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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:36:24 -0700 |
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Nouvelle édition. 1 vol. + SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol. + VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol. + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol. + VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol. + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol. + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol. + THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol. + LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol. + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE + (1838-1868). 3e édition. 1 vol. + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs, + artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, + d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers + 1833, 3e édition. 1 vol. + L'ORIENT. 1 vol. + FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol. + TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol. + LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol. + CONSTANTINOPLE. 1 vol. + LES GROTESQUES. 1 vol. + LOIN DE PARIS. 1 vol. + PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol. + GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol. + SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32. 8 fr. + MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32. 4 fr. + FORTUNIO. 1 vol. in-32. 4 fr. + LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32. 4 fr. + LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4º, broché. 20 fr. + --PRIX, relié. 30 fr. + LE CAPITAINE FRACASSE.--Un magnifique volume grand in-8º + illustré de 60 dessins par M. _Gustave Doré_, gravés + sur bois par les premiers artistes. + Prix, broché. 20 fr. + Relié demi-chagrin, tranches dorées. 26 fr. + -- -- tête dorée, coins, tr. ébarbées. 28 fr. + + + + +[Illustration: Jules Jacquemart p.] + + + + +PRÉFACE + + + Pendant les guerres de l'empire, + Goethe, au bruit du canon brutal, + Fit _le Divan occidental_, + Fraîche oasis où l'art respire. + + Pour Nisami quittant Shakspeare, + II se parfuma de çantal, + Et sur un mètre oriental + Nota le chant qu'Hudhud soupire. + + Comme Goethe sur son divan + A Weimar s'isolait des choses + Et d'Hafiz effeuillait les roses, + + Sans prendre garde à l'ouragan + Qui fouettait mes vitres fermées, + Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_. + + + + +AFFINITÉS SECRÈTES + +MADRIGAL PANTHÉISTE + + + Dans le fronton d'un temple antique, + Deux blocs de marbre ont, trois mille ans, + Sur le fond bleu du ciel attique, + Juxtaposé leurs rêves blancs; + + Dans la même nacre figées, + Larmes des flots pleurant Vénus, + Deux perles au gouffre plongées + Se sont dit des mots inconnus; + + Au frais Généralife écloses, + Sous le jet d'eau toujours en pleurs, + Du temps de Boabdil, deux roses + Ensemble ont fait jaser leurs fleurs; + + Sur les coupoles de Venise + Deux ramiers blancs aux pieds rosés, + Au nid où l'amour s'éternise, + Un soir de mai se sont posés. + + Marbre, perle, rose, colombe, + Tout se dissout, tout se détruit; + La perle fond, le marbre tombe, + La fleur se fane et l'oiseau fuit. + + En se quittant, chaque parcelle + S'en va dans le creuset profond + Grossir la pâte universelle + Faite des formes que Dieu fond. + + Par de lentes métamorphoses, + Les marbres blancs en blanches chairs, + Les fleurs roses en lèvres roses + Se refont dans des corps divers. + + Les ramiers de nouveau roucoulent + Au coeur de deux jeunes amants, + Et les perles en dents se moulent + Pour l'écrin des rires charmants. + + De là naissent ces sympathies + Aux impérieuses douceurs, + Par qui les âmes averties + Partout se reconnaissent soeurs. + + Docile à l'appel d'un arome, + D'un rayon ou d'une couleur, + L'atome vole vers l'atome + Comme l'abeille vers la fleur. + + L'on se souvient des rêveries + Sur le fronton ou dans la mer, + Des conversations fleuries + Près de la fontaine au flot clair, + + Des baisers et des frissons d'ailes + Sur les dômes aux boules d'or, + Et les molécules fidèles + Se cherchent et s'aiment encor. + + L'amour oublié se réveille, + Le passé vaguement renaît, + La fleur sur la bouche vermeille + Se respire et se reconnaît. + + Dans la nacre où le rire brille, + La perle revoit sa blancheur; + Sur une peau de jeune fille, + Le marbre ému sent sa fraîcheur. + + Le ramier trouve une voix douce, + Écho de son gémissement, + Toute résistance s'émousse, + Et l'inconnu devient l'amant. + + Vous devant qui je brûle et tremble, + Quel flot, quel fronton, quel rosier, + Quel dôme nous connut ensemble, + Perle ou marbre, fleur ou ramier? + + + + +LE POËME DE LA FEMME + +MARBRE DE PAROS + + + Un jour, au doux rêveur qui l'aime, + En train de montrer ses trésors, + Elle voulut lire un poëme, + Le poëme de son beau corps. + + D'abord, superbe et triomphante + Elle vint en grand apparat, + Traînant avec des airs d'infante + Un flot de velours nacarat: + + Telle qu'au rebord de sa loge + Elle brille aux Italiens, + Écoutant passer son éloge + Dans les chants des musiciens. + + Ensuite, en sa verve d'artiste, + Laissant tomber l'épais velours, + Dans un nuage de batiste + Elle ébaucha ses fiers contours. + + Glissant de l'épaule à la hanche, + La chemise aux plis nonchalants, + Comme une tourterelle blanche + Vint s'abattre sur ses pieds blancs. + + Pour Apelle ou pour Cléomène, + Elle semblait, marbre de chair, + En Vénus Anadyomène + Poser nue au bord de la mer. + + De grosses perles de Venise + Roulaient au lieu de gouttes d'eau, + Grains laiteux qu'un rayon irise, + Sur le frais satin de sa peau. + + Oh! quelles ravissantes choses, + Dans sa divine nudité, + Avec les strophes de ses poses, + Chantait cet hymne de beauté! + + Comme les flots baisant le sable + Sous la lune aux tremblants rayons, + Sa grâce était intarissable + En molles ondulations. + + Mais bientôt, lasse d'art antique, + De Phidias et de Vénus, + Dans une autre stance plastique + Elle groupe ses charmes nus. + + Sur un tapis de Cachemire, + C'est la sultane du sérail, + Riant au miroir qui l'admire + Avec un rire de corail; + + La Géorgienne indolente, + Avec son souple narguilhé, + Étalant sa hanche opulente, + Un pied sous l'autre replié. + + Et comme l'odalisque d'Ingres, + De ses reins cambrant les rondeurs, + En dépit des vertus malingres, + En dépit des maigres pudeurs! + + Paresseuse odalisque, arrière! + Voici le tableau dans son jour, + Le diamant dans sa lumière; + Voici la beauté dans l'amour! + + Sa tête penche et se renverse; + Haletante, dressant les seins, + Aux bras du rêve qui la berce, + Elle tombe sur ses coussins. + + Ses paupières battent des ailes + Sur leurs globes d'argent bruni, + Et l'on voit monter ses prunelles + Dans la nacre de l'infini. + + D'un linceul de point d'Angleterre + Que l'on recouvre sa beauté: + L'extase l'a prise à la terre; + Elle est morte de volupté! + + Que les violettes de Parme, + Au lieu des tristes fleurs des morts + Où chaque perle est une larme, + Pleurent en bouquets sur son corps! + + Et que mollement on la pose + Sur son lit, tombeau blanc et doux, + Où le poëte, à la nuit close, + Ira prier à deux genoux. + + + + +ETUDE DE MAINS + + +I + +IMPÉRIA + + Chez un sculpteur, moulée en plâtre, + J'ai vu l'autre jour une main + D'Aspasie ou de Cléopâtre, + Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain; + + Sous le baiser neigeux saisie + Comme un lis par l'aube argenté, + Comme une blanche poésie + S'épanouissait sa beauté. + + Dans l'éclat de sa pâleur mate + Elle étalait sur le velours + Son élégance délicate + Et ses doigts fins aux anneaux lourds. + + Une cambrure florentine, + Avec un bel air de fierté, + Faisait, en ligne serpentine, + Onduler son pouce écarté. + + A-t-elle joué dans les boucles + Des cheveux lustrés de don Juan, + Ou sur son caftan d'escarboucles + Peigné la barbe du sultan, + + Et tenu, courtisane ou reine, + Entre ses doigts si bien sculptés, + Le sceptre de la souveraine + Ou le sceptre des voluptés? + + Elle a dû, nerveuse et mignonne, + Souvent s'appuyer sur le col + Et sur la croupe de lionne + De sa chimère prise au vol. + + Impériales fantaisies, + Amour des somptuosités; + Voluptueuses frénésies, + Rêves d'impossibilités, + + Romans extravagants, poèmes + De haschisch et de vin du Rhin, + Courses folles dans les bohèmes + Sur le dos des coursiers sans frein; + + On voit tout cela dans les lignes + De cette paume, livre blanc + Où Vénus a tracé des signes + Que l'amour ne lit qu'en tremblant. + + +II + +LACENAIRE + + Pour contraste, la main coupée + De Lacenaire l'assassin, + Dans des baumes puissants trempée, + Posait auprès, sur un coussin. + + Curiosité dépravée! + J'ai touché, malgré mes dégoûts, + Du supplice encor mal lavée, + Cette chair froide au duvet roux. + + Momifiée et toute jaune + Comme la main d'un pharaon, + Elle allonge ses doigts de faune + Crispés par la tentation. + + Un prurit d'or et de chair vive + Semble titiller de ses doigts + L'immobilité convulsive, + Et les tordre comme autrefois. + + Tous les vices avec leurs griffes + Ont, dans les plis de cette peau, + Tracé d'affreux hiéroglyphes, + Lus couramment par le bourreau. + + On y voit les oeuvres mauvaises + Écrites en fauves sillons, + Et les brûlures des fournaises + Où bouillent les corruptions; + + Les débauches dans les Caprées + Des tripots et des lupanars, + De vin et de sang diaprées, + Comme l'ennui des vieux Césars! + + En même temps molle et féroce, + Sa forme a pour l'observateur + Je ne sais quelle grâce atroce, + La grâce du gladiateur! + + Criminelle aristocratie, + Par la varlope ou le marteau + Sa pulpe n'est pas endurcie, + Car son outil fut un couteau. + + Saints calus du travail honnête, + On y cherche en vain votre sceau. + Vrai meurtrier et faux poëte, + II fut le Manfred du ruisseau! + + + + +VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE + + +I + +DANS LA RUE + + Il est un vieil air populaire + Par tous les violons raclé, + Aux abois des chiens en colère + Par tous les orgues nasillé. + + Les tabatières à musique + L'ont sur leur répertoire inscrit; + Pour les serins il est classique, + Et ma grand'mère, enfant, l'apprit. + + Sur cet air, pistons, clarinettes, + Dans les bals aux poudreux berceaux, + Font sauter commis et grisettes, + Et de leurs nids fuir les oiseaux. + + La guinguette, sous sa tonnelle + De houblon et de chèvrefeuil, + Fête, en braillant la ritournelle, + Le gai dimanche et l'argenteuil. + + L'aveugle au basson qui pleurniche + L'écorche en se trompant de doigts; + La sébile aux dents, son caniche + Près de lui le grogne à mi-voix. + + Et les petites guitaristes, + Maigres sous leurs minces tartans, + Le glapissent de leurs voix tristes + Aux tables des cafés chantants. + + Paganini, le fantastique, + Un soir, comme avec un crochet, + A ramassé le thème antique + Du bout de son divin archet, + + Et, brodant la gaze fanée + Que l'oripeau rougit encor, + Fait sur la phrase dédaignée + Courir ses arabesques d'or. + + +II + +SUR LES LAGUNES + + Tra la, tra la, la, la, la laire! + Qui ne connaît pas ce motif? + A nos mamans il a su plaire, + Tendre et gai, moqueur et plaintif: + + L'air du Carnaval de Venise, + Sur les canaux jadis chanté + Et qu'un soupir de folle brise + Dans le ballet a transporté! + + Il me semble, quand on le joue, + Voir glisser dans son bleu sillon + Une gondole avec sa proue + Faite en manche de violon. + + Sur une gamme chromatique, + Le sein de perles ruisselant, + La Vénus de l'Adriatique + Sort de l'eau son corps rose et blanc. + + Les dômes, sur l'azur des ondes + Suivant la phrase au pur contour, + S'enflent comme des gorges rondes + Que soulève un soupir d'amour. + + L'esquif aborde et me dépose, + Jetant son amarre au pilier, + Devant une façade rose, + Sur le marbre d'un escalier. + + Avec ses palais, ses gondoles, + Ses mascarades sur la mer, + Ses doux chagrins, ses gaîtés folles, + Tout Venise vit dans cet air. + + Une frêle corde qui vibre + Refait sur un pizzicato, + Comme autrefois joyeuse et libre, + La ville de Canaletto! + + +III + +CARNAVAL + + Venise pour le bal s'habille. + De paillettes tout étoilé, + Scintille, fourmille et babille + Le carnaval bariolé. + + Arlequin, nègre par son masque, + Serpent par ses mille couleurs, + Rosse d'une note fantasque + Cassandre son souffre-douleurs. + + Battant de l'aile avec sa manche + Comme un pingouin sur un écueil, + Le blanc Pierrot, par une blanche, + Passe la tête et cligne l'oeil. + + Le Docteur bolonais rabâche + Avec la basse aux sons traînés; + Polichinelle, qui se fâche, + Se trouve une croche pour nez. + + Heurtant Trivelin qui se mouche + Avec un trille extravagant, + A Colombine Scaramouche + Rend son éventail ou son gant. + + Sur une cadence se glisse + Un domino ne laissant voir + Qu'un malin regard en coulisse + Aux paupières de satin noir. + + Ah! fine barbe de dentelle, + Que fait voler un souffle pur, + Cet arpége m'a dit: C'est elle! + Malgré tes réseaux, j'en suis sûr, + + Et j'ai reconnu, rose et fraîche, + Sous l'affreux profil de carton, + Sa lèvre au fin duvet de pêche, + Et la mouche de son menton. + + +IV + +CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL + + A travers la folle risée + Que Saint-Marc renvoie au Lido, + Une gamme monte en fusée, + Comme au clair de lune un jet d'eau... + + A l'air qui jase d'un ton bouffe + Et secoue au vent ses grelots, + Un regret, ramier qu'on étouffe, + Par instant mêle ses sanglots. + + Au loin, dans la brume sonore, + Comme un rêve presque effacé, + J'ai revu, pâle et triste encore, + Mon vieil amour de l'an passé. + + Mon âme en pleurs s'est souvenue + De l'avril, où, guettant au bois + La violette à sa venue, + Sous l'herbe nous mêlions nos doigts. + + Cette note de chanterelle, + Vibrant comme l'harmonica, + C'est la voix enfantine et grêle, + Flèche d'argent qui me piqua. + + Le son en est si faux, si tendre, + Si moqueur, si doux, si cruel, + Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre + On ressent un plaisir mortel, + + Et que mon coeur, comme la voûte + Dont l'eau pleure dans un bassin, + Laisse tomber goutte par goutte + Ses larmes rouges dans mon sein. + + Jovial et mélancolique, + Ah! vieux thème du carnaval, + Où le rire aux larmes réplique, + Que ton charme m'a fait de mal! + + + + +SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR + + + De leur col blanc courbant les lignes, + On voit dans les contes du Nord, + Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes + Nager en chantant près du bord. + + Ou, suspendant à quelque branche + Le plumage qui les revêt, + Faire luire leur peau plus blanche + Que la neige de leur duvet. + + De ces femmes il en est une, + Qui chez nous descend quelquefois, + Blanche comme le clair de lune + Sur les glaciers dans les cieux froids; + + Conviant la vue enivrée + De sa boréale fraîcheur + A des régals de chair nacrée, + A des débauches de blancheur! + + Son sein, neige moulée en globe, + Contre les camélias blancs + Et le blanc satin de sa robe + Soutient des combats insolents. + + Dans ces grandes batailles blanches, + Satins et fleurs ont le dessous, + Et, sans demander leurs revanches, + Jaunissent comme des jaloux. + + Sur les blancheurs de son épaule, + Paros au grain éblouissant, + Comme dans une nuit du pôle, + Un givre invisible descend. + + De quel mica de neige vierge, + De quelle moelle de roseau, + De quelle hostie et de quel cierge + A-t-on fait le blanc de sa peau? + + A-t-on pris la goutte lactée + Tachant l'azur du ciel d'hiver, + Le lis à la pulpe argentée, + La blanche écume de la mer; + + Le marbre blanc, chair froide et pâle + Où vivent les divinités; + L'argent mat, la laiteuse opale + Qu'irisent de vagues clartés; + + L'ivoire, où ses mains ont des ailes, + Et, comme des papillons blancs, + Sur la pointe des notes frêles + Suspendent leurs baisers tremblants; + + L'hermine vierge de souillure, + Qui, pour abriter leurs frissons, + Ouate de sa blanche fourrure + Les épaules et les blasons; + + Le vif-argent aux fleurs fantasques + Dont les vitraux sont ramagés; + Les blanches dentelles des vasques, + Pleurs de l'ondine en l'air figés; + + L'aubépine de mai qui plie + Sous les blancs frimas de ses fleurs; + L'albâtre où la mélancolie + Aime à retrouver ses pâleurs; + + Le duvet blanc de la colombe, + Neigeant sur les toits du manoir, + Et la stalactite qui tombe, + Larme blanche de l'antre noir? + + Des Groenlands et des Norvéges + Vient-elle avec Séraphita? + Est-ce la Madone des neiges, + Un sphinx blanc que l'hiver sculpta, + + Sphinx enterré par l'avalanche, + Gardien des glaciers étoilés, + Et qui, sous sa poitrine blanche, + Cache de blancs secrets gelés? + + Sous la glace où calme il repose, + Oh! qui pourra fondre ce coeur! + Oh! qui pourra mettre un ton rose + Dans cette implacable blancheur! + + + + +COQUETTERIE POSTHUME + + + Quand je mourrai, que l'on me mette, + Avant de clouer mon cercueil, + Un peu de rouge à la pommette, + Un peu de noir au bord de l'oeil. + + Car je veux, dans ma bière close, + Comme le soir de son aveu, + Rester éternellement rose + Avec du kh'ol sous mon oeil bleu. + + Pas de suaire en toile fine, + Mais drapez-moi dans les plis blancs + De ma robe de mousseline, + De ma robe à treize volants. + + C'est ma parure préférée; + Je la portais quand je lui plus. + Son premier regard l'a sacrée, + Et depuis je ne la mis plus. + + Posez-moi, sans jaune immortelle, + Sans coussin de larmes brodé, + Sur mon oreiller de dentelle + De ma chevelure inondé. + + Cet oreiller, dans les nuits folles, + A vu dormir nos fronts unis, + Et sous le drap noir des gondoles + Compté nos baisers infinis. + + Entre mes mains de cire pâle, + Que la prière réunit, + Tournez ce chapelet d'opale, + Par le pape à Rome bénit: + + Je l'égrènerai dans la couche + D'où nul encor ne s'est levé; + Sa bouche en a dit sur ma bouche + Chaque _Pater_ et chaque _Ave_. + + + + +DIAMANT DU COEUR + + + Tout amoureux, de sa maîtresse, + Sur son coeur ou dans son tiroir, + Possède un gage qu'il caresse + Aux jours de regret ou d'espoir. + + L'un d'une chevelure noire, + Par un sourire encouragé, + A pris une boucle que moire + Un reflet bleu d'aile de geai. + + L'autre a, sur un cou blanc qui ploie, + Coupé par derrière un flocon + Retors et fin comme la soie + Que l'on dévide du cocon. + + Un troisième, au fond d'une boîte, + Reliquaire du souvenir, + Cache un gant blanc, de forme étroite, + Où nulle main ne peut tenir. + + Cet autre, pour s'en faire un charme, + Dans un sachet, d'un chiffre orné, + Coud des violettes de Parme, + Frais cadeau qu'on reprend fané. + + Celui-ci baise la pantoufle + Que Cendrillon perdit un soir; + Et celui-ci conserve un souffle + Dans la barbe d'un masque noir. + + Moi, je n'ai ni boucle lustrée, + Ni gant, ni bouquet, ni soulier, + Mais je garde, empreinte adorée, + Une larme sur un papier: + + Pure rosée, unique goutte, + D'un ciel d'azur tombée un jour, + Joyau sans prix, perle dissoute + Dans la coupe de mon amour! + + Et, pour moi, cette obscure tache + Reluit comme un écrin d'Ophyr, + Et du vélin bleu se détache, + Diamant éclos d'un saphir. + + Cette larme, qui fait ma joie, + Roula, trésor inespéré, + Sur un de mes vers qu'elle noie, + D'un oeil qui n'a jamais pleuré! + + + + +PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS + + + Tandis qu'à leurs oeuvres perverses + Les hommes courent haletants, + Mars qui rit, malgré les averses, + Prépare en secret le printemps. + + Pour les petites pâquerettes, + Sournoisement lorsque tout dort, + Il repasse des collerettes + Et cisèle des boutons d'or. + + Dans le verger et dans la vigne, + Il s'en va, furtif perruquier, + Avec une houppe de cygne, + Poudrer à frimas l'amandier. + + La nature au lit se repose; + Lui, descend au jardin désert + Et lace les boutons de rose + Dans leur corset de velours vert. + + Tout en composant des solféges, + Qu'aux merles il siffle à mi-voix, + Il sème aux prés les perce-neiges + Et les violettes aux bois. + + Sur le cresson de la fontaine + Où le cerf boit, l'oreille au guet, + De sa main cachée il égrène + Les grelots d'argent du muguet. + + Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, + Il met la fraise au teint vermeil, + Et te tresse un chapeau de feuilles + Pour te garantir du soleil. + + Puis, lorsque sa besogne est faite, + Et que son règne va finir, + Au seuil d'avril tournant la tête, + Il dit: «Printemps, tu peux venir!» + + + + +CONTRALTO + + + On voit dans le musée antique, + Sur un lit de marbre sculpté, + Une statue énigmatique + D'une inquiétante beauté. + + Est-ce un jeune homme? est-ce une femme, + Une déesse, ou bien un dieu? + L'amour, ayant peur d'être infâme, + Hésite et suspend son aveu. + + Dans sa pose malicieuse, + Elle s'étend, le dos tourné + Devant la foule curieuse, + Sur son coussin capitonné. + + Pour faire sa beauté maudite, + Chaque sexe apporta son don. + Tout homme dit: C'est Aphrodite! + Toute femme: C'est Cupidon! + + Sexe douteux, grâce certaine, + On dirait ce corps indécis + Fondu, dans l'eau de la fontaine, + Sous les baisers de Salmacis. + + Chimère ardente, effort suprême + De l'art et de la volupté, + Monstre charmant, comme je t'aime + Avec ta multiple beauté! + + Bien qu'on défende ton approche, + Sous la draperie aux plis droits + Dont le bout à ton pied s'accroche, + Mes yeux ont plongé bien des fois. + + Rêve de poëte et d'artiste, + Tu m'as bien des nuits occupé, + Et mon caprice qui persiste + Ne convient pas qu'il s'est trompé. + + Mais seulement il se transpose, + Et, passant de la forme au son, + Trouve dans sa métamorphose + La jeune fille et le garçon. + + Que tu me plais, ô timbre étrange! + Son double, homme et femme à la fois, + Contralto, bizarre mélange, + Hermaphrodite de la voix! + + C'est Roméo, c'est Juliette, + Chantant avec un seul gosier; + Le pigeon rauque et la fauvette + Perchés sur le même rosier; + + C'est la châtelaine qui raille + Son beau page parlant d'amour; + L'amant au pied de la muraille, + La dame au balcon de sa tour; + + Le papillon, blanche étincelle, + Qu'en ses détours et ses ébats + Poursuit un papillon fidèle, + L'un volant haut et l'autre bas; + + L'ange qui descend et qui monte + Sur l'escalier d'or voltigeant; + La cloche mêlant dans sa fonte + La voix d'airain, la voix d'argent; + + La mélodie et l'harmonie, + Le chant et l'accompagnement; + A la grâce la force unie, + La maîtresse embrassant l'amant! + + Sur le pli de sa jupe assise, + Ce soir, ce sera Cendrillon + Causant près du feu qu'elle attise + Avec son ami le grillon; + + Demain le valeureux Arsace + A son courroux donnant l'essor, + Ou Tancrède avec sa cuirasse, + Son épée et son casque d'or; + + Desdemona chantant le Saule, + Zerline bernant Mazetto, + Ou Malcolm le plaid sur l'épaule; + C'est toi que j'aime, ô contralto! + + Nature charmante et bizarre + Que Dieu d'un double attrait para, + Toi qui pourrais, comme Gulnare, + Être le Kaled d'un Lara, + + Et dont la voix, dans sa caresse, + Réveillant le coeur endormi, + Mêle aux soupirs de la maîtresse + L'accent plus mâle de l'ami! + + + + +CAERULEI OCULI + + + Une femme mystérieuse, + Dont la beauté trouble mes sens, + Se tient debout, silencieuse, + Au bord des flots retentissants. + + Ses yeux, où le ciel se reflète, + Mêlent à leur azur amer, + Qu'étoile une humide paillette, + Les teintes glauques de la mer. + + Dans les langueurs de leurs prunelles, + Une grâce triste sourit; + Les pleurs mouillent les étincelles + Et la lumière s'attendrit; + + Et leurs cils comme des mouettes + Qui rasent le flot aplani, + Palpitent, ailes inquiètes, + Sur leur azur indéfini. + + Comme dans l'eau bleue et profonde, + Où dort plus d'un trésor coulé, + On y découvre à travers l'onde + La coupe du roi de Thulé. + + Sous leur transparence verdâtre, + Brille parmi le goémon, + L'autre perle de Cléopâtre + Près de l'anneau de Salomon. + + La couronne au gouffre lancée + Dans la ballade de Schiller, + Sans qu'un plongeur l'ait ramassée, + Y jette encor son reflet clair. + + Un pouvoir magique m'entraîne + Vers l'abîme de ce regard, + Comme au sein des eaux la sirène + Attirait Harald Harfagar. + + Mon âme, avec la violence + D'un irrésistible désir, + Au milieu du gouffre s'élance + Vers l'ombre impossible à saisir. + + Montrant son sein, cachant sa queue, + La sirène amoureusement + Fait ondoyer sa blancheur bleue + Sous l'émail vert du flot dormant. + + L'eau s'enfle comme une poitrine + Aux soupirs de la passion; + Le vent, dans sa conque marine, + Murmure une incantation. + + «Oh! viens dans ma couche de nacre, + Mes bras d'onde t'enlaceront; + Les flots, perdant leur saveur âcre, + Sur ta bouche, en miel couleront. + + «Laissant bruire sur nos têtes, + La mer qui ne peut s'apaiser, + Nous boirons l'oubli des tempêtes + Dans la coupe de mon baiser.» + + Ainsi parle la voix humide + De ce regard céruléen, + Et mon coeur, sous l'onde perfide, + Se noie et consomme l'hymen. + + + + +RONDALLA + + + Enfant aux airs d'impératrice, + Colombe aux regards de faucon, + Tu me hais, mais c'est mon caprice, + De me planter sous ton balcon. + + Là , je veux, le pied sur la borne, + Pinçant les nerfs, tapant le bois, + Faire luire à ton carreau morne + Ta lampe et ton front à la fois. + + Je défends à toute guitare + De bourdonner aux alentours. + Ta rue est à moi:--je la barre + Pour y chanter seul mes amours, + + Et je coupe les deux oreilles + Au premier racleur de jambon + Qui devant la chambre où tu veilles + Braille un couplet mauvais ou bon. + + Dans sa gaîne mon couteau bouge; + Allons, qui veut de l'incarnat? + A son jabot qui veut du rouge + Pour faire un bouton de grenat? + + Le sang dans les veines s'ennuie, + Car il est fait pour se montrer; + Le temps est noir, gare la pluie! + Poltrons, hâtez-vous de rentrer. + + Sortez, vaillants! sortez, bravaches! + L'avant-bras couvert du manteau, + Que sur vos faces de gavaches + J'écrive des croix au couteau! + + Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande, + De pied ferme je les attends. + A ta gloire il faut que je fende + Les naseaux de ces capitans. + + Au ruisseau qui gêne ta marche + Et pourrait salir tes pieds blancs, + Corps du Christ! je veux faire une arche + Avec les côtes des galants. + + Pour te prouver combien je t'aime, + Dis, je tuerai qui tu voudras: + J'attaquerai Satan lui-même, + Si pour linceul j'ai tes deux draps. + + Porte sourde!--Fenêtre aveugle! + Tu dois pourtant ouïr ma voix; + Comme un taureau blessé je beugle, + Des chiens excitant les abois! + + Au moins plante un clou dans ta porte: + Un clou pour accrocher mon coeur. + A quoi sert que je le remporte + Fou de rage, mort de langueur? + + + + +NOSTALGIES D'OBÉLISQUES + + +I + +L'OBÉLISQUE DE PARIS + + Sur cette place je m'ennuie, + Obélisque dépareillé; + Neige, givre, bruine et pluie + Glacent mon flanc déjà rouillé; + + Et ma vieille aiguille, rougie + Aux fournaises d'un ciel de feu, + Prend des pâleurs de nostalgie + Dans cet air qui n'est jamais bleu. + + Devant les colosses moroses + Et les pylônes de Luxor, + Près de mon frère aux teintes roses + Que ne suis-je debout encor, + + Plongeant dans l'azur immuable + Mon pyramidion vermeil, + Et de mon ombre, sur le sable, + Écrivant les pas du soleil! + + Rhamsès, un jour mon bloc superbe, + Où l'éternité s'ébréchait, + Roula fauché comme un brin d'herbe, + Et Paris s'en fit un hochet. + + La sentinelle granitique, + Gardienne des énormités, + Se dresse entre un faux temple antique + Et la chambre des députés. + + Sur l'échafaud de Louis seize, + Monolithe au sens aboli, + On a mis mon secret, qui pèse + Le poids de cinq mille ans d'oubli. + + Les moineaux francs souillent ma tête, + Où s'abattaient dans leur essor + L'ibis rose et le gypaëte + Au blanc plumage, aux serres d'or. + + La Seine, noir égout des rues, + Fleuve immonde fait de ruisseaux, + Salit mon pied, que dans ses crues + Baisait le Nil, père des eaux, + + Le Nil, géant à barbe blanche + Coiffé de lotus et de joncs, + Versant de son urne qui penche + Des crocodiles pour goujons! + + Les chars d'or étoilés de nacre + Des grands pharaons d'autrefois + Rasaient mon bloc heurté du fiacre + Emportant le dernier des rois. + + Jadis, devant ma pierre antique, + Le pschent au front, les prêtres saints + Promenaient la bari mystique + Aux emblèmes dorés et peints; + + Mais aujourd'hui, pilier profane + Entre deux fontaines campé, + Je vois passer la courtisane + Se renversant dans son coupé. + + Je vois, de janvier à décembre, + La procession des bourgeois, + Les Solons qui vont à la chambre, + Et les Arthurs qui vont au bois. + + Oh! dans cent ans quels laids squelettes + Fera ce peuple impie et fou, + Qui se couche sans bandelettes + Dans des cercueils que ferme un clou, + + Et n'a pas même d'hypogées + A l'abri des corruptions, + Dortoirs où, par siècles rangées, + Plongent les générations! + + Sol sacré des hiéroglyphes + Et des secrets sacerdotaux, + Où les sphinx s'aiguisent les griffes + Sur les angles des piédestaux, + + Où sous le pied sonne la crypte, + Où l'épervier couve son nid, + Je te pleure, ô ma vieille Égypte, + Avec des larmes de granit! + + +II + +L'OBÉLISQUE DE LUXOR + + Je veille, unique sentinelle + De ce grand palais dévasté, + Dans la solitude éternelle, + En face de l'immensité. + + A l'horizon que rien ne borne, + Stérile, muet, infini, + Le désert sous le soleil morne, + Déroule son linceul jauni. + + Au-dessus de la terre nue, + Le ciel, autre désert d'azur, + Où jamais ne flotte une nue, + S'étale implacablement pur. + + Le Nil, dont l'eau morte s'étame + D'une pellicule de plomb, + Luit, ridé par l'hippopotame, + Sous un jour mat tombant d'aplomb; + + Et les crocodiles rapaces, + Sur le sable en feu des îlots, + Demi-cuits dans leurs carapaces, + Se pâment avec des sanglots. + + Immobile sur son pied grêle, + L'ibis, le bec dans son jabot, + Déchiffre au bout de quelque stèle + Le cartouche sacré de Thot. + + L'hyène rit, le chacal miaule, + Et, traçant des cercles dans l'air, + L'épervier affamé piaule, + Noire virgule du ciel clair. + + Mais ces bruits de la solitude + Sont couverts par le bâillement + Des sphinx, lassés de l'attitude + Qu'ils gardent immuablement. + + Produit des blancs reflets du sable + Et du soleil toujours brillant, + Nul ennui ne t'est comparable, + Spleen lumineux de l'Orient! + + C'est toi qui faisais crier: Grâce! + A la satiété des rois + Tombant vaincus sur leur terrasse, + Et tu m'écrases de ton poids. + + Ici jamais le vent n'essuie + Une larme à l'oeil sec des cieux, + Et le temps fatigué s'appuie + Sur les palais silencieux. + + Pas un accident ne dérange + La face de l'éternité; + L'Égypte, en ce monde où tout change, + Trône sur l'immobilité. + + Pour compagnons et pour amies, + Quand l'ennui me prend par accès, + J'ai les fellahs et les momies + Contemporaines de Rhamsès; + + Je regarde un pilier qui penche, + Un vieux colosse sans profil + Et les canges à voile blanche + Montant ou descendant le Nil. + + Que je voudrais comme mon frère, + Dans ce grand Paris transporté, + Auprès de lui, pour me distraire, + Sur une place être planté! + + Là -bas, il voit à ses sculptures + S'arrêter un peuple vivant, + Hiératiques écritures, + Que l'idée épelle en rêvant. + + Les fontaines juxtaposées + Sur la poudre de son granit + Jettent leurs brumes irisées; + II est vermeil, il rajeunit! + + Des veines roses de Syène + Comme moi cependant il sort, + Mais je reste à ma place ancienne; + II est vivant et je suis mort! + + + + +VIEUX DE LA VIEILLE + +15 DÉCEMBRE + + + Par l'ennui chassé de ma chambre, + J'errais le long du boulevard: + II faisait un temps de décembre, + Vent froid, fine pluie et brouillard; + + Et là je vis, spectacle étrange, + Échappés du sombre séjour, + Sous la bruine et dans la fange, + Passer des spectres en plein jour. + + Pourtant c'est la nuit que les ombres, + Par un clair de lune allemand, + Dans les vieilles tours en décombres, + Reviennent ordinairement; + + C'est la nuit que les Elfes sortent + Avec leur robe humide au bord, + Et sous les nénuphars emportent + Leur valseur de fatigue mort; + + C'est la nuit qu'a lieu la revue + Dans la ballade de Zedlitz, + Où l'Empereur, ombre entrevue, + Compte les ombres d'Austerlitz. + + Mais des spectres près du Gymnase, + A deux pas des Variétés, + Sans brume ou linceul qui les gaze, + Des spectres mouillés et crottés! + + Avec ses dents jaunes de tartre, + Son crâne de mousse verdi, + A Paris, boulevard Montmartre, + Mob se montrant en plein midi! + + La chose vaut qu'on la regarde: + Trois fantômes de vieux grognards, + En uniformes de l'ex-garde, + Avec deux ombres de hussards! + + On eût dit la lithographie + Où, dessinés par un rayon, + Les morts, que Raffet déifie, + Passent, criant: Napoléon! + + Ce n'était pas les morts qu'éveille + Le son du nocturne tambour, + Mais bien quelques _vieux de la vieille_ + Qui célébraient le grand retour. + + Depuis la suprême bataille, + L'un a maigri, l'autre a grossi; + L'habit jadis fait à leur taille, + Est trop grand ou trop rétréci. + + Nobles lambeaux, défroque épique, + Saints haillons, qu'étoile une croix, + Dans leur ridicule héroïque + Plus beaux que des manteaux de rois! + + Un plumet énervé palpite + Sur leur kolbach fauve et pelé; + Près des trous de balle, la mite + A rongé leur dolman criblé; + + Leur culotte de peau trop large + Fait mille plis sur leur fémur; + Leur sabre rouillé, lourde charge, + Creuse le sol et bat le mur; + + Ou bien un embonpoint grotesque, + Avec grand'peine boutonné, + Fait un poussah, dont on rit presque, + Du vieux héros tout chevronné. + + Ne les raillez pas, camarade; + Saluez plutôt chapeau bas + Ces Achilles d'une Iliade + Qu'Homère n'inventerait pas. + + Respectez leur tête chenue! + Sur leur front par vingt cieux bronzé, + La cicatrice continue + Le sillon que l'âge a creusé. + + Leur peau, bizarrement noircie, + Dit l'Égypte aux soleils brûlants; + Et les neiges de la Russie + Poudrent encor leurs cheveux blancs. + + Si leurs mains tremblent, c'est sans doute + Du froid de la Bérésina; + Et s'ils boitent, c'est que la route + Est longue du Caire à Wilna; + + S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre + Les drapeaux étaient leurs seuls draps; + Et si leur manche ne va guère, + C'est qu'un boulet a pris leur bras. + + Ne nous moquons pas de ces hommes + Qu'en riant le gamin poursuit; + Ils furent le jour dont nous sommes + Le soir et peut-être la nuit. + + Quand on oublie, ils se souviennent. + Lancier rouge et grenadier bleu, + Au pied de la colonne, ils viennent + Comme à l'autel de leur seul dieu. + + Là , fiers de leur longue souffrance, + Reconnaissants des maux subis, + Ils sentent le coeur de la France + Battre sous leurs pauvres habits. + + Aussi les pleurs trempent le rire + En voyant ce saint carnaval, + Cette mascarade d'empire, + Passer comme un matin de bal; + + Et l'aigle de la grande armée + Dans le ciel qu'emplit son essor, + Du fond d'une gloire enflammée, + Étend sur eux ses ailes d'or! + + + + +TRISTESSE EN MER + + + Les mouettes volent et jouent; + Et les blancs coursiers de la mer, + Cabrés sur les vagues, secouent + Leurs crins échevelés dans l'air. + + Le jour tombe; une fine pluie + Éteint les fournaises du soir, + Et le steam-boat crachant la suie + Rabat son long panache noir. + + Plus pâle que le ciel livide + Je vais au pays du charbon, + Du brouillard et du suicide; + --Pour se tuer le temps est bon. + + Mon désir avide se noie + Dans le gouffre amer qui blanchit; + Le vaisseau danse, l'eau tournoie, + Le vent de plus en plus fraîchit. + + Oh! je me sens l'âme navrée; + L'Océan gonfle, en soupirant, + Sa poitrine désespérée, + Comme un ami qui me comprend. + + Allons, peines d'amour perdues, + Espoirs lassés, illusions + Du socle idéal descendues, + Un saut dans les moites sillons! + + A la mer, souffrances passées, + Qui revenez toujours, pressant + Vos blessures cicatrisées + Pour leur faire pleurer du sang! + + A la mer, spectre de mes rêves, + Regrets aux mortelles pâleurs + Dans un coeur rouge ayant sept glaives, + Comme la Mère des douleurs. + + Chaque fantôme plonge et lutte + Quelques instants avec le flot + Qui sur lui ferme sa volute + Et l'engloutit dans un sanglot. + + Lest de l'âme, pesant bagage, + Trésors misérables et chers, + Sombrez, et dans votre naufrage + Je vais vous suivre au fond des mers! + + Bleuâtre, enflé, méconnaissable, + Bercé par le flot qui bruit, + Sur l'humide oreiller du sable + Je dormirai bien cette nuit! + + ... Mais une femme dans sa mante + Sur le pont assise à l'écart, + Une femme jeune et charmante + Lève vers moi son long regard. + + Dans ce regard, à ma détresse + La Sympathie aux bras ouverts + Parle et sourit, soeur ou maîtresse. + Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts! + + Les mouettes volent et jouent; + Et les blancs coursiers de la mer, + Cabrés sur les vagues, secouent + Leurs crins échevelés dans l'air. + + + + +A UNE ROBE ROSE + + + Que tu me plais dans cette robe + Qui te déshabille si bien, + Faisant jaillir ta gorge en globe, + Montrant tout nu ton bras païen! + + Frêle comme une aile d'abeille, + Frais comme un coeur de rose-thé, + Son tissu, caresse vermeille, + Voltige autour de ta beauté. + + De l'épiderme sur la soie + Glissent des frissons argentés, + Et l'étoffe à la chair renvoie + Ses éclairs roses reflétés. + + D'où te vient cette robe étrange + Qui semble faite de ta chair, + Trame vivante qui mélange + Avec ta peau son rose clair? + + Est-ce à la rougeur de l'aurore, + A la coquille de Vénus, + Au bouton de sein près d'éclore, + Que sont pris ces tons inconnus? + + Ou bien l'étoffe est-elle teinte + Dans les roses de ta pudeur? + Non; vingt fois modelée et peinte, + Ta forme connaît sa splendeur. + + Jetant le voile qui te pèse, + Réalité que l'art rêva, + Comme la princesse Borghèse + Tu poserais pour Canova. + + Et ces plis roses sont les lèvres + De mes désirs inapaisés, + Mettant au corps dont tu les sèvres + Une tunique de baisers. + + + + +LE MONDE EST MÉCHANT + + + Le monde est méchant, ma petite + Avec son sourire moqueur + II dit qu'à ton côté palpite + Une montre en place de coeur. + + --Pourtant ton sein ému s'élève + Et s'abaisse comme la mer, + Aux bouillonnements de la séve + Circulant sous ta jeune chair. + + Le monde est méchant, ma petite: + Il dit que tes yeux vifs sont morts + Et se meuvent dans leur orbite + A temps égaux et par ressorts. + + --Pourtant une larme irisée + Tremble à tes cils, mouvant rideau, + Comme une perle de rosée + Qui n'est pas prise au verre d'eau. + + Le monde est méchant, ma petite: + Il dit que tu n'as pas d'esprit, + Et que les vers qu'on te récite + Sont pour toi comme du sanscrit. + + --Pourtant, sur ta bouche vermeille, + Fleur s'ouvrant et se refermant, + Le rire, intelligente abeille, + Se pose à chaque trait charmant. + + C'est que tu m'aimes, ma petite, + Et que tu hais tous ces gens-là . + Quitte-moi;--comme ils diront vite: + Quel coeur et quel esprit elle a! + + + + +INÈS DE LAS SIERRAS + +A LA PETRA CAMARA + + + Nodier raconte qu'en Espagne + Trois officiers cherchant un soir + Une venta dans la campagne, + Ne trouvèrent qu'un vieux manoir; + + Un vrai château d'Anne Radcliffe, + Aux plafonds que le temps ploya, + Aux vitraux rayés par la griffe + Des chauves-souris de Goya, + + Aux vastes salles délabrées, + Aux couloirs livrant leur secret, + Architectures effondrées + Où Piranèse se perdrait. + + Pendant le souper, que regarde + Une collection d'aïeux + Dans leurs cadres montant la garde, + Un cri répond aux chants joyeux; + + D'un long corridor en décombres, + Par la lune bizarrement + Entrecoupé de clairs et d'ombres, + Débusque un fantôme charmant; + + Peigne au chignon, basquine aux hanches. + Une femme accourt en dansant, + Dans les bandes noires et blanches + Apparaissant, disparaissant. + + Avec une volupté morte, + Cambrant les reins, penchant le cou, + Elle s'arrête sur la porte, + Sinistre et belle à rendre fou. + + Sa robe, passée et fripée + Au froid humide des tombeaux, + Fait luire, d'un rayon frappée, + Quelques paillons sur ses lambeaux; + + D'un pétale découronnée + A chaque soubresaut nerveux, + Sa rose, jaunie et fanée, + S'effeuille dans ses noirs cheveux. + + Une cicatrice, pareille + A celle d'un coup de poignard, + Forme une couture vermeille + Sur sa gorge d'un ton blafard; + + Et ses mains pâles et fluettes, + Au nez des soupeurs pleins d'effroi + Entre-choquent les castagnettes, + Comme des dents claquant de froid. + + Elle danse, morne bacchante, + La cachucha sur un vieil air, + D'une grâce si provocante, + Qu'on la suivrait même en enfer. + + Ses cils palpitent sur ses joues + Comme des ailes d'oiseau noir, + Et sa bouche arquée a des moues + A mettre un saint au désespoir. + + Quand de sa jupe qui tournoie + Elle soulève le volant, + Sa jambe, sous le bas de soie, + Prend des lueurs de marbre blanc. + + Elle se penche jusqu'à terre, + Et sa main, d'un geste coquet, + Comme on fait des fleurs d'un parterre. + Groupe les désirs en bouquet. + + Est-ce un fantôme? est-ce une femme? + Un rêve, une réalité, + Qui scintille comme une flamme + Dans un tourbillon de beauté? + + Cette apparition fantasque, + C'est l'Espagne du temps passé, + Aux frissons du tambour de basque + S'élançant de son lit glacé, + + Et, brusquement ressuscitée + Dans un suprême boléro, + Montrant sous sa jupe argentée + La _divisa_ prise au taureau. + + La cicatrice qu'elle porte, + C'est le coup de grâce donné + A la génération morte + Par chaque siècle nouveau-né. + + J'ai vu ce fantôme au Gymnase, + Où Paris entier l'admira, + Lorsque dans son linceul de gaze + Parut la Petra Camara, + + Impassible et passionnée, + Fermant ses yeux morts de langueur, + Et comme Inès l'assassinée + Dansant, un poignard dans le coeur! + + + + +ODELETTE ANACRÉONTIQUE + + + Pour que je t'aime, ô mon poëte, + Ne fais pas fuir par trop d'ardeur + Mon amour, colombe inquiète, + Au ciel rose de la pudeur. + + L'oiseau qui marche dans l'allée + S'effraye et part au moindre bruit; + Ma passion est chose ailée + Et s'envole quand on la suit. + + Muet comme l'Hermès de marbre, + Sous la charmille pose-toi; + Tu verras bientôt de son arbre + L'oiseau descendre sans effroi. + + Tes tempes sentiront près d'elles, + Avec des souffles de fraîcheur, + Une palpitation d'ailes + Dans un tourbillon de blancheur. + + Et la colombe apprivoisée + Sur ton épaule s'abattra, + Et son bec à pointe rosée + De ton baiser s'enivrera. + + + + +FUMÉE + + + Là -bas, sous les arbres s'abrite + Une chaumière au dos bossu; + Le toit penche, le mur s'effrite, + Le seuil de la porte est moussu. + + La fenêtre, un volet la bouche; + Mais du taudis, comme au temps froid + La tiède haleine d'une bouche, + La respiration se voit. + + Un tire-bouchon de fumée, + Tournant son mince filet bleu, + De l'âme en ce bouge enfermée + Porte des nouvelles à Dieu. + + + + +APOLLONIE + + + J'aime ton nom d'Apollonie, + Écho grec du sacré vallon, + Qui, dans sa robuste harmonie, + Te baptise soeur d'Apollon. + + Sur la lyre au plectre d'ivoire, + Ce nom splendide et souverain, + Beau comme l'amour et la gloire, + Prend des résonnances d'airain. + + Classique, il fait plonger les Elfes + Au fond de leur lac allemand, + Et seule la Pythie à Delphes + Pourrait le porter dignement, + + Quand relevant sa robe antique + Elle s'assoit au trépied d'or, + Et dans sa pose fatidique + Attend le dieu qui tarde encor. + + + + +L'AVEUGLE + + + Un aveugle au coin d'une borne, + Hagard comme au jour un hibou, + Sur son flageolet, d'un air morne, + Tâtonne en se trompant de trou, + + Et joue un ancien vaudeville + Qu'il fausse imperturbablement; + Son chien le conduit par la ville, + Spectre diurne à l'oeil dormant. + + Les jours sur lui passent sans luire; + Sombre, il entend le monde obscur + Et la vie invisible bruire + Comme un torrent derrière un mur! + + Dieu sait quelles chimères noires + Hantent cet opaque cerveau! + Et quels illisibles grimoires + L'idée écrit en ce caveau! + + Ainsi dans les puits de Venise, + Un prisonnier à demi fou, + Pendant sa nuit qui s'éternise, + Grave des mots avec un clou. + + Mais peut-être aux heures funèbres, + Quand la mort souffle le flambeau, + L'âme habituée aux ténèbres + Y verra clair dans le tombeau! + + + + +LIED + + + Au mois d'avril, la terre est rose + Comme la jeunesse et l'amour; + Pucelle encore, à peine elle ose + Payer le Printemps de retour. + + Au mois de juin, déjà plus pâle + Et le coeur de désir troublé, + Avec l'Été tout brun de hâle + Elle se cache dans le blé. + + Au mois d'août, bacchante enivrée, + Elle offre à l'Automne son sein, + Et, roulant sur la peau tigrée, + Fait jaillir le sang du raisin. + + En décembre, petite vieille, + Par les frimas poudrée à blanc, + Dans ses rêves elle réveille + L'Hiver auprès d'elle ronflant. + + + + +FANTAISIES D'HIVER + + +I + + Le nez rouge, la face blême, + Sur un pupitre de glaçons, + L'Hiver exécute son thème + Dans le quatuor des saisons. + + Il chante d'une voix peu sûre + Des airs vieillots et chevrotants; + Son pied glacé bat la mesure + Et la semelle en même temps; + + Et comme Haendel, dont la perruque + Perdait sa farine en tremblant, + Il fait envoler de sa nuque + La neige qui la poudre à blanc. + + +II + + Dans le bassin des Tuileries, + Le cygne s'est pris en nageant, + Et les arbres, comme aux féeries, + Sont en filigrane d'argent. + + Les vases ont des fleurs de givre, + Sous la charmille aux blancs réseaux; + Et sur la neige on voit se suivre + Les pas étoilés des oiseaux. + + Au piédestal où, court-vêtue, + Vénus coudoyait Phocion, + L'Hiver a posé pour statue + La Frileuse de Clodion. + + +III + + Les femmes passent sous les arbres + En martre, hermine et menu-vair, + Et les déesses, frileux marbres, + Ont pris aussi l'habit d'hiver. + + La Vénus Anadyomène + Est en pelisse à capuchon; + Flore, que la brise malmène, + Plonge ses mains dans son manchon. + + Et pour la saison, les bergères + De Coysevox et de Coustou, + Trouvant leurs écharpes légères, + Ont des boas autour du cou. + + +IV + + Sur la mode parisienne + Le Nord pose ses manteaux lourds, + Comme sur une Athénienne + Un Scythe étendrait sa peau d'ours. + + Partout se mélange aux parures + Dont Palmyre habille l'Hiver, + Le faste russe des fourrures + Que parfume le vétyver. + + Et le Plaisir rit dans l'alcôve + Quand, au milieu des Amours nus, + Des poils roux d'une bête fauve + Sort le torse blanc de Vénus. + + +V + + Sous le voile qui vous protége, + Défiant les regards jaloux, + Si vous sortez par cette neige, + Redoutez vos pieds andalous; + + La neige saisit comme un moule + L'empreinte de ce pied mignon + Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, + Signe, à chaque pas, votre nom. + + Ainsi guidé, l'époux morose + Peut parvenir au nid caché + Où, de froid la joue encor rose, + A l'Amour s'enlace Psyché. + + + + +LA SOURCE + + + Tout près du lac filtre une source, + Entre deux pierres, dans un coin; + Allégrement l'eau prend sa course + Comme pour s'en aller bien loin. + + Elle murmure: Oh! quelle joie! + Sous la terre il faisait si noir! + Maintenant ma rive verdoie, + Le ciel se mire à mon miroir. + + Les myosotis aux fleurs bleues + Me disent: Ne m'oubliez pas! + Les libellules de leurs queues + M'égratignent dans leurs ébats: + + A ma coupe l'oiseau s'abreuve; + Qui sait?--Après quelques détours + Peut-être deviendrai-je un fleuve + Baignant vallons, rochers et tours. + + Je broderai de mon écume + Ponts de pierre, quais de granit, + Emportant le steamer qui fume + A l'Océan où tout finit. + + Ainsi la jeune source jase, + Formant cent projets d'avenir; + Comme l'eau qui bout dans un vase, + Son flot ne peut se contenir; + + Mais le berceau touche à la tombe; + Le géant futur meurt petit; + Née à peine, la source tombe + Dans le grand lac qui l'engloutit! + + + + +BÛCHERS ET TOMBEAUX + + + Le squelette était invisible + Au temps heureux de l'Art païen; + L'homme, sous la forme sensible, + Content du beau, ne cherchait rien. + + Pas de cadavre sous la tombe, + Spectre hideux de l'être cher, + Comme d'un vêtement qui tombe + Se déshabillant de sa chair, + + Et, quand la pierre se lézarde, + Parmi les épouvantements, + Montrant à l'oeil qui s'y hasarde + Une armature d'ossements; + + Mais au feu du bûcher ravie + Une pincée entre les doigts, + Résidu léger de la vie, + Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits; + + Ce que le papillon de l'âme + Laisse de poussière après lui, + Et ce qui reste de la flamme + Sur le trépied, quand elle a lui! + + Entre les fleurs et les acanthes, + Dans le marbre joyeusement, + Amours, aegipans et bacchantes + Dansaient autour du monument; + + Tout au plus un petit génie + Du pied éteignait un flambeau; + Et l'art versait son harmonie + Sur la tristesse du tombeau. + + Les tombes étaient attrayantes: + Comme on fait d'un enfant qui dort, + D'images douces et riantes + La vie enveloppait la mort; + + La mort dissimulait sa face + Aux trous profonds, au nez camard, + Dont la hideur railleuse efface + Les chimères du cauchemar. + + Le monstre, sous la chair splendide + Cachait son fantôme inconnu, + Et l'oeil de la vierge candide + Allait au bel éphèbe nu. + + Seulement pour pousser à boire, + Au banquet de Trimalcion, + Une larve, joujou d'ivoire, + Faisait son apparition; + + Des dieux que l'art toujours révère + Trônaient au ciel marmoréen; + Mais l'Olympe cède au Calvaire, + Jupiter au Nazaréen; + + Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre + S'étend.--Comme sur un drap noir, + Sur la tristesse immense et sombre + Le blanc squelette se fait voir; + + Il signe les pierres funèbres + De son paraphe de fémurs, + Pend son chapelet de vertèbres + Dans les charniers, le long des murs, + + Des cercueils lève le couvercle + Avec ses bras aux os pointus; + Dessine ses côtes en cercle + Et rit de son large rictus; + + Il pousse à la danse macabre + L'empereur, le pape et le roi, + Et de son cheval qui se cabre + Jette bas le preux plein d'effroi; + + Il entre chez la courtisane + Et fait des mines au miroir, + Du malade il boit la tisane, + De l'avare ouvre le tiroir; + + Piquant l'attelage qui rue + Avec un os pour aiguillon, + Du laboureur à la charrue + Termine en fosse le sillon; + + Et, parmi la foule priée, + Hôte inattendu, sous le banc, + Vole à la pâle mariée + Sa jarretière de ruban. + + A chaque pas grossit la bande; + Le jeune au vieux donne la main; + L'irrésistible sarabande + Met en branle le genre humain. + + Le spectre en tête se déhanche, + Dansant et jouant du rebec, + Et sur fond noir, en couleur blanche, + Holbein l'esquisse d'un trait sec. + + Quand le siècle devient frivole + Il suit la mode; en tonnelet + Retrousse son linceul et vole + Comme un Cupidon de ballet + + Au tombeau-sofa des marquises + Qui reposent, lasses d'amour, + En des attitudes exquises, + Dans les chapelles Pompadour. + + Mais voile-toi, masque sans joues, + Comédien que le ver mord, + Depuis assez longtemps tu joues + Le mélodrame de la Mort. + + Reviens, reviens, bel art antique, + De ton paros étincelant + Couvrir ce squelette gothique; + Dévore-le, bûcher brûlant! + + Si nous sommes une statue + Sculptée à l'image de Dieu, + Quand cette image est abattue, + Jetons-en les débris au feu. + + Toi, forme immortelle, remonte + Dans la flamme aux sources du beau, + Sans que ton argile ait la honte + Et les misères du tombeau! + + + + +LE SOUPER DES ARMURES + + + Biorn, étrange cénobite, + Sur le plateau d'un roc pelé, + Hors du temps et du monde, habite + La tour d'un burg démantelé. + + De sa porte l'esprit moderne + En vain soulève le marteau. + Biorn verrouille sa poterne + Et barricade son château. + + Quand tous ont les yeux vers l'aurore, + Biorn, sur son donjon perché, + A l'horizon contemple encore + La place du soleil couché. + + Ame rétrospective, il loge + Dans son burg et dans le passé; + Le pendule de son horloge + Depuis des siècles est cassé. + + Sous ses ogives féodales + Il erre, éveillant les échos, + Et ses pas, sonnant sur les dalles, + Semblent suivis de pas égaux. + + Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, + Ni gentilshommes, ni bourgeois, + Mais les portraits de ses ancêtres + Causent avec lui quelquefois. + + Et certains soirs, pour se distraire, + Trouvant manger seul ennuyeux, + Biorn, caprice funéraire, + Invite à souper ses aïeux. + + Les fantômes, quand minuit sonne, + Viennent armés de pied en cap; + Biorn, qui malgré lui frissonne, + Salue en haussant son hanap. + + Pour s'asseoir, chaque panoplie + Fait un angle avec son genou, + Dont l'articulation plie + En grinçant comme un vieux verrou; + + Et tout d'une pièce, l'armure, + D'un corps absent gauche cercueil, + Rendant un creux et sourd murmure, + Tombe entre les bras du fauteuil. + + Landgraves, rhingraves, burgraves, + Venus du ciel ou de l'enfer, + Ils sont tous là , muets et graves, + Les roides convives de fer! + + Dans l'ombre, un rayon fauve indique + Un monstre, guivre, aigle à deux cous, + Pris au bestiaire héraldique + Sur les cimiers faussés de coups. + + Du mufle des bêtes difformes + Dressant leurs ongles arrogants, + Partent des panaches énormes, + Des lambrequins extravagants; + + Mais les casques ouverts sont vides + Comme les timbres du blason; + Seulement deux flammes livides + Y luisent d'étrange façon. + + Toute la ferraille est assise + Dans la salle du vieux manoir, + Et, sur le mur, l'ombre indécise + Donne à chaque hôte un page noir. + + Les liqueurs aux feux des bougies + Ont des pourpres d'un ton suspect; + Les mets dans leurs sauces rougies + Prennent un singulier aspect. + + Parfois un corselet miroite, + Un morion brille un moment; + Une pièce qui se déboîte + Choit sur la nappe lourdement. + + L'on entend les battements d'ailes + D'invisibles chauves-souris, + Et les drapeaux des infidèles + Palpitent le long du lambris. + + Avec des mouvements fantasques + Courbant leurs phalanges d'airain, + Les gantelets versent aux casques + Des rasades de vin du Rhin, + + Ou découpent au fil des dagues + Des sangliers sur des plats d'or... + Cependant passent des bruits vagues + Par les orgues du corridor. + + La débauche devient farouche, + On n'entendrait pas tonner Dieu; + Car, lorsqu'un fantôme découche, + C'est le moins qu'il s'amuse un peu. + + Et la fantastique assemblée + Se tracassant dans son harnois, + L'orgie a sa rumeur doublée + Du tintamarre des tournois. + + Gobelets, hanaps, vidercomes, + Vidés toujours, remplis en vain, + Entre les mâchoires des heaumes + Forment des cascades de vin. + + Les hauberts en bombent leurs ventres. + Et le flot monte aux gorgerins; + --Ils sont tous gris comme des chantres, + Les vaillants comtes suzerains! + + L'un allonge dans la salade + Nonchalamment ses pédieux, + L'autre à son compagnon malade + Fait un sermon fastidieux. + + Et des armures peu bégueules + Rappellent, dardant leur boisson, + Les lions lampassés de gueules + Blasonnés sur leur écusson. + + D'une voix encore enrouée + Par l'humidité du caveau, + Max fredonne, ivresse enjouée, + Un lied, en treize cents, nouveau. + + Albrecht, ayant le vin féroce, + Se querelle avec ses voisins, + Qu'il martèle, bossue et rosse, + Comme il faisait des Sarrasins. + + Échauffé, Fritz ôte son casque, + Jadis par un crâne habité, + Ne pensant pas que sans son masque + Il semble un tronc décapité. + + Bientôt ils roulent pêle-mêle + Sous la table, parmi les brocs, + Tête en bas, montrant la semelle + De leurs souliers courbés en crocs. + + C'est un hideux champ de bataille + Où les pots heurtent les armets, + Où chaque mort par quelque entaille, + Au lieu de sang vomit des mets. + + Et Biorn, le poing sur la cuisse, + Les contemple, morne et hagard, + Tandis que, par le vitrail suisse, + L'aube jette son bleu regard. + + La troupe, qu'un rayon traverse, + Pâlit comme au jour un flambeau, + Et le plus ivrogne se verse + Le coup d'étrier du tombeau. + + Le coq chante, les spectres fuient + Et, reprenant un air hautain, + Sur l'oreiller de marbre appuient + Leurs têtes lourdes du festin! + + + + +LA MONTRE + + + Deux fois je regarde ma montre, + Et deux fois à mes yeux distraits + L'aiguille au même endroit se montre; + Il est une heure... une heure après. + + La figure de la pendule + En rit dans le salon voisin, + Et le timbre d'argent module + Deux coups vibrant comme un tocsin. + + Le cadran solaire me raille + En m'indiquant, de son long doigt, + Le chemin que sur la muraille + A fait son ombre qui s'accroît. + + Le clocher avec ironie + Dit le vrai chiffre et le beffroi, + Reprenant la note finie, + A l'air de se moquer de moi. + + Tiens! la petite bête est morte. + Je n'ai pas mis hier encor, + Tant ma rêverie était forte, + Au trou de rubis la clef d'or! + + Et je ne vois plus, dans sa boîte, + Le fin ressort du balancier + Aller, venir, à gauche, à droite, + Ainsi qu'un papillon d'acier. + + C'est bien de moi! Quand je chevauche + L'Hippogriffe, au pays du Bleu, + Mon corps sans âme se débauche, + Et s'en va comme il plaît à Dieu! + + L'éternité poursuit son cercle + Autour de ce cadran muet, + Et le temps, l'oreille au couvercle, + Cherche ce coeur qui remuait; + + Ce coeur que l'enfant croit en vie, + Et dont chaque pulsation + Dans notre poitrine est suivie + D'une égale vibration, + + Il ne bat plus, mais son grand frère + Toujours palpite à mon côté. + --Celui que rien ne peut distraire, + Quand je dormais, l'a remonté! + + + + +LES NÉRÉIDES + + + J'ai dans ma chambre une aquarelle + Bizarre, et d'un peintre avec qui + Mètre et rime sont en querelle, + --Théophile Kniatowski. + + Sur l'écume blanche qui frange + Le manteau glauque de la mer + Se groupent en bouquet étrange + Trois nymphes, fleurs du gouffre amer. + + Comme des lis noyés, la houle + Fait dans sa volute d'argent + Danser leurs beaux corps qu'elle roule, + Les élevant, les submergeant. + + Sur leurs têtes blondes, coiffées + De pétoncles et de roseaux, + Elles mêlent, coquettes fées, + L'écrin et la flore des eaux. + + Vidant sa nacre, l'huître à perle + Constelle de son blanc trésor + Leur gorge, où le flot qui déferle + Suspend d'autres perles encor. + + Et, jusqu'aux hanches soulevées + Par le bras des Tritons nerveux, + Elles luisent, d'azur lavées, + Sous l'or vert de leurs longs cheveux. + + Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue + Se glace d'un visqueux frisson, + Et le torse finit en queue, + Moitié femme, moitié poisson. + + Mais qui regarde la nageoire + Et les reins aux squameux replis, + En voyant les bustes d'ivoire + Par le baiser des mers polis? + + A l'horizon,--piquant mélange + De fable et de réalité,-- + Paraît un vaisseau qui dérange + Le choeur marin épouvanté. + + Son pavillon est tricolore; + Son tuyau vomit la vapeur; + Ses aubes fouettent l'eau sonore, + Et les nymphes plongent de peur. + + Sans crainte elles suivaient par troupes + Les trirèmes de l'Archipel, + Et les dauphins, arquant leurs croupes, + D'Arion attendaient l'appel. + + Mais le steam-boat avec ses roues, + Comme Vulcain battant Vénus, + Souffletterait leurs belles joues + Et meurtrirait leurs membres nus. + + Adieu, fraîche mythologie! + Le paquebot passe et, de loin, + Croit voir sur la vague élargie + Une culbute de marsouin. + + + + +LES ACCROCHE-COEURS + + + Ravivant les langueurs nacrées + De tes yeux battus et vainqueurs, + En mèches de parfum lustrées + Se courbent deux accroche-coeurs. + + A voir s'arrondir sur tes joues + Leurs orbes tournés par tes doigts, + On dirait les petites roues + Du char de Mab fait d'une noix; + + Ou l'arc de l'Amour dont les pointes, + Pour une flèche à décocher, + En cercle d'or se sont rejointes + A la tempe du jeune archer. + + Pourtant un scrupule me trouble, + Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi, + Coquette, un accroche-coeur double? + Qui donc y pends-tu près de moi? + + + + +LA ROSE-THÉ + + + La plus délicate des roses + Est, à coup sûr, la rose-thé. + Son bouton aux feuilles mi-closes + De carmin à peine est teinté. + + On dirait une rose blanche + Qu'aurait fait rougir de pudeur, + En la lutinant sur la branche, + Un papillon trop plein d'ardeur. + + Son tissu rose et diaphane + De la chair a le velouté; + Auprès, tout incarnat se fane + Ou prend de la vulgarité. + + Comme un teint aristocratique + Noircit les fronts bruns de soleil, + De ses soeurs elle rend rustique + Le coloris chaud et vermeil. + + Mais, si votre main qui s'en joue, + A quelque bal, pour son parfum, + La rapproche de votre joue, + Son frais éclat devient commun. + + Il n'est pas de rose assez tendre + Sur la palette du printemps, + Madame, pour oser prétendre + Lutter contre vos dix-sept ans. + + La peau vaut mieux que le pétale, + Et le sang pur d'un noble coeur + Qui sur la jeunesse s'étale, + De tous les roses est vainqueur! + + + + +CARMEN + + + Carmen est maigre,--un trait de bistre + Cerne son oeil de gitana. + Ses cheveux sont d'un noir sinistre, + Sa peau, le diable la tanna. + + Les femmes disent qu'elle est laide, + Mais tous les hommes en sont fous: + Et l'archevêque de Tolède + Chante la messe à ses genoux; + + Car sur sa nuque d'ambre fauve + Se tord un énorme chignon + Qui, dénoué, fait dans l'alcôve + Une mante à son corps mignon. + + Et, parmi sa pâleur, éclate + Une bouche aux rires vainqueurs; + Piment rouge, fleur écarlate, + Qui prend sa pourpre au sang des coeurs. + + Ainsi faite, la moricaude + Bat les plus altières beautés, + Et de ses yeux la lueur chaude + Rend la flamme aux satiétés. + + Elle a, dans sa laideur piquante, + Un grain de sel de cette mer + D'où jaillit, nue et provocante, + L'âcre Vénus du gouffre amer. + + + + +CE QUE DISENT LES HIRONDELLES + +CHANSON D'AUTOMNE + + + Déjà plus d'une feuille sèche + Parsème les gazons jaunis; + Soir et matin, la brise est fraîche, + Hélas! les beaux jours sont finis! + + On voit s'ouvrir les fleurs que garde + Le jardin, pour dernier trésor: + Le dahlia met sa cocarde + Et le souci sa toque d'or. + + La pluie au bassin fait des bulles; + Les hirondelles sur le toit + Tiennent des conciliabules: + Voici l'hiver, voici le froid! + + Elles s'assemblent par centaines, + Se concertant pour le départ. + L'une dit «Oh! que dans Athènes + Il fait bon sur le vieux rempart! + + «Tous les ans j'y vais et je niche + Aux métopes du Parthénon. + Mon nid bouche dans la corniche + Le trou d'un boulet de canon.» + + L'autre: «J'ai ma petite chambre + A Smyrne, au plafond d'un café. + Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre + Sur le seuil, d'un rayon chauffé. + + «J'entre et je sors, accoutumée + Aux blondes vapeurs des chibouchs, + Et parmi des flots de fumée, + Je rase turbans et tarbouchs.» + + Celle-ci: «J'habite un triglyphe + Au fronton d'un temple, à Balbeck. + Je m'y suspends avec ma griffe + Sur mes petits au large bec.» + + Celle-là : «Voici mon adresse: + Rhodes, palais des chevaliers; + Chaque hiver, ma tente s'y dresse + Au chapiteau des noirs piliers.» + + La cinquième: «Je ferai halte, + Car l'âge m'alourdit un peu, + Aux blanches terrasses de Malte, + Entre l'eau bleue et le ciel bleu.» + + La sixième: «Qu'on est à l'aise + Au Caire, en haut des minarets! + J'empâte un ornement de glaise, + Et mes quartiers d'hiver sont prêts.» + + «A la seconde cataracte, + Fait la dernière, j'ai mon nid; + J'en ai noté la place exacte, + Dans le pschent d'un roi de granit.» + + Toutes: «Demain combien de lieues + Auront filé sous notre essaim, + Plaines brunes, pics blancs, mers bleues + Brodant d'écume leur bassin!» + + Avec cris et battements d'ailes, + Sur la moulure aux bords étroits, + Ainsi jasent les hirondelles, + Voyant venir la rouille aux bois. + + Je comprends tout ce qu'elles disent, + Car le poëte est un oiseau; + Mais, captif, ses élans se brisent + Contre un invisible réseau! + + Des ailes! des ailes! des ailes! + Comme dans le chant de Ruckert, + Pour voler, là -bas avec elles + Au soleil d'or, au printemps vert! + + + + +NOËL + + + Le ciel est noir, la terre est blanche; + --Cloches, carillonnez gaîment!-- + Jésus est né;--la Vierge penche + Sur lui son visage charmant. + + Pas de courtines festonnées + Pour préserver l'enfant du froid; + Rien que les toiles d'araignées + Qui pendent des poutres du toit. + + Il tremble sur la paille fraîche, + Ce cher petit enfant Jésus, + Et pour l'échauffer dans sa crèche + L'âne et le boeuf soufflent dessus. + + La neige au chaume coud ses franges, + Mais sur le toit s'ouvre le ciel + Et, tout en blanc, le choeur des anges + Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_» + + + + +LES JOUJOUX DE LA MORTE + + + La petite Marie est morte, + Et son cercueil est si peu long + Qu'il tient sous le bras qui l'emporte + Comme un étui de violon. + + Sur le tapis et sur la table + Traîne l'héritage enfantin. + Les bras ballants, l'air lamentable, + Tout affaissé, gît le pantin. + + Et si la poupée est plus ferme, + C'est la faute de son bâton; + Dans son oeil une larme germe, + Un soupir gonfle son carton. + + Une dînette abandonnée + Mêle ses plats de bois verni + A la troupe désarçonnée + Des écuyers de Franconi. + + La boîte à musique est muette; + Mais, quand on pousse le ressort + Où se posait sa main fluette, + Un murmure plaintif en sort. + + L'émotion chevrote et tremble + Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_ + Le _Quadrille des Lanciers_ semble + Triste comme un enterrement, + + Et des pleurs vous mouillent la joue + Quand _la Donna è mobile_, + Sur le rouleau qui tourne et joue, + Expire avec un son filé. + + Le coeur se navre à ce mélange + Puérilement douloureux, + Joujoux d'enfant laissés par l'ange, + Berceau que la tombe a fait creux! + + + + +APRÈS LE FEUILLETON + + + Mes colonnes sont alignées + Au portique du feuilleton; + Elles supportent résignées + Du journal le pesant fronton. + + Jusqu'à lundi je suis mon maître. + Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés! + Pour huit jours je puis me permettre + De vous fermer la porte au nez. + + Les ficelles des mélodrames + N'ont plus le droit de se glisser + Parmi les fils soyeux des trames + Que mon caprice aime à tisser. + + Voix de l'âme et de la nature, + J'écouterai vos purs sanglots, + Sans que les couplets de facture + M'étourdissent de leurs grelots. + + Et portant, dans mon verre à côtes, + La santé du temps disparu, + Avec mes vieux rêves pour hôtes + Je boirai le vin de mon cru: + + Le vin de ma propre pensée, + Vierge de toute autre liqueur, + Et que, par la vie écrasée, + Répand la grappe de mon coeur! + + + + +LE CHÂTEAU DU SOUVENIR + + + La main au front, le pied dans l'âtre, + Je songe et cherche à revenir, + Par delà le passé grisâtre, + Au vieux château du Souvenir. + + Une gaze de brume estompe + Arbres, maisons, plaines, coteaux, + Et l'oeil au carrefour qui trompe + En vain consulte les poteaux. + + J'avance parmi les décombres + De tout un monde enseveli, + Dans le mystère des pénombres, + A travers des limbes d'oubli. + + Mais voici, blanche et diaphane, + La Mémoire, au bord du chemin, + Qui me remet, comme Ariane, + Son peloton de fil en main. + + Désormais la route est certaine; + Le soleil voilé reparaît, + Et du château la tour lointaine + Pointe au-dessus de la forêt. + + Sous l'arcade où le jour s'émousse, + De feuilles en feuilles tombant, + Le sentier ancien dans la mousse + Trace encor son étroit ruban. + + Mais la ronce en travers s'enlace; + La liane tend son filet, + Et la branche que je déplace + Revient et me donne un soufflet. + + Enfin au bout de la clairière, + Je découvre du vieux manoir + Les tourelles en poivrière + Et les hauts toits en éteignoir. + + Sur le comble aucune fumée + Rayant le ciel d'un bleu sillon; + Pas une fenêtre allumée + D'une figure ou d'un rayon. + + Les chaînes du pont sont brisées; + Aux fossés la lentille d'eau + De ses taches vert-de-grisées + Étale le glauque rideau. + + Des tortuosités de lierre + Pénètrent dans chaque refend, + Payant la tour hospitalière + Qui les soutient... en l'étouffant. + + Le porche à la lune se ronge, + Le temps le sculpte à sa façon, + Et la pluie a passé l'éponge + Sur les couleurs de mon blason. + + Tout ému, je pousse la porte + Qui cède et geint sur ses pivots; + Un air froid en sort et m'apporte + Le fade parfum des caveaux. + + L'ortie aux morsures aiguës, + La bardane aux larges contours, + Sous les ombelles des ciguës, + Prospèrent dans l'angle des cours. + + Sur les deux chimères de marbre, + Gardiennes du perron verdi, + Se découpe l'ombre d'un arbre + Pendant mon absence grandi. + + Levant leurs pattes de lionne + Elles se mettent en arrêt. + Leur regard blanc me questionne, + Mais je leur dis le mot secret. + + Et je passe.--Dressant sa tête, + Le vieux chien retombe assoupi, + Et mon pas sonore inquiète + L'écho dans son coin accroupi. + + Un jour louche et douteux se glisse + Aux vitres jaunes du salon + Où figurent, en haute lisse, + Les aventures d'Apollon. + + Daphné, les hanches dans l'écorce, + Étend toujours ses doigts touffus; + Mais aux bras du dieu qui la force + Elle s'éteint, spectre confus. + + Apollon, chez Admète, garde + Un troupeau, des mites atteint; + Les neuf Muses, troupe hagarde, + Pleurent sur un Pinde déteint; + + Et la Solitude en chemise + Trace au doigt le mot: «Abandon» + Dans la poudre qu'elle tamise + Sur le marbre du guéridon. + + Je retrouve au long des tentures, + Comme des hôtes endormis, + Pastels blafards, sombres peintures, + Jeunes beautés et vieux amis. + + Ma main tremblante enlève un crêpe + Et je vois mon défunt amour, + Jupons bouffants, taille de guêpe, + La Cidalise en Pompadour! + + Un bouton de rose s'entr'ouvre + A son corset enrubanné, + Dont la dentelle à demi couvre + Un sein neigeux d'azur veiné. + + Ses yeux ont de moites paillettes, + Comme aux feuilles que le froid mord, + La pourpre monte à ses pommettes, + Éclat trompeur, fard de la mort! + + Elle tressaille à mon approche, + Et son regard, triste et charmant, + Sur le mien d'un air de reproche, + Se fixe douloureusement. + + Bien que la vie au loin m'emporte, + Ton nom dans mon coeur est marqué, + Fleur de pastel, gentille morte, + Ombre en habit de bal masqué! + + La nature de l'art jalouse, + Voulant dépasser Murillo, + A Paris créa l'Andalouse + Qui rit dans le second tableau. + + Par un caprice poétique, + Notre climat brumeux para + D'une grâce au charme exotique + Cette autre Petra Camara. + + De chaudes teintes orangées + Dorent sa joue au fard vermeil; + Ses paupières de jais frangées + Filtrent des rayons de soleil. + + Entre ses lèvres d'écarlate + Scintille un éclair argenté, + Et sa beauté splendide éclate + Comme une grenade en été. + + Au son des guitares d'Espagne + Ma voix longtemps la célébra. + Elle vint un jour, sans compagne, + Et ma chambre fut l'Alhambra. + + Plus loin une beauté robuste, + Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds, + Sertit le marbre de son buste + Dans les perles et le velours. + + D'un air de reine qui s'ennuie + Au sein de sa cour à genoux, + Superbe et distraite, elle appuie + La main sur un coffre à bijoux. + + Sa bouche humide et sensuelle + Semble rouge du sang des coeurs, + Et, pleins de volupté cruelle, + Ses yeux ont des défis vainqueurs. + + Ici, plus de grâce touchante, + Mais un attrait vertigineux. + On dirait la Vénus méchante + Qui préside aux amours haineux. + + Cette Vénus, mauvaise mère, + Souvent a battu Cupidon. + O toi, qui fus ma joie amère, + Adieu pour toujours... et pardon! + + Dans son cadre, que l'ombre moire, + Au lieu de réfléchir mes traits, + La glace ébauche de mémoire + Le plus ancien de mes portraits. + + Spectre rétrospectif qui double + Un type à jamais effacé, + Il sort du fond du miroir trouble + Et des ténèbres du passé. + + Dans son pourpoint de satin rose, + Qu'un goût hardi coloria, + Il semble chercher une pose + Pour Boulanger ou Devéria. + + Terreur du bourgeois glabre et chauve, + Une chevelure à tous crins + De roi franc ou de lion fauve + Roule en torrent jusqu'à ses reins. + + Tel, romantique opiniâtre, + Soldat de l'art qui lutte encor, + Il se ruait vers le théâtre + Quand d'Hernani sonnait le cor. + + ... La nuit tombe et met avec l'ombre + Ses terreurs aux recoins dormants. + L'inconnu, machiniste sombre, + Monte ses épouvantements. + + Des explosions de bougies + Crèvent soudain sur les flambeaux! + Leurs auréoles élargies + Semblent des lampes de tombeaux. + + Une main d'ombre ouvre la porte + Sans en faire grincer la clé. + D'hôtes pâles qu'un souffle apporte + Le salon se trouve peuplé. + + Les portraits quittent la muraille, + Frottant de leurs mouchoirs jaunis, + Sur leur visage qui s'éraille, + La crasse fauve du vernis. + + D'un reflet rouge illuminée, + La bande se chauffe les doigts + Et fait cercle à la cheminée + Où tout à coup flambe le bois. + + L'image au sépulcre ravie + Perd son aspect roide et glacé; + La chaude pourpre de la vie + Remonte aux veines du passé. + + Les masques blafards se colorent + Comme au temps où je les connus. + O vous que mes regrets déplorent, + Amis, merci d'être venus! + + Les vaillants de dix-huit cent trente, + Je les revois tels que jadis. + Comme les pirates d'Otrante + Nous étions cent, nous sommes dix. + + L'un étale sa barbe rousse + Comme Frédéric dans son roc, + L'autre superbement retrousse + Le bout de sa moustache en croc. + + Drapant sa souffrance secrète + Sous les fiertés de son manteau, + Pétrus fume une cigarette + Qu'il baptise papelito. + + Celui-ci me conte ses rêves, + Hélas! jamais réalisés, + Icare tombé sur les grèves + Où gisent les essors brisés. + + Celui-là me confie un drame + Taillé sur le nouveau patron + Qui fait, mêlant tout dans sa trame, + Causer Molière et Calderon. + + Tom, qu'un abandon scandalise, + Récite «Love's labours lost,» + Et Fritz explique à Cidalise + Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust. + + Mais le jour luit à la fenêtre; + Et les spectres, moins arrêtés, + Laissent les objets transparaître + Dans leurs diaphanéités. + + Les cires fondent consumées; + Sous les cendres s'éteint le feu, + Du parquet montent des fumées; + Château du Souvenir, adieu! + + Encore une autre fois décembre + Va retourner le sablier. + Le présent entre dans ma chambre + Et me dit en vain d'oublier. + + + + +CAMÉLIA ET PAQUERETTE + + + On admire les fleurs de serre + Qui loin de leur soleil natal, + Comme des joyaux mis sous verre, + Brillent sous un ciel de cristal. + + Sans que les brises les effleurent + De leurs baisers mystérieux, + Elles naissent, vivent et meurent + Devant le regard curieux. + + A l'abri de murs diaphanes, + De leur sein ouvrant le trésor, + Comme de belles courtisanes, + Elles se vendent à prix d'or. + + La porcelaine de la Chine + Les reçoit par groupes coquets, + Ou quelque main gantée et fine + Au bal les balance en bouquets. + + Mais souvent parmi l'herbe verte, + Fuyant les yeux, fuyant les doigts, + De silence et d'ombre couverte, + Une fleur vit au fond des bois. + + Un papillon blanc qui voltige, + Un coup d'oeil au hasard jeté, + Vous fait surprendre sur sa tige + La fleur dans sa simplicité. + + Belle de sa parure agreste + S'épanouissant au ciel bleu, + Et versant son parfum modeste + Pour la solitude et pour Dieu. + + Sans toucher à son pur calice + Qu'agite un frisson de pudeur, + Vous respirez avec délice + Son âme dans sa fraîche odeur. + + Et tulipes au port superbe, + Camélias si cher payés, + Pour la petite fleur sous l'herbe, + En un instant, sont oubliés! + + + + +LA FELLAH + +SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M... + + + Caprice d'un pinceau fantasque + Et d'un impérial loisir, + Votre fellah, sphinx qui se masque, + Propose une énigme au désir. + + C'est une mode bien austère + Que ce masque et cet habit long; + Elle intrigue par son mystère + Tous les OEdipes du salon. + + L'antique Isis légua ses voiles + Aux modernes filles du Nil; + Mais, sous le bandeau, deux étoiles + Brillent d'un feu pur et subtil. + + Ces yeux qui sont tout un poëme + De langueur et de volupté + Disent, résolvant le problème, + «Sois l'amour, je suis la beauté.» + + + + +LA MANSARDE + + + Sur les tuiles où se hasarde + Le chat guettant l'oiseau qui boit, + De mon balcon une mansarde + Entre deux tuyaux s'aperçoit. + + Pour la parer d'un faux bien-être, + Si je mentais comme un auteur, + Je pourrais faire à sa fenêtre + Un cadre de pois de senteur, + + Et vous y montrer Rigolette + Riant à son petit miroir, + Dont le tain rayé ne reflète + Que la moitié de son oeil noir; + + Ou, la robe encor sans agrafe, + Gorge et cheveux au vent, Margot + Arrosant avec sa carafe + Son jardin planté dans un pot; + + Ou bien quelque jeune poëte + Qui scande ses vers sibyllins, + En contemplant la silhouette + De Montmartre et de ses moulins. + + Par malheur, ma mansarde est vraie; + Il n'y grimpe aucun liseron, + Et la vitre y fait voir sa taie, + Sous l'ais verdi d'un vieux chevron. + + Pour la grisette et pour l'artiste, + Pour le veuf et pour le garçon, + Une mansarde est toujours triste: + Le grenier n'est beau qu'en chanson. + + Jadis, sous le comble dont l'angle + Penchait les fronts pour le baiser, + L'amour, content d'un lit de sangle, + Avec Suzon venait causer. + + Mais pour ouater notre joie, + Il faut des murs capitonnés, + Des flots de dentelle et de soie, + Des lits par Monbro festonnés. + + Un soir, n'étant pas revenue, + Margot s'attarde au mont Breda, + Et Rigolette entretenue + N'arrose plus son réséda. + + Voilà longtemps que le poëte, + Las de prendre la rime au vol, + S'est fait _reporter_ de gazette, + Quittant le ciel pour l'entresol. + + Et l'on ne voit contre la vitre + Qu'une vieille au maigre profil, + Devant Minet, qu'elle chapitre, + Tirant sans cesse un bout de fil. + + + + +LA NUE + + + A l'horizon monte une nue, + Sculptant sa forme dans l'azur: + On dirait une vierge nue + Émergeant d'un lac au flot pur. + + Debout dans sa conque nacrée, + Elle vogue sur le bleu clair. + Comme une Aphrodite éthérée, + Faite de l'écume de l'air; + + On voit onder en molles poses + Son torse au contour incertain, + Et l'aurore répand des roses + Sur son épaule de satin. + + Ses blancheurs de marbre et de neige + Se fondent amoureusement + Comme, au clair-obscur du Corrége, + Le corps d'Antiope dormant. + + Elle plane dans la lumière + Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin; + Reflet de la beauté première, + Soeur de «l'éternel féminin.» + + A son corps, en vain retenue, + Sur l'aile de la passion, + Mon âme vole à cette nue + Et l'embrasse comme Ixion. + + La raison dit: «Vague fumée, + Où l'on croit voir ce qu'on rêva, + Ombre au gré du vent déformée, + Bulle qui crève et qui s'en va!» + + Le sentiment répond: «Qu'importe! + Qu'est-ce après tout que la beauté, + Spectre charmant qu'un souffle emporte + Et qui n'est rien, ayant été! + + «A l'Idéal ouvre ton âme; + Mets dans ton coeur beaucoup de ciel, + Aime une nue, aime une femme, + Mais aime!--C'est l'essentiel!» + + + + +LE MERLE + + + Un oiseau siffle dans les branches + Et sautille gai, plein d'espoir, + Sur les herbes, de givre blanches, + En bottes jaunes, en frac noir. + + C'est un merle, chanteur crédule, + Ignorant du calendrier, + Qui rêve soleil, et module + L'hymne d'avril en février. + + Pourtant il vente, il pleut à verse; + L'Arve jaunit le Rhône bleu, + Et le salon, tendu de perse, + Tient tous ses hôtes près du feu. + + Les monts sur l'épaule ont l'hermine, + Comme des magistrats siégeant; + Leur blanc tribunal examine + Un cas d'hiver se prolongeant. + + Lustrant son aile qu'il essuie, + L'oiseau persiste en sa chanson, + Malgré neige, brouillard et pluie, + Il croit à la jeune saison. + + Il gronde l'aube paresseuse + De rester au lit si longtemps + Et, gourmandant la fleur frileuse, + Met en demeure le printemps. + + Il voit le jour derrière l'ombre; + Tel un croyant, dans le saint lieu, + L'autel désert, sous la nef sombre, + Avec sa foi voit toujours Dieu. + + A la nature il se confie, + Car son instinct pressent la loi. + Qui rit de ta philosophie, + Beau merle, est moins sage que toi! + + + + +LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS + + + Les marronniers de la terrasse + Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, + La villa d'où la vue embrasse + Tant de monts bleus coiffés d'argent. + + La feuille, hier encor pliée + Dans son étroit corset d'hiver, + Met sur la branche déliée + Les premières touches de vert. + + Mais en vain le soleil excite + La séve des rameaux trop lents; + La fleur retardataire hésite + A faire voir ses thyrses blancs. + + Pourtant le pêcher est tout rose, + Comme un désir de la pudeur, + Et le pommier, que l'aube arrose, + S'épanouit dans sa candeur. + + La véronique s'aventure + Près des boutons d'or dans les prés, + Les caresses de la nature + Hâtent les germes rassurés. + + Il me faut retourner encor + Au cercle d'enfer où je vis; + Marronniers, pressez-vous d'éclore + Et d'éblouir mes yeux ravis. + + Vous pouvez sortir pour la fête + Vos girandoles sans péril, + Un ciel bleu luit sur votre faîte + Et déjà mai talonne avril. + + Par pitié donnez cette joie + Au poëte dans ses douleurs, + Qu'avant de s'en aller, il voie + Vos feux d'artifice de fleurs. + + Grands marronniers de la terrasse, + Si fiers de vos splendeurs d'été, + Montrez-vous à moi dans la grâce + Qui précède votre beauté. + + Je connais vos riches livrées, + Quand octobre, ouvrant son essor, + Vous met des tuniques pourprées, + Vous pose des couronnes d'or. + + Je vous ai vus, blanches ramées, + Pareils aux dessins que le froid + Aux vitres d'argent étamées + Trace, la nuit, avec son doigt. + + Je sais tous vos aspects superbes, + Arbres géants, vieux marronniers, + Mais j'ignore vos fraîches gerbes + Et vos aromes printaniers. + + Adieu, je pars lassé d'attendre; + Gardez vos bouquets éclatants! + Une autre fleur suave et tendre, + Seule à mes yeux fait le printemps. + + Que mai remporte sa corbeille! + Il me suffit de cette fleur; + Toujours pour l'âme et pour l'abeille + Elle a du miel pur dans le coeur. + + Par le ciel d'azur ou de brume + Par la chaude ou froide saison, + Elle sourit, charme et parfume, + Violette de la maison! + + + + +DERNIER VOEU + + + Voilà longtemps que je vous aime: + --L'aveu remonte à dix-huit ans!-- + Vous êtes rose, je suis blême; + J'ai les hivers, vous les printemps. + + Des lilas blancs de cimetière + Près de mes tempes ont fleuri; + J'aurai bientôt la touffe entière + Pour ombrager mon front flétri. + + Mon soleil pâli qui décline + Va disparaître à l'horizon, + Et sur la funèbre colline + Je vois ma dernière maison. + + Oh! que de votre lèvre il tombe + Sur ma lèvre un tardif baiser, + Pour que je puisse dans ma tombe, + Le coeur tranquille, reposer! + + + + +PLAINTIVE TOURTERELLE + + + Plaintive tourterelle, + Qui roucoules toujours, + Veux-tu prêter ton aile + Pour servir mes amours! + + Comme toi, pauvre amante, + Bien loin de mon ramier, + Je pleure et me lamente + Sans pouvoir l'oublier. + + Vole et que ton pied rose + Sur l'arbre ou sur la tour + Jamais ne se repose, + Car je languis d'amour. + + Évite, ô ma colombe, + La halte des palmiers + Et tous les toits où tombe + La neige des ramiers. + + Va droit sur sa fenêtre, + Près du palais du roi, + Donne-lui cette lettre + Et deux baisers pour moi. + + Puis sur mon sein en flamme, + Qui ne peut s'apaiser, + Reviens, avec son âme, + Reviens te reposer. + + + + +LA BONNE SOIRÉE + + + Quel temps de chien!--il pleut, il neige; + Les cochers, transis sur leur siège, + Ont le nez bleu. + Par ce vilain soir de décembre, + Qu'il ferait bon garder la chambre, + Devant son feu! + + A l'angle de la cheminée + La chauffeuse capitonnée + Vous tend les bras + Et semble avec une caresse + Vous dire comme une maîtresse, + «Tu resteras!» + + Un papier rose à découpures, + Comme un sein blanc sous des guipures, + Voile à demi + Le globe laiteux de la lampe + Dont le reflet au plafond rampe, + Tout endormi. + + On n'entend rien dans le silence + Que le pendule qui balance + Son disque d'or, + Et que le vent qui pleure et rôde, + Parcourant, pour entrer en fraude, + Le corridor. + + C'est bal à l'ambassade anglaise; + Mon habit noir est sur la chaise, + Les bras ballants; + Mon gilet bâille et ma chemise + Semble dresser, pour être mise, + Ses poignets blancs. + + Les brodequins à pointe étroite + Montrent leur vernis qui miroite, + Au feu placés; + A côté des minces cravates + S'allongent comme des mains plates + Les gants glacés. + + Il faut sortir!--quelle corvée! + Prendre la file à l'arrivée + Et suivre au pas + Les coupés des beautés altières + Portant blasons sur leurs portières + Et leurs appas. + + Rester debout contre une porte + A voir se ruer la cohorte + Des invités; + Les vieux museaux, les frais visages, + Les fracs en coeur et les corsages + Décolletés; + + Les dos où fleurit la pustule, + Couvrant leur peau rouge d'un tulle + Aérien; + Les dandys et les diplomates, + Sur leurs faces à teintes mates, + Ne montrant rien. + + Et ne pouvoir franchir la haie + Des douairières aux yeux d'orfraie + Ou de vautour, + Pour aller dire à son oreille + Petite, nacrée et vermeille, + Un mot d'amour! + + Je n'irai pas!--et ferai mettre + Dans son bouquet un bout de lettre, + A l'Opéra. + Par les violettes de Parme, + La mauvaise humeur se désarme: + Elle viendra! + + J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine, + Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine, + Les deux Goncourt, + Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève + Sur l'oreiller l'idée en rêve, + Me sera court. + + + + +L'ART + + + Oui, l'oeuvre sort plus belle + D'une forme au travail + Rebelle, + Vers, marbre, onyx, émail. + + Point de contraintes fausses! + Mais que pour marcher droit + Tu chausses, + Muse, un cothurne étroit. + + Fi du rhythme commode, + Comme un soulier trop grand, + Du mode + Que tout pied quitte et prend! + + Statuaire, repousse + L'argile que pétrit + Le pouce + Quand flotte ailleurs l'esprit; + + Lutte avec le carrare, + Avec le paros dur + Et rare, + Gardiens du contour pur; + + Emprunte à Syracuse + Son bronze où fermement + S'accuse + Le trait fier et charmant; + + D'une main délicate + Poursuis dans un filon + D'agate + Le profil d'Apollon. + + Peintre, fuis l'aquarelle, + Et fixe la couleur + Trop frêle + Au four de l'émailleur. + + Fais les sirènes bleues, + Tordant de cent façons + Leurs queues, + Les monstres des blasons; + + Dans son nimbe trilobe + La Vierge et son Jésus, + Le globe + Avec la croix dessus. + + Tout passe.--L'art robuste + Seul a l'éternité. + Le buste + Survit à la cité. + + Et la médaille austère + Que trouve un laboureur + Sous terre + Révèle un empereur. + + Les dieux eux-mêmes meurent. + Mais les vers souverains + Demeurent + Plus forts que les airains. + + Sculpte, lime, cisèle; + Que ton rêve flottant + Se scelle + Dans le bloc résistant! + + +FIN + + + + +TABLE + + + PRÉFACE. 1 + AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3 + LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9 + ÉTUDE DE MAINS. 15 + I. Imperia. 15 + II. Lacenaire. 18 + VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21 + I. Dans la rue. 21 + II. Sur les lagunes. 24 + III. Carnaval. 27 + IV. Clair de lune sentimental. 30 + SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33 + COQUETTERIE POSTHUME. 39 + DIAMANT DU COEUR. 43 + PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47 + CONTRALTO. 51 + CAERULEI OCULI. 57 + RONDALLA. 61 + NOSTALGIES D'OBÉLISQUES. 65 + I. L'obélisque de Paris. 65 + II. L'obélisque de Luxor. 70 + VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75 + TRISTESSE EN MER. 83 + A UNE ROBE ROSE. 87 + LE MONDE EST MÉCHANT. 91 + INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93 + OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101 + FUMÉE. 103 + APOLLONIE. 105 + L'AVEUGLE. 107 + LIED. 109 + FANTAISIES D'HIVER. 111 + LA SOURCE. 121 + BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123 + LE SOUPER DE ARMURES. 133 + LA MONTRE. 143 + LES NÉRÉIDES. 147 + LES ACCROCHE-COEURS. 151 + LA ROSE-THÉ. 153 + CARMEN. 157 + CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159 + NOËL. 165 + LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167 + APRÈS LE FEUILLETON. 171 + LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173 + CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189 + LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M... 193 + LA MANSARDE. 195 + LA NUE. 199 + LE MERLE. 203 + LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207 + DERNIER VOEU. 213 + PLAINTIVE TOURTERELLE. 215 + LA BONNE SOIRÉE. 217 + L'ART. 223 + + +Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 *** diff --git a/44160-h/44160-h.htm b/44160-h/44160-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f874958 --- /dev/null +++ b/44160-h/44160-h.htm @@ -0,0 +1,5914 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Emaux et camées. +</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +body { margin-left: 10%; margin-right: 10% } +h1, h2, h3, .c, .ss { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2, h3 { margin-top: 2em; } +.cbreak { margin-top: 3em; text-align: center; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; } +.tiny { font-size: 60%; } +.small { font-size: smaller; } +.large { font-size: larger; letter-spacing: .15em; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +.i2 { display: block; margin: 0 0 0 4em; text-indent: -2em; } +table { margin: auto; } +td { margin-top: .2em; margin-right: 1em; text-align: justify; + vertical-align: bottom; } +td.drap { padding-left: 2em; text-indent: -2em; } +td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; min-width: 5em; } +td.topr { text-align: right; vertical-align: top; width: 2em; } +td.ind { padding-left: 2em; } + +@media handheld { + .cbreak { page-break-before: always; margin-top: 0; padding-top: 1em; } + h1 { page-break-before: avoid; padding-top: 0; } +} +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***</div> + +<p class="c">THÉOPHILE GAUTIER</p> + +<h1>ÉMAUX<br/> +<span class="tiny">ET</span><br/> +<span class="large">CAMÉES</span></h1> + +<p class="c">ÉDITION DÉFINITIVE<br/> +AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART</p> + +<p class="c"><span class="large">PARIS</span></p> + +<p class="c">G. CHARPENTIER, ÉDITEUR<br/> +13, <span class="small">RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</span>, 13</p> + +<p class="c">1888</p> + +<p class="c"><span class="small">Tous droits réservés.</span></p> + + + + +<p class="cbreak">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p> +<p class="c">ŒUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER<br/> +<span class="small">PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER</span><br/> +à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume</p> + +<table summary="ouvrages du même auteur"> +<tr> +<td class="drap">POÉSIES COMPLÈTES. 1830–1872.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait +à l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i>.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">SPIRITE, nouvelle fantastique. 5<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN ITALIE (Italia).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">NOUVELLES (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc.)</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">ROMANS ET CONTES (Avatar.—Jettatura, etc.)</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">TABLEAUX DE SIÈGE.—Paris, 1870–1871. 2<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES +et d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE +(1838–1868). 3<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs, +artistes dramatiques), avec un portrait de Th. +Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, +vers 1833, 3<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">L'ORIENT.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">FUSAINS ET EAUX-FORTES.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">TABLEAUX À LA PLUME.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES VACANCES DU LUNDI.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">CONSTANTINOPLE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES GROTESQUES.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LOIN DE PARIS.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32.</td> +<td class="num">8 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">FORTUNIO. 1 vol. in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4<sup>o</sup>, broché.</td> +<td class="num">20 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">—PRIX, relié.</td> +<td class="num">30 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.—Un magnifique volume grand +in-8<sup>o</sup> illustré de 60 dessins par M. <i>Gustave Doré</i>, gravés +sur bois par les premiers artistes.</td><td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Prix, broché.</td> +<td class="num">20 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié demi-chagrin, tranches dorées.</td> +<td class="num">6 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié demi-chagrin, tête dorée, coins, tr. ébarbées.</td> +<td class="num">28 fr.</td> +</tr> +</table> + + + +<div class="cbreak"> +<img src="images/gautier.jpg" alt="" /> +<p class="c"><i>Jules Jacquemart p.</i></p> +</div> + + + +<h2 id="p1">PRÉFACE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pendant les guerres de l'empire,<br/></span> + <span class="i0">Gœthe, au bruit du canon brutal,<br/></span> + <span class="i0">Fit <i>le Divan occidental</i>,<br/></span> + <span class="i0">Fraîche oasis où l'art respire.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour Nisami quittant Shakspeare,<br/></span> + <span class="i0">II se parfuma de çantal,<br/></span> + <span class="i0">Et sur un mètre oriental<br/></span> + <span class="i0">Nota le chant qu'Hudhud soupire.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme Gœthe sur son divan<br/></span> + <span class="i0">A Weimar s'isolait des choses<br/></span> + <span class="i0">Et d'Hafiz effeuillait les roses,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans prendre garde à l'ouragan<br/></span> + <span class="i0">Qui fouettait mes vitres fermées,<br/></span> + <span class="i0">Moi, j'ai fait <i>Émaux et Camées</i>.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p2">AFFINITÉS SECRÈTES</h2> + +<p class="ss">MADRIGAL PANTHÉISTE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le fronton d'un temple antique,<br/></span> + <span class="i0">Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,<br/></span> + <span class="i0">Sur le fond bleu du ciel attique,<br/></span> + <span class="i0">Juxtaposé leurs rêves blancs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans la même nacre figées,<br/></span> + <span class="i0">Larmes des flots pleurant Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Deux perles au gouffre plongées<br/></span> + <span class="i0">Se sont dit des mots inconnus;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au frais Généralife écloses,<br/></span> + <span class="i0">Sous le jet d'eau toujours en pleurs,<br/></span> + <span class="i0">Du temps de Boabdil, deux roses<br/></span> + <span class="i0">Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les coupoles de Venise<br/></span> + <span class="i0">Deux ramiers blancs aux pieds rosés,<br/></span> + <span class="i0">Au nid où l'amour s'éternise,<br/></span> + <span class="i0">Un soir de mai se sont posés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Marbre, perle, rose, colombe,<br/></span> + <span class="i0">Tout se dissout, tout se détruit;<br/></span> + <span class="i0">La perle fond, le marbre tombe,<br/></span> + <span class="i0">La fleur se fane et l'oiseau fuit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En se quittant, chaque parcelle<br/></span> + <span class="i0">S'en va dans le creuset profond<br/></span> + <span class="i0">Grossir la pâte universelle<br/></span> + <span class="i0">Faite des formes que Dieu fond.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par de lentes métamorphoses,<br/></span> + <span class="i0">Les marbres blancs en blanches chairs,<br/></span> + <span class="i0">Les fleurs roses en lèvres roses<br/></span> + <span class="i0">Se refont dans des corps divers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les ramiers de nouveau roucoulent<br/></span> + <span class="i0">Au cœur de deux jeunes amants,<br/></span> + <span class="i0">Et les perles en dents se moulent<br/></span> + <span class="i0">Pour l'écrin des rires charmants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De là naissent ces sympathies<br/></span> + <span class="i0">Aux impérieuses douceurs,<br/></span> + <span class="i0">Par qui les âmes averties<br/></span> + <span class="i0">Partout se reconnaissent sœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Docile à l'appel d'un arome,<br/></span> + <span class="i0">D'un rayon ou d'une couleur,<br/></span> + <span class="i0">L'atome vole vers l'atome<br/></span> + <span class="i0">Comme l'abeille vers la fleur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'on se souvient des rêveries<br/></span> + <span class="i0">Sur le fronton ou dans la mer,<br/></span> + <span class="i0">Des conversations fleuries<br/></span> + <span class="i0">Près de la fontaine au flot clair,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des baisers et des frissons d'ailes<br/></span> + <span class="i0">Sur les dômes aux boules d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et les molécules fidèles<br/></span> + <span class="i0">Se cherchent et s'aiment encor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'amour oublié se réveille,<br/></span> + <span class="i0">Le passé vaguement renaît,<br/></span> + <span class="i0">La fleur sur la bouche vermeille<br/></span> + <span class="i0">Se respire et se reconnaît.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans la nacre où le rire brille,<br/></span> + <span class="i0">La perle revoit sa blancheur;<br/></span> + <span class="i0">Sur une peau de jeune fille,<br/></span> + <span class="i0">Le marbre ému sent sa fraîcheur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le ramier trouve une voix douce,<br/></span> + <span class="i0">Écho de son gémissement,<br/></span> + <span class="i0">Toute résistance s'émousse,<br/></span> + <span class="i0">Et l'inconnu devient l'amant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous devant qui je brûle et tremble,<br/></span> + <span class="i0">Quel flot, quel fronton, quel rosier,<br/></span> + <span class="i0">Quel dôme nous connut ensemble,<br/></span> + <span class="i0">Perle ou marbre, fleur ou ramier?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p3">LE POËME DE LA FEMME</h2> + +<p class="ss">MARBRE DE PAROS</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un jour, au doux rêveur qui l'aime,<br/></span> + <span class="i0">En train de montrer ses trésors,<br/></span> + <span class="i0">Elle voulut lire un poëme,<br/></span> + <span class="i0">Le poëme de son beau corps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'abord, superbe et triomphante<br/></span> + <span class="i0">Elle vint en grand apparat,<br/></span> + <span class="i0">Traînant avec des airs d'infante<br/></span> + <span class="i0">Un flot de velours nacarat:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Telle qu'au rebord de sa loge<br/></span> + <span class="i0">Elle brille aux Italiens,<br/></span> + <span class="i0">Écoutant passer son éloge<br/></span> + <span class="i0">Dans les chants des musiciens.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ensuite, en sa verve d'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Laissant tomber l'épais velours,<br/></span> + <span class="i0">Dans un nuage de batiste<br/></span> + <span class="i0">Elle ébaucha ses fiers contours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Glissant de l'épaule à la hanche,<br/></span> + <span class="i0">La chemise aux plis nonchalants,<br/></span> + <span class="i0">Comme une tourterelle blanche<br/></span> + <span class="i0">Vint s'abattre sur ses pieds blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour Apelle ou pour Cléomène,<br/></span> + <span class="i0">Elle semblait, marbre de chair,<br/></span> + <span class="i0">En Vénus Anadyomène<br/></span> + <span class="i0">Poser nue au bord de la mer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De grosses perles de Venise<br/></span> + <span class="i0">Roulaient au lieu de gouttes d'eau,<br/></span> + <span class="i0">Grains laiteux qu'un rayon irise,<br/></span> + <span class="i0">Sur le frais satin de sa peau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! quelles ravissantes choses,<br/></span> + <span class="i0">Dans sa divine nudité,<br/></span> + <span class="i0">Avec les strophes de ses poses,<br/></span> + <span class="i0">Chantait cet hymne de beauté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme les flots baisant le sable<br/></span> + <span class="i0">Sous la lune aux tremblants rayons,<br/></span> + <span class="i0">Sa grâce était intarissable<br/></span> + <span class="i0">En molles ondulations.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais bientôt, lasse d'art antique,<br/></span> + <span class="i0">De Phidias et de Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Dans une autre stance plastique<br/></span> + <span class="i0">Elle groupe ses charmes nus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur un tapis de Cachemire,<br/></span> + <span class="i0">C'est la sultane du sérail,<br/></span> + <span class="i0">Riant au miroir qui l'admire<br/></span> + <span class="i0">Avec un rire de corail;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Géorgienne indolente,<br/></span> + <span class="i0">Avec son souple narguilhé,<br/></span> + <span class="i0">Étalant sa hanche opulente,<br/></span> + <span class="i0">Un pied sous l'autre replié.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et comme l'odalisque d'Ingres,<br/></span> + <span class="i0">De ses reins cambrant les rondeurs,<br/></span> + <span class="i0">En dépit des vertus malingres,<br/></span> + <span class="i0">En dépit des maigres pudeurs!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Paresseuse odalisque, arrière!<br/></span> + <span class="i0">Voici le tableau dans son jour,<br/></span> + <span class="i0">Le diamant dans sa lumière;<br/></span> + <span class="i0">Voici la beauté dans l'amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa tête penche et se renverse;<br/></span> + <span class="i0">Haletante, dressant les seins,<br/></span> + <span class="i0">Aux bras du rêve qui la berce,<br/></span> + <span class="i0">Elle tombe sur ses coussins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses paupières battent des ailes<br/></span> + <span class="i0">Sur leurs globes d'argent bruni,<br/></span> + <span class="i0">Et l'on voit monter ses prunelles<br/></span> + <span class="i0">Dans la nacre de l'infini.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un linceul de point d'Angleterre<br/></span> + <span class="i0">Que l'on recouvre sa beauté:<br/></span> + <span class="i0">L'extase l'a prise à la terre;<br/></span> + <span class="i0">Elle est morte de volupté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que les violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu des tristes fleurs des morts<br/></span> + <span class="i0">Où chaque perle est une larme,<br/></span> + <span class="i0">Pleurent en bouquets sur son corps!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et que mollement on la pose<br/></span> + <span class="i0">Sur son lit, tombeau blanc et doux,<br/></span> + <span class="i0">Où le poëte, à la nuit close,<br/></span> + <span class="i0">Ira prier à deux genoux.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p4">ETUDE DE MAINS</h2> + + +<h3 id="p4s1">I<br/> +IMPÉRIA</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chez un sculpteur, moulée en plâtre,<br/></span> + <span class="i0">J'ai vu l'autre jour une main<br/></span> + <span class="i0">D'Aspasie ou de Cléopâtre,<br/></span> + <span class="i0">Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous le baiser neigeux saisie<br/></span> + <span class="i0">Comme un lis par l'aube argenté,<br/></span> + <span class="i0">Comme une blanche poésie<br/></span> + <span class="i0">S'épanouissait sa beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans l'éclat de sa pâleur mate<br/></span> + <span class="i0">Elle étalait sur le velours<br/></span> + <span class="i0">Son élégance délicate<br/></span> + <span class="i0">Et ses doigts fins aux anneaux lourds.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une cambrure florentine,<br/></span> + <span class="i0">Avec un bel air de fierté,<br/></span> + <span class="i0">Faisait, en ligne serpentine,<br/></span> + <span class="i0">Onduler son pouce écarté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A-t-elle joué dans les boucles<br/></span> + <span class="i0">Des cheveux lustrés de don Juan,<br/></span> + <span class="i0">Ou sur son caftan d'escarboucles<br/></span> + <span class="i0">Peigné la barbe du sultan,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tenu, courtisane ou reine,<br/></span> + <span class="i0">Entre ses doigts si bien sculptés,<br/></span> + <span class="i0">Le sceptre de la souveraine<br/></span> + <span class="i0">Ou le sceptre des voluptés?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle a dû, nerveuse et mignonne,<br/></span> + <span class="i0">Souvent s'appuyer sur le col<br/></span> + <span class="i0">Et sur la croupe de lionne<br/></span> + <span class="i0">De sa chimère prise au vol.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Impériales fantaisies,<br/></span> + <span class="i0">Amour des somptuosités;<br/></span> + <span class="i0">Voluptueuses frénésies,<br/></span> + <span class="i0">Rêves d'impossibilités,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Romans extravagants, poèmes<br/></span> + <span class="i0">De haschisch et de vin du Rhin,<br/></span> + <span class="i0">Courses folles dans les bohèmes<br/></span> + <span class="i0">Sur le dos des coursiers sans frein;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit tout cela dans les lignes<br/></span> + <span class="i0">De cette paume, livre blanc<br/></span> + <span class="i0">Où Vénus a tracé des signes<br/></span> + <span class="i0">Que l'amour ne lit qu'en tremblant.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p4s2">II<br/> +LACENAIRE</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour contraste, la main coupée<br/></span> + <span class="i0">De Lacenaire l'assassin,<br/></span> + <span class="i0">Dans des baumes puissants trempée,<br/></span> + <span class="i0">Posait auprès, sur un coussin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Curiosité dépravée!<br/></span> + <span class="i0">J'ai touché, malgré mes dégoûts,<br/></span> + <span class="i0">Du supplice encor mal lavée,<br/></span> + <span class="i0">Cette chair froide au duvet roux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Momifiée et toute jaune<br/></span> + <span class="i0">Comme la main d'un pharaon,<br/></span> + <span class="i0">Elle allonge ses doigts de faune<br/></span> + <span class="i0">Crispés par la tentation.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un prurit d'or et de chair vive<br/></span> + <span class="i0">Semble titiller de ses doigts<br/></span> + <span class="i0">L'immobilité convulsive,<br/></span> + <span class="i0">Et les tordre comme autrefois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tous les vices avec leurs griffes<br/></span> + <span class="i0">Ont, dans les plis de cette peau,<br/></span> + <span class="i0">Tracé d'affreux hiéroglyphes,<br/></span> + <span class="i0">Lus couramment par le bourreau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On y voit les œuvres mauvaises<br/></span> + <span class="i0">Écrites en fauves sillons,<br/></span> + <span class="i0">Et les brûlures des fournaises<br/></span> + <span class="i0">Où bouillent les corruptions;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les débauches dans les Caprées<br/></span> + <span class="i0">Des tripots et des lupanars,<br/></span> + <span class="i0">De vin et de sang diaprées,<br/></span> + <span class="i0">Comme l'ennui des vieux Césars!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En même temps molle et féroce,<br/></span> + <span class="i0">Sa forme a pour l'observateur<br/></span> + <span class="i0">Je ne sais quelle grâce atroce,<br/></span> + <span class="i0">La grâce du gladiateur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Criminelle aristocratie,<br/></span> + <span class="i0">Par la varlope ou le marteau<br/></span> + <span class="i0">Sa pulpe n'est pas endurcie,<br/></span> + <span class="i0">Car son outil fut un couteau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Saints calus du travail honnête,<br/></span> + <span class="i0">On y cherche en vain votre sceau.<br/></span> + <span class="i0">Vrai meurtrier et faux poëte,<br/></span> + <span class="i0">II fut le Manfred du ruisseau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p5">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE</h2> + + +<h3 id="p5s1">I<br/> +DANS LA RUE</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il est un vieil air populaire<br/></span> + <span class="i0">Par tous les violons raclé,<br/></span> + <span class="i0">Aux abois des chiens en colère<br/></span> + <span class="i0">Par tous les orgues nasillé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les tabatières à musique<br/></span> + <span class="i0">L'ont sur leur répertoire inscrit;<br/></span> + <span class="i0">Pour les serins il est classique,<br/></span> + <span class="i0">Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur cet air, pistons, clarinettes,<br/></span> + <span class="i0">Dans les bals aux poudreux berceaux,<br/></span> + <span class="i0">Font sauter commis et grisettes,<br/></span> + <span class="i0">Et de leurs nids fuir les oiseaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La guinguette, sous sa tonnelle<br/></span> + <span class="i0">De houblon et de chèvrefeuil,<br/></span> + <span class="i0">Fête, en braillant la ritournelle,<br/></span> + <span class="i0">Le gai dimanche et l'argenteuil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'aveugle au basson qui pleurniche<br/></span> + <span class="i0">L'écorche en se trompant de doigts;<br/></span> + <span class="i0">La sébile aux dents, son caniche<br/></span> + <span class="i0">Près de lui le grogne à mi-voix.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et les petites guitaristes,<br/></span> + <span class="i0">Maigres sous leurs minces tartans,<br/></span> + <span class="i0">Le glapissent de leurs voix tristes<br/></span> + <span class="i0">Aux tables des cafés chantants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Paganini, le fantastique,<br/></span> + <span class="i0">Un soir, comme avec un crochet,<br/></span> + <span class="i0">A ramassé le thème antique<br/></span> + <span class="i0">Du bout de son divin archet,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, brodant la gaze fanée<br/></span> + <span class="i0">Que l'oripeau rougit encor,<br/></span> + <span class="i0">Fait sur la phrase dédaignée<br/></span> + <span class="i0">Courir ses arabesques d'or.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s2">II<br/> +SUR LES LAGUNES</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tra la, tra la, la, la, la laire!<br/></span> + <span class="i0">Qui ne connaît pas ce motif?<br/></span> + <span class="i0">A nos mamans il a su plaire,<br/></span> + <span class="i0">Tendre et gai, moqueur et plaintif:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'air du Carnaval de Venise,<br/></span> + <span class="i0">Sur les canaux jadis chanté<br/></span> + <span class="i0">Et qu'un soupir de folle brise<br/></span> + <span class="i0">Dans le ballet a transporté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il me semble, quand on le joue,<br/></span> + <span class="i0">Voir glisser dans son bleu sillon<br/></span> + <span class="i0">Une gondole avec sa proue<br/></span> + <span class="i0">Faite en manche de violon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur une gamme chromatique,<br/></span> + <span class="i0">Le sein de perles ruisselant,<br/></span> + <span class="i0">La Vénus de l'Adriatique<br/></span> + <span class="i0">Sort de l'eau son corps rose et blanc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dômes, sur l'azur des ondes<br/></span> + <span class="i0">Suivant la phrase au pur contour,<br/></span> + <span class="i0">S'enflent comme des gorges rondes<br/></span> + <span class="i0">Que soulève un soupir d'amour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'esquif aborde et me dépose,<br/></span> + <span class="i0">Jetant son amarre au pilier,<br/></span> + <span class="i0">Devant une façade rose,<br/></span> + <span class="i0">Sur le marbre d'un escalier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec ses palais, ses gondoles,<br/></span> + <span class="i0">Ses mascarades sur la mer,<br/></span> + <span class="i0">Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,<br/></span> + <span class="i0">Tout Venise vit dans cet air.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une frêle corde qui vibre<br/></span> + <span class="i0">Refait sur un pizzicato,<br/></span> + <span class="i0">Comme autrefois joyeuse et libre,<br/></span> + <span class="i0">La ville de Canaletto!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s3">III<br/> +CARNAVAL</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Venise pour le bal s'habille.<br/></span> + <span class="i0">De paillettes tout étoilé,<br/></span> + <span class="i0">Scintille, fourmille et babille<br/></span> + <span class="i0">Le carnaval bariolé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Arlequin, nègre par son masque,<br/></span> + <span class="i0">Serpent par ses mille couleurs,<br/></span> + <span class="i0">Rosse d'une note fantasque<br/></span> + <span class="i0">Cassandre son souffre-douleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Battant de l'aile avec sa manche<br/></span> + <span class="i0">Comme un pingouin sur un écueil,<br/></span> + <span class="i0">Le blanc Pierrot, par une blanche,<br/></span> + <span class="i0">Passe la tête et cligne l'œil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Docteur bolonais rabâche<br/></span> + <span class="i0">Avec la basse aux sons traînés;<br/></span> + <span class="i0">Polichinelle, qui se fâche,<br/></span> + <span class="i0">Se trouve une croche pour nez.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Heurtant Trivelin qui se mouche<br/></span> + <span class="i0">Avec un trille extravagant,<br/></span> + <span class="i0">A Colombine Scaramouche<br/></span> + <span class="i0">Rend son éventail ou son gant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur une cadence se glisse<br/></span> + <span class="i0">Un domino ne laissant voir<br/></span> + <span class="i0">Qu'un malin regard en coulisse<br/></span> + <span class="i0">Aux paupières de satin noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ah! fine barbe de dentelle,<br/></span> + <span class="i0">Que fait voler un souffle pur,<br/></span> + <span class="i0">Cet arpége m'a dit: C'est elle!<br/></span> + <span class="i0">Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et j'ai reconnu, rose et fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'affreux profil de carton,<br/></span> + <span class="i0">Sa lèvre au fin duvet de pêche,<br/></span> + <span class="i0">Et la mouche de son menton.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s4">IV<br/> +CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">A travers la folle risée<br/></span> + <span class="i0">Que Saint-Marc renvoie au Lido,<br/></span> + <span class="i0">Une gamme monte en fusée,<br/></span> + <span class="i0">Comme au clair de lune un jet d'eau…<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'air qui jase d'un ton bouffe<br/></span> + <span class="i0">Et secoue au vent ses grelots,<br/></span> + <span class="i0">Un regret, ramier qu'on étouffe,<br/></span> + <span class="i0">Par instant mêle ses sanglots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au loin, dans la brume sonore,<br/></span> + <span class="i0">Comme un rêve presque effacé,<br/></span> + <span class="i0">J'ai revu, pâle et triste encore,<br/></span> + <span class="i0">Mon vieil amour de l'an passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon âme en pleurs s'est souvenue<br/></span> + <span class="i0">De l'avril, où, guettant au bois<br/></span> + <span class="i0">La violette à sa venue,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette note de chanterelle,<br/></span> + <span class="i0">Vibrant comme l'harmonica,<br/></span> + <span class="i0">C'est la voix enfantine et grêle,<br/></span> + <span class="i0">Flèche d'argent qui me piqua.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le son en est si faux, si tendre,<br/></span> + <span class="i0">Si moqueur, si doux, si cruel,<br/></span> + <span class="i0">Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre<br/></span> + <span class="i0">On ressent un plaisir mortel,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et que mon cœur, comme la voûte<br/></span> + <span class="i0">Dont l'eau pleure dans un bassin,<br/></span> + <span class="i0">Laisse tomber goutte par goutte<br/></span> + <span class="i0">Ses larmes rouges dans mon sein.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jovial et mélancolique,<br/></span> + <span class="i0">Ah! vieux thème du carnaval,<br/></span> + <span class="i0">Où le rire aux larmes réplique,<br/></span> + <span class="i0">Que ton charme m'a fait de mal!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p6">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">De leur col blanc courbant les lignes,<br/></span> + <span class="i0">On voit dans les contes du Nord,<br/></span> + <span class="i0">Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes<br/></span> + <span class="i0">Nager en chantant près du bord.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou, suspendant à quelque branche<br/></span> + <span class="i0">Le plumage qui les revêt,<br/></span> + <span class="i0">Faire luire leur peau plus blanche<br/></span> + <span class="i0">Que la neige de leur duvet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De ces femmes il en est une,<br/></span> + <span class="i0">Qui chez nous descend quelquefois,<br/></span> + <span class="i0">Blanche comme le clair de lune<br/></span> + <span class="i0">Sur les glaciers dans les cieux froids;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Conviant la vue enivrée<br/></span> + <span class="i0">De sa boréale fraîcheur<br/></span> + <span class="i0">A des régals de chair nacrée,<br/></span> + <span class="i0">A des débauches de blancheur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son sein, neige moulée en globe,<br/></span> + <span class="i0">Contre les camélias blancs<br/></span> + <span class="i0">Et le blanc satin de sa robe<br/></span> + <span class="i0">Soutient des combats insolents.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans ces grandes batailles blanches,<br/></span> + <span class="i0">Satins et fleurs ont le dessous,<br/></span> + <span class="i0">Et, sans demander leurs revanches,<br/></span> + <span class="i0">Jaunissent comme des jaloux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les blancheurs de son épaule,<br/></span> + <span class="i0">Paros au grain éblouissant,<br/></span> + <span class="i0">Comme dans une nuit du pôle,<br/></span> + <span class="i0">Un givre invisible descend.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De quel mica de neige vierge,<br/></span> + <span class="i0">De quelle moelle de roseau,<br/></span> + <span class="i0">De quelle hostie et de quel cierge<br/></span> + <span class="i0">A-t-on fait le blanc de sa peau?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A-t-on pris la goutte lactée<br/></span> + <span class="i0">Tachant l'azur du ciel d'hiver,<br/></span> + <span class="i0">Le lis à la pulpe argentée,<br/></span> + <span class="i0">La blanche écume de la mer;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le marbre blanc, chair froide et pâle<br/></span> + <span class="i0">Où vivent les divinités;<br/></span> + <span class="i0">L'argent mat, la laiteuse opale<br/></span> + <span class="i0">Qu'irisent de vagues clartés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ivoire, où ses mains ont des ailes,<br/></span> + <span class="i0">Et, comme des papillons blancs,<br/></span> + <span class="i0">Sur la pointe des notes frêles<br/></span> + <span class="i0">Suspendent leurs baisers tremblants;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'hermine vierge de souillure,<br/></span> + <span class="i0">Qui, pour abriter leurs frissons,<br/></span> + <span class="i0">Ouate de sa blanche fourrure<br/></span> + <span class="i0">Les épaules et les blasons;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le vif-argent aux fleurs fantasques<br/></span> + <span class="i0">Dont les vitraux sont ramagés;<br/></span> + <span class="i0">Les blanches dentelles des vasques,<br/></span> + <span class="i0">Pleurs de l'ondine en l'air figés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'aubépine de mai qui plie<br/></span> + <span class="i0">Sous les blancs frimas de ses fleurs;<br/></span> + <span class="i0">L'albâtre où la mélancolie<br/></span> + <span class="i0">Aime à retrouver ses pâleurs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le duvet blanc de la colombe,<br/></span> + <span class="i0">Neigeant sur les toits du manoir,<br/></span> + <span class="i0">Et la stalactite qui tombe,<br/></span> + <span class="i0">Larme blanche de l'antre noir?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des Groenlands et des Norvéges<br/></span> + <span class="i0">Vient-elle avec Séraphita?<br/></span> + <span class="i0">Est-ce la Madone des neiges,<br/></span> + <span class="i0">Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sphinx enterré par l'avalanche,<br/></span> + <span class="i0">Gardien des glaciers étoilés,<br/></span> + <span class="i0">Et qui, sous sa poitrine blanche,<br/></span> + <span class="i0">Cache de blancs secrets gelés?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous la glace où calme il repose,<br/></span> + <span class="i0">Oh! qui pourra fondre ce cœur!<br/></span> + <span class="i0">Oh! qui pourra mettre un ton rose<br/></span> + <span class="i0">Dans cette implacable blancheur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p7">COQUETTERIE POSTHUME</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand je mourrai, que l'on me mette,<br/></span> + <span class="i0">Avant de clouer mon cercueil,<br/></span> + <span class="i0">Un peu de rouge à la pommette,<br/></span> + <span class="i0">Un peu de noir au bord de l'œil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car je veux, dans ma bière close,<br/></span> + <span class="i0">Comme le soir de son aveu,<br/></span> + <span class="i0">Rester éternellement rose<br/></span> + <span class="i0">Avec du kh'ol sous mon œil bleu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de suaire en toile fine,<br/></span> + <span class="i0">Mais drapez-moi dans les plis blancs<br/></span> + <span class="i0">De ma robe de mousseline,<br/></span> + <span class="i0">De ma robe à treize volants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est ma parure préférée;<br/></span> + <span class="i0">Je la portais quand je lui plus.<br/></span> + <span class="i0">Son premier regard l'a sacrée,<br/></span> + <span class="i0">Et depuis je ne la mis plus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Posez-moi, sans jaune immortelle,<br/></span> + <span class="i0">Sans coussin de larmes brodé,<br/></span> + <span class="i0">Sur mon oreiller de dentelle<br/></span> + <span class="i0">De ma chevelure inondé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cet oreiller, dans les nuits folles,<br/></span> + <span class="i0">A vu dormir nos fronts unis,<br/></span> + <span class="i0">Et sous le drap noir des gondoles<br/></span> + <span class="i0">Compté nos baisers infinis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre mes mains de cire pâle,<br/></span> + <span class="i0">Que la prière réunit,<br/></span> + <span class="i0">Tournez ce chapelet d'opale,<br/></span> + <span class="i0">Par le pape à Rome bénit:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je l'égrènerai dans la couche<br/></span> + <span class="i0">D'où nul encor ne s'est levé;<br/></span> + <span class="i0">Sa bouche en a dit sur ma bouche<br/></span> + <span class="i0">Chaque <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et chaque <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p8">DIAMANT DU CŒUR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout amoureux, de sa maîtresse,<br/></span> + <span class="i0">Sur son cœur ou dans son tiroir,<br/></span> + <span class="i0">Possède un gage qu'il caresse<br/></span> + <span class="i0">Aux jours de regret ou d'espoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un d'une chevelure noire,<br/></span> + <span class="i0">Par un sourire encouragé,<br/></span> + <span class="i0">A pris une boucle que moire<br/></span> + <span class="i0">Un reflet bleu d'aile de geai.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,<br/></span> + <span class="i0">Coupé par derrière un flocon<br/></span> + <span class="i0">Retors et fin comme la soie<br/></span> + <span class="i0">Que l'on dévide du cocon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un troisième, au fond d'une boîte,<br/></span> + <span class="i0">Reliquaire du souvenir,<br/></span> + <span class="i0">Cache un gant blanc, de forme étroite,<br/></span> + <span class="i0">Où nulle main ne peut tenir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cet autre, pour s'en faire un charme,<br/></span> + <span class="i0">Dans un sachet, d'un chiffre orné,<br/></span> + <span class="i0">Coud des violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">Frais cadeau qu'on reprend fané.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-ci baise la pantoufle<br/></span> + <span class="i0">Que Cendrillon perdit un soir;<br/></span> + <span class="i0">Et celui-ci conserve un souffle<br/></span> + <span class="i0">Dans la barbe d'un masque noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moi, je n'ai ni boucle lustrée,<br/></span> + <span class="i0">Ni gant, ni bouquet, ni soulier,<br/></span> + <span class="i0">Mais je garde, empreinte adorée,<br/></span> + <span class="i0">Une larme sur un papier:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pure rosée, unique goutte,<br/></span> + <span class="i0">D'un ciel d'azur tombée un jour,<br/></span> + <span class="i0">Joyau sans prix, perle dissoute<br/></span> + <span class="i0">Dans la coupe de mon amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, pour moi, cette obscure tache<br/></span> + <span class="i0">Reluit comme un écrin d'Ophyr,<br/></span> + <span class="i0">Et du vélin bleu se détache,<br/></span> + <span class="i0">Diamant éclos d'un saphir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette larme, qui fait ma joie,<br/></span> + <span class="i0">Roula, trésor inespéré,<br/></span> + <span class="i0">Sur un de mes vers qu'elle noie,<br/></span> + <span class="i0">D'un œil qui n'a jamais pleuré!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p9">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tandis qu'à leurs œuvres perverses<br/></span> + <span class="i0">Les hommes courent haletants,<br/></span> + <span class="i0">Mars qui rit, malgré les averses,<br/></span> + <span class="i0">Prépare en secret le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour les petites pâquerettes,<br/></span> + <span class="i0">Sournoisement lorsque tout dort,<br/></span> + <span class="i0">Il repasse des collerettes<br/></span> + <span class="i0">Et cisèle des boutons d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le verger et dans la vigne,<br/></span> + <span class="i0">Il s'en va, furtif perruquier,<br/></span> + <span class="i0">Avec une houppe de cygne,<br/></span> + <span class="i0">Poudrer à frimas l'amandier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La nature au lit se repose;<br/></span> + <span class="i0">Lui, descend au jardin désert<br/></span> + <span class="i0">Et lace les boutons de rose<br/></span> + <span class="i0">Dans leur corset de velours vert.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout en composant des solféges,<br/></span> + <span class="i0">Qu'aux merles il siffle à mi-voix,<br/></span> + <span class="i0">Il sème aux prés les perce-neiges<br/></span> + <span class="i0">Et les violettes aux bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le cresson de la fontaine<br/></span> + <span class="i0">Où le cerf boit, l'oreille au guet,<br/></span> + <span class="i0">De sa main cachée il égrène<br/></span> + <span class="i0">Les grelots d'argent du muguet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,<br/></span> + <span class="i0">Il met la fraise au teint vermeil,<br/></span> + <span class="i0">Et te tresse un chapeau de feuilles<br/></span> + <span class="i0">Pour te garantir du soleil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Puis, lorsque sa besogne est faite,<br/></span> + <span class="i0">Et que son règne va finir,<br/></span> + <span class="i0">Au seuil d'avril tournant la tête,<br/></span> + <span class="i0">Il dit: «Printemps, tu peux venir!»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p10">CONTRALTO</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit dans le musée antique,<br/></span> + <span class="i0">Sur un lit de marbre sculpté,<br/></span> + <span class="i0">Une statue énigmatique<br/></span> + <span class="i0">D'une inquiétante beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,<br/></span> + <span class="i0">Une déesse, ou bien un dieu?<br/></span> + <span class="i0">L'amour, ayant peur d'être infâme,<br/></span> + <span class="i0">Hésite et suspend son aveu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans sa pose malicieuse,<br/></span> + <span class="i0">Elle s'étend, le dos tourné<br/></span> + <span class="i0">Devant la foule curieuse,<br/></span> + <span class="i0">Sur son coussin capitonné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour faire sa beauté maudite,<br/></span> + <span class="i0">Chaque sexe apporta son don.<br/></span> + <span class="i0">Tout homme dit: C'est Aphrodite!<br/></span> + <span class="i0">Toute femme: C'est Cupidon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sexe douteux, grâce certaine,<br/></span> + <span class="i0">On dirait ce corps indécis<br/></span> + <span class="i0">Fondu, dans l'eau de la fontaine,<br/></span> + <span class="i0">Sous les baisers de Salmacis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chimère ardente, effort suprême<br/></span> + <span class="i0">De l'art et de la volupté,<br/></span> + <span class="i0">Monstre charmant, comme je t'aime<br/></span> + <span class="i0">Avec ta multiple beauté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bien qu'on défende ton approche,<br/></span> + <span class="i0">Sous la draperie aux plis droits<br/></span> + <span class="i0">Dont le bout à ton pied s'accroche,<br/></span> + <span class="i0">Mes yeux ont plongé bien des fois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rêve de poëte et d'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Tu m'as bien des nuits occupé,<br/></span> + <span class="i0">Et mon caprice qui persiste<br/></span> + <span class="i0">Ne convient pas qu'il s'est trompé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais seulement il se transpose,<br/></span> + <span class="i0">Et, passant de la forme au son,<br/></span> + <span class="i0">Trouve dans sa métamorphose<br/></span> + <span class="i0">La jeune fille et le garçon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que tu me plais, ô timbre étrange!<br/></span> + <span class="i0">Son double, homme et femme à la fois,<br/></span> + <span class="i0">Contralto, bizarre mélange,<br/></span> + <span class="i0">Hermaphrodite de la voix!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est Roméo, c'est Juliette,<br/></span> + <span class="i0">Chantant avec un seul gosier;<br/></span> + <span class="i0">Le pigeon rauque et la fauvette<br/></span> + <span class="i0">Perchés sur le même rosier;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la châtelaine qui raille<br/></span> + <span class="i0">Son beau page parlant d'amour;<br/></span> + <span class="i0">L'amant au pied de la muraille,<br/></span> + <span class="i0">La dame au balcon de sa tour;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le papillon, blanche étincelle,<br/></span> + <span class="i0">Qu'en ses détours et ses ébats<br/></span> + <span class="i0">Poursuit un papillon fidèle,<br/></span> + <span class="i0">L'un volant haut et l'autre bas;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ange qui descend et qui monte<br/></span> + <span class="i0">Sur l'escalier d'or voltigeant;<br/></span> + <span class="i0">La cloche mêlant dans sa fonte<br/></span> + <span class="i0">La voix d'airain, la voix d'argent;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La mélodie et l'harmonie,<br/></span> + <span class="i0">Le chant et l'accompagnement;<br/></span> + <span class="i0">A la grâce la force unie,<br/></span> + <span class="i0">La maîtresse embrassant l'amant!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le pli de sa jupe assise,<br/></span> + <span class="i0">Ce soir, ce sera Cendrillon<br/></span> + <span class="i0">Causant près du feu qu'elle attise<br/></span> + <span class="i0">Avec son ami le grillon;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Demain le valeureux Arsace<br/></span> + <span class="i0">A son courroux donnant l'essor,<br/></span> + <span class="i0">Ou Tancrède avec sa cuirasse,<br/></span> + <span class="i0">Son épée et son casque d'or;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Desdemona chantant le Saule,<br/></span> + <span class="i0">Zerline bernant Mazetto,<br/></span> + <span class="i0">Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;<br/></span> + <span class="i0">C'est toi que j'aime, ô contralto!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nature charmante et bizarre<br/></span> + <span class="i0">Que Dieu d'un double attrait para,<br/></span> + <span class="i0">Toi qui pourrais, comme Gulnare,<br/></span> + <span class="i0">Être le Kaled d'un Lara,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et dont la voix, dans sa caresse,<br/></span> + <span class="i0">Réveillant le cœur endormi,<br/></span> + <span class="i0">Mêle aux soupirs de la maîtresse<br/></span> + <span class="i0">L'accent plus mâle de l'ami!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p11">CÆRULEI OCULI</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une femme mystérieuse,<br/></span> + <span class="i0">Dont la beauté trouble mes sens,<br/></span> + <span class="i0">Se tient debout, silencieuse,<br/></span> + <span class="i0">Au bord des flots retentissants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses yeux, où le ciel se reflète,<br/></span> + <span class="i0">Mêlent à leur azur amer,<br/></span> + <span class="i0">Qu'étoile une humide paillette,<br/></span> + <span class="i0">Les teintes glauques de la mer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans les langueurs de leurs prunelles,<br/></span> + <span class="i0">Une grâce triste sourit;<br/></span> + <span class="i0">Les pleurs mouillent les étincelles<br/></span> + <span class="i0">Et la lumière s'attendrit;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et leurs cils comme des mouettes<br/></span> + <span class="i0">Qui rasent le flot aplani,<br/></span> + <span class="i0">Palpitent, ailes inquiètes,<br/></span> + <span class="i0">Sur leur azur indéfini.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme dans l'eau bleue et profonde,<br/></span> + <span class="i0">Où dort plus d'un trésor coulé,<br/></span> + <span class="i0">On y découvre à travers l'onde<br/></span> + <span class="i0">La coupe du roi de Thulé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous leur transparence verdâtre,<br/></span> + <span class="i0">Brille parmi le goémon,<br/></span> + <span class="i0">L'autre perle de Cléopâtre<br/></span> + <span class="i0">Près de l'anneau de Salomon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La couronne au gouffre lancée<br/></span> + <span class="i0">Dans la ballade de Schiller,<br/></span> + <span class="i0">Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,<br/></span> + <span class="i0">Y jette encor son reflet clair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un pouvoir magique m'entraîne<br/></span> + <span class="i0">Vers l'abîme de ce regard,<br/></span> + <span class="i0">Comme au sein des eaux la sirène<br/></span> + <span class="i0">Attirait Harald Harfagar.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon âme, avec la violence<br/></span> + <span class="i0">D'un irrésistible désir,<br/></span> + <span class="i0">Au milieu du gouffre s'élance<br/></span> + <span class="i0">Vers l'ombre impossible à saisir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Montrant son sein, cachant sa queue,<br/></span> + <span class="i0">La sirène amoureusement<br/></span> + <span class="i0">Fait ondoyer sa blancheur bleue<br/></span> + <span class="i0">Sous l'émail vert du flot dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'eau s'enfle comme une poitrine<br/></span> + <span class="i0">Aux soupirs de la passion;<br/></span> + <span class="i0">Le vent, dans sa conque marine,<br/></span> + <span class="i0">Murmure une incantation.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Oh! viens dans ma couche de nacre,<br/></span> + <span class="i0">Mes bras d'onde t'enlaceront;<br/></span> + <span class="i0">Les flots, perdant leur saveur âcre,<br/></span> + <span class="i0">Sur ta bouche, en miel couleront.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Laissant bruire sur nos têtes,<br/></span> + <span class="i0">La mer qui ne peut s'apaiser,<br/></span> + <span class="i0">Nous boirons l'oubli des tempêtes<br/></span> + <span class="i0">Dans la coupe de mon baiser.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi parle la voix humide<br/></span> + <span class="i0">De ce regard céruléen,<br/></span> + <span class="i0">Et mon cœur, sous l'onde perfide,<br/></span> + <span class="i0">Se noie et consomme l'hymen.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p12">RONDALLA</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Enfant aux airs d'impératrice,<br/></span> + <span class="i0">Colombe aux regards de faucon,<br/></span> + <span class="i0">Tu me hais, mais c'est mon caprice,<br/></span> + <span class="i0">De me planter sous ton balcon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là , je veux, le pied sur la borne,<br/></span> + <span class="i0">Pinçant les nerfs, tapant le bois,<br/></span> + <span class="i0">Faire luire à ton carreau morne<br/></span> + <span class="i0">Ta lampe et ton front à la fois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je défends à toute guitare<br/></span> + <span class="i0">De bourdonner aux alentours.<br/></span> + <span class="i0">Ta rue est à moi:—je la barre<br/></span> + <span class="i0">Pour y chanter seul mes amours,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je coupe les deux oreilles<br/></span> + <span class="i0">Au premier racleur de jambon<br/></span> + <span class="i0">Qui devant la chambre où tu veilles<br/></span> + <span class="i0">Braille un couplet mauvais ou bon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans sa gaîne mon couteau bouge;<br/></span> + <span class="i0">Allons, qui veut de l'incarnat?<br/></span> + <span class="i0">A son jabot qui veut du rouge<br/></span> + <span class="i0">Pour faire un bouton de grenat?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le sang dans les veines s'ennuie,<br/></span> + <span class="i0">Car il est fait pour se montrer;<br/></span> + <span class="i0">Le temps est noir, gare la pluie!<br/></span> + <span class="i0">Poltrons, hâtez-vous de rentrer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sortez, vaillants! sortez, bravaches!<br/></span> + <span class="i0">L'avant-bras couvert du manteau,<br/></span> + <span class="i0">Que sur vos faces de gavaches<br/></span> + <span class="i0">J'écrive des croix au couteau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,<br/></span> + <span class="i0">De pied ferme je les attends.<br/></span> + <span class="i0">A ta gloire il faut que je fende<br/></span> + <span class="i0">Les naseaux de ces capitans.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au ruisseau qui gêne ta marche<br/></span> + <span class="i0">Et pourrait salir tes pieds blancs,<br/></span> + <span class="i0">Corps du Christ! je veux faire une arche<br/></span> + <span class="i0">Avec les côtes des galants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour te prouver combien je t'aime,<br/></span> + <span class="i0">Dis, je tuerai qui tu voudras:<br/></span> + <span class="i0">J'attaquerai Satan lui-même,<br/></span> + <span class="i0">Si pour linceul j'ai tes deux draps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Porte sourde!—Fenêtre aveugle!<br/></span> + <span class="i0">Tu dois pourtant ouïr ma voix;<br/></span> + <span class="i0">Comme un taureau blessé je beugle,<br/></span> + <span class="i0">Des chiens excitant les abois!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au moins plante un clou dans ta porte:<br/></span> + <span class="i0">Un clou pour accrocher mon cœur.<br/></span> + <span class="i0">A quoi sert que je le remporte<br/></span> + <span class="i0">Fou de rage, mort de langueur?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p13">NOSTALGIES D'OBÉLISQUES</h2> + + +<h3 id="p13s1">I<br/> +L'OBÉLISQUE DE PARIS</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur cette place je m'ennuie,<br/></span> + <span class="i0">Obélisque dépareillé;<br/></span> + <span class="i0">Neige, givre, bruine et pluie<br/></span> + <span class="i0">Glacent mon flanc déjà rouillé;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ma vieille aiguille, rougie<br/></span> + <span class="i0">Aux fournaises d'un ciel de feu,<br/></span> + <span class="i0">Prend des pâleurs de nostalgie<br/></span> + <span class="i0">Dans cet air qui n'est jamais bleu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Devant les colosses moroses<br/></span> + <span class="i0">Et les pylônes de Luxor,<br/></span> + <span class="i0">Près de mon frère aux teintes roses<br/></span> + <span class="i0">Que ne suis-je debout encor,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plongeant dans l'azur immuable<br/></span> + <span class="i0">Mon pyramidion vermeil,<br/></span> + <span class="i0">Et de mon ombre, sur le sable,<br/></span> + <span class="i0">Écrivant les pas du soleil!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rhamsès, un jour mon bloc superbe,<br/></span> + <span class="i0">Où l'éternité s'ébréchait,<br/></span> + <span class="i0">Roula fauché comme un brin d'herbe,<br/></span> + <span class="i0">Et Paris s'en fit un hochet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La sentinelle granitique,<br/></span> + <span class="i0">Gardienne des énormités,<br/></span> + <span class="i0">Se dresse entre un faux temple antique<br/></span> + <span class="i0">Et la chambre des députés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur l'échafaud de Louis seize,<br/></span> + <span class="i0">Monolithe au sens aboli,<br/></span> + <span class="i0">On a mis mon secret, qui pèse<br/></span> + <span class="i0">Le poids de cinq mille ans d'oubli.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les moineaux francs souillent ma tête,<br/></span> + <span class="i0">Où s'abattaient dans leur essor<br/></span> + <span class="i0">L'ibis rose et le gypaëte<br/></span> + <span class="i0">Au blanc plumage, aux serres d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Seine, noir égout des rues,<br/></span> + <span class="i0">Fleuve immonde fait de ruisseaux,<br/></span> + <span class="i0">Salit mon pied, que dans ses crues<br/></span> + <span class="i0">Baisait le Nil, père des eaux,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Nil, géant à barbe blanche<br/></span> + <span class="i0">Coiffé de lotus et de joncs,<br/></span> + <span class="i0">Versant de son urne qui penche<br/></span> + <span class="i0">Des crocodiles pour goujons!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les chars d'or étoilés de nacre<br/></span> + <span class="i0">Des grands pharaons d'autrefois<br/></span> + <span class="i0">Rasaient mon bloc heurté du fiacre<br/></span> + <span class="i0">Emportant le dernier des rois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jadis, devant ma pierre antique,<br/></span> + <span class="i0">Le pschent au front, les prêtres saints<br/></span> + <span class="i0">Promenaient la bari mystique<br/></span> + <span class="i0">Aux emblèmes dorés et peints;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais aujourd'hui, pilier profane<br/></span> + <span class="i0">Entre deux fontaines campé,<br/></span> + <span class="i0">Je vois passer la courtisane<br/></span> + <span class="i0">Se renversant dans son coupé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vois, de janvier à décembre,<br/></span> + <span class="i0">La procession des bourgeois,<br/></span> + <span class="i0">Les Solons qui vont à la chambre,<br/></span> + <span class="i0">Et les Arthurs qui vont au bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! dans cent ans quels laids squelettes<br/></span> + <span class="i0">Fera ce peuple impie et fou,<br/></span> + <span class="i0">Qui se couche sans bandelettes<br/></span> + <span class="i0">Dans des cercueils que ferme un clou,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et n'a pas même d'hypogées<br/></span> + <span class="i0">A l'abri des corruptions,<br/></span> + <span class="i0">Dortoirs où, par siècles rangées,<br/></span> + <span class="i0">Plongent les générations!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sol sacré des hiéroglyphes<br/></span> + <span class="i0">Et des secrets sacerdotaux,<br/></span> + <span class="i0">Où les sphinx s'aiguisent les griffes<br/></span> + <span class="i0">Sur les angles des piédestaux,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Où sous le pied sonne la crypte,<br/></span> + <span class="i0">Où l'épervier couve son nid,<br/></span> + <span class="i0">Je te pleure, ô ma vieille Égypte,<br/></span> + <span class="i0">Avec des larmes de granit!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p13s2">II<br/> +L'OBÉLISQUE DE LUXOR</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je veille, unique sentinelle<br/></span> + <span class="i0">De ce grand palais dévasté,<br/></span> + <span class="i0">Dans la solitude éternelle,<br/></span> + <span class="i0">En face de l'immensité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon que rien ne borne,<br/></span> + <span class="i0">Stérile, muet, infini,<br/></span> + <span class="i0">Le désert sous le soleil morne,<br/></span> + <span class="i0">Déroule son linceul jauni.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au-dessus de la terre nue,<br/></span> + <span class="i0">Le ciel, autre désert d'azur,<br/></span> + <span class="i0">Où jamais ne flotte une nue,<br/></span> + <span class="i0">S'étale implacablement pur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Nil, dont l'eau morte s'étame<br/></span> + <span class="i0">D'une pellicule de plomb,<br/></span> + <span class="i0">Luit, ridé par l'hippopotame,<br/></span> + <span class="i0">Sous un jour mat tombant d'aplomb;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et les crocodiles rapaces,<br/></span> + <span class="i0">Sur le sable en feu des îlots,<br/></span> + <span class="i0">Demi-cuits dans leurs carapaces,<br/></span> + <span class="i0">Se pâment avec des sanglots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Immobile sur son pied grêle,<br/></span> + <span class="i0">L'ibis, le bec dans son jabot,<br/></span> + <span class="i0">Déchiffre au bout de quelque stèle<br/></span> + <span class="i0">Le cartouche sacré de Thot.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'hyène rit, le chacal miaule,<br/></span> + <span class="i0">Et, traçant des cercles dans l'air,<br/></span> + <span class="i0">L'épervier affamé piaule,<br/></span> + <span class="i0">Noire virgule du ciel clair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais ces bruits de la solitude<br/></span> + <span class="i0">Sont couverts par le bâillement<br/></span> + <span class="i0">Des sphinx, lassés de l'attitude<br/></span> + <span class="i0">Qu'ils gardent immuablement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Produit des blancs reflets du sable<br/></span> + <span class="i0">Et du soleil toujours brillant,<br/></span> + <span class="i0">Nul ennui ne t'est comparable,<br/></span> + <span class="i0">Spleen lumineux de l'Orient!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est toi qui faisais crier: Grâce!<br/></span> + <span class="i0">A la satiété des rois<br/></span> + <span class="i0">Tombant vaincus sur leur terrasse,<br/></span> + <span class="i0">Et tu m'écrases de ton poids.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ici jamais le vent n'essuie<br/></span> + <span class="i0">Une larme à l'œil sec des cieux,<br/></span> + <span class="i0">Et le temps fatigué s'appuie<br/></span> + <span class="i0">Sur les palais silencieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas un accident ne dérange<br/></span> + <span class="i0">La face de l'éternité;<br/></span> + <span class="i0">L'Égypte, en ce monde où tout change,<br/></span> + <span class="i0">Trône sur l'immobilité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour compagnons et pour amies,<br/></span> + <span class="i0">Quand l'ennui me prend par accès,<br/></span> + <span class="i0">J'ai les fellahs et les momies<br/></span> + <span class="i0">Contemporaines de Rhamsès;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je regarde un pilier qui penche,<br/></span> + <span class="i0">Un vieux colosse sans profil<br/></span> + <span class="i0">Et les canges à voile blanche<br/></span> + <span class="i0">Montant ou descendant le Nil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que je voudrais comme mon frère,<br/></span> + <span class="i0">Dans ce grand Paris transporté,<br/></span> + <span class="i0">Auprès de lui, pour me distraire,<br/></span> + <span class="i0">Sur une place être planté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là -bas, il voit à ses sculptures<br/></span> + <span class="i0">S'arrêter un peuple vivant,<br/></span> + <span class="i0">Hiératiques écritures,<br/></span> + <span class="i0">Que l'idée épelle en rêvant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les fontaines juxtaposées<br/></span> + <span class="i0">Sur la poudre de son granit<br/></span> + <span class="i0">Jettent leurs brumes irisées;<br/></span> + <span class="i0">II est vermeil, il rajeunit!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des veines roses de Syène<br/></span> + <span class="i0">Comme moi cependant il sort,<br/></span> + <span class="i0">Mais je reste à ma place ancienne;<br/></span> + <span class="i0">II est vivant et je suis mort!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p14">VIEUX DE LA VIEILLE</h2> + +<p class="ss">15 DÉCEMBRE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par l'ennui chassé de ma chambre,<br/></span> + <span class="i0">J'errais le long du boulevard:<br/></span> + <span class="i0">II faisait un temps de décembre,<br/></span> + <span class="i0">Vent froid, fine pluie et brouillard;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et là je vis, spectacle étrange,<br/></span> + <span class="i0">Échappés du sombre séjour,<br/></span> + <span class="i0">Sous la bruine et dans la fange,<br/></span> + <span class="i0">Passer des spectres en plein jour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant c'est la nuit que les ombres,<br/></span> + <span class="i0">Par un clair de lune allemand,<br/></span> + <span class="i0">Dans les vieilles tours en décombres,<br/></span> + <span class="i0">Reviennent ordinairement;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la nuit que les Elfes sortent<br/></span> + <span class="i0">Avec leur robe humide au bord,<br/></span> + <span class="i0">Et sous les nénuphars emportent<br/></span> + <span class="i0">Leur valseur de fatigue mort;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la nuit qu'a lieu la revue<br/></span> + <span class="i0">Dans la ballade de Zedlitz,<br/></span> + <span class="i0">Où l'Empereur, ombre entrevue,<br/></span> + <span class="i0">Compte les ombres d'Austerlitz.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais des spectres près du Gymnase,<br/></span> + <span class="i0">A deux pas des Variétés,<br/></span> + <span class="i0">Sans brume ou linceul qui les gaze,<br/></span> + <span class="i0">Des spectres mouillés et crottés!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec ses dents jaunes de tartre,<br/></span> + <span class="i0">Son crâne de mousse verdi,<br/></span> + <span class="i0">A Paris, boulevard Montmartre,<br/></span> + <span class="i0">Mob se montrant en plein midi!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La chose vaut qu'on la regarde:<br/></span> + <span class="i0">Trois fantômes de vieux grognards,<br/></span> + <span class="i0">En uniformes de l'ex-garde,<br/></span> + <span class="i0">Avec deux ombres de hussards!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On eût dit la lithographie<br/></span> + <span class="i0">Où, dessinés par un rayon,<br/></span> + <span class="i0">Les morts, que Raffet déifie,<br/></span> + <span class="i0">Passent, criant: Napoléon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce n'était pas les morts qu'éveille<br/></span> + <span class="i0">Le son du nocturne tambour,<br/></span> + <span class="i0">Mais bien quelques <i>vieux de la vieille</i><br/></span> + <span class="i0">Qui célébraient le grand retour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Depuis la suprême bataille,<br/></span> + <span class="i0">L'un a maigri, l'autre a grossi;<br/></span> + <span class="i0">L'habit jadis fait à leur taille,<br/></span> + <span class="i0">Est trop grand ou trop rétréci.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nobles lambeaux, défroque épique,<br/></span> + <span class="i0">Saints haillons, qu'étoile une croix,<br/></span> + <span class="i0">Dans leur ridicule héroïque<br/></span> + <span class="i0">Plus beaux que des manteaux de rois!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un plumet énervé palpite<br/></span> + <span class="i0">Sur leur kolbach fauve et pelé;<br/></span> + <span class="i0">Près des trous de balle, la mite<br/></span> + <span class="i0">A rongé leur dolman criblé;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Leur culotte de peau trop large<br/></span> + <span class="i0">Fait mille plis sur leur fémur;<br/></span> + <span class="i0">Leur sabre rouillé, lourde charge,<br/></span> + <span class="i0">Creuse le sol et bat le mur;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien un embonpoint grotesque,<br/></span> + <span class="i0">Avec grand'peine boutonné,<br/></span> + <span class="i0">Fait un poussah, dont on rit presque,<br/></span> + <span class="i0">Du vieux héros tout chevronné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne les raillez pas, camarade;<br/></span> + <span class="i0">Saluez plutôt chapeau bas<br/></span> + <span class="i0">Ces Achilles d'une Iliade<br/></span> + <span class="i0">Qu'Homère n'inventerait pas.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Respectez leur tête chenue!<br/></span> + <span class="i0">Sur leur front par vingt cieux bronzé,<br/></span> + <span class="i0">La cicatrice continue<br/></span> + <span class="i0">Le sillon que l'âge a creusé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Leur peau, bizarrement noircie,<br/></span> + <span class="i0">Dit l'Égypte aux soleils brûlants;<br/></span> + <span class="i0">Et les neiges de la Russie<br/></span> + <span class="i0">Poudrent encor leurs cheveux blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si leurs mains tremblent, c'est sans doute<br/></span> + <span class="i0">Du froid de la Bérésina;<br/></span> + <span class="i0">Et s'ils boitent, c'est que la route<br/></span> + <span class="i0">Est longue du Caire à Wilna;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre<br/></span> + <span class="i0">Les drapeaux étaient leurs seuls draps;<br/></span> + <span class="i0">Et si leur manche ne va guère,<br/></span> + <span class="i0">C'est qu'un boulet a pris leur bras.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne nous moquons pas de ces hommes<br/></span> + <span class="i0">Qu'en riant le gamin poursuit;<br/></span> + <span class="i0">Ils furent le jour dont nous sommes<br/></span> + <span class="i0">Le soir et peut-être la nuit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand on oublie, ils se souviennent.<br/></span> + <span class="i0">Lancier rouge et grenadier bleu,<br/></span> + <span class="i0">Au pied de la colonne, ils viennent<br/></span> + <span class="i0">Comme à l'autel de leur seul dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là , fiers de leur longue souffrance,<br/></span> + <span class="i0">Reconnaissants des maux subis,<br/></span> + <span class="i0">Ils sentent le cœur de la France<br/></span> + <span class="i0">Battre sous leurs pauvres habits.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aussi les pleurs trempent le rire<br/></span> + <span class="i0">En voyant ce saint carnaval,<br/></span> + <span class="i0">Cette mascarade d'empire,<br/></span> + <span class="i0">Passer comme un matin de bal;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et l'aigle de la grande armée<br/></span> + <span class="i0">Dans le ciel qu'emplit son essor,<br/></span> + <span class="i0">Du fond d'une gloire enflammée,<br/></span> + <span class="i0">Étend sur eux ses ailes d'or!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p15">TRISTESSE EN MER</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span> + <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span> + <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span> + <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le jour tombe; une fine pluie<br/></span> + <span class="i0">Éteint les fournaises du soir,<br/></span> + <span class="i0">Et le steam-boat crachant la suie<br/></span> + <span class="i0">Rabat son long panache noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus pâle que le ciel livide<br/></span> + <span class="i0">Je vais au pays du charbon,<br/></span> + <span class="i0">Du brouillard et du suicide;<br/></span> + <span class="i0">—Pour se tuer le temps est bon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon désir avide se noie<br/></span> + <span class="i0">Dans le gouffre amer qui blanchit;<br/></span> + <span class="i0">Le vaisseau danse, l'eau tournoie,<br/></span> + <span class="i0">Le vent de plus en plus fraîchit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! je me sens l'âme navrée;<br/></span> + <span class="i0">L'Océan gonfle, en soupirant,<br/></span> + <span class="i0">Sa poitrine désespérée,<br/></span> + <span class="i0">Comme un ami qui me comprend.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Allons, peines d'amour perdues,<br/></span> + <span class="i0">Espoirs lassés, illusions<br/></span> + <span class="i0">Du socle idéal descendues,<br/></span> + <span class="i0">Un saut dans les moites sillons!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la mer, souffrances passées,<br/></span> + <span class="i0">Qui revenez toujours, pressant<br/></span> + <span class="i0">Vos blessures cicatrisées<br/></span> + <span class="i0">Pour leur faire pleurer du sang!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la mer, spectre de mes rêves,<br/></span> + <span class="i0">Regrets aux mortelles pâleurs<br/></span> + <span class="i0">Dans un cœur rouge ayant sept glaives,<br/></span> + <span class="i0">Comme la Mère des douleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chaque fantôme plonge et lutte<br/></span> + <span class="i0">Quelques instants avec le flot<br/></span> + <span class="i0">Qui sur lui ferme sa volute<br/></span> + <span class="i0">Et l'engloutit dans un sanglot.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lest de l'âme, pesant bagage,<br/></span> + <span class="i0">Trésors misérables et chers,<br/></span> + <span class="i0">Sombrez, et dans votre naufrage<br/></span> + <span class="i0">Je vais vous suivre au fond des mers!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bleuâtre, enflé, méconnaissable,<br/></span> + <span class="i0">Bercé par le flot qui bruit,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'humide oreiller du sable<br/></span> + <span class="i0">Je dormirai bien cette nuit!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">… Mais une femme dans sa mante<br/></span> + <span class="i0">Sur le pont assise à l'écart,<br/></span> + <span class="i0">Une femme jeune et charmante<br/></span> + <span class="i0">Lève vers moi son long regard.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans ce regard, à ma détresse<br/></span> + <span class="i0">La Sympathie aux bras ouverts<br/></span> + <span class="i0">Parle et sourit, sœur ou maîtresse.<br/></span> + <span class="i0">Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span> + <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span> + <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span> + <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p16">A UNE ROBE ROSE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que tu me plais dans cette robe<br/></span> + <span class="i0">Qui te déshabille si bien,<br/></span> + <span class="i0">Faisant jaillir ta gorge en globe,<br/></span> + <span class="i0">Montrant tout nu ton bras païen!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Frêle comme une aile d'abeille,<br/></span> + <span class="i0">Frais comme un cœur de rose-thé,<br/></span> + <span class="i0">Son tissu, caresse vermeille,<br/></span> + <span class="i0">Voltige autour de ta beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De l'épiderme sur la soie<br/></span> + <span class="i0">Glissent des frissons argentés,<br/></span> + <span class="i0">Et l'étoffe à la chair renvoie<br/></span> + <span class="i0">Ses éclairs roses reflétés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'où te vient cette robe étrange<br/></span> + <span class="i0">Qui semble faite de ta chair,<br/></span> + <span class="i0">Trame vivante qui mélange<br/></span> + <span class="i0">Avec ta peau son rose clair?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce à la rougeur de l'aurore,<br/></span> + <span class="i0">A la coquille de Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Au bouton de sein près d'éclore,<br/></span> + <span class="i0">Que sont pris ces tons inconnus?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien l'étoffe est-elle teinte<br/></span> + <span class="i0">Dans les roses de ta pudeur?<br/></span> + <span class="i0">Non; vingt fois modelée et peinte,<br/></span> + <span class="i0">Ta forme connaît sa splendeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jetant le voile qui te pèse,<br/></span> + <span class="i0">Réalité que l'art rêva,<br/></span> + <span class="i0">Comme la princesse Borghèse<br/></span> + <span class="i0">Tu poserais pour Canova.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ces plis roses sont les lèvres<br/></span> + <span class="i0">De mes désirs inapaisés,<br/></span> + <span class="i0">Mettant au corps dont tu les sèvres<br/></span> + <span class="i0">Une tunique de baisers.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p17">LE MONDE EST MÉCHANT</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite<br/></span> + <span class="i0">Avec son sourire moqueur<br/></span> + <span class="i0">II dit qu'à ton côté palpite<br/></span> + <span class="i0">Une montre en place de cœur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant ton sein ému s'élève<br/></span> + <span class="i0">Et s'abaisse comme la mer,<br/></span> + <span class="i0">Aux bouillonnements de la séve<br/></span> + <span class="i0">Circulant sous ta jeune chair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span> + <span class="i0">Il dit que tes yeux vifs sont morts<br/></span> + <span class="i0">Et se meuvent dans leur orbite<br/></span> + <span class="i0">A temps égaux et par ressorts.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant une larme irisée<br/></span> + <span class="i0">Tremble à tes cils, mouvant rideau,<br/></span> + <span class="i0">Comme une perle de rosée<br/></span> + <span class="i0">Qui n'est pas prise au verre d'eau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span> + <span class="i0">Il dit que tu n'as pas d'esprit,<br/></span> + <span class="i0">Et que les vers qu'on te récite<br/></span> + <span class="i0">Sont pour toi comme du sanscrit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant, sur ta bouche vermeille,<br/></span> + <span class="i0">Fleur s'ouvrant et se refermant,<br/></span> + <span class="i0">Le rire, intelligente abeille,<br/></span> + <span class="i0">Se pose à chaque trait charmant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est que tu m'aimes, ma petite,<br/></span> + <span class="i0">Et que tu hais tous ces gens-là .<br/></span> + <span class="i0">Quitte-moi;—comme ils diront vite:<br/></span> + <span class="i0">Quel cœur et quel esprit elle a!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p18">INÈS DE LAS SIERRAS</h2> + +<p class="ss">A LA PETRA CAMARA</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nodier raconte qu'en Espagne<br/></span> + <span class="i0">Trois officiers cherchant un soir<br/></span> + <span class="i0">Une venta dans la campagne,<br/></span> + <span class="i0">Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un vrai château d'Anne Radcliffe,<br/></span> + <span class="i0">Aux plafonds que le temps ploya,<br/></span> + <span class="i0">Aux vitraux rayés par la griffe<br/></span> + <span class="i0">Des chauves-souris de Goya,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aux vastes salles délabrées,<br/></span> + <span class="i0">Aux couloirs livrant leur secret,<br/></span> + <span class="i0">Architectures effondrées<br/></span> + <span class="i0">Où Piranèse se perdrait.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pendant le souper, que regarde<br/></span> + <span class="i0">Une collection d'aïeux<br/></span> + <span class="i0">Dans leurs cadres montant la garde,<br/></span> + <span class="i0">Un cri répond aux chants joyeux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un long corridor en décombres,<br/></span> + <span class="i0">Par la lune bizarrement<br/></span> + <span class="i0">Entrecoupé de clairs et d'ombres,<br/></span> + <span class="i0">Débusque un fantôme charmant;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Peigne au chignon, basquine aux hanches.<br/></span> + <span class="i0">Une femme accourt en dansant,<br/></span> + <span class="i0">Dans les bandes noires et blanches<br/></span> + <span class="i0">Apparaissant, disparaissant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec une volupté morte,<br/></span> + <span class="i0">Cambrant les reins, penchant le cou,<br/></span> + <span class="i0">Elle s'arrête sur la porte,<br/></span> + <span class="i0">Sinistre et belle à rendre fou.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa robe, passée et fripée<br/></span> + <span class="i0">Au froid humide des tombeaux,<br/></span> + <span class="i0">Fait luire, d'un rayon frappée,<br/></span> + <span class="i0">Quelques paillons sur ses lambeaux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un pétale découronnée<br/></span> + <span class="i0">A chaque soubresaut nerveux,<br/></span> + <span class="i0">Sa rose, jaunie et fanée,<br/></span> + <span class="i0">S'effeuille dans ses noirs cheveux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une cicatrice, pareille<br/></span> + <span class="i0">A celle d'un coup de poignard,<br/></span> + <span class="i0">Forme une couture vermeille<br/></span> + <span class="i0">Sur sa gorge d'un ton blafard;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ses mains pâles et fluettes,<br/></span> + <span class="i0">Au nez des soupeurs pleins d'effroi<br/></span> + <span class="i0">Entre-choquent les castagnettes,<br/></span> + <span class="i0">Comme des dents claquant de froid.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle danse, morne bacchante,<br/></span> + <span class="i0">La cachucha sur un vieil air,<br/></span> + <span class="i0">D'une grâce si provocante,<br/></span> + <span class="i0">Qu'on la suivrait même en enfer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses cils palpitent sur ses joues<br/></span> + <span class="i0">Comme des ailes d'oiseau noir,<br/></span> + <span class="i0">Et sa bouche arquée a des moues<br/></span> + <span class="i0">A mettre un saint au désespoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand de sa jupe qui tournoie<br/></span> + <span class="i0">Elle soulève le volant,<br/></span> + <span class="i0">Sa jambe, sous le bas de soie,<br/></span> + <span class="i0">Prend des lueurs de marbre blanc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle se penche jusqu'à terre,<br/></span> + <span class="i0">Et sa main, d'un geste coquet,<br/></span> + <span class="i0">Comme on fait des fleurs d'un parterre.<br/></span> + <span class="i0">Groupe les désirs en bouquet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce un fantôme? est-ce une femme?<br/></span> + <span class="i0">Un rêve, une réalité,<br/></span> + <span class="i0">Qui scintille comme une flamme<br/></span> + <span class="i0">Dans un tourbillon de beauté?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette apparition fantasque,<br/></span> + <span class="i0">C'est l'Espagne du temps passé,<br/></span> + <span class="i0">Aux frissons du tambour de basque<br/></span> + <span class="i0">S'élançant de son lit glacé,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, brusquement ressuscitée<br/></span> + <span class="i0">Dans un suprême boléro,<br/></span> + <span class="i0">Montrant sous sa jupe argentée<br/></span> + <span class="i0">La <i>divisa</i> prise au taureau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La cicatrice qu'elle porte,<br/></span> + <span class="i0">C'est le coup de grâce donné<br/></span> + <span class="i0">A la génération morte<br/></span> + <span class="i0">Par chaque siècle nouveau-né.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai vu ce fantôme au Gymnase,<br/></span> + <span class="i0">Où Paris entier l'admira,<br/></span> + <span class="i0">Lorsque dans son linceul de gaze<br/></span> + <span class="i0">Parut la Petra Camara,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Impassible et passionnée,<br/></span> + <span class="i0">Fermant ses yeux morts de langueur,<br/></span> + <span class="i0">Et comme Inès l'assassinée<br/></span> + <span class="i0">Dansant, un poignard dans le cœur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p19">ODELETTE ANACRÉONTIQUE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour que je t'aime, ô mon poëte,<br/></span> + <span class="i0">Ne fais pas fuir par trop d'ardeur<br/></span> + <span class="i0">Mon amour, colombe inquiète,<br/></span> + <span class="i0">Au ciel rose de la pudeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'oiseau qui marche dans l'allée<br/></span> + <span class="i0">S'effraye et part au moindre bruit;<br/></span> + <span class="i0">Ma passion est chose ailée<br/></span> + <span class="i0">Et s'envole quand on la suit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muet comme l'Hermès de marbre,<br/></span> + <span class="i0">Sous la charmille pose-toi;<br/></span> + <span class="i0">Tu verras bientôt de son arbre<br/></span> + <span class="i0">L'oiseau descendre sans effroi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tes tempes sentiront près d'elles,<br/></span> + <span class="i0">Avec des souffles de fraîcheur,<br/></span> + <span class="i0">Une palpitation d'ailes<br/></span> + <span class="i0">Dans un tourbillon de blancheur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la colombe apprivoisée<br/></span> + <span class="i0">Sur ton épaule s'abattra,<br/></span> + <span class="i0">Et son bec à pointe rosée<br/></span> + <span class="i0">De ton baiser s'enivrera.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p20">FUMÉE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là -bas, sous les arbres s'abrite<br/></span> + <span class="i0">Une chaumière au dos bossu;<br/></span> + <span class="i0">Le toit penche, le mur s'effrite,<br/></span> + <span class="i0">Le seuil de la porte est moussu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La fenêtre, un volet la bouche;<br/></span> + <span class="i0">Mais du taudis, comme au temps froid<br/></span> + <span class="i0">La tiède haleine d'une bouche,<br/></span> + <span class="i0">La respiration se voit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un tire-bouchon de fumée,<br/></span> + <span class="i0">Tournant son mince filet bleu,<br/></span> + <span class="i0">De l'âme en ce bouge enfermée<br/></span> + <span class="i0">Porte des nouvelles à Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p21">APOLLONIE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'aime ton nom d'Apollonie,<br/></span> + <span class="i0">Écho grec du sacré vallon,<br/></span> + <span class="i0">Qui, dans sa robuste harmonie,<br/></span> + <span class="i0">Te baptise sœur d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur la lyre au plectre d'ivoire,<br/></span> + <span class="i0">Ce nom splendide et souverain,<br/></span> + <span class="i0">Beau comme l'amour et la gloire,<br/></span> + <span class="i0">Prend des résonnances d'airain.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Classique, il fait plonger les Elfes<br/></span> + <span class="i0">Au fond de leur lac allemand,<br/></span> + <span class="i0">Et seule la Pythie à Delphes<br/></span> + <span class="i0">Pourrait le porter dignement,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand relevant sa robe antique<br/></span> + <span class="i0">Elle s'assoit au trépied d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et dans sa pose fatidique<br/></span> + <span class="i0">Attend le dieu qui tarde encor.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p22">L'AVEUGLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un aveugle au coin d'une borne,<br/></span> + <span class="i0">Hagard comme au jour un hibou,<br/></span> + <span class="i0">Sur son flageolet, d'un air morne,<br/></span> + <span class="i0">Tâtonne en se trompant de trou,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et joue un ancien vaudeville<br/></span> + <span class="i0">Qu'il fausse imperturbablement;<br/></span> + <span class="i0">Son chien le conduit par la ville,<br/></span> + <span class="i0">Spectre diurne à l'œil dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les jours sur lui passent sans luire;<br/></span> + <span class="i0">Sombre, il entend le monde obscur<br/></span> + <span class="i0">Et la vie invisible bruire<br/></span> + <span class="i0">Comme un torrent derrière un mur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dieu sait quelles chimères noires<br/></span> + <span class="i0">Hantent cet opaque cerveau!<br/></span> + <span class="i0">Et quels illisibles grimoires<br/></span> + <span class="i0">L'idée écrit en ce caveau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi dans les puits de Venise,<br/></span> + <span class="i0">Un prisonnier à demi fou,<br/></span> + <span class="i0">Pendant sa nuit qui s'éternise,<br/></span> + <span class="i0">Grave des mots avec un clou.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais peut-être aux heures funèbres,<br/></span> + <span class="i0">Quand la mort souffle le flambeau,<br/></span> + <span class="i0">L'âme habituée aux ténèbres<br/></span> + <span class="i0">Y verra clair dans le tombeau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p23">LIED</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois d'avril, la terre est rose<br/></span> + <span class="i0">Comme la jeunesse et l'amour;<br/></span> + <span class="i0">Pucelle encore, à peine elle ose<br/></span> + <span class="i0">Payer le Printemps de retour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois de juin, déjà plus pâle<br/></span> + <span class="i0">Et le cœur de désir troublé,<br/></span> + <span class="i0">Avec l'Été tout brun de hâle<br/></span> + <span class="i0">Elle se cache dans le blé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois d'août, bacchante enivrée,<br/></span> + <span class="i0">Elle offre à l'Automne son sein,<br/></span> + <span class="i0">Et, roulant sur la peau tigrée,<br/></span> + <span class="i0">Fait jaillir le sang du raisin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En décembre, petite vieille,<br/></span> + <span class="i0">Par les frimas poudrée à blanc,<br/></span> + <span class="i0">Dans ses rêves elle réveille<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver auprès d'elle ronflant.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p24">FANTAISIES D'HIVER</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le nez rouge, la face blême,<br/></span> + <span class="i0">Sur un pupitre de glaçons,<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver exécute son thème<br/></span> + <span class="i0">Dans le quatuor des saisons.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il chante d'une voix peu sûre<br/></span> + <span class="i0">Des airs vieillots et chevrotants;<br/></span> + <span class="i0">Son pied glacé bat la mesure<br/></span> + <span class="i0">Et la semelle en même temps;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et comme Hændel, dont la perruque<br/></span> + <span class="i0">Perdait sa farine en tremblant,<br/></span> + <span class="i0">Il fait envoler de sa nuque<br/></span> + <span class="i0">La neige qui la poudre à blanc.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>II</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le bassin des Tuileries,<br/></span> + <span class="i0">Le cygne s'est pris en nageant,<br/></span> + <span class="i0">Et les arbres, comme aux féeries,<br/></span> + <span class="i0">Sont en filigrane d'argent.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les vases ont des fleurs de givre,<br/></span> + <span class="i0">Sous la charmille aux blancs réseaux;<br/></span> + <span class="i0">Et sur la neige on voit se suivre<br/></span> + <span class="i0">Les pas étoilés des oiseaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au piédestal où, court-vêtue,<br/></span> + <span class="i0">Vénus coudoyait Phocion,<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver a posé pour statue<br/></span> + <span class="i0">La Frileuse de Clodion.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>III</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les femmes passent sous les arbres<br/></span> + <span class="i0">En martre, hermine et menu-vair,<br/></span> + <span class="i0">Et les déesses, frileux marbres,<br/></span> + <span class="i0">Ont pris aussi l'habit d'hiver.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Vénus Anadyomène<br/></span> + <span class="i0">Est en pelisse à capuchon;<br/></span> + <span class="i0">Flore, que la brise malmène,<br/></span> + <span class="i0">Plonge ses mains dans son manchon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et pour la saison, les bergères<br/></span> + <span class="i0">De Coysevox et de Coustou,<br/></span> + <span class="i0">Trouvant leurs écharpes légères,<br/></span> + <span class="i0">Ont des boas autour du cou.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>IV</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur la mode parisienne<br/></span> + <span class="i0">Le Nord pose ses manteaux lourds,<br/></span> + <span class="i0">Comme sur une Athénienne<br/></span> + <span class="i0">Un Scythe étendrait sa peau d'ours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Partout se mélange aux parures<br/></span> + <span class="i0">Dont Palmyre habille l'Hiver,<br/></span> + <span class="i0">Le faste russe des fourrures<br/></span> + <span class="i0">Que parfume le vétyver.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et le Plaisir rit dans l'alcôve<br/></span> + <span class="i0">Quand, au milieu des Amours nus,<br/></span> + <span class="i0">Des poils roux d'une bête fauve<br/></span> + <span class="i0">Sort le torse blanc de Vénus.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>V</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous le voile qui vous protége,<br/></span> + <span class="i0">Défiant les regards jaloux,<br/></span> + <span class="i0">Si vous sortez par cette neige,<br/></span> + <span class="i0">Redoutez vos pieds andalous;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La neige saisit comme un moule<br/></span> + <span class="i0">L'empreinte de ce pied mignon<br/></span> + <span class="i0">Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,<br/></span> + <span class="i0">Signe, à chaque pas, votre nom.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi guidé, l'époux morose<br/></span> + <span class="i0">Peut parvenir au nid caché<br/></span> + <span class="i0">Où, de froid la joue encor rose,<br/></span> + <span class="i0">A l'Amour s'enlace Psyché.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p25">LA SOURCE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout près du lac filtre une source,<br/></span> + <span class="i0">Entre deux pierres, dans un coin;<br/></span> + <span class="i0">Allégrement l'eau prend sa course<br/></span> + <span class="i0">Comme pour s'en aller bien loin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle murmure: Oh! quelle joie!<br/></span> + <span class="i0">Sous la terre il faisait si noir!<br/></span> + <span class="i0">Maintenant ma rive verdoie,<br/></span> + <span class="i0">Le ciel se mire à mon miroir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les myosotis aux fleurs bleues<br/></span> + <span class="i0">Me disent: Ne m'oubliez pas!<br/></span> + <span class="i0">Les libellules de leurs queues<br/></span> + <span class="i0">M'égratignent dans leurs ébats:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A ma coupe l'oiseau s'abreuve;<br/></span> + <span class="i0">Qui sait?—Après quelques détours<br/></span> + <span class="i0">Peut-être deviendrai-je un fleuve<br/></span> + <span class="i0">Baignant vallons, rochers et tours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je broderai de mon écume<br/></span> + <span class="i0">Ponts de pierre, quais de granit,<br/></span> + <span class="i0">Emportant le steamer qui fume<br/></span> + <span class="i0">A l'Océan où tout finit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi la jeune source jase,<br/></span> + <span class="i0">Formant cent projets d'avenir;<br/></span> + <span class="i0">Comme l'eau qui bout dans un vase,<br/></span> + <span class="i0">Son flot ne peut se contenir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le berceau touche à la tombe;<br/></span> + <span class="i0">Le géant futur meurt petit;<br/></span> + <span class="i0">Née à peine, la source tombe<br/></span> + <span class="i0">Dans le grand lac qui l'engloutit!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p26">BÛCHERS ET TOMBEAUX</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le squelette était invisible<br/></span> + <span class="i0">Au temps heureux de l'Art païen;<br/></span> + <span class="i0">L'homme, sous la forme sensible,<br/></span> + <span class="i0">Content du beau, ne cherchait rien.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de cadavre sous la tombe,<br/></span> + <span class="i0">Spectre hideux de l'être cher,<br/></span> + <span class="i0">Comme d'un vêtement qui tombe<br/></span> + <span class="i0">Se déshabillant de sa chair,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, quand la pierre se lézarde,<br/></span> + <span class="i0">Parmi les épouvantements,<br/></span> + <span class="i0">Montrant à l'œil qui s'y hasarde<br/></span> + <span class="i0">Une armature d'ossements;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais au feu du bûcher ravie<br/></span> + <span class="i0">Une pincée entre les doigts,<br/></span> + <span class="i0">Résidu léger de la vie,<br/></span> + <span class="i0">Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce que le papillon de l'âme<br/></span> + <span class="i0">Laisse de poussière après lui,<br/></span> + <span class="i0">Et ce qui reste de la flamme<br/></span> + <span class="i0">Sur le trépied, quand elle a lui!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre les fleurs et les acanthes,<br/></span> + <span class="i0">Dans le marbre joyeusement,<br/></span> + <span class="i0">Amours, ægipans et bacchantes<br/></span> + <span class="i0">Dansaient autour du monument;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout au plus un petit génie<br/></span> + <span class="i0">Du pied éteignait un flambeau;<br/></span> + <span class="i0">Et l'art versait son harmonie<br/></span> + <span class="i0">Sur la tristesse du tombeau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les tombes étaient attrayantes:<br/></span> + <span class="i0">Comme on fait d'un enfant qui dort,<br/></span> + <span class="i0">D'images douces et riantes<br/></span> + <span class="i0">La vie enveloppait la mort;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La mort dissimulait sa face<br/></span> + <span class="i0">Aux trous profonds, au nez camard,<br/></span> + <span class="i0">Dont la hideur railleuse efface<br/></span> + <span class="i0">Les chimères du cauchemar.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monstre, sous la chair splendide<br/></span> + <span class="i0">Cachait son fantôme inconnu,<br/></span> + <span class="i0">Et l'œil de la vierge candide<br/></span> + <span class="i0">Allait au bel éphèbe nu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Seulement pour pousser à boire,<br/></span> + <span class="i0">Au banquet de Trimalcion,<br/></span> + <span class="i0">Une larve, joujou d'ivoire,<br/></span> + <span class="i0">Faisait son apparition;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des dieux que l'art toujours révère<br/></span> + <span class="i0">Trônaient au ciel marmoréen;<br/></span> + <span class="i0">Mais l'Olympe cède au Calvaire,<br/></span> + <span class="i0">Jupiter au Nazaréen;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une voix dit: Pan est mort!—L'ombre<br/></span> + <span class="i0">S'étend.—Comme sur un drap noir,<br/></span> + <span class="i0">Sur la tristesse immense et sombre<br/></span> + <span class="i0">Le blanc squelette se fait voir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il signe les pierres funèbres<br/></span> + <span class="i0">De son paraphe de fémurs,<br/></span> + <span class="i0">Pend son chapelet de vertèbres<br/></span> + <span class="i0">Dans les charniers, le long des murs,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des cercueils lève le couvercle<br/></span> + <span class="i0">Avec ses bras aux os pointus;<br/></span> + <span class="i0">Dessine ses côtes en cercle<br/></span> + <span class="i0">Et rit de son large rictus;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il pousse à la danse macabre<br/></span> + <span class="i0">L'empereur, le pape et le roi,<br/></span> + <span class="i0">Et de son cheval qui se cabre<br/></span> + <span class="i0">Jette bas le preux plein d'effroi;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il entre chez la courtisane<br/></span> + <span class="i0">Et fait des mines au miroir,<br/></span> + <span class="i0">Du malade il boit la tisane,<br/></span> + <span class="i0">De l'avare ouvre le tiroir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Piquant l'attelage qui rue<br/></span> + <span class="i0">Avec un os pour aiguillon,<br/></span> + <span class="i0">Du laboureur à la charrue<br/></span> + <span class="i0">Termine en fosse le sillon;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, parmi la foule priée,<br/></span> + <span class="i0">Hôte inattendu, sous le banc,<br/></span> + <span class="i0">Vole à la pâle mariée<br/></span> + <span class="i0">Sa jarretière de ruban.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A chaque pas grossit la bande;<br/></span> + <span class="i0">Le jeune au vieux donne la main;<br/></span> + <span class="i0">L'irrésistible sarabande<br/></span> + <span class="i0">Met en branle le genre humain.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le spectre en tête se déhanche,<br/></span> + <span class="i0">Dansant et jouant du rebec,<br/></span> + <span class="i0">Et sur fond noir, en couleur blanche,<br/></span> + <span class="i0">Holbein l'esquisse d'un trait sec.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand le siècle devient frivole<br/></span> + <span class="i0">Il suit la mode; en tonnelet<br/></span> + <span class="i0">Retrousse son linceul et vole<br/></span> + <span class="i0">Comme un Cupidon de ballet<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au tombeau-sofa des marquises<br/></span> + <span class="i0">Qui reposent, lasses d'amour,<br/></span> + <span class="i0">En des attitudes exquises,<br/></span> + <span class="i0">Dans les chapelles Pompadour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais voile-toi, masque sans joues,<br/></span> + <span class="i0">Comédien que le ver mord,<br/></span> + <span class="i0">Depuis assez longtemps tu joues<br/></span> + <span class="i0">Le mélodrame de la Mort.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Reviens, reviens, bel art antique,<br/></span> + <span class="i0">De ton paros étincelant<br/></span> + <span class="i0">Couvrir ce squelette gothique;<br/></span> + <span class="i0">Dévore-le, bûcher brûlant!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si nous sommes une statue<br/></span> + <span class="i0">Sculptée à l'image de Dieu,<br/></span> + <span class="i0">Quand cette image est abattue,<br/></span> + <span class="i0">Jetons-en les débris au feu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toi, forme immortelle, remonte<br/></span> + <span class="i0">Dans la flamme aux sources du beau,<br/></span> + <span class="i0">Sans que ton argile ait la honte<br/></span> + <span class="i0">Et les misères du tombeau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p27">LE SOUPER DES ARMURES</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Biorn, étrange cénobite,<br/></span> + <span class="i0">Sur le plateau d'un roc pelé,<br/></span> + <span class="i0">Hors du temps et du monde, habite<br/></span> + <span class="i0">La tour d'un burg démantelé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De sa porte l'esprit moderne<br/></span> + <span class="i0">En vain soulève le marteau.<br/></span> + <span class="i0">Biorn verrouille sa poterne<br/></span> + <span class="i0">Et barricade son château.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand tous ont les yeux vers l'aurore,<br/></span> + <span class="i0">Biorn, sur son donjon perché,<br/></span> + <span class="i0">A l'horizon contemple encore<br/></span> + <span class="i0">La place du soleil couché.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ame rétrospective, il loge<br/></span> + <span class="i0">Dans son burg et dans le passé;<br/></span> + <span class="i0">Le pendule de son horloge<br/></span> + <span class="i0">Depuis des siècles est cassé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous ses ogives féodales<br/></span> + <span class="i0">Il erre, éveillant les échos,<br/></span> + <span class="i0">Et ses pas, sonnant sur les dalles,<br/></span> + <span class="i0">Semblent suivis de pas égaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,<br/></span> + <span class="i0">Ni gentilshommes, ni bourgeois,<br/></span> + <span class="i0">Mais les portraits de ses ancêtres<br/></span> + <span class="i0">Causent avec lui quelquefois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et certains soirs, pour se distraire,<br/></span> + <span class="i0">Trouvant manger seul ennuyeux,<br/></span> + <span class="i0">Biorn, caprice funéraire,<br/></span> + <span class="i0">Invite à souper ses aïeux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les fantômes, quand minuit sonne,<br/></span> + <span class="i0">Viennent armés de pied en cap;<br/></span> + <span class="i0">Biorn, qui malgré lui frissonne,<br/></span> + <span class="i0">Salue en haussant son hanap.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour s'asseoir, chaque panoplie<br/></span> + <span class="i0">Fait un angle avec son genou,<br/></span> + <span class="i0">Dont l'articulation plie<br/></span> + <span class="i0">En grinçant comme un vieux verrou;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tout d'une pièce, l'armure,<br/></span> + <span class="i0">D'un corps absent gauche cercueil,<br/></span> + <span class="i0">Rendant un creux et sourd murmure,<br/></span> + <span class="i0">Tombe entre les bras du fauteuil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Landgraves, rhingraves, burgraves,<br/></span> + <span class="i0">Venus du ciel ou de l'enfer,<br/></span> + <span class="i0">Ils sont tous là , muets et graves,<br/></span> + <span class="i0">Les roides convives de fer!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans l'ombre, un rayon fauve indique<br/></span> + <span class="i0">Un monstre, guivre, aigle à deux cous,<br/></span> + <span class="i0">Pris au bestiaire héraldique<br/></span> + <span class="i0">Sur les cimiers faussés de coups.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Du mufle des bêtes difformes<br/></span> + <span class="i0">Dressant leurs ongles arrogants,<br/></span> + <span class="i0">Partent des panaches énormes,<br/></span> + <span class="i0">Des lambrequins extravagants;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais les casques ouverts sont vides<br/></span> + <span class="i0">Comme les timbres du blason;<br/></span> + <span class="i0">Seulement deux flammes livides<br/></span> + <span class="i0">Y luisent d'étrange façon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toute la ferraille est assise<br/></span> + <span class="i0">Dans la salle du vieux manoir,<br/></span> + <span class="i0">Et, sur le mur, l'ombre indécise<br/></span> + <span class="i0">Donne à chaque hôte un page noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les liqueurs aux feux des bougies<br/></span> + <span class="i0">Ont des pourpres d'un ton suspect;<br/></span> + <span class="i0">Les mets dans leurs sauces rougies<br/></span> + <span class="i0">Prennent un singulier aspect.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Parfois un corselet miroite,<br/></span> + <span class="i0">Un morion brille un moment;<br/></span> + <span class="i0">Une pièce qui se déboîte<br/></span> + <span class="i0">Choit sur la nappe lourdement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'on entend les battements d'ailes<br/></span> + <span class="i0">D'invisibles chauves-souris,<br/></span> + <span class="i0">Et les drapeaux des infidèles<br/></span> + <span class="i0">Palpitent le long du lambris.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec des mouvements fantasques<br/></span> + <span class="i0">Courbant leurs phalanges d'airain,<br/></span> + <span class="i0">Les gantelets versent aux casques<br/></span> + <span class="i0">Des rasades de vin du Rhin,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou découpent au fil des dagues<br/></span> + <span class="i0">Des sangliers sur des plats d'or…<br/></span> + <span class="i0">Cependant passent des bruits vagues<br/></span> + <span class="i0">Par les orgues du corridor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La débauche devient farouche,<br/></span> + <span class="i0">On n'entendrait pas tonner Dieu;<br/></span> + <span class="i0">Car, lorsqu'un fantôme découche,<br/></span> + <span class="i0">C'est le moins qu'il s'amuse un peu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la fantastique assemblée<br/></span> + <span class="i0">Se tracassant dans son harnois,<br/></span> + <span class="i0">L'orgie a sa rumeur doublée<br/></span> + <span class="i0">Du tintamarre des tournois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Gobelets, hanaps, vidercomes,<br/></span> + <span class="i0">Vidés toujours, remplis en vain,<br/></span> + <span class="i0">Entre les mâchoires des heaumes<br/></span> + <span class="i0">Forment des cascades de vin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les hauberts en bombent leurs ventres.<br/></span> + <span class="i0">Et le flot monte aux gorgerins;<br/></span> + <span class="i0">—Ils sont tous gris comme des chantres,<br/></span> + <span class="i0">Les vaillants comtes suzerains!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un allonge dans la salade<br/></span> + <span class="i0">Nonchalamment ses pédieux,<br/></span> + <span class="i0">L'autre à son compagnon malade<br/></span> + <span class="i0">Fait un sermon fastidieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et des armures peu bégueules<br/></span> + <span class="i0">Rappellent, dardant leur boisson,<br/></span> + <span class="i0">Les lions lampassés de gueules<br/></span> + <span class="i0">Blasonnés sur leur écusson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'une voix encore enrouée<br/></span> + <span class="i0">Par l'humidité du caveau,<br/></span> + <span class="i0">Max fredonne, ivresse enjouée,<br/></span> + <span class="i0">Un lied, en treize cents, nouveau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Albrecht, ayant le vin féroce,<br/></span> + <span class="i0">Se querelle avec ses voisins,<br/></span> + <span class="i0">Qu'il martèle, bossue et rosse,<br/></span> + <span class="i0">Comme il faisait des Sarrasins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Échauffé, Fritz ôte son casque,<br/></span> + <span class="i0">Jadis par un crâne habité,<br/></span> + <span class="i0">Ne pensant pas que sans son masque<br/></span> + <span class="i0">Il semble un tronc décapité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bientôt ils roulent pêle-mêle<br/></span> + <span class="i0">Sous la table, parmi les brocs,<br/></span> + <span class="i0">Tête en bas, montrant la semelle<br/></span> + <span class="i0">De leurs souliers courbés en crocs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est un hideux champ de bataille<br/></span> + <span class="i0">Où les pots heurtent les armets,<br/></span> + <span class="i0">Où chaque mort par quelque entaille,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu de sang vomit des mets.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et Biorn, le poing sur la cuisse,<br/></span> + <span class="i0">Les contemple, morne et hagard,<br/></span> + <span class="i0">Tandis que, par le vitrail suisse,<br/></span> + <span class="i0">L'aube jette son bleu regard.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La troupe, qu'un rayon traverse,<br/></span> + <span class="i0">Pâlit comme au jour un flambeau,<br/></span> + <span class="i0">Et le plus ivrogne se verse<br/></span> + <span class="i0">Le coup d'étrier du tombeau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le coq chante, les spectres fuient<br/></span> + <span class="i0">Et, reprenant un air hautain,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'oreiller de marbre appuient<br/></span> + <span class="i0">Leurs têtes lourdes du festin!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p28">LA MONTRE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Deux fois je regarde ma montre,<br/></span> + <span class="i0">Et deux fois à mes yeux distraits<br/></span> + <span class="i0">L'aiguille au même endroit se montre;<br/></span> + <span class="i0">Il est une heure… une heure après.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La figure de la pendule<br/></span> + <span class="i0">En rit dans le salon voisin,<br/></span> + <span class="i0">Et le timbre d'argent module<br/></span> + <span class="i0">Deux coups vibrant comme un tocsin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le cadran solaire me raille<br/></span> + <span class="i0">En m'indiquant, de son long doigt,<br/></span> + <span class="i0">Le chemin que sur la muraille<br/></span> + <span class="i0">A fait son ombre qui s'accroît.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le clocher avec ironie<br/></span> + <span class="i0">Dit le vrai chiffre et le beffroi,<br/></span> + <span class="i0">Reprenant la note finie,<br/></span> + <span class="i0">A l'air de se moquer de moi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tiens! la petite bête est morte.<br/></span> + <span class="i0">Je n'ai pas mis hier encor,<br/></span> + <span class="i0">Tant ma rêverie était forte,<br/></span> + <span class="i0">Au trou de rubis la clef d'or!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je ne vois plus, dans sa boîte,<br/></span> + <span class="i0">Le fin ressort du balancier<br/></span> + <span class="i0">Aller, venir, à gauche, à droite,<br/></span> + <span class="i0">Ainsi qu'un papillon d'acier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est bien de moi! Quand je chevauche<br/></span> + <span class="i0">L'Hippogriffe, au pays du Bleu,<br/></span> + <span class="i0">Mon corps sans âme se débauche,<br/></span> + <span class="i0">Et s'en va comme il plaît à Dieu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'éternité poursuit son cercle<br/></span> + <span class="i0">Autour de ce cadran muet,<br/></span> + <span class="i0">Et le temps, l'oreille au couvercle,<br/></span> + <span class="i0">Cherche ce cœur qui remuait;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce cœur que l'enfant croit en vie,<br/></span> + <span class="i0">Et dont chaque pulsation<br/></span> + <span class="i0">Dans notre poitrine est suivie<br/></span> + <span class="i0">D'une égale vibration,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il ne bat plus, mais son grand frère<br/></span> + <span class="i0">Toujours palpite à mon côté.<br/></span> + <span class="i0">—Celui que rien ne peut distraire,<br/></span> + <span class="i0">Quand je dormais, l'a remonté!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p29">LES NÉRÉIDES</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai dans ma chambre une aquarelle<br/></span> + <span class="i0">Bizarre, et d'un peintre avec qui<br/></span> + <span class="i0">Mètre et rime sont en querelle,<br/></span> + <span class="i0">—Théophile Kniatowski.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur l'écume blanche qui frange<br/></span> + <span class="i0">Le manteau glauque de la mer<br/></span> + <span class="i0">Se groupent en bouquet étrange<br/></span> + <span class="i0">Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme des lis noyés, la houle<br/></span> + <span class="i0">Fait dans sa volute d'argent<br/></span> + <span class="i0">Danser leurs beaux corps qu'elle roule,<br/></span> + <span class="i0">Les élevant, les submergeant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur leurs têtes blondes, coiffées<br/></span> + <span class="i0">De pétoncles et de roseaux,<br/></span> + <span class="i0">Elles mêlent, coquettes fées,<br/></span> + <span class="i0">L'écrin et la flore des eaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vidant sa nacre, l'huître à perle<br/></span> + <span class="i0">Constelle de son blanc trésor<br/></span> + <span class="i0">Leur gorge, où le flot qui déferle<br/></span> + <span class="i0">Suspend d'autres perles encor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, jusqu'aux hanches soulevées<br/></span> + <span class="i0">Par le bras des Tritons nerveux,<br/></span> + <span class="i0">Elles luisent, d'azur lavées,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'or vert de leurs longs cheveux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue<br/></span> + <span class="i0">Se glace d'un visqueux frisson,<br/></span> + <span class="i0">Et le torse finit en queue,<br/></span> + <span class="i0">Moitié femme, moitié poisson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais qui regarde la nageoire<br/></span> + <span class="i0">Et les reins aux squameux replis,<br/></span> + <span class="i0">En voyant les bustes d'ivoire<br/></span> + <span class="i0">Par le baiser des mers polis?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon,—piquant mélange<br/></span> + <span class="i0">De fable et de réalité,—<br/></span> + <span class="i0">Paraît un vaisseau qui dérange<br/></span> + <span class="i0">Le chœur marin épouvanté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son pavillon est tricolore;<br/></span> + <span class="i0">Son tuyau vomit la vapeur;<br/></span> + <span class="i0">Ses aubes fouettent l'eau sonore,<br/></span> + <span class="i0">Et les nymphes plongent de peur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans crainte elles suivaient par troupes<br/></span> + <span class="i0">Les trirèmes de l'Archipel,<br/></span> + <span class="i0">Et les dauphins, arquant leurs croupes,<br/></span> + <span class="i0">D'Arion attendaient l'appel.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le steam-boat avec ses roues,<br/></span> + <span class="i0">Comme Vulcain battant Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Souffletterait leurs belles joues<br/></span> + <span class="i0">Et meurtrirait leurs membres nus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Adieu, fraîche mythologie!<br/></span> + <span class="i0">Le paquebot passe et, de loin,<br/></span> + <span class="i0">Croit voir sur la vague élargie<br/></span> + <span class="i0">Une culbute de marsouin.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p30">LES ACCROCHE-CŒURS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ravivant les langueurs nacrées<br/></span> + <span class="i0">De tes yeux battus et vainqueurs,<br/></span> + <span class="i0">En mèches de parfum lustrées<br/></span> + <span class="i0">Se courbent deux accroche-cœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A voir s'arrondir sur tes joues<br/></span> + <span class="i0">Leurs orbes tournés par tes doigts,<br/></span> + <span class="i0">On dirait les petites roues<br/></span> + <span class="i0">Du char de Mab fait d'une noix;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,<br/></span> + <span class="i0">Pour une flèche à décocher,<br/></span> + <span class="i0">En cercle d'or se sont rejointes<br/></span> + <span class="i0">A la tempe du jeune archer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant un scrupule me trouble,<br/></span> + <span class="i0">Je n'ai qu'un cœur, alors pourquoi,<br/></span> + <span class="i0">Coquette, un accroche-cœur double?<br/></span> + <span class="i0">Qui donc y pends-tu près de moi?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p31">LA ROSE-THÉ</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La plus délicate des roses<br/></span> + <span class="i0">Est, à coup sûr, la rose-thé.<br/></span> + <span class="i0">Son bouton aux feuilles mi-closes<br/></span> + <span class="i0">De carmin à peine est teinté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On dirait une rose blanche<br/></span> + <span class="i0">Qu'aurait fait rougir de pudeur,<br/></span> + <span class="i0">En la lutinant sur la branche,<br/></span> + <span class="i0">Un papillon trop plein d'ardeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son tissu rose et diaphane<br/></span> + <span class="i0">De la chair a le velouté;<br/></span> + <span class="i0">Auprès, tout incarnat se fane<br/></span> + <span class="i0">Ou prend de la vulgarité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme un teint aristocratique<br/></span> + <span class="i0">Noircit les fronts bruns de soleil,<br/></span> + <span class="i0">De ses sœurs elle rend rustique<br/></span> + <span class="i0">Le coloris chaud et vermeil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais, si votre main qui s'en joue,<br/></span> + <span class="i0">A quelque bal, pour son parfum,<br/></span> + <span class="i0">La rapproche de votre joue,<br/></span> + <span class="i0">Son frais éclat devient commun.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il n'est pas de rose assez tendre<br/></span> + <span class="i0">Sur la palette du printemps,<br/></span> + <span class="i0">Madame, pour oser prétendre<br/></span> + <span class="i0">Lutter contre vos dix-sept ans.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La peau vaut mieux que le pétale,<br/></span> + <span class="i0">Et le sang pur d'un noble cœur<br/></span> + <span class="i0">Qui sur la jeunesse s'étale,<br/></span> + <span class="i0">De tous les roses est vainqueur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p32">CARMEN</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Carmen est maigre,—un trait de bistre<br/></span> + <span class="i0">Cerne son œil de gitana.<br/></span> + <span class="i0">Ses cheveux sont d'un noir sinistre,<br/></span> + <span class="i0">Sa peau, le diable la tanna.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les femmes disent qu'elle est laide,<br/></span> + <span class="i0">Mais tous les hommes en sont fous:<br/></span> + <span class="i0">Et l'archevêque de Tolède<br/></span> + <span class="i0">Chante la messe à ses genoux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car sur sa nuque d'ambre fauve<br/></span> + <span class="i0">Se tord un énorme chignon<br/></span> + <span class="i0">Qui, dénoué, fait dans l'alcôve<br/></span> + <span class="i0">Une mante à son corps mignon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, parmi sa pâleur, éclate<br/></span> + <span class="i0">Une bouche aux rires vainqueurs;<br/></span> + <span class="i0">Piment rouge, fleur écarlate,<br/></span> + <span class="i0">Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi faite, la moricaude<br/></span> + <span class="i0">Bat les plus altières beautés,<br/></span> + <span class="i0">Et de ses yeux la lueur chaude<br/></span> + <span class="i0">Rend la flamme aux satiétés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle a, dans sa laideur piquante,<br/></span> + <span class="i0">Un grain de sel de cette mer<br/></span> + <span class="i0">D'où jaillit, nue et provocante,<br/></span> + <span class="i0">L'âcre Vénus du gouffre amer.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p33">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES</h2> + +<p class="ss">CHANSON D'AUTOMNE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Déjà plus d'une feuille sèche<br/></span> + <span class="i0">Parsème les gazons jaunis;<br/></span> + <span class="i0">Soir et matin, la brise est fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Hélas! les beaux jours sont finis!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit s'ouvrir les fleurs que garde<br/></span> + <span class="i0">Le jardin, pour dernier trésor:<br/></span> + <span class="i0">Le dahlia met sa cocarde<br/></span> + <span class="i0">Et le souci sa toque d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La pluie au bassin fait des bulles;<br/></span> + <span class="i0">Les hirondelles sur le toit<br/></span> + <span class="i0">Tiennent des conciliabules:<br/></span> + <span class="i0">Voici l'hiver, voici le froid!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elles s'assemblent par centaines,<br/></span> + <span class="i0">Se concertant pour le départ.<br/></span> + <span class="i0">L'une dit «Oh! que dans Athènes<br/></span> + <span class="i0">Il fait bon sur le vieux rempart!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Tous les ans j'y vais et je niche<br/></span> + <span class="i0">Aux métopes du Parthénon.<br/></span> + <span class="i0">Mon nid bouche dans la corniche<br/></span> + <span class="i0">Le trou d'un boulet de canon.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'autre: «J'ai ma petite chambre<br/></span> + <span class="i0">A Smyrne, au plafond d'un café.<br/></span> + <span class="i0">Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre<br/></span> + <span class="i0">Sur le seuil, d'un rayon chauffé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«J'entre et je sors, accoutumée<br/></span> + <span class="i0">Aux blondes vapeurs des chibouchs,<br/></span> + <span class="i0">Et parmi des flots de fumée,<br/></span> + <span class="i0">Je rase turbans et tarbouchs.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celle-ci: «J'habite un triglyphe<br/></span> + <span class="i0">Au fronton d'un temple, à Balbeck.<br/></span> + <span class="i0">Je m'y suspends avec ma griffe<br/></span> + <span class="i0">Sur mes petits au large bec.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celle-là : «Voici mon adresse:<br/></span> + <span class="i0">Rhodes, palais des chevaliers;<br/></span> + <span class="i0">Chaque hiver, ma tente s'y dresse<br/></span> + <span class="i0">Au chapiteau des noirs piliers.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La cinquième: «Je ferai halte,<br/></span> + <span class="i0">Car l'âge m'alourdit un peu,<br/></span> + <span class="i0">Aux blanches terrasses de Malte,<br/></span> + <span class="i0">Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La sixième: «Qu'on est à l'aise<br/></span> + <span class="i0">Au Caire, en haut des minarets!<br/></span> + <span class="i0">J'empâte un ornement de glaise,<br/></span> + <span class="i0">Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«A la seconde cataracte,<br/></span> + <span class="i0">Fait la dernière, j'ai mon nid;<br/></span> + <span class="i0">J'en ai noté la place exacte,<br/></span> + <span class="i0">Dans le pschent d'un roi de granit.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toutes: «Demain combien de lieues<br/></span> + <span class="i0">Auront filé sous notre essaim,<br/></span> + <span class="i0">Plaines brunes, pics blancs, mers bleues<br/></span> + <span class="i0">Brodant d'écume leur bassin!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec cris et battements d'ailes,<br/></span> + <span class="i0">Sur la moulure aux bords étroits,<br/></span> + <span class="i0">Ainsi jasent les hirondelles,<br/></span> + <span class="i0">Voyant venir la rouille aux bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je comprends tout ce qu'elles disent,<br/></span> + <span class="i0">Car le poëte est un oiseau;<br/></span> + <span class="i0">Mais, captif, ses élans se brisent<br/></span> + <span class="i0">Contre un invisible réseau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des ailes! des ailes! des ailes!<br/></span> + <span class="i0">Comme dans le chant de Ruckert,<br/></span> + <span class="i0">Pour voler, là -bas avec elles<br/></span> + <span class="i0">Au soleil d'or, au printemps vert!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p34">NOËL</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le ciel est noir, la terre est blanche;<br/></span> + <span class="i0">—Cloches, carillonnez gaîment!—<br/></span> + <span class="i0">Jésus est né;—la Vierge penche<br/></span> + <span class="i0">Sur lui son visage charmant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de courtines festonnées<br/></span> + <span class="i0">Pour préserver l'enfant du froid;<br/></span> + <span class="i0">Rien que les toiles d'araignées<br/></span> + <span class="i0">Qui pendent des poutres du toit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il tremble sur la paille fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Ce cher petit enfant Jésus,<br/></span> + <span class="i0">Et pour l'échauffer dans sa crèche<br/></span> + <span class="i0">L'âne et le bœuf soufflent dessus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La neige au chaume coud ses franges,<br/></span> + <span class="i0">Mais sur le toit s'ouvre le ciel<br/></span> + <span class="i0">Et, tout en blanc, le chœur des anges<br/></span> + <span class="i0">Chante aux bergers: «<i>Noël! Noël!</i>»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p35">LES JOUJOUX DE LA MORTE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La petite Marie est morte,<br/></span> + <span class="i0">Et son cercueil est si peu long<br/></span> + <span class="i0">Qu'il tient sous le bras qui l'emporte<br/></span> + <span class="i0">Comme un étui de violon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le tapis et sur la table<br/></span> + <span class="i0">Traîne l'héritage enfantin.<br/></span> + <span class="i0">Les bras ballants, l'air lamentable,<br/></span> + <span class="i0">Tout affaissé, gît le pantin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et si la poupée est plus ferme,<br/></span> + <span class="i0">C'est la faute de son bâton;<br/></span> + <span class="i0">Dans son œil une larme germe,<br/></span> + <span class="i0">Un soupir gonfle son carton.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une dînette abandonnée<br/></span> + <span class="i0">Mêle ses plats de bois verni<br/></span> + <span class="i0">A la troupe désarçonnée<br/></span> + <span class="i0">Des écuyers de Franconi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La boîte à musique est muette;<br/></span> + <span class="i0">Mais, quand on pousse le ressort<br/></span> + <span class="i0">Où se posait sa main fluette,<br/></span> + <span class="i0">Un murmure plaintif en sort.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'émotion chevrote et tremble<br/></span> + <span class="i0">Dans: <i>Ah! vous dirai-je maman!</i><br/></span> + <span class="i0">Le <i>Quadrille des Lanciers</i> semble<br/></span> + <span class="i0">Triste comme un enterrement,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et des pleurs vous mouillent la joue<br/></span> + <span class="i0">Quand <i>la Donna è mobile</i>,<br/></span> + <span class="i0">Sur le rouleau qui tourne et joue,<br/></span> + <span class="i0">Expire avec un son filé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le cœur se navre à ce mélange<br/></span> + <span class="i0">Puérilement douloureux,<br/></span> + <span class="i0">Joujoux d'enfant laissés par l'ange,<br/></span> + <span class="i0">Berceau que la tombe a fait creux!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p36">APRÈS LE FEUILLETON</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mes colonnes sont alignées<br/></span> + <span class="i0">Au portique du feuilleton;<br/></span> + <span class="i0">Elles supportent résignées<br/></span> + <span class="i0">Du journal le pesant fronton.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jusqu'à lundi je suis mon maître.<br/></span> + <span class="i0">Au diable chefs-d'œuvre mort-nés!<br/></span> + <span class="i0">Pour huit jours je puis me permettre<br/></span> + <span class="i0">De vous fermer la porte au nez.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les ficelles des mélodrames<br/></span> + <span class="i0">N'ont plus le droit de se glisser<br/></span> + <span class="i0">Parmi les fils soyeux des trames<br/></span> + <span class="i0">Que mon caprice aime à tisser.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voix de l'âme et de la nature,<br/></span> + <span class="i0">J'écouterai vos purs sanglots,<br/></span> + <span class="i0">Sans que les couplets de facture<br/></span> + <span class="i0">M'étourdissent de leurs grelots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et portant, dans mon verre à côtes,<br/></span> + <span class="i0">La santé du temps disparu,<br/></span> + <span class="i0">Avec mes vieux rêves pour hôtes<br/></span> + <span class="i0">Je boirai le vin de mon cru:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le vin de ma propre pensée,<br/></span> + <span class="i0">Vierge de toute autre liqueur,<br/></span> + <span class="i0">Et que, par la vie écrasée,<br/></span> + <span class="i0">Répand la grappe de mon cœur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p37">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La main au front, le pied dans l'âtre,<br/></span> + <span class="i0">Je songe et cherche à revenir,<br/></span> + <span class="i0">Par delà le passé grisâtre,<br/></span> + <span class="i0">Au vieux château du Souvenir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une gaze de brume estompe<br/></span> + <span class="i0">Arbres, maisons, plaines, coteaux,<br/></span> + <span class="i0">Et l'œil au carrefour qui trompe<br/></span> + <span class="i0">En vain consulte les poteaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'avance parmi les décombres<br/></span> + <span class="i0">De tout un monde enseveli,<br/></span> + <span class="i0">Dans le mystère des pénombres,<br/></span> + <span class="i0">A travers des limbes d'oubli.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais voici, blanche et diaphane,<br/></span> + <span class="i0">La Mémoire, au bord du chemin,<br/></span> + <span class="i0">Qui me remet, comme Ariane,<br/></span> + <span class="i0">Son peloton de fil en main.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Désormais la route est certaine;<br/></span> + <span class="i0">Le soleil voilé reparaît,<br/></span> + <span class="i0">Et du château la tour lointaine<br/></span> + <span class="i0">Pointe au-dessus de la forêt.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous l'arcade où le jour s'émousse,<br/></span> + <span class="i0">De feuilles en feuilles tombant,<br/></span> + <span class="i0">Le sentier ancien dans la mousse<br/></span> + <span class="i0">Trace encor son étroit ruban.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais la ronce en travers s'enlace;<br/></span> + <span class="i0">La liane tend son filet,<br/></span> + <span class="i0">Et la branche que je déplace<br/></span> + <span class="i0">Revient et me donne un soufflet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Enfin au bout de la clairière,<br/></span> + <span class="i0">Je découvre du vieux manoir<br/></span> + <span class="i0">Les tourelles en poivrière<br/></span> + <span class="i0">Et les hauts toits en éteignoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le comble aucune fumée<br/></span> + <span class="i0">Rayant le ciel d'un bleu sillon;<br/></span> + <span class="i0">Pas une fenêtre allumée<br/></span> + <span class="i0">D'une figure ou d'un rayon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les chaînes du pont sont brisées;<br/></span> + <span class="i0">Aux fossés la lentille d'eau<br/></span> + <span class="i0">De ses taches vert-de-grisées<br/></span> + <span class="i0">Étale le glauque rideau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des tortuosités de lierre<br/></span> + <span class="i0">Pénètrent dans chaque refend,<br/></span> + <span class="i0">Payant la tour hospitalière<br/></span> + <span class="i0">Qui les soutient… en l'étouffant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le porche à la lune se ronge,<br/></span> + <span class="i0">Le temps le sculpte à sa façon,<br/></span> + <span class="i0">Et la pluie a passé l'éponge<br/></span> + <span class="i0">Sur les couleurs de mon blason.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout ému, je pousse la porte<br/></span> + <span class="i0">Qui cède et geint sur ses pivots;<br/></span> + <span class="i0">Un air froid en sort et m'apporte<br/></span> + <span class="i0">Le fade parfum des caveaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ortie aux morsures aiguës,<br/></span> + <span class="i0">La bardane aux larges contours,<br/></span> + <span class="i0">Sous les ombelles des ciguës,<br/></span> + <span class="i0">Prospèrent dans l'angle des cours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les deux chimères de marbre,<br/></span> + <span class="i0">Gardiennes du perron verdi,<br/></span> + <span class="i0">Se découpe l'ombre d'un arbre<br/></span> + <span class="i0">Pendant mon absence grandi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Levant leurs pattes de lionne<br/></span> + <span class="i0">Elles se mettent en arrêt.<br/></span> + <span class="i0">Leur regard blanc me questionne,<br/></span> + <span class="i0">Mais je leur dis le mot secret.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je passe.—Dressant sa tête,<br/></span> + <span class="i0">Le vieux chien retombe assoupi,<br/></span> + <span class="i0">Et mon pas sonore inquiète<br/></span> + <span class="i0">L'écho dans son coin accroupi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un jour louche et douteux se glisse<br/></span> + <span class="i0">Aux vitres jaunes du salon<br/></span> + <span class="i0">Où figurent, en haute lisse,<br/></span> + <span class="i0">Les aventures d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Daphné, les hanches dans l'écorce,<br/></span> + <span class="i0">Étend toujours ses doigts touffus;<br/></span> + <span class="i0">Mais aux bras du dieu qui la force<br/></span> + <span class="i0">Elle s'éteint, spectre confus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Apollon, chez Admète, garde<br/></span> + <span class="i0">Un troupeau, des mites atteint;<br/></span> + <span class="i0">Les neuf Muses, troupe hagarde,<br/></span> + <span class="i0">Pleurent sur un Pinde déteint;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la Solitude en chemise<br/></span> + <span class="i0">Trace au doigt le mot: «Abandon»<br/></span> + <span class="i0">Dans la poudre qu'elle tamise<br/></span> + <span class="i0">Sur le marbre du guéridon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je retrouve au long des tentures,<br/></span> + <span class="i0">Comme des hôtes endormis,<br/></span> + <span class="i0">Pastels blafards, sombres peintures,<br/></span> + <span class="i0">Jeunes beautés et vieux amis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ma main tremblante enlève un crêpe<br/></span> + <span class="i0">Et je vois mon défunt amour,<br/></span> + <span class="i0">Jupons bouffants, taille de guêpe,<br/></span> + <span class="i0">La Cidalise en Pompadour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un bouton de rose s'entr'ouvre<br/></span> + <span class="i0">A son corset enrubanné,<br/></span> + <span class="i0">Dont la dentelle à demi couvre<br/></span> + <span class="i0">Un sein neigeux d'azur veiné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses yeux ont de moites paillettes,<br/></span> + <span class="i0">Comme aux feuilles que le froid mord,<br/></span> + <span class="i0">La pourpre monte à ses pommettes,<br/></span> + <span class="i0">Éclat trompeur, fard de la mort!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle tressaille à mon approche,<br/></span> + <span class="i0">Et son regard, triste et charmant,<br/></span> + <span class="i0">Sur le mien d'un air de reproche,<br/></span> + <span class="i0">Se fixe douloureusement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bien que la vie au loin m'emporte,<br/></span> + <span class="i0">Ton nom dans mon cœur est marqué,<br/></span> + <span class="i0">Fleur de pastel, gentille morte,<br/></span> + <span class="i0">Ombre en habit de bal masqué!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La nature de l'art jalouse,<br/></span> + <span class="i0">Voulant dépasser Murillo,<br/></span> + <span class="i0">A Paris créa l'Andalouse<br/></span> + <span class="i0">Qui rit dans le second tableau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par un caprice poétique,<br/></span> + <span class="i0">Notre climat brumeux para<br/></span> + <span class="i0">D'une grâce au charme exotique<br/></span> + <span class="i0">Cette autre Petra Camara.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De chaudes teintes orangées<br/></span> + <span class="i0">Dorent sa joue au fard vermeil;<br/></span> + <span class="i0">Ses paupières de jais frangées<br/></span> + <span class="i0">Filtrent des rayons de soleil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre ses lèvres d'écarlate<br/></span> + <span class="i0">Scintille un éclair argenté,<br/></span> + <span class="i0">Et sa beauté splendide éclate<br/></span> + <span class="i0">Comme une grenade en été.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au son des guitares d'Espagne<br/></span> + <span class="i0">Ma voix longtemps la célébra.<br/></span> + <span class="i0">Elle vint un jour, sans compagne,<br/></span> + <span class="i0">Et ma chambre fut l'Alhambra.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus loin une beauté robuste,<br/></span> + <span class="i0">Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,<br/></span> + <span class="i0">Sertit le marbre de son buste<br/></span> + <span class="i0">Dans les perles et le velours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un air de reine qui s'ennuie<br/></span> + <span class="i0">Au sein de sa cour à genoux,<br/></span> + <span class="i0">Superbe et distraite, elle appuie<br/></span> + <span class="i0">La main sur un coffre à bijoux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa bouche humide et sensuelle<br/></span> + <span class="i0">Semble rouge du sang des cœurs,<br/></span> + <span class="i0">Et, pleins de volupté cruelle,<br/></span> + <span class="i0">Ses yeux ont des défis vainqueurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ici, plus de grâce touchante,<br/></span> + <span class="i0">Mais un attrait vertigineux.<br/></span> + <span class="i0">On dirait la Vénus méchante<br/></span> + <span class="i0">Qui préside aux amours haineux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette Vénus, mauvaise mère,<br/></span> + <span class="i0">Souvent a battu Cupidon.<br/></span> + <span class="i0">O toi, qui fus ma joie amère,<br/></span> + <span class="i0">Adieu pour toujours… et pardon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son cadre, que l'ombre moire,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu de réfléchir mes traits,<br/></span> + <span class="i0">La glace ébauche de mémoire<br/></span> + <span class="i0">Le plus ancien de mes portraits.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Spectre rétrospectif qui double<br/></span> + <span class="i0">Un type à jamais effacé,<br/></span> + <span class="i0">Il sort du fond du miroir trouble<br/></span> + <span class="i0">Et des ténèbres du passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son pourpoint de satin rose,<br/></span> + <span class="i0">Qu'un goût hardi coloria,<br/></span> + <span class="i0">Il semble chercher une pose<br/></span> + <span class="i0">Pour Boulanger ou Devéria.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br/></span> + <span class="i0">Une chevelure à tous crins<br/></span> + <span class="i0">De roi franc ou de lion fauve<br/></span> + <span class="i0">Roule en torrent jusqu'à ses reins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tel, romantique opiniâtre,<br/></span> + <span class="i0">Soldat de l'art qui lutte encor,<br/></span> + <span class="i0">Il se ruait vers le théâtre<br/></span> + <span class="i0">Quand d'Hernani sonnait le cor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">… La nuit tombe et met avec l'ombre<br/></span> + <span class="i0">Ses terreurs aux recoins dormants.<br/></span> + <span class="i0">L'inconnu, machiniste sombre,<br/></span> + <span class="i0">Monte ses épouvantements.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des explosions de bougies<br/></span> + <span class="i0">Crèvent soudain sur les flambeaux!<br/></span> + <span class="i0">Leurs auréoles élargies<br/></span> + <span class="i0">Semblent des lampes de tombeaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une main d'ombre ouvre la porte<br/></span> + <span class="i0">Sans en faire grincer la clé.<br/></span> + <span class="i0">D'hôtes pâles qu'un souffle apporte<br/></span> + <span class="i0">Le salon se trouve peuplé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les portraits quittent la muraille,<br/></span> + <span class="i0">Frottant de leurs mouchoirs jaunis,<br/></span> + <span class="i0">Sur leur visage qui s'éraille,<br/></span> + <span class="i0">La crasse fauve du vernis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un reflet rouge illuminée,<br/></span> + <span class="i0">La bande se chauffe les doigts<br/></span> + <span class="i0">Et fait cercle à la cheminée<br/></span> + <span class="i0">Où tout à coup flambe le bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'image au sépulcre ravie<br/></span> + <span class="i0">Perd son aspect roide et glacé;<br/></span> + <span class="i0">La chaude pourpre de la vie<br/></span> + <span class="i0">Remonte aux veines du passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les masques blafards se colorent<br/></span> + <span class="i0">Comme au temps où je les connus.<br/></span> + <span class="i0">O vous que mes regrets déplorent,<br/></span> + <span class="i0">Amis, merci d'être venus!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les vaillants de dix-huit cent trente,<br/></span> + <span class="i0">Je les revois tels que jadis.<br/></span> + <span class="i0">Comme les pirates d'Otrante<br/></span> + <span class="i0">Nous étions cent, nous sommes dix.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un étale sa barbe rousse<br/></span> + <span class="i0">Comme Frédéric dans son roc,<br/></span> + <span class="i0">L'autre superbement retrousse<br/></span> + <span class="i0">Le bout de sa moustache en croc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Drapant sa souffrance secrète<br/></span> + <span class="i0">Sous les fiertés de son manteau,<br/></span> + <span class="i0">Pétrus fume une cigarette<br/></span> + <span class="i0">Qu'il baptise papelito.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-ci me conte ses rêves,<br/></span> + <span class="i0">Hélas! jamais réalisés,<br/></span> + <span class="i0">Icare tombé sur les grèves<br/></span> + <span class="i0">Où gisent les essors brisés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-là me confie un drame<br/></span> + <span class="i0">Taillé sur le nouveau patron<br/></span> + <span class="i0">Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br/></span> + <span class="i0">Causer Molière et Calderon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tom, qu'un abandon scandalise,<br/></span> + <span class="i0">Récite «Love's labours lost,»<br/></span> + <span class="i0">Et Fritz explique à Cidalise<br/></span> + <span class="i0">Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le jour luit à la fenêtre;<br/></span> + <span class="i0">Et les spectres, moins arrêtés,<br/></span> + <span class="i0">Laissent les objets transparaître<br/></span> + <span class="i0">Dans leurs diaphanéités.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les cires fondent consumées;<br/></span> + <span class="i0">Sous les cendres s'éteint le feu,<br/></span> + <span class="i0">Du parquet montent des fumées;<br/></span> + <span class="i0">Château du Souvenir, adieu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Encore une autre fois décembre<br/></span> + <span class="i0">Va retourner le sablier.<br/></span> + <span class="i0">Le présent entre dans ma chambre<br/></span> + <span class="i0">Et me dit en vain d'oublier.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p38">CAMÉLIA ET PAQUERETTE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">On admire les fleurs de serre<br/></span> + <span class="i0">Qui loin de leur soleil natal,<br/></span> + <span class="i0">Comme des joyaux mis sous verre,<br/></span> + <span class="i0">Brillent sous un ciel de cristal.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans que les brises les effleurent<br/></span> + <span class="i0">De leurs baisers mystérieux,<br/></span> + <span class="i0">Elles naissent, vivent et meurent<br/></span> + <span class="i0">Devant le regard curieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'abri de murs diaphanes,<br/></span> + <span class="i0">De leur sein ouvrant le trésor,<br/></span> + <span class="i0">Comme de belles courtisanes,<br/></span> + <span class="i0">Elles se vendent à prix d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La porcelaine de la Chine<br/></span> + <span class="i0">Les reçoit par groupes coquets,<br/></span> + <span class="i0">Ou quelque main gantée et fine<br/></span> + <span class="i0">Au bal les balance en bouquets.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais souvent parmi l'herbe verte,<br/></span> + <span class="i0">Fuyant les yeux, fuyant les doigts,<br/></span> + <span class="i0">De silence et d'ombre couverte,<br/></span> + <span class="i0">Une fleur vit au fond des bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un papillon blanc qui voltige,<br/></span> + <span class="i0">Un coup d'œil au hasard jeté,<br/></span> + <span class="i0">Vous fait surprendre sur sa tige<br/></span> + <span class="i0">La fleur dans sa simplicité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Belle de sa parure agreste<br/></span> + <span class="i0">S'épanouissant au ciel bleu,<br/></span> + <span class="i0">Et versant son parfum modeste<br/></span> + <span class="i0">Pour la solitude et pour Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans toucher à son pur calice<br/></span> + <span class="i0">Qu'agite un frisson de pudeur,<br/></span> + <span class="i0">Vous respirez avec délice<br/></span> + <span class="i0">Son âme dans sa fraîche odeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tulipes au port superbe,<br/></span> + <span class="i0">Camélias si cher payés,<br/></span> + <span class="i0">Pour la petite fleur sous l'herbe,<br/></span> + <span class="i0">En un instant, sont oubliés!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p39">LA FELLAH</h2> + +<p class="ss">SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M…</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Caprice d'un pinceau fantasque<br/></span> + <span class="i0">Et d'un impérial loisir,<br/></span> + <span class="i0">Votre fellah, sphinx qui se masque,<br/></span> + <span class="i0">Propose une énigme au désir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est une mode bien austère<br/></span> + <span class="i0">Que ce masque et cet habit long;<br/></span> + <span class="i0">Elle intrigue par son mystère<br/></span> + <span class="i0">Tous les Œdipes du salon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'antique Isis légua ses voiles<br/></span> + <span class="i0">Aux modernes filles du Nil;<br/></span> + <span class="i0">Mais, sous le bandeau, deux étoiles<br/></span> + <span class="i0">Brillent d'un feu pur et subtil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ces yeux qui sont tout un poëme<br/></span> + <span class="i0">De langueur et de volupté<br/></span> + <span class="i0">Disent, résolvant le problème,<br/></span> + <span class="i0">«Sois l'amour, je suis la beauté.»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p40">LA MANSARDE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les tuiles où se hasarde<br/></span> + <span class="i0">Le chat guettant l'oiseau qui boit,<br/></span> + <span class="i0">De mon balcon une mansarde<br/></span> + <span class="i0">Entre deux tuyaux s'aperçoit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour la parer d'un faux bien-être,<br/></span> + <span class="i0">Si je mentais comme un auteur,<br/></span> + <span class="i0">Je pourrais faire à sa fenêtre<br/></span> + <span class="i0">Un cadre de pois de senteur,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et vous y montrer Rigolette<br/></span> + <span class="i0">Riant à son petit miroir,<br/></span> + <span class="i0">Dont le tain rayé ne reflète<br/></span> + <span class="i0">Que la moitié de son œil noir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou, la robe encor sans agrafe,<br/></span> + <span class="i0">Gorge et cheveux au vent, Margot<br/></span> + <span class="i0">Arrosant avec sa carafe<br/></span> + <span class="i0">Son jardin planté dans un pot;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien quelque jeune poëte<br/></span> + <span class="i0">Qui scande ses vers sibyllins,<br/></span> + <span class="i0">En contemplant la silhouette<br/></span> + <span class="i0">De Montmartre et de ses moulins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par malheur, ma mansarde est vraie;<br/></span> + <span class="i0">Il n'y grimpe aucun liseron,<br/></span> + <span class="i0">Et la vitre y fait voir sa taie,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour la grisette et pour l'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Pour le veuf et pour le garçon,<br/></span> + <span class="i0">Une mansarde est toujours triste:<br/></span> + <span class="i0">Le grenier n'est beau qu'en chanson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jadis, sous le comble dont l'angle<br/></span> + <span class="i0">Penchait les fronts pour le baiser,<br/></span> + <span class="i0">L'amour, content d'un lit de sangle,<br/></span> + <span class="i0">Avec Suzon venait causer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais pour ouater notre joie,<br/></span> + <span class="i0">Il faut des murs capitonnés,<br/></span> + <span class="i0">Des flots de dentelle et de soie,<br/></span> + <span class="i0">Des lits par Monbro festonnés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un soir, n'étant pas revenue,<br/></span> + <span class="i0">Margot s'attarde au mont Breda,<br/></span> + <span class="i0">Et Rigolette entretenue<br/></span> + <span class="i0">N'arrose plus son réséda.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voilà longtemps que le poëte,<br/></span> + <span class="i0">Las de prendre la rime au vol,<br/></span> + <span class="i0">S'est fait <i lang="en" xml:lang="en">reporter</i> de gazette,<br/></span> + <span class="i0">Quittant le ciel pour l'entresol.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et l'on ne voit contre la vitre<br/></span> + <span class="i0">Qu'une vieille au maigre profil,<br/></span> + <span class="i0">Devant Minet, qu'elle chapitre,<br/></span> + <span class="i0">Tirant sans cesse un bout de fil.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p41">LA NUE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon monte une nue,<br/></span> + <span class="i0">Sculptant sa forme dans l'azur:<br/></span> + <span class="i0">On dirait une vierge nue<br/></span> + <span class="i0">Émergeant d'un lac au flot pur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Debout dans sa conque nacrée,<br/></span> + <span class="i0">Elle vogue sur le bleu clair.<br/></span> + <span class="i0">Comme une Aphrodite éthérée,<br/></span> + <span class="i0">Faite de l'écume de l'air;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit onder en molles poses<br/></span> + <span class="i0">Son torse au contour incertain,<br/></span> + <span class="i0">Et l'aurore répand des roses<br/></span> + <span class="i0">Sur son épaule de satin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses blancheurs de marbre et de neige<br/></span> + <span class="i0">Se fondent amoureusement<br/></span> + <span class="i0">Comme, au clair-obscur du Corrége,<br/></span> + <span class="i0">Le corps d'Antiope dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle plane dans la lumière<br/></span> + <span class="i0">Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;<br/></span> + <span class="i0">Reflet de la beauté première,<br/></span> + <span class="i0">Sœur de «l'éternel féminin.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A son corps, en vain retenue,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'aile de la passion,<br/></span> + <span class="i0">Mon âme vole à cette nue<br/></span> + <span class="i0">Et l'embrasse comme Ixion.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La raison dit: «Vague fumée,<br/></span> + <span class="i0">Où l'on croit voir ce qu'on rêva,<br/></span> + <span class="i0">Ombre au gré du vent déformée,<br/></span> + <span class="i0">Bulle qui crève et qui s'en va!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le sentiment répond: «Qu'importe!<br/></span> + <span class="i0">Qu'est-ce après tout que la beauté,<br/></span> + <span class="i0">Spectre charmant qu'un souffle emporte<br/></span> + <span class="i0">Et qui n'est rien, ayant été!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«A l'Idéal ouvre ton âme;<br/></span> + <span class="i0">Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,<br/></span> + <span class="i0">Aime une nue, aime une femme,<br/></span> + <span class="i0">Mais aime!—C'est l'essentiel!»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p42">LE MERLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un oiseau siffle dans les branches<br/></span> + <span class="i0">Et sautille gai, plein d'espoir,<br/></span> + <span class="i0">Sur les herbes, de givre blanches,<br/></span> + <span class="i0">En bottes jaunes, en frac noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est un merle, chanteur crédule,<br/></span> + <span class="i0">Ignorant du calendrier,<br/></span> + <span class="i0">Qui rêve soleil, et module<br/></span> + <span class="i0">L'hymne d'avril en février.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant il vente, il pleut à verse;<br/></span> + <span class="i0">L'Arve jaunit le Rhône bleu,<br/></span> + <span class="i0">Et le salon, tendu de perse,<br/></span> + <span class="i0">Tient tous ses hôtes près du feu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les monts sur l'épaule ont l'hermine,<br/></span> + <span class="i0">Comme des magistrats siégeant;<br/></span> + <span class="i0">Leur blanc tribunal examine<br/></span> + <span class="i0">Un cas d'hiver se prolongeant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lustrant son aile qu'il essuie,<br/></span> + <span class="i0">L'oiseau persiste en sa chanson,<br/></span> + <span class="i0">Malgré neige, brouillard et pluie,<br/></span> + <span class="i0">Il croit à la jeune saison.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il gronde l'aube paresseuse<br/></span> + <span class="i0">De rester au lit si longtemps<br/></span> + <span class="i0">Et, gourmandant la fleur frileuse,<br/></span> + <span class="i0">Met en demeure le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il voit le jour derrière l'ombre;<br/></span> + <span class="i0">Tel un croyant, dans le saint lieu,<br/></span> + <span class="i0">L'autel désert, sous la nef sombre,<br/></span> + <span class="i0">Avec sa foi voit toujours Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la nature il se confie,<br/></span> + <span class="i0">Car son instinct pressent la loi.<br/></span> + <span class="i0">Qui rit de ta philosophie,<br/></span> + <span class="i0">Beau merle, est moins sage que toi!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p43">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les marronniers de la terrasse<br/></span> + <span class="i0">Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,<br/></span> + <span class="i0">La villa d'où la vue embrasse<br/></span> + <span class="i0">Tant de monts bleus coiffés d'argent.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La feuille, hier encor pliée<br/></span> + <span class="i0">Dans son étroit corset d'hiver,<br/></span> + <span class="i0">Met sur la branche déliée<br/></span> + <span class="i0">Les premières touches de vert.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais en vain le soleil excite<br/></span> + <span class="i0">La séve des rameaux trop lents;<br/></span> + <span class="i0">La fleur retardataire hésite<br/></span> + <span class="i0">A faire voir ses thyrses blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant le pêcher est tout rose,<br/></span> + <span class="i0">Comme un désir de la pudeur,<br/></span> + <span class="i0">Et le pommier, que l'aube arrose,<br/></span> + <span class="i0">S'épanouit dans sa candeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La véronique s'aventure<br/></span> + <span class="i0">Près des boutons d'or dans les prés,<br/></span> + <span class="i0">Les caresses de la nature<br/></span> + <span class="i0">Hâtent les germes rassurés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il me faut retourner encor<br/></span> + <span class="i0">Au cercle d'enfer où je vis;<br/></span> + <span class="i0">Marronniers, pressez-vous d'éclore<br/></span> + <span class="i0">Et d'éblouir mes yeux ravis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous pouvez sortir pour la fête<br/></span> + <span class="i0">Vos girandoles sans péril,<br/></span> + <span class="i0">Un ciel bleu luit sur votre faîte<br/></span> + <span class="i0">Et déjà mai talonne avril.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par pitié donnez cette joie<br/></span> + <span class="i0">Au poëte dans ses douleurs,<br/></span> + <span class="i0">Qu'avant de s'en aller, il voie<br/></span> + <span class="i0">Vos feux d'artifice de fleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Grands marronniers de la terrasse,<br/></span> + <span class="i0">Si fiers de vos splendeurs d'été,<br/></span> + <span class="i0">Montrez-vous à moi dans la grâce<br/></span> + <span class="i0">Qui précède votre beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je connais vos riches livrées,<br/></span> + <span class="i0">Quand octobre, ouvrant son essor,<br/></span> + <span class="i0">Vous met des tuniques pourprées,<br/></span> + <span class="i0">Vous pose des couronnes d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vous ai vus, blanches ramées,<br/></span> + <span class="i0">Pareils aux dessins que le froid<br/></span> + <span class="i0">Aux vitres d'argent étamées<br/></span> + <span class="i0">Trace, la nuit, avec son doigt.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je sais tous vos aspects superbes,<br/></span> + <span class="i0">Arbres géants, vieux marronniers,<br/></span> + <span class="i0">Mais j'ignore vos fraîches gerbes<br/></span> + <span class="i0">Et vos aromes printaniers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Adieu, je pars lassé d'attendre;<br/></span> + <span class="i0">Gardez vos bouquets éclatants!<br/></span> + <span class="i0">Une autre fleur suave et tendre,<br/></span> + <span class="i0">Seule à mes yeux fait le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que mai remporte sa corbeille!<br/></span> + <span class="i0">Il me suffit de cette fleur;<br/></span> + <span class="i0">Toujours pour l'âme et pour l'abeille<br/></span> + <span class="i0">Elle a du miel pur dans le cœur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par le ciel d'azur ou de brume<br/></span> + <span class="i0">Par la chaude ou froide saison,<br/></span> + <span class="i0">Elle sourit, charme et parfume,<br/></span> + <span class="i0">Violette de la maison!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p44">DERNIER VŒU</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voilà longtemps que je vous aime:<br/></span> + <span class="i0">—L'aveu remonte à dix-huit ans!—<br/></span> + <span class="i0">Vous êtes rose, je suis blême;<br/></span> + <span class="i0">J'ai les hivers, vous les printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des lilas blancs de cimetière<br/></span> + <span class="i0">Près de mes tempes ont fleuri;<br/></span> + <span class="i0">J'aurai bientôt la touffe entière<br/></span> + <span class="i0">Pour ombrager mon front flétri.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon soleil pâli qui décline<br/></span> + <span class="i0">Va disparaître à l'horizon,<br/></span> + <span class="i0">Et sur la funèbre colline<br/></span> + <span class="i0">Je vois ma dernière maison.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! que de votre lèvre il tombe<br/></span> + <span class="i0">Sur ma lèvre un tardif baiser,<br/></span> + <span class="i0">Pour que je puisse dans ma tombe,<br/></span> + <span class="i0">Le cœur tranquille, reposer!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p45">PLAINTIVE TOURTERELLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plaintive tourterelle,<br/></span> + <span class="i0">Qui roucoules toujours,<br/></span> + <span class="i0">Veux-tu prêter ton aile<br/></span> + <span class="i0">Pour servir mes amours!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme toi, pauvre amante,<br/></span> + <span class="i0">Bien loin de mon ramier,<br/></span> + <span class="i0">Je pleure et me lamente<br/></span> + <span class="i0">Sans pouvoir l'oublier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vole et que ton pied rose<br/></span> + <span class="i0">Sur l'arbre ou sur la tour<br/></span> + <span class="i0">Jamais ne se repose,<br/></span> + <span class="i0">Car je languis d'amour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Évite, ô ma colombe,<br/></span> + <span class="i0">La halte des palmiers<br/></span> + <span class="i0">Et tous les toits où tombe<br/></span> + <span class="i0">La neige des ramiers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Va droit sur sa fenêtre,<br/></span> + <span class="i0">Près du palais du roi,<br/></span> + <span class="i0">Donne-lui cette lettre<br/></span> + <span class="i0">Et deux baisers pour moi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Puis sur mon sein en flamme,<br/></span> + <span class="i0">Qui ne peut s'apaiser,<br/></span> + <span class="i0">Reviens, avec son âme,<br/></span> + <span class="i0">Reviens te reposer.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p46">LA BONNE SOIRÉE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quel temps de chien!—il pleut, il neige;<br/></span> + <span class="i0">Les cochers, transis sur leur siège,<br/></span> + <span class="i2">Ont le nez bleu.<br/></span> + <span class="i0">Par ce vilain soir de décembre,<br/></span> + <span class="i0">Qu'il ferait bon garder la chambre,<br/></span> + <span class="i2">Devant son feu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'angle de la cheminée<br/></span> + <span class="i0">La chauffeuse capitonnée<br/></span> + <span class="i2">Vous tend les bras<br/></span> + <span class="i0">Et semble avec une caresse<br/></span> + <span class="i0">Vous dire comme une maîtresse,<br/></span> + <span class="i2">«Tu resteras!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un papier rose à découpures,<br/></span> + <span class="i0">Comme un sein blanc sous des guipures,<br/></span> + <span class="i2">Voile à demi<br/></span> + <span class="i0">Le globe laiteux de la lampe<br/></span> + <span class="i0">Dont le reflet au plafond rampe,<br/></span> + <span class="i2">Tout endormi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On n'entend rien dans le silence<br/></span> + <span class="i0">Que le pendule qui balance<br/></span> + <span class="i2">Son disque d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et que le vent qui pleure et rôde,<br/></span> + <span class="i0">Parcourant, pour entrer en fraude,<br/></span> + <span class="i2">Le corridor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est bal à l'ambassade anglaise;<br/></span> + <span class="i0">Mon habit noir est sur la chaise,<br/></span> + <span class="i2">Les bras ballants;<br/></span> + <span class="i0">Mon gilet bâille et ma chemise<br/></span> + <span class="i0">Semble dresser, pour être mise,<br/></span> + <span class="i2">Ses poignets blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les brodequins à pointe étroite<br/></span> + <span class="i0">Montrent leur vernis qui miroite,<br/></span> + <span class="i2">Au feu placés;<br/></span> + <span class="i0">A côté des minces cravates<br/></span> + <span class="i0">S'allongent comme des mains plates<br/></span> + <span class="i2">Les gants glacés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il faut sortir!—quelle corvée!<br/></span> + <span class="i0">Prendre la file à l'arrivée<br/></span> + <span class="i2">Et suivre au pas<br/></span> + <span class="i0">Les coupés des beautés altières<br/></span> + <span class="i0">Portant blasons sur leurs portières<br/></span> + <span class="i2">Et leurs appas.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rester debout contre une porte<br/></span> + <span class="i0">A voir se ruer la cohorte<br/></span> + <span class="i2">Des invités;<br/></span> + <span class="i0">Les vieux museaux, les frais visages,<br/></span> + <span class="i0">Les fracs en cœur et les corsages<br/></span> + <span class="i2">Décolletés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dos où fleurit la pustule,<br/></span> + <span class="i0">Couvrant leur peau rouge d'un tulle<br/></span> + <span class="i2">Aérien;<br/></span> + <span class="i0">Les dandys et les diplomates,<br/></span> + <span class="i0">Sur leurs faces à teintes mates,<br/></span> + <span class="i2">Ne montrant rien.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ne pouvoir franchir la haie<br/></span> + <span class="i0">Des douairières aux yeux d'orfraie<br/></span> + <span class="i2">Ou de vautour,<br/></span> + <span class="i0">Pour aller dire à son oreille<br/></span> + <span class="i0">Petite, nacrée et vermeille,<br/></span> + <span class="i2">Un mot d'amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je n'irai pas!—et ferai mettre<br/></span> + <span class="i0">Dans son bouquet un bout de lettre,<br/></span> + <span class="i2">A l'Opéra.<br/></span> + <span class="i0">Par les violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">La mauvaise humeur se désarme:<br/></span> + <span class="i2">Elle viendra!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai là l'<i>Intermezzo</i> de Heine,<br/></span> + <span class="i0">Le <i>Thomas Grain-d'Orge</i> de Taine,<br/></span> + <span class="i2">Les deux Goncourt,<br/></span> + <span class="i0">Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève<br/></span> + <span class="i0">Sur l'oreiller l'idée en rêve,<br/></span> + <span class="i2">Me sera court.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p47">L'ART</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oui, l'œuvre sort plus belle<br/></span> + <span class="i0">D'une forme au travail<br/></span> + <span class="i2">Rebelle,<br/></span> + <span class="i0">Vers, marbre, onyx, émail.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Point de contraintes fausses!<br/></span> + <span class="i0">Mais que pour marcher droit<br/></span> + <span class="i2">Tu chausses,<br/></span> + <span class="i0">Muse, un cothurne étroit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fi du rhythme commode,<br/></span> + <span class="i0">Comme un soulier trop grand,<br/></span> + <span class="i2">Du mode<br/></span> + <span class="i0">Que tout pied quitte et prend!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Statuaire, repousse<br/></span> + <span class="i0">L'argile que pétrit<br/></span> + <span class="i2">Le pouce<br/></span> + <span class="i0">Quand flotte ailleurs l'esprit;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lutte avec le carrare,<br/></span> + <span class="i0">Avec le paros dur<br/></span> + <span class="i2">Et rare,<br/></span> + <span class="i0">Gardiens du contour pur;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Emprunte à Syracuse<br/></span> + <span class="i0">Son bronze où fermement<br/></span> + <span class="i2">S'accuse<br/></span> + <span class="i0">Le trait fier et charmant;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'une main délicate<br/></span> + <span class="i0">Poursuis dans un filon<br/></span> + <span class="i2">D'agate<br/></span> + <span class="i0">Le profil d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Peintre, fuis l'aquarelle,<br/></span> + <span class="i0">Et fixe la couleur<br/></span> + <span class="i2">Trop frêle<br/></span> + <span class="i0">Au four de l'émailleur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fais les sirènes bleues,<br/></span> + <span class="i0">Tordant de cent façons<br/></span> + <span class="i2">Leurs queues,<br/></span> + <span class="i0">Les monstres des blasons;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son nimbe trilobe<br/></span> + <span class="i0">La Vierge et son Jésus,<br/></span> + <span class="i2">Le globe<br/></span> + <span class="i0">Avec la croix dessus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout passe.—L'art robuste<br/></span> + <span class="i0">Seul a l'éternité.<br/></span> + <span class="i2">Le buste<br/></span> + <span class="i0">Survit à la cité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la médaille austère<br/></span> + <span class="i0">Que trouve un laboureur<br/></span> + <span class="i2">Sous terre<br/></span> + <span class="i0">Révèle un empereur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dieux eux-mêmes meurent.<br/></span> + <span class="i0">Mais les vers souverains<br/></span> + <span class="i2">Demeurent<br/></span> + <span class="i0">Plus forts que les airains.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sculpte, lime, cisèle;<br/></span> + <span class="i0">Que ton rêve flottant<br/></span> + <span class="i2">Se scelle<br/></span> + <span class="i0">Dans le bloc résistant!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<p class="c"><span class="small">FIN</span></p> + + + + +<h2>TABLE</h2> + + +<table summary="table des matières"> +<tr> +<td colspan="2">PRÉFACE.</td> +<td class="num"><a href="#p1">1</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste.</td> +<td class="num"><a href="#p2">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros.</td> +<td class="num"><a href="#p3">9</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">ÉTUDE DE MAINS.</td> +<td class="num"><a href="#p4">15</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>Imperia.</td> +<td class="num"><a href="#p4s1">15</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>Lacenaire.</td> +<td class="num"><a href="#p4s2">18</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.</td> +<td class="num"><a href="#p5">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>Dans la rue.</td> +<td class="num"><a href="#p5s1">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>Sur les lagunes.</td> +<td class="num"><a href="#p5s2">24</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">III.</td> +<td>Carnaval.</td> +<td class="num"><a href="#p5s3">27</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">IV.</td> +<td>Clair de lune sentimental.</td> +<td class="num"><a href="#p5s4">30</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR.</td> +<td class="num"><a href="#p6">33</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">COQUETTERIE POSTHUME.</td> +<td class="num"><a href="#p7">39</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">DIAMANT DU CŒUR.</td> +<td class="num"><a href="#p8">43</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS.</td> +<td class="num"><a href="#p9">47</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CONTRALTO.</td> +<td class="num"><a href="#p10">51</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CÆRULEI OCULI.</td> +<td class="num"><a href="#p11">57</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">RONDALLA.</td> +<td class="num"><a href="#p12">61</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">NOSTALGIES D'OBELISQUES.</td> +<td class="num"><a href="#p13">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>L'obélisque de Paris.</td> +<td class="num"><a href="#p13s1">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>L'obélisque de Luxor.</td> +<td class="num"><a href="#p13s2">70</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre.</td> +<td class="num"><a href="#p14">75</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">TRISTESSE EN MER.</td> +<td class="num"><a href="#p15">83</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">A UNE ROBE ROSE.</td> +<td class="num"><a href="#p16">87</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE MONDE EST MÉCHANT.</td> +<td class="num"><a href="#p17">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara.</td> +<td class="num"><a href="#p18">93</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">OMELETTE ANACRÉONTIQUE.</td> +<td class="num"><a href="#p19">101</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">FUMÉE.</td> +<td class="num"><a href="#p20">103</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">APOLLONIE.</td> +<td class="num"><a href="#p21">105</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'AVEUGLE.</td> +<td class="num"><a href="#p22">107</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LIED.</td> +<td class="num"><a href="#p23">109</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">FANTAISIES D'HIVER.</td> +<td class="num"><a href="#p24">111</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA SOURCE.</td> +<td class="num"><a href="#p25">121</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">BÛCHERS ET TOMBEAUX.</td> +<td class="num"><a href="#p26">123</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE SOUPER DE ARMURES.</td> +<td class="num"><a href="#p27">133</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA MONTRE.</td> +<td class="num"><a href="#p28">143</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES NÉRÉIDES.</td> +<td class="num"><a href="#p29">147</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES ACCROCHE-CŒURS.</td> +<td class="num"><a href="#p30">151</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA ROSE-THÉ.</td> +<td class="num"><a href="#p31">153</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CARMEN.</td> +<td class="num"><a href="#p32">157</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne.</td> +<td class="num"><a href="#p33">159</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">NOËL.</td> +<td class="num"><a href="#p34">165</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES JOUJOUX DE LA MORTE.</td> +<td class="num"><a href="#p35">167</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">APRÈS LE FEUILLETON.</td> +<td class="num"><a href="#p36">171</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR.</td> +<td class="num"><a href="#p37">173</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CAMÉLIA ET PAQUERETTE.</td> +<td class="num"><a href="#p38">189</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M…</td> +<td class="num"><a href="#p39">193</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA MANSARDE.</td> +<td class="num"><a href="#p40">195</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA NUE.</td> +<td class="num"><a href="#p41">199</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE MERLE.</td> +<td class="num"><a href="#p42">203</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS.</td> +<td class="num"><a href="#p43">207</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">DERNIER VŒU.</td> +<td class="num"><a href="#p44">213</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">PLAINTIVE TOURTERELLE.</td> +<td class="num"><a href="#p45">215</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA BONNE SOIRÉE.</td> +<td class="num"><a href="#p46">217</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'ART.</td> +<td class="num"><a href="#p47">223</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="c"><span class="small">Paris.—Typ. G. Chamerot.—28304.</span></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44160-h/images/cover.jpg b/44160-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..264b201 --- /dev/null +++ b/44160-h/images/cover.jpg diff --git a/44160-h/images/gautier.jpg b/44160-h/images/gautier.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7502b73 --- /dev/null +++ b/44160-h/images/gautier.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Émaux et camées + +Author: Théophile Gautier + +Illustrator: Jules Jacquemart + +Release Date: November 11, 2013 [EBook #44160] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from +scanned images of public domain material from the Google +Print project.) + + + + + + + + + + +THÉOPHILE GAUTIER + +ÉMAUX + +ET + +CAMÉES + +ÉDITION DÉFINITIVE + +AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART + +PARIS + +G. CHARPENTIER, ÉDITEUR + +13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13 + +1888 + +Tous droits réservés. + + + + +CHEZ LE MÊME ÉDITEUR + +OEUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER + +PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume + + POÉSIES COMPLÈTES. 1830-1872. 2 vol. + ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait à + l'eau-forte, par _J. Jacquemart_. 1 vol. + MADEMOISELLE DE MAUPIN. 1 vol. + LE CAPITAINE FRACASSE. 2 vol. + LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition. 1 vol. + SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol. + VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol. + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol. + VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol. + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol. + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol. + THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol. + LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol. + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE + (1838-1868). 3e édition. 1 vol. + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs, + artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, + d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers + 1833, 3e édition. 1 vol. + L'ORIENT. 1 vol. + FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol. + TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol. + LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol. + CONSTANTINOPLE. 1 vol. + LES GROTESQUES. 1 vol. + LOIN DE PARIS. 1 vol. + PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol. + GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol. + SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32. 8 fr. + MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32. 4 fr. + FORTUNIO. 1 vol. in-32. 4 fr. + LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32. 4 fr. + LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4º, broché. 20 fr. + --PRIX, relié. 30 fr. + LE CAPITAINE FRACASSE.--Un magnifique volume grand in-8º + illustré de 60 dessins par M. _Gustave Doré_, gravés + sur bois par les premiers artistes. + Prix, broché. 20 fr. + Relié demi-chagrin, tranches dorées. 26 fr. + -- -- tête dorée, coins, tr. ébarbées. 28 fr. + + + + +[Illustration: Jules Jacquemart p.] + + + + +PRÉFACE + + + Pendant les guerres de l'empire, + Goethe, au bruit du canon brutal, + Fit _le Divan occidental_, + Fraîche oasis où l'art respire. + + Pour Nisami quittant Shakspeare, + II se parfuma de çantal, + Et sur un mètre oriental + Nota le chant qu'Hudhud soupire. + + Comme Goethe sur son divan + A Weimar s'isolait des choses + Et d'Hafiz effeuillait les roses, + + Sans prendre garde à l'ouragan + Qui fouettait mes vitres fermées, + Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_. + + + + +AFFINITÉS SECRÈTES + +MADRIGAL PANTHÉISTE + + + Dans le fronton d'un temple antique, + Deux blocs de marbre ont, trois mille ans, + Sur le fond bleu du ciel attique, + Juxtaposé leurs rêves blancs; + + Dans la même nacre figées, + Larmes des flots pleurant Vénus, + Deux perles au gouffre plongées + Se sont dit des mots inconnus; + + Au frais Généralife écloses, + Sous le jet d'eau toujours en pleurs, + Du temps de Boabdil, deux roses + Ensemble ont fait jaser leurs fleurs; + + Sur les coupoles de Venise + Deux ramiers blancs aux pieds rosés, + Au nid où l'amour s'éternise, + Un soir de mai se sont posés. + + Marbre, perle, rose, colombe, + Tout se dissout, tout se détruit; + La perle fond, le marbre tombe, + La fleur se fane et l'oiseau fuit. + + En se quittant, chaque parcelle + S'en va dans le creuset profond + Grossir la pâte universelle + Faite des formes que Dieu fond. + + Par de lentes métamorphoses, + Les marbres blancs en blanches chairs, + Les fleurs roses en lèvres roses + Se refont dans des corps divers. + + Les ramiers de nouveau roucoulent + Au coeur de deux jeunes amants, + Et les perles en dents se moulent + Pour l'écrin des rires charmants. + + De là naissent ces sympathies + Aux impérieuses douceurs, + Par qui les âmes averties + Partout se reconnaissent soeurs. + + Docile à l'appel d'un arome, + D'un rayon ou d'une couleur, + L'atome vole vers l'atome + Comme l'abeille vers la fleur. + + L'on se souvient des rêveries + Sur le fronton ou dans la mer, + Des conversations fleuries + Près de la fontaine au flot clair, + + Des baisers et des frissons d'ailes + Sur les dômes aux boules d'or, + Et les molécules fidèles + Se cherchent et s'aiment encor. + + L'amour oublié se réveille, + Le passé vaguement renaît, + La fleur sur la bouche vermeille + Se respire et se reconnaît. + + Dans la nacre où le rire brille, + La perle revoit sa blancheur; + Sur une peau de jeune fille, + Le marbre ému sent sa fraîcheur. + + Le ramier trouve une voix douce, + Écho de son gémissement, + Toute résistance s'émousse, + Et l'inconnu devient l'amant. + + Vous devant qui je brûle et tremble, + Quel flot, quel fronton, quel rosier, + Quel dôme nous connut ensemble, + Perle ou marbre, fleur ou ramier? + + + + +LE POËME DE LA FEMME + +MARBRE DE PAROS + + + Un jour, au doux rêveur qui l'aime, + En train de montrer ses trésors, + Elle voulut lire un poëme, + Le poëme de son beau corps. + + D'abord, superbe et triomphante + Elle vint en grand apparat, + Traînant avec des airs d'infante + Un flot de velours nacarat: + + Telle qu'au rebord de sa loge + Elle brille aux Italiens, + Écoutant passer son éloge + Dans les chants des musiciens. + + Ensuite, en sa verve d'artiste, + Laissant tomber l'épais velours, + Dans un nuage de batiste + Elle ébaucha ses fiers contours. + + Glissant de l'épaule à la hanche, + La chemise aux plis nonchalants, + Comme une tourterelle blanche + Vint s'abattre sur ses pieds blancs. + + Pour Apelle ou pour Cléomène, + Elle semblait, marbre de chair, + En Vénus Anadyomène + Poser nue au bord de la mer. + + De grosses perles de Venise + Roulaient au lieu de gouttes d'eau, + Grains laiteux qu'un rayon irise, + Sur le frais satin de sa peau. + + Oh! quelles ravissantes choses, + Dans sa divine nudité, + Avec les strophes de ses poses, + Chantait cet hymne de beauté! + + Comme les flots baisant le sable + Sous la lune aux tremblants rayons, + Sa grâce était intarissable + En molles ondulations. + + Mais bientôt, lasse d'art antique, + De Phidias et de Vénus, + Dans une autre stance plastique + Elle groupe ses charmes nus. + + Sur un tapis de Cachemire, + C'est la sultane du sérail, + Riant au miroir qui l'admire + Avec un rire de corail; + + La Géorgienne indolente, + Avec son souple narguilhé, + Étalant sa hanche opulente, + Un pied sous l'autre replié. + + Et comme l'odalisque d'Ingres, + De ses reins cambrant les rondeurs, + En dépit des vertus malingres, + En dépit des maigres pudeurs! + + Paresseuse odalisque, arrière! + Voici le tableau dans son jour, + Le diamant dans sa lumière; + Voici la beauté dans l'amour! + + Sa tête penche et se renverse; + Haletante, dressant les seins, + Aux bras du rêve qui la berce, + Elle tombe sur ses coussins. + + Ses paupières battent des ailes + Sur leurs globes d'argent bruni, + Et l'on voit monter ses prunelles + Dans la nacre de l'infini. + + D'un linceul de point d'Angleterre + Que l'on recouvre sa beauté: + L'extase l'a prise à la terre; + Elle est morte de volupté! + + Que les violettes de Parme, + Au lieu des tristes fleurs des morts + Où chaque perle est une larme, + Pleurent en bouquets sur son corps! + + Et que mollement on la pose + Sur son lit, tombeau blanc et doux, + Où le poëte, à la nuit close, + Ira prier à deux genoux. + + + + +ETUDE DE MAINS + + +I + +IMPÉRIA + + Chez un sculpteur, moulée en plâtre, + J'ai vu l'autre jour une main + D'Aspasie ou de Cléopâtre, + Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain; + + Sous le baiser neigeux saisie + Comme un lis par l'aube argenté, + Comme une blanche poésie + S'épanouissait sa beauté. + + Dans l'éclat de sa pâleur mate + Elle étalait sur le velours + Son élégance délicate + Et ses doigts fins aux anneaux lourds. + + Une cambrure florentine, + Avec un bel air de fierté, + Faisait, en ligne serpentine, + Onduler son pouce écarté. + + A-t-elle joué dans les boucles + Des cheveux lustrés de don Juan, + Ou sur son caftan d'escarboucles + Peigné la barbe du sultan, + + Et tenu, courtisane ou reine, + Entre ses doigts si bien sculptés, + Le sceptre de la souveraine + Ou le sceptre des voluptés? + + Elle a dû, nerveuse et mignonne, + Souvent s'appuyer sur le col + Et sur la croupe de lionne + De sa chimère prise au vol. + + Impériales fantaisies, + Amour des somptuosités; + Voluptueuses frénésies, + Rêves d'impossibilités, + + Romans extravagants, poèmes + De haschisch et de vin du Rhin, + Courses folles dans les bohèmes + Sur le dos des coursiers sans frein; + + On voit tout cela dans les lignes + De cette paume, livre blanc + Où Vénus a tracé des signes + Que l'amour ne lit qu'en tremblant. + + +II + +LACENAIRE + + Pour contraste, la main coupée + De Lacenaire l'assassin, + Dans des baumes puissants trempée, + Posait auprès, sur un coussin. + + Curiosité dépravée! + J'ai touché, malgré mes dégoûts, + Du supplice encor mal lavée, + Cette chair froide au duvet roux. + + Momifiée et toute jaune + Comme la main d'un pharaon, + Elle allonge ses doigts de faune + Crispés par la tentation. + + Un prurit d'or et de chair vive + Semble titiller de ses doigts + L'immobilité convulsive, + Et les tordre comme autrefois. + + Tous les vices avec leurs griffes + Ont, dans les plis de cette peau, + Tracé d'affreux hiéroglyphes, + Lus couramment par le bourreau. + + On y voit les oeuvres mauvaises + Écrites en fauves sillons, + Et les brûlures des fournaises + Où bouillent les corruptions; + + Les débauches dans les Caprées + Des tripots et des lupanars, + De vin et de sang diaprées, + Comme l'ennui des vieux Césars! + + En même temps molle et féroce, + Sa forme a pour l'observateur + Je ne sais quelle grâce atroce, + La grâce du gladiateur! + + Criminelle aristocratie, + Par la varlope ou le marteau + Sa pulpe n'est pas endurcie, + Car son outil fut un couteau. + + Saints calus du travail honnête, + On y cherche en vain votre sceau. + Vrai meurtrier et faux poëte, + II fut le Manfred du ruisseau! + + + + +VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE + + +I + +DANS LA RUE + + Il est un vieil air populaire + Par tous les violons raclé, + Aux abois des chiens en colère + Par tous les orgues nasillé. + + Les tabatières à musique + L'ont sur leur répertoire inscrit; + Pour les serins il est classique, + Et ma grand'mère, enfant, l'apprit. + + Sur cet air, pistons, clarinettes, + Dans les bals aux poudreux berceaux, + Font sauter commis et grisettes, + Et de leurs nids fuir les oiseaux. + + La guinguette, sous sa tonnelle + De houblon et de chèvrefeuil, + Fête, en braillant la ritournelle, + Le gai dimanche et l'argenteuil. + + L'aveugle au basson qui pleurniche + L'écorche en se trompant de doigts; + La sébile aux dents, son caniche + Près de lui le grogne à mi-voix. + + Et les petites guitaristes, + Maigres sous leurs minces tartans, + Le glapissent de leurs voix tristes + Aux tables des cafés chantants. + + Paganini, le fantastique, + Un soir, comme avec un crochet, + A ramassé le thème antique + Du bout de son divin archet, + + Et, brodant la gaze fanée + Que l'oripeau rougit encor, + Fait sur la phrase dédaignée + Courir ses arabesques d'or. + + +II + +SUR LES LAGUNES + + Tra la, tra la, la, la, la laire! + Qui ne connaît pas ce motif? + A nos mamans il a su plaire, + Tendre et gai, moqueur et plaintif: + + L'air du Carnaval de Venise, + Sur les canaux jadis chanté + Et qu'un soupir de folle brise + Dans le ballet a transporté! + + Il me semble, quand on le joue, + Voir glisser dans son bleu sillon + Une gondole avec sa proue + Faite en manche de violon. + + Sur une gamme chromatique, + Le sein de perles ruisselant, + La Vénus de l'Adriatique + Sort de l'eau son corps rose et blanc. + + Les dômes, sur l'azur des ondes + Suivant la phrase au pur contour, + S'enflent comme des gorges rondes + Que soulève un soupir d'amour. + + L'esquif aborde et me dépose, + Jetant son amarre au pilier, + Devant une façade rose, + Sur le marbre d'un escalier. + + Avec ses palais, ses gondoles, + Ses mascarades sur la mer, + Ses doux chagrins, ses gaîtés folles, + Tout Venise vit dans cet air. + + Une frêle corde qui vibre + Refait sur un pizzicato, + Comme autrefois joyeuse et libre, + La ville de Canaletto! + + +III + +CARNAVAL + + Venise pour le bal s'habille. + De paillettes tout étoilé, + Scintille, fourmille et babille + Le carnaval bariolé. + + Arlequin, nègre par son masque, + Serpent par ses mille couleurs, + Rosse d'une note fantasque + Cassandre son souffre-douleurs. + + Battant de l'aile avec sa manche + Comme un pingouin sur un écueil, + Le blanc Pierrot, par une blanche, + Passe la tête et cligne l'oeil. + + Le Docteur bolonais rabâche + Avec la basse aux sons traînés; + Polichinelle, qui se fâche, + Se trouve une croche pour nez. + + Heurtant Trivelin qui se mouche + Avec un trille extravagant, + A Colombine Scaramouche + Rend son éventail ou son gant. + + Sur une cadence se glisse + Un domino ne laissant voir + Qu'un malin regard en coulisse + Aux paupières de satin noir. + + Ah! fine barbe de dentelle, + Que fait voler un souffle pur, + Cet arpége m'a dit: C'est elle! + Malgré tes réseaux, j'en suis sûr, + + Et j'ai reconnu, rose et fraîche, + Sous l'affreux profil de carton, + Sa lèvre au fin duvet de pêche, + Et la mouche de son menton. + + +IV + +CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL + + A travers la folle risée + Que Saint-Marc renvoie au Lido, + Une gamme monte en fusée, + Comme au clair de lune un jet d'eau... + + A l'air qui jase d'un ton bouffe + Et secoue au vent ses grelots, + Un regret, ramier qu'on étouffe, + Par instant mêle ses sanglots. + + Au loin, dans la brume sonore, + Comme un rêve presque effacé, + J'ai revu, pâle et triste encore, + Mon vieil amour de l'an passé. + + Mon âme en pleurs s'est souvenue + De l'avril, où, guettant au bois + La violette à sa venue, + Sous l'herbe nous mêlions nos doigts. + + Cette note de chanterelle, + Vibrant comme l'harmonica, + C'est la voix enfantine et grêle, + Flèche d'argent qui me piqua. + + Le son en est si faux, si tendre, + Si moqueur, si doux, si cruel, + Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre + On ressent un plaisir mortel, + + Et que mon coeur, comme la voûte + Dont l'eau pleure dans un bassin, + Laisse tomber goutte par goutte + Ses larmes rouges dans mon sein. + + Jovial et mélancolique, + Ah! vieux thème du carnaval, + Où le rire aux larmes réplique, + Que ton charme m'a fait de mal! + + + + +SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR + + + De leur col blanc courbant les lignes, + On voit dans les contes du Nord, + Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes + Nager en chantant près du bord. + + Ou, suspendant à quelque branche + Le plumage qui les revêt, + Faire luire leur peau plus blanche + Que la neige de leur duvet. + + De ces femmes il en est une, + Qui chez nous descend quelquefois, + Blanche comme le clair de lune + Sur les glaciers dans les cieux froids; + + Conviant la vue enivrée + De sa boréale fraîcheur + A des régals de chair nacrée, + A des débauches de blancheur! + + Son sein, neige moulée en globe, + Contre les camélias blancs + Et le blanc satin de sa robe + Soutient des combats insolents. + + Dans ces grandes batailles blanches, + Satins et fleurs ont le dessous, + Et, sans demander leurs revanches, + Jaunissent comme des jaloux. + + Sur les blancheurs de son épaule, + Paros au grain éblouissant, + Comme dans une nuit du pôle, + Un givre invisible descend. + + De quel mica de neige vierge, + De quelle moelle de roseau, + De quelle hostie et de quel cierge + A-t-on fait le blanc de sa peau? + + A-t-on pris la goutte lactée + Tachant l'azur du ciel d'hiver, + Le lis à la pulpe argentée, + La blanche écume de la mer; + + Le marbre blanc, chair froide et pâle + Où vivent les divinités; + L'argent mat, la laiteuse opale + Qu'irisent de vagues clartés; + + L'ivoire, où ses mains ont des ailes, + Et, comme des papillons blancs, + Sur la pointe des notes frêles + Suspendent leurs baisers tremblants; + + L'hermine vierge de souillure, + Qui, pour abriter leurs frissons, + Ouate de sa blanche fourrure + Les épaules et les blasons; + + Le vif-argent aux fleurs fantasques + Dont les vitraux sont ramagés; + Les blanches dentelles des vasques, + Pleurs de l'ondine en l'air figés; + + L'aubépine de mai qui plie + Sous les blancs frimas de ses fleurs; + L'albâtre où la mélancolie + Aime à retrouver ses pâleurs; + + Le duvet blanc de la colombe, + Neigeant sur les toits du manoir, + Et la stalactite qui tombe, + Larme blanche de l'antre noir? + + Des Groenlands et des Norvéges + Vient-elle avec Séraphita? + Est-ce la Madone des neiges, + Un sphinx blanc que l'hiver sculpta, + + Sphinx enterré par l'avalanche, + Gardien des glaciers étoilés, + Et qui, sous sa poitrine blanche, + Cache de blancs secrets gelés? + + Sous la glace où calme il repose, + Oh! qui pourra fondre ce coeur! + Oh! qui pourra mettre un ton rose + Dans cette implacable blancheur! + + + + +COQUETTERIE POSTHUME + + + Quand je mourrai, que l'on me mette, + Avant de clouer mon cercueil, + Un peu de rouge à la pommette, + Un peu de noir au bord de l'oeil. + + Car je veux, dans ma bière close, + Comme le soir de son aveu, + Rester éternellement rose + Avec du kh'ol sous mon oeil bleu. + + Pas de suaire en toile fine, + Mais drapez-moi dans les plis blancs + De ma robe de mousseline, + De ma robe à treize volants. + + C'est ma parure préférée; + Je la portais quand je lui plus. + Son premier regard l'a sacrée, + Et depuis je ne la mis plus. + + Posez-moi, sans jaune immortelle, + Sans coussin de larmes brodé, + Sur mon oreiller de dentelle + De ma chevelure inondé. + + Cet oreiller, dans les nuits folles, + A vu dormir nos fronts unis, + Et sous le drap noir des gondoles + Compté nos baisers infinis. + + Entre mes mains de cire pâle, + Que la prière réunit, + Tournez ce chapelet d'opale, + Par le pape à Rome bénit: + + Je l'égrènerai dans la couche + D'où nul encor ne s'est levé; + Sa bouche en a dit sur ma bouche + Chaque _Pater_ et chaque _Ave_. + + + + +DIAMANT DU COEUR + + + Tout amoureux, de sa maîtresse, + Sur son coeur ou dans son tiroir, + Possède un gage qu'il caresse + Aux jours de regret ou d'espoir. + + L'un d'une chevelure noire, + Par un sourire encouragé, + A pris une boucle que moire + Un reflet bleu d'aile de geai. + + L'autre a, sur un cou blanc qui ploie, + Coupé par derrière un flocon + Retors et fin comme la soie + Que l'on dévide du cocon. + + Un troisième, au fond d'une boîte, + Reliquaire du souvenir, + Cache un gant blanc, de forme étroite, + Où nulle main ne peut tenir. + + Cet autre, pour s'en faire un charme, + Dans un sachet, d'un chiffre orné, + Coud des violettes de Parme, + Frais cadeau qu'on reprend fané. + + Celui-ci baise la pantoufle + Que Cendrillon perdit un soir; + Et celui-ci conserve un souffle + Dans la barbe d'un masque noir. + + Moi, je n'ai ni boucle lustrée, + Ni gant, ni bouquet, ni soulier, + Mais je garde, empreinte adorée, + Une larme sur un papier: + + Pure rosée, unique goutte, + D'un ciel d'azur tombée un jour, + Joyau sans prix, perle dissoute + Dans la coupe de mon amour! + + Et, pour moi, cette obscure tache + Reluit comme un écrin d'Ophyr, + Et du vélin bleu se détache, + Diamant éclos d'un saphir. + + Cette larme, qui fait ma joie, + Roula, trésor inespéré, + Sur un de mes vers qu'elle noie, + D'un oeil qui n'a jamais pleuré! + + + + +PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS + + + Tandis qu'à leurs oeuvres perverses + Les hommes courent haletants, + Mars qui rit, malgré les averses, + Prépare en secret le printemps. + + Pour les petites pâquerettes, + Sournoisement lorsque tout dort, + Il repasse des collerettes + Et cisèle des boutons d'or. + + Dans le verger et dans la vigne, + Il s'en va, furtif perruquier, + Avec une houppe de cygne, + Poudrer à frimas l'amandier. + + La nature au lit se repose; + Lui, descend au jardin désert + Et lace les boutons de rose + Dans leur corset de velours vert. + + Tout en composant des solféges, + Qu'aux merles il siffle à mi-voix, + Il sème aux prés les perce-neiges + Et les violettes aux bois. + + Sur le cresson de la fontaine + Où le cerf boit, l'oreille au guet, + De sa main cachée il égrène + Les grelots d'argent du muguet. + + Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, + Il met la fraise au teint vermeil, + Et te tresse un chapeau de feuilles + Pour te garantir du soleil. + + Puis, lorsque sa besogne est faite, + Et que son règne va finir, + Au seuil d'avril tournant la tête, + Il dit: «Printemps, tu peux venir!» + + + + +CONTRALTO + + + On voit dans le musée antique, + Sur un lit de marbre sculpté, + Une statue énigmatique + D'une inquiétante beauté. + + Est-ce un jeune homme? est-ce une femme, + Une déesse, ou bien un dieu? + L'amour, ayant peur d'être infâme, + Hésite et suspend son aveu. + + Dans sa pose malicieuse, + Elle s'étend, le dos tourné + Devant la foule curieuse, + Sur son coussin capitonné. + + Pour faire sa beauté maudite, + Chaque sexe apporta son don. + Tout homme dit: C'est Aphrodite! + Toute femme: C'est Cupidon! + + Sexe douteux, grâce certaine, + On dirait ce corps indécis + Fondu, dans l'eau de la fontaine, + Sous les baisers de Salmacis. + + Chimère ardente, effort suprême + De l'art et de la volupté, + Monstre charmant, comme je t'aime + Avec ta multiple beauté! + + Bien qu'on défende ton approche, + Sous la draperie aux plis droits + Dont le bout à ton pied s'accroche, + Mes yeux ont plongé bien des fois. + + Rêve de poëte et d'artiste, + Tu m'as bien des nuits occupé, + Et mon caprice qui persiste + Ne convient pas qu'il s'est trompé. + + Mais seulement il se transpose, + Et, passant de la forme au son, + Trouve dans sa métamorphose + La jeune fille et le garçon. + + Que tu me plais, ô timbre étrange! + Son double, homme et femme à la fois, + Contralto, bizarre mélange, + Hermaphrodite de la voix! + + C'est Roméo, c'est Juliette, + Chantant avec un seul gosier; + Le pigeon rauque et la fauvette + Perchés sur le même rosier; + + C'est la châtelaine qui raille + Son beau page parlant d'amour; + L'amant au pied de la muraille, + La dame au balcon de sa tour; + + Le papillon, blanche étincelle, + Qu'en ses détours et ses ébats + Poursuit un papillon fidèle, + L'un volant haut et l'autre bas; + + L'ange qui descend et qui monte + Sur l'escalier d'or voltigeant; + La cloche mêlant dans sa fonte + La voix d'airain, la voix d'argent; + + La mélodie et l'harmonie, + Le chant et l'accompagnement; + A la grâce la force unie, + La maîtresse embrassant l'amant! + + Sur le pli de sa jupe assise, + Ce soir, ce sera Cendrillon + Causant près du feu qu'elle attise + Avec son ami le grillon; + + Demain le valeureux Arsace + A son courroux donnant l'essor, + Ou Tancrède avec sa cuirasse, + Son épée et son casque d'or; + + Desdemona chantant le Saule, + Zerline bernant Mazetto, + Ou Malcolm le plaid sur l'épaule; + C'est toi que j'aime, ô contralto! + + Nature charmante et bizarre + Que Dieu d'un double attrait para, + Toi qui pourrais, comme Gulnare, + Être le Kaled d'un Lara, + + Et dont la voix, dans sa caresse, + Réveillant le coeur endormi, + Mêle aux soupirs de la maîtresse + L'accent plus mâle de l'ami! + + + + +CAERULEI OCULI + + + Une femme mystérieuse, + Dont la beauté trouble mes sens, + Se tient debout, silencieuse, + Au bord des flots retentissants. + + Ses yeux, où le ciel se reflète, + Mêlent à leur azur amer, + Qu'étoile une humide paillette, + Les teintes glauques de la mer. + + Dans les langueurs de leurs prunelles, + Une grâce triste sourit; + Les pleurs mouillent les étincelles + Et la lumière s'attendrit; + + Et leurs cils comme des mouettes + Qui rasent le flot aplani, + Palpitent, ailes inquiètes, + Sur leur azur indéfini. + + Comme dans l'eau bleue et profonde, + Où dort plus d'un trésor coulé, + On y découvre à travers l'onde + La coupe du roi de Thulé. + + Sous leur transparence verdâtre, + Brille parmi le goémon, + L'autre perle de Cléopâtre + Près de l'anneau de Salomon. + + La couronne au gouffre lancée + Dans la ballade de Schiller, + Sans qu'un plongeur l'ait ramassée, + Y jette encor son reflet clair. + + Un pouvoir magique m'entraîne + Vers l'abîme de ce regard, + Comme au sein des eaux la sirène + Attirait Harald Harfagar. + + Mon âme, avec la violence + D'un irrésistible désir, + Au milieu du gouffre s'élance + Vers l'ombre impossible à saisir. + + Montrant son sein, cachant sa queue, + La sirène amoureusement + Fait ondoyer sa blancheur bleue + Sous l'émail vert du flot dormant. + + L'eau s'enfle comme une poitrine + Aux soupirs de la passion; + Le vent, dans sa conque marine, + Murmure une incantation. + + «Oh! viens dans ma couche de nacre, + Mes bras d'onde t'enlaceront; + Les flots, perdant leur saveur âcre, + Sur ta bouche, en miel couleront. + + «Laissant bruire sur nos têtes, + La mer qui ne peut s'apaiser, + Nous boirons l'oubli des tempêtes + Dans la coupe de mon baiser.» + + Ainsi parle la voix humide + De ce regard céruléen, + Et mon coeur, sous l'onde perfide, + Se noie et consomme l'hymen. + + + + +RONDALLA + + + Enfant aux airs d'impératrice, + Colombe aux regards de faucon, + Tu me hais, mais c'est mon caprice, + De me planter sous ton balcon. + + Là, je veux, le pied sur la borne, + Pinçant les nerfs, tapant le bois, + Faire luire à ton carreau morne + Ta lampe et ton front à la fois. + + Je défends à toute guitare + De bourdonner aux alentours. + Ta rue est à moi:--je la barre + Pour y chanter seul mes amours, + + Et je coupe les deux oreilles + Au premier racleur de jambon + Qui devant la chambre où tu veilles + Braille un couplet mauvais ou bon. + + Dans sa gaîne mon couteau bouge; + Allons, qui veut de l'incarnat? + A son jabot qui veut du rouge + Pour faire un bouton de grenat? + + Le sang dans les veines s'ennuie, + Car il est fait pour se montrer; + Le temps est noir, gare la pluie! + Poltrons, hâtez-vous de rentrer. + + Sortez, vaillants! sortez, bravaches! + L'avant-bras couvert du manteau, + Que sur vos faces de gavaches + J'écrive des croix au couteau! + + Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande, + De pied ferme je les attends. + A ta gloire il faut que je fende + Les naseaux de ces capitans. + + Au ruisseau qui gêne ta marche + Et pourrait salir tes pieds blancs, + Corps du Christ! je veux faire une arche + Avec les côtes des galants. + + Pour te prouver combien je t'aime, + Dis, je tuerai qui tu voudras: + J'attaquerai Satan lui-même, + Si pour linceul j'ai tes deux draps. + + Porte sourde!--Fenêtre aveugle! + Tu dois pourtant ouïr ma voix; + Comme un taureau blessé je beugle, + Des chiens excitant les abois! + + Au moins plante un clou dans ta porte: + Un clou pour accrocher mon coeur. + A quoi sert que je le remporte + Fou de rage, mort de langueur? + + + + +NOSTALGIES D'OBÉLISQUES + + +I + +L'OBÉLISQUE DE PARIS + + Sur cette place je m'ennuie, + Obélisque dépareillé; + Neige, givre, bruine et pluie + Glacent mon flanc déjà rouillé; + + Et ma vieille aiguille, rougie + Aux fournaises d'un ciel de feu, + Prend des pâleurs de nostalgie + Dans cet air qui n'est jamais bleu. + + Devant les colosses moroses + Et les pylônes de Luxor, + Près de mon frère aux teintes roses + Que ne suis-je debout encor, + + Plongeant dans l'azur immuable + Mon pyramidion vermeil, + Et de mon ombre, sur le sable, + Écrivant les pas du soleil! + + Rhamsès, un jour mon bloc superbe, + Où l'éternité s'ébréchait, + Roula fauché comme un brin d'herbe, + Et Paris s'en fit un hochet. + + La sentinelle granitique, + Gardienne des énormités, + Se dresse entre un faux temple antique + Et la chambre des députés. + + Sur l'échafaud de Louis seize, + Monolithe au sens aboli, + On a mis mon secret, qui pèse + Le poids de cinq mille ans d'oubli. + + Les moineaux francs souillent ma tête, + Où s'abattaient dans leur essor + L'ibis rose et le gypaëte + Au blanc plumage, aux serres d'or. + + La Seine, noir égout des rues, + Fleuve immonde fait de ruisseaux, + Salit mon pied, que dans ses crues + Baisait le Nil, père des eaux, + + Le Nil, géant à barbe blanche + Coiffé de lotus et de joncs, + Versant de son urne qui penche + Des crocodiles pour goujons! + + Les chars d'or étoilés de nacre + Des grands pharaons d'autrefois + Rasaient mon bloc heurté du fiacre + Emportant le dernier des rois. + + Jadis, devant ma pierre antique, + Le pschent au front, les prêtres saints + Promenaient la bari mystique + Aux emblèmes dorés et peints; + + Mais aujourd'hui, pilier profane + Entre deux fontaines campé, + Je vois passer la courtisane + Se renversant dans son coupé. + + Je vois, de janvier à décembre, + La procession des bourgeois, + Les Solons qui vont à la chambre, + Et les Arthurs qui vont au bois. + + Oh! dans cent ans quels laids squelettes + Fera ce peuple impie et fou, + Qui se couche sans bandelettes + Dans des cercueils que ferme un clou, + + Et n'a pas même d'hypogées + A l'abri des corruptions, + Dortoirs où, par siècles rangées, + Plongent les générations! + + Sol sacré des hiéroglyphes + Et des secrets sacerdotaux, + Où les sphinx s'aiguisent les griffes + Sur les angles des piédestaux, + + Où sous le pied sonne la crypte, + Où l'épervier couve son nid, + Je te pleure, ô ma vieille Égypte, + Avec des larmes de granit! + + +II + +L'OBÉLISQUE DE LUXOR + + Je veille, unique sentinelle + De ce grand palais dévasté, + Dans la solitude éternelle, + En face de l'immensité. + + A l'horizon que rien ne borne, + Stérile, muet, infini, + Le désert sous le soleil morne, + Déroule son linceul jauni. + + Au-dessus de la terre nue, + Le ciel, autre désert d'azur, + Où jamais ne flotte une nue, + S'étale implacablement pur. + + Le Nil, dont l'eau morte s'étame + D'une pellicule de plomb, + Luit, ridé par l'hippopotame, + Sous un jour mat tombant d'aplomb; + + Et les crocodiles rapaces, + Sur le sable en feu des îlots, + Demi-cuits dans leurs carapaces, + Se pâment avec des sanglots. + + Immobile sur son pied grêle, + L'ibis, le bec dans son jabot, + Déchiffre au bout de quelque stèle + Le cartouche sacré de Thot. + + L'hyène rit, le chacal miaule, + Et, traçant des cercles dans l'air, + L'épervier affamé piaule, + Noire virgule du ciel clair. + + Mais ces bruits de la solitude + Sont couverts par le bâillement + Des sphinx, lassés de l'attitude + Qu'ils gardent immuablement. + + Produit des blancs reflets du sable + Et du soleil toujours brillant, + Nul ennui ne t'est comparable, + Spleen lumineux de l'Orient! + + C'est toi qui faisais crier: Grâce! + A la satiété des rois + Tombant vaincus sur leur terrasse, + Et tu m'écrases de ton poids. + + Ici jamais le vent n'essuie + Une larme à l'oeil sec des cieux, + Et le temps fatigué s'appuie + Sur les palais silencieux. + + Pas un accident ne dérange + La face de l'éternité; + L'Égypte, en ce monde où tout change, + Trône sur l'immobilité. + + Pour compagnons et pour amies, + Quand l'ennui me prend par accès, + J'ai les fellahs et les momies + Contemporaines de Rhamsès; + + Je regarde un pilier qui penche, + Un vieux colosse sans profil + Et les canges à voile blanche + Montant ou descendant le Nil. + + Que je voudrais comme mon frère, + Dans ce grand Paris transporté, + Auprès de lui, pour me distraire, + Sur une place être planté! + + Là-bas, il voit à ses sculptures + S'arrêter un peuple vivant, + Hiératiques écritures, + Que l'idée épelle en rêvant. + + Les fontaines juxtaposées + Sur la poudre de son granit + Jettent leurs brumes irisées; + II est vermeil, il rajeunit! + + Des veines roses de Syène + Comme moi cependant il sort, + Mais je reste à ma place ancienne; + II est vivant et je suis mort! + + + + +VIEUX DE LA VIEILLE + +15 DÉCEMBRE + + + Par l'ennui chassé de ma chambre, + J'errais le long du boulevard: + II faisait un temps de décembre, + Vent froid, fine pluie et brouillard; + + Et là je vis, spectacle étrange, + Échappés du sombre séjour, + Sous la bruine et dans la fange, + Passer des spectres en plein jour. + + Pourtant c'est la nuit que les ombres, + Par un clair de lune allemand, + Dans les vieilles tours en décombres, + Reviennent ordinairement; + + C'est la nuit que les Elfes sortent + Avec leur robe humide au bord, + Et sous les nénuphars emportent + Leur valseur de fatigue mort; + + C'est la nuit qu'a lieu la revue + Dans la ballade de Zedlitz, + Où l'Empereur, ombre entrevue, + Compte les ombres d'Austerlitz. + + Mais des spectres près du Gymnase, + A deux pas des Variétés, + Sans brume ou linceul qui les gaze, + Des spectres mouillés et crottés! + + Avec ses dents jaunes de tartre, + Son crâne de mousse verdi, + A Paris, boulevard Montmartre, + Mob se montrant en plein midi! + + La chose vaut qu'on la regarde: + Trois fantômes de vieux grognards, + En uniformes de l'ex-garde, + Avec deux ombres de hussards! + + On eût dit la lithographie + Où, dessinés par un rayon, + Les morts, que Raffet déifie, + Passent, criant: Napoléon! + + Ce n'était pas les morts qu'éveille + Le son du nocturne tambour, + Mais bien quelques _vieux de la vieille_ + Qui célébraient le grand retour. + + Depuis la suprême bataille, + L'un a maigri, l'autre a grossi; + L'habit jadis fait à leur taille, + Est trop grand ou trop rétréci. + + Nobles lambeaux, défroque épique, + Saints haillons, qu'étoile une croix, + Dans leur ridicule héroïque + Plus beaux que des manteaux de rois! + + Un plumet énervé palpite + Sur leur kolbach fauve et pelé; + Près des trous de balle, la mite + A rongé leur dolman criblé; + + Leur culotte de peau trop large + Fait mille plis sur leur fémur; + Leur sabre rouillé, lourde charge, + Creuse le sol et bat le mur; + + Ou bien un embonpoint grotesque, + Avec grand'peine boutonné, + Fait un poussah, dont on rit presque, + Du vieux héros tout chevronné. + + Ne les raillez pas, camarade; + Saluez plutôt chapeau bas + Ces Achilles d'une Iliade + Qu'Homère n'inventerait pas. + + Respectez leur tête chenue! + Sur leur front par vingt cieux bronzé, + La cicatrice continue + Le sillon que l'âge a creusé. + + Leur peau, bizarrement noircie, + Dit l'Égypte aux soleils brûlants; + Et les neiges de la Russie + Poudrent encor leurs cheveux blancs. + + Si leurs mains tremblent, c'est sans doute + Du froid de la Bérésina; + Et s'ils boitent, c'est que la route + Est longue du Caire à Wilna; + + S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre + Les drapeaux étaient leurs seuls draps; + Et si leur manche ne va guère, + C'est qu'un boulet a pris leur bras. + + Ne nous moquons pas de ces hommes + Qu'en riant le gamin poursuit; + Ils furent le jour dont nous sommes + Le soir et peut-être la nuit. + + Quand on oublie, ils se souviennent. + Lancier rouge et grenadier bleu, + Au pied de la colonne, ils viennent + Comme à l'autel de leur seul dieu. + + Là, fiers de leur longue souffrance, + Reconnaissants des maux subis, + Ils sentent le coeur de la France + Battre sous leurs pauvres habits. + + Aussi les pleurs trempent le rire + En voyant ce saint carnaval, + Cette mascarade d'empire, + Passer comme un matin de bal; + + Et l'aigle de la grande armée + Dans le ciel qu'emplit son essor, + Du fond d'une gloire enflammée, + Étend sur eux ses ailes d'or! + + + + +TRISTESSE EN MER + + + Les mouettes volent et jouent; + Et les blancs coursiers de la mer, + Cabrés sur les vagues, secouent + Leurs crins échevelés dans l'air. + + Le jour tombe; une fine pluie + Éteint les fournaises du soir, + Et le steam-boat crachant la suie + Rabat son long panache noir. + + Plus pâle que le ciel livide + Je vais au pays du charbon, + Du brouillard et du suicide; + --Pour se tuer le temps est bon. + + Mon désir avide se noie + Dans le gouffre amer qui blanchit; + Le vaisseau danse, l'eau tournoie, + Le vent de plus en plus fraîchit. + + Oh! je me sens l'âme navrée; + L'Océan gonfle, en soupirant, + Sa poitrine désespérée, + Comme un ami qui me comprend. + + Allons, peines d'amour perdues, + Espoirs lassés, illusions + Du socle idéal descendues, + Un saut dans les moites sillons! + + A la mer, souffrances passées, + Qui revenez toujours, pressant + Vos blessures cicatrisées + Pour leur faire pleurer du sang! + + A la mer, spectre de mes rêves, + Regrets aux mortelles pâleurs + Dans un coeur rouge ayant sept glaives, + Comme la Mère des douleurs. + + Chaque fantôme plonge et lutte + Quelques instants avec le flot + Qui sur lui ferme sa volute + Et l'engloutit dans un sanglot. + + Lest de l'âme, pesant bagage, + Trésors misérables et chers, + Sombrez, et dans votre naufrage + Je vais vous suivre au fond des mers! + + Bleuâtre, enflé, méconnaissable, + Bercé par le flot qui bruit, + Sur l'humide oreiller du sable + Je dormirai bien cette nuit! + + ... Mais une femme dans sa mante + Sur le pont assise à l'écart, + Une femme jeune et charmante + Lève vers moi son long regard. + + Dans ce regard, à ma détresse + La Sympathie aux bras ouverts + Parle et sourit, soeur ou maîtresse. + Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts! + + Les mouettes volent et jouent; + Et les blancs coursiers de la mer, + Cabrés sur les vagues, secouent + Leurs crins échevelés dans l'air. + + + + +A UNE ROBE ROSE + + + Que tu me plais dans cette robe + Qui te déshabille si bien, + Faisant jaillir ta gorge en globe, + Montrant tout nu ton bras païen! + + Frêle comme une aile d'abeille, + Frais comme un coeur de rose-thé, + Son tissu, caresse vermeille, + Voltige autour de ta beauté. + + De l'épiderme sur la soie + Glissent des frissons argentés, + Et l'étoffe à la chair renvoie + Ses éclairs roses reflétés. + + D'où te vient cette robe étrange + Qui semble faite de ta chair, + Trame vivante qui mélange + Avec ta peau son rose clair? + + Est-ce à la rougeur de l'aurore, + A la coquille de Vénus, + Au bouton de sein près d'éclore, + Que sont pris ces tons inconnus? + + Ou bien l'étoffe est-elle teinte + Dans les roses de ta pudeur? + Non; vingt fois modelée et peinte, + Ta forme connaît sa splendeur. + + Jetant le voile qui te pèse, + Réalité que l'art rêva, + Comme la princesse Borghèse + Tu poserais pour Canova. + + Et ces plis roses sont les lèvres + De mes désirs inapaisés, + Mettant au corps dont tu les sèvres + Une tunique de baisers. + + + + +LE MONDE EST MÉCHANT + + + Le monde est méchant, ma petite + Avec son sourire moqueur + II dit qu'à ton côté palpite + Une montre en place de coeur. + + --Pourtant ton sein ému s'élève + Et s'abaisse comme la mer, + Aux bouillonnements de la séve + Circulant sous ta jeune chair. + + Le monde est méchant, ma petite: + Il dit que tes yeux vifs sont morts + Et se meuvent dans leur orbite + A temps égaux et par ressorts. + + --Pourtant une larme irisée + Tremble à tes cils, mouvant rideau, + Comme une perle de rosée + Qui n'est pas prise au verre d'eau. + + Le monde est méchant, ma petite: + Il dit que tu n'as pas d'esprit, + Et que les vers qu'on te récite + Sont pour toi comme du sanscrit. + + --Pourtant, sur ta bouche vermeille, + Fleur s'ouvrant et se refermant, + Le rire, intelligente abeille, + Se pose à chaque trait charmant. + + C'est que tu m'aimes, ma petite, + Et que tu hais tous ces gens-là. + Quitte-moi;--comme ils diront vite: + Quel coeur et quel esprit elle a! + + + + +INÈS DE LAS SIERRAS + +A LA PETRA CAMARA + + + Nodier raconte qu'en Espagne + Trois officiers cherchant un soir + Une venta dans la campagne, + Ne trouvèrent qu'un vieux manoir; + + Un vrai château d'Anne Radcliffe, + Aux plafonds que le temps ploya, + Aux vitraux rayés par la griffe + Des chauves-souris de Goya, + + Aux vastes salles délabrées, + Aux couloirs livrant leur secret, + Architectures effondrées + Où Piranèse se perdrait. + + Pendant le souper, que regarde + Une collection d'aïeux + Dans leurs cadres montant la garde, + Un cri répond aux chants joyeux; + + D'un long corridor en décombres, + Par la lune bizarrement + Entrecoupé de clairs et d'ombres, + Débusque un fantôme charmant; + + Peigne au chignon, basquine aux hanches. + Une femme accourt en dansant, + Dans les bandes noires et blanches + Apparaissant, disparaissant. + + Avec une volupté morte, + Cambrant les reins, penchant le cou, + Elle s'arrête sur la porte, + Sinistre et belle à rendre fou. + + Sa robe, passée et fripée + Au froid humide des tombeaux, + Fait luire, d'un rayon frappée, + Quelques paillons sur ses lambeaux; + + D'un pétale découronnée + A chaque soubresaut nerveux, + Sa rose, jaunie et fanée, + S'effeuille dans ses noirs cheveux. + + Une cicatrice, pareille + A celle d'un coup de poignard, + Forme une couture vermeille + Sur sa gorge d'un ton blafard; + + Et ses mains pâles et fluettes, + Au nez des soupeurs pleins d'effroi + Entre-choquent les castagnettes, + Comme des dents claquant de froid. + + Elle danse, morne bacchante, + La cachucha sur un vieil air, + D'une grâce si provocante, + Qu'on la suivrait même en enfer. + + Ses cils palpitent sur ses joues + Comme des ailes d'oiseau noir, + Et sa bouche arquée a des moues + A mettre un saint au désespoir. + + Quand de sa jupe qui tournoie + Elle soulève le volant, + Sa jambe, sous le bas de soie, + Prend des lueurs de marbre blanc. + + Elle se penche jusqu'à terre, + Et sa main, d'un geste coquet, + Comme on fait des fleurs d'un parterre. + Groupe les désirs en bouquet. + + Est-ce un fantôme? est-ce une femme? + Un rêve, une réalité, + Qui scintille comme une flamme + Dans un tourbillon de beauté? + + Cette apparition fantasque, + C'est l'Espagne du temps passé, + Aux frissons du tambour de basque + S'élançant de son lit glacé, + + Et, brusquement ressuscitée + Dans un suprême boléro, + Montrant sous sa jupe argentée + La _divisa_ prise au taureau. + + La cicatrice qu'elle porte, + C'est le coup de grâce donné + A la génération morte + Par chaque siècle nouveau-né. + + J'ai vu ce fantôme au Gymnase, + Où Paris entier l'admira, + Lorsque dans son linceul de gaze + Parut la Petra Camara, + + Impassible et passionnée, + Fermant ses yeux morts de langueur, + Et comme Inès l'assassinée + Dansant, un poignard dans le coeur! + + + + +ODELETTE ANACRÉONTIQUE + + + Pour que je t'aime, ô mon poëte, + Ne fais pas fuir par trop d'ardeur + Mon amour, colombe inquiète, + Au ciel rose de la pudeur. + + L'oiseau qui marche dans l'allée + S'effraye et part au moindre bruit; + Ma passion est chose ailée + Et s'envole quand on la suit. + + Muet comme l'Hermès de marbre, + Sous la charmille pose-toi; + Tu verras bientôt de son arbre + L'oiseau descendre sans effroi. + + Tes tempes sentiront près d'elles, + Avec des souffles de fraîcheur, + Une palpitation d'ailes + Dans un tourbillon de blancheur. + + Et la colombe apprivoisée + Sur ton épaule s'abattra, + Et son bec à pointe rosée + De ton baiser s'enivrera. + + + + +FUMÉE + + + Là-bas, sous les arbres s'abrite + Une chaumière au dos bossu; + Le toit penche, le mur s'effrite, + Le seuil de la porte est moussu. + + La fenêtre, un volet la bouche; + Mais du taudis, comme au temps froid + La tiède haleine d'une bouche, + La respiration se voit. + + Un tire-bouchon de fumée, + Tournant son mince filet bleu, + De l'âme en ce bouge enfermée + Porte des nouvelles à Dieu. + + + + +APOLLONIE + + + J'aime ton nom d'Apollonie, + Écho grec du sacré vallon, + Qui, dans sa robuste harmonie, + Te baptise soeur d'Apollon. + + Sur la lyre au plectre d'ivoire, + Ce nom splendide et souverain, + Beau comme l'amour et la gloire, + Prend des résonnances d'airain. + + Classique, il fait plonger les Elfes + Au fond de leur lac allemand, + Et seule la Pythie à Delphes + Pourrait le porter dignement, + + Quand relevant sa robe antique + Elle s'assoit au trépied d'or, + Et dans sa pose fatidique + Attend le dieu qui tarde encor. + + + + +L'AVEUGLE + + + Un aveugle au coin d'une borne, + Hagard comme au jour un hibou, + Sur son flageolet, d'un air morne, + Tâtonne en se trompant de trou, + + Et joue un ancien vaudeville + Qu'il fausse imperturbablement; + Son chien le conduit par la ville, + Spectre diurne à l'oeil dormant. + + Les jours sur lui passent sans luire; + Sombre, il entend le monde obscur + Et la vie invisible bruire + Comme un torrent derrière un mur! + + Dieu sait quelles chimères noires + Hantent cet opaque cerveau! + Et quels illisibles grimoires + L'idée écrit en ce caveau! + + Ainsi dans les puits de Venise, + Un prisonnier à demi fou, + Pendant sa nuit qui s'éternise, + Grave des mots avec un clou. + + Mais peut-être aux heures funèbres, + Quand la mort souffle le flambeau, + L'âme habituée aux ténèbres + Y verra clair dans le tombeau! + + + + +LIED + + + Au mois d'avril, la terre est rose + Comme la jeunesse et l'amour; + Pucelle encore, à peine elle ose + Payer le Printemps de retour. + + Au mois de juin, déjà plus pâle + Et le coeur de désir troublé, + Avec l'Été tout brun de hâle + Elle se cache dans le blé. + + Au mois d'août, bacchante enivrée, + Elle offre à l'Automne son sein, + Et, roulant sur la peau tigrée, + Fait jaillir le sang du raisin. + + En décembre, petite vieille, + Par les frimas poudrée à blanc, + Dans ses rêves elle réveille + L'Hiver auprès d'elle ronflant. + + + + +FANTAISIES D'HIVER + + +I + + Le nez rouge, la face blême, + Sur un pupitre de glaçons, + L'Hiver exécute son thème + Dans le quatuor des saisons. + + Il chante d'une voix peu sûre + Des airs vieillots et chevrotants; + Son pied glacé bat la mesure + Et la semelle en même temps; + + Et comme Haendel, dont la perruque + Perdait sa farine en tremblant, + Il fait envoler de sa nuque + La neige qui la poudre à blanc. + + +II + + Dans le bassin des Tuileries, + Le cygne s'est pris en nageant, + Et les arbres, comme aux féeries, + Sont en filigrane d'argent. + + Les vases ont des fleurs de givre, + Sous la charmille aux blancs réseaux; + Et sur la neige on voit se suivre + Les pas étoilés des oiseaux. + + Au piédestal où, court-vêtue, + Vénus coudoyait Phocion, + L'Hiver a posé pour statue + La Frileuse de Clodion. + + +III + + Les femmes passent sous les arbres + En martre, hermine et menu-vair, + Et les déesses, frileux marbres, + Ont pris aussi l'habit d'hiver. + + La Vénus Anadyomène + Est en pelisse à capuchon; + Flore, que la brise malmène, + Plonge ses mains dans son manchon. + + Et pour la saison, les bergères + De Coysevox et de Coustou, + Trouvant leurs écharpes légères, + Ont des boas autour du cou. + + +IV + + Sur la mode parisienne + Le Nord pose ses manteaux lourds, + Comme sur une Athénienne + Un Scythe étendrait sa peau d'ours. + + Partout se mélange aux parures + Dont Palmyre habille l'Hiver, + Le faste russe des fourrures + Que parfume le vétyver. + + Et le Plaisir rit dans l'alcôve + Quand, au milieu des Amours nus, + Des poils roux d'une bête fauve + Sort le torse blanc de Vénus. + + +V + + Sous le voile qui vous protége, + Défiant les regards jaloux, + Si vous sortez par cette neige, + Redoutez vos pieds andalous; + + La neige saisit comme un moule + L'empreinte de ce pied mignon + Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, + Signe, à chaque pas, votre nom. + + Ainsi guidé, l'époux morose + Peut parvenir au nid caché + Où, de froid la joue encor rose, + A l'Amour s'enlace Psyché. + + + + +LA SOURCE + + + Tout près du lac filtre une source, + Entre deux pierres, dans un coin; + Allégrement l'eau prend sa course + Comme pour s'en aller bien loin. + + Elle murmure: Oh! quelle joie! + Sous la terre il faisait si noir! + Maintenant ma rive verdoie, + Le ciel se mire à mon miroir. + + Les myosotis aux fleurs bleues + Me disent: Ne m'oubliez pas! + Les libellules de leurs queues + M'égratignent dans leurs ébats: + + A ma coupe l'oiseau s'abreuve; + Qui sait?--Après quelques détours + Peut-être deviendrai-je un fleuve + Baignant vallons, rochers et tours. + + Je broderai de mon écume + Ponts de pierre, quais de granit, + Emportant le steamer qui fume + A l'Océan où tout finit. + + Ainsi la jeune source jase, + Formant cent projets d'avenir; + Comme l'eau qui bout dans un vase, + Son flot ne peut se contenir; + + Mais le berceau touche à la tombe; + Le géant futur meurt petit; + Née à peine, la source tombe + Dans le grand lac qui l'engloutit! + + + + +BÛCHERS ET TOMBEAUX + + + Le squelette était invisible + Au temps heureux de l'Art païen; + L'homme, sous la forme sensible, + Content du beau, ne cherchait rien. + + Pas de cadavre sous la tombe, + Spectre hideux de l'être cher, + Comme d'un vêtement qui tombe + Se déshabillant de sa chair, + + Et, quand la pierre se lézarde, + Parmi les épouvantements, + Montrant à l'oeil qui s'y hasarde + Une armature d'ossements; + + Mais au feu du bûcher ravie + Une pincée entre les doigts, + Résidu léger de la vie, + Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits; + + Ce que le papillon de l'âme + Laisse de poussière après lui, + Et ce qui reste de la flamme + Sur le trépied, quand elle a lui! + + Entre les fleurs et les acanthes, + Dans le marbre joyeusement, + Amours, aegipans et bacchantes + Dansaient autour du monument; + + Tout au plus un petit génie + Du pied éteignait un flambeau; + Et l'art versait son harmonie + Sur la tristesse du tombeau. + + Les tombes étaient attrayantes: + Comme on fait d'un enfant qui dort, + D'images douces et riantes + La vie enveloppait la mort; + + La mort dissimulait sa face + Aux trous profonds, au nez camard, + Dont la hideur railleuse efface + Les chimères du cauchemar. + + Le monstre, sous la chair splendide + Cachait son fantôme inconnu, + Et l'oeil de la vierge candide + Allait au bel éphèbe nu. + + Seulement pour pousser à boire, + Au banquet de Trimalcion, + Une larve, joujou d'ivoire, + Faisait son apparition; + + Des dieux que l'art toujours révère + Trônaient au ciel marmoréen; + Mais l'Olympe cède au Calvaire, + Jupiter au Nazaréen; + + Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre + S'étend.--Comme sur un drap noir, + Sur la tristesse immense et sombre + Le blanc squelette se fait voir; + + Il signe les pierres funèbres + De son paraphe de fémurs, + Pend son chapelet de vertèbres + Dans les charniers, le long des murs, + + Des cercueils lève le couvercle + Avec ses bras aux os pointus; + Dessine ses côtes en cercle + Et rit de son large rictus; + + Il pousse à la danse macabre + L'empereur, le pape et le roi, + Et de son cheval qui se cabre + Jette bas le preux plein d'effroi; + + Il entre chez la courtisane + Et fait des mines au miroir, + Du malade il boit la tisane, + De l'avare ouvre le tiroir; + + Piquant l'attelage qui rue + Avec un os pour aiguillon, + Du laboureur à la charrue + Termine en fosse le sillon; + + Et, parmi la foule priée, + Hôte inattendu, sous le banc, + Vole à la pâle mariée + Sa jarretière de ruban. + + A chaque pas grossit la bande; + Le jeune au vieux donne la main; + L'irrésistible sarabande + Met en branle le genre humain. + + Le spectre en tête se déhanche, + Dansant et jouant du rebec, + Et sur fond noir, en couleur blanche, + Holbein l'esquisse d'un trait sec. + + Quand le siècle devient frivole + Il suit la mode; en tonnelet + Retrousse son linceul et vole + Comme un Cupidon de ballet + + Au tombeau-sofa des marquises + Qui reposent, lasses d'amour, + En des attitudes exquises, + Dans les chapelles Pompadour. + + Mais voile-toi, masque sans joues, + Comédien que le ver mord, + Depuis assez longtemps tu joues + Le mélodrame de la Mort. + + Reviens, reviens, bel art antique, + De ton paros étincelant + Couvrir ce squelette gothique; + Dévore-le, bûcher brûlant! + + Si nous sommes une statue + Sculptée à l'image de Dieu, + Quand cette image est abattue, + Jetons-en les débris au feu. + + Toi, forme immortelle, remonte + Dans la flamme aux sources du beau, + Sans que ton argile ait la honte + Et les misères du tombeau! + + + + +LE SOUPER DES ARMURES + + + Biorn, étrange cénobite, + Sur le plateau d'un roc pelé, + Hors du temps et du monde, habite + La tour d'un burg démantelé. + + De sa porte l'esprit moderne + En vain soulève le marteau. + Biorn verrouille sa poterne + Et barricade son château. + + Quand tous ont les yeux vers l'aurore, + Biorn, sur son donjon perché, + A l'horizon contemple encore + La place du soleil couché. + + Ame rétrospective, il loge + Dans son burg et dans le passé; + Le pendule de son horloge + Depuis des siècles est cassé. + + Sous ses ogives féodales + Il erre, éveillant les échos, + Et ses pas, sonnant sur les dalles, + Semblent suivis de pas égaux. + + Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, + Ni gentilshommes, ni bourgeois, + Mais les portraits de ses ancêtres + Causent avec lui quelquefois. + + Et certains soirs, pour se distraire, + Trouvant manger seul ennuyeux, + Biorn, caprice funéraire, + Invite à souper ses aïeux. + + Les fantômes, quand minuit sonne, + Viennent armés de pied en cap; + Biorn, qui malgré lui frissonne, + Salue en haussant son hanap. + + Pour s'asseoir, chaque panoplie + Fait un angle avec son genou, + Dont l'articulation plie + En grinçant comme un vieux verrou; + + Et tout d'une pièce, l'armure, + D'un corps absent gauche cercueil, + Rendant un creux et sourd murmure, + Tombe entre les bras du fauteuil. + + Landgraves, rhingraves, burgraves, + Venus du ciel ou de l'enfer, + Ils sont tous là, muets et graves, + Les roides convives de fer! + + Dans l'ombre, un rayon fauve indique + Un monstre, guivre, aigle à deux cous, + Pris au bestiaire héraldique + Sur les cimiers faussés de coups. + + Du mufle des bêtes difformes + Dressant leurs ongles arrogants, + Partent des panaches énormes, + Des lambrequins extravagants; + + Mais les casques ouverts sont vides + Comme les timbres du blason; + Seulement deux flammes livides + Y luisent d'étrange façon. + + Toute la ferraille est assise + Dans la salle du vieux manoir, + Et, sur le mur, l'ombre indécise + Donne à chaque hôte un page noir. + + Les liqueurs aux feux des bougies + Ont des pourpres d'un ton suspect; + Les mets dans leurs sauces rougies + Prennent un singulier aspect. + + Parfois un corselet miroite, + Un morion brille un moment; + Une pièce qui se déboîte + Choit sur la nappe lourdement. + + L'on entend les battements d'ailes + D'invisibles chauves-souris, + Et les drapeaux des infidèles + Palpitent le long du lambris. + + Avec des mouvements fantasques + Courbant leurs phalanges d'airain, + Les gantelets versent aux casques + Des rasades de vin du Rhin, + + Ou découpent au fil des dagues + Des sangliers sur des plats d'or... + Cependant passent des bruits vagues + Par les orgues du corridor. + + La débauche devient farouche, + On n'entendrait pas tonner Dieu; + Car, lorsqu'un fantôme découche, + C'est le moins qu'il s'amuse un peu. + + Et la fantastique assemblée + Se tracassant dans son harnois, + L'orgie a sa rumeur doublée + Du tintamarre des tournois. + + Gobelets, hanaps, vidercomes, + Vidés toujours, remplis en vain, + Entre les mâchoires des heaumes + Forment des cascades de vin. + + Les hauberts en bombent leurs ventres. + Et le flot monte aux gorgerins; + --Ils sont tous gris comme des chantres, + Les vaillants comtes suzerains! + + L'un allonge dans la salade + Nonchalamment ses pédieux, + L'autre à son compagnon malade + Fait un sermon fastidieux. + + Et des armures peu bégueules + Rappellent, dardant leur boisson, + Les lions lampassés de gueules + Blasonnés sur leur écusson. + + D'une voix encore enrouée + Par l'humidité du caveau, + Max fredonne, ivresse enjouée, + Un lied, en treize cents, nouveau. + + Albrecht, ayant le vin féroce, + Se querelle avec ses voisins, + Qu'il martèle, bossue et rosse, + Comme il faisait des Sarrasins. + + Échauffé, Fritz ôte son casque, + Jadis par un crâne habité, + Ne pensant pas que sans son masque + Il semble un tronc décapité. + + Bientôt ils roulent pêle-mêle + Sous la table, parmi les brocs, + Tête en bas, montrant la semelle + De leurs souliers courbés en crocs. + + C'est un hideux champ de bataille + Où les pots heurtent les armets, + Où chaque mort par quelque entaille, + Au lieu de sang vomit des mets. + + Et Biorn, le poing sur la cuisse, + Les contemple, morne et hagard, + Tandis que, par le vitrail suisse, + L'aube jette son bleu regard. + + La troupe, qu'un rayon traverse, + Pâlit comme au jour un flambeau, + Et le plus ivrogne se verse + Le coup d'étrier du tombeau. + + Le coq chante, les spectres fuient + Et, reprenant un air hautain, + Sur l'oreiller de marbre appuient + Leurs têtes lourdes du festin! + + + + +LA MONTRE + + + Deux fois je regarde ma montre, + Et deux fois à mes yeux distraits + L'aiguille au même endroit se montre; + Il est une heure... une heure après. + + La figure de la pendule + En rit dans le salon voisin, + Et le timbre d'argent module + Deux coups vibrant comme un tocsin. + + Le cadran solaire me raille + En m'indiquant, de son long doigt, + Le chemin que sur la muraille + A fait son ombre qui s'accroît. + + Le clocher avec ironie + Dit le vrai chiffre et le beffroi, + Reprenant la note finie, + A l'air de se moquer de moi. + + Tiens! la petite bête est morte. + Je n'ai pas mis hier encor, + Tant ma rêverie était forte, + Au trou de rubis la clef d'or! + + Et je ne vois plus, dans sa boîte, + Le fin ressort du balancier + Aller, venir, à gauche, à droite, + Ainsi qu'un papillon d'acier. + + C'est bien de moi! Quand je chevauche + L'Hippogriffe, au pays du Bleu, + Mon corps sans âme se débauche, + Et s'en va comme il plaît à Dieu! + + L'éternité poursuit son cercle + Autour de ce cadran muet, + Et le temps, l'oreille au couvercle, + Cherche ce coeur qui remuait; + + Ce coeur que l'enfant croit en vie, + Et dont chaque pulsation + Dans notre poitrine est suivie + D'une égale vibration, + + Il ne bat plus, mais son grand frère + Toujours palpite à mon côté. + --Celui que rien ne peut distraire, + Quand je dormais, l'a remonté! + + + + +LES NÉRÉIDES + + + J'ai dans ma chambre une aquarelle + Bizarre, et d'un peintre avec qui + Mètre et rime sont en querelle, + --Théophile Kniatowski. + + Sur l'écume blanche qui frange + Le manteau glauque de la mer + Se groupent en bouquet étrange + Trois nymphes, fleurs du gouffre amer. + + Comme des lis noyés, la houle + Fait dans sa volute d'argent + Danser leurs beaux corps qu'elle roule, + Les élevant, les submergeant. + + Sur leurs têtes blondes, coiffées + De pétoncles et de roseaux, + Elles mêlent, coquettes fées, + L'écrin et la flore des eaux. + + Vidant sa nacre, l'huître à perle + Constelle de son blanc trésor + Leur gorge, où le flot qui déferle + Suspend d'autres perles encor. + + Et, jusqu'aux hanches soulevées + Par le bras des Tritons nerveux, + Elles luisent, d'azur lavées, + Sous l'or vert de leurs longs cheveux. + + Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue + Se glace d'un visqueux frisson, + Et le torse finit en queue, + Moitié femme, moitié poisson. + + Mais qui regarde la nageoire + Et les reins aux squameux replis, + En voyant les bustes d'ivoire + Par le baiser des mers polis? + + A l'horizon,--piquant mélange + De fable et de réalité,-- + Paraît un vaisseau qui dérange + Le choeur marin épouvanté. + + Son pavillon est tricolore; + Son tuyau vomit la vapeur; + Ses aubes fouettent l'eau sonore, + Et les nymphes plongent de peur. + + Sans crainte elles suivaient par troupes + Les trirèmes de l'Archipel, + Et les dauphins, arquant leurs croupes, + D'Arion attendaient l'appel. + + Mais le steam-boat avec ses roues, + Comme Vulcain battant Vénus, + Souffletterait leurs belles joues + Et meurtrirait leurs membres nus. + + Adieu, fraîche mythologie! + Le paquebot passe et, de loin, + Croit voir sur la vague élargie + Une culbute de marsouin. + + + + +LES ACCROCHE-COEURS + + + Ravivant les langueurs nacrées + De tes yeux battus et vainqueurs, + En mèches de parfum lustrées + Se courbent deux accroche-coeurs. + + A voir s'arrondir sur tes joues + Leurs orbes tournés par tes doigts, + On dirait les petites roues + Du char de Mab fait d'une noix; + + Ou l'arc de l'Amour dont les pointes, + Pour une flèche à décocher, + En cercle d'or se sont rejointes + A la tempe du jeune archer. + + Pourtant un scrupule me trouble, + Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi, + Coquette, un accroche-coeur double? + Qui donc y pends-tu près de moi? + + + + +LA ROSE-THÉ + + + La plus délicate des roses + Est, à coup sûr, la rose-thé. + Son bouton aux feuilles mi-closes + De carmin à peine est teinté. + + On dirait une rose blanche + Qu'aurait fait rougir de pudeur, + En la lutinant sur la branche, + Un papillon trop plein d'ardeur. + + Son tissu rose et diaphane + De la chair a le velouté; + Auprès, tout incarnat se fane + Ou prend de la vulgarité. + + Comme un teint aristocratique + Noircit les fronts bruns de soleil, + De ses soeurs elle rend rustique + Le coloris chaud et vermeil. + + Mais, si votre main qui s'en joue, + A quelque bal, pour son parfum, + La rapproche de votre joue, + Son frais éclat devient commun. + + Il n'est pas de rose assez tendre + Sur la palette du printemps, + Madame, pour oser prétendre + Lutter contre vos dix-sept ans. + + La peau vaut mieux que le pétale, + Et le sang pur d'un noble coeur + Qui sur la jeunesse s'étale, + De tous les roses est vainqueur! + + + + +CARMEN + + + Carmen est maigre,--un trait de bistre + Cerne son oeil de gitana. + Ses cheveux sont d'un noir sinistre, + Sa peau, le diable la tanna. + + Les femmes disent qu'elle est laide, + Mais tous les hommes en sont fous: + Et l'archevêque de Tolède + Chante la messe à ses genoux; + + Car sur sa nuque d'ambre fauve + Se tord un énorme chignon + Qui, dénoué, fait dans l'alcôve + Une mante à son corps mignon. + + Et, parmi sa pâleur, éclate + Une bouche aux rires vainqueurs; + Piment rouge, fleur écarlate, + Qui prend sa pourpre au sang des coeurs. + + Ainsi faite, la moricaude + Bat les plus altières beautés, + Et de ses yeux la lueur chaude + Rend la flamme aux satiétés. + + Elle a, dans sa laideur piquante, + Un grain de sel de cette mer + D'où jaillit, nue et provocante, + L'âcre Vénus du gouffre amer. + + + + +CE QUE DISENT LES HIRONDELLES + +CHANSON D'AUTOMNE + + + Déjà plus d'une feuille sèche + Parsème les gazons jaunis; + Soir et matin, la brise est fraîche, + Hélas! les beaux jours sont finis! + + On voit s'ouvrir les fleurs que garde + Le jardin, pour dernier trésor: + Le dahlia met sa cocarde + Et le souci sa toque d'or. + + La pluie au bassin fait des bulles; + Les hirondelles sur le toit + Tiennent des conciliabules: + Voici l'hiver, voici le froid! + + Elles s'assemblent par centaines, + Se concertant pour le départ. + L'une dit «Oh! que dans Athènes + Il fait bon sur le vieux rempart! + + «Tous les ans j'y vais et je niche + Aux métopes du Parthénon. + Mon nid bouche dans la corniche + Le trou d'un boulet de canon.» + + L'autre: «J'ai ma petite chambre + A Smyrne, au plafond d'un café. + Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre + Sur le seuil, d'un rayon chauffé. + + «J'entre et je sors, accoutumée + Aux blondes vapeurs des chibouchs, + Et parmi des flots de fumée, + Je rase turbans et tarbouchs.» + + Celle-ci: «J'habite un triglyphe + Au fronton d'un temple, à Balbeck. + Je m'y suspends avec ma griffe + Sur mes petits au large bec.» + + Celle-là: «Voici mon adresse: + Rhodes, palais des chevaliers; + Chaque hiver, ma tente s'y dresse + Au chapiteau des noirs piliers.» + + La cinquième: «Je ferai halte, + Car l'âge m'alourdit un peu, + Aux blanches terrasses de Malte, + Entre l'eau bleue et le ciel bleu.» + + La sixième: «Qu'on est à l'aise + Au Caire, en haut des minarets! + J'empâte un ornement de glaise, + Et mes quartiers d'hiver sont prêts.» + + «A la seconde cataracte, + Fait la dernière, j'ai mon nid; + J'en ai noté la place exacte, + Dans le pschent d'un roi de granit.» + + Toutes: «Demain combien de lieues + Auront filé sous notre essaim, + Plaines brunes, pics blancs, mers bleues + Brodant d'écume leur bassin!» + + Avec cris et battements d'ailes, + Sur la moulure aux bords étroits, + Ainsi jasent les hirondelles, + Voyant venir la rouille aux bois. + + Je comprends tout ce qu'elles disent, + Car le poëte est un oiseau; + Mais, captif, ses élans se brisent + Contre un invisible réseau! + + Des ailes! des ailes! des ailes! + Comme dans le chant de Ruckert, + Pour voler, là-bas avec elles + Au soleil d'or, au printemps vert! + + + + +NOËL + + + Le ciel est noir, la terre est blanche; + --Cloches, carillonnez gaîment!-- + Jésus est né;--la Vierge penche + Sur lui son visage charmant. + + Pas de courtines festonnées + Pour préserver l'enfant du froid; + Rien que les toiles d'araignées + Qui pendent des poutres du toit. + + Il tremble sur la paille fraîche, + Ce cher petit enfant Jésus, + Et pour l'échauffer dans sa crèche + L'âne et le boeuf soufflent dessus. + + La neige au chaume coud ses franges, + Mais sur le toit s'ouvre le ciel + Et, tout en blanc, le choeur des anges + Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_» + + + + +LES JOUJOUX DE LA MORTE + + + La petite Marie est morte, + Et son cercueil est si peu long + Qu'il tient sous le bras qui l'emporte + Comme un étui de violon. + + Sur le tapis et sur la table + Traîne l'héritage enfantin. + Les bras ballants, l'air lamentable, + Tout affaissé, gît le pantin. + + Et si la poupée est plus ferme, + C'est la faute de son bâton; + Dans son oeil une larme germe, + Un soupir gonfle son carton. + + Une dînette abandonnée + Mêle ses plats de bois verni + A la troupe désarçonnée + Des écuyers de Franconi. + + La boîte à musique est muette; + Mais, quand on pousse le ressort + Où se posait sa main fluette, + Un murmure plaintif en sort. + + L'émotion chevrote et tremble + Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_ + Le _Quadrille des Lanciers_ semble + Triste comme un enterrement, + + Et des pleurs vous mouillent la joue + Quand _la Donna è mobile_, + Sur le rouleau qui tourne et joue, + Expire avec un son filé. + + Le coeur se navre à ce mélange + Puérilement douloureux, + Joujoux d'enfant laissés par l'ange, + Berceau que la tombe a fait creux! + + + + +APRÈS LE FEUILLETON + + + Mes colonnes sont alignées + Au portique du feuilleton; + Elles supportent résignées + Du journal le pesant fronton. + + Jusqu'à lundi je suis mon maître. + Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés! + Pour huit jours je puis me permettre + De vous fermer la porte au nez. + + Les ficelles des mélodrames + N'ont plus le droit de se glisser + Parmi les fils soyeux des trames + Que mon caprice aime à tisser. + + Voix de l'âme et de la nature, + J'écouterai vos purs sanglots, + Sans que les couplets de facture + M'étourdissent de leurs grelots. + + Et portant, dans mon verre à côtes, + La santé du temps disparu, + Avec mes vieux rêves pour hôtes + Je boirai le vin de mon cru: + + Le vin de ma propre pensée, + Vierge de toute autre liqueur, + Et que, par la vie écrasée, + Répand la grappe de mon coeur! + + + + +LE CHÂTEAU DU SOUVENIR + + + La main au front, le pied dans l'âtre, + Je songe et cherche à revenir, + Par delà le passé grisâtre, + Au vieux château du Souvenir. + + Une gaze de brume estompe + Arbres, maisons, plaines, coteaux, + Et l'oeil au carrefour qui trompe + En vain consulte les poteaux. + + J'avance parmi les décombres + De tout un monde enseveli, + Dans le mystère des pénombres, + A travers des limbes d'oubli. + + Mais voici, blanche et diaphane, + La Mémoire, au bord du chemin, + Qui me remet, comme Ariane, + Son peloton de fil en main. + + Désormais la route est certaine; + Le soleil voilé reparaît, + Et du château la tour lointaine + Pointe au-dessus de la forêt. + + Sous l'arcade où le jour s'émousse, + De feuilles en feuilles tombant, + Le sentier ancien dans la mousse + Trace encor son étroit ruban. + + Mais la ronce en travers s'enlace; + La liane tend son filet, + Et la branche que je déplace + Revient et me donne un soufflet. + + Enfin au bout de la clairière, + Je découvre du vieux manoir + Les tourelles en poivrière + Et les hauts toits en éteignoir. + + Sur le comble aucune fumée + Rayant le ciel d'un bleu sillon; + Pas une fenêtre allumée + D'une figure ou d'un rayon. + + Les chaînes du pont sont brisées; + Aux fossés la lentille d'eau + De ses taches vert-de-grisées + Étale le glauque rideau. + + Des tortuosités de lierre + Pénètrent dans chaque refend, + Payant la tour hospitalière + Qui les soutient... en l'étouffant. + + Le porche à la lune se ronge, + Le temps le sculpte à sa façon, + Et la pluie a passé l'éponge + Sur les couleurs de mon blason. + + Tout ému, je pousse la porte + Qui cède et geint sur ses pivots; + Un air froid en sort et m'apporte + Le fade parfum des caveaux. + + L'ortie aux morsures aiguës, + La bardane aux larges contours, + Sous les ombelles des ciguës, + Prospèrent dans l'angle des cours. + + Sur les deux chimères de marbre, + Gardiennes du perron verdi, + Se découpe l'ombre d'un arbre + Pendant mon absence grandi. + + Levant leurs pattes de lionne + Elles se mettent en arrêt. + Leur regard blanc me questionne, + Mais je leur dis le mot secret. + + Et je passe.--Dressant sa tête, + Le vieux chien retombe assoupi, + Et mon pas sonore inquiète + L'écho dans son coin accroupi. + + Un jour louche et douteux se glisse + Aux vitres jaunes du salon + Où figurent, en haute lisse, + Les aventures d'Apollon. + + Daphné, les hanches dans l'écorce, + Étend toujours ses doigts touffus; + Mais aux bras du dieu qui la force + Elle s'éteint, spectre confus. + + Apollon, chez Admète, garde + Un troupeau, des mites atteint; + Les neuf Muses, troupe hagarde, + Pleurent sur un Pinde déteint; + + Et la Solitude en chemise + Trace au doigt le mot: «Abandon» + Dans la poudre qu'elle tamise + Sur le marbre du guéridon. + + Je retrouve au long des tentures, + Comme des hôtes endormis, + Pastels blafards, sombres peintures, + Jeunes beautés et vieux amis. + + Ma main tremblante enlève un crêpe + Et je vois mon défunt amour, + Jupons bouffants, taille de guêpe, + La Cidalise en Pompadour! + + Un bouton de rose s'entr'ouvre + A son corset enrubanné, + Dont la dentelle à demi couvre + Un sein neigeux d'azur veiné. + + Ses yeux ont de moites paillettes, + Comme aux feuilles que le froid mord, + La pourpre monte à ses pommettes, + Éclat trompeur, fard de la mort! + + Elle tressaille à mon approche, + Et son regard, triste et charmant, + Sur le mien d'un air de reproche, + Se fixe douloureusement. + + Bien que la vie au loin m'emporte, + Ton nom dans mon coeur est marqué, + Fleur de pastel, gentille morte, + Ombre en habit de bal masqué! + + La nature de l'art jalouse, + Voulant dépasser Murillo, + A Paris créa l'Andalouse + Qui rit dans le second tableau. + + Par un caprice poétique, + Notre climat brumeux para + D'une grâce au charme exotique + Cette autre Petra Camara. + + De chaudes teintes orangées + Dorent sa joue au fard vermeil; + Ses paupières de jais frangées + Filtrent des rayons de soleil. + + Entre ses lèvres d'écarlate + Scintille un éclair argenté, + Et sa beauté splendide éclate + Comme une grenade en été. + + Au son des guitares d'Espagne + Ma voix longtemps la célébra. + Elle vint un jour, sans compagne, + Et ma chambre fut l'Alhambra. + + Plus loin une beauté robuste, + Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds, + Sertit le marbre de son buste + Dans les perles et le velours. + + D'un air de reine qui s'ennuie + Au sein de sa cour à genoux, + Superbe et distraite, elle appuie + La main sur un coffre à bijoux. + + Sa bouche humide et sensuelle + Semble rouge du sang des coeurs, + Et, pleins de volupté cruelle, + Ses yeux ont des défis vainqueurs. + + Ici, plus de grâce touchante, + Mais un attrait vertigineux. + On dirait la Vénus méchante + Qui préside aux amours haineux. + + Cette Vénus, mauvaise mère, + Souvent a battu Cupidon. + O toi, qui fus ma joie amère, + Adieu pour toujours... et pardon! + + Dans son cadre, que l'ombre moire, + Au lieu de réfléchir mes traits, + La glace ébauche de mémoire + Le plus ancien de mes portraits. + + Spectre rétrospectif qui double + Un type à jamais effacé, + Il sort du fond du miroir trouble + Et des ténèbres du passé. + + Dans son pourpoint de satin rose, + Qu'un goût hardi coloria, + Il semble chercher une pose + Pour Boulanger ou Devéria. + + Terreur du bourgeois glabre et chauve, + Une chevelure à tous crins + De roi franc ou de lion fauve + Roule en torrent jusqu'à ses reins. + + Tel, romantique opiniâtre, + Soldat de l'art qui lutte encor, + Il se ruait vers le théâtre + Quand d'Hernani sonnait le cor. + + ... La nuit tombe et met avec l'ombre + Ses terreurs aux recoins dormants. + L'inconnu, machiniste sombre, + Monte ses épouvantements. + + Des explosions de bougies + Crèvent soudain sur les flambeaux! + Leurs auréoles élargies + Semblent des lampes de tombeaux. + + Une main d'ombre ouvre la porte + Sans en faire grincer la clé. + D'hôtes pâles qu'un souffle apporte + Le salon se trouve peuplé. + + Les portraits quittent la muraille, + Frottant de leurs mouchoirs jaunis, + Sur leur visage qui s'éraille, + La crasse fauve du vernis. + + D'un reflet rouge illuminée, + La bande se chauffe les doigts + Et fait cercle à la cheminée + Où tout à coup flambe le bois. + + L'image au sépulcre ravie + Perd son aspect roide et glacé; + La chaude pourpre de la vie + Remonte aux veines du passé. + + Les masques blafards se colorent + Comme au temps où je les connus. + O vous que mes regrets déplorent, + Amis, merci d'être venus! + + Les vaillants de dix-huit cent trente, + Je les revois tels que jadis. + Comme les pirates d'Otrante + Nous étions cent, nous sommes dix. + + L'un étale sa barbe rousse + Comme Frédéric dans son roc, + L'autre superbement retrousse + Le bout de sa moustache en croc. + + Drapant sa souffrance secrète + Sous les fiertés de son manteau, + Pétrus fume une cigarette + Qu'il baptise papelito. + + Celui-ci me conte ses rêves, + Hélas! jamais réalisés, + Icare tombé sur les grèves + Où gisent les essors brisés. + + Celui-là me confie un drame + Taillé sur le nouveau patron + Qui fait, mêlant tout dans sa trame, + Causer Molière et Calderon. + + Tom, qu'un abandon scandalise, + Récite «Love's labours lost,» + Et Fritz explique à Cidalise + Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust. + + Mais le jour luit à la fenêtre; + Et les spectres, moins arrêtés, + Laissent les objets transparaître + Dans leurs diaphanéités. + + Les cires fondent consumées; + Sous les cendres s'éteint le feu, + Du parquet montent des fumées; + Château du Souvenir, adieu! + + Encore une autre fois décembre + Va retourner le sablier. + Le présent entre dans ma chambre + Et me dit en vain d'oublier. + + + + +CAMÉLIA ET PAQUERETTE + + + On admire les fleurs de serre + Qui loin de leur soleil natal, + Comme des joyaux mis sous verre, + Brillent sous un ciel de cristal. + + Sans que les brises les effleurent + De leurs baisers mystérieux, + Elles naissent, vivent et meurent + Devant le regard curieux. + + A l'abri de murs diaphanes, + De leur sein ouvrant le trésor, + Comme de belles courtisanes, + Elles se vendent à prix d'or. + + La porcelaine de la Chine + Les reçoit par groupes coquets, + Ou quelque main gantée et fine + Au bal les balance en bouquets. + + Mais souvent parmi l'herbe verte, + Fuyant les yeux, fuyant les doigts, + De silence et d'ombre couverte, + Une fleur vit au fond des bois. + + Un papillon blanc qui voltige, + Un coup d'oeil au hasard jeté, + Vous fait surprendre sur sa tige + La fleur dans sa simplicité. + + Belle de sa parure agreste + S'épanouissant au ciel bleu, + Et versant son parfum modeste + Pour la solitude et pour Dieu. + + Sans toucher à son pur calice + Qu'agite un frisson de pudeur, + Vous respirez avec délice + Son âme dans sa fraîche odeur. + + Et tulipes au port superbe, + Camélias si cher payés, + Pour la petite fleur sous l'herbe, + En un instant, sont oubliés! + + + + +LA FELLAH + +SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M... + + + Caprice d'un pinceau fantasque + Et d'un impérial loisir, + Votre fellah, sphinx qui se masque, + Propose une énigme au désir. + + C'est une mode bien austère + Que ce masque et cet habit long; + Elle intrigue par son mystère + Tous les OEdipes du salon. + + L'antique Isis légua ses voiles + Aux modernes filles du Nil; + Mais, sous le bandeau, deux étoiles + Brillent d'un feu pur et subtil. + + Ces yeux qui sont tout un poëme + De langueur et de volupté + Disent, résolvant le problème, + «Sois l'amour, je suis la beauté.» + + + + +LA MANSARDE + + + Sur les tuiles où se hasarde + Le chat guettant l'oiseau qui boit, + De mon balcon une mansarde + Entre deux tuyaux s'aperçoit. + + Pour la parer d'un faux bien-être, + Si je mentais comme un auteur, + Je pourrais faire à sa fenêtre + Un cadre de pois de senteur, + + Et vous y montrer Rigolette + Riant à son petit miroir, + Dont le tain rayé ne reflète + Que la moitié de son oeil noir; + + Ou, la robe encor sans agrafe, + Gorge et cheveux au vent, Margot + Arrosant avec sa carafe + Son jardin planté dans un pot; + + Ou bien quelque jeune poëte + Qui scande ses vers sibyllins, + En contemplant la silhouette + De Montmartre et de ses moulins. + + Par malheur, ma mansarde est vraie; + Il n'y grimpe aucun liseron, + Et la vitre y fait voir sa taie, + Sous l'ais verdi d'un vieux chevron. + + Pour la grisette et pour l'artiste, + Pour le veuf et pour le garçon, + Une mansarde est toujours triste: + Le grenier n'est beau qu'en chanson. + + Jadis, sous le comble dont l'angle + Penchait les fronts pour le baiser, + L'amour, content d'un lit de sangle, + Avec Suzon venait causer. + + Mais pour ouater notre joie, + Il faut des murs capitonnés, + Des flots de dentelle et de soie, + Des lits par Monbro festonnés. + + Un soir, n'étant pas revenue, + Margot s'attarde au mont Breda, + Et Rigolette entretenue + N'arrose plus son réséda. + + Voilà longtemps que le poëte, + Las de prendre la rime au vol, + S'est fait _reporter_ de gazette, + Quittant le ciel pour l'entresol. + + Et l'on ne voit contre la vitre + Qu'une vieille au maigre profil, + Devant Minet, qu'elle chapitre, + Tirant sans cesse un bout de fil. + + + + +LA NUE + + + A l'horizon monte une nue, + Sculptant sa forme dans l'azur: + On dirait une vierge nue + Émergeant d'un lac au flot pur. + + Debout dans sa conque nacrée, + Elle vogue sur le bleu clair. + Comme une Aphrodite éthérée, + Faite de l'écume de l'air; + + On voit onder en molles poses + Son torse au contour incertain, + Et l'aurore répand des roses + Sur son épaule de satin. + + Ses blancheurs de marbre et de neige + Se fondent amoureusement + Comme, au clair-obscur du Corrége, + Le corps d'Antiope dormant. + + Elle plane dans la lumière + Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin; + Reflet de la beauté première, + Soeur de «l'éternel féminin.» + + A son corps, en vain retenue, + Sur l'aile de la passion, + Mon âme vole à cette nue + Et l'embrasse comme Ixion. + + La raison dit: «Vague fumée, + Où l'on croit voir ce qu'on rêva, + Ombre au gré du vent déformée, + Bulle qui crève et qui s'en va!» + + Le sentiment répond: «Qu'importe! + Qu'est-ce après tout que la beauté, + Spectre charmant qu'un souffle emporte + Et qui n'est rien, ayant été! + + «A l'Idéal ouvre ton âme; + Mets dans ton coeur beaucoup de ciel, + Aime une nue, aime une femme, + Mais aime!--C'est l'essentiel!» + + + + +LE MERLE + + + Un oiseau siffle dans les branches + Et sautille gai, plein d'espoir, + Sur les herbes, de givre blanches, + En bottes jaunes, en frac noir. + + C'est un merle, chanteur crédule, + Ignorant du calendrier, + Qui rêve soleil, et module + L'hymne d'avril en février. + + Pourtant il vente, il pleut à verse; + L'Arve jaunit le Rhône bleu, + Et le salon, tendu de perse, + Tient tous ses hôtes près du feu. + + Les monts sur l'épaule ont l'hermine, + Comme des magistrats siégeant; + Leur blanc tribunal examine + Un cas d'hiver se prolongeant. + + Lustrant son aile qu'il essuie, + L'oiseau persiste en sa chanson, + Malgré neige, brouillard et pluie, + Il croit à la jeune saison. + + Il gronde l'aube paresseuse + De rester au lit si longtemps + Et, gourmandant la fleur frileuse, + Met en demeure le printemps. + + Il voit le jour derrière l'ombre; + Tel un croyant, dans le saint lieu, + L'autel désert, sous la nef sombre, + Avec sa foi voit toujours Dieu. + + A la nature il se confie, + Car son instinct pressent la loi. + Qui rit de ta philosophie, + Beau merle, est moins sage que toi! + + + + +LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS + + + Les marronniers de la terrasse + Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, + La villa d'où la vue embrasse + Tant de monts bleus coiffés d'argent. + + La feuille, hier encor pliée + Dans son étroit corset d'hiver, + Met sur la branche déliée + Les premières touches de vert. + + Mais en vain le soleil excite + La séve des rameaux trop lents; + La fleur retardataire hésite + A faire voir ses thyrses blancs. + + Pourtant le pêcher est tout rose, + Comme un désir de la pudeur, + Et le pommier, que l'aube arrose, + S'épanouit dans sa candeur. + + La véronique s'aventure + Près des boutons d'or dans les prés, + Les caresses de la nature + Hâtent les germes rassurés. + + Il me faut retourner encor + Au cercle d'enfer où je vis; + Marronniers, pressez-vous d'éclore + Et d'éblouir mes yeux ravis. + + Vous pouvez sortir pour la fête + Vos girandoles sans péril, + Un ciel bleu luit sur votre faîte + Et déjà mai talonne avril. + + Par pitié donnez cette joie + Au poëte dans ses douleurs, + Qu'avant de s'en aller, il voie + Vos feux d'artifice de fleurs. + + Grands marronniers de la terrasse, + Si fiers de vos splendeurs d'été, + Montrez-vous à moi dans la grâce + Qui précède votre beauté. + + Je connais vos riches livrées, + Quand octobre, ouvrant son essor, + Vous met des tuniques pourprées, + Vous pose des couronnes d'or. + + Je vous ai vus, blanches ramées, + Pareils aux dessins que le froid + Aux vitres d'argent étamées + Trace, la nuit, avec son doigt. + + Je sais tous vos aspects superbes, + Arbres géants, vieux marronniers, + Mais j'ignore vos fraîches gerbes + Et vos aromes printaniers. + + Adieu, je pars lassé d'attendre; + Gardez vos bouquets éclatants! + Une autre fleur suave et tendre, + Seule à mes yeux fait le printemps. + + Que mai remporte sa corbeille! + Il me suffit de cette fleur; + Toujours pour l'âme et pour l'abeille + Elle a du miel pur dans le coeur. + + Par le ciel d'azur ou de brume + Par la chaude ou froide saison, + Elle sourit, charme et parfume, + Violette de la maison! + + + + +DERNIER VOEU + + + Voilà longtemps que je vous aime: + --L'aveu remonte à dix-huit ans!-- + Vous êtes rose, je suis blême; + J'ai les hivers, vous les printemps. + + Des lilas blancs de cimetière + Près de mes tempes ont fleuri; + J'aurai bientôt la touffe entière + Pour ombrager mon front flétri. + + Mon soleil pâli qui décline + Va disparaître à l'horizon, + Et sur la funèbre colline + Je vois ma dernière maison. + + Oh! que de votre lèvre il tombe + Sur ma lèvre un tardif baiser, + Pour que je puisse dans ma tombe, + Le coeur tranquille, reposer! + + + + +PLAINTIVE TOURTERELLE + + + Plaintive tourterelle, + Qui roucoules toujours, + Veux-tu prêter ton aile + Pour servir mes amours! + + Comme toi, pauvre amante, + Bien loin de mon ramier, + Je pleure et me lamente + Sans pouvoir l'oublier. + + Vole et que ton pied rose + Sur l'arbre ou sur la tour + Jamais ne se repose, + Car je languis d'amour. + + Évite, ô ma colombe, + La halte des palmiers + Et tous les toits où tombe + La neige des ramiers. + + Va droit sur sa fenêtre, + Près du palais du roi, + Donne-lui cette lettre + Et deux baisers pour moi. + + Puis sur mon sein en flamme, + Qui ne peut s'apaiser, + Reviens, avec son âme, + Reviens te reposer. + + + + +LA BONNE SOIRÉE + + + Quel temps de chien!--il pleut, il neige; + Les cochers, transis sur leur siège, + Ont le nez bleu. + Par ce vilain soir de décembre, + Qu'il ferait bon garder la chambre, + Devant son feu! + + A l'angle de la cheminée + La chauffeuse capitonnée + Vous tend les bras + Et semble avec une caresse + Vous dire comme une maîtresse, + «Tu resteras!» + + Un papier rose à découpures, + Comme un sein blanc sous des guipures, + Voile à demi + Le globe laiteux de la lampe + Dont le reflet au plafond rampe, + Tout endormi. + + On n'entend rien dans le silence + Que le pendule qui balance + Son disque d'or, + Et que le vent qui pleure et rôde, + Parcourant, pour entrer en fraude, + Le corridor. + + C'est bal à l'ambassade anglaise; + Mon habit noir est sur la chaise, + Les bras ballants; + Mon gilet bâille et ma chemise + Semble dresser, pour être mise, + Ses poignets blancs. + + Les brodequins à pointe étroite + Montrent leur vernis qui miroite, + Au feu placés; + A côté des minces cravates + S'allongent comme des mains plates + Les gants glacés. + + Il faut sortir!--quelle corvée! + Prendre la file à l'arrivée + Et suivre au pas + Les coupés des beautés altières + Portant blasons sur leurs portières + Et leurs appas. + + Rester debout contre une porte + A voir se ruer la cohorte + Des invités; + Les vieux museaux, les frais visages, + Les fracs en coeur et les corsages + Décolletés; + + Les dos où fleurit la pustule, + Couvrant leur peau rouge d'un tulle + Aérien; + Les dandys et les diplomates, + Sur leurs faces à teintes mates, + Ne montrant rien. + + Et ne pouvoir franchir la haie + Des douairières aux yeux d'orfraie + Ou de vautour, + Pour aller dire à son oreille + Petite, nacrée et vermeille, + Un mot d'amour! + + Je n'irai pas!--et ferai mettre + Dans son bouquet un bout de lettre, + A l'Opéra. + Par les violettes de Parme, + La mauvaise humeur se désarme: + Elle viendra! + + J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine, + Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine, + Les deux Goncourt, + Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève + Sur l'oreiller l'idée en rêve, + Me sera court. + + + + +L'ART + + + Oui, l'oeuvre sort plus belle + D'une forme au travail + Rebelle, + Vers, marbre, onyx, émail. + + Point de contraintes fausses! + Mais que pour marcher droit + Tu chausses, + Muse, un cothurne étroit. + + Fi du rhythme commode, + Comme un soulier trop grand, + Du mode + Que tout pied quitte et prend! + + Statuaire, repousse + L'argile que pétrit + Le pouce + Quand flotte ailleurs l'esprit; + + Lutte avec le carrare, + Avec le paros dur + Et rare, + Gardiens du contour pur; + + Emprunte à Syracuse + Son bronze où fermement + S'accuse + Le trait fier et charmant; + + D'une main délicate + Poursuis dans un filon + D'agate + Le profil d'Apollon. + + Peintre, fuis l'aquarelle, + Et fixe la couleur + Trop frêle + Au four de l'émailleur. + + Fais les sirènes bleues, + Tordant de cent façons + Leurs queues, + Les monstres des blasons; + + Dans son nimbe trilobe + La Vierge et son Jésus, + Le globe + Avec la croix dessus. + + Tout passe.--L'art robuste + Seul a l'éternité. + Le buste + Survit à la cité. + + Et la médaille austère + Que trouve un laboureur + Sous terre + Révèle un empereur. + + Les dieux eux-mêmes meurent. + Mais les vers souverains + Demeurent + Plus forts que les airains. + + Sculpte, lime, cisèle; + Que ton rêve flottant + Se scelle + Dans le bloc résistant! + + +FIN + + + + +TABLE + + + PRÉFACE. 1 + AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3 + LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9 + ÉTUDE DE MAINS. 15 + I. Imperia. 15 + II. Lacenaire. 18 + VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21 + I. Dans la rue. 21 + II. Sur les lagunes. 24 + III. Carnaval. 27 + IV. Clair de lune sentimental. 30 + SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33 + COQUETTERIE POSTHUME. 39 + DIAMANT DU COEUR. 43 + PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47 + CONTRALTO. 51 + CAERULEI OCULI. 57 + RONDALLA. 61 + NOSTALGIES D'OBÉLISQUES. 65 + I. L'obélisque de Paris. 65 + II. L'obélisque de Luxor. 70 + VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75 + TRISTESSE EN MER. 83 + A UNE ROBE ROSE. 87 + LE MONDE EST MÉCHANT. 91 + INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93 + OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101 + FUMÉE. 103 + APOLLONIE. 105 + L'AVEUGLE. 107 + LIED. 109 + FANTAISIES D'HIVER. 111 + LA SOURCE. 121 + BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123 + LE SOUPER DE ARMURES. 133 + LA MONTRE. 143 + LES NÉRÉIDES. 147 + LES ACCROCHE-COEURS. 151 + LA ROSE-THÉ. 153 + CARMEN. 157 + CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159 + NOËL. 165 + LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167 + APRÈS LE FEUILLETON. 171 + LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173 + CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189 + LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M... 193 + LA MANSARDE. 195 + LA NUE. 199 + LE MERLE. 203 + LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207 + DERNIER VOEU. 213 + PLAINTIVE TOURTERELLE. 215 + LA BONNE SOIRÉE. 217 + L'ART. 223 + + +Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES *** + +***** This file should be named 44160-8.txt or 44160-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/6/44160/ + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from +scanned images of public domain material from the Google +Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Émaux et camées + +Author: Théophile Gautier + +Illustrator: Jules Jacquemart + +Release Date: November 11, 2013 [EBook #44160] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from +scanned images of public domain material from the Google +Print project.) + + + + + + +</pre> + +<p class="c">THÉOPHILE GAUTIER</p> + +<h1>ÉMAUX<br/> +<span class="tiny">ET</span><br/> +<span class="large">CAMÉES</span></h1> + +<p class="c">ÉDITION DÉFINITIVE<br/> +AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART</p> + +<p class="c"><span class="large">PARIS</span></p> + +<p class="c">G. CHARPENTIER, ÉDITEUR<br/> +13, <span class="small">RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</span>, 13</p> + +<p class="c">1888</p> + +<p class="c"><span class="small">Tous droits réservés.</span></p> + + + + +<p class="cbreak">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p> +<p class="c">ŒUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER<br/> +<span class="small">PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER</span><br/> +à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume</p> + +<table summary="ouvrages du même auteur"> +<tr> +<td class="drap">POÉSIES COMPLÈTES. 1830–1872.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait +à l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i>.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">SPIRITE, nouvelle fantastique. 5<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">VOYAGE EN ITALIE (Italia).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">NOUVELLES (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc.)</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">ROMANS ET CONTES (Avatar.—Jettatura, etc.)</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">TABLEAUX DE SIÈGE.—Paris, 1870–1871. 2<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets).</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES +et d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE +(1838–1868). 3<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs, +artistes dramatiques), avec un portrait de Th. +Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, +vers 1833, 3<sup>e</sup> édition.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">L'ORIENT.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">FUSAINS ET EAUX-FORTES.</td> +<td class="num">2 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">TABLEAUX À LA PLUME.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES VACANCES DU LUNDI.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">CONSTANTINOPLE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES GROTESQUES.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LOIN DE PARIS.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE.</td> +<td class="num">1 vol.</td> +</tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32.</td> +<td class="num">8 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">FORTUNIO. 1 vol. in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32.</td> +<td class="num">4 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4<sup>o</sup>, broché.</td> +<td class="num">20 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">—PRIX, relié.</td> +<td class="num">30 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.—Un magnifique volume grand +in-8<sup>o</sup> illustré de 60 dessins par M. <i>Gustave Doré</i>, gravés +sur bois par les premiers artistes.</td><td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Prix, broché.</td> +<td class="num">20 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié demi-chagrin, tranches dorées.</td> +<td class="num">6 fr.</td> +</tr> +<tr> +<td class="ind">Relié demi-chagrin, tête dorée, coins, tr. ébarbées.</td> +<td class="num">28 fr.</td> +</tr> +</table> + + + +<div class="cbreak"> +<img src="images/gautier.jpg" alt="" /> +<p class="c"><i>Jules Jacquemart p.</i></p> +</div> + + + +<h2 id="p1">PRÉFACE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pendant les guerres de l'empire,<br/></span> + <span class="i0">Gœthe, au bruit du canon brutal,<br/></span> + <span class="i0">Fit <i>le Divan occidental</i>,<br/></span> + <span class="i0">Fraîche oasis où l'art respire.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour Nisami quittant Shakspeare,<br/></span> + <span class="i0">II se parfuma de çantal,<br/></span> + <span class="i0">Et sur un mètre oriental<br/></span> + <span class="i0">Nota le chant qu'Hudhud soupire.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme Gœthe sur son divan<br/></span> + <span class="i0">A Weimar s'isolait des choses<br/></span> + <span class="i0">Et d'Hafiz effeuillait les roses,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans prendre garde à l'ouragan<br/></span> + <span class="i0">Qui fouettait mes vitres fermées,<br/></span> + <span class="i0">Moi, j'ai fait <i>Émaux et Camées</i>.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p2">AFFINITÉS SECRÈTES</h2> + +<p class="ss">MADRIGAL PANTHÉISTE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le fronton d'un temple antique,<br/></span> + <span class="i0">Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,<br/></span> + <span class="i0">Sur le fond bleu du ciel attique,<br/></span> + <span class="i0">Juxtaposé leurs rêves blancs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans la même nacre figées,<br/></span> + <span class="i0">Larmes des flots pleurant Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Deux perles au gouffre plongées<br/></span> + <span class="i0">Se sont dit des mots inconnus;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au frais Généralife écloses,<br/></span> + <span class="i0">Sous le jet d'eau toujours en pleurs,<br/></span> + <span class="i0">Du temps de Boabdil, deux roses<br/></span> + <span class="i0">Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les coupoles de Venise<br/></span> + <span class="i0">Deux ramiers blancs aux pieds rosés,<br/></span> + <span class="i0">Au nid où l'amour s'éternise,<br/></span> + <span class="i0">Un soir de mai se sont posés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Marbre, perle, rose, colombe,<br/></span> + <span class="i0">Tout se dissout, tout se détruit;<br/></span> + <span class="i0">La perle fond, le marbre tombe,<br/></span> + <span class="i0">La fleur se fane et l'oiseau fuit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En se quittant, chaque parcelle<br/></span> + <span class="i0">S'en va dans le creuset profond<br/></span> + <span class="i0">Grossir la pâte universelle<br/></span> + <span class="i0">Faite des formes que Dieu fond.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par de lentes métamorphoses,<br/></span> + <span class="i0">Les marbres blancs en blanches chairs,<br/></span> + <span class="i0">Les fleurs roses en lèvres roses<br/></span> + <span class="i0">Se refont dans des corps divers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les ramiers de nouveau roucoulent<br/></span> + <span class="i0">Au cœur de deux jeunes amants,<br/></span> + <span class="i0">Et les perles en dents se moulent<br/></span> + <span class="i0">Pour l'écrin des rires charmants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De là naissent ces sympathies<br/></span> + <span class="i0">Aux impérieuses douceurs,<br/></span> + <span class="i0">Par qui les âmes averties<br/></span> + <span class="i0">Partout se reconnaissent sœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Docile à l'appel d'un arome,<br/></span> + <span class="i0">D'un rayon ou d'une couleur,<br/></span> + <span class="i0">L'atome vole vers l'atome<br/></span> + <span class="i0">Comme l'abeille vers la fleur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'on se souvient des rêveries<br/></span> + <span class="i0">Sur le fronton ou dans la mer,<br/></span> + <span class="i0">Des conversations fleuries<br/></span> + <span class="i0">Près de la fontaine au flot clair,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des baisers et des frissons d'ailes<br/></span> + <span class="i0">Sur les dômes aux boules d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et les molécules fidèles<br/></span> + <span class="i0">Se cherchent et s'aiment encor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'amour oublié se réveille,<br/></span> + <span class="i0">Le passé vaguement renaît,<br/></span> + <span class="i0">La fleur sur la bouche vermeille<br/></span> + <span class="i0">Se respire et se reconnaît.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans la nacre où le rire brille,<br/></span> + <span class="i0">La perle revoit sa blancheur;<br/></span> + <span class="i0">Sur une peau de jeune fille,<br/></span> + <span class="i0">Le marbre ému sent sa fraîcheur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le ramier trouve une voix douce,<br/></span> + <span class="i0">Écho de son gémissement,<br/></span> + <span class="i0">Toute résistance s'émousse,<br/></span> + <span class="i0">Et l'inconnu devient l'amant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous devant qui je brûle et tremble,<br/></span> + <span class="i0">Quel flot, quel fronton, quel rosier,<br/></span> + <span class="i0">Quel dôme nous connut ensemble,<br/></span> + <span class="i0">Perle ou marbre, fleur ou ramier?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p3">LE POËME DE LA FEMME</h2> + +<p class="ss">MARBRE DE PAROS</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un jour, au doux rêveur qui l'aime,<br/></span> + <span class="i0">En train de montrer ses trésors,<br/></span> + <span class="i0">Elle voulut lire un poëme,<br/></span> + <span class="i0">Le poëme de son beau corps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'abord, superbe et triomphante<br/></span> + <span class="i0">Elle vint en grand apparat,<br/></span> + <span class="i0">Traînant avec des airs d'infante<br/></span> + <span class="i0">Un flot de velours nacarat:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Telle qu'au rebord de sa loge<br/></span> + <span class="i0">Elle brille aux Italiens,<br/></span> + <span class="i0">Écoutant passer son éloge<br/></span> + <span class="i0">Dans les chants des musiciens.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ensuite, en sa verve d'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Laissant tomber l'épais velours,<br/></span> + <span class="i0">Dans un nuage de batiste<br/></span> + <span class="i0">Elle ébaucha ses fiers contours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Glissant de l'épaule à la hanche,<br/></span> + <span class="i0">La chemise aux plis nonchalants,<br/></span> + <span class="i0">Comme une tourterelle blanche<br/></span> + <span class="i0">Vint s'abattre sur ses pieds blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour Apelle ou pour Cléomène,<br/></span> + <span class="i0">Elle semblait, marbre de chair,<br/></span> + <span class="i0">En Vénus Anadyomène<br/></span> + <span class="i0">Poser nue au bord de la mer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De grosses perles de Venise<br/></span> + <span class="i0">Roulaient au lieu de gouttes d'eau,<br/></span> + <span class="i0">Grains laiteux qu'un rayon irise,<br/></span> + <span class="i0">Sur le frais satin de sa peau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! quelles ravissantes choses,<br/></span> + <span class="i0">Dans sa divine nudité,<br/></span> + <span class="i0">Avec les strophes de ses poses,<br/></span> + <span class="i0">Chantait cet hymne de beauté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme les flots baisant le sable<br/></span> + <span class="i0">Sous la lune aux tremblants rayons,<br/></span> + <span class="i0">Sa grâce était intarissable<br/></span> + <span class="i0">En molles ondulations.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais bientôt, lasse d'art antique,<br/></span> + <span class="i0">De Phidias et de Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Dans une autre stance plastique<br/></span> + <span class="i0">Elle groupe ses charmes nus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur un tapis de Cachemire,<br/></span> + <span class="i0">C'est la sultane du sérail,<br/></span> + <span class="i0">Riant au miroir qui l'admire<br/></span> + <span class="i0">Avec un rire de corail;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Géorgienne indolente,<br/></span> + <span class="i0">Avec son souple narguilhé,<br/></span> + <span class="i0">Étalant sa hanche opulente,<br/></span> + <span class="i0">Un pied sous l'autre replié.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et comme l'odalisque d'Ingres,<br/></span> + <span class="i0">De ses reins cambrant les rondeurs,<br/></span> + <span class="i0">En dépit des vertus malingres,<br/></span> + <span class="i0">En dépit des maigres pudeurs!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Paresseuse odalisque, arrière!<br/></span> + <span class="i0">Voici le tableau dans son jour,<br/></span> + <span class="i0">Le diamant dans sa lumière;<br/></span> + <span class="i0">Voici la beauté dans l'amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa tête penche et se renverse;<br/></span> + <span class="i0">Haletante, dressant les seins,<br/></span> + <span class="i0">Aux bras du rêve qui la berce,<br/></span> + <span class="i0">Elle tombe sur ses coussins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses paupières battent des ailes<br/></span> + <span class="i0">Sur leurs globes d'argent bruni,<br/></span> + <span class="i0">Et l'on voit monter ses prunelles<br/></span> + <span class="i0">Dans la nacre de l'infini.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un linceul de point d'Angleterre<br/></span> + <span class="i0">Que l'on recouvre sa beauté:<br/></span> + <span class="i0">L'extase l'a prise à la terre;<br/></span> + <span class="i0">Elle est morte de volupté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que les violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu des tristes fleurs des morts<br/></span> + <span class="i0">Où chaque perle est une larme,<br/></span> + <span class="i0">Pleurent en bouquets sur son corps!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et que mollement on la pose<br/></span> + <span class="i0">Sur son lit, tombeau blanc et doux,<br/></span> + <span class="i0">Où le poëte, à la nuit close,<br/></span> + <span class="i0">Ira prier à deux genoux.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p4">ETUDE DE MAINS</h2> + + +<h3 id="p4s1">I<br/> +IMPÉRIA</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chez un sculpteur, moulée en plâtre,<br/></span> + <span class="i0">J'ai vu l'autre jour une main<br/></span> + <span class="i0">D'Aspasie ou de Cléopâtre,<br/></span> + <span class="i0">Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous le baiser neigeux saisie<br/></span> + <span class="i0">Comme un lis par l'aube argenté,<br/></span> + <span class="i0">Comme une blanche poésie<br/></span> + <span class="i0">S'épanouissait sa beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans l'éclat de sa pâleur mate<br/></span> + <span class="i0">Elle étalait sur le velours<br/></span> + <span class="i0">Son élégance délicate<br/></span> + <span class="i0">Et ses doigts fins aux anneaux lourds.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une cambrure florentine,<br/></span> + <span class="i0">Avec un bel air de fierté,<br/></span> + <span class="i0">Faisait, en ligne serpentine,<br/></span> + <span class="i0">Onduler son pouce écarté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A-t-elle joué dans les boucles<br/></span> + <span class="i0">Des cheveux lustrés de don Juan,<br/></span> + <span class="i0">Ou sur son caftan d'escarboucles<br/></span> + <span class="i0">Peigné la barbe du sultan,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tenu, courtisane ou reine,<br/></span> + <span class="i0">Entre ses doigts si bien sculptés,<br/></span> + <span class="i0">Le sceptre de la souveraine<br/></span> + <span class="i0">Ou le sceptre des voluptés?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle a dû, nerveuse et mignonne,<br/></span> + <span class="i0">Souvent s'appuyer sur le col<br/></span> + <span class="i0">Et sur la croupe de lionne<br/></span> + <span class="i0">De sa chimère prise au vol.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Impériales fantaisies,<br/></span> + <span class="i0">Amour des somptuosités;<br/></span> + <span class="i0">Voluptueuses frénésies,<br/></span> + <span class="i0">Rêves d'impossibilités,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Romans extravagants, poèmes<br/></span> + <span class="i0">De haschisch et de vin du Rhin,<br/></span> + <span class="i0">Courses folles dans les bohèmes<br/></span> + <span class="i0">Sur le dos des coursiers sans frein;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit tout cela dans les lignes<br/></span> + <span class="i0">De cette paume, livre blanc<br/></span> + <span class="i0">Où Vénus a tracé des signes<br/></span> + <span class="i0">Que l'amour ne lit qu'en tremblant.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p4s2">II<br/> +LACENAIRE</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour contraste, la main coupée<br/></span> + <span class="i0">De Lacenaire l'assassin,<br/></span> + <span class="i0">Dans des baumes puissants trempée,<br/></span> + <span class="i0">Posait auprès, sur un coussin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Curiosité dépravée!<br/></span> + <span class="i0">J'ai touché, malgré mes dégoûts,<br/></span> + <span class="i0">Du supplice encor mal lavée,<br/></span> + <span class="i0">Cette chair froide au duvet roux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Momifiée et toute jaune<br/></span> + <span class="i0">Comme la main d'un pharaon,<br/></span> + <span class="i0">Elle allonge ses doigts de faune<br/></span> + <span class="i0">Crispés par la tentation.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un prurit d'or et de chair vive<br/></span> + <span class="i0">Semble titiller de ses doigts<br/></span> + <span class="i0">L'immobilité convulsive,<br/></span> + <span class="i0">Et les tordre comme autrefois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tous les vices avec leurs griffes<br/></span> + <span class="i0">Ont, dans les plis de cette peau,<br/></span> + <span class="i0">Tracé d'affreux hiéroglyphes,<br/></span> + <span class="i0">Lus couramment par le bourreau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On y voit les œuvres mauvaises<br/></span> + <span class="i0">Écrites en fauves sillons,<br/></span> + <span class="i0">Et les brûlures des fournaises<br/></span> + <span class="i0">Où bouillent les corruptions;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les débauches dans les Caprées<br/></span> + <span class="i0">Des tripots et des lupanars,<br/></span> + <span class="i0">De vin et de sang diaprées,<br/></span> + <span class="i0">Comme l'ennui des vieux Césars!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En même temps molle et féroce,<br/></span> + <span class="i0">Sa forme a pour l'observateur<br/></span> + <span class="i0">Je ne sais quelle grâce atroce,<br/></span> + <span class="i0">La grâce du gladiateur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Criminelle aristocratie,<br/></span> + <span class="i0">Par la varlope ou le marteau<br/></span> + <span class="i0">Sa pulpe n'est pas endurcie,<br/></span> + <span class="i0">Car son outil fut un couteau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Saints calus du travail honnête,<br/></span> + <span class="i0">On y cherche en vain votre sceau.<br/></span> + <span class="i0">Vrai meurtrier et faux poëte,<br/></span> + <span class="i0">II fut le Manfred du ruisseau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p5">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE</h2> + + +<h3 id="p5s1">I<br/> +DANS LA RUE</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il est un vieil air populaire<br/></span> + <span class="i0">Par tous les violons raclé,<br/></span> + <span class="i0">Aux abois des chiens en colère<br/></span> + <span class="i0">Par tous les orgues nasillé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les tabatières à musique<br/></span> + <span class="i0">L'ont sur leur répertoire inscrit;<br/></span> + <span class="i0">Pour les serins il est classique,<br/></span> + <span class="i0">Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur cet air, pistons, clarinettes,<br/></span> + <span class="i0">Dans les bals aux poudreux berceaux,<br/></span> + <span class="i0">Font sauter commis et grisettes,<br/></span> + <span class="i0">Et de leurs nids fuir les oiseaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La guinguette, sous sa tonnelle<br/></span> + <span class="i0">De houblon et de chèvrefeuil,<br/></span> + <span class="i0">Fête, en braillant la ritournelle,<br/></span> + <span class="i0">Le gai dimanche et l'argenteuil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'aveugle au basson qui pleurniche<br/></span> + <span class="i0">L'écorche en se trompant de doigts;<br/></span> + <span class="i0">La sébile aux dents, son caniche<br/></span> + <span class="i0">Près de lui le grogne à mi-voix.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et les petites guitaristes,<br/></span> + <span class="i0">Maigres sous leurs minces tartans,<br/></span> + <span class="i0">Le glapissent de leurs voix tristes<br/></span> + <span class="i0">Aux tables des cafés chantants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Paganini, le fantastique,<br/></span> + <span class="i0">Un soir, comme avec un crochet,<br/></span> + <span class="i0">A ramassé le thème antique<br/></span> + <span class="i0">Du bout de son divin archet,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, brodant la gaze fanée<br/></span> + <span class="i0">Que l'oripeau rougit encor,<br/></span> + <span class="i0">Fait sur la phrase dédaignée<br/></span> + <span class="i0">Courir ses arabesques d'or.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s2">II<br/> +SUR LES LAGUNES</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tra la, tra la, la, la, la laire!<br/></span> + <span class="i0">Qui ne connaît pas ce motif?<br/></span> + <span class="i0">A nos mamans il a su plaire,<br/></span> + <span class="i0">Tendre et gai, moqueur et plaintif:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'air du Carnaval de Venise,<br/></span> + <span class="i0">Sur les canaux jadis chanté<br/></span> + <span class="i0">Et qu'un soupir de folle brise<br/></span> + <span class="i0">Dans le ballet a transporté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il me semble, quand on le joue,<br/></span> + <span class="i0">Voir glisser dans son bleu sillon<br/></span> + <span class="i0">Une gondole avec sa proue<br/></span> + <span class="i0">Faite en manche de violon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur une gamme chromatique,<br/></span> + <span class="i0">Le sein de perles ruisselant,<br/></span> + <span class="i0">La Vénus de l'Adriatique<br/></span> + <span class="i0">Sort de l'eau son corps rose et blanc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dômes, sur l'azur des ondes<br/></span> + <span class="i0">Suivant la phrase au pur contour,<br/></span> + <span class="i0">S'enflent comme des gorges rondes<br/></span> + <span class="i0">Que soulève un soupir d'amour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'esquif aborde et me dépose,<br/></span> + <span class="i0">Jetant son amarre au pilier,<br/></span> + <span class="i0">Devant une façade rose,<br/></span> + <span class="i0">Sur le marbre d'un escalier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec ses palais, ses gondoles,<br/></span> + <span class="i0">Ses mascarades sur la mer,<br/></span> + <span class="i0">Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,<br/></span> + <span class="i0">Tout Venise vit dans cet air.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une frêle corde qui vibre<br/></span> + <span class="i0">Refait sur un pizzicato,<br/></span> + <span class="i0">Comme autrefois joyeuse et libre,<br/></span> + <span class="i0">La ville de Canaletto!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s3">III<br/> +CARNAVAL</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Venise pour le bal s'habille.<br/></span> + <span class="i0">De paillettes tout étoilé,<br/></span> + <span class="i0">Scintille, fourmille et babille<br/></span> + <span class="i0">Le carnaval bariolé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Arlequin, nègre par son masque,<br/></span> + <span class="i0">Serpent par ses mille couleurs,<br/></span> + <span class="i0">Rosse d'une note fantasque<br/></span> + <span class="i0">Cassandre son souffre-douleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Battant de l'aile avec sa manche<br/></span> + <span class="i0">Comme un pingouin sur un écueil,<br/></span> + <span class="i0">Le blanc Pierrot, par une blanche,<br/></span> + <span class="i0">Passe la tête et cligne l'œil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Docteur bolonais rabâche<br/></span> + <span class="i0">Avec la basse aux sons traînés;<br/></span> + <span class="i0">Polichinelle, qui se fâche,<br/></span> + <span class="i0">Se trouve une croche pour nez.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Heurtant Trivelin qui se mouche<br/></span> + <span class="i0">Avec un trille extravagant,<br/></span> + <span class="i0">A Colombine Scaramouche<br/></span> + <span class="i0">Rend son éventail ou son gant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur une cadence se glisse<br/></span> + <span class="i0">Un domino ne laissant voir<br/></span> + <span class="i0">Qu'un malin regard en coulisse<br/></span> + <span class="i0">Aux paupières de satin noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ah! fine barbe de dentelle,<br/></span> + <span class="i0">Que fait voler un souffle pur,<br/></span> + <span class="i0">Cet arpége m'a dit: C'est elle!<br/></span> + <span class="i0">Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et j'ai reconnu, rose et fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'affreux profil de carton,<br/></span> + <span class="i0">Sa lèvre au fin duvet de pêche,<br/></span> + <span class="i0">Et la mouche de son menton.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p5s4">IV<br/> +CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">A travers la folle risée<br/></span> + <span class="i0">Que Saint-Marc renvoie au Lido,<br/></span> + <span class="i0">Une gamme monte en fusée,<br/></span> + <span class="i0">Comme au clair de lune un jet d'eau…<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'air qui jase d'un ton bouffe<br/></span> + <span class="i0">Et secoue au vent ses grelots,<br/></span> + <span class="i0">Un regret, ramier qu'on étouffe,<br/></span> + <span class="i0">Par instant mêle ses sanglots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au loin, dans la brume sonore,<br/></span> + <span class="i0">Comme un rêve presque effacé,<br/></span> + <span class="i0">J'ai revu, pâle et triste encore,<br/></span> + <span class="i0">Mon vieil amour de l'an passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon âme en pleurs s'est souvenue<br/></span> + <span class="i0">De l'avril, où, guettant au bois<br/></span> + <span class="i0">La violette à sa venue,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette note de chanterelle,<br/></span> + <span class="i0">Vibrant comme l'harmonica,<br/></span> + <span class="i0">C'est la voix enfantine et grêle,<br/></span> + <span class="i0">Flèche d'argent qui me piqua.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le son en est si faux, si tendre,<br/></span> + <span class="i0">Si moqueur, si doux, si cruel,<br/></span> + <span class="i0">Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre<br/></span> + <span class="i0">On ressent un plaisir mortel,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et que mon cœur, comme la voûte<br/></span> + <span class="i0">Dont l'eau pleure dans un bassin,<br/></span> + <span class="i0">Laisse tomber goutte par goutte<br/></span> + <span class="i0">Ses larmes rouges dans mon sein.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jovial et mélancolique,<br/></span> + <span class="i0">Ah! vieux thème du carnaval,<br/></span> + <span class="i0">Où le rire aux larmes réplique,<br/></span> + <span class="i0">Que ton charme m'a fait de mal!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p6">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">De leur col blanc courbant les lignes,<br/></span> + <span class="i0">On voit dans les contes du Nord,<br/></span> + <span class="i0">Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes<br/></span> + <span class="i0">Nager en chantant près du bord.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou, suspendant à quelque branche<br/></span> + <span class="i0">Le plumage qui les revêt,<br/></span> + <span class="i0">Faire luire leur peau plus blanche<br/></span> + <span class="i0">Que la neige de leur duvet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De ces femmes il en est une,<br/></span> + <span class="i0">Qui chez nous descend quelquefois,<br/></span> + <span class="i0">Blanche comme le clair de lune<br/></span> + <span class="i0">Sur les glaciers dans les cieux froids;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Conviant la vue enivrée<br/></span> + <span class="i0">De sa boréale fraîcheur<br/></span> + <span class="i0">A des régals de chair nacrée,<br/></span> + <span class="i0">A des débauches de blancheur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son sein, neige moulée en globe,<br/></span> + <span class="i0">Contre les camélias blancs<br/></span> + <span class="i0">Et le blanc satin de sa robe<br/></span> + <span class="i0">Soutient des combats insolents.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans ces grandes batailles blanches,<br/></span> + <span class="i0">Satins et fleurs ont le dessous,<br/></span> + <span class="i0">Et, sans demander leurs revanches,<br/></span> + <span class="i0">Jaunissent comme des jaloux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les blancheurs de son épaule,<br/></span> + <span class="i0">Paros au grain éblouissant,<br/></span> + <span class="i0">Comme dans une nuit du pôle,<br/></span> + <span class="i0">Un givre invisible descend.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De quel mica de neige vierge,<br/></span> + <span class="i0">De quelle moelle de roseau,<br/></span> + <span class="i0">De quelle hostie et de quel cierge<br/></span> + <span class="i0">A-t-on fait le blanc de sa peau?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A-t-on pris la goutte lactée<br/></span> + <span class="i0">Tachant l'azur du ciel d'hiver,<br/></span> + <span class="i0">Le lis à la pulpe argentée,<br/></span> + <span class="i0">La blanche écume de la mer;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le marbre blanc, chair froide et pâle<br/></span> + <span class="i0">Où vivent les divinités;<br/></span> + <span class="i0">L'argent mat, la laiteuse opale<br/></span> + <span class="i0">Qu'irisent de vagues clartés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ivoire, où ses mains ont des ailes,<br/></span> + <span class="i0">Et, comme des papillons blancs,<br/></span> + <span class="i0">Sur la pointe des notes frêles<br/></span> + <span class="i0">Suspendent leurs baisers tremblants;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'hermine vierge de souillure,<br/></span> + <span class="i0">Qui, pour abriter leurs frissons,<br/></span> + <span class="i0">Ouate de sa blanche fourrure<br/></span> + <span class="i0">Les épaules et les blasons;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le vif-argent aux fleurs fantasques<br/></span> + <span class="i0">Dont les vitraux sont ramagés;<br/></span> + <span class="i0">Les blanches dentelles des vasques,<br/></span> + <span class="i0">Pleurs de l'ondine en l'air figés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'aubépine de mai qui plie<br/></span> + <span class="i0">Sous les blancs frimas de ses fleurs;<br/></span> + <span class="i0">L'albâtre où la mélancolie<br/></span> + <span class="i0">Aime à retrouver ses pâleurs;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le duvet blanc de la colombe,<br/></span> + <span class="i0">Neigeant sur les toits du manoir,<br/></span> + <span class="i0">Et la stalactite qui tombe,<br/></span> + <span class="i0">Larme blanche de l'antre noir?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des Groenlands et des Norvéges<br/></span> + <span class="i0">Vient-elle avec Séraphita?<br/></span> + <span class="i0">Est-ce la Madone des neiges,<br/></span> + <span class="i0">Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sphinx enterré par l'avalanche,<br/></span> + <span class="i0">Gardien des glaciers étoilés,<br/></span> + <span class="i0">Et qui, sous sa poitrine blanche,<br/></span> + <span class="i0">Cache de blancs secrets gelés?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous la glace où calme il repose,<br/></span> + <span class="i0">Oh! qui pourra fondre ce cœur!<br/></span> + <span class="i0">Oh! qui pourra mettre un ton rose<br/></span> + <span class="i0">Dans cette implacable blancheur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p7">COQUETTERIE POSTHUME</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand je mourrai, que l'on me mette,<br/></span> + <span class="i0">Avant de clouer mon cercueil,<br/></span> + <span class="i0">Un peu de rouge à la pommette,<br/></span> + <span class="i0">Un peu de noir au bord de l'œil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car je veux, dans ma bière close,<br/></span> + <span class="i0">Comme le soir de son aveu,<br/></span> + <span class="i0">Rester éternellement rose<br/></span> + <span class="i0">Avec du kh'ol sous mon œil bleu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de suaire en toile fine,<br/></span> + <span class="i0">Mais drapez-moi dans les plis blancs<br/></span> + <span class="i0">De ma robe de mousseline,<br/></span> + <span class="i0">De ma robe à treize volants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est ma parure préférée;<br/></span> + <span class="i0">Je la portais quand je lui plus.<br/></span> + <span class="i0">Son premier regard l'a sacrée,<br/></span> + <span class="i0">Et depuis je ne la mis plus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Posez-moi, sans jaune immortelle,<br/></span> + <span class="i0">Sans coussin de larmes brodé,<br/></span> + <span class="i0">Sur mon oreiller de dentelle<br/></span> + <span class="i0">De ma chevelure inondé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cet oreiller, dans les nuits folles,<br/></span> + <span class="i0">A vu dormir nos fronts unis,<br/></span> + <span class="i0">Et sous le drap noir des gondoles<br/></span> + <span class="i0">Compté nos baisers infinis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre mes mains de cire pâle,<br/></span> + <span class="i0">Que la prière réunit,<br/></span> + <span class="i0">Tournez ce chapelet d'opale,<br/></span> + <span class="i0">Par le pape à Rome bénit:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je l'égrènerai dans la couche<br/></span> + <span class="i0">D'où nul encor ne s'est levé;<br/></span> + <span class="i0">Sa bouche en a dit sur ma bouche<br/></span> + <span class="i0">Chaque <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et chaque <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p8">DIAMANT DU CŒUR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout amoureux, de sa maîtresse,<br/></span> + <span class="i0">Sur son cœur ou dans son tiroir,<br/></span> + <span class="i0">Possède un gage qu'il caresse<br/></span> + <span class="i0">Aux jours de regret ou d'espoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un d'une chevelure noire,<br/></span> + <span class="i0">Par un sourire encouragé,<br/></span> + <span class="i0">A pris une boucle que moire<br/></span> + <span class="i0">Un reflet bleu d'aile de geai.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,<br/></span> + <span class="i0">Coupé par derrière un flocon<br/></span> + <span class="i0">Retors et fin comme la soie<br/></span> + <span class="i0">Que l'on dévide du cocon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un troisième, au fond d'une boîte,<br/></span> + <span class="i0">Reliquaire du souvenir,<br/></span> + <span class="i0">Cache un gant blanc, de forme étroite,<br/></span> + <span class="i0">Où nulle main ne peut tenir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cet autre, pour s'en faire un charme,<br/></span> + <span class="i0">Dans un sachet, d'un chiffre orné,<br/></span> + <span class="i0">Coud des violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">Frais cadeau qu'on reprend fané.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-ci baise la pantoufle<br/></span> + <span class="i0">Que Cendrillon perdit un soir;<br/></span> + <span class="i0">Et celui-ci conserve un souffle<br/></span> + <span class="i0">Dans la barbe d'un masque noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moi, je n'ai ni boucle lustrée,<br/></span> + <span class="i0">Ni gant, ni bouquet, ni soulier,<br/></span> + <span class="i0">Mais je garde, empreinte adorée,<br/></span> + <span class="i0">Une larme sur un papier:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pure rosée, unique goutte,<br/></span> + <span class="i0">D'un ciel d'azur tombée un jour,<br/></span> + <span class="i0">Joyau sans prix, perle dissoute<br/></span> + <span class="i0">Dans la coupe de mon amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, pour moi, cette obscure tache<br/></span> + <span class="i0">Reluit comme un écrin d'Ophyr,<br/></span> + <span class="i0">Et du vélin bleu se détache,<br/></span> + <span class="i0">Diamant éclos d'un saphir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette larme, qui fait ma joie,<br/></span> + <span class="i0">Roula, trésor inespéré,<br/></span> + <span class="i0">Sur un de mes vers qu'elle noie,<br/></span> + <span class="i0">D'un œil qui n'a jamais pleuré!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p9">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tandis qu'à leurs œuvres perverses<br/></span> + <span class="i0">Les hommes courent haletants,<br/></span> + <span class="i0">Mars qui rit, malgré les averses,<br/></span> + <span class="i0">Prépare en secret le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour les petites pâquerettes,<br/></span> + <span class="i0">Sournoisement lorsque tout dort,<br/></span> + <span class="i0">Il repasse des collerettes<br/></span> + <span class="i0">Et cisèle des boutons d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le verger et dans la vigne,<br/></span> + <span class="i0">Il s'en va, furtif perruquier,<br/></span> + <span class="i0">Avec une houppe de cygne,<br/></span> + <span class="i0">Poudrer à frimas l'amandier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La nature au lit se repose;<br/></span> + <span class="i0">Lui, descend au jardin désert<br/></span> + <span class="i0">Et lace les boutons de rose<br/></span> + <span class="i0">Dans leur corset de velours vert.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout en composant des solféges,<br/></span> + <span class="i0">Qu'aux merles il siffle à mi-voix,<br/></span> + <span class="i0">Il sème aux prés les perce-neiges<br/></span> + <span class="i0">Et les violettes aux bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le cresson de la fontaine<br/></span> + <span class="i0">Où le cerf boit, l'oreille au guet,<br/></span> + <span class="i0">De sa main cachée il égrène<br/></span> + <span class="i0">Les grelots d'argent du muguet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,<br/></span> + <span class="i0">Il met la fraise au teint vermeil,<br/></span> + <span class="i0">Et te tresse un chapeau de feuilles<br/></span> + <span class="i0">Pour te garantir du soleil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Puis, lorsque sa besogne est faite,<br/></span> + <span class="i0">Et que son règne va finir,<br/></span> + <span class="i0">Au seuil d'avril tournant la tête,<br/></span> + <span class="i0">Il dit: «Printemps, tu peux venir!»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p10">CONTRALTO</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit dans le musée antique,<br/></span> + <span class="i0">Sur un lit de marbre sculpté,<br/></span> + <span class="i0">Une statue énigmatique<br/></span> + <span class="i0">D'une inquiétante beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,<br/></span> + <span class="i0">Une déesse, ou bien un dieu?<br/></span> + <span class="i0">L'amour, ayant peur d'être infâme,<br/></span> + <span class="i0">Hésite et suspend son aveu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans sa pose malicieuse,<br/></span> + <span class="i0">Elle s'étend, le dos tourné<br/></span> + <span class="i0">Devant la foule curieuse,<br/></span> + <span class="i0">Sur son coussin capitonné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour faire sa beauté maudite,<br/></span> + <span class="i0">Chaque sexe apporta son don.<br/></span> + <span class="i0">Tout homme dit: C'est Aphrodite!<br/></span> + <span class="i0">Toute femme: C'est Cupidon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sexe douteux, grâce certaine,<br/></span> + <span class="i0">On dirait ce corps indécis<br/></span> + <span class="i0">Fondu, dans l'eau de la fontaine,<br/></span> + <span class="i0">Sous les baisers de Salmacis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chimère ardente, effort suprême<br/></span> + <span class="i0">De l'art et de la volupté,<br/></span> + <span class="i0">Monstre charmant, comme je t'aime<br/></span> + <span class="i0">Avec ta multiple beauté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bien qu'on défende ton approche,<br/></span> + <span class="i0">Sous la draperie aux plis droits<br/></span> + <span class="i0">Dont le bout à ton pied s'accroche,<br/></span> + <span class="i0">Mes yeux ont plongé bien des fois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rêve de poëte et d'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Tu m'as bien des nuits occupé,<br/></span> + <span class="i0">Et mon caprice qui persiste<br/></span> + <span class="i0">Ne convient pas qu'il s'est trompé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais seulement il se transpose,<br/></span> + <span class="i0">Et, passant de la forme au son,<br/></span> + <span class="i0">Trouve dans sa métamorphose<br/></span> + <span class="i0">La jeune fille et le garçon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que tu me plais, ô timbre étrange!<br/></span> + <span class="i0">Son double, homme et femme à la fois,<br/></span> + <span class="i0">Contralto, bizarre mélange,<br/></span> + <span class="i0">Hermaphrodite de la voix!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est Roméo, c'est Juliette,<br/></span> + <span class="i0">Chantant avec un seul gosier;<br/></span> + <span class="i0">Le pigeon rauque et la fauvette<br/></span> + <span class="i0">Perchés sur le même rosier;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la châtelaine qui raille<br/></span> + <span class="i0">Son beau page parlant d'amour;<br/></span> + <span class="i0">L'amant au pied de la muraille,<br/></span> + <span class="i0">La dame au balcon de sa tour;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le papillon, blanche étincelle,<br/></span> + <span class="i0">Qu'en ses détours et ses ébats<br/></span> + <span class="i0">Poursuit un papillon fidèle,<br/></span> + <span class="i0">L'un volant haut et l'autre bas;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ange qui descend et qui monte<br/></span> + <span class="i0">Sur l'escalier d'or voltigeant;<br/></span> + <span class="i0">La cloche mêlant dans sa fonte<br/></span> + <span class="i0">La voix d'airain, la voix d'argent;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La mélodie et l'harmonie,<br/></span> + <span class="i0">Le chant et l'accompagnement;<br/></span> + <span class="i0">A la grâce la force unie,<br/></span> + <span class="i0">La maîtresse embrassant l'amant!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le pli de sa jupe assise,<br/></span> + <span class="i0">Ce soir, ce sera Cendrillon<br/></span> + <span class="i0">Causant près du feu qu'elle attise<br/></span> + <span class="i0">Avec son ami le grillon;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Demain le valeureux Arsace<br/></span> + <span class="i0">A son courroux donnant l'essor,<br/></span> + <span class="i0">Ou Tancrède avec sa cuirasse,<br/></span> + <span class="i0">Son épée et son casque d'or;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Desdemona chantant le Saule,<br/></span> + <span class="i0">Zerline bernant Mazetto,<br/></span> + <span class="i0">Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;<br/></span> + <span class="i0">C'est toi que j'aime, ô contralto!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nature charmante et bizarre<br/></span> + <span class="i0">Que Dieu d'un double attrait para,<br/></span> + <span class="i0">Toi qui pourrais, comme Gulnare,<br/></span> + <span class="i0">Être le Kaled d'un Lara,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et dont la voix, dans sa caresse,<br/></span> + <span class="i0">Réveillant le cœur endormi,<br/></span> + <span class="i0">Mêle aux soupirs de la maîtresse<br/></span> + <span class="i0">L'accent plus mâle de l'ami!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p11">CÆRULEI OCULI</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une femme mystérieuse,<br/></span> + <span class="i0">Dont la beauté trouble mes sens,<br/></span> + <span class="i0">Se tient debout, silencieuse,<br/></span> + <span class="i0">Au bord des flots retentissants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses yeux, où le ciel se reflète,<br/></span> + <span class="i0">Mêlent à leur azur amer,<br/></span> + <span class="i0">Qu'étoile une humide paillette,<br/></span> + <span class="i0">Les teintes glauques de la mer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans les langueurs de leurs prunelles,<br/></span> + <span class="i0">Une grâce triste sourit;<br/></span> + <span class="i0">Les pleurs mouillent les étincelles<br/></span> + <span class="i0">Et la lumière s'attendrit;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et leurs cils comme des mouettes<br/></span> + <span class="i0">Qui rasent le flot aplani,<br/></span> + <span class="i0">Palpitent, ailes inquiètes,<br/></span> + <span class="i0">Sur leur azur indéfini.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme dans l'eau bleue et profonde,<br/></span> + <span class="i0">Où dort plus d'un trésor coulé,<br/></span> + <span class="i0">On y découvre à travers l'onde<br/></span> + <span class="i0">La coupe du roi de Thulé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous leur transparence verdâtre,<br/></span> + <span class="i0">Brille parmi le goémon,<br/></span> + <span class="i0">L'autre perle de Cléopâtre<br/></span> + <span class="i0">Près de l'anneau de Salomon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La couronne au gouffre lancée<br/></span> + <span class="i0">Dans la ballade de Schiller,<br/></span> + <span class="i0">Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,<br/></span> + <span class="i0">Y jette encor son reflet clair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un pouvoir magique m'entraîne<br/></span> + <span class="i0">Vers l'abîme de ce regard,<br/></span> + <span class="i0">Comme au sein des eaux la sirène<br/></span> + <span class="i0">Attirait Harald Harfagar.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon âme, avec la violence<br/></span> + <span class="i0">D'un irrésistible désir,<br/></span> + <span class="i0">Au milieu du gouffre s'élance<br/></span> + <span class="i0">Vers l'ombre impossible à saisir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Montrant son sein, cachant sa queue,<br/></span> + <span class="i0">La sirène amoureusement<br/></span> + <span class="i0">Fait ondoyer sa blancheur bleue<br/></span> + <span class="i0">Sous l'émail vert du flot dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'eau s'enfle comme une poitrine<br/></span> + <span class="i0">Aux soupirs de la passion;<br/></span> + <span class="i0">Le vent, dans sa conque marine,<br/></span> + <span class="i0">Murmure une incantation.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Oh! viens dans ma couche de nacre,<br/></span> + <span class="i0">Mes bras d'onde t'enlaceront;<br/></span> + <span class="i0">Les flots, perdant leur saveur âcre,<br/></span> + <span class="i0">Sur ta bouche, en miel couleront.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Laissant bruire sur nos têtes,<br/></span> + <span class="i0">La mer qui ne peut s'apaiser,<br/></span> + <span class="i0">Nous boirons l'oubli des tempêtes<br/></span> + <span class="i0">Dans la coupe de mon baiser.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi parle la voix humide<br/></span> + <span class="i0">De ce regard céruléen,<br/></span> + <span class="i0">Et mon cœur, sous l'onde perfide,<br/></span> + <span class="i0">Se noie et consomme l'hymen.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p12">RONDALLA</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Enfant aux airs d'impératrice,<br/></span> + <span class="i0">Colombe aux regards de faucon,<br/></span> + <span class="i0">Tu me hais, mais c'est mon caprice,<br/></span> + <span class="i0">De me planter sous ton balcon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là, je veux, le pied sur la borne,<br/></span> + <span class="i0">Pinçant les nerfs, tapant le bois,<br/></span> + <span class="i0">Faire luire à ton carreau morne<br/></span> + <span class="i0">Ta lampe et ton front à la fois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je défends à toute guitare<br/></span> + <span class="i0">De bourdonner aux alentours.<br/></span> + <span class="i0">Ta rue est à moi:—je la barre<br/></span> + <span class="i0">Pour y chanter seul mes amours,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je coupe les deux oreilles<br/></span> + <span class="i0">Au premier racleur de jambon<br/></span> + <span class="i0">Qui devant la chambre où tu veilles<br/></span> + <span class="i0">Braille un couplet mauvais ou bon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans sa gaîne mon couteau bouge;<br/></span> + <span class="i0">Allons, qui veut de l'incarnat?<br/></span> + <span class="i0">A son jabot qui veut du rouge<br/></span> + <span class="i0">Pour faire un bouton de grenat?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le sang dans les veines s'ennuie,<br/></span> + <span class="i0">Car il est fait pour se montrer;<br/></span> + <span class="i0">Le temps est noir, gare la pluie!<br/></span> + <span class="i0">Poltrons, hâtez-vous de rentrer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sortez, vaillants! sortez, bravaches!<br/></span> + <span class="i0">L'avant-bras couvert du manteau,<br/></span> + <span class="i0">Que sur vos faces de gavaches<br/></span> + <span class="i0">J'écrive des croix au couteau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,<br/></span> + <span class="i0">De pied ferme je les attends.<br/></span> + <span class="i0">A ta gloire il faut que je fende<br/></span> + <span class="i0">Les naseaux de ces capitans.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au ruisseau qui gêne ta marche<br/></span> + <span class="i0">Et pourrait salir tes pieds blancs,<br/></span> + <span class="i0">Corps du Christ! je veux faire une arche<br/></span> + <span class="i0">Avec les côtes des galants.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour te prouver combien je t'aime,<br/></span> + <span class="i0">Dis, je tuerai qui tu voudras:<br/></span> + <span class="i0">J'attaquerai Satan lui-même,<br/></span> + <span class="i0">Si pour linceul j'ai tes deux draps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Porte sourde!—Fenêtre aveugle!<br/></span> + <span class="i0">Tu dois pourtant ouïr ma voix;<br/></span> + <span class="i0">Comme un taureau blessé je beugle,<br/></span> + <span class="i0">Des chiens excitant les abois!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au moins plante un clou dans ta porte:<br/></span> + <span class="i0">Un clou pour accrocher mon cœur.<br/></span> + <span class="i0">A quoi sert que je le remporte<br/></span> + <span class="i0">Fou de rage, mort de langueur?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p13">NOSTALGIES D'OBÉLISQUES</h2> + + +<h3 id="p13s1">I<br/> +L'OBÉLISQUE DE PARIS</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur cette place je m'ennuie,<br/></span> + <span class="i0">Obélisque dépareillé;<br/></span> + <span class="i0">Neige, givre, bruine et pluie<br/></span> + <span class="i0">Glacent mon flanc déjà rouillé;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ma vieille aiguille, rougie<br/></span> + <span class="i0">Aux fournaises d'un ciel de feu,<br/></span> + <span class="i0">Prend des pâleurs de nostalgie<br/></span> + <span class="i0">Dans cet air qui n'est jamais bleu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Devant les colosses moroses<br/></span> + <span class="i0">Et les pylônes de Luxor,<br/></span> + <span class="i0">Près de mon frère aux teintes roses<br/></span> + <span class="i0">Que ne suis-je debout encor,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plongeant dans l'azur immuable<br/></span> + <span class="i0">Mon pyramidion vermeil,<br/></span> + <span class="i0">Et de mon ombre, sur le sable,<br/></span> + <span class="i0">Écrivant les pas du soleil!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rhamsès, un jour mon bloc superbe,<br/></span> + <span class="i0">Où l'éternité s'ébréchait,<br/></span> + <span class="i0">Roula fauché comme un brin d'herbe,<br/></span> + <span class="i0">Et Paris s'en fit un hochet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La sentinelle granitique,<br/></span> + <span class="i0">Gardienne des énormités,<br/></span> + <span class="i0">Se dresse entre un faux temple antique<br/></span> + <span class="i0">Et la chambre des députés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur l'échafaud de Louis seize,<br/></span> + <span class="i0">Monolithe au sens aboli,<br/></span> + <span class="i0">On a mis mon secret, qui pèse<br/></span> + <span class="i0">Le poids de cinq mille ans d'oubli.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les moineaux francs souillent ma tête,<br/></span> + <span class="i0">Où s'abattaient dans leur essor<br/></span> + <span class="i0">L'ibis rose et le gypaëte<br/></span> + <span class="i0">Au blanc plumage, aux serres d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Seine, noir égout des rues,<br/></span> + <span class="i0">Fleuve immonde fait de ruisseaux,<br/></span> + <span class="i0">Salit mon pied, que dans ses crues<br/></span> + <span class="i0">Baisait le Nil, père des eaux,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Nil, géant à barbe blanche<br/></span> + <span class="i0">Coiffé de lotus et de joncs,<br/></span> + <span class="i0">Versant de son urne qui penche<br/></span> + <span class="i0">Des crocodiles pour goujons!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les chars d'or étoilés de nacre<br/></span> + <span class="i0">Des grands pharaons d'autrefois<br/></span> + <span class="i0">Rasaient mon bloc heurté du fiacre<br/></span> + <span class="i0">Emportant le dernier des rois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jadis, devant ma pierre antique,<br/></span> + <span class="i0">Le pschent au front, les prêtres saints<br/></span> + <span class="i0">Promenaient la bari mystique<br/></span> + <span class="i0">Aux emblèmes dorés et peints;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais aujourd'hui, pilier profane<br/></span> + <span class="i0">Entre deux fontaines campé,<br/></span> + <span class="i0">Je vois passer la courtisane<br/></span> + <span class="i0">Se renversant dans son coupé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vois, de janvier à décembre,<br/></span> + <span class="i0">La procession des bourgeois,<br/></span> + <span class="i0">Les Solons qui vont à la chambre,<br/></span> + <span class="i0">Et les Arthurs qui vont au bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! dans cent ans quels laids squelettes<br/></span> + <span class="i0">Fera ce peuple impie et fou,<br/></span> + <span class="i0">Qui se couche sans bandelettes<br/></span> + <span class="i0">Dans des cercueils que ferme un clou,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et n'a pas même d'hypogées<br/></span> + <span class="i0">A l'abri des corruptions,<br/></span> + <span class="i0">Dortoirs où, par siècles rangées,<br/></span> + <span class="i0">Plongent les générations!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sol sacré des hiéroglyphes<br/></span> + <span class="i0">Et des secrets sacerdotaux,<br/></span> + <span class="i0">Où les sphinx s'aiguisent les griffes<br/></span> + <span class="i0">Sur les angles des piédestaux,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Où sous le pied sonne la crypte,<br/></span> + <span class="i0">Où l'épervier couve son nid,<br/></span> + <span class="i0">Je te pleure, ô ma vieille Égypte,<br/></span> + <span class="i0">Avec des larmes de granit!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3 id="p13s2">II<br/> +L'OBÉLISQUE DE LUXOR</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je veille, unique sentinelle<br/></span> + <span class="i0">De ce grand palais dévasté,<br/></span> + <span class="i0">Dans la solitude éternelle,<br/></span> + <span class="i0">En face de l'immensité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon que rien ne borne,<br/></span> + <span class="i0">Stérile, muet, infini,<br/></span> + <span class="i0">Le désert sous le soleil morne,<br/></span> + <span class="i0">Déroule son linceul jauni.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au-dessus de la terre nue,<br/></span> + <span class="i0">Le ciel, autre désert d'azur,<br/></span> + <span class="i0">Où jamais ne flotte une nue,<br/></span> + <span class="i0">S'étale implacablement pur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le Nil, dont l'eau morte s'étame<br/></span> + <span class="i0">D'une pellicule de plomb,<br/></span> + <span class="i0">Luit, ridé par l'hippopotame,<br/></span> + <span class="i0">Sous un jour mat tombant d'aplomb;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et les crocodiles rapaces,<br/></span> + <span class="i0">Sur le sable en feu des îlots,<br/></span> + <span class="i0">Demi-cuits dans leurs carapaces,<br/></span> + <span class="i0">Se pâment avec des sanglots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Immobile sur son pied grêle,<br/></span> + <span class="i0">L'ibis, le bec dans son jabot,<br/></span> + <span class="i0">Déchiffre au bout de quelque stèle<br/></span> + <span class="i0">Le cartouche sacré de Thot.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'hyène rit, le chacal miaule,<br/></span> + <span class="i0">Et, traçant des cercles dans l'air,<br/></span> + <span class="i0">L'épervier affamé piaule,<br/></span> + <span class="i0">Noire virgule du ciel clair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais ces bruits de la solitude<br/></span> + <span class="i0">Sont couverts par le bâillement<br/></span> + <span class="i0">Des sphinx, lassés de l'attitude<br/></span> + <span class="i0">Qu'ils gardent immuablement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Produit des blancs reflets du sable<br/></span> + <span class="i0">Et du soleil toujours brillant,<br/></span> + <span class="i0">Nul ennui ne t'est comparable,<br/></span> + <span class="i0">Spleen lumineux de l'Orient!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est toi qui faisais crier: Grâce!<br/></span> + <span class="i0">A la satiété des rois<br/></span> + <span class="i0">Tombant vaincus sur leur terrasse,<br/></span> + <span class="i0">Et tu m'écrases de ton poids.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ici jamais le vent n'essuie<br/></span> + <span class="i0">Une larme à l'œil sec des cieux,<br/></span> + <span class="i0">Et le temps fatigué s'appuie<br/></span> + <span class="i0">Sur les palais silencieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas un accident ne dérange<br/></span> + <span class="i0">La face de l'éternité;<br/></span> + <span class="i0">L'Égypte, en ce monde où tout change,<br/></span> + <span class="i0">Trône sur l'immobilité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour compagnons et pour amies,<br/></span> + <span class="i0">Quand l'ennui me prend par accès,<br/></span> + <span class="i0">J'ai les fellahs et les momies<br/></span> + <span class="i0">Contemporaines de Rhamsès;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je regarde un pilier qui penche,<br/></span> + <span class="i0">Un vieux colosse sans profil<br/></span> + <span class="i0">Et les canges à voile blanche<br/></span> + <span class="i0">Montant ou descendant le Nil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que je voudrais comme mon frère,<br/></span> + <span class="i0">Dans ce grand Paris transporté,<br/></span> + <span class="i0">Auprès de lui, pour me distraire,<br/></span> + <span class="i0">Sur une place être planté!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là-bas, il voit à ses sculptures<br/></span> + <span class="i0">S'arrêter un peuple vivant,<br/></span> + <span class="i0">Hiératiques écritures,<br/></span> + <span class="i0">Que l'idée épelle en rêvant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les fontaines juxtaposées<br/></span> + <span class="i0">Sur la poudre de son granit<br/></span> + <span class="i0">Jettent leurs brumes irisées;<br/></span> + <span class="i0">II est vermeil, il rajeunit!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des veines roses de Syène<br/></span> + <span class="i0">Comme moi cependant il sort,<br/></span> + <span class="i0">Mais je reste à ma place ancienne;<br/></span> + <span class="i0">II est vivant et je suis mort!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p14">VIEUX DE LA VIEILLE</h2> + +<p class="ss">15 DÉCEMBRE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par l'ennui chassé de ma chambre,<br/></span> + <span class="i0">J'errais le long du boulevard:<br/></span> + <span class="i0">II faisait un temps de décembre,<br/></span> + <span class="i0">Vent froid, fine pluie et brouillard;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et là je vis, spectacle étrange,<br/></span> + <span class="i0">Échappés du sombre séjour,<br/></span> + <span class="i0">Sous la bruine et dans la fange,<br/></span> + <span class="i0">Passer des spectres en plein jour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant c'est la nuit que les ombres,<br/></span> + <span class="i0">Par un clair de lune allemand,<br/></span> + <span class="i0">Dans les vieilles tours en décombres,<br/></span> + <span class="i0">Reviennent ordinairement;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la nuit que les Elfes sortent<br/></span> + <span class="i0">Avec leur robe humide au bord,<br/></span> + <span class="i0">Et sous les nénuphars emportent<br/></span> + <span class="i0">Leur valseur de fatigue mort;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est la nuit qu'a lieu la revue<br/></span> + <span class="i0">Dans la ballade de Zedlitz,<br/></span> + <span class="i0">Où l'Empereur, ombre entrevue,<br/></span> + <span class="i0">Compte les ombres d'Austerlitz.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais des spectres près du Gymnase,<br/></span> + <span class="i0">A deux pas des Variétés,<br/></span> + <span class="i0">Sans brume ou linceul qui les gaze,<br/></span> + <span class="i0">Des spectres mouillés et crottés!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec ses dents jaunes de tartre,<br/></span> + <span class="i0">Son crâne de mousse verdi,<br/></span> + <span class="i0">A Paris, boulevard Montmartre,<br/></span> + <span class="i0">Mob se montrant en plein midi!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La chose vaut qu'on la regarde:<br/></span> + <span class="i0">Trois fantômes de vieux grognards,<br/></span> + <span class="i0">En uniformes de l'ex-garde,<br/></span> + <span class="i0">Avec deux ombres de hussards!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On eût dit la lithographie<br/></span> + <span class="i0">Où, dessinés par un rayon,<br/></span> + <span class="i0">Les morts, que Raffet déifie,<br/></span> + <span class="i0">Passent, criant: Napoléon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce n'était pas les morts qu'éveille<br/></span> + <span class="i0">Le son du nocturne tambour,<br/></span> + <span class="i0">Mais bien quelques <i>vieux de la vieille</i><br/></span> + <span class="i0">Qui célébraient le grand retour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Depuis la suprême bataille,<br/></span> + <span class="i0">L'un a maigri, l'autre a grossi;<br/></span> + <span class="i0">L'habit jadis fait à leur taille,<br/></span> + <span class="i0">Est trop grand ou trop rétréci.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nobles lambeaux, défroque épique,<br/></span> + <span class="i0">Saints haillons, qu'étoile une croix,<br/></span> + <span class="i0">Dans leur ridicule héroïque<br/></span> + <span class="i0">Plus beaux que des manteaux de rois!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un plumet énervé palpite<br/></span> + <span class="i0">Sur leur kolbach fauve et pelé;<br/></span> + <span class="i0">Près des trous de balle, la mite<br/></span> + <span class="i0">A rongé leur dolman criblé;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Leur culotte de peau trop large<br/></span> + <span class="i0">Fait mille plis sur leur fémur;<br/></span> + <span class="i0">Leur sabre rouillé, lourde charge,<br/></span> + <span class="i0">Creuse le sol et bat le mur;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien un embonpoint grotesque,<br/></span> + <span class="i0">Avec grand'peine boutonné,<br/></span> + <span class="i0">Fait un poussah, dont on rit presque,<br/></span> + <span class="i0">Du vieux héros tout chevronné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne les raillez pas, camarade;<br/></span> + <span class="i0">Saluez plutôt chapeau bas<br/></span> + <span class="i0">Ces Achilles d'une Iliade<br/></span> + <span class="i0">Qu'Homère n'inventerait pas.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Respectez leur tête chenue!<br/></span> + <span class="i0">Sur leur front par vingt cieux bronzé,<br/></span> + <span class="i0">La cicatrice continue<br/></span> + <span class="i0">Le sillon que l'âge a creusé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Leur peau, bizarrement noircie,<br/></span> + <span class="i0">Dit l'Égypte aux soleils brûlants;<br/></span> + <span class="i0">Et les neiges de la Russie<br/></span> + <span class="i0">Poudrent encor leurs cheveux blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si leurs mains tremblent, c'est sans doute<br/></span> + <span class="i0">Du froid de la Bérésina;<br/></span> + <span class="i0">Et s'ils boitent, c'est que la route<br/></span> + <span class="i0">Est longue du Caire à Wilna;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre<br/></span> + <span class="i0">Les drapeaux étaient leurs seuls draps;<br/></span> + <span class="i0">Et si leur manche ne va guère,<br/></span> + <span class="i0">C'est qu'un boulet a pris leur bras.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne nous moquons pas de ces hommes<br/></span> + <span class="i0">Qu'en riant le gamin poursuit;<br/></span> + <span class="i0">Ils furent le jour dont nous sommes<br/></span> + <span class="i0">Le soir et peut-être la nuit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand on oublie, ils se souviennent.<br/></span> + <span class="i0">Lancier rouge et grenadier bleu,<br/></span> + <span class="i0">Au pied de la colonne, ils viennent<br/></span> + <span class="i0">Comme à l'autel de leur seul dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là, fiers de leur longue souffrance,<br/></span> + <span class="i0">Reconnaissants des maux subis,<br/></span> + <span class="i0">Ils sentent le cœur de la France<br/></span> + <span class="i0">Battre sous leurs pauvres habits.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aussi les pleurs trempent le rire<br/></span> + <span class="i0">En voyant ce saint carnaval,<br/></span> + <span class="i0">Cette mascarade d'empire,<br/></span> + <span class="i0">Passer comme un matin de bal;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et l'aigle de la grande armée<br/></span> + <span class="i0">Dans le ciel qu'emplit son essor,<br/></span> + <span class="i0">Du fond d'une gloire enflammée,<br/></span> + <span class="i0">Étend sur eux ses ailes d'or!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p15">TRISTESSE EN MER</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span> + <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span> + <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span> + <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le jour tombe; une fine pluie<br/></span> + <span class="i0">Éteint les fournaises du soir,<br/></span> + <span class="i0">Et le steam-boat crachant la suie<br/></span> + <span class="i0">Rabat son long panache noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus pâle que le ciel livide<br/></span> + <span class="i0">Je vais au pays du charbon,<br/></span> + <span class="i0">Du brouillard et du suicide;<br/></span> + <span class="i0">—Pour se tuer le temps est bon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon désir avide se noie<br/></span> + <span class="i0">Dans le gouffre amer qui blanchit;<br/></span> + <span class="i0">Le vaisseau danse, l'eau tournoie,<br/></span> + <span class="i0">Le vent de plus en plus fraîchit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! je me sens l'âme navrée;<br/></span> + <span class="i0">L'Océan gonfle, en soupirant,<br/></span> + <span class="i0">Sa poitrine désespérée,<br/></span> + <span class="i0">Comme un ami qui me comprend.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Allons, peines d'amour perdues,<br/></span> + <span class="i0">Espoirs lassés, illusions<br/></span> + <span class="i0">Du socle idéal descendues,<br/></span> + <span class="i0">Un saut dans les moites sillons!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la mer, souffrances passées,<br/></span> + <span class="i0">Qui revenez toujours, pressant<br/></span> + <span class="i0">Vos blessures cicatrisées<br/></span> + <span class="i0">Pour leur faire pleurer du sang!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la mer, spectre de mes rêves,<br/></span> + <span class="i0">Regrets aux mortelles pâleurs<br/></span> + <span class="i0">Dans un cœur rouge ayant sept glaives,<br/></span> + <span class="i0">Comme la Mère des douleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chaque fantôme plonge et lutte<br/></span> + <span class="i0">Quelques instants avec le flot<br/></span> + <span class="i0">Qui sur lui ferme sa volute<br/></span> + <span class="i0">Et l'engloutit dans un sanglot.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lest de l'âme, pesant bagage,<br/></span> + <span class="i0">Trésors misérables et chers,<br/></span> + <span class="i0">Sombrez, et dans votre naufrage<br/></span> + <span class="i0">Je vais vous suivre au fond des mers!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bleuâtre, enflé, méconnaissable,<br/></span> + <span class="i0">Bercé par le flot qui bruit,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'humide oreiller du sable<br/></span> + <span class="i0">Je dormirai bien cette nuit!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">… Mais une femme dans sa mante<br/></span> + <span class="i0">Sur le pont assise à l'écart,<br/></span> + <span class="i0">Une femme jeune et charmante<br/></span> + <span class="i0">Lève vers moi son long regard.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans ce regard, à ma détresse<br/></span> + <span class="i0">La Sympathie aux bras ouverts<br/></span> + <span class="i0">Parle et sourit, sœur ou maîtresse.<br/></span> + <span class="i0">Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span> + <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span> + <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span> + <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p16">A UNE ROBE ROSE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que tu me plais dans cette robe<br/></span> + <span class="i0">Qui te déshabille si bien,<br/></span> + <span class="i0">Faisant jaillir ta gorge en globe,<br/></span> + <span class="i0">Montrant tout nu ton bras païen!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Frêle comme une aile d'abeille,<br/></span> + <span class="i0">Frais comme un cœur de rose-thé,<br/></span> + <span class="i0">Son tissu, caresse vermeille,<br/></span> + <span class="i0">Voltige autour de ta beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De l'épiderme sur la soie<br/></span> + <span class="i0">Glissent des frissons argentés,<br/></span> + <span class="i0">Et l'étoffe à la chair renvoie<br/></span> + <span class="i0">Ses éclairs roses reflétés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'où te vient cette robe étrange<br/></span> + <span class="i0">Qui semble faite de ta chair,<br/></span> + <span class="i0">Trame vivante qui mélange<br/></span> + <span class="i0">Avec ta peau son rose clair?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce à la rougeur de l'aurore,<br/></span> + <span class="i0">A la coquille de Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Au bouton de sein près d'éclore,<br/></span> + <span class="i0">Que sont pris ces tons inconnus?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien l'étoffe est-elle teinte<br/></span> + <span class="i0">Dans les roses de ta pudeur?<br/></span> + <span class="i0">Non; vingt fois modelée et peinte,<br/></span> + <span class="i0">Ta forme connaît sa splendeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jetant le voile qui te pèse,<br/></span> + <span class="i0">Réalité que l'art rêva,<br/></span> + <span class="i0">Comme la princesse Borghèse<br/></span> + <span class="i0">Tu poserais pour Canova.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ces plis roses sont les lèvres<br/></span> + <span class="i0">De mes désirs inapaisés,<br/></span> + <span class="i0">Mettant au corps dont tu les sèvres<br/></span> + <span class="i0">Une tunique de baisers.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p17">LE MONDE EST MÉCHANT</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite<br/></span> + <span class="i0">Avec son sourire moqueur<br/></span> + <span class="i0">II dit qu'à ton côté palpite<br/></span> + <span class="i0">Une montre en place de cœur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant ton sein ému s'élève<br/></span> + <span class="i0">Et s'abaisse comme la mer,<br/></span> + <span class="i0">Aux bouillonnements de la séve<br/></span> + <span class="i0">Circulant sous ta jeune chair.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span> + <span class="i0">Il dit que tes yeux vifs sont morts<br/></span> + <span class="i0">Et se meuvent dans leur orbite<br/></span> + <span class="i0">A temps égaux et par ressorts.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant une larme irisée<br/></span> + <span class="i0">Tremble à tes cils, mouvant rideau,<br/></span> + <span class="i0">Comme une perle de rosée<br/></span> + <span class="i0">Qui n'est pas prise au verre d'eau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span> + <span class="i0">Il dit que tu n'as pas d'esprit,<br/></span> + <span class="i0">Et que les vers qu'on te récite<br/></span> + <span class="i0">Sont pour toi comme du sanscrit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Pourtant, sur ta bouche vermeille,<br/></span> + <span class="i0">Fleur s'ouvrant et se refermant,<br/></span> + <span class="i0">Le rire, intelligente abeille,<br/></span> + <span class="i0">Se pose à chaque trait charmant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est que tu m'aimes, ma petite,<br/></span> + <span class="i0">Et que tu hais tous ces gens-là.<br/></span> + <span class="i0">Quitte-moi;—comme ils diront vite:<br/></span> + <span class="i0">Quel cœur et quel esprit elle a!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p18">INÈS DE LAS SIERRAS</h2> + +<p class="ss">A LA PETRA CAMARA</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nodier raconte qu'en Espagne<br/></span> + <span class="i0">Trois officiers cherchant un soir<br/></span> + <span class="i0">Une venta dans la campagne,<br/></span> + <span class="i0">Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un vrai château d'Anne Radcliffe,<br/></span> + <span class="i0">Aux plafonds que le temps ploya,<br/></span> + <span class="i0">Aux vitraux rayés par la griffe<br/></span> + <span class="i0">Des chauves-souris de Goya,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aux vastes salles délabrées,<br/></span> + <span class="i0">Aux couloirs livrant leur secret,<br/></span> + <span class="i0">Architectures effondrées<br/></span> + <span class="i0">Où Piranèse se perdrait.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pendant le souper, que regarde<br/></span> + <span class="i0">Une collection d'aïeux<br/></span> + <span class="i0">Dans leurs cadres montant la garde,<br/></span> + <span class="i0">Un cri répond aux chants joyeux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un long corridor en décombres,<br/></span> + <span class="i0">Par la lune bizarrement<br/></span> + <span class="i0">Entrecoupé de clairs et d'ombres,<br/></span> + <span class="i0">Débusque un fantôme charmant;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Peigne au chignon, basquine aux hanches.<br/></span> + <span class="i0">Une femme accourt en dansant,<br/></span> + <span class="i0">Dans les bandes noires et blanches<br/></span> + <span class="i0">Apparaissant, disparaissant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec une volupté morte,<br/></span> + <span class="i0">Cambrant les reins, penchant le cou,<br/></span> + <span class="i0">Elle s'arrête sur la porte,<br/></span> + <span class="i0">Sinistre et belle à rendre fou.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa robe, passée et fripée<br/></span> + <span class="i0">Au froid humide des tombeaux,<br/></span> + <span class="i0">Fait luire, d'un rayon frappée,<br/></span> + <span class="i0">Quelques paillons sur ses lambeaux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un pétale découronnée<br/></span> + <span class="i0">A chaque soubresaut nerveux,<br/></span> + <span class="i0">Sa rose, jaunie et fanée,<br/></span> + <span class="i0">S'effeuille dans ses noirs cheveux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une cicatrice, pareille<br/></span> + <span class="i0">A celle d'un coup de poignard,<br/></span> + <span class="i0">Forme une couture vermeille<br/></span> + <span class="i0">Sur sa gorge d'un ton blafard;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ses mains pâles et fluettes,<br/></span> + <span class="i0">Au nez des soupeurs pleins d'effroi<br/></span> + <span class="i0">Entre-choquent les castagnettes,<br/></span> + <span class="i0">Comme des dents claquant de froid.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle danse, morne bacchante,<br/></span> + <span class="i0">La cachucha sur un vieil air,<br/></span> + <span class="i0">D'une grâce si provocante,<br/></span> + <span class="i0">Qu'on la suivrait même en enfer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses cils palpitent sur ses joues<br/></span> + <span class="i0">Comme des ailes d'oiseau noir,<br/></span> + <span class="i0">Et sa bouche arquée a des moues<br/></span> + <span class="i0">A mettre un saint au désespoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand de sa jupe qui tournoie<br/></span> + <span class="i0">Elle soulève le volant,<br/></span> + <span class="i0">Sa jambe, sous le bas de soie,<br/></span> + <span class="i0">Prend des lueurs de marbre blanc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle se penche jusqu'à terre,<br/></span> + <span class="i0">Et sa main, d'un geste coquet,<br/></span> + <span class="i0">Comme on fait des fleurs d'un parterre.<br/></span> + <span class="i0">Groupe les désirs en bouquet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce un fantôme? est-ce une femme?<br/></span> + <span class="i0">Un rêve, une réalité,<br/></span> + <span class="i0">Qui scintille comme une flamme<br/></span> + <span class="i0">Dans un tourbillon de beauté?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette apparition fantasque,<br/></span> + <span class="i0">C'est l'Espagne du temps passé,<br/></span> + <span class="i0">Aux frissons du tambour de basque<br/></span> + <span class="i0">S'élançant de son lit glacé,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, brusquement ressuscitée<br/></span> + <span class="i0">Dans un suprême boléro,<br/></span> + <span class="i0">Montrant sous sa jupe argentée<br/></span> + <span class="i0">La <i>divisa</i> prise au taureau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La cicatrice qu'elle porte,<br/></span> + <span class="i0">C'est le coup de grâce donné<br/></span> + <span class="i0">A la génération morte<br/></span> + <span class="i0">Par chaque siècle nouveau-né.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai vu ce fantôme au Gymnase,<br/></span> + <span class="i0">Où Paris entier l'admira,<br/></span> + <span class="i0">Lorsque dans son linceul de gaze<br/></span> + <span class="i0">Parut la Petra Camara,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Impassible et passionnée,<br/></span> + <span class="i0">Fermant ses yeux morts de langueur,<br/></span> + <span class="i0">Et comme Inès l'assassinée<br/></span> + <span class="i0">Dansant, un poignard dans le cœur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p19">ODELETTE ANACRÉONTIQUE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour que je t'aime, ô mon poëte,<br/></span> + <span class="i0">Ne fais pas fuir par trop d'ardeur<br/></span> + <span class="i0">Mon amour, colombe inquiète,<br/></span> + <span class="i0">Au ciel rose de la pudeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'oiseau qui marche dans l'allée<br/></span> + <span class="i0">S'effraye et part au moindre bruit;<br/></span> + <span class="i0">Ma passion est chose ailée<br/></span> + <span class="i0">Et s'envole quand on la suit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muet comme l'Hermès de marbre,<br/></span> + <span class="i0">Sous la charmille pose-toi;<br/></span> + <span class="i0">Tu verras bientôt de son arbre<br/></span> + <span class="i0">L'oiseau descendre sans effroi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tes tempes sentiront près d'elles,<br/></span> + <span class="i0">Avec des souffles de fraîcheur,<br/></span> + <span class="i0">Une palpitation d'ailes<br/></span> + <span class="i0">Dans un tourbillon de blancheur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la colombe apprivoisée<br/></span> + <span class="i0">Sur ton épaule s'abattra,<br/></span> + <span class="i0">Et son bec à pointe rosée<br/></span> + <span class="i0">De ton baiser s'enivrera.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p20">FUMÉE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Là-bas, sous les arbres s'abrite<br/></span> + <span class="i0">Une chaumière au dos bossu;<br/></span> + <span class="i0">Le toit penche, le mur s'effrite,<br/></span> + <span class="i0">Le seuil de la porte est moussu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La fenêtre, un volet la bouche;<br/></span> + <span class="i0">Mais du taudis, comme au temps froid<br/></span> + <span class="i0">La tiède haleine d'une bouche,<br/></span> + <span class="i0">La respiration se voit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un tire-bouchon de fumée,<br/></span> + <span class="i0">Tournant son mince filet bleu,<br/></span> + <span class="i0">De l'âme en ce bouge enfermée<br/></span> + <span class="i0">Porte des nouvelles à Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p21">APOLLONIE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'aime ton nom d'Apollonie,<br/></span> + <span class="i0">Écho grec du sacré vallon,<br/></span> + <span class="i0">Qui, dans sa robuste harmonie,<br/></span> + <span class="i0">Te baptise sœur d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur la lyre au plectre d'ivoire,<br/></span> + <span class="i0">Ce nom splendide et souverain,<br/></span> + <span class="i0">Beau comme l'amour et la gloire,<br/></span> + <span class="i0">Prend des résonnances d'airain.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Classique, il fait plonger les Elfes<br/></span> + <span class="i0">Au fond de leur lac allemand,<br/></span> + <span class="i0">Et seule la Pythie à Delphes<br/></span> + <span class="i0">Pourrait le porter dignement,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand relevant sa robe antique<br/></span> + <span class="i0">Elle s'assoit au trépied d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et dans sa pose fatidique<br/></span> + <span class="i0">Attend le dieu qui tarde encor.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p22">L'AVEUGLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un aveugle au coin d'une borne,<br/></span> + <span class="i0">Hagard comme au jour un hibou,<br/></span> + <span class="i0">Sur son flageolet, d'un air morne,<br/></span> + <span class="i0">Tâtonne en se trompant de trou,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et joue un ancien vaudeville<br/></span> + <span class="i0">Qu'il fausse imperturbablement;<br/></span> + <span class="i0">Son chien le conduit par la ville,<br/></span> + <span class="i0">Spectre diurne à l'œil dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les jours sur lui passent sans luire;<br/></span> + <span class="i0">Sombre, il entend le monde obscur<br/></span> + <span class="i0">Et la vie invisible bruire<br/></span> + <span class="i0">Comme un torrent derrière un mur!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dieu sait quelles chimères noires<br/></span> + <span class="i0">Hantent cet opaque cerveau!<br/></span> + <span class="i0">Et quels illisibles grimoires<br/></span> + <span class="i0">L'idée écrit en ce caveau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi dans les puits de Venise,<br/></span> + <span class="i0">Un prisonnier à demi fou,<br/></span> + <span class="i0">Pendant sa nuit qui s'éternise,<br/></span> + <span class="i0">Grave des mots avec un clou.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais peut-être aux heures funèbres,<br/></span> + <span class="i0">Quand la mort souffle le flambeau,<br/></span> + <span class="i0">L'âme habituée aux ténèbres<br/></span> + <span class="i0">Y verra clair dans le tombeau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p23">LIED</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois d'avril, la terre est rose<br/></span> + <span class="i0">Comme la jeunesse et l'amour;<br/></span> + <span class="i0">Pucelle encore, à peine elle ose<br/></span> + <span class="i0">Payer le Printemps de retour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois de juin, déjà plus pâle<br/></span> + <span class="i0">Et le cœur de désir troublé,<br/></span> + <span class="i0">Avec l'Été tout brun de hâle<br/></span> + <span class="i0">Elle se cache dans le blé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au mois d'août, bacchante enivrée,<br/></span> + <span class="i0">Elle offre à l'Automne son sein,<br/></span> + <span class="i0">Et, roulant sur la peau tigrée,<br/></span> + <span class="i0">Fait jaillir le sang du raisin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En décembre, petite vieille,<br/></span> + <span class="i0">Par les frimas poudrée à blanc,<br/></span> + <span class="i0">Dans ses rêves elle réveille<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver auprès d'elle ronflant.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p24">FANTAISIES D'HIVER</h2> + + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le nez rouge, la face blême,<br/></span> + <span class="i0">Sur un pupitre de glaçons,<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver exécute son thème<br/></span> + <span class="i0">Dans le quatuor des saisons.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il chante d'une voix peu sûre<br/></span> + <span class="i0">Des airs vieillots et chevrotants;<br/></span> + <span class="i0">Son pied glacé bat la mesure<br/></span> + <span class="i0">Et la semelle en même temps;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et comme Hændel, dont la perruque<br/></span> + <span class="i0">Perdait sa farine en tremblant,<br/></span> + <span class="i0">Il fait envoler de sa nuque<br/></span> + <span class="i0">La neige qui la poudre à blanc.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>II</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans le bassin des Tuileries,<br/></span> + <span class="i0">Le cygne s'est pris en nageant,<br/></span> + <span class="i0">Et les arbres, comme aux féeries,<br/></span> + <span class="i0">Sont en filigrane d'argent.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les vases ont des fleurs de givre,<br/></span> + <span class="i0">Sous la charmille aux blancs réseaux;<br/></span> + <span class="i0">Et sur la neige on voit se suivre<br/></span> + <span class="i0">Les pas étoilés des oiseaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au piédestal où, court-vêtue,<br/></span> + <span class="i0">Vénus coudoyait Phocion,<br/></span> + <span class="i0">L'Hiver a posé pour statue<br/></span> + <span class="i0">La Frileuse de Clodion.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>III</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les femmes passent sous les arbres<br/></span> + <span class="i0">En martre, hermine et menu-vair,<br/></span> + <span class="i0">Et les déesses, frileux marbres,<br/></span> + <span class="i0">Ont pris aussi l'habit d'hiver.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La Vénus Anadyomène<br/></span> + <span class="i0">Est en pelisse à capuchon;<br/></span> + <span class="i0">Flore, que la brise malmène,<br/></span> + <span class="i0">Plonge ses mains dans son manchon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et pour la saison, les bergères<br/></span> + <span class="i0">De Coysevox et de Coustou,<br/></span> + <span class="i0">Trouvant leurs écharpes légères,<br/></span> + <span class="i0">Ont des boas autour du cou.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>IV</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur la mode parisienne<br/></span> + <span class="i0">Le Nord pose ses manteaux lourds,<br/></span> + <span class="i0">Comme sur une Athénienne<br/></span> + <span class="i0">Un Scythe étendrait sa peau d'ours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Partout se mélange aux parures<br/></span> + <span class="i0">Dont Palmyre habille l'Hiver,<br/></span> + <span class="i0">Le faste russe des fourrures<br/></span> + <span class="i0">Que parfume le vétyver.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et le Plaisir rit dans l'alcôve<br/></span> + <span class="i0">Quand, au milieu des Amours nus,<br/></span> + <span class="i0">Des poils roux d'une bête fauve<br/></span> + <span class="i0">Sort le torse blanc de Vénus.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<h3>V</h3> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous le voile qui vous protége,<br/></span> + <span class="i0">Défiant les regards jaloux,<br/></span> + <span class="i0">Si vous sortez par cette neige,<br/></span> + <span class="i0">Redoutez vos pieds andalous;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La neige saisit comme un moule<br/></span> + <span class="i0">L'empreinte de ce pied mignon<br/></span> + <span class="i0">Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,<br/></span> + <span class="i0">Signe, à chaque pas, votre nom.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi guidé, l'époux morose<br/></span> + <span class="i0">Peut parvenir au nid caché<br/></span> + <span class="i0">Où, de froid la joue encor rose,<br/></span> + <span class="i0">A l'Amour s'enlace Psyché.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p25">LA SOURCE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout près du lac filtre une source,<br/></span> + <span class="i0">Entre deux pierres, dans un coin;<br/></span> + <span class="i0">Allégrement l'eau prend sa course<br/></span> + <span class="i0">Comme pour s'en aller bien loin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle murmure: Oh! quelle joie!<br/></span> + <span class="i0">Sous la terre il faisait si noir!<br/></span> + <span class="i0">Maintenant ma rive verdoie,<br/></span> + <span class="i0">Le ciel se mire à mon miroir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les myosotis aux fleurs bleues<br/></span> + <span class="i0">Me disent: Ne m'oubliez pas!<br/></span> + <span class="i0">Les libellules de leurs queues<br/></span> + <span class="i0">M'égratignent dans leurs ébats:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A ma coupe l'oiseau s'abreuve;<br/></span> + <span class="i0">Qui sait?—Après quelques détours<br/></span> + <span class="i0">Peut-être deviendrai-je un fleuve<br/></span> + <span class="i0">Baignant vallons, rochers et tours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je broderai de mon écume<br/></span> + <span class="i0">Ponts de pierre, quais de granit,<br/></span> + <span class="i0">Emportant le steamer qui fume<br/></span> + <span class="i0">A l'Océan où tout finit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi la jeune source jase,<br/></span> + <span class="i0">Formant cent projets d'avenir;<br/></span> + <span class="i0">Comme l'eau qui bout dans un vase,<br/></span> + <span class="i0">Son flot ne peut se contenir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le berceau touche à la tombe;<br/></span> + <span class="i0">Le géant futur meurt petit;<br/></span> + <span class="i0">Née à peine, la source tombe<br/></span> + <span class="i0">Dans le grand lac qui l'engloutit!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p26">BÛCHERS ET TOMBEAUX</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le squelette était invisible<br/></span> + <span class="i0">Au temps heureux de l'Art païen;<br/></span> + <span class="i0">L'homme, sous la forme sensible,<br/></span> + <span class="i0">Content du beau, ne cherchait rien.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de cadavre sous la tombe,<br/></span> + <span class="i0">Spectre hideux de l'être cher,<br/></span> + <span class="i0">Comme d'un vêtement qui tombe<br/></span> + <span class="i0">Se déshabillant de sa chair,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, quand la pierre se lézarde,<br/></span> + <span class="i0">Parmi les épouvantements,<br/></span> + <span class="i0">Montrant à l'œil qui s'y hasarde<br/></span> + <span class="i0">Une armature d'ossements;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais au feu du bûcher ravie<br/></span> + <span class="i0">Une pincée entre les doigts,<br/></span> + <span class="i0">Résidu léger de la vie,<br/></span> + <span class="i0">Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce que le papillon de l'âme<br/></span> + <span class="i0">Laisse de poussière après lui,<br/></span> + <span class="i0">Et ce qui reste de la flamme<br/></span> + <span class="i0">Sur le trépied, quand elle a lui!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre les fleurs et les acanthes,<br/></span> + <span class="i0">Dans le marbre joyeusement,<br/></span> + <span class="i0">Amours, ægipans et bacchantes<br/></span> + <span class="i0">Dansaient autour du monument;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout au plus un petit génie<br/></span> + <span class="i0">Du pied éteignait un flambeau;<br/></span> + <span class="i0">Et l'art versait son harmonie<br/></span> + <span class="i0">Sur la tristesse du tombeau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les tombes étaient attrayantes:<br/></span> + <span class="i0">Comme on fait d'un enfant qui dort,<br/></span> + <span class="i0">D'images douces et riantes<br/></span> + <span class="i0">La vie enveloppait la mort;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La mort dissimulait sa face<br/></span> + <span class="i0">Aux trous profonds, au nez camard,<br/></span> + <span class="i0">Dont la hideur railleuse efface<br/></span> + <span class="i0">Les chimères du cauchemar.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le monstre, sous la chair splendide<br/></span> + <span class="i0">Cachait son fantôme inconnu,<br/></span> + <span class="i0">Et l'œil de la vierge candide<br/></span> + <span class="i0">Allait au bel éphèbe nu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Seulement pour pousser à boire,<br/></span> + <span class="i0">Au banquet de Trimalcion,<br/></span> + <span class="i0">Une larve, joujou d'ivoire,<br/></span> + <span class="i0">Faisait son apparition;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des dieux que l'art toujours révère<br/></span> + <span class="i0">Trônaient au ciel marmoréen;<br/></span> + <span class="i0">Mais l'Olympe cède au Calvaire,<br/></span> + <span class="i0">Jupiter au Nazaréen;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une voix dit: Pan est mort!—L'ombre<br/></span> + <span class="i0">S'étend.—Comme sur un drap noir,<br/></span> + <span class="i0">Sur la tristesse immense et sombre<br/></span> + <span class="i0">Le blanc squelette se fait voir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il signe les pierres funèbres<br/></span> + <span class="i0">De son paraphe de fémurs,<br/></span> + <span class="i0">Pend son chapelet de vertèbres<br/></span> + <span class="i0">Dans les charniers, le long des murs,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des cercueils lève le couvercle<br/></span> + <span class="i0">Avec ses bras aux os pointus;<br/></span> + <span class="i0">Dessine ses côtes en cercle<br/></span> + <span class="i0">Et rit de son large rictus;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il pousse à la danse macabre<br/></span> + <span class="i0">L'empereur, le pape et le roi,<br/></span> + <span class="i0">Et de son cheval qui se cabre<br/></span> + <span class="i0">Jette bas le preux plein d'effroi;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il entre chez la courtisane<br/></span> + <span class="i0">Et fait des mines au miroir,<br/></span> + <span class="i0">Du malade il boit la tisane,<br/></span> + <span class="i0">De l'avare ouvre le tiroir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Piquant l'attelage qui rue<br/></span> + <span class="i0">Avec un os pour aiguillon,<br/></span> + <span class="i0">Du laboureur à la charrue<br/></span> + <span class="i0">Termine en fosse le sillon;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, parmi la foule priée,<br/></span> + <span class="i0">Hôte inattendu, sous le banc,<br/></span> + <span class="i0">Vole à la pâle mariée<br/></span> + <span class="i0">Sa jarretière de ruban.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A chaque pas grossit la bande;<br/></span> + <span class="i0">Le jeune au vieux donne la main;<br/></span> + <span class="i0">L'irrésistible sarabande<br/></span> + <span class="i0">Met en branle le genre humain.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le spectre en tête se déhanche,<br/></span> + <span class="i0">Dansant et jouant du rebec,<br/></span> + <span class="i0">Et sur fond noir, en couleur blanche,<br/></span> + <span class="i0">Holbein l'esquisse d'un trait sec.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand le siècle devient frivole<br/></span> + <span class="i0">Il suit la mode; en tonnelet<br/></span> + <span class="i0">Retrousse son linceul et vole<br/></span> + <span class="i0">Comme un Cupidon de ballet<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au tombeau-sofa des marquises<br/></span> + <span class="i0">Qui reposent, lasses d'amour,<br/></span> + <span class="i0">En des attitudes exquises,<br/></span> + <span class="i0">Dans les chapelles Pompadour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais voile-toi, masque sans joues,<br/></span> + <span class="i0">Comédien que le ver mord,<br/></span> + <span class="i0">Depuis assez longtemps tu joues<br/></span> + <span class="i0">Le mélodrame de la Mort.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Reviens, reviens, bel art antique,<br/></span> + <span class="i0">De ton paros étincelant<br/></span> + <span class="i0">Couvrir ce squelette gothique;<br/></span> + <span class="i0">Dévore-le, bûcher brûlant!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si nous sommes une statue<br/></span> + <span class="i0">Sculptée à l'image de Dieu,<br/></span> + <span class="i0">Quand cette image est abattue,<br/></span> + <span class="i0">Jetons-en les débris au feu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toi, forme immortelle, remonte<br/></span> + <span class="i0">Dans la flamme aux sources du beau,<br/></span> + <span class="i0">Sans que ton argile ait la honte<br/></span> + <span class="i0">Et les misères du tombeau!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p27">LE SOUPER DES ARMURES</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Biorn, étrange cénobite,<br/></span> + <span class="i0">Sur le plateau d'un roc pelé,<br/></span> + <span class="i0">Hors du temps et du monde, habite<br/></span> + <span class="i0">La tour d'un burg démantelé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De sa porte l'esprit moderne<br/></span> + <span class="i0">En vain soulève le marteau.<br/></span> + <span class="i0">Biorn verrouille sa poterne<br/></span> + <span class="i0">Et barricade son château.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand tous ont les yeux vers l'aurore,<br/></span> + <span class="i0">Biorn, sur son donjon perché,<br/></span> + <span class="i0">A l'horizon contemple encore<br/></span> + <span class="i0">La place du soleil couché.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ame rétrospective, il loge<br/></span> + <span class="i0">Dans son burg et dans le passé;<br/></span> + <span class="i0">Le pendule de son horloge<br/></span> + <span class="i0">Depuis des siècles est cassé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous ses ogives féodales<br/></span> + <span class="i0">Il erre, éveillant les échos,<br/></span> + <span class="i0">Et ses pas, sonnant sur les dalles,<br/></span> + <span class="i0">Semblent suivis de pas égaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,<br/></span> + <span class="i0">Ni gentilshommes, ni bourgeois,<br/></span> + <span class="i0">Mais les portraits de ses ancêtres<br/></span> + <span class="i0">Causent avec lui quelquefois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et certains soirs, pour se distraire,<br/></span> + <span class="i0">Trouvant manger seul ennuyeux,<br/></span> + <span class="i0">Biorn, caprice funéraire,<br/></span> + <span class="i0">Invite à souper ses aïeux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les fantômes, quand minuit sonne,<br/></span> + <span class="i0">Viennent armés de pied en cap;<br/></span> + <span class="i0">Biorn, qui malgré lui frissonne,<br/></span> + <span class="i0">Salue en haussant son hanap.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour s'asseoir, chaque panoplie<br/></span> + <span class="i0">Fait un angle avec son genou,<br/></span> + <span class="i0">Dont l'articulation plie<br/></span> + <span class="i0">En grinçant comme un vieux verrou;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tout d'une pièce, l'armure,<br/></span> + <span class="i0">D'un corps absent gauche cercueil,<br/></span> + <span class="i0">Rendant un creux et sourd murmure,<br/></span> + <span class="i0">Tombe entre les bras du fauteuil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Landgraves, rhingraves, burgraves,<br/></span> + <span class="i0">Venus du ciel ou de l'enfer,<br/></span> + <span class="i0">Ils sont tous là, muets et graves,<br/></span> + <span class="i0">Les roides convives de fer!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans l'ombre, un rayon fauve indique<br/></span> + <span class="i0">Un monstre, guivre, aigle à deux cous,<br/></span> + <span class="i0">Pris au bestiaire héraldique<br/></span> + <span class="i0">Sur les cimiers faussés de coups.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Du mufle des bêtes difformes<br/></span> + <span class="i0">Dressant leurs ongles arrogants,<br/></span> + <span class="i0">Partent des panaches énormes,<br/></span> + <span class="i0">Des lambrequins extravagants;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais les casques ouverts sont vides<br/></span> + <span class="i0">Comme les timbres du blason;<br/></span> + <span class="i0">Seulement deux flammes livides<br/></span> + <span class="i0">Y luisent d'étrange façon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toute la ferraille est assise<br/></span> + <span class="i0">Dans la salle du vieux manoir,<br/></span> + <span class="i0">Et, sur le mur, l'ombre indécise<br/></span> + <span class="i0">Donne à chaque hôte un page noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les liqueurs aux feux des bougies<br/></span> + <span class="i0">Ont des pourpres d'un ton suspect;<br/></span> + <span class="i0">Les mets dans leurs sauces rougies<br/></span> + <span class="i0">Prennent un singulier aspect.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Parfois un corselet miroite,<br/></span> + <span class="i0">Un morion brille un moment;<br/></span> + <span class="i0">Une pièce qui se déboîte<br/></span> + <span class="i0">Choit sur la nappe lourdement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'on entend les battements d'ailes<br/></span> + <span class="i0">D'invisibles chauves-souris,<br/></span> + <span class="i0">Et les drapeaux des infidèles<br/></span> + <span class="i0">Palpitent le long du lambris.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec des mouvements fantasques<br/></span> + <span class="i0">Courbant leurs phalanges d'airain,<br/></span> + <span class="i0">Les gantelets versent aux casques<br/></span> + <span class="i0">Des rasades de vin du Rhin,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou découpent au fil des dagues<br/></span> + <span class="i0">Des sangliers sur des plats d'or…<br/></span> + <span class="i0">Cependant passent des bruits vagues<br/></span> + <span class="i0">Par les orgues du corridor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La débauche devient farouche,<br/></span> + <span class="i0">On n'entendrait pas tonner Dieu;<br/></span> + <span class="i0">Car, lorsqu'un fantôme découche,<br/></span> + <span class="i0">C'est le moins qu'il s'amuse un peu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la fantastique assemblée<br/></span> + <span class="i0">Se tracassant dans son harnois,<br/></span> + <span class="i0">L'orgie a sa rumeur doublée<br/></span> + <span class="i0">Du tintamarre des tournois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Gobelets, hanaps, vidercomes,<br/></span> + <span class="i0">Vidés toujours, remplis en vain,<br/></span> + <span class="i0">Entre les mâchoires des heaumes<br/></span> + <span class="i0">Forment des cascades de vin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les hauberts en bombent leurs ventres.<br/></span> + <span class="i0">Et le flot monte aux gorgerins;<br/></span> + <span class="i0">—Ils sont tous gris comme des chantres,<br/></span> + <span class="i0">Les vaillants comtes suzerains!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un allonge dans la salade<br/></span> + <span class="i0">Nonchalamment ses pédieux,<br/></span> + <span class="i0">L'autre à son compagnon malade<br/></span> + <span class="i0">Fait un sermon fastidieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et des armures peu bégueules<br/></span> + <span class="i0">Rappellent, dardant leur boisson,<br/></span> + <span class="i0">Les lions lampassés de gueules<br/></span> + <span class="i0">Blasonnés sur leur écusson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'une voix encore enrouée<br/></span> + <span class="i0">Par l'humidité du caveau,<br/></span> + <span class="i0">Max fredonne, ivresse enjouée,<br/></span> + <span class="i0">Un lied, en treize cents, nouveau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Albrecht, ayant le vin féroce,<br/></span> + <span class="i0">Se querelle avec ses voisins,<br/></span> + <span class="i0">Qu'il martèle, bossue et rosse,<br/></span> + <span class="i0">Comme il faisait des Sarrasins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Échauffé, Fritz ôte son casque,<br/></span> + <span class="i0">Jadis par un crâne habité,<br/></span> + <span class="i0">Ne pensant pas que sans son masque<br/></span> + <span class="i0">Il semble un tronc décapité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bientôt ils roulent pêle-mêle<br/></span> + <span class="i0">Sous la table, parmi les brocs,<br/></span> + <span class="i0">Tête en bas, montrant la semelle<br/></span> + <span class="i0">De leurs souliers courbés en crocs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est un hideux champ de bataille<br/></span> + <span class="i0">Où les pots heurtent les armets,<br/></span> + <span class="i0">Où chaque mort par quelque entaille,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu de sang vomit des mets.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et Biorn, le poing sur la cuisse,<br/></span> + <span class="i0">Les contemple, morne et hagard,<br/></span> + <span class="i0">Tandis que, par le vitrail suisse,<br/></span> + <span class="i0">L'aube jette son bleu regard.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La troupe, qu'un rayon traverse,<br/></span> + <span class="i0">Pâlit comme au jour un flambeau,<br/></span> + <span class="i0">Et le plus ivrogne se verse<br/></span> + <span class="i0">Le coup d'étrier du tombeau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le coq chante, les spectres fuient<br/></span> + <span class="i0">Et, reprenant un air hautain,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'oreiller de marbre appuient<br/></span> + <span class="i0">Leurs têtes lourdes du festin!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p28">LA MONTRE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Deux fois je regarde ma montre,<br/></span> + <span class="i0">Et deux fois à mes yeux distraits<br/></span> + <span class="i0">L'aiguille au même endroit se montre;<br/></span> + <span class="i0">Il est une heure… une heure après.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La figure de la pendule<br/></span> + <span class="i0">En rit dans le salon voisin,<br/></span> + <span class="i0">Et le timbre d'argent module<br/></span> + <span class="i0">Deux coups vibrant comme un tocsin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le cadran solaire me raille<br/></span> + <span class="i0">En m'indiquant, de son long doigt,<br/></span> + <span class="i0">Le chemin que sur la muraille<br/></span> + <span class="i0">A fait son ombre qui s'accroît.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le clocher avec ironie<br/></span> + <span class="i0">Dit le vrai chiffre et le beffroi,<br/></span> + <span class="i0">Reprenant la note finie,<br/></span> + <span class="i0">A l'air de se moquer de moi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tiens! la petite bête est morte.<br/></span> + <span class="i0">Je n'ai pas mis hier encor,<br/></span> + <span class="i0">Tant ma rêverie était forte,<br/></span> + <span class="i0">Au trou de rubis la clef d'or!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je ne vois plus, dans sa boîte,<br/></span> + <span class="i0">Le fin ressort du balancier<br/></span> + <span class="i0">Aller, venir, à gauche, à droite,<br/></span> + <span class="i0">Ainsi qu'un papillon d'acier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est bien de moi! Quand je chevauche<br/></span> + <span class="i0">L'Hippogriffe, au pays du Bleu,<br/></span> + <span class="i0">Mon corps sans âme se débauche,<br/></span> + <span class="i0">Et s'en va comme il plaît à Dieu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'éternité poursuit son cercle<br/></span> + <span class="i0">Autour de ce cadran muet,<br/></span> + <span class="i0">Et le temps, l'oreille au couvercle,<br/></span> + <span class="i0">Cherche ce cœur qui remuait;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce cœur que l'enfant croit en vie,<br/></span> + <span class="i0">Et dont chaque pulsation<br/></span> + <span class="i0">Dans notre poitrine est suivie<br/></span> + <span class="i0">D'une égale vibration,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il ne bat plus, mais son grand frère<br/></span> + <span class="i0">Toujours palpite à mon côté.<br/></span> + <span class="i0">—Celui que rien ne peut distraire,<br/></span> + <span class="i0">Quand je dormais, l'a remonté!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p29">LES NÉRÉIDES</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai dans ma chambre une aquarelle<br/></span> + <span class="i0">Bizarre, et d'un peintre avec qui<br/></span> + <span class="i0">Mètre et rime sont en querelle,<br/></span> + <span class="i0">—Théophile Kniatowski.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur l'écume blanche qui frange<br/></span> + <span class="i0">Le manteau glauque de la mer<br/></span> + <span class="i0">Se groupent en bouquet étrange<br/></span> + <span class="i0">Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme des lis noyés, la houle<br/></span> + <span class="i0">Fait dans sa volute d'argent<br/></span> + <span class="i0">Danser leurs beaux corps qu'elle roule,<br/></span> + <span class="i0">Les élevant, les submergeant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur leurs têtes blondes, coiffées<br/></span> + <span class="i0">De pétoncles et de roseaux,<br/></span> + <span class="i0">Elles mêlent, coquettes fées,<br/></span> + <span class="i0">L'écrin et la flore des eaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vidant sa nacre, l'huître à perle<br/></span> + <span class="i0">Constelle de son blanc trésor<br/></span> + <span class="i0">Leur gorge, où le flot qui déferle<br/></span> + <span class="i0">Suspend d'autres perles encor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, jusqu'aux hanches soulevées<br/></span> + <span class="i0">Par le bras des Tritons nerveux,<br/></span> + <span class="i0">Elles luisent, d'azur lavées,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'or vert de leurs longs cheveux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue<br/></span> + <span class="i0">Se glace d'un visqueux frisson,<br/></span> + <span class="i0">Et le torse finit en queue,<br/></span> + <span class="i0">Moitié femme, moitié poisson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais qui regarde la nageoire<br/></span> + <span class="i0">Et les reins aux squameux replis,<br/></span> + <span class="i0">En voyant les bustes d'ivoire<br/></span> + <span class="i0">Par le baiser des mers polis?<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon,—piquant mélange<br/></span> + <span class="i0">De fable et de réalité,—<br/></span> + <span class="i0">Paraît un vaisseau qui dérange<br/></span> + <span class="i0">Le chœur marin épouvanté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son pavillon est tricolore;<br/></span> + <span class="i0">Son tuyau vomit la vapeur;<br/></span> + <span class="i0">Ses aubes fouettent l'eau sonore,<br/></span> + <span class="i0">Et les nymphes plongent de peur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans crainte elles suivaient par troupes<br/></span> + <span class="i0">Les trirèmes de l'Archipel,<br/></span> + <span class="i0">Et les dauphins, arquant leurs croupes,<br/></span> + <span class="i0">D'Arion attendaient l'appel.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le steam-boat avec ses roues,<br/></span> + <span class="i0">Comme Vulcain battant Vénus,<br/></span> + <span class="i0">Souffletterait leurs belles joues<br/></span> + <span class="i0">Et meurtrirait leurs membres nus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Adieu, fraîche mythologie!<br/></span> + <span class="i0">Le paquebot passe et, de loin,<br/></span> + <span class="i0">Croit voir sur la vague élargie<br/></span> + <span class="i0">Une culbute de marsouin.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p30">LES ACCROCHE-CŒURS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ravivant les langueurs nacrées<br/></span> + <span class="i0">De tes yeux battus et vainqueurs,<br/></span> + <span class="i0">En mèches de parfum lustrées<br/></span> + <span class="i0">Se courbent deux accroche-cœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A voir s'arrondir sur tes joues<br/></span> + <span class="i0">Leurs orbes tournés par tes doigts,<br/></span> + <span class="i0">On dirait les petites roues<br/></span> + <span class="i0">Du char de Mab fait d'une noix;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,<br/></span> + <span class="i0">Pour une flèche à décocher,<br/></span> + <span class="i0">En cercle d'or se sont rejointes<br/></span> + <span class="i0">A la tempe du jeune archer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant un scrupule me trouble,<br/></span> + <span class="i0">Je n'ai qu'un cœur, alors pourquoi,<br/></span> + <span class="i0">Coquette, un accroche-cœur double?<br/></span> + <span class="i0">Qui donc y pends-tu près de moi?<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p31">LA ROSE-THÉ</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La plus délicate des roses<br/></span> + <span class="i0">Est, à coup sûr, la rose-thé.<br/></span> + <span class="i0">Son bouton aux feuilles mi-closes<br/></span> + <span class="i0">De carmin à peine est teinté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On dirait une rose blanche<br/></span> + <span class="i0">Qu'aurait fait rougir de pudeur,<br/></span> + <span class="i0">En la lutinant sur la branche,<br/></span> + <span class="i0">Un papillon trop plein d'ardeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Son tissu rose et diaphane<br/></span> + <span class="i0">De la chair a le velouté;<br/></span> + <span class="i0">Auprès, tout incarnat se fane<br/></span> + <span class="i0">Ou prend de la vulgarité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme un teint aristocratique<br/></span> + <span class="i0">Noircit les fronts bruns de soleil,<br/></span> + <span class="i0">De ses sœurs elle rend rustique<br/></span> + <span class="i0">Le coloris chaud et vermeil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais, si votre main qui s'en joue,<br/></span> + <span class="i0">A quelque bal, pour son parfum,<br/></span> + <span class="i0">La rapproche de votre joue,<br/></span> + <span class="i0">Son frais éclat devient commun.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il n'est pas de rose assez tendre<br/></span> + <span class="i0">Sur la palette du printemps,<br/></span> + <span class="i0">Madame, pour oser prétendre<br/></span> + <span class="i0">Lutter contre vos dix-sept ans.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La peau vaut mieux que le pétale,<br/></span> + <span class="i0">Et le sang pur d'un noble cœur<br/></span> + <span class="i0">Qui sur la jeunesse s'étale,<br/></span> + <span class="i0">De tous les roses est vainqueur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p32">CARMEN</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Carmen est maigre,—un trait de bistre<br/></span> + <span class="i0">Cerne son œil de gitana.<br/></span> + <span class="i0">Ses cheveux sont d'un noir sinistre,<br/></span> + <span class="i0">Sa peau, le diable la tanna.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les femmes disent qu'elle est laide,<br/></span> + <span class="i0">Mais tous les hommes en sont fous:<br/></span> + <span class="i0">Et l'archevêque de Tolède<br/></span> + <span class="i0">Chante la messe à ses genoux;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car sur sa nuque d'ambre fauve<br/></span> + <span class="i0">Se tord un énorme chignon<br/></span> + <span class="i0">Qui, dénoué, fait dans l'alcôve<br/></span> + <span class="i0">Une mante à son corps mignon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, parmi sa pâleur, éclate<br/></span> + <span class="i0">Une bouche aux rires vainqueurs;<br/></span> + <span class="i0">Piment rouge, fleur écarlate,<br/></span> + <span class="i0">Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi faite, la moricaude<br/></span> + <span class="i0">Bat les plus altières beautés,<br/></span> + <span class="i0">Et de ses yeux la lueur chaude<br/></span> + <span class="i0">Rend la flamme aux satiétés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle a, dans sa laideur piquante,<br/></span> + <span class="i0">Un grain de sel de cette mer<br/></span> + <span class="i0">D'où jaillit, nue et provocante,<br/></span> + <span class="i0">L'âcre Vénus du gouffre amer.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p33">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES</h2> + +<p class="ss">CHANSON D'AUTOMNE</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Déjà plus d'une feuille sèche<br/></span> + <span class="i0">Parsème les gazons jaunis;<br/></span> + <span class="i0">Soir et matin, la brise est fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Hélas! les beaux jours sont finis!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit s'ouvrir les fleurs que garde<br/></span> + <span class="i0">Le jardin, pour dernier trésor:<br/></span> + <span class="i0">Le dahlia met sa cocarde<br/></span> + <span class="i0">Et le souci sa toque d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La pluie au bassin fait des bulles;<br/></span> + <span class="i0">Les hirondelles sur le toit<br/></span> + <span class="i0">Tiennent des conciliabules:<br/></span> + <span class="i0">Voici l'hiver, voici le froid!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elles s'assemblent par centaines,<br/></span> + <span class="i0">Se concertant pour le départ.<br/></span> + <span class="i0">L'une dit «Oh! que dans Athènes<br/></span> + <span class="i0">Il fait bon sur le vieux rempart!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Tous les ans j'y vais et je niche<br/></span> + <span class="i0">Aux métopes du Parthénon.<br/></span> + <span class="i0">Mon nid bouche dans la corniche<br/></span> + <span class="i0">Le trou d'un boulet de canon.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'autre: «J'ai ma petite chambre<br/></span> + <span class="i0">A Smyrne, au plafond d'un café.<br/></span> + <span class="i0">Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre<br/></span> + <span class="i0">Sur le seuil, d'un rayon chauffé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«J'entre et je sors, accoutumée<br/></span> + <span class="i0">Aux blondes vapeurs des chibouchs,<br/></span> + <span class="i0">Et parmi des flots de fumée,<br/></span> + <span class="i0">Je rase turbans et tarbouchs.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celle-ci: «J'habite un triglyphe<br/></span> + <span class="i0">Au fronton d'un temple, à Balbeck.<br/></span> + <span class="i0">Je m'y suspends avec ma griffe<br/></span> + <span class="i0">Sur mes petits au large bec.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celle-là: «Voici mon adresse:<br/></span> + <span class="i0">Rhodes, palais des chevaliers;<br/></span> + <span class="i0">Chaque hiver, ma tente s'y dresse<br/></span> + <span class="i0">Au chapiteau des noirs piliers.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La cinquième: «Je ferai halte,<br/></span> + <span class="i0">Car l'âge m'alourdit un peu,<br/></span> + <span class="i0">Aux blanches terrasses de Malte,<br/></span> + <span class="i0">Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La sixième: «Qu'on est à l'aise<br/></span> + <span class="i0">Au Caire, en haut des minarets!<br/></span> + <span class="i0">J'empâte un ornement de glaise,<br/></span> + <span class="i0">Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«A la seconde cataracte,<br/></span> + <span class="i0">Fait la dernière, j'ai mon nid;<br/></span> + <span class="i0">J'en ai noté la place exacte,<br/></span> + <span class="i0">Dans le pschent d'un roi de granit.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Toutes: «Demain combien de lieues<br/></span> + <span class="i0">Auront filé sous notre essaim,<br/></span> + <span class="i0">Plaines brunes, pics blancs, mers bleues<br/></span> + <span class="i0">Brodant d'écume leur bassin!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avec cris et battements d'ailes,<br/></span> + <span class="i0">Sur la moulure aux bords étroits,<br/></span> + <span class="i0">Ainsi jasent les hirondelles,<br/></span> + <span class="i0">Voyant venir la rouille aux bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je comprends tout ce qu'elles disent,<br/></span> + <span class="i0">Car le poëte est un oiseau;<br/></span> + <span class="i0">Mais, captif, ses élans se brisent<br/></span> + <span class="i0">Contre un invisible réseau!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des ailes! des ailes! des ailes!<br/></span> + <span class="i0">Comme dans le chant de Ruckert,<br/></span> + <span class="i0">Pour voler, là-bas avec elles<br/></span> + <span class="i0">Au soleil d'or, au printemps vert!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p34">NOËL</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le ciel est noir, la terre est blanche;<br/></span> + <span class="i0">—Cloches, carillonnez gaîment!—<br/></span> + <span class="i0">Jésus est né;—la Vierge penche<br/></span> + <span class="i0">Sur lui son visage charmant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pas de courtines festonnées<br/></span> + <span class="i0">Pour préserver l'enfant du froid;<br/></span> + <span class="i0">Rien que les toiles d'araignées<br/></span> + <span class="i0">Qui pendent des poutres du toit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il tremble sur la paille fraîche,<br/></span> + <span class="i0">Ce cher petit enfant Jésus,<br/></span> + <span class="i0">Et pour l'échauffer dans sa crèche<br/></span> + <span class="i0">L'âne et le bœuf soufflent dessus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La neige au chaume coud ses franges,<br/></span> + <span class="i0">Mais sur le toit s'ouvre le ciel<br/></span> + <span class="i0">Et, tout en blanc, le chœur des anges<br/></span> + <span class="i0">Chante aux bergers: «<i>Noël! Noël!</i>»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p35">LES JOUJOUX DE LA MORTE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La petite Marie est morte,<br/></span> + <span class="i0">Et son cercueil est si peu long<br/></span> + <span class="i0">Qu'il tient sous le bras qui l'emporte<br/></span> + <span class="i0">Comme un étui de violon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le tapis et sur la table<br/></span> + <span class="i0">Traîne l'héritage enfantin.<br/></span> + <span class="i0">Les bras ballants, l'air lamentable,<br/></span> + <span class="i0">Tout affaissé, gît le pantin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et si la poupée est plus ferme,<br/></span> + <span class="i0">C'est la faute de son bâton;<br/></span> + <span class="i0">Dans son œil une larme germe,<br/></span> + <span class="i0">Un soupir gonfle son carton.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une dînette abandonnée<br/></span> + <span class="i0">Mêle ses plats de bois verni<br/></span> + <span class="i0">A la troupe désarçonnée<br/></span> + <span class="i0">Des écuyers de Franconi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La boîte à musique est muette;<br/></span> + <span class="i0">Mais, quand on pousse le ressort<br/></span> + <span class="i0">Où se posait sa main fluette,<br/></span> + <span class="i0">Un murmure plaintif en sort.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'émotion chevrote et tremble<br/></span> + <span class="i0">Dans: <i>Ah! vous dirai-je maman!</i><br/></span> + <span class="i0">Le <i>Quadrille des Lanciers</i> semble<br/></span> + <span class="i0">Triste comme un enterrement,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et des pleurs vous mouillent la joue<br/></span> + <span class="i0">Quand <i>la Donna è mobile</i>,<br/></span> + <span class="i0">Sur le rouleau qui tourne et joue,<br/></span> + <span class="i0">Expire avec un son filé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le cœur se navre à ce mélange<br/></span> + <span class="i0">Puérilement douloureux,<br/></span> + <span class="i0">Joujoux d'enfant laissés par l'ange,<br/></span> + <span class="i0">Berceau que la tombe a fait creux!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p36">APRÈS LE FEUILLETON</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mes colonnes sont alignées<br/></span> + <span class="i0">Au portique du feuilleton;<br/></span> + <span class="i0">Elles supportent résignées<br/></span> + <span class="i0">Du journal le pesant fronton.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jusqu'à lundi je suis mon maître.<br/></span> + <span class="i0">Au diable chefs-d'œuvre mort-nés!<br/></span> + <span class="i0">Pour huit jours je puis me permettre<br/></span> + <span class="i0">De vous fermer la porte au nez.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les ficelles des mélodrames<br/></span> + <span class="i0">N'ont plus le droit de se glisser<br/></span> + <span class="i0">Parmi les fils soyeux des trames<br/></span> + <span class="i0">Que mon caprice aime à tisser.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voix de l'âme et de la nature,<br/></span> + <span class="i0">J'écouterai vos purs sanglots,<br/></span> + <span class="i0">Sans que les couplets de facture<br/></span> + <span class="i0">M'étourdissent de leurs grelots.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et portant, dans mon verre à côtes,<br/></span> + <span class="i0">La santé du temps disparu,<br/></span> + <span class="i0">Avec mes vieux rêves pour hôtes<br/></span> + <span class="i0">Je boirai le vin de mon cru:<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le vin de ma propre pensée,<br/></span> + <span class="i0">Vierge de toute autre liqueur,<br/></span> + <span class="i0">Et que, par la vie écrasée,<br/></span> + <span class="i0">Répand la grappe de mon cœur!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p37">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La main au front, le pied dans l'âtre,<br/></span> + <span class="i0">Je songe et cherche à revenir,<br/></span> + <span class="i0">Par delà le passé grisâtre,<br/></span> + <span class="i0">Au vieux château du Souvenir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une gaze de brume estompe<br/></span> + <span class="i0">Arbres, maisons, plaines, coteaux,<br/></span> + <span class="i0">Et l'œil au carrefour qui trompe<br/></span> + <span class="i0">En vain consulte les poteaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'avance parmi les décombres<br/></span> + <span class="i0">De tout un monde enseveli,<br/></span> + <span class="i0">Dans le mystère des pénombres,<br/></span> + <span class="i0">A travers des limbes d'oubli.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais voici, blanche et diaphane,<br/></span> + <span class="i0">La Mémoire, au bord du chemin,<br/></span> + <span class="i0">Qui me remet, comme Ariane,<br/></span> + <span class="i0">Son peloton de fil en main.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Désormais la route est certaine;<br/></span> + <span class="i0">Le soleil voilé reparaît,<br/></span> + <span class="i0">Et du château la tour lointaine<br/></span> + <span class="i0">Pointe au-dessus de la forêt.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous l'arcade où le jour s'émousse,<br/></span> + <span class="i0">De feuilles en feuilles tombant,<br/></span> + <span class="i0">Le sentier ancien dans la mousse<br/></span> + <span class="i0">Trace encor son étroit ruban.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais la ronce en travers s'enlace;<br/></span> + <span class="i0">La liane tend son filet,<br/></span> + <span class="i0">Et la branche que je déplace<br/></span> + <span class="i0">Revient et me donne un soufflet.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Enfin au bout de la clairière,<br/></span> + <span class="i0">Je découvre du vieux manoir<br/></span> + <span class="i0">Les tourelles en poivrière<br/></span> + <span class="i0">Et les hauts toits en éteignoir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur le comble aucune fumée<br/></span> + <span class="i0">Rayant le ciel d'un bleu sillon;<br/></span> + <span class="i0">Pas une fenêtre allumée<br/></span> + <span class="i0">D'une figure ou d'un rayon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les chaînes du pont sont brisées;<br/></span> + <span class="i0">Aux fossés la lentille d'eau<br/></span> + <span class="i0">De ses taches vert-de-grisées<br/></span> + <span class="i0">Étale le glauque rideau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des tortuosités de lierre<br/></span> + <span class="i0">Pénètrent dans chaque refend,<br/></span> + <span class="i0">Payant la tour hospitalière<br/></span> + <span class="i0">Qui les soutient… en l'étouffant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le porche à la lune se ronge,<br/></span> + <span class="i0">Le temps le sculpte à sa façon,<br/></span> + <span class="i0">Et la pluie a passé l'éponge<br/></span> + <span class="i0">Sur les couleurs de mon blason.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout ému, je pousse la porte<br/></span> + <span class="i0">Qui cède et geint sur ses pivots;<br/></span> + <span class="i0">Un air froid en sort et m'apporte<br/></span> + <span class="i0">Le fade parfum des caveaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'ortie aux morsures aiguës,<br/></span> + <span class="i0">La bardane aux larges contours,<br/></span> + <span class="i0">Sous les ombelles des ciguës,<br/></span> + <span class="i0">Prospèrent dans l'angle des cours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les deux chimères de marbre,<br/></span> + <span class="i0">Gardiennes du perron verdi,<br/></span> + <span class="i0">Se découpe l'ombre d'un arbre<br/></span> + <span class="i0">Pendant mon absence grandi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Levant leurs pattes de lionne<br/></span> + <span class="i0">Elles se mettent en arrêt.<br/></span> + <span class="i0">Leur regard blanc me questionne,<br/></span> + <span class="i0">Mais je leur dis le mot secret.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et je passe.—Dressant sa tête,<br/></span> + <span class="i0">Le vieux chien retombe assoupi,<br/></span> + <span class="i0">Et mon pas sonore inquiète<br/></span> + <span class="i0">L'écho dans son coin accroupi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un jour louche et douteux se glisse<br/></span> + <span class="i0">Aux vitres jaunes du salon<br/></span> + <span class="i0">Où figurent, en haute lisse,<br/></span> + <span class="i0">Les aventures d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Daphné, les hanches dans l'écorce,<br/></span> + <span class="i0">Étend toujours ses doigts touffus;<br/></span> + <span class="i0">Mais aux bras du dieu qui la force<br/></span> + <span class="i0">Elle s'éteint, spectre confus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Apollon, chez Admète, garde<br/></span> + <span class="i0">Un troupeau, des mites atteint;<br/></span> + <span class="i0">Les neuf Muses, troupe hagarde,<br/></span> + <span class="i0">Pleurent sur un Pinde déteint;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la Solitude en chemise<br/></span> + <span class="i0">Trace au doigt le mot: «Abandon»<br/></span> + <span class="i0">Dans la poudre qu'elle tamise<br/></span> + <span class="i0">Sur le marbre du guéridon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je retrouve au long des tentures,<br/></span> + <span class="i0">Comme des hôtes endormis,<br/></span> + <span class="i0">Pastels blafards, sombres peintures,<br/></span> + <span class="i0">Jeunes beautés et vieux amis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ma main tremblante enlève un crêpe<br/></span> + <span class="i0">Et je vois mon défunt amour,<br/></span> + <span class="i0">Jupons bouffants, taille de guêpe,<br/></span> + <span class="i0">La Cidalise en Pompadour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un bouton de rose s'entr'ouvre<br/></span> + <span class="i0">A son corset enrubanné,<br/></span> + <span class="i0">Dont la dentelle à demi couvre<br/></span> + <span class="i0">Un sein neigeux d'azur veiné.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses yeux ont de moites paillettes,<br/></span> + <span class="i0">Comme aux feuilles que le froid mord,<br/></span> + <span class="i0">La pourpre monte à ses pommettes,<br/></span> + <span class="i0">Éclat trompeur, fard de la mort!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle tressaille à mon approche,<br/></span> + <span class="i0">Et son regard, triste et charmant,<br/></span> + <span class="i0">Sur le mien d'un air de reproche,<br/></span> + <span class="i0">Se fixe douloureusement.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bien que la vie au loin m'emporte,<br/></span> + <span class="i0">Ton nom dans mon cœur est marqué,<br/></span> + <span class="i0">Fleur de pastel, gentille morte,<br/></span> + <span class="i0">Ombre en habit de bal masqué!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La nature de l'art jalouse,<br/></span> + <span class="i0">Voulant dépasser Murillo,<br/></span> + <span class="i0">A Paris créa l'Andalouse<br/></span> + <span class="i0">Qui rit dans le second tableau.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par un caprice poétique,<br/></span> + <span class="i0">Notre climat brumeux para<br/></span> + <span class="i0">D'une grâce au charme exotique<br/></span> + <span class="i0">Cette autre Petra Camara.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De chaudes teintes orangées<br/></span> + <span class="i0">Dorent sa joue au fard vermeil;<br/></span> + <span class="i0">Ses paupières de jais frangées<br/></span> + <span class="i0">Filtrent des rayons de soleil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Entre ses lèvres d'écarlate<br/></span> + <span class="i0">Scintille un éclair argenté,<br/></span> + <span class="i0">Et sa beauté splendide éclate<br/></span> + <span class="i0">Comme une grenade en été.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Au son des guitares d'Espagne<br/></span> + <span class="i0">Ma voix longtemps la célébra.<br/></span> + <span class="i0">Elle vint un jour, sans compagne,<br/></span> + <span class="i0">Et ma chambre fut l'Alhambra.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plus loin une beauté robuste,<br/></span> + <span class="i0">Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,<br/></span> + <span class="i0">Sertit le marbre de son buste<br/></span> + <span class="i0">Dans les perles et le velours.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un air de reine qui s'ennuie<br/></span> + <span class="i0">Au sein de sa cour à genoux,<br/></span> + <span class="i0">Superbe et distraite, elle appuie<br/></span> + <span class="i0">La main sur un coffre à bijoux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sa bouche humide et sensuelle<br/></span> + <span class="i0">Semble rouge du sang des cœurs,<br/></span> + <span class="i0">Et, pleins de volupté cruelle,<br/></span> + <span class="i0">Ses yeux ont des défis vainqueurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ici, plus de grâce touchante,<br/></span> + <span class="i0">Mais un attrait vertigineux.<br/></span> + <span class="i0">On dirait la Vénus méchante<br/></span> + <span class="i0">Qui préside aux amours haineux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Cette Vénus, mauvaise mère,<br/></span> + <span class="i0">Souvent a battu Cupidon.<br/></span> + <span class="i0">O toi, qui fus ma joie amère,<br/></span> + <span class="i0">Adieu pour toujours… et pardon!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son cadre, que l'ombre moire,<br/></span> + <span class="i0">Au lieu de réfléchir mes traits,<br/></span> + <span class="i0">La glace ébauche de mémoire<br/></span> + <span class="i0">Le plus ancien de mes portraits.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Spectre rétrospectif qui double<br/></span> + <span class="i0">Un type à jamais effacé,<br/></span> + <span class="i0">Il sort du fond du miroir trouble<br/></span> + <span class="i0">Et des ténèbres du passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son pourpoint de satin rose,<br/></span> + <span class="i0">Qu'un goût hardi coloria,<br/></span> + <span class="i0">Il semble chercher une pose<br/></span> + <span class="i0">Pour Boulanger ou Devéria.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br/></span> + <span class="i0">Une chevelure à tous crins<br/></span> + <span class="i0">De roi franc ou de lion fauve<br/></span> + <span class="i0">Roule en torrent jusqu'à ses reins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tel, romantique opiniâtre,<br/></span> + <span class="i0">Soldat de l'art qui lutte encor,<br/></span> + <span class="i0">Il se ruait vers le théâtre<br/></span> + <span class="i0">Quand d'Hernani sonnait le cor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">… La nuit tombe et met avec l'ombre<br/></span> + <span class="i0">Ses terreurs aux recoins dormants.<br/></span> + <span class="i0">L'inconnu, machiniste sombre,<br/></span> + <span class="i0">Monte ses épouvantements.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des explosions de bougies<br/></span> + <span class="i0">Crèvent soudain sur les flambeaux!<br/></span> + <span class="i0">Leurs auréoles élargies<br/></span> + <span class="i0">Semblent des lampes de tombeaux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Une main d'ombre ouvre la porte<br/></span> + <span class="i0">Sans en faire grincer la clé.<br/></span> + <span class="i0">D'hôtes pâles qu'un souffle apporte<br/></span> + <span class="i0">Le salon se trouve peuplé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les portraits quittent la muraille,<br/></span> + <span class="i0">Frottant de leurs mouchoirs jaunis,<br/></span> + <span class="i0">Sur leur visage qui s'éraille,<br/></span> + <span class="i0">La crasse fauve du vernis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'un reflet rouge illuminée,<br/></span> + <span class="i0">La bande se chauffe les doigts<br/></span> + <span class="i0">Et fait cercle à la cheminée<br/></span> + <span class="i0">Où tout à coup flambe le bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'image au sépulcre ravie<br/></span> + <span class="i0">Perd son aspect roide et glacé;<br/></span> + <span class="i0">La chaude pourpre de la vie<br/></span> + <span class="i0">Remonte aux veines du passé.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les masques blafards se colorent<br/></span> + <span class="i0">Comme au temps où je les connus.<br/></span> + <span class="i0">O vous que mes regrets déplorent,<br/></span> + <span class="i0">Amis, merci d'être venus!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les vaillants de dix-huit cent trente,<br/></span> + <span class="i0">Je les revois tels que jadis.<br/></span> + <span class="i0">Comme les pirates d'Otrante<br/></span> + <span class="i0">Nous étions cent, nous sommes dix.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'un étale sa barbe rousse<br/></span> + <span class="i0">Comme Frédéric dans son roc,<br/></span> + <span class="i0">L'autre superbement retrousse<br/></span> + <span class="i0">Le bout de sa moustache en croc.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Drapant sa souffrance secrète<br/></span> + <span class="i0">Sous les fiertés de son manteau,<br/></span> + <span class="i0">Pétrus fume une cigarette<br/></span> + <span class="i0">Qu'il baptise papelito.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-ci me conte ses rêves,<br/></span> + <span class="i0">Hélas! jamais réalisés,<br/></span> + <span class="i0">Icare tombé sur les grèves<br/></span> + <span class="i0">Où gisent les essors brisés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Celui-là me confie un drame<br/></span> + <span class="i0">Taillé sur le nouveau patron<br/></span> + <span class="i0">Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br/></span> + <span class="i0">Causer Molière et Calderon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tom, qu'un abandon scandalise,<br/></span> + <span class="i0">Récite «Love's labours lost,»<br/></span> + <span class="i0">Et Fritz explique à Cidalise<br/></span> + <span class="i0">Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais le jour luit à la fenêtre;<br/></span> + <span class="i0">Et les spectres, moins arrêtés,<br/></span> + <span class="i0">Laissent les objets transparaître<br/></span> + <span class="i0">Dans leurs diaphanéités.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les cires fondent consumées;<br/></span> + <span class="i0">Sous les cendres s'éteint le feu,<br/></span> + <span class="i0">Du parquet montent des fumées;<br/></span> + <span class="i0">Château du Souvenir, adieu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Encore une autre fois décembre<br/></span> + <span class="i0">Va retourner le sablier.<br/></span> + <span class="i0">Le présent entre dans ma chambre<br/></span> + <span class="i0">Et me dit en vain d'oublier.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p38">CAMÉLIA ET PAQUERETTE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">On admire les fleurs de serre<br/></span> + <span class="i0">Qui loin de leur soleil natal,<br/></span> + <span class="i0">Comme des joyaux mis sous verre,<br/></span> + <span class="i0">Brillent sous un ciel de cristal.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans que les brises les effleurent<br/></span> + <span class="i0">De leurs baisers mystérieux,<br/></span> + <span class="i0">Elles naissent, vivent et meurent<br/></span> + <span class="i0">Devant le regard curieux.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'abri de murs diaphanes,<br/></span> + <span class="i0">De leur sein ouvrant le trésor,<br/></span> + <span class="i0">Comme de belles courtisanes,<br/></span> + <span class="i0">Elles se vendent à prix d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La porcelaine de la Chine<br/></span> + <span class="i0">Les reçoit par groupes coquets,<br/></span> + <span class="i0">Ou quelque main gantée et fine<br/></span> + <span class="i0">Au bal les balance en bouquets.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais souvent parmi l'herbe verte,<br/></span> + <span class="i0">Fuyant les yeux, fuyant les doigts,<br/></span> + <span class="i0">De silence et d'ombre couverte,<br/></span> + <span class="i0">Une fleur vit au fond des bois.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un papillon blanc qui voltige,<br/></span> + <span class="i0">Un coup d'œil au hasard jeté,<br/></span> + <span class="i0">Vous fait surprendre sur sa tige<br/></span> + <span class="i0">La fleur dans sa simplicité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Belle de sa parure agreste<br/></span> + <span class="i0">S'épanouissant au ciel bleu,<br/></span> + <span class="i0">Et versant son parfum modeste<br/></span> + <span class="i0">Pour la solitude et pour Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans toucher à son pur calice<br/></span> + <span class="i0">Qu'agite un frisson de pudeur,<br/></span> + <span class="i0">Vous respirez avec délice<br/></span> + <span class="i0">Son âme dans sa fraîche odeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tulipes au port superbe,<br/></span> + <span class="i0">Camélias si cher payés,<br/></span> + <span class="i0">Pour la petite fleur sous l'herbe,<br/></span> + <span class="i0">En un instant, sont oubliés!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p39">LA FELLAH</h2> + +<p class="ss">SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M…</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Caprice d'un pinceau fantasque<br/></span> + <span class="i0">Et d'un impérial loisir,<br/></span> + <span class="i0">Votre fellah, sphinx qui se masque,<br/></span> + <span class="i0">Propose une énigme au désir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est une mode bien austère<br/></span> + <span class="i0">Que ce masque et cet habit long;<br/></span> + <span class="i0">Elle intrigue par son mystère<br/></span> + <span class="i0">Tous les Œdipes du salon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'antique Isis légua ses voiles<br/></span> + <span class="i0">Aux modernes filles du Nil;<br/></span> + <span class="i0">Mais, sous le bandeau, deux étoiles<br/></span> + <span class="i0">Brillent d'un feu pur et subtil.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ces yeux qui sont tout un poëme<br/></span> + <span class="i0">De langueur et de volupté<br/></span> + <span class="i0">Disent, résolvant le problème,<br/></span> + <span class="i0">«Sois l'amour, je suis la beauté.»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p40">LA MANSARDE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sur les tuiles où se hasarde<br/></span> + <span class="i0">Le chat guettant l'oiseau qui boit,<br/></span> + <span class="i0">De mon balcon une mansarde<br/></span> + <span class="i0">Entre deux tuyaux s'aperçoit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour la parer d'un faux bien-être,<br/></span> + <span class="i0">Si je mentais comme un auteur,<br/></span> + <span class="i0">Je pourrais faire à sa fenêtre<br/></span> + <span class="i0">Un cadre de pois de senteur,<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et vous y montrer Rigolette<br/></span> + <span class="i0">Riant à son petit miroir,<br/></span> + <span class="i0">Dont le tain rayé ne reflète<br/></span> + <span class="i0">Que la moitié de son œil noir;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou, la robe encor sans agrafe,<br/></span> + <span class="i0">Gorge et cheveux au vent, Margot<br/></span> + <span class="i0">Arrosant avec sa carafe<br/></span> + <span class="i0">Son jardin planté dans un pot;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ou bien quelque jeune poëte<br/></span> + <span class="i0">Qui scande ses vers sibyllins,<br/></span> + <span class="i0">En contemplant la silhouette<br/></span> + <span class="i0">De Montmartre et de ses moulins.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par malheur, ma mansarde est vraie;<br/></span> + <span class="i0">Il n'y grimpe aucun liseron,<br/></span> + <span class="i0">Et la vitre y fait voir sa taie,<br/></span> + <span class="i0">Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour la grisette et pour l'artiste,<br/></span> + <span class="i0">Pour le veuf et pour le garçon,<br/></span> + <span class="i0">Une mansarde est toujours triste:<br/></span> + <span class="i0">Le grenier n'est beau qu'en chanson.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jadis, sous le comble dont l'angle<br/></span> + <span class="i0">Penchait les fronts pour le baiser,<br/></span> + <span class="i0">L'amour, content d'un lit de sangle,<br/></span> + <span class="i0">Avec Suzon venait causer.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais pour ouater notre joie,<br/></span> + <span class="i0">Il faut des murs capitonnés,<br/></span> + <span class="i0">Des flots de dentelle et de soie,<br/></span> + <span class="i0">Des lits par Monbro festonnés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un soir, n'étant pas revenue,<br/></span> + <span class="i0">Margot s'attarde au mont Breda,<br/></span> + <span class="i0">Et Rigolette entretenue<br/></span> + <span class="i0">N'arrose plus son réséda.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voilà longtemps que le poëte,<br/></span> + <span class="i0">Las de prendre la rime au vol,<br/></span> + <span class="i0">S'est fait <i lang="en" xml:lang="en">reporter</i> de gazette,<br/></span> + <span class="i0">Quittant le ciel pour l'entresol.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et l'on ne voit contre la vitre<br/></span> + <span class="i0">Qu'une vieille au maigre profil,<br/></span> + <span class="i0">Devant Minet, qu'elle chapitre,<br/></span> + <span class="i0">Tirant sans cesse un bout de fil.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p41">LA NUE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'horizon monte une nue,<br/></span> + <span class="i0">Sculptant sa forme dans l'azur:<br/></span> + <span class="i0">On dirait une vierge nue<br/></span> + <span class="i0">Émergeant d'un lac au flot pur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Debout dans sa conque nacrée,<br/></span> + <span class="i0">Elle vogue sur le bleu clair.<br/></span> + <span class="i0">Comme une Aphrodite éthérée,<br/></span> + <span class="i0">Faite de l'écume de l'air;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On voit onder en molles poses<br/></span> + <span class="i0">Son torse au contour incertain,<br/></span> + <span class="i0">Et l'aurore répand des roses<br/></span> + <span class="i0">Sur son épaule de satin.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ses blancheurs de marbre et de neige<br/></span> + <span class="i0">Se fondent amoureusement<br/></span> + <span class="i0">Comme, au clair-obscur du Corrége,<br/></span> + <span class="i0">Le corps d'Antiope dormant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Elle plane dans la lumière<br/></span> + <span class="i0">Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;<br/></span> + <span class="i0">Reflet de la beauté première,<br/></span> + <span class="i0">Sœur de «l'éternel féminin.»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A son corps, en vain retenue,<br/></span> + <span class="i0">Sur l'aile de la passion,<br/></span> + <span class="i0">Mon âme vole à cette nue<br/></span> + <span class="i0">Et l'embrasse comme Ixion.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La raison dit: «Vague fumée,<br/></span> + <span class="i0">Où l'on croit voir ce qu'on rêva,<br/></span> + <span class="i0">Ombre au gré du vent déformée,<br/></span> + <span class="i0">Bulle qui crève et qui s'en va!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le sentiment répond: «Qu'importe!<br/></span> + <span class="i0">Qu'est-ce après tout que la beauté,<br/></span> + <span class="i0">Spectre charmant qu'un souffle emporte<br/></span> + <span class="i0">Et qui n'est rien, ayant été!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">«A l'Idéal ouvre ton âme;<br/></span> + <span class="i0">Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,<br/></span> + <span class="i0">Aime une nue, aime une femme,<br/></span> + <span class="i0">Mais aime!—C'est l'essentiel!»<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p42">LE MERLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un oiseau siffle dans les branches<br/></span> + <span class="i0">Et sautille gai, plein d'espoir,<br/></span> + <span class="i0">Sur les herbes, de givre blanches,<br/></span> + <span class="i0">En bottes jaunes, en frac noir.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est un merle, chanteur crédule,<br/></span> + <span class="i0">Ignorant du calendrier,<br/></span> + <span class="i0">Qui rêve soleil, et module<br/></span> + <span class="i0">L'hymne d'avril en février.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant il vente, il pleut à verse;<br/></span> + <span class="i0">L'Arve jaunit le Rhône bleu,<br/></span> + <span class="i0">Et le salon, tendu de perse,<br/></span> + <span class="i0">Tient tous ses hôtes près du feu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les monts sur l'épaule ont l'hermine,<br/></span> + <span class="i0">Comme des magistrats siégeant;<br/></span> + <span class="i0">Leur blanc tribunal examine<br/></span> + <span class="i0">Un cas d'hiver se prolongeant.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lustrant son aile qu'il essuie,<br/></span> + <span class="i0">L'oiseau persiste en sa chanson,<br/></span> + <span class="i0">Malgré neige, brouillard et pluie,<br/></span> + <span class="i0">Il croit à la jeune saison.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il gronde l'aube paresseuse<br/></span> + <span class="i0">De rester au lit si longtemps<br/></span> + <span class="i0">Et, gourmandant la fleur frileuse,<br/></span> + <span class="i0">Met en demeure le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il voit le jour derrière l'ombre;<br/></span> + <span class="i0">Tel un croyant, dans le saint lieu,<br/></span> + <span class="i0">L'autel désert, sous la nef sombre,<br/></span> + <span class="i0">Avec sa foi voit toujours Dieu.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A la nature il se confie,<br/></span> + <span class="i0">Car son instinct pressent la loi.<br/></span> + <span class="i0">Qui rit de ta philosophie,<br/></span> + <span class="i0">Beau merle, est moins sage que toi!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p43">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les marronniers de la terrasse<br/></span> + <span class="i0">Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,<br/></span> + <span class="i0">La villa d'où la vue embrasse<br/></span> + <span class="i0">Tant de monts bleus coiffés d'argent.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La feuille, hier encor pliée<br/></span> + <span class="i0">Dans son étroit corset d'hiver,<br/></span> + <span class="i0">Met sur la branche déliée<br/></span> + <span class="i0">Les premières touches de vert.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais en vain le soleil excite<br/></span> + <span class="i0">La séve des rameaux trop lents;<br/></span> + <span class="i0">La fleur retardataire hésite<br/></span> + <span class="i0">A faire voir ses thyrses blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourtant le pêcher est tout rose,<br/></span> + <span class="i0">Comme un désir de la pudeur,<br/></span> + <span class="i0">Et le pommier, que l'aube arrose,<br/></span> + <span class="i0">S'épanouit dans sa candeur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">La véronique s'aventure<br/></span> + <span class="i0">Près des boutons d'or dans les prés,<br/></span> + <span class="i0">Les caresses de la nature<br/></span> + <span class="i0">Hâtent les germes rassurés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il me faut retourner encor<br/></span> + <span class="i0">Au cercle d'enfer où je vis;<br/></span> + <span class="i0">Marronniers, pressez-vous d'éclore<br/></span> + <span class="i0">Et d'éblouir mes yeux ravis.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous pouvez sortir pour la fête<br/></span> + <span class="i0">Vos girandoles sans péril,<br/></span> + <span class="i0">Un ciel bleu luit sur votre faîte<br/></span> + <span class="i0">Et déjà mai talonne avril.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par pitié donnez cette joie<br/></span> + <span class="i0">Au poëte dans ses douleurs,<br/></span> + <span class="i0">Qu'avant de s'en aller, il voie<br/></span> + <span class="i0">Vos feux d'artifice de fleurs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Grands marronniers de la terrasse,<br/></span> + <span class="i0">Si fiers de vos splendeurs d'été,<br/></span> + <span class="i0">Montrez-vous à moi dans la grâce<br/></span> + <span class="i0">Qui précède votre beauté.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je connais vos riches livrées,<br/></span> + <span class="i0">Quand octobre, ouvrant son essor,<br/></span> + <span class="i0">Vous met des tuniques pourprées,<br/></span> + <span class="i0">Vous pose des couronnes d'or.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vous ai vus, blanches ramées,<br/></span> + <span class="i0">Pareils aux dessins que le froid<br/></span> + <span class="i0">Aux vitres d'argent étamées<br/></span> + <span class="i0">Trace, la nuit, avec son doigt.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je sais tous vos aspects superbes,<br/></span> + <span class="i0">Arbres géants, vieux marronniers,<br/></span> + <span class="i0">Mais j'ignore vos fraîches gerbes<br/></span> + <span class="i0">Et vos aromes printaniers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Adieu, je pars lassé d'attendre;<br/></span> + <span class="i0">Gardez vos bouquets éclatants!<br/></span> + <span class="i0">Une autre fleur suave et tendre,<br/></span> + <span class="i0">Seule à mes yeux fait le printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Que mai remporte sa corbeille!<br/></span> + <span class="i0">Il me suffit de cette fleur;<br/></span> + <span class="i0">Toujours pour l'âme et pour l'abeille<br/></span> + <span class="i0">Elle a du miel pur dans le cœur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Par le ciel d'azur ou de brume<br/></span> + <span class="i0">Par la chaude ou froide saison,<br/></span> + <span class="i0">Elle sourit, charme et parfume,<br/></span> + <span class="i0">Violette de la maison!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p44">DERNIER VŒU</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voilà longtemps que je vous aime:<br/></span> + <span class="i0">—L'aveu remonte à dix-huit ans!—<br/></span> + <span class="i0">Vous êtes rose, je suis blême;<br/></span> + <span class="i0">J'ai les hivers, vous les printemps.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des lilas blancs de cimetière<br/></span> + <span class="i0">Près de mes tempes ont fleuri;<br/></span> + <span class="i0">J'aurai bientôt la touffe entière<br/></span> + <span class="i0">Pour ombrager mon front flétri.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mon soleil pâli qui décline<br/></span> + <span class="i0">Va disparaître à l'horizon,<br/></span> + <span class="i0">Et sur la funèbre colline<br/></span> + <span class="i0">Je vois ma dernière maison.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! que de votre lèvre il tombe<br/></span> + <span class="i0">Sur ma lèvre un tardif baiser,<br/></span> + <span class="i0">Pour que je puisse dans ma tombe,<br/></span> + <span class="i0">Le cœur tranquille, reposer!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p45">PLAINTIVE TOURTERELLE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plaintive tourterelle,<br/></span> + <span class="i0">Qui roucoules toujours,<br/></span> + <span class="i0">Veux-tu prêter ton aile<br/></span> + <span class="i0">Pour servir mes amours!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme toi, pauvre amante,<br/></span> + <span class="i0">Bien loin de mon ramier,<br/></span> + <span class="i0">Je pleure et me lamente<br/></span> + <span class="i0">Sans pouvoir l'oublier.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vole et que ton pied rose<br/></span> + <span class="i0">Sur l'arbre ou sur la tour<br/></span> + <span class="i0">Jamais ne se repose,<br/></span> + <span class="i0">Car je languis d'amour.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Évite, ô ma colombe,<br/></span> + <span class="i0">La halte des palmiers<br/></span> + <span class="i0">Et tous les toits où tombe<br/></span> + <span class="i0">La neige des ramiers.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Va droit sur sa fenêtre,<br/></span> + <span class="i0">Près du palais du roi,<br/></span> + <span class="i0">Donne-lui cette lettre<br/></span> + <span class="i0">Et deux baisers pour moi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Puis sur mon sein en flamme,<br/></span> + <span class="i0">Qui ne peut s'apaiser,<br/></span> + <span class="i0">Reviens, avec son âme,<br/></span> + <span class="i0">Reviens te reposer.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p46">LA BONNE SOIRÉE</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quel temps de chien!—il pleut, il neige;<br/></span> + <span class="i0">Les cochers, transis sur leur siège,<br/></span> + <span class="i2">Ont le nez bleu.<br/></span> + <span class="i0">Par ce vilain soir de décembre,<br/></span> + <span class="i0">Qu'il ferait bon garder la chambre,<br/></span> + <span class="i2">Devant son feu!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A l'angle de la cheminée<br/></span> + <span class="i0">La chauffeuse capitonnée<br/></span> + <span class="i2">Vous tend les bras<br/></span> + <span class="i0">Et semble avec une caresse<br/></span> + <span class="i0">Vous dire comme une maîtresse,<br/></span> + <span class="i2">«Tu resteras!»<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un papier rose à découpures,<br/></span> + <span class="i0">Comme un sein blanc sous des guipures,<br/></span> + <span class="i2">Voile à demi<br/></span> + <span class="i0">Le globe laiteux de la lampe<br/></span> + <span class="i0">Dont le reflet au plafond rampe,<br/></span> + <span class="i2">Tout endormi.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On n'entend rien dans le silence<br/></span> + <span class="i0">Que le pendule qui balance<br/></span> + <span class="i2">Son disque d'or,<br/></span> + <span class="i0">Et que le vent qui pleure et rôde,<br/></span> + <span class="i0">Parcourant, pour entrer en fraude,<br/></span> + <span class="i2">Le corridor.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est bal à l'ambassade anglaise;<br/></span> + <span class="i0">Mon habit noir est sur la chaise,<br/></span> + <span class="i2">Les bras ballants;<br/></span> + <span class="i0">Mon gilet bâille et ma chemise<br/></span> + <span class="i0">Semble dresser, pour être mise,<br/></span> + <span class="i2">Ses poignets blancs.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les brodequins à pointe étroite<br/></span> + <span class="i0">Montrent leur vernis qui miroite,<br/></span> + <span class="i2">Au feu placés;<br/></span> + <span class="i0">A côté des minces cravates<br/></span> + <span class="i0">S'allongent comme des mains plates<br/></span> + <span class="i2">Les gants glacés.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il faut sortir!—quelle corvée!<br/></span> + <span class="i0">Prendre la file à l'arrivée<br/></span> + <span class="i2">Et suivre au pas<br/></span> + <span class="i0">Les coupés des beautés altières<br/></span> + <span class="i0">Portant blasons sur leurs portières<br/></span> + <span class="i2">Et leurs appas.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Rester debout contre une porte<br/></span> + <span class="i0">A voir se ruer la cohorte<br/></span> + <span class="i2">Des invités;<br/></span> + <span class="i0">Les vieux museaux, les frais visages,<br/></span> + <span class="i0">Les fracs en cœur et les corsages<br/></span> + <span class="i2">Décolletés;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dos où fleurit la pustule,<br/></span> + <span class="i0">Couvrant leur peau rouge d'un tulle<br/></span> + <span class="i2">Aérien;<br/></span> + <span class="i0">Les dandys et les diplomates,<br/></span> + <span class="i0">Sur leurs faces à teintes mates,<br/></span> + <span class="i2">Ne montrant rien.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ne pouvoir franchir la haie<br/></span> + <span class="i0">Des douairières aux yeux d'orfraie<br/></span> + <span class="i2">Ou de vautour,<br/></span> + <span class="i0">Pour aller dire à son oreille<br/></span> + <span class="i0">Petite, nacrée et vermeille,<br/></span> + <span class="i2">Un mot d'amour!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je n'irai pas!—et ferai mettre<br/></span> + <span class="i0">Dans son bouquet un bout de lettre,<br/></span> + <span class="i2">A l'Opéra.<br/></span> + <span class="i0">Par les violettes de Parme,<br/></span> + <span class="i0">La mauvaise humeur se désarme:<br/></span> + <span class="i2">Elle viendra!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai là l'<i>Intermezzo</i> de Heine,<br/></span> + <span class="i0">Le <i>Thomas Grain-d'Orge</i> de Taine,<br/></span> + <span class="i2">Les deux Goncourt,<br/></span> + <span class="i0">Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève<br/></span> + <span class="i0">Sur l'oreiller l'idée en rêve,<br/></span> + <span class="i2">Me sera court.<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + + + +<h2 id="p47">L'ART</h2> + + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oui, l'œuvre sort plus belle<br/></span> + <span class="i0">D'une forme au travail<br/></span> + <span class="i2">Rebelle,<br/></span> + <span class="i0">Vers, marbre, onyx, émail.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Point de contraintes fausses!<br/></span> + <span class="i0">Mais que pour marcher droit<br/></span> + <span class="i2">Tu chausses,<br/></span> + <span class="i0">Muse, un cothurne étroit.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fi du rhythme commode,<br/></span> + <span class="i0">Comme un soulier trop grand,<br/></span> + <span class="i2">Du mode<br/></span> + <span class="i0">Que tout pied quitte et prend!<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Statuaire, repousse<br/></span> + <span class="i0">L'argile que pétrit<br/></span> + <span class="i2">Le pouce<br/></span> + <span class="i0">Quand flotte ailleurs l'esprit;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lutte avec le carrare,<br/></span> + <span class="i0">Avec le paros dur<br/></span> + <span class="i2">Et rare,<br/></span> + <span class="i0">Gardiens du contour pur;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Emprunte à Syracuse<br/></span> + <span class="i0">Son bronze où fermement<br/></span> + <span class="i2">S'accuse<br/></span> + <span class="i0">Le trait fier et charmant;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D'une main délicate<br/></span> + <span class="i0">Poursuis dans un filon<br/></span> + <span class="i2">D'agate<br/></span> + <span class="i0">Le profil d'Apollon.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Peintre, fuis l'aquarelle,<br/></span> + <span class="i0">Et fixe la couleur<br/></span> + <span class="i2">Trop frêle<br/></span> + <span class="i0">Au four de l'émailleur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fais les sirènes bleues,<br/></span> + <span class="i0">Tordant de cent façons<br/></span> + <span class="i2">Leurs queues,<br/></span> + <span class="i0">Les monstres des blasons;<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dans son nimbe trilobe<br/></span> + <span class="i0">La Vierge et son Jésus,<br/></span> + <span class="i2">Le globe<br/></span> + <span class="i0">Avec la croix dessus.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout passe.—L'art robuste<br/></span> + <span class="i0">Seul a l'éternité.<br/></span> + <span class="i2">Le buste<br/></span> + <span class="i0">Survit à la cité.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la médaille austère<br/></span> + <span class="i0">Que trouve un laboureur<br/></span> + <span class="i2">Sous terre<br/></span> + <span class="i0">Révèle un empereur.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les dieux eux-mêmes meurent.<br/></span> + <span class="i0">Mais les vers souverains<br/></span> + <span class="i2">Demeurent<br/></span> + <span class="i0">Plus forts que les airains.<br/></span> + <br/> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sculpte, lime, cisèle;<br/></span> + <span class="i0">Que ton rêve flottant<br/></span> + <span class="i2">Se scelle<br/></span> + <span class="i0">Dans le bloc résistant!<br/></span> + <br/> + </div> +</div> + + +<p class="c"><span class="small">FIN</span></p> + + + + +<h2>TABLE</h2> + + +<table summary="table des matières"> +<tr> +<td colspan="2">PRÉFACE.</td> +<td class="num"><a href="#p1">1</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste.</td> +<td class="num"><a href="#p2">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros.</td> +<td class="num"><a href="#p3">9</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">ÉTUDE DE MAINS.</td> +<td class="num"><a href="#p4">15</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>Imperia.</td> +<td class="num"><a href="#p4s1">15</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>Lacenaire.</td> +<td class="num"><a href="#p4s2">18</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.</td> +<td class="num"><a href="#p5">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>Dans la rue.</td> +<td class="num"><a href="#p5s1">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>Sur les lagunes.</td> +<td class="num"><a href="#p5s2">24</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">III.</td> +<td>Carnaval.</td> +<td class="num"><a href="#p5s3">27</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">IV.</td> +<td>Clair de lune sentimental.</td> +<td class="num"><a href="#p5s4">30</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR.</td> +<td class="num"><a href="#p6">33</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">COQUETTERIE POSTHUME.</td> +<td class="num"><a href="#p7">39</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">DIAMANT DU CŒUR.</td> +<td class="num"><a href="#p8">43</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS.</td> +<td class="num"><a href="#p9">47</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CONTRALTO.</td> +<td class="num"><a href="#p10">51</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CÆRULEI OCULI.</td> +<td class="num"><a href="#p11">57</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">RONDALLA.</td> +<td class="num"><a href="#p12">61</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">NOSTALGIES D'OBELISQUES.</td> +<td class="num"><a href="#p13">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">I.</td> +<td>L'obélisque de Paris.</td> +<td class="num"><a href="#p13s1">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="topr">II.</td> +<td>L'obélisque de Luxor.</td> +<td class="num"><a href="#p13s2">70</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre.</td> +<td class="num"><a href="#p14">75</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">TRISTESSE EN MER.</td> +<td class="num"><a href="#p15">83</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">A UNE ROBE ROSE.</td> +<td class="num"><a href="#p16">87</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE MONDE EST MÉCHANT.</td> +<td class="num"><a href="#p17">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara.</td> +<td class="num"><a href="#p18">93</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">OMELETTE ANACRÉONTIQUE.</td> +<td class="num"><a href="#p19">101</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">FUMÉE.</td> +<td class="num"><a href="#p20">103</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">APOLLONIE.</td> +<td class="num"><a href="#p21">105</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'AVEUGLE.</td> +<td class="num"><a href="#p22">107</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LIED.</td> +<td class="num"><a href="#p23">109</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">FANTAISIES D'HIVER.</td> +<td class="num"><a href="#p24">111</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA SOURCE.</td> +<td class="num"><a href="#p25">121</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">BÛCHERS ET TOMBEAUX.</td> +<td class="num"><a href="#p26">123</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE SOUPER DE ARMURES.</td> +<td class="num"><a href="#p27">133</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA MONTRE.</td> +<td class="num"><a href="#p28">143</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES NÉRÉIDES.</td> +<td class="num"><a href="#p29">147</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES ACCROCHE-CŒURS.</td> +<td class="num"><a href="#p30">151</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA ROSE-THÉ.</td> +<td class="num"><a href="#p31">153</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CARMEN.</td> +<td class="num"><a href="#p32">157</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne.</td> +<td class="num"><a href="#p33">159</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">NOËL.</td> +<td class="num"><a href="#p34">165</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LES JOUJOUX DE LA MORTE.</td> +<td class="num"><a href="#p35">167</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">APRÈS LE FEUILLETON.</td> +<td class="num"><a href="#p36">171</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR.</td> +<td class="num"><a href="#p37">173</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">CAMÉLIA ET PAQUERETTE.</td> +<td class="num"><a href="#p38">189</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M…</td> +<td class="num"><a href="#p39">193</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA MANSARDE.</td> +<td class="num"><a href="#p40">195</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA NUE.</td> +<td class="num"><a href="#p41">199</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LE MERLE.</td> +<td class="num"><a href="#p42">203</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS.</td> +<td class="num"><a href="#p43">207</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">DERNIER VŒU.</td> +<td class="num"><a href="#p44">213</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">PLAINTIVE TOURTERELLE.</td> +<td class="num"><a href="#p45">215</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">LA BONNE SOIRÉE.</td> +<td class="num"><a href="#p46">217</a></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">L'ART.</td> +<td class="num"><a href="#p47">223</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="c"><span class="small">Paris.—Typ. G. Chamerot.—28304.</span></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES *** + +***** This file should be named 44160-h.htm or 44160-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/6/44160/ + +Produced by Laurent Vogel (This book was produced from +scanned images of public domain material from the Google +Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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