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+The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par les
+Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4)
+ Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents
+ originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
+
+Author: Louis Dussieux
+
+Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+
+
+
+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+ EXTRAITS
+
+ DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
+
+ ORIGINAUX,
+
+ AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
+
+ PAR
+
+ L. DUSSIEUX,
+
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
+
+ TOME SECOND.
+
+ PARIS,
+
+ FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,
+
+ IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
+
+ 1861.
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ L'HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+
+TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
+
+
+
+ LES GRANDS FAITS
+ DE
+ L'HISTOIRE DE FRANCE
+ RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
+
+
+
+ORIGINES DE LA LANGUE FRANÇAISE.
+
+
+Le celtique fut la première langue parlée en deçà de la Loire, dans
+cette portion de pays où se forma plus tard la _langue d'oil_, dont
+l'un des dialectes, celui de l'île de France, est enfin devenu notre
+langue française..... Après la conquête de la Gaule par César,.....
+l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
+une administration et une organisation toutes romaines. Dès lors le
+latin s'introduisit et se répandit insensiblement dans les Gaules pour
+l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques,
+civiles et militaires, la religion, le commerce, la littérature, le
+théâtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se
+servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le
+joug de sa domination. Déjà, du vivant de Cicéron, ainsi qu'il nous
+l'apprend lui-même, la Gaule était pleine de marchands romains; et il
+ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participât. Mais
+ce qui dut le plus puissamment contribuer à la propagation de la
+langue latine, ce fut le besoin où se trouvèrent les Gaulois de
+recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les
+causes se plaidaient en latin, et une loi expresse défendait au
+préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue
+latine.
+
+L'empereur Claude, né à Lyon, élevé dans les Gaules, affectionna
+toujours la province où il avait passé son enfance, et c'est à lui que
+toutes les villes gauloises durent le droit de cité, qui rendait leurs
+citoyens aptes à tous les emplois et à toutes les dignités de
+l'empire. Ainsi l'ambition, l'intérêt, la nécessité des relations
+journalières avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois à
+se livrer à l'étude de la langue latine, surtout avec un protecteur
+tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pût être citoyen romain si
+l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec,
+magistrat dans sa province, s'étant présenté devant lui et ne pouvant
+s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste
+des magistrats, mais il lui enleva jusqu'à son droit de citoyen. A
+partir du règne de ce prince, la langue latine fit de tels progrès
+dans les Gaules que, peu d'années après, Martial se félicitait d'être
+lu à Vienne, même par les enfants. Déjà, dès le temps de Strabon, les
+Gaulois n'étaient plus considérés comme des _Barbares_, attendu que la
+plupart d'entre eux avaient adopté la langue et la manière de vivre
+des Romains.
+
+Bientôt des écoles de grammaire et de rhétorique s'établirent de
+toutes parts. Je dois citer parmi les plus célèbres celles de
+Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trèves et de Reims. Ces écoles ne
+tardèrent pas à obtenir une réputation telle que des empereurs même y
+envoyèrent étudier leurs enfants. Crispe, fils aîné de Constantin,
+ainsi que Gratien, firent leurs études à Trèves; Dalmace et
+Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours
+d'éloquence à Toulouse. De ces académies latines sortirent des
+écrivains remarquables, dont purent se glorifier à la fois et la Gaule
+qui les avait vus naître, et Rome dont ils enrichirent la littérature.
+Tels furent Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Pétrone, Lactance,
+Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Sévère.
+
+Les lieux où un peuple nombreux se réunissait pour assister aux
+représentations de la scène étaient encore autant d'écoles où les
+Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'œuvre
+de la littérature latine. Partout s'élevèrent des théâtres, des
+cirques, des amphithéâtres, dont quelques-uns, à moitié détruits, font
+encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.
+
+Enfin, l'établissement du christianisme contribua puissamment à
+répandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopté comme
+étant la langue littéraire dominante dans tout l'Occident; elle y
+devint l'interprète naturel des nouvelles doctrines et un moyen
+efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares
+n'arrêta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrès
+continuèrent même après la chute de leur empire, et Rome chrétienne
+acheva par les prédications de la foi ce que Rome païenne avait
+commencé par ses lois, par ses institutions, par la puissante
+influence de sa littérature et de sa civilisation.
+
+Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se répandit
+non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en
+Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins,
+dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point
+quelques troupes romaines qui implantèrent le latin dans notre pays,
+comme certains auteurs se le sont imaginé. Nous devons toutefois
+reconnaître que l'incorporation des soldats gaulois dans les légions
+romaines ne dut pas être, à cet effet, une des moins heureuses
+combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
+semblables moyens que notre langue française se propage chaque jour de
+plus en plus dans nos provinces méridionales, dans la Bretagne et dans
+l'Alsace.
+
+Avant la fin du quatrième siècle, le latin était, surtout dans les
+villes, la langue usuelle des hautes classes de la société, et des
+femmes elles-mêmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers
+entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Sévère avec
+Claudia, sa sœur, et Bassule, sa belle-mère; c'est également en latin
+que saint Jérôme correspondait avec deux dames gauloises, Hédébie et
+Algasie. Ce même saint Jérôme nous donne à entendre que les Gaulois
+surpassaient les Romains eux-mêmes dans leur propre langue par la
+fécondité et le brillant du style.
+
+Le peuple, et particulièrement celui des campagnes, n'eut pas d'abord
+le même intérêt que les classes supérieures à rechercher la
+connaissance du latin; il lui était d'ailleurs fort difficile
+d'apprendre une langue aussi différente de la sienne; pour lui, il n'y
+avait ni maîtres, ni écoles de grammaire et de rhétorique. Ce ne fut
+que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue
+de Rome, qu'il s'avisa d'essayer à la bégayer, stimulé dans cette
+entreprise par ce désir vaniteux qui pousse toujours les gens des
+classes inférieures à vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
+d'eux; à ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur
+intérêt, qui enfin se trouvait en jeu, par la nécessité de communiquer
+journellement avec les puissants et les riches qui avaient laissé le
+celtique dans un dédaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
+langue que celle qui convenait à un citoyen romain.
+
+Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui
+pour le français les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de
+nos provinces méridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus,
+s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire.....
+L'histoire vient à l'appui des inductions tirées de la nature des
+circonstances. Dans la seconde moitié du deuxième siècle, saint Irénée
+est forcé d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole
+évangélique au peuple de Lyon. Dans le troisième, une druidesse,
+voulant adresser à l'empereur Alexandre Sévère quelques paroles
+prophétiques, en est réduite à s'exprimer en celtique, au risque de
+voir sa prédiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur,
+s'il ne se trouve auprès de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
+Mais dès la fin du quatrième siècle, l'homme du peuple n'a plus besoin
+d'interprète, il parle lui-même le latin, et ce qu'il en sait lui
+suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style
+fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul
+précepteur, et chez lui l'attention a continuellement à lutter contre
+les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Sévère, qui écrivait à
+cette époque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez
+humble condition, né dans le nord de la Gaule; cet homme, interrogé
+sur les vertus de saint Martin, hésite à parler latin, de crainte que
+son langage rustique ne blesse les oreilles délicates de ses
+auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays où la langue latine était en
+usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'était dans la Celtique et
+dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nommé Posthumianus,
+impatienté des hésitations du personnage, s'écrie avec humeur:
+«Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint
+Martin»[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui
+parle le latin; mais comme, d'après son propre aveu, il l'estropie à
+la façon des gens de la campagne, Posthumianus est porté à penser
+qu'il s'expliquera plus aisément en se servant du celtique, qu'il juge
+devoir être sa langue habituelle. Le même passage prouve qu'au
+quatrième siècle le celtique était encore en usage dans certaines
+contrées de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le témoignage de
+Sulpice Sévère se trouve confirmé par ceux d'Ausone[2], de
+Claudien[3], et de saint Jérôme[4]; ce dernier assure avoir trouvé
+chez les Trévires à peu près la même langue que celle qui était parlée
+parmi les Gaulois établis en Galatie.
+
+ [1] _Sulpice Sévère_, dialogue 1er, chap. 26.
+
+ [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p.
+ 123.
+
+ [3] _Claudien_, épigr. De mulabus Gallicis; éd. Panckoucke, t.
+ II, p. 418.
+
+ [4] _Saint Jérôme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.
+
+Au cinquième siècle, nous retrouvons encore la vieille langue des
+Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, là même,
+elle est abandonnée par la haute classe de la société et réduite à
+n'être plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de
+conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont[5].
+Je suis loin de prétendre que le celtique eût disparu de toutes les
+autres contrées de la Gaule, mais je pense qu'à cette époque il se
+trouvait relégué dans les pays montagneux ou dans ceux qui étaient
+éloignés des principaux centres de population et des grandes voies de
+communication des Romains.
+
+ [5] Dans cette lettre Sidoine félicite Ecdicius de ce que, grâce
+ à lui, l'aristocratie de l'Auvergne se débarrasse enfin de la
+ rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.)
+
+Tel était l'état du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts,
+elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les
+Wisigoths, à l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces
+derniers, les seuls dont nous ayons à nous occuper, apportèrent une
+troisième langue dans les provinces situées en deçà de la Loire. Cette
+langue était le _tudesque_ ou _téotisque_, mots dérivés de _teut_,
+_teod_, dénomination collective par laquelle se désignaient eux-mêmes
+tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous
+le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette
+désignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux
+idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est-à-dire au _francique_, usité
+chez les Franks, et à l'_allémanique_, usité chez les Allémans.
+
+Avant de passer le Rhin, les Franks étaient une confédération de
+diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin,
+le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer à cette
+époque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confédérées; mais
+dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'être fondus dans trois
+dialectes principaux, usités parmi les conquérants entre le Rhin et la
+Loire. Au nord était le _ripuaire_, à l'ouest le _neustrien_, et à
+l'est l'_ostrasien_.
+
+Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la
+Germanie, dont ils n'étaient séparés que par le Rhin, et leur
+population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques
+qui passaient le fleuve pour venir s'associer à leur fortune. Dans
+l'un et l'autre pays, le latin disparut entièrement comme langue
+usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent été exterminés en grand
+nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils
+eussent été refoulés par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin
+succéda le tudesque, qui, diversement modifié, s'est perpétué jusqu'à
+nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les
+descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.
+
+Il n'en fut pas de même dans la Neustrie, ou du moins dans la plus
+grande partie, celle qui s'étendait de la Scarpe à la Loire, et de la
+Meuse à l'Océan. Les Franks Saliens qui s'établirent dans cette
+contrée étaient les plus éloignés du Rhin, et n'avaient que peu de
+relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre côté
+du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mêlés aux populations
+gallo-romaines, de beaucoup supérieures en nombre aussi bien qu'en
+civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
+qu'il pût en coûter à l'orgueil et à l'insouciante rudesse des
+vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances à
+apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptèrent également la
+religion et l'administration. Le poëte Fortunat, profitant sans doute
+du privilége poétique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de
+ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mêmes, et il
+s'émerveille de l'éloquence qu'il lui suppose dans sa langue
+maternelle[6]. Le même poëte attribue également à Chilpéric une
+connaissance toute particulière de la langue latine[7]; mais Grégoire
+de Tours se montre moins flatteur à son égard. Ce prince avait composé
+un ouvrage en prose sur la Trinité et deux livres de poésie. L'évêque
+historien condamne sa théologie comme hérétique et sa poésie comme
+transgressant toutes les règles de la versification latine. «Ses
+vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes
+brèves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des
+brèves»[8]. Si ce roi frank, malgré ses prétentions d'écrivain, ne fut
+point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait être le
+gros de la nation. Les Germains avaient conservé dans les Gaules
+l'amour de la vie indépendante qu'ils menaient en Germanie; ils se
+trouvaient mal à l'aise dans l'enceinte des villes, et préféraient le
+séjour de la campagne. Ils construisirent à la façon germanique, et
+principalement sur le bord des forêts, des espèces de hameau dont les
+uns étaient nommés _fara_ et les autres étaient appelés _ham_. Avec de
+telles habitations et une pareille manière de vivre, les Franks se
+trouvèrent nécessairement dans un contact journalier et dans des
+relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci
+furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares,
+bien moins amoureux d'études laborieuses et de culture intellectuelle
+que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chère et de débauches de
+toute sorte. Ils apprirent de pareils maîtres un latin mêlé de
+celtique que, de leur côté, ils altérèrent encore davantage par
+l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des
+villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
+pureté, dédaignaient ce jargon né dans les campagnes, qu'ils
+désignaient sous le nom de _langue rustique_.
+
+ [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p.
+ 506.
+
+ [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; même recueil, p.
+ 520.
+
+ [8] Grég. de Tours, liv. VI, ch. 46.
+
+Cependant les Franks de la Neustrie conservèrent longtemps entre eux
+l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les
+armées, dans les assemblées où les vainqueurs décidaient du sort des
+vaincus. Aussi cette langue fut-elle parlée non-seulement par Clovis
+et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs.
+Toutefois le tudesque disparut peu à peu de la Neustrie par la fusion
+des Franks avec les Gallo-Romains. Les ténèbres qui couvrent
+l'histoire de cette époque ne me permettent guère de préciser le temps
+où cette fusion s'est opérée; cependant on peut conjecturer avec assez
+de vraisemblance qu'elle était déjà fort avancée dès les commencements
+du septième siècle. Elle se manifeste dans le siècle suivant par
+l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
+représentaient l'élément germanique, les seconds représentaient
+l'élément gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans
+cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel,
+l'emportèrent enfin. La Neustrie eut à subir une nouvelle invasion
+germanique qui eut pour conséquence, quelques années après,
+l'avénement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.
+
+Charlemagne, le héros de la race carolingienne, avait appris plusieurs
+langues étrangères, et parlait le latin avec facilité, ainsi que le
+rapporte son historien Éginhard; mais le francique était sa langue
+maternelle. Il eut toujours une prédilection toute particulière pour
+le rude mais énergique idiome de ses pères, au point qu'il entreprit
+de composer lui-même une grammaire francique. Il donna des noms
+tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillît
+soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes
+poésies qui célébraient les exploits des guerriers germaniques dans
+leur langue nationale. Le francique fut également la langue usuelle de
+Louis le Débonnaire, bien qu'il parlât le latin avec autant de
+facilité. Il ordonna de traduire les Évangiles en tudesque, et c'est
+probablement à lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est
+parvenue jusqu'à nous.
+
+Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, était, dans la Neustrie,
+l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks;
+il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu à
+peu la langue générale de la nation. Son extension se trouva favorisée
+par l'abandon complet où étaient tombées les études, et par
+l'insouciance des esprits pour les chefs-d'œuvre déjà langue latine.
+Le clergé lui-même contribua puissamment à le propager; car beaucoup
+d'ecclésiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous
+étaient obligés de s'en servir pour faire entendre leurs instructions
+au peuple. Au commencement du septième siècle nous trouvons le latin
+rustique employé à composer des chants populaires; il nous est même
+parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui célébrait la victoire
+remportée par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin était si bien
+devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche
+en bouche, et que les femmes s'en servaient pour exécuter des
+danses[9].
+
+ [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS.
+ Ordinis S. Bened. sœculum II, p. 617.
+
+ De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,
+ Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.
+
+La rime remplace la mesure; les solécismes sont nombreux; le latin
+est transformé:
+
+ De Chlothario est canere, rege Francorum,
+ Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....
+
+ (L. D.)
+
+Dans l'origine, le latin rustique ne différait guère du latin
+littéraire que par la violation de quelques règles grammaticales, par
+quelques vices de prononciation, par le mélange d'un certain nombre de
+mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altérations
+plus profondes et plus radicales décomposèrent insensiblement ce latin
+populaire, au point qu'au septième siècle il put être considéré comme
+un nouvel idiome, entièrement distinct de l'ancienne langue latine à
+laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appelée
+_romane_, parce qu'elle était l'idiome propre des vaincus, à qui l'on
+donnait le nom de Romains par opposition aux conquérants issus de _la
+noble race des Franks_.
+
+La première mention de la langue romane que l'histoire nous ait
+conservée remonte au milieu du septième siècle; elle nous a été
+transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui
+succéda à saint Éloi comme évêque de Noyon, honneur qu'il dut
+principalement à la connaissance toute particulière qu'il avait de la
+langue romane et de la langue tudesque. Il était, en effet, fort
+important à cette époque qu'un évêque sût parler l'un et l'autre de
+ces idiomes, afin de pouvoir lui-même instruire, dans leur propre
+langue, les populations appartenant aux deux races différentes qui
+occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard
+le troisième concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs
+ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce
+double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abbé de
+Corbie, qui vivait vers la fin du huitième siècle. Gérard, abbé de
+Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: «S'il
+employait la langue vulgaire, c'est-à-dire la romane, vous eussiez cru
+qu'il n'en savait pas d'autre; si c'était le tudesque, son discours
+avait plus d'éclat; mais dans aucune langue sa parole n'était aussi
+facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.»
+
+Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du
+huitième siècle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient à
+cette époque dans le diocèse de Soissons[10].
+
+ [10] Après avoir récité les litanies, le chœur invoquait la
+ protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur
+ Charlemagne; à chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans
+ l'église, répondait: TU LO JUVA, _aide-le_.
+
+Le milieu du siècle suivant nous offre le premier monument important
+de cette langue qui soit parvenu jusqu'à nous; c'est le serment que
+Louis le Germanique fit à Charles le Chauve en 842. La langue du
+dixième siècle nous est connue par une _cantilène_ en l'honneur de
+sainte Eulalie, et celle du onzième, par les lois que Guillaume le
+Conquérant donna aux Anglais, après avoir soumis leur pays[11]. Ce
+n'est qu'à partir du douzième siècle que les productions littéraires
+de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez
+considérables.
+
+ [11] Et par la chanson de Roland, de Théroulde. (L. D.)
+
+Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le
+Germanique et Charles le Chauve haranguèrent leur armée, chacun dans
+l'idiome particulier usité chez son peuple, Louis en tudesque, et
+Charles en langue romane. Voilà donc un fils de Louis le Débonnaire,
+c'est-à-dire un petit-fils de Charlemagne, obligé de parler la langue
+des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la
+position dans laquelle il se trouvait était bien différente de celle
+de son père et de son aïeul. Ces deux princes commandant à la
+Germanie, à la Gaule et à l'Italie, résidaient sur les bords du Rhin,
+au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison
+devait son élévation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils
+habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait à ce que le
+tudesque fût la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve,
+réduit à la possession de la Neustrie, se trouva jeté au milieu de
+populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui
+avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter
+la langue romane, la seule qui pût le mettre en rapport avec la nation
+à laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle
+être parlée par les rois qui lui succédèrent[13].
+
+ [12] Cette aversion était telle que la seule différence de
+ langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens
+ de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple,
+ petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du
+ Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes
+ gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon
+ l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de
+ s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils
+ commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et
+ finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si
+ bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J.
+ Guadet, t. I, p. 48.)
+
+ [13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et
+ les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888),
+ que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds
+ Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor.
+ de France, t. VIII, p. 231).
+
+Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les
+Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins
+l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout
+semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les
+traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec
+des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon,
+ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine
+inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les
+princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles,
+à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui
+eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement
+des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la
+connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les
+personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient
+devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un
+des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en
+Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à
+propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux
+relations politiques[15].
+
+ [14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et
+ parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous
+ dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on
+ donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L.
+ D.)
+
+ [15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom
+ Bouquet, VII, 488.
+
+On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis
+d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au
+synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient
+réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes
+qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues,
+son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on
+fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
+aux deux princes.
+
+Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome
+des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé
+d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le
+premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi
+complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui
+d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que
+lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les
+princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la
+cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui
+connussent la langue romane[16].
+
+ [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D.
+ Bouquet, X, 286.
+
+Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives
+que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations,
+partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès
+l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma
+le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et
+multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et
+à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du
+fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire
+du royaume.
+
+ [17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les
+ idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques.
+ (L. D.)
+
+Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût
+voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue
+d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu
+diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de
+bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte
+que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à
+reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de
+provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces
+devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le
+pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se
+piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on
+parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte,
+chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la
+_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de
+l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la
+Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la
+Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie
+et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci
+était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition
+au picard, au normand, au bourguignon, etc.
+
+ [18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue
+ d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On
+ pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi
+ appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se
+ servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le
+ midi.
+
+Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des
+Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette
+maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres
+dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa
+suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
+était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la
+galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée
+dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la
+civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il
+n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de
+se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en
+_français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité,
+de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette
+époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à
+l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et
+des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité
+française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de
+la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des
+Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de
+Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement
+d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par
+plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à
+l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances
+formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les
+actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20].
+
+ [19] Romans ne histoire ne plaît
+ Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait.
+
+ (_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.)
+
+ [20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans
+ les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances
+ successives.
+
+Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle
+prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci,
+réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les
+campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de
+la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les
+vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du
+même tronc.
+
+ [21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.)
+
+ A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_,
+ t. 1, prolégomènes.
+
+ Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son
+ excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions;
+ la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la
+ seconde en a obtenu un autre en 1858.
+
+
+
+
+SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22].
+
+
+Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist
+di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo
+cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om
+per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab
+Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre
+Karle in damno sit.
+
+ Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du
+ peuple chrétien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera
+ savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frère Charles, et en
+ aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver
+ son frère, pourvu qu'il en fasse de même pour moi; et de Lothaire
+ je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volonté, soit au
+ préjudice de ce mien frère Charles.
+
+ [22] Ce serment fut prononcé quand Charles le Chauve et Louis le
+ Germanique s'allièrent contre Lothaire, en 842.
+
+
+SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.
+
+Si Lodhwigs sagrament quæ son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
+meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois,
+ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra
+Lodhuwig nun li vi er.
+
+ Si Louis conserve le serment qu'il jure à son frère Charles, et
+ si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne
+ puis l'en détourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en
+ détourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai.
+
+
+
+
+CANTILÈNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23].
+
+
+ Buona pulcella fut Eulalia,
+ Bel avret corps, bellezour anima.
+ Voldrent la veintre li Deo inimi,
+ Voldrent la faire diavle servir.
+ Elle n'out eskoltet les mals conseillers,
+ Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,
+ Ne por or, ned argent, ne paramenz,
+ Por manatce regiel ne preiemen;
+ Ne ule cose non la pouret oncque pleier.
+ La polle sempre non amast lo Deo menestier;
+ E por o fut presente de Maximiien,
+ Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.
+ El li enortet dont lei nonque chielt,
+ Qued elle fuiet lo nom christien.
+ Ell' ent adunet lo suon element,
+ Melz sostendreiet les empedementz,
+ Qu'elle perdesse sa virginitet.
+ Por o s' furet morte a grand honestet.
+ Enz en l'fou la getterent com arde tost.
+ Elle colpes non avret, por o no s' coist.
+ A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;
+ Ad une spede li roveret tolir lo chief.
+ La domnizelle celle kose non contredist;
+ Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.
+ In figure de colomb volat a ciel.
+ Tuit oram que por nos degnet preier
+ Qued avuisset de nos Christus mercit
+ Post la mort, et a lui nos laist venir,
+ Par souue clementia.
+
+
+_Traduction littérale._
+
+ Eulalie[24] fut une bonne jeune fille,
+ Beau corps avait, plus belle âme.
+ Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,
+ Veulent la faire servir le diable.
+ Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (_qui lui disaient_)
+ Qu'elle reniât Dieu qui demeure là-haut au ciel,
+ Ni pour or, ni argent, ni parures,
+ Par menaces royales, ni prières;
+ Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.
+ Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;
+ Et pour cela fut présentée à Maximien,
+ Qui était roi, à ces jours, sur les païens.
+ Il l'exhorte à ce dont elle ne se soucie jamais,
+ Qu'elle fuie le nom chrétien.
+ Avant qu'elle abandonne le sien élément (_principe_),
+ Mieux soutiendrait les tortures,
+ Qu'elle perdit sa virginité.
+ Pour cela elle est morte à grand honneur.
+ Dedans le feu la jetèrent, afin qu'elle brûlât vite.
+ Elle n'avait pas de péchés, pour cela elle ne cuit (_brûla_) pas.
+ A cela ne se voulut fier le roi païen;
+ Avec une épée il ordonna de lui enlever la tête.
+ La demoiselle cette chose ne contredit;
+ Veut le siècle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne.
+ En forme de colombe vole au ciel.
+ Tous nous prions que pour nous elle daigne prier
+ Qu'ait merci (_pitié_) de nous le Christ
+ Après la mort, et à lui nous laisse venir
+ Par sa clémence.
+
+ [23] C'est la plus ancienne pièce de vers en langue d'oil que
+ l'on connaisse. Elle est du dixième siècle.
+
+ [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrisée à
+ Barcelone au troisième siècle, par les ordres du gouverneur
+ Dacien.
+
+
+
+
+LA RELIGION D'ODIN
+
+(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).
+
+
+La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science
+moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et
+sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour
+cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé
+amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun
+doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des
+mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette
+mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par
+l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie
+instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les
+événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte
+d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone.
+Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
+système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en
+recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans
+lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par
+l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des
+fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les
+croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du
+vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il
+faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée
+initiative des instituteurs de la religion.
+
+L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne
+possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide
+principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose
+que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la
+grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en
+juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour
+nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés,
+le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal
+du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge.
+
+ [25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque
+ ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants
+ scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande,
+ par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de
+ poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus
+ importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au
+ commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie
+ et de science poétique divisé en trois parties: les légendes
+ (commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le
+ vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave.
+
+Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le
+premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans
+l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel),
+Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan),
+Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile);
+Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui
+qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker
+(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir?
+Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours;
+il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes.
+Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a
+fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit
+vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous:
+tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais
+les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.»
+
+Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il
+nous donne en un instant du principe suprême de la religion
+Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et
+celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux,
+l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle
+Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme
+dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il
+s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus
+qu'à l'heure de la consommation du monde.
+
+Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême
+tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont
+restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première
+chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les
+Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans
+lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région
+distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes
+passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les
+autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la
+chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est
+nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer,
+l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la
+combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait
+sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le
+langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des
+causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le
+voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de
+bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble
+abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de
+l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la
+création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce
+sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la
+religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de
+cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus
+particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin
+d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet
+spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus
+étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le
+début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous
+ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de
+Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite
+de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens;
+ce qui explique son obscurité.
+
+«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent
+silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de
+Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur.
+Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis
+instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut:
+il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne
+se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur.
+Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point.
+Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les
+tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le
+soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles
+devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force:
+Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et
+considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la
+lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir,
+afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants
+et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là
+ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés
+de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils
+n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer
+la raison, Lodur le sang et la beauté.»
+
+Voilà avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui
+porte le cachet de la poésie sacerdotale, le récit de l'enfantement du
+monde. Les mots, dans ces vers mystérieux, ne sont pour ainsi dire que
+les éclairs par lesquels les idées ensevelies dans la nuageuse
+profondeur trahissent leur présence. Les fables recueillies par
+Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement
+plus explicites, et nous permettront de pénétrer plus avant dans le
+détail de ces mythes. «Gangler demande où habitait le géant Ymer, et
+quelle était sa nourriture; Har lui répond: «Après que le souffle qui
+venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut formé
+des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre
+fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
+La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de
+sel et de gelée. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en
+sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tête; le troisième, un
+homme entier, qui était doué de beauté, de force et de puissance. On
+le nomma Bure; c'est le père de Bore qui épousa Byzla, fille du géant
+Baldorn. De ce mariage sont nés trois fils, Odin, Vili et Vé. Et c'est
+notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frères le ciel et la terre,
+que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de
+tous les dieux.» Gangler demande si les deux races vivaient entre
+elles avec amitié. Har répond: «Bien au contraire; les fils de Bore
+tuèrent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les
+géants y furent noyés à l'exception d'un seul nommé Bergelmer, qui se
+sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conservée la race
+des puissances de la Gelée.» Gangler demande: «Que firent alors les
+fils de Bore que vous nommez les dieux?» Har répond: «Ce n'est pas une
+petite chose à dire. Ils traînèrent le corps de Ymer au milieu de
+l'abîme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formées de
+son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
+fait le ciel de son crâne, ils le posèrent sur la terre. Après cela
+ils allèrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placèrent
+dans l'abîme, afin qu'ils éclairassent la terre. De là les jours
+furent distingués et les années comptées.» Gangler s'écrie: «Voilà
+certainement de grandes œuvres et une vaste entreprise!» Har
+continue, et dit: «La terre est ronde, et autour d'elle est placée la
+profonde mer. Les rivages ont été donnés aux géants, et sont leur
+demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace également
+éloigné de tous côtés de la mer, les Dieux ont bâti un rempart contre
+les géants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nommé cette enceinte,
+Midgard.» «Mais, dit Gangler, d'où viennent les hommes qui habitent à
+présent le monde? Har répond: «Les fils de Bore, se promenant un jour
+sur le rivage, trouvèrent deux morceaux de bois flottant. Ils les
+prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna
+l'âme et la vie; le second, la raison; le troisième, l'ouïe, la vue,
+la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la
+femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, à qui une
+demeure a été donnée près de Midgard. Les fils de Bore bâtirent
+ensuite dans le milieu la ville d'Asgard où demeurent les dieux et
+leurs familles. C'est là qu'est situé le palais d'Odin, nommé la
+terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trône sublime, il
+découvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout
+ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage
+est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appelé le
+père universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle
+Asa-Thor, son premier né. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est
+pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.»
+
+Il me semble que l'on ne peut guère douter qu'Ymer ne représente dans
+cette fable les forces désordonnées du chaos, _rudis indigestaque
+moles_. La vache produite par le souffle de l'éternel Midi est le
+principe de la fécondité qui, tout en nourrissant le chaos, fait
+naître le principe créateur désigné sous le nom de Bore. De l'union de
+ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblème de la matière,
+sort enfin la trinité scandinave, Odin, Vili et Vé. Et remarquons ici
+comme un point de la plus haute importance le trait décisif, confirmé
+par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinité, à
+l'endroit de la création du genre humain: c'est la première personne
+ou Odin qui confère l'âme, la seconde qui confère la raison, la
+troisième qui confère la forme et l'existence du corps. A cette
+trinité appartient le gouvernement immédiat du ciel et de la terre.
+Près de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la
+mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des
+géants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel
+Odin et ses frères demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du
+monde. Les géants sont repoussés aux confins de la terre habitable; un
+rempart est élevé contre leurs efforts destructeurs; le genre humain
+prend naissance.
+
+On ne s'attend point que nous entrions ici dans le détail de la
+généalogie et des attributs de toutes les divinités du ciel
+scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinités
+principales.
+
+Ce sont des personnifications analogues à celles que l'on rencontre
+dans toutes les mythologies. Thor, le premier né d'Odin, est le dieu
+de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bonté et de la
+miséricorde; Brage préside à l'éloquence; Tyr à la prudence militaire;
+Hoder à la richesse; Niord, de la race des géants, mais élevé dès son
+enfance chez Odin, est le maître de la mer; de lui sont nés Frey, le
+dieu de la pluie, et Freya, déesse de l'amour, bien différente de
+Frigga, épouse d'Odin et déesse de la terre, la _herta_ germanique.
+Les autres déesses sont Saga, l'histoire; Eyra, la médecine; Géfyone,
+la chasteté; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi,
+spécialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin,
+nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les
+combats pour choisir les héros et les amener à sa table: ce sont elles
+qui président aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais génies,
+nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du
+Nord et le père des principes qui doivent finir par triompher du
+monde: Héla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard,
+qui enserre le monde, et qui est peut-être la corruption. «Loki, dit
+l'Edda, est appelé le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude,
+l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du géant Farbante et
+de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit méchant,
+léger, infidèle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et
+de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et
+plusieurs autres fils. Il a eu de la géante Angerbode trois autres
+enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de
+Midgard; le troisième la Mort.»--La lutte continuelle des dieux et de
+Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur
+lequel l'inépuisable imagination des Skaldes s'est le plus exercée. De
+toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui
+nous représente Balder, le dieu de la charité et de la miséricorde,
+tué par mégarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle
+Hothur. Loki, malgré ses subterfuges finit par être vaincu et
+enchaîné dans une caverne d'où il ne sortira qu'au dernier jour. Au
+surplus toutes ces fables, excepté peut-être cette dernière, sont
+évidemment postérieures à l'époque primitive de la théologie, et le
+caprice des poëtes y a eu bien plus de part que la métaphysique.
+
+Enfin le dernier jour arrive. L'équilibre qui subsistait dans la
+création entre les principes contraires est rompu. Le dieu supérieur
+lui-même, comme dans la théologie orientale, rentre en scène pour
+prêter main-forte à la destruction. Les principes secondaires sont
+tués les uns par les autres. Tout s'anéantit, mais bientôt aussi tout
+renaît sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sæclorum nascitur
+ordo._ D'effroyables désordres qui se manifestent sur la terre où
+l'harmonie des sociétés et celle de la nature commencent à se
+troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et après
+la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la
+création se dissipent dans les flammes envoyées du midi par Surtur (le
+Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une idée plus précise de
+cette grande et sublime prophétie, nous citerons en les traduisant
+littéralement, d'après le latin de Résénius, les propres paroles de la
+Volu-Spa:
+
+«Au delà de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperçois le
+crépuscule des Dieux.
+
+«Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes sont rompues;
+Fréco se précipite. Les frères combattent et se tuent les uns les
+autres; on crache sur la parenté. Il fait dur dans le monde: grands
+adultères: âge de décadence: âge d'épée: les boucliers se brisent: âge
+de tempête, âge de férocité. Jusqu'à ce que le monde soit détruit,
+aucun homme n'épargnera un autre homme.
+
+«Les fils de Mimir (les flots de l'Océan) jouent entre eux. Les
+rameaux s'enflamment. Heimdall sonne à grand bruit dans sa trompe.
+Odin consulte la tête de Mimir. L'arbre antique résonne. Les géants
+sont délivrés. Le frêne d'Igdrasil (le symbole du monde) frémit
+d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes
+sont rompues; Fréco se précipite.
+
+«Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le
+monde des géants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les
+nains gémissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir)
+vient du Midi avec son glaive; l'épée est éblouissante comme le
+soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont épouvantés; les hommes
+foulent le chemin de Héla (de la mort); le ciel se fend.
+
+«Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose à
+Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils
+d'Odin, prêt à combattre l'animal funèbre, de sa main étendue le
+frappe au cœur de son épée, vengeant ainsi la mort de son père. Il
+s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le
+serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonné par le
+funeste serpent.
+
+«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes
+étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice;
+la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre
+de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.»
+
+Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création
+recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création
+antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont
+laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place.
+Écoutons encore la Vola.
+
+«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement
+couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et
+au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les
+montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et
+conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes
+d'Odin.
+
+«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs
+produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder
+revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin.
+Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or,
+plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font
+leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien
+suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale
+particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce
+peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
+Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de
+reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel
+de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite,
+est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le
+palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le
+champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses
+de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux
+trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du
+Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au
+mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir,
+aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une
+seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur
+le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la
+plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin
+d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons
+dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se
+peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
+combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie:
+
+«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de
+ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons
+annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le
+roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant
+de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère
+et terrible!--Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des
+plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui
+habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de
+bière dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux
+s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier
+conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de
+quitter sa lance un instant!»
+
+Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour
+avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire
+funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On
+conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer
+d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main
+d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un
+sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de
+sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités
+du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque
+éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes
+du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du
+destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient
+pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard
+était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces
+mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint
+de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était
+pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le
+rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs
+frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur
+crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà
+quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du
+vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la
+fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait
+manquer d'être ainsi.
+
+On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la
+guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort.
+L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter
+la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien.
+Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de
+l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne
+connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose
+publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des
+premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
+Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière
+si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une
+fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien
+plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
+peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le
+secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à
+une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur
+ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de
+toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se
+précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort,
+et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements
+pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute
+que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire
+romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque
+puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises
+en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du
+Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait
+superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement,
+par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire
+romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la
+politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les
+victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes
+immortelles.
+
+Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y
+insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la
+_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne
+pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort
+à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers
+scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de
+Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale
+de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis
+malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à
+avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la
+même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se
+contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il
+pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier
+qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il
+pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien
+les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût
+sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua:
+«Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une
+vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue:
+«Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable.
+Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu
+pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à
+Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand
+la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma
+main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un
+signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse
+tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce
+différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième
+pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile,
+dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je
+cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même
+quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune
+homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce
+qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec
+noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu
+mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes
+ces réponses sont admirables.
+
+On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y
+avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que
+les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller
+quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se
+frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin
+lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de
+sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il
+généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne
+escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient
+terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce
+qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En
+Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là
+qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et
+malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient
+de là pour aller chez Odin.»
+
+Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves,
+j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en
+harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en
+quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si
+agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
+comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans
+les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu
+excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On
+immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa
+chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On
+baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le
+peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne
+reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs
+sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut
+brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon
+le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire,
+offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis
+le pied dans la morale, elle y renverse tout.
+
+Les lâches n'étaient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim,
+On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce
+point, tous les autres morts qui s'étaient rendus coupables envers la
+société durant leur vie: les parjures qui détruisent le principe de la
+confiance entre les hommes; les adultères qui y détruisent celui du
+mariage; les assassins qui détruisent celui de la paix entre les
+enfants de la même patrie. Mais le domaine de la criminalité ne
+s'étendait point au delà de ces bornes. La dureté de cœur et
+l'horrible férocité ne poussaient pas plus vers l'enfer que le
+dévouement et la mansuétude n'élevaient vers le ciel. N'était-ce pas
+chez les Scandinaves qu'avait été inventé ce dogme étrange, et dont on
+chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
+la miséricorde, tué par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la
+force brutale, entraîné, malgré les efforts impuissants d'Odin et de
+Frigga, dans la profondeur des enfers, et destiné à renaître un jour
+pour établir sur la terre renouvelée son éclatant royaume?
+
+Quelle éloquente prophétie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se
+serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole
+de l'impitoyable morale du présent! Ni charité, ni humanité, ni
+merci; la miséricorde avait disparu même du sein des Dieux! Nations
+terribles, sans avoir besoin de connaître les secrets de votre
+histoire, j'assignerais volontiers l'époque à laquelle ce Balder a
+quitté votre Olympe pour s'éclipser dans l'obscurité des enfers.
+N'est-ce point à celle où Dieu, voulant façonner de longue main contre
+Rome un glaive bien trempé, enleva votre germe à la terre d'Asie pour
+l'endurcir et l'adapter à l'exécution de ses sanglants décrets, en le
+développant par une éducation sévère dans les contrées inhospitalières
+du Nord? On vit, à l'heure du jugement, ce que valait ce glaive,
+fabriqué parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes
+tiédeurs que le souffle de la charité met dans l'âme des hommes,
+aiguisé par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau où vous
+aviez fait descendre le dieu de la pitié. Mais dans ce même temps, au
+midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous préparait aussi la
+résurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom
+de Christ, votre mission achevée, alors qu'il conviendrait à ses plans
+d'arrêter le torrent de vos colères, et de vous appeler à de nouveaux
+services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la
+résurrection de Balder; et quel trait de lumière fait tomber sur la
+moralité du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!
+
+ J. REYNAUD, _Encyclopédie nouvelle_, article _Scandinaves_.
+
+
+
+
+CHANT DE MORT DE LODBROG[26].
+
+865.
+
+
+Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore,
+j'allais vers l'Orient apprêter aux loups un repas sanglant, et dans
+ce grand combat où j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de
+Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à Yfa, où nos lances
+entamèrent les cuirasses, où nos épées rompirent les boucliers.
+
+ [26] Pirate Northman pris et mis à mort par Ælla, roi de
+ Northumberland.
+
+Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai vu des centaines
+d'hommes couchés sur le sable, près d'un promontoire anglais; une
+rosée de sang dégouttait des épées; les flèches sifflaient en allant
+chercher les casques: c'était pour moi un plaisir égal à celui de
+tenir une belle fille à mes côtés sur le même siége.
+
+Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'abattis ce jeune homme,
+si fier de sa chevelure, qui dès le matin poursuivait les jeunes
+filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un
+homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est
+jamais blessé mène une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque
+l'homme ou lui résiste au jeu des combats.
+
+Nous avons frappé de nos épées. Maintenant j'éprouve que les hommes
+sont esclaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui
+président à leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dût me
+venir de cet Ælla, quand je poussais mes planches si loin à travers
+les flots et donnais de tels festins aux bêtes carnassières. Mais je
+suis plein de joie en songeant qu'une place m'est réservée dans les
+salles d'Odin, et que là bientôt, assis au grand banquet, nous boirons
+la bière dans de larges crânes.
+
+Nous avons frappé de nos épées. Si les fils d'Asslanga[27] savaient
+les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que des serpents venimeux
+m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et
+voudraient courir au combat; car la mère que je leur laisse leur a
+donné des cœurs vaillants. Une vipère m'ouvre la poitrine et pénètre
+jusqu'à mon cœur; je suis vaincu; mais bientôt, j'espère, la lance
+d'un de mes fils traversera les flancs d'Ælla.
+
+ [27] Asslanga était la femme de Lodbrog.
+
+Nous avons frappé de nos épées dans cinquante et un combats. Je doute
+qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Dès ma
+jeunesse j'ai versé le sang et désiré une pareille fin. Envoyées vers
+moi par Odin, les déesses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis
+aux premières places, boire la bière avec les Dieux. Les heures de ma
+vie s'écoulent mais c'est en riant que je mourrai[28].
+
+ [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conquête de l'Angleterre par
+ les Normands, t. I, p. 112, d'après _Mallet_, Hist. du Danemark.
+
+
+
+
+FRAGMENT DU POÈME D'ABBON, LE SIÉGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS.
+
+(_Siége de la tour du Châtelet_).
+
+885.
+
+
+Établie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche
+royaume des Franks, Lutèce, tu t'es proclamée toi-même la grande
+ville, en disant: Je suis la cité qui, comme une reine, brille
+au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par
+un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un œil d'envie sur
+les richesses des Franks te redoute; une île charmante te possède; le
+fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses
+douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à
+gauche; des deux côtés de ces ponts, et au delà du fleuve, des tours
+protectrices te gardent. Dis-le donc toi-même, superbe cité, de
+quelles funérailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie
+de Pluton, dans le temps où le pontife du Seigneur, le grand et cher
+Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton église!......
+
+Des libations de ton sang furent répandues par ces barbares montés sur
+sept cents vaisseaux à voiles et d'autres plus petits navires,
+tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire
+les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en était tellement
+rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces bâtiments dans un
+espace de plus de deux lieues; on cherchait avec étonnement dans quel
+antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chêne,
+l'orme et l'aune humide couvraient entièrement sa surface.
+
+Le lendemain du jour où ces vaisseaux touchèrent le pied de la ville,
+l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi,
+roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait à ses
+compagnons. Fléchissant la tête devant le pontife, il lui parla en ces
+termes: «Gozlin, prends pitié de toi-même et de ton troupeau; si tu ne
+veux périr, prête, nous t'en conjurons, une oreille favorable à nos
+paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cité;
+nous ne toucherons nullement à ta ville; nous nous efforcerons de
+conserver à toi et à Eudes tous vos biens.» A cet Eudes, comte
+respecté, roi futur, et qui bientôt allait devenir le père du royaume,
+était remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur
+répond à Sigefroi par ces paroles, où respire la plus entière
+fidélité: «Cette cité nous a été confiée par l'empereur Charles, qui,
+après Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient
+sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confiée, non
+pour qu'elle causât la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvât
+et lui assurât une inaltérable tranquillité; que si par hasard la
+défense de ces murs eût été commise à ta foi, comme ils l'ont été à la
+mienne, ferais-tu ce que tu prétends juste de t'accorder, et
+qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tête, répliqua
+Sigefroi, soit condamnée à périr sous le glaive et à servir enfin de
+pâture aux chiens! Cependant si tu ne cèdes à nos prières, nos camps
+lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonnés dès que le
+soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te
+livreront à toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront
+chaque année.»
+
+Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore
+se dissipe que ce chef les entraîne au combat. Tous se jettent hors de
+leurs navires, courent vers la tour[29], l'ébranlent violemment par
+leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une
+grêle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se
+précipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et
+s'empressent de porter secours à la tour. Ici brillent par leur valeur
+le comte Eudes, son frère Robert, et le comte Ragenaire; là se fait
+remarquer le vaillant abbé Ebble, neveu de l'évêque. Le prélat est
+légèrement atteint d'une flèche aiguë; Frédéric, guerrier à son
+service, dans la fleur de l'âge, est frappé du glaive; le jeune soldat
+périt; le vieillard, au contraire, guéri de la main de Dieu, revient à
+la santé. Beaucoup des nôtres voient alors leur dernier jour; mais
+eux, de leur côté, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se
+retirent enfin, emportant une foule de Danois à qui reste à peine un
+souffle de vie....... La tour ne présentait plus rien de sa forme
+primitive et complète; il ne lui restait que des fondements bien
+construits et des créneaux assez bas; mais, pendant la nuit même qui
+suivit le combat, cette tour, revêtue dans toute sa circonférence de
+fortes planches, s'éleva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle
+en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire posée
+sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en même temps et
+de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidèles d'horribles et cruels
+combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut
+des airs, les frondes et les pierriers déchirants mêlent leurs coups
+aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des
+pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font
+gémir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut,
+c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'épouvante; les
+citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent à venir
+tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrétiens combattent
+et s'efforcent de résister par la force des armes. Parmi nos
+guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer:
+l'un est comte, l'autre abbé. Le premier, le victorieux Eudes, qui
+jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et
+rappelle leurs forces épuisées; sans cesse il parcourt la tour et
+écrase les ennemis. Ceux-ci tâchent de couper le mur à l'aide de la
+sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mêlées ensemble;
+elles coulent en torrents d'un feu liquide, dévorent, brûlent et
+enlèvent les cheveux de la tête des Danois, en tuent plusieurs et en
+forcent d'autres à chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les
+nôtres alors s'écrient tout d'une voix: «Malheureux brûlés, courez
+vers les flots de la Seine; tâchez qu'ils vous fassent repousser une
+autre chevelure mieux peignée.» Le vaillant Eudes extermina un grand
+nombre de ces barbares.
+
+ [29] Sans doute la tour du Grand-Châtelet, construction romaine.
+
+Mais le second de ces braves, quel était-il? C'était l'abbé Ebble, le
+compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce
+sept Danois à la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter à la
+cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer
+au milieu d'eux, nul même ne les approche et n'est à leur côté; tous
+les autres cependant méprisent la mort et se conduisent vaillamment.
+Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les
+braves fidèles étaient à peine forts de deux cents hommes, et les
+ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en
+comptait quarante mille, renouvelant les uns après les autres leurs
+attaques sur la tour.....
+
+
+ ABBON, _Siége de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot.
+
+ Abbon, témoin oculaire du siége de Paris, était moine de l'abbaye
+ de Saint-Germain des Prés. Son poëme est une histoire fort exacte
+ de ce siége mémorable; il le rédigea entre les années 896 et 898
+ et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M.
+ Guizot.)
+
+
+
+
+LA FÉODALITÉ.
+
+_La justice et le fief.--Exposé historique de la justice
+seigneuriale._
+
+
+_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions
+romaines._--Les feudistes sont fort divisés d'opinion sur l'origine
+des institutions seigneuriales; les uns les rattachent à la
+législation romaine, les autres les font découler des usages
+introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont
+considéré que les droits de justice; les seconds se sont préoccupés du
+régime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction
+qui sépare ces deux espèces d'institutions. On reconnaîtra par ce qui
+va suivre que si l'organisation féodale doit la naissance à des
+événements et à des besoins nés de la conquête et postérieurs à
+l'établissement de la domination des peuples germains, d'un autre côté
+l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est
+toute romaine.
+
+ [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de
+ juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre
+ garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms.
+
+_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits:
+census, reditus._ Après une résistance longue et opiniâtre à la
+puissance et à l'habileté des généraux de Rome, la Gaule avait été
+subjuguée, réduite à l'état de pays conquis et soumise à
+l'organisation provinciale, qui n'était elle-même que la conquête
+exploitée, réglée et systématisée. Cet état de choses a duré près de
+cinq siècles, et, pendant cette époque d'oppression et de spoliation
+régulière, le peuple vaincu n'a pas cessé de manifester, par ses
+révoltes, ses plaintes et sa haine contre ses maîtres, l'existence
+d'un joug étranger pesant sur sa tête. Vainement honoré du nom de
+citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les
+théories légales qui concernaient la propriété provinciale sont
+profondément empreintes du caractère de sujétion et d'infériorité.
+
+Le système auquel la propriété du sol fut soumise n'est pas nettement
+déterminé dans les lois qui le régissaient. Nous savons cependant que
+le territoire de la Gaule était divisé en deux portions, dont les
+éléments étaient épars et dont nous ne connaissons pas exactement la
+topographie. L'une de ces portions était plus particulièrement
+appropriée au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales;
+l'autre était laissée à la propriété privée; les terres de cette
+dernière espèce se nommaient _agri_, _prædia_ (champs), et leurs
+propriétaires _possessores_ (possesseurs).
+
+Quel que fût le principe du droit attribué à ces derniers, soit qu'on
+les considérât comme de simples fermiers de la République, soit que
+l'énormité des redevances ait fait supposer ce caractère à la
+propriété qui leur était laissée, toujours est-il certain que les
+produits de la terre étaient divisés en deux parts: l'une dévolue au
+trésor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens),
+l'autre appartenant au possesseur et nommée _reditus_ (revenu, rente).
+
+La double redevance imposée aux produits de la culture était
+naturellement exigée du cultivateur, qui en était le premier
+détenteur; celui-ci, sous le nom général de _colon_, avait aussi sur
+le sol un droit mal défini et qu'il nous est difficile d'apprécier; ce
+n'était pas précisément la propriété, mais assurément c'était un des
+éléments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au
+_possesseur_. Les conditions des colons étaient d'ailleurs variées, et
+leurs espèces fort diverses.
+
+_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des
+redevances était confiée à une foule d'officiers publics nommés
+_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs),
+_procuratores_ (procureurs), tous ayant en même temps quelque part à
+l'administration générale de la province, et même à celle de la
+justice; ces officiers étaient désignés sous la dénomination générique
+de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait
+_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances
+qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justiciæ_ (justices).
+
+Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte
+au trésor; cependant les obligations des cultivateurs étaient telles
+qu'elles ne pouvaient pas toutes être versées dans une caisse. De ce
+nombre étaient une multitude de services corporels, ou de fournitures
+de travaux, d'entretien, de réparations, de transports et autres de
+cette nature, qui ne devaient être employés que pour le service
+public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait à son usage, et
+dont il n'avait point de compte à rendre.
+
+L'administration des officiers chargés du recouvrement des
+contributions était, en conséquence, une source de déplorables abus;
+les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les
+réprimer, et qui servent aujourd'hui à nous en révéler l'existence.
+Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait été qu'une
+odieuse déprédation. Depuis Cicéron jusqu'aux Pères de l'Église, tous
+les écrivains tiennent à cet égard le même langage. La perception des
+redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une
+occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude
+d'obligations dans leur intérêt privé. C'est dans le tableau de leur
+administration qu'on reconnaît clairement le caractère de la
+domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que
+l'exploitation de la conquête et la spoliation successive des peuples
+vaincus.
+
+Aussi l'histoire de ces temps désastreux, qui pendant tant d'années
+ont pesé sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long récit de
+luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur
+force au service de leur avidité, pour arracher au pouvoir des
+fonctions qui leur permettront le pillage à l'aide des lois et de
+l'autorité. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des
+ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places
+auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impôt se trouve
+attachée.
+
+_Premiers effets de la conquête barbare; continuation des judices
+(justiciers); de la part royale._--Avant l'avénement des rois de race
+germaine, l'administration romaine était depuis longtemps livrée aux
+mains des barbares; l'Italie n'était plus seule à fournir les
+exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux étaient possesseurs
+dans les lieux mêmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action
+fiscale était bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce
+sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforçant d'empêcher
+les _judices_ (justiciers) d'appliquer à la culture de leurs terres, à
+la construction de leurs édifices, au transport et à la vente de leurs
+denrées, les redevances et les obligations établies dans l'intérêt
+public.
+
+Aussi, lorsque le pouvoir suprême tomba aux mains des rois franks, ce
+fut à peine si les populations s'en aperçurent. Les excès des
+gouverneurs étaient portés aux dernières limites de la tyrannie. Les
+supplices les plus atroces étaient devenus les moyens légaux et
+accoutumés de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les
+Barbares étaient les dernières ressources auxquelles les
+_possesseurs_ s'efforçaient d'avoir recours, et les lois non moins que
+les préposés du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre
+obstacle.
+
+Au surplus, rien ne fut changé dans l'administration publique; les
+officiers reçurent les mêmes noms et les mêmes fonctions; les
+_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers)
+continuèrent à se répandre sur le territoire et à poursuivre les
+habitants de leurs exactions.
+
+Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Théodose et ses
+successeurs, la législation qui régit le sol et ses produits en divisa
+les bénéfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du
+peuple romain, perçue depuis par les empereurs, et conservant la
+dénomination de _census_ (cens), _fonctiones publicæ_ (revenus
+publics); l'autre, désignée sous le nom de _reditus_ (rente),
+appartenant à la propriété privée. La première livrée à l'exploitation
+des officiers publics, l'autre souvent violée et anéantie par
+l'avidité fiscale, au profit de ces mêmes officiers.
+
+Dans ce système, il existait deux sortes de biens ou deux éléments de
+richesse. La première[31] se rattachait au droit de conquête, au droit
+du plus fort, c'était le _præmium belli_ (la récompense de la guerre).
+La seconde[32] était le bénéfice de la possession du sol. Ces deux
+espèces de fortune existaient simultanément, bien distinctes,
+profondément séparées par une législation essentiellement
+systématique, et plus encore par une habitude de cinq siècles,
+énergiquement introduite dans les idées du droit et de son exercice.
+
+ [31] Les revenus publics.
+
+ [32] La rente.
+
+Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent
+le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'était
+la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-être aussi la
+plus voisine de leurs idées qui ne comportaient que la propriété
+mobilière. C'était aussi celle dont l'appropriation était la plus
+aisée. Son propriétaire légal, le fisc romain, était détruit; c'était
+le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des
+vainqueurs entraînait naturellement avec lui la disposition de tout ce
+qui lui appartenait.
+
+D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en
+servant dans l'armée romaine, soit par leur contact avec les officiers
+de cette armée, quel devait être l'objet de leur ambition et quels
+bénéfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes,
+d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers).
+
+Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette
+espèce que consista la part de la conquête et les lots de butin que se
+firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attribuèrent à leurs
+principaux inférieurs.
+
+L'attribution des fonctions était une véritable dévolution de produits
+et de bénéfices matériels; outre les abus au moyen desquels les
+fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des
+redevances qu'ils étaient chargés de toucher; cette part s'élevait
+ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres
+tiers au fisc royal; c'est cette dernière portion que les lois de
+l'époque appelaient _pars regia_ (la part royale).
+
+_Disparition de la part royale; immunités; ventes de terres censuelles
+aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent à
+conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers
+temps de la conquête, de nouveaux comtes succèdent à chaque instant
+aux précédents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des
+changements dans la personne des rois et des distributeurs des
+charges.
+
+A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent
+vers l'inamovibilité. La puissance de Charlemagne suspend leur
+progrès, qui reprend bientôt sa marche sous ses successeurs et atteint
+rapidement l'hérédité. En même temps, la part du fisc s'amoindrit et
+finit par disparaître avec le pouvoir royal.
+
+Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui
+appartenaient se rattache à plusieurs causes.
+
+La première consiste dans les _immunités_. Sous la domination romaine,
+les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants
+propriétaires (_potentes_), étaient affranchis de certaines
+obligations publiques, sinon de toutes. Déjà les lois des empereurs
+nous apprennent qu'il était fait de ces exemptions de graves abus au
+préjudice du trésor impérial. D'abord la faveur et l'intrigue en
+multipliaient singulièrement le nombre. Ensuite les petits
+propriétaires parvinrent à profiter de l'immunité en vendant leur
+domaine à l'immuniste, qui le leur restituait immédiatement à titre de
+fermage perpétuel ou d'usufruit héréditaire[33]. Pour prix de sa
+protection, l'acheteur se réservait une redevance moindre que la part
+fiscale. Il gagnait à cette convention, le possesseur aussi; le trésor
+seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catégorie
+des possessions affranchies.
+
+ [33] C'était là le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et
+ 223.
+
+Cet usage se perpétua sous les rois germains. Le nombre des immunistes
+devint de jour en jour plus grand; presque tous les établissements
+ecclésiastiques jouirent d'une immunité plus ou moins étendue, et la
+part fiscale leur fut expressément donnée pour l'entretien des églises
+ou de leurs couvents. La vente des propriétés censuelles aux
+possesseurs d'immunités fut de plus en plus usuelle et prit le nom de
+_recommandation_. Il semble, à voir le nombre immense de conventions
+de cette espèce qui nous ont été conservées, que les terres soumises
+au cens fiscal durent promptement disparaître.
+
+_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en
+biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trésor
+s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines
+fonctions étaient accompagnées ou suivies de l'attribution viagère
+d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localité, ou les
+produits de tel tribut, par exemple, le péage d'un pont ou les
+redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en
+nature, étaient abandonnés à celui qui sortait de charge, ou au
+particulier que l'empereur voulait récompenser. Les personnes pourvues
+de cette délégation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_
+(honorés).
+
+L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois
+germains; il paraît même que de nombreux éléments du fisc reçurent
+cette destination perpétuelle. On les retrouve à chaque instant dans
+les monuments de cette époque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_
+(récompense), _honor_ (honneur).
+
+Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens
+et n'en rendait rien _ad partem regiam_ (à la part royale).
+
+Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut
+tendirent constamment à convertir leur perception émolumentée en une
+perception absolue, c'est-à-dire que les fonctions devinrent entre
+leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'être expliqué.
+Déjà cette révolution était à peu près complète, lorsqu'ils obtinrent
+des derniers rois de la seconde race l'hérédité de ces charges
+devenues des _honneurs_. Alors l'autorité royale dépouillée,
+non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir
+d'en disposer, se trouva réduite aux seuls produits dont elle s'était
+réservé la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de même
+nature que celle des comtes inférieurs, et, pour dominer plus tard sur
+cette dernière, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres
+événements.
+
+_Esprit de la conquête barbare; son accomplissement._--La révolution
+qui remplaça les rois de la première race par ceux de la seconde, et
+celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixième et
+onzième siècles, que l'on est convenu d'appeler institutions féodales,
+ont été diversement expliquées et caractérisées. Il n'entre pas dans
+mon sujet d'essayer la critique des systèmes successivement adoptés;
+je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez
+tenu compte de l'état légal des pays soumis à la domination nouvelle
+des hommes du Nord, et du caractère même de cette domination.
+
+Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de
+César jusqu'à celui de Clovis, n'ont pas cessé d'exister à l'état de
+pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas
+changé; le sol gaulois, tributaire d'une puissance étrangère, a
+continué de l'être; vaincu sous la domination romaine, il a encore été
+vaincu sous la domination des Barbares; pillé sous la première, il a
+été pillé sous la seconde; du premier au dixième siècle, il n'a pas
+cessé d'avoir d'autres maîtres que les propriétaires légitimes, et de
+satisfaire à des exactions spoliatrices, dans un intérêt qui n'était
+pas le sien.
+
+Mais entre la première et la seconde conquête il existe une différence
+essentielle: l'une a été accomplie au nom et au profit d'un maître
+unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a été
+exécutée par des bandes armées, commandées par des chefs divers, sans
+lien commun autre que l'intérêt du moment, ou l'influence toute
+matérielle du plus puissant.
+
+Ainsi, tandis que les résultats de la conquête romaine convergeaient
+vers un même objet et tendaient à se réunir dans une même main, ceux
+de la conquête barbare devaient, par la nature même de leur cause, se
+diviser et s'éparpiller comme les éléments qui les produisaient.
+
+Aussi lorsque les rois de la première race s'attribuaient la puissance
+impériale et s'efforçaient d'en maintenir les institutions
+traditionnelles, ils se plaçaient en dehors des événements auxquels
+ils devaient leur position. C'était une lutte qu'ils élevaient contre
+la réalité et dans laquelle ils devaient succomber.
+
+L'objet de la conquête barbare, comme celui de la conquête romaine,
+était le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare
+agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait
+pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non
+l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, était son but,
+et ce but de toutes les intentions actives devait être atteint.
+
+Lors donc qu'après avoir triomphé des résistances rattachées à
+l'impulsion que la domination romaine avait imprimée aux événements,
+les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs
+vassaux, parvinrent à réaliser l'esprit de l'envahissement et à lui
+rendre son caractère véritable et primitif, le butin se trouva divisé
+comme l'armée victorieuse; il devint patrimoine et propriété privée,
+comme il devait l'être; les cens, les tributs, les obligations
+imposées aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes
+sortes, créées par l'avidité romaine et le génie fiscal de la plus
+rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse
+saisissable, et depuis longtemps dévolue au conquérant étranger, se
+fixa dans les mains de maîtres héréditaires et la conquête fut
+accomplie.
+
+_L'impôt romain, tombé dans le domaine privé des comtes barbares, a
+formé la justice seigneuriale._--Une fois tombée dans le domaine
+privé, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle
+s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dévolue
+fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'être distincte de
+la part du propriétaire; en un mot, l'appropriation particulière du
+census (_cens_), loin d'opérer sa confusion avec le _reditus_
+(revenu), l'en sépara plus profondément.
+
+Ainsi la part de la conquête, de l'envahissement et de la force,
+constituée par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialisée par
+l'invasion barbare, a formé dans la richesse particulière un élément
+propre et permanent; cet élément, maintenu par la puissance et
+l'énergie de l'intérêt privé, a duré jusqu'à la grande révolution de
+1789 qui, après dix-huit siècles d'oppression, a rendu au sol sa
+liberté première.
+
+Le système de droits et de produits dont l'historique vient d'être
+sommairement tracé, constituait ce que sous le régime seigneurial on
+nommait la _justice_, expression dont le sens est bien éloigné de
+celui qu'on lui prête aujourd'hui.
+
+
+_Exposé historique du fief._
+
+_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A côté du
+_census_ (cens) et des _fonctiones publicæ_ (fonctions publiques)
+recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare,
+étaient les _reditus_, les revenus, profits de la propriété du sol et
+attribués au _possessor_ (propriétaire). Ces droits ont aussi leur
+histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont
+formé le _fief_.
+
+Les lois de Théodose et de Justinien distinguent deux espèces de
+_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont
+_exercés_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _præsides_
+(présidents) des provinces, et même en certains cas par l'empereur,
+lorsque leur résistance est à craindre pour le præses ( président)
+lui-même[35].
+
+ [34] C'est-à-dire que: l'impôt est levé sur eux par...., ou bien
+ qu'il est soumis à l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la
+ levée de l'impôt. Aujourd'hui le sens de ce mot a changé et veut
+ dire: abus, violence dans la levée de l'impôt.
+
+ [35] Code Théodosien, liv. 12.
+
+Ces grands propriétaires, dont la puissance peut balancer celle des
+grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale,
+sont désignés sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants).
+
+Leur influence est indiquée, sous un autre rapport, comme également
+redoutable à l'autorité publique.
+
+Les empereurs ont dû, par des édits répétés, défendre que les
+_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou
+plaçassent sous leur nom des propriétés qui ne leur appartenaient
+pas[36]. Ces lois et les monuments de cette époque nous montrent les
+petits propriétaires se réfugiant à l'abri des grands, plaçant leurs
+biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorité; c'est ce
+que nous avons déjà vu à l'égard des _immunités_. Le possesseur d'un
+petit domaine, incapable de résister aux exactions des officiers
+publics, le livrait à l'_immuniste_, pour partager les avantages de
+l'immunité, ou au riche, pour profiter de sa puissance.
+
+ [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.
+
+_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des
+_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare,
+dut s'accroître, car la cause en était dans la faiblesse du pouvoir
+suprême, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans
+celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_
+continuent-ils de figurer dans les actes législatifs, mais encore leur
+puissance paraît légitimée; il semble que c'est un fait auquel le
+pouvoir public se résigne; l'autorité les accepte, et les ordres des
+rois barbares, s'adressant à ceux qui gouvernent, comprennent parmi
+eux les _potentes_, sans autre désignation[37].
+
+ [37] Mais les évêques ou les _potentes_ qui possèdent dans
+ d'autres régions....--Si quelqu'un a spolié un puissant....
+
+Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des
+institutions qu'il établit, l'autorité de ses officiers doit fléchir
+comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_,
+et c'est à lui qu'il doit réserver le jugement des affaires dans
+lesquelles ils sont intéressés: «Que le comte de notre palais sache
+bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des
+_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mêler que des affaires
+judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38].» Il redoute
+leur indépendance à ce point qu'il refuse de leur confier même
+l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des
+intendants de ses domaines, il dit: «Ne faites pas des maires ou
+intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutôt des
+hommes de médiocre importance parce qu'ils seront fidèles[39].»
+
+ [38] Capitulaire de 812.
+
+ [39] Capitulaire _de villis_, 812.
+
+_Du patrociniat et de la recommandation._--C'était à la propriété que
+les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination
+romaine. «Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par
+leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles à attaquer
+en justice.» Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer
+d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une
+autorité devant lesquelles le principe d'égalité devra fléchir,
+quelques attentives que soient les lois, à en préserver
+l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois
+barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale
+qu'elle est naturellement appelée à exercer dans des institutions
+régulières, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre
+cause.
+
+Les historiens nous représentent les nations germaines constituées en
+bandes armées, sous le commandement d'un chef élu; les liens qui
+rattachent les membres de la bande à son chef sont des présents, des
+dons, qui servent de cause à la fidélité et au service du premier
+envers le second.
+
+Le commandant reçoit, dans les écrits romains, le nom de _senior_
+(seigneur); son droit sur ses affidés celui de _senioratus_
+(séniorat); ceux-ci sont nommés _arimanni vassi_ (vassaux arimans).
+
+Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain
+l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de
+moyens et d'objet dut bientôt confondre ces deux modes d'associations.
+
+Les lois des Visigoths, dans la rédaction desquelles la langue latine
+subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques,
+rendit le mot _séniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage,
+patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut à ses yeux le _patronus_
+(patron). «Si quelqu'un a donné des armes à celui qu'il a sous son
+patronage, qu'elles restent entre les mains de celui à qui elles ont
+été données; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la
+liberté de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout
+ce qu'il aura reçu de lui[40].»
+
+ [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.
+
+Le séniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier,
+dérivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le
+puissant (_potens_) de terres dépendantes de son domaine; cette
+donation se fit à titre de _bénéfice_ (_jure beneficio_); moyennant
+cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit à
+la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut à
+celui-ci la fidélité et le service[41].
+
+ [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est-à-dire homme de guerre
+ dans la bande, dans l'arimannie.
+
+Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure
+vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit
+propriétaire, incapable de se défendre contre le double pillage des
+exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux
+et le constitua son _patron_, lui livrant sa _propriété_ pour la
+recevoir immédiatement à titre de _bénéfice_, aux mêmes charges et
+conditions que le _vassus_ (vassal).
+
+ [42] Le patrociniat.
+
+_Du séniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici
+les diverses vicissitudes au travers desquelles le séniorat s'établit
+et comment se constitua le pouvoir féodal; il me suffira de rappeler
+que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux
+éléments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle
+de maintenir et d'accroître; ensuite, et surtout lorsque la puissance
+publique s'évanouit, la force armée. Le seigneur devait donc s'assurer
+du produit et des soldats.
+
+Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bénéficiaires:
+toutes comportent de la part du bénéficier, soit qu'il tienne sa terre
+d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retournée
+par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en
+nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus
+souvent militaire. Les terres de la première condition furent
+qualifiées _in censu_ (à cens), celles de la seconde furent dites _in
+feodo_ (à fief). Plus tard, la charge détermina le nom de la
+concession; les terres données _in censu_ (à cens) furent dites
+_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au
+service militaire furent nommées _feuda_ (fiefs), possessions
+féodales. Le terme de _bénéfice_[43] fut supprimé dans les actes et
+remplacé par celui qui désignait la catégorie particulière de la
+possession.
+
+ [43] L'expression _beneficia militaria_ (bénéfices militaires) a
+ servi d'intermédiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve
+ pour la première fois que dans les actes du neuvième siècle.
+
+ CHAMPIONNÈRE, _De la Propriété des Eaux courantes_..... ouvrage
+ contenant l'exposé complet des institutions seigneuriales, 1 vol.
+ in-8º. Paris, 1846[44].
+
+ [44] Nous ne saurions trop recommander à ceux de nos lecteurs
+ désireux de pénétrer dans la constitution du moyen âge, curieux
+ de se rendre compte de l'état de la France avant la révolution,
+ et des causes de cette révolution, nous ne saurions trop leur
+ recommander la lecture et l'étude du livre de Championnière, qui
+ le premier a compris les origines de la féodalité, son
+ organisation, la lutte des rois du moyen âge contre les
+ _Justiciers_, enfin qui a vraiment éclairé de la plus vive
+ lumière toutes ces parties si obscures de notre histoire.
+
+
+
+
+LE PLAID[45] DE KIERZY.
+
+877.
+
+
+Décidé à sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer
+en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses États,
+que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'année 877 ce fameux
+plaid de Kierzy, où l'on croit généralement que fut décidée et admise
+comme loi l'hérédité des dignités, des offices publics, ou de ce qui
+fut depuis nommé les fiefs...
+
+ [45] Plaid, _placitum_; assemblée.
+
+L'objet du plaid était d'arrêter toutes les mesures que l'absence de
+l'empereur allait rendre nécessaires pour le bon ordre de ses États.
+Il s'agissait:
+
+1º De désigner ceux de ses leudes, comtes, évêques ou abbés, qui
+assisteraient son fils dans le gouvernement du pays;
+
+2º D'exécuter certaines mesures déjà convenues pour l'expulsion des
+Normands et pour empêcher leur retour;
+
+3º De prévenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait à éclater
+dans quelque partie du royaume;
+
+4º De régler divers cas généraux d'administration et de police;
+
+5º D'établir le mode d'après lequel il serait pourvu aux offices qui
+viendraient à vaquer durant l'expédition;
+
+6º De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais
+au fait toujours en vain, c'est-à-dire le maintien des honneurs et des
+priviléges des églises.
+
+Les articles relatifs à ces divers objets sont au nombre de 33 en
+tout, et susceptibles d'être divises en deux séries.
+
+La première série comprend les neuf premiers articles, rédigés tous
+sous forme de propositions faites par le roi à ses leudes
+ecclésiastiques et laïques. Ils sont tous accompagnés d'une réponse
+des leudes énonçant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur
+la chose proposée.
+
+La deuxième série est composée des vingt-quatre articles subséquents,
+lesquels n'étant point formellement soumis à l'acceptation des leudes,
+ne sont accompagnés d'aucune réponse, d'aucune observation de ceux-ci,
+et sont censés avoir force de loi par le seul fait de la volonté
+royale dont ils sont l'expression.
+
+Parmi les articles de cette dernière série, quelques-uns portent des
+traces si vives encore des mœurs et des passions primitives des
+Franks ou des Germains, qu'ils ont plutôt l'air d'avoir été écrits le
+lendemain de la conquête franque que la veille d'une expédition
+religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le
+trente-deuxième et le trente-troisième; ils sont tous les deux
+relatifs à la chasse. Le premier détermine avec précision quelles sont
+celles des forêts royales où le fils et le successeur désigné de
+Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manière; celles où il ne
+pourra chasser qu'en passant et où il lui est interdit de chasser des
+sangliers; celles, au contraire, où il ne chassera que des sangliers;
+celles enfin où il pourra tout chasser, bêtes fauves et sangliers. Le
+deuxième est peut-être plus curieux encore: il prescrit au garde ou
+chef des forêts royales de tenir un compte exact de toutes les bêtes
+fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tués à la
+chasse.
+
+Après ces observations générales préliminaires, il me sera plus facile
+de donner une idée de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant
+le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque à cette
+époque, peuvent aider le plus à s'en faire une idée.
+
+ART. 3. Le roi, qui a déjà désigné et choisi ceux de ses leudes qu'il
+désire avoir pour conseillers dans son expédition, propose aux leudes
+présents au plaid de vouloir bien, à ces conseillers choisis par lui,
+en adjoindre quelques autres de leur propre choix.
+
+A cette proposition, les leudes, déclinant toute responsabilité sur le
+fait de l'expédition, répondent qu'ils n'ont rien à ajouter ni à
+changer à ce que le roi a fait de son chef à cet égard.
+
+ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points
+délicats relatifs (dans la pensée du roi) aux troubles et aux
+défections du passé, et sur lesquels le roi réclame des garanties pour
+le temps de son absence. Voici ces questions en résumé:
+
+Comment, durant notre absence, pouvons-nous être sûr que notre royaume
+ne sera troublé par personne?
+
+Comment être sûr de notre fils et de vous?
+
+Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de
+lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres?
+
+A ces questions les leudes font de longues réponses, toutes plus ou
+moins évasives, dont je ne puis donner que la substance.
+
+Et d'abord, pour les garanties que le roi paraît désirer sur le compte
+de son fils: «C'est vous, disent-ils au roi, qui avez élevé votre fils
+et devez savoir jusqu'à quel point vous pouvez compter sur lui: nous
+n'y pouvons rien et n'avons rien à y voir.»
+
+Quant aux garanties exigées des leudes, ceux-ci répondent qu'il existe
+entre eux et le roi, sur tous les faits passés, des arrangements, des
+conventions, des promesses auxquelles ils sont résolus à s'en tenir,
+et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultérieure.
+
+Enfin, ils promettent d'être fidèles à son fils, pourvu que celui-ci
+maintienne les engagements de son père envers eux.
+
+ART. 7. Dans le cas, dit le roi, où nos neveux, imitant les exemples
+de leur père[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou
+notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre
+royaume ou contre nous, comment sera-t-il levé des troupes pour leur
+résister?
+
+ [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.
+
+_Réponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en
+chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dépend de vous
+d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce
+royaume, ou qui aillent, après votre départ, à votre aide[47].
+
+ [47] Les réponses des leudes sont en général empreintes d'un
+ caractère de mécontentement. Dès l'époque du plaid de Kierzy, ou
+ bien peu de temps après, les leudes qui y avaient assisté
+ entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles
+ le Chauve.
+
+Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulièrement en vue,
+ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-là je dois
+m'étendre davantage et tout regarder de plus près. Voici d'abord
+l'article 8 fidèlement traduit:
+
+«Si avant notre retour quelques honneurs viennent à vaquer, comment en
+sera-t-il disposé?»
+
+Avant de rapporter la réponse des leudes sur cette question, il y a
+quelques observations à faire.
+
+Cette question est simple, précise et générale; elle s'applique
+indistinctement à toutes les espèces d'honneurs ou d'offices, à ceux
+de l'ordre civil comme à ceux de l'ordre ecclésiastique. C'est dans
+ces termes généraux que la question est soumise aux leudes.
+Maintenant, il est peut-être assez étrange que la réponse de ceux-ci
+soit une réponse particulière, restreinte aux cas de vacance des
+archevêchés, évêchés et abbayes; réponse prescrivant le mode de
+pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire décédé jusqu'au
+retour du roi, auquel est réservé le pourvoi définitif.
+
+Ne pourrait-on pas soupçonner qu'à une question générale les leudes
+avaient fait une réponse générale aussi, mais qu'ils avaient proposé,
+sur la manière de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et
+politique, quelque mesure qui n'était point dans les vues de Charles,
+et qu'elle avait été rejetée. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans
+l'article 9 de la première série du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit
+de la manière de pourvoir aux comtés qui viendraient à vaquer durant
+l'absence du roi.
+
+Je crois devoir donner de cet article, non un simple résumé, mais une
+traduction exacte; on en sentira facilement la raison.
+
+«Si (durant notre absence) il vient à mourir un comte dont le fils
+soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils, conjointement
+avec nos autres fidèles, choisisse parmi les amis et les proches (du
+décédé) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comté et
+l'évêque, administre le comté jusqu'à ce que le fait nous soit
+annoncé.--Si ce comte décédé a un fils encore petit, que ce fils,
+conjointement avec les officiers du comté et l'évêque dans le diocèse
+duquel il demeure, gouverne le comté (vacant) jusqu'à ce que nous
+soyons informés.--Si le comte décédé n'a point de fils, que notre fils
+à nous, avec nos leudes, désigne quelqu'un qui, conjointement avec les
+officiers du comté, gouverne ce comté jusqu'à ce que nous en
+ordonnions.--Et que personne ne se fâche s'il nous plaît de donner ce
+même comté à quelque autre que celui qui l'aura jusque-là
+administré.--Il sera fait de même pour nos vassaux.»
+
+Cet article est le dernier de la première série, c'est-à-dire de ceux
+qui ayant été rédigés sous forme de propositions présentées aux
+leudes, sont suivis de la réponse et des observations de ceux-ci. Or,
+voici l'apostille qui vient à la suite de ce neuvième article: «Les
+autres articles (subséquents) n'ont pas besoin de réponse, parce
+qu'ils ont été réglés et décidés par votre sagesse.» Cette apostille
+semble impliquer qu'il fut fait par les leudes à ce neuvième article,
+tout comme aux précédents, une réponse qui aurait été supprimée,
+probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.
+
+Voici encore l'article 10 littéralement traduit:
+
+«Si, après notre décès, quelqu'un de nos fidèles voulant, pour l'amour
+de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de
+ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui
+transmettre ses honneurs de la manière qui lui conviendra le mieux.»
+
+Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions citées ou indiquées du
+capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse être pris pour une
+concession de l'hérédité des offices, des dignités politiques? Il n'y
+a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement
+énoncé: dans tous les cas prévus comme exigeant ou comportant le
+remplacement provisoire d'un comte décédé, le roi se réserve
+expressément la nomination définitive; et pour prévenir toute
+surprise, toute incertitude à cet égard, il déclare et justifie
+d'avance la liberté qu'il se réserve de nommer définitivement aux
+comtés vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient été nommés
+provisoirement.
+
+La question n'est pourtant pas tout à fait décidée par là. Dans tout
+ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte
+généralement accrédité de ces capitulaires[48], surtout quant à ce qui
+concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il
+s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui,
+rapproché de celui que j'ai suivi, présente des variantes remarquables
+et se prêtant mieux à l'opinion accréditée qui prétend voir dans le
+capitulaire de Kierzy le principe de l'hérédité des grands offices.
+Voici de quoi il s'agit.
+
+ [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259.
+
+Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du
+plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait
+sommaire, un abrégé en quatre articles seulement. Ce fut (d'après les
+renseignements des anciens éditeurs des capitulaires) Charles le
+Chauve lui-même qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois
+autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus
+importants de tous, voulut qu'il en fût donné au plaid une seconde
+lecture et comme une notification à part. Or, l'article 9 de l'acte
+entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) répétés dans
+l'appendice dont il s'agit; et il y est répété avec des variantes que
+je ne puis me dispenser de faire connaître. Voici donc ce second texte
+de ce même article 9, traduit en entier aussi fidèlement que possible:
+
+«S'il vient à mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume,
+dont le fils soit avec nous (dans notre expédition), que notre fils,
+conjointement avec nos fidèles, choisisse parmi les plus amis ou les
+plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les
+officiers du comté et avec l'évêque dans le diocèse duquel se trouvera
+le comté vacant, administrent ce comté jusqu'à ce que nous soyons
+informés du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte
+décédé, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son père.»
+
+«Si le comte défunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement
+avec les officiers du comté et l'évêque du diocèse dans lequel est
+situé le comté, administre le comté jusqu'à ce que la nouvelle de la
+mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son
+fils soit honoré de ses honneurs.»
+
+Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes,
+et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gré mal
+gré, revenir un instant à la question qui semblait tout à l'heure
+décidée à l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou paraît
+devoir l'être en sens inverse d'après le nouveau texte. Il faut
+d'abord reconnaître que ce second texte, formant un sens plus complet
+et plus logique que le premier, semble devoir lui être préféré. Or
+cela reconnu, il est certain que dans l'article cité, Charles le
+Chauve semble manifester l'intention d'élire aux comtés vacants les
+fils à la place des pères. Mais il n'y a, dans cette intention, dans
+cette disposition, rien qui puisse être pris pour une loi nouvelle,
+absolue, générale; rien qui puisse être considéré comme un principe
+nouveau d'action politique. La prétendue loi de Charles le Chauve
+n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et
+simple d'un fait dès lors très-commun et qui tendait à devenir
+général. Partout où les comtes avaient été favorisés par les localités
+ou s'étaient trouvés être des hommes de capacité et d'énergie,
+partout, dis-je, ces comtes s'étaient approprié leurs comtés. Il est
+vrai que ceux de leurs fils qui leur succédaient leur succédaient
+parfois en vertu d'une élection, d'une confirmation, d'une concession
+royale; mais il est vrai aussi qu'en général cette concession, cette
+confirmation était de pure forme, d'autant plus aisément accordée par
+les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient réellement
+moins besoin. L'article cité du plaid de Kierzy, de quelque manière
+qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que
+reconnaître ce qui existait à cet égard, sans rien changer dans le
+présent, sans rien empêcher dans l'avenir. Ce n'était certes pas une
+disposition si vague, jetée comme par incident entre une multitude de
+dispositions accidentelles relatives à une expédition imprudente, qui
+pouvait régir la dislocation des conquêtes carlovingiennes. Cette
+dislocation commencée d'une manière violente, devait continuer et
+s'achever de même, à mesure que la force politique née de ces
+conquêtes achèverait de se perdre.
+
+ FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. IV, p. 374.
+
+
+
+
+LES SARRASINS EN PROVENCE.
+
+889-975.
+
+
+Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant
+sur les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe
+de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au
+fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait
+au loin une forêt qui subsiste en partie, et qui était tellement
+épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y
+pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les unes
+au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques
+lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les
+Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de
+la côte, et, massacrant les habitants, se répandirent dans les
+environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le
+golfe du côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté
+vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite
+la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement
+fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont
+ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées
+qui n'avaient pas encore été pillées et où il n'avait été pris aucune
+mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le
+golfe leur assurait une retraite au besoin.
+
+Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient
+les parages voisins; ils envoyèrent demander du secours en Espagne et
+en Afrique; en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu
+d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses.
+Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du temps
+_Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient les
+environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la
+Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du
+côté des Alpes..... Quand les travaux furent terminés, les Sarrasins
+commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde
+d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les
+seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils
+aidèrent à abattre les hommes puissants; ensuite, se débarrassant de
+ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays;
+en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva exposée à
+leurs ravages. La terreur devint bientôt générale; le plat pays étant
+dévasté, les Sarrasins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes[49].....
+
+ [49] Nous ne pouvons reproduire la totalité de ce savant et
+ curieux mémoire: nous dirons donc en résumé que les Sarrasins
+ occupèrent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les
+ maîtres de tous les passages des Alpes, et de là pillèrent le
+ Dauphiné, le Piémont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les
+ Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et
+ saccagèrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gênes,
+ Fréjus, Toulon, Grenoble, etc., égorgeant, écorchant vifs les
+ habitants, et dévastant tellement le pays, que les loups en
+ devinrent à peu près les maîtres.
+
+Hugues, devenu comte de Provence, s'était rendu en Italie pour y
+disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
+l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de
+chasser entièrement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
+du château Fraxinet, à l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en
+relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient leurs
+expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce
+château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une
+flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait
+aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre
+les flottes sarrasines.
+
+En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez;
+en même temps Hugues accourut avec une armée. Les Sarrasins furent
+attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
+ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,
+Hugues força l'entrée du château et obligea les barbares à se retirer
+sur les hauteurs voisines. C'en était fait de la puissance des
+Sarrasins en France; mais tout à coup Hugues apprit que Béranger, son
+rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se
+disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux
+maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
+grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils
+occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand
+Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
+le passage de l'Italie à son rival..... Dès ce moment les Sarrasins
+montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire
+qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l'Europe.
+Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent
+à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se
+contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils les recherchaient
+même quelquefois. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils
+donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient
+des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu'ils tuèrent
+fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une
+idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie.».....
+
+Vers l'an 960, les Sarrasins furent chassés du mont Saint-Bernard.
+L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement.......
+En 965, ils furent chassés du diocèse de Grenoble. Les évêques de
+cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette
+année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un
+appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et,
+comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les
+plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des
+terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services.
+Après l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée du
+Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné,
+telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de
+leur fortune à cette espèce de croisade...... Tous ces succès
+annonçaient que les affaires des Sarrasins allaient en déclinant, et
+ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous
+les côtés d'en être tout à fait délivré. En 968, l'empereur Othon
+annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique;
+mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les
+Sarrasins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se
+décidassent à en faire eux-mêmes justice.
+
+Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération
+universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
+nations et des rois. C'est saint Mayeul, abbé de Cluny, en Bourgogne.
+Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on
+songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour
+satisfaire sa dévotion aux églises des saints et pour visiter
+quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le
+Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre
+et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrasins étaient
+établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du
+Drac, en face du pont d'Orcières. A l'arrivée du saint au pied de la
+chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui
+depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le
+passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse.
+La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du
+Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les
+barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent
+une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts,
+essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint;
+celui-ci est même blessé à la main en voulant garantir la personne
+d'un de ses compagnons.
+
+Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant
+de pauvres pèlerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au
+personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses
+moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de
+parents fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait
+abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
+mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance des
+terres et des biens considérables. Là-dessus, les Sarrasins, qui
+voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du
+reste des prisonniers à 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ
+80,000 francs de notre monnaie actuelle. En même temps, le saint fut
+invité à envoyer le moine qui l'accompagnait à Cluny, pour apporter
+la somme convenue. Ils fixèrent un terme passé lequel tous les
+prisonniers seraient mis à mort.
+
+Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces
+mots: «Aux Seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux captif
+et chargé de chaînes; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les
+lacets de la mort m'ont saisi[50].» A la lecture de cette lettre,
+toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui
+se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses
+ornements; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes
+pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut
+remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les
+prisonniers furent mis en liberté...... La prise de saint Mayeul eut
+lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de
+toutes parts les chrétiens, grands et petits, se levèrent pour
+demander vengeance d'un pareil attentat.
+
+ [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5.
+
+Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
+un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait
+signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
+l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,
+en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
+voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire
+non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse
+occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous
+leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les
+exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à
+Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le
+reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les
+Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs
+tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé
+par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans
+le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps après, le chef des
+Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à
+la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui
+en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers
+et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister,
+furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef,
+demandèrent le baptême.......
+
+Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi.
+Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
+transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la
+tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume
+se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la
+religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du
+Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les
+Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se
+voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent
+toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons
+serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de
+Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une
+tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les
+Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les
+chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent
+la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les
+obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts,
+sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans
+la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou
+faits prisonniers, le reste mit bas les armes.
+
+ REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158.
+
+
+
+
+ROLLON.
+
+912-931.
+
+L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix
+du roi Charles le Simple.
+
+
+Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En
+peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes
+d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en
+servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé
+châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus
+qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux
+peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre
+longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un
+autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au
+roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis
+pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie,
+qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras
+pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu
+vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort
+et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51].
+Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras
+plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages
+pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi?
+
+ [51] Postérité.
+
+ * * * * *
+
+Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le
+conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le
+traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde
+et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de
+l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la
+paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint
+l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser
+le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva
+le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent
+assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
+devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais
+Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura
+abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna
+à Bérenger et à Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
+lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc
+Robert avec lui, qui conduisit la dame.
+
+ [52] Comtes de Bretagne.
+
+ * * * * *
+
+Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son
+parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa
+femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut
+la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient
+accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem,
+quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le
+roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils
+furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui
+voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous
+ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à
+plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna
+rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands
+héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur
+noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de
+fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a
+élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs
+désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit
+servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre
+grandement.
+
+ * * * * *
+
+Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie
+il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en
+attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni
+blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper
+quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou
+guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le
+complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre
+le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y
+aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par
+le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler
+beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les
+yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il
+faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et
+dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
+terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin
+d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de
+l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être
+volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses
+harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les
+lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers,
+lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et
+coutre.
+
+A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant
+de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais
+la femme avait les mains crochues[53]; elle eût pris un chaperon
+rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle
+faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva.
+Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à
+la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne
+veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les
+perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à
+la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ
+et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa
+femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui
+les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à
+Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq
+sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit,
+dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq
+sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra
+sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité,
+et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne
+soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque
+bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie.
+Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés
+les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de
+l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps
+cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout,
+et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan.
+Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne
+vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière
+d'être de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
+mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même
+tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit
+pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal
+mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme
+fut pendue et son mari pareillement.
+
+ [53] Elle vous aurait volé votre chapeau sur la tête.
+
+Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et
+à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle,
+qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
+épousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était
+de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il
+pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son
+héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend
+la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il
+donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans
+difficulté les hommes[55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage
+et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et
+depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon
+gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché
+qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu.
+Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de
+peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne
+lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En
+bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses
+péchés. Dans l'église Notre-Dame[56], du côté du midi, les clercs et
+les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe
+aussi qui raconte ses faits et comment il vécut.
+
+ [54] Fille de Bérenger, comte de Bessin.
+
+ [55] Vassaux.
+
+ [56] La cathédrale de Rouen.
+
+ ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de
+ Normandie_. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux.
+
+ Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du
+ douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en
+ 1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit
+ les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de
+ Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce
+ poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui
+ nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la
+ domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr.
+ Pluquet, 2 vol. in-8º, Rouen, 1827.
+
+
+
+
+ÉLECTION DE HUGUES CAPET.
+
+987.
+
+
+Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle
+paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla
+ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père,
+que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon
+neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant
+la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né
+avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une
+dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
+d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le
+courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus,
+puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance,
+pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir
+été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre
+père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de
+mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les
+autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut.
+Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser
+qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui
+aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à
+vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs
+paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière
+convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être
+autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
+toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme
+éprouvé par tant de revers.»
+
+Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans
+sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé
+à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et
+maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec
+de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain
+pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner
+ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en
+lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié
+avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la
+société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au
+trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le
+consentement des princes, et il le quitta.
+
+Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en
+proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui
+s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se
+furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc,
+leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde
+sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher
+qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne
+restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi
+dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que
+chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu
+lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût
+induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons
+éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe
+la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas
+que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver
+au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette
+question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on
+ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue
+non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités
+de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité.
+Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre
+que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt
+semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous
+conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
+énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et
+de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
+puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses
+vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après
+celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui
+et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et
+considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des
+autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la
+république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si
+vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que
+l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc
+ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes
+pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant,
+comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la
+Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le
+mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière
+le nom de ténèbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable
+par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
+trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos
+intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père.
+Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection?
+Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?»
+
+Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement
+unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le
+métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les
+Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
+Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des
+décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès
+et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité
+par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété.
+Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il
+voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
+avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims,
+alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire
+associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne
+pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra
+aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure,
+prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il
+assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi,
+et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la
+Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares.
+Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux
+périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il
+disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division
+pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons,
+et par suite la nation entière tomber en captivité.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la
+ collection des documents publiés par la Société de l'histoire de
+ France.)
+
+ Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle
+ comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer
+ avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la
+ France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un
+ homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus
+ remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit
+ autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la
+ bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une
+ très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il
+ a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France;
+ mais il y a ajouté une excellente traduction et de
+ très-précieuses notes et dissertations.
+
+
+
+
+ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON.
+
+991.
+
+
+Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des
+siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina
+diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour
+livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec
+celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même
+de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant
+d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation,
+au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai,
+Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du
+vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien
+réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous
+avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez
+consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez
+offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de
+Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre,
+méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce
+vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux.
+Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il
+n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de
+crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron
+répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle
+contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez
+ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai
+fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore
+devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit
+approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à
+aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui
+nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul,
+pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha
+dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son
+stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des
+siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque
+l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la
+porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens,
+complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et
+Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se
+réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux,
+ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne
+trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal.
+Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et
+m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre
+tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais
+vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque,
+je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier!
+Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc
+rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du
+souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les
+soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y
+retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux
+prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des
+serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris
+des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent
+le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville.
+Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine
+même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis,
+lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville,
+afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On
+les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en
+faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son
+père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement
+des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville
+naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme
+et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis;
+il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir;
+qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des
+députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin
+qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de
+monde.
+
+ RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)
+
+
+
+
+RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.
+
+997.
+
+
+Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans
+le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les
+paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés
+par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par
+cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et
+plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils
+n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils
+ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque
+jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an
+dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours
+leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de
+plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens,
+qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils
+sont cités en justice; il y a tant de prévôts[57] et de bedeaux[58],
+et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix
+une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se
+défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force
+on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils
+ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils
+ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs
+sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore
+on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du
+mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes
+comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le
+corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut
+que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos
+biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils
+nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou
+quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles,
+si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se
+défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et
+grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et
+hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec
+le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous
+défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et
+prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans
+les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les
+bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et
+par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et
+ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se
+défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et
+des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
+recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée,
+soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par
+ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les
+vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[60], à
+lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de
+Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le
+comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses.
+Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
+jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos
+chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en
+plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien
+épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les
+vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62].
+Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il
+les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les
+dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings
+couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils
+s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres
+furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient
+hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne
+fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne
+firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient
+organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et
+maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur
+bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on
+put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès
+qu'ils purent.
+
+ [57] Chargés par le seigneur de recouvrer les droits.
+
+ [58] Agents inférieurs chargés de la police.
+
+ [59] Valets, serviteurs.
+
+ [60] Droits et abus seigneuriaux.
+
+ [61] Raoul comte d'Evreux.
+
+ [62] «Les paysans des divers comtés de la Normandie s'entendirent
+ pour former des conventicules, dans lesquels ils décidèrent
+ qu'ils vivraient à leur guise et qu'ils se gouverneraient selon
+ leurs propres lois, soit dans les forêts, soit auprès des eaux,
+ et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces
+ décisions, chacune des assemblées de ce peuple en fureur nomma
+ deux députés chargés de se rendre à une assemblée générale tenue
+ au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Dès que le duc
+ fut informé de ces événements, il envoya aussi le comte Raoul et
+ un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la férocité des
+ paysans et de dissoudre leur assemblée. Raoul accomplit sa
+ mission, s'empara de tous les députés et de quelques autres
+ hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya
+ ainsi mutilés chez eux, afin que la vue de ce qui leur était
+ arrivé détournât les autres de pareilles entreprises. Ayant vu
+ cela, les paysans renoncèrent à leurs assemblées et retournèrent
+ à leurs charrues.» (_Guillaume de Jumiéges._)
+
+ ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+
+
+GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.
+
+1027-1029.
+
+
+La famine commença à désoler la terre, et le genre humain fut menacé
+d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on
+ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la
+moisson, surtout à cause des eaux qui inondaient les champs. Il
+semblait que les éléments bouleversés se faisaient la guerre, et
+cependant ils ne faisaient qu'obéir à la vengeance de Dieu, qui
+punissait la méchanceté des hommes. Toute la terre fut inondée par
+des pluies continuelles, à ce point que pendant trois ans on ne
+trouva pas un sillon bon à ensemencer. Au moment de la moisson, les
+mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de
+grains, dans les terres où il avait le mieux réussi, ne produisait que
+le sixième de cette mesure. Ce fléau vengeur commença d'abord en
+Orient, ravagea la Grèce, puis l'Italie, se répandit dans les Gaules,
+puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent également les
+atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres,
+tous avaient la bouche affamée et la pâleur sur le front. Car la
+violence des grands avait enfin cédé à la disette générale. Quiconque
+avait à vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix
+le plus excessif et était toujours sûr de le recevoir sans difficulté.
+Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or;
+quelquefois le sixième de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on
+eut mangé les bêtes et les oiseaux et que cette ressource fut épuisée,
+la faim continua à se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut
+dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien
+encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les
+bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car
+Dieu seul est le refuge contre la colère de Dieu. Hélas, le
+croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparaître ces exemples de
+férocité, si rares dans l'histoire, et les hommes mangèrent la chair
+des hommes. Le voyageur, attaqué sur la route, tombait sous les coups
+des assaillants qui déchiraient ses membres, les rôtissaient et les
+dévoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine,
+recevaient l'hospitalité, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour
+les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit,
+et les attiraient à l'écart pour les dévorer. En beaucoup d'endroits
+on déterra les cadavres pour servir à ces tristes repas. Enfin ce
+délire, cette rage, alla au point que la bête était plus en sûreté que
+l'homme, car il semblait que ce fût une coutume désormais établie de
+manger de la chair humaine. Un scélérat osa même en étaler au marché
+de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut
+arrêté et ne nia point; on le garrotta et on le brûla. Un autre alla
+pendant la nuit voler cette même chair qu'on avait enterrée; il la
+mangea et fut brûlé de même.
+
+ [63] De 987 à 1066, il y eut quarante et un ans de famine et
+ d'épidémies.
+
+ [64] Sur la Saône, près de Mâcon.
+
+Il y a, près de Mâcon dans la forêt de Châtenay, une église isolée,
+consacrée à saint Jean. Un misérable avait bâti près de là une
+chaumière où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient
+l'hospitalité. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa;
+mais en regardant dans les coins de la chaumière il vit des têtes
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Troublé et pâle, il veut sortir,
+quoique son hôte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la
+crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient à se
+sauver avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Il fait
+connaître au comte Othon et à tous les autres habitants cette horrible
+découverte. Aussitôt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer
+du fait; ils s'y rendent en toute hâte et trouvent cette bête féroce
+dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés
+et dévorés. Conduit à la ville, il fut jeté au feu. Nous avons assisté
+nous-même à son supplice.
+
+On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas
+qu'on ait jamais pensé ailleurs. Bien des gens mélangeaient avec ce
+qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable à
+l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle.
+C'était le seul espoir qu'ils eussent d'échapper à la mort, et le
+succès ne répondait pas à leurs vœux. Les visages étaient pâles et
+décharnés, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et
+imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de
+morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, alléchés
+depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencèrent à s'attaquer
+aux hommes. Comme on ne pouvait donner à chaque mort une fosse
+particulière, à cause de leur grand nombre, alors les gens craignant
+Dieu se mirent à ouvrir des fosses, appelées communément charniers, où
+l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse
+était assez grande. Ils gisaient là, confondus et mêlés, demi-nus,
+souvent même sans aucun linceul. Les carrefours, les fossés dans les
+champs, servaient aussi de cimetières.
+
+D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines
+provinces étaient moins rigoureusement traitées, quittaient leur pays,
+mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine sévit pendant
+trois ans, en punition des péchés des hommes. On sacrifia aux besoins
+des pauvres les ornements des églises et les trésors qui étaient
+destinés à cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'était pas
+encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trésors des églises
+furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand
+ces malheureux, épuisés par la faim, trouvaient de quoi manger, ils
+enflaient aussitôt et mouraient.
+
+ RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+ Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises,
+ mourut probablement dans le monastère de Cluny; il dédia au
+ célèbre abbé de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il paraît avoir
+ composée en 1047.
+
+
+
+
+CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.
+
+1066.
+
+
+I. _Édouard roi d'Angleterre désire léguer son royaume à son parent
+Guillaume duc de Normandie._
+
+Le roi Édouard avait bien vécu, et son règne fut long; mais, et cela
+l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui après
+lui pût avoir son royaume et le conserver. Il pensa à part lui, quand
+il mourrait qui de son royaume hériterait. Il pensa et dit souvent
+qu'au duc Guillaume, son parent, qui était le meilleur de sa famille,
+il voudrait donner son héritage. Robert son père l'avait nourri[65] et
+Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reçu, il le doit à
+cette famille. Quelque beau semblant qu'il fît aux autres, il n'aime
+nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parenté, avec laquelle il
+a été élevé, et à cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire
+héritier de son royaume. Il y avait en sa terre un sénéchal qui
+s'appelait Harold; c'était un noble vassal; pour sa valeur et sa
+bonté, il avait dans le royaume grande puissance; c'était l'homme le
+plus fort du pays. Il était puissant par ses vassaux et par ses amis;
+il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un sénéchal. Par
+son père il était Anglais, et par sa mère, Danois. Githa, sa mère
+était Danoise; elle était très-noble dame; sa sœur fut la mère du roi
+Kanut; la mère de Harold était la femme de Godwin, et sa fille Édith
+fut reine. Harold était le favori de son roi qui avait sa sœur pour
+femme.
+
+ [65] Édouard le Confesseur était fils du roi Ethelred, pendant le
+ règne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013.
+ Chassé d'Angleterre, Édouard s'était réfugié en Normandie et y
+ avait vécu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut détruite.
+
+
+II. _Harold va en Normandie._
+
+Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer
+les otages[66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi
+Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le
+conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc
+Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car
+Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y
+envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre
+livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume,
+son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après
+sa mort.
+
+ [66] Godwin, puissant seigneur et redouté du roi Edouard, avait
+ été obligé, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en
+ otages à Edouard, et celui-ci les avait confiés à Guillaume.
+
+Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre
+écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût
+faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après.
+Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose
+qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit
+préparer deux nefs, et à Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous
+dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent
+tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
+lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se
+cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait
+souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au
+comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera
+beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres
+seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui
+livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a
+assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui
+montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda
+au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait
+d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait
+venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin.
+Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il
+le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire
+tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à
+Beaurain[68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume.
+
+ [67] Bosham, village près de Chichester; c'était alors un port
+ très-fréquenté.
+
+ [68] Ville sur la Canche.
+
+Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il
+promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta,
+que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le
+duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir.
+Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand
+honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux
+et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les
+Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui
+a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et,
+s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y
+engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour
+recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on
+a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit
+demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en
+remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin
+que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on
+ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il
+put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu
+nommer œil de bœuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main
+trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui
+affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera
+l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force
+et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment
+Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu
+lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le
+reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le
+mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait
+tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré.
+Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.
+
+ [69] Petite boîte en forme d'œil de bœuf.
+
+Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume;
+et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il
+l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa
+la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.
+
+
+III. _Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur._
+
+Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le
+roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son
+royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et
+Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont
+il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli.
+Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la
+chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un
+Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire,
+dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre;
+de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous.
+Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une
+autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un
+autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper
+à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste
+après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme
+êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[71], et vous n'avez pas
+eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous
+remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par
+descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si
+vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
+jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi
+nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez
+votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous.
+Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
+roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut
+peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les
+meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous
+sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous
+vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder
+Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi
+de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez
+mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais
+crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire.
+«Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la
+paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les
+Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné
+mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai
+donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout,
+quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que
+votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais
+bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons
+qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever,
+rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en
+dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
+autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon
+cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre,
+je l'octroie.»
+
+ [70] Douleur.
+
+ [71] Longtemps.
+
+ [72] Il montre les assistants.
+
+ ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)
+
+
+IV. _Expédition de Guillaume en Angleterre._
+
+Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que
+l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris
+sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le
+jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
+était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du
+trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], privé du
+saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre
+illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger
+son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui
+objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des
+forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont
+on le dépouillait.
+
+ [73] L'archevêque de Cantorbéry.
+
+Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour
+construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de
+tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands
+déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous
+ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie
+pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent
+grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et
+par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit
+à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut
+retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes
+les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus
+petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les
+champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés;
+les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par
+l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme
+faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et
+voyait sans peur toutes ces bandes armées.
+
+Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape
+Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église
+catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc
+demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition
+qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de
+Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance....
+
+Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée
+par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle
+avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de
+Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages,
+ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré
+fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès,
+il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses
+prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la
+prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient
+péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au
+secours de la misère des autres en augmentant les distributions de
+vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui
+avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le
+ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de
+l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son
+armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps
+attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le
+ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre
+avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage
+dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un
+soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux,
+compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à
+partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
+empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le
+moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un
+port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que
+quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la
+nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de
+son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ...
+Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le
+navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire,
+eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant
+par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du
+soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait
+venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre
+chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour
+empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la
+tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son
+palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura
+que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de
+Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant
+regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et
+la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que
+les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres,
+semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se
+changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la
+bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans
+rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.
+
+ GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conquérant_. (Traduit
+ par L. Dussieux.)
+
+ Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et
+ l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un
+ des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie
+ de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la
+ collection Guizot.
+
+
+V. _Bataille d'Hastings._
+
+Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé
+toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils
+marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de
+leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers,
+serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable.
+Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les
+Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint
+ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses
+frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal
+pour tous, personne ne pût penser à fuir.
+
+Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se
+confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en
+recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme
+le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le
+premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers
+venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage
+serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme
+la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur
+empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en
+riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.»
+Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des
+guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se
+battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée
+s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher
+pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les
+Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient
+aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font
+volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour.
+Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les
+Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline,
+ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
+fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un
+grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité,
+est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le
+fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La
+victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que
+l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non
+content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;
+il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait
+impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
+à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au
+premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans
+cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents
+serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui
+veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se
+ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold,
+percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa
+mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un
+Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour
+lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de
+chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue,
+les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement
+vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea
+le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas
+une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de
+faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
+rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère
+d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans
+rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre
+fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
+ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des
+chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de
+l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une
+grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au
+commencement de cette année-là.
+
+ [74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide!
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
+
+ La célèbre chronique appelée _Historia Major Anglorum_, est
+ l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre.
+ Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en
+ 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit
+ et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de
+ 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres
+ ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente
+ traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8º, précédées
+ d'une introduction de M. le duc de Luynes.
+
+
+VI. _Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre._
+
+L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres
+au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations
+de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité
+de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être
+consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas
+légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent
+hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se
+vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu
+des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux,
+leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie
+avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent
+renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint
+promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands,
+ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le
+territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les
+possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci
+devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles
+du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les
+autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie
+farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des
+Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant
+la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs,
+un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit
+entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront
+transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville.
+De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après
+en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux
+qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du
+roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à
+cause de Marguerite, sœur d'Edgar[75], qu'il avait épousée. Il
+s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie
+les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume
+rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se
+dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades,
+lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans
+les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le
+bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que
+sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune
+subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de
+Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les
+villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui,
+passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin;
+mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement
+les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes,
+et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le
+peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors
+Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta
+l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques,
+les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette
+fuite.
+
+ [75] Edgar était neveu d'Édouard et légitime héritier du trône
+ d'Angleterre.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
+
+
+VII. _Violences des Normands en Angleterre._
+
+Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache
+de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu,
+Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres
+seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les
+étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait
+cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours
+dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des
+seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres
+sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en
+présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui
+grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des
+recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
+composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses
+chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir
+toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres
+du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses
+rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus
+prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que
+la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus
+nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les
+femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction,
+et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies,
+aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De
+misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle
+puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
+pouvaient vouloir.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV.
+
+ Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à
+ l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire
+ commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a
+ été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.
+
+
+VIII. _Même sujet._
+
+L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la
+nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait
+eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût
+de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés
+sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre
+humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts
+injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes
+s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence
+s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les
+premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un
+cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait
+personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait
+les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un
+caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient
+des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de
+donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que
+trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt
+pour servir d'asile aux bêtes fauves[76].
+
+ [76] Guillaume créa une immense garenne entre Salisbury et la
+ mer. Le mot _garenne_, dérivé du germain _waren_, défense, avait
+ la même signification que _forêt_ (de _foresta_, _forestella_);
+ au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On désignait
+ sous ces noms divers: garenne, défens, forêt, rivières en garenne
+ ou défensables, les lieux où le seigneur s'était réservé le droit
+ de chasse ou de pêche, aussi bien sur ses terres que sur celles
+ de ses sujets. D'immenses régions furent réservées à la chasse et
+ à la pêche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des
+ seigneurs; ces régions étaient peuplées d'animaux sauvages, avec
+ défense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientôt
+ toute culture disparaissait, le sol devenait stérile, se couvrait
+ de bois et de broussailles, bref devenait forêt ou garenne. Les
+ grands espaces peuplés de loups, ours, buffles, cerfs, et
+ destinés aux chasses royales étaient des forêts; les petits
+ espaces peuplés de chevreuils, lièvres, lapins, et plus faciles à
+ établir sur les terres seigneuriales, étaient les garennes. Pour
+ l'établissement des unes ou des autres, on chassait des
+ populations entières de leurs terres. Saint Louis et ses
+ successeurs défendirent par leurs ordonnances l'établissement de
+ garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIÈRE, _des Eaux courantes et
+ des Institutions seigneuriales_.)
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Bréholles, t. I, p. 46.
+
+
+
+
+PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.
+
+1092.
+
+
+Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de
+France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la
+traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se
+voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa
+noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français,
+un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne
+voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela,
+elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre
+un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme
+coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en
+France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse
+femme[78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il
+épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques,
+comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable
+union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste
+service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque
+temps.
+
+ [77] Femme du comte Foulques le Réchin. Ce surnom signifie d'une
+ humeur difficile. Foulques avait épousé, avant Bertrade, deux
+ femmes dont il se sépara sous prétexte de parenté.
+
+ [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons.
+
+Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration
+impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques,
+préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de
+cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord.
+Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre
+jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de
+l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi
+furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et
+de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment,
+et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même
+table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre
+avec grâce et à leur satisfaction.
+
+Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il
+tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime
+et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère.
+Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats
+qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés
+de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus.
+Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de
+Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra
+aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le
+clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs
+de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré
+qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse.
+Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à
+cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la
+messe en particulier ainsi qu'à ses gens.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8.
+
+
+
+
+POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE.
+
+1095.
+
+
+Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été
+ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de
+Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre
+ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné
+par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus
+nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi
+bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin
+tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la
+volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut
+dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il
+devint le chef des pèlerins.
+
+Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y
+faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur
+des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de
+tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés.
+Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment
+il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies;
+pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles;
+pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de
+scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et
+vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche
+répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles
+notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
+grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il
+faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les
+supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce
+à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père
+vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont
+faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous
+font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux
+saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour
+heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux
+comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et
+quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître
+tout cela.»
+
+Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et
+s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe
+J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature:
+«Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme
+signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte
+croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les
+humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite
+les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints
+offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.»
+
+La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre
+se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla
+raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui
+donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du
+sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui
+rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays
+pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte,
+débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[79]
+la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les
+insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les
+pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne
+volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu.
+
+ [79] Au Pape.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier.
+
+ Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la
+ première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais
+ recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son
+ histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la
+ première croisade. Son histoire s'arrête en 1120.
+
+
+
+
+CONCILE DE CLERMONT.
+
+1095.
+
+
+Aussitôt que le pape Urbain fut arrivé sur le sol de notre pays, les
+habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec
+joie et se portèrent en foule à sa rencontre, car personne ne se
+souvenait d'avoir entendu dire que le Pape fût jamais venu visiter ces
+contrées. L'année 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape
+convoqua un concile, en fixant le lieu de sa réunion dans la ville des
+Arvernes, qui a changé de nom et qui s'appelle maintenant Clermont,
+illustrée par Sidoine, le plus éloquent des évêques. Ce concile fut
+d'autant plus populaire que chacun était désireux de contempler le
+visage et d'écouter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on
+n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indépendamment des évêques et
+des abbés qui siégèrent sur les bancs les plus élevés, au nombre de
+quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptèrent,
+tous les hommes lettrés de la France entière et des comtés qui en font
+partie arrivèrent à Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent
+présider l'assemblée avec une gravité calme, une politesse mesurée,
+et, pour parler comme Sidoine, répondre avec une éloquence persuasive
+à toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme très-illustre
+écouta avec une grande bonté, qui fut bien remarquée, les
+interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs
+procès, et il eut toujours soin de traiter tout le monde également et
+de ne faire d'autres distinctions que celles exigées par la loi de
+Dieu.
+
+Le roi Philippe (Ier) était alors dans la trente-septième année de son
+règne; il avait répudié Berthe, sa femme légitime, pour épouser
+Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hésita pas à excommunier
+le roi des Français, repoussa les sollicitations des grands aussi bien
+que les plus riches présents, et ne se laissa point intimider par la
+considération qu'il se trouvait en ce moment dans l'intérieur du
+royaume. Comme il l'avait résolu avant de venir en France, et parce
+que c'était le principal but de son voyage, le Pape fit à tous ceux
+qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit
+connaître ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne
+conserva le souvenir complet. Son éloquence était aidée par sa science
+littéraire, et il parlait en latin[81] avec la facilité d'un avocat
+qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son
+discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, à
+tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre sainte, et la confirma
+en vertu de son autorité apostolique. Il établit ensuite un signe qui
+devait faire connaître ceux qui auraient pris cette bonne résolution,
+et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de
+chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu
+du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur
+leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'étoffe coupé en forme de
+croix. Le Pape décida en outre que, si après avoir pris cette marque
+distinctive, ou après avoir fait son vœu publiquement, quelqu'un
+renonçait à cette bonne intention en cédant à de coupables regrets ou
+aux prières de ses parents, il serait excommunié pour toujours, à
+moins que, se repentant, il n'accomplît le vœu qu'il aurait
+honteusement refusé d'accomplir. En même temps le Pape menaça de
+l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez
+impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux
+qui feraient partie de l'expédition. Enfin le Pape confia le soin de
+diriger l'entreprise à un homme digne des plus grands éloges, l'évèque
+du Puy (Adhémar de Monteil).
+
+ [80] Après avoir terminé les affaires ecclésiastiques, le Pape
+ alla sur une grande place, car aucun édifice n'aurait pu contenir
+ tous ceux qui venaient l'écouter. (_Robert le moine._)
+
+ [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son
+ discours en latin.
+
+ [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapporté
+ d'une manière différente par chaque auteur du temps.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II.
+
+ Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le
+ diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une
+ histoire de la première croisade sous le titre de: _Gesta Dei per
+ Francos_, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.
+
+
+
+
+LA TRÊVE DE DIEU.
+
+1096.
+
+ L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses
+ suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de
+ Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant.
+
+
+Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement
+observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la
+seconde férie[83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte,
+et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du
+soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les
+semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil,
+jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même
+pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et
+pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que
+nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer,
+ni prendre bétail ou butin.
+
+ [83] _Férie_, de _feria_, fête; _jours fériés_, jours de fête,
+ jours sacrés. Autrefois toute la semaine de Pâques était fêtée
+ par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces
+ jours _féries_. Le Dimanche était la première férie; le lundi la
+ seconde, etc. On s'accoutuma à appeler les jours des autres
+ semaines 1re, 2e, 3e férie, etc.
+
+Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances,
+les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins
+et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de
+labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui
+leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs
+charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient
+d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne
+vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun
+dommage.
+
+Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et
+au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en
+entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment.
+«Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la
+trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon
+évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la
+jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de
+marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai
+pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre
+eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon
+ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!»
+
+Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée
+contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui
+enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient
+avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la
+communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les
+faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans
+les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les
+seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité
+apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun
+service chrétien dans les domaines de ces seigneurs.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9.
+
+
+
+
+PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS.
+
+
+Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans
+le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un
+grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait
+connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins
+et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi
+l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux
+de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt
+enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la
+convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à
+vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de
+la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette
+époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de
+blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
+gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain
+étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le
+remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère
+qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
+réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur
+cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps,
+ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains...
+Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine;
+mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir
+de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre
+reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient
+en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
+voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on
+vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir
+d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les
+marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et
+chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
+pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur,
+afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit
+alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon
+marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il
+fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix
+tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce
+qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le
+donnaient maintenant pour quelques écus.
+
+Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui
+n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient
+d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et
+disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien
+plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même
+idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient
+avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes
+se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les
+vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
+pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie
+au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez
+avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient
+si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les
+plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à
+cause de leurs bonnes intentions.
+
+On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des
+pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des
+chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs
+enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
+apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était
+Jérusalem......
+
+Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour
+préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres
+suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à
+un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord
+été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les
+bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de
+présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges,
+que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs.
+Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait
+donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous
+ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans
+tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle
+admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour
+les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine
+qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les
+pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de
+poisson et buvait du vin.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.
+
+
+
+
+DÉPART DES CROISÉS.
+
+
+Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille,
+lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses
+biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui
+répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner,
+sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que
+les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient
+rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du
+retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et
+la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci
+craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de
+sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son
+ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui,
+semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son
+cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa
+femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait
+une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient,
+et la joie pour ceux qui partaient.
+
+ FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_.
+
+ Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi
+ de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en
+ 1127. Il assista à la première croisade.
+
+
+
+
+CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE
+DE POITIERS[84].
+
+
+J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause
+ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.
+
+ [84] Né en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus
+ ancien troubadour dont les œuvres nous soient parvenues.
+
+Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en
+grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront.
+
+Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je
+laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.
+
+Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent
+assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau
+ne manqueront pas de lui nuire.
+
+S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les
+Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous.
+
+Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais
+outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon.
+
+Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce
+qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu
+promet la rémission des péchés.
+
+Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés;
+j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je
+lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin.
+
+Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais
+la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son
+tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités.
+
+O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès
+de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai
+toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit
+quand j'en étais éloigné.
+
+J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le
+sembellin[85].
+
+ [85] Habillement des barons.
+
+
+
+
+MASSACRE DES JUIFS.
+
+
+La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec
+leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de
+France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par
+l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins
+arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de
+toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de
+Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes
+se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se
+livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le
+voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres.
+
+Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur
+esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les
+juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent,
+surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur
+expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
+commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y
+demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit
+leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le
+butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent
+pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les
+rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce
+qu'ils emportaient.
+
+ [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre
+ le Rhin et la Meuse.
+
+Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route,
+selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable
+de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse
+troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs
+de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le
+même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque
+Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa
+protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville.
+L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder;
+il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le
+comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le
+plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller
+attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu
+élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à
+coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se
+défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et
+les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à
+leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour
+massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce
+qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants,
+aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens.
+
+Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le
+baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir
+chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de
+femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se
+dirigeant vers la Hongrie.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.
+
+
+
+
+PRISE DE JÉRUSALEM.
+
+1099.
+
+
+Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant
+de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait.
+Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville
+au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes
+et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à
+notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre;
+notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais
+ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin
+que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande
+ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de
+ce récit le prouvera clairement.
+
+Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de
+Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par
+les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se
+découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se
+venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la
+victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs
+leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les
+flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur
+les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux
+que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds
+de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le
+lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois
+pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu
+tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint
+augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins
+craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la
+nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur
+permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles;
+les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les
+machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de
+part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de
+dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands
+efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins
+d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les
+Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou
+dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans
+résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par
+l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait
+que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste
+toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en
+désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir;
+quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui
+étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de
+la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela
+les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir
+quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur,
+courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns
+lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui
+recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés
+devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas
+et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les
+siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie
+antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont
+ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et
+Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une
+prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et
+les Sarrasins ne purent les empêcher.
+
+Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que
+Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient
+encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire
+n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres
+des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable
+spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour
+eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés
+de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues
+souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les
+places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et
+de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des
+cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le
+temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de
+leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne
+voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et
+dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang
+jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste
+et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le
+sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La
+ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se
+réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du
+comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].
+
+ [87] La mosquée d'Omar.
+
+ [88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains
+ et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et
+ portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de
+ sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les
+ membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le
+ moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.)
+
+ [89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés
+ qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les
+ malheureux qu'il avait sauvés.
+
+Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion
+les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins
+de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu
+vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce
+jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette
+entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à
+des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais
+célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos
+fatigues en joie et en transports d'allégresse.
+
+ RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_.
+
+ Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la
+ croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant
+ l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut
+ probablement en terre sainte vers 1099.
+
+
+
+
+MÊME SUJET.
+
+
+Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure
+de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres
+sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre
+encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux,
+frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille.
+Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert,
+s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer
+devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils
+étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en
+sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent
+les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore
+sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se
+hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir
+au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins,
+transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs
+échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville.
+
+Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se
+répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la
+plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et
+solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la
+lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux
+portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents
+chevaliers envoyés par le roi de Babylone[90] avaient longtemps
+parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à
+l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent
+au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si
+vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la
+tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les
+chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent
+contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et
+fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des
+chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que
+les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui
+les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes
+furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et
+des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins
+pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec
+sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de
+Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les
+premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient
+dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il
+forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y
+trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en
+vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en
+tuèrent cependant une assez grande quantité.
+
+ [90] D'Égypte.
+
+En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande
+et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une
+toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins
+s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les
+uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur
+l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent
+du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent
+ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se
+sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées
+dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants,
+enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris
+par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre
+les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les
+Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni
+le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le
+premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout
+ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits;
+bientôt la ville tout entière fut à eux.
+
+Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient
+carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais
+et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait
+vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures.
+Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité
+d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de
+l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que
+les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux
+Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à
+Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce
+trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses
+richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau
+d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine
+suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice,
+allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient
+les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le
+peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le
+duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se
+couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses
+compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,
+les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par
+la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre
+de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à
+Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs.
+.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur,
+plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans
+son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du
+carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et
+notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire,
+les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil.
+
+Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de
+Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et
+laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il
+assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il
+s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et
+garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du
+sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au
+massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon,
+supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et
+se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à
+quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède
+élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce
+gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon,
+entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était
+plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et
+sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui
+risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne
+fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui
+dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et
+malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est
+arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la
+perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne
+faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans
+la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une
+forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous
+serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard
+tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou
+qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et
+leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.
+
+On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs
+de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens
+s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui
+avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de
+prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les
+rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après
+avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de
+la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées
+ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même
+les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la
+vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les
+pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras
+pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les
+épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant
+la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes
+par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était
+inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens;
+leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils
+tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre
+sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent
+couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et
+d'enfants[91].
+
+ [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croisés firent
+ brûler cette masse de cadavres, dont l'aspect était horrible et
+ l'odeur insupportable, et qu'ils purgèrent ainsi Jérusalem par le
+ feu.
+
+ ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI.
+
+
+
+
+LOUIS LE GROS.
+
+1101.
+
+
+Louis, ce jeune héros, gai, gagnant tous les cœurs par une bonté que
+quelques-uns prenaient pour simplicité, était à peine arrivé à
+l'adolescence, qu'il était déjà pour le royaume de son père un
+défenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des
+églises, et, ce qu'on avait négligé longtemps, il protégeait la
+sécurité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.
+
+Vers cette époque, il s'éleva entre le vénérable Adam, abbé de
+Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions
+qui s'envenimèrent et arrivèrent à un tel degré d'irritation que,
+l'esprit de révolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage,
+les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre
+et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en
+fut indigné, et contraignit Bouchard à comparaître au château de
+Poissy devant le roi son père, pour s'en remettre à son jugement.
+Bouchard ayant été condamné ne voulut pas se soumettre à la
+condamnation prononcée contre lui, et se retira en liberté; mais il
+eut bientôt à subir tous les maux que la majesté royale a droit
+d'infliger à des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince
+l'attaqua aussitôt lui et ses adhérents, Mathieu, comte de Beaumont,
+et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, hommes violents et
+belliqueux qu'il avait gagnés à sa cause. Louis dévasta les terres de
+Bouchard, détruisant les maisons et les petits forts, à l'exception du
+château, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les
+rebelles persistaient à vouloir se défendre dans le château, il en fit
+le siége avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte
+de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard à se soumettre, le courba
+sous le joug de sa volonté, et termina tout à son avantage la querelle
+qui avait causé ces troubles.
+
+Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Château, parce qu'il
+avait pris part à cette guerre et pour d'autres raisons, surtout à
+cause des dommages qu'il avait fait éprouver à l'église de Beauvais.
+Drogon avait quitté son château, sans toutefois s'en éloigner
+beaucoup, afin de pouvoir s'y réfugier promptement en cas de besoin.
+Il marcha avec des archers et des arbalétriers à la rencontre du
+prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si complétement
+qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son
+château sans être suivi de près. Louis se jeta vers la porte au milieu
+des gens de Drogon, reçut et donna mille coups de l'épée qu'il maniait
+habilement, entra dans le château, s'y maintint malgré les efforts de
+l'ennemi, et ne s'en retira qu'après l'avoir entièrement brûlé avec
+les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le héros était
+animé d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas à se garantir de
+l'incendie, qui fit courir un grand danger à son armée et à sa
+personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux.
+
+ Suger, abbé de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII,
+ naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la
+ vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore
+ composé un traité sur son administration du monastère de
+ Saint-Denis, une histoire de Louis VII, restée inachevée; on a
+ aussi de lui un certain nombre de lettres.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.
+
+1119.
+
+ Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de
+ Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son
+ héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi
+ d'Angleterre.
+
+
+Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves
+chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à
+Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi
+de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une
+belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses
+soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide
+des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers
+en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers
+qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs
+casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en
+prévinrent aussitôt le roi.
+
+Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée;
+il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il
+ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne
+savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la
+hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant
+entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les
+événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas
+favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit
+en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe....
+
+Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre
+une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[92].
+Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et
+plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux
+fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri
+d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs
+accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions,
+aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de
+l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur
+prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave
+chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et
+d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi,
+qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa
+personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna
+de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice,
+et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume
+Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la
+dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu
+comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de
+l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard
+de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi
+lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient
+joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se
+rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre
+bravement contre les Normands.
+
+ [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.
+
+Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les
+premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus,
+vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri,
+combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée,
+composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
+commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume
+Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été
+tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les
+autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à
+reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri,
+éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent
+prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui
+avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à
+leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat,
+ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que
+nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont
+pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
+Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver
+un malheur irréparable.
+
+Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de
+Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent
+de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux
+Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil
+se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume
+Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut
+le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui
+au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup
+d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils
+de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et,
+tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le
+tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup
+de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver.
+C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de
+frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et
+qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui
+chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance.
+
+Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de
+neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de
+tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils
+s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à
+cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à
+prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers
+chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se
+contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur
+accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des
+fidèles.
+
+Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres
+furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à
+Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des
+Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la
+violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au
+milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des
+combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit
+tomber les plus nobles barons.
+
+Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et
+rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le
+pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux
+Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus
+grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé
+par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le
+roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le
+trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier.
+Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la
+garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa
+bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas
+avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.
+
+Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au
+soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la
+victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son
+cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
+à un roi.
+
+ ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII.
+
+
+
+
+LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSINÉ. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS.
+
+1127-1128.
+
+
+Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur
+Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour
+ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût
+nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a
+fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte
+Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la sœur de la grand'mère
+du roi Louis[94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave
+comte Baudouin[95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec
+fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu,
+libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants
+par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile,
+voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et
+chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait.
+Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le
+faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges
+et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots
+contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à
+l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre
+de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre
+avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime
+détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui
+priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans
+bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte,
+qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il
+s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe
+l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de
+son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du
+sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et
+déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente;
+ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis,
+ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté,
+ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons
+du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le
+château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés.
+Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été
+ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils
+priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je
+te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent
+dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne
+l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa
+mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le
+venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de
+voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du
+comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y
+préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays.
+
+ [93] Canut IV.
+
+ [94] Adèle, fille de Robert le Frison.
+
+ [95] Le comte Charles le Bon était neveu du comte Baudouin.
+
+En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient
+pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des
+obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et
+dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais
+à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son
+amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à
+punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la
+guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut,
+entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de
+courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les
+exécrables auteurs du meurtre.
+
+Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de
+Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les
+droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la
+crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle
+d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui
+s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les
+assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des
+vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que
+déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se
+servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des
+maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent
+l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les
+sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs
+chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix,
+d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le
+plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses
+compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à
+cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de
+ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un
+supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la
+voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent
+arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après
+sa mort on le jeta dans un égout.
+
+Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de
+s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il
+revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je
+donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible;
+on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien,
+l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui
+fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa
+honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les
+autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints
+de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns
+après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se
+brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et
+s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité
+de moine, et on le pendit.
+
+Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres,
+château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce
+perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de
+Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais
+pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents
+hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre
+partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château
+par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi
+enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna
+justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à
+devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en
+quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse
+effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi
+revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.
+
+ SUGER, _Vie de Louis le Gros_.
+
+
+
+
+SUGER.
+
+
+En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans
+le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que
+les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du
+monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux
+conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a
+pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation
+et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se
+levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois
+qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur
+des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils
+remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde
+d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots
+de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des
+orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles
+du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux.
+Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui
+n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était
+juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de
+l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas
+séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la
+rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration
+pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la
+prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les
+périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne
+semblait pouvoir le supporter?
+
+Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de
+sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas
+que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui
+d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est
+l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle.
+
+Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une
+affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu.
+Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses
+domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens,
+d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier
+à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que
+sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa
+jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques
+et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il
+n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans
+les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une
+prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique,
+et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout
+spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance
+des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse
+précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté
+de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes
+profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu
+qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse
+d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne
+pouvait plus lui échapper.
+
+Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y
+eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le
+mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une
+telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que
+quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait
+d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque
+roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les
+actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage
+l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de
+ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage.
+Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement
+tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans
+l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et
+sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de
+qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment
+où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le
+royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses
+limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de
+splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France
+ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit
+aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché
+d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces.
+
+ [96] Par le divorce de Louis VII, le duché d'Aquitaine resta
+ entre les mains d'Eléonore, duchesse d'Aquitaine.
+
+ GUILLAUME, _Vie de Suger_.
+
+ Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le
+ confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger,
+ Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy,
+ une biographie très-curieuse du grand abbé.
+
+
+
+
+LA COMMUNE DE LAON.
+
+1112.
+
+
+La ville de Laon depuis longtemps était accablée d'un si grand
+malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun maître, et que
+chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la république
+de meurtres et de brigandages. Les choses en étaient venues à ce point
+que si le roi venait à Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit
+d'exiger le respect dû à sa dignité, lui-même était aussitôt vexé dans
+ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses
+chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait violemment après avoir accablé
+ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs
+eux-mêmes avec mépris; on n'épargnait ni leurs personnes, ni leurs
+biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne
+pouvait entrer dans la ville ou même en approcher, sans être, à moins
+d'un sauf-conduit bien en règle, jeté en prison et obligé de payer
+rançon, ou bien cité en jugement sans raison.
+
+Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se
+fût passé chez les barbares, et cela au jugement même de ceux qui ne
+reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur
+campagne, et venaient à Laon pour acheter au marché; les gens de la
+ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles
+ou dans des écuelles des échantillons de légumes, de grains ou de
+toute autre denrée, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les
+offraient à celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Après que
+l'acheteur s'était engagé à payer le prix convenu, le vendeur lui
+disait: «Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre
+allait, et quand ils étaient arrivés jusqu'au coffre où était la
+marchandise, l'honnête vendeur levait le couvercle, disant à
+l'acheteur: «Mets la tête et les bras dans le coffre, et tu verras que
+toute cette marchandise est bien semblable à l'échantillon que je t'ai
+montré sur la place.» Lorsque l'acheteur avait sauté sur le bord du
+coffre et qu'il y était suspendu sur le ventre, la tête et les épaules
+dans le coffre, l'honnête vendeur, qui était derrière, soulevait
+l'imprudent paysan par les pieds, le lançait dans le coffre, et,
+laissant tomber le couvercle aussitôt, le tenait dans cette prison
+jusqu'à ce qu'il ait payé sa rançon. Ces actes et bien d'autres du
+même genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens
+volaient et faisaient le brigandage publiquement et à main armée; il
+n'y avait de sécurité pour quiconque se trouvait dans les rues pendant
+la nuit; on était arrêté, fait prisonnier ou égorgé.
+
+Le clergé et les grands voyant ce qui se passait et tâchant par tous
+les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent
+offrir par des députés de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la
+permission d'établir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce
+nom exécrable et nouveau. Tous les habitants soumis à l'obligation de
+payer un certain cens devaient une seule fois dans l'année payer à
+leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils
+commettaient quelque acte contraire à la loi, ils pouvaient se
+racheter par une amende légalement fixée. A cette condition, ils
+étaient entièrement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a
+coutume d'imposer aux serfs.
+
+Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une
+foule de vexations, et donnèrent de grandes sommes d'argent à ces
+avares, dont les mains étaient comme autant de gouffres qu'il fallait
+toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils
+promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les
+conventions que l'on venait de faire. Après que le clergé, les grands
+et le peuple se furent ainsi associés pour la protection commune,
+l'évêque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup
+d'argent; furieux contre ceux qui avaient établi un tel changement
+dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer;
+mais on lui offrit bientôt de fortes sommes d'or et d'argent; ses
+discours emportés se calmèrent, il jura de respecter les droits de la
+commune qui avait été établie sur le modèle de celles de Noyon et de
+Saint-Quentin. Des dons considérables faits par les gens du peuple
+engagèrent aussi le roi à confirmer et à jurer la commune par serment.
+
+ [97] Ce Gaudry venait d'être nommé évêque, à la sollicitation du
+ roi d'Angleterre; il n'était pas dans les ordres, et avait
+ jusqu'alors mené la vie de soldat.
+
+Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'élevèrent lorsque,
+après avoir reçu les présents du peuple et fait tant de serments, ces
+mêmes hommes s'efforcèrent de renverser ce qu'ils avaient juré de
+maintenir et essayèrent de réduire à leur condition primitive les
+serfs émancipés et affranchis de toutes les violences du joug. Les
+grands et l'évêque étaient pleins d'envie contre les bourgeois; si un
+homme du peuple était cité en jugement, non par la volonté de Dieu,
+mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamné, on lui
+ravissait tout son avoir jusqu'à la ruine complète.
+
+Les hommes chargés de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant
+de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prévarications,
+altérèrent les monnaies à tel point, qu'une foule de personnes furent
+réduites à la dernière misère. Ils fabriquèrent en effet avec du
+cuivre le plus vil des pièces qu'à force d'artifices ils faisaient
+paraître, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple,
+ignorant et trompé, échangeait contre ces pièces ce qu'il avait de
+précieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur
+évêque, des présents le décidaient à supporter patiemment de tels
+excès; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien
+plus loin encore, beaucoup de gens furent ruinés. L'évêque se trouva
+enfin dans l'impuissance bien méritée de conserver ou de réformer sa
+monnaie, dont il avait si méchamment favorisé l'altération; alors il
+ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie très-corrompue,
+auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage à
+obtenir que les bourgeois conservassent ces espèces, il ordonna enfin
+que l'on frapperait de nouvelles pièces, sur lesquelles on
+représenterait un bâton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on
+se moqua de ces pièces, en secret cependant, et on les rejeta, car
+elles étaient au-dessous de la monnaie la plus détestable. Chaque fois
+que l'on émettait de nouvelles espèces, on rendait des édits par
+lesquels il était défendu de décrier les monnaies à l'effigie de
+l'évêque; il résultait de ces défenses des occasions continuelles de
+traîner devant la justice les gens du peuple accusés d'avoir mal parlé
+des actes de l'évêque; cette opposition servait de prétexte pour
+augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal
+agent de cette affaire était un moine, complétement déshonoré, nommé
+Thierry et venu de Tournay, où il était né. Il avait apporté de
+Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise
+monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de
+présents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans
+le pays mensonge, parjure et pauvreté, et en chassa vérité, justice et
+richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus
+de ravages dans cette province, et cela dans le temps même où Rome
+aimait le plus à se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon.
+
+L'évêque recommença bientôt contre un autre Gérard ce qu'il avait fait
+en secret contre Gérard de Crécy[98], et donna alors une preuve
+publique de sa cruauté. Ce Gérard était maire ou dixainier, je ne sais
+pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant à l'évêque;
+l'évêque le haïssait plus que tout autre[99]; il parvint à s'emparer
+de lui, le jeta dans une prison du palais épiscopal, et pendant la
+nuit il lui fit arracher les yeux par un nègre de sa domesticité. Ce
+crime le couvrit de honte et fit renaître les bruits sur l'assassinat
+du premier Gérard. Et cependant tout le monde, clergé et peuple,
+savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe,
+ordonnent aux évêques, comme aux prêtres, de s'abstenir de donner la
+mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la
+perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais
+si le saint-siége en eut connaissance, mais ce qui est sûr, c'est que
+le pape suspendit l'évêque de ses fonctions, et je crois que ce fut
+pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquité
+jusqu'à faire la dédicace d'une église, puis il partit pour Rome,
+apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion,
+et revint ayant recouvré tout son pouvoir sur nous.
+
+ [98] Gérard, seigneur de Crécy, que l'évêque avait fait
+ assassiner.
+
+ [99] Parce qu'il était favorable à un ennemi de l'évêque.
+
+Dieu, voyant que maîtres et sujets étaient tous coupables de la même
+scélératesse, laissa éclater ses jugements; il permit que les
+mauvaises passions qui se développaient depuis longtemps fissent
+explosion. L'évêque fit donc venir auprès de lui quelques clercs et
+quelques grands de la ville, et résolut de détruire, à la fin du
+carême et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la
+commune qu'il avait jurée et qu'il avait fait jurer au roi par ses
+présents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la
+veille du vendredi-saint, c'est-à-dire le jour de la Cène du Seigneur,
+il excita le roi à se parjurer. Dans ce jour où Gaudry devait
+consacrer le très-glorieux chrême, avec lequel sont oints les évêques,
+il n'entra même pas dans l'église; il complotait avec les gens du roi
+les moyens de décider le prince à détruire la commune et à rétablir
+les choses dans l'état primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur
+ruine, promirent au roi et à ses gens 400 livres ou plus, je ne sais
+pas au juste; mais l'évêque et les grands engagèrent le roi à se
+mettre de leur côté, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le
+Gros), fils de Philippe, était tellement remarquable de sa personne
+qu'il semblait créé pour la majesté du trône; brave à la guerre,
+prompt en affaires, inébranlable dans l'adversité, bon en toute autre
+chose, il mérite le blâme parce qu'il était trop accessible aux hommes
+vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidité du roi le fit
+s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il
+consentit, malgré ce qu'il devait à Dieu, à ce que ses serments et
+ceux de l'évêque et des grands fussent violés et déclarés nuls, sans
+respecter ni l'honneur ni la solennité des jours saints. Cette même
+nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le
+peuple, voulut coucher dans l'intérieur du palais épiscopal, et partit
+au point du jour. Alors l'évêque déclara aux grands qu'ils pouvaient
+se regarder comme dégagés de l'engagement de payer au roi une si forte
+somme, et qu'il les délivrerait de toutes leurs promesses: «Jetez-moi,
+leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je
+vous donne, et forcez-moi de payer rançon.»
+
+La violation des traités qui avaient établi la commune de Laon
+exaspéra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessèrent
+de les remplir: savetiers et cordonniers fermèrent leurs échoppes; les
+aubergistes et les cabaretiers n'exposèrent aucune marchandise; tous
+savaient que dorénavant l'ardeur des maîtres pour le pillage ne
+respecterait plus aucune propriété. En effet, l'évêque et les grands
+se mirent à rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que
+chaque bourgeois payât pour la destruction de la commune, autant qu'il
+avait payé pour son établissement. Tout ce que je viens de raconter se
+passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et
+c'est ainsi que les âmes se disposèrent par l'homicide ou le parjure à
+recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'évêque
+et les grands pendant les jours saints n'étaient occupés que des
+moyens à l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce
+qu'il possédait. Du côté du peuple, une rage de bête féroce, et non
+pas la colère, soulevait les petites gens, et ils résolurent et
+jurèrent tous ensemble de tuer l'évêque et ses complices. Quarante
+d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet
+transpira. Maître Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du
+samedi saint, il fit dire à l'évêque, qui allait se coucher, de ne pas
+venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais
+l'évêque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'écria: «Fi donc, de
+telles gens me tueraient!» Cependant, tout en parlant de ces gens avec
+un mépris affecté, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans
+l'église.
+
+ [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les
+ lettres et par la pureté de ses mœurs était la lumière de toute
+ la France. Il s'était opposé à l'élection de Gaudry.
+
+Le lendemain il donna ordre à ses gens et à quelques soldats de cacher
+des épées sous leurs vêtements et de marcher derrière lui lorsqu'il
+suivrait son clergé à la procession. Pendant qu'elle défilait, il y
+eut un peu de désordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de
+foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une voûte et
+croyant que l'on commençait à exécuter le meurtre juré, se mit à crier
+à plusieurs reprises, comme pour donner le signal: «Commune, commune!»
+Mais parce que c'était une bonne fête, ces cris restèrent sans effet,
+mais ils donnèrent des soupçons au parti opposé. Aussi, quand l'évêque
+eut célébré l'office de la messe, il fit venir des terres de l'évêché
+un grand nombre de paysans; les uns furent chargés de défendre les
+tours de l'église, les autres de bien garder le palais; il devait
+cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que
+l'argent promis au roi par l'évêque serait certainement payé par eux.
+
+La coutume à Laon est que le second jour après Pâques le clergé aille
+en procession faire une station à l'église de Saint-Vincent. Les
+bourgeois résolurent de mettre à exécution ce jour-là leurs projets,
+qui avaient été découverts la veille; mais ils ne le firent pas,
+parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands étaient avec
+l'évêque. Comme on était déjà arrivé au troisième jour après Pâques,
+l'évêque, rassuré, renvoya les paysans qu'il avait chargés de défendre
+les tours et son palais et qu'il avait forcés d'y vivre à leurs frais.
+
+Le cinquième jour après Pâques, dans l'après-midi, l'évêque
+s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il
+voulait faire payer aux bourgeois, quand tout à coup il se fait un
+grand bruit dans la ville, où le peuple criait: «Commune, commune!»
+Des bandes de bourgeois armés d'épées, de haches à deux tranchants,
+d'arcs, de cognées, de massues et de lances, envahissent l'église de
+la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais épiscopal. A cette
+nouvelle, les grands, qui avaient promis à l'évêque de venir le
+secourir en cas de besoin, arrivèrent de tous côtés. Le châtelain
+Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de mœurs pures,
+s'empressa d'accourir, et traversa l'église en courant, n'ayant pour
+toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entré dans
+le vestibule du palais, qu'il reçut à la tête un coup de hache, qui
+lui fut lancé par Raimbert, qui avait été son compère; il fut le
+premier des grands qui fut tué. Quelque temps après, Raynier, qui
+avait épousé une de mes cousines, arriva au palais; et au moment où il
+cherchait à pénétrer dans la chapelle épiscopale, il reçut un coup de
+lance par derrière, et tomba; son corps fut brûlé peu après, depuis la
+ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisième,
+Adon, ardent en paroles et à l'action, mais qui à lui seul ne pouvait
+lutter contre la foule des assaillants, fut attaqué au moment où il
+allait entrer dans le palais; il se défendit avec vigueur, de la lance
+et de l'épée, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une
+table qui se trouvait dans la cour; mais comme il était couvert de
+blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se défendit
+encore longtemps, donnant de rudes coups à ceux qui l'assiégeaient en
+quelque sorte. A la fin, son corps épuisé fut traversé d'une flèche
+lancée par un homme du peuple, et bientôt après réduit en cendres
+pendant l'incendie qui détruisit le palais épiscopal.
+
+La populace insolente attaquait l'évêque au milieu des clameurs les
+plus affreuses. Le prélat, aidé de quelques soldats, se défendit de
+son mieux en jetant des pierres et des flèches sur les assaillants;
+comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant
+espérer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un
+de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un
+tonneau dont un fidèle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y
+croyait en sûreté. Les bourgeois courant partout cherchaient où il
+pouvait être, l'appelant coquin et non pas évêque; ils saisirent un de
+ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur
+indiqua par un perfide signe de tête où était son maître; alors, se
+ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et découvrirent
+enfin leur victime.
+
+Il y avait un certain Teudegaud, scélérat consommé, serf de l'église
+de Saint-Vincent; il avait été longtemps préposé par Enguerrand de
+Coucy à la recette du péage au pont de Sourdes; il pillait souvent les
+malheureux voyageurs, les dépouillait et les jetait ensuite dans la
+rivière, afin de ne pas avoir à craindre leurs plaintes. Dieu seul
+sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses
+brigandages n'est possible à personne. Il portait sur son ignoble
+visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquités sans
+nombre de son cœur. Disgracié par Enguerrand, il s'était jeté
+aveuglément dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois
+il n'avait eu pitié ni pour moine, ni pour clerc, ni pour étranger, ni
+pour l'âge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer
+l'évêque. Chef du complot qui s'exécutait, il s'efforçait de découvrir
+la retraite du prélat, pour lequel il avait une haine qui dépassait
+celle de tous ses complices.
+
+Ces gens cherchaient donc l'évêque dans chaque tonneau, Teudegaud
+s'étant arrêté devant la tonne où s'était réfugié le malheureux
+Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandèrent qui était
+caché là, et Teudegaud le frappa d'un bâton; mais le malheureux évêque
+ne pouvait desserrer ses lèvres glacées de terreur, et à peine put-il
+répondre: «C'est un malheureux prisonnier.» L'évêque avait coutume
+d'appeler Teudegaud, en se moquant et à cause de sa figure de loup,
+Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi
+le brigand dit à l'évêque: «Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui
+est caché dans ce tonneau.» Gaudry, qui, bien que pécheur, était
+cependant l'oint du Seigneur, fut tiré du tonneau par les cheveux,
+accablé de coups et traîné au grand jour dans le cul de sac du cloître
+des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux
+supplia ces furieux d'avoir pitié de lui; il leur promet qu'il ne sera
+plus leur évêque; il s'engage à leur donner de grosses sommes d'argent
+et à quitter le pays; on ne lui répond que par des injures. Un d'eux,
+nommé Bernard de Bruyères, lève sa hache et fait sauter la cervelle de
+la tête de cet homme sacré, quoique pécheur; avant qu'il soit tombé,
+un autre conjuré lui assène un coup qui lui coupe la figure en
+travers; alors il rend l'âme. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui
+brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud,
+voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout à l'heure était
+encore évêque, essaye de le prendre, et y trouvant difficulté, il
+coupe avec l'épée le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le
+cadavre de Gaudry est dépouillé de ses vêtements et jeté nu dans un
+coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent
+d'ignobles railleries sur ce corps étendu dans la rue, et le couvrent
+de terre, de pierres et de boue.
+
+Une partie de la populace furieuse se précipita vers la maison de
+Raoul, maître d'hôtel de l'évêque; c'était un homme petit, mais d'une
+âme héroïque. Il avait revêtu son casque et une bonne armure, et se
+préparait à résister avec énergie; mais quand il vit ses ennemis si
+nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu à sa maison, alors il
+jeta ses armes, s'avança désarmé au milieu d'eux, et implora leur
+pitié au nom de la croix; mais Dieu s'était retiré de lui: aussi on le
+renversa et on le tua sans pitié.
+
+Ce fut de la maison du trésorier, qui, par une simonie évidente, était
+en même temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'étendit en
+rampant jusque sur l'église. Les murs de la cathédrale avaient été
+splendidement décorés de tentures et de tapisseries en l'honneur des
+fêtes qu'on célébrait en ce moment; aussitôt qu'elles furent atteintes
+par le feu, des voleurs s'emparèrent de quelques-unes des tentures de
+drap; les tapisseries furent brûlées. Les plaques d'or qui décoraient
+l'autel, les tombeaux des saints, l'espèce de cintre qui les recouvre
+et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des
+plus nobles clercs, qui s'était caché sous un de ces couvercles et
+n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit
+bientôt entouré par les flammes; il courut alors vers le siége
+épiscopal, cassa avec le pied le châssis vitré qui l'entourait, sauta
+en bas et s'échappa.
+
+Le crucifix de Notre-Seigneur, richement doré et orné de pierreries,
+et accompagné d'un vase de saphir placé sous les pieds de la sainte
+image, fut complétement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur
+quand on le retira des décombres.
+
+Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant
+cette horrible sédition. L'épouse d'Adon, voyant son mari qui se
+préparait à marcher au secours de l'évêque, au premier signe de la
+révolte, comprit qu'une mort prochaine menaçait son mari; elle le pria
+de la pardonner si par hasard il avait à se plaindre d'elle. Tous deux
+se tinrent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, en
+sanglotant, et se donnèrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette
+femme disant à son mari: «Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi à la fureur
+des bourgeois?» Adon lui prit la main, et la passa sous son bras
+gauche, tenant toujours sa lance de l'autre côté; il ordonna à son
+intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci,
+qui était du nombre des conjurés, non-seulement ne suivit pas son
+maître, mais le poussa rudement par derrière, en l'injuriant et en
+méconnaissant l'autorité de celui dont il était le serf et qu'il
+venait de servir à table quelques instants auparavant. Adon parvint
+cependant à protéger sa femme contre les séditieux, et la cacha dans
+la demeure d'un portier de l'évêque; mais cette malheureuse femme,
+quand le palais épiscopal fut attaqué et incendié, se sauva sans
+savoir où elle se réfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait
+offensées, la prirent, la battirent et lui enlevèrent ses vêtements;
+elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva à l'aide de ce
+déguisement dans le monastère de Saint-Vincent.
+
+Quant à ma cousine, après le départ de son mari, abandonnant tout le
+mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle
+escalada le mur qui entourait son verger, et se réfugia dans la cabane
+d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientôt après, voyant
+l'incendie se développer, cette infortunée se jeta sur la porte que la
+vieille avait fermée par dehors, brisa à coups de pierre la serrure,
+se revêtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa
+d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le
+monastère; mais, s'apercevant que le feu était à ce couvent, elle
+revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus éloignée
+du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la
+cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son
+mari, et son désespoir se changea en une véritable fureur. D'autres
+femmes, par exemple l'épouse et les filles de Guinimar, se cachèrent
+dans les retraites les plus misérables; plusieurs autres firent de
+même.
+
+L'archidiacre Gautier était, avons-nous dit, avec l'évêque lorsqu'on
+attaqua le palais; comme il avait toujours jeté de l'huile sur le feu,
+il sauta par une fenêtre dans le verger, escalada le mur, se sauva par
+des chemins de traverse au milieu des vignes, la tête nue, et gagna le
+château de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient
+en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les égouts.
+L'épouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde,
+était ce jour-là à la ville, parce que son mari avait succédé, je
+crois, à Gérard dans les fonctions de châtelain de l'abbaye;
+Hermengarde et la femme de Raoul, maître d'hôtel de l'évêque, se
+couvrirent d'habits de religieuse, et se réfugièrent dans le monastère
+de Saint-Vincent. Le fils de Raoul, à peine âgé de six ans, ne fut
+pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver,
+lorsqu'un de ces méchants rebelles le rencontra, le força de lui
+montrer ce qu'il tenait caché sous sa cape et tua le pauvre enfant
+dans les bras mêmes du fidèle serviteur.
+
+Pendant le jour de la rébellion, et toute la nuit qui suivit, clercs,
+femmes et tous autres fuyards s'échappèrent au travers des vignes; on
+n'hésitait pas à revêtir les hommes d'habits de femme, et les femmes
+d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrès et le vent jetait les
+flammes avec tant de force sur le monastère de Saint-Vincent, que les
+moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce
+qu'ils possédaient. Pour ceux qui s'étaient réfugiés dans le
+monastère, ils étaient pleins de terreur, comme si les épées fussent
+déjà sur leur tête.
+
+Gui, l'archidiacre et trésorier, ne se trouva pas par bonheur à Laon
+quand éclata la révolte; il était allé, avant les fêtes de Pâques, à
+Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dévotions; aussi les
+meurtriers déploraient spécialement son absence.
+
+L'évêque et les principaux seigneurs massacrés, les bourgeois
+attaquèrent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant
+toute la nuit ils bloquèrent la maison de Guillaume, fils de cet
+Haduin qui, loin de comploter la mort de Gérard, avait été dès le
+matin prier à l'église avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les
+rebelles employaient toutes leurs forces à jeter bas les murs de sa
+maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les
+assiégés résistaient énergiquement, mais enfin Guillaume fut obligé de
+se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui
+firent aucun mal, et se contentèrent de le mettre aux fers, et
+cependant ils le haïssaient plus que tout autre. Ils se conduisirent
+de même avec le fils de ce châtelain. Il y avait chez ce Guillaume un
+jeune homme, appelé aussi Guillaume, qui était domestique de l'évêque
+et qui prit une part active à la défense de cette maison. Quand les
+bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandèrent s'il savait si
+l'évêque était mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin,
+une partie des insurgés avait massacré l'évêque, les autres avaient
+enlevé d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'était passé
+ailleurs. En allant çà et là, ils rencontrèrent enfin le cadavre de
+Gaudry, et ordonnèrent à Guillaume de leur dire à quel signe ils
+pourraient reconnaître si le corps qui était étendu par terre était
+celui de l'évêque. La tête et le visage de ce malheureux étaient
+tellement criblés de blessures et défigurés, qu'on ne distinguait plus
+aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: «Quand l'évêque
+vivait, il me souvient qu'il se plaisait à raconter des faits de
+guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son
+malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au
+moment où monté sur son cheval il attaquait en plaisantant un
+chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le
+gosier.» Ils cherchèrent alors, et trouvèrent en effet la cicatrice.
+
+L'abbé de Saint-Vincent, Adalbéron, ayant appris la mort de l'évêque,
+voulut aller à l'endroit où l'on avait commis le crime; il renonça à
+ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple
+furieux, il serait infailliblement tué comme l'évêque. Tous ceux qui
+furent témoins de ces troubles assurent que le jour où ils
+commencèrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de
+nuit entre les deux journées, et que nulle apparence d'obscurité ne
+fit croire que le soleil s'était couché. Quand je leur disais que
+c'était la clarté des flammes qui en avait été la cause, ils
+affirmaient, ce qui était vrai, que dès le premier jour l'incendie
+avait été arrêté. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels
+ravages dans le monastère des filles du Seigneur, que plusieurs
+religieuses furent entièrement brûlées.
+
+Tous ceux qui passaient près du cadavre de l'évêque, étendu par terre,
+ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler
+d'injures et de malédictions; personne ne pensait à l'enterrer. Maître
+Anselme, qui le jour de l'émeute s'était bien caché, supplia le
+lendemain les rebelles de permettre qu'on donnât la sépulture à
+Gaudry, qui, après tout, avait porté le titre et les insignes
+d'évêque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'évêque,
+traité avec autant de mépris qu'on en aurait eu pour un chien, était
+resté étendu dans la poussière et tout nu. Anselme le fit relever,
+couvrir d'un drap et porter à Saint-Vincent. On ne saurait dire
+quelles insultes et quelles menaces on prodigua à ceux qui firent les
+funérailles de l'évêque, et quelles injures outrageantes furent
+adressées à son corps. Quand le corps fut arrivé à l'église, on ne fit
+aucune des prières et des cérémonies prescrites pour l'enterrement,
+non pas d'un évêque, mais du dernier des chrétiens. On jeta son
+cadavre dans une fosse à moitié creusée; on le pressa tellement sous
+une planche si étroite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui
+donnaient la sépulture n'étaient pas bien disposés pour lui, et les
+assistants les poussaient encore par leurs discours à traiter ces
+restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les
+moines de Saint-Vincent ne célébrèrent pour lui aucune messe dans leur
+église; que dis-je ce jour-là? il en fut de même pendant longtemps, et
+ces religieux tremblaient pour ceux qui étaient venus leur demander
+un asile aussi bien que pour eux-mêmes.
+
+On vit peu de temps après, ce qui est bien triste à raconter, la femme
+et les filles du châtelain Guinimar, malgré leur grande naissance,
+obligées d'emporter elles-mêmes son cadavre dans une charrette, que
+les unes traînaient et que les autres poussaient. Quelque temps après,
+on retrouva dans quelque coin la partie inférieure du corps de
+Raynier, dont le feu avait détruit la partie supérieure; ces débris
+furent mis sur une planche entre deux roues, et emmenés ainsi par un
+paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra
+à l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'à
+celui de l'évêque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement
+de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort fût un objet de pitié
+pour tous les hommes honnêtes. En effet, ils ne s'étaient jamais
+montrés méchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas
+pactisé avec les assassins de Gérard. On ne parvint que longtemps
+après ces journées de révolte et d'incendie à retrouver quelques
+débris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de
+drap jusqu'au moment où l'archevêque de Reims vint à Laon pour
+purifier l'église. Ce prélat étant allé au monastère de Saint-Vincent,
+célébra d'abord une messe solennelle pour la mémoire de l'évêque et de
+ceux de son parti qui avaient été tués. Ce même jour, on enterra
+plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mère du maître
+d'hôtel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tué encore
+enfant; on plaça sur la poitrine du père le cadavre de l'enfant, on
+leur donna sans beaucoup de cérémonie la sépulture.
+
+Le sage et vénérable archevêque, après avoir fait placer plus
+convenablement les restes de quelques-uns des morts, et célébré la
+messe en mémoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents,
+suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables
+institutions de communes, où l'on voit, contre toute justice et tout
+droit, les serfs secouer la légitime autorité de leurs seigneurs.
+«Serviteurs, dit l'archevêque, l'apôtre[101] a écrit que vous soyez
+soumis respectueusement à vos maîtres;» et pour que les serviteurs ne
+puissent justifier leurs révoltes par la dureté et l'avarice de leurs
+maîtres, écoutez encore ces autres paroles de l'apôtre: «Soyez soumis
+non-seulement aux maîtres bons et doux, mais même à ceux qui sont durs
+et méchants.» Aussi les canons lancent-ils l'anathème contre ceux qui,
+sous prétexte de religion, excitent les serviteurs à désobéir à leurs
+maîtres ou à s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et à plus forte
+raison à leur résister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait
+qu'on ne doit recevoir ni dans la cléricature, ni dans les ordres
+sacrés, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on
+reçoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volonté
+de son maître lorsqu'il le réclame.» L'archevêque fit valoir souvent
+ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi,
+soit dans les assemblées publiques. Mais en parlant de ces faits nous
+avons dérangé l'ordre du récit; il faut revenir maintenant à la suite
+des événements.
+
+ [101] Épître de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.
+
+Les bourgeois avaient enfin réfléchi sur le nombre et l'horreur des
+crimes qu'on venait de commettre; ils commençaient à avoir peur, et
+craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu
+de chercher un remède à leurs malheurs, ajoutèrent un nouveau mal à
+leurs maux anciens; ils se décidèrent d'appeler à leur secours, pour
+les défendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce
+Thomas dès sa jeunesse détroussait les pauvres et les pélerins; il
+avait contracté plusieurs mariages incestueux, et il était parvenu à
+une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La
+férocité de ce Thomas est tellement incroyable dans notre siècle, que
+quelques gens même des plus cruels sont plus avares du sang de vils
+bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas
+satisfait de tuer avec l'épée et de commettre son crime tout d'un
+coup, comme font les autres; il soumet ses victimes à d'horribles
+supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il
+fussent, à se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres
+parties du corps, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre
+pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces
+malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les
+frappait avec fureur à coups de bâton jusqu'à ce qu'ils cédassent ou
+qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances.
+
+ [102] Seigneur de Marle.
+
+Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par
+la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur
+la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans
+révoltés; trois de ces paysans se cachèrent dans une caverne; il
+arriva à l'entrée, enfonça sa lance dans la bouche de l'un de ces
+hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le
+fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses
+prisonniers ne pouvant marcher, à cause d'une blessure, Thomas lui
+demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa réponse qu'il ne
+pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite.
+Alors il saute à bas de son cheval, et coupe les pieds à ce pauvre
+homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de
+raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir à en raconter
+bien d'autres. Revenons donc à notre sujet.
+
+Tel était l'homme que les bourgeois, pour compléter leurs malheurs,
+mirent à leur tête, et dont ils implorèrent la protection pour les
+défendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand
+il entra dans la ville. Après qu'il eut écouté leurs demandes, il tint
+conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui
+répondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour défendre une telle
+ville contre le roi. Thomas lui-même n'osa pas annoncer cette décision
+à ces bourgeois frénétiques, tant qu'il était dans la ville; il les
+engagea donc à sortir et à venir dans un champ, et il leur dit que
+quand ils seraient là, il leur ferait connaître sa décision. A un
+mille de la ville, il leur dit: «Laon est la tête du royaume; je ne
+suis pas en état de défendre cette ville contre le roi; si vous le
+redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un
+défenseur.» Consternés par ces paroles, mais troublés par le souvenir
+de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir déjà le roi à leurs
+trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'évêque, qui
+quelque temps auparavant frappait de l'épée les lambris et les voûtes
+de l'église de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y
+trouver quelque fugitif à tuer, et qui, portant à son doigt l'anneau
+de l'évêque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa
+revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie
+de Thomas. On doit dire cependant que Thomas délivra plusieurs
+prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui était resté
+étranger au meurtre de Gérard.
+
+Cependant la renommée répandit bientôt parmi les serfs et les paysans
+du voisinage de Laon la nouvelle que la ville était presque déserte;
+aussitôt ils se soulèvent, envahissent cette ville abandonnée, et
+s'emparent des maisons que l'on ne défend point. Gui[103] et
+Enguerrand[104] apprirent bientôt que Thomas avait abandonné Laon et
+emmené le peuple avec lui; ils allèrent à la ville, et trouvèrent les
+maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillèrent
+l'argent, les vêtements et les provisions de toutes espèces qu'ils
+trouvèrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fère étaient
+arrivés avant les gens de Coucy et avaient déjà mis la ville au
+pillage; ils avaient emporté des masses de butin, et cependant ceux
+qui vinrent après se vantaient qu'ils avaient tout trouvé intact. Le
+vin et le blé ne valaient pas plus à leurs yeux qu'une de ces choses
+que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas
+l'idée d'emporter ces denrées; ils les gaspillaient à tort et à
+travers. Puis des querelles éclatèrent entre eux pour le partage du
+butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlevé par les
+grands; si deux hommes en rencontraient un troisième isolé, ils le
+dépouillaient; enfin l'état de la ville était vraiment lamentable. Les
+bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, détruit
+et brûlé les maisons des clercs et des grands qui étaient leurs
+ennemis. Maintenant c'était le tour des grands échappés au massacre;
+ils enlevaient des maisons des bourgeois émigrés vivres, meubles,
+gonds et verroux.
+
+ [103] Gendre du suivant.
+
+ [104] Seigneur de Coucy et père de Thomas de Coucy.
+
+Il n'y avait pas de sûreté même pour un moine; s'il voulait entrer ou
+sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volât son cheval,
+qu'on le dépouillât de ses vêtements et de rester absolument nu. Les
+innocents et les coupables s'étaient réfugiés au monastère de
+Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois, ô mon Dieu, ceux
+qui en voulaient à la personne de ces malheureux, plus encore qu'à
+leurs trésors, menacèrent-ils les religieux de leurs épées! C'est ce
+que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme,
+son compère, auquel il avait promis sûreté pour sa vie et ses membres,
+et qui sur cela s'était livré à lui de bonne foi. Mais Guillaume,
+oubliant que le Seigneur l'avait sauvé de la mort, permit aux
+serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tués dans
+l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire périr; le fils du
+susdit châtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds à la
+queue d'un cheval, et bientôt sa cervelle s'échappa de toutes parts;
+puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnommé le mangeur;
+il était riche, mais honnête homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont
+j'ai parlé plus haut, qui s'appelait, je crois, Éverard, et qui,
+mauvais serviteur, trahit son maître le jour même où il venait de
+manger avec lui. Beaucoup d'autres périrent dans les supplices. Il
+serait d'ailleurs impossible de raconter en détail les violences
+cruelles que l'on exerça des deux côtés sur les auteurs comme sur les
+victimes de cette sédition.
+
+ GUIBERT DE NOGENT, _Mémoires sur sa vie_.
+
+
+
+
+CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.
+
+_Établissement de la paix._
+
+1128.
+
+
+Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Louis, par la grâce
+de Dieu, roi des Français[105], voulons faire connaître à tous nos
+fidèles, tant futurs que présents, le suivant établissement de paix
+que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de
+Laon, nous avons institué à Laon, lequel s'étend depuis l'Ardon
+jusqu'à la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute
+l'étendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces
+limites:
+
+1º Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrêter quelqu'un pour
+quelque méfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge
+présent, on pourra sans forfaiture retenir (le prévenu) jusqu'à ce
+qu'un juge vienne, ou le conduire à la maison du justicier, et
+recevoir satisfaction du méfait selon qu'il sera jugé.
+
+2º Si quelqu'un a fait, de quelque façon que ce soit, quelque injure à
+quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure
+est de la ville même, qu'il soit cité dans l'intervalle de quatre
+jours, vienne en justice devant le maire et les jurés, et se justifie
+du tort qui lui est imputé, ou le répare selon qu'il sera jugé. S'il
+ne veut pas le réparer, qu'il soit chassé de la ville, avec tous ceux
+qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas
+forcés de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne
+lui permette pas de revenir avant d'avoir réparé le méfait par une
+satisfaction convenable.
+
+ [105] Louis VI.
+
+S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de
+la cité, que le maire et les jurés demandent justice de ce malfaiteur
+ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels
+sont situées ses possessions, ou bien à l'évêque, s'il possède un
+alleu; et si, assigné par les seigneurs ou l'évêque, il ne veut pas
+réparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice
+de lui, soit par l'évêque, soit par le seigneur dans le district
+duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurés de dévaster
+et de détruire tous les biens de ce malfaiteur.
+
+Si le malfaiteur n'est pas de la cité, que l'affaire soit rapportée à
+l'évêque; et si, sommé par l'évêque, il n'a pas réparé son méfait dans
+la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurés de poursuivre
+vengeance de lui comme ils le pourront.
+
+3º Si quelqu'un amène sans le savoir dans le territoire de
+l'établissement de paix un malfaiteur chassé de la cité, et s'il
+prouve par serment son ignorance, qu'il remmène librement le dit
+malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance,
+que le malfaiteur soit retenu jusqu'à pleine satisfaction.
+
+4º Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre
+quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la
+main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'après avoir été convaincu
+par de légitimes témoignages, il répare son tort envers celui qu'il a
+offensé, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse
+satisfaction au maire et aux jurés pour avoir violé la paix.
+
+Si l'offensé refuse de recevoir la réparation, qu'il ne lui soit plus
+permis de poursuivre aucune vengeance contre le prévenu, soit dans le
+territoire de l'établissement de paix, soit en dehors; et s'il vient à
+le blesser, qu'il paye au blessé les frais de médecin pour guérir la
+blessure.
+
+5º Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui
+soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cité, ni de
+lui tendre des embûches quand il y rentrera. Que si, à la sortie ou à
+la rentrée, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit
+assigné pour cause de poursuite ou d'embûches, qu'il se justifie par
+le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou blessé hors du territoire de
+l'établissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les
+embûches ne puissent être prouvées par le témoignage d'hommes dudit
+territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est
+trouvé coupable, qu'il donne tête pour tête et membre pour membre, ou
+qu'il paye pour sa tête ou selon la qualité du membre un rachat
+convenable à l'arbritage du maire et des jurés.
+
+6º Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte
+capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le
+district duquel sera trouvé le prévenu. S'il ne peut en avoir justice
+par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prévenu, s'il habite dans
+la cité, ou à l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la
+cité, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par
+le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurés de la
+paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par
+son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurés aillent
+trouver le seigneur, s'il est dans la cité, et sinon son officier, et
+qu'ils lui demandent instamment de faire justice à celui qui se plaint
+de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire
+justice ou le négligent, que les jurés cherchent un moyen pour que le
+plaignant ne perde pas son droit.
+
+7º Si quelque voleur est arrêté, qu'il soit conduit à celui dans la
+terre de qui il a été pris; et si le seigneur de la terre n'en fait
+pas justice, que les jurés la fassent.
+
+8º Les anciens méfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la
+ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonnés, sauf
+treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul
+de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt;
+Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle
+Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de
+Lebert. Excepté ceux-ci, si quelqu'un de la cité, chassé pour
+d'anciens méfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de
+tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possédé et n'avoir
+ni vendu ni mis en gage.
+
+9º Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent
+le cens, et rien de plus, à leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas
+au temps convenu, qu'ils soient soumis à l'amende suivant la loi sous
+laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque
+autre chose à la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne à
+leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de
+tirer d'eux ce qui sera jugé.
+
+10º Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des églises et des
+grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition
+où ils pourront. Quant aux serviteurs des églises qui sont hors des
+limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur
+est pas permis de prendre des épouses sans le consentement de leurs
+seigneurs.
+
+11º Si quelque personne vile et déshonnête insulte, par des injures
+grossières, un homme ou une femme honnête, qu'il soit permis à tout
+prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de réprimer,
+sans méfait, son importunité par un, deux ou trois soufflets. S'il est
+accusé de l'avoir frappé par vieille haine, qu'il lui soit accordé de
+se purger, en prêtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais
+au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde.
+
+12º Nous abolissons complétement la mainmorte[106].
+
+ [106] Droit féodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas
+ disposer de leurs biens.
+
+13º Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille,
+ou sa parente, lui a donné de la terre ou de l'argent, et si elle
+meurt sans héritier, que tout ce qui restera de la terre ou de
+l'argent à elle donné retourne à ceux qui l'ont donné ou à leurs
+héritiers. De même si un mari meurt sans héritier, que tout son bien
+retourne à ses parents, sauf la dot qu'il avait donnée à sa femme.
+Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et après sa mort la dot
+même retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne
+possèdent de biens immeubles, et si, gagnant par le négoce, ils ont
+fait fortune et n'ont point d'héritiers, à la mort de l'un toute la
+fortune restera à l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents,
+ils donneront deux tiers de leur fortune en aumônes pour le salut de
+leurs âmes, et l'autre tiers sera dépensé pour la construction des
+murs de la cité.
+
+14º En outre, que nul étranger, parmi les tributaires des églises ou
+des chevaliers de la cité, ne soit reçu dans la présente paix sans le
+consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reçu
+sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze
+jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, où il
+lui plaira, avec tout son avoir.
+
+15º Quiconque sera reçu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an,
+se bâtir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cité
+une quantité suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire
+à la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre
+lui.
+
+16º Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cité, qu'il le prouve
+par le témoignage des échevins, ou se purge en élevant la main en
+serment.
+
+17º Quant aux droits et coutumes que le châtelain prétend avoir dans
+la cité, s'il peut prouver légitimement, devant la cour de l'évêque,
+que ses prédécesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de
+bon gré; s'il ne le peut, non.
+
+18º Nous avons réformé ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux
+tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux époques
+où il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune
+autre taille; à moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette
+paix quelque autre terre devant taille, à laquelle il tienne assez
+pour payer la taille à raison de la dite possession.
+
+ [107] Impôts levés par les seigneurs sur les biens des serfs.
+
+19º Les hommes de la paix ne seront point contraints à aller au
+plaid[108] hors de la cité. Que si nous avions quelque sujet de
+plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le
+jugement des jurés. Que si nous avions sujet de plainte contre tous,
+justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'évêque.
+
+ [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'où _plaider_ et
+ ses dérivés.
+
+20º Que si quelque clerc commet un méfait dans les limites de la
+paix, s'il est chanoine, que la plainte soit portée au doyen et qu'il
+rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit être rendue par
+l'évêque, l'archidiacre ou leurs officiers.
+
+21º Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et,
+sommé, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvés
+dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en
+réparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils
+auront été pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs
+droits et que le juge lui-même ne soit pas privé des siens.
+
+22º Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bénignité
+royale nous avons accordée à ces citoyens, les hommes de cette paix
+ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre
+cour royale, les expéditions et le service à cheval qu'ils nous
+doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'année un gîte, si nous
+venons dans la cité; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront
+en place 20 livres.
+
+23º Nous avons donc établi toute cette constitution, sauf notre droit,
+le droit épiscopal et ecclésiastique, et celui des grands qui ont
+leurs droits légitimes et distincts dans les confins de cette paix; et
+si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre
+droit, celui de l'évêque, des églises et des grands de la cité, ils
+pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de
+quinze jours, leur infraction.
+
+ _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans
+ son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_.
+
+
+
+
+PRISE D'ÉDESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.
+
+1145.
+
+
+Zengui parut devant Édesse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut
+dressé près de la porte des Heures, vers l'église des Confesseurs.
+Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les
+habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur
+les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y
+rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des
+vivres. Cependant l'ennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ville;
+les assiégés creusèrent aussi de leur côté, et pénétrant dans la mine
+opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient
+entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le
+fit savoir aux assiégés en disant: «Prenez deux hommes d'entre nous en
+otage; vous enverrez deux des vôtres, et ils se convaincront par
+eux-mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas
+attendre d'être soumis de force et d'être exterminés.» Cet avis fut
+méprisé. Celui qui commandait dans Édesse pour les Francs, attendant
+d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem,
+rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le
+feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent. Au
+bruit qui en retentit, les habitants et les évêques accoururent sur la
+brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet
+endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la
+ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la
+citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait,
+quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou
+décrire les malheurs qui durant trois heures accablèrent Édesse. On
+était au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang
+des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des
+diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des
+épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Abgare, ami du
+Messie[110], fut foulée aux pieds pour nos péchés! O déplorable
+condition humaine! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants,
+les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le
+fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers
+la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs, qui portaient les
+châsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colère,
+du jour dont un prophète a dit: J'éprouverai le courroux céleste parce
+que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent
+d'adresser leurs voix à Dieu jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur
+eût ôté la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits
+sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mères qui
+rassemblèrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses
+petits, et qui attendirent de périr tous ensemble par l'épée, ou
+d'être à la fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la
+citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent
+d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui était à la
+brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des
+milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain
+voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, à cause des
+cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte même d'un
+coup de flèche. Enfin Zengui, touché des maux qui accablaient Édesse,
+ordonna de remettre l'épée dans le fourreau. L'évêque Basile avait été
+garrotté par les Turcs, traîné nu et sans chaussure. Zengui le vit, et
+se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il
+sut que c'était le métropolitain, il lui fit donner des habits, et le
+conduisit à sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on
+n'avait point, par une prompte soumission, sauvé ce peuple infortuné.
+L'évêque répondit: «C'est la divine Providence qui te réservait une si
+grande conquête, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les
+rois, et pour que nous autres misérables nous pussions contempler la
+face de notre maître, sans crainte, car nous n'avons point violé de
+parole, nous n'avons point enfreint de serment.» Zengui fut touché de
+ces paroles, et reprit: «C'est bien répondu, ô métropolite! oui, Dieu
+et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont
+fidèles à leur foi jusqu'à la mort.» La garnison de la citadelle se
+rendit deux jours après, et se retira la vie sauve. Les Turcs
+massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils
+respectèrent les Syriens et les Arméniens.
+
+ [109] Édesse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de
+ Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande
+ puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout le nord de
+ la Mésopotamie, portant leurs courses dans les lieux éloignés
+ comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait à
+ Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient;
+ ils l'avaient choisi pour chef de leurs armées, à cause de son
+ courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait
+ prendre Édesse; il fit mine de se porter d'un autre côté;
+ Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se
+ porta aussitôt contre la ville. (_Bibliothèque des Croisades_, t.
+ 4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.)
+
+ [110] Abgare, roi d'Édesse, qui, à ce que rapporte Eusèbe, se
+ trouvant infirme, écrivit à Jésus-Christ, et en reçut une réponse
+ favorable. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la
+ _Bibliothèque des Croisades_, p. 73.
+
+ Alboulfarage, célèbre historien et médecin, de la secte des
+ chrétiens jacobites, naquit à Malatia, en Arménie, en 1226, et
+ mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il
+ écrivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec
+ d'importants changements, en langue arabe.
+
+
+
+
+LOUIS VII PREND LA CROIX[111].
+
+1146.
+
+ Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la
+ croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à
+ l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains
+ autres.
+
+
+En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la
+terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs
+s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom
+Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas
+sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et
+pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et
+menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle
+de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour
+du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de
+ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne
+assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit
+venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des
+barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et
+prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre
+de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il
+fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la
+rédemption de son peuple.
+
+ [111] La traduction des mots difficiles à comprendre qui se
+ rencontrent dans ces documents en vieux français, se trouvera
+ dans le Glossaire à la fin du volume.
+
+ [112] _Edesse_, en latin _Rohes_.
+
+Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor
+sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si
+se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de
+Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte
+Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault
+son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves
+le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le
+conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy,
+Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault
+de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil,
+Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son
+frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et
+plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas,
+se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres,
+Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens,
+Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de
+saincte églyse.
+
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son
+nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il
+oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le
+conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles
+barons de grant renommée.
+
+Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda
+une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte
+prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le
+roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du
+tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis
+monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix,
+de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la
+Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._
+
+ C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à
+ rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines
+ rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire
+ de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France,
+ selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis_. On
+ en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et
+ on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une
+ part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de
+ celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des
+ Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce
+ livre devint un monument historique national. Les Grandes
+ Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin
+ Paris a donné en 1836 une excellente édition des _Grandes
+ Chroniques_ (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles
+ V, que possède la Bibliothèque impériale.
+
+
+
+
+CROISADE DE LOUIS VII.
+
+_Bataille du Méandre._
+
+1148.
+
+
+La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit
+le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est
+large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il
+était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une
+vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un
+chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces
+deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa
+marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils
+savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous
+arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les
+montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à
+harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre
+rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les
+bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes
+en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais
+ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur
+notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus
+qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient
+ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et
+insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en
+fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en
+repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne
+connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages,
+c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche,
+vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et
+le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer
+dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en
+sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer
+des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les
+deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires
+s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et
+Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive
+escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les
+Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout
+aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son
+cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les
+dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui
+avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux
+attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les
+montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au
+roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que
+nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs
+et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les
+Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs
+pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre;
+mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas
+leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût
+peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il
+voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce
+qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà
+connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable
+savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze
+jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres,
+et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas
+à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes
+les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en
+sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui
+s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec
+eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne
+put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne
+voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on
+sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous
+en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions
+étaient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions
+devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi,
+éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait
+les cadavres, mit son armée en bataille.
+
+ [113] Il avait livré une partie de l'armée de l'empereur Conrad
+ aux Turcs, et avait partagé les dépouilles avec les Turcs.
+
+ [114] L'armée de Conrad avait péri presque tout entière en Asie
+ Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par
+ la faim.
+
+Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes
+devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi
+voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne
+pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les
+premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne,
+ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur
+l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de
+l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette
+montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une
+pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent
+qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout
+le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et
+oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme
+tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au
+fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher
+qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux
+des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins
+couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres.
+
+Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui
+étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer
+cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils
+espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour
+finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de
+notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus
+audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus
+l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent
+donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un
+troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux
+arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait,
+mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit
+quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je
+ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre;
+on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous,
+consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière;
+mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant
+d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul
+au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui
+ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas
+préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne
+les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour
+sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs,
+et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec
+acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande
+témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de
+plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce
+terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était
+impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les
+nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés
+par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait
+ses flèches à l'abri des arbres et des rochers.
+
+Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs
+bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger.
+Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les
+maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles
+fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs
+fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et
+gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant
+une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera
+autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et
+purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils
+combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue
+tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent
+sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui
+aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure.
+Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur
+armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient
+comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt
+tués et dépouillés.
+
+Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais
+illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son
+courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un
+arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut
+d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite
+pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de
+leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches,
+et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant
+les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il
+serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient
+affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à
+son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent
+enlever les dépouilles du champ de bataille.
+
+Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait
+beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de
+cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le
+roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée,
+remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin,
+les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils
+virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils
+gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le
+demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui
+étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient
+encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et
+l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte
+qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se
+réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils
+avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne
+dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il
+ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient
+dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le
+peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas
+avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît
+également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais
+Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on
+ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner
+l'autre.
+
+Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres
+de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de
+nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces
+considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs
+compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en
+bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait
+les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un
+peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et
+nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les
+bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang,
+nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à
+nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une
+grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers,
+résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui
+appartenait à eux et aux autres.
+
+Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce
+noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par
+la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce
+péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du
+Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et
+d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut
+pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert
+mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut
+ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans
+relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand
+ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait.
+On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui
+devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y
+eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la
+guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur
+argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la
+piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de
+pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre
+à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un
+autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de
+chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se
+porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.
+
+Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes
+des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos
+défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de
+nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un
+mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des
+marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant
+franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé,
+et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme
+qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille
+passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce
+qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage.
+
+On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux
+rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les
+Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent
+avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre
+piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi
+jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait
+les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le
+maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un
+grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un
+tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et
+les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la
+journée plus heureuse.
+
+Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous
+anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils
+emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne
+pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de
+fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes,
+vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne
+s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient
+emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait
+pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à
+nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les
+riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est
+ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre
+association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à
+force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie.
+
+ ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit
+ par L. Dussieux.
+
+ Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en
+ Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour,
+ il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger.
+
+
+
+
+SIÉGE DE DAMAS.
+
+1149.
+
+ Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de
+ Damas par les jardins, dont il orent moult à faire.
+
+Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
+est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit:
+Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit
+appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de
+quoy la terre est are[115], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant
+comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un
+fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mènent par conduis et par
+chaneaus, là où mestier est, devers la partie d'orient. Ès deux rives
+de ce fleuve croist moult grant plenté d'arbres qui portent fruit de
+toutes manières. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu armé
+ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois
+batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce
+que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y
+estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé
+mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière garde fist
+l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s'en
+allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent
+bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés
+que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin
+clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les
+sentiers y sont moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une
+commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval
+chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs
+de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par
+trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien
+clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s'en iroit tout l'ost vers
+la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les jardins estoient
+pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si
+fu qu'il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres
+qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour
+les chevaux.
+
+ [115] Aride.
+
+ [116] Laboureurs.
+
+Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
+mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de
+terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne
+finoient de traire par archières qu'il avoient faictes espesséement,
+et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux
+qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur
+deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter
+s'estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne
+guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes
+tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait
+faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers
+qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces
+tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à
+grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des
+murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle
+manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les
+barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.
+
+ Coment les nos gaaignièrent les jardins et le fleuve à grant
+ paine et chacièrent les Turcs dedens la cité.
+
+Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
+virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville,
+sans trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et
+commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turcs
+qu'il trouvèrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il
+ne les laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en
+occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les
+nostres ne sçay en quans lieux.
+
+Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop
+furent espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins
+laissièrent et s'en fouirent à grans routes dedens la cité. Lors
+allèrent les nostres tout à bandon[117] parmi les sentiers; mais les
+Turcs s'estoient bien pensés que les nostres auroient mestier de venir
+au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si
+tost comme il s'apperceurent que la cité seroit assiégée de celle
+partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et
+d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les
+nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin
+eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au
+fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il
+approchèrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les
+nostres reboutés arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner
+l'eaue; aux Turcs assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les
+nostres furent reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à
+tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier
+en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrière,
+demanda pourquoi il estoient arrestés; et l'on luy dist que la
+première bataille s'estoit assemblée aux Turcs qu'ils avoient trouvé
+hors de la ville.
+
+ [117] _A bandon._ A qui mieux mieux.
+
+Quant les Thiois oïrent ce, tantost se désordonnèrent et coururent
+tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de
+France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux
+poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et
+misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espées,
+asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister
+et ne demoura guères qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la
+ville. L'empereur fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à
+toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de près qui estoit
+armé de haubert. L'empereur fu à pié et tenoit en sa main une moult
+bonne espée. Il féri le Turc entre le col et la senestre espaule, si
+que le coup descendi parmi le pis au destre costé. La pièce chéi qui
+emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce
+virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent en la ville.
+Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut
+si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne se
+peussent tenir contre telles gens.
+
+ Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns
+ princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant
+ (entendre) qu'il prendroient la cité de l'autre part, dont elle
+ n'avoit garde de assaut.
+
+Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[118].
+Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent
+les Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et
+regardèrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se
+pensèrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur
+ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie
+soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour
+ce prisrent conseil entre eux, et fu accordé que par toutes les rues
+de la ville de celle partie où le siège estoit, l'en mist de bonnes
+barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que sé les
+nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient à copper les
+barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener à
+sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie
+couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient à
+meschief, quant il s'atournoient jà à fouir. Assez estoit légière
+chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la
+crestienté et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose
+à faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la
+malice au déable, qui cueurt tousjours et est preste à mal, destourba
+celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé
+toutes les choses qu'il prétendoient à emporter quant il
+s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cité se pourpensèrent que
+des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant
+convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui là
+estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce
+voulurent essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si
+envoyèrent à ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur
+promisrent et bien leur asseurèrent que ainsi le feroient comme il
+leur promettoient, s'il povoient tant faire que le siège se partist
+d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie;
+mais leur lignaiges, né leur noms, né les terres que il tenoient ne
+nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur
+hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient
+empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre
+Nostre-Seigneur vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de
+Jhérusalem, qui moult les créoient, et leur disrent que ce n'avoit pas
+esté bon conseil d'assiéger la cité par devers les jardins, car elle y
+estoit plus forte à prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent
+qu'il requeroient à ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy
+que avant qu'il gastassent là leurs peines et perdissent leur temps,
+il feroient l'ost remuer et asseoir la cité en ce costé qui estoit
+tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il
+disoient, ès parties de la ville qui sont contre orient et contre midi
+n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là, le
+fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient
+illec bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier,
+ainçois pourroit bien estre pris de venue.
+
+ [118] Sans réserve aucune.
+
+ [119] Des barons du royaume de Jérusalem.
+
+ [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les
+ chroniques de saint-Denis suivent le récit.
+
+Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien
+cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si
+les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
+suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent
+devant; tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il
+furent en la partie de quoy il sçavoient de vray qu'elle n'avoit garde
+d'assaut, et où l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si
+qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. Là demourèrent les
+barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent
+guères demouré en celle place qu'il s'apperceurent certainement que
+trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir:
+car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plenté de gens ne se
+povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez
+aise et délit.
+
+
+Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.
+
+Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent
+grant souffrete, et mesmement les pélerins des estranges terres: car
+il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement
+garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cité seroit
+prise où il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en
+nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guère chargier
+de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur
+failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucés et
+esbahis, né ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust
+esté paine perdue, et aussi de retourner en la place où il se
+logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: car sitost comme
+il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant
+y firent de barres de fors bois espès et longs, où ils misrent si
+grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus
+légière chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du
+demourer en la place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car
+il ne povoient avoir né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent
+ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la
+terre en la foy desquels et en la loyauté il avoient mis leur corps et
+leur hommes pour la besongne Jhésucrist, les avoient trahis très
+desloyaument et les avoient amenés en ce lieu où il ne povoient faire
+le profit de crestienté né leur honneur. Pour ce s'accordèrent tous
+qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent désormais de
+traïson.
+
+En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
+puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust
+proffitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à
+desplaire à ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, né
+riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient
+tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre
+les cités; car néis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient.
+Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient
+volentiers les gens de France et assez légièrement au royaume de
+Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps
+ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il estoient devant;
+et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.
+
+ Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite;
+ et coment toute la baronie fu mal encouragié vers ceux de Surie
+ qui ceste grant félonnie avoient pourchacié.
+
+Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
+saiges hommes qui avoient esté à celle besongne pour savoir
+certainement coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et
+pourparlée. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda
+plusieurs fois à maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on.
+Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonné[122] de
+ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien né
+qu'il consentist la traïson, car si tost comme il vit que les jardins
+de Damas estoient gaingnés et le fleuve pris par force, bien luy fu
+avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors vint à l'empereur
+et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement
+qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise et
+conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
+bien s'y accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit
+et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.
+
+ [121] Guillaume de Tyr.
+
+ [122] _Achoisonné_, inculpé, soupçonné.
+
+Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et
+grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son
+pays et estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle
+manière l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie.
+Mieux leur sembloit, sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine
+que l'un d'eux la déust avoir. Car il sont tousjours en contens et en
+plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs
+pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il
+leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail,
+plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust
+donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordèrent à la
+traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche,
+qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy
+par mal[123], ne cessa de pourchascier à son povoir coment lui
+rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons
+de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent
+toute la paine qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du
+roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prière
+avoient-il ce pourchascié.
+
+ [123] Raimond était l'oncle de la reine Éléonore, femme de Louis
+ VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut soupçonné
+ d'avoir pour sa nièce un amour qui fut la première cause du
+ divorce de Louis VII.
+
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par
+grant avoir que les Turcs donnèrent aux barons fu celle desloyauté
+faicte.
+
+Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si
+grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le
+royaume de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces
+grans hommes s'en furent partis, si fu assigné un grant parlement où
+assemblèrent tous les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne
+chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust
+honnouré et par quoy l'on parlast d'eux à toujours-mais en bien. Illec
+fu ramentu que la cité d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir
+des mescréans, qui séoit au milieu du royaume, si que sé l'on la
+vouloit assiéger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost,
+pour quoy ce seroit légère chose de prendre la ville, qui longuement
+ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parlé entre eux de
+celle chose. Mais rien n'en fu accordé, pour ce qu'il y avoit
+destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de
+France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la
+terre, quant il véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes
+avoient trahi, et le commun proffit destourbé et empeschié, si comme
+il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist
+rien faire de sa besongne par ses gens, et se départist le parlement
+ains que nulle riens y eut empris.
+
+ _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.
+
+1181-1182.
+
+
+Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France.
+Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix
+du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du
+monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs
+ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la
+renommée, ceux d'entre les juifs qui, par leur âge et par leurs
+connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de
+docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils
+se trouvèrent tellement enrichis, qu'ils s'étaient approprié près de
+la moitié de la ville, et qu'au mépris des volontés de Dieu et de la
+règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre
+de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui
+s'écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour
+judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche
+de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton
+frère, mais à l'étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les
+chrétiens sous le nom d'étrangers, leur prêtèrent de l'argent à usure;
+et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes,
+chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de
+dettes, qu'ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D'autres
+encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris,
+et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en
+étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il
+consulta un ermite nommé Bernard: c'était un saint homme, un bon
+religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'après son
+conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes
+qu'ils avaient contractées envers les juifs, à l'exception d'un
+cinquième qu'il se réserva.
+
+ [124] Chap. XXIII, v. 19, 20.
+
+Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases
+ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d'or
+et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié,
+avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de
+caution, dans des moments d'une nécessité pressante, ces impies les
+traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à
+recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient
+à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire
+avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi
+ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait à
+Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d'église,
+tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'évangiles
+orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques
+coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa
+l'impureté jusqu'à le jeter (ô douleur!) dans le fond d'une fosse où
+il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation
+divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans
+cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième
+de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces
+ornements sacrés à l'église qui les avait engagés. On pourrait donner
+avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans
+l'ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l'année
+du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi,
+grâce à l'édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les
+chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes
+qu'ils avaient contractées envers les juifs.
+
+L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le
+sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs
+jusqu'à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume.
+Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'à
+l'époque fixée, c'est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs
+domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et
+autres immeubles, il s'en réserva la propriété, pour lui et ses
+successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris
+la résolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, régénérés par les
+eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à
+Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le
+roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces
+néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté.
+D'autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur
+perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de
+belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,
+archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de
+remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne
+pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le
+Dieu de bonté et de miséricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui
+espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de
+leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce
+dans l'âme du roi, l'avait éclairée des lumières du Saint-Esprit,
+échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des
+prières et des promesses de ce monde... Les juifs infidèles, voyant le
+peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur
+l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à
+disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans
+étonnement la magnanimité et l'inébranlable fermeté du roi Philippe,
+et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s'écrièrent dans leur
+admiration: _Scema, Israel_; c'est-à-dire: Écoute, Israel, et
+commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où
+ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils
+savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit
+par l'édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à
+vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs
+propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal.
+Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour
+payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,
+leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de
+juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste.
+
+ RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans
+ la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis
+ la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle.
+
+ Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença
+ en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit
+ son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur
+ Guillaume le Breton.
+
+
+
+
+BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN.
+
+4 juillet 1187.
+
+Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy
+de Lusignan.
+
+
+Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de
+bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la
+soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec
+fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches
+semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand
+ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était
+ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt
+Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la
+voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan,
+emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après
+des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa
+mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut
+plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya
+de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en
+face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les
+rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne
+était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle
+combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans
+y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la
+chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit
+contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut
+qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus
+de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que
+sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à
+chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils
+furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline
+voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser
+quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de
+ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les
+chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un
+morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le
+Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout
+le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût
+bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus
+braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais,
+disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des
+Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de
+lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de
+la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur
+son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se
+prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et
+lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils
+fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et
+s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent
+repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient,
+ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne
+seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or,
+il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père
+descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en
+versant des larmes de joie.»
+
+ [125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond
+ était concertée avec l'ennemi.
+
+ [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit
+ mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient
+ le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au
+ ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour
+ lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de
+ Blacas_, t. I, p. 181).
+
+ Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille,
+ raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise
+ avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer
+ autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les
+ chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils
+ disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils
+ adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;
+ ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs
+ prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous
+ s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier
+ devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait
+ plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut
+ plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les
+ consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se
+ prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la
+ possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la
+ rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par
+ son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).
+
+Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur
+la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils
+souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un
+passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et
+s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline,
+et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient
+furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,
+le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur
+de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et
+plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on
+ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les
+prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les
+Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle
+défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et
+j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là,
+sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient
+emporté sur les montagnes et dans les vallées.
+
+ IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 194.
+
+ Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et
+ mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et
+ d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte.
+ Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une
+ _Chronique complète_.
+
+
+
+
+AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE.
+
+
+L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque
+avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à
+cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux
+pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
+à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était
+perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les
+chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent
+plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes,
+il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était
+couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin;
+il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation
+heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses
+chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux
+éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres
+disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des
+lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps
+partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En
+voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de
+blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira:
+«Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette
+terrible victoire!»
+
+ [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et
+ historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en
+ 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le
+ titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de
+ Jérusalem par Saladin.
+
+Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un
+autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour
+lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à
+la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés
+par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force
+extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir,
+maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect
+misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la
+proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient
+humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans
+les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient
+l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.»
+
+Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir
+auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut
+que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la
+soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu,
+présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi
+qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En
+effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les
+Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire
+et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer
+Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque
+celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il
+enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers
+Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis,
+s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple,
+les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc
+alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout
+tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter
+sa vie.
+
+Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre
+Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane
+musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie,
+d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le
+sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je
+pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin,
+il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant
+qu'il aimait mieux mourir.
+
+Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui
+étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers,
+Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre
+les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de
+son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire
+mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux
+pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque
+Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces
+guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à
+cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient
+comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus
+cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il
+en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque
+l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît
+une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda
+également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les
+chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou
+qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté.
+
+On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des
+chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers
+avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de
+bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des
+exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec
+une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se
+refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant
+de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut
+accepté par un très-petit nombre.
+
+Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de
+Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs
+lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de
+ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
+l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre
+soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea
+contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite
+que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait
+pour une chaussure.
+
+Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le
+reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions
+nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte:
+«Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je
+vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir
+vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de
+la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand
+sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas
+les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or
+l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de
+joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il
+n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens
+exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines
+villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par
+le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il
+paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des
+prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en
+spectacle.
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196.
+
+
+
+
+PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS.
+
+1186.
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne
+sçai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses
+besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et
+amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il
+s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de
+l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les
+rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elles
+estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit
+nul souffrir; si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié.
+Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de
+celle fenestre en grant abominacion de cuer.
+
+Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et
+somptueuse, mais moult nécessaire, et telle que tous ses devanciers ne
+l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à
+celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgeois de
+Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité
+feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce
+le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité
+qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu
+appelée en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant à
+dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les
+habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit
+lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en
+l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si
+comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent
+le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du
+nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust
+demourer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées par M. Paulin
+ Paris.
+
+
+
+
+SALADIN PREND JÉRUSALEM.
+
+1187.
+
+
+«Jérusalem, dit Ibn-Alatir, était alors une ville très-forte.
+L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte d'Amoud ou de la
+Colonne. C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent
+dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20
+régeb). Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et
+d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. Il
+n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous
+défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en
+arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et
+descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un émir de
+distinction ayant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à la fois,
+et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrétiens
+en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place, et
+ouvrirent la brèche. Des archers postés dans le voisinage repoussaient
+à coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et
+protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine;
+quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait qu'à y
+mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis
+de capituler[128]. On députa les principaux habitants à Saladin, qui
+répondit: «J'en userai envers vous comme les chrétiens en usèrent avec
+les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je
+passerai les hommes au fil de l'épée, et je réduirai le reste en
+servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal.» A cette réponse,
+Balian[129], qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit
+pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accordée; il se
+présenta à Saladin, et lui fit des représentations. Saladin se
+montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prières.
+Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de ménagement et dit:
+«Sachez, ô sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul
+peut se faire une idée de notre nombre. Les habitants répugnent à se
+battre parce qu'ils s'attendent à une capitulation, ainsi que vous
+l'avez accordée à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à
+la vie, mais si une fois la mort est inévitable, j'en jure par le Dieu
+qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous
+brûlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un écu. Vous ne
+trouverez plus de femmes à réduire en esclavage, d'hommes à mettre
+dans les fers. Nous détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée
+Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les
+musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne
+laisserons pas une seule bête de somme en vie. Nous sortirons contre
+vous, nous nous battrons en gens qui défendent leur vie. Pour un de
+nous qui périra, il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons
+libres ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta
+ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. «Les
+chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporteront rien sans
+nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont à
+notre discrétion, et ils se rachèteront à un prix qui sera déterminé.»
+Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. Il fut convenu avec les
+chrétiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour
+sa rançon 10 pièces d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et
+l'autre sexe 2. Un délai de quarante jours fut accordé pour le
+payement de ce tribut. Passé ce terme, tous ceux qui ne se seraient
+pas acquittés seraient considérés comme esclaves. Au contraire, en
+payant le tribut on était libre sur-le-champ et l'on pouvait se
+retirer où l'on voulait. A l'égard des pauvres de la ville, dont le
+nombre fut fixé par approximation à 18,000, Balian s'obligea à payer
+pour eux 30,000 pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte
+ouvrit ses portes, et l'étendard musulman fut arboré sur ses murs. On
+était alors au vendredi 24 de régeb (commencement d'octobre
+1187)[130].»
+
+ [128] La capitulation fut hâtée par la découverte d'une
+ conspiration dans l'intérieur de la ville. Les chrétiens grecs,
+ appelés _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande
+ partie de la population de Jérusalem, s'entendirent avec Saladin
+ pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent
+ très-fâchés d'avoir été prévenus dans l'accomplissement de leurs
+ projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient
+ ce nom parce que leur doctrine était celle des empereurs de
+ Constantinople, leurs anciens rois; leur religion était presque
+ semblable à celle des Latins; mais la haine des races en faisait
+ deux peuples ennemis. (_Note rédigée d'après une savante note de
+ M. Reinaud._)
+
+ [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de
+ Jérusalem.
+
+ [130] Il résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours.
+ On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été
+ dit de la conspiration des chrétiens Melkites. (_Note de M.
+ Reinaud._)
+
+Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entrée dans Jérusalem.
+Emad-Eddin rapporte que «ce jour fut pour les musulmans comme un jour
+de fête. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y
+recevoir les félicitations des grands, des émirs, des sophis et des
+docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien
+grave. La joie brillait sur son visage, car il espérait tirer un grand
+honneur de la conquête de la ville sainte. Les portes de sa tente
+restèrent ouvertes à tout le monde, et il fit de grandes largesses.
+Autour de lui étaient les lecteurs, qui récitent les préceptes de la
+loi, les poëtes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les
+lettres du prince qui annonçaient cet heureux événement; les
+trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie;
+tous les cœurs rapportaient humblement ces succès à Dieu; toutes les
+bouches célébraient les louanges du Seigneur.»
+
+Une foule de savants et de dévots étaient accourus des contrées
+voisines pour être témoins de la prise de Jérusalem. L'historien
+Emad-Eddin, qui depuis quelque temps était malade à Damas, rapporte
+lui-même qu'à la première nouvelle du siége de Jérusalem, il ne se
+sentit plus de mal et accourut en toute hâte pour prendre part à la
+joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il
+passait pour être fort éloquent, ses amis se pressèrent autour de lui
+pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer à leurs parents
+et à leurs amis. Le premier jour il en écrivit soixante-dix[131].
+
+ [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua
+ beaucoup à augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le
+ jour où Jérusalem se rendit était justement l'anniversaire de
+ celui où, à les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel,
+ conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Pendant ce temps, les chefs des chrétiens évacuaient la ville.
+Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans
+Jérusalem la vie monastique, et à qui Saladin permit de se retirer
+avec sa suite et ses richesses. Telle était sa douleur, suivant
+l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme
+les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paraître la reine de
+Jérusalem, dont le mari était alors captif entre les mains du sultan,
+et qui alla le rejoindre à Naplouse; puis s'avança la veuve de Renaud,
+seigneur de Carac, dont le fils était aussi prisonnier. La mère en se
+retirant demanda la liberté de son fils; le sultan y mit pour
+condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas
+remplie, sa demande fut rejetée. Enfin, on vit sortir le patriarche,
+emportant avec lui les richesses des églises et des mosquées.
+
+Le patriarche avait enlevé tous les ornements d'or et d'argent qui
+couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses,
+l'historien Emad-Eddin dit au sultan: «Voilà des objets pour plus de
+200,000 pièces d'or; vous avez accordé sûreté aux chrétiens pour leurs
+effets, mais non pour les ornements des églises. Laissons-les faire,
+répondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi.
+Ils ne connaissent pas le véritable sens du traité. Donnons-leur lieu
+de se louer de la bonté de notre religion.» En conséquence, on
+n'exigea du patriarche que 10 pièces d'or, comme pour tous les autres.
+
+Les chrétiens qui étaient en état de payer sortirent successivement de
+la ville. On avait placé aux portes des gens chargés de recevoir le
+tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidité des émirs et de leurs
+subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en
+détournèrent une partie à leur profit. «S'ils s'étaient conduits
+fidèlement, dit-il, le trésor eût été rempli. On avait estimé le
+nombre des chrétiens de la ville en état de porter les armes à
+60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville
+était grande et la population s'était accrue des habitants d'Ascalon,
+de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les
+rues et les églises, et l'on avait peine à se faire place. Une preuve
+de cette multitude, c'est qu'un très-grand nombre payèrent le tribut
+et furent renvoyés libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour
+lesquels Balian avait donné 30,000 pièces d'or; et pourtant il resta
+encore 16,000 chrétiens qui faute de rançon furent faits esclaves.
+C'est un fait qui résulte des registres publics et sur lequel il ne
+peut pas rester d'incertitude. Ajoutez à cela qu'un grand nombre
+d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se
+glissèrent furtivement du haut des murailles à l'aide de cordes;
+d'autres empruntèrent à prix d'argent des habits musulmans, et
+sortirent sans rien payer. Enfin, quelques émirs réclamèrent un
+certain nombre de chrétiens comme leur appartenant, et touchèrent
+eux-mêmes le prix de leur rançon[132]. En un mot, ce ne fut que la
+moindre partie de cet argent qui entra au trésor.»
+
+ [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrétiens
+ d'Orient de toutes les communions étaient et sont encore en usage
+ d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Il était donc facile à ceux
+ des émirs qui possédaient des fiefs de dire que certains
+ chrétiens étaient de leurs sujets, et que c'était par hasard
+ qu'ils se trouvaient à Jérusalem. Emad-Eddin cite le prince de
+ Haram et d'Édesse qui sous ce prétexte se fit remettre jusqu'à
+ mille chrétiens, qu'il disait être des Arméniens d'Edesse. Le
+ prince d'Élbiré sur l'Euphrate en réclama pour sa part cinq
+ cents. (_Note de M. Reinaud._)
+
+Il avait été stipulé que les chrétiens laisseraient en sortant leurs
+chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin
+rapporte sur ce même sujet que les chrétiens vendirent en partant
+leurs meubles et leurs effets; mais ce fut à si bas prix qu'ils
+semblaient les donner. Les chrétiens en sortant avaient la liberté
+d'aller où ils voulaient; les uns se rendirent à Antioche et à
+Tripoli, d'autres à Tyr; quelques-uns en Égypte, où ils s'embarquèrent
+à Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des
+patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les égards
+et les sentiments les plus généreux. Il donna aux fugitifs une escorte
+qui les protégea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de
+cinq cents, qui se rendirent à Alexandrie furent défrayés de toute
+dépense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas à Alexandrie de
+navire qui pût les emmener, ils attendirent une occasion favorable.
+Leur séjour en Égypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on
+fournît à tous leurs besoins, et paya même le prix de leur voyage,
+afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'après son ordre, le
+gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrèrent pleins d'attention
+pour eux et en eurent soin jusqu'à leur entier embarquement[133].
+
+ [133] Ces détails, si honorables pour Saladin, se trouvent
+ presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trésorier.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+A l'égard des chrétiens qui restèrent à Jérusalem, particulièrement de
+ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquiétés, on lit dans
+Emad-Eddin qu'ils conservèrent leurs biens à condition de payer, outre
+la rançon commune à tous, un tribut annuel. Quatre prêtres latins
+seulement eurent la faculté de demeurer pour desservir l'église du
+Saint-Sépulcre et furent exemptés du tribut. «Quelques zélés
+musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseillé à Saladin de détruire
+cette église, prétendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait
+comblé et que la charrue aurait passé sur le sol de l'église, il n'y
+aurait plus de motif pour les chrétiens d'y venir en pèlerinage; mais
+d'autres jugèrent plus convenable d'épargner ce monument religieux,
+parce que ce n'était pas l'église, mais le calvaire et le tombeau qui
+excitaient la dévotion des chrétiens, et que lors même que la terre
+eût été jointe au ciel, les nations chrétiennes n'auraient pas cessé
+d'affluer à Jérusalem.»
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 206.
+
+
+
+
+SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISÉS.
+
+1191.
+
+ Saladin s'était emparé de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les
+ chrétiens vinrent mettre le siége devant la ville; au printemps
+ de 1191, Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion vinrent se
+ réunir aux assiégeants.
+
+
+«La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et
+d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit
+successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les
+chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de
+France, dont ils nous menaçaient depuis longtemps; il arriva un samedi
+20 avril. C'était un roi grand en dignité, très-considéré, et des
+premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement
+de l'armée. Il n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux
+chargés d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon
+blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espèce; je n'en ai jamais
+vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des
+caresses; mais un jour cet oiseau s'étant envolé de sa main, s'enfuit
+dans la ville, d'où on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000
+pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement
+nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps
+après, l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe,
+un des plus puissants seigneurs d'Occident. Dès lors les attaques
+recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant
+que le sultan était encore à Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les
+chrétiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes
+ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans
+leurs quartiers; pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente,
+où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment
+auprès de lui. Tout à coup on vient lui dire que l'ennemi était
+retourné à l'assaut: alors il fait revenir son armée, et lui fait
+passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle, et ne la
+quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas;
+Saladin se décida à faire camper de nouveau son armée sur la colline
+d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrétiens,
+marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une
+telle ardeur, il craignit d'être forcé dans ses retranchements, et
+cessa ses attaques contre la ville.
+
+«Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui
+laissait pas de repos, et visait surtout à combler les fossés: dans
+cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans
+excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il y jetait
+ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face
+à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs
+corps: les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un
+couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres
+déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les
+jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des
+machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la
+garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne
+cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient
+tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent
+d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se résignaient à
+leur sort persuadés que Dieu est propice aux patients. La guerre ne
+discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrétiens attaquaient la
+ville, et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens
+mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison, autant il en mettait à
+les tourmenter eux-mêmes. Il montra en cette occasion une constance
+extraordinaire. Un jour, un député s'étant présenté au nom des Francs
+pour entrer en pourparler, il lui fit répondre que les Francs eussent
+à dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien.
+Tel était l'état des choses quand le roi d'Angleterre arriva.
+
+«Ce roi était d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un
+caractère indomptable; déjà il s'était fait une grande réputation par
+ses guerres passées; il était inférieur pour la dignité et la
+puissance au roi de France, mais il était plus riche que lui, plus
+brave, et d'une plus grande expérience dans la guerre. Sa flotte se
+composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de
+munitions. Il s'empara en chemin de l'île de Cypre. Il arriva devant
+Acre un samedi 8 de juin.
+
+«Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se
+livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit
+ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous
+effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos
+ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi
+d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient
+leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son
+habileté et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive
+sensation chez les musulmans; dès lors ils commencèrent à être remplis
+de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reçut encore ce coup
+avec résignation; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu; et
+d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il à redouter?
+Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le
+reste?
+
+«La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman
+chargé de vivres et de provisions, et se rendant de Béryte au port
+d'Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fit une longue
+résistance, et parvint même à brûler un navire chrétien; mais enfin,
+ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu
+que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub ou Jacques, homme
+brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de hache,
+et tout fut englouti; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme,
+que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de
+ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse;
+pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et
+se résigna à la volonté de Dieu, persuadé que Dieu ne laisse pas sans
+récompense ceux qui lui sont fidèles. Heureusement, le jour même, Dieu
+nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait
+construit une machine à quatre étages, dont le premier était en bois,
+le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain;
+cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; déjà elle
+était à une distance d'environ cinq coudées des murs, du moins à en
+juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous
+pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prît feu.
+A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu
+de vives actions de grâces.
+
+«Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la
+garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y
+répondaient; c'était le signal de l'assaut; l'armée montait aussitôt à
+cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle força les
+retranchements des chrétiens, ce qui procura quelque repos à la ville.
+Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu'à midi, et les
+deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment le soleil
+était ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le
+vertige.
+
+«Quatre jours après, nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour;
+les soldats prirent les armes, et se précipitèrent sur le camp des
+chrétiens; aussitôt les Francs revinrent défendre leur camp, en
+poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs
+tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eût osé forcer son camp,
+sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et
+infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement,
+les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les
+musulmans firent preuve d'une constance inouïe. Enfin l'ennemi, étonné
+de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait
+frémir, envoya demander à traiter. Il vint de sa part un député qui
+fut mené à Malek-Adel[134]; il était chargé d'une lettre du roi
+d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le
+sultan; mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si
+légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait
+indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble,
+de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. «S'il veut avoir une
+entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit
+faite. Rien n'empêche en attendant qu'un interprète ne nous serve de
+médiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois
+d'accord, il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous
+aboucher ensemble.» Les jours suivants la guerre continua. A tout
+instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des
+travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis
+l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba
+malade, et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut
+blessé; cet accident procura quelque relâche à la ville.»
+
+ [134] Frère et successeur de Saladin.
+
+ BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 302[135].
+
+
+_Suite du même sujet._
+
+
+Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions
+qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux
+prétendants au royaume de Jérusalem; l'un était le roi Guy, fait
+prisonnier à la bataille de Tibériade; l'autre le marquis de Tyr[136].
+La femme du roi Guy[137], laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien
+roi de Jérusalem, et était censée réunir en sa personne l'autorité
+royale, étant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet événement est
+ainsi raconté par Emad-Eddin: «Il était d'usage chez les Francs de la
+Palestine qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou, à
+défaut d'enfant mâle, à ses filles, par ordre de primogéniture; or, à
+la mort du dernier roi, le trône s'étant trouvé vacant, l'autorité
+avait passé à la femme de Guy, fille aînée du roi Amaury; c'est en
+qualité de mari de la princesse que Guy avait été reconnu roi. La
+reine étant morte sans enfants, le trône devait appartenir à sa sœur
+cadette[138], épouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le
+marquis de Tyr, qui convoitait le trône, enleva la femme de Honfroy,
+sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trône, et l'épousa
+lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la
+princesse fût alors enceinte; dès lors le marquis de Tyr fut reconnu
+roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés.
+Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intérêts; et alors le
+marquis, effrayé, s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient
+beaucoup de cas des talents du marquis, lui écrivirent pour l'engager
+à revenir; il s'y refusa.»
+
+ [135] Boha-Eddin, historien arabe, né à Mossoul, en 1145, mort en
+ 1232. Il fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem.
+ Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_.
+
+ [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jérusalem en 1192.
+
+ [137] Sibylle.
+
+ [138] Isabelle.
+
+ [139] Honfroy, seigneur de Montreal, connétable du royaume de
+ Jérusalem.
+
+Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade. Boha-Eddin
+remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car
+la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité.
+L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les
+chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours
+ils essayaient de quelque nouveau piège; aussi Saladin, était-il en
+proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de
+tous côtés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait
+plus écrit au calife de Bagdad, soit qu'il eût reconnu l'inutilité de
+ses démarches précédentes, soit qu'il se crût désormais hors de
+danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre
+suivante, qui nous a été conservée par le compilateur des
+_Deux-Jardins_.
+
+«Votre serviteur a toujours le même respect pour vous, mais il se
+lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant à vous écrire sur nos
+ennemis, dont la puissance s'accroît sans cesse et dont la méchanceté
+n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un
+tel ennemi qui assiège et est assiégé, qui resserre et est resserré,
+qui à l'abri de ses retranchements ferme l'accès à ceux qui voudraient
+s'approcher, et fait manquer l'occasion à ceux qui la cherchent. En ce
+moment, les Francs ne sont guère au dessous de 5,000 cavaliers et de
+100,000 fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis, la
+guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés; mais la mer est
+pour eux, la mer s'est déclarée pour les enfants du feu[140]. De
+vouloir définir le nombre des peuples qui composent l'armée chrétienne
+et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible;
+l'imagination même ne saurait se le représenter. On dirait que c'est
+pour eux que Motenabbi a fait ce vers:
+
+ «Là sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues diverses;
+ aux interprètes seuls est donné de converser avec eux.»
+
+ [140] Ceci s'adresse aux chrétiens, qui dans l'opinion de Saladin
+ étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour
+ lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgré l'ancien
+ proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_.
+ (_Note de M. Reinaud._)
+
+C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un
+d'entre eux passe de notre côté, nous manquons d'interprètes pour les
+entendre; souvent l'interprète à qui on s'adresse renvoie à un autre,
+celui-ci à un troisième, et ainsi de suite. La vérité est que nos
+troupes sont lassées et dégoûtées; elles ont vainement tenu bon
+jusqu'à l'épuisement des forces; elles sont demeurées fermes jusqu'à
+l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on
+nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos brisé, en moins
+grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppressée par ennui
+de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent
+que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à
+nos détestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours
+quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent avec des tours,
+tantôt avec des pierres; un jour c'est avec les débabés[141], un autre
+avec les béliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils
+s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler
+nos fossés, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois
+ils montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils
+attaquent par mer, montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà qu'à
+présent, non contents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre,
+ils se sont mis en tête de construire des collines rondes en forme de
+tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierres; et lorsque cet
+ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par
+derrière et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à peu, et
+s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce
+qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici le
+feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades
+de bois; mais à présent comment entamer avec les pierres ou consumer
+avec le feu ces collines de terre qui sont à la fois un rempart pour
+les hommes et un abri pour les machines.»
+
+ [141] Grand édifice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre
+ de guerriers; il était revêtu de grandes plaques de fer et
+ marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intérieur;
+ cette machine était munie d'un bélier. (_Bibl. des Croisades_, t.
+ 4, p. 291.)
+
+Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les
+musulmans ne se montrèrent pas fort zélés à le seconder. A cet égard,
+le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu
+Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reçu en fief
+quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux
+dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se
+tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas
+cette année au Sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut
+très-indigné de cet excès d'ambition; il lui parut étrange que tandis
+que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme son
+neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi quand il reçut la
+nouvelle de cette conduite, il la traita d'œuvre du diable.
+
+Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien,
+demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et
+Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas
+qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut
+avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant;
+on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre,
+et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous
+voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous
+instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux
+choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous
+puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si
+nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le
+sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.»
+Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait
+lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne
+parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé
+par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il
+se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de
+l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne
+fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint
+pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se
+conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je
+gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au
+rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au
+fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait
+besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos
+rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est
+en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les
+apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un
+député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu,
+pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le
+député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux
+de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de
+besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour
+les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au
+sultan.--Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est
+malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à
+cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.»
+Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi
+d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin
+remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des
+fruits et de la neige, qui lui furent accordés.
+
+Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part
+du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des
+troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de
+savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps,
+poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre
+la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des
+remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et
+plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les
+chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier
+juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se
+partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et
+infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et
+se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y
+eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à
+l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O
+musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes
+les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se
+représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux
+souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il
+renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne
+prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque
+Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le
+sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je
+pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.»
+
+«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la
+garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de
+faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si
+vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous
+abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette
+nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous
+en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des
+guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les
+pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et
+les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre,
+le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on
+craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et
+de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour
+procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du
+jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes,
+cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal
+secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière
+ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible
+de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au
+camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements,
+et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et
+des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était
+extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou
+coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en
+fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un
+autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes.
+Le combat dura jusqu'à la nuit.
+
+«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville.
+Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils
+allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de
+leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage,
+et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour
+négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que
+la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons
+prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du
+moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions,
+et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les
+mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux
+dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et
+mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à
+faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne
+rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne
+soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des
+vôtres.» En disant ces mots, il se retira.
+
+Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des
+esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit
+que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la _demeure
+éternelle_; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan.
+Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit
+Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et
+les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette
+sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais
+déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier
+degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée.
+Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat,
+elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était
+inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi
+d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et
+des fruits, obtint ce qu'il désirait.
+
+Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport
+de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une
+nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent
+les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de
+l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une
+fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par
+l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville.
+Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la
+garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en
+est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert;
+ils n'étaient guère au-dessous de mille[142].»
+
+«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre
+de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous
+nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant
+que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez
+l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de
+céder; pour nous, notre parti est pris.»
+
+ [142] L'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient
+ descendus du ciel pour venir au secours de la ville.
+
+«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la
+ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux,
+disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les
+prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes
+de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent
+rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il
+offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la
+garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie
+croix), ce qui fut refusé.»
+
+Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier
+chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le
+refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la
+garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un
+passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les
+bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient
+emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses
+troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à
+évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver.
+Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les
+chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques
+soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le
+signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des
+chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens
+firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les
+musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses
+guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la
+fin, il fut repoussé par le nombre.»
+
+La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière
+extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de
+Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait
+l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus
+longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il
+assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de
+la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent
+partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer
+sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un
+grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers
+l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un
+instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit
+égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les
+cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et
+de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par
+esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce
+temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui
+a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des
+consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer
+plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.»
+
+L'historien Emad-Eddin, qui était aussi à l'armée, témoigne également
+que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'étendard des chrétiens
+sur les remparts furent tous dans l'affliction. «Nous ignorions
+encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles
+conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations
+étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut
+venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livré à de noires pensées.
+Le lendemain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de
+l'avenir; nous essayâmes de le consoler; nous lui dîmes: Cette ville
+était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombée au
+pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas péri pour une ville
+perdue; il faut avoir en Dieu la même confiance.»
+
+Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. «Quand Maschtoub,
+dit-il, vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la
+défendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les
+habitants et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens,
+moyennant la somme de 200,000 pièces d'or, la liberté de 2,500
+prisonniers chrétiens, dont 500 d'un rang élevé, et la restitution de
+la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pièces d'or
+pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accordé un
+certain délai pour le payement de l'argent et la remise des
+prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent
+l'exécution du traité, et les Francs entrèrent dans la ville.»
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 302.
+
+
+
+
+LA QUATRIÈME CROISADE.
+
+_Foulques de Neuilly prêche la croisade._
+
+1198.
+
+Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps
+d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de
+Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait
+nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et
+Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce
+Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la
+France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints
+miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla
+si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole
+envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la
+croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux,
+maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence
+telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
+le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous
+les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés.
+Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le
+cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était
+si grande[143].
+
+ [143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement
+ du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:
+
+ Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après
+ l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III,
+ apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy
+ d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
+ Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il
+ ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques
+ dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les
+ autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy.
+ Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à
+ l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France,
+ et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité;
+ et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes
+ croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil
+ qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost
+ seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il
+ seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en
+ esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent
+ porceque le pardons ère si grans.
+
+
+_Les croisés français envoient des députés à Venise._
+
+1201.
+
+Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils
+voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois
+ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas
+encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils
+tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous
+les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y
+fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les
+meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils
+donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.
+
+De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya
+deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le
+comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy
+de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et
+les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard
+Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et
+Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement
+leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes
+scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les
+conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres
+lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous
+avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent
+qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux
+que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée
+qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême.
+
+Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux,
+les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils
+baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent
+beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les
+lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs
+messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et
+le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien
+reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans
+couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous
+direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce
+qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons
+que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce
+que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc
+leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour,
+qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce
+qu'ils demandaient.
+
+Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit.
+Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent
+le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la
+manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts
+barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger
+l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut
+permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de
+puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que
+vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure
+de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle
+manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que
+vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent
+satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande
+chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous
+répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le
+terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si
+grande chose.»
+
+Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne
+puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la
+fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous
+dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter
+par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous
+pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer
+quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires
+pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à
+pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la
+flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on
+donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et
+toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant
+un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour
+faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce
+soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs.
+Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères
+pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre
+association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par
+terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous,
+et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.»
+
+Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et
+qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent
+entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les
+propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent:
+«Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit
+qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le
+leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc,
+qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil
+était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et
+son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir
+l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis
+mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en
+assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus
+belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et
+qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les
+messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.
+
+Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils
+demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette
+convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup
+regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy
+de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du
+consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit:
+«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants
+nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez
+pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez
+les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont
+choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance
+sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et
+de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la
+terre sainte d'outre-mer.»
+
+Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant
+beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix,
+levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous
+l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il
+semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut
+apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au
+pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que
+Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé
+toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir
+cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.»
+Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter.
+Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain.
+
+
+_Les croisés arrivent à Venise._
+
+1202.
+
+Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte
+de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la
+nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres
+chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce
+qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme
+qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils
+envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte
+de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les
+exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de
+la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un
+autre passage que celui de Venise.
+
+A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à
+Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons
+chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières,
+ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à
+d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens
+partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres
+chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons
+chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri
+de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de
+Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec
+lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de
+chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut
+le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il
+advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.
+
+ [144] Grant planté.
+
+Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et
+furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île
+Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de
+braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus
+nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était
+convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et
+les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que
+jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y
+avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois
+fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en
+l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent
+aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien
+rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent
+très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils
+sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de
+payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile.
+
+On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de
+gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les
+barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent
+demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme
+nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent:
+«Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et
+même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir
+payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux
+autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il
+faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut
+mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer
+l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de
+manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le
+secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi
+la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous
+avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons
+volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous
+irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient
+voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux
+aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que
+de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui
+plaira.»
+
+Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et
+tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de
+Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient
+de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle
+vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et
+quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs
+d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en
+défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que
+l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux
+qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.
+
+Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne
+nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons
+gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais
+notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en
+recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de
+Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes
+villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous
+avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la
+conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent
+qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les
+conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux
+barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée
+se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens.
+
+Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc.
+C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des
+barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de
+Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au
+peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave
+nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on
+entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je
+suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait
+gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous
+vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec
+vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour
+conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les
+pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout
+d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que
+vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.»
+
+Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les
+pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui
+avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage;
+car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y
+voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il
+reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient
+allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc
+descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en
+pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,
+parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens
+commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent
+bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du
+bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé
+le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les
+navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer.
+
+
+_Alexis demande du secours aux Vénitiens._
+
+Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes
+aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un
+empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère
+appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis
+s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête,
+et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le
+tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce
+fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une
+ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de
+Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à
+Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de
+pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à
+s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée
+à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des
+meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier
+miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes
+déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout
+ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il
+dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.
+
+Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de
+Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et
+quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur
+répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons
+quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers
+lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous
+l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à
+tort à lui et à son père.»
+
+
+_Les croisés à Zara._
+
+1202.
+
+On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que
+de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés
+d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus
+furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi
+que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils
+portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et
+mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre
+villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.
+
+La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie,
+et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément
+on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les
+pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les
+uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville,
+si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la
+ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain
+matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères,
+et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent
+le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et
+descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville.
+Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints
+sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche
+tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé
+le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés
+tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat,
+qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche
+demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils
+furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à
+Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de
+l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou
+de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent
+beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie.
+
+Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent
+parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils
+rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie
+restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre,
+sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur
+en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a
+parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux
+messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne
+vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous
+pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils
+envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla
+aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors
+rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là.
+
+Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les
+barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre
+leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire
+ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui
+répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de
+faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en
+retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et
+ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils
+de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des
+Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je
+vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car
+elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc
+entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons:
+«Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me
+l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre,
+et je vous somme de le faire.»
+
+Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se
+réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont
+fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent
+beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si
+nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui
+dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux
+qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au
+matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y
+dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,
+dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les
+échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des
+pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura
+bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et
+ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent
+cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient
+refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée.
+
+Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve
+assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des
+barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la
+grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons
+partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre
+part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens.
+Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous
+l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la
+partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent
+l'autre.
+
+
+_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._
+
+Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant
+arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un
+palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs,
+le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le
+frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous
+enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui
+le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés
+au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur
+héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le
+prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous
+donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout
+d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il
+mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il
+faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans
+cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000
+marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et
+grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous
+croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous
+fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq
+cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci
+seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons
+plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir
+celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne
+traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui
+refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre
+eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils
+furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.
+
+ [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.
+
+Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était
+de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent
+qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la
+guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais
+qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux
+Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien
+par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres
+ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre
+sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce
+traité, nous serons honnis à toujours.»
+
+Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques
+étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient
+aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort
+sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et
+suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et
+qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour
+recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux
+de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était
+mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.
+
+Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de
+Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux
+de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention,
+parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en
+allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et
+jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment
+et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du
+prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques.
+
+
+_Les croisés envoient des députés au Pape._
+
+Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à
+Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait
+mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux
+chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message.
+Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean
+de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux
+chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers
+jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement
+et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée.
+
+Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et
+ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put,
+se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais
+les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné
+les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon
+de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de
+mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans
+quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent
+comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils
+sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait
+bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire,
+qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins
+la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda
+et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans
+cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein
+pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de
+lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre
+l'armée.
+
+
+_Les croisés vont à Corfou._
+
+Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour
+partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la
+Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les
+Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........
+Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut
+convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de
+Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce
+qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc
+et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de
+l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,
+leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup
+d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en
+voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et
+arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville
+à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de
+fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée
+qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et
+pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les
+reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de
+Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et
+maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau
+destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs,
+puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du
+marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait
+confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est
+très-riche et plantureuse.
+
+
+_Les croisés arrivent à Constantinople._
+
+ Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent
+ sur Constantinople.
+
+Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir
+alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et
+de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils
+remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui
+est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville
+dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez
+savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais
+vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se
+trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces
+belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et
+ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel
+qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la
+longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les
+autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si
+hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car
+jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde
+était créé.
+
+ [146] Les Dardanelles.
+
+Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de
+Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là
+fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites
+alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le
+duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous
+l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris
+l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais
+entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si
+nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont
+pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour
+chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous
+fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin
+d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous
+voulons faire. Il y a ici près des îles[147] que vous pouvez voir
+d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres.
+Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays.
+Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous
+ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui
+qui a vivres que celui qui n'en a pas.»
+
+ [147] Les îles des Princes.
+
+Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en
+allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin,
+qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en
+juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de
+poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des
+navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt
+besoin pour se défendre.
+
+Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller,
+et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi
+passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours
+qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les
+murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose.
+Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir
+précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu
+parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils
+peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur
+Alexis[148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis
+Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce
+palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux
+puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un
+homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.
+
+ [148] Alexis III, dit l'Ange, frère d'Isaac l'Ange, auquel il
+ avait fait crever les yeux.
+
+Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans
+le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes.
+Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les
+sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne
+resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et
+riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui
+avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut
+prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce
+palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les
+mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils
+allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre
+palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[149]; là on
+ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était
+hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant
+Constantinople, et alla aussi camper à Scutari.
+
+ [149] Scutari.
+
+Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de
+Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des
+croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer
+malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours,
+durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,
+et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de
+braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne
+vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette
+compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère,
+Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui
+était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux
+quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied
+d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc
+de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq
+cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se
+partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient
+attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens
+et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous
+attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à
+Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs
+tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre.
+Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils
+gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes
+et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où
+ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils
+devaient.
+
+
+_Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac._
+
+1203.
+
+ L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer,
+ les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son
+ neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer
+ Constantinople.
+
+Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour
+ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut
+l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et
+les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire
+leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à
+lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup
+de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des
+vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les
+autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,
+restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La
+matinée fut belle un peu après le lever du soleil.
+
+L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande
+armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau
+pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit
+aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent
+des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et
+l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et
+les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir
+combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le
+dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on
+ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des
+palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et
+les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles
+commencent à se ranger comme elles devaient le faire.
+
+Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres
+batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de
+l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople,
+abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de
+butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la
+tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de
+Constantinople[150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du
+port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient
+la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient
+perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour,
+dans la Juiverie[151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent
+faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de
+Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des
+barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques
+d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué
+et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir;
+un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain,
+vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut
+très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens
+arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en
+eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer
+dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez
+de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si
+près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à
+cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et
+tué beaucoup des leurs.
+
+ [150] Cette chaîne, tendue entre Constantinople et la tour de
+ Galata, fermait entièrement l'entrée du port de Constantinople.
+
+ [151] Le quartier des Juifs.
+
+Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople.
+Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame,
+et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le
+port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux
+de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient
+faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les
+Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les
+vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que
+sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et
+qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient
+leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens
+attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là
+quatre jours.
+
+Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles
+chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de
+Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un
+fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de
+pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent
+travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le
+pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles
+sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon
+l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la
+ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut
+grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait
+bien deux cents dans la ville.
+
+Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de
+Blaquerne et le château de Bohémond[152], qui était une abbaye close
+de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une
+fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des
+portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté
+de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les
+vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers,
+et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la
+leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils
+n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que
+l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour
+garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne
+cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous
+tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que
+toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller
+chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils
+étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de
+chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle
+des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres
+que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais
+tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre.
+
+ [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Côme et Saint-Damien.
+
+Ils s'avisèrent alors d'une bonne invention, qui était d'entourer le
+camp de fortes barrières et de bonnes palissades; dès lors ils furent
+plus forts et plus en sûreté. Les Grecs leur faisaient de si
+nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de
+l'armée les remettaient en arrière vertement; et chaque fois que les
+Grecs faisaient une sortie ils étaient battus...
+
+Ce péril et ces efforts durèrent près de dix jours, jusqu'à ce qu'un
+jeudi matin tout fut prêt pour l'assaut; les Vénitiens se préparèrent
+aussi du côté de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des
+batailles devaient garder le camp, et quatre iraient à l'assaut. Le
+marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du côté de la campagne,
+avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de
+Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla à l'assaut avec ses
+gens, Henri son frère, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol
+et les leurs, et ils dressèrent deux échelles contre une barbacane
+auprès de la mer. Le mur était garni d'Anglais et de Danois[153];
+l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montèrent
+sur les échelles et les sergents, et s'emparèrent du mur; ils
+n'étaient montés que quinze sur le mur et combattaient de la hache et
+de l'épée; ceux du dedans reprirent courage, les repoussèrent fort
+laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur
+Alexis, qui en fut très-joyeux. Ainsi finit l'assaut du côté des
+Français, et il y en eut assez de blessés et de navrés, ce qui les
+rendit furieux. De son côté, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car
+tous ses vaisseaux avaient été rangés sur une seule ligne, longue de
+trois arbalétrées; ils s'approchèrent du rivage à toucher les murs et
+les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres,
+et les traits d'arbalète voler, et ceux de dedans défendre
+vigoureusement les murs et les tours; et les échelles qui étaient sur
+les vaisseaux s'approcher si près des murs qu'en plusieurs endroits on
+se frappait à coups de lance et d'épée, et le vacarme était si grand
+qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galères
+ne savaient où aborder.
+
+ [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.
+
+Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui était
+un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant était tout
+armé sur la proue de sa galère, avec le gonfanon de Saint-Marc
+par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent à terre ou bien
+qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galère et
+portèrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc à terre. Quand les
+Vénitiens voient le gonfanon de Saint-Marc à terre et la galère de
+leur seigneur qui avait abordé devant eux, chacun se tint pour
+déshonoré, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont à
+terre à qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et
+Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, qui a écrit ce
+livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirmé, qu'ils virent
+le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans
+que l'on sût qui l'y avait planté; or, voyez l'étrange miracle! Ceux
+de dedans s'enfuirent, et déguerpirent des murs; et les assiégeants
+entrent dans la ville à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent
+vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend
+un bateau et envoie un message aux barons de l'armée pour leur faire
+assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il
+fallait pour qu'on ne les reprît pas.
+
+Les barons étaient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce fût
+vrai; les Vénitiens commencent à leur envoyer chevaux et palefrois, de
+ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis
+vit qu'ils étaient entrés dans la ville, il commença à envoyer contre
+eux ses gens à grand'foison; les Vénitiens voyant qu'ils ne pourront
+résister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait
+contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir
+les nôtres; alors ils se retirèrent dans les tours qu'ils avaient
+prises.
+
+Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec
+toutes ses forces, par d'autres portes, à une lieue au moins de notre
+armée. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce fût tout le
+monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre armée; quand
+les Français les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts.
+Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-là,
+avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes.
+A l'endroit où ils étaient campés, l'empereur Alexis avait rassemblé
+force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant
+qu'il attaquerait le camp d'un autre côté. Alors sortirent les six
+batailles qui avaient été ordonnées; elles se rangèrent devant les
+barrières, les sergents et les écuyers, à pied, derrière les croupes
+des chevaux, les archers et les arbalétriers devant eux; et ils
+formèrent une bataille de leurs chevaliers à pied, dont il y avait
+bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme
+devant les barrières, et ce fut affaire de bon sens plutôt que d'aller
+attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats,
+qu'ils auraient été noyés au milieu d'eux.
+
+Il semblait que toute la campagne fût couverte de batailles, et les
+Grecs venaient à petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien
+téméraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des
+Grecs, dont la plus petite était bien plus forte que pas une des
+nôtres. Mais les nôtres étaient rangées de telle manière que l'on ne
+pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis
+s'approcha si près que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le
+duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des
+tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec
+les pèlerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put
+rassembler de troupes, et descendit lui-même tout des premiers à
+terre. Les batailles des pèlerins et des Grecs restèrent longtemps en
+face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les
+pèlerins ne voulant pas s'éloigner des barrières. Quand l'empereur
+Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens, puis il les rallia et
+s'en alla. Alors l'armée des pèlerins chevaucha à petits pas à leur
+suite, et les batailles des Grecs se retirèrent jusqu'à un palais
+appelé Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus
+grand danger, comme il fit ceux de notre armée en ce jour; sachez
+aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'eût grand'joie. L'empereur
+Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'armée rentrèrent dans leur
+camp, où ils se désarmèrent, las et fatigués; et ils mangèrent un peu,
+et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.
+
+Or, écoutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur
+Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit
+avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la
+ville furent d'abord tout ébahis, puis ils allèrent à la prison où
+était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés; ils le revêtirent
+des ornements impériaux, l'emportèrent au palais de Blaquerne, le
+firent asseoir sur le trône, et lui obéirent comme à leur seigneur.
+Puis ils envoyèrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers à
+l'armée qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que
+l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli sur le trône
+l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en
+informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils
+furent rassemblés dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il
+leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas
+nécessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie
+ne fut donnée à personne, et tous remercièrent pieusement Dieu, qui
+les avait si tôt secourus, et de si bas où étaient leurs affaires les
+avait relevées si haut. Et pour cela peut-on bien dire que à qui Dieu
+veut venir en aide, nul homme ne peut nuire.
+
+Alors on commença à se préparer et à s'armer par toute l'armée, parce
+qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les
+messagers commencèrent à sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient
+la même nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise
+fut d'envoyer des messagers savoir l'état des affaires, et si ce qu'on
+leur avait dit était vrai, pour requérir le père de garantir les
+promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas
+le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de
+Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne et
+deux Vénitiens. Les messagers furent conduits jusqu'à la porte,
+laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied à terre. Les Grecs avaient
+rangé les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte
+jusqu'au palais de Blaquerne. Là, les messagers trouvèrent l'empereur
+Isaac si richement vêtu, qu'en vain on demanderait un homme plus
+richement vêtu; et l'impératrice sa femme, sœur du roi de Hongrie,
+qui était très-belle, était à côté de lui; il y avait tant de
+seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement
+parés qu'on ne peut l'être davantage; et tous ceux qui avaient été le
+jour d'avant contre lui étaient le lendemain à sa volonté.
+
+Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impératrice et tous les
+autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent
+qu'ils voulaient parler à l'empereur en particulier, de la part de son
+fils et des barons de l'armée; il se leva et entra dans une chambre où
+il ne mena avec lui que l'impératrice, son chambellan, son drogman et
+les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy
+de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne parla à l'empereur Isaac:
+«Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous
+avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant
+qu'il ne se soit acquitté des conventions qu'il a avec nous. Il vous
+mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au traité, selon la
+forme et la manière qu'il l'a fait avec nous.»
+
+«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire,
+répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de
+Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis;
+ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres
+pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses
+vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre
+Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui
+garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec
+nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi
+Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez
+ce traité.»
+
+«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois
+pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi,
+et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien
+gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la
+garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux
+messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et
+dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.
+
+Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le
+prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le
+reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut
+grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce
+que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés
+si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des
+pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée
+des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait
+donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son
+fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que
+s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et
+les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui
+dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui
+refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc
+camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en
+bonnes vivres.
+
+Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir
+Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les
+grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des
+reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors
+dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les
+Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres
+biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le
+nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre;
+ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence,
+comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il
+commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent
+entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux
+Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les
+barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il
+devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.
+
+Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de
+Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux
+seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et
+par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens
+aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau
+visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que
+par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que
+vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne
+dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je
+ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les
+Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me
+tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez
+jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je
+payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce
+dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce
+délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre
+l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de
+toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec
+vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre
+loisir.
+
+Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient
+bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait
+de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent
+qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée,
+qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce
+qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et
+ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent
+mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus
+grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de
+l'empereur, telle qu'elle avait été faite.
+
+Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait
+eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce
+qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui
+avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir
+leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous
+l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur
+criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne
+détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons
+jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en
+irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous
+courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera
+jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce
+qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la
+Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient
+rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais
+ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de
+Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un
+an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils
+demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux
+pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la
+concorde et la paix rétablie dans l'armée.
+
+
+_Incendie de Constantinople._
+
+Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de
+Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le
+reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres
+restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à
+cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople;
+une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais
+lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand
+et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les
+barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu,
+ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces
+hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes
+livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie
+commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le
+plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit
+jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de
+front.
+
+De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne
+pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut
+grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à
+Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y
+rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils
+purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et
+traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car
+il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français
+et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils
+l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils
+s'accusaient les uns les autres.
+
+
+_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._
+
+L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus
+besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux
+qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à
+l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent
+auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur
+devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur
+faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la
+fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui
+l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait
+le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait
+les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par
+répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent
+clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une
+assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que
+l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur
+disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour
+le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on
+lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on
+devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le
+défier[154].
+
+ [154] Lui déclarer la guerre.
+
+On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin
+et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son
+conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et
+chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils
+allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison
+qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte,
+entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur
+Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était
+l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur
+du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de
+seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince.
+
+De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage
+et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers
+toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de
+te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton
+peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton
+père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que
+vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous
+l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons
+devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre
+vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites
+pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni
+pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les
+manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal
+à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne
+feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans
+leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous
+déciderez comme il vous plaira.»
+
+Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient
+pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi
+d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais.
+L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres
+qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand
+dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent
+à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en
+dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et
+fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de
+peu qu'ils ne fussent tous pris et tués.
+
+Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient
+fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par
+terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et
+les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs
+n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque
+dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse;
+ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots,
+d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût
+favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux,
+laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il
+semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur
+ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes
+parts on court aux armes.
+
+Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient,
+et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le
+maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais
+personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette
+occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des
+vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les
+tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du
+détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il
+était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs
+cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et
+ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se
+garantissaient du feu, et il y en eut de blessés.
+
+Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme,
+ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon
+l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils
+demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de
+Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui
+était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux
+fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient
+tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.
+
+
+_Les Grecs renversent Alexis._
+
+Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs,
+voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir
+Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les
+autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce
+Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des
+conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa
+chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle,
+le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa
+les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur;
+après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus
+horrible trahison a été faite par aucunes gens.
+
+ [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas
+ séparés.
+
+Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle
+couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura
+pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois
+fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à
+Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été
+étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le
+fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et
+fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être
+caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le
+meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les
+barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle
+assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole.
+Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis
+pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous
+ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui;
+qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est
+pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et
+si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous
+l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a
+accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que
+cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande
+fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,
+augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne
+combattît par terre ou par mer...
+
+
+_Prise de Constantinople._
+
+1204
+
+Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il
+y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur
+accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils
+feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient
+maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui
+jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui
+qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui
+serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans
+de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon;
+les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux
+Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze
+des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens,
+lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les
+barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur
+pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars
+dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui
+resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi
+fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la
+violeraient.
+
+ [156] Les revenus, les impôts.
+
+ [157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de
+ jours de service par an.
+
+Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le
+jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et
+les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa
+flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on
+sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut
+merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de
+long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville
+et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et
+on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les
+échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que
+ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à
+coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles.
+
+Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de
+none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et
+ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les
+vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que
+les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des
+vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si
+près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et
+de leurs mangonneaux.
+
+ [158] Trois heures après midi.
+
+Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une
+église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que
+le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du
+dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait
+livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les
+navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux
+vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu
+qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient
+étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis
+que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour
+qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent
+pendant le samedi et le dimanche.
+
+L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant
+la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates.
+Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux
+prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus
+que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur
+les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et
+furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille
+fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait
+depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on
+appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils
+n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont
+l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent
+si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu
+et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre
+contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André
+d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et
+ceux de la tour sont battus et se sauvent.
+
+Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils
+débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive
+force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les
+vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes,
+entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur
+le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant
+ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se
+sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de
+Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux,
+palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant
+de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter.
+Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de
+Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la
+bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui
+était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied
+des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir
+raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises,
+de palais et de peuple.
+
+Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs
+vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes
+écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes
+tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et
+Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant
+le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez
+entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette
+nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais
+l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en
+disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au
+contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français
+qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de
+la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela
+ne savaient rien ceux de l'armée.
+
+Pendant cette nuit, du côté où campait Boniface le marquis de
+Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les
+vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville
+commença à s'allumer durement; elle brûla toute cette nuit et le
+lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu en Constantinople
+depuis que les Francs étaient venus dans ce pays; et il brûla plus de
+maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume
+de France. La nuit achevée, vint le jour, qui était le mardi matin;
+alors tous les nôtres s'armèrent, chevaliers et sergents, et chacun se
+rendit à sa bataille, croyant avoir à livrer plus grand combat que les
+précédents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de
+l'empereur; et ce jour ils ne trouvèrent personne qui leur fût opposé.
+
+Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matinée droit
+vers Bucoléon; quand il y fut arrivé, on le lui rendit, à condition de
+la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là on trouva les plus
+grandes dames du monde, qui s'étaient retirées dans ce château; c'est
+là qu'on trouva la sœur du roi de France qui avait été
+impératrice[159], et la sœur du roi de Hongrie, qui avait été aussi
+impératrice, et quantité de princesses. Du trésor qui était en ce
+palais, il n'est pas à propos de parler, car il y avait tant de
+richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En même
+temps que ce palais était rendu au marquis Boniface de Montferrat, on
+rendait celui de Blaquerne à Henri, frère de Baudouin, comte de
+Flandre, la vie sauve aussi à ceux qui étaient dedans; on y trouva un
+trésor qui n'était pas moins grand que celui de Bucoléon.
+
+ [159] Agnès, sœur de Philippe-Auguste, qui avait été femme des
+ empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnène et Théodore Branas.
+
+Chacun fit occuper par sa troupe le château qu'on lui avait rendu et
+fit garder le butin. Les autres, qui s'étaient répandus dans la ville,
+pillèrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la
+quantité d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de
+velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les
+autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de
+Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, que depuis la création du
+monde on ne gagna tant à la prise d'une ville.
+
+Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela;
+ainsi s'hébergea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut
+la joie de la victoire que Dieu leur avait donnée, au moyen de
+laquelle ceux qui étaient en pauvreté étaient maintenant en richesse
+et en délices. Ils fêtèrent la Pâque fleurie et la grande Pâque après,
+dans cette joie que Dieu leur avait donnée. Et bien ils en durent
+louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans
+toute l'armée, et par son aide ils avaient pris une grande ville,
+peuplée de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifiée. Alors on
+fit crier par toute l'armée, de par le marquis de Montferrat, qui en
+était le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter
+et de réunir tout le butin, comme on l'avait juré sous peine
+d'excommunication; et on choisit trois églises pour le déposer, et on
+y mit bonne garde de Français et de Vénitiens, des plus loyaux que
+l'on put trouver. Alors chacun commença à apporter le butin et à le
+mettre en commun.
+
+Les uns apportèrent bien, et mal les autres, poussés par convoitise
+qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencèrent dès
+lors à retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commença à les moins
+aimer.... Le butin fut donc réuni et partagé par moitié entre les
+Français et les Vénitiens, comme cela avait été convenu. Sachez que
+quand ils eurent fait les parts, les Français payèrent de la leur
+50,000 marcs aux Vénitiens, et qu'ils se partagèrent entre eux plus de
+100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on eût
+fait ce que l'on avait dit et qu'on n'eût rien détourné; sachez aussi
+que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu
+quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de
+Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'écu au col, convaincu
+d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'armée, petits ou
+grands, détournèrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous
+pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des
+Vénitiens et sans ce qui fut détourné, les nôtres eurent plus de
+500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc
+réparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu.
+
+
+_Baudouin, comte de Flandre, nommé empereur._
+
+1204.
+
+Ensuite les barons tinrent une assemblée, et demandèrent à toute
+l'armée ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait été décidé
+entre eux; ils parlèrent tant qu'ils furent obligés de se réunir une
+seconde fois, pour élire les douze qui devaient faire l'élection. Et
+comme c'était un grand honneur que d'être nommé à l'empire de
+Constantinople, il y eut beaucoup de prétendants; mais la grande lutte
+fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat
+Boniface; de ces deux, toute l'armée disait que l'un serait empereur.
+Quand les gens sages de l'armée, qui tenaient autant à l'un qu'à
+l'autre, virent cela, ils parlèrent entre eux, et dirent: «Seigneurs,
+si on élit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel
+dépit qu'il emmènera toute l'armée, et ainsi se pourra perdre la
+conquête, aussi bien que manqua se perdre celle de Jérusalem quand ils
+élurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel
+dépit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'armée d'abandonner
+la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restèrent bien peu,
+et que si Dieu ne les eût soutenus, la Terre Sainte eût été perdue.
+Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tâchons
+de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donné l'empire à l'un,
+l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne à l'autre
+toute la terre qui est en Asie de l'autre côté du canal avec l'île de
+Crète, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les
+retenir tous les deux.» Comme il fut dit, il fut fait, et les deux
+prétendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement
+élut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurèrent sur
+les Évangiles qu'ils éliraient à bien et à bonne foi celui qui aurait
+le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire.
+Les douze élus se rassemblèrent au jour convenu dans le riche palais
+où logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde.
+
+Là il y eut si grande réunion de gens que c'était merveille, chacun
+voulant voir qui serait élu. Les douze qui devaient faire l'élection
+ayant été mandés, furent mis en une belle chapelle qui était dans le
+palais; leur conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tombés d'accord, et
+ils chargèrent de porter la parole Nivelon, l'évêque de Soissons, qui
+était l'un des douze; ils sortirent, et vinrent là où étaient tous les
+barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regardé
+par beaucoup d'hommes désireux de connaître l'élection. L'évêque leur
+dit: «Seigneurs, nous nous sommes accordés, par la permission de Dieu,
+à faire un empereur, et vous avez tous juré que vous tiendriez pour
+empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y
+contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'élu, à
+l'heure que Jésus-Christ est né; c'est le comte Baudouin de Flandre et
+de Hainaut.» Il s'éleva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena
+à l'église, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui
+rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut élu empereur le comte
+Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fixé
+à trois semaines après Pâques.
+
+ GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conquête de Constantinople_.
+ (Trad. par L. Dussieux.)
+
+ Geoffroy de Ville-Hardouin, maréchal de Champagne, et l'un des
+ principaux acteurs de la quatrième croisade, mourut vers 1213.
+ Ses mémoires, une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre
+ littérature, s'étendent de 1198 à 1207.
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+LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTÉE PAR LES GRECS.
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+Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la
+servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors,
+nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui
+étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la
+fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé
+la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance
+pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre
+qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand
+qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une
+armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y
+avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple
+toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce
+seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à
+l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée,
+qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et
+plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer.
+
+Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil
+de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang,
+et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de
+terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
+qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient
+depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se
+campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la
+tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.
+
+Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses
+gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir,
+ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses
+remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les
+habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à
+serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui
+étaient d'avis de s'enfuir.
+
+Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il
+eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la
+table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit
+sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille
+Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira
+lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours.
+
+Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux,
+Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la
+possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui
+servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande
+église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour
+juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le
+clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu
+avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et
+par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à
+prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une
+nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
+que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur
+rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le
+peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne
+promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens
+ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver.
+
+Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les
+combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les
+rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était
+sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur
+extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images
+du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe
+suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur.
+Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte
+de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils
+se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre
+je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer
+et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils
+brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils
+jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte
+de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces
+précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent
+précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en
+avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent
+des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses
+vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il
+ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer
+du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils
+firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de
+diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de
+l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les
+pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour
+emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient
+arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité
+d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le
+pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et
+souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.
+
+Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse
+des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit
+dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ,
+elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On
+commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que
+personne fit paraître la moindre modération.
+
+Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient
+garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les
+vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile
+que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
+colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée
+qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une
+entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie
+que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard
+contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris,
+pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les
+églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans
+l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les
+riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet
+à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile.
+
+O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs
+nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par
+l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par
+le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la
+désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles
+artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres
+profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une
+partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le
+peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers
+personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé.
+Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur
+fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à
+répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil
+superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée.
+Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer
+pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes,
+pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des
+commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et
+sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les
+ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous
+étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur
+les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens
+sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les
+armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que
+dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps
+que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les
+enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de
+défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres.
+Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux
+pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle
+précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps
+adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété.
+Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec
+quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs
+femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du
+Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de
+vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir
+ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un
+léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la
+jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples
+si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre
+religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que
+nous ne leur eussions fait aucune injure...
+
+Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons
+où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché
+leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les
+autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir.
+Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché
+n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils
+ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs
+hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de
+sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants
+qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages
+pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du
+sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
+croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent
+l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque
+autre perte semblable.
+
+Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée,
+plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était
+bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du
+quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements,
+avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais
+alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y
+avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis,
+et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de
+leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et
+emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui
+me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les
+armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec
+eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne
+pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et
+principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que
+la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être
+chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées
+en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle
+défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes
+vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous
+fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes
+abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et
+d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient
+encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise.
+L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me
+semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le
+Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en
+hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il
+prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices.
+Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt
+qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous
+rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de
+longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards
+attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres
+fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un
+bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres
+regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû
+en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu
+de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de
+salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois
+avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des
+spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des
+ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
+permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous
+levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous
+priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces
+bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée,
+un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius
+martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le
+père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux
+pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui
+pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et
+m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le
+ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des
+gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié.
+J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient
+entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur
+fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me
+promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le
+ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour
+repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur
+montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour
+l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes
+mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous
+avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence,
+par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez
+sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y
+laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de
+la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des
+enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par
+le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses
+commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce
+qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière.
+J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui
+m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me
+rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté
+d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand
+il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le
+faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir.
+S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes
+hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection,
+ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je
+me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles
+demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce
+qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il
+besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les
+choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été
+bâties ont été détruites par le fer et par le feu[160]?... Après avoir
+tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous
+continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes
+comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
+chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de
+l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de
+sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par
+un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où
+nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice.
+
+ [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nicétas aux
+ murailles; c'est une œuvre de rhéteur, pleine de mauvais goût,
+ et écrite après coup.
+
+Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils
+savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient,
+en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir
+fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
+pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas
+que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils
+traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient
+encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en
+revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé
+d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples
+par des mains sacriléges.
+
+Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement
+grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos
+façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par
+bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils
+mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur
+attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du
+dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des
+écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des
+scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où
+les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
+selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec
+de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En
+partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les
+choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à
+tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur.
+
+ NICÉTAS, _Annales_.--Traduites par le président Cousin dans son
+ _Histoire de Constantinople_, 1673.
+
+ Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en
+ Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut
+ en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204.
+ Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres
+ des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui
+ concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document
+ fort utile et exact.
+
+
+
+
+_Discours de Nicétas sur les monuments détruits ou mutilés par les
+croisés en 1204._
+
+
+Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand
+temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y
+trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors
+respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de
+l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent
+de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants
+ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand
+temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce
+brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des
+Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre
+pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale
+qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première:
+un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête
+jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la
+pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils
+n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur
+toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les
+bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait
+représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
+harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les
+instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis
+bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin;
+elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns
+tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs
+mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté.
+Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie
+folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de
+cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient
+tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée
+_Anémodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et
+colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient être celle de Josué,
+parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant,
+semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était
+Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le
+cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes,
+en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition
+fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la
+figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
+ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il
+cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut
+mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet
+enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître
+le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les
+autres débris de la statue.
+
+Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent
+pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres
+monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs
+inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se
+distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait
+recueillies à grands frais.
+
+Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse,
+chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était
+couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas
+qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient
+point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son
+arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux,
+il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour
+soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter
+déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant
+des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large
+poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux,
+les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était
+fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par
+Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier
+ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le
+cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un
+homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la
+circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas
+ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par
+excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.
+
+Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le
+conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans
+la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une
+aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant
+reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui
+lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur
+son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son
+âne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée
+de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve
+qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les
+plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de
+monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de
+l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de
+l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à
+la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
+quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier
+les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté,
+dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de
+sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible
+Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la
+force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les
+monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer
+ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle
+d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de
+ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont
+le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer
+de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons
+dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la
+célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect,
+semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les
+yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres
+s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis
+de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du
+roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé
+de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de
+lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des
+cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi
+dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
+monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du
+combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle,
+dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le
+cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient
+Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet
+ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de
+l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages,
+indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères.
+
+Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de
+l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette
+Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie?
+N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout
+était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs;
+ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés
+qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique
+légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa
+chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré
+des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa
+bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait
+offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire
+de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du
+spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité
+cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette
+statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours,
+émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
+n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais
+autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu
+consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te
+condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le
+piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure
+était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée
+de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une
+blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec
+autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste
+et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme
+s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en
+avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de
+feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats.
+
+Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on
+voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main,
+ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la
+borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de
+l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils
+obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors
+ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en
+arrière et perdre la couronne.
+
+Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa
+perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait
+encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé
+sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet
+immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le
+corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher
+impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et
+l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame
+et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se
+donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic,
+infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un
+vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison
+qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
+l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui
+servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal,
+brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse;
+il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait
+pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car
+ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa
+queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur;
+l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec
+autant de succès et périssaient ensemble.
+
+ NICÉTAS, _Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les
+ croisés_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, 3e vol., p. 425.
+
+
+
+
+LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
+
+1208.
+
+
+Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse!
+s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout
+l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande
+partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y
+avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et
+qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le
+reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de
+coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher
+quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de
+cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma
+en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de
+Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec
+tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt
+qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses
+lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire,
+sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une
+pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se
+conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts
+maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien
+d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut
+être autrement.
+
+Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et
+que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en
+était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une
+autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au
+Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de
+Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres,
+par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus
+il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot.
+Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout
+la gent mécréante.
+
+Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère
+Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval,
+s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va
+les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun
+souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre
+de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur
+son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il
+soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des
+écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
+désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant
+derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit
+sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait
+ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel,
+Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer
+son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme
+s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles
+avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs
+chantèrent.
+
+ [161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en
+ 1208.
+
+Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait
+été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il
+se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de
+Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de
+Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là
+devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître
+Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là
+fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes
+devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
+et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà
+Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce
+qui lui désobéira.
+
+Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé
+sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur,
+par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop
+grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon
+vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en
+France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en
+Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays
+jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne
+se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe,
+matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il
+meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent
+par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné.
+
+Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu
+archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta
+jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est
+le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à
+Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne;
+tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne
+aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les,
+exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la
+foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de
+none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent
+l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone,
+celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les
+ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone;
+tous ceux-là s'en vont avec l'abbé.
+
+ [162] L'armée.
+
+L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à
+Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure
+étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là
+en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe
+finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du
+concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres
+l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la
+sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les
+peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés,
+et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors
+contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de
+Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne
+parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix
+qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte
+de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs
+chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré,
+qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les
+noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous
+Béziers, hors des murs, dans la campagne.
+
+Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers
+ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent,
+ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents,
+comme dit la chanson.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers
+ provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par
+ Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits
+ sur l'histoire de France)[163]
+
+ [163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à
+ 1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix
+ années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il
+ décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction
+ de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs,
+ les institutions et la civilisation.
+
+
+
+LA PRISE DE BÉZIERS.
+
+1209.
+
+
+Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre.
+Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il
+n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus
+courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[164], le
+fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants
+maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup
+d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa
+terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni
+crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais
+ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château,
+maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis
+avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur,
+et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais
+qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame
+Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre
+chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il
+s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien,
+ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de
+valeur; et je reviens à mon sujet.
+
+ [164] Comte de Toulouse.
+
+Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés
+est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il
+entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour.
+Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les
+grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui.
+Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur
+promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la
+route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces
+paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi
+de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de
+Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il
+fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit
+assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte
+que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre
+avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu
+leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu
+perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils
+resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans
+autre demeure.
+
+Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué
+sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les
+croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez,
+n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils,
+noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et
+personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur
+bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des
+croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas
+tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à
+peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville,
+ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour,
+qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais,
+comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou,
+il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est
+en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon
+qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et
+s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent
+avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le
+payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque
+rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de
+l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers
+pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent
+les douleurs, les tourments et la mort.
+
+C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux
+amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de
+Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans
+le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva
+Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni
+si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et
+du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui
+n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux
+habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en
+plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez
+ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que
+baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient,
+ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils
+pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ
+d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le
+matin, dès qu'il fait clair.
+
+Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier
+contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé
+français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous
+ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les
+assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun
+d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous
+sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en
+marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent
+dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les
+autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois
+commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux
+armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la
+ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui,
+emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et
+font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.
+
+Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte
+s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les
+assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés,
+brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes
+qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la
+cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs
+ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la
+messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne
+pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans
+l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles
+qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare
+librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage;
+ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce
+qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin;
+ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il
+leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur
+eux, qui l'ont fait.
+
+Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis
+et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel
+l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant
+d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se
+figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt
+contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en
+advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été
+cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques
+n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que
+ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur
+faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient
+réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni
+crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent
+les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un
+seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car
+jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je
+pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les
+maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu
+s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils
+chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le
+butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître
+l'herbe.
+
+Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et
+riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à
+vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!»
+s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes
+torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se
+répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que
+l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les
+maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte,
+maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à
+Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut
+abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais;
+de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il
+en tomba deux pans.
+
+Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de
+Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour
+toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les
+chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes,
+les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants,
+vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés
+sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils
+partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les
+arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE VICOMTE DE BÉZIERS PRIS PAR TRAHISON.
+
+ Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur
+ Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont
+ repoussés dans plusieurs assauts.
+
+
+Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut
+ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des
+siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et
+aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville;
+ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa
+parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à
+Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui
+lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y
+avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins
+trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents
+hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui
+firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit
+seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait;
+qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il
+le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et
+qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que
+toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours,
+qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les
+barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient
+que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il
+pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur
+gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le
+raconter, et ce fut une folie.
+
+Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses
+discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui
+dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite
+de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
+était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si
+les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je
+puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses
+telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et
+l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
+autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si
+vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous
+mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et
+que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le
+promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui
+fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette
+trahison.
+
+Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé
+à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et
+entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous
+les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le
+vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
+rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus
+que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni
+les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur
+folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses
+ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute
+en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé
+la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on
+voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi
+acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre
+les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une
+défense contradictoire.
+
+Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les
+princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils
+convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que
+la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite
+furent bien attristés, et non sans raison.
+
+ [165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du
+ Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219.
+
+ _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165],
+ traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BÉZIERS.
+
+1209.
+
+ Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se
+ rassemblent pour se donner un chef.
+
+
+L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur
+a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint
+au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés
+conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un
+seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais
+celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non
+plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent
+vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent
+leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on
+croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
+pour trahi s'il accepte cette terre.
+
+Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant
+seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris,
+bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de
+bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans
+un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de
+Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la
+geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la
+vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante.
+«Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant,
+acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en
+seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous
+vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le
+comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront
+qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me
+secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les
+barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté,
+la terre et le pays.
+
+ [166] En Angleterre.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.
+
+
+Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble
+comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre
+naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De
+plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille;
+sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il
+était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif
+et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi,
+n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa
+personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent,
+affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de
+mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le
+conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent,
+et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever,
+tout entier voué au service de Dieu.
+
+O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins,
+qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné
+le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république
+universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les
+hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des
+armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse
+de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la
+chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête
+de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par
+sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de
+la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait
+impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie
+montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire
+naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.
+
+ PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L.
+ Dussieux.
+
+ Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de
+ Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de
+ Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les
+ Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut
+ très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que
+ partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un
+ document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les
+ mœurs et l'esprit des croisés.
+
+
+
+
+PRISE DE LAVAUR.
+
+1211.
+
+
+Les croisés ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hérétiques
+de la race impure de brûlés en un bûcher, qui jeta grandes flammes.
+Don Amérigatz fût pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit
+quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des
+fourches, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise
+criant, pleurant, braillant, et jetée dans un puits, où elle fut
+couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres
+dames, un Français courtois et gai les fit délivrer toutes en
+véritable preux. Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai,
+mainte riche armure de fer qui échoit aux croisés, grande quantité de
+blé, de vin, de drap, de beaux vêtements, dont ils sont joyeux.
+
+A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant
+et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin.
+C'était lui qui maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent
+nécessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du
+blé. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donné.
+
+ [167] Pour payer la solde de l'armée permanente que Montfort
+ avait organisée et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des
+ pèlerins et des croisés, il fit la conquête du midi.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIÉGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE.
+
+1213-1215.
+
+
+Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous
+Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints
+puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a
+amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants
+guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de
+résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il
+envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre
+avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
+qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous
+leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur
+Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château
+ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male
+mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère
+point; il va droit au Capitole.
+
+ [168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond,
+ fils du comte de Toulouse.
+
+Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le
+roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris
+un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il
+a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos
+pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris,
+nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons
+le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien
+si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée.
+Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de
+fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce
+qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons
+maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point
+trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont
+cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis
+de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.»
+Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
+et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret,
+où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant
+d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
+sont en aide; et le monde entier en valut moins.
+
+Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en
+fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez,
+seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon
+point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses
+barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci
+ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et
+de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous
+ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y
+trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un
+messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon,
+sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils
+ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les
+maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français,
+qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la
+nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls
+de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les
+hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie;
+car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don
+Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il
+y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici,
+nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les
+Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus
+réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si
+nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait
+par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre.
+Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser
+entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons
+point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.»
+
+Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil
+principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost
+communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y
+laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout
+ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi
+l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon,
+disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le
+prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent
+cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes,
+chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les
+petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le
+long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et
+beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des
+épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis,
+par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de
+braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en
+vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin
+et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon
+roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
+hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et
+celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le
+Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et
+tous leurs officiers. Le roi parle le premier.
+
+ [169] Auberges.
+
+Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur
+a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient
+d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer
+d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc,
+songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands
+coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les
+feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir:
+«Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon
+sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser
+des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et
+si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer
+par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les
+poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît
+déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert
+cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous
+qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.»
+«Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que
+vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera
+le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se
+vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville,
+contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux
+à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors
+bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et
+s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang
+tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux
+de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit
+à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de
+Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de
+seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin
+de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que
+tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous
+dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne
+sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous
+mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes
+yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant
+j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux
+tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous
+tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne
+nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en
+l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien
+tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.»
+Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et
+Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de
+bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps
+marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes.
+
+ [170] Ornements de cheval, bâts.
+
+Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières
+déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu,
+de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi
+d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de
+compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
+écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit,
+jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le
+roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend
+pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé
+jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le
+voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne
+se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font
+si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par
+miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
+restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus,
+lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au
+secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et
+mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si
+grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la
+Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les
+moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent
+qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme
+torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le
+bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi,
+de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage.
+
+Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi
+d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres
+barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et
+à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là
+où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse
+dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est
+emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et
+assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et
+soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien
+qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon
+de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et
+accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de
+sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints,
+s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent
+loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils
+du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu
+allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse,
+occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans
+les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons
+en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra
+nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal,
+don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret
+de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don
+Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la
+ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout
+l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés
+de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre
+n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les
+fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux
+fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon
+de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres
+qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont
+dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le
+fils du roi retourne en France.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS.
+
+1217.
+
+ A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est
+ rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et
+ se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers.
+
+
+Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme
+courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge,
+impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu
+où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que
+d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de
+l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons
+flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal
+convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité;
+et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive,
+les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les
+maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les
+pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
+joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine
+et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre;
+nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en
+splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie
+étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre
+lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si
+brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de
+lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par
+les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français
+qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour
+est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son
+espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin
+droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur
+qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse.
+
+Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a
+plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni
+bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni
+haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont
+reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit
+avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant
+que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes
+et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
+héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se
+doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique
+ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève
+un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils
+font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au
+château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du
+château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète
+et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la
+ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup.
+
+ [171] Château des comtes de Toulouse.
+
+La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la
+salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don
+Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en
+hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers
+qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don
+Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?
+Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
+connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi
+Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils
+de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du
+pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse
+les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
+et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état
+où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses
+deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si
+heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
+tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui
+expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix
+avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses
+compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à
+la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y
+aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un
+nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un
+recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus
+vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de
+cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,
+son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par
+deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,
+perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il
+fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a
+recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.
+
+Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande
+place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières,
+des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des
+ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des
+flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune
+ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et
+tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches
+marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits
+garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte
+pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à
+l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes
+les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les
+éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les
+filles font des ballades et des danses sur des airs allègres.
+Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont
+nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville
+et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils
+ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé
+et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le
+clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de
+la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],
+don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour
+batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et
+de l'acier. Dieu veuille le défendre!
+
+ [172] Fils de Simon.
+
+ [173] Frère de Simon.
+
+Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est
+accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent
+être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent
+courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs
+bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins,
+bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par
+les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus
+ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était
+tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.
+Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie
+aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il
+est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre,
+et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment
+jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes
+de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur
+attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de
+son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les
+archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux,
+donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de
+hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades,
+pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le
+feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se
+soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec
+toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages
+partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient
+Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend
+de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse
+et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent
+les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches
+menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du
+haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les
+heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes
+et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les
+autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de
+vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils
+leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la
+fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où
+recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et
+de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et
+accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de
+Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté
+dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des
+corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la
+terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon
+capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a
+tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se
+trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient
+rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous
+vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
+Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici
+vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou
+n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.»
+Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés
+traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre
+salut est arrivé! notre bonheur a commencé!»
+
+ [174] Harassés.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE
+SIÉGE.
+
+1218.
+
+ Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége
+ de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an
+ d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une
+ machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent
+ brûler.
+
+
+«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit
+Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y
+aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé
+d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
+nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit
+Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune
+que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus
+ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle
+vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit
+Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y
+faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient
+longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les
+fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de
+quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils
+viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce
+conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y
+faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
+tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent
+leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les
+trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets,
+font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule
+apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni
+levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve.
+On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers
+et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,
+les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont
+et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors
+contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes;
+ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête
+abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et
+leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le
+cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante.
+
+Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus
+vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes
+défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers,
+bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort
+et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de
+guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les
+frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées,
+volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur
+les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le
+bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux
+qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants
+s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
+pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé,
+qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs
+et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je
+suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des
+lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le
+légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose
+vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être
+par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne
+aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais
+maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit
+Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut
+désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la
+pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
+qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte,
+croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou
+je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,
+à la prendre, occis et martyrisé.»
+
+Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville
+et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et
+discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que
+cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du
+milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et
+raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien
+endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il
+vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et
+la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés......
+Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre
+le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne
+soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres
+ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et
+sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si
+vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la
+cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé
+tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée.
+Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car
+mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent
+les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon
+que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler
+la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut
+faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de
+tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.»
+
+Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du
+jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de
+Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs
+chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde,
+qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs
+de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux
+aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des
+murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les
+galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les
+hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont
+ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.
+
+ [175] Noblesse.
+
+ [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.
+
+Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,
+les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos
+adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné
+tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais
+les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de
+cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus
+que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et
+dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce
+sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,
+se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici,
+répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups
+que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors,
+par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le
+terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre
+est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement.
+
+Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort,
+Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent,
+là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier
+tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière.
+A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez,
+nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être
+aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit
+vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris
+et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du
+Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des
+palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
+rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci
+devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le
+tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus
+loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu
+d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,
+et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.
+
+Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et
+dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a
+piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au
+comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par
+trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez
+aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos
+chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde.
+Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et
+blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier
+tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes.
+Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous
+n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte
+soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice
+est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort
+en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes
+de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir
+tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en
+arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le
+premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,
+don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la
+grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des
+trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des
+pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres,
+dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont
+pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les
+fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de
+nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les
+archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros
+traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des
+deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de
+torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la
+tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans
+la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
+arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au
+côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et
+que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de
+Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à
+terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes
+compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers;
+et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que
+don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,
+œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier,
+va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les
+épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle
+frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les
+yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont
+écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et
+noir.
+
+ [177] Pèlerins.
+
+ [178] Haut de chausses.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.
+
+
+
+
+AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMMÉ COMTE.
+
+1218.
+
+
+A Toulouse est entré un messager qui leur a raconté la nouvelle de la
+mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allégresse, que
+tous courent aux églises, allument les cierges sur tous les
+candélabres, et s'écrient de joie que Dieu est miséricordieux; qu'il a
+remis parage en clarté et le fera désormais triompher; que le comte,
+qui était pervers et tueur d'hommes, est mort sans pénitence, parce
+qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de
+la joie commune, les carillons, les volées et le chant des cloches,
+les tambours, les tympans, les grêles clairons, font retentir la ville
+et les places. Dès lors par tous les sentiers est levé le siége qui
+avait été mis outre l'eau et qui occupait toute la grève; mais les
+assiégeants y laissèrent néanmoins sommiers et bagages, pavillons et
+tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent
+plusieurs de prisonniers.
+
+A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure,
+qui éclaira ce qui était obscur, qui fit renaître la lumière, restaura
+parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les
+cors, le son des cloches, et la joie causée par cette pierre qui a
+frappé le comte, enhardissent les cœurs, les volontés et les forces.
+Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la
+gate un feu que rien n'éteignit. Toute la nuit et tout le jour la
+ville est en réjouissance; et dehors, ceux au siége frémirent et
+soupirèrent.
+
+Mais dès que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome
+et les autres puissants barons, l'évêque[179] et l'abbé[180] portant
+crucifix, délibérèrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal
+parle le premier, de manière que chacun l'entend: «Seigneurs barons de
+France, écoutez ce que j'ai à vous dire: grand mal et grand dommage,
+grand chagrin et grande détresse nous sont venus de cette ville et de
+nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous
+avons perdu toute vigueur; je m'émerveille fort que Dieu ait consenti
+à telle chose, et ne nous ait point laissé le vaillant comte, à
+l'Église et à nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne
+perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui
+est homme pieux et sage, portant bon et noble cœur. Donnons-lui la
+terre que son père a conquise. Que par tous pays aillent les
+prédicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le
+comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami
+de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de détruire la
+ville et qu'il n'y soit jamais plus bâti.»--«Seigneurs, dit
+l'évêque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape,
+qui aimait notre comte et l'avait élu, le mette en la même sépulture
+où saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a
+obéi à l'Église, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis
+garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis
+que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne
+souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu
+ni sainte Église n'auront meilleur ami que lui.»--«Seigneur, dit le
+comte de Soissons, je vous reprends à bon droit, pour que la sainte
+Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas
+sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle
+saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien
+la sainte Église, priez Dieu et Jésus-Christ de ne point châtier l'âme
+du défunt.» Chacun dans son cœur approuva le discours. Don Amaury est
+mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le
+bénit ensuite.
+
+ [179] Folquet, évêque de Toulouse.
+
+ [180] De Saint-Sernin.
+
+ [181] De Toulouse.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+LEVÉE DU SIÉGE DE TOULOUSE.
+
+1218.
+
+ Après avoir nommé Amaury comte de Toulouse, les croisés ont
+ encore tenté de s'emparer de Toulouse et ont été repoussés avec
+ perte.
+
+
+Ils restèrent après cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut
+entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas à être pris un
+autre parti; le cardinal de Rome, l'évêque présent et les autres
+seigneurs s'assemblent secrètement. Là, Guy de Montfort parle, et dit
+en confidence: «Seigneurs barons, ce siége n'est pour nous que
+dommage, et cette entreprise ne me plaît ni ne me convient plus
+désormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est
+déjà mort mon frère, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous
+n'abandonnons pas ce siége, notre savoir y faillira.» «Seigneurs, dit
+Amaury, ayez égard à moi, que vous avez fait comte tout récemment. Si
+j'abandonne ainsi honteusement ce siége, l'Église en vaudra moins et
+moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je
+suis las de guerroyer, et que la mort de mon père m'est sortie de
+l'esprit.»--«Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que
+toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce
+siége, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui
+étaient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vîtes une autre
+ville gagner après avoir perdu. Les habitants reçoivent chaque jour
+des blés et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent
+gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le
+péril et la détresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que
+vous puissiez tenir ce siége encore longtemps.»--«Seigneurs, dit
+l'évêque, je suis à cette heure si dolent, que jamais du reste de ma
+vie je ne pourrai être joyeux.» Le cardinal répond avec chagrin et
+colère: «Seigneurs, levons donc le siége; mais je vous suis bon garant
+que partout sera prêchée la croisade, et qu'à la Pentecôte viendra
+infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors
+tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs
+ne suffiront pas à les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera
+piment. Nous détruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous
+livrés à l'épée; telle est ma sentence.» Alors le siége est levé
+précipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et
+beau, ils mettent le feu et la flamme à toutes leurs constructions et
+au merveilleux château; mais soudain et sur l'heure par les hommes de
+la ville il fut éteint. Les Français partent, mais ils laissent là
+étendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque;
+et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps à Carcassonne.
+
+ _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
+ Fauriel.
+
+
+
+
+MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CÈDE SES DOMAINES AU
+ROI DE FRANCE.
+
+1222-1224.
+
+
+En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir
+parler; mais, conservant encore sa mémoire et sa connaissance, il
+tendit les mains vers l'abbé de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui
+accourait vers lui, et fit un geste de dévotion; puis, les frères
+hospitaliers de Saint-Jean étant arrivés et posant sur lui un poêle
+avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitôt. On porta son corps
+dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il était
+excommunié, et encore aujourd'hui le garde-t-on privé de sépulture,
+comme on le voit. Son fils, après avoir fait la paix avec l'Église et
+le roi de France, produisit vainement des témoins devant le pape, afin
+de prouver qu'il avait donné des signes de repentir; il ne put obtenir
+la permission d'ensevelir son père...
+
+Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez
+d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que
+soixante chevaliers français le quittèrent pour revenir en France. Or,
+le comte de Toulouse ayant été à leur rencontre au delà de Béziers,
+ceux-ci lui livrèrent armes et chevaux de guerre à la condition de
+pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sûreté et sans autre
+rançon. Mais le comte de Toulouse, les regardant déjà comme en son
+pouvoir, ne voulut point consentir à cet arrangement. Alors, nos
+Français aimèrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre
+honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommèrent l'un
+d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obéir en tout; et
+sachant bien qu'un choc donné d'ensemble procure la victoire, ils ne
+forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les
+bêtes de somme, ils résistent aux attaques acharnées de l'ennemi;
+puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les
+assaillants, les mettent en déroute, les poursuivent avec vigueur, en
+tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave
+chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de
+Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tué le
+comte lui-même, nos chevaliers revinrent glorieusement en France,
+faisant honneur aux armes françaises et bien dignes en effet d'honneur
+et de gloire.
+
+Deux ans s'étant passés au milieu des alternatives de la guerre, le
+comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu à
+peu ils passaient tous à l'ennemi, céda ses domaines à l'illustre roi
+de France Louis VIII, et le fit son successeur à tous ses droits.
+
+ _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L.
+ Dussieux.
+
+ Guillaume de Puy-Laurens vivait à la fin du treizième siècle, et
+ fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du
+ commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprimée dans
+ le t. V. de la Collection des historiens français de Duchesne.
+
+
+
+
+_Traité de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._
+
+12 avril 1229.
+
+
+Dans ce traité, Raymond déclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre
+pendant longtemps contre l'Église romaine et contre son très-cher
+seigneur le roi de France, et que désirant de tout son cœur d'être
+réconcilié à l'Église et de demeurer dans la fidélité et le service du
+roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-même, soit par des
+personnes interposées, pour parvenir à la paix; qu'elle avait été
+conclue de la manière suivante, et qu'il promet entre les mains de
+Romain, cardinal de Saint-Ange, légat du saint-siége apostolique, qui
+reçoit sa promesse au nom de l'Église romaine, d'en observer
+fidèlement tous les articles.
+
+Raymond promet ensuite: 1º d'être fidèle et obéissant au roi et à
+l'Église, et de leur demeurer attaché jusqu'à la mort; de combattre
+les hérétiques, leurs croyants, fauteurs et recéleurs, dans les terres
+que lui et les siens possédaient et posséderaient, sans épargner ses
+proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entièrement le
+pays d'hérésie, et d'aider à purger celui qui appartiendrait au roi;
+
+2º De faire une prompte justice des hérétiques manifestes, et de les
+faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses
+baillis, suivant l'ordre du légat; et pour faciliter cette recherche,
+de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un
+marc, à chacun de ceux qui prendraient un hérétique condamné comme
+coupable par l'évêque diocésain, ou par ceux qui auraient pouvoir de
+le juger; et quant à ceux qui n'étaient pas hérétiques manifestes, ou
+leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'Église et du légat;
+
+3º De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines,
+d'en chasser les routiers et de les punir; de protéger les églises et
+les ecclésiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunités et
+priviléges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de
+garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'éviter les
+excommuniés de la manière qu'il est marqué dans les canons; de
+contraindre ceux qui demeureraient un an excommuniés à rentrer dans
+l'Église par la confiscation de leurs biens jusqu'à ce qu'ils eussent
+fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses
+par ses baillis; de punir ces officiers s'ils étaient négligents; de
+n'en instituer aucun qui ne fût catholique; d'exclure les juifs et
+ceux qui étaient notés d'hérésie des charges publiques;
+
+4º De restituer présentement les biens et les droits des églises et
+des ecclésiastiques; savoir, ceux qu'ils possédaient avant l'arrivée
+des croisés et dont il paraîtrait qu'ils avaient été dépouillés; et
+quant aux autres, d'ester à droit[182] soit devant les ordinaires,
+soit devant le légat, ses délégués et ceux du saint-siége.
+
+5º De payer ou faire payer les dîmes à l'avenir; de ne pas permettre
+que les chevaliers et autres laïques en possédassent, mais de les
+faire rendre aux églises, et de remettre entre les mains de personnes
+sûres la somme de 10,000 marcs d'argent pour réparer les maux qui
+avaient été causés aux églises et aux ecclésiastiques, laquelle somme
+serait distribuée proportionnellement par ceux que le légat
+commettrait;
+
+6º De payer outre cela à l'abbaye de Cîteaux 2,000 marcs d'argent, qui
+seraient employés en fonds de terre pour servir à l'entretien des
+abbés et des frères durant le chapitre général; 500 marcs à l'abbaye
+de Clairvaux; 1,000 marcs à celle de Grandselve; 300 à celle de
+Belleperche, et autant à celle de Candeil, tant pour leurs bâtiments
+et en réparation des dommages qu'il leur avait causés, que pour le
+salut de son âme; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour être
+employés aux fortifications et à la garde du château Narbonnais de
+Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi
+gardera pendant dix ans pour sa sûreté et celle de l'Église; et enfin
+de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000
+marcs tous les ans;
+
+7º De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir
+pendant dix ans quatre maîtres en théologie, deux en droit canonique,
+six maîtres ès arts et deux régents de grammaire qui professeraient
+ces sciences à Toulouse;
+
+8º De prendre la croix des mains du légat, aussitôt que ce prélat lui
+aurait donné l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant
+cinq années consécutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses
+péchés, et de partir pour ce pèlerinage dans l'intervalle du passage
+qui devoit se faire depuis le mois d'août prochain jusqu'au mois
+d'août de l'année suivante;
+
+9º De traiter en amis et de ne pas inquiéter ceux de ses sujets qui
+s'étaient déclarés pour l'Église, pour le roi et pour les comtes de
+Montfort et leurs adhérents, à moins qu'ils ne fussent hérétiques; à
+condition que l'Église et le roi traiteraient de même ceux qui
+s'étaient déclarés contre eux en sa faveur, excepté ceux qui ne
+consentiraient pas à ce traité;
+
+10º Le roi faisant attention à notre humiliation, dit ensuite le comte
+Raymond, et espérant que je persévérerai constamment dans la dévotion
+envers l'Église et dans la fidélité envers lui, voulant me faire
+grâce, donnera en mariage, avec la dispense de l'Église, ma fille, que
+je lui remettrai, à l'un de ses frères[183]; et il me laissera tout
+le diocèse de Toulouse, excepté la terre du maréchal (de Lévis), que
+ce dernier tiendra en fief du roi. Après ma mort, Toulouse et son
+diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à
+leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille
+meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et à ses successeurs, à
+l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les
+enfants du frère du roi et de ma fille qui y auront droit.
+
+ [182] Comparaître en justice personnellement. (_Stare in
+ judicio._)
+
+ [183] Jeanne, fille de Raymond VII, épousa en effet, en 1241,
+ Alfonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis; elle succéda en
+ 1249 à son père; son mari mourut en 1271; elle même mourut en
+ 1272 sans enfants; en vertu des conventions imposées à son père,
+ ses États, c'est-à-dire le comté de Toulouse, furent réunis à la
+ couronne de France.
+
+11º Le roi me laissera l'Agénois, le Rouergue, la partie de
+l'Albigeois qui est en deçà du Tarn, du côté de Gaillac, jusqu'au
+milieu de la rivière, et le Quercy, excepté la ville de Cahors, les
+fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aïeul, possédait
+dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants nés
+d'un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille qui
+épousera l'un des frères du roi et à leurs héritiers; de telle sorte
+cependant que j'exercerai mon autorité de plein droit, comme un
+véritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et
+le diocèse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de
+parler, et que je pourrai à ma mort faire des legs pieux suivant les
+usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera
+toutes ces choses, sauf le droit des églises et des ecclésiastiques.
+
+12º Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs
+dépendances à l'évêque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers,
+conformément au don que le feu roi Louis, de bonne mémoire, père du
+roi, et le comte de Montfort leur en ont fait; à condition toutefois
+que l'évêque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il étoit tenu
+envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'étoit
+obligé envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par
+le roi, soit par le feu roi son père, soit par les comtes de Montfort,
+seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.
+
+13º J'ai fait hommage-lige et prêté serment de fidélité au roi,
+suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays
+qui me sont laissés. J'ai cédé précisément au roi et à ses héritiers à
+perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône,
+dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux
+pays et domaines qui sont au-delà du Rhône dans l'Empire[184], avec
+tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cédés
+précisément et absolument à perpétuité à l'Église romaine entre les
+mains du légat.
+
+ [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat
+ Venaissin.
+
+14º Tous les habitants de ces pays qui en ont été chassés par
+l'Église, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont
+retirés d'eux-mêmes, seront rétablis dans leurs biens, à moins qu'ils
+ne soient hérétiques condamnés par l'Église, excepté néanmoins dans
+les biens qui peuvent leur avoir été donnés par le roi, par le feu roi
+son père et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux
+qui demeureront dans les pays qui me sont laissés, spécialement le
+comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de
+l'Église et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne
+conclurai avec eux ni paix ni trêve sans le consentement de l'Église
+et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, après que
+j'aurai rasé toutes les places fortes, à moins que le roi ne voulût
+les garder lui-même pendant dix ans, pour sa sûreté et celle de
+l'Église, après l'acquisition que j'en aurai faite; et il les
+retiendra alors pendant ce temps-là avec leurs revenus.
+
+15º Je ferai détruire entièrement les murs de la ville de Toulouse et
+combler les fossés, suivant les ordres et la volonté du légat.
+
+16º J'en ferai de même de trente villes ou châteaux, savoir: de
+Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bécède, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul
+et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et
+Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le
+Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et
+Condom (en Agénois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain);
+de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agénois); de Peyrusse (en
+Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant
+la volonté du légat. Les murailles et les fortifications de ces places
+ne pourront être rétablies sans la permission du roi. Je ne pourrai
+élever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de
+bâtir de nouvelles villes non fortifiées dans les domaines qui me
+resteront, si je le juge à propos. Que si quelqu'une des places dont
+on doit abattre les murs appartient à mes vassaux, et s'ils s'opposent
+à leur démolition, je leur déclarerai la guerre, et je ne ferai ni
+paix ni trêve avec eux sans le consentement de l'Église et du roi,
+jusqu'à ce que ces murs soient entièrement détruits et les fossés
+comblés.
+
+17º J'ai juré et promis au légat et au roi d'observer de bonne foi
+toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets.
+J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me
+sont laissés à jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans
+leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger à les
+garder; en sorte que si je contreviens à tous ou à quelqu'un de ces
+articles, ils seront aussitôt déliés du serment de fidélité qu'ils
+m'ont prêté, que je les délie dès maintenant de la fidélité et de
+l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils
+adhéreront à l'Église et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de
+quarante jours, depuis que j'aurai été averti, et si je refuse de
+subir le jugement de l'Église dans les matières qui la regardent, et
+celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me
+laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le
+même état que je suis maintenant par rapport à l'excommunication et
+soumis à tout ce qui a été statué contre moi et contre mon père dans
+le concile général de Latran et depuis.
+
+ [185] _Commise_, confiscation.
+
+18º Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments,
+qu'ils aideront l'Église contre les hérétiques, leurs croyants, leurs
+fauteurs et leurs recéleurs, et contre tous ceux qui seront contraires
+à l'Église, pour l'hérésie et le mépris de l'excommunication, dans les
+pays qui me sont laissés; qu'ils serviront le roi contre tous ses
+ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu'à ce
+qu'ils soient soumis à l'Église et au roi.
+
+19º Ces serments seront renouvelés de cinq ans en cinq ans, suivant
+l'ordre du roi.
+
+20º Pour l'exécution de tous ces articles je remettrai entre les mains
+du roi le château Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il
+pourra fortifier s'il le juge à propos. Je lui remettrai aussi les
+châteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne
+d'Agénois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les
+gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres
+tournois pour la garde pendant les cinq premières années,
+indépendamment des 6,000 marcs dont on a déjà parlé. Les autres cinq
+années, le roi les fera garder à ses dépens, s'il juge à propos de les
+tenir encore en sa main durant ce temps-là. Le roi pourra détruire les
+fortifications de quatre de ces châteaux, savoir: de Castelnau d'Arri,
+Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plaît et à l'Église, sans
+préjudice de la somme marquée pour la garde. Mais les rentes et les
+revenus, et tout ce qui dépend du domaine dans ces châteaux,
+m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses à ses
+dépens avec le château de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne
+soient pas suspects à l'Église et au roi, pour rendre la justice et
+faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra
+les forteresses de ces châteaux et celui de Cordes, sauf les
+conditions susdites, et supposé que j'aie rempli mes obligations
+envers l'Église et le roi. Je livrerai au roi le château de Penne
+d'Albigeois, d'ici au 1er d'août, pour qu'il le garde pendant dix ans
+avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet
+intervalle, je l'assiégerai et ne cesserai de faire la guerre à ceux
+qui l'occupent jusqu'à ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde
+mon départ pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans
+un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou
+enfin à d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui
+veuillent en accepter la donation, il sera entièrement détruit.
+
+21º Le roi décharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du
+pays qui m'est laissé de tous les engagements qu'ils avaient
+contractés soit envers lui et envers le roi son père, soit envers les
+comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise
+auxquelles ils s'étaient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon
+obéissance ou celle de mon père; et il les délie, autant qu'il est en
+lui, du serment qu'ils lui avaient prêté.
+
+ Raymond ayant fait serment d'observer fidèlement tous ces
+ articles, fut introduit dans l'église de Notre-Dame de Paris, par
+ le légat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna
+ l'absolution de son excommunication, et à tous ceux de ses alliés
+ qui étoient présents. «C'étoit un spectacle digne de compassion,
+ dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, après
+ avoir résisté à tant de nations, être conduit jusqu'à l'autel, en
+ chemise, en haut de chausses et nu-pieds.»
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, in-folio, 1737,
+ t. 3, p. 370.
+
+
+
+
+L'INQUISITION ÉTABLIE A TOULOUSE.
+
+1229.
+
+
+Innocent III fut à peine monté sur la chaire de saint Pierre, que
+l'archevêque d'Auch l'ayant informé des progrès que les hérétiques
+faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prélat,
+le 1er d'avril de l'an 1198, à agir vivement de concert avec ses
+suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils
+n'achevassent de l'infecter, et à recourir pour cela, s'il était
+nécessaire, aux armes des princes et des peuples. Il écrivit, le 21 du
+même mois, une lettre circulaire aux archevêques d'Aix, Narbonne,
+Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon, à leurs suffragants,
+et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier
+qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres
+hérétiques, répandaient leur venin dans ces provinces, il avait nommé
+frère Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en œuvres et
+en paroles, et frère Guy, homme craignant Dieu et appliqué aux œuvres
+de charité, pour commissaires contre ces hérétiques. Il les prie de
+procurer à ces deux religieux tous les secours dont ils auraient
+besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit à ramener les
+sectaires, soit à les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il
+enjoint en même temps à ces prélats de recevoir et d'observer
+inviolablement tous les statuts que frère Raynier ferait contre les
+hérétiques, avec promesse de les confirmer lui-même. Il leur ordonne
+enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce
+commissaire prononcerait contre les contumaces. «Outre cela, ajoute
+Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et à tous les barons
+et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rémission
+de leurs pêchés, de traiter favorablement ces envoyés et de les
+assister de toute leur autorité contre les hérétiques; de proscrire
+ceux que frère Raynier aura excommuniés; de confisquer leurs biens, et
+d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent à vouloir
+demeurer dans le pays après leur excommunication. Nous lui avons donné
+plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte soit par
+l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous
+enjoignons aussi à tous les peuples de s'armer contre les hérétiques
+lorsque frère Raynier et frère Guy jugeront à propos de le leur
+ordonner; et nous accordons à ceux qui prendront part à cette
+expédition pour la conservation de la foi la même indulgence que
+gagnent ceux qui visitent l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle de
+Saint-Jacques. Enfin nous avons chargé frère Raynier d'excommunier
+solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés, qui
+leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de
+leur infliger les mêmes peines.»
+
+Frère Raynier et frère Guy étaient deux religieux, de l'ordre de
+Cîteaux. Ils furent les premiers qui exercèrent dans la province les
+fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est
+proprement à cette commission qu'on doit rapporter l'origine de
+l'inquisition qui fut établie dans le pays contre les Albigeois, et
+qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays
+étrangers...
+
+Le légat Pierre de Colmieu célébra à Toulouse, au mois de novembre
+1229, un concile auquel se trouvèrent les archevêques de Narbonne, de
+Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'évêques et d'autres prélats,
+le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le sénéchal
+de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cité et
+l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'âme de toute
+la communauté_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et
+les seigneurs l'approuvèrent, en prêtèrent un semblable, et tout le
+pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le
+préambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manière
+suivante: «Quoique divers légats du saint-siége aient fait plusieurs
+statuts contre les hérétiques, leurs fauteurs ou recéleurs, pour
+conserver la paix dans le diocèse de Toulouse, la province de Narbonne
+et les diocèses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant
+cependant attention que ces provinces, après avoir été longtemps
+désolées, sont actuellement pacifiées, comme par miracle, par le
+consentement et la volonté des grands, nous avons jugé à propos
+d'ordonner, du conseil des archevêques, des évêques, des prélats, des
+barons et des chevaliers, ce que nous avons jugé nécessaire pour
+purger du venin de l'hérésie un pays qui est _comme néophyte_, et pour
+y conserver la paix.» Ce concile de Toulouse fut donc une assemblée
+mixte, et les canons qu'on y dressa émanèrent de l'autorité des deux
+puissances.
+
+Plusieurs de ces canons regardent l'établissement de l'inquisition
+dans le pays pour la recherche des hérétiques. On y ordonna, en effet,
+que les évêques députeraient dans chaque paroisse un prêtre et deux ou
+trois laïques de bonne réputation, lesquels feraient serment de
+rechercher exactement tous les hérétiques et leurs fauteurs, de
+visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu'à la
+cave, et tous les souterrains où ils pouvaient se cacher, et de les
+dénoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et à
+leurs officiers pour les punir sévèrement. On ordonne ensuite la
+confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui
+leur permettraient dorénavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas
+confondre cependant l'innocent avec le coupable, on défendit de punir
+personne comme hérétique, à moins qu'il n'eût été jugé tel par
+l'évêque ou par un ecclésiastique qui en eût le pouvoir. On permet à
+toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hérétiques,
+et on donne ordre aux baillis des lieux de prêter main forte pour
+cette recherche; avec autorité au bailli du roi de procéder dans les
+domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les
+domaines du roi. On statue que les hérétiques _revêtus_, qui s'étaient
+convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hérésie où ils
+demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour
+preuve qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient
+deux croix sur la poitrine, l'une à droite, l'autre à gauche, d'une
+couleur différente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient
+être admis aux charges publiques, ni être capables des effets civils,
+sans une dispense particulière du pape ou de son légat _a latere_. On
+appelait croisés pour le fait d'hérésie ceux qui étaient ainsi
+condamnés à porter des croix. Il est ordonné ensuite que les autres
+hérétiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement,
+mais par la crainte des peines, seroient renfermés et nourris aux
+dépens de ceux qui posséderaient leurs biens, avec ordre à l'évêque,
+s'ils n'avaient rien, de pourvoir à leur subsistance. Il est enjoint
+aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis
+l'âge de douze ans, de renoncer par serment à toutes sortes d'erreurs,
+de promettre de garder la foi catholique, de dénoncer et de poursuivre
+les hérétiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On
+déclara suspects d'hérésie tous ceux qui ne se confesseraient pas et
+ne communieraient pas trois fois l'an. On défendit aux laïques d'avoir
+chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, excepté le
+Psautier, le Bréviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il
+n'était pas même permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut
+obligé de faire cette défense, qu'on trouve ici pour la première fois,
+afin d'empêcher l'abus que les hérétiques faisaient des livres saints.
+
+ [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie
+ l'archevêque, évêque ou autre prélat qui a la juridiction
+ ecclésiastique dans un territoire.
+
+Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper
+l'hérésie du pays, y entretenir la paix et pourvoir à la sûreté
+publique; ils défendent de construire de nouvelles forteresses et de
+relever celles qui étaient détruites; ils maintiennent les églises et
+les ecclésiastiques dans leurs immunités et priviléges; font défense
+de payer la taille aux clercs, excepté à ceux qui étoient marchands ou
+mariés, et de lever de nouveaux péages. On ordonna de plus de se
+liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la
+paix, nommément contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui
+occupait le château de Puylaurens dans le pays de Fenouillèdes, et
+Nairaut d'Aniort, qu'on déclara excommuniés s'ils ne se soumettaient
+quinze jours après l'expiration de la trêve qui leur avait été
+accordée. On défendit aux barons, châtelains, chevaliers, citoyens ou
+bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre
+ligue, sous peine d'une amende proportionnée à leur condition. Enfin
+il est ordonné à tous les juges de rendre la justice gratis, et de
+publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps
+de l'année. Ce sont là les principaux canons de ce concile de
+Toulouse, durant lequel l'évêque de cette ville défraya la plupart des
+prélats qui y assistèrent.
+
+C'est donc à ce concile qu'il faut attribuer l'établissement fixe et
+permanent du tribunal de l'inquisition. On en commença aussitôt les
+procédures, et le cardinal-légat fit examiner durant l'assemblée tous
+ceux qui étaient les plus suspects. Pour y mieux réussir, il fit
+réhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hérétique revêtu, qui
+s'était converti volontairement, afin de se servir de son témoignage
+contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut établie
+en telle sorte que les évêques entendirent chacun séparément un
+certain nombre de témoins, que Foulques, évêque de Toulouse, leur
+administra; et après avoir reçu leurs dépositions, ils en remirent les
+actes entre les mains de ce prélat, pour les conserver et y avoir
+recours en cas de besoin; ils expédièrent ainsi cette affaire beaucoup
+plus vite. On entendit d'abord ceux qui étaient réputés catholiques,
+et ensuite ceux dont la foi était plus suspecte; mais ces derniers
+convinrent ensemble de ne rien révéler qui pût leur causer du
+préjudice; aussi cette procédure fut-elle entièrement inutile.
+Quelques-uns, plus prudents, prévoyant qu'ils seraient dénoncés,
+prévinrent les informations, s'avouèrent coupables, et demandèrent
+pardon au légat, qui leur fit grâce. Il la refusa aux autres, et les
+ayant forcés à comparaître, ils furent traités durement. Enfin,
+quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandèrent
+qu'on leur déclarât les noms de ceux qui avaient déposé contre eux,
+afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de récusation et
+s'ils n'étaient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le légat jusqu'à
+Montpellier pour l'engager à leur accorder cette demande; mais ce
+prélat, craignant que les accusés n'entreprissent sur la vie de leurs
+délateurs, éluda leurs instances et leur fit voir seulement en général
+la liste de tous les témoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les
+avaient chargés, ils n'osèrent en récuser aucun en particulier, se
+désistèrent de leurs poursuites et se soumirent enfin à ses ordres.
+
+1232. Le pape Grégoire IX informé que plusieurs hérétiques de la
+province, après avoir abjuré leurs erreurs, les avoient reprises,
+écrivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de
+n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prétexte que les évêques
+étaient détournés par diverses occupations, il commit, au mois
+d'avril de l'an 1233, aux frères Prêcheurs[187] l'exercice de
+l'inquisition contre les hérétiques, dans le Toulousain et le reste du
+royaume, et spécialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux,
+Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procéder
+par sentence contre les accusés. Il recommanda les frères Prêcheurs à
+tous les prélats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et à
+tous les autres comtes, vicomtes, barons et sénéchaux de France, et à
+tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux
+dans l'exécution de leur commission. En conséquence, l'évêque de
+Tournay, légat du saint-siége, établit à Toulouse deux religieux de
+l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frère Pierre Cellani et frère
+Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre
+dans cette ville. Il en établit de même dans chacune des principales
+villes où ils avaient des couvents, comme à Montpellier, Carcassonne,
+Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-là, ces religieux érigèrent en
+France, mais surtout à Toulouse et à Carcassonne, un tribunal, qui a
+duré pendant plusieurs siècles, et auquel ils firent citer
+non-seulement tous ceux qui leur furent dénoncés comme hérétiques ou
+suspects d'hérésie, mais encore tous ceux qui étoient accusés de
+sortilége, de magie, de maléfice, de judaïsme, etc. Ils suivirent une
+procédure qui leur étoit propre dans les divers jugements qu'ils
+rendirent; et ou ils livrèrent les accusés au bras séculier pour être
+brûlés vifs, ou ils les condamnèrent à être renfermés pour toujours
+dans des prisons particulières, ou, enfin, ils se contentèrent de leur
+imposer des pénitences laborieuses, suivant qu'ils étoient plus ou
+moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perpétuelle
+ceux qui étoient convaincus d'hérésie ou les relaps fut alors établi
+dans le pays. Entre les hérétiques qui furent pris à Toulouse, on se
+saisit de leur principal chef, nommé _Vigorosus de Baconia_, qui fut
+brûlé vif.
+
+ [187] Ou Dominicains.
+
+ DOM VAISSETTE, _Histoire générale de Languedoc_, t. 3, p. 395.
+
+
+
+
+LA CROISADE D'ENFANTS.
+
+1212-1213.
+
+
+L'expédition d'outre-mer entreprise vers 1212, et composée d'enfants,
+si elle n'est pas un des événements les plus marquants de l'histoire
+des croisades, n'en paraît pas un des moins extraordinaires...
+
+Il paraît que les croisés appartenaient à deux nations et formèrent
+deux troupes qui suivirent une route opposée. Les uns, partis de
+l'Allemagne, traversèrent la Saxe, les Alpes, et arrivèrent jusqu'aux
+bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci,
+rassemblés aux environs de Paris, traversèrent la Bourgogne et
+arrivèrent à Marseille, lieu de leur embarquement.
+
+Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent
+employés pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On
+rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la
+Montagne, qui avait coutume d'élever des _Arsacides_ depuis l'âge le
+plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la
+liberté que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes
+garçons de la France. L'opinion était donc que ces enfants, trompés
+par de fausses visions et séduits par les promesses des deux clercs,
+se revêtirent du signe de la croix.
+
+ [188] _Speculum historicum._
+
+Le promoteur de la croisade en Allemagne était un certain Nicolas,
+Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'était persuadée, dit
+Bizarre[189], à l'aide d'une fausse révélation, que la sécheresse
+serait telle cette année que les abîmes de la mer se trouveraient à
+sec; et elle était venue à Gênes dans l'intention de se rendre à
+Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée.
+
+ [189] _Hist. Genuens._
+
+La composition de ces troupes répondait parfaitement à ces moyens de
+séduction. On y voyait des enfants de tout âge, de toute condition,
+même de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils
+se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans
+guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs
+parents, leurs amis, cherchaient à les retenir, en leur montrant la
+folie d'une telle expédition; la captivité dans laquelle on les
+condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant
+une issue à travers les murs, ils parvenaient à s'échapper et allaient
+rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but
+de leur voyage, ils répondaient qu'ils allaient visiter les lieux
+saints[190]. Quoiqu'un pèlerinage commencé sous de semblables
+auspices, marqué de toutes sortes d'excès, dût être un objet de
+scandale plutôt que d'édification, il y eut des gens assez peu sensés
+pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des
+femmes quittèrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux
+troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur
+fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des âmes inspirées
+de Dieu et guidées par les sentiments d'une vive piété. Le pape,
+instruit de leur marche, dit en gémissant: «Ces enfants nous
+reprochent d'être plongés dans le sommeil, tandis qu'ils volent à la
+défense de la Terre Sainte.» Si des hommes prévoyants, parmi le
+clergé, blâmaient ouvertement cette expédition, on donnait
+l'incrédulité et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin
+d'éviter le mépris public, la sagesse était condamnée au silence.
+
+ [190] Le nombre de ces enfants s'éleva à plus de 50,000.
+
+Cependant l'événement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans
+raison n'obtient point une heureuse issue; et bientôt, dit l'évêque
+Sicard[191], cette multitude disparut tout entière. Mais il faut
+soigneusement distinguer ici le sort des croisés allemands et
+français; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers
+l'Italie.
+
+ [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7.
+
+Il suffisait de porter le signe de la croix pour être admis dans la
+croisade; si la surveillance des princes et des prélats, dans les
+expéditions dirigées par la puissance ecclésiastique et séculière, ne
+parvenait point à en écarter les hommes de mauvaises mœurs, quelle
+espèce, de gens ne devait point recéler une réunion formée sans aucun
+soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant
+prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte à leurs
+penchants vicieux? Aussi, le récit de Godefroi le Moine[192] ne
+doit-il point nous étonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se
+mêlèrent parmi les pèlerins allemands et disparurent après les avoir
+dépouillés de leurs bagages et des dons que les fidèles leur
+distribuaient. Un de ces voleurs ayant été reconnu à Cologne, termina
+ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de
+maux, résultat nécessaire de l'imprévoyance des croisés. La fatigue
+d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnèrent une grande
+partie. De ceux qui arrivèrent en Italie, les uns se dispersèrent dans
+les campagnes, et, dépouillés par les habitants, ils furent réduits en
+servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se présentèrent devant
+Gênes. D'abord le sénat leur permit de séjourner six ou sept jours
+dans la ville; mais, réfléchissant ensuite sur l'inutilité de leur
+entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportât la disette,
+appréhendant surtout que Frédéric, qui était alors en rébellion contre
+le saint-siége et en guerre avec Gênes, ne profitât de cette
+circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croisés de
+s'éloigner de la ville. Cependant une opinion reçue du temps de
+Bizarre était que la république accorda le droit de cité à plusieurs
+de ces jeunes Allemands, distingués par l'éclat de leur naissance; ils
+acquirent par la suite une telle considération qu'ils entrèrent dans
+l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le même historien, que
+tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours,
+parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres,
+reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays;
+et ces croisés, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en
+répétant des chants propres à les animer, revinrent isolément,
+dépouillés de tout, marchant les pieds nus, éprouvant les angoisses de
+la faim, et servant de dérision à la population des villes et des
+campagnes.
+
+ [192] _Annales_, apud Freh. collect.
+
+Les croisés de France éprouvèrent un sort à peu près semblable: une
+faible partie revint; le reste périt dans les flots ou devint un objet
+de spéculation pour deux négociants de Marseille. Hugues de Fer et
+Guillaume Porc, c'étaient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un
+grand commerce, dont la vente des jeunes garçons formait une branche
+considérable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait être plus
+favorable; ils offrirent donc aux pèlerins qui arrivèrent à Marseille
+de les transporter en Orient, sans aucune rétribution, donnant à cet
+acte de générosité la piété pour motif. Cette proposition fut acceptée
+avec joie, et sept vaisseaux chargés de ces pèlerins voguèrent vers
+les côtes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les
+bâtiments étaient parvenus en face de l'île Saint-Pierre, près la
+Roche-du-Reclus, une tempête violente s'éleva, et la mer engloutit
+deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq
+autres parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés furent tous
+vendus aux Sarrasins ou à des marchands d'esclaves[193]. Le calife en
+acheta quarante pour sa part, qui tous étaient dans les ordres, et les
+fit élever avec soin, dans un lieu séparé; douze autres périrent
+martyrs, n'ayant point voulu renoncer à la religion. Aucun d'eux, au
+dire d'un des clercs élevés par le calife, et qui recouvra par la
+suite sa liberté, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidèles à la
+religion de leurs pères, la pratiquèrent constamment dans les larmes
+et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant formé plus tard le
+projet d'assassiner Frédéric, furent découverts, et périrent d'une
+mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant
+dans cette fin misérable le juste salaire de leur trahison.
+
+ [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de
+ Champré, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus
+ majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t.
+ 9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants était pratiqué
+ ouvertement par les Grecs et les Vénitiens.
+
+Par la suite, le pape Grégoire IX fit élever une église dans l'île de
+Saint-Pierre, en l'honneur des naufragés, et institua douze canonicats
+pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albéric le lieu où
+avaient été ensevelis les cadavres que la mer avait rejetés sur ses
+bords.
+
+Quant aux croisés qui survécurent à tant de calamités et restèrent en
+Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à
+l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut
+obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de maturité, ou le
+racheta par des aumônes.
+
+ JOURDAIN, _Lettre à M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_,
+ t. 3, p. 605.
+
+
+
+
+MÊME SUJET.
+
+1213.
+
+
+Dans le cours de cette même année, pendant l'été qui suivit, une chose
+étrange et inouïe se passa en France. Possédé par l'ennemi du genre
+humain, un enfant, véritablement enfant par son âge, et d'une
+naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les
+châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu; il
+chantait en mesure dans le langage français: «Seigneur Jésus-Christ,
+rends-nous ta sainte croix;» et il ajoutait plusieurs autres
+invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et
+l'entendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges
+du diable leur faisaient perdre la tête; ils abandonnaient pères,
+mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et
+sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce
+qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient
+aucun effet sur eux; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur
+guide vers la mer Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser; ils
+s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur
+refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils étaient
+nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies; il
+était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de
+ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se
+pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou
+quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se regardait comme
+heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
+périrent tous sur la terre ou sur la mer.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles, t. 2, p. 483.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Récit d'un historien Français.
+
+1214.
+
+
+L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean
+exerçait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagné
+par argent au parti du roi Jean, rassembla une armée dans le comté de
+Hainaut, dans un village appelé Valenciennes, dans le territoire du
+comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui, à ses frais, le comte de
+Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-même, le duc de Limbourg,
+le duc de Brabant, dont ledit Othon avait épousé la fille, et beaucoup
+d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de
+Flandre. Dans le même temps, le roi Philippe, quoique son fils eût
+avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes,
+rassembla une armée, se mit en marche, le lendemain de la fête de
+sainte Marie-Madeleine, d'un château appelé Péronne, entra de vive
+force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dévastant à
+droite et à gauche par des incendies et des ravages, et s'avança ainsi
+jusqu'à la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'année
+précédente, prise par fourberie et considérablement endommagée. Mais
+le roi, y ayant envoyé une armée avec frère Garin et le comte de
+Saint-Paul, l'avait promptement recouvrée.
+
+Othon vint avec son armée vers un château appelé Mortain (ou
+Mortagne), éloigné de six milles de Tournay, et qui, après que cette
+ville eut été recouvrée, avait été pris d'assaut et détruit par ladite
+armée du roi. Le samedi après la fête de saint Jacques, apôtre et
+martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en
+dissuadèrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux
+qu'un passage étroit et difficile. Ils changèrent donc de dessein, et
+résolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontières du
+Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entièrement cette terre.
+Le lendemain donc, c'est-à-dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay
+pour se diriger vers un château appelé Lille, où il se proposait de
+prendre du repos avec son armée pendant cette nuit-là. Le même matin,
+Othon s'éloigna avec son armée de Mortain. Le roi ne savait pas et ne
+pouvait croire qu'ils vinssent derrière lui. C'est pourquoi le vicomte
+de Melun s'écarta de l'armée du roi avec quelques cavaliers armés à la
+légère, et s'avança vers le côté d'où venait Othon. Il fut suivi d'un
+homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, prévoyant avec une
+grande habileté ce qui peut arriver, Garin, l'élu de Senlis, que j'ai
+nommé plus haut le frère Garin, car il était frère profès de l'hôpital
+de Jérusalem, et alors, quoique évêque de Senlis, n'avait pas cessé de
+porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'éloignèrent donc
+de plus de trois milles de l'armée du roi jusqu'à ce qu'ils fussent
+arrivés dans un lieu élevé, d'où ils purent voir clairement les
+bataillons des ennemis s'avancer prêts à combattre. Le vicomte restant
+quelque temps en cet endroit, l'évêque se rendit promptement vers le
+roi, lui dit que les ennemis venaient rangés et prêts à combattre, et
+lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et
+les hommes d'armes à pied marchant en avant, ce qui marquait
+évidemment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de
+s'arrêter; et ayant convoqué les grands, les consulta sur ce qu'il y
+avait à faire. Ils ne lui conseillèrent pas beaucoup de combattre,
+mais plutôt de s'avancer toujours.
+
+Les ennemis étant arrivés à un ruisseau qu'on ne pouvait facilement
+traverser, le passèrent peu à peu, et feignirent, ainsi que le crurent
+quelques-uns des nôtres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit
+courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers
+Tournay. L'évêque était d'un avis contraire, proclamant et affirmant
+qu'il fallait nécessairement combattre ou se retirer avec honte et
+dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre
+prévalurent. Nous nous avançâmes vers un pont nommé Bouvines, placé
+entre un endroit appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus
+grande partie de l'armée avait passé le pont, et le roi avait quitté
+ses armes; mais il n'avait pas encore traversé le pont, ainsi que le
+pensaient les ennemis, dont l'intention était, s'il l'eût traversé, ou
+de tuer sans pitié ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux
+qu'ils auraient trouvés en deçà du pont. Pendant que le roi, un peu
+fatigué des armes et du chemin, prenait un léger repos sous l'ombre
+d'un frêne, près d'une église fondée en l'honneur de saint Pierre,
+voilà que des messagers envoyés par ceux qui étaient aux derniers
+rangs, et se hâtant d'accourir promptement vers lui, annoncèrent avec
+de grands cris que les ennemis arrivaient et que déjà le combat était
+presque engagé aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les
+archers, les cavaliers et hommes de pied armés à la légère, ne
+soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficulté et de
+grands dangers, et qu'ils pouvaient à peine arrêter plus longtemps
+leur fureur et leur impétuosité. A cette nouvelle, le roi entra dans
+l'église, et adressant au Seigneur une courte prière, il ressortit
+pour revêtir de nouveau ses armes, et le visage animé, et avec une
+joie aussi vive que si on l'eût appelé à une noce, il saute sur son
+cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit
+partout dans les champs, et les trompettes résonnent; les cohortes qui
+avaient déjà passé le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle
+l'étendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher à la
+tête de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend
+pas. Le roi, d'une course rapide, se précipite vers les derniers
+rangs et se place sur le premier front de la bataille, où personne ne
+s'élance entre lui et les ennemis.
+
+Les ennemis voyant le roi, contre leur espérance, revenu sur ses pas,
+frappés, je crois, comme de stupeur et d'épouvante, se détournèrent
+vers le côté droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'étendant
+vers l'occident, s'emparèrent de la partie la plus élevée de la
+plaine, et se tinrent du côté du nord, ayant devant les yeux le
+soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses
+ailes du côté contraire, et se tint du côté du midi avec son armée qui
+s'étendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte
+qu'ils avaient le soleil à dos. Les deux armées se tinrent ainsi
+occupant à peu près une même étendue, et séparées l'une de l'autre par
+un espace peu considérable. Au milieu de cette disposition, au premier
+rang était le roi Philippe, aux côtés duquel se tenaient Guillaume des
+Barres, la fleur des chevaliers; Barthélémy de Roye, homme sage et
+d'un âge avancé; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage
+conseiller; Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Étienne de Longchamp,
+Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri
+comte de Bar, jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage
+et sa beauté, qui avait succédé en la dignité et en la charge de comte
+à son père, cousin germain du roi récemment mort, et un grand nombre
+d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes
+remarquables par leur courage, depuis longtemps exercés à la guerre,
+et qui pour ces raisons avaient été spécialement placés pour la garde
+du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Othon au milieu des
+rangs épais de son armée, qui portait pour bannière un aigle doré
+au-dessus d'un dragon attaché à une très-longue perche dressée sur un
+char.
+
+Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa à ses chevaliers cette
+courte et modeste harangue: «Tout notre espoir, toute notre confiance
+sont placés en Dieu. Le roi Othon et son armée, qui sont les ennemis
+et les destructeurs des biens de la sainte Église, ont été excommuniés
+par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le
+produit des larmes des pauvres et du pillage des églises de Dieu et
+des clercs. Mais nous, nous sommes chrétiens; nous jouissons de la
+communion et de la paix de la sainte Église; et quoique pécheurs, nous
+sommes réunis à l'église de Dieu, et nous défendons selon notre
+pouvoir les libertés du clergé. Nous devons donc avec confiance nous
+attendre à la miséricorde de Dieu, qui malgré nos péchés nous
+accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres.» A ces mots, les
+chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction; ayant élevé la main, il
+invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur; aussitôt les trompettes
+sonnèrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et
+combattirent avec un courage et une impétuosité extrêmes.
+
+En ce moment se tenaient en arrière du roi, non loin de lui, le
+chapelain qui a écrit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de
+la trompette, ils entonnèrent le psaume: _Béni soit le Seigneur qui
+est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu'à la fin;
+ensuite: _O Dieu, élevez-vous_, jusqu'à la fin; et: _Seigneur, le roi
+se réjouira dans votre force_, jusqu'à la fin; et ils les chantèrent
+comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux, et les
+sanglots se mêlaient à leurs chants. Ils rappelaient à Dieu, avec une
+sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Église
+par le pouvoir du roi Philippe, et le déshonneur et les outrages
+qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean,
+par les dons duquel tous ces ennemis, excités contre le roi[194],
+osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne
+fut pas du côté où se trouvait le roi; car avant qu'il en vînt aux
+mains on combattait à l'aile droite, à droite du roi, sans qu'il le
+sût, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des
+combattants était, comme nous l'avons dit, étendu en ligne droite, et
+occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'évêque
+était dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les
+hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du
+roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le
+très-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que
+quelques-uns soupçonnaient d'avoir quelquefois favorisé les ennemis, à
+raison de quoi il dit lui-même à l'évêque que ce jour-là il serait un
+bon traître. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean
+comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre
+cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants
+avaient été rangés dans un seul bataillon par l'évêque, qui mit aux
+derniers rangs quelques-uns qui étaient à la tête et qu'il savait de
+peu de courage et d'ardeur. Il plaça sur un seul et premier rang ceux
+de la bravoure et de l'ardeur desquels il était sûr, et leur dit: «Le
+champ est vaste, étendez-vous en ligne droite à travers la plaine, de
+peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un
+chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous
+de manière que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front.» A
+ces mots, ledit évêque, d'après le conseil du comte de Saint-Paul,
+lança en avant cent cinquante hommes d'armes à cheval pour commencer
+le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les
+ennemis un peu troublés et en désordre.
+
+ [194] La coalition vaincue à Bouvines est la première coalition
+ organisée et soldée par l'Angleterre contre la France. On voit
+ que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.).
+
+Les Flamands, qui étaient les plus ardents au combat, s'indignèrent
+d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des
+chevaliers. Ils ne bougèrent pas de leur place; mais les ayant
+attendus, ils les reçurent vigoureusement, tuèrent les chevaux de
+presque tous, les accablèrent d'un grand nombre de blessures, mais
+n'en blessèrent que deux à mort, car c'étaient de très-braves hommes
+d'armes de la vallée de Soissons, et ils combattaient aussi bien à
+pied qu'à cheval.
+
+Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme
+incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs
+compagnons, aussi peu troublés que s'il se fût agi de quelque jeu
+guerrier. Après avoir renversé quelques-uns de ces hommes d'armes, ils
+les laissèrent de côté et s'avancèrent en plaine, ne voulant, comme
+s'il se fût agi de quelque exercice d'été, combattre qu'avec des
+chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une
+valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs
+lances brisées, ils tirèrent leurs épées et redoublèrent les coups;
+mais Pierre de Remi étant survenu avec ceux qui étaient dans le même
+bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmenés par force
+prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nommé Eustache de
+Maquilin, qui vociférait avec un grand orgueil: _Mort aux Français!
+Mort aux Français!_ Les Français l'entourèrent, et l'un d'eux l'ayant
+saisi, et prenant sa tête entre son coude et sa poitrine, arracha son
+casque de sa tête; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et
+la cuirasse par le gosier et la poitrine, le força de subir avec
+horreur la mort dont il menaçait à grands cris les Français. Sa mort
+et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Français; et
+comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent
+usage de toutes leurs forces.
+
+Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une légèreté égale à celle d'un
+aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoyés,
+comme nous l'avons dit, par l'évêque. A la tête de ses chevaliers
+qu'il avait choisis excellents, il pénétra au milieu des ennemis et
+traversa leurs rangs avec une agilité merveilleuse, donnant et
+recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indifféremment
+hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi à travers
+une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un très-grand nombre comme
+dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande impétuosité par le
+comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de
+Bourgogne lui-même, entouré d'un grand nombre de braves chevaliers, et
+la troupe de Champagne. Là s'engagea des deux côtés un combat
+admirable. Le duc de Bourgogne, très-corpulent et d'une complexion
+flegmatique, fut jeté à terre, et son cheval fut tué par les ennemis.
+On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons
+l'entourèrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relevé de terre
+par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son épée dans sa
+main, dit qu'il veut venger sa chute, et se précipite avec fureur sur
+les ennemis. Il n'examine pas qui se présente à lui, mais il venge sa
+chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tué
+son cheval. Là combattait le vicomte de Melun, qui faisait des
+prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de très-braves
+chevaliers. De même que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis
+d'un côté, les enfonça, et revint à travers leurs rangs par un autre
+côté. Là, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier,
+sa cuirasse et sa cuisse transpercés par la lance d'un Flamand, et
+demeura cloué à sa selle et à son cheval, en sorte que lui et le
+cheval tombèrent à terre. Hugues de Malaunaye fut renversé à terre,
+ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tués, et qui se
+relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement à pied qu'à
+cheval.
+
+Le comte de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait reçus comme de
+ceux qu'il avait portés, s'éloigna un peu de ce carnage, et prit un
+léger repos. Ayant le visage tourné vers les ennemis, il vit un de ses
+chevaliers entouré par eux. Comme il n'y avait aucun accès vers lui
+pour le délivrer, quoiqu'il n'eût pas encore repris haleine, pour
+pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis,
+il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux
+bras, et, pressant son cheval des éperons, il fondit sur le bataillon
+des ennemis et parvint à travers leurs rangs jusqu'à son chevalier.
+Là, se redressant, il tira son épée, dispersa merveilleusement tous
+les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une témérité
+admirable, et à son grand péril, il délivra son chevalier de la mort,
+et s'échappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon.
+Ceux qui en avaient été témoins affirmèrent qu'il avait été un moment
+en un tel danger que douze lances à la fois l'avaient frappé sans
+pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la
+selle. Après s'être un peu reposé, il se précipita de nouveau au
+milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine
+pendant ce temps-là.
+
+La victoire ayant pendant quelque temps voltigé d'une aile douteuse
+d'un côté à l'autre, comme ce combat si animé durait déjà depuis
+trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand
+et les siens; alors, accablé de blessures et renversé à terre, il fut
+emmené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque
+expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit
+principalement à Hugues de Maroil et à Jean son frère; tous les autres
+qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tués ou pris,
+ou échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les
+poursuivaient.
+
+Pendant ce temps arrivèrent avec la bannière de Saint-Denis les
+légions des communes[195], qui s'étaient avancées presque jusqu'aux
+maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'armée
+du roi, où elles voyaient la bannière royale, qui se distinguait par
+les fleurs de lis et que portait ce jour-là Galon de Montigny,
+chevalier très-valeureux, mais peu fortuné. Les communes étant donc
+arrivées, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de
+Compiègne et d'Arras, pénétrèrent dans les bataillons des chevaliers
+et se placèrent devant le roi lui-même. Mais ceux de l'armée d'Othon,
+qui étaient des hommes d'un courage et d'une audace extrêmes, les
+repoussèrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu dispersées
+parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui
+étaient dans l'armée du roi marchèrent en avant, et laissant derrière
+eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposèrent
+à Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient
+que le roi seul. Pendant qu'ils étaient devant et arrêtaient par leur
+admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied
+entourèrent le roi et le jetèrent à bas de son cheval avec des
+crochets et des lances minces; et s'il n'eût été protégé par la main
+de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement
+tué. Un petit nombre de chevaliers qui étaient restés avec lui, ledit
+Galon, qui abaissant souvent sa bannière demandait du secours, et
+surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-même de son cheval se jeta
+au-devant des coups qui menaçaient le roi, renversèrent, dispersèrent
+et tuèrent ces hommes de pied; et le roi lui-même se relevant plus
+vite qu'on ne l'espérait, sauta sur un cheval avec une étonnante
+légèreté.
+
+ [195] Les communes qui avaient leurs milices à Bouvines sont
+ celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyères,
+ Hesdin, Cerny, Crépy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie,
+ Compiègne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras.
+
+On combattit donc des deux côtés avec un courage admirable, et un
+grand nombre d'hommes de guerre furent renversés. Devant les yeux
+mêmes du roi fut tué Étienne de Longchamp, chevalier valeureux et
+d'une fidélité intacte, qui reçut un coup de couteau dans la tête par
+la visière de son casque; car les ennemis se servaient d'une espèce
+d'arme étonnante et inconnue jusqu'à présent; ils avaient de longs
+couteaux minces et à trois tranchants, qui coupaient également de
+chaque tranchant depuis la pointe jusqu'à la poignée, et ils s'en
+servaient en guise d'épée. Mais, par l'aide de Dieu, les épées des
+Français et leur infatigable courage l'emportèrent. Ils repoussèrent
+toute l'armée d'Othon, et parvinrent jusqu'à lui, au point que Pierre
+de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il
+surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par
+la bride; mais comme il ne pouvait le tirer delà foule dans laquelle
+il était pressé, Gérard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau
+qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser, à cause de
+l'épaisseur des armures impénétrables qui défendent les chevaliers de
+notre temps, il réitéra son coup; mais ce second coup porta sur la
+tête du cheval, qui la portait droite et élevée. Le couteau, poussé
+avec une force merveilleuse, entra par l'œil du cheval dans sa
+cervelle. Le cheval blessé à mort se cabra et tourna la tête vers le
+côté d'où il était venu. Ainsi l'empereur montra le dos à nos
+chevaliers et s'éloigna de la plaine, quittant et abandonnant au
+pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: «Vous
+ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui.» Il était déjà un peu en
+avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitôt un cheval
+frais; il le monta et se mit à fuir promptement. Déjà en effet il ne
+pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux
+fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui
+avait échappé par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de
+ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient
+merveilleusement, au point qu'ils renversèrent à terre le chevalier
+des Barres, qui s'était avancé plus que les autres. Gautier le jeune,
+Guillaume de Garlande, Barthélemy de Roye, et d'autres qui étaient
+avec eux, dont les lances brisées et les épées toutes sanglantes
+attestaient la bravoure, étant, dit-on, des hommes prudents, ne
+jugèrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un
+pas égal; c'est pourquoi ils ne s'étaient pas autant avancés que le
+chevalier des Barres, qui, démonté et entouré d'ennemis, se défendait
+selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme
+seul ne peut résister à une multitude, il eût été pris ou tué si
+Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort à la guerre, ne fut
+survenu avec sa troupe, composée de cinquante chevaliers et deux mille
+hommes de pied. Il délivra le chevalier des Barres des mains des
+ennemis, ainsi que me l'a raconté quelqu'un qui y était.
+
+Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, très-brave chevalier, le
+comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Gérard de
+Randeradt, avec d'autres chevaliers très-valeureux, que l'empereur
+avait choisis spécialement, à cause de leur éminente bravoure, pour
+être à ses côtés dans le combat, combattaient pendant que l'empereur
+fuyait, et renversaient et blessaient les nôtres. Cependant les nôtres
+l'emportèrent, car les deux comtes ci-dessus nommés furent pris, ainsi
+que Bernard et Gérard; le char fut mis en pièces, le dragon brisé, et
+l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi. Le comte de
+Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la
+bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employé un
+artifice admirable; il s'était fait comme un rempart d'hommes d'armes
+très-serrés sur deux rangs, en forme de tour, à l'instar d'un château
+assiégé, où il y avait une entrée comme une porte par laquelle il
+entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il
+était pressé par les ennemis; et il eut souvent recours à ce moyen.
+
+Le comte Ferrand et l'empereur lui-même, comme nous l'avons ensuite
+appris des prisonniers, avaient juré de négliger tous les autres
+bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point
+détourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne
+l'eussent tué, parce que si le roi (Dieu nous en préserve) eût été tué
+ils espéraient triompher plus facilement du reste de l'armée. C'est à
+cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec
+le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer à s'avancer vers
+lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois
+lui fermèrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, négligeant tous les
+autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il
+était près de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'éloigna et
+combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'était pas loin du roi,
+dans un bataillon très-épais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du
+roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, ô
+douleur! parent, du côté de sa mère, de la femme de Ferrand, fût dans
+le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis étaient
+aveuglés à un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils
+eussent dans notre parti leurs frères, leurs beaux-frères, leurs
+beaux-pères et leurs parents, sans respect pour leur seigneur séculier
+et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre
+injuste, attaquer ceux qu'ils étaient tenus, au moins par le droit
+naturel, de respecter et de chérir.
+
+Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battît ainsi avec bravoure, avait
+beaucoup conseillé de ne pas combattre, connaissant l'impétuosité et
+la valeur des Français. C'est pourquoi l'empereur et les siens le
+regardaient comme traître, et l'eussent mis dans les fers s'il n'eût
+consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit
+à Hugues de Boves: «Voilà ce combat que tu conseillais et dont je
+dissuadais. Tu fuiras comme un lâche, tandis que moi, je combattrai,
+au péril de ma tête, et je serai pris ou tué.» A ces mots, il s'avança
+vers le lieu du combat qui lui était destiné, et se battit, ainsi
+qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui
+étaient présents.
+
+Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient, pendant que
+lui-même, et un des premiers, était en fuite. Le duc de Louvain, le
+duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par
+cinquantaines et par troupes de différents nombres, s'abandonnèrent à
+une honteuse déroute. Cependant le comte de Boulogne, combattant
+encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne fût
+aidé que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner
+combattirent avec lui jusqu'à ce qu'un homme d'armes, Pierre de
+Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait été tué
+par les ennemis et qui combattait à pied, s'approcha dudit comte, et
+levant la couverture du cheval, lui enfonça son épée dans le ventre
+jusqu'à la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la
+bride et l'entraîna malgré lui hors du combat. Ils furent poursuivis
+par les deux frères Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui
+renversèrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitôt en
+cet endroit. Le comte demeura ainsi renversé, ayant la cuisse droite
+sous le cou de son cheval déjà mort, position dont on ne put qu'à
+grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et
+Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir à
+qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses
+chevaliers. C'était un chevalier haut de taille, très-beau de figure,
+mais en qui le courage et le cœur ne répondaient nullement à la
+beauté du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le
+jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres
+qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer
+quelque louange; et il l'eût emporté si l'évêque ne fût arrivé. Le
+comte l'ayant reconnu se rendit à lui, et le pria seulement de lui
+sauver la vie. Un certain garçon, fort de corps et d'un grand courage,
+nommé Comot, étant en cet endroit, avait tiré son épée, et enlevant au
+comte son casque, lui avait fait une très-forte blessure à la tête, et
+pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut
+lui plonger son couteau dans les parties inférieures; mais comme ses
+bottes étaient cousues à la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver
+d'endroit pour le blesser. Le comte s'efforça de se relever, mais
+ayant vu non loin de là Arnoul d'Oudenarde, chevalier très-valeureux,
+se hâter avec quelques cavaliers de venir à son secours, il feignit de
+ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-même par
+terre, il attendit qu'on vînt le délivrer. Mais ceux qui étaient là,
+le frappant de coups à plusieurs reprises, le forcèrent, bon gré mal
+gré, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient
+furent pris.
+
+Pendant que tous les cavaliers ou s'étaient échappés par la fuite du
+champ de bataille, ou étaient pris ou tués, et qu'ainsi les flancs de
+l'armée d'Othon demeuraient à nu au milieu de la plaine, restaient
+encore de très-valeureux hommes d'armes à pied, les Brabançons et
+d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placés
+devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant
+qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery,
+homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettré.
+Étant bien monté, quoiqu'il fût déjà un peu fatigué de combattre à la
+tête des fidèles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante
+cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une
+grande impétuosité et les massacra presque tous. Chose merveilleuse,
+lorsque après cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il
+n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitôt et qu'on
+trouva au milieu des morts. Il fut porté dans le camp. Dans l'espace
+de peu de jours, des médecins guérirent ses blessures et le rendirent
+à la santé. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les
+fuyards pendant plus d'un mille, à cause du peu de connaissance qu'ils
+avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par
+quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne
+s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardes.
+C'était surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donné le
+signal, les trompettes sonnèrent le rappel, et les bataillons
+retournèrent au camp remplis d'une grand joie.
+
+ GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M.
+ Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
+ France depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au
+ treizième siècle, 30 vol. in-8º.
+
+ Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un
+ historien de quelque mérite, qui continua l'histoire de
+ Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une
+ chronique en vers latins, _La Philippide_, consacrée à l'histoire
+ de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165 à 1170 et
+ mourut après 1226.
+
+
+
+
+BATAILLE DE BOUVINES.
+
+Récit d'un historien anglais.
+
+
+A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui guerroyait en
+Flandre, se livrait à ses dévastations avec tant de succès, qu'après
+avoir ravagé plusieurs provinces elle pénétra sur le territoire du
+Ponthieu et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient
+partie de cette expédition étaient de vaillants hommes, fort
+expérimentés dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande,
+Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues
+de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe, qui sévissait
+contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'épargnait ni la
+faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean
+avait établi pour maréchal de cette armée Guillaume comte de
+Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient
+combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une
+solde prise sur le fisc. Cette armée était renforcée par Othon,
+empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les
+troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous
+ensemble s'acharnaient sur les Français avec une égale fureur. Lorsque
+la nouvelle de ces désastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi
+de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas
+assez de troupes pour suffire à la défense de cette partie du
+territoire, ayant envoyé récemment en Poitou, avec une armée
+nombreuse, son fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du roi
+d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât souvent à lui-même ce
+proverbe vulgaire: «Celui qui s'occupe à la fois de plusieurs choses a
+le jugement moins net pour chacune», il n'en réunit pas moins une
+grande armée, composée de comtes, de barons, de chevaliers et
+sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses
+villes et cités. Accompagné de ces forces, il se prépara à marcher à
+la rencontre de ses adversaires. En même temps il recommanda aux
+évêques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de répandre les
+aumônes, d'adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins
+mystères pour la conservation de son royaume. Ces dispositions étant
+prises, il partit avec son armée pour combattre ses ennemis.
+
+ [196] _Communes_ pour milices des communes.
+
+Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'étaient avancés à main
+armée jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu,
+dirigea de ce côté ses armes et ses étendards. Lorsqu'il fut arrivé au
+pont susdit, il passa la rivière (de Marque) avec toute son armée, et
+se décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur était extrême,
+car le soleil est très-ardent au mois de juillet. Aussi les Français
+prirent-ils position près de la rivière, dont le voisinage était
+précieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit
+fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir disposé sur la
+droite et sur la gauche les chariots à deux et à quatre chevaux, ainsi
+que les autres véhicules qui avaient transporté les vivres, les armes,
+les machines et tous les instruments de guerre, cette armée plaça de
+tous côtés ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu.
+
+Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'armée du roi d'Angleterre
+furent instruits de l'arrivée du roi de France, ils s'empressèrent de
+tenir conseil, et décidèrent unanimement qu'une bataille en plaine
+serait livrée aux ennemis; mais comme ce jour-là était un dimanche,
+les plus sages de l'armée et surtout Regnauld ancien comte de
+Boulogne, déclarèrent qu'il était peu séant de livrer bataille dans
+une si grande solennité, et de souiller un si grand jour par
+l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea à
+cet avis, et dit aussi qu'il ne se réjouirait jamais de remporter la
+victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en
+imprécations, appela le comte Regnault exécrable traître, et lui
+reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reçues de la
+munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on différait de
+livrer bataille ce jour-là, ce serait un dommage irréparable, qui
+retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se
+repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte
+Regnauld répondit à Hugues, en lui disant d'un air indigné: «Le jour
+d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidèle et que c'est toi
+qui es un traître; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le
+roi jusqu'à la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce même jour tu
+montreras, en prenant la fuite à la vue de toute l'armée, que tu n'es
+qu'un exécrable traître.» Ces paroles injurieuses provoquées par les
+paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et
+rendirent la bataille inévitable. L'armée courut aux armes, et se
+rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent armés, les
+alliés se divisèrent en trois corps: le premier avait pour chefs le
+comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de
+Salisbury Guillaume[197]; le second était conduit par Guillaume comte
+de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabançons; le troisième
+corps de bataille se composait des soldats allemands, commandés par
+l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchèrent
+lentement à l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons français.
+
+ [197] Frère naturel du roi Jean.
+
+Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient leurs troupes
+pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui était sur les
+derrières de son armée, afin que si par hasard quelques-uns de ses
+soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un
+passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le roi resta dans ses
+lignes, après avoir rangé ses troupes dans l'espace resserré entre les
+chariots et les bagages, et là il attendit le choc de ses adversaires.
+Enfin les trompettes sonnèrent des deux côtés, et le premier corps de
+bataille, où étaient les comtes dont nous avons parlé, se précipita
+avec tant de violence sur les Français qu'en un moment il rompit leurs
+rangs et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi de France. Le
+comte Regnauld, qui avait été déshérité et chassé par lui de son
+comté, l'ayant aperçu, dirigea sa lance contre lui, le jeta à terre et
+s'efforça de le tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier,
+qui avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde du roi, se jeta
+entre lui et le comte, et reçut le coup mortel. Les Français voyant
+leur roi dans ce péril accoururent promptement à son secours, et une
+troupe nombreuse de chevaliers le replaça, quoique avec peine, sur son
+cheval. Alors la bataille s'engagea de tous côtés; les épées
+brillèrent en tombant comme la foudre sur les têtes couvertes de
+casques, et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes dont nous
+avons parlé, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se
+trouvant trop éloignés de leurs compagnons, s'aperçurent qu'ils
+avaient perdu tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une partie
+de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces supérieures des
+Français, fut accablée sous le nombre, et que les comtes susdits, avec
+la plupart des leurs, furent pris et chargés de chaînes, après avoir
+déployé la plus louable valeur et tué un grand nombre d'ennemis.
+
+Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes
+de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres
+seigneurs du royaume de France, attaquèrent à leur tour les deux
+autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que
+tous ses mercenaires rassemblés de côté et d'autre. Tandis qu'ils
+prenaient lâchement la fuite, les Français les poursuivirent à la
+pointe de l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout
+l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers
+français l'entourèrent, et tâchèrent ou de le tuer ou de le forcer à
+se rendre. Mais lui, armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté,
+et en forme de grand couteau, qu'il brandissait à deux mains,
+assénait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il
+atteignait restaient étourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs
+chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop près, tuèrent
+sous lui trois chevaux à coups de lance. Mais toujours le louable
+courage de ses compagnons le replaçait sur un nouveau cheval, et il
+reparaissait plus animé encore à bien se défendre. Enfin les Français
+le laissèrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les
+siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.
+
+Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespérée, rendit grâces à
+Dieu, qui lui avait accordé de remporter sur ses adversaires un si
+grand triomphe. Il emmena avec lui, chargés de chaînes et destinés à
+être enfermés dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut
+nommés, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A
+l'arrivée du roi, toute la ville de Paris fut illuminée de flambeaux
+et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares
+et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des
+étoffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un
+enthousiasme général.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles, t. 2, p. 516.
+
+
+
+
+RÉVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.
+
+1226.
+
+
+Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy.
+
+En celluy an meisme que l'enfant fut couronné, Hue le conte de la
+Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de
+Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le
+jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et
+que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si
+jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il
+n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent
+départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et
+deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre
+Belesme. Le père saint Loys les bailla à garder au duc de Bretaingne,
+pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les
+Albigeois.
+
+ [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, à quelques
+ lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
+chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut
+de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla
+à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement
+contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors
+manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler
+là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charière de
+Charcoy[199].
+
+ [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans
+ le _Saumurois_, près de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France
+de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et
+Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[200]. Quant Thibaut le
+conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[201] tant
+bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit
+longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se
+parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne
+l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist
+pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.
+
+ [200] Au duc de Bretagne.
+
+ [201] Où il se trouvait.
+
+Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le receut en grace et luy
+pardonna son mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche
+qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à
+bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais
+que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et
+de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au
+chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
+ala à Chinon, et là les attendit au jour qui estoit establi. Mais il
+ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre derechief;
+oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et sommés.
+Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste
+fois ne pourroient venir à chief[202] du roy; si luy envoyèrent
+messages, et distrent que volentiers venroient parler à luy à
+Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur
+octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur
+outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy, qui fu jeune et
+débonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de
+mesprendre.
+
+ [202] _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir à bout_.
+
+
+Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.
+
+L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de
+Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et
+les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que
+la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose
+comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de
+telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit
+assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens
+qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons,
+et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers
+eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.
+
+Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians, il luy fut
+annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta
+moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery.
+D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à
+la royne, sa mère, que elle lui envoyast secours et aide
+prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus
+puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur
+jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que
+ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant
+de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne
+envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on
+venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses
+ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
+d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
+
+Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
+banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si
+tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si
+se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
+qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à
+eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil
+de Paris vindrent au chastel de Montlehery; là trouvèrent le jeune
+roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés
+de combatre, s'il en fust mestier.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+COMMENT LA SAINTE COURONNE D'ÉPINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX
+ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE.
+
+1239.
+
+
+Leroy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
+quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si
+n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist:
+car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui
+lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce,
+que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont
+Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment.
+
+ [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
+ confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avait
+ fournie. Cette tige, ou _fust_, était depuis longtemps gardée à
+ Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et
+ Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pâris_)
+
+Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
+Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant
+il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre
+jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant
+dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès
+Paris.
+
+En l'an de grâce mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
+l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa
+cote pure[204], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et
+aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie
+de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans
+mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession
+jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de
+Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
+chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les
+processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et
+entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
+
+ [204] _En sa cote pure_, c'est-à-dire sans manteau et sans armes.
+
+ [205] Le palais du roi était alors où est actuellement le palais
+ de justice.
+
+Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de
+Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une
+somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu
+crucifié et l'esponge en quoy il fu abreuvé, et le fer de la lance de
+quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques
+ne fussent perdues par défaut de paiement, si donna tant et promist à
+l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où
+il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il
+les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter
+moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques,
+d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre
+en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses
+ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
+establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font
+le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont
+il peuvent estre souffisamment soustenus.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI
+D'ANGLETERRE.
+
+1241-42.
+
+
+Coment le conte de la Marche fu contre le roy.
+
+Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
+contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au
+roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit déshériter et
+luy tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses
+barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist
+monstrer par un frère meneur qui estoit sire et maistre de la court,
+que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en
+la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au
+conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle
+manière et par telle mauvestié avoit le roy Jehan perdu Normandie, et
+les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient;
+et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine à recouvrer
+la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.
+
+Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si
+distrent qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy
+faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses
+garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en
+Norvée et en Danemarce; et manda à tous les barons qui luy
+appartenoient qu'il venissent à lui et en son aide, et fist faire
+grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour
+passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de chevaliers, et
+eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port
+arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez
+secourre vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne
+veullent trop malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu
+plaist il n'ira pas si comme il pensent.»
+
+Ainsi demourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France
+assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A
+ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on
+devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui
+aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses
+devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener à son
+fié comme à la seue chose. «En nom de moy, dist le roy, le conte de la
+Marche vuelt en celle manière terre tenir, laquelle est des fiés de
+France dès le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine
+contre le roy Alaric, qui estoit païen, sans foy et sans créance, et
+toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»
+
+Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire
+engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers
+pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier
+à ceux qui sont ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant
+le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la
+terre au conte de la Marche, à si grant multitude à pié et à cheval
+que la terre en estoit couverte.
+
+Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en
+Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en
+retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien
+garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses
+perrières fist drecier, et après moult d'autres engins environ la
+tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent
+longuement l'assaut. Quant François virent qu'il se deffendoient si
+bien et si longuement, si commencièrent l'endemain plus fort à
+assaillir et à lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
+conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont elle
+estoit moult bien garnie.
+
+ [206] _La Gastine_, petite contrée du Poitou.
+
+ [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. (
+ _Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait
+moult de mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et
+nuire; si la fist abattre et jetter à terre jusques aux fondemens.
+Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en
+ala à un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy,
+le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le
+roy le fist asseoir, et fist traire et lancier à ceux qui dedens
+estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle
+Vovent[209].
+
+ [208] Ce doit être le _Fontenay_ plus tard surnommé l'_Abbatu_,
+ et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il
+ est à deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au delà de Niort.
+ (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+ [209] Dans le Poitou, sur la rivière de Vendée.
+
+
+Coment l'en voult empoisonner le roy de France.
+
+La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperçut que le roi
+avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui
+estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes
+manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères;
+et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
+grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire, et luy promistrent qu'il en
+feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout
+appareillié, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour
+tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
+
+ [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre.
+
+Les sers se misrent à la voie, et vindrent en l'ost le roy de France;
+si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent
+des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
+souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
+
+Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist
+qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il
+apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles
+vindrent à la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté
+pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si
+qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit
+férir parmi le corps, quant sa gent lui ostèrent; et quant elle vit
+que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et
+ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans
+soy reconforter.
+
+
+Coment le roy prist pluseurs chasteaux.
+
+Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
+venoient de toutes pars en aide; si s'en ala à un chastel que on
+appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironné de
+deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
+Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui
+dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant
+prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens
+empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux,
+si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient
+povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et
+puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent
+assez.
+
+ [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_.
+
+Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si
+forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux
+qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car
+toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En
+ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel
+et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy
+vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut
+recommencier plus fort que devant.
+
+Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de
+toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent
+sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne
+porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui
+dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
+bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et
+pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers
+envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son
+royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs
+tresbuchier jusques en terre.
+
+Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
+chastel qui est nommé Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se
+virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne
+porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
+chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la
+Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213].
+
+ [212] _Villers_, à deux lieues de Niort.
+
+ [213] Monceau.
+
+D'illec se parti le roy, et s'en ala à un autre chastel, que on
+appelle Prée[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense,
+ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy à un autre chastel
+que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et
+paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les
+prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist
+volentiers, et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que
+on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il
+commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le
+roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy
+estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
+de Betonne, et vint à un autre chastel, que on appelle Mautal[217].
+Ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux deffendre; mais pou
+leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que
+ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si
+sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel
+une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue:
+les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au
+néant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui
+fu à Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost,
+qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne
+pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en
+vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le
+chastel, et tantôt le roy le fist garnir de sa gent.
+
+ [214] _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
+
+ [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village à deux lieues de
+ Niort.
+
+ [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivière de ce nom, entre
+ Rochefort et Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [217] _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de
+ Saint-Jean-d'Angely.
+
+ [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha.
+
+D'illec se parti, et vint à un autre chastel que on appelle
+Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout
+raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son
+ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost
+au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de
+grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent
+passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur
+véerent[220] l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les
+autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
+chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivière que on nomme
+Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit
+fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier
+sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France,
+si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
+pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit
+avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le
+prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
+appareilliés à bataille.
+
+ [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, à deux lieues de
+ Saintes.
+
+ [220] _Véer_, défendre, refuser.--Qui leur refusèrent le passage.
+
+ [221] Charente.
+
+Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
+envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le
+roy avoit fait drécier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers
+et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François
+passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en
+vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le
+féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder
+ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point
+aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le
+conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en
+retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
+
+ [222] _Mist jus_, mit bas.
+
+
+De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.
+
+Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la
+rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en
+retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost
+comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant
+tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout
+avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les
+fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte
+oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous
+ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux
+desconfire. Le conte de Bouloigne[223] oï dire que le conte de la
+Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et
+s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et
+aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
+fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de
+la Marche. François, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se
+combatoit, se hastèrent moult de luy aidier, et orent grant despit de
+ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy
+coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre
+l'autre à tout leur povoir.
+
+ [223] Alphonse, depuis roi de Portugal.
+
+Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent
+plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le
+roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement
+couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les
+François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent
+moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté.
+
+En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers
+moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents
+sergents d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il
+fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoit les Anglois; lors
+s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy.
+
+Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
+d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout
+le remenant de leur gent, et firent entendant à ceux de la ville qu'il
+aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il
+tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le
+jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient
+aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent
+la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé con quist
+le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi
+de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et
+pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu
+tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot
+donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers qui siet à un mille
+de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de
+France.
+
+En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
+s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la
+manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy
+avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
+conte de Poitiers, frère le roy, et du demourant le conte et sa femme
+et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et
+délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage;
+c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit
+ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce
+que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances entériner, le
+roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte
+devoit venir.
+
+ [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
+ aujourd'hui village au confluent du Né et de la
+ Charente.--_Crotay_. Le latin dit: «_Crosantum._» Ce doit être
+ _Crosant_, sur la _Creuse_, à de peu distance de
+ Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de
+ Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces
+ trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans
+ la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettaient au roy
+ de France de tenir en échec les grands vassaux, qui de ce côté là
+ étaient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. (_Note de
+ M. Paulin Pâris._)
+
+ [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dépens.
+
+Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accordé, si
+vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis,
+et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent
+devant le roy, et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes,
+et luy commencièrent à dire: «Très-doux roy débonnaire, pardonne-nous
+ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons
+mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la
+grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous
+nostre mesfait.»
+
+Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne
+pot tenir son cuer en félonnie[226], ains fu tantost mué en pitié. Si
+fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce
+qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
+Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises
+sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois
+chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses
+enfants jurèrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler
+encontre.
+
+ [226] _Félonnie_, fiel, mauvais vouloir.
+
+Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons
+par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de
+Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la Saint-Pierre,
+premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost.
+L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire
+de Mortaigne, qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et
+toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux
+barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
+tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière
+de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives, où il estoit, que
+le roy venoit sur luy; si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le
+conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté
+pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy
+de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit
+faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trêves:
+mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en
+fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte
+Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'oultre
+mer.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.
+
+1243.
+
+Coment le roy fu malade à Pontoise.
+
+
+Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour
+aler à luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent
+dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la
+ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult
+griefment malade; si en furent tous courouciés, grans et petis. Les
+prélas et les barons vindrent hastivement à Pontoise, et orent grant
+pitié du roy, qu'il trouvèrent en si povre point. Il demourèrent illec
+une pièce pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la
+maladie lui enforçoit de jour en jour plus forment. Si ordenèrent que
+l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner
+santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses cathédraux que
+l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_)
+prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant
+que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus
+parmi le pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer
+et à regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit
+les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne
+leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison
+aux povres comme aux riches.
+
+Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit
+couroucié forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous
+faire à votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit
+et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?»
+Lors laissièrent tous les menestreus besoingnes à faire, et coururent
+et hommes et femmes aux églyses et firent prières et oroisons, et
+donnèrent aumosnes aux povres en grant dévocion, que Nostre-Seigneur
+voulsist ramener le roy en santé.
+
+Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le
+sot (_le sut_), qui estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi
+comme certainement qu'il estoit trespassé; si en fu moult dolent et
+moult couroucié; et n'estoit point merveille, car l'églyse de Rome
+n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur où elle
+estoit contre l'empereur Federic.
+
+Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui
+commande aux vens et à la mer et aux élémens, et les tourne quelle
+part qu'il veut, fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust
+assouagié[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui
+estoient entour luy dirent que son esperit avoit esté ravi. Quant il
+fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler
+oultre mer, et la prist dévotement. Le roy commença à assouagier, tant
+que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte santé. Moult devint aumosnier
+et religieux après ceste maladie, et fu en moult grant dévocion de
+secourre la terre d'oultre mer[228].
+
+ [227] _Assouagier_, guérir, se calmer.
+
+ [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie
+ prit le roi à Paris, dont il fut en tel danger, comme il le
+ disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le
+ drap sur le visage et disait qu'il était mort. Et une autre dame
+ qui était de l'autre côté du lit ne le voulut pas, mais disait
+ qu'il avait encore l'âme au corps. Pendant qu'il entendait la
+ dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui
+ envoya aussitôt la santé, et il put parler. Il demanda qu'on lui
+ donnât la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mère entendit
+ dire que la parole lui était revenue et elle en eut la plus
+ grande joie; mais quand elle sut qu'il s'était croisé, ainsi
+ qu'il le contait lui-même, elle eut autant de chagrin que si elle
+ l'avait vu mort. (_Joinville._)
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+CROISADE DE SAINT LOUIS EN ÉGYPTE.
+
+1248-1250.
+
+Prise de Damiette par saint Louis, 1249.
+
+
+Saint Louis, au rapport de Gémal-Eddin, était un des plus puissants
+princes de l'Occident; il était roi de France. «Le peuple de France,
+ajoute-t-il, s'est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs.
+Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. Il
+voulait conquérir la Palestine, et soumettre d'abord l'Égypte. Il
+était accompagné de cinquante mille guerriers, et venait de passer
+l'hiver dans l'île de Chypre. Il se présenta sur la côte, près de
+l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi 4
+juin 1249. Le sultan[229] était alors campé à Aschmoun-Thenab, sur le
+canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est delà qu'il avait
+ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout
+ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance;
+des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une
+année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre
+autres les arabes Kénamites, guerriers fameux par leur bravoure. De
+plus, le lit du fleuve était gardé par des vaisseaux envoyés du Caire.
+Enfin, une armée formidable, sous la conduite de l'émir Fakr-Eddin,
+occupait la côte où les chrétiens devaient aborder.....
+
+ [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'étoile de la religion).
+
+«Le roi de France, continue Gémal-Eddin, se mit en devoir d'aborder
+sur la côte. On était alors au samedi 5 juin. Il débarqua avec toutes
+ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était
+rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les
+Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tués. Le soir,
+Fakr-Eddin repassa le Nil avec son armée, sur le pont qui était en
+face de Damiette; et sans s'arrêter, il se rendit sur le canal
+d'Aschmoun, auprès du sultan. Il régnait alors une extrême
+insubordination dans l'armée, à cause de la maladie du prince;
+personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Kénamites chargés
+de défendre Damiette, se voyant abandonnés, quittèrent précipitamment
+la ville, et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les
+habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous
+s'enfuirent dans le plus grand désordre, abandonnant les vivres et
+les provisions; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient
+d'éprouver le même sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan
+Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva déserte. Le lendemain
+dimanche, les chrétiens ne voyant plus d'ennemis, passèrent aussi le
+Nil, et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un
+événement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Gémal-Eddin,
+j'étais au Caire, chez l'émir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville.
+Nous apprîmes le jour même, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce
+malheur nous pénétra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que
+c'en était fait de l'Égypte, surtout à cause de la maladie du sultan.
+La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion
+inexcusable; car la ville eût pu tenir très-longtemps. Dans l'invasion
+précédente, sous Malek-Kamel, Damiette était sans garnison, sans
+approvisionnements; et pourtant elle avait résisté pendant un an;
+encore fallut-il pour la réduire le concours de la famine et de la
+peste. Sa situation dans la guerre présente était bien plus favorable;
+même après la retraite de Fakr-Eddin, si les Kénamites et les
+habitants étaient restés, s'ils avaient seulement tenu leurs portes
+fermées, ils auraient arrêté tous les efforts des Francs. Pendant ce
+temps, l'armée serait revenue, et les Francs auraient été repoussés.
+Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher.»
+
+ [230] Lorsque la ville avait été prise par les Croisés, en 1219.
+
+Le sultan fut si indigné contre les Kénamites, qu'il fit pendre tous
+les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des représentations;
+vainement, dirent-ils: «En quoi sommes-nous coupables? que
+pouvions-nous faire, étant abandonnés des émirs et de toute l'armée?»
+on n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de
+cinquante.
+
+ REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. 4, p. 448.
+
+
+
+
+LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.
+
+1249.
+
+
+A sa très excellente et très-chère mère Blanche, illustre reine de
+France par la grâce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dévoué,
+salut, piété filiale et volonté toujours soumise à la sienne.
+
+Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospérité, à celle des
+nôtres et aux bons succès du peuple chrétien, lorsque vous les
+apprenez avec certitude, votre excellence se réjouira sans doute de
+savoir que le seigneur notre frère et roi, la reine et sa sœur, et
+nous aussi, jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé. Nous
+désirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frère le
+comte d'Anjou a encore sa fièvre quarte, mais elle est moins forte
+qu'auparavant. Le seigneur notre frère, les barons et les pèlerins,
+qui ont passé l'hiver dans l'île de Chypre, montèrent sur leurs
+vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se
+diriger contre les ennemis de la foi chrétienne. Après beaucoup de
+travaux et de contrariétés de la part des vents, ils arrivèrent, sous
+la garde de Dieu, le vendredi d'après la Trinité, et vers midi, sur la
+côte, où ayant jeté l'ancre, ils se rassemblèrent sur le vaisseau du
+roi pour délibérer sur ce qu'il y avoit à faire. Comme ils virent
+devant eux Damiette et le port gardés par une grande multitude de
+barbares, tant à pied qu'à cheval, et l'embouchure du fleuve couverte
+d'un grand nombre de vaisseaux armés, il fut résolu que le lendemain
+chacun débarquerait avec le seigneur roi.
+
+Le lendemain, l'armée chrétienne, abandonnant ses grands vaisseaux,
+descendit sur ses galères et ses autres petits bâtiments. Pleins de
+confiance dans la miséricorde de Dieu et dans le secours de la croix
+que le légat portait auprès du roi, ils se portèrent vers la terre
+contre les ennemis, qui lançaient sur eux beaucoup de traits.
+Cependant, comme les petits bâtiments, à cause du trop peu de
+profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'armée
+chrétienne, laissant ses bâtiments sous la garde de Dieu, se jeta dans
+les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude
+des Turcs défendit le rivage contre les chrétiens, cependant, grâce à
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, ceux-ci s'en rendirent maîtres sans
+aucune perte et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de piétons, et
+quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirèrent dans
+la ville, qui était très-fortifiée par le fleuve, par ses murs et par
+de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain,
+qui était l'octave de la Trinité, à l'armée chrétienne, les Sarrasins
+s'étant enfuis après l'avoir abandonnée. Cela s'est fait par la seule
+faveur de Dieu. Apprenez que ces mêmes Sarrasins ont laissé cette
+ville remplie de provisions de toutes espèces et de machines de
+guerre. L'armée chrétienne, après s'en être abondamment pourvue, en a
+encore laissé la moitié pour l'approvisionnement de la ville. Le roi,
+notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et pendant son séjour a
+fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui était nécessaire. Nous
+avons cru que nous resterions jusqu'à la retraite des eaux du Nil, qui
+devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait éprouver des
+pertes à l'armée chrétienne.
+
+La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chypre, d'un beau garçon
+bien constitué, qu'elle y a laissé en nourrice.
+
+Donné au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la
+veille de la Saint-Jean-Baptiste.
+
+ Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552.
+
+
+
+
+BATAILLE DE MANSOURAH.
+
+1250.
+
+
+Suivant Gémal-Eddin, «les chrétiens étaient restés (depuis juin 1249
+jusqu'à la fin de novembre) à Damiette occupés à s'y fortifier.
+Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se hâtèrent d'avancer,
+cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On
+était alors à la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et
+suivit tous leurs mouvements. Ils arrivèrent d'abord à Farescour. A
+cette nouvelle, l'émir Fakr-Eddin écrivit au Caire pour appeler tous
+les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces
+paroles de l'Alcoran: «Accourez, grands et petits, et venez combattre
+pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est
+tout ce qui peut vous arriver de plus heureux.» Cette lettre, ajoute
+Gémal-Eddin, était fort éloquente; on y remarquait plusieurs passages
+propres à encourager les musulmans à la guerre sacrée. Les Francs, que
+Dieu maudisse, y était-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils
+désirent s'en rendre maîtres. Il est du devoir des vrais croyants de
+marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en
+chaire, le vendredi suivant, en présence de tout le peuple, et arracha
+des larmes à tous les assistants. Bientôt on vit arriver à Mansourah
+une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des
+provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient répandu
+une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'armée
+égyptienne reculait seulement d'une journée, c'en était fait de toute
+l'Égypte.
+
+ [231] Malek-Saleh.
+
+«Au commencement de ramadan (3 décembre) il s'engagea un premier
+combat entre l'armée chrétienne et les avant-postes musulmans; un émir
+et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivèrent
+ensuite au lieu appelé Scharmesah, quelques jours après à Baramoun, et
+enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On était alors au
+13 de ramadan, et la consternation était générale. Les chrétiens
+campèrent au même endroit où ils s'étaient placés trente ans
+auparavant[232]; de son côté, l'armée musulmane était rassemblée à
+Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'était séparée de
+l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourèrent d'abord
+de fossés, de murs et de palissades; ils dressèrent aussi leurs
+machines, et les firent jouer contre ceux qui défendaient la rive
+opposée. Ils avaient leur flotte à portée sur le Nil. Pour la flotte
+musulmane, elle était aussi sur le Nil et avait jeté l'ancre sous les
+murs de Mansourah. On commença par s'attaquer à coups de traits et de
+pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque
+pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de
+chrétiens étaient tués ou faits prisonniers; des braves de l'armée
+musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs
+tentes; quand ils étaient aperçus, ils se jetaient à l'eau et se
+sauvaient à la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en
+œuvre pour surprendre les chrétiens. J'ai ouï dire que l'un d'eux
+imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tête; de manière
+que, pendant qu'il nageait, un chrétien s'étant avancé pour prendre le
+melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le même temps,
+la flotte musulmane s'empara d'un navire chrétien monté par deux cents
+guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans
+traversèrent le canal, et attaquèrent les chrétiens dans leur propre
+camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent
+faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire,
+entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte
+musulmane brûla un vaisseau chrétien.
+
+ [232] En 1219.
+
+«Cependant le canal qui séparait les deux armées n'était pas large, et
+encore il offrait plusieurs gués faciles. Un mardi 8 février, la
+cavalerie chrétienne, conduite par un perfide musulman, passa à gué à
+l'endroit nommé Salman, et se déploya sur l'autre rive. Ce mouvement
+fut si subit, qu'on ne s'en aperçut pas à temps; les musulmans furent
+surpris dans leurs propres tentes. L'émir Fakr-Eddin était alors au
+bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit précipitamment et monta à
+cheval; mais déjà le camp était forcé, et Fakr-Eddin s'étant avancé
+imprudemment, fut tué[233]. Dieu ait pitié de son âme! sa fin ne
+pouvait être plus belle. Il avait joui de l'autorité un peu plus de
+deux mois[234].
+
+ [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel désordre
+ effroyable régnait alors dans l'armée musulmane. Le bruit de la
+ mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tardé à se répandre, les
+ mameloucks et une partie des émirs se débandèrent pour courir à
+ sa maison et la piller. Ses coffres furent brisés, l'argent fut
+ enlevé, les meubles et les chevaux emportés; après quoi la maison
+ fut livrée aux flammes. (_Note de M. Reinaud._)
+
+ [234] Fakr-Eddin avait été nommé régent, après la mort du Sultan,
+ en attendant l'arrivée de son fils, qui était gouverneur
+ d'Edesse.
+
+«Cependant le frère du roi de France avait pénétré en personne dans
+Mansourah. Il s'avança jusque sur les bords du Nil, au palais du
+sultan. Les chrétiens s'étaient répandus dans la ville. Telle était la
+terreur générale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient à
+droite et à gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que
+toute l'armée ne fût mise en déroute. Déjà les Francs se croyaient
+assurés de la victoire, lorsque les mameloucks appelés _giamdarites_
+et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles à manier la
+lance et l'épée, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux,
+rompirent leurs colonnes et renversèrent leurs croix. En un moment ils
+furent moissonnés par le glaive ou écrasés par la massue des Turcs;
+quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingués couvrirent
+la terre de leurs cadavres. Ce succès fut si prompt, que l'infanterie
+chrétienne, qui déjà était parvenue au canal, ne put arriver à temps.
+Un pont avait été jeté sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus
+longtemps, ou si toute l'infanterie chrétienne avait pu prendre part
+au combat, c'en était fait de l'islamisme; mais déjà cette cavalerie
+était presque anéantie; une partie seulement parvint à sortir de
+Mansourah, et se réfugia sur une colline nommée Gédilé, où elle se
+retrancha. Enfin, la nuit sépara les combattants. Cette journée devint
+la source des bénédictions de l'islamisme et la clef de son
+allégresse. Lorsque l'action commença, un pigeon en apporta la
+nouvelle au Caire. On était alors dans l'après-midi. Le billet était
+adressé à l'émir Hossam-Eddin, qui me le donna à lire; il était ainsi
+conçu: «Au moment où ce billet est écrit, l'ennemi fond sur Mansourah;
+on en est aux mains.» Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous
+frappèrent tous de terreur; on regardait généralement l'islamisme
+comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencèrent à arriver du
+camp; la porte de la Victoire, tournée de ce côté, resta toute la nuit
+ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du
+soleil, nous reçûmes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans.
+Aussitôt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les
+rues retentirent des marques de la joie publique; les cœurs se
+livrèrent à l'allégresse, et l'on commença à se rassurer sur l'issue
+de cette guerre.»
+
+ GÉMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. 4, p. 457.
+
+
+
+
+SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.
+
+
+Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le
+conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis
+lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de
+monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me
+conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une
+housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous
+chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel
+mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me
+conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les
+Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de
+son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il
+prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle,
+la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à
+côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en
+une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris,
+comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le
+soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi
+qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve;
+que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la
+manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et
+qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son
+turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il
+tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos
+gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos
+gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240],
+et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait
+mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les
+Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur
+Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il
+voyait bien qu'ils étaient pris.
+
+ [235] Corps d'armée, bataillon.
+
+ [236] Petit cheval de selle pour les domestiques.
+
+ [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville
+ (_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France
+ depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_)
+ disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village
+ Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur
+ la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah.
+
+ [238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait
+ détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie.
+
+ [239] L'amiral.
+
+ [240] Ordonne; mandement, ordre.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+GAUTHIER DE CHATILLON.
+
+
+Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant
+que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier
+de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de
+Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui
+était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit
+le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans
+cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing
+toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue,
+il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel;
+et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui
+tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches.
+Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits
+qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec
+son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il
+se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout
+du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait;
+et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite.
+
+Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris
+à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été
+autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait
+été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me
+dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva
+un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de
+Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui
+demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et
+le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval,
+comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS
+
+_Sur sa captivité et sa délivrance._
+
+1250.
+
+
+Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles
+prélats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et à tous les autres
+habitants de son royaume à qui ces présentes lettres parviendront,
+salut.
+
+Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre
+âme poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jugé convenable
+de vous informer tous qu'après la prise de Damiette, que
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde ineffable, avait comme
+par miracle livrée au pouvoir des chrétiens, ainsi que vous l'avez
+sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partîmes de cette
+ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armées de terre et de mer
+étant réunies, nous marchâmes contre celle des Sarrasins, qui était
+rassemblée et campée dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure.
+Pendant notre marche, nous soutînmes les attaques des ennemis, qui
+éprouvèrent constamment quelque perte assez considérable. Un jour,
+entre autres, plusieurs de l'armée d'Égypte, qui étaient venus
+attaquer les nôtres, furent tous tués. Nous apprîmes en chemin que le
+soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de
+mourir il avait envoyé chercher son fils, qui restait dans les
+provinces de l'Orient, et avait fait prêter serment de fidélité en
+faveur de ce prince à tous les principaux officiers de son armée, et
+qu'il avait laissé le commandement de toutes ses troupes à un de ses
+émirs, Fakr-Eddin. A notre arrivée au lieu que nous venons de nommer,
+nous trouvâmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fête
+de Noël que nous y arrivâmes; mais nous ne pûmes approcher des
+Sarrasins, à cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux
+armées, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se sépare en
+cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plaçâmes notre camp entre ces
+deux fleuves, nous étendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous eûmes
+là quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des
+leurs tués par l'épée des nôtres, mais dont un grand nombre fut noyé
+dans les eaux. Comme le Thanis n'était pas guéable, à cause de la
+profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commençâmes
+à y jeter une chaussée pour ouvrir un passage à l'armée chrétienne;
+nous y travaillâmes pendant plusieurs jours avec des peines, des
+dangers et des dépenses infinies. Les Sarrasins s'opposèrent de tous
+leurs efforts à nos travaux; ils élevèrent des machines contre nos
+machines; ils brisèrent avec des pierres et brûlèrent avec leur feu
+grégeois les tours en bois que nous dressions sur la chaussée. Nous
+avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chaussée,
+lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connaître un gué par où l'armée
+chrétienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassemblé nos barons et
+les principaux de notre armée le lundi d'avant les Cendres, il fut
+convenu que le lendemain, c'est-à-dire le jour de Carême-prenant, on
+se rendrait de grand matin au lieu indiqué pour passer le fleuve, et
+qu'on laisserait une petite partie de l'armée à la garde du camp. Le
+lendemain, ayant rangé nos troupes en ordre de bataille, nous nous
+rendîmes au gué, nous traversâmes le fleuve, non sans courir de grands
+dangers, car le gué était plus profond et plus périlleux qu'on ne
+l'avait annoncé. Nos chevaux furent obligés de passer à la nage, et il
+n'était pas aisé de sortir du fleuve, à cause de l'élévation de la
+rive, qui était toute limoneuse.
+
+Lorsque nous eûmes traversé le fleuve, nous arrivâmes au lieu où
+étaient dressées les machines des Sarrasins, en face de notre
+chaussée. Notre avant-garde ayant attaqué l'ennemi lui tua du monde,
+et n'épargna ni le sexe ni l'âge. Dans le nombre, les Sarrasins
+perdirent un chef et quelques émirs. Nos troupes s'étant ensuite
+dispersées, quelques-uns de nos soldats traversèrent le camp des
+ennemis, et arrivèrent au village nommé Massoure, tuant tout ce qu'ils
+rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'étant aperçus de
+l'imprudence des nôtres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils
+les entourèrent de toutes parts et les accablèrent. Il se fit là un
+grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres,
+dont nous avons avec raison déploré et dont nous déplorons encore la
+perte. Là nous avons perdu aussi notre brave et illustre frère le
+comte d'Artois, digne d'éternelle mémoire. C'est dans l'amertume de
+notre cœur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous
+dussions plutôt nous en réjouir, car nous croyons et espérons qu'ayant
+reçu la couronne du martyre, il est allé dans la céleste patrie et
+qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs. Ce
+jour-là, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous
+accablant d'une grêle de flèches, nous soutînmes leurs rudes assauts
+jusqu'à la neuvième heure, où le secours de nos balistes nous manqua
+tout à fait. Enfin, après avoir eu un grand nombre de nos guerriers et
+de nos chevaux blessés ou tués, avec le secours de Notre-Seigneur nous
+conservâmes notre position, et nous y étant ralliés, nous allâmes le
+même jour placer notre camp tout près des machines des Sarrasins. Nous
+y restâmes avec un petit nombre des nôtres, et nous y fîmes un pont de
+bateaux pour que ceux qui étaient au delà du fleuve pussent venir à
+nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui campèrent auprès de nous.
+Alors les machines des Sarrasins ayant été détruites, nos soldats
+purent aller et venir librement et en sûreté, d'une armée à l'autre,
+en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de
+perdition ayant réuni leurs forces de toutes parts, dans l'intention
+d'exterminer l'armée chrétienne, vinrent attaquer nos lignes avec
+beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part
+et d'autre, qu'il ne s'en était jamais vu, disait-on, de pareil dans
+ces parages. Avec le secours de Dieu, nous résistâmes de tous côtés,
+nous repoussâmes les ennemis, et nous en fîmes tomber un grand nombre
+sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant
+des provinces orientales, arriva à Massoure. Les Égyptiens le reçurent
+comme leur maître et avec des transports de joie. Son arrivée redoubla
+leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement
+de Dieu, tout alla de notre côté contre nos désirs. Une maladie
+contagieuse se mit dans notre armée, et enleva les hommes et les
+animaux, de telle sorte qu'il y en avait très-peu qui n'eussent à
+regretter des compagnons ou à soigner des malades. L'armée chrétienne
+fut en peu de temps très-diminuée. Il y eut une si grande disette que
+plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette
+ne pouvaient apporter à l'armée les provisions qu'on y avait
+embarquées sur le fleuve, parce que les bâtiments et les pirates
+ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparèrent même de plusieurs
+de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui
+nous apportaient des vivres et des provisions, et tuèrent un grand
+nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue
+de vivres et de fourrages jeta la désolation et l'effroi dans l'armée,
+et nous força, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de
+quitter notre position et de retourner à Damiette; telle était la
+volonté de Dieu.
+
+Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-même, mais dans
+celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volonté, pendant que
+nous étions en chemin, c'est-à-dire le 5 du mois d'avril, les
+Sarrasins, ayant réuni toutes leurs forces, attaquèrent l'armée
+chrétienne, et par la permission de Dieu, à cause de nos péchés, nous
+tombâmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frères les comtes
+de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par
+terre, fûmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une
+grande effusion de sang chrétien. La plupart de ceux qui s'en
+retournaient par le fleuve furent de même faits prisonniers ou tués.
+Les bâtiments qui les portaient furent en grande partie brûlés avec
+les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours après notre captivité,
+le soudan nous fit proposer une trêve; il demandait avec instance,
+mais aussi avec menaces, qu'on lui rendît sans retard Damiette et tout
+ce qu'on y avait trouvé, et qu'on le dédommageât de toutes les pertes
+et de toutes les dépenses qu'il avait faites jusqu'à ce jour, depuis
+le moment où les chrétiens étaient entrés dans Damiette. Après
+plusieurs conférences, nous conclûmes une trêve pour dix ans, aux
+conditions suivantes.
+
+Le soudan délivrerait de prison, et laisserait aller où ils
+voudraient, nous et tous ceux qui avaient été faits captifs par les
+Sarrasins depuis notre arrivée en Égypte, et tous les autres
+chrétiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient été faits
+prisonniers depuis que le soudan Kamel, aïeul du soudan actuel, avait
+conclu une trêve avec l'empereur. Les chrétiens conserveraient en paix
+toutes les terres qu'ils possédaient dans le royaume de Jérusalem au
+moment de notre arrivée. Pour nous, nous nous obligions à rendre
+Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la liberté des
+prisonniers et pour les pertes et dépenses dont il vient d'être parlé
+(nous en avons déjà payé 400), et à délivrer tous les prisonniers
+sarrasins que les chrétiens avaient faits en Egypte depuis que nous y
+étions venus, ainsi que ceux qui avaient été faits captifs dans le
+royaume de Jérusalem, depuis la trêve conclue entre le même empereur
+et le même soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui
+étaient à Damiette seraient, après notre départ, sous la garde et la
+défense du soudan et transportés dans le pays des chrétiens lorsque
+l'occasion s'en présenterait. Tous les chrétiens malades et ceux qui
+resteraient à Damiette pour vendre ce qu'ils y posséderaient auraient
+une égale sûreté, et se retireraient par mer et par terre quand ils
+voudraient, sans éprouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan
+était tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrétiens à
+tous ceux qui voudraient se retirer par terre.
+
+ [241] Le besant valait 9 fr. 50.
+
+Cette trêve, conclue avec le soudan, venait d'être jurée de part et
+d'autre, et déjà le soudan s'était mis en marche avec son armée pour
+se rendre à Damiette et remplir les conditions qui venaient d'être
+stipulées, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers
+sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'armée,
+se précipitèrent sur le soudan, au moment où il se levait de table, et
+le blessèrent cruellement. Le soudan, malgré cela, sortit de sa tente,
+espérant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tué à coups
+d'épée en présence de presque tous les émirs et de la multitude des
+autres Sarrasins. Après cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier
+moment de leur fureur, vinrent les armes à la main à notre tente,
+comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le
+craignirent, nous égorger nous et les chrétiens; mais la clémence
+divine ayant calmé leur furie, ils nous pressèrent d'exécuter les
+conditions de la trêve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances
+furent mêlées de menaces terribles; enfin, par la volonté de Dieu, qui
+est le père des miséricordes, le consolateur des affligés, et qui
+écoute les gémissements de ses serviteurs, nous confirmâmes par un
+nouveau serment la trêve que nous venions de faire avec le soudan.
+Nous reçûmes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment
+semblable, d'après leur loi, d'observer les conditions de la trêve. On
+fixa le temps où l'on rendrait les prisonniers et la ville de
+Damiette. Ce n'était point sans difficulté que nous étions convenus
+avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore
+sans difficulté que nous en convînmes de nouveau avec les émirs. Comme
+nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'après ce que nous dirent
+ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le véritable état
+des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres,
+nous jugeâmes qu'il valait mieux pour la chrétienté que nous et les
+autres prisonniers fussions délivrés au moyen d'une trêve, que de
+retenir cette ville avec le reste des chrétiens qui s'y trouvaient, en
+demeurant nous et les autres prisonniers exposés à tous les dangers
+d'une pareille captivité. C'est pourquoi au jour fixé les émirs
+reçurent la ville de Damiette; après quoi, ils nous mirent en liberté
+nous et nos frères, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de
+Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de
+Jérusalem et de Chypre. Nous eûmes alors une ferme espérance qu'ils
+rendraient et délivreraient tous les autres chrétiens, et que suivant
+la teneur du traité ils tiendraient leur serment.
+
+Cela fait, nous quittâmes l'Egypte, après y avoir laissé des personnes
+chargées de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de
+garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de bâtiments de
+transport suffisants. Arrivés ici, nous avons envoyé en Égypte des
+vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la
+délivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les
+autres choses que nous y avions laissées, telles que des machines, des
+armes, des tentes, une certaine quantité de chevaux et plusieurs
+autres objets; mais les émirs ont retenu très-longtemps au Caire ces
+commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents
+prisonniers, de douze mille qu'il y a en Égypte. Quelques-uns encore
+ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres
+choses, les émirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux
+après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos
+commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays,
+ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont
+forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et
+d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse
+de faire; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés
+dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution,
+n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis,
+et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons
+pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien; ils seront dans la cour
+céleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus
+utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservés sur cette
+terre. Les musulmans ont aussi égorgé plusieurs chrétiens qui étaient
+restés malades à Damiette. Quoique nous eussions observé les
+conditions du traité que nous avions fait avec eux et que nous
+fussions toujours prêts à les observer encore, nous n'avions aucune
+certitude de voir délivrer les prisonniers chrétiens ni restituer ce
+qui nous appartenait.
+
+Lorsqu'après la trêve conclue et notre délivrance, nous avions la
+ferme confiance que le pays d'outre-mer occupé par les chrétiens
+resterait dans un état de paix jusqu'à l'expiration de la trêve, nous
+eûmes la volonté et le projet de retourner en France. Déjà nous nous
+disposions aux préparatifs de notre passage; mais quand nous vîmes
+clairement, par ce que nous venons de raconter, que les émirs
+violaient ouvertement la trêve et, au mépris de leur serment, ne
+craignaient point de se jouer de nous et de la chrétienté, nous
+assemblâmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de
+l'Hôpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jérusalem; nous les
+consultâmes sur ce qu'il y avait à faire. Le plus grand nombre jugea
+que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que
+nous étions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entièrement
+aux Sarrasins, surtout dans l'état de misère et de faiblesse où il
+était réduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de
+délivrance les prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir de
+l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le
+temps amènerait quelque chose de bon, tel que la délivrance des
+captifs, la conservation des châteaux et forteresses du royaume de
+Jérusalem, et autres avantages pour la chrétienté, surtout depuis que
+la discorde s'était élevée entre le soudan d'Alep et ceux qui
+gouvernaient au Caire. Déjà ce soudan, après avoir réuni ses armées,
+s'est emparé de Damas et de quelques châteaux appartenant au souverain
+du Caire. On dit qu'il doit venir en Égypte pour venger la mort du
+soudan que les émirs ont tué, et se rendre maître s'il le peut de tout
+le pays.
+
+D'après ces considérations, et compatissant aux misères et aux
+tourments de la Terre Sainte, nous qui étions venus à son secours,
+plaignant la captivité et les douleurs de nos prisonniers, quoique
+plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous
+avons mieux aimé différer notre passage et rester encore quelque temps
+en Syrie, que d'abandonner entièrement la cause du Christ et de
+laisser nos prisonniers exposés à de si grands dangers. Mais nous
+avons décidé de renvoyer en France nos chers frères les comtes de
+Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre très-chère dame et
+mère et de tout le royaume.
+
+Comme tous ceux qui portent le nom de chrétien doivent être pleins de
+zèle pour l'entreprise que nous avons formée, et vous en particulier,
+qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple
+privilégié pour la conquête de la Terre Sainte, que vous devez
+regarder comme votre propriété, nous vous invitons tous à servir celui
+qui vous servit sur la croix en répandant son sang pour votre salut;
+car cette nation criminelle, outre les blasphèmes qu'elle vomissait
+en présence du peuple chrétien contre le Créateur, battait de verges
+la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi
+chrétienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prêts
+à venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos
+devanciers qui se distinguèrent entre les autres nations par leur
+dévotion, par la sincérité de leur foi, et remplirent l'univers du
+bruit de leurs belles actions. Nous vous avons précédés dans le
+service de Dieu; venez vous joindre à nous. Quoique vous arriviez plus
+tard, vous recevrez du Seigneur la récompense que le père de famille
+de l'Évangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent
+travailler à sa vigne à la fin du jour, comme aux ouvriers qui étaient
+venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours
+pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences
+promises aux croisés, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites
+donc vos préparatifs, et que ceux à qui la vertu du Très-Haut
+inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prêts pour le mois
+d'avril ou de mai prochain. Quant à ceux qui ne pourront être prêts
+pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en état de faire celui
+qui aura lieu à la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la
+célérité, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prélats et
+autres fidèles du Christ, aidez-nous auprès du Très-Haut par la faveur
+de vos prières; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous
+sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clémence divine
+les biens dont nos péchés nous rendent indignes.
+
+Fait à Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'août.
+
+ Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p.
+ 559.
+
+
+
+
+DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.
+
+
+Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de
+la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de
+quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne
+pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent
+pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais
+lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux
+messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien,
+lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et
+signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans
+la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que
+les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient
+pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères
+pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de
+ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les
+amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le
+chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on
+n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient
+défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place
+au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,
+accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans
+l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et
+s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou
+l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville
+très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des
+demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent
+été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints
+religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été
+tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient
+plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de
+cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns,
+mais non de tous.
+
+ MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M.
+ Huillard-Bréholles.
+
+
+
+
+CHANT ARABE.
+
+Composé après le départ de saint Louis.
+
+
+Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d'un ami
+sincère:
+
+Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est dire pour avoir
+causé la mort de tant de serviteurs du Messie.
+
+Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais,
+insensé, que ses forces se réduiraient en fumée.
+
+Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l'a
+précipitée dans le sein du tombeau.
+
+Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou
+criblé de blessures!
+
+Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être
+Jésus veut-il se débarrasser de vous!
+
+Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un
+prétendu ami donne des conseils perfides.
+
+En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait
+encore plus de confiance que Schak et Satih[243].
+
+Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif
+le ramenait en ces lieux,
+
+Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y
+trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[245].
+
+ [242] Le roi.--Le poëte s'adresse à un ami qui est censé chargé
+ de remettre le chant à saint Louis.
+
+ [243] Célèbres devins arabes.
+
+ [244] Qui lui avait servi de prison.
+
+ [245] Qui avait été son geôlier.
+
+ Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothèque des Croisades_, t.
+ IV, p. 474.
+
+
+
+
+LA REINE A DAMIETTE.
+
+
+Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous
+souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que
+vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui
+vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle
+fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il
+lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle
+criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était
+grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
+chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main.
+Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde,
+car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde,
+excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
+et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je
+vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les
+Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant
+qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je
+le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous
+tuerais avant qu'ils nous aient pris.»
+
+La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
+Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LA REINE BLANCHE.
+
+
+A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte.
+Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler.
+Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je
+vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit,
+il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma
+mère.»--«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait
+mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené
+si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que
+l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui
+le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit
+faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en
+France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour
+qu'on priât pour elle.
+
+ [246] Ville de la Terre Sainte.
+
+Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint
+dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse
+vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu'elle
+pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu'on ne doit pas
+croire femme, car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous
+en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'était pas pour elle
+qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.
+
+Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent
+telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût
+en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher.
+L'hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à
+Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de
+la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu'ils allaient
+causer dans un escalier qui descendait d'une chambre à l'autre; et ils
+avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers
+voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient
+les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa
+chambre pour que sa mère l'y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de
+la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait,
+afin qu'elle y trouvât la reine Marguerite.
+
+Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop
+grand danger de mort, parce qu'elle s'était blessée d'un enfant
+qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la
+main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la
+reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s'écria:
+«Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!»
+Et alors elle se pâma, et l'on crut qu'elle était morte; et le roi,
+qui crut qu'elle se mourait, revint, et à grand'peine on la fit
+revenir.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.
+
+
+
+
+LES PASTOUREAUX.
+
+1251.
+
+De la croiserie des Pastouriaus.
+
+
+Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et
+un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist
+convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art
+tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou
+de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre
+besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy
+estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un
+sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès
+mains des Sarrasins.
+
+Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop
+durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il
+se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à
+grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant
+amour.
+
+ [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge,
+ communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France.
+Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il
+jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre
+qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom
+de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en
+vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur
+dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la
+terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost
+comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à
+suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se
+metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant
+que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent
+en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
+
+Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
+demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
+estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
+monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé
+il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
+
+Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist
+hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns
+devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy
+donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à
+avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée,
+tant qu'il furent plus de quarante mille.
+
+Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à
+despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il
+avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les
+clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent
+contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
+achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux
+pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il
+pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il
+vindrent à Paris.
+
+La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si
+hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme
+cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par
+Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly
+demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le
+maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans
+dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien
+savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire
+prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la
+royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait
+quanqu'il feroient.
+
+Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque
+en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la
+teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres
+pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers
+qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent
+fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui
+estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
+
+Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en
+parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient
+tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous
+hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et
+commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient
+prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce
+fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les
+attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie
+droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
+
+Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent,
+car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent
+parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur
+dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux
+estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par
+enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les
+maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de
+larrecin.
+
+Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent
+tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
+s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc
+né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il
+avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout
+abandonné à faire leur volenté.
+
+Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur
+volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or
+et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles,
+et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui
+estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur
+mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur
+mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur
+enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et
+les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
+
+Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il
+alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au
+viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit
+contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes
+fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent
+povres et mandians.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par
+ M. _Paulin Pâris_.
+
+
+
+LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.
+
+1254.
+
+
+Le roi d'Angleterre Henri III étant venu à la noble maison de
+religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prière sur les
+tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant
+venu au sépulcre de sa mère, Isabelle, qui était dans le cimetière, il
+fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un
+mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même
+église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce
+commandement du Seigneur: «Honore ton père et ta mère...»
+
+ [248] Célèbre abbaye dans l'Anjou, près de Saumur.
+
+Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement
+en prière sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra
+le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des
+présents précieux et dignes d'un roi.
+
+A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait
+ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi
+son beau-frère[249], la dame reine de France, sœur de la dame reine
+d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et
+l'intérieur des Français, et la très noble chapelle du roi de France,
+qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont
+gardées, il envoya au roi de France des députés solennels et quand il
+eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla
+son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la
+ville d'Orléans.
+
+ [249] Saint Louis avait épousé Marguerite de Provence, sœur
+ d'Éléonore de Provence, femme de Henri III.
+
+Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa
+terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre
+devait passer de faire déblayer les rues des immondices, des souches
+de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre
+partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous
+les ornements qu'ils pourraient trouver les façades des églises et des
+maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des
+cantiques et des cloches, à la lueur des cierges, et revêtus de leurs
+habits de fête; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le
+servir avec empressement pendant son séjour.
+
+Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi
+d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant ils
+se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le
+baiser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles
+et par un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France
+ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations[250]
+opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il
+serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta
+volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille
+chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans
+compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux
+d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français
+étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant
+toute la journée, et de jour en jour, la compagnie des deux rois
+s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire
+un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec
+sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour
+trouver ses autres sœurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de
+Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se
+féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par
+des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la
+comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se
+glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il
+n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se
+glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle
+de ses filles.
+
+ [250] _Procuration_, dans les titres ecclésiastiques, se dit des
+ repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les
+ églises ou monastères, soit évêques, archidiacres ou visiteurs.
+ (_Dict. de Trévoux._)
+
+Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient anglais de
+nation[251], étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si
+grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables,
+suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations,
+parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie,
+retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine,
+achetèrent des cierges et des habits de fête, qu'on appelle
+vulgairement cointises, se procurèrent tout ce qui pouvait servir à
+témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en
+chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des
+couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux
+qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense.
+Jamais dans les temps passés on n'avait vu en France une aussi belle
+fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se
+portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens
+passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants, dans la
+joie, parcourant la ville, merveilleusement tapissée; ce n'étaient que
+chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin
+toutes les pompes de ce monde.
+
+ [251] L'université de Paris était la plus célèbre et la plus
+ fréquentée de l'Europe; des écoliers de toutes les nations
+ venaient y étudier.
+
+Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient,
+cortége dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent
+arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université
+de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit
+beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toutes espèces
+qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au
+seigneur roi d'Angleterre: «Ami, voici que la ville de Paris est à ta
+disposition; où te plaît-il de prendre ton logis? Là est mon palais,
+au milieu de la ville: s'il t'agrée de t'y arrêter, que ta volonté
+soit faite. Si tu préfères le Vieux-Temple, qui est hors la ville et
+où le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te
+plaise davantage, tu n'as qu'à vouloir.» Le seigneur roi d'Angleterre
+choisit pour hôtel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie était
+nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments
+suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand
+tous les Templiers d'en deça des monts se rendent aux époques et aux
+termes fixés à leur chapitre général, ils trouvent là des logements
+convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car
+ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant,
+quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la
+compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés
+de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui
+s'étendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent
+suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments,
+dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables.
+
+Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis,
+ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même
+palais, c'est-à-dire du même Temple, fussent remplies de pauvres que
+l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût
+considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le
+pain et le vin.
+
+Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la
+première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre,
+conduit par le roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui
+est dans le palais même du roi de France[252], ainsi que les reliques
+qui s'y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes
+royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la
+ville, pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des
+offrandes.
+
+ [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la
+ sainte chapelle et quelques parties de cet ancien édifice.
+
+Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu
+d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit
+Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des
+deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui
+mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune
+entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient
+prendre place; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux
+qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toutes espèces
+allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives.
+Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs
+français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des
+fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres présents tels qu'il
+convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs
+d'en recevoir gracieusement.
+
+Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant
+d'Assuérus, d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si
+splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la
+fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons,
+l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives,
+l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages
+vénérables qui non-seulement n'ont pas de supérieurs dans le monde,
+mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux.
+
+Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l'on
+avait suspendu de tous côtés, selon la coutume d'outre-mer, autant de
+boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi
+eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un
+certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: «Messire, pourquoi
+avez-vous invité les Français à venir dîner et se réjouir avec vous
+dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au
+Grand-Cœur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.»
+Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives étaient
+disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la
+terre[253], tant à cause de l'huile céleste dont il a été oint qu'à
+cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au
+milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur
+roi de Navarre[254] à sa gauche. Comme le seigneur roi de France
+s'efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi
+d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le
+seigneur roi d'Angleterre lui dit: «Non pas, messire roi, prenez le
+lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu et la plus
+élevée; car vous êtes mon seigneur et le serez, et vous en savez la
+cause[255].» Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse:
+«Plût à Dieu que chacun obtînt son droit sans être lésé; mais
+l'orgueil des Français ne le souffrirait pas.» Or, laissons ce sujet.
+Ensuite les ducs prirent place à la même table, selon leurs dignités
+et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes
+qui étaient assises aux places les plus élevées se trouvaient
+cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent
+à ce festin; ils étaient placés avant certains ducs, et se trouvaient
+cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers
+de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au
+nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux sœurs des deux
+reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse
+d'Anjou et de Provence, qui étaient comparables à des reines, ainsi
+que la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut
+abondant et splendide, quoique ce fût un jour à poisson, le roi
+d'Angleterre vint loger cette nuit-là dans le grand palais du seigneur
+roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le
+seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant:
+«Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est
+courtoisie et justice;» puis il ajouta en souriant: «Je suis seigneur
+et roi dans mon royaume, je veux donc être le maître chez moi.» Le roi
+d'Angleterre alors se laissa conduire.
+
+ [253] Comme on le voit, la supériorité des rois de France n'est
+ pas contestée par l'historien anglais.
+
+ [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de
+ Navarre; il avait épousé Isabelle, fille de saint Louis.
+
+ [255] Allusion à la paix que projetaient les deux rois, et en
+ vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint
+ Louis pour ses fiefs de Guyenne.
+
+Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la
+Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain l'Auxerrois,
+puis après un grand pont[256], il considéra l'élégance des bâtiments
+qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en
+plâtre, ainsi que les maisons à trois arceaux et à quatre étages ou
+même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie
+de personnes des deux sexes; et une foule serrée s'agglomérait et se
+pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée
+brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à
+cause de ses largesses et de ses présents, de la libéralité qui
+convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle
+ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de
+France s'était uni par mariage à une sœur et le seigneur roi
+d'Angleterre à l'autre sœur.
+
+ [256] Sans doute le pont au Change.
+
+Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit
+jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés.
+Or, le pieux roi de France disait: «N'avons-nous pas épousé les deux
+sœurs et nos frères[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou
+garçons, qui ont tiré ou qui tireront naissance d'icelles seront comme
+frères et sœurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille
+affinité ou consanguinité, combien ils se chériraient mutuellement,
+combien ils seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le Seigneur
+le sait, de ce que notre affection réciproque ne puisse être
+parfaitement d'accord en tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se
+soumet pas à ma volonté; car ils disent que les Normands ne sauraient
+pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les
+violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258].» Mais
+laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparant de la
+présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une
+journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il
+avait répandu en dépenses faites à Paris 1,000 livres d'argent, sans
+compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor,
+non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi
+d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni
+faiblement augmenté.
+
+ [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.
+
+ [258] C'est-à-dire la Normandie, confisquée par Philippe-Auguste.
+ Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation.
+
+Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France
+dit au roi d'Angleterre: «Ami, combien douces tes paroles sont à mes
+oreilles; réjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-être ne
+jouirons-nous jamais une autre fois à l'avenir d'un entretien mutuel.»
+Puis il ajouta: «Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer
+quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'âme j'ai éprouvée,
+par amour pour le Christ, dans mon pèlerinage; quoique tout ait tourné
+contre moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut; car en
+revenant à moi-même, et en entrant et rentrant dans mon cœur, je me
+réjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donnée par sa faveur
+spéciale, que s'il m'eût accordé l'empire du monde entier.»
+
+Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace d'environ une journée
+de marche, ils se séparèrent l'un de l'autre, et, s'étant détournés
+quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des
+paroles secrètes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant:
+«Plût à Dieu que les douze pairs de France et le baronnage
+consentissent à mon désir[259]; nous serions certes des amis
+indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation à se
+déchaîner et un sujet de s'enorgueillir.» S'étant donc baisés et
+embrassés réciproquement, ils se quittèrent.
+
+ [259] Qui était de rendre au roi d'Angleterre une partie des
+ conquêtes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme
+ injustement faites.
+
+ MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M.
+ Huillard-Bréholles.
+
+
+
+
+DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.
+
+1256.
+
+
+Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un
+homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult
+courroucié en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist
+signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour
+ce que il eust perdurable mémoire de son péchié et que les autres
+doubtassent à jurer villainement de leur créateur. Moult de gens
+murmurèrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement signé.
+Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien
+contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: «Sire
+Dieu, il te maudiront et tu les béniras.» Si dist une parole qui bien
+fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière comme
+celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.»
+La sepmaine emprès que cil fu signé le roy donna aux povres femmes
+lingières qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux
+povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs
+des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du
+peuple[261].
+
+ [260] Vieilles fripperies.
+
+ [261] De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
+ Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pâris._)
+
+ _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publiées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+LA PRAGMATIQUE SANCTION.
+
+1269.
+
+
+Malgré la bulle d'Alexandre IV qui défendait toute sentence
+d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de
+l'Angleterre ne rassurait point entièrement Louis IX sur la paix de
+l'Église du royaume; car des événements imprévus pouvaient pousser un
+autre pontife à changer cette disposition. Le monarque résolut donc de
+fixer lui-même par des statuts réguliers les limites de l'autorité
+papale quant au temporel, et de proclamer à ce sujet son indépendance
+absolue. Sa présence en France et l'attitude de son parlement avaient
+suffi jusque alors; mais ce frein échappait avec lui, et il sentit
+encore plus la nécessité d'une manifestation énergique, quand Clément
+IV, avant sa mort, décida que tous les bénéfices ecclésiastiques
+seraient désormais, comme toujours, à la disposition du saint-siége,
+qui pourrait les conférer, vacants ou non vacants.
+
+Ces sortes d'empiétements de juridiction s'étaient successivement
+augmentés à chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence
+papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus
+éclairés, en redoutait surtout l'abus à la veille d'une longue
+absence[262]. Aussi, après de mûres réflexions et avoir pris les
+conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart
+des prélats du royaume faisaient partie, il se décida à promulguer
+l'ordonnance appelée Pragmatique sanction. Cette ordonnance a été
+considérée depuis comme le premier acte fondateur des libertés de
+l'Église gallicane, titre inconnu jusque alors, en les déclarant et
+les expliquant. Elle était ainsi conçue:
+
+ [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis.
+
+«Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à la perpétuelle
+mémoire de la chose;
+
+«Voulant pourvoir à la tranquillité des églises du royaume, à
+l'augmentation du culte divin, au salut des âmes, et désirant obtenir
+la grâce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel
+nous mettons notre royaume, avons par le présent édit perpétuel,
+ordonné et ordonnons:
+
+«Premièrement: que les prélats des églises de notre royaume, patrons
+et collateurs ordinaires de bénéfices jouiront pleinement de leurs
+droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner
+aucune atteinte par ses réserves, par ses grâces expectatives ou par
+ses mandats;
+
+«Secondement: que les églises cathédrales ou abbatiales et autres
+pourront faire librement leurs élections, qui sortiront leur plein et
+entier effet;
+
+«Troisièmement: que le crime de simonie, qui infecte l'Église, soit
+entièrement banni du royaume, comme une peste préjudiciable à la
+religion;
+
+«Quatrièmement: nous voulons que les promotions, collations,
+provisions et dispositions des prélatures, dignités et autres
+bénéfices et offices ecclésiastiques de notre royaume se fassent
+suivant la disposition du droit commun des sacrés conciles et les
+ordonnances des anciens pères de l'Église;
+
+«Cinquièmement: voulant empêcher les exactions insupportables de la
+cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous défendons
+de lever les sommes qu'elle a accoutumé d'imposer sur les églises du
+royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante,
+et de notre exprès commandement et de celui des églises de France;
+
+«Sixièmement, enfin: approuvons et confirmons par les présentes les
+libertés françaises, immunités, prérogatives, droits et priviléges
+accordés par les rois de France nos prédécesseurs, ou par nous, aux
+églises, monastères, et aux personnes religieuses de notre royaume.
+
+«En témoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux présentes
+lettres. Donné à Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ
+1269.
+
+ _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3
+ vol. in-8º, 1839.--T. III, p. 361.
+
+
+
+
+LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABBÉ DE SAINT-DENIS.
+
+1270.
+
+
+Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à son cher et fidèle
+Mathieu, abbé de Saint-Denis, salut et affection.
+
+Nous vous avons annoncé que nous nous étions embarqué à Aigues-Mortes
+le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis à la voile pour
+Tunis. Ayant abordé en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous
+sommes restés quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari,
+attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croisés qui nous
+suivaient. Après leur arrivée, nous avons tenu conseil et résolu de
+nous diriger vers Tunis. Nous avons en conséquence remis à la voile,
+et nous avons abordé au port de Tunis le jeudi d'avant la fête de
+sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun
+obstacle. Après avoir fait débarquer nos chevaux, nous nous sommes
+avancés jusqu'à l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons
+dressé notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frère
+Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe,
+Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres
+barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres
+princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les
+vaisseaux près de nous; nous jouissons tous, grâce à Dieu, d'une santé
+parfaite. Nous vous annonçons qu'après avoir pourvu à tout ce qui
+était nécessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emporté
+d'assaut la ville de Carthage, où plusieurs Sarrasins ont été passés
+au fil de l'épée.
+
+Donné au camp devant cette ville, le jour de la fête de saint Jacques
+apôtre, 1270 (25 juillet).
+
+ Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537.
+
+
+
+
+INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSÉES A SON FILS
+PHILIPPE LE HARDI[263].
+
+1270.
+
+
+Cher fils, pour ce que je désire de tout mon cœur que tu sois bien
+enseigné en toutes choses, j'ai pensé que tu recevrais plusieurs
+enseignements de cet écrit, car je t'ai ouï dire aucunes fois que tu
+retiendrais plus de moi que de tout autre.
+
+ [263] Ces instructions ont été inscrites dans un registre de la
+ Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques
+ expressions ont été rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous
+ reproduisons ici le texte donné par M. Michaud dans son _Histoire
+ des Croisades_, t. V, p. 549.
+
+Cher fils, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton
+cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir;
+tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui
+déplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spécialement tu dois avoir
+cette volonté que tu ne fasses péché mortel pour nulle chose qui
+puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres être
+hachés et ta vie enlevée par le plus cruel martyre plutôt que tu ne
+fasses péché mortel avec connaissance.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune persécution ou maladie ou autre
+chose, tu la dois souffrir débonnairement, et l'en dois remercier et
+savoir bon gré; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu
+dois encore penser que tu l'as bien mérité, et plus encore s'il le
+veut, pour ce que tu l'as peu aimé et peu servi et pour ce que tu as
+fait maintes choses contre sa volonté.
+
+Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prospérité ou de santé de corps ou
+d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre
+garde que de ce tu ne te décries, ni par orgueil, ni par autre tort,
+car c'est grand péché que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de
+sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseigné des choses
+que tu dois éviter et des choses que tu dois faire; et aies telle
+manière en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment
+enseigner et reprendre.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de
+sainte Église; et quand tu seras à la chapelle, garde-toi d'oser
+parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par
+bouche ou de pensée, et spécialement sois plus attentif à l'oraison
+quand le corps de Notre-Seigneur sera présent à la messe.
+
+Cher fils, aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous
+ceux que tu penseras qui ont souffrance de cœur ou de corps, et
+suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou
+d'aumônes; si tu as malaise de cœur, dis-le à ton confesseur ou à
+tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder
+secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu
+puisses dire.
+
+Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit
+de religion, soit du siècle, et esquive la compagnie des mauvais; aie
+volontiers bons parlements avec les bons, et écoute volontiers parler
+de Notre-Seigneur en sermons; et en privé pourchasse volontiers les
+pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que
+l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens à péché.
+N'écoute pas volontiers médire d'autrui ni nulle parole qui tourne à
+mépris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle
+parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de
+clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire à
+celui qui pourrait en faire justice.
+
+Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par
+là il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que
+Notre-Seigneur t'a faits, en telle manière que s'il plaisoit à
+Notre-Seigneur que tu vinsses à l'honneur de gouverner le royaume, tu
+fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France
+sont sacrés.
+
+Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin
+d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c'est-à-dire que tu
+sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui
+puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et
+un riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu
+saches vérité; et quand tu la connaîtras, fais justice. S'il advient
+que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger
+devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle,
+jusqu'à ce que tu connaisses la vérité; car ceux de ton conseil
+pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas
+vouloir.
+
+Cher fils, si tu apprends que tu possèdes quelque chose à tort ou de
+ton temps ou de celui de tes ancêtres, aussitôt rends-le, toute grande
+que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est
+obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vérité, fais telle paix
+par conseil de prud'hommes par quoi ton âme et celle de tes ancêtres
+soient du tout délivrées; et si jamais tu entends dire que tes
+ancêtres aient restitué, mets toujours soin à savoir si rien ne reste
+encore à rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitôt pour la
+délivrance de ton âme et de celle de tes ancêtres.
+
+Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manières de
+gens, et spécialement les personnes de sainte Église; défends qu'on ne
+leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et
+je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes
+aïeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi était
+un jour avec son conseil privé, et disaient ceux de son conseil que
+les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'émerveillait comment
+il le souffrait. Il répondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort;
+mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je
+préfère de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle
+il arrive esclandre entre moi et sainte Église. Je te remémore ceci
+pour que tu ne sois pas léger à croire autrui contre les personnes de
+sainte Église. De telle façon les dois honorer et garder qu'ils
+puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi
+t'enseigné-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les
+secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par
+lesquels Notre-Seigneur est le plus honoré et servi, ceux-là aime-les
+plus que les autres.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mère, et que tu
+retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois
+enclin à croire ses bons conseils; aime tes frères et veuille toujours
+leur bien et avancement, et leur tiens lieu de père pour les enseigner
+à tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne
+déclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tous les bénéfices de sainte Église que
+tu auras à donner, tu les donnes à bonnes personnes par grand conseil
+de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes à ceux
+qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu te défendes, autant que cela te sera
+possible, d'avoir guerre avec nul chrétien, et si l'on te fait tort,
+essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de
+recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce
+soit pour éviter les péchés qui se font en guerre. Et s'il advient
+qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens
+qui n'ont fautes ou forfaits soient gardés, que dommage ne leur vienne
+ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux
+que tu aies à craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses
+châteaux par force de siége; et garde que tu sois bien conseillé avant
+que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et
+que tu aies bien sommé le malfaiteur et autant attendu comme tu le
+devras.
+
+Cher fils, je t'enseigne que les guerres et débats qui seront en ta
+terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le
+pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plaît beaucoup à
+Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donné très-grand
+exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui étaient
+en l'archevêché, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait
+mourir; et il lui sembla que par là il mettait bonne fin à sa vie.
+
+Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prévôts en ta
+terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et
+qu'ils ne fassent à autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de même
+ceux qui sont en ton hôtel, fais prendre garde qu'ils ne fassent
+aucune injustice; car combien que tu dois haïr tout mal fait à autrui,
+tu dois plus haïr le mal qui viendrait de ceux qui de toi reçoivent le
+pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et défendre
+que cela n'advienne.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévoué à l'Église de
+Rome et à notre saint père le Pape, et lui portes respect et honneur,
+comme tu le dois à ton père spirituel.
+
+Cher fils, donne volontiers pouvoir à gens de bonne volonté qui en
+sachent bien user, et mets grande peine à ce que les péchés soient
+ôtés en ta terre, c'est-à-dire le vilain serment[264] en toutes choses
+qui se fait ou dit à mépris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints,
+péchés de corps, jeux de dés, taverniers et autres péchés. Fais
+abattre en ta terre, sagement et en bonne manière, les traîtres à ton
+pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens,
+tant qu'elle en soit bien purgée. Lorsque, par sage conseil de bonnes
+gens, tu entendras quelque chose à bien faire, avance-les par tout ton
+pouvoir; mets grand soin à ce que tu fasses reconnaître les bontés que
+Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier.
+
+ [264] Le blasphème.
+
+Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les
+deniers que tu dépenseras soient en bon usage dépensés, et qu'ils
+soient levés justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses
+beaucoup, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de
+mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien
+employés; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens
+qui te sont profitables et convenables.
+
+Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je trépasse
+de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons,
+et que tu envoies par les congrégations du royaume de France pour leur
+faire demander prière pour mon âme, et que tu entendes à tous les
+biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.
+
+Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit
+donner à son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ que par sa
+grande miséricorde et par les prières et par les mérites de sa
+bienheureuse mère la vierge Marie, et des anges et des archanges, et
+de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et défende que tu
+ne fasses chose qui soit contre sa volonté, et qu'il te donne grâce de
+faire sa volonté, et qu'il soit servi et honoré par toi; et
+puisse-t-il accorder à toi et à moi, par sa grande générosité,
+qu'après cette mortelle vie nous puissions venir à lui pour la vie
+éternelle, là où nous puissions le voir, aimer et louer sans fin.
+_Amen._
+
+A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Père et
+le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._
+
+
+Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal
+de Champagne, fais écrire la vie de notre saint Louis, ce que je vis
+et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au
+pèlerinage d'outre-mer et depuis que nous revînmes. Et avant que je
+vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai
+d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses
+bons enseignements, pour qu'ils soient placés dans un ordre convenable
+et pour édifier ceux qui les entendront.
+
+Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur, et agit en conséquence. Il
+y parut bien en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il
+avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par
+plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il
+pouvait bien éviter s'il eût voulu, comme vous l'entendrez ci-après.
+L'amour qu'il avait pour son peuple parut à ce qu'il dit à son fils
+aîné pendant une grave maladie qu'il eut à Fontainebleau: «Beau fils,
+fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume;
+car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vînt d'Écosse et
+gouvernât bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et
+au su de tout le monde.» Le saint aima tant la vérité, que même aux
+Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il était convenu, ainsi que
+vous l'entendrez ci-après. De la bouche il fut si sobre, que nul jour
+de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font
+maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que
+ses cuisiniers servaient devant lui. Il était modéré dans ses paroles;
+car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni
+jamais nommer le diable, dont le nom est bien répandu dans le royaume,
+ce qui, je crois, ne plaît pas à Dieu. Il trempait son vin par
+modération, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il
+me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin;
+et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que
+j'avais une grosse tête et un estomac froid et que je ne pouvais pas
+m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais
+dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les
+gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je
+n'aurais santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je
+m'enivrerais tous les soirs, et que c'était trop laide chose pour un
+vaillant homme de s'enivrer.
+
+ [265] Médecins.
+
+Il me demanda si je voulais être honoré en ce monde et avoir paradis à
+la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne
+faire ni de dire à votre escient quelque chose que si tout le monde le
+savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.
+
+Il me dit que je me gardasse de démentir ni de dédire quelqu'un de ce
+qu'il dirait devant moi, à moins que je n'eusse péché ou dommage à en
+souffrir; parce que des dures paroles naissent les mêlées dont mille
+hommes peuvent mourir.
+
+Il disait que l'on devait vêtir et armer son corps de telle manière
+que les prud'hommes de ce siècle ne pussent dire qu'on en fît trop et
+les jeunes gens qu'on n'en fît pas assez. Il m'appela une fois, et me
+dit: Je n'ose vous parler, à cause de l'esprit subtil que vous avez,
+de chose qui touche à Dieu; et pour cela j'ai appelé ces frères qui
+sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle.
+Sénéchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si
+bonne chose que meilleure ne peut être. Vraiment, fit-il, c'est bien
+répondu; cette réponse que vous avez faite est écrite dans ce livre
+que je tiens en ma main. Or, vous demandé-je, fit-il, lequel vous
+aimeriez mieux, ou que vous fussiez lépreux ou que vous eussiez fait
+un péché mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui répondis que
+j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'être lépreux. Et quand les
+frères s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir à
+ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que
+je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un étourdi
+emporté; car il n'y a si vilaine lèpre comme d'être en péché mortel,
+parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; par
+quoi nulle lèpre aussi laide ne peut être. Et bien est vrai que quand
+l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; mais, quand l'homme
+qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain
+qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonné; c'est
+pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lèpre lui dure autant que
+Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis,
+que vous ayez à cœur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux
+que tout malheur arrive au corps, lèpre ou toute autre maladie, que le
+péché mortel vienne à votre âme.
+
+Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand
+jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne
+laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez
+pas avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je
+vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que
+vous vous accoutumiez à les laver.
+
+ [266] Le jeudi saint.
+
+Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui
+l'aimaient, qu'il donna la connétable de France à monseigneur Gilles
+le Brun, qui n'était pas du royaume de France, parce qu'il avait
+grande renommée de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment
+que tel il était.
+
+Il faisait manger à sa table maître Robert de Sorbonne pour la grande
+renommée qu'il avait d'être prud'homme. Il arriva un jour qu'il
+mangeait à côté de moi, et que nous parlions l'un à l'autre. Parlez
+haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous médisez d'eux. Si
+vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites
+haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi était en joie, il me dit:
+Sénéchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut
+mieux que béguin[268]? Alors commença la discussion de moi et de
+maître Robert. Quand nous eûmes longtemps disputé, il rendit sa
+sentence, et dit ainsi: Maître Robert, je voudrais avoir le nom de
+prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât; car
+prud'homme est si grande et si bonne chose, que même au nommer il
+emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'était mauvaise chose de
+prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que
+le nom écorche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les
+rentes du diable, qui tire toujours en arrière vers lui ceux qui
+veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car
+il séduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il
+leur fait donner à Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite,
+que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prît garde à ce qu'il
+faisait et qu'il n'encombrât son âme pour les grandes sommes qu'il
+donnait à la maison des frères prêcheurs de Provins. Car les hommes
+sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons exécuteurs
+de testament, qui d'abord réparent les torts faits par le défunt et
+rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des
+aumônes.
+
+ [267] Homme sage et instruit.
+
+ [268] Dévôt.
+
+Le saint roi fut à Corbeil à une Pentecôte, et il y eut bien
+quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit après manger au pré qui est
+au bas de la chapelle, et parlait à l'entrée de la porte au comte de
+Bretagne, le père du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. Là me vint
+querir maître Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon
+manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent après
+nous. Alors je demandai à maître Robert: Maître Robert, que me
+voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait
+en ce pré, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que
+lui, si on devrait vous en bien blâmer? Et je lui dis que oui. Et il
+me dit: Alors, vous êtes donc à blâmer quand vous êtes plus noblement
+vêtu que le roi, car vous vous vêtez de riches étoffes, ce que le roi
+ne fait pas. Et je lui dis: Maître Robert, sauf votre grâce, je ne
+suis pas à blâmer si je me vêtis de riches étoffes; car cet habit
+m'ont laissé mon père et ma mère; mais vous faites à blâmer vous, car
+vous êtes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laissé l'habit de
+votre père et de votre mère, et vous êtes vêtu de plus riche camelin
+que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui
+du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi,
+entreprit de défendre maître Robert de paroles, de tout son pouvoir.
+
+Après ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son
+fils[269], le père du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et
+s'assit à la porte de son oratoire, et mit la main à terre, et dit:
+Asseyez-vous ici bien près de moi, pour que l'on ne nous entende pas.
+Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près, de vous,
+et il me dit: Sénéchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si près de
+lui, que ma robe touchait à la sienne; et il les fit asseoir après
+moi, et leur dit: Évidemment vous avez fait grand mal quand vous, qui
+êtes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai
+commandé; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent
+que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait
+appelés pour se confesser à moi de ce qu'à tort il avait défendu
+Maître Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si ébahi qu'il avait
+bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas à ce
+que j'ai dit pour défendre maître Robert; car, comme dit le sénéchal,
+vous devez vous bien vêtir et proprement, parce que vos femmes vous en
+aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage,
+on doit se parer en robes et en armes de telle manière que les
+prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les
+jeunes gens de ce siècle ne disent qu'on en fait peu.
+
+ [269] Philippe III.
+
+ [270] Philippe IV, le Bel.
+
+Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand
+nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant
+l'île de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des
+quatre maîtres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les
+nautoniers furent si désespérés, qu'ils arrachaient leurs robes et
+leur barbe. Le roi sortit de son lit tout déchaussé, car c'était la
+nuit; sans autre vêtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix
+devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que
+la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul,
+et me dit: Sénéchal, maintenant Dieu nous a montré une partie de son
+pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connaît à peine le nom, a
+failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens.
+Or, saint Anselme dit que «ce sont des menaces de Notre Seigneur,
+comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je
+l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car
+les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton
+avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus
+pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as
+fait cette menace, mais pour le nôtre si nous savons en tirer
+avantage.» Nous devons donc, dit le roi, mettre à profit cette menace
+que Dieu nous a faite, de telle manière que si nous sentons dans nos
+cœurs et dans nos corps quelque chose qui déplaise à Dieu, nous
+devons nous hâter de l'ôter, et nous devons nous efforcer de même de
+faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons
+ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce siècle et en
+l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il
+fera aussi comme le bon maître doit faire à son mauvais serviteur;
+car, après la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender,
+le maître le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont
+pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272],
+car il a échappé à un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui
+où nous étions; qu'il s'amende de ses méfaits de telle sorte que Dieu
+ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.
+
+ [271] Les quatre maîtres vents sont ceux du nord, du sud, de
+ l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.
+
+ [272] Philippe le Bel.
+
+ [273] A la bataille de Mons en Puelle.
+
+Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me
+faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée,
+ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il disait que nous devions croire
+si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui
+arrivât au corps, nous n'ayons nulle volonté d'aller à l'encontre par
+parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que
+quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les
+faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il
+ne peut enlever à l'homme les bonnes œuvres qu'il a faites, et que
+s'il meurt dans la vraie foi, c'est une âme perdue pour lui. Et pour
+cela on doit se garder et se défendre de ce piége et dire à l'ennemi,
+quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au
+point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand
+tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir
+dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec
+le bâton et les épées dont l'ennemi le voulait occire.
+
+ [274] Le démon.
+
+Il disait que foi et croyance étaient choses auxquelles nous devions
+être fermement attachés, encore que nous n'en fussions certains que
+par ouï-dire. Là-dessus il me demanda comment mon père s'appelait; et
+je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le
+savais; et je lui répondis que je croyais en être certain et que je le
+croyais fermement, parce que ma mère me l'avait témoigné. Donc,
+reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi,
+desquels nous témoignent les apôtres, ainsi que vous l'entendez
+chanter le dimanche au Credo.....
+
+Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses
+heures chantées et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du
+jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu.
+
+Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il
+avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec
+un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il
+entendait complies.
+
+Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous
+abordâmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il
+avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes
+mécréants[276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les
+chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou
+ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il,
+que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et
+prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui
+permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On
+dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où
+Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer
+avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée.
+
+ [275] En revenant d'Égypte.
+
+Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et
+loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il
+avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le
+bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand
+nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277]
+de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il
+revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de
+son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait
+s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les
+lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait:
+Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils
+disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur
+répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra
+faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir
+comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.
+
+ [276] Non chrétiens.
+
+ [277] Débats, procès; plaidoyers.
+
+Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de
+Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait
+asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à
+lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait
+de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui
+avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et
+on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur
+Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et
+disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait
+quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour
+autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été,
+pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de
+camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de
+cendal[281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un
+chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait
+étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le
+peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de
+lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit
+qu'il faisait au bois de Vincennes.
+
+ [278] Célèbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis
+ conseiller au parlement.
+
+ [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France à Venise
+ en 1268.
+
+ [280] Tartan.
+
+ [281] Étoffe de soie.
+
+Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France
+lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais
+pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de
+monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats
+en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et
+évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre
+vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est?
+Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications
+aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans
+absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous
+requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de
+commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront
+excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de
+leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il
+l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain
+qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de
+connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait
+pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de
+contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur
+feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le
+comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les
+prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous.
+Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à
+se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se
+résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que
+demande ait été faite des choses dessus dites.
+
+La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la
+volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que
+vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce
+qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela
+le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait
+pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos
+femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il
+convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la
+paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal,
+ce qu'il n'était pas auparavant.»
+
+ [282] En 1258, à Abbeville.
+
+ [283] Une partie de l'Aquitaine.
+
+La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui
+remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait
+donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte
+récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé,
+si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du
+sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il
+nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous
+l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il
+n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean
+Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait
+commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le
+sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on
+clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au
+sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la
+dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous
+rends la comté.
+
+ JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux).
+
+
+
+
+SAINT LOUIS.
+
+
+De la grant sapience le roy de France.
+
+Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte
+justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy
+portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte
+vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume;
+et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En
+ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie,
+puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit
+aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté
+contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon
+sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit
+amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture
+dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son
+trône_, tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié
+au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours
+amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses
+hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy.
+Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
+devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées
+contre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour
+la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et
+sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui
+faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit
+à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son
+hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce
+qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles,
+meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né
+jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment
+le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce
+fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère
+meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura
+autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne
+povoit trouver homme, tant fust sage né lettré, qui si bien jugeast
+une cause comme il faisoit, né qui donnast meilleure sentence né plus
+vraie.
+
+
+Coment le roy servoit les povres.
+
+Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en
+secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
+desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et
+leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur
+donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au
+mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier,
+et souvent s'agenouilloit devant eux.
+
+Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et
+s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire
+le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi
+comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs,
+dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son
+confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la
+force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en
+tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son
+confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous
+estes mon chier père, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.»
+
+ [284] Besoin, nécessité, affaire.
+
+Coment le roy faisoit abstinence de son corps.
+
+Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent
+et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en
+son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps de
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il
+vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent
+chacune journée matines, la messe et vespres, et compile hautement à
+note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de
+Dieu, et que il déissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il
+scéussent lettre pour entendre les escriptures.
+
+Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit
+en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur
+monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise
+avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et
+par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il
+faisoit porter à ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au
+vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont
+Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
+
+
+Coment le roy se confessoit.
+
+A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
+dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit
+discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de
+fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en
+une aumonière de soie. Telles boistes atout telles chaiennes
+donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle
+discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy
+donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus
+asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline
+dessus dicte[285].
+
+ [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
+ pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment
+ uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, il
+ donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char,
+ qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons
+ rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist
+ après sa mort tout en jouant et en riant a frère Gefroi.»
+
+Longtemps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa
+par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy étoit
+trop griève: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la
+laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour
+aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les
+vendredis de l'an, né ne mangeoit char né sain[286] au mercredi. Et
+toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et
+aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de
+fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il
+ne sentoit que pou ou néant de vin.
+
+ [286] _Sain_, Graisse.--Conservé dans _saindoux_.
+
+
+Coment le roy fist plusieurs religions en France.
+
+Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des
+souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins
+povres fussent péus[287] en son hostel; chascun jour en caresme
+croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et
+metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des
+festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et
+larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres
+povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par
+viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le
+nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il
+fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
+qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement
+donné aux povres.
+
+ [287] Repus, restaurés.
+
+ [288] Surtout.
+
+Dès le commencement que il vint à son royaume tenir, et il le sot
+appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
+religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des
+nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et
+Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist
+parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle
+de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda
+l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il
+mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la
+royne Blanche, sa mère, de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur
+Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire
+la maison des avugles delès Paris, pour mettre tous les povres avugles
+de la ville, et leur fist faire une chapelle où il oient le service
+Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delès Paris, et
+donna aux frères qui servoient ilec le souverain Créateur, rentes
+souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
+France qui fut nommée la maison des Filles Dieu. En celle maison fist
+mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises
+et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre
+cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire
+pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de
+graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui
+vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que
+il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent
+tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en
+aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né
+jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne
+laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour.
+Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa
+cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
+devanciers.
+
+ [289] L'Hôtel-Dieu.
+
+Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui
+portaient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du
+Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la
+place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et
+galices[291] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à
+faire son office.
+
+ [290] Sur la Seine.
+
+ [291] Calices.
+
+Après, il acheta la granche à un bourgeois de Paris et toutes les
+appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de
+Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus
+Saine par devers Saint-Germain-des-Prés qu'il leur donna; mais pou y
+demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent
+abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place
+pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière
+de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des
+Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il
+peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy
+leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du
+Temple, assez près des Tisserans, mais il furent abattus au concille
+de Lyon, que Grégoire dizième fist.
+
+Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les
+Frères Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le
+roy le fist moult volentiers; en une rue les hébergea qui estoit
+appelée le Quarrefour du Temple, et qui ores est nommée la rue
+Saincte-Croix.
+
+En ceste manière comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de
+gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent, et
+leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour
+luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent
+les gens qui entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre
+sainctement.
+
+
+Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].
+
+Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa
+collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de
+dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance;
+espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa
+régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux
+qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul
+bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et
+autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne
+voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne
+eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
+possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
+Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors.
+Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust
+aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].
+
+ [292] Prébendes, bénéfices.
+
+ [293] A moins que ce ne fût pour quelqu'un à qui il ne pouvait
+ refuser de parler.
+
+
+Coment le roy envoioit ses lettres privéement.
+
+Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy
+estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur
+bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy
+estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se
+merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient
+qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de
+Rains, là où il fu couronné du royaume de France.
+
+Lors commença le roy à sousrire, et leur dist que à Poissy lui estoit
+avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la
+plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses
+lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier
+ami, salut_. Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un
+sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la
+fève, qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin,
+si n'a plus de royauté.»
+
+Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il
+s'agenouilloit et leur donnoit sa bénéiçon, et prioit Notre-Seigneur
+que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses
+dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en
+disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne
+vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il
+appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et
+leur faisoit à chascun donner de l'argent pour râler en leur contrée.
+
+ _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU
+MOYEN AGE.
+
+
+Littérature.
+
+Lorsqu'au treizième siècle la littérature et l'art français
+débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop
+petite pour contenir toute sa grandeur; et à ce moment la politique
+française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à
+l'extérieur que nos architectes et nos poëtes. Alors aussi des
+dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en
+Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en
+Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans
+presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment
+alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes
+les usages, les arts et la langue de la mère-patrie.
+
+Parmi les causes si diverses qui contribuèrent à augmenter alors
+l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes
+abbayes et des écoles de Cluny, de Clairvaux, de Prémontré, etc., où
+les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser
+le goût de l'art gothique: la célébrité de l'université de Paris[294],
+école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des
+milliers d'étudiants, qui remportaient ensuite chez eux la
+connaissance de notre littérature, de nos poëmes de chevalerie et de
+notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure
+commune à tous_.
+
+ [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement
+ à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis
+ empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé
+ à la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frère de Jean.
+ En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle
+ de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers
+ professeurs avaient fait leurs études à Paris.--_Schœll_, Cours
+ d'hist. des États européens, t. VIII, p. 79.
+
+ Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de
+ Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le
+ modèle de l'université de Paris. (_Schœll._)
+
+Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe
+et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue
+franque[295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient
+autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et
+leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à
+Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du
+treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus
+commune à toutes gens que les autres.
+
+ [295] Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un
+ grand nombre de Syriens apprirent cette langue «parleure plus
+ délitable et plus commune de tos langaeges». (_Schœll_, ouvrage
+ cité, t. III, p. 348).
+
+Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin
+qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à
+Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré.
+M. Rathery[296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et
+du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin
+a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français.
+
+ [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres françaises
+ depuis le treizième siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, 1 vol.
+ in-8º, 1853, p. 25.
+
+«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a
+laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On
+ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier
+siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de
+l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer.
+Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété,
+sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et
+ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées
+l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les
+versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de
+l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France
+pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour
+des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[297].»
+
+ [297] Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des
+ arts de la France, par J.-V. Leclerc.
+
+Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième
+siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de
+l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au
+seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses
+traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie
+faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland
+furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée.
+
+La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées
+par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos
+modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait
+que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage
+ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits
+courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux
+chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs
+et adoucir leur rudesse.
+
+
+Architecture.
+
+En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même
+de la France étaient universellement acceptées, l'architecture
+française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si
+grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de
+l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique.
+Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en
+1287, envoyaient en Suède ÉTIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de
+Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal,
+et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.
+
+Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il
+est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les
+plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement
+certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en
+France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son
+développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays
+voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or,
+certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la
+Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y
+remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout
+ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à
+l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine
+française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou
+ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord
+sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus
+incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont
+tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits
+dans les autres pays de l'Europe.
+
+ [298] Que la France ait inventé l'ogive ou qu'elle l'ait
+ empruntée à l'Orient, peu importe. Je n'ai pas à discuter ici
+ cette question. L'ogive n'est qu'un détail dans le monument
+ gothique; et quand nous disons que le système général de
+ l'architecture des cathédrales de Paris et de Chartres est
+ français, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un
+ monument arabe.
+
+ Les caractères généraux de l'art gothique sont: l'emploi de
+ l'arcade en ogive; le développement des façades, des tours et des
+ flèches; l'agrandissement considérable des proportions de l'église
+ romane, dont le plan est modifié dans ses détails, mais conservé
+ dans l'ensemble; une ornementation toute particulière, d'une
+ excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et
+ l'élévation des églises ogivales sont dues à un nouveau système de
+ voûtes, dans la construction desquelles les architectes du
+ treizième siècle ont montré une habileté et une science
+ très-grandes, et à l'invention des contre-forts et des
+ arcs-boutants.
+
+ [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain,
+ Sénonais.
+
+Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145;
+le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de
+Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on
+chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est
+seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[300],
+et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux
+monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de
+Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de
+Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le
+reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes
+anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que
+l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement
+démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique
+que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu
+nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont
+d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les
+nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes
+français[301].
+
+ [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui
+ correspondent à trois époques:
+
+ Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou à lancettes, de
+ 1140 à 1300;
+
+ Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400;
+
+ Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550.
+
+ Les monuments religieux les plus remarquables de la première
+ époque sont: les cathédrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen,
+ Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la
+ Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la
+ plus belle période de l'art ogival.
+
+ Ceux de la seconde époque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain
+ de Troyes, le portail de l'église de Saint-Antoine (Isère), etc.
+
+ Ceux de la troisième époque sont: l'église de
+ Notre-Dame-de-l'Épine, chef-d'œuvre de l'architecture des
+ quatorzième et quinzième siècles; le portail principal de la
+ cathédrale de Rouen; la flèche de la cathédrale de Strasbourg; la
+ nef de la cathédrale de Nantes, etc.
+
+ [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du
+ treizième siècle, les maîtres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et
+ JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathédrale de Reims; PIERRE DE
+ MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES
+ LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE
+ LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathédrale
+ d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail
+ méridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de
+ Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la
+ cathédrale de Beauvais.
+
+L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis
+hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la
+cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit
+en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est, au
+contraire, un édifice copié sur Notre-Dame d'Amiens et sur la
+Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne en effet n'a été commencé
+qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a été construite de 1220 à
+1288, et la Sainte-Chapelle de 1245 à 1248; voilà pour les dates. Les
+deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les
+confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne
+s'éloigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de
+Beauvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de
+Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens, de Beauvais et à la
+Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous
+les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories
+teutoniques de M. S. Boisserée.
+
+ [302] Dans le t. VII des _Annales archéologiques_.
+
+Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de
+l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait,
+soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre-Dame-de-l'Épine (en
+Champagne) une inscription latine ainsi conçue:
+
+ Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;
+
+et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, _Coloniensis
+Sacerdos_, avait construit cette belle église, et en outre que le dôme
+de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M.
+Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois
+champenois ainsi conçue:
+
+ Guichart Anthoine tos catre nos at fet,
+
+et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'église que ce
+maçon champenois réédifia _tous les quatre_ au quinzième siècle.
+
+L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival,
+n'a que huit monuments gothiques, tous d'une époque postérieure aux
+premiers monuments français de ce style. L'église de Wimpfen en Val,
+bâtie de 1263 à 1278, est due à un architecte français, auquel le
+doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en
+ouvrage français (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commença en
+1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français,
+PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la
+cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizième siècle,
+sont évidemment copiées sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date
+est la fin du douzième siècle. La ressemblance est frappante; c'est le
+même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contreforts[303].
+
+ [303] Je dois cette importante communication à mon ami M. Didron.
+
+Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes,
+disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la
+France[304]. En effet, le premier édifice de style ogival élevé en
+Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un
+architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, GUILLAUME DE
+SENS, qui, après avoir été choisi au concours, construisit le chœur
+de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son
+ornementation aux églises gothiques de l'Ile-de-France[305].
+
+ [304] Depuis le septième siècle l'Angleterre se servait de nos
+ ouvriers; l'histoire de saint Benoît, abbé de Wirmouth et de
+ Jarrow, dans le diocèse de Durham, écrite par Bède le Vénérable,
+ nous apprend les faits suivants. Saint Benoît, qui d'abord avait
+ été moine à l'abbaye de Lérins, fit construire l'abbaye de
+ Wirmouth; il vint lui-même, en 675, chercher en Gaule des maçons
+ pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains.
+ Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des
+ vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils
+ mirent des vitres aux fenêtres, et apprirent aux Anglais à faire
+ des lampes et des vases en verre de toutes natures.
+
+ [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.
+
+Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais
+_early english_, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un
+architecte français[306]. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par
+les soins de l'évêque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par
+un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois,
+incontestablement commencé en 1138.
+
+ [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic
+ architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.
+
+Ces églises, bâties par nos «maçons» ont servi de modèles aux
+architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des
+édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de
+Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucun
+autre[307].
+
+ [307] Westminster a inspiré à Walpole un curieux parallèle de
+ l'architecture gothique avec «l'architecture régulière».
+
+ «C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien
+ décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique
+ temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme la moitié
+ de l'impression qu'y pourroient faire les beautés d'une superbe
+ église dans le goût gothique?... En entrant dans l'église de
+ Saint-Pierre on est émerveillé de la grandeur de la dépense, et
+ l'on se dit à soi-même qu'elle n'a pu être faite que par des
+ princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster,
+ on n'est nullement occupé de celui qui l'a fait bâtir; la sainteté
+ du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni
+ autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot
+ un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de
+ dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont
+ faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement
+ l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les
+ grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la
+ grecque.
+
+ «Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux
+ manières en opposition, de faire aucune comparaison des beautés
+ raisonnées de l'architecture régulière avec les licences effrénées
+ de celle qu'on appelle gothique. Je crois néanmoins m'apercevoir
+ que ceux qui ont bâti dans ce dernier goût étoient plus versés
+ dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un génie plus
+ étendu, plus de discernement et qu'ils sçavoient mieux garder les
+ convenances que nous ne voulons l'imaginer....»--_Walpole_,
+ traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impér. Mss. S. F., No
+ 1846: 3 vol. in-4º. T. I, p. 126.
+
+Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale
+de Burgos, architecture et sculpture, tout est français.
+
+«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone,
+l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de
+Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une
+ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la
+façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture
+mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de
+l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].»
+
+ [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M.
+ Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4 à 17.
+
+M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connaître
+d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte,
+comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et
+comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone
+se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une
+nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas
+immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de
+Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en
+activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres
+capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître HENRY DE
+NARBONNE. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre
+architecte, son compatriote, nommé JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci
+s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un
+traitement de 250 sous par trimestre.»
+
+ [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de
+ l'Architecture française.
+
+La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture
+française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le
+royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style,
+mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN,
+Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le
+plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé
+par des Français, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN
+CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle,
+en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de
+faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du
+chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un
+style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est
+Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de
+Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310]
+appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de
+parler[311].
+
+ [310] Aujourd'hui détruite.
+
+ [311] Ces renseignements nous ont été communiqués par M. Didron.
+
+La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est
+construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le
+nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de
+l'influence que l'art français exerça alors en Italie.
+
+L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par
+nos armes.
+
+«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des
+Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem,
+arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en
+fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en
+seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a
+porté la première civilisation sur tous les rivages de la
+Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre
+langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent
+sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France
+cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée;
+la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient
+la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui
+donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre
+deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].»
+
+ [312] _Buchon_, Recherches et matériaux pour servir à une
+ histoire de la domination française aux treizième, quatorzième et
+ quinzième siècles dans les provinces démembrées de l'empire grec,
+ 2 vol. grand in-8, 1840.
+
+La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre
+d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût
+français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux,
+à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume
+des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises
+gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme
+partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.
+Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de
+Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques
+que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination.
+
+La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le
+maréchal de Raguse[313], avec une émotion profonde dans cette ville,
+dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle
+à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la
+civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en
+échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la
+chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom
+de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne,
+et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des
+chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les
+siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent
+quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et
+qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après
+l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les
+souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait
+croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des
+Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des
+écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est
+silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se
+croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les
+nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la
+puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux:
+quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que
+soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France
+et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue
+des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des
+Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres
+maisons.»
+
+ [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.
+
+ L. DUSSIEUX, _Les Artistes français à l'étranger_. (Ouvrage
+ couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1859).
+
+
+
+
+GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.
+
+1285.
+
+
+Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
+royaume d'Arragon.
+
+Assez tost après, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq,
+Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste à Thoulouse
+si grant multitude de gent que c'estoit merveille à veoir; pour ce
+qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit été donné à Charles son
+fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoignié au royaume
+d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour
+la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte
+de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal
+de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult
+bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes
+autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie,
+sa femme, à Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient
+avec leur barons; si s'en ala à Narbonne, illec atendi tant que toute
+sa gent fust assemblée. Si fu commandé que tous ississent de Narbonne
+et alassent tous armés à bannières desploiées tous prests de combatre.
+Si entrèrent premièrement en la terre au roy de Maillorgues, le frère
+Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit à la partie au roy de France et
+saincte églyse.
+
+ [314] Cholet.
+
+Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus
+honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de
+Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent
+messages en Secile où il estoit, et lui dénoncièrent que le roy de
+France venoit en son royaume d'Arragon à si grant gent que nul ne les
+povoit nombrer né esmer; si dist à Constance qu'elle gardast bien le
+prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume
+contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra
+en sa terre, et garni les entrées par devers ses adversaires au mieux
+qu'il pot. Quant Constance fu demourée, si se mist en moult grant
+paine de garder la terre et le pays et de savoir la volenté et le
+couvine de ceux de Secile; si s'apparçut bien que ceux de Secile se
+réconciliassent volentiers à leur seigneur; lors se pourpensa qu'il
+estoient plains de faulseté et qu'il n'estoient point estables; si
+fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon où il fu
+estroictement gardé une pièce de temps.
+
+
+Coment la cité d'Elne fu destruicte.
+
+Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla
+le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu
+conseillé que son ost alast droit à Elne l'orgueilleuse, pour ce que
+elle se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
+au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
+est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy de
+France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à son
+frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne
+virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent
+aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrèrent
+qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il
+fist faire commandement que l'en alast à l'assaut; ceux de dedens se
+deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle
+journée; mais l'endemain par matin les François coururent à l'assaut.
+Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandèrent au roy
+qu'il leur donnast repis jusques à trois jours, tant qu'il eussent
+parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si
+livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy leur octroia
+volentiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils ne furent
+point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent
+le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui
+n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il les
+venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
+tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux
+François et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques fais
+en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
+crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
+comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne.
+
+Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à
+cheval, et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant
+approchièrent des murs qu'il y furent: si drecièrent les eschieles
+contre mont, et hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier
+une grant pièce et un grant quartier. Il brisièrent les portes et
+abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes
+pars, et si commencièrent à crier: _A mort!_ et à occire hommes et
+femmes sans espargnier.
+
+Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à
+courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant:
+mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si
+se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes,
+né viel né jeune, que tout ne missent à mort, fors que un tout seul
+escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
+le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
+se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
+le roy que il fust espargnié, sé il se vouloit rendre. Tantost il se
+rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité
+destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux d'Elne
+deceus et engignés qui s'estoient apuyés à la art de seu[315] qui
+faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon.
+
+ [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour
+ indiquer la branche d'osier qui sert à lier un fagot.
+
+ [316] Manque.
+
+
+Coment François passèrent les mons de Pirène.
+
+Sitost comme la cité d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se
+mistrent tantost à la voie[317] pour aler vers les mons de
+Pirène[318]. Adonc se conseillèrent les barons là où il pourroient
+plus légièrement passer les montaignes et à moins de péril: car les
+montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au
+ciel; né au pas de l'Écluse ne povoient-il riens faire né passer, qui
+estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois
+avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et
+de pierres grosses, si que en nulle manière les gens n'y povoient
+passer fors en péril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient
+toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont
+il povoient appertement veoir l'ost des François: et moult bien
+cuidèrent que les François deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui
+tant est périlleux.
+
+ [317] En route.
+
+ [318] Les Pyrénées.
+
+Si comme il estoient en grant pensée qu'il feroient, le devant dit
+bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par
+où tout l'ost pourroit seurement passer sans nul péril. Le roy le sot:
+si fist faire semblant à sa gent qu'il voulsissent passer par le pas,
+si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent
+véoir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes,
+et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au
+lieu que le bastart avoit nommé; si n'estoit l'ost que par une mille
+loing.
+
+Le bastart ala devant et le roy après, par une voie si estrange,
+plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y
+eust alé. Tant alèrent à grant paine et à grans travaux qu'il vindrent
+par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans
+nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux
+d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardèrent par devers les
+montaignes, si apperceurent l'ost de France qui jà estoit au dessus,
+si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournèrent en
+fuie, né n'en porent riens porter, tant se hastèrent. Les François
+vindrent à leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvèrent, et puis
+tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes;
+mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec
+trois jours et se reposèrent pour le grant travail qu'il avoient eu.
+Si comme il orent passé ce pas et il se furent reposés, le roy
+commanda que on alast droit à une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il
+approchièrent de la ville; ceux qui bien les virent fermèrent les
+portes et firent semblant que il avoient grant volenté de tenir contre
+les François.
+
+Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir.
+L'endemain fu accordé qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que
+le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent
+la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir né
+deffendre: si attendirent tant que l'ost des François fu acoisié, si
+s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutèrent
+le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui
+demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les François
+n'en peussent avoir prouffit né aucun amendement.
+
+Les François virent le feu de leur tentes, si s'armèrent dès
+maintenant et vindrent courant là où le feu estoit. Si ne trouvèrent
+qui de riens leur fust à l'encontre: si prisdrent la ville et la
+mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France.
+Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier
+fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom
+Figuières, et la tint si court qu'il vindrent à sa mercy, et il les
+envoia à son père le roy de France pour en faire sa volenté.
+
+
+Coment le roy de France assist Gironne.
+
+Quant Pierre-Late fu prise et Figuières, si fu commandé que on
+chevauchast droit à une ville qui estoit nommée Gironne. L'ost
+s'arrouta et errèrent tant que il vindrent à un petit fleuve. Si ne
+porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des
+montaignes. Si s'arrestèrent ilec et demourèrent trois jours. Quant il
+fu descreu et apeticié, si approchièrent tant comme il porent de la
+cité de Gironne. Quant ceux de la cité virent les François, si
+boutèrent le feu ès forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que
+la cité fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
+François s'approchièrent de la cité, et tendirent tentes et
+paveillons, et avironnèrent la ville de toutes pars. Par maintes fois
+assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la
+montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort,
+et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement
+bien. Le chevetaine estoit nommé Raimon de Cerdonne, qui estoit
+chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon
+Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les François le
+tenoient à bon chevalier et à vaillant.
+
+Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cité à
+Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le
+prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le
+commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy
+de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de
+riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon
+que il peust abatre les murs de la cité.
+
+Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espièrent tant qu'il fu nuit,
+et issirent de la cité et vindrent à l'engin et boutèrent le feu
+dedens. Quant l'engin fu embrasé, il jectèrent dedens le maistre qui
+l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un
+autre tel. Quant le roy oï ce, il en fu si très-couroucié qu'il jura
+que jamais ne laisseroit le siége jusques à tant qu'il eust prins la
+ville. Si comme il estoit devant la cité, laquelle il cuida affamer,
+son ost commença à empirier, et à soustenir labour de chaut et de
+pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les
+mordoient toutes plainnes de venin: si commencièrent à mourir en l'ost
+et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si
+corrompu que à paine y demouroit nul homme sain.
+
+Pierre d'Arragon estoit en aguait repostément coment et en quelle
+manière il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en
+l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il
+les prenoient et les metoient à mort et emportoient le sommage. Le
+port de Rose estoit à trois milles de l'ost; là avoit le roy sa navie,
+qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre.
+
+ [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte à l'aide des bêtes de
+ somme.
+
+
+De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.
+
+Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle
+manière et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit
+du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa
+gent à pié et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux
+mille à pié, et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le
+sommage. Et se tint ilec repostément tant que il peust trouver ou
+attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire
+et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France
+qui avoit à nom Raoul d'Eu, et à Jehan de Harecourt, qui estoit
+mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu où il estoit en
+aguait.
+
+Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et
+bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le roy
+d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent bien
+que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il
+n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que
+le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de
+combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et
+sage, leur dist: «Seigneur, véez-là nos ennemis que nous avons
+trouvés, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce
+vierge pucelle Marie, qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon
+cuer en vous, car il sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de
+saincte Églyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver
+nos âmes, car cy les poons-nous sauver.»
+
+Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur
+ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et
+s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy
+sur les Arragonnois; il tournèrent en fuye; mais les François les
+tindrent court et les enchacièrent de près: si en navrèrent moult, et
+en demoura au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent
+navrés en fuiant. Le roy Pierre fu navré à mort et ne pot estre prins
+né retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à
+la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite.
+Les François se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et
+gardèrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il
+n'en y avoit occis que deux tant seulement.
+
+De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il
+avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en
+fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et
+de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa
+gent; encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre
+eust esté navré à mort.
+
+
+Coment Gironne fu rendue.
+
+Si comme le siége estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à
+ceux de la cité. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout
+leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
+tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy
+plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains, savoir
+mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur octroia
+par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et entrèrent
+ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parlé
+ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy
+distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves jusques à
+tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre
+né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy
+rendroient volentiers la cité, et se mettroient de tout en son
+commandement. Le roy leur donna trièves moult volentiers, et il
+envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et
+aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus
+tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de
+quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre
+estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent
+moult esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et
+contèrent à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le
+roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte
+contre les François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers
+qu'il eust jusques à cent.
+
+Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que
+volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle
+manière qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les
+harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povreté
+de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de
+Foix et Raimon Rogier.
+
+Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent
+ens et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne
+trouvèrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois.
+Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et
+trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent très faulx et
+très mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cité et coment
+il leur estoit.
+
+
+Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture.
+
+Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
+et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
+soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui
+guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur
+partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
+galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à
+celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y
+avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
+occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant des
+galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier et
+vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en armes
+qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès autres
+chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de
+Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce
+qu'il le haïoit.
+
+Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
+ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent,
+et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville
+de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient,
+si grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il
+soustenir né à pié né à cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il
+demourer, tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult
+courroucié de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy
+estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute
+Espaigne, à ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant
+peuple mené avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par
+aventure, par mauvais conseil ou par fortune.
+
+Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il ne
+pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La fièvre
+crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempé et
+plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant
+alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est
+avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène.
+Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
+aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se
+esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
+les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou
+trouver.
+
+A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec
+s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
+enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
+avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il
+receut en grant devocion le sacrement de saincte Églyse. Tantost comme
+il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu
+de nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de
+France furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour
+en jour courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses
+ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot
+au cuer, né les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant
+dueil et si longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.
+
+ _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
+ M. Paulin Pâris.
+
+
+
+
+PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES
+COLONIES CHRÉTIENNES.--FIN DES CROISADES.
+
+
+1291.
+
+
+Le siége d'Acre, dit Aboulmahassen, commença un jeudi au commencement
+d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel était
+l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait
+de beaucoup celui des troupes réglées. Plusieurs machines furent
+dressées contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient
+été prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes,
+qu'elles lançaient des pierres pesant un quintal et même davantage.
+Les musulmans firent des brèches en différents endroits. Pendant le
+siége, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de
+son arrivée, les assiégés allumèrent de grands feux en signe de joie;
+mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'état
+désespéré des assiégés, il craignit de partager leurs périls, et se
+retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientôt les
+chrétiens perdirent toute espérance; vers le même temps, ils se
+divisèrent, et dès lors se trouvèrent faibles. Pendant ce temps le
+siége faisait toujours de nouveaux progrès; enfin, le vendredi 17 de
+gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout étant prêt
+pour un assaut général, le sultan[321] monta à cheval avec ses
+troupes; on entendit le bruit du tambour mêlé à des cris horribles.
+L'attaque commença dès avant le lever du soleil; bientôt les chrétiens
+prirent la fuite et les musulmans entrèrent l'épée à la main. On était
+alors vers la troisième heure du jour. Les chrétiens couraient vers le
+port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des
+prisonniers; bien peu se sauvèrent. La ville fut livrée au pillage;
+tous les habitants furent massacrés ou réduits en servitude.
+
+ [320] Henri II.
+
+ [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'Égypte et de Syrie.
+
+Au milieu d'Acre s'élevaient quatre tours appartenant aux Templiers,
+aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers
+chrétiens se disposèrent à s'y défendre. Cependant, le lendemain
+samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'étant portés
+contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci
+offrirent d'eux-mêmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le
+sultan leur promit sûreté; un drapeau leur fut donné comme sauvegarde,
+et ils l'arborèrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent
+ouvertes, les musulmans, s'y jetant en désordre, se disposèrent à
+piller la tour et à faire violence aux femmes qui s'y étaient
+réfugiées; alors les Templiers refermèrent les portes, et, tombant sur
+les musulmans qui étaient dans la tour, les massacrèrent. Le drapeau
+du sultan fut abattu, la guerre recommença. La tour fut assiégée en
+règle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les
+Templiers ayant de nouveau demandé à capituler, le sultan leur promit
+la vie et la faculté de se retirer où ils voudraient; ils descendirent
+donc, et furent égorgés, au nombre de plus de deux mille; un égal
+nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui
+étaient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce
+qui porta le sultan à ne point exécuter sa parole, c'est que les
+Templiers, non contents d'avoir d'abord massacré les musulmans qui
+étaient entrés dans la tour, avaient tué un émir chargé d'aller
+apaiser le tumulte, et coupé les jarrets à toutes les bêtes de somme
+qui étaient dans la tour afin de les mettre hors de service; voilà ce
+qui avoit allumé la colère du sultan. Cependant, ceux d'entre les
+chrétiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait à leurs
+frères, résolurent de mourir les armes à la main et ne voulurent plus
+entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq
+musulmans étant tombés entre leurs mains, ils les précipitèrent du
+haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entièrement minée et
+que les chrétiens eurent été admis à se rendre, avec promesse de la
+vie, les musulmans s'étant approchés pour en prendre possession, la
+tour s'écroula tout à coup, et ils furent tous ensevelis sous ses
+ruines.
+
+Quand le combat eut cessé, le sultan fit mettre à part les hommes qui
+avaient échappé au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le
+nombre en était fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est
+que le Dieu très-haut voulut que la ville fût prise un vendredi, à la
+troisième heure, au même instant où les chrétiens y étaient entrés
+sous le sultan Saladin.
+
+ ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des
+ Croisades_, t. IV, p. 570.
+
+
+
+
+GLOSSAIRE.
+
+
+A.
+
+ ABATÉIS, massacre, tuerie.
+
+ ACHOISON, raison, motif.
+
+ ACOINTES, familiers, qui sont en relation.
+
+ ACOISIÉ, en repos, endormi (_quietus_).
+
+ ADONT, alors.
+
+ AFÉROIENT (de _Aférir_), appartenaient, revenaient.
+
+ AFOLÉ, blessé.
+
+ AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_,
+ conspirèrent, complotèrent.
+
+ AINÇOIS, AINSOIS, mais, au contraire.
+
+ AINS, avant.
+
+ ALÉGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui.
+
+ ALER, aller, marcher, se soulever.
+
+ AMENDEMENT, réparation, amélioration.
+
+ AMOIT (de _amer_), aimait.
+
+ ANEMI, pour ennemi.
+
+ APETICIER, apetisser, diminuer.
+
+ APPERS, apparents, évidents (_apertus_).
+
+ APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement.
+
+ APPERTEMENT, ouvertement.
+
+ ARCHIÈRE, meurtrière, créneau.
+
+ ARDIRENT (de _ardre_, brûler), brûlèrent (_ardere_).
+
+ ARE, aride.
+
+ AROIENT, auraient.
+
+ ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route.
+
+ ARS (de _ardre_), brûlé.
+
+ ASSEMBLER À QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un.
+
+ ASSÉNER À, confisquer, saisir.--_Asséner à son fié comme à la
+ seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).
+
+ ASSEOIR, assiéger.
+
+ ASSIS, ASSISE, assiégé, assiégée.
+
+ ASSIST, assiégea.
+
+ ASSOUAGIER, soulager, guérir, se calmer.
+
+ ATOURNER, préparer, disposer.
+
+ ATOUT, avec.
+
+ AUTELLE, telle, pareille.
+
+ AVIRONNER, entourer, environner.
+
+
+B.
+
+ BABILOINE, Babylone (Le Caire).
+
+ BARAT, trahison.
+
+ BÉGUINES, espèce de religieuses.
+
+ BENEURÉ, heureux.
+
+ BENOIST, saint, béni.
+
+ BOUTER, mettre.
+
+ BREHAIGNE, impuissant pour reproduire.
+
+ BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_.
+
+
+C.
+
+ CELLE, cette.
+
+ CHAIENNE, chaîne.
+
+ CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux.
+
+ CHAR, chair.
+
+ CHARIÈRE, CARRIÈRE, route, chemin où passe un char.
+
+ CHÉY (de _cheoir_), tomba.
+
+ CHEVETAINE, capitaine (même racine que le mot suivant).
+
+ CHIEF, capitale (la tête, le chef, _caput_).
+
+ COLÉE, coup sur le col.
+
+ CONDUIT, escorte, conduite.
+
+ CONROY, ordre, rang.
+
+ CONTENEMENT, conduite.
+
+ CONTENS, contestation, dispute.
+
+ CONTREMONT, en haut, en remontant.
+
+ CONVENANCE, CONVENANT, convention.
+
+ CONVERSER, demeurer, habiter.
+
+ COURTIL, jardin, verger.
+
+ COUSTS, dépenses, frais, dépens (_custus_).
+
+ COUVINE, disposition.
+
+ CUER, cœur.
+
+ CUEURT, court.
+
+ CUEURENT, courent.
+
+ CUIDA (de _cuider_, croire), il crut.
+
+ CUIDIÈRENT, ils crurent.
+
+ CUIDOIENT, ils croyaient.
+
+
+D.
+
+ DAMPNÉS, damnés, rejetés.
+
+ DE, cette préposition, qui marque aujourd'hui le génitif, ne
+ s'employait pas autrefois: on disait _l'hôtel Dieu_, pour l'hôtel
+ de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le
+ service Jésus-Christ_, pour le service de Jésus-Christ;--_le père
+ saint Loys_, pour le père de saint Louis;--_le palais le roy_,
+ _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle,
+ l'armée du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de
+ Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement
+ de la reine;--_le frère Pierre_, le frère de Pierre, etc.
+
+ DÉCEU, déçu, trompé, séduit.
+
+ DÉCLINASSENT (NE SE), ne se détournassent de.
+
+ DEFFAUT, faute, défaut, vice, abus.
+
+ DÉFOULER, mépriser, jeter sous les pieds, abattre.
+
+ DEISSENT (de dire), dissent.
+
+ DÉIST (de _dire_), dit.
+
+ DELÈS, à côté de.
+
+ DÉLIT, joie.
+
+ DÉLIVRE (TOUT À), complétement.
+
+ DEMAINE, domaine.
+
+ DÉSATREMPÉ, malsain, désorganisé (_qui non habet temperantiam
+ suam_).
+
+ DESCEINT, qui a ôté sa ceinture (_decinctus_).
+
+ DESCORD, DESCORT, différend, désaccord, discorde.
+
+ DESPECIER, rompre.
+
+ DESPENS, dépenses.
+
+ DESROY (A) en désordre, en désarroi, avec précipitation.
+
+ DESROMPI, arracha, déchira.
+
+ DESROUTER, quitter la route, être en déroute.
+
+ DESSERTE, récompense, salaire.
+
+ DESSEVRER, séparer.
+
+ DESTOURBER, troubler, déranger, empêcher.
+
+ DESTOURBIER, dérangement, trouble.
+
+ DESTRE, droite (_dextra_).
+
+ DÉTRACTION, médisance, calomnie.
+
+ DÉUST (de devoir), dût.
+
+ DEVANT, avant.
+
+ DEVERS (PAR), du côté de.
+
+ DIENT (de dire), disent.
+
+ DISTRENT (de dire), dirent.
+
+ DONROIT (de donner), donnerait.
+
+ DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute.
+
+ DOUBTER, redouter, craindre.
+
+ DRECIER, dresser.
+
+ DROICTURES, sacrements.
+
+ DUREMENT, beaucoup, extrêmement.
+
+
+E.
+
+ EMMY, EMMI, dedans, parmi.
+
+ EMPIRIER, endommager, nuire.
+
+ EMPRENDRE, entreprendre.
+
+ EMPRIS, entrepris.
+
+ EMPRISRENT, entreprirent.
+
+ EN, on.
+
+ ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre.
+
+ ENCONTRE, vers, à la rencontre.
+
+ ENDEMENTRES, pendant que.
+
+ ENFANTOSMER, ensorceler.
+
+ ENFERME, malade, infirme.
+
+ ENGIN, machine de guerre (_ingenium_).
+
+ ENGIGNÉ, trompé.
+
+ ENGREGER, augmenter.
+
+ ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_).
+
+ ENS, dedans.
+
+ ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le
+ participe présent est employé pour l'infinitif.
+
+ ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention.
+
+ ENTÉRINER, approuver, mettre à exécution (_atum habere_).
+ Approuver ces conventions (p. 417).
+
+ ENTOUR, environ.
+
+ ENVIRON, autour.
+
+ ERRER, marcher, s'acheminer.
+
+ ÈS, dans les.
+
+ ESMER, estimer, évaluer (_Existimare_).
+
+ ESPÉCIAULMENT, principalement, spécialement.
+
+ ESPIE, espion.
+
+ ESPOIR, peut-être, vraisemblablement.
+
+ ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_,
+ qu'une affaire l'empêchât.
+
+ ESTABLE, stable, sur qui on peut compter.
+
+ ESTOUR, combat.
+
+ ESTRANGES, étrangers.
+
+
+F.
+
+ FAILLIR, manquer.
+
+ FAILLOIT, manquait.
+
+ FAIS, faix, poids, force.
+
+ FEISSENT, fissent.
+
+ FÉRI, FÉRY, frappa (de férir, _ferire_).
+
+ FERIST (de _férir_), frappa.
+
+ FERMEMENT, en sécurité (_firmiter_).
+
+ FERMER, affermir, assurer.
+
+ FÉROIT (de _férir_), frappait.
+
+ FICHIER, ficher, planter.
+
+ FIÉ, FIÉS, fief, fiefs.
+
+ FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_).
+
+ FORBOUR, faubourg.
+
+ FORMENT, beaucoup, avec vigueur.
+
+ FORS TANT, excepté, si ce n'est.
+
+ FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent.
+
+ FU, était ou fut.
+
+ FUIE, FUYE, fuite.
+
+ FUST, fût, bois.
+
+
+G.
+
+ GAIGNEURS, laboureurs.
+
+ GALIE, GALÉE, galère.
+
+ GARANT, protection, garantie.
+
+ GARNISONS, provisions.
+
+ GENT, gens, personnes.
+
+ GREIGNEUR, plus grand, plus grande.
+
+ GREVÉE, meurtrie, froissée.
+
+ GREVER, être hostile.
+
+ GRIÈVE, rude, pénible.
+
+ GUERREDON, récompense, salaire.
+
+ GUIMPLE, guimpe.
+
+
+H.
+
+ HAIRE, cilice en crin ou en poil de chèvre.
+
+ HAUBERT, cotte de mailles.
+
+ HAUTEMENT À NOTE, à haute voix et en musique.
+
+ HOMME, vassal, qui a fait hommage.
+
+ HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son hôtel.
+
+ HOSTIEULX, mesures de grains.
+
+ HUE, Hugues.
+
+ HUIS, porte.
+
+ HUTIN, bagarre, tapage.
+
+ HUY (_hodie_), aujourd'hui.
+
+
+I.
+
+ ICEL, ce, cela.
+
+ ILEC, ILLEC, là.
+
+ INDIGNATION, dédain, mépris.
+
+ IRE, colère (_ira_).
+
+ ISNELEMENT, promptement.
+
+ ISSIRENT (de _issir_), sortirent.
+
+ ISSISSENT (de _issir_), sortissent.
+
+
+J.
+
+ JÀ, déjà, jamais.
+
+ JUT, était campé (_jacebat_).--_Jut ès prés_, était campé dans
+ les prés.
+
+
+L.
+
+ LABOUR, travail, fatigue (_labor_).
+
+ LAIENS, LÉANS, là-dedans;--opposé à _céans_, ici.
+
+ LARGEMENT, volontairement.
+
+ LEGIER (DE), facilement, légèrement.
+
+ LESIGNEN, Lusignan.
+
+ LIE, joyeux.
+
+ LIEMENT, avec plaisir.
+
+ LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parenté.
+
+ LOA (de _loer_), conseilla.
+
+ LOÉ (de _loer_), conseillé.
+
+ LOER, conseiller (_laudare_).
+
+ LOGIÉ, campé, établi, logé.
+
+
+M.
+
+ MAILLORGUES, Mayorque.
+
+ MALADERIE, maladrerie, hôpital pour les lépreux.
+
+ MALE, mauvais, mauvaise.
+
+ MAUTALENT, mauvais vouloir, mécontentement.
+
+ MAUVESTIÉ, malice, méchanceté.
+
+ MEISME, même.
+
+ MEISMEMENT, mèmement, surtout.
+
+ MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria
+ minor_).
+
+ MENEUR, mineur.
+
+ MERVEILLES, quantité étonnante, merveilleuse.
+
+ MESCHEOIR, arriver malheur.
+
+ MESCHIEF, malheur, mésaventure.
+
+ MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi,
+ la maison.
+
+ MESPRENDRE, faire tort à quelqu'un, l'offenser.
+
+ MESTIER, besoin.
+
+ MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la
+ guerre), se mit en campagne.
+
+ MISTRENT, mirent.
+
+ MONTANCE, la valeur.
+
+ MORT, mort, tué.
+
+ MOULT, beaucoup (_multum_).
+
+ MOUTEPLIER, augmenter, multiplier.
+
+ MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST.
+
+ MUT, s'éleva.
+
+
+N.
+
+ NAVIE, flotte.
+
+ NAVRER, blesser.
+
+ NÉ, ni. (_Ne_ est une meilleure leçon que _né_.)
+
+ NÉANT, point.
+
+ NÉIS, même.
+
+ NOIENT, NIENT, rien.
+
+ NOISE, ennui, importunité, gêne.
+
+
+O.
+
+ OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_).
+
+ OCCISTRENT, tuèrent.
+
+ OCTROIER, octroyer, permettre, accorder.
+
+ OÏ (de oïr, ouïr, entendre; _audire_), entendit.
+
+ OÏRENT, entendirent.
+
+ OÏSSENT, entendissent.
+
+ ONCQUES, jamais (_unquam_).
+
+ ORDENER, ordonner, prescrire.
+
+ ORENT, eurent.
+
+ ORES, ORE, à présent, maintenant.
+
+ OST, armée (_hostis_).
+
+ OT, eu.--_ot eu_, eut eu.
+
+ OULTRE, au delà, (p. 408) traverser la mer.
+
+ OUVRÉ, travaillé.
+
+
+P.
+
+ PALETER, escarmoucher.
+
+ PAOUR, peur.
+
+ PARCRÉU, grand, développé.
+
+ PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton
+ mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La
+ phrase signifie: Fais-nous grâce de ta colère et de ton mauvais
+ vouloir.
+
+ PARFONS, profonds.
+
+ PARLEMENT, assemblée, conférence.
+
+ PART, partie, côté (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que
+ l'on se dirigeât de ce côté.--_Que l'on alast celle part_, que
+ l'on allât de ce côté.
+
+ PAVILLON, tente.
+
+ PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du
+ côteau.
+
+ PENER (SE), s'efforcer.
+
+ PERRIÈRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.
+
+ PERS, les pairs.
+
+ PEUST (de _pouvoir_), pût.
+
+ PHYSICIEN, médecin.
+
+ PIÈCE (LA), le morceau, la pièce (p. 202); toute cette partie,
+ tout ce morceau du corps tomba.
+
+ PIÈCE (UNE), UNE PIÈCE DE TEMPS, quelque temps, un instant.
+
+ PIÉTAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est
+ collective et exprime le peu de valeur des choses assemblées et
+ le mépris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_,
+ _canaille_.
+
+ PIS, poitrine.
+
+ PITEUX, pieux; plein de pitié, compatissant, miséricordieux;
+ digne de pitié, pitoyable.
+
+ _Plain_, plaine.
+
+ PLANTÉ, PLENTÉ, abondance, quantité.
+
+ PLAIS, procès, assemblée où l'on juge les procès.
+
+ PLUMÉ, pillé.
+
+ POIGNÉIS, POINGNÉIS, coups, combat, empoigne.
+
+ POONS (de _pouvoir_), pouvons.
+
+ PORENT (de _pouvoir_), purent.
+
+ POT (de _pouvoir_), put (_potuit_).
+
+ POU, peu.
+
+ POURCHACIÉ, machiné, médité, (p. 207).
+
+ POURCHASCIÉ À SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant
+ qu'il était en son pouvoir.
+
+ POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient.
+
+ POVOIR, pouvoir.
+
+ POVRE, pauvre.
+
+ PRESIST, empêchât.
+
+ PRINS, PRINSE, pris, prise.
+
+ PRIS, réputation.
+
+ PRISDRENT (de _prendre_), prirent.
+
+ PRIVÉEMENT, en particulier, secrètement.
+
+ PROMISTRENT, promirent.
+
+ PROUESCE, valeur, courage, promesse.
+
+ PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_,
+ meutte).
+
+ PUEUR (de _puer_), puanteur.
+
+ PUIS, depuis.
+
+
+Q.
+
+ QUANQUE, autant que (_quantum_).
+
+ QUANS, combien de (_quantos_).
+
+ QUARREL, trait d'arbalète.
+
+
+R.
+
+ RALER, retourner, s'en aller.
+
+ RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler à la mémoire.
+
+ RAVINE, déluge, grande quantité.
+
+ RELIGIONS, couvents.
+
+ REMÈDE, salut.
+
+ REMEMBRANCE, souvenir.
+
+ REMEMBRANT, se souvenant.
+
+ REMENANT, le restant, le surplus.
+
+ REPAIRIÉ, revenu.
+
+ REPOSTÉMENT, secrètement, en cachette.
+
+ REQUISTRENT (de _requérir_), demandèrent.
+
+ S'EN RETOURNER EN, se retourner contre.
+
+ RETRAIRE, retirer.
+
+ RÉVÉRENCE, respect (_reverentia_).
+
+ RIENS, chose (_res_).
+
+ ROUTES, bandes.--_S'enfouirent à grans routes_; s'enfuirent par
+ grandes troupes, par grandes bandes.
+
+
+S.
+
+ S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; à
+ l'époque où furent rédigées les Chroniques de Saint-Denis, l's au
+ singulier n'est plus conservé que quelquefois et commence à
+ devenir le signe du pluriel.
+
+ SACS (FRÈRES DES), religieux vêtus d'un habit grossier.
+
+ SAILLIE, attaque.
+
+ SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_).
+
+ SAPIENCE, sagesse.
+
+ SAVOIR MON, c'est-à-dire.
+
+ SCÉUSSENT (de _savoir_), sussent.
+
+ SÉ, si. (_Se_ est une meilleure leçon que _sé_).
+
+ SEMONDRE, assigner, convoquer.
+
+ SEMONS (de _semondre_), assigné, convoqué.
+
+ SENESTRE, gauche.
+
+ S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance.
+
+ SÉOIT, était assis (_sedere_).
+
+ SERS, serfs (_servus_).
+
+ SEUE, sienne (_sua_).
+
+ SIET, est placé, est situé (_sedet_).
+
+ SIGNER, marquer.
+
+ SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt).
+
+ SOLLEMPNIEX, solennels.
+
+ SORENT (de _savoir_), surent.
+
+ SOT (de _savoir_), sut.
+
+ SOUFFRETE, SOUFFRETÉ, SOUFFRAITE, disette; d'où _souffraiteux_,
+ malheureux.
+
+ SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre à la
+ solde de quelqu'un.
+
+ SUBGIÉS, sujets.
+
+ SURIE, Syrie.
+
+
+T.
+
+ TALENT, désir, volonté, résolution.
+
+ TENISSENT (de _tenir_), tinssent.
+
+ TERMINE, terme, temps fixé.
+
+ THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_).
+
+ TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. passé), enlevé.
+
+ TOUAILLE, serviette, essuie-mains.
+
+ A TOUJOURS MAIS, à toujours.
+
+ TRAIOIT (de _traire_), tirait.
+
+ TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_).
+
+ TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent.
+
+ TRAIT (de _traire_), lança.
+
+ TRESBUCHIER, TRÉBUCHER, renverser, détruire.
+
+ TRESPASSER, passer, omettre.
+
+ TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque.
+
+ TREU, tribut.
+
+ TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_).
+
+
+V.
+
+ VAGUE, vacant (_vacuus_).
+
+ VASSAL, homme de guerre (_vassus_).
+
+ VÉER, défendre (_vetare_).
+
+ VÉNISSENT (de _venir_), vinssent.
+
+ VENIST (de _venir_), vint.
+
+ VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait.
+
+ VENUE, rencontre.
+
+ VÉOIR, voir.
+
+ VESQUI (de _vivre_), vécut.
+
+ VILLENIE, parole injurieuse.
+
+ VITAILLE, vivres, victuaille.
+
+ VOIR, vrai (de _verus_.) On prononçait _veir_.
+
+ VOLENTÉ, volonté.
+
+ VOULDENT (de _vouloir_), veulent.
+
+ VOULSIST (de _vouloir_), voulût.
+
+ VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent.
+
+ VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_).
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.
+
+LE MOYEN AGE.
+
+
+ Pages.
+
+ Origines de la langue française (_A. de Chevallet_) 1
+
+ Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles
+ le Chauve, 842 19
+
+ Cantilène en l'honneur de sainte Eulalie 19
+
+ La religion d'Odin (_J. Reynaud_) 21
+
+ Chant de mort de Lodbrog, 865 40
+
+ Le siége de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du poëme
+ d'Abbon_) 41
+
+ La féodalité (_Championnière_) 46
+
+ Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_) 62
+
+ Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_) 71
+
+ Rollon, 912-931 (_Robert Wace_) 78
+
+ Élection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_) 84
+
+ Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_) 88
+
+ Révolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_) 91
+
+ Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029
+ (_Raoul Glaber_) 94
+
+ Conquête de l'Angleterre par les Normands, 1066
+ (_Robert Wace_),
+
+ _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pâris_,
+ (_Ordéric Vital_) 98
+
+ Philippe Ier épouse Bertrade, 1092 (_Ordéric Vital_) 114
+
+ Pourquoi Pierre l'Ermite prêcha la Croisade, 1095
+ (_Albert d'Aix_) 116
+
+ Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_) 119
+
+ La Trêve de Dieu, 1096 (_Ordéric Vital_) 121
+
+ Préparatifs et départ des premiers croisés
+ (_Guibert de Nogent_) 123
+
+ Départ des croisés (_Faucher de Chartres_) 126
+
+ Chant composé à l'occasion de la croisade
+ (_Guillaume, comte de Poitiers_) 127
+
+ Massacre des juifs (_Albert d'Aix_) 128
+
+ Prise de Jérusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_) 131
+
+ Même sujet (_Albert d'Aix_) 134
+
+ Louis le Gros, 1101 (_Suger_) 140
+
+ Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordéric Vital_) 142
+
+ Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre,
+ 1127-1128 (_Suger_) 147
+
+ Suger (_Guillaume_) 151
+
+ La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_) 154
+
+ Charte de la commune de Laon, 1128 177
+
+ Prise d'Édesse par Zengui, 1145
+ (_Aboulfarage_) 184
+
+ Louis VII prend la croix, 1146
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 187
+
+ Bataille du Méandre, 1148 (_Odon de Deuil_) 189
+
+ Siége de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_) 199
+
+ Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182
+ (_Rigord_) 209
+
+ Bataille de Tibériade, 1187 (_Ibn-Alatir_) 213
+
+ Même sujet (_Reinaud_, d'après les historiens arabes) 216
+
+ Philippe-Auguste fait paver la cité de Paris, 1186
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 221
+
+ Saladin prend Jérusalem, 1187 (_Reinaud_,
+ d'après les historiens arabes) 222
+
+ Siége et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés, 1191
+ (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes) 229
+
+ La quatrième croisade, 1198-1204
+ (_Geoffroy de Ville-Hardouin_) 246
+
+ La prise de Constantinople (_Nicétas_) 296
+
+ Monuments détruits par les croisés (_Nicétas_) 307
+
+ La croisade contre les Albigeois, 1208
+ (_Chronique provençale_) 314
+
+ La prise de Béziers, 1209 (_Idem_) 318
+
+ Le vicomte de Béziers pris par trahison
+ (_Chronique languedocienne_) 324
+
+ Simon de Montfort devient comte de Béziers, 1209
+ (_Chronique provençale_) 326
+
+ Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_) 328
+
+ Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provençale_) 329
+
+ Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de
+ Toulouse, 1213-15 (_Idem_) 330
+
+ Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des
+ Français, 1217 (_Idem_) 337
+
+ Siége de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croisés
+ lèvent le siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 344
+
+ Amaury de Montfort nommé comte de Toulouse, 1218 (_Idem_) 351
+
+ Levée du siége de Toulouse, 1218 (_Idem_) 353
+
+ Mort du comte de Toulouse. Amaury cède ses domaines au roi de
+ France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_) 355
+
+ Traité de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de
+ Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 356
+
+ L'inquisition établie à Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_) 365
+
+ La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_) 373
+
+ Même sujet, 1213 (_Matthieu Pâris_) 378
+
+ Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_) 379
+
+ Même sujet (_Matthieu Pâris_) 396
+
+ Révolte des barons contre la reine Blanche, 1226
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 401
+
+ Comment la sainte couronne d'épines et grande partie de la
+ sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 405
+
+ Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et
+ Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 407
+
+ Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_) 418
+
+ Croisade de saint Louis en Égypte, 1248-1250 (_Reinaud_,
+ d'après les historiens arabes) 420
+
+ Lettre du comte d'Artois à la reine Blanche, sur la prise
+ de Damiette, 1249 423
+
+ Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_) 425
+
+ Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_) 429
+
+ Gauthier de Châtillon (_idem_) 431
+
+ Lettre de saint Louis sur sa captivité et sa délivrance,
+ 1250 432
+
+ Douleur de la France en apprenant ces nouvelles
+ (_Matthieu Pâris_) 443
+
+ Chant arabe sur la défaite des Français 444
+
+ La reine à Damiette (_Joinville_) 445
+
+ La reine Blanche (_Idem_) 446
+
+ Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_) 448
+
+ Le roi d'Angleterre à Paris, 1254 (_Matthieu Pâris_) 452
+
+ De celui qui jura vilain serment, 1256
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 461
+
+ La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_) 462
+
+ Lettre de saint Louis à l'abbé de Saint-Denis,
+ sur la prise de Carthage, 1270 464
+
+ Instructions de saint Louis à son fils, 1270 466
+
+ Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements
+ (_Joinville_) 472
+
+ Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_) 484
+
+ Influence de la littérature et des arts de la France en Europe
+ au moyen âge (_L. Dussieux_) 493
+
+ Guerre de Philippe III en Aragon, 1285
+ (_Chroniques de Saint-Denis_) 506
+
+ Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des
+ croisades, 1291 (_Aboulmahassen_) 518
+
+ Glossaire 521
+
+ TABLE DES MATIÈRES 529
+
+
+FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le
+ Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
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