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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) + Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents + originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques + +Author: Louis Dussieux + +Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. + + EXTRAITS + + DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS + + ORIGINAUX, + + AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES, + + PAR + + L. DUSSIEUX, + + PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR. + + TOME SECOND. + + PARIS, + + FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES, + + IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56. + + 1861. + + Tous droits réservés. + + + + + L'HISTOIRE + + DE FRANCE + + RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. + + + + +TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). + + + + LES GRANDS FAITS + DE + L'HISTOIRE DE FRANCE + RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS. + + + +ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE. + + +Le celtique fut la première langue parlée en deçà de la Loire, dans +cette portion de pays où se forma plus tard la _langue d'oil_, dont +l'un des dialectes, celui de l'île de France, est enfin devenu notre +langue française..... Après la conquête de la Gaule par César,..... +l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna +une administration et une organisation toutes romaines. Dès lors le +latin s'introduisit et se répandit insensiblement dans les Gaules pour +l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques, +civiles et militaires, la religion, le commerce, la littérature, le +théâtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se +servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le +joug de sa domination. Déjà, du vivant de Cicéron, ainsi qu'il nous +l'apprend lui-même, la Gaule était pleine de marchands romains; et il +ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participât. Mais +ce qui dut le plus puissamment contribuer à la propagation de la +langue latine, ce fut le besoin où se trouvèrent les Gaulois de +recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les +causes se plaidaient en latin, et une loi expresse défendait au +préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue +latine. + +L'empereur Claude, né à Lyon, élevé dans les Gaules, affectionna +toujours la province où il avait passé son enfance, et c'est à lui que +toutes les villes gauloises durent le droit de cité, qui rendait leurs +citoyens aptes à tous les emplois et à toutes les dignités de +l'empire. Ainsi l'ambition, l'intérêt, la nécessité des relations +journalières avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois à +se livrer à l'étude de la langue latine, surtout avec un protecteur +tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pût être citoyen romain si +l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec, +magistrat dans sa province, s'étant présenté devant lui et ne pouvant +s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste +des magistrats, mais il lui enleva jusqu'à son droit de citoyen. A +partir du règne de ce prince, la langue latine fit de tels progrès +dans les Gaules que, peu d'années après, Martial se félicitait d'être +lu à Vienne, même par les enfants. Déjà, dès le temps de Strabon, les +Gaulois n'étaient plus considérés comme des _Barbares_, attendu que la +plupart d'entre eux avaient adopté la langue et la manière de vivre +des Romains. + +Bientôt des écoles de grammaire et de rhétorique s'établirent de +toutes parts. Je dois citer parmi les plus célèbres celles de +Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trèves et de Reims. Ces écoles ne +tardèrent pas à obtenir une réputation telle que des empereurs même y +envoyèrent étudier leurs enfants. Crispe, fils aîné de Constantin, +ainsi que Gratien, firent leurs études à Trèves; Dalmace et +Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours +d'éloquence à Toulouse. De ces académies latines sortirent des +écrivains remarquables, dont purent se glorifier à la fois et la Gaule +qui les avait vus naître, et Rome dont ils enrichirent la littérature. +Tels furent Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Pétrone, Lactance, +Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Sévère. + +Les lieux où un peuple nombreux se réunissait pour assister aux +représentations de la scène étaient encore autant d'écoles où les +Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'œuvre +de la littérature latine. Partout s'élevèrent des théâtres, des +cirques, des amphithéâtres, dont quelques-uns, à moitié détruits, font +encore aujourd'hui l'objet de notre admiration. + +Enfin, l'établissement du christianisme contribua puissamment à +répandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopté comme +étant la langue littéraire dominante dans tout l'Occident; elle y +devint l'interprète naturel des nouvelles doctrines et un moyen +efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares +n'arrêta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrès +continuèrent même après la chute de leur empire, et Rome chrétienne +acheva par les prédications de la foi ce que Rome païenne avait +commencé par ses lois, par ses institutions, par la puissante +influence de sa littérature et de sa civilisation. + +Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se répandit +non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en +Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins, +dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point +quelques troupes romaines qui implantèrent le latin dans notre pays, +comme certains auteurs se le sont imaginé. Nous devons toutefois +reconnaître que l'incorporation des soldats gaulois dans les légions +romaines ne dut pas être, à cet effet, une des moins heureuses +combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de +semblables moyens que notre langue française se propage chaque jour de +plus en plus dans nos provinces méridionales, dans la Bretagne et dans +l'Alsace. + +Avant la fin du quatrième siècle, le latin était, surtout dans les +villes, la langue usuelle des hautes classes de la société, et des +femmes elles-mêmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers +entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Sévère avec +Claudia, sa sœur, et Bassule, sa belle-mère; c'est également en latin +que saint Jérôme correspondait avec deux dames gauloises, Hédébie et +Algasie. Ce même saint Jérôme nous donne à entendre que les Gaulois +surpassaient les Romains eux-mêmes dans leur propre langue par la +fécondité et le brillant du style. + +Le peuple, et particulièrement celui des campagnes, n'eut pas d'abord +le même intérêt que les classes supérieures à rechercher la +connaissance du latin; il lui était d'ailleurs fort difficile +d'apprendre une langue aussi différente de la sienne; pour lui, il n'y +avait ni maîtres, ni écoles de grammaire et de rhétorique. Ce ne fut +que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue +de Rome, qu'il s'avisa d'essayer à la bégayer, stimulé dans cette +entreprise par ce désir vaniteux qui pousse toujours les gens des +classes inférieures à vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus +d'eux; à ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur +intérêt, qui enfin se trouvait en jeu, par la nécessité de communiquer +journellement avec les puissants et les riches qui avaient laissé le +celtique dans un dédaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre +langue que celle qui convenait à un citoyen romain. + +Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui +pour le français les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de +nos provinces méridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus, +s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire..... +L'histoire vient à l'appui des inductions tirées de la nature des +circonstances. Dans la seconde moitié du deuxième siècle, saint Irénée +est forcé d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole +évangélique au peuple de Lyon. Dans le troisième, une druidesse, +voulant adresser à l'empereur Alexandre Sévère quelques paroles +prophétiques, en est réduite à s'exprimer en celtique, au risque de +voir sa prédiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur, +s'il ne se trouve auprès de lui quelque Gaulois pour la lui traduire. +Mais dès la fin du quatrième siècle, l'homme du peuple n'a plus besoin +d'interprète, il parle lui-même le latin, et ce qu'il en sait lui +suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style +fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul +précepteur, et chez lui l'attention a continuellement à lutter contre +les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Sévère, qui écrivait à +cette époque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez +humble condition, né dans le nord de la Gaule; cet homme, interrogé +sur les vertus de saint Martin, hésite à parler latin, de crainte que +son langage rustique ne blesse les oreilles délicates de ses +auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays où la langue latine était en +usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'était dans la Celtique et +dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nommé Posthumianus, +impatienté des hésitations du personnage, s'écrie avec humeur: +«Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint +Martin»[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui +parle le latin; mais comme, d'après son propre aveu, il l'estropie à +la façon des gens de la campagne, Posthumianus est porté à penser +qu'il s'expliquera plus aisément en se servant du celtique, qu'il juge +devoir être sa langue habituelle. Le même passage prouve qu'au +quatrième siècle le celtique était encore en usage dans certaines +contrées de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le témoignage de +Sulpice Sévère se trouve confirmé par ceux d'Ausone[2], de +Claudien[3], et de saint Jérôme[4]; ce dernier assure avoir trouvé +chez les Trévires à peu près la même langue que celle qui était parlée +parmi les Gaulois établis en Galatie. + + [1] _Sulpice Sévère_, dialogue 1er, chap. 26. + + [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p. + 123. + + [3] _Claudien_, épigr. De mulabus Gallicis; éd. Panckoucke, t. + II, p. 418. + + [4] _Saint Jérôme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem. + +Au cinquième siècle, nous retrouvons encore la vieille langue des +Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, là même, +elle est abandonnée par la haute classe de la société et réduite à +n'être plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de +conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont[5]. +Je suis loin de prétendre que le celtique eût disparu de toutes les +autres contrées de la Gaule, mais je pense qu'à cette époque il se +trouvait relégué dans les pays montagneux ou dans ceux qui étaient +éloignés des principaux centres de population et des grandes voies de +communication des Romains. + + [5] Dans cette lettre Sidoine félicite Ecdicius de ce que, grâce + à lui, l'aristocratie de l'Auvergne se débarrasse enfin de la + rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.) + +Tel était l'état du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts, +elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les +Wisigoths, à l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces +derniers, les seuls dont nous ayons à nous occuper, apportèrent une +troisième langue dans les provinces situées en deçà de la Loire. Cette +langue était le _tudesque_ ou _téotisque_, mots dérivés de _teut_, +_teod_, dénomination collective par laquelle se désignaient eux-mêmes +tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous +le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette +désignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux +idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est-à-dire au _francique_, usité +chez les Franks, et à l'_allémanique_, usité chez les Allémans. + +Avant de passer le Rhin, les Franks étaient une confédération de +diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin, +le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer à cette +époque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confédérées; mais +dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'être fondus dans trois +dialectes principaux, usités parmi les conquérants entre le Rhin et la +Loire. Au nord était le _ripuaire_, à l'ouest le _neustrien_, et à +l'est l'_ostrasien_. + +Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la +Germanie, dont ils n'étaient séparés que par le Rhin, et leur +population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques +qui passaient le fleuve pour venir s'associer à leur fortune. Dans +l'un et l'autre pays, le latin disparut entièrement comme langue +usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent été exterminés en grand +nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils +eussent été refoulés par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin +succéda le tudesque, qui, diversement modifié, s'est perpétué jusqu'à +nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les +descendants des Ripuaires et des Ostrasiens. + +Il n'en fut pas de même dans la Neustrie, ou du moins dans la plus +grande partie, celle qui s'étendait de la Scarpe à la Loire, et de la +Meuse à l'Océan. Les Franks Saliens qui s'établirent dans cette +contrée étaient les plus éloignés du Rhin, et n'avaient que peu de +relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre côté +du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mêlés aux populations +gallo-romaines, de beaucoup supérieures en nombre aussi bien qu'en +civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi +qu'il pût en coûter à l'orgueil et à l'insouciante rudesse des +vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances à +apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptèrent également la +religion et l'administration. Le poëte Fortunat, profitant sans doute +du privilége poétique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de +ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mêmes, et il +s'émerveille de l'éloquence qu'il lui suppose dans sa langue +maternelle[6]. Le même poëte attribue également à Chilpéric une +connaissance toute particulière de la langue latine[7]; mais Grégoire +de Tours se montre moins flatteur à son égard. Ce prince avait composé +un ouvrage en prose sur la Trinité et deux livres de poésie. L'évêque +historien condamne sa théologie comme hérétique et sa poésie comme +transgressant toutes les règles de la versification latine. «Ses +vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes +brèves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des +brèves»[8]. Si ce roi frank, malgré ses prétentions d'écrivain, ne fut +point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait être le +gros de la nation. Les Germains avaient conservé dans les Gaules +l'amour de la vie indépendante qu'ils menaient en Germanie; ils se +trouvaient mal à l'aise dans l'enceinte des villes, et préféraient le +séjour de la campagne. Ils construisirent à la façon germanique, et +principalement sur le bord des forêts, des espèces de hameau dont les +uns étaient nommés _fara_ et les autres étaient appelés _ham_. Avec de +telles habitations et une pareille manière de vivre, les Franks se +trouvèrent nécessairement dans un contact journalier et dans des +relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci +furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares, +bien moins amoureux d'études laborieuses et de culture intellectuelle +que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chère et de débauches de +toute sorte. Ils apprirent de pareils maîtres un latin mêlé de +celtique que, de leur côté, ils altérèrent encore davantage par +l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des +villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque +pureté, dédaignaient ce jargon né dans les campagnes, qu'ils +désignaient sous le nom de _langue rustique_. + + [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p. + 506. + + [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; même recueil, p. + 520. + + [8] Grég. de Tours, liv. VI, ch. 46. + +Cependant les Franks de la Neustrie conservèrent longtemps entre eux +l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les +armées, dans les assemblées où les vainqueurs décidaient du sort des +vaincus. Aussi cette langue fut-elle parlée non-seulement par Clovis +et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs. +Toutefois le tudesque disparut peu à peu de la Neustrie par la fusion +des Franks avec les Gallo-Romains. Les ténèbres qui couvrent +l'histoire de cette époque ne me permettent guère de préciser le temps +où cette fusion s'est opérée; cependant on peut conjecturer avec assez +de vraisemblance qu'elle était déjà fort avancée dès les commencements +du septième siècle. Elle se manifeste dans le siècle suivant par +l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers +représentaient l'élément germanique, les seconds représentaient +l'élément gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans +cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel, +l'emportèrent enfin. La Neustrie eut à subir une nouvelle invasion +germanique qui eut pour conséquence, quelques années après, +l'avénement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens. + +Charlemagne, le héros de la race carolingienne, avait appris plusieurs +langues étrangères, et parlait le latin avec facilité, ainsi que le +rapporte son historien Éginhard; mais le francique était sa langue +maternelle. Il eut toujours une prédilection toute particulière pour +le rude mais énergique idiome de ses pères, au point qu'il entreprit +de composer lui-même une grammaire francique. Il donna des noms +tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillît +soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes +poésies qui célébraient les exploits des guerriers germaniques dans +leur langue nationale. Le francique fut également la langue usuelle de +Louis le Débonnaire, bien qu'il parlât le latin avec autant de +facilité. Il ordonna de traduire les Évangiles en tudesque, et c'est +probablement à lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est +parvenue jusqu'à nous. + +Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, était, dans la Neustrie, +l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks; +il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu à +peu la langue générale de la nation. Son extension se trouva favorisée +par l'abandon complet où étaient tombées les études, et par +l'insouciance des esprits pour les chefs-d'œuvre déjà langue latine. +Le clergé lui-même contribua puissamment à le propager; car beaucoup +d'ecclésiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous +étaient obligés de s'en servir pour faire entendre leurs instructions +au peuple. Au commencement du septième siècle nous trouvons le latin +rustique employé à composer des chants populaires; il nous est même +parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui célébrait la victoire +remportée par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin était si bien +devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche +en bouche, et que les femmes s'en servaient pour exécuter des +danses[9]. + + [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS. + Ordinis S. Bened. sœculum II, p. 617. + + De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks, + Qui alla combattre la nation des Saxons, etc. + +La rime remplace la mesure; les solécismes sont nombreux; le latin +est transformé: + + De Chlothario est canere, rege Francorum, + Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum.... + + (L. D.) + +Dans l'origine, le latin rustique ne différait guère du latin +littéraire que par la violation de quelques règles grammaticales, par +quelques vices de prononciation, par le mélange d'un certain nombre de +mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altérations +plus profondes et plus radicales décomposèrent insensiblement ce latin +populaire, au point qu'au septième siècle il put être considéré comme +un nouvel idiome, entièrement distinct de l'ancienne langue latine à +laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appelée +_romane_, parce qu'elle était l'idiome propre des vaincus, à qui l'on +donnait le nom de Romains par opposition aux conquérants issus de _la +noble race des Franks_. + +La première mention de la langue romane que l'histoire nous ait +conservée remonte au milieu du septième siècle; elle nous a été +transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui +succéda à saint Éloi comme évêque de Noyon, honneur qu'il dut +principalement à la connaissance toute particulière qu'il avait de la +langue romane et de la langue tudesque. Il était, en effet, fort +important à cette époque qu'un évêque sût parler l'un et l'autre de +ces idiomes, afin de pouvoir lui-même instruire, dans leur propre +langue, les populations appartenant aux deux races différentes qui +occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard +le troisième concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs +ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce +double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abbé de +Corbie, qui vivait vers la fin du huitième siècle. Gérard, abbé de +Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: «S'il +employait la langue vulgaire, c'est-à-dire la romane, vous eussiez cru +qu'il n'en savait pas d'autre; si c'était le tudesque, son discours +avait plus d'éclat; mais dans aucune langue sa parole n'était aussi +facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.» + +Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du +huitième siècle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient à +cette époque dans le diocèse de Soissons[10]. + + [10] Après avoir récité les litanies, le chœur invoquait la + protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur + Charlemagne; à chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans + l'église, répondait: TU LO JUVA, _aide-le_. + +Le milieu du siècle suivant nous offre le premier monument important +de cette langue qui soit parvenu jusqu'à nous; c'est le serment que +Louis le Germanique fit à Charles le Chauve en 842. La langue du +dixième siècle nous est connue par une _cantilène_ en l'honneur de +sainte Eulalie, et celle du onzième, par les lois que Guillaume le +Conquérant donna aux Anglais, après avoir soumis leur pays[11]. Ce +n'est qu'à partir du douzième siècle que les productions littéraires +de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez +considérables. + + [11] Et par la chanson de Roland, de Théroulde. (L. D.) + +Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le +Germanique et Charles le Chauve haranguèrent leur armée, chacun dans +l'idiome particulier usité chez son peuple, Louis en tudesque, et +Charles en langue romane. Voilà donc un fils de Louis le Débonnaire, +c'est-à-dire un petit-fils de Charlemagne, obligé de parler la langue +des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la +position dans laquelle il se trouvait était bien différente de celle +de son père et de son aïeul. Ces deux princes commandant à la +Germanie, à la Gaule et à l'Italie, résidaient sur les bords du Rhin, +au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison +devait son élévation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils +habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait à ce que le +tudesque fût la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve, +réduit à la possession de la Neustrie, se trouva jeté au milieu de +populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui +avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter +la langue romane, la seule qui pût le mettre en rapport avec la nation +à laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle +être parlée par les rois qui lui succédèrent[13]. + + [12] Cette aversion était telle que la seule différence de + langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens + de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple, + petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du + Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes + gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon + l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de + s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils + commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et + finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si + bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J. + Guadet, t. I, p. 48.) + + [13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et + les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888), + que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds + Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor. + de France, t. VIII, p. 231). + +Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les +Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins +l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout +semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les +traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec +des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon, +ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine +inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les +princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles, +à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui +eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement +des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la +connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les +personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient +devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un +des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en +Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à +propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux +relations politiques[15]. + + [14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et + parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous + dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on + donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L. + D.) + + [15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom + Bouquet, VII, 488. + +On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis +d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au +synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient +réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes +qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues, +son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on +fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance +aux deux princes. + +Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome +des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé +d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le +premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi +complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui +d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que +lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les +princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la +cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui +connussent la langue romane[16]. + + [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D. + Bouquet, X, 286. + +Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives +que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations, +partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès +l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma +le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et +multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et +à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du +fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire +du royaume. + + [17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les + idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques. + (L. D.) + +Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût +voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue +d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu +diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de +bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte +que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à +reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de +provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces +devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le +pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se +piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on +parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte, +chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la +_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de +l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la +Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la +Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie +et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci +était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition +au picard, au normand, au bourguignon, etc. + + [18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue + d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On + pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi + appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se + servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le + midi. + +Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des +Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette +maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres +dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa +suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France +était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la +galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée +dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la +civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il +n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de +se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en +_français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité, +de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette +époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à +l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et +des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité +française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de +la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des +Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de +Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement +d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par +plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à +l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances +formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les +actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20]. + + [19] Romans ne histoire ne plaît + Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait. + + (_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.) + + [20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans + les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances + successives. + +Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle +prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci, +réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les +campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de +la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les +vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du +même tronc. + + [21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.) + + A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_, + t. 1, prolégomènes. + + Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son + excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions; + la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la + seconde en a obtenu un autre en 1858. + + + + +SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22]. + + +Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist +di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo +cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om +per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab +Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre +Karle in damno sit. + + Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du + peuple chrétien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera + savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frère Charles, et en + aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver + son frère, pourvu qu'il en fasse de même pour moi; et de Lothaire + je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volonté, soit au + préjudice de ce mien frère Charles. + + [22] Ce serment fut prononcé quand Charles le Chauve et Louis le + Germanique s'allièrent contre Lothaire, en 842. + + +SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE. + +Si Lodhwigs sagrament quæ son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois, +ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra +Lodhuwig nun li vi er. + + Si Louis conserve le serment qu'il jure à son frère Charles, et + si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne + puis l'en détourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en + détourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai. + + + + +CANTILÈNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23]. + + + Buona pulcella fut Eulalia, + Bel avret corps, bellezour anima. + Voldrent la veintre li Deo inimi, + Voldrent la faire diavle servir. + Elle n'out eskoltet les mals conseillers, + Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel, + Ne por or, ned argent, ne paramenz, + Por manatce regiel ne preiemen; + Ne ule cose non la pouret oncque pleier. + La polle sempre non amast lo Deo menestier; + E por o fut presente de Maximiien, + Chi rex eret a cels dis sovre pagiens. + El li enortet dont lei nonque chielt, + Qued elle fuiet lo nom christien. + Ell' ent adunet lo suon element, + Melz sostendreiet les empedementz, + Qu'elle perdesse sa virginitet. + Por o s' furet morte a grand honestet. + Enz en l'fou la getterent com arde tost. + Elle colpes non avret, por o no s' coist. + A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens; + Ad une spede li roveret tolir lo chief. + La domnizelle celle kose non contredist; + Volt lo seule lazsier si ruovet Krist. + In figure de colomb volat a ciel. + Tuit oram que por nos degnet preier + Qued avuisset de nos Christus mercit + Post la mort, et a lui nos laist venir, + Par souue clementia. + + +_Traduction littérale._ + + Eulalie[24] fut une bonne jeune fille, + Beau corps avait, plus belle âme. + Veulent la vaincre les ennemis de Dieu, + Veulent la faire servir le diable. + Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (_qui lui disaient_) + Qu'elle reniât Dieu qui demeure là-haut au ciel, + Ni pour or, ni argent, ni parures, + Par menaces royales, ni prières; + Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer. + Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu; + Et pour cela fut présentée à Maximien, + Qui était roi, à ces jours, sur les païens. + Il l'exhorte à ce dont elle ne se soucie jamais, + Qu'elle fuie le nom chrétien. + Avant qu'elle abandonne le sien élément (_principe_), + Mieux soutiendrait les tortures, + Qu'elle perdit sa virginité. + Pour cela elle est morte à grand honneur. + Dedans le feu la jetèrent, afin qu'elle brûlât vite. + Elle n'avait pas de péchés, pour cela elle ne cuit (_brûla_) pas. + A cela ne se voulut fier le roi païen; + Avec une épée il ordonna de lui enlever la tête. + La demoiselle cette chose ne contredit; + Veut le siècle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne. + En forme de colombe vole au ciel. + Tous nous prions que pour nous elle daigne prier + Qu'ait merci (_pitié_) de nous le Christ + Après la mort, et à lui nous laisse venir + Par sa clémence. + + [23] C'est la plus ancienne pièce de vers en langue d'oil que + l'on connaisse. Elle est du dixième siècle. + + [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrisée à + Barcelone au troisième siècle, par les ordres du gouverneur + Dacien. + + + + +LA RELIGION D'ODIN + +(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_). + + +La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science +moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et +sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour +cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé +amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun +doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des +mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette +mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par +l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie +instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les +événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte +d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone. +Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun +système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en +recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans +lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par +l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des +fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les +croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du +vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il +faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée +initiative des instituteurs de la religion. + +L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne +possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide +principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose +que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la +grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en +juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour +nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés, +le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal +du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge. + + [25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque + ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants + scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande, + par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de + poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus + importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au + commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie + et de science poétique divisé en trois parties: les légendes + (commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le + vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave. + +Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le +premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans +l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel), +Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan), +Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile); +Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui +qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker +(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir? +Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours; +il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes. +Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a +fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit +vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous: +tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais +les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.» + +Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il +nous donne en un instant du principe suprême de la religion +Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et +celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux, +l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle +Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme +dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il +s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus +qu'à l'heure de la consommation du monde. + +Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême +tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont +restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première +chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les +Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans +lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région +distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes +passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les +autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la +chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est +nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer, +l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la +combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait +sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le +langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des +causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le +voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de +bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble +abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de +l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la +création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce +sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la +religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de +cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus +particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin +d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet +spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus +étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le +début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous +ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de +Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite +de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens; +ce qui explique son obscurité. + +«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent +silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de +Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur. +Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis +instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut: +il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne +se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur. +Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point. +Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les +tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le +soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles +devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force: +Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et +considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la +lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir, +afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants +et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là +ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés +de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils +n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer +la raison, Lodur le sang et la beauté.» + +Voilà avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui +porte le cachet de la poésie sacerdotale, le récit de l'enfantement du +monde. Les mots, dans ces vers mystérieux, ne sont pour ainsi dire que +les éclairs par lesquels les idées ensevelies dans la nuageuse +profondeur trahissent leur présence. Les fables recueillies par +Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement +plus explicites, et nous permettront de pénétrer plus avant dans le +détail de ces mythes. «Gangler demande où habitait le géant Ymer, et +quelle était sa nourriture; Har lui répond: «Après que le souffle qui +venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut formé +des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre +fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer. +La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de +sel et de gelée. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en +sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tête; le troisième, un +homme entier, qui était doué de beauté, de force et de puissance. On +le nomma Bure; c'est le père de Bore qui épousa Byzla, fille du géant +Baldorn. De ce mariage sont nés trois fils, Odin, Vili et Vé. Et c'est +notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frères le ciel et la terre, +que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de +tous les dieux.» Gangler demande si les deux races vivaient entre +elles avec amitié. Har répond: «Bien au contraire; les fils de Bore +tuèrent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les +géants y furent noyés à l'exception d'un seul nommé Bergelmer, qui se +sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conservée la race +des puissances de la Gelée.» Gangler demande: «Que firent alors les +fils de Bore que vous nommez les dieux?» Har répond: «Ce n'est pas une +petite chose à dire. Ils traînèrent le corps de Ymer au milieu de +l'abîme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formées de +son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant +fait le ciel de son crâne, ils le posèrent sur la terre. Après cela +ils allèrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placèrent +dans l'abîme, afin qu'ils éclairassent la terre. De là les jours +furent distingués et les années comptées.» Gangler s'écrie: «Voilà +certainement de grandes œuvres et une vaste entreprise!» Har +continue, et dit: «La terre est ronde, et autour d'elle est placée la +profonde mer. Les rivages ont été donnés aux géants, et sont leur +demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace également +éloigné de tous côtés de la mer, les Dieux ont bâti un rempart contre +les géants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nommé cette enceinte, +Midgard.» «Mais, dit Gangler, d'où viennent les hommes qui habitent à +présent le monde? Har répond: «Les fils de Bore, se promenant un jour +sur le rivage, trouvèrent deux morceaux de bois flottant. Ils les +prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna +l'âme et la vie; le second, la raison; le troisième, l'ouïe, la vue, +la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la +femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, à qui une +demeure a été donnée près de Midgard. Les fils de Bore bâtirent +ensuite dans le milieu la ville d'Asgard où demeurent les dieux et +leurs familles. C'est là qu'est situé le palais d'Odin, nommé la +terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trône sublime, il +découvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout +ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage +est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appelé le +père universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle +Asa-Thor, son premier né. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est +pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.» + +Il me semble que l'on ne peut guère douter qu'Ymer ne représente dans +cette fable les forces désordonnées du chaos, _rudis indigestaque +moles_. La vache produite par le souffle de l'éternel Midi est le +principe de la fécondité qui, tout en nourrissant le chaos, fait +naître le principe créateur désigné sous le nom de Bore. De l'union de +ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblème de la matière, +sort enfin la trinité scandinave, Odin, Vili et Vé. Et remarquons ici +comme un point de la plus haute importance le trait décisif, confirmé +par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinité, à +l'endroit de la création du genre humain: c'est la première personne +ou Odin qui confère l'âme, la seconde qui confère la raison, la +troisième qui confère la forme et l'existence du corps. A cette +trinité appartient le gouvernement immédiat du ciel et de la terre. +Près de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la +mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des +géants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel +Odin et ses frères demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du +monde. Les géants sont repoussés aux confins de la terre habitable; un +rempart est élevé contre leurs efforts destructeurs; le genre humain +prend naissance. + +On ne s'attend point que nous entrions ici dans le détail de la +généalogie et des attributs de toutes les divinités du ciel +scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinités +principales. + +Ce sont des personnifications analogues à celles que l'on rencontre +dans toutes les mythologies. Thor, le premier né d'Odin, est le dieu +de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bonté et de la +miséricorde; Brage préside à l'éloquence; Tyr à la prudence militaire; +Hoder à la richesse; Niord, de la race des géants, mais élevé dès son +enfance chez Odin, est le maître de la mer; de lui sont nés Frey, le +dieu de la pluie, et Freya, déesse de l'amour, bien différente de +Frigga, épouse d'Odin et déesse de la terre, la _herta_ germanique. +Les autres déesses sont Saga, l'histoire; Eyra, la médecine; Géfyone, +la chasteté; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi, +spécialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin, +nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les +combats pour choisir les héros et les amener à sa table: ce sont elles +qui président aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais génies, +nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du +Nord et le père des principes qui doivent finir par triompher du +monde: Héla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard, +qui enserre le monde, et qui est peut-être la corruption. «Loki, dit +l'Edda, est appelé le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude, +l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du géant Farbante et +de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit méchant, +léger, infidèle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et +de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et +plusieurs autres fils. Il a eu de la géante Angerbode trois autres +enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de +Midgard; le troisième la Mort.»--La lutte continuelle des dieux et de +Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur +lequel l'inépuisable imagination des Skaldes s'est le plus exercée. De +toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui +nous représente Balder, le dieu de la charité et de la miséricorde, +tué par mégarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle +Hothur. Loki, malgré ses subterfuges finit par être vaincu et +enchaîné dans une caverne d'où il ne sortira qu'au dernier jour. Au +surplus toutes ces fables, excepté peut-être cette dernière, sont +évidemment postérieures à l'époque primitive de la théologie, et le +caprice des poëtes y a eu bien plus de part que la métaphysique. + +Enfin le dernier jour arrive. L'équilibre qui subsistait dans la +création entre les principes contraires est rompu. Le dieu supérieur +lui-même, comme dans la théologie orientale, rentre en scène pour +prêter main-forte à la destruction. Les principes secondaires sont +tués les uns par les autres. Tout s'anéantit, mais bientôt aussi tout +renaît sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sæclorum nascitur +ordo._ D'effroyables désordres qui se manifestent sur la terre où +l'harmonie des sociétés et celle de la nature commencent à se +troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et après +la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la +création se dissipent dans les flammes envoyées du midi par Surtur (le +Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une idée plus précise de +cette grande et sublime prophétie, nous citerons en les traduisant +littéralement, d'après le latin de Résénius, les propres paroles de la +Volu-Spa: + +«Au delà de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperçois le +crépuscule des Dieux. + +«Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes sont rompues; +Fréco se précipite. Les frères combattent et se tuent les uns les +autres; on crache sur la parenté. Il fait dur dans le monde: grands +adultères: âge de décadence: âge d'épée: les boucliers se brisent: âge +de tempête, âge de férocité. Jusqu'à ce que le monde soit détruit, +aucun homme n'épargnera un autre homme. + +«Les fils de Mimir (les flots de l'Océan) jouent entre eux. Les +rameaux s'enflamment. Heimdall sonne à grand bruit dans sa trompe. +Odin consulte la tête de Mimir. L'arbre antique résonne. Les géants +sont délivrés. Le frêne d'Igdrasil (le symbole du monde) frémit +d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes +sont rompues; Fréco se précipite. + +«Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le +monde des géants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les +nains gémissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir) +vient du Midi avec son glaive; l'épée est éblouissante comme le +soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont épouvantés; les hommes +foulent le chemin de Héla (de la mort); le ciel se fend. + +«Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose à +Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils +d'Odin, prêt à combattre l'animal funèbre, de sa main étendue le +frappe au cœur de son épée, vengeant ainsi la mort de son père. Il +s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le +serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonné par le +funeste serpent. + +«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes +étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice; +la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre +de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.» + +Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création +recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création +antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont +laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place. +Écoutons encore la Vola. + +«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement +couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et +au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les +montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et +conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes +d'Odin. + +«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs +produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder +revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin. +Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or, +plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font +leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien +suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale +particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce +peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les +Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de +reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel +de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite, +est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le +palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le +champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses +de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux +trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du +Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au +mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir, +aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une +seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur +le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la +plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin +d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons +dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se +peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons +combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie: + +«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de +ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons +annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le +roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant +de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère +et terrible!--Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des +plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui +habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de +bière dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux +s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier +conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de +quitter sa lance un instant!» + +Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour +avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire +funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On +conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer +d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main +d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un +sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de +sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités +du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque +éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes +du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du +destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient +pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard +était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces +mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint +de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était +pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le +rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs +frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur +crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà +quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du +vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la +fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait +manquer d'être ainsi. + +On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la +guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort. +L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter +la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien. +Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de +l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne +connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose +publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des +premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit +Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière +si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une +fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien +plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de +peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le +secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à +une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur +ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de +toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se +précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort, +et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements +pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute +que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire +romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque +puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises +en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du +Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait +superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement, +par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire +romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la +politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les +victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes +immortelles. + +Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y +insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la +_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne +pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort +à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers +scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de +Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale +de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis +malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à +avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la +même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se +contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il +pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier +qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il +pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien +les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût +sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua: +«Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une +vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue: +«Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable. +Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu +pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à +Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand +la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma +main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un +signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse +tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce +différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième +pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile, +dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je +cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même +quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune +homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce +qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec +noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu +mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes +ces réponses sont admirables. + +On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y +avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que +les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller +quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se +frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin +lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de +sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il +généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne +escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient +terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce +qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En +Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là +qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et +malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient +de là pour aller chez Odin.» + +Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves, +j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en +harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en +quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si +agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir, +comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans +les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu +excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On +immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa +chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On +baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le +peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne +reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs +sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut +brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon +le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire, +offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis +le pied dans la morale, elle y renverse tout. + +Les lâches n'étaient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim, +On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce +point, tous les autres morts qui s'étaient rendus coupables envers la +société durant leur vie: les parjures qui détruisent le principe de la +confiance entre les hommes; les adultères qui y détruisent celui du +mariage; les assassins qui détruisent celui de la paix entre les +enfants de la même patrie. Mais le domaine de la criminalité ne +s'étendait point au delà de ces bornes. La dureté de cœur et +l'horrible férocité ne poussaient pas plus vers l'enfer que le +dévouement et la mansuétude n'élevaient vers le ciel. N'était-ce pas +chez les Scandinaves qu'avait été inventé ce dogme étrange, et dont on +chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de +la miséricorde, tué par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la +force brutale, entraîné, malgré les efforts impuissants d'Odin et de +Frigga, dans la profondeur des enfers, et destiné à renaître un jour +pour établir sur la terre renouvelée son éclatant royaume? + +Quelle éloquente prophétie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se +serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole +de l'impitoyable morale du présent! Ni charité, ni humanité, ni +merci; la miséricorde avait disparu même du sein des Dieux! Nations +terribles, sans avoir besoin de connaître les secrets de votre +histoire, j'assignerais volontiers l'époque à laquelle ce Balder a +quitté votre Olympe pour s'éclipser dans l'obscurité des enfers. +N'est-ce point à celle où Dieu, voulant façonner de longue main contre +Rome un glaive bien trempé, enleva votre germe à la terre d'Asie pour +l'endurcir et l'adapter à l'exécution de ses sanglants décrets, en le +développant par une éducation sévère dans les contrées inhospitalières +du Nord? On vit, à l'heure du jugement, ce que valait ce glaive, +fabriqué parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes +tiédeurs que le souffle de la charité met dans l'âme des hommes, +aiguisé par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau où vous +aviez fait descendre le dieu de la pitié. Mais dans ce même temps, au +midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous préparait aussi la +résurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom +de Christ, votre mission achevée, alors qu'il conviendrait à ses plans +d'arrêter le torrent de vos colères, et de vous appeler à de nouveaux +services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la +résurrection de Balder; et quel trait de lumière fait tomber sur la +moralité du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire! + + J. REYNAUD, _Encyclopédie nouvelle_, article _Scandinaves_. + + + + +CHANT DE MORT DE LODBROG[26]. + +865. + + +Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore, +j'allais vers l'Orient apprêter aux loups un repas sanglant, et dans +ce grand combat où j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de +Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à Yfa, où nos lances +entamèrent les cuirasses, où nos épées rompirent les boucliers. + + [26] Pirate Northman pris et mis à mort par Ælla, roi de + Northumberland. + +Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai vu des centaines +d'hommes couchés sur le sable, près d'un promontoire anglais; une +rosée de sang dégouttait des épées; les flèches sifflaient en allant +chercher les casques: c'était pour moi un plaisir égal à celui de +tenir une belle fille à mes côtés sur le même siége. + +Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'abattis ce jeune homme, +si fier de sa chevelure, qui dès le matin poursuivait les jeunes +filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un +homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est +jamais blessé mène une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque +l'homme ou lui résiste au jeu des combats. + +Nous avons frappé de nos épées. Maintenant j'éprouve que les hommes +sont esclaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui +président à leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dût me +venir de cet Ælla, quand je poussais mes planches si loin à travers +les flots et donnais de tels festins aux bêtes carnassières. Mais je +suis plein de joie en songeant qu'une place m'est réservée dans les +salles d'Odin, et que là bientôt, assis au grand banquet, nous boirons +la bière dans de larges crânes. + +Nous avons frappé de nos épées. Si les fils d'Asslanga[27] savaient +les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que des serpents venimeux +m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et +voudraient courir au combat; car la mère que je leur laisse leur a +donné des cœurs vaillants. Une vipère m'ouvre la poitrine et pénètre +jusqu'à mon cœur; je suis vaincu; mais bientôt, j'espère, la lance +d'un de mes fils traversera les flancs d'Ælla. + + [27] Asslanga était la femme de Lodbrog. + +Nous avons frappé de nos épées dans cinquante et un combats. Je doute +qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Dès ma +jeunesse j'ai versé le sang et désiré une pareille fin. Envoyées vers +moi par Odin, les déesses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis +aux premières places, boire la bière avec les Dieux. Les heures de ma +vie s'écoulent mais c'est en riant que je mourrai[28]. + + [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conquête de l'Angleterre par + les Normands, t. I, p. 112, d'après _Mallet_, Hist. du Danemark. + + + + +FRAGMENT DU POÈME D'ABBON, LE SIÉGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS. + +(_Siége de la tour du Châtelet_). + +885. + + +Établie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche +royaume des Franks, Lutèce, tu t'es proclamée toi-même la grande +ville, en disant: Je suis la cité qui, comme une reine, brille +au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par +un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un œil d'envie sur +les richesses des Franks te redoute; une île charmante te possède; le +fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses +douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à +gauche; des deux côtés de ces ponts, et au delà du fleuve, des tours +protectrices te gardent. Dis-le donc toi-même, superbe cité, de +quelles funérailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie +de Pluton, dans le temps où le pontife du Seigneur, le grand et cher +Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton église!...... + +Des libations de ton sang furent répandues par ces barbares montés sur +sept cents vaisseaux à voiles et d'autres plus petits navires, +tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire +les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en était tellement +rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces bâtiments dans un +espace de plus de deux lieues; on cherchait avec étonnement dans quel +antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chêne, +l'orme et l'aune humide couvraient entièrement sa surface. + +Le lendemain du jour où ces vaisseaux touchèrent le pied de la ville, +l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi, +roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait à ses +compagnons. Fléchissant la tête devant le pontife, il lui parla en ces +termes: «Gozlin, prends pitié de toi-même et de ton troupeau; si tu ne +veux périr, prête, nous t'en conjurons, une oreille favorable à nos +paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cité; +nous ne toucherons nullement à ta ville; nous nous efforcerons de +conserver à toi et à Eudes tous vos biens.» A cet Eudes, comte +respecté, roi futur, et qui bientôt allait devenir le père du royaume, +était remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur +répond à Sigefroi par ces paroles, où respire la plus entière +fidélité: «Cette cité nous a été confiée par l'empereur Charles, qui, +après Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient +sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confiée, non +pour qu'elle causât la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvât +et lui assurât une inaltérable tranquillité; que si par hasard la +défense de ces murs eût été commise à ta foi, comme ils l'ont été à la +mienne, ferais-tu ce que tu prétends juste de t'accorder, et +qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tête, répliqua +Sigefroi, soit condamnée à périr sous le glaive et à servir enfin de +pâture aux chiens! Cependant si tu ne cèdes à nos prières, nos camps +lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonnés dès que le +soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te +livreront à toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront +chaque année.» + +Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore +se dissipe que ce chef les entraîne au combat. Tous se jettent hors de +leurs navires, courent vers la tour[29], l'ébranlent violemment par +leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une +grêle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se +précipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et +s'empressent de porter secours à la tour. Ici brillent par leur valeur +le comte Eudes, son frère Robert, et le comte Ragenaire; là se fait +remarquer le vaillant abbé Ebble, neveu de l'évêque. Le prélat est +légèrement atteint d'une flèche aiguë; Frédéric, guerrier à son +service, dans la fleur de l'âge, est frappé du glaive; le jeune soldat +périt; le vieillard, au contraire, guéri de la main de Dieu, revient à +la santé. Beaucoup des nôtres voient alors leur dernier jour; mais +eux, de leur côté, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se +retirent enfin, emportant une foule de Danois à qui reste à peine un +souffle de vie....... La tour ne présentait plus rien de sa forme +primitive et complète; il ne lui restait que des fondements bien +construits et des créneaux assez bas; mais, pendant la nuit même qui +suivit le combat, cette tour, revêtue dans toute sa circonférence de +fortes planches, s'éleva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle +en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire posée +sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en même temps et +de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidèles d'horribles et cruels +combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut +des airs, les frondes et les pierriers déchirants mêlent leurs coups +aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des +pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font +gémir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut, +c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'épouvante; les +citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent à venir +tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrétiens combattent +et s'efforcent de résister par la force des armes. Parmi nos +guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer: +l'un est comte, l'autre abbé. Le premier, le victorieux Eudes, qui +jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et +rappelle leurs forces épuisées; sans cesse il parcourt la tour et +écrase les ennemis. Ceux-ci tâchent de couper le mur à l'aide de la +sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mêlées ensemble; +elles coulent en torrents d'un feu liquide, dévorent, brûlent et +enlèvent les cheveux de la tête des Danois, en tuent plusieurs et en +forcent d'autres à chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les +nôtres alors s'écrient tout d'une voix: «Malheureux brûlés, courez +vers les flots de la Seine; tâchez qu'ils vous fassent repousser une +autre chevelure mieux peignée.» Le vaillant Eudes extermina un grand +nombre de ces barbares. + + [29] Sans doute la tour du Grand-Châtelet, construction romaine. + +Mais le second de ces braves, quel était-il? C'était l'abbé Ebble, le +compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce +sept Danois à la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter à la +cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer +au milieu d'eux, nul même ne les approche et n'est à leur côté; tous +les autres cependant méprisent la mort et se conduisent vaillamment. +Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les +braves fidèles étaient à peine forts de deux cents hommes, et les +ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en +comptait quarante mille, renouvelant les uns après les autres leurs +attaques sur la tour..... + + + ABBON, _Siége de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot. + + Abbon, témoin oculaire du siége de Paris, était moine de l'abbaye + de Saint-Germain des Prés. Son poëme est une histoire fort exacte + de ce siége mémorable; il le rédigea entre les années 896 et 898 + et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M. + Guizot.) + + + + +LA FÉODALITÉ. + +_La justice et le fief.--Exposé historique de la justice +seigneuriale._ + + +_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions +romaines._--Les feudistes sont fort divisés d'opinion sur l'origine +des institutions seigneuriales; les uns les rattachent à la +législation romaine, les autres les font découler des usages +introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont +considéré que les droits de justice; les seconds se sont préoccupés du +régime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction +qui sépare ces deux espèces d'institutions. On reconnaîtra par ce qui +va suivre que si l'organisation féodale doit la naissance à des +événements et à des besoins nés de la conquête et postérieurs à +l'établissement de la domination des peuples germains, d'un autre côté +l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est +toute romaine. + + [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de + juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre + garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms. + +_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits: +census, reditus._ Après une résistance longue et opiniâtre à la +puissance et à l'habileté des généraux de Rome, la Gaule avait été +subjuguée, réduite à l'état de pays conquis et soumise à +l'organisation provinciale, qui n'était elle-même que la conquête +exploitée, réglée et systématisée. Cet état de choses a duré près de +cinq siècles, et, pendant cette époque d'oppression et de spoliation +régulière, le peuple vaincu n'a pas cessé de manifester, par ses +révoltes, ses plaintes et sa haine contre ses maîtres, l'existence +d'un joug étranger pesant sur sa tête. Vainement honoré du nom de +citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les +théories légales qui concernaient la propriété provinciale sont +profondément empreintes du caractère de sujétion et d'infériorité. + +Le système auquel la propriété du sol fut soumise n'est pas nettement +déterminé dans les lois qui le régissaient. Nous savons cependant que +le territoire de la Gaule était divisé en deux portions, dont les +éléments étaient épars et dont nous ne connaissons pas exactement la +topographie. L'une de ces portions était plus particulièrement +appropriée au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales; +l'autre était laissée à la propriété privée; les terres de cette +dernière espèce se nommaient _agri_, _prædia_ (champs), et leurs +propriétaires _possessores_ (possesseurs). + +Quel que fût le principe du droit attribué à ces derniers, soit qu'on +les considérât comme de simples fermiers de la République, soit que +l'énormité des redevances ait fait supposer ce caractère à la +propriété qui leur était laissée, toujours est-il certain que les +produits de la terre étaient divisés en deux parts: l'une dévolue au +trésor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens), +l'autre appartenant au possesseur et nommée _reditus_ (revenu, rente). + +La double redevance imposée aux produits de la culture était +naturellement exigée du cultivateur, qui en était le premier +détenteur; celui-ci, sous le nom général de _colon_, avait aussi sur +le sol un droit mal défini et qu'il nous est difficile d'apprécier; ce +n'était pas précisément la propriété, mais assurément c'était un des +éléments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au +_possesseur_. Les conditions des colons étaient d'ailleurs variées, et +leurs espèces fort diverses. + +_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des +redevances était confiée à une foule d'officiers publics nommés +_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs), +_procuratores_ (procureurs), tous ayant en même temps quelque part à +l'administration générale de la province, et même à celle de la +justice; ces officiers étaient désignés sous la dénomination générique +de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait +_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances +qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justiciæ_ (justices). + +Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte +au trésor; cependant les obligations des cultivateurs étaient telles +qu'elles ne pouvaient pas toutes être versées dans une caisse. De ce +nombre étaient une multitude de services corporels, ou de fournitures +de travaux, d'entretien, de réparations, de transports et autres de +cette nature, qui ne devaient être employés que pour le service +public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait à son usage, et +dont il n'avait point de compte à rendre. + +L'administration des officiers chargés du recouvrement des +contributions était, en conséquence, une source de déplorables abus; +les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les +réprimer, et qui servent aujourd'hui à nous en révéler l'existence. +Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait été qu'une +odieuse déprédation. Depuis Cicéron jusqu'aux Pères de l'Église, tous +les écrivains tiennent à cet égard le même langage. La perception des +redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une +occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude +d'obligations dans leur intérêt privé. C'est dans le tableau de leur +administration qu'on reconnaît clairement le caractère de la +domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que +l'exploitation de la conquête et la spoliation successive des peuples +vaincus. + +Aussi l'histoire de ces temps désastreux, qui pendant tant d'années +ont pesé sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long récit de +luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur +force au service de leur avidité, pour arracher au pouvoir des +fonctions qui leur permettront le pillage à l'aide des lois et de +l'autorité. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des +ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places +auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impôt se trouve +attachée. + +_Premiers effets de la conquête barbare; continuation des judices +(justiciers); de la part royale._--Avant l'avénement des rois de race +germaine, l'administration romaine était depuis longtemps livrée aux +mains des barbares; l'Italie n'était plus seule à fournir les +exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux étaient possesseurs +dans les lieux mêmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action +fiscale était bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce +sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforçant d'empêcher +les _judices_ (justiciers) d'appliquer à la culture de leurs terres, à +la construction de leurs édifices, au transport et à la vente de leurs +denrées, les redevances et les obligations établies dans l'intérêt +public. + +Aussi, lorsque le pouvoir suprême tomba aux mains des rois franks, ce +fut à peine si les populations s'en aperçurent. Les excès des +gouverneurs étaient portés aux dernières limites de la tyrannie. Les +supplices les plus atroces étaient devenus les moyens légaux et +accoutumés de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les +Barbares étaient les dernières ressources auxquelles les +_possesseurs_ s'efforçaient d'avoir recours, et les lois non moins que +les préposés du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre +obstacle. + +Au surplus, rien ne fut changé dans l'administration publique; les +officiers reçurent les mêmes noms et les mêmes fonctions; les +_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers) +continuèrent à se répandre sur le territoire et à poursuivre les +habitants de leurs exactions. + +Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Théodose et ses +successeurs, la législation qui régit le sol et ses produits en divisa +les bénéfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du +peuple romain, perçue depuis par les empereurs, et conservant la +dénomination de _census_ (cens), _fonctiones publicæ_ (revenus +publics); l'autre, désignée sous le nom de _reditus_ (rente), +appartenant à la propriété privée. La première livrée à l'exploitation +des officiers publics, l'autre souvent violée et anéantie par +l'avidité fiscale, au profit de ces mêmes officiers. + +Dans ce système, il existait deux sortes de biens ou deux éléments de +richesse. La première[31] se rattachait au droit de conquête, au droit +du plus fort, c'était le _præmium belli_ (la récompense de la guerre). +La seconde[32] était le bénéfice de la possession du sol. Ces deux +espèces de fortune existaient simultanément, bien distinctes, +profondément séparées par une législation essentiellement +systématique, et plus encore par une habitude de cinq siècles, +énergiquement introduite dans les idées du droit et de son exercice. + + [31] Les revenus publics. + + [32] La rente. + +Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent +le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'était +la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-être aussi la +plus voisine de leurs idées qui ne comportaient que la propriété +mobilière. C'était aussi celle dont l'appropriation était la plus +aisée. Son propriétaire légal, le fisc romain, était détruit; c'était +le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des +vainqueurs entraînait naturellement avec lui la disposition de tout ce +qui lui appartenait. + +D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en +servant dans l'armée romaine, soit par leur contact avec les officiers +de cette armée, quel devait être l'objet de leur ambition et quels +bénéfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes, +d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers). + +Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette +espèce que consista la part de la conquête et les lots de butin que se +firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attribuèrent à leurs +principaux inférieurs. + +L'attribution des fonctions était une véritable dévolution de produits +et de bénéfices matériels; outre les abus au moyen desquels les +fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des +redevances qu'ils étaient chargés de toucher; cette part s'élevait +ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres +tiers au fisc royal; c'est cette dernière portion que les lois de +l'époque appelaient _pars regia_ (la part royale). + +_Disparition de la part royale; immunités; ventes de terres censuelles +aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent à +conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers +temps de la conquête, de nouveaux comtes succèdent à chaque instant +aux précédents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des +changements dans la personne des rois et des distributeurs des +charges. + +A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent +vers l'inamovibilité. La puissance de Charlemagne suspend leur +progrès, qui reprend bientôt sa marche sous ses successeurs et atteint +rapidement l'hérédité. En même temps, la part du fisc s'amoindrit et +finit par disparaître avec le pouvoir royal. + +Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui +appartenaient se rattache à plusieurs causes. + +La première consiste dans les _immunités_. Sous la domination romaine, +les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants +propriétaires (_potentes_), étaient affranchis de certaines +obligations publiques, sinon de toutes. Déjà les lois des empereurs +nous apprennent qu'il était fait de ces exemptions de graves abus au +préjudice du trésor impérial. D'abord la faveur et l'intrigue en +multipliaient singulièrement le nombre. Ensuite les petits +propriétaires parvinrent à profiter de l'immunité en vendant leur +domaine à l'immuniste, qui le leur restituait immédiatement à titre de +fermage perpétuel ou d'usufruit héréditaire[33]. Pour prix de sa +protection, l'acheteur se réservait une redevance moindre que la part +fiscale. Il gagnait à cette convention, le possesseur aussi; le trésor +seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catégorie +des possessions affranchies. + + [33] C'était là le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et + 223. + +Cet usage se perpétua sous les rois germains. Le nombre des immunistes +devint de jour en jour plus grand; presque tous les établissements +ecclésiastiques jouirent d'une immunité plus ou moins étendue, et la +part fiscale leur fut expressément donnée pour l'entretien des églises +ou de leurs couvents. La vente des propriétés censuelles aux +possesseurs d'immunités fut de plus en plus usuelle et prit le nom de +_recommandation_. Il semble, à voir le nombre immense de conventions +de cette espèce qui nous ont été conservées, que les terres soumises +au cens fiscal durent promptement disparaître. + +_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en +biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trésor +s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines +fonctions étaient accompagnées ou suivies de l'attribution viagère +d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localité, ou les +produits de tel tribut, par exemple, le péage d'un pont ou les +redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en +nature, étaient abandonnés à celui qui sortait de charge, ou au +particulier que l'empereur voulait récompenser. Les personnes pourvues +de cette délégation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_ +(honorés). + +L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois +germains; il paraît même que de nombreux éléments du fisc reçurent +cette destination perpétuelle. On les retrouve à chaque instant dans +les monuments de cette époque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_ +(récompense), _honor_ (honneur). + +Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens +et n'en rendait rien _ad partem regiam_ (à la part royale). + +Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut +tendirent constamment à convertir leur perception émolumentée en une +perception absolue, c'est-à-dire que les fonctions devinrent entre +leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'être expliqué. +Déjà cette révolution était à peu près complète, lorsqu'ils obtinrent +des derniers rois de la seconde race l'hérédité de ces charges +devenues des _honneurs_. Alors l'autorité royale dépouillée, +non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir +d'en disposer, se trouva réduite aux seuls produits dont elle s'était +réservé la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de même +nature que celle des comtes inférieurs, et, pour dominer plus tard sur +cette dernière, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres +événements. + +_Esprit de la conquête barbare; son accomplissement._--La révolution +qui remplaça les rois de la première race par ceux de la seconde, et +celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixième et +onzième siècles, que l'on est convenu d'appeler institutions féodales, +ont été diversement expliquées et caractérisées. Il n'entre pas dans +mon sujet d'essayer la critique des systèmes successivement adoptés; +je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez +tenu compte de l'état légal des pays soumis à la domination nouvelle +des hommes du Nord, et du caractère même de cette domination. + +Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de +César jusqu'à celui de Clovis, n'ont pas cessé d'exister à l'état de +pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas +changé; le sol gaulois, tributaire d'une puissance étrangère, a +continué de l'être; vaincu sous la domination romaine, il a encore été +vaincu sous la domination des Barbares; pillé sous la première, il a +été pillé sous la seconde; du premier au dixième siècle, il n'a pas +cessé d'avoir d'autres maîtres que les propriétaires légitimes, et de +satisfaire à des exactions spoliatrices, dans un intérêt qui n'était +pas le sien. + +Mais entre la première et la seconde conquête il existe une différence +essentielle: l'une a été accomplie au nom et au profit d'un maître +unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a été +exécutée par des bandes armées, commandées par des chefs divers, sans +lien commun autre que l'intérêt du moment, ou l'influence toute +matérielle du plus puissant. + +Ainsi, tandis que les résultats de la conquête romaine convergeaient +vers un même objet et tendaient à se réunir dans une même main, ceux +de la conquête barbare devaient, par la nature même de leur cause, se +diviser et s'éparpiller comme les éléments qui les produisaient. + +Aussi lorsque les rois de la première race s'attribuaient la puissance +impériale et s'efforçaient d'en maintenir les institutions +traditionnelles, ils se plaçaient en dehors des événements auxquels +ils devaient leur position. C'était une lutte qu'ils élevaient contre +la réalité et dans laquelle ils devaient succomber. + +L'objet de la conquête barbare, comme celui de la conquête romaine, +était le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare +agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait +pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non +l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, était son but, +et ce but de toutes les intentions actives devait être atteint. + +Lors donc qu'après avoir triomphé des résistances rattachées à +l'impulsion que la domination romaine avait imprimée aux événements, +les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs +vassaux, parvinrent à réaliser l'esprit de l'envahissement et à lui +rendre son caractère véritable et primitif, le butin se trouva divisé +comme l'armée victorieuse; il devint patrimoine et propriété privée, +comme il devait l'être; les cens, les tributs, les obligations +imposées aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes +sortes, créées par l'avidité romaine et le génie fiscal de la plus +rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse +saisissable, et depuis longtemps dévolue au conquérant étranger, se +fixa dans les mains de maîtres héréditaires et la conquête fut +accomplie. + +_L'impôt romain, tombé dans le domaine privé des comtes barbares, a +formé la justice seigneuriale._--Une fois tombée dans le domaine +privé, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle +s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dévolue +fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'être distincte de +la part du propriétaire; en un mot, l'appropriation particulière du +census (_cens_), loin d'opérer sa confusion avec le _reditus_ +(revenu), l'en sépara plus profondément. + +Ainsi la part de la conquête, de l'envahissement et de la force, +constituée par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialisée par +l'invasion barbare, a formé dans la richesse particulière un élément +propre et permanent; cet élément, maintenu par la puissance et +l'énergie de l'intérêt privé, a duré jusqu'à la grande révolution de +1789 qui, après dix-huit siècles d'oppression, a rendu au sol sa +liberté première. + +Le système de droits et de produits dont l'historique vient d'être +sommairement tracé, constituait ce que sous le régime seigneurial on +nommait la _justice_, expression dont le sens est bien éloigné de +celui qu'on lui prête aujourd'hui. + + +_Exposé historique du fief._ + +_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A côté du +_census_ (cens) et des _fonctiones publicæ_ (fonctions publiques) +recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare, +étaient les _reditus_, les revenus, profits de la propriété du sol et +attribués au _possessor_ (propriétaire). Ces droits ont aussi leur +histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont +formé le _fief_. + +Les lois de Théodose et de Justinien distinguent deux espèces de +_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont +_exercés_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _præsides_ +(présidents) des provinces, et même en certains cas par l'empereur, +lorsque leur résistance est à craindre pour le præses ( président) +lui-même[35]. + + [34] C'est-à-dire que: l'impôt est levé sur eux par...., ou bien + qu'il est soumis à l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la + levée de l'impôt. Aujourd'hui le sens de ce mot a changé et veut + dire: abus, violence dans la levée de l'impôt. + + [35] Code Théodosien, liv. 12. + +Ces grands propriétaires, dont la puissance peut balancer celle des +grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale, +sont désignés sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants). + +Leur influence est indiquée, sous un autre rapport, comme également +redoutable à l'autorité publique. + +Les empereurs ont dû, par des édits répétés, défendre que les +_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou +plaçassent sous leur nom des propriétés qui ne leur appartenaient +pas[36]. Ces lois et les monuments de cette époque nous montrent les +petits propriétaires se réfugiant à l'abri des grands, plaçant leurs +biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorité; c'est ce +que nous avons déjà vu à l'égard des _immunités_. Le possesseur d'un +petit domaine, incapable de résister aux exactions des officiers +publics, le livrait à l'_immuniste_, pour partager les avantages de +l'immunité, ou au riche, pour profiter de sa puissance. + + [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15. + +_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des +_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare, +dut s'accroître, car la cause en était dans la faiblesse du pouvoir +suprême, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans +celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_ +continuent-ils de figurer dans les actes législatifs, mais encore leur +puissance paraît légitimée; il semble que c'est un fait auquel le +pouvoir public se résigne; l'autorité les accepte, et les ordres des +rois barbares, s'adressant à ceux qui gouvernent, comprennent parmi +eux les _potentes_, sans autre désignation[37]. + + [37] Mais les évêques ou les _potentes_ qui possèdent dans + d'autres régions....--Si quelqu'un a spolié un puissant.... + +Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des +institutions qu'il établit, l'autorité de ses officiers doit fléchir +comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_, +et c'est à lui qu'il doit réserver le jugement des affaires dans +lesquelles ils sont intéressés: «Que le comte de notre palais sache +bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des +_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mêler que des affaires +judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38].» Il redoute +leur indépendance à ce point qu'il refuse de leur confier même +l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des +intendants de ses domaines, il dit: «Ne faites pas des maires ou +intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutôt des +hommes de médiocre importance parce qu'ils seront fidèles[39].» + + [38] Capitulaire de 812. + + [39] Capitulaire _de villis_, 812. + +_Du patrociniat et de la recommandation._--C'était à la propriété que +les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination +romaine. «Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par +leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles à attaquer +en justice.» Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer +d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une +autorité devant lesquelles le principe d'égalité devra fléchir, +quelques attentives que soient les lois, à en préserver +l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois +barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale +qu'elle est naturellement appelée à exercer dans des institutions +régulières, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre +cause. + +Les historiens nous représentent les nations germaines constituées en +bandes armées, sous le commandement d'un chef élu; les liens qui +rattachent les membres de la bande à son chef sont des présents, des +dons, qui servent de cause à la fidélité et au service du premier +envers le second. + +Le commandant reçoit, dans les écrits romains, le nom de _senior_ +(seigneur); son droit sur ses affidés celui de _senioratus_ +(séniorat); ceux-ci sont nommés _arimanni vassi_ (vassaux arimans). + +Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain +l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de +moyens et d'objet dut bientôt confondre ces deux modes d'associations. + +Les lois des Visigoths, dans la rédaction desquelles la langue latine +subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques, +rendit le mot _séniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage, +patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut à ses yeux le _patronus_ +(patron). «Si quelqu'un a donné des armes à celui qu'il a sous son +patronage, qu'elles restent entre les mains de celui à qui elles ont +été données; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la +liberté de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout +ce qu'il aura reçu de lui[40].» + + [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1. + +Le séniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier, +dérivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le +puissant (_potens_) de terres dépendantes de son domaine; cette +donation se fit à titre de _bénéfice_ (_jure beneficio_); moyennant +cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit à +la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut à +celui-ci la fidélité et le service[41]. + + [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est-à-dire homme de guerre + dans la bande, dans l'arimannie. + +Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure +vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit +propriétaire, incapable de se défendre contre le double pillage des +exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux +et le constitua son _patron_, lui livrant sa _propriété_ pour la +recevoir immédiatement à titre de _bénéfice_, aux mêmes charges et +conditions que le _vassus_ (vassal). + + [42] Le patrociniat. + +_Du séniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici +les diverses vicissitudes au travers desquelles le séniorat s'établit +et comment se constitua le pouvoir féodal; il me suffira de rappeler +que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux +éléments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle +de maintenir et d'accroître; ensuite, et surtout lorsque la puissance +publique s'évanouit, la force armée. Le seigneur devait donc s'assurer +du produit et des soldats. + +Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bénéficiaires: +toutes comportent de la part du bénéficier, soit qu'il tienne sa terre +d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retournée +par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en +nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus +souvent militaire. Les terres de la première condition furent +qualifiées _in censu_ (à cens), celles de la seconde furent dites _in +feodo_ (à fief). Plus tard, la charge détermina le nom de la +concession; les terres données _in censu_ (à cens) furent dites +_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au +service militaire furent nommées _feuda_ (fiefs), possessions +féodales. Le terme de _bénéfice_[43] fut supprimé dans les actes et +remplacé par celui qui désignait la catégorie particulière de la +possession. + + [43] L'expression _beneficia militaria_ (bénéfices militaires) a + servi d'intermédiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve + pour la première fois que dans les actes du neuvième siècle. + + CHAMPIONNÈRE, _De la Propriété des Eaux courantes_..... ouvrage + contenant l'exposé complet des institutions seigneuriales, 1 vol. + in-8º. Paris, 1846[44]. + + [44] Nous ne saurions trop recommander à ceux de nos lecteurs + désireux de pénétrer dans la constitution du moyen âge, curieux + de se rendre compte de l'état de la France avant la révolution, + et des causes de cette révolution, nous ne saurions trop leur + recommander la lecture et l'étude du livre de Championnière, qui + le premier a compris les origines de la féodalité, son + organisation, la lutte des rois du moyen âge contre les + _Justiciers_, enfin qui a vraiment éclairé de la plus vive + lumière toutes ces parties si obscures de notre histoire. + + + + +LE PLAID[45] DE KIERZY. + +877. + + +Décidé à sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer +en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses États, +que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'année 877 ce fameux +plaid de Kierzy, où l'on croit généralement que fut décidée et admise +comme loi l'hérédité des dignités, des offices publics, ou de ce qui +fut depuis nommé les fiefs... + + [45] Plaid, _placitum_; assemblée. + +L'objet du plaid était d'arrêter toutes les mesures que l'absence de +l'empereur allait rendre nécessaires pour le bon ordre de ses États. +Il s'agissait: + +1º De désigner ceux de ses leudes, comtes, évêques ou abbés, qui +assisteraient son fils dans le gouvernement du pays; + +2º D'exécuter certaines mesures déjà convenues pour l'expulsion des +Normands et pour empêcher leur retour; + +3º De prévenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait à éclater +dans quelque partie du royaume; + +4º De régler divers cas généraux d'administration et de police; + +5º D'établir le mode d'après lequel il serait pourvu aux offices qui +viendraient à vaquer durant l'expédition; + +6º De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais +au fait toujours en vain, c'est-à-dire le maintien des honneurs et des +priviléges des églises. + +Les articles relatifs à ces divers objets sont au nombre de 33 en +tout, et susceptibles d'être divises en deux séries. + +La première série comprend les neuf premiers articles, rédigés tous +sous forme de propositions faites par le roi à ses leudes +ecclésiastiques et laïques. Ils sont tous accompagnés d'une réponse +des leudes énonçant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur +la chose proposée. + +La deuxième série est composée des vingt-quatre articles subséquents, +lesquels n'étant point formellement soumis à l'acceptation des leudes, +ne sont accompagnés d'aucune réponse, d'aucune observation de ceux-ci, +et sont censés avoir force de loi par le seul fait de la volonté +royale dont ils sont l'expression. + +Parmi les articles de cette dernière série, quelques-uns portent des +traces si vives encore des mœurs et des passions primitives des +Franks ou des Germains, qu'ils ont plutôt l'air d'avoir été écrits le +lendemain de la conquête franque que la veille d'une expédition +religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le +trente-deuxième et le trente-troisième; ils sont tous les deux +relatifs à la chasse. Le premier détermine avec précision quelles sont +celles des forêts royales où le fils et le successeur désigné de +Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manière; celles où il ne +pourra chasser qu'en passant et où il lui est interdit de chasser des +sangliers; celles, au contraire, où il ne chassera que des sangliers; +celles enfin où il pourra tout chasser, bêtes fauves et sangliers. Le +deuxième est peut-être plus curieux encore: il prescrit au garde ou +chef des forêts royales de tenir un compte exact de toutes les bêtes +fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tués à la +chasse. + +Après ces observations générales préliminaires, il me sera plus facile +de donner une idée de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant +le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque à cette +époque, peuvent aider le plus à s'en faire une idée. + +ART. 3. Le roi, qui a déjà désigné et choisi ceux de ses leudes qu'il +désire avoir pour conseillers dans son expédition, propose aux leudes +présents au plaid de vouloir bien, à ces conseillers choisis par lui, +en adjoindre quelques autres de leur propre choix. + +A cette proposition, les leudes, déclinant toute responsabilité sur le +fait de l'expédition, répondent qu'ils n'ont rien à ajouter ni à +changer à ce que le roi a fait de son chef à cet égard. + +ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points +délicats relatifs (dans la pensée du roi) aux troubles et aux +défections du passé, et sur lesquels le roi réclame des garanties pour +le temps de son absence. Voici ces questions en résumé: + +Comment, durant notre absence, pouvons-nous être sûr que notre royaume +ne sera troublé par personne? + +Comment être sûr de notre fils et de vous? + +Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de +lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres? + +A ces questions les leudes font de longues réponses, toutes plus ou +moins évasives, dont je ne puis donner que la substance. + +Et d'abord, pour les garanties que le roi paraît désirer sur le compte +de son fils: «C'est vous, disent-ils au roi, qui avez élevé votre fils +et devez savoir jusqu'à quel point vous pouvez compter sur lui: nous +n'y pouvons rien et n'avons rien à y voir.» + +Quant aux garanties exigées des leudes, ceux-ci répondent qu'il existe +entre eux et le roi, sur tous les faits passés, des arrangements, des +conventions, des promesses auxquelles ils sont résolus à s'en tenir, +et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultérieure. + +Enfin, ils promettent d'être fidèles à son fils, pourvu que celui-ci +maintienne les engagements de son père envers eux. + +ART. 7. Dans le cas, dit le roi, où nos neveux, imitant les exemples +de leur père[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou +notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre +royaume ou contre nous, comment sera-t-il levé des troupes pour leur +résister? + + [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique. + +_Réponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en +chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dépend de vous +d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce +royaume, ou qui aillent, après votre départ, à votre aide[47]. + + [47] Les réponses des leudes sont en général empreintes d'un + caractère de mécontentement. Dès l'époque du plaid de Kierzy, ou + bien peu de temps après, les leudes qui y avaient assisté + entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles + le Chauve. + +Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulièrement en vue, +ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-là je dois +m'étendre davantage et tout regarder de plus près. Voici d'abord +l'article 8 fidèlement traduit: + +«Si avant notre retour quelques honneurs viennent à vaquer, comment en +sera-t-il disposé?» + +Avant de rapporter la réponse des leudes sur cette question, il y a +quelques observations à faire. + +Cette question est simple, précise et générale; elle s'applique +indistinctement à toutes les espèces d'honneurs ou d'offices, à ceux +de l'ordre civil comme à ceux de l'ordre ecclésiastique. C'est dans +ces termes généraux que la question est soumise aux leudes. +Maintenant, il est peut-être assez étrange que la réponse de ceux-ci +soit une réponse particulière, restreinte aux cas de vacance des +archevêchés, évêchés et abbayes; réponse prescrivant le mode de +pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire décédé jusqu'au +retour du roi, auquel est réservé le pourvoi définitif. + +Ne pourrait-on pas soupçonner qu'à une question générale les leudes +avaient fait une réponse générale aussi, mais qu'ils avaient proposé, +sur la manière de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et +politique, quelque mesure qui n'était point dans les vues de Charles, +et qu'elle avait été rejetée. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans +l'article 9 de la première série du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit +de la manière de pourvoir aux comtés qui viendraient à vaquer durant +l'absence du roi. + +Je crois devoir donner de cet article, non un simple résumé, mais une +traduction exacte; on en sentira facilement la raison. + +«Si (durant notre absence) il vient à mourir un comte dont le fils +soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, conjointement +avec nos autres fidèles, choisisse parmi les amis et les proches (du +décédé) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comté et +l'évêque, administre le comté jusqu'à ce que le fait nous soit +annoncé.--Si ce comte décédé a un fils encore petit, que ce fils, +conjointement avec les officiers du comté et l'évêque dans le diocèse +duquel il demeure, gouverne le comté (vacant) jusqu'à ce que nous +soyons informés.--Si le comte décédé n'a point de fils, que notre fils +à nous, avec nos leudes, désigne quelqu'un qui, conjointement avec les +officiers du comté, gouverne ce comté jusqu'à ce que nous en +ordonnions.--Et que personne ne se fâche s'il nous plaît de donner ce +même comté à quelque autre que celui qui l'aura jusque-là +administré.--Il sera fait de même pour nos vassaux.» + +Cet article est le dernier de la première série, c'est-à-dire de ceux +qui ayant été rédigés sous forme de propositions présentées aux +leudes, sont suivis de la réponse et des observations de ceux-ci. Or, +voici l'apostille qui vient à la suite de ce neuvième article: «Les +autres articles (subséquents) n'ont pas besoin de réponse, parce +qu'ils ont été réglés et décidés par votre sagesse.» Cette apostille +semble impliquer qu'il fut fait par les leudes à ce neuvième article, +tout comme aux précédents, une réponse qui aurait été supprimée, +probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi. + +Voici encore l'article 10 littéralement traduit: + +«Si, après notre décès, quelqu'un de nos fidèles voulant, pour l'amour +de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de +ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui +transmettre ses honneurs de la manière qui lui conviendra le mieux.» + +Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions citées ou indiquées du +capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse être pris pour une +concession de l'hérédité des offices, des dignités politiques? Il n'y +a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement +énoncé: dans tous les cas prévus comme exigeant ou comportant le +remplacement provisoire d'un comte décédé, le roi se réserve +expressément la nomination définitive; et pour prévenir toute +surprise, toute incertitude à cet égard, il déclare et justifie +d'avance la liberté qu'il se réserve de nommer définitivement aux +comtés vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient été nommés +provisoirement. + +La question n'est pourtant pas tout à fait décidée par là. Dans tout +ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte +généralement accrédité de ces capitulaires[48], surtout quant à ce qui +concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il +s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui, +rapproché de celui que j'ai suivi, présente des variantes remarquables +et se prêtant mieux à l'opinion accréditée qui prétend voir dans le +capitulaire de Kierzy le principe de l'hérédité des grands offices. +Voici de quoi il s'agit. + + [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259. + +Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du +plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait +sommaire, un abrégé en quatre articles seulement. Ce fut (d'après les +renseignements des anciens éditeurs des capitulaires) Charles le +Chauve lui-même qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois +autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus +importants de tous, voulut qu'il en fût donné au plaid une seconde +lecture et comme une notification à part. Or, l'article 9 de l'acte +entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) répétés dans +l'appendice dont il s'agit; et il y est répété avec des variantes que +je ne puis me dispenser de faire connaître. Voici donc ce second texte +de ce même article 9, traduit en entier aussi fidèlement que possible: + +«S'il vient à mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume, +dont le fils soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, +conjointement avec nos fidèles, choisisse parmi les plus amis ou les +plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les +officiers du comté et avec l'évêque dans le diocèse duquel se trouvera +le comté vacant, administrent ce comté jusqu'à ce que nous soyons +informés du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte +décédé, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son père.» + +«Si le comte défunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement +avec les officiers du comté et l'évêque du diocèse dans lequel est +situé le comté, administre le comté jusqu'à ce que la nouvelle de la +mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son +fils soit honoré de ses honneurs.» + +Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes, +et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gré mal +gré, revenir un instant à la question qui semblait tout à l'heure +décidée à l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou paraît +devoir l'être en sens inverse d'après le nouveau texte. Il faut +d'abord reconnaître que ce second texte, formant un sens plus complet +et plus logique que le premier, semble devoir lui être préféré. Or +cela reconnu, il est certain que dans l'article cité, Charles le +Chauve semble manifester l'intention d'élire aux comtés vacants les +fils à la place des pères. Mais il n'y a, dans cette intention, dans +cette disposition, rien qui puisse être pris pour une loi nouvelle, +absolue, générale; rien qui puisse être considéré comme un principe +nouveau d'action politique. La prétendue loi de Charles le Chauve +n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et +simple d'un fait dès lors très-commun et qui tendait à devenir +général. Partout où les comtes avaient été favorisés par les localités +ou s'étaient trouvés être des hommes de capacité et d'énergie, +partout, dis-je, ces comtes s'étaient approprié leurs comtés. Il est +vrai que ceux de leurs fils qui leur succédaient leur succédaient +parfois en vertu d'une élection, d'une confirmation, d'une concession +royale; mais il est vrai aussi qu'en général cette concession, cette +confirmation était de pure forme, d'autant plus aisément accordée par +les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient réellement +moins besoin. L'article cité du plaid de Kierzy, de quelque manière +qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que +reconnaître ce qui existait à cet égard, sans rien changer dans le +présent, sans rien empêcher dans l'avenir. Ce n'était certes pas une +disposition si vague, jetée comme par incident entre une multitude de +dispositions accidentelles relatives à une expédition imprudente, qui +pouvait régir la dislocation des conquêtes carlovingiennes. Cette +dislocation commencée d'une manière violente, devait continuer et +s'achever de même, à mesure que la force politique née de ces +conquêtes achèverait de se perdre. + + FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. IV, p. 374. + + + + +LES SARRASINS EN PROVENCE. + +889-975. + + +Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant +sur les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe +de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au +fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait +au loin une forêt qui subsiste en partie, et qui était tellement +épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y +pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les unes +au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques +lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les +Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de +la côte, et, massacrant les habitants, se répandirent dans les +environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le +golfe du côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté +vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite +la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement +fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont +ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées +qui n'avaient pas encore été pillées et où il n'avait été pris aucune +mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le +golfe leur assurait une retraite au besoin. + +Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient +les parages voisins; ils envoyèrent demander du secours en Espagne et +en Afrique; en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu +d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses. +Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du temps +_Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient les +environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la +Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du +côté des Alpes..... Quand les travaux furent terminés, les Sarrasins +commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde +d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les +seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils +aidèrent à abattre les hommes puissants; ensuite, se débarrassant de +ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays; +en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva exposée à +leurs ravages. La terreur devint bientôt générale; le plat pays étant +dévasté, les Sarrasins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes[49]..... + + [49] Nous ne pouvons reproduire la totalité de ce savant et + curieux mémoire: nous dirons donc en résumé que les Sarrasins + occupèrent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les + maîtres de tous les passages des Alpes, et de là pillèrent le + Dauphiné, le Piémont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les + Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et + saccagèrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gênes, + Fréjus, Toulon, Grenoble, etc., égorgeant, écorchant vifs les + habitants, et dévastant tellement le pays, que les loups en + devinrent à peu près les maîtres. + +Hugues, devenu comte de Provence, s'était rendu en Italie pour y +disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets +l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de +chasser entièrement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord +du château Fraxinet, à l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en +relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient leurs +expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce +château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une +flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait +aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre +les flottes sarrasines. + +En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez; +en même temps Hugues accourut avec une armée. Les Sarrasins furent +attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs +ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, +Hugues força l'entrée du château et obligea les barbares à se retirer +sur les hauteurs voisines. C'en était fait de la puissance des +Sarrasins en France; mais tout à coup Hugues apprit que Béranger, son +rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se +disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux +maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte +grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils +occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand +Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient +le passage de l'Italie à son rival..... Dès ce moment les Sarrasins +montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire +qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l'Europe. +Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent +à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se +contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils les recherchaient +même quelquefois. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils +donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient +des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu'ils tuèrent +fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une +idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie.»..... + +Vers l'an 960, les Sarrasins furent chassés du mont Saint-Bernard. +L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement....... +En 965, ils furent chassés du diocèse de Grenoble. Les évêques de +cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette +année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un +appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et, +comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les +plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des +terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services. +Après l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée du +Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné, +telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de +leur fortune à cette espèce de croisade...... Tous ces succès +annonçaient que les affaires des Sarrasins allaient en déclinant, et +ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous +les côtés d'en être tout à fait délivré. En 968, l'empereur Othon +annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique; +mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les +Sarrasins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se +décidassent à en faire eux-mêmes justice. + +Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération +universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des +nations et des rois. C'est saint Mayeul, abbé de Cluny, en Bourgogne. +Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on +songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour +satisfaire sa dévotion aux églises des saints et pour visiter +quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le +Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre +et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrasins étaient +établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du +Drac, en face du pont d'Orcières. A l'arrivée du saint au pied de la +chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui +depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le +passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse. +La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du +Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les +barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent +une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts, +essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; +celui-ci est même blessé à la main en voulant garantir la personne +d'un de ses compagnons. + +Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant +de pauvres pèlerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au +personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses +moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de +parents fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait +abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; +mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance des +terres et des biens considérables. Là-dessus, les Sarrasins, qui +voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du +reste des prisonniers à 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ +80,000 francs de notre monnaie actuelle. En même temps, le saint fut +invité à envoyer le moine qui l'accompagnait à Cluny, pour apporter +la somme convenue. Ils fixèrent un terme passé lequel tous les +prisonniers seraient mis à mort. + +Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces +mots: «Aux Seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux captif +et chargé de chaînes; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les +lacets de la mort m'ont saisi[50].» A la lecture de cette lettre, +toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui +se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses +ornements; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes +pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut +remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les +prisonniers furent mis en liberté...... La prise de saint Mayeul eut +lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de +toutes parts les chrétiens, grands et petits, se levèrent pour +demander vengeance d'un pareil attentat. + + [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5. + +Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, +un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait +signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de +l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, +en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui +voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire +non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse +occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous +leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les +exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à +Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le +reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les +Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs +tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé +par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans +le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps après, le chef des +Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à +la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui +en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers +et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister, +furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, +demandèrent le baptême....... + +Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi. +Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien +transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la +tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume +se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la +religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du +Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les +Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se +voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent +toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons +serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de +Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une +tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les +Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les +chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent +la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les +obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts, +sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans +la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou +faits prisonniers, le reste mit bas les armes. + + REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158. + + + + +ROLLON. + +912-931. + +L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix +du roi Charles le Simple. + + +Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En +peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes +d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en +servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé +châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus +qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux +peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre +longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un +autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au +roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis +pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie, +qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras +pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu +vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort +et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51]. +Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras +plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages +pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi? + + [51] Postérité. + + * * * * * + +Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le +conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le +traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde +et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de +l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la +paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint +l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser +le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva +le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent +assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie +devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais +Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura +abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna +à Bérenger et à Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge, +lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc +Robert avec lui, qui conduisit la dame. + + [52] Comtes de Bretagne. + + * * * * * + +Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son +parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa +femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut +la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient +accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem, +quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le +roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils +furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui +voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous +ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à +plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna +rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands +héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur +noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de +fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a +élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs +désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit +servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre +grandement. + + * * * * * + +Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie +il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en +attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni +blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper +quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou +guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le +complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre +le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y +aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par +le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler +beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les +yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il +faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et +dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la +terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin +d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de +l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être +volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses +harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les +lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers, +lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et +coutre. + +A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant +de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais +la femme avait les mains crochues[53]; elle eût pris un chaperon +rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle +faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva. +Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à +la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne +veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les +perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à +la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ +et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa +femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui +les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à +Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq +sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit, +dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq +sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra +sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité, +et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne +soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque +bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie. +Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés +les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de +l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps +cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout, +et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan. +Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne +vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière +d'être de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas +mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même +tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit +pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal +mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme +fut pendue et son mari pareillement. + + [53] Elle vous aurait volé votre chapeau sur la tête. + +Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et +à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle, +qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon +épousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était +de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il +pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son +héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend +la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il +donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans +difficulté les hommes[55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage +et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et +depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon +gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché +qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu. +Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de +peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne +lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En +bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses +péchés. Dans l'église Notre-Dame[56], du côté du midi, les clercs et +les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe +aussi qui raconte ses faits et comment il vécut. + + [54] Fille de Bérenger, comte de Bessin. + + [55] Vassaux. + + [56] La cathédrale de Rouen. + + ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de + Normandie_. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux. + + Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du + douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en + 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit + les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de + Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce + poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui + nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la + domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr. + Pluquet, 2 vol. in-8º, Rouen, 1827. + + + + +ÉLECTION DE HUGUES CAPET. + +987. + + +Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle +paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla +ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père, +que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon +neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant +la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né +avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une +dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume +d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le +courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus, +puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance, +pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir +été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre +père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de +mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les +autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. +Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser +qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui +aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à +vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs +paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière +convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être +autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous +toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme +éprouvé par tant de revers.» + +Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans +sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé +à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et +maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec +de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain +pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner +ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en +lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié +avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la +société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au +trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le +consentement des princes, et il le quitta. + +Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en +proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui +s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se +furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc, +leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde +sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher +qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne +restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi +dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que +chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu +lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût +induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons +éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe +la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas +que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver +au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette +question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on +ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue +non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités +de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. +Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre +que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt +semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous +conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement +énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et +de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le +puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses +vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après +celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui +et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et +considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des +autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la +république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si +vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que +l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc +ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes +pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant, +comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la +Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le +mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière +le nom de ténèbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable +par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous +trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos +intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père. +Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection? +Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?» + +Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement +unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le +métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les +Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les +Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des +décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès +et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité +par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété. +Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il +voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil +avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims, +alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire +associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne +pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra +aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure, +prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il +assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi, +et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la +Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares. +Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux +périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il +disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division +pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, +et par suite la nation entière tomber en captivité. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la + collection des documents publiés par la Société de l'histoire de + France.) + + Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle + comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer + avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la + France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un + homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus + remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit + autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la + bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une + très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il + a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France; + mais il y a ajouté une excellente traduction et de + très-précieuses notes et dissertations. + + + + +ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON. + +991. + + +Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des +siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina +diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour +livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec +celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même +de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant +d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation, +au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai, +Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du +vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien +réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous +avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez +consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez +offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de +Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre, +méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce +vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux. +Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il +n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de +crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron +répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle +contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez +ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai +fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore +devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit +approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à +aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui +nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul, +pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha +dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son +stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des +siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque +l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la +porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens, +complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et +Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se +réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux, +ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne +trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal. +Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et +m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre +tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais +vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque, +je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier! +Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc +rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du +souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les +soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y +retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux +prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des +serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris +des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent +le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville. +Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine +même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis, +lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville, +afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On +les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en +faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son +père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement +des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville +naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme +et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis; +il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir; +qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des +députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin +qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de +monde. + + RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.) + + + + +RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE. + +997. + + +Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans +le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les +paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés +par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par +cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et +plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils +n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils +ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque +jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an +dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours +leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de +plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens, +qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils +sont cités en justice; il y a tant de prévôts[57] et de bedeaux[58], +et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix +une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se +défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force +on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils +ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils +ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs +sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore +on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du +mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes +comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le +corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut +que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos +biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils +nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou +quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles, +si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se +défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et +grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et +hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec +le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous +défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et +prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans +les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les +bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et +par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et +ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se +défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et +des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments +recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée, +soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par +ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les +vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[60], à +lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de +Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le +comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses. +Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez +jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos +chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en +plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien +épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les +vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62]. +Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il +les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les +dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings +couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils +s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres +furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient +hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne +fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne +firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient +organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et +maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur +bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on +put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès +qu'ils purent. + + [57] Chargés par le seigneur de recouvrer les droits. + + [58] Agents inférieurs chargés de la police. + + [59] Valets, serviteurs. + + [60] Droits et abus seigneuriaux. + + [61] Raoul comte d'Evreux. + + [62] «Les paysans des divers comtés de la Normandie s'entendirent + pour former des conventicules, dans lesquels ils décidèrent + qu'ils vivraient à leur guise et qu'ils se gouverneraient selon + leurs propres lois, soit dans les forêts, soit auprès des eaux, + et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces + décisions, chacune des assemblées de ce peuple en fureur nomma + deux députés chargés de se rendre à une assemblée générale tenue + au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Dès que le duc + fut informé de ces événements, il envoya aussi le comte Raoul et + un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la férocité des + paysans et de dissoudre leur assemblée. Raoul accomplit sa + mission, s'empara de tous les députés et de quelques autres + hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya + ainsi mutilés chez eux, afin que la vue de ce qui leur était + arrivé détournât les autres de pareilles entreprises. Ayant vu + cela, les paysans renoncèrent à leurs assemblées et retournèrent + à leurs charrues.» (_Guillaume de Jumiéges._) + + ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + + + +GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES. + +1027-1029. + + +La famine commença à désoler la terre, et le genre humain fut menacé +d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on +ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la +moisson, surtout à cause des eaux qui inondaient les champs. Il +semblait que les éléments bouleversés se faisaient la guerre, et +cependant ils ne faisaient qu'obéir à la vengeance de Dieu, qui +punissait la méchanceté des hommes. Toute la terre fut inondée par +des pluies continuelles, à ce point que pendant trois ans on ne +trouva pas un sillon bon à ensemencer. Au moment de la moisson, les +mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de +grains, dans les terres où il avait le mieux réussi, ne produisait que +le sixième de cette mesure. Ce fléau vengeur commença d'abord en +Orient, ravagea la Grèce, puis l'Italie, se répandit dans les Gaules, +puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent également les +atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres, +tous avaient la bouche affamée et la pâleur sur le front. Car la +violence des grands avait enfin cédé à la disette générale. Quiconque +avait à vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix +le plus excessif et était toujours sûr de le recevoir sans difficulté. +Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or; +quelquefois le sixième de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on +eut mangé les bêtes et les oiseaux et que cette ressource fut épuisée, +la faim continua à se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut +dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien +encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les +bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car +Dieu seul est le refuge contre la colère de Dieu. Hélas, le +croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparaître ces exemples de +férocité, si rares dans l'histoire, et les hommes mangèrent la chair +des hommes. Le voyageur, attaqué sur la route, tombait sous les coups +des assaillants qui déchiraient ses membres, les rôtissaient et les +dévoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, +recevaient l'hospitalité, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour +les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, +et les attiraient à l'écart pour les dévorer. En beaucoup d'endroits +on déterra les cadavres pour servir à ces tristes repas. Enfin ce +délire, cette rage, alla au point que la bête était plus en sûreté que +l'homme, car il semblait que ce fût une coutume désormais établie de +manger de la chair humaine. Un scélérat osa même en étaler au marché +de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut +arrêté et ne nia point; on le garrotta et on le brûla. Un autre alla +pendant la nuit voler cette même chair qu'on avait enterrée; il la +mangea et fut brûlé de même. + + [63] De 987 à 1066, il y eut quarante et un ans de famine et + d'épidémies. + + [64] Sur la Saône, près de Mâcon. + +Il y a, près de Mâcon dans la forêt de Châtenay, une église isolée, +consacrée à saint Jean. Un misérable avait bâti près de là une +chaumière où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient +l'hospitalité. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa; +mais en regardant dans les coins de la chaumière il vit des têtes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Troublé et pâle, il veut sortir, +quoique son hôte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la +crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient à se +sauver avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Il fait +connaître au comte Othon et à tous les autres habitants cette horrible +découverte. Aussitôt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer +du fait; ils s'y rendent en toute hâte et trouvent cette bête féroce +dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés +et dévorés. Conduit à la ville, il fut jeté au feu. Nous avons assisté +nous-même à son supplice. + +On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas +qu'on ait jamais pensé ailleurs. Bien des gens mélangeaient avec ce +qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable à +l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle. +C'était le seul espoir qu'ils eussent d'échapper à la mort, et le +succès ne répondait pas à leurs vœux. Les visages étaient pâles et +décharnés, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et +imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de +morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, alléchés +depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencèrent à s'attaquer +aux hommes. Comme on ne pouvait donner à chaque mort une fosse +particulière, à cause de leur grand nombre, alors les gens craignant +Dieu se mirent à ouvrir des fosses, appelées communément charniers, où +l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse +était assez grande. Ils gisaient là, confondus et mêlés, demi-nus, +souvent même sans aucun linceul. Les carrefours, les fossés dans les +champs, servaient aussi de cimetières. + +D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines +provinces étaient moins rigoureusement traitées, quittaient leur pays, +mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine sévit pendant +trois ans, en punition des péchés des hommes. On sacrifia aux besoins +des pauvres les ornements des églises et les trésors qui étaient +destinés à cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'était pas +encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trésors des églises +furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand +ces malheureux, épuisés par la faim, trouvaient de quoi manger, ils +enflaient aussitôt et mouraient. + + RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.) + + Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises, + mourut probablement dans le monastère de Cluny; il dédia au + célèbre abbé de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il paraît avoir + composée en 1047. + + + + +CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS. + +1066. + + +I. _Édouard roi d'Angleterre désire léguer son royaume à son parent +Guillaume duc de Normandie._ + +Le roi Édouard avait bien vécu, et son règne fut long; mais, et cela +l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui après +lui pût avoir son royaume et le conserver. Il pensa à part lui, quand +il mourrait qui de son royaume hériterait. Il pensa et dit souvent +qu'au duc Guillaume, son parent, qui était le meilleur de sa famille, +il voudrait donner son héritage. Robert son père l'avait nourri[65] et +Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reçu, il le doit à +cette famille. Quelque beau semblant qu'il fît aux autres, il n'aime +nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parenté, avec laquelle il +a été élevé, et à cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire +héritier de son royaume. Il y avait en sa terre un sénéchal qui +s'appelait Harold; c'était un noble vassal; pour sa valeur et sa +bonté, il avait dans le royaume grande puissance; c'était l'homme le +plus fort du pays. Il était puissant par ses vassaux et par ses amis; +il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un sénéchal. Par +son père il était Anglais, et par sa mère, Danois. Githa, sa mère +était Danoise; elle était très-noble dame; sa sœur fut la mère du roi +Kanut; la mère de Harold était la femme de Godwin, et sa fille Édith +fut reine. Harold était le favori de son roi qui avait sa sœur pour +femme. + + [65] Édouard le Confesseur était fils du roi Ethelred, pendant le + règne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013. + Chassé d'Angleterre, Édouard s'était réfugié en Normandie et y + avait vécu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut détruite. + + +II. _Harold va en Normandie._ + +Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer +les otages[66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi +Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le +conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc +Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car +Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y +envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre +livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume, +son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après +sa mort. + + [66] Godwin, puissant seigneur et redouté du roi Edouard, avait + été obligé, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en + otages à Edouard, et celui-ci les avait confiés à Guillaume. + +Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre +écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût +faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après. +Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose +qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit +préparer deux nefs, et à Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous +dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent +tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il +lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se +cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait +souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au +comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera +beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres +seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui +livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a +assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui +montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda +au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait +d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait +venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin. +Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il +le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire +tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à +Beaurain[68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume. + + [67] Bosham, village près de Chichester; c'était alors un port + très-fréquenté. + + [68] Ville sur la Canche. + +Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il +promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta, +que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le +duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir. +Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand +honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux +et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les +Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui +a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et, +s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y +engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour +recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on +a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit +demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en +remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin +que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on +ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il +put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu +nommer œil de bœuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main +trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui +affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera +l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force +et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment +Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu +lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le +reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le +mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait +tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré. +Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra. + + [69] Petite boîte en forme d'œil de bœuf. + +Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume; +et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il +l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa +la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre. + + +III. _Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur._ + +Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le +roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son +royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et +Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont +il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli. +Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la +chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un +Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire, +dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre; +de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous. +Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une +autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un +autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper +à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste +après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme +êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[71], et vous n'avez pas +eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous +remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par +descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si +vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir +jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi +nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez +votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous. +Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un +roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut +peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les +meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous +sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous +vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder +Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi +de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez +mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais +crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire. +«Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la +paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les +Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné +mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai +donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout, +quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que +votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais +bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons +qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever, +rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en +dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni +autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon +cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre, +je l'octroie.» + + [70] Douleur. + + [71] Longtemps. + + [72] Il montre les assistants. + + ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.) + + +IV. _Expédition de Guillaume en Angleterre._ + +Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que +l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris +sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le +jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple +était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du +trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], privé du +saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre +illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger +son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui +objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des +forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont +on le dépouillait. + + [73] L'archevêque de Cantorbéry. + +Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour +construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de +tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands +déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous +ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie +pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent +grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et +par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit +à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut +retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes +les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus +petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les +champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés; +les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par +l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme +faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et +voyait sans peur toutes ces bandes armées. + +Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape +Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église +catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc +demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition +qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de +Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance.... + +Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée +par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle +avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de +Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages, +ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré +fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès, +il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses +prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la +prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient +péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au +secours de la misère des autres en augmentant les distributions de +vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui +avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le +ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de +l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son +armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps +attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le +ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre +avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage +dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un +soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux, +compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à +partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus +empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le +moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un +port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que +quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la +nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de +son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ... +Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le +navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire, +eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant +par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du +soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait +venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre +chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour +empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la +tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son +palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura +que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de +Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant +regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et +la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que +les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres, +semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se +changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la +bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans +rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey. + + GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conquérant_. (Traduit + par L. Dussieux.) + + Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et + l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un + des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie + de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la + collection Guizot. + + +V. _Bataille d'Hastings._ + +Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé +toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils +marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de +leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, +serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable. +Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les +Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint +ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses +frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal +pour tous, personne ne pût penser à fuir. + +Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se +confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en +recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme +le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le +premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers +venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage +serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme +la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur +empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en +riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.» +Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des +guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se +battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée +s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher +pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les +Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient +aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font +volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour. +Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les +Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline, +ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se +fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un +grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, +est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le +fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La +victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que +l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non +content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier; +il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait +impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant +à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au +premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans +cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents +serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui +veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se +ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold, +percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa +mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un +Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour +lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de +chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, +les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement +vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea +le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas +une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de +faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de +rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère +d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans +rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre +fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur +ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des +chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de +l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une +grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au +commencement de cette année-là. + + [74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide! + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.) + + La célèbre chronique appelée _Historia Major Anglorum_, est + l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. + Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en + 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit + et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de + 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres + ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente + traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8º, précédées + d'une introduction de M. le duc de Luynes. + + +VI. _Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre._ + +L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres +au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations +de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité +de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être +consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas +légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent +hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se +vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu +des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux, +leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie +avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent +renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint +promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands, +ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le +territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les +possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci +devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles +du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les +autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie +farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des +Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant +la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs, +un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit +entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront +transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. +De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après +en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux +qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du +roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à +cause de Marguerite, sœur d'Edgar[75], qu'il avait épousée. Il +s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie +les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume +rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se +dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades, +lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans +les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le +bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que +sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune +subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de +Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les +villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui, +passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin; +mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement +les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes, +et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le +peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors +Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta +l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques, +les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette +fuite. + + [75] Edgar était neveu d'Édouard et légitime héritier du trône + d'Angleterre. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.) + + +VII. _Violences des Normands en Angleterre._ + +Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache +de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu, +Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres +seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les +étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait +cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours +dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des +seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres +sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en +présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui +grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des +recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se +composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses +chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir +toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres +du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses +rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus +prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que +la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus +nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les +femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction, +et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies, +aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De +misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle +puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils +pouvaient vouloir. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV. + + Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à + l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire + commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a + été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot. + + +VIII. _Même sujet._ + +L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la +nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait +eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût +de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés +sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre +humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts +injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes +s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence +s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les +premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un +cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait +personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait +les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un +caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient +des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de +donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que +trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt +pour servir d'asile aux bêtes fauves[76]. + + [76] Guillaume créa une immense garenne entre Salisbury et la + mer. Le mot _garenne_, dérivé du germain _waren_, défense, avait + la même signification que _forêt_ (de _foresta_, _forestella_); + au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On désignait + sous ces noms divers: garenne, défens, forêt, rivières en garenne + ou défensables, les lieux où le seigneur s'était réservé le droit + de chasse ou de pêche, aussi bien sur ses terres que sur celles + de ses sujets. D'immenses régions furent réservées à la chasse et + à la pêche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des + seigneurs; ces régions étaient peuplées d'animaux sauvages, avec + défense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientôt + toute culture disparaissait, le sol devenait stérile, se couvrait + de bois et de broussailles, bref devenait forêt ou garenne. Les + grands espaces peuplés de loups, ours, buffles, cerfs, et + destinés aux chasses royales étaient des forêts; les petits + espaces peuplés de chevreuils, lièvres, lapins, et plus faciles à + établir sur les terres seigneuriales, étaient les garennes. Pour + l'établissement des unes ou des autres, on chassait des + populations entières de leurs terres. Saint Louis et ses + successeurs défendirent par leurs ordonnances l'établissement de + garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIÈRE, _des Eaux courantes et + des Institutions seigneuriales_.) + + MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M. + Huillard-Bréholles, t. I, p. 46. + + + + +PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU. + +1092. + + +Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de +France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la +traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se +voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa +noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français, +un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne +voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela, +elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre +un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme +coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en +France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse +femme[78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il +épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques, +comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable +union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste +service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque +temps. + + [77] Femme du comte Foulques le Réchin. Ce surnom signifie d'une + humeur difficile. Foulques avait épousé, avant Bertrade, deux + femmes dont il se sépara sous prétexte de parenté. + + [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons. + +Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration +impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques, +préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de +cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord. +Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre +jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de +l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi +furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et +de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment, +et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même +table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre +avec grâce et à leur satisfaction. + +Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il +tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime +et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère. +Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats +qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés +de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus. +Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de +Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra +aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le +clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs +de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré +qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse. +Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à +cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la +messe en particulier ainsi qu'à ses gens. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8. + + + + +POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE. + +1095. + + +Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été +ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de +Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre +ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné +par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus +nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi +bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin +tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la +volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut +dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il +devint le chef des pèlerins. + +Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y +faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur +des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de +tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés. +Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment +il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies; +pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles; +pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de +scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et +vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche +répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles +notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus +grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il +faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les +supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce +à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père +vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont +faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous +font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux +saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour +heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux +comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et +quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître +tout cela.» + +Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et +s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe +J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature: +«Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme +signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte +croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les +humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite +les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints +offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.» + +La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre +se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla +raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui +donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du +sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui +rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays +pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte, +débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[79] +la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les +insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les +pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne +volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu. + + [79] Au Pape. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier. + + Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la + première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais + recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son + histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la + première croisade. Son histoire s'arrête en 1120. + + + + +CONCILE DE CLERMONT. + +1095. + + +Aussitôt que le pape Urbain fut arrivé sur le sol de notre pays, les +habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec +joie et se portèrent en foule à sa rencontre, car personne ne se +souvenait d'avoir entendu dire que le Pape fût jamais venu visiter ces +contrées. L'année 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape +convoqua un concile, en fixant le lieu de sa réunion dans la ville des +Arvernes, qui a changé de nom et qui s'appelle maintenant Clermont, +illustrée par Sidoine, le plus éloquent des évêques. Ce concile fut +d'autant plus populaire que chacun était désireux de contempler le +visage et d'écouter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on +n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indépendamment des évêques et +des abbés qui siégèrent sur les bancs les plus élevés, au nombre de +quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptèrent, +tous les hommes lettrés de la France entière et des comtés qui en font +partie arrivèrent à Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent +présider l'assemblée avec une gravité calme, une politesse mesurée, +et, pour parler comme Sidoine, répondre avec une éloquence persuasive +à toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme très-illustre +écouta avec une grande bonté, qui fut bien remarquée, les +interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs +procès, et il eut toujours soin de traiter tout le monde également et +de ne faire d'autres distinctions que celles exigées par la loi de +Dieu. + +Le roi Philippe (Ier) était alors dans la trente-septième année de son +règne; il avait répudié Berthe, sa femme légitime, pour épouser +Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hésita pas à excommunier +le roi des Français, repoussa les sollicitations des grands aussi bien +que les plus riches présents, et ne se laissa point intimider par la +considération qu'il se trouvait en ce moment dans l'intérieur du +royaume. Comme il l'avait résolu avant de venir en France, et parce +que c'était le principal but de son voyage, le Pape fit à tous ceux +qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit +connaître ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne +conserva le souvenir complet. Son éloquence était aidée par sa science +littéraire, et il parlait en latin[81] avec la facilité d'un avocat +qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son +discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, à +tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre sainte, et la confirma +en vertu de son autorité apostolique. Il établit ensuite un signe qui +devait faire connaître ceux qui auraient pris cette bonne résolution, +et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de +chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu +du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur +leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'étoffe coupé en forme de +croix. Le Pape décida en outre que, si après avoir pris cette marque +distinctive, ou après avoir fait son vœu publiquement, quelqu'un +renonçait à cette bonne intention en cédant à de coupables regrets ou +aux prières de ses parents, il serait excommunié pour toujours, à +moins que, se repentant, il n'accomplît le vœu qu'il aurait +honteusement refusé d'accomplir. En même temps le Pape menaça de +l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez +impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux +qui feraient partie de l'expédition. Enfin le Pape confia le soin de +diriger l'entreprise à un homme digne des plus grands éloges, l'évèque +du Puy (Adhémar de Monteil). + + [80] Après avoir terminé les affaires ecclésiastiques, le Pape + alla sur une grande place, car aucun édifice n'aurait pu contenir + tous ceux qui venaient l'écouter. (_Robert le moine._) + + [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son + discours en latin. + + [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapporté + d'une manière différente par chaque auteur du temps. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II. + + Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le + diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une + histoire de la première croisade sous le titre de: _Gesta Dei per + Francos_, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux. + + + + +LA TRÊVE DE DIEU. + +1096. + + L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses + suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de + Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant. + + +Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement +observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la +seconde férie[83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte, +et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du +soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les +semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil, +jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même +pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et +pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que +nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, +ni prendre bétail ou butin. + + [83] _Férie_, de _feria_, fête; _jours fériés_, jours de fête, + jours sacrés. Autrefois toute la semaine de Pâques était fêtée + par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces + jours _féries_. Le Dimanche était la première férie; le lundi la + seconde, etc. On s'accoutuma à appeler les jours des autres + semaines 1re, 2e, 3e férie, etc. + +Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances, +les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins +et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de +labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui +leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs +charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient +d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne +vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun +dommage. + +Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et +au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en +entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment. +«Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la +trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon +évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la +jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de +marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai +pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre +eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon +ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!» + +Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée +contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui +enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient +avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la +communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les +faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans +les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les +seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité +apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun +service chrétien dans les domaines de ces seigneurs. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9. + + + + +PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS. + + +Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans +le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un +grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait +connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins +et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi +l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux +de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt +enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la +convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à +vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de +la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette +époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de +blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres +gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain +étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le +remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère +qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se +réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur +cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps, +ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains... +Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine; +mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir +de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre +reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient +en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce +voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on +vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir +d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les +marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et +chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il +pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur, +afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit +alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon +marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il +fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix +tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce +qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le +donnaient maintenant pour quelques écus. + +Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui +n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient +d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et +disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien +plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même +idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient +avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes +se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les +vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient +pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie +au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez +avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient +si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les +plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à +cause de leurs bonnes intentions. + +On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des +pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des +chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs +enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils +apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était +Jérusalem...... + +Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour +préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres +suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à +un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord +été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les +bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de +présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges, +que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs. +Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait +donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous +ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans +tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle +admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour +les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine +qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les +pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de +poisson et buvait du vin. + + GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II. + + + + +DÉPART DES CROISÉS. + + +Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, +lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses +biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui +répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner, +sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que +les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient +rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du +retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et +la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci +craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de +sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son +ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui, +semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son +cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa +femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait +une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient, +et la joie pour ceux qui partaient. + + FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_. + + Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi + de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en + 1127. Il assista à la première croisade. + + + + +CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE +DE POITIERS[84]. + + +J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause +ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin. + + [84] Né en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus + ancien troubadour dont les œuvres nous soient parvenues. + +Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en +grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront. + +Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je +laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin. + +Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent +assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau +ne manqueront pas de lui nuire. + +S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les +Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous. + +Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais +outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon. + +Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce +qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu +promet la rémission des péchés. + +Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés; +j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je +lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin. + +Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais +la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son +tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités. + +O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès +de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai +toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit +quand j'en étais éloigné. + +J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le +sembellin[85]. + + [85] Habillement des barons. + + + + +MASSACRE DES JUIFS. + + +La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec +leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de +France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par +l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins +arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de +toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de +Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes +se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se +livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le +voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres. + +Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur +esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les +juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent, +surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur +expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre +commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y +demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit +leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le +butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent +pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les +rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce +qu'ils emportaient. + + [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre + le Rhin et la Meuse. + +Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route, +selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable +de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse +troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs +de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le +même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque +Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa +protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville. +L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder; +il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le +comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le +plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller +attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu +élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à +coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se +défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et +les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à +leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour +massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce +qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants, +aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens. + +Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le +baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir +chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de +femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se +dirigeant vers la Hongrie. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I. + + + + +PRISE DE JÉRUSALEM. + +1099. + + +Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant +de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait. +Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville +au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes +et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à +notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre; +notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais +ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin +que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande +ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de +ce récit le prouvera clairement. + +Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de +Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par +les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se +découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se +venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la +victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs +leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les +flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur +les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux +que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds +de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le +lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois +pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu +tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint +augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins +craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la +nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur +permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles; +les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les +machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de +part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de +dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands +efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins +d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les +Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou +dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans +résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par +l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait +que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste +toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en +désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir; +quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui +étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de +la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela +les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir +quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur, +courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns +lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui +recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés +devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas +et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les +siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie +antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont +ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et +Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une +prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et +les Sarrasins ne purent les empêcher. + +Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que +Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient +encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire +n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres +des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable +spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour +eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés +de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues +souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les +places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et +de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des +cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le +temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de +leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne +voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et +dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang +jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste +et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le +sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La +ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se +réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du +comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89]. + + [87] La mosquée d'Omar. + + [88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains + et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et + portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de + sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les + membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le + moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.) + + [89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés + qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les + malheureux qu'il avait sauvés. + +Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion +les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins +de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu +vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce +jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette +entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à +des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais +célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos +fatigues en joie et en transports d'allégresse. + + RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_. + + Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la + croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant + l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut + probablement en terre sainte vers 1099. + + + + +MÊME SUJET. + + +Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure +de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres +sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre +encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux, +frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille. +Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert, +s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer +devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils +étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en +sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent +les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore +sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se +hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir +au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins, +transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs +échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville. + +Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se +répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la +plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et +solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la +lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux +portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents +chevaliers envoyés par le roi de Babylone[90] avaient longtemps +parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à +l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent +au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si +vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la +tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les +chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent +contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et +fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des +chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que +les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui +les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes +furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et +des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins +pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec +sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de +Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les +premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient +dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il +forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y +trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en +vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en +tuèrent cependant une assez grande quantité. + + [90] D'Égypte. + +En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande +et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une +toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins +s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les +uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur +l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent +du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent +ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se +sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées +dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants, +enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris +par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre +les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les +Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni +le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le +premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout +ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits; +bientôt la ville tout entière fut à eux. + +Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient +carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais +et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait +vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures. +Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité +d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de +l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que +les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux +Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à +Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce +trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses +richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau +d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine +suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice, +allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient +les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le +peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le +duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se +couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses +compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville, +les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par +la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre +de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à +Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs. +.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur, +plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans +son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du +carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et +notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire, +les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil. + +Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de +Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et +laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il +assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il +s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et +garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du +sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au +massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon, +supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et +se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à +quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède +élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce +gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon, +entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était +plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et +sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui +risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne +fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui +dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et +malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est +arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la +perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne +faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans +la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une +forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous +serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard +tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou +qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et +leurs complots ne nous attirent quelques malheurs. + +On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs +de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens +s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui +avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de +prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les +rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après +avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de +la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées +ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même +les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la +vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les +pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras +pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les +épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant +la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes +par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était +inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens; +leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils +tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre +sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent +couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et +d'enfants[91]. + + [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croisés firent + brûler cette masse de cadavres, dont l'aspect était horrible et + l'odeur insupportable, et qu'ils purgèrent ainsi Jérusalem par le + feu. + + ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI. + + + + +LOUIS LE GROS. + +1101. + + +Louis, ce jeune héros, gai, gagnant tous les cœurs par une bonté que +quelques-uns prenaient pour simplicité, était à peine arrivé à +l'adolescence, qu'il était déjà pour le royaume de son père un +défenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des +églises, et, ce qu'on avait négligé longtemps, il protégeait la +sécurité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres. + +Vers cette époque, il s'éleva entre le vénérable Adam, abbé de +Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions +qui s'envenimèrent et arrivèrent à un tel degré d'irritation que, +l'esprit de révolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage, +les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre +et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en +fut indigné, et contraignit Bouchard à comparaître au château de +Poissy devant le roi son père, pour s'en remettre à son jugement. +Bouchard ayant été condamné ne voulut pas se soumettre à la +condamnation prononcée contre lui, et se retira en liberté; mais il +eut bientôt à subir tous les maux que la majesté royale a droit +d'infliger à des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince +l'attaqua aussitôt lui et ses adhérents, Mathieu, comte de Beaumont, +et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, hommes violents et +belliqueux qu'il avait gagnés à sa cause. Louis dévasta les terres de +Bouchard, détruisant les maisons et les petits forts, à l'exception du +château, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les +rebelles persistaient à vouloir se défendre dans le château, il en fit +le siége avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte +de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard à se soumettre, le courba +sous le joug de sa volonté, et termina tout à son avantage la querelle +qui avait causé ces troubles. + +Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, parce qu'il +avait pris part à cette guerre et pour d'autres raisons, surtout à +cause des dommages qu'il avait fait éprouver à l'église de Beauvais. +Drogon avait quitté son château, sans toutefois s'en éloigner +beaucoup, afin de pouvoir s'y réfugier promptement en cas de besoin. +Il marcha avec des archers et des arbalétriers à la rencontre du +prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si complétement +qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son +château sans être suivi de près. Louis se jeta vers la porte au milieu +des gens de Drogon, reçut et donna mille coups de l'épée qu'il maniait +habilement, entra dans le château, s'y maintint malgré les efforts de +l'ennemi, et ne s'en retira qu'après l'avoir entièrement brûlé avec +les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le héros était +animé d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas à se garantir de +l'incendie, qui fit courir un grand danger à son armée et à sa +personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux. + + Suger, abbé de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII, + naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la + vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore + composé un traité sur son administration du monastère de + Saint-Denis, une histoire de Louis VII, restée inachevée; on a + aussi de lui un certain nombre de lettres. + + + + +BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE. + +1119. + + Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de + Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son + héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi + d'Angleterre. + + +Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves +chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à +Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi +de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une +belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses +soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide +des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers +en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers +qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs +casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en +prévinrent aussitôt le roi. + +Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée; +il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il +ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne +savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la +hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant +entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les +événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas +favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit +en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe.... + +Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre +une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[92]. +Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et +plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux +fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri +d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs +accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions, +aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de +l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur +prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave +chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et +d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi, +qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa +personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna +de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice, +et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume +Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la +dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu +comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de +l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard +de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi +lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient +joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se +rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre +bravement contre les Normands. + + [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours. + +Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les +premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus, +vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, +combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée, +composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le +commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume +Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été +tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les +autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à +reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri, +éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent +prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui +avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à +leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat, +ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que +nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont +pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. +Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver +un malheur irréparable. + +Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de +Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent +de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux +Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil +se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume +Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut +le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui +au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup +d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils +de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et, +tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le +tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup +de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver. +C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de +frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et +qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui +chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance. + +Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de +neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de +tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils +s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à +cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à +prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers +chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se +contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur +accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des +fidèles. + +Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres +furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à +Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des +Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la +violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au +milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des +combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit +tomber les plus nobles barons. + +Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et +rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le +pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux +Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus +grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé +par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le +roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le +trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier. +Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la +garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa +bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas +avoir su quel était celui qu'il avait sauvé. + +Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au +soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la +victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son +cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait +à un roi. + + ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII. + + + + +LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSINÉ. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS. + +1127-1128. + + +Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur +Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour +ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût +nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a +fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte +Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la sœur de la grand'mère +du roi Louis[94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave +comte Baudouin[95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec +fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu, +libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants +par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile, +voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et +chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait. +Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le +faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges +et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots +contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à +l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre +de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre +avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime +détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui +priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans +bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte, +qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il +s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe +l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de +son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du +sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et +déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente; +ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis, +ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté, +ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons +du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le +château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés. +Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été +ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils +priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je +te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent +dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne +l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa +mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le +venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de +voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du +comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y +préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays. + + [93] Canut IV. + + [94] Adèle, fille de Robert le Frison. + + [95] Le comte Charles le Bon était neveu du comte Baudouin. + +En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient +pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des +obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et +dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais +à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son +amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à +punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la +guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut, +entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de +courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les +exécrables auteurs du meurtre. + +Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de +Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les +droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la +crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle +d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui +s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les +assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des +vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que +déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se +servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des +maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent +l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les +sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs +chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix, +d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le +plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses +compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à +cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de +ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un +supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la +voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent +arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après +sa mort on le jeta dans un égout. + +Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de +s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il +revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je +donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible; +on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien, +l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui +fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa +honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les +autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints +de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns +après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se +brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et +s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité +de moine, et on le pendit. + +Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres, +château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce +perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de +Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais +pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents +hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre +partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château +par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi +enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna +justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à +devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en +quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse +effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi +revint en France, victorieux par l'aide de Dieu. + + SUGER, _Vie de Louis le Gros_. + + + + +SUGER. + + +En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans +le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que +les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du +monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux +conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a +pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation +et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se +levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois +qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur +des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils +remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde +d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots +de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des +orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles +du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux. +Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui +n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était +juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de +l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas +séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la +rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration +pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la +prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les +périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne +semblait pouvoir le supporter? + +Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de +sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas +que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui +d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est +l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle. + +Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une +affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu. +Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses +domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens, +d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier +à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que +sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa +jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques +et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il +n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans +les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une +prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique, +et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout +spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance +des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse +précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté +de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes +profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu +qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse +d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne +pouvait plus lui échapper. + +Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y +eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le +mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une +telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que +quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait +d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque +roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les +actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage +l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de +ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage. +Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement +tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans +l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et +sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de +qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment +où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le +royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses +limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de +splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France +ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit +aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché +d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces. + + [96] Par le divorce de Louis VII, le duché d'Aquitaine resta + entre les mains d'Eléonore, duchesse d'Aquitaine. + + GUILLAUME, _Vie de Suger_. + + Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le + confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger, + Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy, + une biographie très-curieuse du grand abbé. + + + + +LA COMMUNE DE LAON. + +1112. + + +La ville de Laon depuis longtemps était accablée d'un si grand +malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun maître, et que +chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république +de meurtres et de brigandages. Les choses en étaient venues à ce point +que si le roi venait à Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit +d'exiger le respect dû à sa dignité, lui-même était aussitôt vexé dans +ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses +chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait violemment après avoir accablé +ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs +eux-mêmes avec mépris; on n'épargnait ni leurs personnes, ni leurs +biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne +pouvait entrer dans la ville ou même en approcher, sans être, à moins +d'un sauf-conduit bien en règle, jeté en prison et obligé de payer +rançon, ou bien cité en jugement sans raison. + +Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se +fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne +reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur +campagne, et venaient à Laon pour acheter au marché; les gens de la +ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles +ou dans des écuelles des échantillons de légumes, de grains ou de +toute autre denrée, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les +offraient à celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Après que +l'acheteur s'était engagé à payer le prix convenu, le vendeur lui +disait: «Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre +allait, et quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre où était la +marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à +l'acheteur: «Mets la tête et les bras dans le coffre, et tu verras que +toute cette marchandise est bien semblable à l'échantillon que je t'ai +montré sur la place.» Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du +coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête et les épaules +dans le coffre, l'honnête vendeur, qui était derrière, soulevait +l'imprudent paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, et, +laissant tomber le couvercle aussitôt, le tenait dans cette prison +jusqu'à ce qu'il ait payé sa rançon. Ces actes et bien d'autres du +même genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens +volaient et faisaient le brigandage publiquement et à main armée; il +n'y avait de sécurité pour quiconque se trouvait dans les rues pendant +la nuit; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé. + +Le clergé et les grands voyant ce qui se passait et tâchant par tous +les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent +offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la +permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce +nom exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de +payer un certain cens devaient une seule fois dans l'année payer à +leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils +commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se +racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils +étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a +coutume d'imposer aux serfs. + +Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une +foule de vexations, et donnèrent de grandes sommes d'argent à ces +avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait +toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils +promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les +conventions que l'on venait de faire. Après que le clergé, les grands +et le peuple se furent ainsi associés pour la protection commune, +l'évêque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup +d'argent; furieux contre ceux qui avaient établi un tel changement +dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer; +mais on lui offrit bientôt de fortes sommes d'or et d'argent; ses +discours emportés se calmèrent, il jura de respecter les droits de la +commune qui avait été établie sur le modèle de celles de Noyon et de +Saint-Quentin. Des dons considérables faits par les gens du peuple +engagèrent aussi le roi à confirmer et à jurer la commune par serment. + + [97] Ce Gaudry venait d'être nommé évêque, à la sollicitation du + roi d'Angleterre; il n'était pas dans les ordres, et avait + jusqu'alors mené la vie de soldat. + +Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'élevèrent lorsque, +après avoir reçu les présents du peuple et fait tant de serments, ces +mêmes hommes s'efforcèrent de renverser ce qu'ils avaient juré de +maintenir et essayèrent de réduire à leur condition primitive les +serfs émancipés et affranchis de toutes les violences du joug. Les +grands et l'évêque étaient pleins d'envie contre les bourgeois; si un +homme du peuple était cité en jugement, non par la volonté de Dieu, +mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamné, on lui +ravissait tout son avoir jusqu'à la ruine complète. + +Les hommes chargés de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant +de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prévarications, +altérèrent les monnaies à tel point, qu'une foule de personnes furent +réduites à la dernière misère. Ils fabriquèrent en effet avec du +cuivre le plus vil des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient +paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple, +ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de +précieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur +évêque, des présents le décidaient à supporter patiemment de tels +excès; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien +plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L'évêque se trouva +enfin dans l'impuissance bien méritée de conserver ou de réformer sa +monnaie, dont il avait si méchamment favorisé l'altération; alors il +ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très-corrompue, +auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage à +obtenir que les bourgeois conservassent ces espèces, il ordonna enfin +que l'on frapperait de nouvelles pièces, sur lesquelles on +représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on +se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car +elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois +que l'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par +lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de +l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de +traîner devant la justice les gens du peuple accusés d'avoir mal parlé +des actes de l'évêque; cette opposition servait de prétexte pour +augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal +agent de cette affaire était un moine, complétement déshonoré, nommé +Thierry et venu de Tournay, où il était né. Il avait apporté de +Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise +monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de +présents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans +le pays mensonge, parjure et pauvreté, et en chassa vérité, justice et +richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus +de ravages dans cette province, et cela dans le temps même où Rome +aimait le plus à se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon. + +L'évêque recommença bientôt contre un autre Gérard ce qu'il avait fait +en secret contre Gérard de Crécy[98], et donna alors une preuve +publique de sa cruauté. Ce Gérard était maire ou dixainier, je ne sais +pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant à l'évêque; +l'évêque le haïssait plus que tout autre[99]; il parvint à s'emparer +de lui, le jeta dans une prison du palais épiscopal, et pendant la +nuit il lui fit arracher les yeux par un nègre de sa domesticité. Ce +crime le couvrit de honte et fit renaître les bruits sur l'assassinat +du premier Gérard. Et cependant tout le monde, clergé et peuple, +savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe, +ordonnent aux évêques, comme aux prêtres, de s'abstenir de donner la +mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la +perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais +si le saint-siége en eut connaissance, mais ce qui est sûr, c'est que +le pape suspendit l'évêque de ses fonctions, et je crois que ce fut +pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité +jusqu'à faire la dédicace d'une église, puis il partit pour Rome, +apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion, +et revint ayant recouvré tout son pouvoir sur nous. + + [98] Gérard, seigneur de Crécy, que l'évêque avait fait + assassiner. + + [99] Parce qu'il était favorable à un ennemi de l'évêque. + +Dieu, voyant que maîtres et sujets étaient tous coupables de la même +scélératesse, laissa éclater ses jugements; il permit que les +mauvaises passions qui se développaient depuis longtemps fissent +explosion. L'évêque fit donc venir auprès de lui quelques clercs et +quelques grands de la ville, et résolut de détruire, à la fin du +carême et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la +commune qu'il avait jurée et qu'il avait fait jurer au roi par ses +présents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la +veille du vendredi-saint, c'est-à-dire le jour de la Cène du Seigneur, +il excita le roi à se parjurer. Dans ce jour où Gaudry devait +consacrer le très-glorieux chrême, avec lequel sont oints les évêques, +il n'entra même pas dans l'église; il complotait avec les gens du roi +les moyens de décider le prince à détruire la commune et à rétablir +les choses dans l'état primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur +ruine, promirent au roi et à ses gens 400 livres ou plus, je ne sais +pas au juste; mais l'évêque et les grands engagèrent le roi à se +mettre de leur côté, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le +Gros), fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne +qu'il semblait créé pour la majesté du trône; brave à la guerre, +prompt en affaires, inébranlable dans l'adversité, bon en toute autre +chose, il mérite le blâme parce qu'il était trop accessible aux hommes +vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidité du roi le fit +s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il +consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et +ceux de l'évêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans +respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints. Cette même +nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le +peuple, voulut coucher dans l'intérieur du palais épiscopal, et partit +au point du jour. Alors l'évêque déclara aux grands qu'ils pouvaient +se regarder comme dégagés de l'engagement de payer au roi une si forte +somme, et qu'il les délivrerait de toutes leurs promesses: «Jetez-moi, +leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je +vous donne, et forcez-moi de payer rançon.» + +La violation des traités qui avaient établi la commune de Laon +exaspéra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessèrent +de les remplir: savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes; les +aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous +savaient que dorénavant l'ardeur des maîtres pour le pillage ne +respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands +se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que +chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune, autant qu'il +avait payé pour son établissement. Tout ce que je viens de raconter se +passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et +c'est ainsi que les âmes se disposèrent par l'homicide ou le parjure à +recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque +et les grands pendant les jours saints n'étaient occupés que des +moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce +qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce, et non +pas la colère, soulevait les petites gens, et ils résolurent et +jurèrent tous ensemble de tuer l'évêque et ses complices. Quarante +d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet +transpira. Maître Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du +samedi saint, il fit dire à l'évêque, qui allait se coucher, de ne pas +venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais +l'évêque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'écria: «Fi donc, de +telles gens me tueraient!» Cependant, tout en parlant de ces gens avec +un mépris affecté, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans +l'église. + + [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les + lettres et par la pureté de ses mœurs était la lumière de toute + la France. Il s'était opposé à l'élection de Gaudry. + +Le lendemain il donna ordre à ses gens et à quelques soldats de cacher +des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il +suivrait son clergé à la procession. Pendant qu'elle défilait, il y +eut un peu de désordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de +foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une voûte et +croyant que l'on commençait à exécuter le meurtre juré, se mit à crier +à plusieurs reprises, comme pour donner le signal: «Commune, commune!» +Mais parce que c'était une bonne fête, ces cris restèrent sans effet, +mais ils donnèrent des soupçons au parti opposé. Aussi, quand l'évêque +eut célébré l'office de la messe, il fit venir des terres de l'évêché +un grand nombre de paysans; les uns furent chargés de défendre les +tours de l'église, les autres de bien garder le palais; il devait +cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que +l'argent promis au roi par l'évêque serait certainement payé par eux. + +La coutume à Laon est que le second jour après Pâques le clergé aille +en procession faire une station à l'église de Saint-Vincent. Les +bourgeois résolurent de mettre à exécution ce jour-là leurs projets, +qui avaient été découverts la veille; mais ils ne le firent pas, +parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands étaient avec +l'évêque. Comme on était déjà arrivé au troisième jour après Pâques, +l'évêque, rassuré, renvoya les paysans qu'il avait chargés de défendre +les tours et son palais et qu'il avait forcés d'y vivre à leurs frais. + +Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque +s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il +voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fait un +grand bruit dans la ville, où le peuple criait: «Commune, commune!» +Des bandes de bourgeois armés d'épées, de haches à deux tranchants, +d'arcs, de cognées, de massues et de lances, envahissent l'église de +la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais épiscopal. A cette +nouvelle, les grands, qui avaient promis à l'évêque de venir le +secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés. Le châtelain +Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs pures, +s'empressa d'accourir, et traversa l'église en courant, n'ayant pour +toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entré dans +le vestibule du palais, qu'il reçut à la tête un coup de hache, qui +lui fut lancé par Raimbert, qui avait été son compère; il fut le +premier des grands qui fut tué. Quelque temps après, Raynier, qui +avait épousé une de mes cousines, arriva au palais; et au moment où il +cherchait à pénétrer dans la chapelle épiscopale, il reçut un coup de +lance par derrière, et tomba; son corps fut brûlé peu après, depuis la +ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisième, +Adon, ardent en paroles et à l'action, mais qui à lui seul ne pouvait +lutter contre la foule des assaillants, fut attaqué au moment où il +allait entrer dans le palais; il se défendit avec vigueur, de la lance +et de l'épée, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une +table qui se trouvait dans la cour; mais comme il était couvert de +blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se défendit +encore longtemps, donnant de rudes coups à ceux qui l'assiégeaient en +quelque sorte. A la fin, son corps épuisé fut traversé d'une flèche +lancée par un homme du peuple, et bientôt après réduit en cendres +pendant l'incendie qui détruisit le palais épiscopal. + +La populace insolente attaquait l'évêque au milieu des clameurs les +plus affreuses. Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de +son mieux en jetant des pierres et des flèches sur les assaillants; +comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant +espérer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un +de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un +tonneau dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y +croyait en sûreté. Les bourgeois courant partout cherchaient où il +pouvait être, l'appelant coquin et non pas évêque; ils saisirent un de +ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur +indiqua par un perfide signe de tête où était son maître; alors, se +ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent +enfin leur victime. + +Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église +de Saint-Vincent; il avait été longtemps préposé par Enguerrand de +Coucy à la recette du péage au pont de Sourdes; il pillait souvent les +malheureux voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la +rivière, afin de ne pas avoir à craindre leurs plaintes. Dieu seul +sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses +brigandages n'est possible à personne. Il portait sur son ignoble +visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquités sans +nombre de son cœur. Disgracié par Enguerrand, il s'était jeté +aveuglément dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois +il n'avait eu pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour étranger, ni +pour l'âge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer +l'évêque. Chef du complot qui s'exécutait, il s'efforçait de découvrir +la retraite du prélat, pour lequel il avait une haine qui dépassait +celle de tous ses complices. + +Ces gens cherchaient donc l'évêque dans chaque tonneau, Teudegaud +s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié le malheureux +Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était +caché là, et Teudegaud le frappa d'un bâton; mais le malheureux évêque +ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il +répondre: «C'est un malheureux prisonnier.» L'évêque avait coutume +d'appeler Teudegaud, en se moquant et à cause de sa figure de loup, +Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi +le brigand dit à l'évêque: «Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui +est caché dans ce tonneau.» Gaudry, qui, bien que pécheur, était +cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux, +accablé de coups et traîné au grand jour dans le cul de sac du cloître +des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux +supplia ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet qu'il ne sera +plus leur évêque; il s'engage à leur donner de grosses sommes d'argent +et à quitter le pays; on ne lui répond que par des injures. Un d'eux, +nommé Bernard de Bruyères, lève sa hache et fait sauter la cervelle de +la tête de cet homme sacré, quoique pécheur; avant qu'il soit tombé, +un autre conjuré lui assène un coup qui lui coupe la figure en +travers; alors il rend l'âme. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui +brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud, +voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout à l'heure était +encore évêque, essaye de le prendre, et y trouvant difficulté, il +coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le +cadavre de Gaudry est dépouillé de ses vêtements et jeté nu dans un +coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent +d'ignobles railleries sur ce corps étendu dans la rue, et le couvrent +de terre, de pierres et de boue. + +Une partie de la populace furieuse se précipita vers la maison de +Raoul, maître d'hôtel de l'évêque; c'était un homme petit, mais d'une +âme héroïque. Il avait revêtu son casque et une bonne armure, et se +préparait à résister avec énergie; mais quand il vit ses ennemis si +nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu à sa maison, alors il +jeta ses armes, s'avança désarmé au milieu d'eux, et implora leur +pitié au nom de la croix; mais Dieu s'était retiré de lui: aussi on le +renversa et on le tua sans pitié. + +Ce fut de la maison du trésorier, qui, par une simonie évidente, était +en même temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'étendit en +rampant jusque sur l'église. Les murs de la cathédrale avaient été +splendidement décorés de tentures et de tapisseries en l'honneur des +fêtes qu'on célébrait en ce moment; aussitôt qu'elles furent atteintes +par le feu, des voleurs s'emparèrent de quelques-unes des tentures de +drap; les tapisseries furent brûlées. Les plaques d'or qui décoraient +l'autel, les tombeaux des saints, l'espèce de cintre qui les recouvre +et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des +plus nobles clercs, qui s'était caché sous un de ces couvercles et +n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit +bientôt entouré par les flammes; il courut alors vers le siége +épiscopal, cassa avec le pied le châssis vitré qui l'entourait, sauta +en bas et s'échappa. + +Le crucifix de Notre-Seigneur, richement doré et orné de pierreries, +et accompagné d'un vase de saphir placé sous les pieds de la sainte +image, fut complétement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur +quand on le retira des décombres. + +Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant +cette horrible sédition. L'épouse d'Adon, voyant son mari qui se +préparait à marcher au secours de l'évêque, au premier signe de la +révolte, comprit qu'une mort prochaine menaçait son mari; elle le pria +de la pardonner si par hasard il avait à se plaindre d'elle. Tous deux +se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, en +sanglotant, et se donnèrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette +femme disant à son mari: «Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi à la fureur +des bourgeois?» Adon lui prit la main, et la passa sous son bras +gauche, tenant toujours sa lance de l'autre côté; il ordonna à son +intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci, +qui était du nombre des conjurés, non-seulement ne suivit pas son +maître, mais le poussa rudement par derrière, en l'injuriant et en +méconnaissant l'autorité de celui dont il était le serf et qu'il +venait de servir à table quelques instants auparavant. Adon parvint +cependant à protéger sa femme contre les séditieux, et la cacha dans +la demeure d'un portier de l'évêque; mais cette malheureuse femme, +quand le palais épiscopal fut attaqué et incendié, se sauva sans +savoir où elle se réfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait +offensées, la prirent, la battirent et lui enlevèrent ses vêtements; +elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva à l'aide de ce +déguisement dans le monastère de Saint-Vincent. + +Quant à ma cousine, après le départ de son mari, abandonnant tout le +mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle +escalada le mur qui entourait son verger, et se réfugia dans la cabane +d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientôt après, voyant +l'incendie se développer, cette infortunée se jeta sur la porte que la +vieille avait fermée par dehors, brisa à coups de pierre la serrure, +se revêtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa +d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le +monastère; mais, s'apercevant que le feu était à ce couvent, elle +revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus éloignée +du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la +cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son +mari, et son désespoir se changea en une véritable fureur. D'autres +femmes, par exemple l'épouse et les filles de Guinimar, se cachèrent +dans les retraites les plus misérables; plusieurs autres firent de +même. + +L'archidiacre Gautier était, avons-nous dit, avec l'évêque lorsqu'on +attaqua le palais; comme il avait toujours jeté de l'huile sur le feu, +il sauta par une fenêtre dans le verger, escalada le mur, se sauva par +des chemins de traverse au milieu des vignes, la tête nue, et gagna le +château de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient +en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les égouts. +L'épouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde, +était ce jour-là à la ville, parce que son mari avait succédé, je +crois, à Gérard dans les fonctions de châtelain de l'abbaye; +Hermengarde et la femme de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, se +couvrirent d'habits de religieuse, et se réfugièrent dans le monastère +de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, à peine âgé de six ans, ne fut +pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver, +lorsqu'un de ces méchants rebelles le rencontra, le força de lui +montrer ce qu'il tenait caché sous sa cape et tua le pauvre enfant +dans les bras mêmes du fidèle serviteur. + +Pendant le jour de la rébellion, et toute la nuit qui suivit, clercs, +femmes et tous autres fuyards s'échappèrent au travers des vignes; on +n'hésitait pas à revêtir les hommes d'habits de femme, et les femmes +d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrès et le vent jetait les +flammes avec tant de force sur le monastère de Saint-Vincent, que les +moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce +qu'ils possédaient. Pour ceux qui s'étaient réfugiés dans le +monastère, ils étaient pleins de terreur, comme si les épées fussent +déjà sur leur tête. + +Gui, l'archidiacre et trésorier, ne se trouva pas par bonheur à Laon +quand éclata la révolte; il était allé, avant les fêtes de Pâques, à +Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dévotions; aussi les +meurtriers déploraient spécialement son absence. + +L'évêque et les principaux seigneurs massacrés, les bourgeois +attaquèrent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant +toute la nuit ils bloquèrent la maison de Guillaume, fils de cet +Haduin qui, loin de comploter la mort de Gérard, avait été dès le +matin prier à l'église avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les +rebelles employaient toutes leurs forces à jeter bas les murs de sa +maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les +assiégés résistaient énergiquement, mais enfin Guillaume fut obligé de +se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui +firent aucun mal, et se contentèrent de le mettre aux fers, et +cependant ils le haïssaient plus que tout autre. Ils se conduisirent +de même avec le fils de ce châtelain. Il y avait chez ce Guillaume un +jeune homme, appelé aussi Guillaume, qui était domestique de l'évêque +et qui prit une part active à la défense de cette maison. Quand les +bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandèrent s'il savait si +l'évêque était mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin, +une partie des insurgés avait massacré l'évêque, les autres avaient +enlevé d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'était passé +ailleurs. En allant çà et là, ils rencontrèrent enfin le cadavre de +Gaudry, et ordonnèrent à Guillaume de leur dire à quel signe ils +pourraient reconnaître si le corps qui était étendu par terre était +celui de l'évêque. La tête et le visage de ce malheureux étaient +tellement criblés de blessures et défigurés, qu'on ne distinguait plus +aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: «Quand l'évêque +vivait, il me souvient qu'il se plaisait à raconter des faits de +guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son +malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au +moment où monté sur son cheval il attaquait en plaisantant un +chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le +gosier.» Ils cherchèrent alors, et trouvèrent en effet la cicatrice. + +L'abbé de Saint-Vincent, Adalbéron, ayant appris la mort de l'évêque, +voulut aller à l'endroit où l'on avait commis le crime; il renonça à +ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple +furieux, il serait infailliblement tué comme l'évêque. Tous ceux qui +furent témoins de ces troubles assurent que le jour où ils +commencèrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de +nuit entre les deux journées, et que nulle apparence d'obscurité ne +fit croire que le soleil s'était couché. Quand je leur disais que +c'était la clarté des flammes qui en avait été la cause, ils +affirmaient, ce qui était vrai, que dès le premier jour l'incendie +avait été arrêté. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels +ravages dans le monastère des filles du Seigneur, que plusieurs +religieuses furent entièrement brûlées. + +Tous ceux qui passaient près du cadavre de l'évêque, étendu par terre, +ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler +d'injures et de malédictions; personne ne pensait à l'enterrer. Maître +Anselme, qui le jour de l'émeute s'était bien caché, supplia le +lendemain les rebelles de permettre qu'on donnât la sépulture à +Gaudry, qui, après tout, avait porté le titre et les insignes +d'évêque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'évêque, +traité avec autant de mépris qu'on en aurait eu pour un chien, était +resté étendu dans la poussière et tout nu. Anselme le fit relever, +couvrir d'un drap et porter à Saint-Vincent. On ne saurait dire +quelles insultes et quelles menaces on prodigua à ceux qui firent les +funérailles de l'évêque, et quelles injures outrageantes furent +adressées à son corps. Quand le corps fut arrivé à l'église, on ne fit +aucune des prières et des cérémonies prescrites pour l'enterrement, +non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son +cadavre dans une fosse à moitié creusée; on le pressa tellement sous +une planche si étroite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui +donnaient la sépulture n'étaient pas bien disposés pour lui, et les +assistants les poussaient encore par leurs discours à traiter ces +restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les +moines de Saint-Vincent ne célébrèrent pour lui aucune messe dans leur +église; que dis-je ce jour-là? il en fut de même pendant longtemps, et +ces religieux tremblaient pour ceux qui étaient venus leur demander +un asile aussi bien que pour eux-mêmes. + +On vit peu de temps après, ce qui est bien triste à raconter, la femme +et les filles du châtelain Guinimar, malgré leur grande naissance, +obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette, que +les unes traînaient et que les autres poussaient. Quelque temps après, +on retrouva dans quelque coin la partie inférieure du corps de +Raynier, dont le feu avait détruit la partie supérieure; ces débris +furent mis sur une planche entre deux roues, et emmenés ainsi par un +paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra +à l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'à +celui de l'évêque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement +de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort fût un objet de pitié +pour tous les hommes honnêtes. En effet, ils ne s'étaient jamais +montrés méchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas +pactisé avec les assassins de Gérard. On ne parvint que longtemps +après ces journées de révolte et d'incendie à retrouver quelques +débris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de +drap jusqu'au moment où l'archevêque de Reims vint à Laon pour +purifier l'église. Ce prélat étant allé au monastère de Saint-Vincent, +célébra d'abord une messe solennelle pour la mémoire de l'évêque et de +ceux de son parti qui avaient été tués. Ce même jour, on enterra +plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mère du maître +d'hôtel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tué encore +enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, on +leur donna sans beaucoup de cérémonie la sépulture. + +Le sage et vénérable archevêque, après avoir fait placer plus +convenablement les restes de quelques-uns des morts, et célébré la +messe en mémoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents, +suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables +institutions de communes, où l'on voit, contre toute justice et tout +droit, les serfs secouer la légitime autorité de leurs seigneurs. +«Serviteurs, dit l'archevêque, l'apôtre[101] a écrit que vous soyez +soumis respectueusement à vos maîtres;» et pour que les serviteurs ne +puissent justifier leurs révoltes par la dureté et l'avarice de leurs +maîtres, écoutez encore ces autres paroles de l'apôtre: «Soyez soumis +non-seulement aux maîtres bons et doux, mais même à ceux qui sont durs +et méchants.» Aussi les canons lancent-ils l'anathème contre ceux qui, +sous prétexte de religion, excitent les serviteurs à désobéir à leurs +maîtres ou à s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et à plus forte +raison à leur résister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait +qu'on ne doit recevoir ni dans la cléricature, ni dans les ordres +sacrés, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on +reçoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volonté +de son maître lorsqu'il le réclame.» L'archevêque fit valoir souvent +ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi, +soit dans les assemblées publiques. Mais en parlant de ces faits nous +avons dérangé l'ordre du récit; il faut revenir maintenant à la suite +des événements. + + [101] Épître de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18. + +Les bourgeois avaient enfin réfléchi sur le nombre et l'horreur des +crimes qu'on venait de commettre; ils commençaient à avoir peur, et +craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu +de chercher un remède à leurs malheurs, ajoutèrent un nouveau mal à +leurs maux anciens; ils se décidèrent d'appeler à leur secours, pour +les défendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce +Thomas dès sa jeunesse détroussait les pauvres et les pélerins; il +avait contracté plusieurs mariages incestueux, et il était parvenu à +une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La +férocité de ce Thomas est tellement incroyable dans notre siècle, que +quelques gens même des plus cruels sont plus avares du sang de vils +bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas +satisfait de tuer avec l'épée et de commettre son crime tout d'un +coup, comme font les autres; il soumet ses victimes à d'horribles +supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il +fussent, à se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres +parties du corps, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre +pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces +malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les +frappait avec fureur à coups de bâton jusqu'à ce qu'ils cédassent ou +qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances. + + [102] Seigneur de Marle. + +Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par +la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur +la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans +révoltés; trois de ces paysans se cachèrent dans une caverne; il +arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un de ces +hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le +fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses +prisonniers ne pouvant marcher, à cause d'une blessure, Thomas lui +demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa réponse qu'il ne +pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite. +Alors il saute à bas de son cheval, et coupe les pieds à ce pauvre +homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de +raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir à en raconter +bien d'autres. Revenons donc à notre sujet. + +Tel était l'homme que les bourgeois, pour compléter leurs malheurs, +mirent à leur tête, et dont ils implorèrent la protection pour les +défendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand +il entra dans la ville. Après qu'il eut écouté leurs demandes, il tint +conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui +répondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle +ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision +à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il était dans la ville; il les +engagea donc à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que +quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un +mille de la ville, il leur dit: «Laon est la tête du royaume; je ne +suis pas en état de défendre cette ville contre le roi; si vous le +redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un +défenseur.» Consternés par ces paroles, mais troublés par le souvenir +de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir déjà le roi à leurs +trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'évêque, qui +quelque temps auparavant frappait de l'épée les lambris et les voûtes +de l'église de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y +trouver quelque fugitif à tuer, et qui, portant à son doigt l'anneau +de l'évêque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa +revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie +de Thomas. On doit dire cependant que Thomas délivra plusieurs +prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui était resté +étranger au meurtre de Gérard. + +Cependant la renommée répandit bientôt parmi les serfs et les paysans +du voisinage de Laon la nouvelle que la ville était presque déserte; +aussitôt ils se soulèvent, envahissent cette ville abandonnée, et +s'emparent des maisons que l'on ne défend point. Gui[103] et +Enguerrand[104] apprirent bientôt que Thomas avait abandonné Laon et +emmené le peuple avec lui; ils allèrent à la ville, et trouvèrent les +maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillèrent +l'argent, les vêtements et les provisions de toutes espèces qu'ils +trouvèrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient +arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au +pillage; ils avaient emporté des masses de butin, et cependant ceux +qui vinrent après se vantaient qu'ils avaient tout trouvé intact. Le +vin et le blé ne valaient pas plus à leurs yeux qu'une de ces choses +que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas +l'idée d'emporter ces denrées; ils les gaspillaient à tort et à +travers. Puis des querelles éclatèrent entre eux pour le partage du +butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les +grands; si deux hommes en rencontraient un troisième isolé, ils le +dépouillaient; enfin l'état de la ville était vraiment lamentable. Les +bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, détruit +et brûlé les maisons des clercs et des grands qui étaient leurs +ennemis. Maintenant c'était le tour des grands échappés au massacre; +ils enlevaient des maisons des bourgeois émigrés vivres, meubles, +gonds et verroux. + + [103] Gendre du suivant. + + [104] Seigneur de Coucy et père de Thomas de Coucy. + +Il n'y avait pas de sûreté même pour un moine; s'il voulait entrer ou +sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volât son cheval, +qu'on le dépouillât de ses vêtements et de rester absolument nu. Les +innocents et les coupables s'étaient réfugiés au monastère de +Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, ô mon Dieu, ceux +qui en voulaient à la personne de ces malheureux, plus encore qu'à +leurs trésors, menacèrent-ils les religieux de leurs épées! C'est ce +que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme, +son compère, auquel il avait promis sûreté pour sa vie et ses membres, +et qui sur cela s'était livré à lui de bonne foi. Mais Guillaume, +oubliant que le Seigneur l'avait sauvé de la mort, permit aux +serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tués dans +l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire périr; le fils du +susdit châtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds à la +queue d'un cheval, et bientôt sa cervelle s'échappa de toutes parts; +puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnommé le mangeur; +il était riche, mais honnête homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont +j'ai parlé plus haut, qui s'appelait, je crois, Éverard, et qui, +mauvais serviteur, trahit son maître le jour même où il venait de +manger avec lui. Beaucoup d'autres périrent dans les supplices. Il +serait d'ailleurs impossible de raconter en détail les violences +cruelles que l'on exerça des deux côtés sur les auteurs comme sur les +victimes de cette sédition. + + GUIBERT DE NOGENT, _Mémoires sur sa vie_. + + + + +CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON. + +_Établissement de la paix._ + +1128. + + +Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Louis, par la grâce +de Dieu, roi des Français[105], voulons faire connaître à tous nos +fidèles, tant futurs que présents, le suivant établissement de paix +que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de +Laon, nous avons institué à Laon, lequel s'étend depuis l'Ardon +jusqu'à la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute +l'étendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces +limites: + +1º Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrêter quelqu'un pour +quelque méfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge +présent, on pourra sans forfaiture retenir (le prévenu) jusqu'à ce +qu'un juge vienne, ou le conduire à la maison du justicier, et +recevoir satisfaction du méfait selon qu'il sera jugé. + +2º Si quelqu'un a fait, de quelque façon que ce soit, quelque injure à +quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure +est de la ville même, qu'il soit cité dans l'intervalle de quatre +jours, vienne en justice devant le maire et les jurés, et se justifie +du tort qui lui est imputé, ou le répare selon qu'il sera jugé. S'il +ne veut pas le réparer, qu'il soit chassé de la ville, avec tous ceux +qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas +forcés de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne +lui permette pas de revenir avant d'avoir réparé le méfait par une +satisfaction convenable. + + [105] Louis VI. + +S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de +la cité, que le maire et les jurés demandent justice de ce malfaiteur +ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels +sont situées ses possessions, ou bien à l'évêque, s'il possède un +alleu; et si, assigné par les seigneurs ou l'évêque, il ne veut pas +réparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice +de lui, soit par l'évêque, soit par le seigneur dans le district +duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurés de dévaster +et de détruire tous les biens de ce malfaiteur. + +Si le malfaiteur n'est pas de la cité, que l'affaire soit rapportée à +l'évêque; et si, sommé par l'évêque, il n'a pas réparé son méfait dans +la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurés de poursuivre +vengeance de lui comme ils le pourront. + +3º Si quelqu'un amène sans le savoir dans le territoire de +l'établissement de paix un malfaiteur chassé de la cité, et s'il +prouve par serment son ignorance, qu'il remmène librement le dit +malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance, +que le malfaiteur soit retenu jusqu'à pleine satisfaction. + +4º Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre +quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la +main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'après avoir été convaincu +par de légitimes témoignages, il répare son tort envers celui qu'il a +offensé, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse +satisfaction au maire et aux jurés pour avoir violé la paix. + +Si l'offensé refuse de recevoir la réparation, qu'il ne lui soit plus +permis de poursuivre aucune vengeance contre le prévenu, soit dans le +territoire de l'établissement de paix, soit en dehors; et s'il vient à +le blesser, qu'il paye au blessé les frais de médecin pour guérir la +blessure. + +5º Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui +soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cité, ni de +lui tendre des embûches quand il y rentrera. Que si, à la sortie ou à +la rentrée, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit +assigné pour cause de poursuite ou d'embûches, qu'il se justifie par +le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou blessé hors du territoire de +l'établissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les +embûches ne puissent être prouvées par le témoignage d'hommes dudit +territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est +trouvé coupable, qu'il donne tête pour tête et membre pour membre, ou +qu'il paye pour sa tête ou selon la qualité du membre un rachat +convenable à l'arbritage du maire et des jurés. + +6º Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte +capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le +district duquel sera trouvé le prévenu. S'il ne peut en avoir justice +par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prévenu, s'il habite dans +la cité, ou à l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la +cité, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par +le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurés de la +paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par +son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurés aillent +trouver le seigneur, s'il est dans la cité, et sinon son officier, et +qu'ils lui demandent instamment de faire justice à celui qui se plaint +de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire +justice ou le négligent, que les jurés cherchent un moyen pour que le +plaignant ne perde pas son droit. + +7º Si quelque voleur est arrêté, qu'il soit conduit à celui dans la +terre de qui il a été pris; et si le seigneur de la terre n'en fait +pas justice, que les jurés la fassent. + +8º Les anciens méfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la +ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonnés, sauf +treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul +de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt; +Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle +Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de +Lebert. Excepté ceux-ci, si quelqu'un de la cité, chassé pour +d'anciens méfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de +tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possédé et n'avoir +ni vendu ni mis en gage. + +9º Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent +le cens, et rien de plus, à leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas +au temps convenu, qu'ils soient soumis à l'amende suivant la loi sous +laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque +autre chose à la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne à +leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de +tirer d'eux ce qui sera jugé. + +10º Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des églises et des +grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition +où ils pourront. Quant aux serviteurs des églises qui sont hors des +limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur +est pas permis de prendre des épouses sans le consentement de leurs +seigneurs. + +11º Si quelque personne vile et déshonnête insulte, par des injures +grossières, un homme ou une femme honnête, qu'il soit permis à tout +prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de réprimer, +sans méfait, son importunité par un, deux ou trois soufflets. S'il est +accusé de l'avoir frappé par vieille haine, qu'il lui soit accordé de +se purger, en prêtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais +au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde. + +12º Nous abolissons complétement la mainmorte[106]. + + [106] Droit féodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas + disposer de leurs biens. + +13º Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille, +ou sa parente, lui a donné de la terre ou de l'argent, et si elle +meurt sans héritier, que tout ce qui restera de la terre ou de +l'argent à elle donné retourne à ceux qui l'ont donné ou à leurs +héritiers. De même si un mari meurt sans héritier, que tout son bien +retourne à ses parents, sauf la dot qu'il avait donnée à sa femme. +Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et après sa mort la dot +même retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne +possèdent de biens immeubles, et si, gagnant par le négoce, ils ont +fait fortune et n'ont point d'héritiers, à la mort de l'un toute la +fortune restera à l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents, +ils donneront deux tiers de leur fortune en aumônes pour le salut de +leurs âmes, et l'autre tiers sera dépensé pour la construction des +murs de la cité. + +14º En outre, que nul étranger, parmi les tributaires des églises ou +des chevaliers de la cité, ne soit reçu dans la présente paix sans le +consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reçu +sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze +jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, où il +lui plaira, avec tout son avoir. + +15º Quiconque sera reçu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an, +se bâtir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cité +une quantité suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire +à la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre +lui. + +16º Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cité, qu'il le prouve +par le témoignage des échevins, ou se purge en élevant la main en +serment. + +17º Quant aux droits et coutumes que le châtelain prétend avoir dans +la cité, s'il peut prouver légitimement, devant la cour de l'évêque, +que ses prédécesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de +bon gré; s'il ne le peut, non. + +18º Nous avons réformé ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux +tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux époques +où il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune +autre taille; à moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette +paix quelque autre terre devant taille, à laquelle il tienne assez +pour payer la taille à raison de la dite possession. + + [107] Impôts levés par les seigneurs sur les biens des serfs. + +19º Les hommes de la paix ne seront point contraints à aller au +plaid[108] hors de la cité. Que si nous avions quelque sujet de +plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le +jugement des jurés. Que si nous avions sujet de plainte contre tous, +justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'évêque. + + [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'où _plaider_ et + ses dérivés. + +20º Que si quelque clerc commet un méfait dans les limites de la +paix, s'il est chanoine, que la plainte soit portée au doyen et qu'il +rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit être rendue par +l'évêque, l'archidiacre ou leurs officiers. + +21º Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et, +sommé, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvés +dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en +réparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils +auront été pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs +droits et que le juge lui-même ne soit pas privé des siens. + +22º Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bénignité +royale nous avons accordée à ces citoyens, les hommes de cette paix +ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre +cour royale, les expéditions et le service à cheval qu'ils nous +doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'année un gîte, si nous +venons dans la cité; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront +en place 20 livres. + +23º Nous avons donc établi toute cette constitution, sauf notre droit, +le droit épiscopal et ecclésiastique, et celui des grands qui ont +leurs droits légitimes et distincts dans les confins de cette paix; et +si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre +droit, celui de l'évêque, des églises et des grands de la cité, ils +pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de +quinze jours, leur infraction. + + _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans + son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_. + + + + +PRISE D'ÉDESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL. + +1145. + + +Zengui parut devant Édesse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut +dressé près de la porte des Heures, vers l'église des Confesseurs. +Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les +habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur +les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y +rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des +vivres. Cependant l'ennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ville; +les assiégés creusèrent aussi de leur côté, et pénétrant dans la mine +opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient +entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le +fit savoir aux assiégés en disant: «Prenez deux hommes d'entre nous en +otage; vous enverrez deux des vôtres, et ils se convaincront par +eux-mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas +attendre d'être soumis de force et d'être exterminés.» Cet avis fut +méprisé. Celui qui commandait dans Édesse pour les Francs, attendant +d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem, +rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le +feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent. Au +bruit qui en retentit, les habitants et les évêques accoururent sur la +brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet +endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la +ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la +citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait, +quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou +décrire les malheurs qui durant trois heures accablèrent Édesse. On +était au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang +des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des +diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des +épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Abgare, ami du +Messie[110], fut foulée aux pieds pour nos péchés! O déplorable +condition humaine! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants, +les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le +fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers +la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs, qui portaient les +châsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colère, +du jour dont un prophète a dit: J'éprouverai le courroux céleste parce +que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent +d'adresser leurs voix à Dieu jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur +eût ôté la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits +sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mères qui +rassemblèrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses +petits, et qui attendirent de périr tous ensemble par l'épée, ou +d'être à la fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la +citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent +d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui était à la +brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des +milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain +voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, à cause des +cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte même d'un +coup de flèche. Enfin Zengui, touché des maux qui accablaient Édesse, +ordonna de remettre l'épée dans le fourreau. L'évêque Basile avait été +garrotté par les Turcs, traîné nu et sans chaussure. Zengui le vit, et +se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il +sut que c'était le métropolitain, il lui fit donner des habits, et le +conduisit à sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on +n'avait point, par une prompte soumission, sauvé ce peuple infortuné. +L'évêque répondit: «C'est la divine Providence qui te réservait une si +grande conquête, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les +rois, et pour que nous autres misérables nous pussions contempler la +face de notre maître, sans crainte, car nous n'avons point violé de +parole, nous n'avons point enfreint de serment.» Zengui fut touché de +ces paroles, et reprit: «C'est bien répondu, ô métropolite! oui, Dieu +et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont +fidèles à leur foi jusqu'à la mort.» La garnison de la citadelle se +rendit deux jours après, et se retira la vie sauve. Les Turcs +massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils +respectèrent les Syriens et les Arméniens. + + [109] Édesse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de + Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande + puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout le nord de + la Mésopotamie, portant leurs courses dans les lieux éloignés + comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait à + Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; + ils l'avaient choisi pour chef de leurs armées, à cause de son + courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait + prendre Édesse; il fit mine de se porter d'un autre côté; + Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se + porta aussitôt contre la ville. (_Bibliothèque des Croisades_, t. + 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.) + + [110] Abgare, roi d'Édesse, qui, à ce que rapporte Eusèbe, se + trouvant infirme, écrivit à Jésus-Christ, et en reçut une réponse + favorable. (_Note de M. Reinaud._) + + ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la + _Bibliothèque des Croisades_, p. 73. + + Alboulfarage, célèbre historien et médecin, de la secte des + chrétiens jacobites, naquit à Malatia, en Arménie, en 1226, et + mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il + écrivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec + d'importants changements, en langue arabe. + + + + +LOUIS VII PREND LA CROIX[111]. + +1146. + + Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la + croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à + l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains + autres. + + +En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la +terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs +s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom +Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas +sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et +pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et +menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle +de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour +du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de +ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne +assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit +venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des +barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et +prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre +de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il +fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la +rédemption de son peuple. + + [111] La traduction des mots difficiles à comprendre qui se + rencontrent dans ces documents en vieux français, se trouvera + dans le Glossaire à la fin du volume. + + [112] _Edesse_, en latin _Rohes_. + +Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor +sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si +se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de +Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte +Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault +son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves +le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le +conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, +Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault +de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil, +Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son +frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et +plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas, +se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres, +Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens, +Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de +saincte églyse. + +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son +nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il +oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le +conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles +barons de grant renommée. + +Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda +une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte +prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le +roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du +tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis +monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, +de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la +Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._ + + C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à + rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines + rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire + de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France, + selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis_. On + en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et + on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une + part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de + celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des + Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce + livre devint un monument historique national. Les Grandes + Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin + Paris a donné en 1836 une excellente édition des _Grandes + Chroniques_ (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles + V, que possède la Bibliothèque impériale. + + + + +CROISADE DE LOUIS VII. + +_Bataille du Méandre._ + +1148. + + +La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit +le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est +large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il +était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une +vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un +chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces +deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa +marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils +savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous +arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les +montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à +harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre +rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les +bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes +en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais +ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur +notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus +qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient +ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et +insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en +fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en +repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne +connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages, +c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche, +vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et +le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer +dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en +sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer +des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les +deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires +s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et +Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive +escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les +Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout +aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son +cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les +dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui +avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux +attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les +montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au +roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que +nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs +et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les +Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs +pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre; +mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas +leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût +peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il +voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce +qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà +connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable +savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze +jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres, +et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas +à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes +les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en +sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui +s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec +eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne +put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne +voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on +sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous +en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions +étaient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions +devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi, +éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait +les cadavres, mit son armée en bataille. + + [113] Il avait livré une partie de l'armée de l'empereur Conrad + aux Turcs, et avait partagé les dépouilles avec les Turcs. + + [114] L'armée de Conrad avait péri presque tout entière en Asie + Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par + la faim. + +Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes +devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi +voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne +pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les +premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne, +ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur +l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de +l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette +montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une +pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent +qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout +le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et +oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme +tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au +fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher +qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux +des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins +couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres. + +Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui +étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer +cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils +espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour +finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de +notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus +audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus +l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent +donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un +troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux +arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait, +mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit +quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je +ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre; +on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous, +consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière; +mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant +d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul +au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui +ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas +préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne +les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour +sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs, +et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec +acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande +témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de +plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce +terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était +impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les +nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés +par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait +ses flèches à l'abri des arbres et des rochers. + +Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs +bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger. +Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les +maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles +fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs +fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et +gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant +une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera +autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et +purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils +combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue +tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent +sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui +aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure. +Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur +armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient +comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt +tués et dépouillés. + +Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais +illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son +courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un +arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut +d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite +pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de +leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches, +et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant +les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il +serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient +affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à +son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent +enlever les dépouilles du champ de bataille. + +Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait +beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de +cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le +roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée, +remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin, +les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils +virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils +gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le +demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui +étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient +encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et +l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte +qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se +réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils +avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne +dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il +ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient +dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le +peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas +avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît +également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais +Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on +ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner +l'autre. + +Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres +de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de +nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces +considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs +compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en +bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait +les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un +peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et +nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les +bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang, +nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à +nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une +grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers, +résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui +appartenait à eux et aux autres. + +Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce +noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par +la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce +péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du +Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et +d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut +pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert +mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut +ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans +relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand +ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait. +On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui +devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y +eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la +guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur +argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la +piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de +pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre +à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un +autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de +chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se +porter avec ce corps au secours des points les plus faibles. + +Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes +des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos +défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de +nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un +mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des +marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant +franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé, +et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme +qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille +passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce +qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage. + +On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux +rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les +Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent +avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre +piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi +jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait +les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le +maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un +grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un +tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et +les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la +journée plus heureuse. + +Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous +anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils +emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne +pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de +fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes, +vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne +s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient +emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait +pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à +nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les +riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est +ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre +association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à +force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie. + + ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit + par L. Dussieux. + + Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en + Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour, + il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger. + + + + +SIÉGE DE DAMAS. + +1149. + + Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de + Damas par les jardins, dont il orent moult à faire. + +Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui +est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: +Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit +appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de +quoy la terre est are[115], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant +comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un +fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mènent par conduis et par +chaneaus, là où mestier est, devers la partie d'orient. Ès deux rives +de ce fleuve croist moult grant plenté d'arbres qui portent fruit de +toutes manières. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu armé +ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois +batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce +que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y +estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé +mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière garde fist +l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s'en +allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent +bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés +que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin +clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les +sentiers y sont moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une +commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval +chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs +de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par +trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien +clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s'en iroit tout l'ost vers +la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les jardins estoient +pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si +fu qu'il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres +qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour +les chevaux. + + [115] Aride. + + [116] Laboureurs. + +Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: +mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de +terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne +finoient de traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, +et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux +qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur +deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter +s'estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne +guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes +tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait +faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers +qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces +tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à +grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des +murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle +manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les +barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part. + + Coment les nos gaaignièrent les jardins et le fleuve à grant + paine et chacièrent les Turcs dedens la cité. + +Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien +virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, +sans trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et +commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turcs +qu'il trouvèrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il +ne les laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en +occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les +nostres ne sçay en quans lieux. + +Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop +furent espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins +laissièrent et s'en fouirent à grans routes dedens la cité. Lors +allèrent les nostres tout à bandon[117] parmi les sentiers; mais les +Turcs s'estoient bien pensés que les nostres auroient mestier de venir +au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si +tost comme il s'apperceurent que la cité seroit assiégée de celle +partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et +d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les +nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin +eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au +fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il +approchèrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les +nostres reboutés arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner +l'eaue; aux Turcs assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les +nostres furent reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à +tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier +en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, +demanda pourquoi il estoient arrestés; et l'on luy dist que la +première bataille s'estoit assemblée aux Turcs qu'ils avoient trouvé +hors de la ville. + + [117] _A bandon._ A qui mieux mieux. + +Quant les Thiois oïrent ce, tantost se désordonnèrent et coururent +tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de +France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux +poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et +misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espées, +asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister +et ne demoura guères qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la +ville. L'empereur fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à +toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de près qui estoit +armé de haubert. L'empereur fu à pié et tenoit en sa main une moult +bonne espée. Il féri le Turc entre le col et la senestre espaule, si +que le coup descendi parmi le pis au destre costé. La pièce chéi qui +emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce +virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent en la ville. +Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut +si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne se +peussent tenir contre telles gens. + + Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns + princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant + (entendre) qu'il prendroient la cité de l'autre part, dont elle + n'avoit garde de assaut. + +Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[118]. +Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent +les Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et +regardèrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se +pensèrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur +ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie +soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour +ce prisrent conseil entre eux, et fu accordé que par toutes les rues +de la ville de celle partie où le siège estoit, l'en mist de bonnes +barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que sé les +nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient à copper les +barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener à +sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie +couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient à +meschief, quant il s'atournoient jà à fouir. Assez estoit légière +chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la +crestienté et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose +à faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la +malice au déable, qui cueurt tousjours et est preste à mal, destourba +celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé +toutes les choses qu'il prétendoient à emporter quant il +s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cité se pourpensèrent que +des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant +convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui là +estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce +voulurent essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si +envoyèrent à ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur +promisrent et bien leur asseurèrent que ainsi le feroient comme il +leur promettoient, s'il povoient tant faire que le siège se partist +d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie; +mais leur lignaiges, né leur noms, né les terres que il tenoient ne +nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur +hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient +empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre +Nostre-Seigneur vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de +Jhérusalem, qui moult les créoient, et leur disrent que ce n'avoit pas +esté bon conseil d'assiéger la cité par devers les jardins, car elle y +estoit plus forte à prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent +qu'il requeroient à ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy +que avant qu'il gastassent là leurs peines et perdissent leur temps, +il feroient l'ost remuer et asseoir la cité en ce costé qui estoit +tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il +disoient, ès parties de la ville qui sont contre orient et contre midi +n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là, le +fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient +illec bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, +ainçois pourroit bien estre pris de venue. + + [118] Sans réserve aucune. + + [119] Des barons du royaume de Jérusalem. + + [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les + chroniques de saint-Denis suivent le récit. + +Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien +cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si +les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et +suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent +devant; tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il +furent en la partie de quoy il sçavoient de vray qu'elle n'avoit garde +d'assaut, et où l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si +qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. Là demourèrent les +barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent +guères demouré en celle place qu'il s'apperceurent certainement que +trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir: +car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plenté de gens ne se +povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez +aise et délit. + + +Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres. + +Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent +grant souffrete, et mesmement les pélerins des estranges terres: car +il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement +garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cité seroit +prise où il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en +nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guère chargier +de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur +failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucés et +esbahis, né ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust +esté paine perdue, et aussi de retourner en la place où il se +logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: car sitost comme +il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant +y firent de barres de fors bois espès et longs, où ils misrent si +grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus +légière chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du +demourer en la place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car +il ne povoient avoir né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent +ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la +terre en la foy desquels et en la loyauté il avoient mis leur corps et +leur hommes pour la besongne Jhésucrist, les avoient trahis très +desloyaument et les avoient amenés en ce lieu où il ne povoient faire +le profit de crestienté né leur honneur. Pour ce s'accordèrent tous +qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent désormais de +traïson. + +En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus +puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust +proffitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à +desplaire à ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, né +riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient +tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre +les cités; car néis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient. +Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient +volentiers les gens de France et assez légièrement au royaume de +Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps +ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il estoient devant; +et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en +retournoient-il au plus tost qu'il povoient. + + Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; + et coment toute la baronie fu mal encouragié vers ceux de Surie + qui ceste grant félonnie avoient pourchacié. + +Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux +saiges hommes qui avoient esté à celle besongne pour savoir +certainement coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et +pourparlée. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda +plusieurs fois à maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on. +Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonné[122] de +ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien né +qu'il consentist la traïson, car si tost comme il vit que les jardins +de Damas estoient gaingnés et le fleuve pris par force, bien luy fu +avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors vint à l'empereur +et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement +qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise et +conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui +bien s'y accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit +et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis. + + [121] Guillaume de Tyr. + + [122] _Achoisonné_, inculpé, soupçonné. + +Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et +grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son +pays et estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle +manière l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. +Mieux leur sembloit, sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine +que l'un d'eux la déust avoir. Car il sont tousjours en contens et en +plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs +pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il +leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail, +plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust +donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordèrent à la +traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche, +qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy +par mal[123], ne cessa de pourchascier à son povoir coment lui +rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons +de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent +toute la paine qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du +roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prière +avoient-il ce pourchascié. + + [123] Raimond était l'oncle de la reine Éléonore, femme de Louis + VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut soupçonné + d'avoir pour sa nièce un amour qui fut la première cause du + divorce de Louis VII. + +Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par +grant avoir que les Turcs donnèrent aux barons fu celle desloyauté +faicte. + +Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si +grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le +royaume de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces +grans hommes s'en furent partis, si fu assigné un grant parlement où +assemblèrent tous les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne +chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust +honnouré et par quoy l'on parlast d'eux à toujours-mais en bien. Illec +fu ramentu que la cité d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir +des mescréans, qui séoit au milieu du royaume, si que sé l'on la +vouloit assiéger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost, +pour quoy ce seroit légère chose de prendre la ville, qui longuement +ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parlé entre eux de +celle chose. Mais rien n'en fu accordé, pour ce qu'il y avoit +destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en +Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de +France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la +terre, quant il véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes +avoient trahi, et le commun proffit destourbé et empeschié, si comme +il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist +rien faire de sa besongne par ses gens, et se départist le parlement +ains que nulle riens y eut empris. + + _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin + Paris. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE. + +1181-1182. + + +Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France. +Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix +du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du +monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs +ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la +renommée, ceux d'entre les juifs qui, par leur âge et par leurs +connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de +docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils +se trouvèrent tellement enrichis, qu'ils s'étaient approprié près de +la moitié de la ville, et qu'au mépris des volontés de Dieu et de la +règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre +de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui +s'écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour +judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche +de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton +frère, mais à l'étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les +chrétiens sous le nom d'étrangers, leur prêtèrent de l'argent à usure; +et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes, +chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de +dettes, qu'ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D'autres +encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris, +et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en +étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il +consulta un ermite nommé Bernard: c'était un saint homme, un bon +religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'après son +conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes +qu'ils avaient contractées envers les juifs, à l'exception d'un +cinquième qu'il se réserva. + + [124] Chap. XXIII, v. 19, 20. + +Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases +ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d'or +et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié, +avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de +caution, dans des moments d'une nécessité pressante, ces impies les +traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à +recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient +à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire +avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi +ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait à +Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d'église, +tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'évangiles +orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques +coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa +l'impureté jusqu'à le jeter (ô douleur!) dans le fond d'une fosse où +il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation +divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans +cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième +de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces +ornements sacrés à l'église qui les avait engagés. On pourrait donner +avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans +l'ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l'année +du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi, +grâce à l'édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les +chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes +qu'ils avaient contractées envers les juifs. + +L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le +sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs +jusqu'à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume. +Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'à +l'époque fixée, c'est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs +domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et +autres immeubles, il s'en réserva la propriété, pour lui et ses +successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris +la résolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, régénérés par les +eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à +Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le +roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces +néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté. +D'autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur +perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de +belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons, +archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de +remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne +pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le +Dieu de bonté et de miséricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui +espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de +leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce +dans l'âme du roi, l'avait éclairée des lumières du Saint-Esprit, +échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des +prières et des promesses de ce monde... Les juifs infidèles, voyant le +peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur +l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à +disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans +étonnement la magnanimité et l'inébranlable fermeté du roi Philippe, +et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s'écrièrent dans leur +admiration: _Scema, Israel_; c'est-à-dire: Écoute, Israel, et +commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où +ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils +savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit +par l'édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à +vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs +propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal. +Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour +payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes, +leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de +juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste. + + RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans + la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis + la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle. + + Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença + en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit + son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur + Guillaume le Breton. + + + + +BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN. + +4 juillet 1187. + +Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy +de Lusignan. + + +Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de +bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la +soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec +fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches +semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand +ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était +ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt +Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la +voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan, +emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après +des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa +mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut +plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya +de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en +face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les +rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne +était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle +combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans +y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la +chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit +contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut +qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus +de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que +sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à +chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils +furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline +voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser +quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de +ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les +chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un +morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le +Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout +le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût +bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus +braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais, +disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des +Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de +lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de +la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur +son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se +prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et +lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils +fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et +s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent +repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient, +ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne +seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or, +il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père +descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en +versant des larmes de joie.» + + [125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond + était concertée avec l'ennemi. + + [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit + mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient + le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au + ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour + lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de + Blacas_, t. I, p. 181). + + Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille, + raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise + avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer + autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les + chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils + disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils + adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes; + ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs + prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous + s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier + devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait + plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut + plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les + consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se + prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la + possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la + rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par + son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_). + +Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur +la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils +souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un +passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et +s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline, +et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient +furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, +le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur +de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et +plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on +ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les +prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les +Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle +défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et +j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là, +sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient +emporté sur les montagnes et dans les vallées. + + IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 194. + + Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et + mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et + d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte. + Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une + _Chronique complète_. + + + + +AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE. + + +L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque +avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à +cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux +pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait +à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était +perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les +chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent +plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes, +il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était +couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin; +il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation +heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses +chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux +éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres +disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des +lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps +partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En +voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de +blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira: +«Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette +terrible victoire!» + + [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et + historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en + 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le + titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de + Jérusalem par Saladin. + +Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un +autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour +lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à +la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés +par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force +extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, +maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect +misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la +proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient +humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans +les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient +l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.» + +Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir +auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut +que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la +soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu, +présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi +qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En +effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les +Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire +et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer +Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque +celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il +enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers +Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis, +s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple, +les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc +alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout +tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter +sa vie. + +Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre +Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane +musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie, +d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le +sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je +pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, +il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant +qu'il aimait mieux mourir. + +Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui +étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers, +Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre +les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de +son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire +mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux +pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque +Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces +guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à +cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient +comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus +cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il +en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque +l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît +une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda +également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les +chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou +qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté. + +On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des +chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers +avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de +bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des +exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec +une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se +refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant +de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut +accepté par un très-petit nombre. + +Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de +Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs +lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de +ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait +l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre +soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea +contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite +que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait +pour une chaussure. + +Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le +reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions +nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte: +«Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je +vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir +vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de +la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand +sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas +les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or +l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de +joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il +n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens +exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines +villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par +le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il +paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des +prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en +spectacle. + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196. + + + + +PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS. + +1186. + + +Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne +sçai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses +besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et +amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il +s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de +l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les +rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elles +estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit +nul souffrir; si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié. +Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de +celle fenestre en grant abominacion de cuer. + +Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et +somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers ne +l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à +celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgeois de +Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité +feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce +le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité +qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu +appelée en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant à +dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les +habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit +lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en +l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si +comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent +le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du +nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust +demourer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin + Paris. + + + + +SALADIN PREND JÉRUSALEM. + +1187. + + +«Jérusalem, dit Ibn-Alatir, était alors une ville très-forte. +L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte d'Amoud ou de la +Colonne. C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent +dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20 +régeb). Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et +d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. Il +n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous +défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en +arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et +descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un émir de +distinction ayant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à la fois, +et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrétiens +en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place, et +ouvrirent la brèche. Des archers postés dans le voisinage repoussaient +à coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et +protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine; +quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait qu'à y +mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis +de capituler[128]. On députa les principaux habitants à Saladin, qui +répondit: «J'en userai envers vous comme les chrétiens en usèrent avec +les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je +passerai les hommes au fil de l'épée, et je réduirai le reste en +servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal.» A cette réponse, +Balian[129], qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit +pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accordée; il se +présenta à Saladin, et lui fit des représentations. Saladin se +montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prières. +Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de ménagement et dit: +«Sachez, ô sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul +peut se faire une idée de notre nombre. Les habitants répugnent à se +battre parce qu'ils s'attendent à une capitulation, ainsi que vous +l'avez accordée à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à +la vie, mais si une fois la mort est inévitable, j'en jure par le Dieu +qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous +brûlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un écu. Vous ne +trouverez plus de femmes à réduire en esclavage, d'hommes à mettre +dans les fers. Nous détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée +Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les +musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne +laisserons pas une seule bête de somme en vie. Nous sortirons contre +vous, nous nous battrons en gens qui défendent leur vie. Pour un de +nous qui périra, il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons +libres ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta +ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. «Les +chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporteront rien sans +nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont à +notre discrétion, et ils se rachèteront à un prix qui sera déterminé.» +Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. Il fut convenu avec les +chrétiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour +sa rançon 10 pièces d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et +l'autre sexe 2. Un délai de quarante jours fut accordé pour le +payement de ce tribut. Passé ce terme, tous ceux qui ne se seraient +pas acquittés seraient considérés comme esclaves. Au contraire, en +payant le tribut on était libre sur-le-champ et l'on pouvait se +retirer où l'on voulait. A l'égard des pauvres de la ville, dont le +nombre fut fixé par approximation à 18,000, Balian s'obligea à payer +pour eux 30,000 pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte +ouvrit ses portes, et l'étendard musulman fut arboré sur ses murs. On +était alors au vendredi 24 de régeb (commencement d'octobre +1187)[130].» + + [128] La capitulation fut hâtée par la découverte d'une + conspiration dans l'intérieur de la ville. Les chrétiens grecs, + appelés _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande + partie de la population de Jérusalem, s'entendirent avec Saladin + pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent + très-fâchés d'avoir été prévenus dans l'accomplissement de leurs + projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient + ce nom parce que leur doctrine était celle des empereurs de + Constantinople, leurs anciens rois; leur religion était presque + semblable à celle des Latins; mais la haine des races en faisait + deux peuples ennemis. (_Note rédigée d'après une savante note de + M. Reinaud._) + + [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de + Jérusalem. + + [130] Il résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours. + On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été + dit de la conspiration des chrétiens Melkites. (_Note de M. + Reinaud._) + +Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entrée dans Jérusalem. +Emad-Eddin rapporte que «ce jour fut pour les musulmans comme un jour +de fête. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y +recevoir les félicitations des grands, des émirs, des sophis et des +docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien +grave. La joie brillait sur son visage, car il espérait tirer un grand +honneur de la conquête de la ville sainte. Les portes de sa tente +restèrent ouvertes à tout le monde, et il fit de grandes largesses. +Autour de lui étaient les lecteurs, qui récitent les préceptes de la +loi, les poëtes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les +lettres du prince qui annonçaient cet heureux événement; les +trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie; +tous les cœurs rapportaient humblement ces succès à Dieu; toutes les +bouches célébraient les louanges du Seigneur.» + +Une foule de savants et de dévots étaient accourus des contrées +voisines pour être témoins de la prise de Jérusalem. L'historien +Emad-Eddin, qui depuis quelque temps était malade à Damas, rapporte +lui-même qu'à la première nouvelle du siége de Jérusalem, il ne se +sentit plus de mal et accourut en toute hâte pour prendre part à la +joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il +passait pour être fort éloquent, ses amis se pressèrent autour de lui +pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer à leurs parents +et à leurs amis. Le premier jour il en écrivit soixante-dix[131]. + + [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua + beaucoup à augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le + jour où Jérusalem se rendit était justement l'anniversaire de + celui où, à les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel, + conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._) + +Pendant ce temps, les chefs des chrétiens évacuaient la ville. +Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans +Jérusalem la vie monastique, et à qui Saladin permit de se retirer +avec sa suite et ses richesses. Telle était sa douleur, suivant +l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme +les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paraître la reine de +Jérusalem, dont le mari était alors captif entre les mains du sultan, +et qui alla le rejoindre à Naplouse; puis s'avança la veuve de Renaud, +seigneur de Carac, dont le fils était aussi prisonnier. La mère en se +retirant demanda la liberté de son fils; le sultan y mit pour +condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas +remplie, sa demande fut rejetée. Enfin, on vit sortir le patriarche, +emportant avec lui les richesses des églises et des mosquées. + +Le patriarche avait enlevé tous les ornements d'or et d'argent qui +couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses, +l'historien Emad-Eddin dit au sultan: «Voilà des objets pour plus de +200,000 pièces d'or; vous avez accordé sûreté aux chrétiens pour leurs +effets, mais non pour les ornements des églises. Laissons-les faire, +répondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi. +Ils ne connaissent pas le véritable sens du traité. Donnons-leur lieu +de se louer de la bonté de notre religion.» En conséquence, on +n'exigea du patriarche que 10 pièces d'or, comme pour tous les autres. + +Les chrétiens qui étaient en état de payer sortirent successivement de +la ville. On avait placé aux portes des gens chargés de recevoir le +tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidité des émirs et de leurs +subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en +détournèrent une partie à leur profit. «S'ils s'étaient conduits +fidèlement, dit-il, le trésor eût été rempli. On avait estimé le +nombre des chrétiens de la ville en état de porter les armes à +60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville +était grande et la population s'était accrue des habitants d'Ascalon, +de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les +rues et les églises, et l'on avait peine à se faire place. Une preuve +de cette multitude, c'est qu'un très-grand nombre payèrent le tribut +et furent renvoyés libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour +lesquels Balian avait donné 30,000 pièces d'or; et pourtant il resta +encore 16,000 chrétiens qui faute de rançon furent faits esclaves. +C'est un fait qui résulte des registres publics et sur lequel il ne +peut pas rester d'incertitude. Ajoutez à cela qu'un grand nombre +d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se +glissèrent furtivement du haut des murailles à l'aide de cordes; +d'autres empruntèrent à prix d'argent des habits musulmans, et +sortirent sans rien payer. Enfin, quelques émirs réclamèrent un +certain nombre de chrétiens comme leur appartenant, et touchèrent +eux-mêmes le prix de leur rançon[132]. En un mot, ce ne fut que la +moindre partie de cet argent qui entra au trésor.» + + [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrétiens + d'Orient de toutes les communions étaient et sont encore en usage + d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Il était donc facile à ceux + des émirs qui possédaient des fiefs de dire que certains + chrétiens étaient de leurs sujets, et que c'était par hasard + qu'ils se trouvaient à Jérusalem. Emad-Eddin cite le prince de + Haram et d'Édesse qui sous ce prétexte se fit remettre jusqu'à + mille chrétiens, qu'il disait être des Arméniens d'Edesse. Le + prince d'Élbiré sur l'Euphrate en réclama pour sa part cinq + cents. (_Note de M. Reinaud._) + +Il avait été stipulé que les chrétiens laisseraient en sortant leurs +chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin +rapporte sur ce même sujet que les chrétiens vendirent en partant +leurs meubles et leurs effets; mais ce fut à si bas prix qu'ils +semblaient les donner. Les chrétiens en sortant avaient la liberté +d'aller où ils voulaient; les uns se rendirent à Antioche et à +Tripoli, d'autres à Tyr; quelques-uns en Égypte, où ils s'embarquèrent +à Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des +patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les égards +et les sentiments les plus généreux. Il donna aux fugitifs une escorte +qui les protégea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de +cinq cents, qui se rendirent à Alexandrie furent défrayés de toute +dépense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas à Alexandrie de +navire qui pût les emmener, ils attendirent une occasion favorable. +Leur séjour en Égypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on +fournît à tous leurs besoins, et paya même le prix de leur voyage, +afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'après son ordre, le +gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrèrent pleins d'attention +pour eux et en eurent soin jusqu'à leur entier embarquement[133]. + + [133] Ces détails, si honorables pour Saladin, se trouvent + presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trésorier. + (_Note de M. Reinaud._) + +A l'égard des chrétiens qui restèrent à Jérusalem, particulièrement de +ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquiétés, on lit dans +Emad-Eddin qu'ils conservèrent leurs biens à condition de payer, outre +la rançon commune à tous, un tribut annuel. Quatre prêtres latins +seulement eurent la faculté de demeurer pour desservir l'église du +Saint-Sépulcre et furent exemptés du tribut. «Quelques zélés +musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseillé à Saladin de détruire +cette église, prétendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait +comblé et que la charrue aurait passé sur le sol de l'église, il n'y +aurait plus de motif pour les chrétiens d'y venir en pèlerinage; mais +d'autres jugèrent plus convenable d'épargner ce monument religieux, +parce que ce n'était pas l'église, mais le calvaire et le tombeau qui +excitaient la dévotion des chrétiens, et que lors même que la terre +eût été jointe au ciel, les nations chrétiennes n'auraient pas cessé +d'affluer à Jérusalem.» + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 206. + + + + +SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISÉS. + +1191. + + Saladin s'était emparé de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les + chrétiens vinrent mettre le siége devant la ville; au printemps + de 1191, Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion vinrent se + réunir aux assiégeants. + + +«La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et +d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit +successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les +chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de +France, dont ils nous menaçaient depuis longtemps; il arriva un samedi +20 avril. C'était un roi grand en dignité, très-considéré, et des +premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement +de l'armée. Il n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux +chargés d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon +blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espèce; je n'en ai jamais +vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des +caresses; mais un jour cet oiseau s'étant envolé de sa main, s'enfuit +dans la ville, d'où on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000 +pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement +nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps +après, l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe, +un des plus puissants seigneurs d'Occident. Dès lors les attaques +recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant +que le sultan était encore à Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les +chrétiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes +ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans +leurs quartiers; pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente, +où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment +auprès de lui. Tout à coup on vient lui dire que l'ennemi était +retourné à l'assaut: alors il fait revenir son armée, et lui fait +passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle, et ne la +quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas; +Saladin se décida à faire camper de nouveau son armée sur la colline +d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrétiens, +marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une +telle ardeur, il craignit d'être forcé dans ses retranchements, et +cessa ses attaques contre la ville. + +«Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui +laissait pas de repos, et visait surtout à combler les fossés: dans +cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans +excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il y jetait +ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face +à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs +corps: les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un +couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres +déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les +jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des +machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la +garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne +cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient +tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent +d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se résignaient à +leur sort persuadés que Dieu est propice aux patients. La guerre ne +discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrétiens attaquaient la +ville, et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens +mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison, autant il en mettait à +les tourmenter eux-mêmes. Il montra en cette occasion une constance +extraordinaire. Un jour, un député s'étant présenté au nom des Francs +pour entrer en pourparler, il lui fit répondre que les Francs eussent +à dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien. +Tel était l'état des choses quand le roi d'Angleterre arriva. + +«Ce roi était d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un +caractère indomptable; déjà il s'était fait une grande réputation par +ses guerres passées; il était inférieur pour la dignité et la +puissance au roi de France, mais il était plus riche que lui, plus +brave, et d'une plus grande expérience dans la guerre. Sa flotte se +composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de +munitions. Il s'empara en chemin de l'île de Cypre. Il arriva devant +Acre un samedi 8 de juin. + +«Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se +livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit +ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous +effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos +ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi +d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient +leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son +habileté et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive +sensation chez les musulmans; dès lors ils commencèrent à être remplis +de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reçut encore ce coup +avec résignation; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu; et +d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il à redouter? +Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le +reste? + +«La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman +chargé de vivres et de provisions, et se rendant de Béryte au port +d'Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fit une longue +résistance, et parvint même à brûler un navire chrétien; mais enfin, +ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu +que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub ou Jacques, homme +brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de hache, +et tout fut englouti; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme, +que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de +ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse; +pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et +se résigna à la volonté de Dieu, persuadé que Dieu ne laisse pas sans +récompense ceux qui lui sont fidèles. Heureusement, le jour même, Dieu +nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait +construit une machine à quatre étages, dont le premier était en bois, +le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain; +cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; déjà elle +était à une distance d'environ cinq coudées des murs, du moins à en +juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous +pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prît feu. +A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu +de vives actions de grâces. + +«Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la +garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y +répondaient; c'était le signal de l'assaut; l'armée montait aussitôt à +cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle força les +retranchements des chrétiens, ce qui procura quelque repos à la ville. +Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'à midi, et les +deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment le soleil +était ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le +vertige. + +«Quatre jours après, nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour; +les soldats prirent les armes, et se précipitèrent sur le camp des +chrétiens; aussitôt les Francs revinrent défendre leur camp, en +poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs +tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eût osé forcer son camp, +sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et +infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement, +les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les +musulmans firent preuve d'une constance inouïe. Enfin l'ennemi, étonné +de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait +frémir, envoya demander à traiter. Il vint de sa part un député qui +fut mené à Malek-Adel[134]; il était chargé d'une lettre du roi +d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le +sultan; mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si +légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait +indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble, +de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. «S'il veut avoir une +entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit +faite. Rien n'empêche en attendant qu'un interprète ne nous serve de +médiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois +d'accord, il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous +aboucher ensemble.» Les jours suivants la guerre continua. A tout +instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des +travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis +l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba +malade, et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut +blessé; cet accident procura quelque relâche à la ville.» + + [134] Frère et successeur de Saladin. + + BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 302[135]. + + +_Suite du même sujet._ + + +Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions +qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux +prétendants au royaume de Jérusalem; l'un était le roi Guy, fait +prisonnier à la bataille de Tibériade; l'autre le marquis de Tyr[136]. +La femme du roi Guy[137], laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien +roi de Jérusalem, et était censée réunir en sa personne l'autorité +royale, étant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet événement est +ainsi raconté par Emad-Eddin: «Il était d'usage chez les Francs de la +Palestine qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou, à +défaut d'enfant mâle, à ses filles, par ordre de primogéniture; or, à +la mort du dernier roi, le trône s'étant trouvé vacant, l'autorité +avait passé à la femme de Guy, fille aînée du roi Amaury; c'est en +qualité de mari de la princesse que Guy avait été reconnu roi. La +reine étant morte sans enfants, le trône devait appartenir à sa sœur +cadette[138], épouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le +marquis de Tyr, qui convoitait le trône, enleva la femme de Honfroy, +sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trône, et l'épousa +lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la +princesse fût alors enceinte; dès lors le marquis de Tyr fut reconnu +roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés. +Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intérêts; et alors le +marquis, effrayé, s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient +beaucoup de cas des talents du marquis, lui écrivirent pour l'engager +à revenir; il s'y refusa.» + + [135] Boha-Eddin, historien arabe, né à Mossoul, en 1145, mort en + 1232. Il fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem. + Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_. + + [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jérusalem en 1192. + + [137] Sibylle. + + [138] Isabelle. + + [139] Honfroy, seigneur de Montreal, connétable du royaume de + Jérusalem. + +Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade. Boha-Eddin +remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car +la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité. +L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les +chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours +ils essayaient de quelque nouveau piège; aussi Saladin, était-il en +proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de +tous côtés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait +plus écrit au calife de Bagdad, soit qu'il eût reconnu l'inutilité de +ses démarches précédentes, soit qu'il se crût désormais hors de +danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre +suivante, qui nous a été conservée par le compilateur des +_Deux-Jardins_. + +«Votre serviteur a toujours le même respect pour vous, mais il se +lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant à vous écrire sur nos +ennemis, dont la puissance s'accroît sans cesse et dont la méchanceté +n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un +tel ennemi qui assiège et est assiégé, qui resserre et est resserré, +qui à l'abri de ses retranchements ferme l'accès à ceux qui voudraient +s'approcher, et fait manquer l'occasion à ceux qui la cherchent. En ce +moment, les Francs ne sont guère au dessous de 5,000 cavaliers et de +100,000 fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis, la +guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés; mais la mer est +pour eux, la mer s'est déclarée pour les enfants du feu[140]. De +vouloir définir le nombre des peuples qui composent l'armée chrétienne +et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible; +l'imagination même ne saurait se le représenter. On dirait que c'est +pour eux que Motenabbi a fait ce vers: + + «Là sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues diverses; + aux interprètes seuls est donné de converser avec eux.» + + [140] Ceci s'adresse aux chrétiens, qui dans l'opinion de Saladin + étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour + lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgré l'ancien + proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_. + (_Note de M. Reinaud._) + +C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un +d'entre eux passe de notre côté, nous manquons d'interprètes pour les +entendre; souvent l'interprète à qui on s'adresse renvoie à un autre, +celui-ci à un troisième, et ainsi de suite. La vérité est que nos +troupes sont lassées et dégoûtées; elles ont vainement tenu bon +jusqu'à l'épuisement des forces; elles sont demeurées fermes jusqu'à +l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on +nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos brisé, en moins +grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppressée par ennui +de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent +que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à +nos détestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours +quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent avec des tours, +tantôt avec des pierres; un jour c'est avec les débabés[141], un autre +avec les béliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils +s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler +nos fossés, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois +ils montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils +attaquent par mer, montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà qu'à +présent, non contents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre, +ils se sont mis en tête de construire des collines rondes en forme de +tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierres; et lorsque cet +ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par +derrière et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à peu, et +s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce +qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici le +feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades +de bois; mais à présent comment entamer avec les pierres ou consumer +avec le feu ces collines de terre qui sont à la fois un rempart pour +les hommes et un abri pour les machines.» + + [141] Grand édifice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre + de guerriers; il était revêtu de grandes plaques de fer et + marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intérieur; + cette machine était munie d'un bélier. (_Bibl. des Croisades_, t. + 4, p. 291.) + +Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les +musulmans ne se montrèrent pas fort zélés à le seconder. A cet égard, +le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu +Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reçu en fief +quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux +dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se +tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas +cette année au Sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut +très-indigné de cet excès d'ambition; il lui parut étrange que tandis +que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme son +neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi quand il reçut la +nouvelle de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable. + +Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien, +demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et +Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas +qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut +avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant; +on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre, +et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous +voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous +instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux +choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous +puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si +nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le +sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.» +Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait +lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne +parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé +par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il +se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de +l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne +fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint +pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se +conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je +gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au +rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au +fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait +besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos +rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est +en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les +apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un +député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu, +pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le +député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux +de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de +besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour +les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au +sultan.--Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est +malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à +cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.» +Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi +d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin +remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des +fruits et de la neige, qui lui furent accordés. + +Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part +du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des +troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de +savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps, +poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre +la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des +remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et +plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les +chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier +juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se +partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et +infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et +se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y +eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à +l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O +musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes +les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se +représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux +souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il +renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne +prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque +Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le +sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je +pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.» + +«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la +garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de +faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si +vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous +abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette +nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous +en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des +guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les +pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et +les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre, +le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on +craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et +de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour +procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du +jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes, +cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal +secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière +ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible +de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au +camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements, +et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et +des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était +extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou +coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en +fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un +autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. +Le combat dura jusqu'à la nuit. + +«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville. +Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils +allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de +leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, +et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour +négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que +la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons +prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du +moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, +et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les +mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux +dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et +mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à +faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne +rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne +soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des +vôtres.» En disant ces mots, il se retira. + +Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des +esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit +que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la _demeure +éternelle_; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. +Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit +Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et +les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette +sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais +déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier +degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée. +Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat, +elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était +inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi +d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et +des fruits, obtint ce qu'il désirait. + +Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport +de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une +nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent +les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de +l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une +fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par +l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville. +Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la +garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en +est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert; +ils n'étaient guère au-dessous de mille[142].» + +«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre +de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous +nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant +que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez +l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de +céder; pour nous, notre parti est pris.» + + [142] L'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient + descendus du ciel pour venir au secours de la ville. + +«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la +ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, +disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les +prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes +de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent +rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il +offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la +garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie +croix), ce qui fut refusé.» + +Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier +chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le +refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la +garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un +passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les +bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient +emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses +troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à +évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver. +Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les +chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques +soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le +signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des +chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens +firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les +musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses +guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la +fin, il fut repoussé par le nombre.» + +La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière +extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de +Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait +l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus +longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il +assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de +la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent +partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer +sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un +grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers +l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un +instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit +égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les +cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et +de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par +esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce +temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui +a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des +consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer +plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.» + +L'historien Emad-Eddin, qui était aussi à l'armée, témoigne également +que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'étendard des chrétiens +sur les remparts furent tous dans l'affliction. «Nous ignorions +encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles +conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations +étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut +venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livré à de noires pensées. +Le lendemain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de +l'avenir; nous essayâmes de le consoler; nous lui dîmes: Cette ville +était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombée au +pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas péri pour une ville +perdue; il faut avoir en Dieu la même confiance.» + +Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. «Quand Maschtoub, +dit-il, vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la +défendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les +habitants et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens, +moyennant la somme de 200,000 pièces d'or, la liberté de 2,500 +prisonniers chrétiens, dont 500 d'un rang élevé, et la restitution de +la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pièces d'or +pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accordé un +certain délai pour le payement de l'argent et la remise des +prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent +l'exécution du traité, et les Francs entrèrent dans la ville.» + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 302. + + + + +LA QUATRIÈME CROISADE. + +_Foulques de Neuilly prêche la croisade._ + +1198. + +Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps +d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de +Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait +nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et +Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce +Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la +France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints +miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla +si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole +envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la +croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux, +maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence +telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient +le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous +les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés. +Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le +cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était +si grande[143]. + + [143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement + du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit: + + Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après + l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III, + apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy + d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de + Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il + ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques + dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les + autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy. + Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à + l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France, + et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité; + et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes + croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil + qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost + seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il + seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en + esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent + porceque le pardons ère si grans. + + +_Les croisés français envoient des députés à Venise._ + +1201. + +Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils +voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois +ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas +encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils +tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous +les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y +fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les +meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils +donneraient plein pouvoir de faire toutes choses. + +De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya +deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le +comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy +de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et +les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard +Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et +Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement +leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes +scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les +conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres +lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous +avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent +qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux +que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée +qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême. + +Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux, +les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils +baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent +beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les +lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs +messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et +le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien +reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans +couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous +direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce +qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons +que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce +que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc +leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour, +qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce +qu'ils demandaient. + +Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit. +Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent +le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la +manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts +barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger +l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut +permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de +puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que +vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure +de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle +manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que +vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent +satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande +chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous +répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le +terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si +grande chose.» + +Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne +puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la +fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous +dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter +par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous +pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer +quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires +pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à +pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la +flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on +donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et +toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant +un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour +faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce +soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs. +Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères +pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre +association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par +terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous, +et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.» + +Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et +qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent +entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les +propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent: +«Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit +qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le +leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc, +qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil +était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et +son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir +l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis +mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en +assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus +belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et +qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les +messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers. + +Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils +demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette +convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup +regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy +de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du +consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit: +«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants +nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez +pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez +les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont +choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance +sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et +de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la +terre sainte d'outre-mer.» + +Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant +beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix, +levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous +l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il +semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut +apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au +pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que +Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé +toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir +cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.» +Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter. +Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain. + + +_Les croisés arrivent à Venise._ + +1202. + +Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte +de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la +nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres +chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce +qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme +qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils +envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte +de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les +exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de +la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un +autre passage que celui de Venise. + +A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de +Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à +Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons +chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières, +ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à +d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens +partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres +chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons +chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri +de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de +Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec +lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de +chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut +le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il +advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin. + + [144] Grant planté. + +Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et +furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île +Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de +braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus +nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était +convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et +les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que +jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y +avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois +fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en +l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent +aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien +rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent +très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils +sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de +payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile. + +On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de +gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les +barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent +demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme +nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent: +«Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et +même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir +payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux +autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il +faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut +mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer +l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de +manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le +secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi +la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous +avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons +volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous +irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient +voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux +aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que +de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui +plaira.» + +Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et +tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de +Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient +de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle +vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et +quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs +d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en +défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que +l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux +qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre. + +Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne +nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons +gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais +notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en +recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de +Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes +villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous +avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la +conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent +qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les +conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux +barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée +se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens. + +Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc. +C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des +barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de +Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au +peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave +nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on +entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je +suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait +gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous +vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec +vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour +conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les +pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout +d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que +vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.» + +Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les +pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui +avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage; +car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y +voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il +reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient +allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc +descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en +pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, +parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens +commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent +bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du +bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé +le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les +navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer. + + +_Alexis demande du secours aux Vénitiens._ + +Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes +aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un +empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère +appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis +s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête, +et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le +tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce +fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une +ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de +Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à +Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de +pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à +s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée +à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des +meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier +miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes +déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout +ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il +dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon. + +Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de +Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et +quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur +répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons +quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers +lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous +l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à +tort à lui et à son père.» + + +_Les croisés à Zara._ + +1202. + +On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que +de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés +d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus +furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi +que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils +portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et +mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre +villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port. + +La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie, +et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément +on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les +pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les +uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville, +si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la +ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain +matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères, +et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent +le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et +descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville. +Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints +sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche +tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé +le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés +tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat, +qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche +demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils +furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à +Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de +l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou +de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent +beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie. + +Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent +parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils +rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie +restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre, +sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur +en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a +parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux +messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne +vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous +pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils +envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla +aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors +rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là. + +Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les +barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre +leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire +ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui +répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de +faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en +retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et +ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils +de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des +Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je +vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car +elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc +entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons: +«Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me +l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre, +et je vous somme de le faire.» + +Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se +réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont +fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent +beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si +nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui +dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux +qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au +matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y +dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins, +dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les +échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des +pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura +bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et +ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent +cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient +refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée. + +Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve +assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des +barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la +grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons +partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre +part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens. +Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous +l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la +partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent +l'autre. + + +_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._ + +Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant +arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un +palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs, +le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le +frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous +enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui +le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés +au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur +héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le +prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous +donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout +d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il +mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il +faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans +cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000 +marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et +grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous +croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous +fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq +cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci +seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons +plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir +celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne +traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui +refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre +eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils +furent ensemble, on s'occupa de ces propositions. + + [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec. + +Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était +de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent +qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la +guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais +qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux +Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien +par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres +ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre +sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce +traité, nous serons honnis à toujours.» + +Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques +étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient +aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort +sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et +suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et +qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour +recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux +de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était +mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait. + +Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de +Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux +de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention, +parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en +allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et +jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment +et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du +prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques. + + +_Les croisés envoient des députés au Pape._ + +Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à +Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait +mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux +chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message. +Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean +de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux +chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers +jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement +et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée. + +Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et +ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put, +se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais +les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné +les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon +de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de +mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans +quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent +comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils +sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait +bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire, +qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins +la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda +et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans +cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein +pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de +lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre +l'armée. + + +_Les croisés vont à Corfou._ + +Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour +partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la +Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les +Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........ +Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut +convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de +Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce +qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc +et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de +l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, +leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup +d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en +voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et +arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville +à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de +fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée +qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et +pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les +reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de +Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et +maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau +destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs, +puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du +marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait +confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est +très-riche et plantureuse. + + +_Les croisés arrivent à Constantinople._ + + Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent + sur Constantinople. + +Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir +alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et +de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils +remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui +est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville +dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez +savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais +vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se +trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces +belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et +ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel +qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la +longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les +autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si +hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car +jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde +était créé. + + [146] Les Dardanelles. + +Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de +Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là +fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites +alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le +duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous +l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris +l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais +entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si +nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont +pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour +chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous +fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin +d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous +voulons faire. Il y a ici près des îles[147] que vous pouvez voir +d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres. +Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays. +Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous +ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui +qui a vivres que celui qui n'en a pas.» + + [147] Les îles des Princes. + +Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en +allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin, +qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en +juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de +poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des +navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt +besoin pour se défendre. + +Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller, +et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi +passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours +qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les +murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose. +Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir +précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu +parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils +peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur +Alexis[148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis +Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce +palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux +puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un +homme et qu'il doit y avoir en maison de prince. + + [148] Alexis III, dit l'Ange, frère d'Isaac l'Ange, auquel il + avait fait crever les yeux. + +Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans +le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes. +Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les +sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne +resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et +riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui +avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut +prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce +palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les +mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils +allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre +palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[149]; là on +ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était +hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant +Constantinople, et alla aussi camper à Scutari. + + [149] Scutari. + +Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de +Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des +croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer +malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours, +durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision, +et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de +braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne +vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette +compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère, +Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui +était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux +quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied +d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc +de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq +cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se +partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient +attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens +et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous +attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à +Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs +tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre. +Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils +gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes +et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où +ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils +devaient. + + +_Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac._ + +1203. + + L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer, + les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son + neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer + Constantinople. + +Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour +ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut +l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et +les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire +leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à +lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup +de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des +vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les +autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat, +restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La +matinée fut belle un peu après le lever du soleil. + +L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande +armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau +pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit +aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent +des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et +l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et +les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir +combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le +dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on +ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des +palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et +les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles +commencent à se ranger comme elles devaient le faire. + +Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres +batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de +l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople, +abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de +butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la +tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de +Constantinople[150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du +port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient +la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient +perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour, +dans la Juiverie[151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent +faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de +Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des +barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques +d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué +et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir; +un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain, +vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut +très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens +arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en +eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer +dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez +de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si +près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à +cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et +tué beaucoup des leurs. + + [150] Cette chaîne, tendue entre Constantinople et la tour de + Galata, fermait entièrement l'entrée du port de Constantinople. + + [151] Le quartier des Juifs. + +Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople. +Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame, +et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le +port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux +de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient +faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les +Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les +vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que +sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et +qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient +leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens +attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là +quatre jours. + +Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles +chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de +Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un +fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de +pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent +travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le +pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles +sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon +l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la +ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut +grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait +bien deux cents dans la ville. + +Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de +Blaquerne et le château de Bohémond[152], qui était une abbaye close +de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une +fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des +portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté +de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les +vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers, +et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la +leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils +n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que +l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour +garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne +cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous +tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que +toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller +chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils +étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de +chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle +des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres +que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais +tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre. + + [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Côme et Saint-Damien. + +Ils s'avisèrent alors d'une bonne invention, qui était d'entourer le +camp de fortes barrières et de bonnes palissades; dès lors ils furent +plus forts et plus en sûreté. Les Grecs leur faisaient de si +nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de +l'armée les remettaient en arrière vertement; et chaque fois que les +Grecs faisaient une sortie ils étaient battus... + +Ce péril et ces efforts durèrent près de dix jours, jusqu'à ce qu'un +jeudi matin tout fut prêt pour l'assaut; les Vénitiens se préparèrent +aussi du côté de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des +batailles devaient garder le camp, et quatre iraient à l'assaut. Le +marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du côté de la campagne, +avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de +Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla à l'assaut avec ses +gens, Henri son frère, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol +et les leurs, et ils dressèrent deux échelles contre une barbacane +auprès de la mer. Le mur était garni d'Anglais et de Danois[153]; +l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montèrent +sur les échelles et les sergents, et s'emparèrent du mur; ils +n'étaient montés que quinze sur le mur et combattaient de la hache et +de l'épée; ceux du dedans reprirent courage, les repoussèrent fort +laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur +Alexis, qui en fut très-joyeux. Ainsi finit l'assaut du côté des +Français, et il y en eut assez de blessés et de navrés, ce qui les +rendit furieux. De son côté, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car +tous ses vaisseaux avaient été rangés sur une seule ligne, longue de +trois arbalétrées; ils s'approchèrent du rivage à toucher les murs et +les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres, +et les traits d'arbalète voler, et ceux de dedans défendre +vigoureusement les murs et les tours; et les échelles qui étaient sur +les vaisseaux s'approcher si près des murs qu'en plusieurs endroits on +se frappait à coups de lance et d'épée, et le vacarme était si grand +qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galères +ne savaient où aborder. + + [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs. + +Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui était +un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant était tout +armé sur la proue de sa galère, avec le gonfanon de Saint-Marc +par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent à terre ou bien +qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galère et +portèrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc à terre. Quand les +Vénitiens voient le gonfanon de Saint-Marc à terre et la galère de +leur seigneur qui avait abordé devant eux, chacun se tint pour +déshonoré, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont à +terre à qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et +Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, qui a écrit ce +livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirmé, qu'ils virent +le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans +que l'on sût qui l'y avait planté; or, voyez l'étrange miracle! Ceux +de dedans s'enfuirent, et déguerpirent des murs; et les assiégeants +entrent dans la ville à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent +vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend +un bateau et envoie un message aux barons de l'armée pour leur faire +assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il +fallait pour qu'on ne les reprît pas. + +Les barons étaient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce fût +vrai; les Vénitiens commencent à leur envoyer chevaux et palefrois, de +ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis +vit qu'ils étaient entrés dans la ville, il commença à envoyer contre +eux ses gens à grand'foison; les Vénitiens voyant qu'ils ne pourront +résister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait +contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir +les nôtres; alors ils se retirèrent dans les tours qu'ils avaient +prises. + +Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec +toutes ses forces, par d'autres portes, à une lieue au moins de notre +armée. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce fût tout le +monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre armée; quand +les Français les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts. +Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-là, +avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes. +A l'endroit où ils étaient campés, l'empereur Alexis avait rassemblé +force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant +qu'il attaquerait le camp d'un autre côté. Alors sortirent les six +batailles qui avaient été ordonnées; elles se rangèrent devant les +barrières, les sergents et les écuyers, à pied, derrière les croupes +des chevaux, les archers et les arbalétriers devant eux; et ils +formèrent une bataille de leurs chevaliers à pied, dont il y avait +bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme +devant les barrières, et ce fut affaire de bon sens plutôt que d'aller +attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats, +qu'ils auraient été noyés au milieu d'eux. + +Il semblait que toute la campagne fût couverte de batailles, et les +Grecs venaient à petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien +téméraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des +Grecs, dont la plus petite était bien plus forte que pas une des +nôtres. Mais les nôtres étaient rangées de telle manière que l'on ne +pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis +s'approcha si près que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le +duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des +tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec +les pèlerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put +rassembler de troupes, et descendit lui-même tout des premiers à +terre. Les batailles des pèlerins et des Grecs restèrent longtemps en +face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les +pèlerins ne voulant pas s'éloigner des barrières. Quand l'empereur +Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens, puis il les rallia et +s'en alla. Alors l'armée des pèlerins chevaucha à petits pas à leur +suite, et les batailles des Grecs se retirèrent jusqu'à un palais +appelé Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus +grand danger, comme il fit ceux de notre armée en ce jour; sachez +aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'eût grand'joie. L'empereur +Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'armée rentrèrent dans leur +camp, où ils se désarmèrent, las et fatigués; et ils mangèrent un peu, +et burent un peu, car ils avaient peu de vivres. + +Or, écoutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur +Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit +avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la +ville furent d'abord tout ébahis, puis ils allèrent à la prison où +était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés; ils le revêtirent +des ornements impériaux, l'emportèrent au palais de Blaquerne, le +firent asseoir sur le trône, et lui obéirent comme à leur seigneur. +Puis ils envoyèrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers à +l'armée qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que +l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli sur le trône +l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en +informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils +furent rassemblés dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il +leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas +nécessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie +ne fut donnée à personne, et tous remercièrent pieusement Dieu, qui +les avait si tôt secourus, et de si bas où étaient leurs affaires les +avait relevées si haut. Et pour cela peut-on bien dire que à qui Dieu +veut venir en aide, nul homme ne peut nuire. + +Alors on commença à se préparer et à s'armer par toute l'armée, parce +qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les +messagers commencèrent à sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient +la même nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise +fut d'envoyer des messagers savoir l'état des affaires, et si ce qu'on +leur avait dit était vrai, pour requérir le père de garantir les +promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas +le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de +Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne et +deux Vénitiens. Les messagers furent conduits jusqu'à la porte, +laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied à terre. Les Grecs avaient +rangé les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte +jusqu'au palais de Blaquerne. Là, les messagers trouvèrent l'empereur +Isaac si richement vêtu, qu'en vain on demanderait un homme plus +richement vêtu; et l'impératrice sa femme, sœur du roi de Hongrie, +qui était très-belle, était à côté de lui; il y avait tant de +seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement +parés qu'on ne peut l'être davantage; et tous ceux qui avaient été le +jour d'avant contre lui étaient le lendemain à sa volonté. + +Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impératrice et tous les +autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent +qu'ils voulaient parler à l'empereur en particulier, de la part de son +fils et des barons de l'armée; il se leva et entra dans une chambre où +il ne mena avec lui que l'impératrice, son chambellan, son drogman et +les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy +de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne parla à l'empereur Isaac: +«Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous +avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant +qu'il ne se soit acquitté des conventions qu'il a avec nous. Il vous +mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au traité, selon la +forme et la manière qu'il l'a fait avec nous.» + +«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire, +répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de +Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis; +ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres +pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses +vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre +Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui +garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec +nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi +Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez +ce traité.» + +«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois +pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi, +et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien +gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la +garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux +messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et +dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne. + +Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le +prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le +reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut +grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce +que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés +si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des +pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée +des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait +donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son +fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que +s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et +les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui +dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui +refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc +camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en +bonnes vivres. + +Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir +Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les +grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des +reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors +dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les +Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres +biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le +nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre; +ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence, +comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il +commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent +entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux +Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les +barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il +devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi. + +Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de +Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux +seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et +par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens +aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau +visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que +par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que +vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne +dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je +ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les +Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me +tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez +jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je +payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce +dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce +délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre +l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de +toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec +vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre +loisir. + +Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient +bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait +de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent +qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée, +qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce +qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et +ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent +mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus +grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de +l'empereur, telle qu'elle avait été faite. + +Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait +eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce +qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui +avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir +leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous +l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur +criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne +détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons +jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en +irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous +courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera +jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce +qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la +Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient +rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais +ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de +Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un +an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils +demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux +pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la +concorde et la paix rétablie dans l'armée. + + +_Incendie de Constantinople._ + +Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de +Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le +reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres +restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à +cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople; +une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais +lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand +et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les +barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu, +ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces +hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes +livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie +commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le +plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit +jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de +front. + +De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne +pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut +grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à +Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y +rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils +purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et +traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car +il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français +et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils +l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils +s'accusaient les uns les autres. + + +_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._ + +L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus +besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux +qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à +l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent +auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur +devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur +faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la +fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui +l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait +le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait +les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par +répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent +clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une +assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que +l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur +disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour +le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on +lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on +devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le +défier[154]. + + [154] Lui déclarer la guerre. + +On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin +et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son +conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et +chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils +allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison +qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte, +entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur +Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était +l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur +du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de +seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince. + +De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage +et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers +toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de +te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton +peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton +père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que +vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous +l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons +devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre +vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites +pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni +pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les +manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal +à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne +feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans +leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous +déciderez comme il vous plaira.» + +Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient +pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi +d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais. +L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres +qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand +dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent +à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en +dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et +fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de +peu qu'ils ne fussent tous pris et tués. + +Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient +fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par +terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et +les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs +n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque +dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse; +ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots, +d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût +favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux, +laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il +semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur +ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes +parts on court aux armes. + +Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient, +et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le +maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais +personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette +occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des +vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les +tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du +détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il +était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs +cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et +ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se +garantissaient du feu, et il y en eut de blessés. + +Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme, +ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon +l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils +demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de +Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui +était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux +fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient +tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer. + + +_Les Grecs renversent Alexis._ + +Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs, +voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir +Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les +autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce +Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des +conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa +chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle, +le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa +les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur; +après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus +horrible trahison a été faite par aucunes gens. + + [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas + séparés. + +Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle +couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura +pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois +fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à +Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été +étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le +fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et +fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être +caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le +meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les +barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle +assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole. +Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis +pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous +ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui; +qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est +pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et +si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous +l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a +accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que +cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande +fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas, +augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne +combattît par terre ou par mer... + + +_Prise de Constantinople._ + +1204 + +Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il +y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur +accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils +feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient +maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui +jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui +qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui +serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans +de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon; +les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux +Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze +des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens, +lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les +barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur +pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars +dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui +resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi +fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la +violeraient. + + [156] Les revenus, les impôts. + + [157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de + jours de service par an. + +Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le +jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et +les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa +flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on +sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut +merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de +long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville +et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et +on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les +échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que +ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à +coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles. + +Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de +none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et +ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les +vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que +les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des +vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si +près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et +de leurs mangonneaux. + + [158] Trois heures après midi. + +Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une +église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que +le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du +dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait +livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les +navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux +vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu +qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient +étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis +que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour +qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent +pendant le samedi et le dimanche. + +L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant +la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates. +Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux +prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus +que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur +les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et +furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille +fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait +depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on +appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils +n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont +l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent +si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu +et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre +contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André +d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et +ceux de la tour sont battus et se sauvent. + +Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils +débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive +force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les +vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes, +entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur +le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant +ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se +sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de +Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux, +palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant +de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter. +Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de +Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la +bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui +était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied +des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir +raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises, +de palais et de peuple. + +Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs +vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes +écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes +tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et +Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant +le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez +entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette +nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais +l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en +disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au +contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français +qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de +la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela +ne savaient rien ceux de l'armée. + +Pendant cette nuit, du côté où campait Boniface le marquis de +Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les +vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville +commença à s'allumer durement; elle brûla toute cette nuit et le +lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu en Constantinople +depuis que les Francs étaient venus dans ce pays; et il brûla plus de +maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume +de France. La nuit achevée, vint le jour, qui était le mardi matin; +alors tous les nôtres s'armèrent, chevaliers et sergents, et chacun se +rendit à sa bataille, croyant avoir à livrer plus grand combat que les +précédents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de +l'empereur; et ce jour ils ne trouvèrent personne qui leur fût opposé. + +Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matinée droit +vers Bucoléon; quand il y fut arrivé, on le lui rendit, à condition de +la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là on trouva les plus +grandes dames du monde, qui s'étaient retirées dans ce château; c'est +là qu'on trouva la sœur du roi de France qui avait été +impératrice[159], et la sœur du roi de Hongrie, qui avait été aussi +impératrice, et quantité de princesses. Du trésor qui était en ce +palais, il n'est pas à propos de parler, car il y avait tant de +richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En même +temps que ce palais était rendu au marquis Boniface de Montferrat, on +rendait celui de Blaquerne à Henri, frère de Baudouin, comte de +Flandre, la vie sauve aussi à ceux qui étaient dedans; on y trouva un +trésor qui n'était pas moins grand que celui de Bucoléon. + + [159] Agnès, sœur de Philippe-Auguste, qui avait été femme des + empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnène et Théodore Branas. + +Chacun fit occuper par sa troupe le château qu'on lui avait rendu et +fit garder le butin. Les autres, qui s'étaient répandus dans la ville, +pillèrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la +quantité d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de +velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les +autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de +Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, que depuis la création du +monde on ne gagna tant à la prise d'une ville. + +Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela; +ainsi s'hébergea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut +la joie de la victoire que Dieu leur avait donnée, au moyen de +laquelle ceux qui étaient en pauvreté étaient maintenant en richesse +et en délices. Ils fêtèrent la Pâque fleurie et la grande Pâque après, +dans cette joie que Dieu leur avait donnée. Et bien ils en durent +louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans +toute l'armée, et par son aide ils avaient pris une grande ville, +peuplée de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifiée. Alors on +fit crier par toute l'armée, de par le marquis de Montferrat, qui en +était le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter +et de réunir tout le butin, comme on l'avait juré sous peine +d'excommunication; et on choisit trois églises pour le déposer, et on +y mit bonne garde de Français et de Vénitiens, des plus loyaux que +l'on put trouver. Alors chacun commença à apporter le butin et à le +mettre en commun. + +Les uns apportèrent bien, et mal les autres, poussés par convoitise +qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencèrent dès +lors à retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commença à les moins +aimer.... Le butin fut donc réuni et partagé par moitié entre les +Français et les Vénitiens, comme cela avait été convenu. Sachez que +quand ils eurent fait les parts, les Français payèrent de la leur +50,000 marcs aux Vénitiens, et qu'ils se partagèrent entre eux plus de +100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on eût +fait ce que l'on avait dit et qu'on n'eût rien détourné; sachez aussi +que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu +quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de +Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'écu au col, convaincu +d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'armée, petits ou +grands, détournèrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous +pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des +Vénitiens et sans ce qui fut détourné, les nôtres eurent plus de +500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc +réparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu. + + +_Baudouin, comte de Flandre, nommé empereur._ + +1204. + +Ensuite les barons tinrent une assemblée, et demandèrent à toute +l'armée ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait été décidé +entre eux; ils parlèrent tant qu'ils furent obligés de se réunir une +seconde fois, pour élire les douze qui devaient faire l'élection. Et +comme c'était un grand honneur que d'être nommé à l'empire de +Constantinople, il y eut beaucoup de prétendants; mais la grande lutte +fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat +Boniface; de ces deux, toute l'armée disait que l'un serait empereur. +Quand les gens sages de l'armée, qui tenaient autant à l'un qu'à +l'autre, virent cela, ils parlèrent entre eux, et dirent: «Seigneurs, +si on élit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel +dépit qu'il emmènera toute l'armée, et ainsi se pourra perdre la +conquête, aussi bien que manqua se perdre celle de Jérusalem quand ils +élurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel +dépit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'armée d'abandonner +la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restèrent bien peu, +et que si Dieu ne les eût soutenus, la Terre Sainte eût été perdue. +Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tâchons +de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donné l'empire à l'un, +l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne à l'autre +toute la terre qui est en Asie de l'autre côté du canal avec l'île de +Crète, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les +retenir tous les deux.» Comme il fut dit, il fut fait, et les deux +prétendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement +élut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurèrent sur +les Évangiles qu'ils éliraient à bien et à bonne foi celui qui aurait +le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire. +Les douze élus se rassemblèrent au jour convenu dans le riche palais +où logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde. + +Là il y eut si grande réunion de gens que c'était merveille, chacun +voulant voir qui serait élu. Les douze qui devaient faire l'élection +ayant été mandés, furent mis en une belle chapelle qui était dans le +palais; leur conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tombés d'accord, et +ils chargèrent de porter la parole Nivelon, l'évêque de Soissons, qui +était l'un des douze; ils sortirent, et vinrent là où étaient tous les +barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regardé +par beaucoup d'hommes désireux de connaître l'élection. L'évêque leur +dit: «Seigneurs, nous nous sommes accordés, par la permission de Dieu, +à faire un empereur, et vous avez tous juré que vous tiendriez pour +empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y +contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'élu, à +l'heure que Jésus-Christ est né; c'est le comte Baudouin de Flandre et +de Hainaut.» Il s'éleva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena +à l'église, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui +rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut élu empereur le comte +Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fixé +à trois semaines après Pâques. + + GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conquête de Constantinople_. + (Trad. par L. Dussieux.) + + Geoffroy de Ville-Hardouin, maréchal de Champagne, et l'un des + principaux acteurs de la quatrième croisade, mourut vers 1213. + Ses mémoires, une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre + littérature, s'étendent de 1198 à 1207. + + + + +LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTÉE PAR LES GRECS. + + +Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la +servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors, +nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui +étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la +fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé +la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance +pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre +qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand +qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une +armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y +avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple +toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce +seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à +l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée, +qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et +plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer. + +Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil +de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang, +et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de +terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier +qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient +depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se +campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la +tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne. + +Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses +gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir, +ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses +remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les +habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à +serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui +étaient d'avis de s'enfuir. + +Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il +eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la +table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit +sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille +Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira +lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours. + +Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux, +Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la +possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui +servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande +église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour +juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le +clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu +avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et +par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à +prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une +nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement +que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur +rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le +peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne +promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens +ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver. + +Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les +combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les +rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était +sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur +extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images +du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe +suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur. +Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte +de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils +se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre +je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer +et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils +brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils +jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte +de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces +précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent +précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en +avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent +des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses +vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il +ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer +du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils +firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de +diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de +l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les +pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour +emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient +arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité +d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le +pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et +souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures. + +Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse +des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit +dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ, +elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On +commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que +personne fit paraître la moindre modération. + +Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient +garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les +vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile +que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur +colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée +qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une +entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie +que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard +contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris, +pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les +églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans +l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les +riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet +à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile. + +O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs +nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par +l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par +le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la +désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles +artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres +profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une +partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le +peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers +personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé. +Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur +fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à +répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil +superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée. +Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer +pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes, +pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des +commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et +sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les +ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous +étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur +les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens +sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les +armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que +dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps +que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les +enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de +défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres. +Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux +pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle +précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps +adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété. +Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec +quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs +femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du +Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de +vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir +ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un +léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la +jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples +si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre +religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que +nous ne leur eussions fait aucune injure... + +Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons +où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché +leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les +autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir. +Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché +n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils +ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs +hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de +sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants +qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages +pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du +sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne +croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent +l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque +autre perte semblable. + +Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée, +plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était +bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du +quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements, +avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais +alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y +avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis, +et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de +leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et +emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui +me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les +armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec +eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne +pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et +principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que +la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être +chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées +en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle +défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes +vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous +fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes +abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et +d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient +encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise. +L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me +semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le +Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en +hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il +prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices. +Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt +qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous +rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de +longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards +attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres +fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un +bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres +regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû +en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu +de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de +salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois +avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des +spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des +ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que +permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous +levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous +priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces +bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée, +un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius +martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le +père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux +pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui +pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et +m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le +ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des +gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié. +J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient +entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur +fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me +promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le +ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour +repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur +montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour +l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes +mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous +avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence, +par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez +sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y +laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de +la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des +enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par +le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses +commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce +qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière. +J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui +m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me +rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté +d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand +il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le +faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir. +S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes +hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection, +ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je +me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles +demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce +qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il +besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les +choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été +bâties ont été détruites par le fer et par le feu[160]?... Après avoir +tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous +continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes +comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous +chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de +l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de +sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par +un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où +nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice. + + [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nicétas aux + murailles; c'est une œuvre de rhéteur, pleine de mauvais goût, + et écrite après coup. + +Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils +savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient, +en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir +fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient +pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas +que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils +traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient +encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en +revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé +d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples +par des mains sacriléges. + +Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement +grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos +façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par +bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils +mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur +attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du +dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des +écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des +scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où +les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient, +selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec +de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En +partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les +choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à +tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur. + + NICÉTAS, _Annales_.--Traduites par le président Cousin dans son + _Histoire de Constantinople_, 1673. + + Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en + Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut + en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204. + Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres + des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui + concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document + fort utile et exact. + + + + +_Discours de Nicétas sur les monuments détruits ou mutilés par les +croisés en 1204._ + + +Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand +temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y +trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors +respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de +l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent +de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants +ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand +temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce +brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des +Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre +pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale +qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première: +un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête +jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la +pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils +n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur +toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les +bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait +représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants +harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les +instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis +bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin; +elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns +tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs +mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté. +Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie +folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de +cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient +tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée +_Anémodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et +colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient être celle de Josué, +parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant, +semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était +Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le +cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes, +en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition +fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la +figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident, +ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il +cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut +mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet +enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître +le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les +autres débris de la statue. + +Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent +pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres +monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs +inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se +distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait +recueillies à grands frais. + +Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse, +chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était +couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas +qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient +point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son +arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux, +il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour +soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter +déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant +des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large +poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux, +les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était +fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par +Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier +ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le +cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un +homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la +circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas +ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par +excellence et qui mettent la force au-dessus de tout. + +Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le +conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans +la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une +aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant +reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui +lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur +son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son +âne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée +de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve +qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les +plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de +monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de +l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de +l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à +la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible; +quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier +les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté, +dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de +sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible +Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la +force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les +monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer +ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle +d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de +ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont +le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer +de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons +dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la +célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect, +semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les +yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres +s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis +de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du +roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé +de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de +lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des +cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi +dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du +monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du +combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle, +dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le +cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient +Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet +ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de +l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages, +indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères. + +Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de +l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette +Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie? +N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout +était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs; +ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés +qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique +légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa +chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré +des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa +bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait +offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire +de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du +spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité +cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette +statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours, +émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi +n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais +autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu +consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te +condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le +piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure +était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée +de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une +blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec +autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste +et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme +s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en +avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de +feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats. + +Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on +voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main, +ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la +borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de +l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils +obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors +ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en +arrière et perdre la couronne. + +Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa +perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait +encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé +sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet +immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le +corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher +impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et +l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame +et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se +donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic, +infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un +vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison +qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et +l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui +servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal, +brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse; +il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait +pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car +ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa +queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur; +l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec +autant de succès et périssaient ensemble. + + NICÉTAS, _Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les + croisés_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, 3e vol., p. 425. + + + + +LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. + +1208. + + +Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse! +s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout +l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande +partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y +avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et +qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le +reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de +coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher +quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de +cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma +en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de +Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec +tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt +qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses +lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire, +sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une +pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se +conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts +maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien +d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut +être autrement. + +Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et +que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en +était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une +autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au +Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de +Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres, +par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus +il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot. +Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout +la gent mécréante. + +Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère +Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval, +s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va +les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun +souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre +de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur +son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il +soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des +écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre +désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant +derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit +sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait +ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel, +Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer +son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme +s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles +avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs +chantèrent. + + [161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en + 1208. + +Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait +été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il +se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de +Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de +Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là +devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître +Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là +fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes +devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle +et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà +Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce +qui lui désobéira. + +Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé +sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur, +par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop +grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon +vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en +France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en +Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays +jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne +se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe, +matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il +meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent +par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné. + +Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu +archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta +jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est +le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à +Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne; +tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne +aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les, +exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la +foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de +none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent +l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone, +celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les +ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone; +tous ceux-là s'en vont avec l'abbé. + + [162] L'armée. + +L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à +Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure +étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là +en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe +finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du +concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres +l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la +sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les +peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés, +et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors +contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de +Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne +parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix +qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte +de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs +chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré, +qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les +noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous +Béziers, hors des murs, dans la campagne. + +Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers +ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent, +ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents, +comme dit la chanson. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers + provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par + Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits + sur l'histoire de France)[163] + + [163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à + 1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix + années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il + décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction + de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs, + les institutions et la civilisation. + + + +LA PRISE DE BÉZIERS. + +1209. + + +Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre. +Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il +n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus +courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[164], le +fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants +maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup +d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa +terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni +crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais +ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château, +maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis +avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur, +et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais +qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame +Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre +chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il +s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, +ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de +valeur; et je reviens à mon sujet. + + [164] Comte de Toulouse. + +Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés +est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il +entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour. +Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les +grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui. +Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur +promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la +route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces +paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi +de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de +Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il +fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit +assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte +que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre +avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu +leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu +perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils +resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans +autre demeure. + +Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué +sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les +croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez, +n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, +noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et +personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur +bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des +croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas +tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à +peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville, +ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour, +qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais, +comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou, +il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est +en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon +qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et +s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent +avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le +payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque +rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de +l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers +pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent +les douleurs, les tourments et la mort. + +C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux +amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de +Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans +le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva +Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni +si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et +du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui +n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux +habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en +plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez +ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que +baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient, +ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils +pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ +d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le +matin, dès qu'il fait clair. + +Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier +contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé +français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous +ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les +assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun +d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous +sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en +marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent +dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les +autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois +commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux +armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la +ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui, +emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et +font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge. + +Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte +s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les +assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés, +brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes +qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la +cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs +ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la +messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne +pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans +l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles +qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare +librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage; +ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce +qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin; +ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il +leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur +eux, qui l'ont fait. + +Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis +et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel +l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant +d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se +figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt +contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en +advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été +cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques +n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que +ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur +faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient +réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni +crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent +les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un +seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car +jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je +pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les +maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu +s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils +chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le +butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître +l'herbe. + +Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et +riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à +vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!» +s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes +torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se +répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que +l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les +maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte, +maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à +Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut +abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais; +de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il +en tomba deux pans. + +Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de +Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour +toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les +chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes, +les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants, +vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés +sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils +partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les +arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE VICOMTE DE BÉZIERS PRIS PAR TRAHISON. + + Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur + Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont + repoussés dans plusieurs assauts. + + +Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut +ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des +siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et +aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville; +ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa +parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à +Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui +lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y +avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins +trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents +hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui +firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit +seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait; +qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il +le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et +qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que +toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours, +qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les +barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient +que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il +pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur +gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le +raconter, et ce fut une folie. + +Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses +discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui +dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite +de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte +était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si +les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je +puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses +telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et +l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas +autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si +vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous +mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et +que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le +promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui +fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette +trahison. + +Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé +à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et +entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous +les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le +vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations +rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus +que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni +les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur +folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses +ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute +en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé +la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on +voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi +acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre +les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une +défense contradictoire. + +Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les +princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils +convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que +la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite +furent bien attristés, et non sans raison. + + [165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du + Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219. + + _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165], + traduite par L. Dussieux. + + + + +SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BÉZIERS. + +1209. + + Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se + rassemblent pour se donner un chef. + + +L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur +a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint +au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés +conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un +seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais +celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non +plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent +vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent +leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on +croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne +pour trahi s'il accepte cette terre. + +Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant +seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris, +bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de +bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans +un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de +Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la +geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la +vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante. +«Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant, +acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en +seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous +vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le +comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront +qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me +secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les +barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté, +la terre et le pays. + + [166] En Angleterre. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT. + + +Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble +comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre +naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De +plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille; +sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il +était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif +et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi, +n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa +personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent, +affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de +mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le +conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent, +et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever, +tout entier voué au service de Dieu. + +O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins, +qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné +le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république +universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les +hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des +armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse +de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la +chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête +de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par +sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de +la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait +impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie +montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire +naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis. + + PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L. + Dussieux. + + Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de + Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de + Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les + Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut + très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que + partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un + document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les + mœurs et l'esprit des croisés. + + + + +PRISE DE LAVAUR. + +1211. + + +Les croisés ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hérétiques +de la race impure de brûlés en un bûcher, qui jeta grandes flammes. +Don Amérigatz fût pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit +quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des +fourches, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise +criant, pleurant, braillant, et jetée dans un puits, où elle fut +couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres +dames, un Français courtois et gai les fit délivrer toutes en +véritable preux. Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai, +mainte riche armure de fer qui échoit aux croisés, grande quantité de +blé, de vin, de drap, de beaux vêtements, dont ils sont joyeux. + +A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant +et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin. +C'était lui qui maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent +nécessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du +blé. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donné. + + [167] Pour payer la solde de l'armée permanente que Montfort + avait organisée et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des + pèlerins et des croisés, il fit la conquête du midi. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIÉGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE. + +1213-1215. + + +Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous +Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints +puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a +amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants +guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de +résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il +envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre +avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce +qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous +leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur +Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château +ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male +mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère +point; il va droit au Capitole. + + [168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond, + fils du comte de Toulouse. + +Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le +roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris +un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il +a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos +pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris, +nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons +le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien +si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée. +Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de +fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce +qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons +maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point +trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont +cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis +de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.» +Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers +et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret, +où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant +d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me +sont en aide; et le monde entier en valut moins. + +Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en +fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez, +seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon +point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses +barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci +ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et +de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous +ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y +trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un +messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon, +sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils +ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les +maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français, +qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la +nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls +de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les +hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie; +car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don +Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il +y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici, +nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les +Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus +réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si +nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait +par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre. +Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser +entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons +point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.» + +Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil +principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost +communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y +laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout +ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi +l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon, +disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le +prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent +cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes, +chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les +petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le +long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et +beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des +épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis, +par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de +braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en +vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin +et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon +roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement, +hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et +celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le +Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et +tous leurs officiers. Le roi parle le premier. + + [169] Auberges. + +Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur +a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient +d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer +d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc, +songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands +coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les +feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir: +«Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon +sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser +des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et +si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer +par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les +poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît +déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert +cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous +qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.» +«Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que +vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera +le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se +vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville, +contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux +à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors +bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et +s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang +tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux +de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit +à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de +Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de +seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin +de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que +tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous +dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne +sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous +mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes +yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant +j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux +tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous +tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne +nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en +l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien +tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.» +Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et +Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de +bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps +marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes. + + [170] Ornements de cheval, bâts. + +Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières +déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu, +de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi +d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de +compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans +écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit, +jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le +roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend +pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé +jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le +voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne +se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font +si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par +miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse +restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus, +lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au +secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et +mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si +grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la +Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les +moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent +qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme +torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le +bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi, +de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage. + +Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi +d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres +barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et +à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là +où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse +dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est +emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et +assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et +soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien +qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon +de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et +accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de +sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints, +s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent +loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils +du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu +allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse, +occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans +les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons +en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra +nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal, +don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret +de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don +Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la +ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout +l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés +de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre +n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les +fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux +fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon +de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres +qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont +dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le +fils du roi retourne en France. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS. + +1217. + + A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est + rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et + se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers. + + +Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme +courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge, +impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu +où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que +d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de +l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons +flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal +convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité; +et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive, +les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les +maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les +pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie +joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine +et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre; +nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en +splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie +étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre +lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si +brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de +lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par +les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français +qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour +est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son +espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin +droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur +qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse. + +Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a +plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni +bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni +haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont +reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit +avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant +que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes +et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal +héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se +doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique +ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève +un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils +font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au +château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du +château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète +et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la +ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup. + + [171] Château des comtes de Toulouse. + +La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la +salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don +Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en +hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers +qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don +Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse? +Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je +connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi +Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils +de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du +pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse +les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays, +et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état +où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses +deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si +heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons +tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui +expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix +avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses +compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à +la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y +aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un +nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un +recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus +vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de +cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse, +son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par +deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si, +perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il +fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a +recueilli les paroles, et s'est mis en chemin. + +Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande +place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières, +des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des +ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des +flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune +ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et +tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches +marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits +garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte +pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à +l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes +les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les +éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les +filles font des ballades et des danses sur des airs allègres. +Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont +nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville +et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils +ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé +et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le +clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de +la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172], +don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour +batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et +de l'acier. Dieu veuille le défendre! + + [172] Fils de Simon. + + [173] Frère de Simon. + +Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est +accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent +être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent +courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs +bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins, +bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par +les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus +ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était +tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes. +Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie +aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il +est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre, +et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment +jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes +de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur +attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de +son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les +archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux, +donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de +hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades, +pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le +feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se +soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec +toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages +partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient +Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend +de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse +et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent +les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches +menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du +haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les +heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes +et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les +autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de +vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils +leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la +fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où +recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et +de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et +accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de +Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté +dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des +corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la +terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon +capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a +tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se +trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient +rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous +vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte? +Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici +vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou +n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.» +Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés +traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre +salut est arrivé! notre bonheur a commencé!» + + [174] Harassés. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE +SIÉGE. + +1218. + + Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége + de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an + d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une + machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent + brûler. + + +«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit +Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y +aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé +d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous +nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit +Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune +que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus +ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle +vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit +Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y +faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient +longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les +fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de +quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils +viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce +conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y +faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre +tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent +leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les +trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets, +font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule +apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni +levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve. +On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers +et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles, +les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont +et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors +contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes; +ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête +abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et +leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le +cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante. + +Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus +vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes +défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers, +bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort +et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de +guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les +frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées, +volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur +les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le +bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux +qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants +s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez +pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé, +qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs +et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je +suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des +lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le +légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose +vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être +par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne +aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais +maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit +Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut +désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la +pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant +qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte, +croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou +je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai, +à la prendre, occis et martyrisé.» + +Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville +et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et +discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que +cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du +milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et +raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien +endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il +vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et +la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés...... +Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre +le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne +soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres +ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et +sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si +vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la +cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé +tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée. +Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car +mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent +les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon +que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler +la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut +faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de +tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.» + +Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du +jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de +Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs +chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde, +qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs +de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux +aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des +murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les +galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les +hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont +ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert. + + [175] Noblesse. + + [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil. + +Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte, +les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos +adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné +tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais +les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de +cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus +que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et +dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce +sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons, +se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici, +répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups +que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors, +par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le +terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre +est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement. + +Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort, +Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent, +là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier +tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière. +A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez, +nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être +aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit +vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris +et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du +Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des +palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent, +rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci +devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le +tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus +loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu +d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers, +et que de sang et de cervelles la terre est vermeille. + +Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et +dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a +piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au +comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par +trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez +aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos +chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde. +Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et +blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier +tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes. +Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous +n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte +soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice +est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort +en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes +de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir +tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en +arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le +premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut, +don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la +grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des +trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des +pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres, +dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont +pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les +fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de +nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les +archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros +traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des +deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de +torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la +tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans +la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son +arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au +côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et +que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de +Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à +terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes +compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers; +et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que +don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier, +œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier, +va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les +épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle +frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les +yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont +écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et +noir. + + [177] Pèlerins. + + [178] Haut de chausses. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel. + + + + +AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMMÉ COMTE. + +1218. + + +A Toulouse est entré un messager qui leur a raconté la nouvelle de la +mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allégresse, que +tous courent aux églises, allument les cierges sur tous les +candélabres, et s'écrient de joie que Dieu est miséricordieux; qu'il a +remis parage en clarté et le fera désormais triompher; que le comte, +qui était pervers et tueur d'hommes, est mort sans pénitence, parce +qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de +la joie commune, les carillons, les volées et le chant des cloches, +les tambours, les tympans, les grêles clairons, font retentir la ville +et les places. Dès lors par tous les sentiers est levé le siége qui +avait été mis outre l'eau et qui occupait toute la grève; mais les +assiégeants y laissèrent néanmoins sommiers et bagages, pavillons et +tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent +plusieurs de prisonniers. + +A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure, +qui éclaira ce qui était obscur, qui fit renaître la lumière, restaura +parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les +cors, le son des cloches, et la joie causée par cette pierre qui a +frappé le comte, enhardissent les cœurs, les volontés et les forces. +Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la +gate un feu que rien n'éteignit. Toute la nuit et tout le jour la +ville est en réjouissance; et dehors, ceux au siége frémirent et +soupirèrent. + +Mais dès que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome +et les autres puissants barons, l'évêque[179] et l'abbé[180] portant +crucifix, délibérèrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal +parle le premier, de manière que chacun l'entend: «Seigneurs barons de +France, écoutez ce que j'ai à vous dire: grand mal et grand dommage, +grand chagrin et grande détresse nous sont venus de cette ville et de +nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous +avons perdu toute vigueur; je m'émerveille fort que Dieu ait consenti +à telle chose, et ne nous ait point laissé le vaillant comte, à +l'Église et à nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne +perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui +est homme pieux et sage, portant bon et noble cœur. Donnons-lui la +terre que son père a conquise. Que par tous pays aillent les +prédicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le +comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami +de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de détruire la +ville et qu'il n'y soit jamais plus bâti.»--«Seigneurs, dit +l'évêque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape, +qui aimait notre comte et l'avait élu, le mette en la même sépulture +où saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a +obéi à l'Église, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis +garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis +que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne +souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu +ni sainte Église n'auront meilleur ami que lui.»--«Seigneur, dit le +comte de Soissons, je vous reprends à bon droit, pour que la sainte +Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas +sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle +saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien +la sainte Église, priez Dieu et Jésus-Christ de ne point châtier l'âme +du défunt.» Chacun dans son cœur approuva le discours. Don Amaury est +mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le +bénit ensuite. + + [179] Folquet, évêque de Toulouse. + + [180] De Saint-Sernin. + + [181] De Toulouse. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +LEVÉE DU SIÉGE DE TOULOUSE. + +1218. + + Après avoir nommé Amaury comte de Toulouse, les croisés ont + encore tenté de s'emparer de Toulouse et ont été repoussés avec + perte. + + +Ils restèrent après cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut +entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas à être pris un +autre parti; le cardinal de Rome, l'évêque présent et les autres +seigneurs s'assemblent secrètement. Là, Guy de Montfort parle, et dit +en confidence: «Seigneurs barons, ce siége n'est pour nous que +dommage, et cette entreprise ne me plaît ni ne me convient plus +désormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est +déjà mort mon frère, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous +n'abandonnons pas ce siége, notre savoir y faillira.» «Seigneurs, dit +Amaury, ayez égard à moi, que vous avez fait comte tout récemment. Si +j'abandonne ainsi honteusement ce siége, l'Église en vaudra moins et +moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je +suis las de guerroyer, et que la mort de mon père m'est sortie de +l'esprit.»--«Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que +toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce +siége, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui +étaient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vîtes une autre +ville gagner après avoir perdu. Les habitants reçoivent chaque jour +des blés et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent +gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le +péril et la détresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que +vous puissiez tenir ce siége encore longtemps.»--«Seigneurs, dit +l'évêque, je suis à cette heure si dolent, que jamais du reste de ma +vie je ne pourrai être joyeux.» Le cardinal répond avec chagrin et +colère: «Seigneurs, levons donc le siége; mais je vous suis bon garant +que partout sera prêchée la croisade, et qu'à la Pentecôte viendra +infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors +tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs +ne suffiront pas à les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera +piment. Nous détruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous +livrés à l'épée; telle est ma sentence.» Alors le siége est levé +précipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et +beau, ils mettent le feu et la flamme à toutes leurs constructions et +au merveilleux château; mais soudain et sur l'heure par les hommes de +la ville il fut éteint. Les Français partent, mais ils laissent là +étendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque; +et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps à Carcassonne. + + _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par + Fauriel. + + + + +MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CÈDE SES DOMAINES AU +ROI DE FRANCE. + +1222-1224. + + +En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir +parler; mais, conservant encore sa mémoire et sa connaissance, il +tendit les mains vers l'abbé de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui +accourait vers lui, et fit un geste de dévotion; puis, les frères +hospitaliers de Saint-Jean étant arrivés et posant sur lui un poêle +avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitôt. On porta son corps +dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il était +excommunié, et encore aujourd'hui le garde-t-on privé de sépulture, +comme on le voit. Son fils, après avoir fait la paix avec l'Église et +le roi de France, produisit vainement des témoins devant le pape, afin +de prouver qu'il avait donné des signes de repentir; il ne put obtenir +la permission d'ensevelir son père... + +Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez +d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que +soixante chevaliers français le quittèrent pour revenir en France. Or, +le comte de Toulouse ayant été à leur rencontre au delà de Béziers, +ceux-ci lui livrèrent armes et chevaux de guerre à la condition de +pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sûreté et sans autre +rançon. Mais le comte de Toulouse, les regardant déjà comme en son +pouvoir, ne voulut point consentir à cet arrangement. Alors, nos +Français aimèrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre +honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommèrent l'un +d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obéir en tout; et +sachant bien qu'un choc donné d'ensemble procure la victoire, ils ne +forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les +bêtes de somme, ils résistent aux attaques acharnées de l'ennemi; +puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les +assaillants, les mettent en déroute, les poursuivent avec vigueur, en +tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave +chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de +Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tué le +comte lui-même, nos chevaliers revinrent glorieusement en France, +faisant honneur aux armes françaises et bien dignes en effet d'honneur +et de gloire. + +Deux ans s'étant passés au milieu des alternatives de la guerre, le +comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu à +peu ils passaient tous à l'ennemi, céda ses domaines à l'illustre roi +de France Louis VIII, et le fit son successeur à tous ses droits. + + _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L. + Dussieux. + + Guillaume de Puy-Laurens vivait à la fin du treizième siècle, et + fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du + commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprimée dans + le t. V. de la Collection des historiens français de Duchesne. + + + + +_Traité de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._ + +12 avril 1229. + + +Dans ce traité, Raymond déclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre +pendant longtemps contre l'Église romaine et contre son très-cher +seigneur le roi de France, et que désirant de tout son cœur d'être +réconcilié à l'Église et de demeurer dans la fidélité et le service du +roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-même, soit par des +personnes interposées, pour parvenir à la paix; qu'elle avait été +conclue de la manière suivante, et qu'il promet entre les mains de +Romain, cardinal de Saint-Ange, légat du saint-siége apostolique, qui +reçoit sa promesse au nom de l'Église romaine, d'en observer +fidèlement tous les articles. + +Raymond promet ensuite: 1º d'être fidèle et obéissant au roi et à +l'Église, et de leur demeurer attaché jusqu'à la mort; de combattre +les hérétiques, leurs croyants, fauteurs et recéleurs, dans les terres +que lui et les siens possédaient et posséderaient, sans épargner ses +proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entièrement le +pays d'hérésie, et d'aider à purger celui qui appartiendrait au roi; + +2º De faire une prompte justice des hérétiques manifestes, et de les +faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses +baillis, suivant l'ordre du légat; et pour faciliter cette recherche, +de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un +marc, à chacun de ceux qui prendraient un hérétique condamné comme +coupable par l'évêque diocésain, ou par ceux qui auraient pouvoir de +le juger; et quant à ceux qui n'étaient pas hérétiques manifestes, ou +leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'Église et du légat; + +3º De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines, +d'en chasser les routiers et de les punir; de protéger les églises et +les ecclésiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunités et +priviléges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de +garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'éviter les +excommuniés de la manière qu'il est marqué dans les canons; de +contraindre ceux qui demeureraient un an excommuniés à rentrer dans +l'Église par la confiscation de leurs biens jusqu'à ce qu'ils eussent +fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses +par ses baillis; de punir ces officiers s'ils étaient négligents; de +n'en instituer aucun qui ne fût catholique; d'exclure les juifs et +ceux qui étaient notés d'hérésie des charges publiques; + +4º De restituer présentement les biens et les droits des églises et +des ecclésiastiques; savoir, ceux qu'ils possédaient avant l'arrivée +des croisés et dont il paraîtrait qu'ils avaient été dépouillés; et +quant aux autres, d'ester à droit[182] soit devant les ordinaires, +soit devant le légat, ses délégués et ceux du saint-siége. + +5º De payer ou faire payer les dîmes à l'avenir; de ne pas permettre +que les chevaliers et autres laïques en possédassent, mais de les +faire rendre aux églises, et de remettre entre les mains de personnes +sûres la somme de 10,000 marcs d'argent pour réparer les maux qui +avaient été causés aux églises et aux ecclésiastiques, laquelle somme +serait distribuée proportionnellement par ceux que le légat +commettrait; + +6º De payer outre cela à l'abbaye de Cîteaux 2,000 marcs d'argent, qui +seraient employés en fonds de terre pour servir à l'entretien des +abbés et des frères durant le chapitre général; 500 marcs à l'abbaye +de Clairvaux; 1,000 marcs à celle de Grandselve; 300 à celle de +Belleperche, et autant à celle de Candeil, tant pour leurs bâtiments +et en réparation des dommages qu'il leur avait causés, que pour le +salut de son âme; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour être +employés aux fortifications et à la garde du château Narbonnais de +Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi +gardera pendant dix ans pour sa sûreté et celle de l'Église; et enfin +de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000 +marcs tous les ans; + +7º De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir +pendant dix ans quatre maîtres en théologie, deux en droit canonique, +six maîtres ès arts et deux régents de grammaire qui professeraient +ces sciences à Toulouse; + +8º De prendre la croix des mains du légat, aussitôt que ce prélat lui +aurait donné l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant +cinq années consécutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses +péchés, et de partir pour ce pèlerinage dans l'intervalle du passage +qui devoit se faire depuis le mois d'août prochain jusqu'au mois +d'août de l'année suivante; + +9º De traiter en amis et de ne pas inquiéter ceux de ses sujets qui +s'étaient déclarés pour l'Église, pour le roi et pour les comtes de +Montfort et leurs adhérents, à moins qu'ils ne fussent hérétiques; à +condition que l'Église et le roi traiteraient de même ceux qui +s'étaient déclarés contre eux en sa faveur, excepté ceux qui ne +consentiraient pas à ce traité; + +10º Le roi faisant attention à notre humiliation, dit ensuite le comte +Raymond, et espérant que je persévérerai constamment dans la dévotion +envers l'Église et dans la fidélité envers lui, voulant me faire +grâce, donnera en mariage, avec la dispense de l'Église, ma fille, que +je lui remettrai, à l'un de ses frères[183]; et il me laissera tout +le diocèse de Toulouse, excepté la terre du maréchal (de Lévis), que +ce dernier tiendra en fief du roi. Après ma mort, Toulouse et son +diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à +leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille +meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et à ses successeurs, à +l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les +enfants du frère du roi et de ma fille qui y auront droit. + + [182] Comparaître en justice personnellement. (_Stare in + judicio._) + + [183] Jeanne, fille de Raymond VII, épousa en effet, en 1241, + Alfonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis; elle succéda en + 1249 à son père; son mari mourut en 1271; elle même mourut en + 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposées à son père, + ses États, c'est-à-dire le comté de Toulouse, furent réunis à la + couronne de France. + +11º Le roi me laissera l'Agénois, le Rouergue, la partie de +l'Albigeois qui est en deçà du Tarn, du côté de Gaillac, jusqu'au +milieu de la rivière, et le Quercy, excepté la ville de Cahors, les +fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aïeul, possédait +dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants nés +d'un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille qui +épousera l'un des frères du roi et à leurs héritiers; de telle sorte +cependant que j'exercerai mon autorité de plein droit, comme un +véritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et +le diocèse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de +parler, et que je pourrai à ma mort faire des legs pieux suivant les +usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera +toutes ces choses, sauf le droit des églises et des ecclésiastiques. + +12º Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs +dépendances à l'évêque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers, +conformément au don que le feu roi Louis, de bonne mémoire, père du +roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; à condition toutefois +que l'évêque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il étoit tenu +envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'étoit +obligé envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par +le roi, soit par le feu roi son père, soit par les comtes de Montfort, +seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront. + +13º J'ai fait hommage-lige et prêté serment de fidélité au roi, +suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays +qui me sont laissés. J'ai cédé précisément au roi et à ses héritiers à +perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône, +dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux +pays et domaines qui sont au-delà du Rhône dans l'Empire[184], avec +tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cédés +précisément et absolument à perpétuité à l'Église romaine entre les +mains du légat. + + [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat + Venaissin. + +14º Tous les habitants de ces pays qui en ont été chassés par +l'Église, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont +retirés d'eux-mêmes, seront rétablis dans leurs biens, à moins qu'ils +ne soient hérétiques condamnés par l'Église, excepté néanmoins dans +les biens qui peuvent leur avoir été donnés par le roi, par le feu roi +son père et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux +qui demeureront dans les pays qui me sont laissés, spécialement le +comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de +l'Église et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne +conclurai avec eux ni paix ni trêve sans le consentement de l'Église +et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, après que +j'aurai rasé toutes les places fortes, à moins que le roi ne voulût +les garder lui-même pendant dix ans, pour sa sûreté et celle de +l'Église, après l'acquisition que j'en aurai faite; et il les +retiendra alors pendant ce temps-là avec leurs revenus. + +15º Je ferai détruire entièrement les murs de la ville de Toulouse et +combler les fossés, suivant les ordres et la volonté du légat. + +16º J'en ferai de même de trente villes ou châteaux, savoir: de +Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bécède, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul +et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et +Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le +Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et +Condom (en Agénois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain); +de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agénois); de Peyrusse (en +Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant +la volonté du légat. Les murailles et les fortifications de ces places +ne pourront être rétablies sans la permission du roi. Je ne pourrai +élever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de +bâtir de nouvelles villes non fortifiées dans les domaines qui me +resteront, si je le juge à propos. Que si quelqu'une des places dont +on doit abattre les murs appartient à mes vassaux, et s'ils s'opposent +à leur démolition, je leur déclarerai la guerre, et je ne ferai ni +paix ni trêve avec eux sans le consentement de l'Église et du roi, +jusqu'à ce que ces murs soient entièrement détruits et les fossés +comblés. + +17º J'ai juré et promis au légat et au roi d'observer de bonne foi +toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets. +J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me +sont laissés à jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans +leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger à les +garder; en sorte que si je contreviens à tous ou à quelqu'un de ces +articles, ils seront aussitôt déliés du serment de fidélité qu'ils +m'ont prêté, que je les délie dès maintenant de la fidélité et de +l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils +adhéreront à l'Église et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de +quarante jours, depuis que j'aurai été averti, et si je refuse de +subir le jugement de l'Église dans les matières qui la regardent, et +celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me +laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le +même état que je suis maintenant par rapport à l'excommunication et +soumis à tout ce qui a été statué contre moi et contre mon père dans +le concile général de Latran et depuis. + + [185] _Commise_, confiscation. + +18º Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments, +qu'ils aideront l'Église contre les hérétiques, leurs croyants, leurs +fauteurs et leurs recéleurs, et contre tous ceux qui seront contraires +à l'Église, pour l'hérésie et le mépris de l'excommunication, dans les +pays qui me sont laissés; qu'ils serviront le roi contre tous ses +ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu'à ce +qu'ils soient soumis à l'Église et au roi. + +19º Ces serments seront renouvelés de cinq ans en cinq ans, suivant +l'ordre du roi. + +20º Pour l'exécution de tous ces articles je remettrai entre les mains +du roi le château Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il +pourra fortifier s'il le juge à propos. Je lui remettrai aussi les +châteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne +d'Agénois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les +gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres +tournois pour la garde pendant les cinq premières années, +indépendamment des 6,000 marcs dont on a déjà parlé. Les autres cinq +années, le roi les fera garder à ses dépens, s'il juge à propos de les +tenir encore en sa main durant ce temps-là. Le roi pourra détruire les +fortifications de quatre de ces châteaux, savoir: de Castelnau d'Arri, +Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plaît et à l'Église, sans +préjudice de la somme marquée pour la garde. Mais les rentes et les +revenus, et tout ce qui dépend du domaine dans ces châteaux, +m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses à ses +dépens avec le château de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne +soient pas suspects à l'Église et au roi, pour rendre la justice et +faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra +les forteresses de ces châteaux et celui de Cordes, sauf les +conditions susdites, et supposé que j'aie rempli mes obligations +envers l'Église et le roi. Je livrerai au roi le château de Penne +d'Albigeois, d'ici au 1er d'août, pour qu'il le garde pendant dix ans +avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet +intervalle, je l'assiégerai et ne cesserai de faire la guerre à ceux +qui l'occupent jusqu'à ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde +mon départ pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans +un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou +enfin à d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui +veuillent en accepter la donation, il sera entièrement détruit. + +21º Le roi décharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du +pays qui m'est laissé de tous les engagements qu'ils avaient +contractés soit envers lui et envers le roi son père, soit envers les +comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise +auxquelles ils s'étaient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon +obéissance ou celle de mon père; et il les délie, autant qu'il est en +lui, du serment qu'ils lui avaient prêté. + + Raymond ayant fait serment d'observer fidèlement tous ces + articles, fut introduit dans l'église de Notre-Dame de Paris, par + le légat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna + l'absolution de son excommunication, et à tous ceux de ses alliés + qui étoient présents. «C'étoit un spectacle digne de compassion, + dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, après + avoir résisté à tant de nations, être conduit jusqu'à l'autel, en + chemise, en haut de chausses et nu-pieds.» + + DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, in-folio, 1737, + t. 3, p. 370. + + + + +L'INQUISITION ÉTABLIE A TOULOUSE. + +1229. + + +Innocent III fut à peine monté sur la chaire de saint Pierre, que +l'archevêque d'Auch l'ayant informé des progrès que les hérétiques +faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prélat, +le 1er d'avril de l'an 1198, à agir vivement de concert avec ses +suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils +n'achevassent de l'infecter, et à recourir pour cela, s'il était +nécessaire, aux armes des princes et des peuples. Il écrivit, le 21 du +même mois, une lettre circulaire aux archevêques d'Aix, Narbonne, +Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, à leurs suffragants, +et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier +qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres +hérétiques, répandaient leur venin dans ces provinces, il avait nommé +frère Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en œuvres et +en paroles, et frère Guy, homme craignant Dieu et appliqué aux œuvres +de charité, pour commissaires contre ces hérétiques. Il les prie de +procurer à ces deux religieux tous les secours dont ils auraient +besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit à ramener les +sectaires, soit à les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il +enjoint en même temps à ces prélats de recevoir et d'observer +inviolablement tous les statuts que frère Raynier ferait contre les +hérétiques, avec promesse de les confirmer lui-même. Il leur ordonne +enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce +commissaire prononcerait contre les contumaces. «Outre cela, ajoute +Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et à tous les barons +et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rémission +de leurs pêchés, de traiter favorablement ces envoyés et de les +assister de toute leur autorité contre les hérétiques; de proscrire +ceux que frère Raynier aura excommuniés; de confisquer leurs biens, et +d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent à vouloir +demeurer dans le pays après leur excommunication. Nous lui avons donné +plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte soit par +l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous +enjoignons aussi à tous les peuples de s'armer contre les hérétiques +lorsque frère Raynier et frère Guy jugeront à propos de le leur +ordonner; et nous accordons à ceux qui prendront part à cette +expédition pour la conservation de la foi la même indulgence que +gagnent ceux qui visitent l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle de +Saint-Jacques. Enfin nous avons chargé frère Raynier d'excommunier +solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés, qui +leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de +leur infliger les mêmes peines.» + +Frère Raynier et frère Guy étaient deux religieux, de l'ordre de +Cîteaux. Ils furent les premiers qui exercèrent dans la province les +fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est +proprement à cette commission qu'on doit rapporter l'origine de +l'inquisition qui fut établie dans le pays contre les Albigeois, et +qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays +étrangers... + +Le légat Pierre de Colmieu célébra à Toulouse, au mois de novembre +1229, un concile auquel se trouvèrent les archevêques de Narbonne, de +Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'évêques et d'autres prélats, +le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le sénéchal +de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cité et +l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'âme de toute +la communauté_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et +les seigneurs l'approuvèrent, en prêtèrent un semblable, et tout le +pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le +préambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manière +suivante: «Quoique divers légats du saint-siége aient fait plusieurs +statuts contre les hérétiques, leurs fauteurs ou recéleurs, pour +conserver la paix dans le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne +et les diocèses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant +cependant attention que ces provinces, après avoir été longtemps +désolées, sont actuellement pacifiées, comme par miracle, par le +consentement et la volonté des grands, nous avons jugé à propos +d'ordonner, du conseil des archevêques, des évêques, des prélats, des +barons et des chevaliers, ce que nous avons jugé nécessaire pour +purger du venin de l'hérésie un pays qui est _comme néophyte_, et pour +y conserver la paix.» Ce concile de Toulouse fut donc une assemblée +mixte, et les canons qu'on y dressa émanèrent de l'autorité des deux +puissances. + +Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition +dans le pays pour la recherche des hérétiques. On y ordonna, en effet, +que les évêques députeraient dans chaque paroisse un prêtre et deux ou +trois laïques de bonne réputation, lesquels feraient serment de +rechercher exactement tous les hérétiques et leurs fauteurs, de +visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu'à la +cave, et tous les souterrains où ils pouvaient se cacher, et de les +dénoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et à +leurs officiers pour les punir sévèrement. On ordonne ensuite la +confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui +leur permettraient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas +confondre cependant l'innocent avec le coupable, on défendit de punir +personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par +l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à +toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques, +et on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main forte pour +cette recherche; avec autorité au bailli du roi de procéder dans les +domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les +domaines du roi. On statue que les hérétiques _revêtus_, qui s'étaient +convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hérésie où ils +demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour +preuve qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient +deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une +couleur différente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient +être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils, +sans une dispense particulière du pape ou de son légat _a latere_. On +appelait croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étaient ainsi +condamnés à porter des croix. Il est ordonné ensuite que les autres +hérétiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement, +mais par la crainte des peines, seroient renfermés et nourris aux +dépens de ceux qui posséderaient leurs biens, avec ordre à l'évêque, +s'ils n'avaient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint +aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis +l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toutes sortes d'erreurs, +de promettre de garder la foi catholique, de dénoncer et de poursuivre +les hérétiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On +déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseraient pas et +ne communieraient pas trois fois l'an. On défendit aux laïques d'avoir +chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, excepté le +Psautier, le Bréviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il +n'était pas même permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut +obligé de faire cette défense, qu'on trouve ici pour la première fois, +afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisaient des livres saints. + + [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie + l'archevêque, évêque ou autre prélat qui a la juridiction + ecclésiastique dans un territoire. + +Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper +l'hérésie du pays, y entretenir la paix et pourvoir à la sûreté +publique; ils défendent de construire de nouvelles forteresses et de +relever celles qui étaient détruites; ils maintiennent les églises et +les ecclésiastiques dans leurs immunités et priviléges; font défense +de payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui étoient marchands ou +mariés, et de lever de nouveaux péages. On ordonna de plus de se +liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la +paix, nommément contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui +occupait le château de Puylaurens dans le pays de Fenouillèdes, et +Nairaut d'Aniort, qu'on déclara excommuniés s'ils ne se soumettaient +quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avait été +accordée. On défendit aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou +bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre +ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin +il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis, et de +publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps +de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de +Toulouse, durant lequel l'évêque de cette ville défraya la plupart des +prélats qui y assistèrent. + +C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe et +permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les +procédures, et le cardinal-légat fit examiner durant l'assemblée tous +ceux qui étaient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit +réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui +s'était converti volontairement, afin de se servir de son témoignage +contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut établie +en telle sorte que les évêques entendirent chacun séparément un +certain nombre de témoins, que Foulques, évêque de Toulouse, leur +administra; et après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les +actes entre les mains de ce prélat, pour les conserver et y avoir +recours en cas de besoin; ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup +plus vite. On entendit d'abord ceux qui étaient réputés catholiques, +et ensuite ceux dont la foi était plus suspecte; mais ces derniers +convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du +préjudice; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile. +Quelques-uns, plus prudents, prévoyant qu'ils seraient dénoncés, +prévinrent les informations, s'avouèrent coupables, et demandèrent +pardon au légat, qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres, et les +ayant forcés à comparaître, ils furent traités durement. Enfin, +quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandèrent +qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avaient déposé contre eux, +afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation et +s'ils n'étaient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à +Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande; mais ce +prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs +délateurs, éluda leurs instances et leur fit voir seulement en général +la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les +avaient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se +désistèrent de leurs poursuites et se soumirent enfin à ses ordres. + +1232. Le pape Grégoire IX informé que plusieurs hérétiques de la +province, après avoir abjuré leurs erreurs, les avoient reprises, +écrivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de +n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prétexte que les évêques +étaient détournés par diverses occupations, il commit, au mois +d'avril de l'an 1233, aux frères Prêcheurs[187] l'exercice de +l'inquisition contre les hérétiques, dans le Toulousain et le reste du +royaume, et spécialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux, +Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procéder +par sentence contre les accusés. Il recommanda les frères Prêcheurs à +tous les prélats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et à +tous les autres comtes, vicomtes, barons et sénéchaux de France, et à +tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux +dans l'exécution de leur commission. En conséquence, l'évêque de +Tournay, légat du saint-siége, établit à Toulouse deux religieux de +l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frère Pierre Cellani et frère +Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre +dans cette ville. Il en établit de même dans chacune des principales +villes où ils avaient des couvents, comme à Montpellier, Carcassonne, +Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-là, ces religieux érigèrent en +France, mais surtout à Toulouse et à Carcassonne, un tribunal, qui a +duré pendant plusieurs siècles, et auquel ils firent citer +non-seulement tous ceux qui leur furent dénoncés comme hérétiques ou +suspects d'hérésie, mais encore tous ceux qui étoient accusés de +sortilége, de magie, de maléfice, de judaïsme, etc. Ils suivirent une +procédure qui leur étoit propre dans les divers jugements qu'ils +rendirent; et ou ils livrèrent les accusés au bras séculier pour être +brûlés vifs, ou ils les condamnèrent à être renfermés pour toujours +dans des prisons particulières, ou, enfin, ils se contentèrent de leur +imposer des pénitences laborieuses, suivant qu'ils étoient plus ou +moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perpétuelle +ceux qui étoient convaincus d'hérésie ou les relaps fut alors établi +dans le pays. Entre les hérétiques qui furent pris à Toulouse, on se +saisit de leur principal chef, nommé _Vigorosus de Baconia_, qui fut +brûlé vif. + + [187] Ou Dominicains. + + DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, t. 3, p. 395. + + + + +LA CROISADE D'ENFANTS. + +1212-1213. + + +L'expédition d'outre-mer entreprise vers 1212, et composée d'enfants, +si elle n'est pas un des événements les plus marquants de l'histoire +des croisades, n'en paraît pas un des moins extraordinaires... + +Il paraît que les croisés appartenaient à deux nations et formèrent +deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de +l'Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu'aux +bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci, +rassemblés aux environs de Paris, traversèrent la Bourgogne et +arrivèrent à Marseille, lieu de leur embarquement. + +Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent +employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On +rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la +Montagne, qui avait coutume d'élever des _Arsacides_ depuis l'âge le +plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la +liberté que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes +garçons de la France. L'opinion était donc que ces enfants, trompés +par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs, +se revêtirent du signe de la croix. + + [188] _Speculum historicum._ + +Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas, +Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'était persuadée, dit +Bizarre[189], à l'aide d'une fausse révélation, que la sécheresse +serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à +sec; et elle était venue à Gênes dans l'intention de se rendre à +Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée. + + [189] _Hist. Genuens._ + +La composition de ces troupes répondait parfaitement à ces moyens de +séduction. On y voyait des enfants de tout âge, de toute condition, +même de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils +se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans +guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs +parents, leurs amis, cherchaient à les retenir, en leur montrant la +folie d'une telle expédition; la captivité dans laquelle on les +condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant +une issue à travers les murs, ils parvenaient à s'échapper et allaient +rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but +de leur voyage, ils répondaient qu'ils allaient visiter les lieux +saints[190]. Quoiqu'un pèlerinage commencé sous de semblables +auspices, marqué de toutes sortes d'excès, dût être un objet de +scandale plutôt que d'édification, il y eut des gens assez peu sensés +pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des +femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux +troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur +fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des âmes inspirées +de Dieu et guidées par les sentiments d'une vive piété. Le pape, +instruit de leur marche, dit en gémissant: «Ces enfants nous +reprochent d'être plongés dans le sommeil, tandis qu'ils volent à la +défense de la Terre Sainte.» Si des hommes prévoyants, parmi le +clergé, blâmaient ouvertement cette expédition, on donnait +l'incrédulité et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin +d'éviter le mépris public, la sagesse était condamnée au silence. + + [190] Le nombre de ces enfants s'éleva à plus de 50,000. + +Cependant l'événement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans +raison n'obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit l'évêque +Sicard[191], cette multitude disparut tout entière. Mais il faut +soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et +français; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers +l'Italie. + + [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7. + +Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la +croisade; si la surveillance des princes et des prélats, dans les +expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière, ne +parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs, quelle +espèce, de gens ne devait point recéler une réunion formée sans aucun +soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant +prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte à leurs +penchants vicieux? Aussi, le récit de Godefroi le Moine[192] ne +doit-il point nous étonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se +mêlèrent parmi les pèlerins allemands et disparurent après les avoir +dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur +distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina +ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de +maux, résultat nécessaire de l'imprévoyance des croisés. La fatigue +d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnèrent une grande +partie. De ceux qui arrivèrent en Italie, les uns se dispersèrent dans +les campagnes, et, dépouillés par les habitants, ils furent réduits en +servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se présentèrent devant +Gênes. D'abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours +dans la ville; mais, réfléchissant ensuite sur l'inutilité de leur +entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportât la disette, +appréhendant surtout que Frédéric, qui était alors en rébellion contre +le saint-siége et en guerre avec Gênes, ne profitât de cette +circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de +s'éloigner de la ville. Cependant une opinion reçue du temps de +Bizarre était que la république accorda le droit de cité à plusieurs +de ces jeunes Allemands, distingués par l'éclat de leur naissance; ils +acquirent par la suite une telle considération qu'ils entrèrent dans +l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le même historien, que +tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours, +parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres, +reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays; +et ces croisés, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en +répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément, +dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les angoisses de +la faim, et servant de dérision à la population des villes et des +campagnes. + + [192] _Annales_, apud Freh. collect. + +Les croisés de France éprouvèrent un sort à peu près semblable: une +faible partie revint; le reste périt dans les flots ou devint un objet +de spéculation pour deux négociants de Marseille. Hugues de Fer et +Guillaume Porc, c'étaient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un +grand commerce, dont la vente des jeunes garçons formait une branche +considérable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait être plus +favorable; ils offrirent donc aux pèlerins qui arrivèrent à Marseille +de les transporter en Orient, sans aucune rétribution, donnant à cet +acte de générosité la piété pour motif. Cette proposition fut acceptée +avec joie, et sept vaisseaux chargés de ces pèlerins voguèrent vers +les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les +bâtiments étaient parvenus en face de l'île Saint-Pierre, près la +Roche-du-Reclus, une tempête violente s'éleva, et la mer engloutit +deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq +autres parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous +vendus aux Sarrasins ou à des marchands d'esclaves[193]. Le calife en +acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les +fit élever avec soin, dans un lieu séparé; douze autres périrent +martyrs, n'ayant point voulu renoncer à la religion. Aucun d'eux, au +dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la +suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidèles à la +religion de leurs pères, la pratiquèrent constamment dans les larmes +et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le +projet d'assassiner Frédéric, furent découverts, et périrent d'une +mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant +dans cette fin misérable le juste salaire de leur trahison. + + [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de + Champré, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus + majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t. + 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants était pratiqué + ouvertement par les Grecs et les Vénitiens. + +Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever une église dans l'île de +Saint-Pierre, en l'honneur des naufragés, et institua douze canonicats +pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albéric le lieu où +avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses +bords. + +Quant aux croisés qui survécurent à tant de calamités et restèrent en +Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à +l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut +obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de maturité, ou le +racheta par des aumônes. + + JOURDAIN, _Lettre à M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_, + t. 3, p. 605. + + + + +MÊME SUJET. + +1213. + + +Dans le cours de cette même année, pendant l'été qui suivit, une chose +étrange et inouïe se passa en France. Possédé par l'ennemi du genre +humain, un enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une +naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les +châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu; il +chantait en mesure dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ, +rends-nous ta sainte croix;» et il ajoutait plusieurs autres +invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et +l'entendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges +du diable leur faisaient perdre la tête; ils abandonnaient pères, +mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et +sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce +qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient +aucun effet sur eux; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur +guide vers la mer Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser; ils +s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur +refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils étaient +nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies; il +était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de +ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se +pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou +quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se regardait comme +heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils +périrent tous sur la terre ou sur la mer. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles, t. 2, p. 483. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Récit d'un historien Français. + +1214. + + +L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean +exerçait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagné +par argent au parti du roi Jean, rassembla une armée dans le comté de +Hainaut, dans un village appelé Valenciennes, dans le territoire du +comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, à ses frais, le comte de +Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-même, le duc de Limbourg, +le duc de Brabant, dont ledit Othon avait épousé la fille, et beaucoup +d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de +Flandre. Dans le même temps, le roi Philippe, quoique son fils eût +avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes, +rassembla une armée, se mit en marche, le lendemain de la fête de +sainte Marie-Madeleine, d'un château appelé Péronne, entra de vive +force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dévastant à +droite et à gauche par des incendies et des ravages, et s'avança ainsi +jusqu'à la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'année +précédente, prise par fourberie et considérablement endommagée. Mais +le roi, y ayant envoyé une armée avec frère Garin et le comte de +Saint-Paul, l'avait promptement recouvrée. + +Othon vint avec son armée vers un château appelé Mortain (ou +Mortagne), éloigné de six milles de Tournay, et qui, après que cette +ville eut été recouvrée, avait été pris d'assaut et détruit par ladite +armée du roi. Le samedi après la fête de saint Jacques, apôtre et +martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en +dissuadèrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux +qu'un passage étroit et difficile. Ils changèrent donc de dessein, et +résolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontières du +Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entièrement cette terre. +Le lendemain donc, c'est-à-dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay +pour se diriger vers un château appelé Lille, où il se proposait de +prendre du repos avec son armée pendant cette nuit-là. Le même matin, +Othon s'éloigna avec son armée de Mortain. Le roi ne savait pas et ne +pouvait croire qu'ils vinssent derrière lui. C'est pourquoi le vicomte +de Melun s'écarta de l'armée du roi avec quelques cavaliers armés à la +légère, et s'avança vers le côté d'où venait Othon. Il fut suivi d'un +homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, prévoyant avec une +grande habileté ce qui peut arriver, Garin, l'élu de Senlis, que j'ai +nommé plus haut le frère Garin, car il était frère profès de l'hôpital +de Jérusalem, et alors, quoique évêque de Senlis, n'avait pas cessé de +porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'éloignèrent donc +de plus de trois milles de l'armée du roi jusqu'à ce qu'ils fussent +arrivés dans un lieu élevé, d'où ils purent voir clairement les +bataillons des ennemis s'avancer prêts à combattre. Le vicomte restant +quelque temps en cet endroit, l'évêque se rendit promptement vers le +roi, lui dit que les ennemis venaient rangés et prêts à combattre, et +lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et +les hommes d'armes à pied marchant en avant, ce qui marquait +évidemment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de +s'arrêter; et ayant convoqué les grands, les consulta sur ce qu'il y +avait à faire. Ils ne lui conseillèrent pas beaucoup de combattre, +mais plutôt de s'avancer toujours. + +Les ennemis étant arrivés à un ruisseau qu'on ne pouvait facilement +traverser, le passèrent peu à peu, et feignirent, ainsi que le crurent +quelques-uns des nôtres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit +courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers +Tournay. L'évêque était d'un avis contraire, proclamant et affirmant +qu'il fallait nécessairement combattre ou se retirer avec honte et +dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre +prévalurent. Nous nous avançâmes vers un pont nommé Bouvines, placé +entre un endroit appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus +grande partie de l'armée avait passé le pont, et le roi avait quitté +ses armes; mais il n'avait pas encore traversé le pont, ainsi que le +pensaient les ennemis, dont l'intention était, s'il l'eût traversé, ou +de tuer sans pitié ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux +qu'ils auraient trouvés en deçà du pont. Pendant que le roi, un peu +fatigué des armes et du chemin, prenait un léger repos sous l'ombre +d'un frêne, près d'une église fondée en l'honneur de saint Pierre, +voilà que des messagers envoyés par ceux qui étaient aux derniers +rangs, et se hâtant d'accourir promptement vers lui, annoncèrent avec +de grands cris que les ennemis arrivaient et que déjà le combat était +presque engagé aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les +archers, les cavaliers et hommes de pied armés à la légère, ne +soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficulté et de +grands dangers, et qu'ils pouvaient à peine arrêter plus longtemps +leur fureur et leur impétuosité. A cette nouvelle, le roi entra dans +l'église, et adressant au Seigneur une courte prière, il ressortit +pour revêtir de nouveau ses armes, et le visage animé, et avec une +joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il saute sur son +cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit +partout dans les champs, et les trompettes résonnent; les cohortes qui +avaient déjà passé le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle +l'étendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher à la +tête de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend +pas. Le roi, d'une course rapide, se précipite vers les derniers +rangs et se place sur le premier front de la bataille, où personne ne +s'élance entre lui et les ennemis. + +Les ennemis voyant le roi, contre leur espérance, revenu sur ses pas, +frappés, je crois, comme de stupeur et d'épouvante, se détournèrent +vers le côté droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'étendant +vers l'occident, s'emparèrent de la partie la plus élevée de la +plaine, et se tinrent du côté du nord, ayant devant les yeux le +soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses +ailes du côté contraire, et se tint du côté du midi avec son armée qui +s'étendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte +qu'ils avaient le soleil à dos. Les deux armées se tinrent ainsi +occupant à peu près une même étendue, et séparées l'une de l'autre par +un espace peu considérable. Au milieu de cette disposition, au premier +rang était le roi Philippe, aux côtés duquel se tenaient Guillaume des +Barres, la fleur des chevaliers; Barthélémy de Roye, homme sage et +d'un âge avancé; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage +conseiller; Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Étienne de Longchamp, +Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri +comte de Bar, jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage +et sa beauté, qui avait succédé en la dignité et en la charge de comte +à son père, cousin germain du roi récemment mort, et un grand nombre +d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes +remarquables par leur courage, depuis longtemps exercés à la guerre, +et qui pour ces raisons avaient été spécialement placés pour la garde +du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Othon au milieu des +rangs épais de son armée, qui portait pour bannière un aigle doré +au-dessus d'un dragon attaché à une très-longue perche dressée sur un +char. + +Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa à ses chevaliers cette +courte et modeste harangue: «Tout notre espoir, toute notre confiance +sont placés en Dieu. Le roi Othon et son armée, qui sont les ennemis +et les destructeurs des biens de la sainte Église, ont été excommuniés +par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le +produit des larmes des pauvres et du pillage des églises de Dieu et +des clercs. Mais nous, nous sommes chrétiens; nous jouissons de la +communion et de la paix de la sainte Église; et quoique pécheurs, nous +sommes réunis à l'église de Dieu, et nous défendons selon notre +pouvoir les libertés du clergé. Nous devons donc avec confiance nous +attendre à la miséricorde de Dieu, qui malgré nos péchés nous +accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres.» A ces mots, les +chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction; ayant élevé la main, il +invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur; aussitôt les trompettes +sonnèrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et +combattirent avec un courage et une impétuosité extrêmes. + +En ce moment se tenaient en arrière du roi, non loin de lui, le +chapelain qui a écrit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de +la trompette, ils entonnèrent le psaume: _Béni soit le Seigneur qui +est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu'à la fin; +ensuite: _O Dieu, élevez-vous_, jusqu'à la fin; et: _Seigneur, le roi +se réjouira dans votre force_, jusqu'à la fin; et ils les chantèrent +comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux, et les +sanglots se mêlaient à leurs chants. Ils rappelaient à Dieu, avec une +sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Église +par le pouvoir du roi Philippe, et le déshonneur et les outrages +qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean, +par les dons duquel tous ces ennemis, excités contre le roi[194], +osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne +fut pas du côté où se trouvait le roi; car avant qu'il en vînt aux +mains on combattait à l'aile droite, à droite du roi, sans qu'il le +sût, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des +combattants était, comme nous l'avons dit, étendu en ligne droite, et +occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'évêque +était dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les +hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du +roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le +très-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que +quelques-uns soupçonnaient d'avoir quelquefois favorisé les ennemis, à +raison de quoi il dit lui-même à l'évêque que ce jour-là il serait un +bon traître. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean +comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre +cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants +avaient été rangés dans un seul bataillon par l'évêque, qui mit aux +derniers rangs quelques-uns qui étaient à la tête et qu'il savait de +peu de courage et d'ardeur. Il plaça sur un seul et premier rang ceux +de la bravoure et de l'ardeur desquels il était sûr, et leur dit: «Le +champ est vaste, étendez-vous en ligne droite à travers la plaine, de +peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un +chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous +de manière que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front.» A +ces mots, ledit évêque, d'après le conseil du comte de Saint-Paul, +lança en avant cent cinquante hommes d'armes à cheval pour commencer +le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les +ennemis un peu troublés et en désordre. + + [194] La coalition vaincue à Bouvines est la première coalition + organisée et soldée par l'Angleterre contre la France. On voit + que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.). + +Les Flamands, qui étaient les plus ardents au combat, s'indignèrent +d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des +chevaliers. Ils ne bougèrent pas de leur place; mais les ayant +attendus, ils les reçurent vigoureusement, tuèrent les chevaux de +presque tous, les accablèrent d'un grand nombre de blessures, mais +n'en blessèrent que deux à mort, car c'étaient de très-braves hommes +d'armes de la vallée de Soissons, et ils combattaient aussi bien à +pied qu'à cheval. + +Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme +incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs +compagnons, aussi peu troublés que s'il se fût agi de quelque jeu +guerrier. Après avoir renversé quelques-uns de ces hommes d'armes, ils +les laissèrent de côté et s'avancèrent en plaine, ne voulant, comme +s'il se fût agi de quelque exercice d'été, combattre qu'avec des +chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une +valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs +lances brisées, ils tirèrent leurs épées et redoublèrent les coups; +mais Pierre de Remi étant survenu avec ceux qui étaient dans le même +bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmenés par force +prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nommé Eustache de +Maquilin, qui vociférait avec un grand orgueil: _Mort aux Français! +Mort aux Français!_ Les Français l'entourèrent, et l'un d'eux l'ayant +saisi, et prenant sa tête entre son coude et sa poitrine, arracha son +casque de sa tête; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et +la cuirasse par le gosier et la poitrine, le força de subir avec +horreur la mort dont il menaçait à grands cris les Français. Sa mort +et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Français; et +comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent +usage de toutes leurs forces. + +Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une légèreté égale à celle d'un +aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoyés, +comme nous l'avons dit, par l'évêque. A la tête de ses chevaliers +qu'il avait choisis excellents, il pénétra au milieu des ennemis et +traversa leurs rangs avec une agilité merveilleuse, donnant et +recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indifféremment +hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi à travers +une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un très-grand nombre comme +dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande impétuosité par le +comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de +Bourgogne lui-même, entouré d'un grand nombre de braves chevaliers, et +la troupe de Champagne. Là s'engagea des deux côtés un combat +admirable. Le duc de Bourgogne, très-corpulent et d'une complexion +flegmatique, fut jeté à terre, et son cheval fut tué par les ennemis. +On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons +l'entourèrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relevé de terre +par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son épée dans sa +main, dit qu'il veut venger sa chute, et se précipite avec fureur sur +les ennemis. Il n'examine pas qui se présente à lui, mais il venge sa +chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tué +son cheval. Là combattait le vicomte de Melun, qui faisait des +prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de très-braves +chevaliers. De même que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis +d'un côté, les enfonça, et revint à travers leurs rangs par un autre +côté. Là, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier, +sa cuirasse et sa cuisse transpercés par la lance d'un Flamand, et +demeura cloué à sa selle et à son cheval, en sorte que lui et le +cheval tombèrent à terre. Hugues de Malaunaye fut renversé à terre, +ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tués, et qui se +relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement à pied qu'à +cheval. + +Le comte de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait reçus comme de +ceux qu'il avait portés, s'éloigna un peu de ce carnage, et prit un +léger repos. Ayant le visage tourné vers les ennemis, il vit un de ses +chevaliers entouré par eux. Comme il n'y avait aucun accès vers lui +pour le délivrer, quoiqu'il n'eût pas encore repris haleine, pour +pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis, +il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux +bras, et, pressant son cheval des éperons, il fondit sur le bataillon +des ennemis et parvint à travers leurs rangs jusqu'à son chevalier. +Là, se redressant, il tira son épée, dispersa merveilleusement tous +les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une témérité +admirable, et à son grand péril, il délivra son chevalier de la mort, +et s'échappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon. +Ceux qui en avaient été témoins affirmèrent qu'il avait été un moment +en un tel danger que douze lances à la fois l'avaient frappé sans +pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la +selle. Après s'être un peu reposé, il se précipita de nouveau au +milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine +pendant ce temps-là. + +La victoire ayant pendant quelque temps voltigé d'une aile douteuse +d'un côté à l'autre, comme ce combat si animé durait déjà depuis +trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand +et les siens; alors, accablé de blessures et renversé à terre, il fut +emmené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque +expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit +principalement à Hugues de Maroil et à Jean son frère; tous les autres +qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tués ou pris, +ou échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les +poursuivaient. + +Pendant ce temps arrivèrent avec la bannière de Saint-Denis les +légions des communes[195], qui s'étaient avancées presque jusqu'aux +maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'armée +du roi, où elles voyaient la bannière royale, qui se distinguait par +les fleurs de lis et que portait ce jour-là Galon de Montigny, +chevalier très-valeureux, mais peu fortuné. Les communes étant donc +arrivées, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de +Compiègne et d'Arras, pénétrèrent dans les bataillons des chevaliers +et se placèrent devant le roi lui-même. Mais ceux de l'armée d'Othon, +qui étaient des hommes d'un courage et d'une audace extrêmes, les +repoussèrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu dispersées +parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui +étaient dans l'armée du roi marchèrent en avant, et laissant derrière +eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposèrent +à Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient +que le roi seul. Pendant qu'ils étaient devant et arrêtaient par leur +admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied +entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec des +crochets et des lances minces; et s'il n'eût été protégé par la main +de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement +tué. Un petit nombre de chevaliers qui étaient restés avec lui, ledit +Galon, qui abaissant souvent sa bannière demandait du secours, et +surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-même de son cheval se jeta +au-devant des coups qui menaçaient le roi, renversèrent, dispersèrent +et tuèrent ces hommes de pied; et le roi lui-même se relevant plus +vite qu'on ne l'espérait, sauta sur un cheval avec une étonnante +légèreté. + + [195] Les communes qui avaient leurs milices à Bouvines sont + celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyères, + Hesdin, Cerny, Crépy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie, + Compiègne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras. + +On combattit donc des deux côtés avec un courage admirable, et un +grand nombre d'hommes de guerre furent renversés. Devant les yeux +mêmes du roi fut tué Étienne de Longchamp, chevalier valeureux et +d'une fidélité intacte, qui reçut un coup de couteau dans la tête par +la visière de son casque; car les ennemis se servaient d'une espèce +d'arme étonnante et inconnue jusqu'à présent; ils avaient de longs +couteaux minces et à trois tranchants, qui coupaient également de +chaque tranchant depuis la pointe jusqu'à la poignée, et ils s'en +servaient en guise d'épée. Mais, par l'aide de Dieu, les épées des +Français et leur infatigable courage l'emportèrent. Ils repoussèrent +toute l'armée d'Othon, et parvinrent jusqu'à lui, au point que Pierre +de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il +surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par +la bride; mais comme il ne pouvait le tirer delà foule dans laquelle +il était pressé, Gérard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau +qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, à cause de +l'épaisseur des armures impénétrables qui défendent les chevaliers de +notre temps, il réitéra son coup; mais ce second coup porta sur la +tête du cheval, qui la portait droite et élevée. Le couteau, poussé +avec une force merveilleuse, entra par l'œil du cheval dans sa +cervelle. Le cheval blessé à mort se cabra et tourna la tête vers le +côté d'où il était venu. Ainsi l'empereur montra le dos à nos +chevaliers et s'éloigna de la plaine, quittant et abandonnant au +pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: «Vous +ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui.» Il était déjà un peu en +avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitôt un cheval +frais; il le monta et se mit à fuir promptement. Déjà en effet il ne +pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux +fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui +avait échappé par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de +ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient +merveilleusement, au point qu'ils renversèrent à terre le chevalier +des Barres, qui s'était avancé plus que les autres. Gautier le jeune, +Guillaume de Garlande, Barthélemy de Roye, et d'autres qui étaient +avec eux, dont les lances brisées et les épées toutes sanglantes +attestaient la bravoure, étant, dit-on, des hommes prudents, ne +jugèrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un +pas égal; c'est pourquoi ils ne s'étaient pas autant avancés que le +chevalier des Barres, qui, démonté et entouré d'ennemis, se défendait +selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme +seul ne peut résister à une multitude, il eût été pris ou tué si +Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort à la guerre, ne fut +survenu avec sa troupe, composée de cinquante chevaliers et deux mille +hommes de pied. Il délivra le chevalier des Barres des mains des +ennemis, ainsi que me l'a raconté quelqu'un qui y était. + +Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, très-brave chevalier, le +comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Gérard de +Randeradt, avec d'autres chevaliers très-valeureux, que l'empereur +avait choisis spécialement, à cause de leur éminente bravoure, pour +être à ses côtés dans le combat, combattaient pendant que l'empereur +fuyait, et renversaient et blessaient les nôtres. Cependant les nôtres +l'emportèrent, car les deux comtes ci-dessus nommés furent pris, ainsi +que Bernard et Gérard; le char fut mis en pièces, le dragon brisé, et +l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi. Le comte de +Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la +bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employé un +artifice admirable; il s'était fait comme un rempart d'hommes d'armes +très-serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château +assiégé, où il y avait une entrée comme une porte par laquelle il +entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il +était pressé par les ennemis; et il eut souvent recours à ce moyen. + +Le comte Ferrand et l'empereur lui-même, comme nous l'avons ensuite +appris des prisonniers, avaient juré de négliger tous les autres +bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point +détourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne +l'eussent tué, parce que si le roi (Dieu nous en préserve) eût été tué +ils espéraient triompher plus facilement du reste de l'armée. C'est à +cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec +le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer à s'avancer vers +lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois +lui fermèrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, négligeant tous les +autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il +était près de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'éloigna et +combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'était pas loin du roi, +dans un bataillon très-épais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du +roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, ô +douleur! parent, du côté de sa mère, de la femme de Ferrand, fût dans +le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis étaient +aveuglés à un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils +eussent dans notre parti leurs frères, leurs beaux-frères, leurs +beaux-pères et leurs parents, sans respect pour leur seigneur séculier +et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre +injuste, attaquer ceux qu'ils étaient tenus, au moins par le droit +naturel, de respecter et de chérir. + +Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battît ainsi avec bravoure, avait +beaucoup conseillé de ne pas combattre, connaissant l'impétuosité et +la valeur des Français. C'est pourquoi l'empereur et les siens le +regardaient comme traître, et l'eussent mis dans les fers s'il n'eût +consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit +à Hugues de Boves: «Voilà ce combat que tu conseillais et dont je +dissuadais. Tu fuiras comme un lâche, tandis que moi, je combattrai, +au péril de ma tête, et je serai pris ou tué.» A ces mots, il s'avança +vers le lieu du combat qui lui était destiné, et se battit, ainsi +qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui +étaient présents. + +Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient, pendant que +lui-même, et un des premiers, était en fuite. Le duc de Louvain, le +duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par +cinquantaines et par troupes de différents nombres, s'abandonnèrent à +une honteuse déroute. Cependant le comte de Boulogne, combattant +encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne fût +aidé que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner +combattirent avec lui jusqu'à ce qu'un homme d'armes, Pierre de +Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait été tué +par les ennemis et qui combattait à pied, s'approcha dudit comte, et +levant la couverture du cheval, lui enfonça son épée dans le ventre +jusqu'à la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la +bride et l'entraîna malgré lui hors du combat. Ils furent poursuivis +par les deux frères Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui +renversèrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitôt en +cet endroit. Le comte demeura ainsi renversé, ayant la cuisse droite +sous le cou de son cheval déjà mort, position dont on ne put qu'à +grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et +Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir à +qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses +chevaliers. C'était un chevalier haut de taille, très-beau de figure, +mais en qui le courage et le cœur ne répondaient nullement à la +beauté du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le +jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres +qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer +quelque louange; et il l'eût emporté si l'évêque ne fût arrivé. Le +comte l'ayant reconnu se rendit à lui, et le pria seulement de lui +sauver la vie. Un certain garçon, fort de corps et d'un grand courage, +nommé Comot, étant en cet endroit, avait tiré son épée, et enlevant au +comte son casque, lui avait fait une très-forte blessure à la tête, et +pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut +lui plonger son couteau dans les parties inférieures; mais comme ses +bottes étaient cousues à la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver +d'endroit pour le blesser. Le comte s'efforça de se relever, mais +ayant vu non loin de là Arnoul d'Oudenarde, chevalier très-valeureux, +se hâter avec quelques cavaliers de venir à son secours, il feignit de +ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-même par +terre, il attendit qu'on vînt le délivrer. Mais ceux qui étaient là, +le frappant de coups à plusieurs reprises, le forcèrent, bon gré mal +gré, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient +furent pris. + +Pendant que tous les cavaliers ou s'étaient échappés par la fuite du +champ de bataille, ou étaient pris ou tués, et qu'ainsi les flancs de +l'armée d'Othon demeuraient à nu au milieu de la plaine, restaient +encore de très-valeureux hommes d'armes à pied, les Brabançons et +d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placés +devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant +qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, +homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettré. +Étant bien monté, quoiqu'il fût déjà un peu fatigué de combattre à la +tête des fidèles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante +cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une +grande impétuosité et les massacra presque tous. Chose merveilleuse, +lorsque après cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il +n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitôt et qu'on +trouva au milieu des morts. Il fut porté dans le camp. Dans l'espace +de peu de jours, des médecins guérirent ses blessures et le rendirent +à la santé. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les +fuyards pendant plus d'un mille, à cause du peu de connaissance qu'ils +avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par +quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne +s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardes. +C'était surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donné le +signal, les trompettes sonnèrent le rappel, et les bataillons +retournèrent au camp remplis d'une grand joie. + + GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. + Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de + France depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au + treizième siècle, 30 vol. in-8º. + + Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un + historien de quelque mérite, qui continua l'histoire de + Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une + chronique en vers latins, _La Philippide_, consacrée à l'histoire + de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 à 1170 et + mourut après 1226. + + + + +BATAILLE DE BOUVINES. + +Récit d'un historien anglais. + + +A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui guerroyait en +Flandre, se livrait à ses dévastations avec tant de succès, qu'après +avoir ravagé plusieurs provinces elle pénétra sur le territoire du +Ponthieu et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient +partie de cette expédition étaient de vaillants hommes, fort +expérimentés dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande, +Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues +de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe, qui sévissait +contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'épargnait ni la +faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean +avait établi pour maréchal de cette armée Guillaume comte de +Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient +combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une +solde prise sur le fisc. Cette armée était renforcée par Othon, +empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les +troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous +ensemble s'acharnaient sur les Français avec une égale fureur. Lorsque +la nouvelle de ces désastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi +de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas +assez de troupes pour suffire à la défense de cette partie du +territoire, ayant envoyé récemment en Poitou, avec une armée +nombreuse, son fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du roi +d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât souvent à lui-même ce +proverbe vulgaire: «Celui qui s'occupe à la fois de plusieurs choses a +le jugement moins net pour chacune», il n'en réunit pas moins une +grande armée, composée de comtes, de barons, de chevaliers et +sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses +villes et cités. Accompagné de ces forces, il se prépara à marcher à +la rencontre de ses adversaires. En même temps il recommanda aux +évêques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de répandre les +aumônes, d'adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins +mystères pour la conservation de son royaume. Ces dispositions étant +prises, il partit avec son armée pour combattre ses ennemis. + + [196] _Communes_ pour milices des communes. + +Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'étaient avancés à main +armée jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu, +dirigea de ce côté ses armes et ses étendards. Lorsqu'il fut arrivé au +pont susdit, il passa la rivière (de Marque) avec toute son armée, et +se décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur était extrême, +car le soleil est très-ardent au mois de juillet. Aussi les Français +prirent-ils position près de la rivière, dont le voisinage était +précieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit +fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir disposé sur la +droite et sur la gauche les chariots à deux et à quatre chevaux, ainsi +que les autres véhicules qui avaient transporté les vivres, les armes, +les machines et tous les instruments de guerre, cette armée plaça de +tous côtés ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu. + +Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'armée du roi d'Angleterre +furent instruits de l'arrivée du roi de France, ils s'empressèrent de +tenir conseil, et décidèrent unanimement qu'une bataille en plaine +serait livrée aux ennemis; mais comme ce jour-là était un dimanche, +les plus sages de l'armée et surtout Regnauld ancien comte de +Boulogne, déclarèrent qu'il était peu séant de livrer bataille dans +une si grande solennité, et de souiller un si grand jour par +l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea à +cet avis, et dit aussi qu'il ne se réjouirait jamais de remporter la +victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en +imprécations, appela le comte Regnault exécrable traître, et lui +reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reçues de la +munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on différait de +livrer bataille ce jour-là, ce serait un dommage irréparable, qui +retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se +repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte +Regnauld répondit à Hugues, en lui disant d'un air indigné: «Le jour +d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidèle et que c'est toi +qui es un traître; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le +roi jusqu'à la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce même jour tu +montreras, en prenant la fuite à la vue de toute l'armée, que tu n'es +qu'un exécrable traître.» Ces paroles injurieuses provoquées par les +paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et +rendirent la bataille inévitable. L'armée courut aux armes, et se +rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent armés, les +alliés se divisèrent en trois corps: le premier avait pour chefs le +comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de +Salisbury Guillaume[197]; le second était conduit par Guillaume comte +de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabançons; le troisième +corps de bataille se composait des soldats allemands, commandés par +l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchèrent +lentement à l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons français. + + [197] Frère naturel du roi Jean. + +Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient leurs troupes +pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui était sur les +derrières de son armée, afin que si par hasard quelques-uns de ses +soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un +passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le roi resta dans ses +lignes, après avoir rangé ses troupes dans l'espace resserré entre les +chariots et les bagages, et là il attendit le choc de ses adversaires. +Enfin les trompettes sonnèrent des deux côtés, et le premier corps de +bataille, où étaient les comtes dont nous avons parlé, se précipita +avec tant de violence sur les Français qu'en un moment il rompit leurs +rangs et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi de France. Le +comte Regnauld, qui avait été déshérité et chassé par lui de son +comté, l'ayant aperçu, dirigea sa lance contre lui, le jeta à terre et +s'efforça de le tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier, +qui avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde du roi, se jeta +entre lui et le comte, et reçut le coup mortel. Les Français voyant +leur roi dans ce péril accoururent promptement à son secours, et une +troupe nombreuse de chevaliers le replaça, quoique avec peine, sur son +cheval. Alors la bataille s'engagea de tous côtés; les épées +brillèrent en tombant comme la foudre sur les têtes couvertes de +casques, et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes dont nous +avons parlé, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se +trouvant trop éloignés de leurs compagnons, s'aperçurent qu'ils +avaient perdu tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une partie +de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces supérieures des +Français, fut accablée sous le nombre, et que les comtes susdits, avec +la plupart des leurs, furent pris et chargés de chaînes, après avoir +déployé la plus louable valeur et tué un grand nombre d'ennemis. + +Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes +de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres +seigneurs du royaume de France, attaquèrent à leur tour les deux +autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que +tous ses mercenaires rassemblés de côté et d'autre. Tandis qu'ils +prenaient lâchement la fuite, les Français les poursuivirent à la +pointe de l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout +l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers +français l'entourèrent, et tâchèrent ou de le tuer ou de le forcer à +se rendre. Mais lui, armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté, +et en forme de grand couteau, qu'il brandissait à deux mains, +assénait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il +atteignait restaient étourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs +chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop près, tuèrent +sous lui trois chevaux à coups de lance. Mais toujours le louable +courage de ses compagnons le replaçait sur un nouveau cheval, et il +reparaissait plus animé encore à bien se défendre. Enfin les Français +le laissèrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les +siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats. + +Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespérée, rendit grâces à +Dieu, qui lui avait accordé de remporter sur ses adversaires un si +grand triomphe. Il emmena avec lui, chargés de chaînes et destinés à +être enfermés dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut +nommés, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A +l'arrivée du roi, toute la ville de Paris fut illuminée de flambeaux +et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares +et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des +étoffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un +enthousiasme général. + + MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles, t. 2, p. 516. + + + + +RÉVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE. + +1226. + + +Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy. + +En celluy an meisme que l'enfant fut couronné, Hue le conte de la +Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de +Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le +jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et +que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si +jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il +n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent +départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et +deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre +Belesme. Le père saint Loys les bailla à garder au duc de Bretaingne, +pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les +Albigeois. + + [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, à quelques + lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses +chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut +de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla +à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement +contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors +manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler +là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charière de +Charcoy[199]. + + [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans + le _Saumurois_, près de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France +de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et +Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[200]. Quant Thibaut le +conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[201] tant +bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit +longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se +parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne +l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist +pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy. + + [200] Au duc de Bretagne. + + [201] Où il se trouvait. + +Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le receut en grace et luy +pardonna son mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche +qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à +bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais +que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et +de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au +chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en +ala à Chinon, et là les attendit au jour qui estoit establi. Mais il +ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre derechief; +oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et sommés. +Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste +fois ne pourroient venir à chief[202] du roy; si luy envoyèrent +messages, et distrent que volentiers venroient parler à luy à +Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur +octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur +outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy, qui fu jeune et +débonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de +mesprendre. + + [202] _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir à bout_. + + +Du descord qui fu entre les barons et le roy de France. + +L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de +Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et +les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que +la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose +comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de +telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit +assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens +qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons, +et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers +eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie. + +Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians, il luy fut +annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta +moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. +D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à +la royne, sa mère, que elle lui envoyast secours et aide +prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus +puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur +jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que +ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant +de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne +envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on +venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses +ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers +d'entour la contrée et les autres bonnes gens. + +Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à +banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si +tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si +se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux +qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à +eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil +de Paris vindrent au chastel de Montlehery; là trouvèrent le jeune +roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés +de combatre, s'il en fust mestier. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +COMMENT LA SAINTE COURONNE D'ÉPINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX +ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE. + +1239. + + +Leroy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de +quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si +n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: +car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui +lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, +que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont +Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment. + + [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait, + confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avait + fournie. Cette tige, ou _fust_, était depuis longtemps gardée à + Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et + Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pâris_) + +Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de +Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant +il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre +jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant +dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès +Paris. + +En l'an de grâce mil deux cens trente et neuf, le vendredi après +l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa +cote pure[204], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et +aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie +de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans +mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession +jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de +Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant +chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les +processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et +entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise. + + [204] _En sa cote pure_, c'est-à-dire sans manteau et sans armes. + + [205] Le palais du roi était alors où est actuellement le palais + de justice. + +Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de +Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une +somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu +crucifié et l'esponge en quoy il fu abreuvé, et le fer de la lance de +quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques +ne fussent perdues par défaut de paiement, si donna tant et promist à +l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où +il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il +les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter +moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques, +d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre +en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses +ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle +establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font +le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont +il peuvent estre souffisamment soustenus. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI +D'ANGLETERRE. + +1241-42. + + +Coment le conte de la Marche fu contre le roy. + +Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre +contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au +roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit déshériter et +luy tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses +barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist +monstrer par un frère meneur qui estoit sire et maistre de la court, +que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en +la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au +conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle +manière et par telle mauvestié avoit le roy Jehan perdu Normandie, et +les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient; +et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine à recouvrer +la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue. + +Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si +distrent qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy +faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses +garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en +Norvée et en Danemarce; et manda à tous les barons qui luy +appartenoient qu'il venissent à lui et en son aide, et fist faire +grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour +passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de chevaliers, et +eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port +arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez +secourre vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne +veullent trop malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu +plaist il n'ira pas si comme il pensent.» + +Ainsi demourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France +assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A +ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on +devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui +aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses +devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener à son +fié comme à la seue chose. «En nom de moy, dist le roy, le conte de la +Marche vuelt en celle manière terre tenir, laquelle est des fiés de +France dès le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine +contre le roy Alaric, qui estoit païen, sans foy et sans créance, et +toute la contrée jusques aux mons de Pirene.» + +Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire +engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers +pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier +à ceux qui sont ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant +le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la +terre au conte de la Marche, à si grant multitude à pié et à cheval +que la terre en estoit couverte. + +Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en +Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en +retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien +garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses +perrières fist drecier, et après moult d'autres engins environ la +tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent +longuement l'assaut. Quant François virent qu'il se deffendoient si +bien et si longuement, si commencièrent l'endemain plus fort à +assaillir et à lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il +conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont elle +estoit moult bien garnie. + + [206] _La Gastine_, petite contrée du Poitou. + + [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. ( + _Note de M. Paulin Pâris._) + +Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait +moult de mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et +nuire; si la fist abattre et jetter à terre jusques aux fondemens. +Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en +ala à un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy, +le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le +roy le fist asseoir, et fist traire et lancier à ceux qui dedens +estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle +Vovent[209]. + + [208] Ce doit être le _Fontenay_ plus tard surnommé l'_Abbatu_, + et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il + est à deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au delà de Niort. + (_Note de M. Paulin Pâris._) + + [209] Dans le Poitou, sur la rivière de Vendée. + + +Coment l'en voult empoisonner le roy de France. + +La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperçut que le roi +avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui +estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes +manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères; +et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit +grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire, et luy promistrent qu'il en +feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout +appareillié, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour +tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit. + + [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre. + +Les sers se misrent à la voie, et vindrent en l'ost le roy de France; +si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent +des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour +souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy. + +Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist +qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il +apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles +vindrent à la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté +pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si +qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit +férir parmi le corps, quant sa gent lui ostèrent; et quant elle vit +que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et +ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans +soy reconforter. + + +Coment le roy prist pluseurs chasteaux. + +Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy +venoient de toutes pars en aide; si s'en ala à un chastel que on +appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironné de +deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. +Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui +dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant +prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens +empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, +si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient +povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et +puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent +assez. + + [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_. + +Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si +forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux +qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car +toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En +ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel +et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy +vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut +recommencier plus fort que devant. + +Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de +toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent +sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne +porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui +dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit +bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et +pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers +envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son +royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs +tresbuchier jusques en terre. + +Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre +chastel qui est nommé Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se +virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne +porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy +chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la +Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213]. + + [212] _Villers_, à deux lieues de Niort. + + [213] Monceau. + +D'illec se parti le roy, et s'en ala à un autre chastel, que on +appelle Prée[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, +ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy à un autre chastel +que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et +paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les +prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist +volentiers, et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que +on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il +commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le +roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy +estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi +de Betonne, et vint à un autre chastel, que on appelle Mautal[217]. +Ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux deffendre; mais pou +leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que +ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si +sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel +une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue: +les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au +néant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui +fu à Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost, +qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne +pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en +vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le +chastel, et tantôt le roy le fist garnir de sa gent. + + [214] _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle. + + [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village à deux lieues de + Niort. + + [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivière de ce nom, entre + Rochefort et Saint-Jean-d'Angely. + + [217] _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de + Saint-Jean-d'Angely. + + [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha. + +D'illec se parti, et vint à un autre chastel que on appelle +Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout +raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son +ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost +au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de +grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent +passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur +véerent[220] l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les +autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au +chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivière que on nomme +Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit +fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier +sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, +si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres, +pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit +avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le +prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent +appareilliés à bataille. + + [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, à deux lieues de + Saintes. + + [220] _Véer_, défendre, refuser.--Qui leur refusèrent le passage. + + [221] Charente. + +Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si +envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le +roy avoit fait drécier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers +et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François +passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en +vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le +féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder +ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point +aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le +conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en +retourna vers l'ost au roy d'Angleterre. + + [222] _Mist jus_, mit bas. + + +De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre. + +Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la +rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en +retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost +comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant +tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout +avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les +fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte +oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous +ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux +desconfire. Le conte de Bouloigne[223] oï dire que le conte de la +Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et +s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et +aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis +fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de +la Marche. François, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se +combatoit, se hastèrent moult de luy aidier, et orent grant despit de +ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy +coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre +l'autre à tout leur povoir. + + [223] Alphonse, depuis roi de Portugal. + +Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent +plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le +roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement +couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les +François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent +moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté. + +En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers +moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents +sergents d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il +fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoit les Anglois; lors +s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy. + +Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy +d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout +le remenant de leur gent, et firent entendant à ceux de la ville qu'il +aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il +tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le +jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient +aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent +la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé con quist +le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi +de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et +pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu +tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot +donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers qui siet à un mille +de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de +France. + +En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et +s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la +manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy +avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au +conte de Poitiers, frère le roy, et du demourant le conte et sa femme +et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et +délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage; +c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit +ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce +que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances entériner, le +roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte +devoit venir. + + [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois, + aujourd'hui village au confluent du Né et de la + Charente.--_Crotay_. Le latin dit: «_Crosantum._» Ce doit être + _Crosant_, sur la _Creuse_, à de peu distance de + Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de + Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces + trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans + la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettaient au roy + de France de tenir en échec les grands vassaux, qui de ce côté là + étaient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. (_Note de + M. Paulin Pâris._) + + [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dépens. + +Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accordé, si +vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, +et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent +devant le roy, et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, +et luy commencièrent à dire: «Très-doux roy débonnaire, pardonne-nous +ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons +mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la +grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous +nostre mesfait.» + +Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne +pot tenir son cuer en félonnie[226], ains fu tantost mué en pitié. Si +fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce +qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de +Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises +sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois +chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses +enfants jurèrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler +encontre. + + [226] _Félonnie_, fiel, mauvais vouloir. + +Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons +par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de +Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la Saint-Pierre, +premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. +L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire +de Mortaigne, qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et +toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux +barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et +tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière +de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives, où il estoit, que +le roy venoit sur luy; si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le +conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté +pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy +de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit +faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trêves: +mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en +fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte +Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'oultre +mer. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +SAINT-LOUIS PREND LA CROIX. + +1243. + +Coment le roy fu malade à Pontoise. + + +Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour +aler à luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent +dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la +ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult +griefment malade; si en furent tous courouciés, grans et petis. Les +prélas et les barons vindrent hastivement à Pontoise, et orent grant +pitié du roy, qu'il trouvèrent en si povre point. Il demourèrent illec +une pièce pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la +maladie lui enforçoit de jour en jour plus forment. Si ordenèrent que +l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner +santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses cathédraux que +l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_) +prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant +que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus +parmi le pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer +et à regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit +les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne +leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison +aux povres comme aux riches. + +Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit +couroucié forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous +faire à votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit +et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?» +Lors laissièrent tous les menestreus besoingnes à faire, et coururent +et hommes et femmes aux églyses et firent prières et oroisons, et +donnèrent aumosnes aux povres en grant dévocion, que Nostre-Seigneur +voulsist ramener le roy en santé. + +Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le +sot (_le sut_), qui estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi +comme certainement qu'il estoit trespassé; si en fu moult dolent et +moult couroucié; et n'estoit point merveille, car l'églyse de Rome +n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur où elle +estoit contre l'empereur Federic. + +Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui +commande aux vens et à la mer et aux élémens, et les tourne quelle +part qu'il veut, fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust +assouagié[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui +estoient entour luy dirent que son esperit avoit esté ravi. Quant il +fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler +oultre mer, et la prist dévotement. Le roy commença à assouagier, tant +que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte santé. Moult devint aumosnier +et religieux après ceste maladie, et fu en moult grant dévocion de +secourre la terre d'oultre mer[228]. + + [227] _Assouagier_, guérir, se calmer. + + [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie + prit le roi à Paris, dont il fut en tel danger, comme il le + disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le + drap sur le visage et disait qu'il était mort. Et une autre dame + qui était de l'autre côté du lit ne le voulut pas, mais disait + qu'il avait encore l'âme au corps. Pendant qu'il entendait la + dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui + envoya aussitôt la santé, et il put parler. Il demanda qu'on lui + donnât la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mère entendit + dire que la parole lui était revenue et elle en eut la plus + grande joie; mais quand elle sut qu'il s'était croisé, ainsi + qu'il le contait lui-même, elle eut autant de chagrin que si elle + l'avait vu mort. (_Joinville._) + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +CROISADE DE SAINT LOUIS EN ÉGYPTE. + +1248-1250. + +Prise de Damiette par saint Louis, 1249. + + +Saint Louis, au rapport de Gémal-Eddin, était un des plus puissants +princes de l'Occident; il était roi de France. «Le peuple de France, +ajoute-t-il, s'est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs. +Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. Il +voulait conquérir la Palestine, et soumettre d'abord l'Égypte. Il +était accompagné de cinquante mille guerriers, et venait de passer +l'hiver dans l'île de Chypre. Il se présenta sur la côte, près de +l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi 4 +juin 1249. Le sultan[229] était alors campé à Aschmoun-Thenab, sur le +canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est delà qu'il avait +ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout +ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance; +des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une +année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre +autres les arabes Kénamites, guerriers fameux par leur bravoure. De +plus, le lit du fleuve était gardé par des vaisseaux envoyés du Caire. +Enfin, une armée formidable, sous la conduite de l'émir Fakr-Eddin, +occupait la côte où les chrétiens devaient aborder..... + + [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'étoile de la religion). + +«Le roi de France, continue Gémal-Eddin, se mit en devoir d'aborder +sur la côte. On était alors au samedi 5 juin. Il débarqua avec toutes +ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était +rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les +Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tués. Le soir, +Fakr-Eddin repassa le Nil avec son armée, sur le pont qui était en +face de Damiette; et sans s'arrêter, il se rendit sur le canal +d'Aschmoun, auprès du sultan. Il régnait alors une extrême +insubordination dans l'armée, à cause de la maladie du prince; +personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Kénamites chargés +de défendre Damiette, se voyant abandonnés, quittèrent précipitamment +la ville, et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les +habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous +s'enfuirent dans le plus grand désordre, abandonnant les vivres et +les provisions; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient +d'éprouver le même sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan +Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva déserte. Le lendemain +dimanche, les chrétiens ne voyant plus d'ennemis, passèrent aussi le +Nil, et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un +événement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Gémal-Eddin, +j'étais au Caire, chez l'émir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville. +Nous apprîmes le jour même, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce +malheur nous pénétra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que +c'en était fait de l'Égypte, surtout à cause de la maladie du sultan. +La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion +inexcusable; car la ville eût pu tenir très-longtemps. Dans l'invasion +précédente, sous Malek-Kamel, Damiette était sans garnison, sans +approvisionnements; et pourtant elle avait résisté pendant un an; +encore fallut-il pour la réduire le concours de la famine et de la +peste. Sa situation dans la guerre présente était bien plus favorable; +même après la retraite de Fakr-Eddin, si les Kénamites et les +habitants étaient restés, s'ils avaient seulement tenu leurs portes +fermées, ils auraient arrêté tous les efforts des Francs. Pendant ce +temps, l'armée serait revenue, et les Francs auraient été repoussés. +Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher.» + + [230] Lorsque la ville avait été prise par les Croisés, en 1219. + +Le sultan fut si indigné contre les Kénamites, qu'il fit pendre tous +les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des représentations; +vainement, dirent-ils: «En quoi sommes-nous coupables? que +pouvions-nous faire, étant abandonnés des émirs et de toute l'armée?» +on n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de +cinquante. + + REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 448. + + + + +LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE. + +1249. + + +A sa très excellente et très-chère mère Blanche, illustre reine de +France par la grâce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dévoué, +salut, piété filiale et volonté toujours soumise à la sienne. + +Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospérité, à celle des +nôtres et aux bons succès du peuple chrétien, lorsque vous les +apprenez avec certitude, votre excellence se réjouira sans doute de +savoir que le seigneur notre frère et roi, la reine et sa sœur, et +nous aussi, jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé. Nous +désirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frère le +comte d'Anjou a encore sa fièvre quarte, mais elle est moins forte +qu'auparavant. Le seigneur notre frère, les barons et les pèlerins, +qui ont passé l'hiver dans l'île de Chypre, montèrent sur leurs +vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se +diriger contre les ennemis de la foi chrétienne. Après beaucoup de +travaux et de contrariétés de la part des vents, ils arrivèrent, sous +la garde de Dieu, le vendredi d'après la Trinité, et vers midi, sur la +côte, où ayant jeté l'ancre, ils se rassemblèrent sur le vaisseau du +roi pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Comme ils virent +devant eux Damiette et le port gardés par une grande multitude de +barbares, tant à pied qu'à cheval, et l'embouchure du fleuve couverte +d'un grand nombre de vaisseaux armés, il fut résolu que le lendemain +chacun débarquerait avec le seigneur roi. + +Le lendemain, l'armée chrétienne, abandonnant ses grands vaisseaux, +descendit sur ses galères et ses autres petits bâtiments. Pleins de +confiance dans la miséricorde de Dieu et dans le secours de la croix +que le légat portait auprès du roi, ils se portèrent vers la terre +contre les ennemis, qui lançaient sur eux beaucoup de traits. +Cependant, comme les petits bâtiments, à cause du trop peu de +profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'armée +chrétienne, laissant ses bâtiments sous la garde de Dieu, se jeta dans +les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude +des Turcs défendit le rivage contre les chrétiens, cependant, grâce à +Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux-ci s'en rendirent maîtres sans +aucune perte et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de piétons, et +quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirèrent dans +la ville, qui était très-fortifiée par le fleuve, par ses murs et par +de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain, +qui était l'octave de la Trinité, à l'armée chrétienne, les Sarrasins +s'étant enfuis après l'avoir abandonnée. Cela s'est fait par la seule +faveur de Dieu. Apprenez que ces mêmes Sarrasins ont laissé cette +ville remplie de provisions de toutes espèces et de machines de +guerre. L'armée chrétienne, après s'en être abondamment pourvue, en a +encore laissé la moitié pour l'approvisionnement de la ville. Le roi, +notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et pendant son séjour a +fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui était nécessaire. Nous +avons cru que nous resterions jusqu'à la retraite des eaux du Nil, qui +devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait éprouver des +pertes à l'armée chrétienne. + +La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chypre, d'un beau garçon +bien constitué, qu'elle y a laissé en nourrice. + +Donné au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la +veille de la Saint-Jean-Baptiste. + + Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552. + + + + +BATAILLE DE MANSOURAH. + +1250. + + +Suivant Gémal-Eddin, «les chrétiens étaient restés (depuis juin 1249 +jusqu'à la fin de novembre) à Damiette occupés à s'y fortifier. +Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se hâtèrent d'avancer, +cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On +était alors à la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et +suivit tous leurs mouvements. Ils arrivèrent d'abord à Farescour. A +cette nouvelle, l'émir Fakr-Eddin écrivit au Caire pour appeler tous +les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces +paroles de l'Alcoran: «Accourez, grands et petits, et venez combattre +pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est +tout ce qui peut vous arriver de plus heureux.» Cette lettre, ajoute +Gémal-Eddin, était fort éloquente; on y remarquait plusieurs passages +propres à encourager les musulmans à la guerre sacrée. Les Francs, que +Dieu maudisse, y était-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils +désirent s'en rendre maîtres. Il est du devoir des vrais croyants de +marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en +chaire, le vendredi suivant, en présence de tout le peuple, et arracha +des larmes à tous les assistants. Bientôt on vit arriver à Mansourah +une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des +provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient répandu +une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'armée +égyptienne reculait seulement d'une journée, c'en était fait de toute +l'Égypte. + + [231] Malek-Saleh. + +«Au commencement de ramadan (3 décembre) il s'engagea un premier +combat entre l'armée chrétienne et les avant-postes musulmans; un émir +et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivèrent +ensuite au lieu appelé Scharmesah, quelques jours après à Baramoun, et +enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On était alors au +13 de ramadan, et la consternation était générale. Les chrétiens +campèrent au même endroit où ils s'étaient placés trente ans +auparavant[232]; de son côté, l'armée musulmane était rassemblée à +Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'était séparée de +l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourèrent d'abord +de fossés, de murs et de palissades; ils dressèrent aussi leurs +machines, et les firent jouer contre ceux qui défendaient la rive +opposée. Ils avaient leur flotte à portée sur le Nil. Pour la flotte +musulmane, elle était aussi sur le Nil et avait jeté l'ancre sous les +murs de Mansourah. On commença par s'attaquer à coups de traits et de +pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque +pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de +chrétiens étaient tués ou faits prisonniers; des braves de l'armée +musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs +tentes; quand ils étaient aperçus, ils se jetaient à l'eau et se +sauvaient à la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en +œuvre pour surprendre les chrétiens. J'ai ouï dire que l'un d'eux +imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tête; de manière +que, pendant qu'il nageait, un chrétien s'étant avancé pour prendre le +melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le même temps, +la flotte musulmane s'empara d'un navire chrétien monté par deux cents +guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans +traversèrent le canal, et attaquèrent les chrétiens dans leur propre +camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent +faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire, +entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte +musulmane brûla un vaisseau chrétien. + + [232] En 1219. + +«Cependant le canal qui séparait les deux armées n'était pas large, et +encore il offrait plusieurs gués faciles. Un mardi 8 février, la +cavalerie chrétienne, conduite par un perfide musulman, passa à gué à +l'endroit nommé Salman, et se déploya sur l'autre rive. Ce mouvement +fut si subit, qu'on ne s'en aperçut pas à temps; les musulmans furent +surpris dans leurs propres tentes. L'émir Fakr-Eddin était alors au +bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit précipitamment et monta à +cheval; mais déjà le camp était forcé, et Fakr-Eddin s'étant avancé +imprudemment, fut tué[233]. Dieu ait pitié de son âme! sa fin ne +pouvait être plus belle. Il avait joui de l'autorité un peu plus de +deux mois[234]. + + [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel désordre + effroyable régnait alors dans l'armée musulmane. Le bruit de la + mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tardé à se répandre, les + mameloucks et une partie des émirs se débandèrent pour courir à + sa maison et la piller. Ses coffres furent brisés, l'argent fut + enlevé, les meubles et les chevaux emportés; après quoi la maison + fut livrée aux flammes. (_Note de M. Reinaud._) + + [234] Fakr-Eddin avait été nommé régent, après la mort du Sultan, + en attendant l'arrivée de son fils, qui était gouverneur + d'Edesse. + +«Cependant le frère du roi de France avait pénétré en personne dans +Mansourah. Il s'avança jusque sur les bords du Nil, au palais du +sultan. Les chrétiens s'étaient répandus dans la ville. Telle était la +terreur générale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient à +droite et à gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que +toute l'armée ne fût mise en déroute. Déjà les Francs se croyaient +assurés de la victoire, lorsque les mameloucks appelés _giamdarites_ +et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles à manier la +lance et l'épée, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux, +rompirent leurs colonnes et renversèrent leurs croix. En un moment ils +furent moissonnés par le glaive ou écrasés par la massue des Turcs; +quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingués couvrirent +la terre de leurs cadavres. Ce succès fut si prompt, que l'infanterie +chrétienne, qui déjà était parvenue au canal, ne put arriver à temps. +Un pont avait été jeté sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus +longtemps, ou si toute l'infanterie chrétienne avait pu prendre part +au combat, c'en était fait de l'islamisme; mais déjà cette cavalerie +était presque anéantie; une partie seulement parvint à sortir de +Mansourah, et se réfugia sur une colline nommée Gédilé, où elle se +retrancha. Enfin, la nuit sépara les combattants. Cette journée devint +la source des bénédictions de l'islamisme et la clef de son +allégresse. Lorsque l'action commença, un pigeon en apporta la +nouvelle au Caire. On était alors dans l'après-midi. Le billet était +adressé à l'émir Hossam-Eddin, qui me le donna à lire; il était ainsi +conçu: «Au moment où ce billet est écrit, l'ennemi fond sur Mansourah; +on en est aux mains.» Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous +frappèrent tous de terreur; on regardait généralement l'islamisme +comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencèrent à arriver du +camp; la porte de la Victoire, tournée de ce côté, resta toute la nuit +ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du +soleil, nous reçûmes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans. +Aussitôt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les +rues retentirent des marques de la joie publique; les cœurs se +livrèrent à l'allégresse, et l'on commença à se rassurer sur l'issue +de cette guerre.» + + GÉMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. 4, p. 457. + + + + +SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER. + + +Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le +conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis +lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de +monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me +conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une +housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous +chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel +mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me +conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les +Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de +son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il +prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, +la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à +côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en +une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris, +comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le +soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi +qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve; +que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la +manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et +qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son +turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il +tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos +gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos +gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240], +et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait +mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les +Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur +Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il +voyait bien qu'ils étaient pris. + + [235] Corps d'armée, bataillon. + + [236] Petit cheval de selle pour les domestiques. + + [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville + (_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France + depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_) + disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village + Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur + la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah. + + [238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait + détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie. + + [239] L'amiral. + + [240] Ordonne; mandement, ordre. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +GAUTHIER DE CHATILLON. + + +Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant +que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier +de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de +Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui +était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit +le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans +cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing +toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, +il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel; +et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui +tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches. +Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits +qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec +son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il +se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout +du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait; +et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite. + +Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris +à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été +autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait +été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me +dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva +un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de +Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui +demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et +le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval, +comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS + +_Sur sa captivité et sa délivrance._ + +1250. + + +Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles +prélats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et à tous les autres +habitants de son royaume à qui ces présentes lettres parviendront, +salut. + +Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre +âme poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jugé convenable +de vous informer tous qu'après la prise de Damiette, que +Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde ineffable, avait comme +par miracle livrée au pouvoir des chrétiens, ainsi que vous l'avez +sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partîmes de cette +ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armées de terre et de mer +étant réunies, nous marchâmes contre celle des Sarrasins, qui était +rassemblée et campée dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure. +Pendant notre marche, nous soutînmes les attaques des ennemis, qui +éprouvèrent constamment quelque perte assez considérable. Un jour, +entre autres, plusieurs de l'armée d'Égypte, qui étaient venus +attaquer les nôtres, furent tous tués. Nous apprîmes en chemin que le +soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de +mourir il avait envoyé chercher son fils, qui restait dans les +provinces de l'Orient, et avait fait prêter serment de fidélité en +faveur de ce prince à tous les principaux officiers de son armée, et +qu'il avait laissé le commandement de toutes ses troupes à un de ses +émirs, Fakr-Eddin. A notre arrivée au lieu que nous venons de nommer, +nous trouvâmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fête +de Noël que nous y arrivâmes; mais nous ne pûmes approcher des +Sarrasins, à cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux +armées, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se sépare en +cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plaçâmes notre camp entre ces +deux fleuves, nous étendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous eûmes +là quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des +leurs tués par l'épée des nôtres, mais dont un grand nombre fut noyé +dans les eaux. Comme le Thanis n'était pas guéable, à cause de la +profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commençâmes +à y jeter une chaussée pour ouvrir un passage à l'armée chrétienne; +nous y travaillâmes pendant plusieurs jours avec des peines, des +dangers et des dépenses infinies. Les Sarrasins s'opposèrent de tous +leurs efforts à nos travaux; ils élevèrent des machines contre nos +machines; ils brisèrent avec des pierres et brûlèrent avec leur feu +grégeois les tours en bois que nous dressions sur la chaussée. Nous +avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chaussée, +lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connaître un gué par où l'armée +chrétienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassemblé nos barons et +les principaux de notre armée le lundi d'avant les Cendres, il fut +convenu que le lendemain, c'est-à-dire le jour de Carême-prenant, on +se rendrait de grand matin au lieu indiqué pour passer le fleuve, et +qu'on laisserait une petite partie de l'armée à la garde du camp. Le +lendemain, ayant rangé nos troupes en ordre de bataille, nous nous +rendîmes au gué, nous traversâmes le fleuve, non sans courir de grands +dangers, car le gué était plus profond et plus périlleux qu'on ne +l'avait annoncé. Nos chevaux furent obligés de passer à la nage, et il +n'était pas aisé de sortir du fleuve, à cause de l'élévation de la +rive, qui était toute limoneuse. + +Lorsque nous eûmes traversé le fleuve, nous arrivâmes au lieu où +étaient dressées les machines des Sarrasins, en face de notre +chaussée. Notre avant-garde ayant attaqué l'ennemi lui tua du monde, +et n'épargna ni le sexe ni l'âge. Dans le nombre, les Sarrasins +perdirent un chef et quelques émirs. Nos troupes s'étant ensuite +dispersées, quelques-uns de nos soldats traversèrent le camp des +ennemis, et arrivèrent au village nommé Massoure, tuant tout ce qu'ils +rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'étant aperçus de +l'imprudence des nôtres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils +les entourèrent de toutes parts et les accablèrent. Il se fit là un +grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres, +dont nous avons avec raison déploré et dont nous déplorons encore la +perte. Là nous avons perdu aussi notre brave et illustre frère le +comte d'Artois, digne d'éternelle mémoire. C'est dans l'amertume de +notre cœur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous +dussions plutôt nous en réjouir, car nous croyons et espérons qu'ayant +reçu la couronne du martyre, il est allé dans la céleste patrie et +qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs. Ce +jour-là, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous +accablant d'une grêle de flèches, nous soutînmes leurs rudes assauts +jusqu'à la neuvième heure, où le secours de nos balistes nous manqua +tout à fait. Enfin, après avoir eu un grand nombre de nos guerriers et +de nos chevaux blessés ou tués, avec le secours de Notre-Seigneur nous +conservâmes notre position, et nous y étant ralliés, nous allâmes le +même jour placer notre camp tout près des machines des Sarrasins. Nous +y restâmes avec un petit nombre des nôtres, et nous y fîmes un pont de +bateaux pour que ceux qui étaient au delà du fleuve pussent venir à +nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui campèrent auprès de nous. +Alors les machines des Sarrasins ayant été détruites, nos soldats +purent aller et venir librement et en sûreté, d'une armée à l'autre, +en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de +perdition ayant réuni leurs forces de toutes parts, dans l'intention +d'exterminer l'armée chrétienne, vinrent attaquer nos lignes avec +beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part +et d'autre, qu'il ne s'en était jamais vu, disait-on, de pareil dans +ces parages. Avec le secours de Dieu, nous résistâmes de tous côtés, +nous repoussâmes les ennemis, et nous en fîmes tomber un grand nombre +sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant +des provinces orientales, arriva à Massoure. Les Égyptiens le reçurent +comme leur maître et avec des transports de joie. Son arrivée redoubla +leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement +de Dieu, tout alla de notre côté contre nos désirs. Une maladie +contagieuse se mit dans notre armée, et enleva les hommes et les +animaux, de telle sorte qu'il y en avait très-peu qui n'eussent à +regretter des compagnons ou à soigner des malades. L'armée chrétienne +fut en peu de temps très-diminuée. Il y eut une si grande disette que +plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette +ne pouvaient apporter à l'armée les provisions qu'on y avait +embarquées sur le fleuve, parce que les bâtiments et les pirates +ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparèrent même de plusieurs +de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui +nous apportaient des vivres et des provisions, et tuèrent un grand +nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue +de vivres et de fourrages jeta la désolation et l'effroi dans l'armée, +et nous força, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de +quitter notre position et de retourner à Damiette; telle était la +volonté de Dieu. + +Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-même, mais dans +celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volonté, pendant que +nous étions en chemin, c'est-à-dire le 5 du mois d'avril, les +Sarrasins, ayant réuni toutes leurs forces, attaquèrent l'armée +chrétienne, et par la permission de Dieu, à cause de nos péchés, nous +tombâmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frères les comtes +de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par +terre, fûmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une +grande effusion de sang chrétien. La plupart de ceux qui s'en +retournaient par le fleuve furent de même faits prisonniers ou tués. +Les bâtiments qui les portaient furent en grande partie brûlés avec +les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours après notre captivité, +le soudan nous fit proposer une trêve; il demandait avec instance, +mais aussi avec menaces, qu'on lui rendît sans retard Damiette et tout +ce qu'on y avait trouvé, et qu'on le dédommageât de toutes les pertes +et de toutes les dépenses qu'il avait faites jusqu'à ce jour, depuis +le moment où les chrétiens étaient entrés dans Damiette. Après +plusieurs conférences, nous conclûmes une trêve pour dix ans, aux +conditions suivantes. + +Le soudan délivrerait de prison, et laisserait aller où ils +voudraient, nous et tous ceux qui avaient été faits captifs par les +Sarrasins depuis notre arrivée en Égypte, et tous les autres +chrétiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient été faits +prisonniers depuis que le soudan Kamel, aïeul du soudan actuel, avait +conclu une trêve avec l'empereur. Les chrétiens conserveraient en paix +toutes les terres qu'ils possédaient dans le royaume de Jérusalem au +moment de notre arrivée. Pour nous, nous nous obligions à rendre +Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la liberté des +prisonniers et pour les pertes et dépenses dont il vient d'être parlé +(nous en avons déjà payé 400), et à délivrer tous les prisonniers +sarrasins que les chrétiens avaient faits en Egypte depuis que nous y +étions venus, ainsi que ceux qui avaient été faits captifs dans le +royaume de Jérusalem, depuis la trêve conclue entre le même empereur +et le même soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui +étaient à Damiette seraient, après notre départ, sous la garde et la +défense du soudan et transportés dans le pays des chrétiens lorsque +l'occasion s'en présenterait. Tous les chrétiens malades et ceux qui +resteraient à Damiette pour vendre ce qu'ils y posséderaient auraient +une égale sûreté, et se retireraient par mer et par terre quand ils +voudraient, sans éprouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan +était tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrétiens à +tous ceux qui voudraient se retirer par terre. + + [241] Le besant valait 9 fr. 50. + +Cette trêve, conclue avec le soudan, venait d'être jurée de part et +d'autre, et déjà le soudan s'était mis en marche avec son armée pour +se rendre à Damiette et remplir les conditions qui venaient d'être +stipulées, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers +sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'armée, +se précipitèrent sur le soudan, au moment où il se levait de table, et +le blessèrent cruellement. Le soudan, malgré cela, sortit de sa tente, +espérant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tué à coups +d'épée en présence de presque tous les émirs et de la multitude des +autres Sarrasins. Après cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier +moment de leur fureur, vinrent les armes à la main à notre tente, +comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le +craignirent, nous égorger nous et les chrétiens; mais la clémence +divine ayant calmé leur furie, ils nous pressèrent d'exécuter les +conditions de la trêve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances +furent mêlées de menaces terribles; enfin, par la volonté de Dieu, qui +est le père des miséricordes, le consolateur des affligés, et qui +écoute les gémissements de ses serviteurs, nous confirmâmes par un +nouveau serment la trêve que nous venions de faire avec le soudan. +Nous reçûmes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment +semblable, d'après leur loi, d'observer les conditions de la trêve. On +fixa le temps où l'on rendrait les prisonniers et la ville de +Damiette. Ce n'était point sans difficulté que nous étions convenus +avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore +sans difficulté que nous en convînmes de nouveau avec les émirs. Comme +nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'après ce que nous dirent +ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le véritable état +des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres, +nous jugeâmes qu'il valait mieux pour la chrétienté que nous et les +autres prisonniers fussions délivrés au moyen d'une trêve, que de +retenir cette ville avec le reste des chrétiens qui s'y trouvaient, en +demeurant nous et les autres prisonniers exposés à tous les dangers +d'une pareille captivité. C'est pourquoi au jour fixé les émirs +reçurent la ville de Damiette; après quoi, ils nous mirent en liberté +nous et nos frères, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de +Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de +Jérusalem et de Chypre. Nous eûmes alors une ferme espérance qu'ils +rendraient et délivreraient tous les autres chrétiens, et que suivant +la teneur du traité ils tiendraient leur serment. + +Cela fait, nous quittâmes l'Egypte, après y avoir laissé des personnes +chargées de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de +garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de bâtiments de +transport suffisants. Arrivés ici, nous avons envoyé en Égypte des +vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la +délivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les +autres choses que nous y avions laissées, telles que des machines, des +armes, des tentes, une certaine quantité de chevaux et plusieurs +autres objets; mais les émirs ont retenu très-longtemps au Caire ces +commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents +prisonniers, de douze mille qu'il y a en Égypte. Quelques-uns encore +ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres +choses, les émirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux +après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos +commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays, +ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont +forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et +d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse +de faire; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés +dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution, +n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis, +et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons +pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien; ils seront dans la cour +céleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus +utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservés sur cette +terre. Les musulmans ont aussi égorgé plusieurs chrétiens qui étaient +restés malades à Damiette. Quoique nous eussions observé les +conditions du traité que nous avions fait avec eux et que nous +fussions toujours prêts à les observer encore, nous n'avions aucune +certitude de voir délivrer les prisonniers chrétiens ni restituer ce +qui nous appartenait. + +Lorsqu'après la trêve conclue et notre délivrance, nous avions la +ferme confiance que le pays d'outre-mer occupé par les chrétiens +resterait dans un état de paix jusqu'à l'expiration de la trêve, nous +eûmes la volonté et le projet de retourner en France. Déjà nous nous +disposions aux préparatifs de notre passage; mais quand nous vîmes +clairement, par ce que nous venons de raconter, que les émirs +violaient ouvertement la trêve et, au mépris de leur serment, ne +craignaient point de se jouer de nous et de la chrétienté, nous +assemblâmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de +l'Hôpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jérusalem; nous les +consultâmes sur ce qu'il y avait à faire. Le plus grand nombre jugea +que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que +nous étions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entièrement +aux Sarrasins, surtout dans l'état de misère et de faiblesse où il +était réduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de +délivrance les prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir de +l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le +temps amènerait quelque chose de bon, tel que la délivrance des +captifs, la conservation des châteaux et forteresses du royaume de +Jérusalem, et autres avantages pour la chrétienté, surtout depuis que +la discorde s'était élevée entre le soudan d'Alep et ceux qui +gouvernaient au Caire. Déjà ce soudan, après avoir réuni ses armées, +s'est emparé de Damas et de quelques châteaux appartenant au souverain +du Caire. On dit qu'il doit venir en Égypte pour venger la mort du +soudan que les émirs ont tué, et se rendre maître s'il le peut de tout +le pays. + +D'après ces considérations, et compatissant aux misères et aux +tourments de la Terre Sainte, nous qui étions venus à son secours, +plaignant la captivité et les douleurs de nos prisonniers, quoique +plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous +avons mieux aimé différer notre passage et rester encore quelque temps +en Syrie, que d'abandonner entièrement la cause du Christ et de +laisser nos prisonniers exposés à de si grands dangers. Mais nous +avons décidé de renvoyer en France nos chers frères les comtes de +Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre très-chère dame et +mère et de tout le royaume. + +Comme tous ceux qui portent le nom de chrétien doivent être pleins de +zèle pour l'entreprise que nous avons formée, et vous en particulier, +qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple +privilégié pour la conquête de la Terre Sainte, que vous devez +regarder comme votre propriété, nous vous invitons tous à servir celui +qui vous servit sur la croix en répandant son sang pour votre salut; +car cette nation criminelle, outre les blasphèmes qu'elle vomissait +en présence du peuple chrétien contre le Créateur, battait de verges +la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi +chrétienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prêts +à venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos +devanciers qui se distinguèrent entre les autres nations par leur +dévotion, par la sincérité de leur foi, et remplirent l'univers du +bruit de leurs belles actions. Nous vous avons précédés dans le +service de Dieu; venez vous joindre à nous. Quoique vous arriviez plus +tard, vous recevrez du Seigneur la récompense que le père de famille +de l'Évangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent +travailler à sa vigne à la fin du jour, comme aux ouvriers qui étaient +venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours +pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences +promises aux croisés, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites +donc vos préparatifs, et que ceux à qui la vertu du Très-Haut +inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prêts pour le mois +d'avril ou de mai prochain. Quant à ceux qui ne pourront être prêts +pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en état de faire celui +qui aura lieu à la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la +célérité, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prélats et +autres fidèles du Christ, aidez-nous auprès du Très-Haut par la faveur +de vos prières; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous +sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clémence divine +les biens dont nos péchés nous rendent indignes. + +Fait à Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'août. + + Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p. + 559. + + + + +DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES. + + +Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de +la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de +quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne +pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent +pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais +lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux +messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien, +lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et +signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans +la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que +les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient +pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères +pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de +ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les +amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le +chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on +n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient +défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place +au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, +accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans +l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et +s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou +l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville +très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des +demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent +été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints +religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été +tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient +plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de +cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns, +mais non de tous. + + MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M. + Huillard-Bréholles. + + + + +CHANT ARABE. + +Composé après le départ de saint Louis. + + +Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d'un ami +sincère: + +Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est dire pour avoir +causé la mort de tant de serviteurs du Messie. + +Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais, +insensé, que ses forces se réduiraient en fumée. + +Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l'a +précipitée dans le sein du tombeau. + +Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou +criblé de blessures! + +Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être +Jésus veut-il se débarrasser de vous! + +Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un +prétendu ami donne des conseils perfides. + +En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait +encore plus de confiance que Schak et Satih[243]. + +Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif +le ramenait en ces lieux, + +Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y +trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[245]. + + [242] Le roi.--Le poëte s'adresse à un ami qui est censé chargé + de remettre le chant à saint Louis. + + [243] Célèbres devins arabes. + + [244] Qui lui avait servi de prison. + + [245] Qui avait été son geôlier. + + Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t. + IV, p. 474. + + + + +LA REINE A DAMIETTE. + + +Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous +souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que +vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui +vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle +fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il +lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle +criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était +grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux +chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. +Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde, +car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, +excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, +et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je +vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les +Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant +qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je +le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous +tuerais avant qu'ils nous aient pris.» + +La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on +Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LA REINE BLANCHE. + + +A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte. +Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. +Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je +vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit, +il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma +mère.»--«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait +mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené +si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que +l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui +le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit +faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en +France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour +qu'on priât pour elle. + + [246] Ville de la Terre Sainte. + +Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint +dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse +vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu'elle +pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu'on ne doit pas +croire femme, car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous +en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'était pas pour elle +qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait. + +Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent +telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût +en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher. +L'hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à +Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de +la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu'ils allaient +causer dans un escalier qui descendait d'une chambre à l'autre; et ils +avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers +voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient +les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa +chambre pour que sa mère l'y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de +la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, +afin qu'elle y trouvât la reine Marguerite. + +Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop +grand danger de mort, parce qu'elle s'était blessée d'un enfant +qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la +main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la +reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s'écria: +«Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!» +Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte; et le roi, +qui crut qu'elle se mourait, revint, et à grand'peine on la fit +revenir. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux. + + + + +LES PASTOUREAUX. + +1251. + +De la croiserie des Pastouriaus. + + +Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et +un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist +convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art +tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou +de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre +besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy +estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un +sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès +mains des Sarrasins. + +Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop +durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il +se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à +grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant +amour. + + [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge, + communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._) + +Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France. +Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il +jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre +qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom +de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en +vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur +dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la +terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost +comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à +suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se +metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant +que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent +en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux. + +Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il +demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit +estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur +monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé +il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle. + +Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist +hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns +devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy +donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à +avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée, +tant qu'il furent plus de quarante mille. + +Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à +despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il +avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les +clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent +contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste +achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux +pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il +pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il +vindrent à Paris. + +La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si +hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme +cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par +Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly +demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le +maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans +dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien +savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire +prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la +royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait +quanqu'il feroient. + +Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque +en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la +teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres +pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers +qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent +fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui +estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre. + +Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en +parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient +tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous +hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et +commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient +prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce +fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les +attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie +droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille. + +Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, +car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent +parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur +dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux +estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par +enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les +maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de +larrecin. + +Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent +tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et +s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc +né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il +avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout +abandonné à faire leur volenté. + +Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur +volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or +et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, +et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui +estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur +mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur +mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur +enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et +les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée. + +Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il +alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au +viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit +contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes +fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent +povres et mandians. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par + M. _Paulin Pâris_. + + + +LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS. + +1254. + + +Le roi d'Angleterre Henri III étant venu à la noble maison de +religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prière sur les +tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant +venu au sépulcre de sa mère, Isabelle, qui était dans le cimetière, il +fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un +mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même +église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce +commandement du Seigneur: «Honore ton père et ta mère...» + + [248] Célèbre abbaye dans l'Anjou, près de Saumur. + +Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement +en prière sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra +le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des +présents précieux et dignes d'un roi. + +A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait +ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi +son beau-frère[249], la dame reine de France, sœur de la dame reine +d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et +l'intérieur des Français, et la très noble chapelle du roi de France, +qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont +gardées, il envoya au roi de France des députés solennels et quand il +eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla +son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la +ville d'Orléans. + + [249] Saint Louis avait épousé Marguerite de Provence, sœur + d'Éléonore de Provence, femme de Henri III. + +Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa +terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre +devait passer de faire déblayer les rues des immondices, des souches +de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre +partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous +les ornements qu'ils pourraient trouver les façades des églises et des +maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des +cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs +habits de fête; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le +servir avec empressement pendant son séjour. + +Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi +d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant ils +se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le +baiser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles +et par un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France +ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations[250] +opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il +serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta +volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille +chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans +compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux +d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français +étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant +toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois +s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire +un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec +sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour +trouver ses autres sœurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de +Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se +féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par +des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la +comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se +glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il +n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se +glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle +de ses filles. + + [250] _Procuration_, dans les titres ecclésiastiques, se dit des + repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les + églises ou monastères, soit évêques, archidiacres ou visiteurs. + (_Dict. de Trévoux._) + +Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient anglais de +nation[251], étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si +grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, +suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, +parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie, +retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, +achetèrent des cierges et des habits de fête, qu'on appelle +vulgairement cointises, se procurèrent tout ce qui pouvait servir à +témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en +chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des +couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux +qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense. +Jamais dans les temps passés on n'avait vu en France une aussi belle +fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se +portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens +passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants, dans la +joie, parcourant la ville, merveilleusement tapissée; ce n'étaient que +chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin +toutes les pompes de ce monde. + + [251] L'université de Paris était la plus célèbre et la plus + fréquentée de l'Europe; des écoliers de toutes les nations + venaient y étudier. + +Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, +cortége dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent +arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université +de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit +beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toutes espèces +qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au +seigneur roi d'Angleterre: «Ami, voici que la ville de Paris est à ta +disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là est mon palais, +au milieu de la ville: s'il t'agrée de t'y arrêter, que ta volonté +soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, qui est hors la ville et +où le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te +plaise davantage, tu n'as qu'à vouloir.» Le seigneur roi d'Angleterre +choisit pour hôtel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie était +nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments +suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand +tous les Templiers d'en deça des monts se rendent aux époques et aux +termes fixés à leur chapitre général, ils trouvent là des logements +convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car +ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, +quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la +compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés +de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui +s'étendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent +suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments, +dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables. + +Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis, +ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même +palais, c'est-à-dire du même Temple, fussent remplies de pauvres que +l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût +considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le +pain et le vin. + +Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la +première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre, +conduit par le roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui +est dans le palais même du roi de France[252], ainsi que les reliques +qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes +royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la +ville, pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des +offrandes. + + [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la + sainte chapelle et quelques parties de cet ancien édifice. + +Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu +d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit +Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des +deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui +mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune +entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient +prendre place; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux +qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toutes espèces +allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives. +Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs +français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des +fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres présents tels qu'il +convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs +d'en recevoir gracieusement. + +Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant +d'Assuérus, d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si +splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la +fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons, +l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, +l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages +vénérables qui non-seulement n'ont pas de supérieurs dans le monde, +mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux. + +Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l'on +avait suspendu de tous côtés, selon la coutume d'outre-mer, autant de +boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi +eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un +certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: «Messire, pourquoi +avez-vous invité les Français à venir dîner et se réjouir avec vous +dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au +Grand-Cœur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.» +Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives étaient +disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la +terre[253], tant à cause de l'huile céleste dont il a été oint qu'à +cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au +milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur +roi de Navarre[254] à sa gauche. Comme le seigneur roi de France +s'efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi +d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le +seigneur roi d'Angleterre lui dit: «Non pas, messire roi, prenez le +lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu et la plus +élevée; car vous êtes mon seigneur et le serez, et vous en savez la +cause[255].» Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse: +«Plût à Dieu que chacun obtînt son droit sans être lésé; mais +l'orgueil des Français ne le souffrirait pas.» Or, laissons ce sujet. +Ensuite les ducs prirent place à la même table, selon leurs dignités +et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes +qui étaient assises aux places les plus élevées se trouvaient +cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent +à ce festin; ils étaient placés avant certains ducs, et se trouvaient +cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers +de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au +nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux sœurs des deux +reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse +d'Anjou et de Provence, qui étaient comparables à des reines, ainsi +que la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut +abondant et splendide, quoique ce fût un jour à poisson, le roi +d'Angleterre vint loger cette nuit-là dans le grand palais du seigneur +roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le +seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant: +«Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est +courtoisie et justice;» puis il ajouta en souriant: «Je suis seigneur +et roi dans mon royaume, je veux donc être le maître chez moi.» Le roi +d'Angleterre alors se laissa conduire. + + [253] Comme on le voit, la supériorité des rois de France n'est + pas contestée par l'historien anglais. + + [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de + Navarre; il avait épousé Isabelle, fille de saint Louis. + + [255] Allusion à la paix que projetaient les deux rois, et en + vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint + Louis pour ses fiefs de Guyenne. + +Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la +Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain l'Auxerrois, +puis après un grand pont[256], il considéra l'élégance des bâtiments +qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en +plâtre, ainsi que les maisons à trois arceaux et à quatre étages ou +même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie +de personnes des deux sexes; et une foule serrée s'agglomérait et se +pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée +brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à +cause de ses largesses et de ses présents, de la libéralité qui +convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle +ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de +France s'était uni par mariage à une sœur et le seigneur roi +d'Angleterre à l'autre sœur. + + [256] Sans doute le pont au Change. + +Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit +jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés. +Or, le pieux roi de France disait: «N'avons-nous pas épousé les deux +sœurs et nos frères[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou +garçons, qui ont tiré ou qui tireront naissance d'icelles seront comme +frères et sœurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille +affinité ou consanguinité, combien ils se chériraient mutuellement, +combien ils seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur +le sait, de ce que notre affection réciproque ne puisse être +parfaitement d'accord en tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se +soumet pas à ma volonté; car ils disent que les Normands ne sauraient +pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les +violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258].» Mais +laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparant de la +présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une +journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il +avait répandu en dépenses faites à Paris 1,000 livres d'argent, sans +compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor, +non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi +d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni +faiblement augmenté. + + [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles. + + [258] C'est-à-dire la Normandie, confisquée par Philippe-Auguste. + Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation. + +Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France +dit au roi d'Angleterre: «Ami, combien douces tes paroles sont à mes +oreilles; réjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-être ne +jouirons-nous jamais une autre fois à l'avenir d'un entretien mutuel.» +Puis il ajouta: «Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer +quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'âme j'ai éprouvée, +par amour pour le Christ, dans mon pèlerinage; quoique tout ait tourné +contre moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut; car en +revenant à moi-même, et en entrant et rentrant dans mon cœur, je me +réjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donnée par sa faveur +spéciale, que s'il m'eût accordé l'empire du monde entier.» + +Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace d'environ une journée +de marche, ils se séparèrent l'un de l'autre, et, s'étant détournés +quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des +paroles secrètes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant: +«Plût à Dieu que les douze pairs de France et le baronnage +consentissent à mon désir[259]; nous serions certes des amis +indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation à se +déchaîner et un sujet de s'enorgueillir.» S'étant donc baisés et +embrassés réciproquement, ils se quittèrent. + + [259] Qui était de rendre au roi d'Angleterre une partie des + conquêtes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme + injustement faites. + + MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M. + Huillard-Bréholles. + + + + +DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT. + +1256. + + +Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un +homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult +courroucié en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist +signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour +ce que il eust perdurable mémoire de son péchié et que les autres +doubtassent à jurer villainement de leur créateur. Moult de gens +murmurèrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement signé. +Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien +contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: «Sire +Dieu, il te maudiront et tu les béniras.» Si dist une parole qui bien +fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière comme +celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.» +La sepmaine emprès que cil fu signé le roy donna aux povres femmes +lingières qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux +povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs +des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du +peuple[261]. + + [260] Vieilles fripperies. + + [261] De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande + Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pâris._) + + _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publiées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +LA PRAGMATIQUE SANCTION. + +1269. + + +Malgré la bulle d'Alexandre IV qui défendait toute sentence +d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de +l'Angleterre ne rassurait point entièrement Louis IX sur la paix de +l'Église du royaume; car des événements imprévus pouvaient pousser un +autre pontife à changer cette disposition. Le monarque résolut donc de +fixer lui-même par des statuts réguliers les limites de l'autorité +papale quant au temporel, et de proclamer à ce sujet son indépendance +absolue. Sa présence en France et l'attitude de son parlement avaient +suffi jusque alors; mais ce frein échappait avec lui, et il sentit +encore plus la nécessité d'une manifestation énergique, quand Clément +IV, avant sa mort, décida que tous les bénéfices ecclésiastiques +seraient désormais, comme toujours, à la disposition du saint-siége, +qui pourrait les conférer, vacants ou non vacants. + +Ces sortes d'empiétements de juridiction s'étaient successivement +augmentés à chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence +papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus +éclairés, en redoutait surtout l'abus à la veille d'une longue +absence[262]. Aussi, après de mûres réflexions et avoir pris les +conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart +des prélats du royaume faisaient partie, il se décida à promulguer +l'ordonnance appelée Pragmatique sanction. Cette ordonnance a été +considérée depuis comme le premier acte fondateur des libertés de +l'Église gallicane, titre inconnu jusque alors, en les déclarant et +les expliquant. Elle était ainsi conçue: + + [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis. + +«Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à la perpétuelle +mémoire de la chose; + +«Voulant pourvoir à la tranquillité des églises du royaume, à +l'augmentation du culte divin, au salut des âmes, et désirant obtenir +la grâce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel +nous mettons notre royaume, avons par le présent édit perpétuel, +ordonné et ordonnons: + +«Premièrement: que les prélats des églises de notre royaume, patrons +et collateurs ordinaires de bénéfices jouiront pleinement de leurs +droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner +aucune atteinte par ses réserves, par ses grâces expectatives ou par +ses mandats; + +«Secondement: que les églises cathédrales ou abbatiales et autres +pourront faire librement leurs élections, qui sortiront leur plein et +entier effet; + +«Troisièmement: que le crime de simonie, qui infecte l'Église, soit +entièrement banni du royaume, comme une peste préjudiciable à la +religion; + +«Quatrièmement: nous voulons que les promotions, collations, +provisions et dispositions des prélatures, dignités et autres +bénéfices et offices ecclésiastiques de notre royaume se fassent +suivant la disposition du droit commun des sacrés conciles et les +ordonnances des anciens pères de l'Église; + +«Cinquièmement: voulant empêcher les exactions insupportables de la +cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous défendons +de lever les sommes qu'elle a accoutumé d'imposer sur les églises du +royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante, +et de notre exprès commandement et de celui des églises de France; + +«Sixièmement, enfin: approuvons et confirmons par les présentes les +libertés françaises, immunités, prérogatives, droits et priviléges +accordés par les rois de France nos prédécesseurs, ou par nous, aux +églises, monastères, et aux personnes religieuses de notre royaume. + +«En témoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux présentes +lettres. Donné à Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ +1269. + + _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3 + vol. in-8º, 1839.--T. III, p. 361. + + + + +LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABBÉ DE SAINT-DENIS. + +1270. + + +Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à son cher et fidèle +Mathieu, abbé de Saint-Denis, salut et affection. + +Nous vous avons annoncé que nous nous étions embarqué à Aigues-Mortes +le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis à la voile pour +Tunis. Ayant abordé en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous +sommes restés quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari, +attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croisés qui nous +suivaient. Après leur arrivée, nous avons tenu conseil et résolu de +nous diriger vers Tunis. Nous avons en conséquence remis à la voile, +et nous avons abordé au port de Tunis le jeudi d'avant la fête de +sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun +obstacle. Après avoir fait débarquer nos chevaux, nous nous sommes +avancés jusqu'à l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons +dressé notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frère +Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe, +Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres +barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres +princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les +vaisseaux près de nous; nous jouissons tous, grâce à Dieu, d'une santé +parfaite. Nous vous annonçons qu'après avoir pourvu à tout ce qui +était nécessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emporté +d'assaut la ville de Carthage, où plusieurs Sarrasins ont été passés +au fil de l'épée. + +Donné au camp devant cette ville, le jour de la fête de saint Jacques +apôtre, 1270 (25 juillet). + + Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537. + + + + +INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSÉES A SON FILS +PHILIPPE LE HARDI[263]. + +1270. + + +Cher fils, pour ce que je désire de tout mon cœur que tu sois bien +enseigné en toutes choses, j'ai pensé que tu recevrais plusieurs +enseignements de cet écrit, car je t'ai ouï dire aucunes fois que tu +retiendrais plus de moi que de tout autre. + + [263] Ces instructions ont été inscrites dans un registre de la + Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques + expressions ont été rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous + reproduisons ici le texte donné par M. Michaud dans son _Histoire + des Croisades_, t. V, p. 549. + +Cher fils, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton +cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir; +tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui +déplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spécialement tu dois avoir +cette volonté que tu ne fasses péché mortel pour nulle chose qui +puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres être +hachés et ta vie enlevée par le plus cruel martyre plutôt que tu ne +fasses péché mortel avec connaissance. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune persécution ou maladie ou autre +chose, tu la dois souffrir débonnairement, et l'en dois remercier et +savoir bon gré; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu +dois encore penser que tu l'as bien mérité, et plus encore s'il le +veut, pour ce que tu l'as peu aimé et peu servi et pour ce que tu as +fait maintes choses contre sa volonté. + +Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prospérité ou de santé de corps ou +d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre +garde que de ce tu ne te décries, ni par orgueil, ni par autre tort, +car c'est grand péché que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons. + +Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de +sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseigné des choses +que tu dois éviter et des choses que tu dois faire; et aies telle +manière en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment +enseigner et reprendre. + +Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de +sainte Église; et quand tu seras à la chapelle, garde-toi d'oser +parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par +bouche ou de pensée, et spécialement sois plus attentif à l'oraison +quand le corps de Notre-Seigneur sera présent à la messe. + +Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous +ceux que tu penseras qui ont souffrance de cœur ou de corps, et +suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou +d'aumônes; si tu as malaise de cœur, dis-le à ton confesseur ou à +tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder +secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu +puisses dire. + +Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit +de religion, soit du siècle, et esquive la compagnie des mauvais; aie +volontiers bons parlements avec les bons, et écoute volontiers parler +de Notre-Seigneur en sermons; et en privé pourchasse volontiers les +pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que +l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens à péché. +N'écoute pas volontiers médire d'autrui ni nulle parole qui tourne à +mépris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle +parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de +clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire à +celui qui pourrait en faire justice. + +Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par +là il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que +Notre-Seigneur t'a faits, en telle manière que s'il plaisoit à +Notre-Seigneur que tu vinsses à l'honneur de gouverner le royaume, tu +fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France +sont sacrés. + +Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin +d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c'est-à-dire que tu +sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui +puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et +un riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu +saches vérité; et quand tu la connaîtras, fais justice. S'il advient +que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger +devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle, +jusqu'à ce que tu connaisses la vérité; car ceux de ton conseil +pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas +vouloir. + +Cher fils, si tu apprends que tu possèdes quelque chose à tort ou de +ton temps ou de celui de tes ancêtres, aussitôt rends-le, toute grande +que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est +obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vérité, fais telle paix +par conseil de prud'hommes par quoi ton âme et celle de tes ancêtres +soient du tout délivrées; et si jamais tu entends dire que tes +ancêtres aient restitué, mets toujours soin à savoir si rien ne reste +encore à rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitôt pour la +délivrance de ton âme et de celle de tes ancêtres. + +Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manières de +gens, et spécialement les personnes de sainte Église; défends qu'on ne +leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et +je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes +aïeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi était +un jour avec son conseil privé, et disaient ceux de son conseil que +les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'émerveillait comment +il le souffrait. Il répondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort; +mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je +préfère de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle +il arrive esclandre entre moi et sainte Église. Je te remémore ceci +pour que tu ne sois pas léger à croire autrui contre les personnes de +sainte Église. De telle façon les dois honorer et garder qu'ils +puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi +t'enseigné-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les +secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par +lesquels Notre-Seigneur est le plus honoré et servi, ceux-là aime-les +plus que les autres. + +Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mère, et que tu +retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois +enclin à croire ses bons conseils; aime tes frères et veuille toujours +leur bien et avancement, et leur tiens lieu de père pour les enseigner +à tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne +déclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives. + +Cher fils, je t'enseigne que tous les bénéfices de sainte Église que +tu auras à donner, tu les donnes à bonnes personnes par grand conseil +de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes à ceux +qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien. + +Cher fils, je t'enseigne que tu te défendes, autant que cela te sera +possible, d'avoir guerre avec nul chrétien, et si l'on te fait tort, +essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de +recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce +soit pour éviter les péchés qui se font en guerre. Et s'il advient +qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens +qui n'ont fautes ou forfaits soient gardés, que dommage ne leur vienne +ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux +que tu aies à craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses +châteaux par force de siége; et garde que tu sois bien conseillé avant +que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et +que tu aies bien sommé le malfaiteur et autant attendu comme tu le +devras. + +Cher fils, je t'enseigne que les guerres et débats qui seront en ta +terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le +pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plaît beaucoup à +Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donné très-grand +exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui étaient +en l'archevêché, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait +mourir; et il lui sembla que par là il mettait bonne fin à sa vie. + +Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prévôts en ta +terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et +qu'ils ne fassent à autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de même +ceux qui sont en ton hôtel, fais prendre garde qu'ils ne fassent +aucune injustice; car combien que tu dois haïr tout mal fait à autrui, +tu dois plus haïr le mal qui viendrait de ceux qui de toi reçoivent le +pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et défendre +que cela n'advienne. + +Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Église de +Rome et à notre saint père le Pape, et lui portes respect et honneur, +comme tu le dois à ton père spirituel. + +Cher fils, donne volontiers pouvoir à gens de bonne volonté qui en +sachent bien user, et mets grande peine à ce que les péchés soient +ôtés en ta terre, c'est-à-dire le vilain serment[264] en toutes choses +qui se fait ou dit à mépris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints, +péchés de corps, jeux de dés, taverniers et autres péchés. Fais +abattre en ta terre, sagement et en bonne manière, les traîtres à ton +pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens, +tant qu'elle en soit bien purgée. Lorsque, par sage conseil de bonnes +gens, tu entendras quelque chose à bien faire, avance-les par tout ton +pouvoir; mets grand soin à ce que tu fasses reconnaître les bontés que +Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier. + + [264] Le blasphème. + +Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les +deniers que tu dépenseras soient en bon usage dépensés, et qu'ils +soient levés justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses +beaucoup, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de +mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien +employés; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens +qui te sont profitables et convenables. + +Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je trépasse +de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons, +et que tu envoies par les congrégations du royaume de France pour leur +faire demander prière pour mon âme, et que tu entendes à tous les +biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part. + +Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit +donner à son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ que par sa +grande miséricorde et par les prières et par les mérites de sa +bienheureuse mère la vierge Marie, et des anges et des archanges, et +de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et défende que tu +ne fasses chose qui soit contre sa volonté, et qu'il te donne grâce de +faire sa volonté, et qu'il soit servi et honoré par toi; et +puisse-t-il accorder à toi et à moi, par sa grande générosité, +qu'après cette mortelle vie nous puissions venir à lui pour la vie +éternelle, là où nous puissions le voir, aimer et louer sans fin. +_Amen._ + +A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Père et +le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._ + + + + +SAINT LOUIS. + +_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._ + + +Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal +de Champagne, fais écrire la vie de notre saint Louis, ce que je vis +et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au +pèlerinage d'outre-mer et depuis que nous revînmes. Et avant que je +vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai +d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses +bons enseignements, pour qu'ils soient placés dans un ordre convenable +et pour édifier ceux qui les entendront. + +Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit en conséquence. Il +y parut bien en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il +avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par +plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il +pouvait bien éviter s'il eût voulu, comme vous l'entendrez ci-après. +L'amour qu'il avait pour son peuple parut à ce qu'il dit à son fils +aîné pendant une grave maladie qu'il eut à Fontainebleau: «Beau fils, +fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; +car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vînt d'Écosse et +gouvernât bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et +au su de tout le monde.» Le saint aima tant la vérité, que même aux +Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il était convenu, ainsi que +vous l'entendrez ci-après. De la bouche il fut si sobre, que nul jour +de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font +maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que +ses cuisiniers servaient devant lui. Il était modéré dans ses paroles; +car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni +jamais nommer le diable, dont le nom est bien répandu dans le royaume, +ce qui, je crois, ne plaît pas à Dieu. Il trempait son vin par +modération, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il +me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin; +et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que +j'avais une grosse tête et un estomac froid et que je ne pouvais pas +m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais +dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les +gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je +n'aurais santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je +m'enivrerais tous les soirs, et que c'était trop laide chose pour un +vaillant homme de s'enivrer. + + [265] Médecins. + +Il me demanda si je voulais être honoré en ce monde et avoir paradis à +la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne +faire ni de dire à votre escient quelque chose que si tout le monde le +savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela. + +Il me dit que je me gardasse de démentir ni de dédire quelqu'un de ce +qu'il dirait devant moi, à moins que je n'eusse péché ou dommage à en +souffrir; parce que des dures paroles naissent les mêlées dont mille +hommes peuvent mourir. + +Il disait que l'on devait vêtir et armer son corps de telle manière +que les prud'hommes de ce siècle ne pussent dire qu'on en fît trop et +les jeunes gens qu'on n'en fît pas assez. Il m'appela une fois, et me +dit: Je n'ose vous parler, à cause de l'esprit subtil que vous avez, +de chose qui touche à Dieu; et pour cela j'ai appelé ces frères qui +sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle. +Sénéchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si +bonne chose que meilleure ne peut être. Vraiment, fit-il, c'est bien +répondu; cette réponse que vous avez faite est écrite dans ce livre +que je tiens en ma main. Or, vous demandé-je, fit-il, lequel vous +aimeriez mieux, ou que vous fussiez lépreux ou que vous eussiez fait +un péché mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui répondis que +j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'être lépreux. Et quand les +frères s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir à +ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que +je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un étourdi +emporté; car il n'y a si vilaine lèpre comme d'être en péché mortel, +parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; par +quoi nulle lèpre aussi laide ne peut être. Et bien est vrai que quand +l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; mais, quand l'homme +qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain +qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonné; c'est +pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lèpre lui dure autant que +Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis, +que vous ayez à cœur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux +que tout malheur arrive au corps, lèpre ou toute autre maladie, que le +péché mortel vienne à votre âme. + +Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand +jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne +laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez +pas avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je +vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que +vous vous accoutumiez à les laver. + + [266] Le jeudi saint. + +Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui +l'aimaient, qu'il donna la connétable de France à monseigneur Gilles +le Brun, qui n'était pas du royaume de France, parce qu'il avait +grande renommée de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment +que tel il était. + +Il faisait manger à sa table maître Robert de Sorbonne pour la grande +renommée qu'il avait d'être prud'homme. Il arriva un jour qu'il +mangeait à côté de moi, et que nous parlions l'un à l'autre. Parlez +haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous médisez d'eux. Si +vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites +haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi était en joie, il me dit: +Sénéchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut +mieux que béguin[268]? Alors commença la discussion de moi et de +maître Robert. Quand nous eûmes longtemps disputé, il rendit sa +sentence, et dit ainsi: Maître Robert, je voudrais avoir le nom de +prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât; car +prud'homme est si grande et si bonne chose, que même au nommer il +emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'était mauvaise chose de +prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que +le nom écorche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les +rentes du diable, qui tire toujours en arrière vers lui ceux qui +veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car +il séduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il +leur fait donner à Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite, +que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prît garde à ce qu'il +faisait et qu'il n'encombrât son âme pour les grandes sommes qu'il +donnait à la maison des frères prêcheurs de Provins. Car les hommes +sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons exécuteurs +de testament, qui d'abord réparent les torts faits par le défunt et +rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des +aumônes. + + [267] Homme sage et instruit. + + [268] Dévôt. + +Le saint roi fut à Corbeil à une Pentecôte, et il y eut bien +quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit après manger au pré qui est +au bas de la chapelle, et parlait à l'entrée de la porte au comte de +Bretagne, le père du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. Là me vint +querir maître Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon +manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent après +nous. Alors je demandai à maître Robert: Maître Robert, que me +voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait +en ce pré, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que +lui, si on devrait vous en bien blâmer? Et je lui dis que oui. Et il +me dit: Alors, vous êtes donc à blâmer quand vous êtes plus noblement +vêtu que le roi, car vous vous vêtez de riches étoffes, ce que le roi +ne fait pas. Et je lui dis: Maître Robert, sauf votre grâce, je ne +suis pas à blâmer si je me vêtis de riches étoffes; car cet habit +m'ont laissé mon père et ma mère; mais vous faites à blâmer vous, car +vous êtes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laissé l'habit de +votre père et de votre mère, et vous êtes vêtu de plus riche camelin +que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui +du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi, +entreprit de défendre maître Robert de paroles, de tout son pouvoir. + +Après ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son +fils[269], le père du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et +s'assit à la porte de son oratoire, et mit la main à terre, et dit: +Asseyez-vous ici bien près de moi, pour que l'on ne nous entende pas. +Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près, de vous, +et il me dit: Sénéchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si près de +lui, que ma robe touchait à la sienne; et il les fit asseoir après +moi, et leur dit: Évidemment vous avez fait grand mal quand vous, qui +êtes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai +commandé; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent +que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait +appelés pour se confesser à moi de ce qu'à tort il avait défendu +Maître Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu'il avait +bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas à ce +que j'ai dit pour défendre maître Robert; car, comme dit le sénéchal, +vous devez vous bien vêtir et proprement, parce que vos femmes vous en +aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage, +on doit se parer en robes et en armes de telle manière que les +prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les +jeunes gens de ce siècle ne disent qu'on en fait peu. + + [269] Philippe III. + + [270] Philippe IV, le Bel. + +Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand +nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant +l'île de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des +quatre maîtres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les +nautoniers furent si désespérés, qu'ils arrachaient leurs robes et +leur barbe. Le roi sortit de son lit tout déchaussé, car c'était la +nuit; sans autre vêtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix +devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que +la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul, +et me dit: Sénéchal, maintenant Dieu nous a montré une partie de son +pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connaît à peine le nom, a +failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens. +Or, saint Anselme dit que «ce sont des menaces de Notre Seigneur, +comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je +l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car +les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton +avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus +pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as +fait cette menace, mais pour le nôtre si nous savons en tirer +avantage.» Nous devons donc, dit le roi, mettre à profit cette menace +que Dieu nous a faite, de telle manière que si nous sentons dans nos +cœurs et dans nos corps quelque chose qui déplaise à Dieu, nous +devons nous hâter de l'ôter, et nous devons nous efforcer de même de +faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons +ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce siècle et en +l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il +fera aussi comme le bon maître doit faire à son mauvais serviteur; +car, après la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender, +le maître le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont +pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272], +car il a échappé à un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui +où nous étions; qu'il s'amende de ses méfaits de telle sorte que Dieu +ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses. + + [271] Les quatre maîtres vents sont ceux du nord, du sud, de + l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest. + + [272] Philippe le Bel. + + [273] A la bataille de Mons en Puelle. + +Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me +faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée, +ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il disait que nous devions croire +si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui +arrivât au corps, nous n'ayons nulle volonté d'aller à l'encontre par +parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que +quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les +faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il +ne peut enlever à l'homme les bonnes œuvres qu'il a faites, et que +s'il meurt dans la vraie foi, c'est une âme perdue pour lui. Et pour +cela on doit se garder et se défendre de ce piége et dire à l'ennemi, +quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au +point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand +tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir +dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec +le bâton et les épées dont l'ennemi le voulait occire. + + [274] Le démon. + +Il disait que foi et croyance étaient choses auxquelles nous devions +être fermement attachés, encore que nous n'en fussions certains que +par ouï-dire. Là-dessus il me demanda comment mon père s'appelait; et +je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le +savais; et je lui répondis que je croyais en être certain et que je le +croyais fermement, parce que ma mère me l'avait témoigné. Donc, +reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi, +desquels nous témoignent les apôtres, ainsi que vous l'entendez +chanter le dimanche au Credo..... + +Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses +heures chantées et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du +jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu. + +Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il +avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec +un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il +entendait complies. + +Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous +abordâmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il +avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes +mécréants[276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les +chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou +ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il, +que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et +prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui +permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On +dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où +Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer +avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée. + + [275] En revenant d'Égypte. + +Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et +loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il +avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le +bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand +nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277] +de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il +revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de +son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait +s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les +lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait: +Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils +disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur +répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra +faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir +comment il les mettrait en voie droite et raisonnable. + + [276] Non chrétiens. + + [277] Débats, procès; plaidoyers. + +Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de +Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait +asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à +lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait +de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui +avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et +on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur +Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et +disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait +quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour +autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été, +pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de +camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de +cendal[281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un +chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait +étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le +peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de +lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit +qu'il faisait au bois de Vincennes. + + [278] Célèbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis + conseiller au parlement. + + [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France à Venise + en 1268. + + [280] Tartan. + + [281] Étoffe de soie. + +Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France +lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais +pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de +monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats +en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et +évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre +vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est? +Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications +aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans +absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous +requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de +commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront +excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de +leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il +l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain +qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de +connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait +pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de +contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur +feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le +comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les +prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous. +Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à +se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se +résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que +demande ait été faite des choses dessus dites. + +La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la +volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que +vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce +qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela +le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait +pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos +femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il +convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la +paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal, +ce qu'il n'était pas auparavant.» + + [282] En 1258, à Abbeville. + + [283] Une partie de l'Aquitaine. + +La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui +remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait +donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte +récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé, +si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du +sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il +nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous +l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il +n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean +Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait +commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le +sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on +clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au +sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la +dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous +rends la comté. + + JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux). + + + + +SAINT LOUIS. + + +De la grant sapience le roy de France. + +Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte +justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy +portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte +vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; +et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En +ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie, +puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit +aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté +contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon +sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit +amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture +dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son +trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié +au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours +amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses +hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy. +Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui +devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées +contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour +la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et +sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui +faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit +à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son +hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce +qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, +meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né +jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment +le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce +fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère +meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura +autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne +povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast +une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus +vraie. + + +Coment le roy servoit les povres. + +Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en +secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus +desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et +leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur +donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au +mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier, +et souvent s'agenouilloit devant eux. + +Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et +s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire +le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi +comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, +dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son +confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la +force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en +tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son +confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous +estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.» + + [284] Besoin, nécessité, affaire. + +Coment le roy faisoit abstinence de son corps. + +Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent +et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en +son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de +Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il +vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent +chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à +note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de +Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il +scéussent lettre pour entendre les escriptures. + +Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit +en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur +monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise +avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et +par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il +faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au +vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont +Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion. + + +Coment le roy se confessoit. + +A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an +dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit +discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de +fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en +une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes +donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle +discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy +donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus +asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline +dessus dicte[285]. + + [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces + pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment + uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il + donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, + qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons + rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist + après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.» + +Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa +par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit +trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la +laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour +aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les +vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et +toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et +aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de +fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il +ne sentoit que pou ou néant de vin. + + [286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_. + + +Coment le roy fist plusieurs religions en France. + +Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des +souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins +povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme +croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et +metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des +festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et +larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres +povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par +viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le +nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il +fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte +qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement +donné aux povres. + + [287] Repus, restaurés. + + [288] Surtout. + +Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot +appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de +religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des +nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et +Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist +parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle +de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda +l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il +mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la +royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur +Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire +la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles +de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service +Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et +donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes +souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en +France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist +mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises +et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre +cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire +pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de +graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui +vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que +il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent +tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en +aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né +jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne +laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour. +Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa +cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses +devanciers. + + [289] L'Hôtel-Dieu. + +Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui +portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du +Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la +place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et +galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à +faire son office. + + [290] Sur la Seine. + + [291] Calices. + +Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les +appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de +Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus +Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y +demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent +abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place +pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière +de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des +Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il +peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy +leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du +Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille +de Lyon, que Grégoire dizième fist. + +Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les +Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le +roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit +appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue +Saincte-Croix. + +En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de +gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et +leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour +luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent +les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre +sainctement. + + +Coment le roy donnoit ses prouvendes[292]. + +Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa +collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de +dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance; +espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa +régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux +qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul +bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et +autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne +voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne +eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le +possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de +Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. +Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust +aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293]. + + [292] Prébendes, bénéfices. + + [293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait + refuser de parler. + + +Coment le roy envoioit ses lettres privéement. + +Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy +estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur +bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy +estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se +merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient +qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de +Rains, là où il fu couronné du royaume de France. + +Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit +avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la +plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses +lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier +ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un +sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la +fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin, +si n'a plus de royauté.» + +Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il +s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur +que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses +dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en +disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne +vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il +appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et +leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée. + + _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU +MOYEN AGE. + + +Littérature. + +Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français +débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop +petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique +française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à +l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des +dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en +Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en +Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans +presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment +alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes +les usages, les arts et la langue de la mère-patrie. + +Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors +l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes +abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où +les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser +le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294], +école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des +milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la +connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de +notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure +commune à tous_. + + [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement + à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis + empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé + à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean. + En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle + de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers + professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours + d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79. + + Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de + Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le + modèle de l'université de Paris. (_Schœll._) + +Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe +et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue +franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient +autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et +leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à +Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du +treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus +commune à toutes gens que les autres. + + [295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un + grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus + délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage + cité, t. III, p. 348). + +Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin +qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à +Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré. +M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et +du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin +a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français. + + [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises + depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol. + in-8º, 1853, p. 25. + +«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a +laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On +ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier +siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de +l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer. +Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété, +sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et +ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées +l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les +versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de +l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France +pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour +des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].» + + [297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des + arts de la France, par J.-V. Leclerc. + +Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième +siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de +l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au +seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses +traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie +faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland +furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée. + +La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées +par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos +modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait +que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage +ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits +courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux +chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs +et adoucir leur rudesse. + + +Architecture. + +En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même +de la France étaient universellement acceptées, l'architecture +française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si +grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de +l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique. +Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en +1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de +Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal, +et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage. + +Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il +est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les +plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement +certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en +France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son +développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays +voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or, +certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la +Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y +remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout +ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à +l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine +française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou +ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord +sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus +incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont +tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits +dans les autres pays de l'Europe. + + [298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait + empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici + cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument + gothique; et quand nous disons que le système général de + l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est + français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un + monument arabe. + + Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de + l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des + flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église + romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé + dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une + excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et + l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de + voûtes, dans la construction desquelles les architectes du + treizième siècle ont montré une habileté et une science + très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des + arcs-boutants. + + [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain, + Sénonais. + +Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145; +le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de +Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on +chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est +seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300], +et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux +monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de +Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de +Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le +reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes +anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que +l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement +démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique +que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu +nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont +d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les +nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes +français[301]. + + [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui + correspondent à trois époques: + + Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de + 1140 à 1300; + + Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400; + + Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550. + + Les monuments religieux les plus remarquables de la première + époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen, + Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la + Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la + plus belle période de l'art ogival. + + Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain + de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc. + + Ceux de la troisième époque sont: l'église de + Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des + quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la + cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la + nef de la cathédrale de Nantes, etc. + + [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du + treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et + JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE + MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES + LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE + LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale + d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail + méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de + Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la + cathédrale de Beauvais. + +L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis +hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la +cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit +en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au +contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la +Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé +qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à +1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les +deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les +confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne +s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de +Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de +Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la +Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous +les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories +teutoniques de M. S. Boisserée. + + [302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_. + +Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de +l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, +soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en +Champagne) une inscription latine ainsi conçue: + + Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee; + +et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis +Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme +de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M. +Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois +champenois ainsi conçue: + + Guichart Anthoine tos catre nos at fet, + +et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce +maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle. + +L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival, +n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux +premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val, +bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le +doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en +ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en +1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français, +PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la +cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle, +sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date +est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le +même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303]. + + [303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron. + +Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes, +disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la +France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en +Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un +architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE +SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur +de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son +ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305]. + + [304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos + ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de + Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable, + nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait + été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de + Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons + pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains. + Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des + vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils + mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire + des lampes et des vases en verre de toutes natures. + + [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303. + +Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais +_early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un +architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par +les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par +un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois, +incontestablement commencé en 1138. + + [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic + architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211. + +Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux +architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des +édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de +Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun +autre[307]. + + [307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de + l'architecture gothique avec «l'architecture régulière». + + «C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien + décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique + temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié + de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe + église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de + Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et + l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des + princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster, + on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté + du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni + autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot + un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de + dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont + faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement + l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les + grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la + grecque. + + «Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux + manières en opposition, de faire aucune comparaison des beautés + raisonnées de l'architecture régulière avec les licences effrénées + de celle qu'on appelle gothique. Je crois néanmoins m'apercevoir + que ceux qui ont bâti dans ce dernier goût étoient plus versés + dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un génie plus + étendu, plus de discernement et qu'ils sçavoient mieux garder les + convenances que nous ne voulons l'imaginer....»--_Walpole_, + traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impér. Mss. S. F., No + 1846: 3 vol. in-4º. T. I, p. 126. + +Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale +de Burgos, architecture et sculpture, tout est français. + +«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone, +l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de +Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une +ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la +façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture +mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de +l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].» + + [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M. + Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 à 17. + +M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connaître +d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte, +comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et +comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone +se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une +nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas +immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de +Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en +activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres +capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître HENRY DE +NARBONNE. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre +architecte, son compatriote, nommé JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci +s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un +traitement de 250 sous par trimestre.» + + [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de + l'Architecture française. + +La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture +française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le +royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, +mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN, +Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le +plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé +par des Français, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN +CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle, +en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de +faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du +chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un +style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est +Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de +Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310] +appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de +parler[311]. + + [310] Aujourd'hui détruite. + + [311] Ces renseignements nous ont été communiqués par M. Didron. + +La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est +construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le +nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de +l'influence que l'art français exerça alors en Italie. + +L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par +nos armes. + +«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des +Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem, +arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en +fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en +seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a +porté la première civilisation sur tous les rivages de la +Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre +langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent +sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France +cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée; +la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient +la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui +donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre +deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].» + + [312] _Buchon_, Recherches et matériaux pour servir à une + histoire de la domination française aux treizième, quatorzième et + quinzième siècles dans les provinces démembrées de l'empire grec, + 2 vol. grand in-8, 1840. + +La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre +d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût +français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux, +à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume +des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises +gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme +partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat. +Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de +Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques +que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination. + +La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le +maréchal de Raguse[313], avec une émotion profonde dans cette ville, +dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle +à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la +civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en +échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la +chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom +de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne, +et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des +chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les +siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent +quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et +qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après +l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les +souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait +croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des +Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des +écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est +silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se +croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les +nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la +puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux: +quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que +soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France +et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue +des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des +Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres +maisons.» + + [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245. + + L. DUSSIEUX, _Les Artistes français à l'étranger_. (Ouvrage + couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1859). + + + + +GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON. + +1285. + + +Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au +royaume d'Arragon. + +Assez tost après, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq, +Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste à Thoulouse +si grant multitude de gent que c'estoit merveille à veoir; pour ce +qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit été donné à Charles son +fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoignié au royaume +d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour +la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte +de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal +de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult +bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes +autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie, +sa femme, à Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient +avec leur barons; si s'en ala à Narbonne, illec atendi tant que toute +sa gent fust assemblée. Si fu commandé que tous ississent de Narbonne +et alassent tous armés à bannières desploiées tous prests de combatre. +Si entrèrent premièrement en la terre au roy de Maillorgues, le frère +Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit à la partie au roy de France et +saincte églyse. + + [314] Cholet. + +Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus +honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de +Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent +messages en Secile où il estoit, et lui dénoncièrent que le roy de +France venoit en son royaume d'Arragon à si grant gent que nul ne les +povoit nombrer né esmer; si dist à Constance qu'elle gardast bien le +prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume +contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra +en sa terre, et garni les entrées par devers ses adversaires au mieux +qu'il pot. Quant Constance fu demourée, si se mist en moult grant +paine de garder la terre et le pays et de savoir la volenté et le +couvine de ceux de Secile; si s'apparçut bien que ceux de Secile se +réconciliassent volentiers à leur seigneur; lors se pourpensa qu'il +estoient plains de faulseté et qu'il n'estoient point estables; si +fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon où il fu +estroictement gardé une pièce de temps. + + +Coment la cité d'Elne fu destruicte. + +Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla +le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu +conseillé que son ost alast droit à Elne l'orgueilleuse, pour ce que +elle se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre +au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre +est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy de +France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à son +frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne +virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent +aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrèrent +qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il +fist faire commandement que l'en alast à l'assaut; ceux de dedens se +deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle +journée; mais l'endemain par matin les François coururent à l'assaut. +Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandèrent au roy +qu'il leur donnast repis jusques à trois jours, tant qu'il eussent +parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si +livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy leur octroia +volentiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils ne furent +point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent +le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui +n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il les +venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda +tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux +François et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques fais +en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la +crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens, +comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne. + +Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à +cheval, et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant +approchièrent des murs qu'il y furent: si drecièrent les eschieles +contre mont, et hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier +une grant pièce et un grant quartier. Il brisièrent les portes et +abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes +pars, et si commencièrent à crier: _A mort!_ et à occire hommes et +femmes sans espargnier. + +Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à +courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant: +mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si +se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes, +né viel né jeune, que tout ne missent à mort, fors que un tout seul +escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus +le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui +se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda +le roy que il fust espargnié, sé il se vouloit rendre. Tantost il se +rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité +destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux d'Elne +deceus et engignés qui s'estoient apuyés à la art de seu[315] qui +faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon. + + [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour + indiquer la branche d'osier qui sert à lier un fagot. + + [316] Manque. + + +Coment François passèrent les mons de Pirène. + +Sitost comme la cité d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se +mistrent tantost à la voie[317] pour aler vers les mons de +Pirène[318]. Adonc se conseillèrent les barons là où il pourroient +plus légièrement passer les montaignes et à moins de péril: car les +montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au +ciel; né au pas de l'Écluse ne povoient-il riens faire né passer, qui +estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois +avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et +de pierres grosses, si que en nulle manière les gens n'y povoient +passer fors en péril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient +toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont +il povoient appertement veoir l'ost des François: et moult bien +cuidèrent que les François deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui +tant est périlleux. + + [317] En route. + + [318] Les Pyrénées. + +Si comme il estoient en grant pensée qu'il feroient, le devant dit +bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par +où tout l'ost pourroit seurement passer sans nul péril. Le roy le sot: +si fist faire semblant à sa gent qu'il voulsissent passer par le pas, +si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent +véoir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes, +et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au +lieu que le bastart avoit nommé; si n'estoit l'ost que par une mille +loing. + +Le bastart ala devant et le roy après, par une voie si estrange, +plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y +eust alé. Tant alèrent à grant paine et à grans travaux qu'il vindrent +par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans +nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux +d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardèrent par devers les +montaignes, si apperceurent l'ost de France qui jà estoit au dessus, +si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournèrent en +fuie, né n'en porent riens porter, tant se hastèrent. Les François +vindrent à leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvèrent, et puis +tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes; +mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec +trois jours et se reposèrent pour le grant travail qu'il avoient eu. +Si comme il orent passé ce pas et il se furent reposés, le roy +commanda que on alast droit à une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il +approchièrent de la ville; ceux qui bien les virent fermèrent les +portes et firent semblant que il avoient grant volenté de tenir contre +les François. + +Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir. +L'endemain fu accordé qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que +le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent +la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir né +deffendre: si attendirent tant que l'ost des François fu acoisié, si +s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutèrent +le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui +demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les François +n'en peussent avoir prouffit né aucun amendement. + +Les François virent le feu de leur tentes, si s'armèrent dès +maintenant et vindrent courant là où le feu estoit. Si ne trouvèrent +qui de riens leur fust à l'encontre: si prisdrent la ville et la +mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France. +Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier +fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom +Figuières, et la tint si court qu'il vindrent à sa mercy, et il les +envoia à son père le roy de France pour en faire sa volenté. + + +Coment le roy de France assist Gironne. + +Quant Pierre-Late fu prise et Figuières, si fu commandé que on +chevauchast droit à une ville qui estoit nommée Gironne. L'ost +s'arrouta et errèrent tant que il vindrent à un petit fleuve. Si ne +porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des +montaignes. Si s'arrestèrent ilec et demourèrent trois jours. Quant il +fu descreu et apeticié, si approchièrent tant comme il porent de la +cité de Gironne. Quant ceux de la cité virent les François, si +boutèrent le feu ès forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que +la cité fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les +François s'approchièrent de la cité, et tendirent tentes et +paveillons, et avironnèrent la ville de toutes pars. Par maintes fois +assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la +montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort, +et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement +bien. Le chevetaine estoit nommé Raimon de Cerdonne, qui estoit +chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon +Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les François le +tenoient à bon chevalier et à vaillant. + +Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cité à +Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le +prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le +commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy +de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de +riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon +que il peust abatre les murs de la cité. + +Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espièrent tant qu'il fu nuit, +et issirent de la cité et vindrent à l'engin et boutèrent le feu +dedens. Quant l'engin fu embrasé, il jectèrent dedens le maistre qui +l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un +autre tel. Quant le roy oï ce, il en fu si très-couroucié qu'il jura +que jamais ne laisseroit le siége jusques à tant qu'il eust prins la +ville. Si comme il estoit devant la cité, laquelle il cuida affamer, +son ost commença à empirier, et à soustenir labour de chaut et de +pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les +mordoient toutes plainnes de venin: si commencièrent à mourir en l'ost +et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si +corrompu que à paine y demouroit nul homme sain. + +Pierre d'Arragon estoit en aguait repostément coment et en quelle +manière il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en +l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il +les prenoient et les metoient à mort et emportoient le sommage. Le +port de Rose estoit à trois milles de l'ost; là avoit le roy sa navie, +qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre. + + [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte à l'aide des bêtes de + somme. + + +De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame. + +Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle +manière et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit +du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa +gent à pié et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux +mille à pié, et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le +sommage. Et se tint ilec repostément tant que il peust trouver ou +attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire +et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France +qui avoit à nom Raoul d'Eu, et à Jehan de Harecourt, qui estoit +mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu où il estoit en +aguait. + +Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et +bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le roy +d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent bien +que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il +n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que +le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de +combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et +sage, leur dist: «Seigneur, véez-là nos ennemis que nous avons +trouvés, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce +vierge pucelle Marie, qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon +cuer en vous, car il sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de +saincte Églyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver +nos âmes, car cy les poons-nous sauver.» + +Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur +ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et +s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy +sur les Arragonnois; il tournèrent en fuye; mais les François les +tindrent court et les enchacièrent de près: si en navrèrent moult, et +en demoura au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent +navrés en fuiant. Le roy Pierre fu navré à mort et ne pot estre prins +né retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à +la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite. +Les François se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et +gardèrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il +n'en y avoit occis que deux tant seulement. + +De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il +avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en +fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et +de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa +gent; encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre +eust esté navré à mort. + + +Coment Gironne fu rendue. + +Si comme le siége estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à +ceux de la cité. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout +leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus +tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy +plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains, savoir +mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur octroia +par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et entrèrent +ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parlé +ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy +distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves jusques à +tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre +né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy +rendroient volentiers la cité, et se mettroient de tout en son +commandement. Le roy leur donna trièves moult volentiers, et il +envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et +aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus +tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de +quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre +estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent +moult esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et +contèrent à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le +roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte +contre les François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers +qu'il eust jusques à cent. + +Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que +volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle +manière qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les +harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povreté +de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de +Foix et Raimon Rogier. + +Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent +ens et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne +trouvèrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois. +Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et +trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent très faulx et +très mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cité et coment +il leur estoit. + + +Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture. + +Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie +et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de +soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui +guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur +partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des +galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à +celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y +avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si +occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant des +galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier et +vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en armes +qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès autres +chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de +Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce +qu'il le haïoit. + +Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas +ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent, +et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville +de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, +si grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il +soustenir né à pié né à cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il +demourer, tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult +courroucié de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy +estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute +Espaigne, à ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant +peuple mené avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par +aventure, par mauvais conseil ou par fortune. + +Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il ne +pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La fièvre +crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempé et +plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant +alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est +avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène. +Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en +aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se +esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et +les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou +trouver. + +A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec +s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et +enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son +avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il +receut en grant devocion le sacrement de saincte Églyse. Tantost comme +il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu +de nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de +France furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour +en jour courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses +ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot +au cuer, né les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant +dueil et si longuement que à paine pot avoir remède de sa vie. + + _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par + M. Paulin Pâris. + + + + +PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES +COLONIES CHRÉTIENNES.--FIN DES CROISADES. + + +1291. + + +Le siége d'Acre, dit Aboulmahassen, commença un jeudi au commencement +d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel était +l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait +de beaucoup celui des troupes réglées. Plusieurs machines furent +dressées contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient +été prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes, +qu'elles lançaient des pierres pesant un quintal et même davantage. +Les musulmans firent des brèches en différents endroits. Pendant le +siége, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de +son arrivée, les assiégés allumèrent de grands feux en signe de joie; +mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'état +désespéré des assiégés, il craignit de partager leurs périls, et se +retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientôt les +chrétiens perdirent toute espérance; vers le même temps, ils se +divisèrent, et dès lors se trouvèrent faibles. Pendant ce temps le +siége faisait toujours de nouveaux progrès; enfin, le vendredi 17 de +gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout étant prêt +pour un assaut général, le sultan[321] monta à cheval avec ses +troupes; on entendit le bruit du tambour mêlé à des cris horribles. +L'attaque commença dès avant le lever du soleil; bientôt les chrétiens +prirent la fuite et les musulmans entrèrent l'épée à la main. On était +alors vers la troisième heure du jour. Les chrétiens couraient vers le +port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des +prisonniers; bien peu se sauvèrent. La ville fut livrée au pillage; +tous les habitants furent massacrés ou réduits en servitude. + + [320] Henri II. + + [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'Égypte et de Syrie. + +Au milieu d'Acre s'élevaient quatre tours appartenant aux Templiers, +aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers +chrétiens se disposèrent à s'y défendre. Cependant, le lendemain +samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'étant portés +contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci +offrirent d'eux-mêmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le +sultan leur promit sûreté; un drapeau leur fut donné comme sauvegarde, +et ils l'arborèrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent +ouvertes, les musulmans, s'y jetant en désordre, se disposèrent à +piller la tour et à faire violence aux femmes qui s'y étaient +réfugiées; alors les Templiers refermèrent les portes, et, tombant sur +les musulmans qui étaient dans la tour, les massacrèrent. Le drapeau +du sultan fut abattu, la guerre recommença. La tour fut assiégée en +règle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les +Templiers ayant de nouveau demandé à capituler, le sultan leur promit +la vie et la faculté de se retirer où ils voudraient; ils descendirent +donc, et furent égorgés, au nombre de plus de deux mille; un égal +nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui +étaient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce +qui porta le sultan à ne point exécuter sa parole, c'est que les +Templiers, non contents d'avoir d'abord massacré les musulmans qui +étaient entrés dans la tour, avaient tué un émir chargé d'aller +apaiser le tumulte, et coupé les jarrets à toutes les bêtes de somme +qui étaient dans la tour afin de les mettre hors de service; voilà ce +qui avoit allumé la colère du sultan. Cependant, ceux d'entre les +chrétiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait à leurs +frères, résolurent de mourir les armes à la main et ne voulurent plus +entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq +musulmans étant tombés entre leurs mains, ils les précipitèrent du +haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entièrement minée et +que les chrétiens eurent été admis à se rendre, avec promesse de la +vie, les musulmans s'étant approchés pour en prendre possession, la +tour s'écroula tout à coup, et ils furent tous ensevelis sous ses +ruines. + +Quand le combat eut cessé, le sultan fit mettre à part les hommes qui +avaient échappé au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le +nombre en était fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est +que le Dieu très-haut voulut que la ville fût prise un vendredi, à la +troisième heure, au même instant où les chrétiens y étaient entrés +sous le sultan Saladin. + + ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des + Croisades_, t. IV, p. 570. + + + + +GLOSSAIRE. + + +A. + + ABATÉIS, massacre, tuerie. + + ACHOISON, raison, motif. + + ACOINTES, familiers, qui sont en relation. + + ACOISIÉ, en repos, endormi (_quietus_). + + ADONT, alors. + + AFÉROIENT (de _Aférir_), appartenaient, revenaient. + + AFOLÉ, blessé. + + AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_, + conspirèrent, complotèrent. + + AINÇOIS, AINSOIS, mais, au contraire. + + AINS, avant. + + ALÉGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui. + + ALER, aller, marcher, se soulever. + + AMENDEMENT, réparation, amélioration. + + AMOIT (de _amer_), aimait. + + ANEMI, pour ennemi. + + APETICIER, apetisser, diminuer. + + APPERS, apparents, évidents (_apertus_). + + APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement. + + APPERTEMENT, ouvertement. + + ARCHIÈRE, meurtrière, créneau. + + ARDIRENT (de _ardre_, brûler), brûlèrent (_ardere_). + + ARE, aride. + + AROIENT, auraient. + + ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route. + + ARS (de _ardre_), brûlé. + + ASSEMBLER À QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un. + + ASSÉNER À, confisquer, saisir.--_Asséner à son fié comme à la + seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi). + + ASSEOIR, assiéger. + + ASSIS, ASSISE, assiégé, assiégée. + + ASSIST, assiégea. + + ASSOUAGIER, soulager, guérir, se calmer. + + ATOURNER, préparer, disposer. + + ATOUT, avec. + + AUTELLE, telle, pareille. + + AVIRONNER, entourer, environner. + + +B. + + BABILOINE, Babylone (Le Caire). + + BARAT, trahison. + + BÉGUINES, espèce de religieuses. + + BENEURÉ, heureux. + + BENOIST, saint, béni. + + BOUTER, mettre. + + BREHAIGNE, impuissant pour reproduire. + + BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_. + + +C. + + CELLE, cette. + + CHAIENNE, chaîne. + + CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux. + + CHAR, chair. + + CHARIÈRE, CARRIÈRE, route, chemin où passe un char. + + CHÉY (de _cheoir_), tomba. + + CHEVETAINE, capitaine (même racine que le mot suivant). + + CHIEF, capitale (la tête, le chef, _caput_). + + COLÉE, coup sur le col. + + CONDUIT, escorte, conduite. + + CONROY, ordre, rang. + + CONTENEMENT, conduite. + + CONTENS, contestation, dispute. + + CONTREMONT, en haut, en remontant. + + CONVENANCE, CONVENANT, convention. + + CONVERSER, demeurer, habiter. + + COURTIL, jardin, verger. + + COUSTS, dépenses, frais, dépens (_custus_). + + COUVINE, disposition. + + CUER, cœur. + + CUEURT, court. + + CUEURENT, courent. + + CUIDA (de _cuider_, croire), il crut. + + CUIDIÈRENT, ils crurent. + + CUIDOIENT, ils croyaient. + + +D. + + DAMPNÉS, damnés, rejetés. + + DE, cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne + s'employait pas autrefois: on disait _l'hôtel Dieu_, pour l'hôtel + de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le + service Jésus-Christ_, pour le service de Jésus-Christ;--_le père + saint Loys_, pour le père de saint Louis;--_le palais le roy_, + _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle, + l'armée du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de + Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement + de la reine;--_le frère Pierre_, le frère de Pierre, etc. + + DÉCEU, déçu, trompé, séduit. + + DÉCLINASSENT (NE SE), ne se détournassent de. + + DEFFAUT, faute, défaut, vice, abus. + + DÉFOULER, mépriser, jeter sous les pieds, abattre. + + DEISSENT (de dire), dissent. + + DÉIST (de _dire_), dit. + + DELÈS, à côté de. + + DÉLIT, joie. + + DÉLIVRE (TOUT À), complétement. + + DEMAINE, domaine. + + DÉSATREMPÉ, malsain, désorganisé (_qui non habet temperantiam + suam_). + + DESCEINT, qui a ôté sa ceinture (_decinctus_). + + DESCORD, DESCORT, différend, désaccord, discorde. + + DESPECIER, rompre. + + DESPENS, dépenses. + + DESROY (A) en désordre, en désarroi, avec précipitation. + + DESROMPI, arracha, déchira. + + DESROUTER, quitter la route, être en déroute. + + DESSERTE, récompense, salaire. + + DESSEVRER, séparer. + + DESTOURBER, troubler, déranger, empêcher. + + DESTOURBIER, dérangement, trouble. + + DESTRE, droite (_dextra_). + + DÉTRACTION, médisance, calomnie. + + DÉUST (de devoir), dût. + + DEVANT, avant. + + DEVERS (PAR), du côté de. + + DIENT (de dire), disent. + + DISTRENT (de dire), dirent. + + DONROIT (de donner), donnerait. + + DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute. + + DOUBTER, redouter, craindre. + + DRECIER, dresser. + + DROICTURES, sacrements. + + DUREMENT, beaucoup, extrêmement. + + +E. + + EMMY, EMMI, dedans, parmi. + + EMPIRIER, endommager, nuire. + + EMPRENDRE, entreprendre. + + EMPRIS, entrepris. + + EMPRISRENT, entreprirent. + + EN, on. + + ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre. + + ENCONTRE, vers, à la rencontre. + + ENDEMENTRES, pendant que. + + ENFANTOSMER, ensorceler. + + ENFERME, malade, infirme. + + ENGIN, machine de guerre (_ingenium_). + + ENGIGNÉ, trompé. + + ENGREGER, augmenter. + + ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_). + + ENS, dedans. + + ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le + participe présent est employé pour l'infinitif. + + ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention. + + ENTÉRINER, approuver, mettre à exécution (_atum habere_). + Approuver ces conventions (p. 417). + + ENTOUR, environ. + + ENVIRON, autour. + + ERRER, marcher, s'acheminer. + + ÈS, dans les. + + ESMER, estimer, évaluer (_Existimare_). + + ESPÉCIAULMENT, principalement, spécialement. + + ESPIE, espion. + + ESPOIR, peut-être, vraisemblablement. + + ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_, + qu'une affaire l'empêchât. + + ESTABLE, stable, sur qui on peut compter. + + ESTOUR, combat. + + ESTRANGES, étrangers. + + +F. + + FAILLIR, manquer. + + FAILLOIT, manquait. + + FAIS, faix, poids, force. + + FEISSENT, fissent. + + FÉRI, FÉRY, frappa (de férir, _ferire_). + + FERIST (de _férir_), frappa. + + FERMEMENT, en sécurité (_firmiter_). + + FERMER, affermir, assurer. + + FÉROIT (de _férir_), frappait. + + FICHIER, ficher, planter. + + FIÉ, FIÉS, fief, fiefs. + + FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_). + + FORBOUR, faubourg. + + FORMENT, beaucoup, avec vigueur. + + FORS TANT, excepté, si ce n'est. + + FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent. + + FU, était ou fut. + + FUIE, FUYE, fuite. + + FUST, fût, bois. + + +G. + + GAIGNEURS, laboureurs. + + GALIE, GALÉE, galère. + + GARANT, protection, garantie. + + GARNISONS, provisions. + + GENT, gens, personnes. + + GREIGNEUR, plus grand, plus grande. + + GREVÉE, meurtrie, froissée. + + GREVER, être hostile. + + GRIÈVE, rude, pénible. + + GUERREDON, récompense, salaire. + + GUIMPLE, guimpe. + + +H. + + HAIRE, cilice en crin ou en poil de chèvre. + + HAUBERT, cotte de mailles. + + HAUTEMENT À NOTE, à haute voix et en musique. + + HOMME, vassal, qui a fait hommage. + + HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son hôtel. + + HOSTIEULX, mesures de grains. + + HUE, Hugues. + + HUIS, porte. + + HUTIN, bagarre, tapage. + + HUY (_hodie_), aujourd'hui. + + +I. + + ICEL, ce, cela. + + ILEC, ILLEC, là. + + INDIGNATION, dédain, mépris. + + IRE, colère (_ira_). + + ISNELEMENT, promptement. + + ISSIRENT (de _issir_), sortirent. + + ISSISSENT (de _issir_), sortissent. + + +J. + + JÀ, déjà, jamais. + + JUT, était campé (_jacebat_).--_Jut ès prés_, était campé dans + les prés. + + +L. + + LABOUR, travail, fatigue (_labor_). + + LAIENS, LÉANS, là-dedans;--opposé à _céans_, ici. + + LARGEMENT, volontairement. + + LEGIER (DE), facilement, légèrement. + + LESIGNEN, Lusignan. + + LIE, joyeux. + + LIEMENT, avec plaisir. + + LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parenté. + + LOA (de _loer_), conseilla. + + LOÉ (de _loer_), conseillé. + + LOER, conseiller (_laudare_). + + LOGIÉ, campé, établi, logé. + + +M. + + MAILLORGUES, Mayorque. + + MALADERIE, maladrerie, hôpital pour les lépreux. + + MALE, mauvais, mauvaise. + + MAUTALENT, mauvais vouloir, mécontentement. + + MAUVESTIÉ, malice, méchanceté. + + MEISME, même. + + MEISMEMENT, mèmement, surtout. + + MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria + minor_). + + MENEUR, mineur. + + MERVEILLES, quantité étonnante, merveilleuse. + + MESCHEOIR, arriver malheur. + + MESCHIEF, malheur, mésaventure. + + MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi, + la maison. + + MESPRENDRE, faire tort à quelqu'un, l'offenser. + + MESTIER, besoin. + + MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la + guerre), se mit en campagne. + + MISTRENT, mirent. + + MONTANCE, la valeur. + + MORT, mort, tué. + + MOULT, beaucoup (_multum_). + + MOUTEPLIER, augmenter, multiplier. + + MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST. + + MUT, s'éleva. + + +N. + + NAVIE, flotte. + + NAVRER, blesser. + + NÉ, ni. (_Ne_ est une meilleure leçon que _né_.) + + NÉANT, point. + + NÉIS, même. + + NOIENT, NIENT, rien. + + NOISE, ennui, importunité, gêne. + + +O. + + OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_). + + OCCISTRENT, tuèrent. + + OCTROIER, octroyer, permettre, accorder. + + OÏ (de oïr, ouïr, entendre; _audire_), entendit. + + OÏRENT, entendirent. + + OÏSSENT, entendissent. + + ONCQUES, jamais (_unquam_). + + ORDENER, ordonner, prescrire. + + ORENT, eurent. + + ORES, ORE, à présent, maintenant. + + OST, armée (_hostis_). + + OT, eu.--_ot eu_, eut eu. + + OULTRE, au delà, (p. 408) traverser la mer. + + OUVRÉ, travaillé. + + +P. + + PALETER, escarmoucher. + + PAOUR, peur. + + PARCRÉU, grand, développé. + + PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton + mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La + phrase signifie: Fais-nous grâce de ta colère et de ton mauvais + vouloir. + + PARFONS, profonds. + + PARLEMENT, assemblée, conférence. + + PART, partie, côté (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que + l'on se dirigeât de ce côté.--_Que l'on alast celle part_, que + l'on allât de ce côté. + + PAVILLON, tente. + + PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du + côteau. + + PENER (SE), s'efforcer. + + PERRIÈRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres. + + PERS, les pairs. + + PEUST (de _pouvoir_), pût. + + PHYSICIEN, médecin. + + PIÈCE (LA), le morceau, la pièce (p. 202); toute cette partie, + tout ce morceau du corps tomba. + + PIÈCE (UNE), UNE PIÈCE DE TEMPS, quelque temps, un instant. + + PIÉTAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est + collective et exprime le peu de valeur des choses assemblées et + le mépris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_, + _canaille_. + + PIS, poitrine. + + PITEUX, pieux; plein de pitié, compatissant, miséricordieux; + digne de pitié, pitoyable. + + _Plain_, plaine. + + PLANTÉ, PLENTÉ, abondance, quantité. + + PLAIS, procès, assemblée où l'on juge les procès. + + PLUMÉ, pillé. + + POIGNÉIS, POINGNÉIS, coups, combat, empoigne. + + POONS (de _pouvoir_), pouvons. + + PORENT (de _pouvoir_), purent. + + POT (de _pouvoir_), put (_potuit_). + + POU, peu. + + POURCHACIÉ, machiné, médité, (p. 207). + + POURCHASCIÉ À SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant + qu'il était en son pouvoir. + + POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient. + + POVOIR, pouvoir. + + POVRE, pauvre. + + PRESIST, empêchât. + + PRINS, PRINSE, pris, prise. + + PRIS, réputation. + + PRISDRENT (de _prendre_), prirent. + + PRIVÉEMENT, en particulier, secrètement. + + PROMISTRENT, promirent. + + PROUESCE, valeur, courage, promesse. + + PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_, + meutte). + + PUEUR (de _puer_), puanteur. + + PUIS, depuis. + + +Q. + + QUANQUE, autant que (_quantum_). + + QUANS, combien de (_quantos_). + + QUARREL, trait d'arbalète. + + +R. + + RALER, retourner, s'en aller. + + RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler à la mémoire. + + RAVINE, déluge, grande quantité. + + RELIGIONS, couvents. + + REMÈDE, salut. + + REMEMBRANCE, souvenir. + + REMEMBRANT, se souvenant. + + REMENANT, le restant, le surplus. + + REPAIRIÉ, revenu. + + REPOSTÉMENT, secrètement, en cachette. + + REQUISTRENT (de _requérir_), demandèrent. + + S'EN RETOURNER EN, se retourner contre. + + RETRAIRE, retirer. + + RÉVÉRENCE, respect (_reverentia_). + + RIENS, chose (_res_). + + ROUTES, bandes.--_S'enfouirent à grans routes_; s'enfuirent par + grandes troupes, par grandes bandes. + + +S. + + S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; à + l'époque où furent rédigées les Chroniques de Saint-Denis, l's au + singulier n'est plus conservé que quelquefois et commence à + devenir le signe du pluriel. + + SACS (FRÈRES DES), religieux vêtus d'un habit grossier. + + SAILLIE, attaque. + + SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_). + + SAPIENCE, sagesse. + + SAVOIR MON, c'est-à-dire. + + SCÉUSSENT (de _savoir_), sussent. + + SÉ, si. (_Se_ est une meilleure leçon que _sé_). + + SEMONDRE, assigner, convoquer. + + SEMONS (de _semondre_), assigné, convoqué. + + SENESTRE, gauche. + + S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance. + + SÉOIT, était assis (_sedere_). + + SERS, serfs (_servus_). + + SEUE, sienne (_sua_). + + SIET, est placé, est situé (_sedet_). + + SIGNER, marquer. + + SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt). + + SOLLEMPNIEX, solennels. + + SORENT (de _savoir_), surent. + + SOT (de _savoir_), sut. + + SOUFFRETE, SOUFFRETÉ, SOUFFRAITE, disette; d'où _souffraiteux_, + malheureux. + + SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre à la + solde de quelqu'un. + + SUBGIÉS, sujets. + + SURIE, Syrie. + + +T. + + TALENT, désir, volonté, résolution. + + TENISSENT (de _tenir_), tinssent. + + TERMINE, terme, temps fixé. + + THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_). + + TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. passé), enlevé. + + TOUAILLE, serviette, essuie-mains. + + A TOUJOURS MAIS, à toujours. + + TRAIOIT (de _traire_), tirait. + + TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_). + + TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent. + + TRAIT (de _traire_), lança. + + TRESBUCHIER, TRÉBUCHER, renverser, détruire. + + TRESPASSER, passer, omettre. + + TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque. + + TREU, tribut. + + TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_). + + +V. + + VAGUE, vacant (_vacuus_). + + VASSAL, homme de guerre (_vassus_). + + VÉER, défendre (_vetare_). + + VÉNISSENT (de _venir_), vinssent. + + VENIST (de _venir_), vint. + + VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait. + + VENUE, rencontre. + + VÉOIR, voir. + + VESQUI (de _vivre_), vécut. + + VILLENIE, parole injurieuse. + + VITAILLE, vivres, victuaille. + + VOIR, vrai (de _verus_.) On prononçait _veir_. + + VOLENTÉ, volonté. + + VOULDENT (de _vouloir_), veulent. + + VOULSIST (de _vouloir_), voulût. + + VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent. + + VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_). + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME. + +LE MOYEN AGE. + + + Pages. + + Origines de la langue française (_A. de Chevallet_) 1 + + Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles + le Chauve, 842 19 + + Cantilène en l'honneur de sainte Eulalie 19 + + La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21 + + Chant de mort de Lodbrog, 865 40 + + Le siége de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du poëme + d'Abbon_) 41 + + La féodalité (_Championnière_) 46 + + Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62 + + Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71 + + Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78 + + Élection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84 + + Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88 + + Révolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91 + + Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029 + (_Raoul Glaber_) 94 + + Conquête de l'Angleterre par les Normands, 1066 + (_Robert Wace_), + + _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pâris_, + (_Ordéric Vital_) 98 + + Philippe Ier épouse Bertrade, 1092 (_Ordéric Vital_) 114 + + Pourquoi Pierre l'Ermite prêcha la Croisade, 1095 + (_Albert d'Aix_) 116 + + Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119 + + La Trêve de Dieu, 1096 (_Ordéric Vital_) 121 + + Préparatifs et départ des premiers croisés + (_Guibert de Nogent_) 123 + + Départ des croisés (_Faucher de Chartres_) 126 + + Chant composé à l'occasion de la croisade + (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127 + + Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128 + + Prise de Jérusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131 + + Même sujet (_Albert d'Aix_) 134 + + Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140 + + Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordéric Vital_) 142 + + Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre, + 1127-1128 (_Suger_) 147 + + Suger (_Guillaume_) 151 + + La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154 + + Charte de la commune de Laon, 1128 177 + + Prise d'Édesse par Zengui, 1145 + (_Aboulfarage_) 184 + + Louis VII prend la croix, 1146 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 187 + + Bataille du Méandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189 + + Siége de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199 + + Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182 + (_Rigord_) 209 + + Bataille de Tibériade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213 + + Même sujet (_Reinaud_, d'après les historiens arabes) 216 + + Philippe-Auguste fait paver la cité de Paris, 1186 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 221 + + Saladin prend Jérusalem, 1187 (_Reinaud_, + d'après les historiens arabes) 222 + + Siége et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés, 1191 + (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229 + + La quatrième croisade, 1198-1204 + (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246 + + La prise de Constantinople (_Nicétas_) 296 + + Monuments détruits par les croisés (_Nicétas_) 307 + + La croisade contre les Albigeois, 1208 + (_Chronique provençale_) 314 + + La prise de Béziers, 1209 (_Idem_) 318 + + Le vicomte de Béziers pris par trahison + (_Chronique languedocienne_) 324 + + Simon de Montfort devient comte de Béziers, 1209 + (_Chronique provençale_) 326 + + Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328 + + Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provençale_) 329 + + Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de + Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330 + + Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des + Français, 1217 (_Idem_) 337 + + Siége de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croisés + lèvent le siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344 + + Amaury de Montfort nommé comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351 + + Levée du siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353 + + Mort du comte de Toulouse. Amaury cède ses domaines au roi de + France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355 + + Traité de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de + Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356 + + L'inquisition établie à Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365 + + La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373 + + Même sujet, 1213 (_Matthieu Pâris_) 378 + + Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379 + + Même sujet (_Matthieu Pâris_) 396 + + Révolte des barons contre la reine Blanche, 1226 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 401 + + Comment la sainte couronne d'épines et grande partie de la + sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 405 + + Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et + Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 407 + + Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418 + + Croisade de saint Louis en Égypte, 1248-1250 (_Reinaud_, + d'après les historiens arabes) 420 + + Lettre du comte d'Artois à la reine Blanche, sur la prise + de Damiette, 1249 423 + + Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425 + + Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429 + + Gauthier de Châtillon (_idem_) 431 + + Lettre de saint Louis sur sa captivité et sa délivrance, + 1250 432 + + Douleur de la France en apprenant ces nouvelles + (_Matthieu Pâris_) 443 + + Chant arabe sur la défaite des Français 444 + + La reine à Damiette (_Joinville_) 445 + + La reine Blanche (_Idem_) 446 + + Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448 + + Le roi d'Angleterre à Paris, 1254 (_Matthieu Pâris_) 452 + + De celui qui jura vilain serment, 1256 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 461 + + La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462 + + Lettre de saint Louis à l'abbé de Saint-Denis, + sur la prise de Carthage, 1270 464 + + Instructions de saint Louis à son fils, 1270 466 + + Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements + (_Joinville_) 472 + + Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484 + + Influence de la littérature et des arts de la France en Europe + au moyen âge (_L. Dussieux_) 493 + + Guerre de Philippe III en Aragon, 1285 + (_Chroniques de Saint-Denis_) 506 + + Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des + croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518 + + Glossaire 521 + + TABLE DES MATIÈRES 529 + + +FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le + Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 *** + +***** This file should be named 44504-0.txt or 44504-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/0/44504/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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