+<ul>
+<li>S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; l'poque
+o furent rdiges les Chroniques de Saint-Denis, l's au singulier n'est
+plus conserv que quelquefois et commence devenir le signe du pluriel.</li>
+
+<li><span class="smcap">Sacs</span> (<span class="smcap">Frres des</span>), religieux vtus d'un habit grossier.</li>
+
+<li><span class="smcap">Saillie</span>, attaque.</li>
+
+<li><span class="smcap">Saissongne</span>, Saxe (<em>Saxonia</em>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Sapience</span>, sagesse.</li>
+
+<li><span class="smcap">Savoir mon</span>, c'est--dire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Scussent</span> (de <em>savoir</em>), sussent.</li>
+
+<li><span class="smcap">S</span>, si. (<em>Se</em> est une meilleure leon que <i>s</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Semondre</span>, assigner, convoquer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Semons</span> (de <em>semondre</em>), assign, convoqu.</li>
+
+<li><span class="smcap">Senestre</span>, gauche.</li>
+
+<li><span class="smcap">S'enfance</span>, pour: sa enfance, son enfance.</li>
+
+<li><span class="smcap">Soit</span>, tait assis (<i lang="la" xml:lang="la">sedere</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Sers</span>, serfs (<i lang="la" xml:lang="la">servus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Seue</span>, sienne (<i lang="la" xml:lang="la">sua</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Siet</span>, est plac, est situ (<i lang="la" xml:lang="la">sedet</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Signer</span>, marquer.</li>
+
+<li><span class="smcap">Six-vins</span>, cent vingt (six fois vingt).</li>
+
+<li><span class="smcap">Sollempniex</span>, solennels.</li>
+
+<li><span class="smcap">Sorent</span> (de <em>savoir</em>), surent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Sot</span> (de <em>savoir</em>), sut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Souffrete</span>, <span class="smcap">SOUFFRET</span>, <span class="smcap">SOUFFRAITE</span>, disette; d'o <em>souffraiteux</em>, malheureux.</li>
+
+<li><span class="smcap">Souldoier</span>, <span class="smcap">SOUDOIER</span>, mercenaire,
+soudard; homme de guerre la
+<span class="pagenum"><a id="Page_527"> 527</a></span>
+solde de quelqu'un.</li>
+
+<li><span class="smcap">Subgis</span>, sujets.</li>
+
+<li><span class="smcap">Surie</span>, Syrie.</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">T.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Talent</span>, dsir, volont, rsolution.</li>
+
+<li><span class="smcap">Tenissent</span> (de <em>tenir</em>), tinssent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Termine</span>, terme, temps fix.</li>
+
+<li><span class="smcap">Thiois</span>, <span class="smcap">Tiois</span>, Allemands, Teutons (<i lang="la" xml:lang="la">Theotisci</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Tollir</span>, enlever. <em>Tollu</em> (part. pass), enlev.</li>
+
+<li><span class="smcap">Touaille</span>, serviette, essuie-mains.</li>
+
+<li><span class="smcap">A toujours mais</span>, toujours.</li>
+
+<li><span class="smcap">Traioit</span> (de <em>traire</em>), tirait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Traire</span>, tirer, lancer (<i lang="la" xml:lang="la">trahere</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Traistent</span> (<span class="smcap">Se</span>) (de <em>se traire</em>, se rendre),
+se rendent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Trait</span> (de <em>traire</em>), lana.</li>
+
+<li><span class="smcap">Tresbuchier</span>, <span class="smcap">TRBUCHER</span>, renverser, dtruire.</li>
+
+<li><span class="smcap">Trespasser</span>, passer, omettre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Trestous</span>, tous, sans qu'il en manque.</li>
+
+<li><span class="smcap">Treu</span>, tribut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Tuit</span>, tout, toute, tous, toutes (<i lang="la" xml:lang="la">Totus</i>).</li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">V.</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Vague</span>, vacant (<i lang="la" xml:lang="la">vacuus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Vassal</span>, homme de guerre (<i lang="la" xml:lang="la">vassus</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Ver</span>, dfendre (<i lang="la" xml:lang="la">vetare</i>).</li>
+
+<li><span class="smcap">Vnissent</span> (de <em>venir</em>), vinssent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Venist</span> (de <em>venir</em>), vint.</li>
+
+<li><span class="smcap">Venroient</span>, <span class="smcap">VENROIT</span> (de <em>venir</em>), viendraient, viendrait.</li>
+
+<li><span class="smcap">Venue</span>, rencontre.</li>
+
+<li><span class="smcap">Voir</span>, voir.</li>
+
+<li><span class="smcap">Vesqui</span> (de <em>vivre</em>), vcut.</li>
+
+<li><span class="smcap">Villenie</span>, parole injurieuse.</li>
+
+<li><span class="smcap">Vitaille</span>, vivres, victuaille.</li>
+
+<li><span class="smcap">Voir</span>, vrai (de <i lang="la" xml:lang="la">verus</i>.) On prononait <em>veir</em>.</li>
+
+<li><span class="smcap">Volent</span>, volont.</li>
+
+<li><span class="smcap">Vouldent</span> (de <em>vouloir</em>), veulent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Voulsist</span> (de <em>vouloir</em>), voult.</li>
+
+<li><span class="smcap">Voulsissent</span> (de <em>vouloir</em>), voulussent.</li>
+
+<li><span class="smcap">Voult</span>, <span class="smcap">VULLT</span> (de <em>vouloir</em>), veut (<em>vult</em>).</li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_528"> 528</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<div class="footnotes">
+<h2 class="normal">NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <em>Sulpice Svre</em>, dialogue 1<sup>er</sup>, chap. 26.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <em>Ausone</em>, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p. 123.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <em>Claudien</em>, pigr. De mulabus Gallicis; d. Panckoucke, t. II, p. 418.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <em>Saint Jrme</em>, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Dans cette lettre Sidoine flicite Ecdicius de ce que, grce lui, l'aristocratie
+de l'Auvergne se dbarrasse enfin de la rudesse du langage celtique.
+(Lib. III, epist. 3.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p. 506.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; mme recueil, p. 520.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Grg. de Tours, liv. VI, ch. 46.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Hildegar, <cite>Vie de saint Fraron</cite>; in Mabillon, Acta SS. Ordinis S. Bened.
+s&oelig;culum II, p. 617.</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,</p>
+<p>Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>La rime remplace la mesure; les solcismes sont nombreux; le latin
+est transform:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De Chlothario est canere, rege Francorum,</p>
+<p>Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i9">(L. D.)</p>
+</div></div>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Aprs avoir rcit les litanies, le ch&oelig;ur invoquait la protection du
+ciel en faveur du pape Adrien I<sup>er</sup> et de l'empereur Charlemagne; chaque
+invocation, le peuple qui se trouvait dans l'glise, rpondait: TU LO JUVA,
+<em>aide-le</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Et par la chanson de Roland, de Throulde. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Cette aversion tait telle que la seule diffrence de langage occasionnait
+parfois des rixes sanglantes entre les gens de langue romane et ceux
+de langue tudesque. Charles le Simple, petit-fils de Charles le Chauve, s'tant
+rendu sur les bords du Rhin pour avoir une confrence avec Henri l'Oiseleur,
+des jeunes gens qui taient la suite des deux princes furent, <em>selon
+l'habitude de ceux des deux pays</em>, tellement choqus de s'entendre parler
+les uns roman, les autres tudesque, qu'ils commencrent par s'insulter de la
+manire la plus violente, et finirent par fondre les uns sur les autres, l'pe
+ la main, si bien qu'il y en eut plusieurs de tus. (<em>Richer</em>, d. de
+M. J. Guadet, t. I, p. 48.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> La diffrence de langue qui existait entre les Neustriens et les Ostrasiens
+tait tellement marque au neuvime sicle (888), que les premiers
+taient appels Franks latins, et les seconds Franks Teutons (<cite>Chronique
+anonyme</cite>, dans le recueil des Histor. de France, t. VIII, p. 231).</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Les rois carolingiens taient trangers la France, et parlaient une
+langue trangre; on comprend trs-bien ce que nous dit Richer, qu'on les
+chassa comme trangers, en 987, quand on donna la couronne un roi national,
+franais, Hugues Capet. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <em>Loup de Ferrire</em>, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom Bouquet,
+VII, 488.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <cite>Chron. monast. S. Michaelis</cite>, dans le recueil de D. Bouquet, X,
+286.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Le franais est donc n du latin dfigur d'abord par les idiomes celtiques
+et plus tard pntr d'lments germaniques. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> L'idiome roman du nord de la France reut le nom de <em>langue d'oil</em>,
+et l'idiome roman du midi celui de <em>langue d'oc</em>. On pense que la <em>langue
+d'oil</em> et la <em>langue d'oc</em> ont t ainsi appeles de la manire d'noncer l'affirmation.
+En effet, on se servait pour cela de <em>oil</em> (oui) dans le nord, et de <em>oc</em>
+dans le midi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a></p>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Romans ne histoire ne plat</p>
+<p>Aux Franoys, se ilz ne l'ont fait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i4">(<cite>Aymon de Varennes</cite>, trouvre du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle.)</p>
+</div></div>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Franois I<sup>er</sup> prescrivit l'usage exclusif du franais dans les actes
+publics et les actes privs, par trois ordonnances successives.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Langages de pays, <em>lingu patrienses</em>. (<span class="smcap">L. D.</span>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Ce serment fut prononc quand Charles le Chauve et Louis le Germanique
+s'allirent contre Lothaire, en 842.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> C'est la plus ancienne pice de vers en langue d'oil que l'on connaisse.
+Elle est du dixime sicle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrise Barcelone au troisime
+sicle, par les ordres du gouverneur Dacien.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> On distingue les Eddas en: Edda potique et Edda prosaque ou de
+Snorron. L'Edda potique est un recueil d'anciens chants scandinaves, rassembls
+ la fin du onzime sicle, en Islande, par S&oelig;mund Sigfusson; le
+recueil contient une quarantaine de pomes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal
+sont les plus importants.&mdash;L'Edda de Snorron a t compose en Islande,
+au commencement du treizime sicle; c'est un trait de mythologie et de
+science potique divis en trois parties: les lgendes (commentaire trs prcieux
+des anciens mythes scandinaves); le vocabulaire potique; les rgles
+de la prosodie scandinave.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Pirate Northman pris et mis mort par lla, roi de Northumberland.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Asslanga tait la femme de Lodbrog.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <em>Aug. Thierry</em>, Histoire de la conqute de l'Angleterre par les Normands,
+t. I, p. 112, d'aprs <em>Mallet</em>, Hist. du Danemark.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Sans doute la tour du Grand-Chtelet, construction romaine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de juger. On verra
+qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre garde de se laisser tromper
+par la ressemblance des noms.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Les revenus publics.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> La rente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> C'tait l le but des <i lang="la" xml:lang="la">patrocinia</i>. Voy. t. 1, p. 207 et 223.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> C'est--dire que: l'impt est lev sur eux par...., ou bien qu'il est
+soumis l'exaction de tel exacteur.&mdash;L'exaction est la leve de l'impt.
+Aujourd'hui le sens de ce mot a chang et veut dire: abus, violence dans la
+leve de l'impt.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Code Thodosien, liv. 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Mais les vques ou les <i lang="la" xml:lang="la">potentes</i> qui possdent dans d'autres rgions....&mdash;Si
+quelqu'un a spoli un puissant....</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Capitulaire de 812.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de villis</i>, 812.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Il devenait <i lang="la" xml:lang="la">vassus</i>, vassal, c'est--dire homme de guerre dans la bande,
+dans l'arimannie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Le patrociniat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> L'expression <i lang="la" xml:lang="la">beneficia militaria</i> (bnfices militaires) a servi d'intermdiaire
+au terme <i lang="la" xml:lang="la">feuda</i> (fiefs) qui ne se trouve pour la premire fois
+que dans les actes du neuvime sicle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Nous ne saurions trop recommander ceux de nos lecteurs dsireux
+de pntrer dans la constitution du moyen ge, curieux de se rendre compte
+de l'tat de la France avant la rvolution, et des causes de cette rvolution,
+nous ne saurions trop leur recommander la lecture et l'tude du livre de
+Championnire, qui le premier a compris les origines de la fodalit, son
+organisation, la lutte des rois du moyen ge contre les <em>Justiciers</em>, enfin qui
+a vraiment clair de la plus vive lumire toutes ces parties si obscures
+de notre histoire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Plaid, <i lang="la" xml:lang="la">placitum</i>; assemble.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Les rponses des leudes sont en gnral empreintes d'un caractre
+de mcontentement. Ds l'poque du plaid de Kierzy, ou bien peu de temps
+aprs, les leudes qui y avaient assist entraient dans la conspiration qui fit
+revenir d'Italie Charles le Chauve.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <em>Baluze</em>, Capit. II, p. 259.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Nous ne pouvons reproduire la totalit de ce savant et curieux mmoire:
+nous dirons donc en rsum que les Sarrasins occuprent le mont
+Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les matres de tous les passages
+des Alpes, et de l pillrent le Dauphin, le Pimont, le Montferrat, le Valais,
+la Suisse, les Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent
+et saccagrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gnes,
+Frjus, Toulon, Grenoble, etc., gorgeant, corchant vifs les habitants, et
+dvastant tellement le pays, que les loups en devinrent peu prs les
+matres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> 2<sup>e</sup> Livre des <em>Rois</em>, ch. 22, v. 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Postrit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Comtes de Bretagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> Elle vous aurait vol votre chapeau sur la tte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> Fille de Brenger, comte de Bessin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Vassaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> La cathdrale de Rouen.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Chargs par le seigneur de recouvrer les droits.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Agents infrieurs chargs de la police.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Valets, serviteurs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Droits et abus seigneuriaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Raoul comte d'Evreux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> Les paysans des divers comts de la Normandie s'entendirent pour
+former des conventicules, dans lesquels ils dcidrent qu'ils vivraient leur
+guise et qu'ils se gouverneraient selon leurs propres lois, soit dans les forts,
+soit auprs des eaux, et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier
+ces dcisions, chacune des assembles de ce peuple en fureur nomma
+deux dputs chargs de se rendre une assemble gnrale tenue au milieu
+du pays et qui devait tout confirmer. Ds que le duc fut inform de ces vnements,
+il envoya aussi le comte Raoul et un grand nombre de chevaliers,
+afin de combattre la frocit des paysans et de dissoudre leur assemble. Raoul
+accomplit sa mission, s'empara de tous les dputs et de quelques autres
+hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya ainsi mutils
+chez eux, afin que la vue de ce qui leur tait arriv dtournt les autres de
+pareilles entreprises. Ayant vu cela, les paysans renoncrent leurs assembles
+et retournrent leurs charrues. (<em>Guillaume de Jumiges.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> De 987 1066, il y eut quarante et un ans de famine et d'pidmies.]</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Sur la Sane, prs de Mcon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> douard le Confesseur tait fils du roi Ethelred, pendant le rgne
+duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013. Chass d'Angleterre,
+douard s'tait rfugi en Normandie et y avait vcu jusqu'en 1041 que la
+domination danoise fut dtruite.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Godwin, puissant seigneur et redout du roi Edouard, avait t
+oblig, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en otages Edouard,
+et celui-ci les avait confis Guillaume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> Bosham, village prs de Chichester; c'tait alors un port trs-frquent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Ville sur la Canche.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Petite bote en forme d'&oelig;il de b&oelig;uf.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Douleur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Longtemps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Il montre les assistants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> L'archevque de Cantorbry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Le cri de guerre des Normands tait <em>Diex ae!</em> Dieu aide!</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Edgar tait neveu d'douard et lgitime hritier du trne d'Angleterre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Guillaume cra une immense garenne entre Salisbury et la mer. Le
+mot <em>garenne</em>, driv du germain <i lang="de" xml:lang="de">waren</i>, dfense, avait la mme signification
+que <em>fort</em> (de <i lang="la" xml:lang="la">foresta</i>, <i lang="la" xml:lang="la">forestella</i>); au lieu de garenne on employait le mot
+<em>defens</em>. On dsignait sous ces noms divers: garenne, dfens, fort, rivires
+en garenne ou dfensables, les lieux o le seigneur s'tait rserv le droit de
+chasse ou de pche, aussi bien sur ses terres que sur celles de ses sujets.
+D'immenses rgions furent rserves la chasse et la pche du roi et de
+ses officiers, comme pour la chasse des seigneurs; ces rgions taient peuples
+d'animaux sauvages, avec dfense, sous les peines les plus dures, de les
+tuer. Bientt toute culture disparaissait, le sol devenait strile, se couvrait
+de bois et de broussailles, bref devenait fort ou garenne. Les grands espaces
+peupls de loups, ours, buffles, cerfs, et destins aux chasses royales
+taient des forts; les petits espaces peupls de chevreuils, livres, lapins, et
+plus faciles tablir sur les terres seigneuriales, taient les garennes. Pour
+l'tablissement des unes ou des autres, on chassait des populations entires
+de leurs terres. Saint Louis et ses successeurs dfendirent par leurs ordonnances
+l'tablissement de garennes nouvelles. (<em>Voy.</em> <span class="smcap">Championnire</span>, <cite>des
+Eaux courantes et des Institutions seigneuriales</cite>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Femme du comte Foulques le Rchin. Ce surnom signifie d'une humeur
+difficile. Foulques avait pous, avant Bertrade, deux femmes dont il
+se spara sous prtexte de parent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Berthe, fille de Florent I<sup>er</sup> duc de Hollande ou des Frisons.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Au Pape.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Aprs avoir termin les affaires ecclsiastiques, le Pape alla sur
+une grande place, car aucun difice n'aurait pu contenir tous ceux qui venaient
+l'couter. (<em>Robert le moine.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son discours en
+latin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapport d'une manire
+diffrente par chaque auteur du temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> <em>Frie</em>, de <i lang="la" xml:lang="la">feria</i>, fte; <em>jours fris</em>, jours de fte, jours sacrs. Autrefois
+toute la semaine de Pques tait fte par une ordonnance de Constantin;
+ainsi on appela chacun de ces jours <em>fries</em>. Le Dimanche tait la premire
+frie; le lundi la seconde, etc. On s'accoutuma appeler les jours des autres
+semaines 1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup> frie, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> N en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus ancien
+troubadour dont les &oelig;uvres nous soient parvenues.</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> Habillement des barons.</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'tendait entre le Rhin
+et la Meuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> La mosque d'Omar.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> On versa une si grande quantit de sang humain que les mains et les
+bras, spars des corps, nageaient dans le temple, et ports par le sang
+et l allaient s'unir d'autres corps, de sorte qu'on ne savait pas quel cadavre
+appartenaient les membres qui venaient se joindre un cadavre mutil.
+(<em>Robert le moine</em>, Hist. de la 1<sup>{</sup>re} croisade, liv. IX.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> L'humanit du comte de Toulouse parut si trange aux croiss qu'ils
+l'accusrent de s'tre laiss gagner prix d'or par les malheureux qu'il
+avait sauvs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> D'gypte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croiss firent brler cette
+masse de cadavres, dont l'aspect tait horrible et l'odeur insupportable, et
+qu'ils purgrent ainsi Jrusalem par le feu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Canut IV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Adle, fille de Robert le Frison.</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Le comte Charles le Bon tait neveu du comte Baudouin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Par le divorce de Louis VII, le duch d'Aquitaine resta entre les
+mains d'Elonore, duchesse d'Aquitaine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Ce Gaudry venait d'tre nomm vque, la sollicitation du roi d'Angleterre;
+il n'tait pas dans les ordres, et avait jusqu'alors men la vie de soldat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Grard, seigneur de Crcy, que l'vque avait fait assassiner.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Parce qu'il tait favorable un ennemi de l'vque.</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les lettres et par
+la puret de ses m&oelig;urs tait la lumire de toute la France. Il s'tait oppos
+ l'lection de Gaudry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> ptre de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Seigneur de Marle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Gendre du suivant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Seigneur de Coucy et pre de Thomas de Coucy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Louis VI.</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Droit fodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas disposer de
+leurs biens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Impts levs par les seigneurs sur les biens des serfs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> En latin, <i lang="la" xml:lang="la">placitum</i>, assises, tribunal; d'o <em>plaider</em> et ses drivs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> desse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de Zengui), avait
+acquis sous la domination des Francs une grande puissance. Les chrtiens
+avaient envahi presque tout le nord de la Msopotamie, portant leurs
+courses dans les lieux loigns comme dans les lieux proches..... Tout ce
+pays appartenait Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient;
+ils l'avaient choisi pour chef de leurs armes, cause de son courage et de
+son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait prendre desse; il fit mine
+de se porter d'un autre ct; Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors
+Zengui se porta aussitt contre la ville. (<cite>Bibliothque des Croisades</cite>, t. 4;
+<cite>Chroniques arabes</cite>, traduites par M. Reinaud.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Abgare, roi d'desse, qui, ce que rapporte Eusbe, se trouvant infirme,
+crivit Jsus-Christ, et en reut une rponse favorable. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> La traduction des mots difficiles comprendre qui se rencontrent
+dans ces documents en vieux franais, se trouvera dans le Glossaire la
+fin du volume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <em>Edesse</em>, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Rohes</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Il avait livr une partie de l'arme de l'empereur Conrad aux Turcs,
+et avait partag les dpouilles avec les Turcs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> L'arme de Conrad avait pri presque tout entire en Asie Mineure
+par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par la faim.</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> Aride.</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> Laboureurs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> <em>A bandon.</em> A qui mieux mieux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Sans rserve aucune.</p>
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Des barons du royaume de Jrusalem.</p>
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les chroniques de
+saint-Denis suivent le rcit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Guillaume de Tyr.</p>
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <em>Achoisonn</em>, inculp, souponn.</p>
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Raimond tait l'oncle de la reine lonore, femme de Louis VII, qui
+accompagna le roi en Terre Sainte; il fut souponn d'avoir pour sa nice
+un amour qui fut la premire cause du divorce de Louis VII.</p>
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Chap. <span class="smcap">XXIII</span>, v. 19, 20.</p>
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> Les auteurs chrtiens disent que la fuite du comte Raymond tait concerte
+avec l'ennemi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Les musulmans ne veulent pas croire que Jsus-Christ soit mort sur la
+croix. Ils disent qu'au moment o les Juifs allaient le faire mourir, Dieu envoya
+un de ses anges pour l'appeler au ciel, et mit sa place un homme du commun,
+qui fut crucifi pour lui (Cf. <span class="smcap">Reinaud</span>, <cite>Description du Cabinet de
+M. le duc de Blacas</cite>, t. I, p. 181).</p>
+
+<p>Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait prsent la bataille, raconte
+la prise de la vraie croix. La grande croix fut prise avant le roi, et beaucoup
+d'impies (de chrtiens) se firent tuer autour d'elle. Quand on la tenait
+leve, les infidles (les chrtiens) flchissaient les genoux et inclinaient la
+tte. Ils disent que c'est le vritable bois o fut attach le Dieu qu'ils adorent.
+Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; ils la portaient les
+jours de grande solennit, et lorsque leurs prtres et leurs vques la montraient
+au peuple, tous s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme
+leur premier devoir de la dfendre; celui qui l'aurait abandonne ne pouvait
+plus jouir de la paix de l'me. La prise de cette croix leur fut plus douloureuse
+que la captivit de leur roi. Rien ne put les consoler de cette perte.
+Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se prosternent devant elle, et l'exaltent
+dans leurs cantiques. En la possdant, ils croient jouir de tous les biens
+de la terre; ils la rachteraient volontiers de leur propre sang; ils espraient
+par son moyen obtenir la victoire. (<em>Note de M. Reinaud</em>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrtaire de Saladin et historien fort
+important, naquit Ispahan, en 1125, et mourut en 1201. Il a compos une
+histoire des guerres de Saladin, sous le titre de: <cite>clair de Syrie</cite>, et un
+ouvrage sur la prise de Jrusalem par Saladin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La capitulation fut hte par la dcouverte d'une conspiration dans
+l'intrieur de la ville. Les chrtiens grecs, appels <em>melkites</em>, ou royalistes,
+qui formaient la plus grande partie de la population de Jrusalem, s'entendirent
+avec Saladin pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent
+trs-fchs d'avoir t prvenus dans l'accomplissement de leurs projets par
+la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient ce nom parce que leur
+doctrine tait celle des empereurs de Constantinople, leurs anciens rois;
+leur religion tait presque semblable celle des Latins; mais la haine des
+races en faisait deux peuples ennemis. (<em>Note rdige d'aprs une savante
+note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de Jrusalem.</p>
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Il rsulte de l que Jrusalem fut prise en quatre jours. On ne peut
+s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a t dit de la conspiration des
+chrtiens Melkites. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua beaucoup augmenter
+l'enthousiasme des musulmans, c'est que le jour o Jrusalem se
+rendit tait justement l'anniversaire de celui o, les en croire, Mahomet
+monta miraculeusement au ciel, conduit par l'ange Gabriel. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrtiens d'Orient de
+toutes les communions taient et sont encore en usage d'aller en plerinage
+ Jrusalem. Il tait donc facile ceux des mirs qui possdaient des
+fiefs de dire que certains chrtiens taient de leurs sujets, et que c'tait par
+hasard qu'ils se trouvaient Jrusalem. Emad-Eddin cite le prince de
+Haram et d'desse qui sous ce prtexte se fit remettre jusqu' mille chrtiens,
+qu'il disait tre des Armniens d'Edesse. Le prince d'lbir sur
+l'Euphrate en rclama pour sa part cinq cents. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> Ces dtails, si honorables pour Saladin, se trouvent presque mot pour
+mot dans la chronique de Bernard le trsorier. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> Frre et successeur de Saladin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> Boha-Eddin, historien arabe, n Mossoul, en 1145, mort en 1232. Il
+fut attach Saladin, qui le nomma cadi de Jrusalem. Boha-Eddin est auteur
+d'une <cite>Histoire de la vie de Saladin</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jrusalem en 1192.</p>
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> Sibylle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Isabelle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> Honfroy, seigneur de Montreal, conntable du royaume de Jrusalem.</p>
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Ceci s'adresse aux chrtiens, qui dans l'opinion de Saladin taient
+ncessairement prdestins au feu de l'enfer, et pour lesquels cependant la
+mer se montrait secourable, malgr l'ancien proverbe qui dit que <em>le feu et
+l'eau ne vont point ensemble</em>. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> Grand difice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre de guerriers;
+il tait revtu de grandes plaques de fer et marchait sur des roues,
+recevant le mouvement de l'intrieur; cette machine tait munie d'un blier.
+(<cite>Bibl. des Croisades</cite>, t. 4, p. 291.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> L'auteur arabe veut parler d'une lgion d'anges qui taient descendus
+du ciel pour venir au secours de la ville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Nous donnons ici comme spcimen du langage du commencement du
+treizime sicle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:</p>
+
+<p>Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans aprs l'incarnation
+nostre seingnor Jsus-Christ, al tens Innocent III, apostoille de Rome,
+et Philippe roy de France, et Richart roy d'Engleterre, ot un saint home en
+France, qui ot nom Folques de Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor
+Marne et Paris; et il re prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques
+dont je vous di comena parler de Dieu par France et par les autres
+terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. Sachiez que la
+renome de cil saint home alla tant, qu'elle vint l'apostoille de Rome Innocent;
+et l'apostoille envoya en France, et manda al prod'om que il empreschast
+des croiz par s'autorit; et aprs y envoya un suen chardonal,
+maistre Ferron de Chappes croisi; et manda par luy le pardon tel come vos
+dirai. Tuit cil qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost
+seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il seroient confs.
+Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en esmeurent mult le cuers des genz,
+et mult s'en croisirent porceque le pardons re si grans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Grant plant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> L'empire romain d'Orient, l'empire grec.</p>
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Les Dardanelles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Les les des Princes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> Alexis III, dit l'Ange, frre d'Isaac l'Ange, auquel il avait fait crever les
+yeux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Scutari.</p>
+
+<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Cette chane, tendue entre Constantinople et la tour de Galata, fermait
+entirement l'entre du port de Constantinople.</p>
+
+<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Le quartier des Juifs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <em>Le Cosmidium</em>, abbaye de Saint-Cme et Saint-Damien.</p>
+
+<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> Lui dclarer la guerre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas spars.</p>
+
+<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> Les revenus, les impts.</p>
+
+<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Service militaire; nombre d'hommes fournir, et nombre de jours de
+service par an.</p>
+
+<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Trois heures aprs midi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Agns, s&oelig;ur de Philippe-Auguste, qui avait t femme des empereurs
+Alexis le jeune, Andronic Comnne et Thodore Branas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Nous supprimons presque tout ce discours de Nictas aux murailles;
+c'est une &oelig;uvre de rhteur, pleine de mauvais got, et crite aprs coup.</p>
+
+<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Lgat du pape Innocent III, assassin Saint-Gilles, en 1208.</p>
+
+<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> L'arme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Cet important pome historique a t compos de 1208 1219, par un
+troubadour demeur inconnu. L'auteur raconte les dix annes de la croisade;
+orthodoxe et hostile aux hrtiques, il dcrit en gmissant les violences
+des croiss et la destruction de la nationalit provenale, dont il fait
+connatre les m&oelig;urs, les institutions et la civilisation.</p>
+
+<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> Comte de Toulouse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> Cette chronique, imprime dans le t. 3 de l'Histoire du Languedoc
+de Dom Vaissette, s'tend de 1202 1219.</p>
+
+<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> En Angleterre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Pour payer la solde de l'arme permanente que Montfort avait organise
+et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des plerins et des croiss,
+il fit la conqute du midi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> Pierre II avait donn une de ses filles au jeune Raymond, fils du
+comte de Toulouse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Auberges.</p>
+
+<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Ornements de cheval, bts.</p>
+
+<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> Chteau des comtes de Toulouse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> Fils de Simon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> Frre de Simon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> Harasss.</p>
+
+<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> Noblesse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.</p>
+
+<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Plerins.</p>
+
+<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Haut de chausses.</p>
+
+<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> Folquet, vque de Toulouse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> De Saint-Sernin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> De Toulouse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> Comparatre en justice personnellement. (<i lang="la" xml:lang="la">Stare in judicio.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Jeanne, fille de Raymond VII, pousa en effet, en 1241, Alfonse,
+comte de Poitiers, frre de saint Louis; elle succda en 1249 son pre;
+son mari mourut en 1271; elle mme mourut en 1272 sans enfants; en
+vertu des conventions imposes son pre, ses tats, c'est--dire le comt
+de Toulouse, furent runis la couronne de France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat Venaissin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <em>Commise</em>, confiscation.</p>
+
+<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> <em>Ordinaire</em>, en jurisprudence canonique, signifie l'archevque, vque
+ou autre prlat qui a la juridiction ecclsiastique dans un territoire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> Ou Dominicains.</p>
+
+<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> <i lang="la" xml:lang="la">Speculum historicum.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> <cite>Hist. Genuens.</cite></p>
+
+<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> Le nombre de ces enfants s'leva plus de 50,000.</p>
+
+<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <cite>Chronic.</cite>, apud Muratori, t. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <cite>Annales</cite>, apud Freh. collect.</p>
+
+<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> <cite>Chronique</cite> d'Albert des Trois-Fontaines.&mdash;Thomas de Champr, <cite>Lib.
+de Apibus</cite>, lib. 2, c. 3.&mdash;Roger Bacon, <i lang="la" xml:lang="la">Opus majus</i>.&mdash;Jacob de Vorag.,
+<i>Chronic. Genuens.</i>, ap. Muratori, t. 9.&mdash;Albert de Stade, etc. Le commerce
+des enfants tait pratiqu ouvertement par les Grecs et les Vnitiens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> La coalition vaincue Bouvines est la premire coalition organise et
+solde par l'Angleterre contre la France. On voit que cette pratique des Anglais
+n'est pas nouvelle (<span class="smcap">L. D.</span>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> Les communes qui avaient leurs milices Bouvines sont celles de:
+Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyres, Hesdin, Cerny, Crpy
+en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie, Compigne, Roye, Amiens, Beauvais,
+Corbeil, Arras.</p>
+
+<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <em>Communes</em> pour milices des communes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> Frre naturel du roi Jean.</p>
+
+<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> Sans doute <em>Saint-James</em>, dans l'Avranchin, quelques lieues de Pontorson.
+(<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> Je crois que c'est aujourd'hui le village de <em>Charc</em>, dans le <em>Saumurois</em>,
+prs de <em>Brissac</em>. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> Au duc de Bretagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> O il se trouvait.</p>
+
+<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <em>Venir chief.</em> Nous disons aujourd'hui: <em>venir bout</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait, confondre
+la <em>couronne d'pines</em> avec la tige qui l'avait fournie. Cette tige, ou <em>fust</em>, tait
+depuis longtemps garde Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs
+Charlemagne et Charles-le-Chauve. (<em>Note de M. Paulin Pris</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <em>En sa cote pure</em>, c'est--dire sans manteau et sans armes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> Le palais du roi tait alors o est actuellement le palais de justice.</p>
+
+<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> <em>La Gastine</em>, petite contre du Poitou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <em>Bergue</em>, et mieux <em>Beruge</em>, deux lieues de Poitiers. ( <em>Note de
+M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> Ce doit tre le <em>Fontenay</em> plus tard surnomm l'<em>Abbatu</em>, et aujourd'hui
+seulement dsign sous le nom de <em>Rohan-Rohan</em>. Il est deux lieues
+de <i>Fontenay-le-Comte</i>, au del de Niort. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> Dans le Poitou, sur la rivire de Vende.</p>
+
+<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> Isabelle, veuve de Jean sans Terre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> Probablement <em>Fontenay-le-Comte</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <em>Villers</em>, deux lieues de Niort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Monceau.</p>
+
+<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> <em>Pre</em> ou <em>Prahecq</em>, entre Niort et Melle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> <em>Saint-Jelas</em> ou <em>Saint-Gelais</em>, village deux lieues de Niort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <em>Tonnay-Bautonne</em>, sur la rivire de ce nom, entre Rochefort et
+Saint-Jean-d'Angely.</p>
+
+<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> <em>Matha</em>, sur la rivire d'Anteine, au sud de Saint-Jean-d'Angely.</p>
+
+<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> <em>Thori</em> ou <em>Thors</em>, village de Saintonge, prs de Matha.</p>
+
+<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> <em>Aucere</em> ou <em>Saint-Asserre</em>, en Saintonge, deux lieues de Saintes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <em>Ver</em>, dfendre, refuser.&mdash;Qui leur refusrent le passage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> Charente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <i lang="la" xml:lang="la">Mist jus</i>, mit bas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> Alphonse, depuis roi de Portugal.</p>
+
+<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <em>Merplin</em> ou <em>Merpins</em>, auprs de Cognac, en Angoumois, aujourd'hui
+village au confluent du N et de la Charente.&mdash;<em>Crotay</em>. Le latin dit: <i lang="la" xml:lang="la">Crosantum.</i>
+Ce doit tre <em>Crosant</em>, sur la <em>Creuse</em>, de peu distance de Guret.&mdash;<em>Hascart</em>
+ou <em>Chastel-Achard</em>, comme le dit Guillaume de Nangis,
+quatre lieues de Poitiers, et deux de Vivonne. Ces trois chteaux, situs
+le premier dans le Poitou, le second dans la Saintonge et le troisime dans
+la Marche, permettaient au roy de France de tenir en chec les grands vassaux,
+qui de ce ct l taient toujours secrtement attachs l'Angleterre.
+(<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> <em>Coust</em> (<em>Custus</em>), frais, dpens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <em>Flonnie</em>, fiel, mauvais vouloir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <em>Assouagier</em>, gurir, se calmer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie prit le roi
+Paris, dont il fut en tel danger, comme il le disait, que l'une des dames qui le
+gardaient voulait lui tirer le drap sur le visage et disait qu'il tait mort. Et
+une autre dame qui tait de l'autre ct du lit ne le voulut pas, mais disait
+qu'il avait encore l'me au corps. Pendant qu'il entendait la dispute de ces
+deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui envoya aussitt la sant,
+et il put parler. Il demanda qu'on lui donnt la croix; ainsi fit-on. Alors la
+reine sa mre entendit dire que la parole lui tait revenue et elle en eut la
+plus grande joie; mais quand elle sut qu'il s'tait crois, ainsi qu'il le contait
+lui-mme, elle eut autant de chagrin que si elle l'avait vu mort. (<em>Joinville.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'toile de la religion).</p>
+
+<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Lorsque la ville avait t prise par les Croiss, en 1219.</p>
+
+<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Malek-Saleh.</p>
+
+<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> En 1219.</p>
+
+<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> On lit dans Makrizi un trait qui montre quel dsordre effroyable rgnait
+alors dans l'arme musulmane. Le bruit de la mort de Fakr-Eddin
+n'ayant pas tard se rpandre, les mameloucks et une partie des mirs se
+dbandrent pour courir sa maison et la piller. Ses coffres furent briss,
+l'argent fut enlev, les meubles et les chevaux emports; aprs quoi la
+maison fut livre aux flammes. (<em>Note de M. Reinaud.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> Fakr-Eddin avait t nomm rgent, aprs la mort du Sultan, en attendant
+l'arrive de son fils, qui tait gouverneur d'Edesse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Corps d'arme, bataillon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Petit cheval de selle pour les domestiques.</p>
+
+<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> MM. Michaud et Poujoulat, dans leur dition de Joinville (<cite>Collection</cite>
+<cite>des Mmoires pour servir l'histoire de France depuis le treizime sicle
+jusqu' la fin du dix-huitime</cite>) disent (t. I, p. 237) que les croiss appelaient
+tout village Casel; et que ce Casel doit tre le village de Baramoun,
+bti sur la rive droite du Nil, trois ou quatre lieues de Mansourah.</p>
+
+<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Saint Louis tait alors trs-malade de l'pidmie qui avait dtruit son
+arme, et qui tait le scorbut et la dyssenterie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> L'amiral.</p>
+
+<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> Ordonne; mandement, ordre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> Le besant valait 9 fr. 50.</p>
+
+<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> Le roi.&mdash;Le pote s'adresse un ami qui est cens charg de remettre
+le chant saint Louis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Clbres devins arabes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> Qui lui avait servi de prison.</p>
+
+<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> Qui avait t son gelier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> Ville de la Terre Sainte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <em>Le baiser sur la bouche</em> impliquait, dans le moyen ge, communaut
+de religion. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Clbre abbaye dans l'Anjou, prs de Saumur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Saint Louis avait pous Marguerite de Provence, s&oelig;ur d'lonore
+de Provence, femme de Henri III.</p>
+
+<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <em>Procuration</em>, dans les titres ecclsiastiques, se dit des repas qu'on
+donne aux officiers qui viennent en visite dans les glises ou monastres,
+soit vques, archidiacres ou visiteurs. (<em>Dict. de Trvoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> L'universit de Paris tait la plus clbre et la plus frquente de l'Europe;
+des coliers de toutes les nations venaient y tudier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la sainte chapelle
+et quelques parties de cet ancien difice.</p>
+
+<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> Comme on le voit, la supriorit des rois de France n'est pas conteste
+par l'historien anglais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de Navarre; il
+avait pous Isabelle, fille de saint Louis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Allusion la paix que projetaient les deux rois, et en vertu de laquelle
+le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint Louis pour ses fiefs de Guyenne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Sans doute le pont au Change.</p>
+
+<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> C'est--dire la Normandie, confisque par Philippe-Auguste. Saint
+Louis doutait de la justice de cette confiscation.</p>
+
+<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> Qui tait de rendre au roi d'Angleterre une partie des conqutes de
+Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme injustement faites.</p>
+
+<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> Vieilles fripperies.</p>
+
+<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> De l sans doute l'origine du nom des rues de la <em>Grande Fripperie
+et de la Ferronnerie</em>. (<em>Note de M. Paulin Pris.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> Il allait partir pour la croisade de Tunis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> Ces instructions ont t inscrites dans un registre de la Chambre des
+Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques expressions ont t rajeunies.
+(<em>Note de M. Michaud</em>). Nous reproduisons ici le texte donn par M. Michaud
+dans son <cite>Histoire des Croisades</cite>, t. V, p. 549.</p>
+
+<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> Le blasphme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> Mdecins.</p>
+
+<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Le jeudi saint.</p>
+
+<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> Homme sage et instruit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> Dvt.</p>
+
+<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> Philippe III.</p>
+
+<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> Philippe IV, le Bel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> Les quatre matres vents sont ceux du nord, du sud, de l'est et de
+l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.</p>
+
+<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> Philippe le Bel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> A la bataille de Mons en Puelle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> Le dmon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> En revenant d'gypte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> Non chrtiens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> Dbats, procs; plaidoyers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> Clbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis conseiller au
+parlement.</p>
+
+<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France Venise en 1268.</p>
+
+<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> Tartan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> toffe de soie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> En 1258, Abbeville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Une partie de l'Aquitaine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> Besoin, ncessit, affaire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces pieux dtails,
+ajoute ici: N ce ne fait pas trespasser coment uns confessors que
+li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, il donnoit aspres et dures disciplines,
+en tele manire que sa char, qui tendre estoit, en estoit moult
+greve. Mais oncques li bons rois, tant come il vesqui, ne le voult dire;
+ainsois le dist aprs sa mort tout en jouant et en riant a frre Gefroi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <em>Sain</em>, Graisse.&mdash;Conserv dans <em>saindoux</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> Repus, restaurs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> Surtout.</p>
+
+<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> L'Htel-Dieu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> Sur la Seine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> Calices.</p>
+
+<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> Prbendes, bnfices.</p>
+
+<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> A moins que ce ne ft pour quelqu'un qui il ne pouvait refuser de
+parler.</p>
+
+<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> Le chevaleresque Jean, roi de Bohme, mort si glorieusement Crcy
+(1346), avait envoy Paris son fils, Charles, depuis empereur sous le nom
+de Charles IV, et cet enfant avait t lev la cour du roi de France,
+Charles le Bel, beau-frre de Jean. En 1347, Charles IV tablit l'universit
+de Prague sur le modle de celle de Paris; tous les savants qui en furent
+les premiers professeurs avaient fait leurs tudes Paris.&mdash;<em>Sch&oelig;ll</em>, Cours
+d'hist. des tats europens, t. VIII, p. 79.</p>
+
+<p>Les universits de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de Cologne
+(1389) furent galement tablies et organises sur le modle de l'universit
+de Paris. (<em>Sch&oelig;ll.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Le franais se rpandit en Syrie pendant les croisades. Un grand nombre
+de Syriens apprirent cette langue parleure plus dlitable et plus commune
+de tos langaeges. (<em>Sch&oelig;ll</em>, ouvrage cit, t. III, p. 348).</p>
+
+<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> <em>Rathery</em>, Influence de l'Italie sur les lettres franaises depuis le
+treizime sicle jusqu'au sicle de Louis XIV, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 1853, p. 25.</p>
+
+<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Instructions du Comit de la langue, de l'histoire et des arts de la
+France, par J.-V. Leclerc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> Que la France ait invent l'ogive ou qu'elle l'ait emprunte l'Orient,
+peu importe. Je n'ai pas discuter ici cette question. L'ogive n'est qu'un
+dtail dans le monument gothique; et quand nous disons que le systme
+gnral de l'architecture des cathdrales de Paris et de Chartres est franais,
+personne ne soutiendra que c'est une copie d'un monument arabe.</p>
+
+<p>Les caractres gnraux de l'art gothique sont: l'emploi de l'arcade en
+ogive; le dveloppement des faades, des tours et des flches; l'agrandissement
+considrable des proportions de l'glise romane, dont le plan est modifi
+dans ses dtails, mais conserv dans l'ensemble; une ornementation
+toute particulire, d'une excessive richesse et d'une grande varit. La lgret
+et l'lvation des glises ogivales sont dues un nouveau systme de
+votes, dans la construction desquelles les architectes du treizime sicle
+ont montr une habilet et une science trs-grandes, et l'invention des
+contre-forts et des arcs-boutants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, Snonais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> Le style gothique se subdivise en trois styles, qui correspondent trois
+poques:</p>
+
+<p>Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou lancettes, de 1140
+1300;</p>
+
+<p>Le style gothique rayonnant, de 1300 1400;</p>
+
+<p>Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 1550.</p>
+
+<p>Les monuments religieux les plus remarquables de la premire poque
+sont: les cathdrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, Amiens, Bourges,
+Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la Sainte-Chapelle de Paris, la
+basilique de Saint-Denis; c'est la plus belle priode de l'art ogival.</p>
+
+<p>Ceux de la seconde poque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain de
+Troyes, le portail de l'glise de Saint-Antoine (Isre), etc.</p>
+
+<p>Ceux de la troisime poque sont: l'glise de Notre-Dame-de-l'pine,
+chef-d'&oelig;uvre de l'architecture des quatorzime et quinzime sicles; le portail
+principal de la cathdrale de Rouen; la flche de la cathdrale de
+Strasbourg; la nef de la cathdrale de Nantes, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du treizime
+sicle, les matres de l'art, sont: <span class="smcap">Robert de Coucy</span> et <span class="smcap">Jean d'Orbais</span>, architectes
+de la cathdrale de Reims; <span class="smcap">Pierre de Montereau</span>, architecte de la
+Sainte-Chapelle de Paris; <span class="smcap">Hugues Libergier</span>, architecte de Saint Nicaise de
+Reims; <span class="smcap">Robert de Luzarches</span> et <span class="smcap">Thomas de Cormont</span>, architectes de la
+cathdrale d'Amiens; <span class="smcap">Jean de Chelles</span>, architecte et sculpteur du portail
+mridional de Notre-Dame de Paris; <span class="smcap">Jean Langlois</span>, architecte de Saint-Urbain
+de Troyes; <span class="smcap">Enguerrand le Riche</span>, architecte de la cathdrale de Beauvais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> Dans le t. VII des <cite>Annales archologiques</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Je dois cette importante communication mon ami M. Didron.</p>
+
+<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> Depuis le septime sicle l'Angleterre se servait de nos ouvriers;
+l'histoire de saint Benot, abb de Wirmouth et de Jarrow, dans le diocse de
+Durham, crite par Bde le Vnrable, nous apprend les faits suivants.
+Saint Benot, qui d'abord avait t moine l'abbaye de Lrins, fit construire
+l'abbaye de Wirmouth; il vint lui-mme, en 675, chercher en Gaule des maons
+pour lui lever une glise de pierre, la manire des Romains. Quand
+l'difice fut peu prs termin, il fit venir des vitriers, ouvriers inconnus
+jusque alors en Angleterre; ils mirent des vitres aux fentres, et apprirent aux
+Anglais faire des lampes et des vases en verre de toutes natures.</p>
+
+<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> <cite>Bulletin monumental</cite>, t. XV, p. 303.</p>
+
+<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> Voyez <em>Parker</em>, Introduction to the study of the gothic architecture;
+Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.</p>
+
+<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> Westminster a inspir Walpole un curieux parallle de l'architecture
+gothique avec l'architecture rgulire.</p>
+
+<p>C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien dcide de
+savoir si la noble ordonnance du plus magnifique temple de la Grce seroit
+capable de produire sur l'me la moiti de l'impression qu'y pourroient
+faire les beauts d'une superbe glise dans le got gothique?... En entrant
+dans l'glise de Saint-Pierre on est merveill de la grandeur de la dpense,
+et l'on se dit soi-mme qu'elle n'a pu tre faite que par des princes puissants.
+En visitant celle de l'abbaye de Westminster, on n'est nullement occup
+de celui qui l'a fait btir; la saintet du lieu fait seule impression, et
+quoiqu'on n'y voye plus ni autels ni reliquaires, un catholique romain y
+trouveroit plustot un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux
+de dmes rguliers qu'on voit Rome. Les glises gothiques sont faites
+pour inspirer la pit, les autres provoquent seulement l'admiration. Les
+Papes ont amass leurs richesses dans les grandes glises gothiques et les
+talent dans des temples la grecque.</p>
+
+<p>Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux manires
+en opposition, de faire aucune comparaison des beauts raisonnes de
+l'architecture rgulire avec les licences effrnes de celle qu'on appelle gothique.
+Je crois nanmoins m'apercevoir que ceux qui ont bti dans ce dernier
+got toient plus verss dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient
+un gnie plus tendu, plus de discernement et qu'ils savoient mieux garder les
+convenances que nous ne voulons l'imaginer....&mdash;<em>Walpole</em>, traduction
+manuscrite par Mariette; Bibl. impr. Mss. S. F., N<sup>o</sup> 1846: 3 vol. in-4<sup>o</sup>.
+T. I, p. 126.</p>
+
+<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M. Passavent, dans
+<cite>Deutsches Kunstblatt</cite>, janvier 1852, n<sup>os</sup> 4 17.</p>
+
+<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonn de l'Architecture franaise.</p>
+
+<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> Aujourd'hui dtruite.</p>
+
+<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> Ces renseignements nous ont t communiqus par M. Didron.</p>
+
+<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> <em>Buchon</em>, Recherches et matriaux pour servir une histoire de la domination
+franaise aux treizime, quatorzime et quinzime sicles dans les
+provinces dmembres de l'empire grec, 2 vol. grand in-8, 1840.</p>
+
+<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.</p>
+
+<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> Cholet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> A la branche de sureau.&mdash;On dit encore une <em>Hart</em>, pour indiquer la
+branche d'osier qui sert lier un fagot.</p>
+
+<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> Manque.</p>
+
+<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> En route.</p>
+
+<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> Les Pyrnes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> Les provisions.&mdash;Ce gui s'apporte l'aide des btes de somme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> Henri II.</p>
+
+<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> Kelaoun Sefeddin, sultan d'gypte et de Syrie.</p>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_529"> 529</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>TABLE DES MATIRES<br />
+<span class="medium">DU SECOND VOLUME.</span></h2>
+<hr class="deco" />
+<p class="center small">LE MOYEN AGE.</p>
+</div>
+<table id="toc" summary="content">
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Origines de la langue franaise (<em>A. de Chevallet</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles le Chauve, 842</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Cantilne en l'honneur de sainte Eulalie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La religion d'Odin (<em>J. Reynaud</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chant de mort de Lodbrog, 865</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le sige de Paris par les Normands, 885 (<cite>Fragment du pome d'Abbon</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La fodalit (<em>Championnire</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le plaid de Kierzy, 877 (<em>Fauriel</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Sarrasins en Provence, 889-975 (<em>Reinaud</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rollon, 912-931 (<em>Robert Wace</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_78">78</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lection de Hugues-Capet, 987 (<em>Richer</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (<em>Richer</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rvolte des paysans de Normandie, 997 (<em>Robert Wace</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Grande famine en Europe.&mdash;Anthropophages, 1027-1029 (<em>Raoul Glaber</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Conqute de l'Angleterre par les Normands, 1066 (<em>Robert Wace</em>),
+<em>Guillaume de Poitiers</em>, <em>Matthieu Pris</em>, (<em>(Ordric Vital</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Philippe I<sup>er</sup> pouse Bertrade, 1092 (<em>Ordric Vital</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pourquoi Pierre l'Ermite prcha la Croisade, 1095 (<em>Albert d'Aix</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Concile de Clermont, 1095 (<em>Guibert de Nogent</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Trve de Dieu, 1096 (<em>Ordric Vital</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Prparatifs et dpart des premiers croiss (<em>Guibert de Nogent</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Dpart des croiss (<em>Faucher de Chartres</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_126">126</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chant compos l'occasion de la croisade (<em>Guillaume, comte de Poitiers</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Massacre des juifs (<em>Albert d'Aix</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_128">128</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Prise de Jrusalem, 1099 (<em>Raimond d'Agiles</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mme sujet (<em>Albert d'Aix</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_134">134</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Louis le Gros, 1101 (<em>Suger</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille de Brenneville, 1119 (<em>Ordric Vital</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre, 1127-1128 (<em>Suger</em>)
+<span class="pagenum"><a id="Page_530"> 530</a></span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Suger (<em>Guillaume</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La commune de Laon, 1112 (<em>Guibert de Nogent</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Charte de la commune de Laon, 1128</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Prise d'desse par Zengui, 1145 (<em>Aboulfarage</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_184">184</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Louis VII prend la croix, 1146 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille du Mandre, 1148 (<em>Odon de Deuil</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sige de Damas, 1149 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182 (<em>Rigord</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille de Tibriade, 1187 (<em>Ibn-Alatir</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mme sujet (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Philippe-Auguste fait paver la cit de Paris, 1186 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Saladin prend Jrusalem, 1187 (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sige et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croiss, 1191 (<em>Boha Eddin</em> et autres historiens arabes)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La quatrime croisade, 1198-1204 (<em>Geoffroy de Ville-Hardouin</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La prise de Constantinople (<em>Nictas</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_296">296</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Monuments dtruits par les croiss (<em>Nictas</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La croisade contre les Albigeois, 1208 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_314">314</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La prise de Bziers, 1209 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_318">318</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le vicomte de Bziers pris par trahison (<cite>Chronique languedocienne</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_324">324</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Simon de Montfort devient comte de Bziers, 1209 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_326">326</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Portrait de Simon de Montfort (<em>Pierre des Vaux de Cernay</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_328">328</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Prise de Lavaur, 1211 (<cite>Chronique provenale</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de Toulouse, 1213-15 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des Franais, 1217 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sige de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croiss lvent le sige de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Amaury de Montfort nomm comte de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Leve du sige de Toulouse, 1218 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mort du comte de Toulouse. Amaury cde ses domaines au roi de France, 1222-1224 (<em>Guillaume de Puy-Laurens</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_355">355</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Trait de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse, 1229 (<em>Dom Vaissette</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_356">356</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">L'inquisition tablie Toulouse, 1229 (<em>Dom Vaissette</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_365">365</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La croisade d'enfants, 1212-13 (<em>Jourdain</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_373">373</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mme sujet, 1213 (<em>Matthieu Pris</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_378">378</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille de Bouvines, 1214 (<em>Guillaume le Breton</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_379">379</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mme sujet (<em>Matthieu Pris</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_396">396</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_531"> 531</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rvolte des barons contre la reine Blanche, 1226 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_401">401</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Comment la sainte couronne d'pines et grande partie de la sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_405">405</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_407">407</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Saint Louis prend la croix, 1243 (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_418">418</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Croisade de saint Louis en gypte, 1248-1250 (<em>Reinaud</em>, d'aprs les historiens arabes)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_420">420</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lettre du comte d'Artois la reine Blanche, sur la prise de Damiette, 1249</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_423">423</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Bataille de Mansourah, 1250 (<em>Gemal Eddin</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_425">425</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (<em>Joinville</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_429">429</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Gauthier de Chtillon (<em>idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_431">431</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lettre de saint Louis sur sa captivit et sa dlivrance, 1250</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_432">432</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Douleur de la France en apprenant ces nouvelles (<em>Matthieu Pris</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_443">443</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chant arabe sur la dfaite des Franais</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_444">444</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La reine Damiette (<em>Joinville</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_445">445</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La reine Blanche (<em>Idem</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_446">446</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les pastoureaux, 1251 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_448">448</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le roi d'Angleterre Paris, 1254 (<em>Matthieu Pris</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_452">452</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">De celui qui jura vilain serment, 1256 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_461">461</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Pragmatique-sanction, 1269 (<em>Villeneuve-Trans</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_462">462</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lettre de saint Louis l'abb de Saint-Denis, sur la prise de Carthage, 1270</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_464">464</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Instructions de saint Louis son fils, 1270</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_466">466</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Saint Louis.&mdash;Ses saintes paroles et ses bons enseignements (<em>Joinville</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Saint Louis (<i>Chroniques de Saint-Denis</i>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_484">484</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Influence de la littrature et des arts de la France en Europe au moyen ge (<em>L. Dussieux</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_493">493</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Guerre de Philippe III en Aragon, 1285 (<cite>Chroniques de Saint-Denis</cite>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_506">506</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des croisades, 1291 (<em>Aboulmahassen</em>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_518">518</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Glossaire</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_521">521</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">Table des matires</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_529">529</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
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+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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