summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 18:36:24 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 18:36:24 -0700
commitea4416f05c6b19088730481530a898c5bbfff864 (patch)
tree0c2fa51355c255451f0c6b35e7f68615ebcdcd8b
initial commit of ebook 44160HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--44160-0.txt3638
-rw-r--r--44160-h/44160-h.htm5914
-rw-r--r--44160-h/images/cover.jpgbin0 -> 29608 bytes
-rw-r--r--44160-h/images/gautier.jpgbin0 -> 39527 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/44160-8.txt4031
-rw-r--r--old/44160-8.zipbin0 -> 46082 bytes
-rw-r--r--old/44160-h.zipbin0 -> 117865 bytes
-rw-r--r--old/44160-h/44160-h.htm6328
-rw-r--r--old/44160-h/images/cover.jpgbin0 -> 29608 bytes
-rw-r--r--old/44160-h/images/gautier.jpgbin0 -> 39527 bytes
13 files changed, 19927 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/44160-0.txt b/44160-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..fdacf27
--- /dev/null
+++ b/44160-0.txt
@@ -0,0 +1,3638 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***
+
+THÉOPHILE GAUTIER
+
+ÉMAUX
+
+ET
+
+CAMÉES
+
+ÉDITION DÉFINITIVE
+
+AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART
+
+PARIS
+
+G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
+
+13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
+
+1888
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
+
+PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+ POÉSIES COMPLÈTES. 1830-1872. 2 vol.
+ ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait à
+ l'eau-forte, par _J. Jacquemart_. 1 vol.
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 1 vol.
+ LE CAPITAINE FRACASSE. 2 vol.
+ LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol.
+ VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol.
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol.
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+ TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol.
+ THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol.
+ LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol.
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+ (1838-1868). 3e édition. 1 vol.
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+ artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
+ d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers
+ 1833, 3e édition. 1 vol.
+ L'ORIENT. 1 vol.
+ FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol.
+ TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol.
+ LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol.
+ CONSTANTINOPLE. 1 vol.
+ LES GROTESQUES. 1 vol.
+ LOIN DE PARIS. 1 vol.
+ PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol.
+ GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol.
+ SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32. 8 fr.
+ MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ FORTUNIO. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32. 4 fr.
+ LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4º, broché. 20 fr.
+ --PRIX, relié. 30 fr.
+ LE CAPITAINE FRACASSE.--Un magnifique volume grand in-8º
+ illustré de 60 dessins par M. _Gustave Doré_, gravés
+ sur bois par les premiers artistes.
+ Prix, broché. 20 fr.
+ Relié demi-chagrin, tranches dorées. 26 fr.
+ -- -- tête dorée, coins, tr. ébarbées. 28 fr.
+
+
+
+
+[Illustration: Jules Jacquemart p.]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+ Pendant les guerres de l'empire,
+ Goethe, au bruit du canon brutal,
+ Fit _le Divan occidental_,
+ Fraîche oasis où l'art respire.
+
+ Pour Nisami quittant Shakspeare,
+ II se parfuma de çantal,
+ Et sur un mètre oriental
+ Nota le chant qu'Hudhud soupire.
+
+ Comme Goethe sur son divan
+ A Weimar s'isolait des choses
+ Et d'Hafiz effeuillait les roses,
+
+ Sans prendre garde à l'ouragan
+ Qui fouettait mes vitres fermées,
+ Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_.
+
+
+
+
+AFFINITÉS SECRÈTES
+
+MADRIGAL PANTHÉISTE
+
+
+ Dans le fronton d'un temple antique,
+ Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,
+ Sur le fond bleu du ciel attique,
+ Juxtaposé leurs rêves blancs;
+
+ Dans la même nacre figées,
+ Larmes des flots pleurant Vénus,
+ Deux perles au gouffre plongées
+ Se sont dit des mots inconnus;
+
+ Au frais Généralife écloses,
+ Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
+ Du temps de Boabdil, deux roses
+ Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
+
+ Sur les coupoles de Venise
+ Deux ramiers blancs aux pieds rosés,
+ Au nid où l'amour s'éternise,
+ Un soir de mai se sont posés.
+
+ Marbre, perle, rose, colombe,
+ Tout se dissout, tout se détruit;
+ La perle fond, le marbre tombe,
+ La fleur se fane et l'oiseau fuit.
+
+ En se quittant, chaque parcelle
+ S'en va dans le creuset profond
+ Grossir la pâte universelle
+ Faite des formes que Dieu fond.
+
+ Par de lentes métamorphoses,
+ Les marbres blancs en blanches chairs,
+ Les fleurs roses en lèvres roses
+ Se refont dans des corps divers.
+
+ Les ramiers de nouveau roucoulent
+ Au coeur de deux jeunes amants,
+ Et les perles en dents se moulent
+ Pour l'écrin des rires charmants.
+
+ De là naissent ces sympathies
+ Aux impérieuses douceurs,
+ Par qui les âmes averties
+ Partout se reconnaissent soeurs.
+
+ Docile à l'appel d'un arome,
+ D'un rayon ou d'une couleur,
+ L'atome vole vers l'atome
+ Comme l'abeille vers la fleur.
+
+ L'on se souvient des rêveries
+ Sur le fronton ou dans la mer,
+ Des conversations fleuries
+ Près de la fontaine au flot clair,
+
+ Des baisers et des frissons d'ailes
+ Sur les dômes aux boules d'or,
+ Et les molécules fidèles
+ Se cherchent et s'aiment encor.
+
+ L'amour oublié se réveille,
+ Le passé vaguement renaît,
+ La fleur sur la bouche vermeille
+ Se respire et se reconnaît.
+
+ Dans la nacre où le rire brille,
+ La perle revoit sa blancheur;
+ Sur une peau de jeune fille,
+ Le marbre ému sent sa fraîcheur.
+
+ Le ramier trouve une voix douce,
+ Écho de son gémissement,
+ Toute résistance s'émousse,
+ Et l'inconnu devient l'amant.
+
+ Vous devant qui je brûle et tremble,
+ Quel flot, quel fronton, quel rosier,
+ Quel dôme nous connut ensemble,
+ Perle ou marbre, fleur ou ramier?
+
+
+
+
+LE POËME DE LA FEMME
+
+MARBRE DE PAROS
+
+
+ Un jour, au doux rêveur qui l'aime,
+ En train de montrer ses trésors,
+ Elle voulut lire un poëme,
+ Le poëme de son beau corps.
+
+ D'abord, superbe et triomphante
+ Elle vint en grand apparat,
+ Traînant avec des airs d'infante
+ Un flot de velours nacarat:
+
+ Telle qu'au rebord de sa loge
+ Elle brille aux Italiens,
+ Écoutant passer son éloge
+ Dans les chants des musiciens.
+
+ Ensuite, en sa verve d'artiste,
+ Laissant tomber l'épais velours,
+ Dans un nuage de batiste
+ Elle ébaucha ses fiers contours.
+
+ Glissant de l'épaule à la hanche,
+ La chemise aux plis nonchalants,
+ Comme une tourterelle blanche
+ Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
+
+ Pour Apelle ou pour Cléomène,
+ Elle semblait, marbre de chair,
+ En Vénus Anadyomène
+ Poser nue au bord de la mer.
+
+ De grosses perles de Venise
+ Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
+ Grains laiteux qu'un rayon irise,
+ Sur le frais satin de sa peau.
+
+ Oh! quelles ravissantes choses,
+ Dans sa divine nudité,
+ Avec les strophes de ses poses,
+ Chantait cet hymne de beauté!
+
+ Comme les flots baisant le sable
+ Sous la lune aux tremblants rayons,
+ Sa grâce était intarissable
+ En molles ondulations.
+
+ Mais bientôt, lasse d'art antique,
+ De Phidias et de Vénus,
+ Dans une autre stance plastique
+ Elle groupe ses charmes nus.
+
+ Sur un tapis de Cachemire,
+ C'est la sultane du sérail,
+ Riant au miroir qui l'admire
+ Avec un rire de corail;
+
+ La Géorgienne indolente,
+ Avec son souple narguilhé,
+ Étalant sa hanche opulente,
+ Un pied sous l'autre replié.
+
+ Et comme l'odalisque d'Ingres,
+ De ses reins cambrant les rondeurs,
+ En dépit des vertus malingres,
+ En dépit des maigres pudeurs!
+
+ Paresseuse odalisque, arrière!
+ Voici le tableau dans son jour,
+ Le diamant dans sa lumière;
+ Voici la beauté dans l'amour!
+
+ Sa tête penche et se renverse;
+ Haletante, dressant les seins,
+ Aux bras du rêve qui la berce,
+ Elle tombe sur ses coussins.
+
+ Ses paupières battent des ailes
+ Sur leurs globes d'argent bruni,
+ Et l'on voit monter ses prunelles
+ Dans la nacre de l'infini.
+
+ D'un linceul de point d'Angleterre
+ Que l'on recouvre sa beauté:
+ L'extase l'a prise à la terre;
+ Elle est morte de volupté!
+
+ Que les violettes de Parme,
+ Au lieu des tristes fleurs des morts
+ Où chaque perle est une larme,
+ Pleurent en bouquets sur son corps!
+
+ Et que mollement on la pose
+ Sur son lit, tombeau blanc et doux,
+ Où le poëte, à la nuit close,
+ Ira prier à deux genoux.
+
+
+
+
+ETUDE DE MAINS
+
+
+I
+
+IMPÉRIA
+
+ Chez un sculpteur, moulée en plâtre,
+ J'ai vu l'autre jour une main
+ D'Aspasie ou de Cléopâtre,
+ Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;
+
+ Sous le baiser neigeux saisie
+ Comme un lis par l'aube argenté,
+ Comme une blanche poésie
+ S'épanouissait sa beauté.
+
+ Dans l'éclat de sa pâleur mate
+ Elle étalait sur le velours
+ Son élégance délicate
+ Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
+
+ Une cambrure florentine,
+ Avec un bel air de fierté,
+ Faisait, en ligne serpentine,
+ Onduler son pouce écarté.
+
+ A-t-elle joué dans les boucles
+ Des cheveux lustrés de don Juan,
+ Ou sur son caftan d'escarboucles
+ Peigné la barbe du sultan,
+
+ Et tenu, courtisane ou reine,
+ Entre ses doigts si bien sculptés,
+ Le sceptre de la souveraine
+ Ou le sceptre des voluptés?
+
+ Elle a dû, nerveuse et mignonne,
+ Souvent s'appuyer sur le col
+ Et sur la croupe de lionne
+ De sa chimère prise au vol.
+
+ Impériales fantaisies,
+ Amour des somptuosités;
+ Voluptueuses frénésies,
+ Rêves d'impossibilités,
+
+ Romans extravagants, poèmes
+ De haschisch et de vin du Rhin,
+ Courses folles dans les bohèmes
+ Sur le dos des coursiers sans frein;
+
+ On voit tout cela dans les lignes
+ De cette paume, livre blanc
+ Où Vénus a tracé des signes
+ Que l'amour ne lit qu'en tremblant.
+
+
+II
+
+LACENAIRE
+
+ Pour contraste, la main coupée
+ De Lacenaire l'assassin,
+ Dans des baumes puissants trempée,
+ Posait auprès, sur un coussin.
+
+ Curiosité dépravée!
+ J'ai touché, malgré mes dégoûts,
+ Du supplice encor mal lavée,
+ Cette chair froide au duvet roux.
+
+ Momifiée et toute jaune
+ Comme la main d'un pharaon,
+ Elle allonge ses doigts de faune
+ Crispés par la tentation.
+
+ Un prurit d'or et de chair vive
+ Semble titiller de ses doigts
+ L'immobilité convulsive,
+ Et les tordre comme autrefois.
+
+ Tous les vices avec leurs griffes
+ Ont, dans les plis de cette peau,
+ Tracé d'affreux hiéroglyphes,
+ Lus couramment par le bourreau.
+
+ On y voit les oeuvres mauvaises
+ Écrites en fauves sillons,
+ Et les brûlures des fournaises
+ Où bouillent les corruptions;
+
+ Les débauches dans les Caprées
+ Des tripots et des lupanars,
+ De vin et de sang diaprées,
+ Comme l'ennui des vieux Césars!
+
+ En même temps molle et féroce,
+ Sa forme a pour l'observateur
+ Je ne sais quelle grâce atroce,
+ La grâce du gladiateur!
+
+ Criminelle aristocratie,
+ Par la varlope ou le marteau
+ Sa pulpe n'est pas endurcie,
+ Car son outil fut un couteau.
+
+ Saints calus du travail honnête,
+ On y cherche en vain votre sceau.
+ Vrai meurtrier et faux poëte,
+ II fut le Manfred du ruisseau!
+
+
+
+
+VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
+
+
+I
+
+DANS LA RUE
+
+ Il est un vieil air populaire
+ Par tous les violons raclé,
+ Aux abois des chiens en colère
+ Par tous les orgues nasillé.
+
+ Les tabatières à musique
+ L'ont sur leur répertoire inscrit;
+ Pour les serins il est classique,
+ Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
+
+ Sur cet air, pistons, clarinettes,
+ Dans les bals aux poudreux berceaux,
+ Font sauter commis et grisettes,
+ Et de leurs nids fuir les oiseaux.
+
+ La guinguette, sous sa tonnelle
+ De houblon et de chèvrefeuil,
+ Fête, en braillant la ritournelle,
+ Le gai dimanche et l'argenteuil.
+
+ L'aveugle au basson qui pleurniche
+ L'écorche en se trompant de doigts;
+ La sébile aux dents, son caniche
+ Près de lui le grogne à mi-voix.
+
+ Et les petites guitaristes,
+ Maigres sous leurs minces tartans,
+ Le glapissent de leurs voix tristes
+ Aux tables des cafés chantants.
+
+ Paganini, le fantastique,
+ Un soir, comme avec un crochet,
+ A ramassé le thème antique
+ Du bout de son divin archet,
+
+ Et, brodant la gaze fanée
+ Que l'oripeau rougit encor,
+ Fait sur la phrase dédaignée
+ Courir ses arabesques d'or.
+
+
+II
+
+SUR LES LAGUNES
+
+ Tra la, tra la, la, la, la laire!
+ Qui ne connaît pas ce motif?
+ A nos mamans il a su plaire,
+ Tendre et gai, moqueur et plaintif:
+
+ L'air du Carnaval de Venise,
+ Sur les canaux jadis chanté
+ Et qu'un soupir de folle brise
+ Dans le ballet a transporté!
+
+ Il me semble, quand on le joue,
+ Voir glisser dans son bleu sillon
+ Une gondole avec sa proue
+ Faite en manche de violon.
+
+ Sur une gamme chromatique,
+ Le sein de perles ruisselant,
+ La Vénus de l'Adriatique
+ Sort de l'eau son corps rose et blanc.
+
+ Les dômes, sur l'azur des ondes
+ Suivant la phrase au pur contour,
+ S'enflent comme des gorges rondes
+ Que soulève un soupir d'amour.
+
+ L'esquif aborde et me dépose,
+ Jetant son amarre au pilier,
+ Devant une façade rose,
+ Sur le marbre d'un escalier.
+
+ Avec ses palais, ses gondoles,
+ Ses mascarades sur la mer,
+ Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,
+ Tout Venise vit dans cet air.
+
+ Une frêle corde qui vibre
+ Refait sur un pizzicato,
+ Comme autrefois joyeuse et libre,
+ La ville de Canaletto!
+
+
+III
+
+CARNAVAL
+
+ Venise pour le bal s'habille.
+ De paillettes tout étoilé,
+ Scintille, fourmille et babille
+ Le carnaval bariolé.
+
+ Arlequin, nègre par son masque,
+ Serpent par ses mille couleurs,
+ Rosse d'une note fantasque
+ Cassandre son souffre-douleurs.
+
+ Battant de l'aile avec sa manche
+ Comme un pingouin sur un écueil,
+ Le blanc Pierrot, par une blanche,
+ Passe la tête et cligne l'oeil.
+
+ Le Docteur bolonais rabâche
+ Avec la basse aux sons traînés;
+ Polichinelle, qui se fâche,
+ Se trouve une croche pour nez.
+
+ Heurtant Trivelin qui se mouche
+ Avec un trille extravagant,
+ A Colombine Scaramouche
+ Rend son éventail ou son gant.
+
+ Sur une cadence se glisse
+ Un domino ne laissant voir
+ Qu'un malin regard en coulisse
+ Aux paupières de satin noir.
+
+ Ah! fine barbe de dentelle,
+ Que fait voler un souffle pur,
+ Cet arpége m'a dit: C'est elle!
+ Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,
+
+ Et j'ai reconnu, rose et fraîche,
+ Sous l'affreux profil de carton,
+ Sa lèvre au fin duvet de pêche,
+ Et la mouche de son menton.
+
+
+IV
+
+CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
+
+ A travers la folle risée
+ Que Saint-Marc renvoie au Lido,
+ Une gamme monte en fusée,
+ Comme au clair de lune un jet d'eau...
+
+ A l'air qui jase d'un ton bouffe
+ Et secoue au vent ses grelots,
+ Un regret, ramier qu'on étouffe,
+ Par instant mêle ses sanglots.
+
+ Au loin, dans la brume sonore,
+ Comme un rêve presque effacé,
+ J'ai revu, pâle et triste encore,
+ Mon vieil amour de l'an passé.
+
+ Mon âme en pleurs s'est souvenue
+ De l'avril, où, guettant au bois
+ La violette à sa venue,
+ Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.
+
+ Cette note de chanterelle,
+ Vibrant comme l'harmonica,
+ C'est la voix enfantine et grêle,
+ Flèche d'argent qui me piqua.
+
+ Le son en est si faux, si tendre,
+ Si moqueur, si doux, si cruel,
+ Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre
+ On ressent un plaisir mortel,
+
+ Et que mon coeur, comme la voûte
+ Dont l'eau pleure dans un bassin,
+ Laisse tomber goutte par goutte
+ Ses larmes rouges dans mon sein.
+
+ Jovial et mélancolique,
+ Ah! vieux thème du carnaval,
+ Où le rire aux larmes réplique,
+ Que ton charme m'a fait de mal!
+
+
+
+
+SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
+
+
+ De leur col blanc courbant les lignes,
+ On voit dans les contes du Nord,
+ Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
+ Nager en chantant près du bord.
+
+ Ou, suspendant à quelque branche
+ Le plumage qui les revêt,
+ Faire luire leur peau plus blanche
+ Que la neige de leur duvet.
+
+ De ces femmes il en est une,
+ Qui chez nous descend quelquefois,
+ Blanche comme le clair de lune
+ Sur les glaciers dans les cieux froids;
+
+ Conviant la vue enivrée
+ De sa boréale fraîcheur
+ A des régals de chair nacrée,
+ A des débauches de blancheur!
+
+ Son sein, neige moulée en globe,
+ Contre les camélias blancs
+ Et le blanc satin de sa robe
+ Soutient des combats insolents.
+
+ Dans ces grandes batailles blanches,
+ Satins et fleurs ont le dessous,
+ Et, sans demander leurs revanches,
+ Jaunissent comme des jaloux.
+
+ Sur les blancheurs de son épaule,
+ Paros au grain éblouissant,
+ Comme dans une nuit du pôle,
+ Un givre invisible descend.
+
+ De quel mica de neige vierge,
+ De quelle moelle de roseau,
+ De quelle hostie et de quel cierge
+ A-t-on fait le blanc de sa peau?
+
+ A-t-on pris la goutte lactée
+ Tachant l'azur du ciel d'hiver,
+ Le lis à la pulpe argentée,
+ La blanche écume de la mer;
+
+ Le marbre blanc, chair froide et pâle
+ Où vivent les divinités;
+ L'argent mat, la laiteuse opale
+ Qu'irisent de vagues clartés;
+
+ L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
+ Et, comme des papillons blancs,
+ Sur la pointe des notes frêles
+ Suspendent leurs baisers tremblants;
+
+ L'hermine vierge de souillure,
+ Qui, pour abriter leurs frissons,
+ Ouate de sa blanche fourrure
+ Les épaules et les blasons;
+
+ Le vif-argent aux fleurs fantasques
+ Dont les vitraux sont ramagés;
+ Les blanches dentelles des vasques,
+ Pleurs de l'ondine en l'air figés;
+
+ L'aubépine de mai qui plie
+ Sous les blancs frimas de ses fleurs;
+ L'albâtre où la mélancolie
+ Aime à retrouver ses pâleurs;
+
+ Le duvet blanc de la colombe,
+ Neigeant sur les toits du manoir,
+ Et la stalactite qui tombe,
+ Larme blanche de l'antre noir?
+
+ Des Groenlands et des Norvéges
+ Vient-elle avec Séraphita?
+ Est-ce la Madone des neiges,
+ Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
+
+ Sphinx enterré par l'avalanche,
+ Gardien des glaciers étoilés,
+ Et qui, sous sa poitrine blanche,
+ Cache de blancs secrets gelés?
+
+ Sous la glace où calme il repose,
+ Oh! qui pourra fondre ce coeur!
+ Oh! qui pourra mettre un ton rose
+ Dans cette implacable blancheur!
+
+
+
+
+COQUETTERIE POSTHUME
+
+
+ Quand je mourrai, que l'on me mette,
+ Avant de clouer mon cercueil,
+ Un peu de rouge à la pommette,
+ Un peu de noir au bord de l'oeil.
+
+ Car je veux, dans ma bière close,
+ Comme le soir de son aveu,
+ Rester éternellement rose
+ Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.
+
+ Pas de suaire en toile fine,
+ Mais drapez-moi dans les plis blancs
+ De ma robe de mousseline,
+ De ma robe à treize volants.
+
+ C'est ma parure préférée;
+ Je la portais quand je lui plus.
+ Son premier regard l'a sacrée,
+ Et depuis je ne la mis plus.
+
+ Posez-moi, sans jaune immortelle,
+ Sans coussin de larmes brodé,
+ Sur mon oreiller de dentelle
+ De ma chevelure inondé.
+
+ Cet oreiller, dans les nuits folles,
+ A vu dormir nos fronts unis,
+ Et sous le drap noir des gondoles
+ Compté nos baisers infinis.
+
+ Entre mes mains de cire pâle,
+ Que la prière réunit,
+ Tournez ce chapelet d'opale,
+ Par le pape à Rome bénit:
+
+ Je l'égrènerai dans la couche
+ D'où nul encor ne s'est levé;
+ Sa bouche en a dit sur ma bouche
+ Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.
+
+
+
+
+DIAMANT DU COEUR
+
+
+ Tout amoureux, de sa maîtresse,
+ Sur son coeur ou dans son tiroir,
+ Possède un gage qu'il caresse
+ Aux jours de regret ou d'espoir.
+
+ L'un d'une chevelure noire,
+ Par un sourire encouragé,
+ A pris une boucle que moire
+ Un reflet bleu d'aile de geai.
+
+ L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,
+ Coupé par derrière un flocon
+ Retors et fin comme la soie
+ Que l'on dévide du cocon.
+
+ Un troisième, au fond d'une boîte,
+ Reliquaire du souvenir,
+ Cache un gant blanc, de forme étroite,
+ Où nulle main ne peut tenir.
+
+ Cet autre, pour s'en faire un charme,
+ Dans un sachet, d'un chiffre orné,
+ Coud des violettes de Parme,
+ Frais cadeau qu'on reprend fané.
+
+ Celui-ci baise la pantoufle
+ Que Cendrillon perdit un soir;
+ Et celui-ci conserve un souffle
+ Dans la barbe d'un masque noir.
+
+ Moi, je n'ai ni boucle lustrée,
+ Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
+ Mais je garde, empreinte adorée,
+ Une larme sur un papier:
+
+ Pure rosée, unique goutte,
+ D'un ciel d'azur tombée un jour,
+ Joyau sans prix, perle dissoute
+ Dans la coupe de mon amour!
+
+ Et, pour moi, cette obscure tache
+ Reluit comme un écrin d'Ophyr,
+ Et du vélin bleu se détache,
+ Diamant éclos d'un saphir.
+
+ Cette larme, qui fait ma joie,
+ Roula, trésor inespéré,
+ Sur un de mes vers qu'elle noie,
+ D'un oeil qui n'a jamais pleuré!
+
+
+
+
+PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
+
+
+ Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
+ Les hommes courent haletants,
+ Mars qui rit, malgré les averses,
+ Prépare en secret le printemps.
+
+ Pour les petites pâquerettes,
+ Sournoisement lorsque tout dort,
+ Il repasse des collerettes
+ Et cisèle des boutons d'or.
+
+ Dans le verger et dans la vigne,
+ Il s'en va, furtif perruquier,
+ Avec une houppe de cygne,
+ Poudrer à frimas l'amandier.
+
+ La nature au lit se repose;
+ Lui, descend au jardin désert
+ Et lace les boutons de rose
+ Dans leur corset de velours vert.
+
+ Tout en composant des solféges,
+ Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
+ Il sème aux prés les perce-neiges
+ Et les violettes aux bois.
+
+ Sur le cresson de la fontaine
+ Où le cerf boit, l'oreille au guet,
+ De sa main cachée il égrène
+ Les grelots d'argent du muguet.
+
+ Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
+ Il met la fraise au teint vermeil,
+ Et te tresse un chapeau de feuilles
+ Pour te garantir du soleil.
+
+ Puis, lorsque sa besogne est faite,
+ Et que son règne va finir,
+ Au seuil d'avril tournant la tête,
+ Il dit: «Printemps, tu peux venir!»
+
+
+
+
+CONTRALTO
+
+
+ On voit dans le musée antique,
+ Sur un lit de marbre sculpté,
+ Une statue énigmatique
+ D'une inquiétante beauté.
+
+ Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,
+ Une déesse, ou bien un dieu?
+ L'amour, ayant peur d'être infâme,
+ Hésite et suspend son aveu.
+
+ Dans sa pose malicieuse,
+ Elle s'étend, le dos tourné
+ Devant la foule curieuse,
+ Sur son coussin capitonné.
+
+ Pour faire sa beauté maudite,
+ Chaque sexe apporta son don.
+ Tout homme dit: C'est Aphrodite!
+ Toute femme: C'est Cupidon!
+
+ Sexe douteux, grâce certaine,
+ On dirait ce corps indécis
+ Fondu, dans l'eau de la fontaine,
+ Sous les baisers de Salmacis.
+
+ Chimère ardente, effort suprême
+ De l'art et de la volupté,
+ Monstre charmant, comme je t'aime
+ Avec ta multiple beauté!
+
+ Bien qu'on défende ton approche,
+ Sous la draperie aux plis droits
+ Dont le bout à ton pied s'accroche,
+ Mes yeux ont plongé bien des fois.
+
+ Rêve de poëte et d'artiste,
+ Tu m'as bien des nuits occupé,
+ Et mon caprice qui persiste
+ Ne convient pas qu'il s'est trompé.
+
+ Mais seulement il se transpose,
+ Et, passant de la forme au son,
+ Trouve dans sa métamorphose
+ La jeune fille et le garçon.
+
+ Que tu me plais, ô timbre étrange!
+ Son double, homme et femme à la fois,
+ Contralto, bizarre mélange,
+ Hermaphrodite de la voix!
+
+ C'est Roméo, c'est Juliette,
+ Chantant avec un seul gosier;
+ Le pigeon rauque et la fauvette
+ Perchés sur le même rosier;
+
+ C'est la châtelaine qui raille
+ Son beau page parlant d'amour;
+ L'amant au pied de la muraille,
+ La dame au balcon de sa tour;
+
+ Le papillon, blanche étincelle,
+ Qu'en ses détours et ses ébats
+ Poursuit un papillon fidèle,
+ L'un volant haut et l'autre bas;
+
+ L'ange qui descend et qui monte
+ Sur l'escalier d'or voltigeant;
+ La cloche mêlant dans sa fonte
+ La voix d'airain, la voix d'argent;
+
+ La mélodie et l'harmonie,
+ Le chant et l'accompagnement;
+ A la grâce la force unie,
+ La maîtresse embrassant l'amant!
+
+ Sur le pli de sa jupe assise,
+ Ce soir, ce sera Cendrillon
+ Causant près du feu qu'elle attise
+ Avec son ami le grillon;
+
+ Demain le valeureux Arsace
+ A son courroux donnant l'essor,
+ Ou Tancrède avec sa cuirasse,
+ Son épée et son casque d'or;
+
+ Desdemona chantant le Saule,
+ Zerline bernant Mazetto,
+ Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;
+ C'est toi que j'aime, ô contralto!
+
+ Nature charmante et bizarre
+ Que Dieu d'un double attrait para,
+ Toi qui pourrais, comme Gulnare,
+ Être le Kaled d'un Lara,
+
+ Et dont la voix, dans sa caresse,
+ Réveillant le coeur endormi,
+ Mêle aux soupirs de la maîtresse
+ L'accent plus mâle de l'ami!
+
+
+
+
+CAERULEI OCULI
+
+
+ Une femme mystérieuse,
+ Dont la beauté trouble mes sens,
+ Se tient debout, silencieuse,
+ Au bord des flots retentissants.
+
+ Ses yeux, où le ciel se reflète,
+ Mêlent à leur azur amer,
+ Qu'étoile une humide paillette,
+ Les teintes glauques de la mer.
+
+ Dans les langueurs de leurs prunelles,
+ Une grâce triste sourit;
+ Les pleurs mouillent les étincelles
+ Et la lumière s'attendrit;
+
+ Et leurs cils comme des mouettes
+ Qui rasent le flot aplani,
+ Palpitent, ailes inquiètes,
+ Sur leur azur indéfini.
+
+ Comme dans l'eau bleue et profonde,
+ Où dort plus d'un trésor coulé,
+ On y découvre à travers l'onde
+ La coupe du roi de Thulé.
+
+ Sous leur transparence verdâtre,
+ Brille parmi le goémon,
+ L'autre perle de Cléopâtre
+ Près de l'anneau de Salomon.
+
+ La couronne au gouffre lancée
+ Dans la ballade de Schiller,
+ Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,
+ Y jette encor son reflet clair.
+
+ Un pouvoir magique m'entraîne
+ Vers l'abîme de ce regard,
+ Comme au sein des eaux la sirène
+ Attirait Harald Harfagar.
+
+ Mon âme, avec la violence
+ D'un irrésistible désir,
+ Au milieu du gouffre s'élance
+ Vers l'ombre impossible à saisir.
+
+ Montrant son sein, cachant sa queue,
+ La sirène amoureusement
+ Fait ondoyer sa blancheur bleue
+ Sous l'émail vert du flot dormant.
+
+ L'eau s'enfle comme une poitrine
+ Aux soupirs de la passion;
+ Le vent, dans sa conque marine,
+ Murmure une incantation.
+
+ «Oh! viens dans ma couche de nacre,
+ Mes bras d'onde t'enlaceront;
+ Les flots, perdant leur saveur âcre,
+ Sur ta bouche, en miel couleront.
+
+ «Laissant bruire sur nos têtes,
+ La mer qui ne peut s'apaiser,
+ Nous boirons l'oubli des tempêtes
+ Dans la coupe de mon baiser.»
+
+ Ainsi parle la voix humide
+ De ce regard céruléen,
+ Et mon coeur, sous l'onde perfide,
+ Se noie et consomme l'hymen.
+
+
+
+
+RONDALLA
+
+
+ Enfant aux airs d'impératrice,
+ Colombe aux regards de faucon,
+ Tu me hais, mais c'est mon caprice,
+ De me planter sous ton balcon.
+
+ Là, je veux, le pied sur la borne,
+ Pinçant les nerfs, tapant le bois,
+ Faire luire à ton carreau morne
+ Ta lampe et ton front à la fois.
+
+ Je défends à toute guitare
+ De bourdonner aux alentours.
+ Ta rue est à moi:--je la barre
+ Pour y chanter seul mes amours,
+
+ Et je coupe les deux oreilles
+ Au premier racleur de jambon
+ Qui devant la chambre où tu veilles
+ Braille un couplet mauvais ou bon.
+
+ Dans sa gaîne mon couteau bouge;
+ Allons, qui veut de l'incarnat?
+ A son jabot qui veut du rouge
+ Pour faire un bouton de grenat?
+
+ Le sang dans les veines s'ennuie,
+ Car il est fait pour se montrer;
+ Le temps est noir, gare la pluie!
+ Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
+
+ Sortez, vaillants! sortez, bravaches!
+ L'avant-bras couvert du manteau,
+ Que sur vos faces de gavaches
+ J'écrive des croix au couteau!
+
+ Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,
+ De pied ferme je les attends.
+ A ta gloire il faut que je fende
+ Les naseaux de ces capitans.
+
+ Au ruisseau qui gêne ta marche
+ Et pourrait salir tes pieds blancs,
+ Corps du Christ! je veux faire une arche
+ Avec les côtes des galants.
+
+ Pour te prouver combien je t'aime,
+ Dis, je tuerai qui tu voudras:
+ J'attaquerai Satan lui-même,
+ Si pour linceul j'ai tes deux draps.
+
+ Porte sourde!--Fenêtre aveugle!
+ Tu dois pourtant ouïr ma voix;
+ Comme un taureau blessé je beugle,
+ Des chiens excitant les abois!
+
+ Au moins plante un clou dans ta porte:
+ Un clou pour accrocher mon coeur.
+ A quoi sert que je le remporte
+ Fou de rage, mort de langueur?
+
+
+
+
+NOSTALGIES D'OBÉLISQUES
+
+
+I
+
+L'OBÉLISQUE DE PARIS
+
+ Sur cette place je m'ennuie,
+ Obélisque dépareillé;
+ Neige, givre, bruine et pluie
+ Glacent mon flanc déjà rouillé;
+
+ Et ma vieille aiguille, rougie
+ Aux fournaises d'un ciel de feu,
+ Prend des pâleurs de nostalgie
+ Dans cet air qui n'est jamais bleu.
+
+ Devant les colosses moroses
+ Et les pylônes de Luxor,
+ Près de mon frère aux teintes roses
+ Que ne suis-je debout encor,
+
+ Plongeant dans l'azur immuable
+ Mon pyramidion vermeil,
+ Et de mon ombre, sur le sable,
+ Écrivant les pas du soleil!
+
+ Rhamsès, un jour mon bloc superbe,
+ Où l'éternité s'ébréchait,
+ Roula fauché comme un brin d'herbe,
+ Et Paris s'en fit un hochet.
+
+ La sentinelle granitique,
+ Gardienne des énormités,
+ Se dresse entre un faux temple antique
+ Et la chambre des députés.
+
+ Sur l'échafaud de Louis seize,
+ Monolithe au sens aboli,
+ On a mis mon secret, qui pèse
+ Le poids de cinq mille ans d'oubli.
+
+ Les moineaux francs souillent ma tête,
+ Où s'abattaient dans leur essor
+ L'ibis rose et le gypaëte
+ Au blanc plumage, aux serres d'or.
+
+ La Seine, noir égout des rues,
+ Fleuve immonde fait de ruisseaux,
+ Salit mon pied, que dans ses crues
+ Baisait le Nil, père des eaux,
+
+ Le Nil, géant à barbe blanche
+ Coiffé de lotus et de joncs,
+ Versant de son urne qui penche
+ Des crocodiles pour goujons!
+
+ Les chars d'or étoilés de nacre
+ Des grands pharaons d'autrefois
+ Rasaient mon bloc heurté du fiacre
+ Emportant le dernier des rois.
+
+ Jadis, devant ma pierre antique,
+ Le pschent au front, les prêtres saints
+ Promenaient la bari mystique
+ Aux emblèmes dorés et peints;
+
+ Mais aujourd'hui, pilier profane
+ Entre deux fontaines campé,
+ Je vois passer la courtisane
+ Se renversant dans son coupé.
+
+ Je vois, de janvier à décembre,
+ La procession des bourgeois,
+ Les Solons qui vont à la chambre,
+ Et les Arthurs qui vont au bois.
+
+ Oh! dans cent ans quels laids squelettes
+ Fera ce peuple impie et fou,
+ Qui se couche sans bandelettes
+ Dans des cercueils que ferme un clou,
+
+ Et n'a pas même d'hypogées
+ A l'abri des corruptions,
+ Dortoirs où, par siècles rangées,
+ Plongent les générations!
+
+ Sol sacré des hiéroglyphes
+ Et des secrets sacerdotaux,
+ Où les sphinx s'aiguisent les griffes
+ Sur les angles des piédestaux,
+
+ Où sous le pied sonne la crypte,
+ Où l'épervier couve son nid,
+ Je te pleure, ô ma vieille Égypte,
+ Avec des larmes de granit!
+
+
+II
+
+L'OBÉLISQUE DE LUXOR
+
+ Je veille, unique sentinelle
+ De ce grand palais dévasté,
+ Dans la solitude éternelle,
+ En face de l'immensité.
+
+ A l'horizon que rien ne borne,
+ Stérile, muet, infini,
+ Le désert sous le soleil morne,
+ Déroule son linceul jauni.
+
+ Au-dessus de la terre nue,
+ Le ciel, autre désert d'azur,
+ Où jamais ne flotte une nue,
+ S'étale implacablement pur.
+
+ Le Nil, dont l'eau morte s'étame
+ D'une pellicule de plomb,
+ Luit, ridé par l'hippopotame,
+ Sous un jour mat tombant d'aplomb;
+
+ Et les crocodiles rapaces,
+ Sur le sable en feu des îlots,
+ Demi-cuits dans leurs carapaces,
+ Se pâment avec des sanglots.
+
+ Immobile sur son pied grêle,
+ L'ibis, le bec dans son jabot,
+ Déchiffre au bout de quelque stèle
+ Le cartouche sacré de Thot.
+
+ L'hyène rit, le chacal miaule,
+ Et, traçant des cercles dans l'air,
+ L'épervier affamé piaule,
+ Noire virgule du ciel clair.
+
+ Mais ces bruits de la solitude
+ Sont couverts par le bâillement
+ Des sphinx, lassés de l'attitude
+ Qu'ils gardent immuablement.
+
+ Produit des blancs reflets du sable
+ Et du soleil toujours brillant,
+ Nul ennui ne t'est comparable,
+ Spleen lumineux de l'Orient!
+
+ C'est toi qui faisais crier: Grâce!
+ A la satiété des rois
+ Tombant vaincus sur leur terrasse,
+ Et tu m'écrases de ton poids.
+
+ Ici jamais le vent n'essuie
+ Une larme à l'oeil sec des cieux,
+ Et le temps fatigué s'appuie
+ Sur les palais silencieux.
+
+ Pas un accident ne dérange
+ La face de l'éternité;
+ L'Égypte, en ce monde où tout change,
+ Trône sur l'immobilité.
+
+ Pour compagnons et pour amies,
+ Quand l'ennui me prend par accès,
+ J'ai les fellahs et les momies
+ Contemporaines de Rhamsès;
+
+ Je regarde un pilier qui penche,
+ Un vieux colosse sans profil
+ Et les canges à voile blanche
+ Montant ou descendant le Nil.
+
+ Que je voudrais comme mon frère,
+ Dans ce grand Paris transporté,
+ Auprès de lui, pour me distraire,
+ Sur une place être planté!
+
+ Là-bas, il voit à ses sculptures
+ S'arrêter un peuple vivant,
+ Hiératiques écritures,
+ Que l'idée épelle en rêvant.
+
+ Les fontaines juxtaposées
+ Sur la poudre de son granit
+ Jettent leurs brumes irisées;
+ II est vermeil, il rajeunit!
+
+ Des veines roses de Syène
+ Comme moi cependant il sort,
+ Mais je reste à ma place ancienne;
+ II est vivant et je suis mort!
+
+
+
+
+VIEUX DE LA VIEILLE
+
+15 DÉCEMBRE
+
+
+ Par l'ennui chassé de ma chambre,
+ J'errais le long du boulevard:
+ II faisait un temps de décembre,
+ Vent froid, fine pluie et brouillard;
+
+ Et là je vis, spectacle étrange,
+ Échappés du sombre séjour,
+ Sous la bruine et dans la fange,
+ Passer des spectres en plein jour.
+
+ Pourtant c'est la nuit que les ombres,
+ Par un clair de lune allemand,
+ Dans les vieilles tours en décombres,
+ Reviennent ordinairement;
+
+ C'est la nuit que les Elfes sortent
+ Avec leur robe humide au bord,
+ Et sous les nénuphars emportent
+ Leur valseur de fatigue mort;
+
+ C'est la nuit qu'a lieu la revue
+ Dans la ballade de Zedlitz,
+ Où l'Empereur, ombre entrevue,
+ Compte les ombres d'Austerlitz.
+
+ Mais des spectres près du Gymnase,
+ A deux pas des Variétés,
+ Sans brume ou linceul qui les gaze,
+ Des spectres mouillés et crottés!
+
+ Avec ses dents jaunes de tartre,
+ Son crâne de mousse verdi,
+ A Paris, boulevard Montmartre,
+ Mob se montrant en plein midi!
+
+ La chose vaut qu'on la regarde:
+ Trois fantômes de vieux grognards,
+ En uniformes de l'ex-garde,
+ Avec deux ombres de hussards!
+
+ On eût dit la lithographie
+ Où, dessinés par un rayon,
+ Les morts, que Raffet déifie,
+ Passent, criant: Napoléon!
+
+ Ce n'était pas les morts qu'éveille
+ Le son du nocturne tambour,
+ Mais bien quelques _vieux de la vieille_
+ Qui célébraient le grand retour.
+
+ Depuis la suprême bataille,
+ L'un a maigri, l'autre a grossi;
+ L'habit jadis fait à leur taille,
+ Est trop grand ou trop rétréci.
+
+ Nobles lambeaux, défroque épique,
+ Saints haillons, qu'étoile une croix,
+ Dans leur ridicule héroïque
+ Plus beaux que des manteaux de rois!
+
+ Un plumet énervé palpite
+ Sur leur kolbach fauve et pelé;
+ Près des trous de balle, la mite
+ A rongé leur dolman criblé;
+
+ Leur culotte de peau trop large
+ Fait mille plis sur leur fémur;
+ Leur sabre rouillé, lourde charge,
+ Creuse le sol et bat le mur;
+
+ Ou bien un embonpoint grotesque,
+ Avec grand'peine boutonné,
+ Fait un poussah, dont on rit presque,
+ Du vieux héros tout chevronné.
+
+ Ne les raillez pas, camarade;
+ Saluez plutôt chapeau bas
+ Ces Achilles d'une Iliade
+ Qu'Homère n'inventerait pas.
+
+ Respectez leur tête chenue!
+ Sur leur front par vingt cieux bronzé,
+ La cicatrice continue
+ Le sillon que l'âge a creusé.
+
+ Leur peau, bizarrement noircie,
+ Dit l'Égypte aux soleils brûlants;
+ Et les neiges de la Russie
+ Poudrent encor leurs cheveux blancs.
+
+ Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
+ Du froid de la Bérésina;
+ Et s'ils boitent, c'est que la route
+ Est longue du Caire à Wilna;
+
+ S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre
+ Les drapeaux étaient leurs seuls draps;
+ Et si leur manche ne va guère,
+ C'est qu'un boulet a pris leur bras.
+
+ Ne nous moquons pas de ces hommes
+ Qu'en riant le gamin poursuit;
+ Ils furent le jour dont nous sommes
+ Le soir et peut-être la nuit.
+
+ Quand on oublie, ils se souviennent.
+ Lancier rouge et grenadier bleu,
+ Au pied de la colonne, ils viennent
+ Comme à l'autel de leur seul dieu.
+
+ Là, fiers de leur longue souffrance,
+ Reconnaissants des maux subis,
+ Ils sentent le coeur de la France
+ Battre sous leurs pauvres habits.
+
+ Aussi les pleurs trempent le rire
+ En voyant ce saint carnaval,
+ Cette mascarade d'empire,
+ Passer comme un matin de bal;
+
+ Et l'aigle de la grande armée
+ Dans le ciel qu'emplit son essor,
+ Du fond d'une gloire enflammée,
+ Étend sur eux ses ailes d'or!
+
+
+
+
+TRISTESSE EN MER
+
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+ Le jour tombe; une fine pluie
+ Éteint les fournaises du soir,
+ Et le steam-boat crachant la suie
+ Rabat son long panache noir.
+
+ Plus pâle que le ciel livide
+ Je vais au pays du charbon,
+ Du brouillard et du suicide;
+ --Pour se tuer le temps est bon.
+
+ Mon désir avide se noie
+ Dans le gouffre amer qui blanchit;
+ Le vaisseau danse, l'eau tournoie,
+ Le vent de plus en plus fraîchit.
+
+ Oh! je me sens l'âme navrée;
+ L'Océan gonfle, en soupirant,
+ Sa poitrine désespérée,
+ Comme un ami qui me comprend.
+
+ Allons, peines d'amour perdues,
+ Espoirs lassés, illusions
+ Du socle idéal descendues,
+ Un saut dans les moites sillons!
+
+ A la mer, souffrances passées,
+ Qui revenez toujours, pressant
+ Vos blessures cicatrisées
+ Pour leur faire pleurer du sang!
+
+ A la mer, spectre de mes rêves,
+ Regrets aux mortelles pâleurs
+ Dans un coeur rouge ayant sept glaives,
+ Comme la Mère des douleurs.
+
+ Chaque fantôme plonge et lutte
+ Quelques instants avec le flot
+ Qui sur lui ferme sa volute
+ Et l'engloutit dans un sanglot.
+
+ Lest de l'âme, pesant bagage,
+ Trésors misérables et chers,
+ Sombrez, et dans votre naufrage
+ Je vais vous suivre au fond des mers!
+
+ Bleuâtre, enflé, méconnaissable,
+ Bercé par le flot qui bruit,
+ Sur l'humide oreiller du sable
+ Je dormirai bien cette nuit!
+
+ ... Mais une femme dans sa mante
+ Sur le pont assise à l'écart,
+ Une femme jeune et charmante
+ Lève vers moi son long regard.
+
+ Dans ce regard, à ma détresse
+ La Sympathie aux bras ouverts
+ Parle et sourit, soeur ou maîtresse.
+ Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+
+
+
+A UNE ROBE ROSE
+
+
+ Que tu me plais dans cette robe
+ Qui te déshabille si bien,
+ Faisant jaillir ta gorge en globe,
+ Montrant tout nu ton bras païen!
+
+ Frêle comme une aile d'abeille,
+ Frais comme un coeur de rose-thé,
+ Son tissu, caresse vermeille,
+ Voltige autour de ta beauté.
+
+ De l'épiderme sur la soie
+ Glissent des frissons argentés,
+ Et l'étoffe à la chair renvoie
+ Ses éclairs roses reflétés.
+
+ D'où te vient cette robe étrange
+ Qui semble faite de ta chair,
+ Trame vivante qui mélange
+ Avec ta peau son rose clair?
+
+ Est-ce à la rougeur de l'aurore,
+ A la coquille de Vénus,
+ Au bouton de sein près d'éclore,
+ Que sont pris ces tons inconnus?
+
+ Ou bien l'étoffe est-elle teinte
+ Dans les roses de ta pudeur?
+ Non; vingt fois modelée et peinte,
+ Ta forme connaît sa splendeur.
+
+ Jetant le voile qui te pèse,
+ Réalité que l'art rêva,
+ Comme la princesse Borghèse
+ Tu poserais pour Canova.
+
+ Et ces plis roses sont les lèvres
+ De mes désirs inapaisés,
+ Mettant au corps dont tu les sèvres
+ Une tunique de baisers.
+
+
+
+
+LE MONDE EST MÉCHANT
+
+
+ Le monde est méchant, ma petite
+ Avec son sourire moqueur
+ II dit qu'à ton côté palpite
+ Une montre en place de coeur.
+
+ --Pourtant ton sein ému s'élève
+ Et s'abaisse comme la mer,
+ Aux bouillonnements de la séve
+ Circulant sous ta jeune chair.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tes yeux vifs sont morts
+ Et se meuvent dans leur orbite
+ A temps égaux et par ressorts.
+
+ --Pourtant une larme irisée
+ Tremble à tes cils, mouvant rideau,
+ Comme une perle de rosée
+ Qui n'est pas prise au verre d'eau.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tu n'as pas d'esprit,
+ Et que les vers qu'on te récite
+ Sont pour toi comme du sanscrit.
+
+ --Pourtant, sur ta bouche vermeille,
+ Fleur s'ouvrant et se refermant,
+ Le rire, intelligente abeille,
+ Se pose à chaque trait charmant.
+
+ C'est que tu m'aimes, ma petite,
+ Et que tu hais tous ces gens-là.
+ Quitte-moi;--comme ils diront vite:
+ Quel coeur et quel esprit elle a!
+
+
+
+
+INÈS DE LAS SIERRAS
+
+A LA PETRA CAMARA
+
+
+ Nodier raconte qu'en Espagne
+ Trois officiers cherchant un soir
+ Une venta dans la campagne,
+ Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;
+
+ Un vrai château d'Anne Radcliffe,
+ Aux plafonds que le temps ploya,
+ Aux vitraux rayés par la griffe
+ Des chauves-souris de Goya,
+
+ Aux vastes salles délabrées,
+ Aux couloirs livrant leur secret,
+ Architectures effondrées
+ Où Piranèse se perdrait.
+
+ Pendant le souper, que regarde
+ Une collection d'aïeux
+ Dans leurs cadres montant la garde,
+ Un cri répond aux chants joyeux;
+
+ D'un long corridor en décombres,
+ Par la lune bizarrement
+ Entrecoupé de clairs et d'ombres,
+ Débusque un fantôme charmant;
+
+ Peigne au chignon, basquine aux hanches.
+ Une femme accourt en dansant,
+ Dans les bandes noires et blanches
+ Apparaissant, disparaissant.
+
+ Avec une volupté morte,
+ Cambrant les reins, penchant le cou,
+ Elle s'arrête sur la porte,
+ Sinistre et belle à rendre fou.
+
+ Sa robe, passée et fripée
+ Au froid humide des tombeaux,
+ Fait luire, d'un rayon frappée,
+ Quelques paillons sur ses lambeaux;
+
+ D'un pétale découronnée
+ A chaque soubresaut nerveux,
+ Sa rose, jaunie et fanée,
+ S'effeuille dans ses noirs cheveux.
+
+ Une cicatrice, pareille
+ A celle d'un coup de poignard,
+ Forme une couture vermeille
+ Sur sa gorge d'un ton blafard;
+
+ Et ses mains pâles et fluettes,
+ Au nez des soupeurs pleins d'effroi
+ Entre-choquent les castagnettes,
+ Comme des dents claquant de froid.
+
+ Elle danse, morne bacchante,
+ La cachucha sur un vieil air,
+ D'une grâce si provocante,
+ Qu'on la suivrait même en enfer.
+
+ Ses cils palpitent sur ses joues
+ Comme des ailes d'oiseau noir,
+ Et sa bouche arquée a des moues
+ A mettre un saint au désespoir.
+
+ Quand de sa jupe qui tournoie
+ Elle soulève le volant,
+ Sa jambe, sous le bas de soie,
+ Prend des lueurs de marbre blanc.
+
+ Elle se penche jusqu'à terre,
+ Et sa main, d'un geste coquet,
+ Comme on fait des fleurs d'un parterre.
+ Groupe les désirs en bouquet.
+
+ Est-ce un fantôme? est-ce une femme?
+ Un rêve, une réalité,
+ Qui scintille comme une flamme
+ Dans un tourbillon de beauté?
+
+ Cette apparition fantasque,
+ C'est l'Espagne du temps passé,
+ Aux frissons du tambour de basque
+ S'élançant de son lit glacé,
+
+ Et, brusquement ressuscitée
+ Dans un suprême boléro,
+ Montrant sous sa jupe argentée
+ La _divisa_ prise au taureau.
+
+ La cicatrice qu'elle porte,
+ C'est le coup de grâce donné
+ A la génération morte
+ Par chaque siècle nouveau-né.
+
+ J'ai vu ce fantôme au Gymnase,
+ Où Paris entier l'admira,
+ Lorsque dans son linceul de gaze
+ Parut la Petra Camara,
+
+ Impassible et passionnée,
+ Fermant ses yeux morts de langueur,
+ Et comme Inès l'assassinée
+ Dansant, un poignard dans le coeur!
+
+
+
+
+ODELETTE ANACRÉONTIQUE
+
+
+ Pour que je t'aime, ô mon poëte,
+ Ne fais pas fuir par trop d'ardeur
+ Mon amour, colombe inquiète,
+ Au ciel rose de la pudeur.
+
+ L'oiseau qui marche dans l'allée
+ S'effraye et part au moindre bruit;
+ Ma passion est chose ailée
+ Et s'envole quand on la suit.
+
+ Muet comme l'Hermès de marbre,
+ Sous la charmille pose-toi;
+ Tu verras bientôt de son arbre
+ L'oiseau descendre sans effroi.
+
+ Tes tempes sentiront près d'elles,
+ Avec des souffles de fraîcheur,
+ Une palpitation d'ailes
+ Dans un tourbillon de blancheur.
+
+ Et la colombe apprivoisée
+ Sur ton épaule s'abattra,
+ Et son bec à pointe rosée
+ De ton baiser s'enivrera.
+
+
+
+
+FUMÉE
+
+
+ Là-bas, sous les arbres s'abrite
+ Une chaumière au dos bossu;
+ Le toit penche, le mur s'effrite,
+ Le seuil de la porte est moussu.
+
+ La fenêtre, un volet la bouche;
+ Mais du taudis, comme au temps froid
+ La tiède haleine d'une bouche,
+ La respiration se voit.
+
+ Un tire-bouchon de fumée,
+ Tournant son mince filet bleu,
+ De l'âme en ce bouge enfermée
+ Porte des nouvelles à Dieu.
+
+
+
+
+APOLLONIE
+
+
+ J'aime ton nom d'Apollonie,
+ Écho grec du sacré vallon,
+ Qui, dans sa robuste harmonie,
+ Te baptise soeur d'Apollon.
+
+ Sur la lyre au plectre d'ivoire,
+ Ce nom splendide et souverain,
+ Beau comme l'amour et la gloire,
+ Prend des résonnances d'airain.
+
+ Classique, il fait plonger les Elfes
+ Au fond de leur lac allemand,
+ Et seule la Pythie à Delphes
+ Pourrait le porter dignement,
+
+ Quand relevant sa robe antique
+ Elle s'assoit au trépied d'or,
+ Et dans sa pose fatidique
+ Attend le dieu qui tarde encor.
+
+
+
+
+L'AVEUGLE
+
+
+ Un aveugle au coin d'une borne,
+ Hagard comme au jour un hibou,
+ Sur son flageolet, d'un air morne,
+ Tâtonne en se trompant de trou,
+
+ Et joue un ancien vaudeville
+ Qu'il fausse imperturbablement;
+ Son chien le conduit par la ville,
+ Spectre diurne à l'oeil dormant.
+
+ Les jours sur lui passent sans luire;
+ Sombre, il entend le monde obscur
+ Et la vie invisible bruire
+ Comme un torrent derrière un mur!
+
+ Dieu sait quelles chimères noires
+ Hantent cet opaque cerveau!
+ Et quels illisibles grimoires
+ L'idée écrit en ce caveau!
+
+ Ainsi dans les puits de Venise,
+ Un prisonnier à demi fou,
+ Pendant sa nuit qui s'éternise,
+ Grave des mots avec un clou.
+
+ Mais peut-être aux heures funèbres,
+ Quand la mort souffle le flambeau,
+ L'âme habituée aux ténèbres
+ Y verra clair dans le tombeau!
+
+
+
+
+LIED
+
+
+ Au mois d'avril, la terre est rose
+ Comme la jeunesse et l'amour;
+ Pucelle encore, à peine elle ose
+ Payer le Printemps de retour.
+
+ Au mois de juin, déjà plus pâle
+ Et le coeur de désir troublé,
+ Avec l'Été tout brun de hâle
+ Elle se cache dans le blé.
+
+ Au mois d'août, bacchante enivrée,
+ Elle offre à l'Automne son sein,
+ Et, roulant sur la peau tigrée,
+ Fait jaillir le sang du raisin.
+
+ En décembre, petite vieille,
+ Par les frimas poudrée à blanc,
+ Dans ses rêves elle réveille
+ L'Hiver auprès d'elle ronflant.
+
+
+
+
+FANTAISIES D'HIVER
+
+
+I
+
+ Le nez rouge, la face blême,
+ Sur un pupitre de glaçons,
+ L'Hiver exécute son thème
+ Dans le quatuor des saisons.
+
+ Il chante d'une voix peu sûre
+ Des airs vieillots et chevrotants;
+ Son pied glacé bat la mesure
+ Et la semelle en même temps;
+
+ Et comme Haendel, dont la perruque
+ Perdait sa farine en tremblant,
+ Il fait envoler de sa nuque
+ La neige qui la poudre à blanc.
+
+
+II
+
+ Dans le bassin des Tuileries,
+ Le cygne s'est pris en nageant,
+ Et les arbres, comme aux féeries,
+ Sont en filigrane d'argent.
+
+ Les vases ont des fleurs de givre,
+ Sous la charmille aux blancs réseaux;
+ Et sur la neige on voit se suivre
+ Les pas étoilés des oiseaux.
+
+ Au piédestal où, court-vêtue,
+ Vénus coudoyait Phocion,
+ L'Hiver a posé pour statue
+ La Frileuse de Clodion.
+
+
+III
+
+ Les femmes passent sous les arbres
+ En martre, hermine et menu-vair,
+ Et les déesses, frileux marbres,
+ Ont pris aussi l'habit d'hiver.
+
+ La Vénus Anadyomène
+ Est en pelisse à capuchon;
+ Flore, que la brise malmène,
+ Plonge ses mains dans son manchon.
+
+ Et pour la saison, les bergères
+ De Coysevox et de Coustou,
+ Trouvant leurs écharpes légères,
+ Ont des boas autour du cou.
+
+
+IV
+
+ Sur la mode parisienne
+ Le Nord pose ses manteaux lourds,
+ Comme sur une Athénienne
+ Un Scythe étendrait sa peau d'ours.
+
+ Partout se mélange aux parures
+ Dont Palmyre habille l'Hiver,
+ Le faste russe des fourrures
+ Que parfume le vétyver.
+
+ Et le Plaisir rit dans l'alcôve
+ Quand, au milieu des Amours nus,
+ Des poils roux d'une bête fauve
+ Sort le torse blanc de Vénus.
+
+
+V
+
+ Sous le voile qui vous protége,
+ Défiant les regards jaloux,
+ Si vous sortez par cette neige,
+ Redoutez vos pieds andalous;
+
+ La neige saisit comme un moule
+ L'empreinte de ce pied mignon
+ Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,
+ Signe, à chaque pas, votre nom.
+
+ Ainsi guidé, l'époux morose
+ Peut parvenir au nid caché
+ Où, de froid la joue encor rose,
+ A l'Amour s'enlace Psyché.
+
+
+
+
+LA SOURCE
+
+
+ Tout près du lac filtre une source,
+ Entre deux pierres, dans un coin;
+ Allégrement l'eau prend sa course
+ Comme pour s'en aller bien loin.
+
+ Elle murmure: Oh! quelle joie!
+ Sous la terre il faisait si noir!
+ Maintenant ma rive verdoie,
+ Le ciel se mire à mon miroir.
+
+ Les myosotis aux fleurs bleues
+ Me disent: Ne m'oubliez pas!
+ Les libellules de leurs queues
+ M'égratignent dans leurs ébats:
+
+ A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
+ Qui sait?--Après quelques détours
+ Peut-être deviendrai-je un fleuve
+ Baignant vallons, rochers et tours.
+
+ Je broderai de mon écume
+ Ponts de pierre, quais de granit,
+ Emportant le steamer qui fume
+ A l'Océan où tout finit.
+
+ Ainsi la jeune source jase,
+ Formant cent projets d'avenir;
+ Comme l'eau qui bout dans un vase,
+ Son flot ne peut se contenir;
+
+ Mais le berceau touche à la tombe;
+ Le géant futur meurt petit;
+ Née à peine, la source tombe
+ Dans le grand lac qui l'engloutit!
+
+
+
+
+BÛCHERS ET TOMBEAUX
+
+
+ Le squelette était invisible
+ Au temps heureux de l'Art païen;
+ L'homme, sous la forme sensible,
+ Content du beau, ne cherchait rien.
+
+ Pas de cadavre sous la tombe,
+ Spectre hideux de l'être cher,
+ Comme d'un vêtement qui tombe
+ Se déshabillant de sa chair,
+
+ Et, quand la pierre se lézarde,
+ Parmi les épouvantements,
+ Montrant à l'oeil qui s'y hasarde
+ Une armature d'ossements;
+
+ Mais au feu du bûcher ravie
+ Une pincée entre les doigts,
+ Résidu léger de la vie,
+ Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
+
+ Ce que le papillon de l'âme
+ Laisse de poussière après lui,
+ Et ce qui reste de la flamme
+ Sur le trépied, quand elle a lui!
+
+ Entre les fleurs et les acanthes,
+ Dans le marbre joyeusement,
+ Amours, aegipans et bacchantes
+ Dansaient autour du monument;
+
+ Tout au plus un petit génie
+ Du pied éteignait un flambeau;
+ Et l'art versait son harmonie
+ Sur la tristesse du tombeau.
+
+ Les tombes étaient attrayantes:
+ Comme on fait d'un enfant qui dort,
+ D'images douces et riantes
+ La vie enveloppait la mort;
+
+ La mort dissimulait sa face
+ Aux trous profonds, au nez camard,
+ Dont la hideur railleuse efface
+ Les chimères du cauchemar.
+
+ Le monstre, sous la chair splendide
+ Cachait son fantôme inconnu,
+ Et l'oeil de la vierge candide
+ Allait au bel éphèbe nu.
+
+ Seulement pour pousser à boire,
+ Au banquet de Trimalcion,
+ Une larve, joujou d'ivoire,
+ Faisait son apparition;
+
+ Des dieux que l'art toujours révère
+ Trônaient au ciel marmoréen;
+ Mais l'Olympe cède au Calvaire,
+ Jupiter au Nazaréen;
+
+ Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre
+ S'étend.--Comme sur un drap noir,
+ Sur la tristesse immense et sombre
+ Le blanc squelette se fait voir;
+
+ Il signe les pierres funèbres
+ De son paraphe de fémurs,
+ Pend son chapelet de vertèbres
+ Dans les charniers, le long des murs,
+
+ Des cercueils lève le couvercle
+ Avec ses bras aux os pointus;
+ Dessine ses côtes en cercle
+ Et rit de son large rictus;
+
+ Il pousse à la danse macabre
+ L'empereur, le pape et le roi,
+ Et de son cheval qui se cabre
+ Jette bas le preux plein d'effroi;
+
+ Il entre chez la courtisane
+ Et fait des mines au miroir,
+ Du malade il boit la tisane,
+ De l'avare ouvre le tiroir;
+
+ Piquant l'attelage qui rue
+ Avec un os pour aiguillon,
+ Du laboureur à la charrue
+ Termine en fosse le sillon;
+
+ Et, parmi la foule priée,
+ Hôte inattendu, sous le banc,
+ Vole à la pâle mariée
+ Sa jarretière de ruban.
+
+ A chaque pas grossit la bande;
+ Le jeune au vieux donne la main;
+ L'irrésistible sarabande
+ Met en branle le genre humain.
+
+ Le spectre en tête se déhanche,
+ Dansant et jouant du rebec,
+ Et sur fond noir, en couleur blanche,
+ Holbein l'esquisse d'un trait sec.
+
+ Quand le siècle devient frivole
+ Il suit la mode; en tonnelet
+ Retrousse son linceul et vole
+ Comme un Cupidon de ballet
+
+ Au tombeau-sofa des marquises
+ Qui reposent, lasses d'amour,
+ En des attitudes exquises,
+ Dans les chapelles Pompadour.
+
+ Mais voile-toi, masque sans joues,
+ Comédien que le ver mord,
+ Depuis assez longtemps tu joues
+ Le mélodrame de la Mort.
+
+ Reviens, reviens, bel art antique,
+ De ton paros étincelant
+ Couvrir ce squelette gothique;
+ Dévore-le, bûcher brûlant!
+
+ Si nous sommes une statue
+ Sculptée à l'image de Dieu,
+ Quand cette image est abattue,
+ Jetons-en les débris au feu.
+
+ Toi, forme immortelle, remonte
+ Dans la flamme aux sources du beau,
+ Sans que ton argile ait la honte
+ Et les misères du tombeau!
+
+
+
+
+LE SOUPER DES ARMURES
+
+
+ Biorn, étrange cénobite,
+ Sur le plateau d'un roc pelé,
+ Hors du temps et du monde, habite
+ La tour d'un burg démantelé.
+
+ De sa porte l'esprit moderne
+ En vain soulève le marteau.
+ Biorn verrouille sa poterne
+ Et barricade son château.
+
+ Quand tous ont les yeux vers l'aurore,
+ Biorn, sur son donjon perché,
+ A l'horizon contemple encore
+ La place du soleil couché.
+
+ Ame rétrospective, il loge
+ Dans son burg et dans le passé;
+ Le pendule de son horloge
+ Depuis des siècles est cassé.
+
+ Sous ses ogives féodales
+ Il erre, éveillant les échos,
+ Et ses pas, sonnant sur les dalles,
+ Semblent suivis de pas égaux.
+
+ Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,
+ Ni gentilshommes, ni bourgeois,
+ Mais les portraits de ses ancêtres
+ Causent avec lui quelquefois.
+
+ Et certains soirs, pour se distraire,
+ Trouvant manger seul ennuyeux,
+ Biorn, caprice funéraire,
+ Invite à souper ses aïeux.
+
+ Les fantômes, quand minuit sonne,
+ Viennent armés de pied en cap;
+ Biorn, qui malgré lui frissonne,
+ Salue en haussant son hanap.
+
+ Pour s'asseoir, chaque panoplie
+ Fait un angle avec son genou,
+ Dont l'articulation plie
+ En grinçant comme un vieux verrou;
+
+ Et tout d'une pièce, l'armure,
+ D'un corps absent gauche cercueil,
+ Rendant un creux et sourd murmure,
+ Tombe entre les bras du fauteuil.
+
+ Landgraves, rhingraves, burgraves,
+ Venus du ciel ou de l'enfer,
+ Ils sont tous là, muets et graves,
+ Les roides convives de fer!
+
+ Dans l'ombre, un rayon fauve indique
+ Un monstre, guivre, aigle à deux cous,
+ Pris au bestiaire héraldique
+ Sur les cimiers faussés de coups.
+
+ Du mufle des bêtes difformes
+ Dressant leurs ongles arrogants,
+ Partent des panaches énormes,
+ Des lambrequins extravagants;
+
+ Mais les casques ouverts sont vides
+ Comme les timbres du blason;
+ Seulement deux flammes livides
+ Y luisent d'étrange façon.
+
+ Toute la ferraille est assise
+ Dans la salle du vieux manoir,
+ Et, sur le mur, l'ombre indécise
+ Donne à chaque hôte un page noir.
+
+ Les liqueurs aux feux des bougies
+ Ont des pourpres d'un ton suspect;
+ Les mets dans leurs sauces rougies
+ Prennent un singulier aspect.
+
+ Parfois un corselet miroite,
+ Un morion brille un moment;
+ Une pièce qui se déboîte
+ Choit sur la nappe lourdement.
+
+ L'on entend les battements d'ailes
+ D'invisibles chauves-souris,
+ Et les drapeaux des infidèles
+ Palpitent le long du lambris.
+
+ Avec des mouvements fantasques
+ Courbant leurs phalanges d'airain,
+ Les gantelets versent aux casques
+ Des rasades de vin du Rhin,
+
+ Ou découpent au fil des dagues
+ Des sangliers sur des plats d'or...
+ Cependant passent des bruits vagues
+ Par les orgues du corridor.
+
+ La débauche devient farouche,
+ On n'entendrait pas tonner Dieu;
+ Car, lorsqu'un fantôme découche,
+ C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
+
+ Et la fantastique assemblée
+ Se tracassant dans son harnois,
+ L'orgie a sa rumeur doublée
+ Du tintamarre des tournois.
+
+ Gobelets, hanaps, vidercomes,
+ Vidés toujours, remplis en vain,
+ Entre les mâchoires des heaumes
+ Forment des cascades de vin.
+
+ Les hauberts en bombent leurs ventres.
+ Et le flot monte aux gorgerins;
+ --Ils sont tous gris comme des chantres,
+ Les vaillants comtes suzerains!
+
+ L'un allonge dans la salade
+ Nonchalamment ses pédieux,
+ L'autre à son compagnon malade
+ Fait un sermon fastidieux.
+
+ Et des armures peu bégueules
+ Rappellent, dardant leur boisson,
+ Les lions lampassés de gueules
+ Blasonnés sur leur écusson.
+
+ D'une voix encore enrouée
+ Par l'humidité du caveau,
+ Max fredonne, ivresse enjouée,
+ Un lied, en treize cents, nouveau.
+
+ Albrecht, ayant le vin féroce,
+ Se querelle avec ses voisins,
+ Qu'il martèle, bossue et rosse,
+ Comme il faisait des Sarrasins.
+
+ Échauffé, Fritz ôte son casque,
+ Jadis par un crâne habité,
+ Ne pensant pas que sans son masque
+ Il semble un tronc décapité.
+
+ Bientôt ils roulent pêle-mêle
+ Sous la table, parmi les brocs,
+ Tête en bas, montrant la semelle
+ De leurs souliers courbés en crocs.
+
+ C'est un hideux champ de bataille
+ Où les pots heurtent les armets,
+ Où chaque mort par quelque entaille,
+ Au lieu de sang vomit des mets.
+
+ Et Biorn, le poing sur la cuisse,
+ Les contemple, morne et hagard,
+ Tandis que, par le vitrail suisse,
+ L'aube jette son bleu regard.
+
+ La troupe, qu'un rayon traverse,
+ Pâlit comme au jour un flambeau,
+ Et le plus ivrogne se verse
+ Le coup d'étrier du tombeau.
+
+ Le coq chante, les spectres fuient
+ Et, reprenant un air hautain,
+ Sur l'oreiller de marbre appuient
+ Leurs têtes lourdes du festin!
+
+
+
+
+LA MONTRE
+
+
+ Deux fois je regarde ma montre,
+ Et deux fois à mes yeux distraits
+ L'aiguille au même endroit se montre;
+ Il est une heure... une heure après.
+
+ La figure de la pendule
+ En rit dans le salon voisin,
+ Et le timbre d'argent module
+ Deux coups vibrant comme un tocsin.
+
+ Le cadran solaire me raille
+ En m'indiquant, de son long doigt,
+ Le chemin que sur la muraille
+ A fait son ombre qui s'accroît.
+
+ Le clocher avec ironie
+ Dit le vrai chiffre et le beffroi,
+ Reprenant la note finie,
+ A l'air de se moquer de moi.
+
+ Tiens! la petite bête est morte.
+ Je n'ai pas mis hier encor,
+ Tant ma rêverie était forte,
+ Au trou de rubis la clef d'or!
+
+ Et je ne vois plus, dans sa boîte,
+ Le fin ressort du balancier
+ Aller, venir, à gauche, à droite,
+ Ainsi qu'un papillon d'acier.
+
+ C'est bien de moi! Quand je chevauche
+ L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
+ Mon corps sans âme se débauche,
+ Et s'en va comme il plaît à Dieu!
+
+ L'éternité poursuit son cercle
+ Autour de ce cadran muet,
+ Et le temps, l'oreille au couvercle,
+ Cherche ce coeur qui remuait;
+
+ Ce coeur que l'enfant croit en vie,
+ Et dont chaque pulsation
+ Dans notre poitrine est suivie
+ D'une égale vibration,
+
+ Il ne bat plus, mais son grand frère
+ Toujours palpite à mon côté.
+ --Celui que rien ne peut distraire,
+ Quand je dormais, l'a remonté!
+
+
+
+
+LES NÉRÉIDES
+
+
+ J'ai dans ma chambre une aquarelle
+ Bizarre, et d'un peintre avec qui
+ Mètre et rime sont en querelle,
+ --Théophile Kniatowski.
+
+ Sur l'écume blanche qui frange
+ Le manteau glauque de la mer
+ Se groupent en bouquet étrange
+ Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.
+
+ Comme des lis noyés, la houle
+ Fait dans sa volute d'argent
+ Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
+ Les élevant, les submergeant.
+
+ Sur leurs têtes blondes, coiffées
+ De pétoncles et de roseaux,
+ Elles mêlent, coquettes fées,
+ L'écrin et la flore des eaux.
+
+ Vidant sa nacre, l'huître à perle
+ Constelle de son blanc trésor
+ Leur gorge, où le flot qui déferle
+ Suspend d'autres perles encor.
+
+ Et, jusqu'aux hanches soulevées
+ Par le bras des Tritons nerveux,
+ Elles luisent, d'azur lavées,
+ Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
+
+ Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue
+ Se glace d'un visqueux frisson,
+ Et le torse finit en queue,
+ Moitié femme, moitié poisson.
+
+ Mais qui regarde la nageoire
+ Et les reins aux squameux replis,
+ En voyant les bustes d'ivoire
+ Par le baiser des mers polis?
+
+ A l'horizon,--piquant mélange
+ De fable et de réalité,--
+ Paraît un vaisseau qui dérange
+ Le choeur marin épouvanté.
+
+ Son pavillon est tricolore;
+ Son tuyau vomit la vapeur;
+ Ses aubes fouettent l'eau sonore,
+ Et les nymphes plongent de peur.
+
+ Sans crainte elles suivaient par troupes
+ Les trirèmes de l'Archipel,
+ Et les dauphins, arquant leurs croupes,
+ D'Arion attendaient l'appel.
+
+ Mais le steam-boat avec ses roues,
+ Comme Vulcain battant Vénus,
+ Souffletterait leurs belles joues
+ Et meurtrirait leurs membres nus.
+
+ Adieu, fraîche mythologie!
+ Le paquebot passe et, de loin,
+ Croit voir sur la vague élargie
+ Une culbute de marsouin.
+
+
+
+
+LES ACCROCHE-COEURS
+
+
+ Ravivant les langueurs nacrées
+ De tes yeux battus et vainqueurs,
+ En mèches de parfum lustrées
+ Se courbent deux accroche-coeurs.
+
+ A voir s'arrondir sur tes joues
+ Leurs orbes tournés par tes doigts,
+ On dirait les petites roues
+ Du char de Mab fait d'une noix;
+
+ Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,
+ Pour une flèche à décocher,
+ En cercle d'or se sont rejointes
+ A la tempe du jeune archer.
+
+ Pourtant un scrupule me trouble,
+ Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi,
+ Coquette, un accroche-coeur double?
+ Qui donc y pends-tu près de moi?
+
+
+
+
+LA ROSE-THÉ
+
+
+ La plus délicate des roses
+ Est, à coup sûr, la rose-thé.
+ Son bouton aux feuilles mi-closes
+ De carmin à peine est teinté.
+
+ On dirait une rose blanche
+ Qu'aurait fait rougir de pudeur,
+ En la lutinant sur la branche,
+ Un papillon trop plein d'ardeur.
+
+ Son tissu rose et diaphane
+ De la chair a le velouté;
+ Auprès, tout incarnat se fane
+ Ou prend de la vulgarité.
+
+ Comme un teint aristocratique
+ Noircit les fronts bruns de soleil,
+ De ses soeurs elle rend rustique
+ Le coloris chaud et vermeil.
+
+ Mais, si votre main qui s'en joue,
+ A quelque bal, pour son parfum,
+ La rapproche de votre joue,
+ Son frais éclat devient commun.
+
+ Il n'est pas de rose assez tendre
+ Sur la palette du printemps,
+ Madame, pour oser prétendre
+ Lutter contre vos dix-sept ans.
+
+ La peau vaut mieux que le pétale,
+ Et le sang pur d'un noble coeur
+ Qui sur la jeunesse s'étale,
+ De tous les roses est vainqueur!
+
+
+
+
+CARMEN
+
+
+ Carmen est maigre,--un trait de bistre
+ Cerne son oeil de gitana.
+ Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
+ Sa peau, le diable la tanna.
+
+ Les femmes disent qu'elle est laide,
+ Mais tous les hommes en sont fous:
+ Et l'archevêque de Tolède
+ Chante la messe à ses genoux;
+
+ Car sur sa nuque d'ambre fauve
+ Se tord un énorme chignon
+ Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
+ Une mante à son corps mignon.
+
+ Et, parmi sa pâleur, éclate
+ Une bouche aux rires vainqueurs;
+ Piment rouge, fleur écarlate,
+ Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
+
+ Ainsi faite, la moricaude
+ Bat les plus altières beautés,
+ Et de ses yeux la lueur chaude
+ Rend la flamme aux satiétés.
+
+ Elle a, dans sa laideur piquante,
+ Un grain de sel de cette mer
+ D'où jaillit, nue et provocante,
+ L'âcre Vénus du gouffre amer.
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES HIRONDELLES
+
+CHANSON D'AUTOMNE
+
+
+ Déjà plus d'une feuille sèche
+ Parsème les gazons jaunis;
+ Soir et matin, la brise est fraîche,
+ Hélas! les beaux jours sont finis!
+
+ On voit s'ouvrir les fleurs que garde
+ Le jardin, pour dernier trésor:
+ Le dahlia met sa cocarde
+ Et le souci sa toque d'or.
+
+ La pluie au bassin fait des bulles;
+ Les hirondelles sur le toit
+ Tiennent des conciliabules:
+ Voici l'hiver, voici le froid!
+
+ Elles s'assemblent par centaines,
+ Se concertant pour le départ.
+ L'une dit «Oh! que dans Athènes
+ Il fait bon sur le vieux rempart!
+
+ «Tous les ans j'y vais et je niche
+ Aux métopes du Parthénon.
+ Mon nid bouche dans la corniche
+ Le trou d'un boulet de canon.»
+
+ L'autre: «J'ai ma petite chambre
+ A Smyrne, au plafond d'un café.
+ Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
+ Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
+
+ «J'entre et je sors, accoutumée
+ Aux blondes vapeurs des chibouchs,
+ Et parmi des flots de fumée,
+ Je rase turbans et tarbouchs.»
+
+ Celle-ci: «J'habite un triglyphe
+ Au fronton d'un temple, à Balbeck.
+ Je m'y suspends avec ma griffe
+ Sur mes petits au large bec.»
+
+ Celle-là: «Voici mon adresse:
+ Rhodes, palais des chevaliers;
+ Chaque hiver, ma tente s'y dresse
+ Au chapiteau des noirs piliers.»
+
+ La cinquième: «Je ferai halte,
+ Car l'âge m'alourdit un peu,
+ Aux blanches terrasses de Malte,
+ Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
+
+ La sixième: «Qu'on est à l'aise
+ Au Caire, en haut des minarets!
+ J'empâte un ornement de glaise,
+ Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»
+
+ «A la seconde cataracte,
+ Fait la dernière, j'ai mon nid;
+ J'en ai noté la place exacte,
+ Dans le pschent d'un roi de granit.»
+
+ Toutes: «Demain combien de lieues
+ Auront filé sous notre essaim,
+ Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
+ Brodant d'écume leur bassin!»
+
+ Avec cris et battements d'ailes,
+ Sur la moulure aux bords étroits,
+ Ainsi jasent les hirondelles,
+ Voyant venir la rouille aux bois.
+
+ Je comprends tout ce qu'elles disent,
+ Car le poëte est un oiseau;
+ Mais, captif, ses élans se brisent
+ Contre un invisible réseau!
+
+ Des ailes! des ailes! des ailes!
+ Comme dans le chant de Ruckert,
+ Pour voler, là-bas avec elles
+ Au soleil d'or, au printemps vert!
+
+
+
+
+NOËL
+
+
+ Le ciel est noir, la terre est blanche;
+ --Cloches, carillonnez gaîment!--
+ Jésus est né;--la Vierge penche
+ Sur lui son visage charmant.
+
+ Pas de courtines festonnées
+ Pour préserver l'enfant du froid;
+ Rien que les toiles d'araignées
+ Qui pendent des poutres du toit.
+
+ Il tremble sur la paille fraîche,
+ Ce cher petit enfant Jésus,
+ Et pour l'échauffer dans sa crèche
+ L'âne et le boeuf soufflent dessus.
+
+ La neige au chaume coud ses franges,
+ Mais sur le toit s'ouvre le ciel
+ Et, tout en blanc, le choeur des anges
+ Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_»
+
+
+
+
+LES JOUJOUX DE LA MORTE
+
+
+ La petite Marie est morte,
+ Et son cercueil est si peu long
+ Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
+ Comme un étui de violon.
+
+ Sur le tapis et sur la table
+ Traîne l'héritage enfantin.
+ Les bras ballants, l'air lamentable,
+ Tout affaissé, gît le pantin.
+
+ Et si la poupée est plus ferme,
+ C'est la faute de son bâton;
+ Dans son oeil une larme germe,
+ Un soupir gonfle son carton.
+
+ Une dînette abandonnée
+ Mêle ses plats de bois verni
+ A la troupe désarçonnée
+ Des écuyers de Franconi.
+
+ La boîte à musique est muette;
+ Mais, quand on pousse le ressort
+ Où se posait sa main fluette,
+ Un murmure plaintif en sort.
+
+ L'émotion chevrote et tremble
+ Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_
+ Le _Quadrille des Lanciers_ semble
+ Triste comme un enterrement,
+
+ Et des pleurs vous mouillent la joue
+ Quand _la Donna è mobile_,
+ Sur le rouleau qui tourne et joue,
+ Expire avec un son filé.
+
+ Le coeur se navre à ce mélange
+ Puérilement douloureux,
+ Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
+ Berceau que la tombe a fait creux!
+
+
+
+
+APRÈS LE FEUILLETON
+
+
+ Mes colonnes sont alignées
+ Au portique du feuilleton;
+ Elles supportent résignées
+ Du journal le pesant fronton.
+
+ Jusqu'à lundi je suis mon maître.
+ Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés!
+ Pour huit jours je puis me permettre
+ De vous fermer la porte au nez.
+
+ Les ficelles des mélodrames
+ N'ont plus le droit de se glisser
+ Parmi les fils soyeux des trames
+ Que mon caprice aime à tisser.
+
+ Voix de l'âme et de la nature,
+ J'écouterai vos purs sanglots,
+ Sans que les couplets de facture
+ M'étourdissent de leurs grelots.
+
+ Et portant, dans mon verre à côtes,
+ La santé du temps disparu,
+ Avec mes vieux rêves pour hôtes
+ Je boirai le vin de mon cru:
+
+ Le vin de ma propre pensée,
+ Vierge de toute autre liqueur,
+ Et que, par la vie écrasée,
+ Répand la grappe de mon coeur!
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
+
+
+ La main au front, le pied dans l'âtre,
+ Je songe et cherche à revenir,
+ Par delà le passé grisâtre,
+ Au vieux château du Souvenir.
+
+ Une gaze de brume estompe
+ Arbres, maisons, plaines, coteaux,
+ Et l'oeil au carrefour qui trompe
+ En vain consulte les poteaux.
+
+ J'avance parmi les décombres
+ De tout un monde enseveli,
+ Dans le mystère des pénombres,
+ A travers des limbes d'oubli.
+
+ Mais voici, blanche et diaphane,
+ La Mémoire, au bord du chemin,
+ Qui me remet, comme Ariane,
+ Son peloton de fil en main.
+
+ Désormais la route est certaine;
+ Le soleil voilé reparaît,
+ Et du château la tour lointaine
+ Pointe au-dessus de la forêt.
+
+ Sous l'arcade où le jour s'émousse,
+ De feuilles en feuilles tombant,
+ Le sentier ancien dans la mousse
+ Trace encor son étroit ruban.
+
+ Mais la ronce en travers s'enlace;
+ La liane tend son filet,
+ Et la branche que je déplace
+ Revient et me donne un soufflet.
+
+ Enfin au bout de la clairière,
+ Je découvre du vieux manoir
+ Les tourelles en poivrière
+ Et les hauts toits en éteignoir.
+
+ Sur le comble aucune fumée
+ Rayant le ciel d'un bleu sillon;
+ Pas une fenêtre allumée
+ D'une figure ou d'un rayon.
+
+ Les chaînes du pont sont brisées;
+ Aux fossés la lentille d'eau
+ De ses taches vert-de-grisées
+ Étale le glauque rideau.
+
+ Des tortuosités de lierre
+ Pénètrent dans chaque refend,
+ Payant la tour hospitalière
+ Qui les soutient... en l'étouffant.
+
+ Le porche à la lune se ronge,
+ Le temps le sculpte à sa façon,
+ Et la pluie a passé l'éponge
+ Sur les couleurs de mon blason.
+
+ Tout ému, je pousse la porte
+ Qui cède et geint sur ses pivots;
+ Un air froid en sort et m'apporte
+ Le fade parfum des caveaux.
+
+ L'ortie aux morsures aiguës,
+ La bardane aux larges contours,
+ Sous les ombelles des ciguës,
+ Prospèrent dans l'angle des cours.
+
+ Sur les deux chimères de marbre,
+ Gardiennes du perron verdi,
+ Se découpe l'ombre d'un arbre
+ Pendant mon absence grandi.
+
+ Levant leurs pattes de lionne
+ Elles se mettent en arrêt.
+ Leur regard blanc me questionne,
+ Mais je leur dis le mot secret.
+
+ Et je passe.--Dressant sa tête,
+ Le vieux chien retombe assoupi,
+ Et mon pas sonore inquiète
+ L'écho dans son coin accroupi.
+
+ Un jour louche et douteux se glisse
+ Aux vitres jaunes du salon
+ Où figurent, en haute lisse,
+ Les aventures d'Apollon.
+
+ Daphné, les hanches dans l'écorce,
+ Étend toujours ses doigts touffus;
+ Mais aux bras du dieu qui la force
+ Elle s'éteint, spectre confus.
+
+ Apollon, chez Admète, garde
+ Un troupeau, des mites atteint;
+ Les neuf Muses, troupe hagarde,
+ Pleurent sur un Pinde déteint;
+
+ Et la Solitude en chemise
+ Trace au doigt le mot: «Abandon»
+ Dans la poudre qu'elle tamise
+ Sur le marbre du guéridon.
+
+ Je retrouve au long des tentures,
+ Comme des hôtes endormis,
+ Pastels blafards, sombres peintures,
+ Jeunes beautés et vieux amis.
+
+ Ma main tremblante enlève un crêpe
+ Et je vois mon défunt amour,
+ Jupons bouffants, taille de guêpe,
+ La Cidalise en Pompadour!
+
+ Un bouton de rose s'entr'ouvre
+ A son corset enrubanné,
+ Dont la dentelle à demi couvre
+ Un sein neigeux d'azur veiné.
+
+ Ses yeux ont de moites paillettes,
+ Comme aux feuilles que le froid mord,
+ La pourpre monte à ses pommettes,
+ Éclat trompeur, fard de la mort!
+
+ Elle tressaille à mon approche,
+ Et son regard, triste et charmant,
+ Sur le mien d'un air de reproche,
+ Se fixe douloureusement.
+
+ Bien que la vie au loin m'emporte,
+ Ton nom dans mon coeur est marqué,
+ Fleur de pastel, gentille morte,
+ Ombre en habit de bal masqué!
+
+ La nature de l'art jalouse,
+ Voulant dépasser Murillo,
+ A Paris créa l'Andalouse
+ Qui rit dans le second tableau.
+
+ Par un caprice poétique,
+ Notre climat brumeux para
+ D'une grâce au charme exotique
+ Cette autre Petra Camara.
+
+ De chaudes teintes orangées
+ Dorent sa joue au fard vermeil;
+ Ses paupières de jais frangées
+ Filtrent des rayons de soleil.
+
+ Entre ses lèvres d'écarlate
+ Scintille un éclair argenté,
+ Et sa beauté splendide éclate
+ Comme une grenade en été.
+
+ Au son des guitares d'Espagne
+ Ma voix longtemps la célébra.
+ Elle vint un jour, sans compagne,
+ Et ma chambre fut l'Alhambra.
+
+ Plus loin une beauté robuste,
+ Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,
+ Sertit le marbre de son buste
+ Dans les perles et le velours.
+
+ D'un air de reine qui s'ennuie
+ Au sein de sa cour à genoux,
+ Superbe et distraite, elle appuie
+ La main sur un coffre à bijoux.
+
+ Sa bouche humide et sensuelle
+ Semble rouge du sang des coeurs,
+ Et, pleins de volupté cruelle,
+ Ses yeux ont des défis vainqueurs.
+
+ Ici, plus de grâce touchante,
+ Mais un attrait vertigineux.
+ On dirait la Vénus méchante
+ Qui préside aux amours haineux.
+
+ Cette Vénus, mauvaise mère,
+ Souvent a battu Cupidon.
+ O toi, qui fus ma joie amère,
+ Adieu pour toujours... et pardon!
+
+ Dans son cadre, que l'ombre moire,
+ Au lieu de réfléchir mes traits,
+ La glace ébauche de mémoire
+ Le plus ancien de mes portraits.
+
+ Spectre rétrospectif qui double
+ Un type à jamais effacé,
+ Il sort du fond du miroir trouble
+ Et des ténèbres du passé.
+
+ Dans son pourpoint de satin rose,
+ Qu'un goût hardi coloria,
+ Il semble chercher une pose
+ Pour Boulanger ou Devéria.
+
+ Terreur du bourgeois glabre et chauve,
+ Une chevelure à tous crins
+ De roi franc ou de lion fauve
+ Roule en torrent jusqu'à ses reins.
+
+ Tel, romantique opiniâtre,
+ Soldat de l'art qui lutte encor,
+ Il se ruait vers le théâtre
+ Quand d'Hernani sonnait le cor.
+
+ ... La nuit tombe et met avec l'ombre
+ Ses terreurs aux recoins dormants.
+ L'inconnu, machiniste sombre,
+ Monte ses épouvantements.
+
+ Des explosions de bougies
+ Crèvent soudain sur les flambeaux!
+ Leurs auréoles élargies
+ Semblent des lampes de tombeaux.
+
+ Une main d'ombre ouvre la porte
+ Sans en faire grincer la clé.
+ D'hôtes pâles qu'un souffle apporte
+ Le salon se trouve peuplé.
+
+ Les portraits quittent la muraille,
+ Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
+ Sur leur visage qui s'éraille,
+ La crasse fauve du vernis.
+
+ D'un reflet rouge illuminée,
+ La bande se chauffe les doigts
+ Et fait cercle à la cheminée
+ Où tout à coup flambe le bois.
+
+ L'image au sépulcre ravie
+ Perd son aspect roide et glacé;
+ La chaude pourpre de la vie
+ Remonte aux veines du passé.
+
+ Les masques blafards se colorent
+ Comme au temps où je les connus.
+ O vous que mes regrets déplorent,
+ Amis, merci d'être venus!
+
+ Les vaillants de dix-huit cent trente,
+ Je les revois tels que jadis.
+ Comme les pirates d'Otrante
+ Nous étions cent, nous sommes dix.
+
+ L'un étale sa barbe rousse
+ Comme Frédéric dans son roc,
+ L'autre superbement retrousse
+ Le bout de sa moustache en croc.
+
+ Drapant sa souffrance secrète
+ Sous les fiertés de son manteau,
+ Pétrus fume une cigarette
+ Qu'il baptise papelito.
+
+ Celui-ci me conte ses rêves,
+ Hélas! jamais réalisés,
+ Icare tombé sur les grèves
+ Où gisent les essors brisés.
+
+ Celui-là me confie un drame
+ Taillé sur le nouveau patron
+ Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
+ Causer Molière et Calderon.
+
+ Tom, qu'un abandon scandalise,
+ Récite «Love's labours lost,»
+ Et Fritz explique à Cidalise
+ Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
+
+ Mais le jour luit à la fenêtre;
+ Et les spectres, moins arrêtés,
+ Laissent les objets transparaître
+ Dans leurs diaphanéités.
+
+ Les cires fondent consumées;
+ Sous les cendres s'éteint le feu,
+ Du parquet montent des fumées;
+ Château du Souvenir, adieu!
+
+ Encore une autre fois décembre
+ Va retourner le sablier.
+ Le présent entre dans ma chambre
+ Et me dit en vain d'oublier.
+
+
+
+
+CAMÉLIA ET PAQUERETTE
+
+
+ On admire les fleurs de serre
+ Qui loin de leur soleil natal,
+ Comme des joyaux mis sous verre,
+ Brillent sous un ciel de cristal.
+
+ Sans que les brises les effleurent
+ De leurs baisers mystérieux,
+ Elles naissent, vivent et meurent
+ Devant le regard curieux.
+
+ A l'abri de murs diaphanes,
+ De leur sein ouvrant le trésor,
+ Comme de belles courtisanes,
+ Elles se vendent à prix d'or.
+
+ La porcelaine de la Chine
+ Les reçoit par groupes coquets,
+ Ou quelque main gantée et fine
+ Au bal les balance en bouquets.
+
+ Mais souvent parmi l'herbe verte,
+ Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
+ De silence et d'ombre couverte,
+ Une fleur vit au fond des bois.
+
+ Un papillon blanc qui voltige,
+ Un coup d'oeil au hasard jeté,
+ Vous fait surprendre sur sa tige
+ La fleur dans sa simplicité.
+
+ Belle de sa parure agreste
+ S'épanouissant au ciel bleu,
+ Et versant son parfum modeste
+ Pour la solitude et pour Dieu.
+
+ Sans toucher à son pur calice
+ Qu'agite un frisson de pudeur,
+ Vous respirez avec délice
+ Son âme dans sa fraîche odeur.
+
+ Et tulipes au port superbe,
+ Camélias si cher payés,
+ Pour la petite fleur sous l'herbe,
+ En un instant, sont oubliés!
+
+
+
+
+LA FELLAH
+
+SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...
+
+
+ Caprice d'un pinceau fantasque
+ Et d'un impérial loisir,
+ Votre fellah, sphinx qui se masque,
+ Propose une énigme au désir.
+
+ C'est une mode bien austère
+ Que ce masque et cet habit long;
+ Elle intrigue par son mystère
+ Tous les OEdipes du salon.
+
+ L'antique Isis légua ses voiles
+ Aux modernes filles du Nil;
+ Mais, sous le bandeau, deux étoiles
+ Brillent d'un feu pur et subtil.
+
+ Ces yeux qui sont tout un poëme
+ De langueur et de volupté
+ Disent, résolvant le problème,
+ «Sois l'amour, je suis la beauté.»
+
+
+
+
+LA MANSARDE
+
+
+ Sur les tuiles où se hasarde
+ Le chat guettant l'oiseau qui boit,
+ De mon balcon une mansarde
+ Entre deux tuyaux s'aperçoit.
+
+ Pour la parer d'un faux bien-être,
+ Si je mentais comme un auteur,
+ Je pourrais faire à sa fenêtre
+ Un cadre de pois de senteur,
+
+ Et vous y montrer Rigolette
+ Riant à son petit miroir,
+ Dont le tain rayé ne reflète
+ Que la moitié de son oeil noir;
+
+ Ou, la robe encor sans agrafe,
+ Gorge et cheveux au vent, Margot
+ Arrosant avec sa carafe
+ Son jardin planté dans un pot;
+
+ Ou bien quelque jeune poëte
+ Qui scande ses vers sibyllins,
+ En contemplant la silhouette
+ De Montmartre et de ses moulins.
+
+ Par malheur, ma mansarde est vraie;
+ Il n'y grimpe aucun liseron,
+ Et la vitre y fait voir sa taie,
+ Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.
+
+ Pour la grisette et pour l'artiste,
+ Pour le veuf et pour le garçon,
+ Une mansarde est toujours triste:
+ Le grenier n'est beau qu'en chanson.
+
+ Jadis, sous le comble dont l'angle
+ Penchait les fronts pour le baiser,
+ L'amour, content d'un lit de sangle,
+ Avec Suzon venait causer.
+
+ Mais pour ouater notre joie,
+ Il faut des murs capitonnés,
+ Des flots de dentelle et de soie,
+ Des lits par Monbro festonnés.
+
+ Un soir, n'étant pas revenue,
+ Margot s'attarde au mont Breda,
+ Et Rigolette entretenue
+ N'arrose plus son réséda.
+
+ Voilà longtemps que le poëte,
+ Las de prendre la rime au vol,
+ S'est fait _reporter_ de gazette,
+ Quittant le ciel pour l'entresol.
+
+ Et l'on ne voit contre la vitre
+ Qu'une vieille au maigre profil,
+ Devant Minet, qu'elle chapitre,
+ Tirant sans cesse un bout de fil.
+
+
+
+
+LA NUE
+
+
+ A l'horizon monte une nue,
+ Sculptant sa forme dans l'azur:
+ On dirait une vierge nue
+ Émergeant d'un lac au flot pur.
+
+ Debout dans sa conque nacrée,
+ Elle vogue sur le bleu clair.
+ Comme une Aphrodite éthérée,
+ Faite de l'écume de l'air;
+
+ On voit onder en molles poses
+ Son torse au contour incertain,
+ Et l'aurore répand des roses
+ Sur son épaule de satin.
+
+ Ses blancheurs de marbre et de neige
+ Se fondent amoureusement
+ Comme, au clair-obscur du Corrége,
+ Le corps d'Antiope dormant.
+
+ Elle plane dans la lumière
+ Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
+ Reflet de la beauté première,
+ Soeur de «l'éternel féminin.»
+
+ A son corps, en vain retenue,
+ Sur l'aile de la passion,
+ Mon âme vole à cette nue
+ Et l'embrasse comme Ixion.
+
+ La raison dit: «Vague fumée,
+ Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
+ Ombre au gré du vent déformée,
+ Bulle qui crève et qui s'en va!»
+
+ Le sentiment répond: «Qu'importe!
+ Qu'est-ce après tout que la beauté,
+ Spectre charmant qu'un souffle emporte
+ Et qui n'est rien, ayant été!
+
+ «A l'Idéal ouvre ton âme;
+ Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,
+ Aime une nue, aime une femme,
+ Mais aime!--C'est l'essentiel!»
+
+
+
+
+LE MERLE
+
+
+ Un oiseau siffle dans les branches
+ Et sautille gai, plein d'espoir,
+ Sur les herbes, de givre blanches,
+ En bottes jaunes, en frac noir.
+
+ C'est un merle, chanteur crédule,
+ Ignorant du calendrier,
+ Qui rêve soleil, et module
+ L'hymne d'avril en février.
+
+ Pourtant il vente, il pleut à verse;
+ L'Arve jaunit le Rhône bleu,
+ Et le salon, tendu de perse,
+ Tient tous ses hôtes près du feu.
+
+ Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
+ Comme des magistrats siégeant;
+ Leur blanc tribunal examine
+ Un cas d'hiver se prolongeant.
+
+ Lustrant son aile qu'il essuie,
+ L'oiseau persiste en sa chanson,
+ Malgré neige, brouillard et pluie,
+ Il croit à la jeune saison.
+
+ Il gronde l'aube paresseuse
+ De rester au lit si longtemps
+ Et, gourmandant la fleur frileuse,
+ Met en demeure le printemps.
+
+ Il voit le jour derrière l'ombre;
+ Tel un croyant, dans le saint lieu,
+ L'autel désert, sous la nef sombre,
+ Avec sa foi voit toujours Dieu.
+
+ A la nature il se confie,
+ Car son instinct pressent la loi.
+ Qui rit de ta philosophie,
+ Beau merle, est moins sage que toi!
+
+
+
+
+LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
+
+
+ Les marronniers de la terrasse
+ Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
+ La villa d'où la vue embrasse
+ Tant de monts bleus coiffés d'argent.
+
+ La feuille, hier encor pliée
+ Dans son étroit corset d'hiver,
+ Met sur la branche déliée
+ Les premières touches de vert.
+
+ Mais en vain le soleil excite
+ La séve des rameaux trop lents;
+ La fleur retardataire hésite
+ A faire voir ses thyrses blancs.
+
+ Pourtant le pêcher est tout rose,
+ Comme un désir de la pudeur,
+ Et le pommier, que l'aube arrose,
+ S'épanouit dans sa candeur.
+
+ La véronique s'aventure
+ Près des boutons d'or dans les prés,
+ Les caresses de la nature
+ Hâtent les germes rassurés.
+
+ Il me faut retourner encor
+ Au cercle d'enfer où je vis;
+ Marronniers, pressez-vous d'éclore
+ Et d'éblouir mes yeux ravis.
+
+ Vous pouvez sortir pour la fête
+ Vos girandoles sans péril,
+ Un ciel bleu luit sur votre faîte
+ Et déjà mai talonne avril.
+
+ Par pitié donnez cette joie
+ Au poëte dans ses douleurs,
+ Qu'avant de s'en aller, il voie
+ Vos feux d'artifice de fleurs.
+
+ Grands marronniers de la terrasse,
+ Si fiers de vos splendeurs d'été,
+ Montrez-vous à moi dans la grâce
+ Qui précède votre beauté.
+
+ Je connais vos riches livrées,
+ Quand octobre, ouvrant son essor,
+ Vous met des tuniques pourprées,
+ Vous pose des couronnes d'or.
+
+ Je vous ai vus, blanches ramées,
+ Pareils aux dessins que le froid
+ Aux vitres d'argent étamées
+ Trace, la nuit, avec son doigt.
+
+ Je sais tous vos aspects superbes,
+ Arbres géants, vieux marronniers,
+ Mais j'ignore vos fraîches gerbes
+ Et vos aromes printaniers.
+
+ Adieu, je pars lassé d'attendre;
+ Gardez vos bouquets éclatants!
+ Une autre fleur suave et tendre,
+ Seule à mes yeux fait le printemps.
+
+ Que mai remporte sa corbeille!
+ Il me suffit de cette fleur;
+ Toujours pour l'âme et pour l'abeille
+ Elle a du miel pur dans le coeur.
+
+ Par le ciel d'azur ou de brume
+ Par la chaude ou froide saison,
+ Elle sourit, charme et parfume,
+ Violette de la maison!
+
+
+
+
+DERNIER VOEU
+
+
+ Voilà longtemps que je vous aime:
+ --L'aveu remonte à dix-huit ans!--
+ Vous êtes rose, je suis blême;
+ J'ai les hivers, vous les printemps.
+
+ Des lilas blancs de cimetière
+ Près de mes tempes ont fleuri;
+ J'aurai bientôt la touffe entière
+ Pour ombrager mon front flétri.
+
+ Mon soleil pâli qui décline
+ Va disparaître à l'horizon,
+ Et sur la funèbre colline
+ Je vois ma dernière maison.
+
+ Oh! que de votre lèvre il tombe
+ Sur ma lèvre un tardif baiser,
+ Pour que je puisse dans ma tombe,
+ Le coeur tranquille, reposer!
+
+
+
+
+PLAINTIVE TOURTERELLE
+
+
+ Plaintive tourterelle,
+ Qui roucoules toujours,
+ Veux-tu prêter ton aile
+ Pour servir mes amours!
+
+ Comme toi, pauvre amante,
+ Bien loin de mon ramier,
+ Je pleure et me lamente
+ Sans pouvoir l'oublier.
+
+ Vole et que ton pied rose
+ Sur l'arbre ou sur la tour
+ Jamais ne se repose,
+ Car je languis d'amour.
+
+ Évite, ô ma colombe,
+ La halte des palmiers
+ Et tous les toits où tombe
+ La neige des ramiers.
+
+ Va droit sur sa fenêtre,
+ Près du palais du roi,
+ Donne-lui cette lettre
+ Et deux baisers pour moi.
+
+ Puis sur mon sein en flamme,
+ Qui ne peut s'apaiser,
+ Reviens, avec son âme,
+ Reviens te reposer.
+
+
+
+
+LA BONNE SOIRÉE
+
+
+ Quel temps de chien!--il pleut, il neige;
+ Les cochers, transis sur leur siège,
+ Ont le nez bleu.
+ Par ce vilain soir de décembre,
+ Qu'il ferait bon garder la chambre,
+ Devant son feu!
+
+ A l'angle de la cheminée
+ La chauffeuse capitonnée
+ Vous tend les bras
+ Et semble avec une caresse
+ Vous dire comme une maîtresse,
+ «Tu resteras!»
+
+ Un papier rose à découpures,
+ Comme un sein blanc sous des guipures,
+ Voile à demi
+ Le globe laiteux de la lampe
+ Dont le reflet au plafond rampe,
+ Tout endormi.
+
+ On n'entend rien dans le silence
+ Que le pendule qui balance
+ Son disque d'or,
+ Et que le vent qui pleure et rôde,
+ Parcourant, pour entrer en fraude,
+ Le corridor.
+
+ C'est bal à l'ambassade anglaise;
+ Mon habit noir est sur la chaise,
+ Les bras ballants;
+ Mon gilet bâille et ma chemise
+ Semble dresser, pour être mise,
+ Ses poignets blancs.
+
+ Les brodequins à pointe étroite
+ Montrent leur vernis qui miroite,
+ Au feu placés;
+ A côté des minces cravates
+ S'allongent comme des mains plates
+ Les gants glacés.
+
+ Il faut sortir!--quelle corvée!
+ Prendre la file à l'arrivée
+ Et suivre au pas
+ Les coupés des beautés altières
+ Portant blasons sur leurs portières
+ Et leurs appas.
+
+ Rester debout contre une porte
+ A voir se ruer la cohorte
+ Des invités;
+ Les vieux museaux, les frais visages,
+ Les fracs en coeur et les corsages
+ Décolletés;
+
+ Les dos où fleurit la pustule,
+ Couvrant leur peau rouge d'un tulle
+ Aérien;
+ Les dandys et les diplomates,
+ Sur leurs faces à teintes mates,
+ Ne montrant rien.
+
+ Et ne pouvoir franchir la haie
+ Des douairières aux yeux d'orfraie
+ Ou de vautour,
+ Pour aller dire à son oreille
+ Petite, nacrée et vermeille,
+ Un mot d'amour!
+
+ Je n'irai pas!--et ferai mettre
+ Dans son bouquet un bout de lettre,
+ A l'Opéra.
+ Par les violettes de Parme,
+ La mauvaise humeur se désarme:
+ Elle viendra!
+
+ J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine,
+ Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine,
+ Les deux Goncourt,
+ Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
+ Sur l'oreiller l'idée en rêve,
+ Me sera court.
+
+
+
+
+L'ART
+
+
+ Oui, l'oeuvre sort plus belle
+ D'une forme au travail
+ Rebelle,
+ Vers, marbre, onyx, émail.
+
+ Point de contraintes fausses!
+ Mais que pour marcher droit
+ Tu chausses,
+ Muse, un cothurne étroit.
+
+ Fi du rhythme commode,
+ Comme un soulier trop grand,
+ Du mode
+ Que tout pied quitte et prend!
+
+ Statuaire, repousse
+ L'argile que pétrit
+ Le pouce
+ Quand flotte ailleurs l'esprit;
+
+ Lutte avec le carrare,
+ Avec le paros dur
+ Et rare,
+ Gardiens du contour pur;
+
+ Emprunte à Syracuse
+ Son bronze où fermement
+ S'accuse
+ Le trait fier et charmant;
+
+ D'une main délicate
+ Poursuis dans un filon
+ D'agate
+ Le profil d'Apollon.
+
+ Peintre, fuis l'aquarelle,
+ Et fixe la couleur
+ Trop frêle
+ Au four de l'émailleur.
+
+ Fais les sirènes bleues,
+ Tordant de cent façons
+ Leurs queues,
+ Les monstres des blasons;
+
+ Dans son nimbe trilobe
+ La Vierge et son Jésus,
+ Le globe
+ Avec la croix dessus.
+
+ Tout passe.--L'art robuste
+ Seul a l'éternité.
+ Le buste
+ Survit à la cité.
+
+ Et la médaille austère
+ Que trouve un laboureur
+ Sous terre
+ Révèle un empereur.
+
+ Les dieux eux-mêmes meurent.
+ Mais les vers souverains
+ Demeurent
+ Plus forts que les airains.
+
+ Sculpte, lime, cisèle;
+ Que ton rêve flottant
+ Se scelle
+ Dans le bloc résistant!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE. 1
+ AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3
+ LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9
+ ÉTUDE DE MAINS. 15
+ I. Imperia. 15
+ II. Lacenaire. 18
+ VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21
+ I. Dans la rue. 21
+ II. Sur les lagunes. 24
+ III. Carnaval. 27
+ IV. Clair de lune sentimental. 30
+ SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33
+ COQUETTERIE POSTHUME. 39
+ DIAMANT DU COEUR. 43
+ PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47
+ CONTRALTO. 51
+ CAERULEI OCULI. 57
+ RONDALLA. 61
+ NOSTALGIES D'OBÉLISQUES. 65
+ I. L'obélisque de Paris. 65
+ II. L'obélisque de Luxor. 70
+ VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75
+ TRISTESSE EN MER. 83
+ A UNE ROBE ROSE. 87
+ LE MONDE EST MÉCHANT. 91
+ INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93
+ OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101
+ FUMÉE. 103
+ APOLLONIE. 105
+ L'AVEUGLE. 107
+ LIED. 109
+ FANTAISIES D'HIVER. 111
+ LA SOURCE. 121
+ BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123
+ LE SOUPER DE ARMURES. 133
+ LA MONTRE. 143
+ LES NÉRÉIDES. 147
+ LES ACCROCHE-COEURS. 151
+ LA ROSE-THÉ. 153
+ CARMEN. 157
+ CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159
+ NOËL. 165
+ LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167
+ APRÈS LE FEUILLETON. 171
+ LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173
+ CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189
+ LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M... 193
+ LA MANSARDE. 195
+ LA NUE. 199
+ LE MERLE. 203
+ LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207
+ DERNIER VOEU. 213
+ PLAINTIVE TOURTERELLE. 215
+ LA BONNE SOIRÉE. 217
+ L'ART. 223
+
+
+Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***
diff --git a/44160-h/44160-h.htm b/44160-h/44160-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..f874958
--- /dev/null
+++ b/44160-h/44160-h.htm
@@ -0,0 +1,5914 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Emaux et camées.
+</title>
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+<style type="text/css">
+body { margin-left: 10%; margin-right: 10% }
+h1, h2, h3, .c, .ss { text-align: center; line-height: 1.5em; }
+h1, h2, h3 { margin-top: 2em; }
+.cbreak { margin-top: 3em; text-align: center; }
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; }
+.tiny { font-size: 60%; }
+.small { font-size: smaller; }
+.large { font-size: larger; letter-spacing: .15em; }
+.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; }
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.stanza br { display: none; }
+.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; }
+.i2 { display: block; margin: 0 0 0 4em; text-indent: -2em; }
+table { margin: auto; }
+td { margin-top: .2em; margin-right: 1em; text-align: justify;
+ vertical-align: bottom; }
+td.drap { padding-left: 2em; text-indent: -2em; }
+td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; min-width: 5em; }
+td.topr { text-align: right; vertical-align: top; width: 2em; }
+td.ind { padding-left: 2em; }
+
+@media handheld {
+ .cbreak { page-break-before: always; margin-top: 0; padding-top: 1em; }
+ h1 { page-break-before: avoid; padding-top: 0; }
+}
+</style>
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***</div>
+
+<p class="c">THÉOPHILE GAUTIER</p>
+
+<h1>ÉMAUX<br/>
+<span class="tiny">ET</span><br/>
+<span class="large">CAMÉES</span></h1>
+
+<p class="c">ÉDITION DÉFINITIVE<br/>
+AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART</p>
+
+<p class="c"><span class="large">PARIS</span></p>
+
+<p class="c">G. CHARPENTIER, ÉDITEUR<br/>
+13, <span class="small">RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</span>, 13</p>
+
+<p class="c">1888</p>
+
+<p class="c"><span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
+
+
+
+
+<p class="cbreak">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
+<p class="c">&OElig;UVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER<br/>
+<span class="small">PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER</span><br/>
+à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume</p>
+
+<table summary="ouvrages du même auteur">
+<tr>
+<td class="drap">POÉSIES COMPLÈTES. 1830&ndash;1872.</td>
+<td class="num">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait
+à l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i>.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.</td>
+<td class="num">2 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">SPIRITE, nouvelle fantastique. 5<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN ITALIE (Italia).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">NOUVELLES (La Morte amoureuse.&mdash;Fortunio, etc.)</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">ROMANS ET CONTES (Avatar.&mdash;Jettatura, etc.)</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">TABLEAUX DE SIÈGE.&mdash;Paris, 1870&ndash;1871. 2<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES
+et d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+(1838&ndash;1868). 3<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+artistes dramatiques), avec un portrait de Th.
+Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même,
+vers 1833, 3<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">L'ORIENT.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">FUSAINS ET EAUX-FORTES.</td>
+<td class="num">2 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">TABLEAUX À LA PLUME.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES VACANCES DU LUNDI.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">CONSTANTINOPLE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES GROTESQUES.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LOIN DE PARIS.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32.</td>
+<td class="num">8 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">FORTUNIO. 1 vol. in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4<sup>o</sup>, broché.</td>
+<td class="num">20 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">&mdash;PRIX, relié.</td>
+<td class="num">30 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.&mdash;Un magnifique volume grand
+in-8<sup>o</sup> illustré de 60 dessins par M. <i>Gustave Doré</i>, gravés
+sur bois par les premiers artistes.</td><td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Prix, broché.</td>
+<td class="num">20 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Relié demi-chagrin, tranches dorées.</td>
+<td class="num">6 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Relié demi-chagrin, tête dorée, coins, tr. ébarbées.</td>
+<td class="num">28 fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+
+<div class="cbreak">
+<img src="images/gautier.jpg" alt="" />
+<p class="c"><i>Jules Jacquemart p.</i></p>
+</div>
+
+
+
+<h2 id="p1">PRÉFACE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pendant les guerres de l'empire,<br/></span>
+ <span class="i0">G&oelig;the, au bruit du canon brutal,<br/></span>
+ <span class="i0">Fit <i>le Divan occidental</i>,<br/></span>
+ <span class="i0">Fraîche oasis où l'art respire.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour Nisami quittant Shakspeare,<br/></span>
+ <span class="i0">II se parfuma de çantal,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur un mètre oriental<br/></span>
+ <span class="i0">Nota le chant qu'Hudhud soupire.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme G&oelig;the sur son divan<br/></span>
+ <span class="i0">A Weimar s'isolait des choses<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'Hafiz effeuillait les roses,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans prendre garde à l'ouragan<br/></span>
+ <span class="i0">Qui fouettait mes vitres fermées,<br/></span>
+ <span class="i0">Moi, j'ai fait <i>Émaux et Camées</i>.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p2">AFFINITÉS SECRÈTES</h2>
+
+<p class="ss">MADRIGAL PANTHÉISTE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le fronton d'un temple antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le fond bleu du ciel attique,<br/></span>
+ <span class="i0">Juxtaposé leurs rêves blancs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans la même nacre figées,<br/></span>
+ <span class="i0">Larmes des flots pleurant Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Deux perles au gouffre plongées<br/></span>
+ <span class="i0">Se sont dit des mots inconnus;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au frais Généralife écloses,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous le jet d'eau toujours en pleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Du temps de Boabdil, deux roses<br/></span>
+ <span class="i0">Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les coupoles de Venise<br/></span>
+ <span class="i0">Deux ramiers blancs aux pieds rosés,<br/></span>
+ <span class="i0">Au nid où l'amour s'éternise,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soir de mai se sont posés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Marbre, perle, rose, colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout se dissout, tout se détruit;<br/></span>
+ <span class="i0">La perle fond, le marbre tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur se fane et l'oiseau fuit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En se quittant, chaque parcelle<br/></span>
+ <span class="i0">S'en va dans le creuset profond<br/></span>
+ <span class="i0">Grossir la pâte universelle<br/></span>
+ <span class="i0">Faite des formes que Dieu fond.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par de lentes métamorphoses,<br/></span>
+ <span class="i0">Les marbres blancs en blanches chairs,<br/></span>
+ <span class="i0">Les fleurs roses en lèvres roses<br/></span>
+ <span class="i0">Se refont dans des corps divers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les ramiers de nouveau roucoulent<br/></span>
+ <span class="i0">Au c&oelig;ur de deux jeunes amants,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les perles en dents se moulent<br/></span>
+ <span class="i0">Pour l'écrin des rires charmants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De là naissent ces sympathies<br/></span>
+ <span class="i0">Aux impérieuses douceurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Par qui les âmes averties<br/></span>
+ <span class="i0">Partout se reconnaissent s&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Docile à l'appel d'un arome,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un rayon ou d'une couleur,<br/></span>
+ <span class="i0">L'atome vole vers l'atome<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'abeille vers la fleur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'on se souvient des rêveries<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le fronton ou dans la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Des conversations fleuries<br/></span>
+ <span class="i0">Près de la fontaine au flot clair,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des baisers et des frissons d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les dômes aux boules d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les molécules fidèles<br/></span>
+ <span class="i0">Se cherchent et s'aiment encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'amour oublié se réveille,<br/></span>
+ <span class="i0">Le passé vaguement renaît,<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur sur la bouche vermeille<br/></span>
+ <span class="i0">Se respire et se reconnaît.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans la nacre où le rire brille,<br/></span>
+ <span class="i0">La perle revoit sa blancheur;<br/></span>
+ <span class="i0">Sur une peau de jeune fille,<br/></span>
+ <span class="i0">Le marbre ému sent sa fraîcheur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le ramier trouve une voix douce,<br/></span>
+ <span class="i0">Écho de son gémissement,<br/></span>
+ <span class="i0">Toute résistance s'émousse,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'inconnu devient l'amant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous devant qui je brûle et tremble,<br/></span>
+ <span class="i0">Quel flot, quel fronton, quel rosier,<br/></span>
+ <span class="i0">Quel dôme nous connut ensemble,<br/></span>
+ <span class="i0">Perle ou marbre, fleur ou ramier?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p3">LE POËME DE LA FEMME</h2>
+
+<p class="ss">MARBRE DE PAROS</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour, au doux rêveur qui l'aime,<br/></span>
+ <span class="i0">En train de montrer ses trésors,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle voulut lire un poëme,<br/></span>
+ <span class="i0">Le poëme de son beau corps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'abord, superbe et triomphante<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vint en grand apparat,<br/></span>
+ <span class="i0">Traînant avec des airs d'infante<br/></span>
+ <span class="i0">Un flot de velours nacarat:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Telle qu'au rebord de sa loge<br/></span>
+ <span class="i0">Elle brille aux Italiens,<br/></span>
+ <span class="i0">Écoutant passer son éloge<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les chants des musiciens.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ensuite, en sa verve d'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Laissant tomber l'épais velours,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un nuage de batiste<br/></span>
+ <span class="i0">Elle ébaucha ses fiers contours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Glissant de l'épaule à la hanche,<br/></span>
+ <span class="i0">La chemise aux plis nonchalants,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une tourterelle blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Vint s'abattre sur ses pieds blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour Apelle ou pour Cléomène,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle semblait, marbre de chair,<br/></span>
+ <span class="i0">En Vénus Anadyomène<br/></span>
+ <span class="i0">Poser nue au bord de la mer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De grosses perles de Venise<br/></span>
+ <span class="i0">Roulaient au lieu de gouttes d'eau,<br/></span>
+ <span class="i0">Grains laiteux qu'un rayon irise,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le frais satin de sa peau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! quelles ravissantes choses,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans sa divine nudité,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec les strophes de ses poses,<br/></span>
+ <span class="i0">Chantait cet hymne de beauté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme les flots baisant le sable<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la lune aux tremblants rayons,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa grâce était intarissable<br/></span>
+ <span class="i0">En molles ondulations.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais bientôt, lasse d'art antique,<br/></span>
+ <span class="i0">De Phidias et de Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans une autre stance plastique<br/></span>
+ <span class="i0">Elle groupe ses charmes nus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur un tapis de Cachemire,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la sultane du sérail,<br/></span>
+ <span class="i0">Riant au miroir qui l'admire<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un rire de corail;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Géorgienne indolente,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son souple narguilhé,<br/></span>
+ <span class="i0">Étalant sa hanche opulente,<br/></span>
+ <span class="i0">Un pied sous l'autre replié.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et comme l'odalisque d'Ingres,<br/></span>
+ <span class="i0">De ses reins cambrant les rondeurs,<br/></span>
+ <span class="i0">En dépit des vertus malingres,<br/></span>
+ <span class="i0">En dépit des maigres pudeurs!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paresseuse odalisque, arrière!<br/></span>
+ <span class="i0">Voici le tableau dans son jour,<br/></span>
+ <span class="i0">Le diamant dans sa lumière;<br/></span>
+ <span class="i0">Voici la beauté dans l'amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa tête penche et se renverse;<br/></span>
+ <span class="i0">Haletante, dressant les seins,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bras du rêve qui la berce,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle tombe sur ses coussins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses paupières battent des ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leurs globes d'argent bruni,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'on voit monter ses prunelles<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la nacre de l'infini.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un linceul de point d'Angleterre<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'on recouvre sa beauté:<br/></span>
+ <span class="i0">L'extase l'a prise à la terre;<br/></span>
+ <span class="i0">Elle est morte de volupté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que les violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu des tristes fleurs des morts<br/></span>
+ <span class="i0">Où chaque perle est une larme,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurent en bouquets sur son corps!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et que mollement on la pose<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son lit, tombeau blanc et doux,<br/></span>
+ <span class="i0">Où le poëte, à la nuit close,<br/></span>
+ <span class="i0">Ira prier à deux genoux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p4">ETUDE DE MAINS</h2>
+
+
+<h3 id="p4s1">I<br/>
+IMPÉRIA</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chez un sculpteur, moulée en plâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai vu l'autre jour une main<br/></span>
+ <span class="i0">D'Aspasie ou de Cléopâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Pur fragment d'un chef-d'&oelig;uvre humain;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous le baiser neigeux saisie<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un lis par l'aube argenté,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une blanche poésie<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouissait sa beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans l'éclat de sa pâleur mate<br/></span>
+ <span class="i0">Elle étalait sur le velours<br/></span>
+ <span class="i0">Son élégance délicate<br/></span>
+ <span class="i0">Et ses doigts fins aux anneaux lourds.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une cambrure florentine,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un bel air de fierté,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisait, en ligne serpentine,<br/></span>
+ <span class="i0">Onduler son pouce écarté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A-t-elle joué dans les boucles<br/></span>
+ <span class="i0">Des cheveux lustrés de don Juan,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou sur son caftan d'escarboucles<br/></span>
+ <span class="i0">Peigné la barbe du sultan,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tenu, courtisane ou reine,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre ses doigts si bien sculptés,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sceptre de la souveraine<br/></span>
+ <span class="i0">Ou le sceptre des voluptés?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle a dû, nerveuse et mignonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Souvent s'appuyer sur le col<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la croupe de lionne<br/></span>
+ <span class="i0">De sa chimère prise au vol.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Impériales fantaisies,<br/></span>
+ <span class="i0">Amour des somptuosités;<br/></span>
+ <span class="i0">Voluptueuses frénésies,<br/></span>
+ <span class="i0">Rêves d'impossibilités,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Romans extravagants, poèmes<br/></span>
+ <span class="i0">De haschisch et de vin du Rhin,<br/></span>
+ <span class="i0">Courses folles dans les bohèmes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le dos des coursiers sans frein;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit tout cela dans les lignes<br/></span>
+ <span class="i0">De cette paume, livre blanc<br/></span>
+ <span class="i0">Où Vénus a tracé des signes<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'amour ne lit qu'en tremblant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p4s2">II<br/>
+LACENAIRE</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour contraste, la main coupée<br/></span>
+ <span class="i0">De Lacenaire l'assassin,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans des baumes puissants trempée,<br/></span>
+ <span class="i0">Posait auprès, sur un coussin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Curiosité dépravée!<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai touché, malgré mes dégoûts,<br/></span>
+ <span class="i0">Du supplice encor mal lavée,<br/></span>
+ <span class="i0">Cette chair froide au duvet roux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Momifiée et toute jaune<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la main d'un pharaon,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle allonge ses doigts de faune<br/></span>
+ <span class="i0">Crispés par la tentation.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un prurit d'or et de chair vive<br/></span>
+ <span class="i0">Semble titiller de ses doigts<br/></span>
+ <span class="i0">L'immobilité convulsive,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les tordre comme autrefois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tous les vices avec leurs griffes<br/></span>
+ <span class="i0">Ont, dans les plis de cette peau,<br/></span>
+ <span class="i0">Tracé d'affreux hiéroglyphes,<br/></span>
+ <span class="i0">Lus couramment par le bourreau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On y voit les &oelig;uvres mauvaises<br/></span>
+ <span class="i0">Écrites en fauves sillons,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les brûlures des fournaises<br/></span>
+ <span class="i0">Où bouillent les corruptions;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les débauches dans les Caprées<br/></span>
+ <span class="i0">Des tripots et des lupanars,<br/></span>
+ <span class="i0">De vin et de sang diaprées,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'ennui des vieux Césars!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En même temps molle et féroce,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa forme a pour l'observateur<br/></span>
+ <span class="i0">Je ne sais quelle grâce atroce,<br/></span>
+ <span class="i0">La grâce du gladiateur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Criminelle aristocratie,<br/></span>
+ <span class="i0">Par la varlope ou le marteau<br/></span>
+ <span class="i0">Sa pulpe n'est pas endurcie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car son outil fut un couteau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Saints calus du travail honnête,<br/></span>
+ <span class="i0">On y cherche en vain votre sceau.<br/></span>
+ <span class="i0">Vrai meurtrier et faux poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">II fut le Manfred du ruisseau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p5">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE</h2>
+
+
+<h3 id="p5s1">I<br/>
+DANS LA RUE</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est un vieil air populaire<br/></span>
+ <span class="i0">Par tous les violons raclé,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux abois des chiens en colère<br/></span>
+ <span class="i0">Par tous les orgues nasillé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les tabatières à musique<br/></span>
+ <span class="i0">L'ont sur leur répertoire inscrit;<br/></span>
+ <span class="i0">Pour les serins il est classique,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur cet air, pistons, clarinettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les bals aux poudreux berceaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Font sauter commis et grisettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de leurs nids fuir les oiseaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La guinguette, sous sa tonnelle<br/></span>
+ <span class="i0">De houblon et de chèvrefeuil,<br/></span>
+ <span class="i0">Fête, en braillant la ritournelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Le gai dimanche et l'argenteuil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'aveugle au basson qui pleurniche<br/></span>
+ <span class="i0">L'écorche en se trompant de doigts;<br/></span>
+ <span class="i0">La sébile aux dents, son caniche<br/></span>
+ <span class="i0">Près de lui le grogne à mi-voix.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les petites guitaristes,<br/></span>
+ <span class="i0">Maigres sous leurs minces tartans,<br/></span>
+ <span class="i0">Le glapissent de leurs voix tristes<br/></span>
+ <span class="i0">Aux tables des cafés chantants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paganini, le fantastique,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soir, comme avec un crochet,<br/></span>
+ <span class="i0">A ramassé le thème antique<br/></span>
+ <span class="i0">Du bout de son divin archet,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, brodant la gaze fanée<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'oripeau rougit encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait sur la phrase dédaignée<br/></span>
+ <span class="i0">Courir ses arabesques d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s2">II<br/>
+SUR LES LAGUNES</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tra la, tra la, la, la, la laire!<br/></span>
+ <span class="i0">Qui ne connaît pas ce motif?<br/></span>
+ <span class="i0">A nos mamans il a su plaire,<br/></span>
+ <span class="i0">Tendre et gai, moqueur et plaintif:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'air du Carnaval de Venise,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les canaux jadis chanté<br/></span>
+ <span class="i0">Et qu'un soupir de folle brise<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le ballet a transporté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il me semble, quand on le joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Voir glisser dans son bleu sillon<br/></span>
+ <span class="i0">Une gondole avec sa proue<br/></span>
+ <span class="i0">Faite en manche de violon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur une gamme chromatique,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sein de perles ruisselant,<br/></span>
+ <span class="i0">La Vénus de l'Adriatique<br/></span>
+ <span class="i0">Sort de l'eau son corps rose et blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dômes, sur l'azur des ondes<br/></span>
+ <span class="i0">Suivant la phrase au pur contour,<br/></span>
+ <span class="i0">S'enflent comme des gorges rondes<br/></span>
+ <span class="i0">Que soulève un soupir d'amour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'esquif aborde et me dépose,<br/></span>
+ <span class="i0">Jetant son amarre au pilier,<br/></span>
+ <span class="i0">Devant une façade rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le marbre d'un escalier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec ses palais, ses gondoles,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses mascarades sur la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout Venise vit dans cet air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une frêle corde qui vibre<br/></span>
+ <span class="i0">Refait sur un pizzicato,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme autrefois joyeuse et libre,<br/></span>
+ <span class="i0">La ville de Canaletto!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s3">III<br/>
+CARNAVAL</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Venise pour le bal s'habille.<br/></span>
+ <span class="i0">De paillettes tout étoilé,<br/></span>
+ <span class="i0">Scintille, fourmille et babille<br/></span>
+ <span class="i0">Le carnaval bariolé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Arlequin, nègre par son masque,<br/></span>
+ <span class="i0">Serpent par ses mille couleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Rosse d'une note fantasque<br/></span>
+ <span class="i0">Cassandre son souffre-douleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Battant de l'aile avec sa manche<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un pingouin sur un écueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Le blanc Pierrot, par une blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Passe la tête et cligne l'&oelig;il.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Docteur bolonais rabâche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec la basse aux sons traînés;<br/></span>
+ <span class="i0">Polichinelle, qui se fâche,<br/></span>
+ <span class="i0">Se trouve une croche pour nez.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Heurtant Trivelin qui se mouche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un trille extravagant,<br/></span>
+ <span class="i0">A Colombine Scaramouche<br/></span>
+ <span class="i0">Rend son éventail ou son gant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur une cadence se glisse<br/></span>
+ <span class="i0">Un domino ne laissant voir<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'un malin regard en coulisse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux paupières de satin noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! fine barbe de dentelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Que fait voler un souffle pur,<br/></span>
+ <span class="i0">Cet arpége m'a dit: C'est elle!<br/></span>
+ <span class="i0">Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et j'ai reconnu, rose et fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'affreux profil de carton,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa lèvre au fin duvet de pêche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la mouche de son menton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s4">IV<br/>
+CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A travers la folle risée<br/></span>
+ <span class="i0">Que Saint-Marc renvoie au Lido,<br/></span>
+ <span class="i0">Une gamme monte en fusée,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au clair de lune un jet d'eau&hellip;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'air qui jase d'un ton bouffe<br/></span>
+ <span class="i0">Et secoue au vent ses grelots,<br/></span>
+ <span class="i0">Un regret, ramier qu'on étouffe,<br/></span>
+ <span class="i0">Par instant mêle ses sanglots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au loin, dans la brume sonore,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un rêve presque effacé,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai revu, pâle et triste encore,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon vieil amour de l'an passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon âme en pleurs s'est souvenue<br/></span>
+ <span class="i0">De l'avril, où, guettant au bois<br/></span>
+ <span class="i0">La violette à sa venue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette note de chanterelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Vibrant comme l'harmonica,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la voix enfantine et grêle,<br/></span>
+ <span class="i0">Flèche d'argent qui me piqua.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le son en est si faux, si tendre,<br/></span>
+ <span class="i0">Si moqueur, si doux, si cruel,<br/></span>
+ <span class="i0">Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre<br/></span>
+ <span class="i0">On ressent un plaisir mortel,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et que mon c&oelig;ur, comme la voûte<br/></span>
+ <span class="i0">Dont l'eau pleure dans un bassin,<br/></span>
+ <span class="i0">Laisse tomber goutte par goutte<br/></span>
+ <span class="i0">Ses larmes rouges dans mon sein.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jovial et mélancolique,<br/></span>
+ <span class="i0">Ah! vieux thème du carnaval,<br/></span>
+ <span class="i0">Où le rire aux larmes réplique,<br/></span>
+ <span class="i0">Que ton charme m'a fait de mal!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p6">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De leur col blanc courbant les lignes,<br/></span>
+ <span class="i0">On voit dans les contes du Nord,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes<br/></span>
+ <span class="i0">Nager en chantant près du bord.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou, suspendant à quelque branche<br/></span>
+ <span class="i0">Le plumage qui les revêt,<br/></span>
+ <span class="i0">Faire luire leur peau plus blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Que la neige de leur duvet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De ces femmes il en est une,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui chez nous descend quelquefois,<br/></span>
+ <span class="i0">Blanche comme le clair de lune<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les glaciers dans les cieux froids;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Conviant la vue enivrée<br/></span>
+ <span class="i0">De sa boréale fraîcheur<br/></span>
+ <span class="i0">A des régals de chair nacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">A des débauches de blancheur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son sein, neige moulée en globe,<br/></span>
+ <span class="i0">Contre les camélias blancs<br/></span>
+ <span class="i0">Et le blanc satin de sa robe<br/></span>
+ <span class="i0">Soutient des combats insolents.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ces grandes batailles blanches,<br/></span>
+ <span class="i0">Satins et fleurs ont le dessous,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, sans demander leurs revanches,<br/></span>
+ <span class="i0">Jaunissent comme des jaloux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les blancheurs de son épaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Paros au grain éblouissant,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme dans une nuit du pôle,<br/></span>
+ <span class="i0">Un givre invisible descend.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De quel mica de neige vierge,<br/></span>
+ <span class="i0">De quelle moelle de roseau,<br/></span>
+ <span class="i0">De quelle hostie et de quel cierge<br/></span>
+ <span class="i0">A-t-on fait le blanc de sa peau?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A-t-on pris la goutte lactée<br/></span>
+ <span class="i0">Tachant l'azur du ciel d'hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Le lis à la pulpe argentée,<br/></span>
+ <span class="i0">La blanche écume de la mer;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le marbre blanc, chair froide et pâle<br/></span>
+ <span class="i0">Où vivent les divinités;<br/></span>
+ <span class="i0">L'argent mat, la laiteuse opale<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'irisent de vagues clartés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ivoire, où ses mains ont des ailes,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, comme des papillons blancs,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la pointe des notes frêles<br/></span>
+ <span class="i0">Suspendent leurs baisers tremblants;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'hermine vierge de souillure,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, pour abriter leurs frissons,<br/></span>
+ <span class="i0">Ouate de sa blanche fourrure<br/></span>
+ <span class="i0">Les épaules et les blasons;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vif-argent aux fleurs fantasques<br/></span>
+ <span class="i0">Dont les vitraux sont ramagés;<br/></span>
+ <span class="i0">Les blanches dentelles des vasques,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurs de l'ondine en l'air figés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'aubépine de mai qui plie<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les blancs frimas de ses fleurs;<br/></span>
+ <span class="i0">L'albâtre où la mélancolie<br/></span>
+ <span class="i0">Aime à retrouver ses pâleurs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le duvet blanc de la colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Neigeant sur les toits du manoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la stalactite qui tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Larme blanche de l'antre noir?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des Groenlands et des Norvéges<br/></span>
+ <span class="i0">Vient-elle avec Séraphita?<br/></span>
+ <span class="i0">Est-ce la Madone des neiges,<br/></span>
+ <span class="i0">Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sphinx enterré par l'avalanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardien des glaciers étoilés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et qui, sous sa poitrine blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Cache de blancs secrets gelés?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous la glace où calme il repose,<br/></span>
+ <span class="i0">Oh! qui pourra fondre ce c&oelig;ur!<br/></span>
+ <span class="i0">Oh! qui pourra mettre un ton rose<br/></span>
+ <span class="i0">Dans cette implacable blancheur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p7">COQUETTERIE POSTHUME</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand je mourrai, que l'on me mette,<br/></span>
+ <span class="i0">Avant de clouer mon cercueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Un peu de rouge à la pommette,<br/></span>
+ <span class="i0">Un peu de noir au bord de l'&oelig;il.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car je veux, dans ma bière close,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme le soir de son aveu,<br/></span>
+ <span class="i0">Rester éternellement rose<br/></span>
+ <span class="i0">Avec du kh'ol sous mon &oelig;il bleu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de suaire en toile fine,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais drapez-moi dans les plis blancs<br/></span>
+ <span class="i0">De ma robe de mousseline,<br/></span>
+ <span class="i0">De ma robe à treize volants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est ma parure préférée;<br/></span>
+ <span class="i0">Je la portais quand je lui plus.<br/></span>
+ <span class="i0">Son premier regard l'a sacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Et depuis je ne la mis plus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Posez-moi, sans jaune immortelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans coussin de larmes brodé,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur mon oreiller de dentelle<br/></span>
+ <span class="i0">De ma chevelure inondé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cet oreiller, dans les nuits folles,<br/></span>
+ <span class="i0">A vu dormir nos fronts unis,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sous le drap noir des gondoles<br/></span>
+ <span class="i0">Compté nos baisers infinis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre mes mains de cire pâle,<br/></span>
+ <span class="i0">Que la prière réunit,<br/></span>
+ <span class="i0">Tournez ce chapelet d'opale,<br/></span>
+ <span class="i0">Par le pape à Rome bénit:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je l'égrènerai dans la couche<br/></span>
+ <span class="i0">D'où nul encor ne s'est levé;<br/></span>
+ <span class="i0">Sa bouche en a dit sur ma bouche<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et chaque <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p8">DIAMANT DU C&OElig;UR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout amoureux, de sa maîtresse,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son c&oelig;ur ou dans son tiroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Possède un gage qu'il caresse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux jours de regret ou d'espoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un d'une chevelure noire,<br/></span>
+ <span class="i0">Par un sourire encouragé,<br/></span>
+ <span class="i0">A pris une boucle que moire<br/></span>
+ <span class="i0">Un reflet bleu d'aile de geai.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,<br/></span>
+ <span class="i0">Coupé par derrière un flocon<br/></span>
+ <span class="i0">Retors et fin comme la soie<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'on dévide du cocon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un troisième, au fond d'une boîte,<br/></span>
+ <span class="i0">Reliquaire du souvenir,<br/></span>
+ <span class="i0">Cache un gant blanc, de forme étroite,<br/></span>
+ <span class="i0">Où nulle main ne peut tenir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cet autre, pour s'en faire un charme,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un sachet, d'un chiffre orné,<br/></span>
+ <span class="i0">Coud des violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">Frais cadeau qu'on reprend fané.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-ci baise la pantoufle<br/></span>
+ <span class="i0">Que Cendrillon perdit un soir;<br/></span>
+ <span class="i0">Et celui-ci conserve un souffle<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la barbe d'un masque noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moi, je n'ai ni boucle lustrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Ni gant, ni bouquet, ni soulier,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je garde, empreinte adorée,<br/></span>
+ <span class="i0">Une larme sur un papier:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pure rosée, unique goutte,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un ciel d'azur tombée un jour,<br/></span>
+ <span class="i0">Joyau sans prix, perle dissoute<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la coupe de mon amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, pour moi, cette obscure tache<br/></span>
+ <span class="i0">Reluit comme un écrin d'Ophyr,<br/></span>
+ <span class="i0">Et du vélin bleu se détache,<br/></span>
+ <span class="i0">Diamant éclos d'un saphir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette larme, qui fait ma joie,<br/></span>
+ <span class="i0">Roula, trésor inespéré,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un de mes vers qu'elle noie,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un &oelig;il qui n'a jamais pleuré!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p9">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tandis qu'à leurs &oelig;uvres perverses<br/></span>
+ <span class="i0">Les hommes courent haletants,<br/></span>
+ <span class="i0">Mars qui rit, malgré les averses,<br/></span>
+ <span class="i0">Prépare en secret le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour les petites pâquerettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sournoisement lorsque tout dort,<br/></span>
+ <span class="i0">Il repasse des collerettes<br/></span>
+ <span class="i0">Et cisèle des boutons d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le verger et dans la vigne,<br/></span>
+ <span class="i0">Il s'en va, furtif perruquier,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec une houppe de cygne,<br/></span>
+ <span class="i0">Poudrer à frimas l'amandier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La nature au lit se repose;<br/></span>
+ <span class="i0">Lui, descend au jardin désert<br/></span>
+ <span class="i0">Et lace les boutons de rose<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leur corset de velours vert.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout en composant des solféges,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'aux merles il siffle à mi-voix,<br/></span>
+ <span class="i0">Il sème aux prés les perce-neiges<br/></span>
+ <span class="i0">Et les violettes aux bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le cresson de la fontaine<br/></span>
+ <span class="i0">Où le cerf boit, l'oreille au guet,<br/></span>
+ <span class="i0">De sa main cachée il égrène<br/></span>
+ <span class="i0">Les grelots d'argent du muguet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,<br/></span>
+ <span class="i0">Il met la fraise au teint vermeil,<br/></span>
+ <span class="i0">Et te tresse un chapeau de feuilles<br/></span>
+ <span class="i0">Pour te garantir du soleil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Puis, lorsque sa besogne est faite,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que son règne va finir,<br/></span>
+ <span class="i0">Au seuil d'avril tournant la tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit: «Printemps, tu peux venir!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p10">CONTRALTO</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit dans le musée antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un lit de marbre sculpté,<br/></span>
+ <span class="i0">Une statue énigmatique<br/></span>
+ <span class="i0">D'une inquiétante beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,<br/></span>
+ <span class="i0">Une déesse, ou bien un dieu?<br/></span>
+ <span class="i0">L'amour, ayant peur d'être infâme,<br/></span>
+ <span class="i0">Hésite et suspend son aveu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans sa pose malicieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'étend, le dos tourné<br/></span>
+ <span class="i0">Devant la foule curieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son coussin capitonné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour faire sa beauté maudite,<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque sexe apporta son don.<br/></span>
+ <span class="i0">Tout homme dit: C'est Aphrodite!<br/></span>
+ <span class="i0">Toute femme: C'est Cupidon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sexe douteux, grâce certaine,<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait ce corps indécis<br/></span>
+ <span class="i0">Fondu, dans l'eau de la fontaine,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les baisers de Salmacis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chimère ardente, effort suprême<br/></span>
+ <span class="i0">De l'art et de la volupté,<br/></span>
+ <span class="i0">Monstre charmant, comme je t'aime<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ta multiple beauté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bien qu'on défende ton approche,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la draperie aux plis droits<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le bout à ton pied s'accroche,<br/></span>
+ <span class="i0">Mes yeux ont plongé bien des fois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rêve de poëte et d'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Tu m'as bien des nuits occupé,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon caprice qui persiste<br/></span>
+ <span class="i0">Ne convient pas qu'il s'est trompé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais seulement il se transpose,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, passant de la forme au son,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouve dans sa métamorphose<br/></span>
+ <span class="i0">La jeune fille et le garçon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que tu me plais, ô timbre étrange!<br/></span>
+ <span class="i0">Son double, homme et femme à la fois,<br/></span>
+ <span class="i0">Contralto, bizarre mélange,<br/></span>
+ <span class="i0">Hermaphrodite de la voix!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est Roméo, c'est Juliette,<br/></span>
+ <span class="i0">Chantant avec un seul gosier;<br/></span>
+ <span class="i0">Le pigeon rauque et la fauvette<br/></span>
+ <span class="i0">Perchés sur le même rosier;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la châtelaine qui raille<br/></span>
+ <span class="i0">Son beau page parlant d'amour;<br/></span>
+ <span class="i0">L'amant au pied de la muraille,<br/></span>
+ <span class="i0">La dame au balcon de sa tour;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le papillon, blanche étincelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'en ses détours et ses ébats<br/></span>
+ <span class="i0">Poursuit un papillon fidèle,<br/></span>
+ <span class="i0">L'un volant haut et l'autre bas;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ange qui descend et qui monte<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'escalier d'or voltigeant;<br/></span>
+ <span class="i0">La cloche mêlant dans sa fonte<br/></span>
+ <span class="i0">La voix d'airain, la voix d'argent;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mélodie et l'harmonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le chant et l'accompagnement;<br/></span>
+ <span class="i0">A la grâce la force unie,<br/></span>
+ <span class="i0">La maîtresse embrassant l'amant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le pli de sa jupe assise,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce soir, ce sera Cendrillon<br/></span>
+ <span class="i0">Causant près du feu qu'elle attise<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son ami le grillon;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Demain le valeureux Arsace<br/></span>
+ <span class="i0">A son courroux donnant l'essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou Tancrède avec sa cuirasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Son épée et son casque d'or;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Desdemona chantant le Saule,<br/></span>
+ <span class="i0">Zerline bernant Mazetto,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;<br/></span>
+ <span class="i0">C'est toi que j'aime, ô contralto!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nature charmante et bizarre<br/></span>
+ <span class="i0">Que Dieu d'un double attrait para,<br/></span>
+ <span class="i0">Toi qui pourrais, comme Gulnare,<br/></span>
+ <span class="i0">Être le Kaled d'un Lara,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et dont la voix, dans sa caresse,<br/></span>
+ <span class="i0">Réveillant le c&oelig;ur endormi,<br/></span>
+ <span class="i0">Mêle aux soupirs de la maîtresse<br/></span>
+ <span class="i0">L'accent plus mâle de l'ami!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p11">CÆRULEI OCULI</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une femme mystérieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la beauté trouble mes sens,<br/></span>
+ <span class="i0">Se tient debout, silencieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Au bord des flots retentissants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses yeux, où le ciel se reflète,<br/></span>
+ <span class="i0">Mêlent à leur azur amer,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'étoile une humide paillette,<br/></span>
+ <span class="i0">Les teintes glauques de la mer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans les langueurs de leurs prunelles,<br/></span>
+ <span class="i0">Une grâce triste sourit;<br/></span>
+ <span class="i0">Les pleurs mouillent les étincelles<br/></span>
+ <span class="i0">Et la lumière s'attendrit;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et leurs cils comme des mouettes<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rasent le flot aplani,<br/></span>
+ <span class="i0">Palpitent, ailes inquiètes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur azur indéfini.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme dans l'eau bleue et profonde,<br/></span>
+ <span class="i0">Où dort plus d'un trésor coulé,<br/></span>
+ <span class="i0">On y découvre à travers l'onde<br/></span>
+ <span class="i0">La coupe du roi de Thulé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous leur transparence verdâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Brille parmi le goémon,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre perle de Cléopâtre<br/></span>
+ <span class="i0">Près de l'anneau de Salomon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La couronne au gouffre lancée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la ballade de Schiller,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,<br/></span>
+ <span class="i0">Y jette encor son reflet clair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un pouvoir magique m'entraîne<br/></span>
+ <span class="i0">Vers l'abîme de ce regard,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au sein des eaux la sirène<br/></span>
+ <span class="i0">Attirait Harald Harfagar.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon âme, avec la violence<br/></span>
+ <span class="i0">D'un irrésistible désir,<br/></span>
+ <span class="i0">Au milieu du gouffre s'élance<br/></span>
+ <span class="i0">Vers l'ombre impossible à saisir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Montrant son sein, cachant sa queue,<br/></span>
+ <span class="i0">La sirène amoureusement<br/></span>
+ <span class="i0">Fait ondoyer sa blancheur bleue<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'émail vert du flot dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'eau s'enfle comme une poitrine<br/></span>
+ <span class="i0">Aux soupirs de la passion;<br/></span>
+ <span class="i0">Le vent, dans sa conque marine,<br/></span>
+ <span class="i0">Murmure une incantation.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Oh! viens dans ma couche de nacre,<br/></span>
+ <span class="i0">Mes bras d'onde t'enlaceront;<br/></span>
+ <span class="i0">Les flots, perdant leur saveur âcre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ta bouche, en miel couleront.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Laissant bruire sur nos têtes,<br/></span>
+ <span class="i0">La mer qui ne peut s'apaiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Nous boirons l'oubli des tempêtes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la coupe de mon baiser.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi parle la voix humide<br/></span>
+ <span class="i0">De ce regard céruléen,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon c&oelig;ur, sous l'onde perfide,<br/></span>
+ <span class="i0">Se noie et consomme l'hymen.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p12">RONDALLA</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Enfant aux airs d'impératrice,<br/></span>
+ <span class="i0">Colombe aux regards de faucon,<br/></span>
+ <span class="i0">Tu me hais, mais c'est mon caprice,<br/></span>
+ <span class="i0">De me planter sous ton balcon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là, je veux, le pied sur la borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Pinçant les nerfs, tapant le bois,<br/></span>
+ <span class="i0">Faire luire à ton carreau morne<br/></span>
+ <span class="i0">Ta lampe et ton front à la fois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je défends à toute guitare<br/></span>
+ <span class="i0">De bourdonner aux alentours.<br/></span>
+ <span class="i0">Ta rue est à moi:&mdash;je la barre<br/></span>
+ <span class="i0">Pour y chanter seul mes amours,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je coupe les deux oreilles<br/></span>
+ <span class="i0">Au premier racleur de jambon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui devant la chambre où tu veilles<br/></span>
+ <span class="i0">Braille un couplet mauvais ou bon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans sa gaîne mon couteau bouge;<br/></span>
+ <span class="i0">Allons, qui veut de l'incarnat?<br/></span>
+ <span class="i0">A son jabot qui veut du rouge<br/></span>
+ <span class="i0">Pour faire un bouton de grenat?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le sang dans les veines s'ennuie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car il est fait pour se montrer;<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps est noir, gare la pluie!<br/></span>
+ <span class="i0">Poltrons, hâtez-vous de rentrer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sortez, vaillants! sortez, bravaches!<br/></span>
+ <span class="i0">L'avant-bras couvert du manteau,<br/></span>
+ <span class="i0">Que sur vos faces de gavaches<br/></span>
+ <span class="i0">J'écrive des croix au couteau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,<br/></span>
+ <span class="i0">De pied ferme je les attends.<br/></span>
+ <span class="i0">A ta gloire il faut que je fende<br/></span>
+ <span class="i0">Les naseaux de ces capitans.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au ruisseau qui gêne ta marche<br/></span>
+ <span class="i0">Et pourrait salir tes pieds blancs,<br/></span>
+ <span class="i0">Corps du Christ! je veux faire une arche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec les côtes des galants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour te prouver combien je t'aime,<br/></span>
+ <span class="i0">Dis, je tuerai qui tu voudras:<br/></span>
+ <span class="i0">J'attaquerai Satan lui-même,<br/></span>
+ <span class="i0">Si pour linceul j'ai tes deux draps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Porte sourde!&mdash;Fenêtre aveugle!<br/></span>
+ <span class="i0">Tu dois pourtant ouïr ma voix;<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un taureau blessé je beugle,<br/></span>
+ <span class="i0">Des chiens excitant les abois!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au moins plante un clou dans ta porte:<br/></span>
+ <span class="i0">Un clou pour accrocher mon c&oelig;ur.<br/></span>
+ <span class="i0">A quoi sert que je le remporte<br/></span>
+ <span class="i0">Fou de rage, mort de langueur?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p13">NOSTALGIES D'OBÉLISQUES</h2>
+
+
+<h3 id="p13s1">I<br/>
+L'OBÉLISQUE DE PARIS</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur cette place je m'ennuie,<br/></span>
+ <span class="i0">Obélisque dépareillé;<br/></span>
+ <span class="i0">Neige, givre, bruine et pluie<br/></span>
+ <span class="i0">Glacent mon flanc déjà rouillé;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ma vieille aiguille, rougie<br/></span>
+ <span class="i0">Aux fournaises d'un ciel de feu,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des pâleurs de nostalgie<br/></span>
+ <span class="i0">Dans cet air qui n'est jamais bleu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Devant les colosses moroses<br/></span>
+ <span class="i0">Et les pylônes de Luxor,<br/></span>
+ <span class="i0">Près de mon frère aux teintes roses<br/></span>
+ <span class="i0">Que ne suis-je debout encor,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plongeant dans l'azur immuable<br/></span>
+ <span class="i0">Mon pyramidion vermeil,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de mon ombre, sur le sable,<br/></span>
+ <span class="i0">Écrivant les pas du soleil!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rhamsès, un jour mon bloc superbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'éternité s'ébréchait,<br/></span>
+ <span class="i0">Roula fauché comme un brin d'herbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Et Paris s'en fit un hochet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La sentinelle granitique,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardienne des énormités,<br/></span>
+ <span class="i0">Se dresse entre un faux temple antique<br/></span>
+ <span class="i0">Et la chambre des députés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur l'échafaud de Louis seize,<br/></span>
+ <span class="i0">Monolithe au sens aboli,<br/></span>
+ <span class="i0">On a mis mon secret, qui pèse<br/></span>
+ <span class="i0">Le poids de cinq mille ans d'oubli.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les moineaux francs souillent ma tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Où s'abattaient dans leur essor<br/></span>
+ <span class="i0">L'ibis rose et le gypaëte<br/></span>
+ <span class="i0">Au blanc plumage, aux serres d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Seine, noir égout des rues,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleuve immonde fait de ruisseaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Salit mon pied, que dans ses crues<br/></span>
+ <span class="i0">Baisait le Nil, père des eaux,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Nil, géant à barbe blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Coiffé de lotus et de joncs,<br/></span>
+ <span class="i0">Versant de son urne qui penche<br/></span>
+ <span class="i0">Des crocodiles pour goujons!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les chars d'or étoilés de nacre<br/></span>
+ <span class="i0">Des grands pharaons d'autrefois<br/></span>
+ <span class="i0">Rasaient mon bloc heurté du fiacre<br/></span>
+ <span class="i0">Emportant le dernier des rois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis, devant ma pierre antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Le pschent au front, les prêtres saints<br/></span>
+ <span class="i0">Promenaient la bari mystique<br/></span>
+ <span class="i0">Aux emblèmes dorés et peints;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais aujourd'hui, pilier profane<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux fontaines campé,<br/></span>
+ <span class="i0">Je vois passer la courtisane<br/></span>
+ <span class="i0">Se renversant dans son coupé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vois, de janvier à décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">La procession des bourgeois,<br/></span>
+ <span class="i0">Les Solons qui vont à la chambre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les Arthurs qui vont au bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! dans cent ans quels laids squelettes<br/></span>
+ <span class="i0">Fera ce peuple impie et fou,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui se couche sans bandelettes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans des cercueils que ferme un clou,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et n'a pas même d'hypogées<br/></span>
+ <span class="i0">A l'abri des corruptions,<br/></span>
+ <span class="i0">Dortoirs où, par siècles rangées,<br/></span>
+ <span class="i0">Plongent les générations!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sol sacré des hiéroglyphes<br/></span>
+ <span class="i0">Et des secrets sacerdotaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Où les sphinx s'aiguisent les griffes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les angles des piédestaux,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Où sous le pied sonne la crypte,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'épervier couve son nid,<br/></span>
+ <span class="i0">Je te pleure, ô ma vieille Égypte,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec des larmes de granit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p13s2">II<br/>
+L'OBÉLISQUE DE LUXOR</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je veille, unique sentinelle<br/></span>
+ <span class="i0">De ce grand palais dévasté,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la solitude éternelle,<br/></span>
+ <span class="i0">En face de l'immensité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon que rien ne borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Stérile, muet, infini,<br/></span>
+ <span class="i0">Le désert sous le soleil morne,<br/></span>
+ <span class="i0">Déroule son linceul jauni.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au-dessus de la terre nue,<br/></span>
+ <span class="i0">Le ciel, autre désert d'azur,<br/></span>
+ <span class="i0">Où jamais ne flotte une nue,<br/></span>
+ <span class="i0">S'étale implacablement pur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Nil, dont l'eau morte s'étame<br/></span>
+ <span class="i0">D'une pellicule de plomb,<br/></span>
+ <span class="i0">Luit, ridé par l'hippopotame,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous un jour mat tombant d'aplomb;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les crocodiles rapaces,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le sable en feu des îlots,<br/></span>
+ <span class="i0">Demi-cuits dans leurs carapaces,<br/></span>
+ <span class="i0">Se pâment avec des sanglots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Immobile sur son pied grêle,<br/></span>
+ <span class="i0">L'ibis, le bec dans son jabot,<br/></span>
+ <span class="i0">Déchiffre au bout de quelque stèle<br/></span>
+ <span class="i0">Le cartouche sacré de Thot.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'hyène rit, le chacal miaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, traçant des cercles dans l'air,<br/></span>
+ <span class="i0">L'épervier affamé piaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Noire virgule du ciel clair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais ces bruits de la solitude<br/></span>
+ <span class="i0">Sont couverts par le bâillement<br/></span>
+ <span class="i0">Des sphinx, lassés de l'attitude<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'ils gardent immuablement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Produit des blancs reflets du sable<br/></span>
+ <span class="i0">Et du soleil toujours brillant,<br/></span>
+ <span class="i0">Nul ennui ne t'est comparable,<br/></span>
+ <span class="i0">Spleen lumineux de l'Orient!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est toi qui faisais crier: Grâce!<br/></span>
+ <span class="i0">A la satiété des rois<br/></span>
+ <span class="i0">Tombant vaincus sur leur terrasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Et tu m'écrases de ton poids.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ici jamais le vent n'essuie<br/></span>
+ <span class="i0">Une larme à l'&oelig;il sec des cieux,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le temps fatigué s'appuie<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les palais silencieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas un accident ne dérange<br/></span>
+ <span class="i0">La face de l'éternité;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Égypte, en ce monde où tout change,<br/></span>
+ <span class="i0">Trône sur l'immobilité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour compagnons et pour amies,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand l'ennui me prend par accès,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai les fellahs et les momies<br/></span>
+ <span class="i0">Contemporaines de Rhamsès;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je regarde un pilier qui penche,<br/></span>
+ <span class="i0">Un vieux colosse sans profil<br/></span>
+ <span class="i0">Et les canges à voile blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Montant ou descendant le Nil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que je voudrais comme mon frère,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans ce grand Paris transporté,<br/></span>
+ <span class="i0">Auprès de lui, pour me distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur une place être planté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là-bas, il voit à ses sculptures<br/></span>
+ <span class="i0">S'arrêter un peuple vivant,<br/></span>
+ <span class="i0">Hiératiques écritures,<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'idée épelle en rêvant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les fontaines juxtaposées<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la poudre de son granit<br/></span>
+ <span class="i0">Jettent leurs brumes irisées;<br/></span>
+ <span class="i0">II est vermeil, il rajeunit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des veines roses de Syène<br/></span>
+ <span class="i0">Comme moi cependant il sort,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je reste à ma place ancienne;<br/></span>
+ <span class="i0">II est vivant et je suis mort!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p14">VIEUX DE LA VIEILLE</h2>
+
+<p class="ss">15 DÉCEMBRE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par l'ennui chassé de ma chambre,<br/></span>
+ <span class="i0">J'errais le long du boulevard:<br/></span>
+ <span class="i0">II faisait un temps de décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">Vent froid, fine pluie et brouillard;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et là je vis, spectacle étrange,<br/></span>
+ <span class="i0">Échappés du sombre séjour,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la bruine et dans la fange,<br/></span>
+ <span class="i0">Passer des spectres en plein jour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant c'est la nuit que les ombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Par un clair de lune allemand,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les vieilles tours en décombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviennent ordinairement;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la nuit que les Elfes sortent<br/></span>
+ <span class="i0">Avec leur robe humide au bord,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sous les nénuphars emportent<br/></span>
+ <span class="i0">Leur valseur de fatigue mort;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la nuit qu'a lieu la revue<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la ballade de Zedlitz,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'Empereur, ombre entrevue,<br/></span>
+ <span class="i0">Compte les ombres d'Austerlitz.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais des spectres près du Gymnase,<br/></span>
+ <span class="i0">A deux pas des Variétés,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans brume ou linceul qui les gaze,<br/></span>
+ <span class="i0">Des spectres mouillés et crottés!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec ses dents jaunes de tartre,<br/></span>
+ <span class="i0">Son crâne de mousse verdi,<br/></span>
+ <span class="i0">A Paris, boulevard Montmartre,<br/></span>
+ <span class="i0">Mob se montrant en plein midi!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La chose vaut qu'on la regarde:<br/></span>
+ <span class="i0">Trois fantômes de vieux grognards,<br/></span>
+ <span class="i0">En uniformes de l'ex-garde,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec deux ombres de hussards!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On eût dit la lithographie<br/></span>
+ <span class="i0">Où, dessinés par un rayon,<br/></span>
+ <span class="i0">Les morts, que Raffet déifie,<br/></span>
+ <span class="i0">Passent, criant: Napoléon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n'était pas les morts qu'éveille<br/></span>
+ <span class="i0">Le son du nocturne tambour,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais bien quelques <i>vieux de la vieille</i><br/></span>
+ <span class="i0">Qui célébraient le grand retour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Depuis la suprême bataille,<br/></span>
+ <span class="i0">L'un a maigri, l'autre a grossi;<br/></span>
+ <span class="i0">L'habit jadis fait à leur taille,<br/></span>
+ <span class="i0">Est trop grand ou trop rétréci.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nobles lambeaux, défroque épique,<br/></span>
+ <span class="i0">Saints haillons, qu'étoile une croix,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leur ridicule héroïque<br/></span>
+ <span class="i0">Plus beaux que des manteaux de rois!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un plumet énervé palpite<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur kolbach fauve et pelé;<br/></span>
+ <span class="i0">Près des trous de balle, la mite<br/></span>
+ <span class="i0">A rongé leur dolman criblé;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur culotte de peau trop large<br/></span>
+ <span class="i0">Fait mille plis sur leur fémur;<br/></span>
+ <span class="i0">Leur sabre rouillé, lourde charge,<br/></span>
+ <span class="i0">Creuse le sol et bat le mur;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien un embonpoint grotesque,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec grand'peine boutonné,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un poussah, dont on rit presque,<br/></span>
+ <span class="i0">Du vieux héros tout chevronné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne les raillez pas, camarade;<br/></span>
+ <span class="i0">Saluez plutôt chapeau bas<br/></span>
+ <span class="i0">Ces Achilles d'une Iliade<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'Homère n'inventerait pas.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Respectez leur tête chenue!<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur front par vingt cieux bronzé,<br/></span>
+ <span class="i0">La cicatrice continue<br/></span>
+ <span class="i0">Le sillon que l'âge a creusé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur peau, bizarrement noircie,<br/></span>
+ <span class="i0">Dit l'Égypte aux soleils brûlants;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les neiges de la Russie<br/></span>
+ <span class="i0">Poudrent encor leurs cheveux blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si leurs mains tremblent, c'est sans doute<br/></span>
+ <span class="i0">Du froid de la Bérésina;<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'ils boitent, c'est que la route<br/></span>
+ <span class="i0">Est longue du Caire à Wilna;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre<br/></span>
+ <span class="i0">Les drapeaux étaient leurs seuls draps;<br/></span>
+ <span class="i0">Et si leur manche ne va guère,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est qu'un boulet a pris leur bras.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne nous moquons pas de ces hommes<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'en riant le gamin poursuit;<br/></span>
+ <span class="i0">Ils furent le jour dont nous sommes<br/></span>
+ <span class="i0">Le soir et peut-être la nuit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand on oublie, ils se souviennent.<br/></span>
+ <span class="i0">Lancier rouge et grenadier bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Au pied de la colonne, ils viennent<br/></span>
+ <span class="i0">Comme à l'autel de leur seul dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là, fiers de leur longue souffrance,<br/></span>
+ <span class="i0">Reconnaissants des maux subis,<br/></span>
+ <span class="i0">Ils sentent le c&oelig;ur de la France<br/></span>
+ <span class="i0">Battre sous leurs pauvres habits.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aussi les pleurs trempent le rire<br/></span>
+ <span class="i0">En voyant ce saint carnaval,<br/></span>
+ <span class="i0">Cette mascarade d'empire,<br/></span>
+ <span class="i0">Passer comme un matin de bal;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l'aigle de la grande armée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le ciel qu'emplit son essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Du fond d'une gloire enflammée,<br/></span>
+ <span class="i0">Étend sur eux ses ailes d'or!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p15">TRISTESSE EN MER</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le jour tombe; une fine pluie<br/></span>
+ <span class="i0">Éteint les fournaises du soir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le steam-boat crachant la suie<br/></span>
+ <span class="i0">Rabat son long panache noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus pâle que le ciel livide<br/></span>
+ <span class="i0">Je vais au pays du charbon,<br/></span>
+ <span class="i0">Du brouillard et du suicide;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Pour se tuer le temps est bon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon désir avide se noie<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le gouffre amer qui blanchit;<br/></span>
+ <span class="i0">Le vaisseau danse, l'eau tournoie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le vent de plus en plus fraîchit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! je me sens l'âme navrée;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Océan gonfle, en soupirant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa poitrine désespérée,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un ami qui me comprend.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Allons, peines d'amour perdues,<br/></span>
+ <span class="i0">Espoirs lassés, illusions<br/></span>
+ <span class="i0">Du socle idéal descendues,<br/></span>
+ <span class="i0">Un saut dans les moites sillons!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la mer, souffrances passées,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui revenez toujours, pressant<br/></span>
+ <span class="i0">Vos blessures cicatrisées<br/></span>
+ <span class="i0">Pour leur faire pleurer du sang!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la mer, spectre de mes rêves,<br/></span>
+ <span class="i0">Regrets aux mortelles pâleurs<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un c&oelig;ur rouge ayant sept glaives,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la Mère des douleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chaque fantôme plonge et lutte<br/></span>
+ <span class="i0">Quelques instants avec le flot<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sur lui ferme sa volute<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'engloutit dans un sanglot.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lest de l'âme, pesant bagage,<br/></span>
+ <span class="i0">Trésors misérables et chers,<br/></span>
+ <span class="i0">Sombrez, et dans votre naufrage<br/></span>
+ <span class="i0">Je vais vous suivre au fond des mers!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bleuâtre, enflé, méconnaissable,<br/></span>
+ <span class="i0">Bercé par le flot qui bruit,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'humide oreiller du sable<br/></span>
+ <span class="i0">Je dormirai bien cette nuit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&hellip; Mais une femme dans sa mante<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le pont assise à l'écart,<br/></span>
+ <span class="i0">Une femme jeune et charmante<br/></span>
+ <span class="i0">Lève vers moi son long regard.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ce regard, à ma détresse<br/></span>
+ <span class="i0">La Sympathie aux bras ouverts<br/></span>
+ <span class="i0">Parle et sourit, s&oelig;ur ou maîtresse.<br/></span>
+ <span class="i0">Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p16">A UNE ROBE ROSE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que tu me plais dans cette robe<br/></span>
+ <span class="i0">Qui te déshabille si bien,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisant jaillir ta gorge en globe,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant tout nu ton bras païen!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Frêle comme une aile d'abeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Frais comme un c&oelig;ur de rose-thé,<br/></span>
+ <span class="i0">Son tissu, caresse vermeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Voltige autour de ta beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De l'épiderme sur la soie<br/></span>
+ <span class="i0">Glissent des frissons argentés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'étoffe à la chair renvoie<br/></span>
+ <span class="i0">Ses éclairs roses reflétés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'où te vient cette robe étrange<br/></span>
+ <span class="i0">Qui semble faite de ta chair,<br/></span>
+ <span class="i0">Trame vivante qui mélange<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ta peau son rose clair?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce à la rougeur de l'aurore,<br/></span>
+ <span class="i0">A la coquille de Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Au bouton de sein près d'éclore,<br/></span>
+ <span class="i0">Que sont pris ces tons inconnus?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien l'étoffe est-elle teinte<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les roses de ta pudeur?<br/></span>
+ <span class="i0">Non; vingt fois modelée et peinte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ta forme connaît sa splendeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jetant le voile qui te pèse,<br/></span>
+ <span class="i0">Réalité que l'art rêva,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la princesse Borghèse<br/></span>
+ <span class="i0">Tu poserais pour Canova.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ces plis roses sont les lèvres<br/></span>
+ <span class="i0">De mes désirs inapaisés,<br/></span>
+ <span class="i0">Mettant au corps dont tu les sèvres<br/></span>
+ <span class="i0">Une tunique de baisers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p17">LE MONDE EST MÉCHANT</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son sourire moqueur<br/></span>
+ <span class="i0">II dit qu'à ton côté palpite<br/></span>
+ <span class="i0">Une montre en place de c&oelig;ur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant ton sein ému s'élève<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'abaisse comme la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bouillonnements de la séve<br/></span>
+ <span class="i0">Circulant sous ta jeune chair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit que tes yeux vifs sont morts<br/></span>
+ <span class="i0">Et se meuvent dans leur orbite<br/></span>
+ <span class="i0">A temps égaux et par ressorts.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant une larme irisée<br/></span>
+ <span class="i0">Tremble à tes cils, mouvant rideau,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une perle de rosée<br/></span>
+ <span class="i0">Qui n'est pas prise au verre d'eau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit que tu n'as pas d'esprit,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que les vers qu'on te récite<br/></span>
+ <span class="i0">Sont pour toi comme du sanscrit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant, sur ta bouche vermeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleur s'ouvrant et se refermant,<br/></span>
+ <span class="i0">Le rire, intelligente abeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Se pose à chaque trait charmant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est que tu m'aimes, ma petite,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que tu hais tous ces gens-là.<br/></span>
+ <span class="i0">Quitte-moi;&mdash;comme ils diront vite:<br/></span>
+ <span class="i0">Quel c&oelig;ur et quel esprit elle a!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p18">INÈS DE LAS SIERRAS</h2>
+
+<p class="ss">A LA PETRA CAMARA</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nodier raconte qu'en Espagne<br/></span>
+ <span class="i0">Trois officiers cherchant un soir<br/></span>
+ <span class="i0">Une venta dans la campagne,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un vrai château d'Anne Radcliffe,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux plafonds que le temps ploya,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitraux rayés par la griffe<br/></span>
+ <span class="i0">Des chauves-souris de Goya,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aux vastes salles délabrées,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux couloirs livrant leur secret,<br/></span>
+ <span class="i0">Architectures effondrées<br/></span>
+ <span class="i0">Où Piranèse se perdrait.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pendant le souper, que regarde<br/></span>
+ <span class="i0">Une collection d'aïeux<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leurs cadres montant la garde,<br/></span>
+ <span class="i0">Un cri répond aux chants joyeux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un long corridor en décombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Par la lune bizarrement<br/></span>
+ <span class="i0">Entrecoupé de clairs et d'ombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Débusque un fantôme charmant;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peigne au chignon, basquine aux hanches.<br/></span>
+ <span class="i0">Une femme accourt en dansant,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les bandes noires et blanches<br/></span>
+ <span class="i0">Apparaissant, disparaissant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec une volupté morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Cambrant les reins, penchant le cou,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'arrête sur la porte,<br/></span>
+ <span class="i0">Sinistre et belle à rendre fou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa robe, passée et fripée<br/></span>
+ <span class="i0">Au froid humide des tombeaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait luire, d'un rayon frappée,<br/></span>
+ <span class="i0">Quelques paillons sur ses lambeaux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un pétale découronnée<br/></span>
+ <span class="i0">A chaque soubresaut nerveux,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa rose, jaunie et fanée,<br/></span>
+ <span class="i0">S'effeuille dans ses noirs cheveux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une cicatrice, pareille<br/></span>
+ <span class="i0">A celle d'un coup de poignard,<br/></span>
+ <span class="i0">Forme une couture vermeille<br/></span>
+ <span class="i0">Sur sa gorge d'un ton blafard;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ses mains pâles et fluettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Au nez des soupeurs pleins d'effroi<br/></span>
+ <span class="i0">Entre-choquent les castagnettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des dents claquant de froid.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle danse, morne bacchante,<br/></span>
+ <span class="i0">La cachucha sur un vieil air,<br/></span>
+ <span class="i0">D'une grâce si provocante,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'on la suivrait même en enfer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses cils palpitent sur ses joues<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des ailes d'oiseau noir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa bouche arquée a des moues<br/></span>
+ <span class="i0">A mettre un saint au désespoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand de sa jupe qui tournoie<br/></span>
+ <span class="i0">Elle soulève le volant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa jambe, sous le bas de soie,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des lueurs de marbre blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle se penche jusqu'à terre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa main, d'un geste coquet,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme on fait des fleurs d'un parterre.<br/></span>
+ <span class="i0">Groupe les désirs en bouquet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce un fantôme? est-ce une femme?<br/></span>
+ <span class="i0">Un rêve, une réalité,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui scintille comme une flamme<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un tourbillon de beauté?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette apparition fantasque,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est l'Espagne du temps passé,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux frissons du tambour de basque<br/></span>
+ <span class="i0">S'élançant de son lit glacé,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, brusquement ressuscitée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un suprême boléro,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant sous sa jupe argentée<br/></span>
+ <span class="i0">La <i>divisa</i> prise au taureau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La cicatrice qu'elle porte,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est le coup de grâce donné<br/></span>
+ <span class="i0">A la génération morte<br/></span>
+ <span class="i0">Par chaque siècle nouveau-né.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai vu ce fantôme au Gymnase,<br/></span>
+ <span class="i0">Où Paris entier l'admira,<br/></span>
+ <span class="i0">Lorsque dans son linceul de gaze<br/></span>
+ <span class="i0">Parut la Petra Camara,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Impassible et passionnée,<br/></span>
+ <span class="i0">Fermant ses yeux morts de langueur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et comme Inès l'assassinée<br/></span>
+ <span class="i0">Dansant, un poignard dans le c&oelig;ur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p19">ODELETTE ANACRÉONTIQUE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour que je t'aime, ô mon poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne fais pas fuir par trop d'ardeur<br/></span>
+ <span class="i0">Mon amour, colombe inquiète,<br/></span>
+ <span class="i0">Au ciel rose de la pudeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'oiseau qui marche dans l'allée<br/></span>
+ <span class="i0">S'effraye et part au moindre bruit;<br/></span>
+ <span class="i0">Ma passion est chose ailée<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'envole quand on la suit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muet comme l'Hermès de marbre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la charmille pose-toi;<br/></span>
+ <span class="i0">Tu verras bientôt de son arbre<br/></span>
+ <span class="i0">L'oiseau descendre sans effroi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tes tempes sentiront près d'elles,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec des souffles de fraîcheur,<br/></span>
+ <span class="i0">Une palpitation d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un tourbillon de blancheur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la colombe apprivoisée<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ton épaule s'abattra,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son bec à pointe rosée<br/></span>
+ <span class="i0">De ton baiser s'enivrera.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p20">FUMÉE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là-bas, sous les arbres s'abrite<br/></span>
+ <span class="i0">Une chaumière au dos bossu;<br/></span>
+ <span class="i0">Le toit penche, le mur s'effrite,<br/></span>
+ <span class="i0">Le seuil de la porte est moussu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La fenêtre, un volet la bouche;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais du taudis, comme au temps froid<br/></span>
+ <span class="i0">La tiède haleine d'une bouche,<br/></span>
+ <span class="i0">La respiration se voit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un tire-bouchon de fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Tournant son mince filet bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">De l'âme en ce bouge enfermée<br/></span>
+ <span class="i0">Porte des nouvelles à Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p21">APOLLONIE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'aime ton nom d'Apollonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Écho grec du sacré vallon,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, dans sa robuste harmonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Te baptise s&oelig;ur d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur la lyre au plectre d'ivoire,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce nom splendide et souverain,<br/></span>
+ <span class="i0">Beau comme l'amour et la gloire,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des résonnances d'airain.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Classique, il fait plonger les Elfes<br/></span>
+ <span class="i0">Au fond de leur lac allemand,<br/></span>
+ <span class="i0">Et seule la Pythie à Delphes<br/></span>
+ <span class="i0">Pourrait le porter dignement,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand relevant sa robe antique<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'assoit au trépied d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et dans sa pose fatidique<br/></span>
+ <span class="i0">Attend le dieu qui tarde encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p22">L'AVEUGLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un aveugle au coin d'une borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Hagard comme au jour un hibou,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son flageolet, d'un air morne,<br/></span>
+ <span class="i0">Tâtonne en se trompant de trou,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et joue un ancien vaudeville<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il fausse imperturbablement;<br/></span>
+ <span class="i0">Son chien le conduit par la ville,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre diurne à l'&oelig;il dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les jours sur lui passent sans luire;<br/></span>
+ <span class="i0">Sombre, il entend le monde obscur<br/></span>
+ <span class="i0">Et la vie invisible bruire<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un torrent derrière un mur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dieu sait quelles chimères noires<br/></span>
+ <span class="i0">Hantent cet opaque cerveau!<br/></span>
+ <span class="i0">Et quels illisibles grimoires<br/></span>
+ <span class="i0">L'idée écrit en ce caveau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi dans les puits de Venise,<br/></span>
+ <span class="i0">Un prisonnier à demi fou,<br/></span>
+ <span class="i0">Pendant sa nuit qui s'éternise,<br/></span>
+ <span class="i0">Grave des mots avec un clou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais peut-être aux heures funèbres,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand la mort souffle le flambeau,<br/></span>
+ <span class="i0">L'âme habituée aux ténèbres<br/></span>
+ <span class="i0">Y verra clair dans le tombeau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p23">LIED</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois d'avril, la terre est rose<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la jeunesse et l'amour;<br/></span>
+ <span class="i0">Pucelle encore, à peine elle ose<br/></span>
+ <span class="i0">Payer le Printemps de retour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois de juin, déjà plus pâle<br/></span>
+ <span class="i0">Et le c&oelig;ur de désir troublé,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec l'Été tout brun de hâle<br/></span>
+ <span class="i0">Elle se cache dans le blé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois d'août, bacchante enivrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle offre à l'Automne son sein,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, roulant sur la peau tigrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait jaillir le sang du raisin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En décembre, petite vieille,<br/></span>
+ <span class="i0">Par les frimas poudrée à blanc,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans ses rêves elle réveille<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver auprès d'elle ronflant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p24">FANTAISIES D'HIVER</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le nez rouge, la face blême,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un pupitre de glaçons,<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver exécute son thème<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le quatuor des saisons.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il chante d'une voix peu sûre<br/></span>
+ <span class="i0">Des airs vieillots et chevrotants;<br/></span>
+ <span class="i0">Son pied glacé bat la mesure<br/></span>
+ <span class="i0">Et la semelle en même temps;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et comme Hændel, dont la perruque<br/></span>
+ <span class="i0">Perdait sa farine en tremblant,<br/></span>
+ <span class="i0">Il fait envoler de sa nuque<br/></span>
+ <span class="i0">La neige qui la poudre à blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le bassin des Tuileries,<br/></span>
+ <span class="i0">Le cygne s'est pris en nageant,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les arbres, comme aux féeries,<br/></span>
+ <span class="i0">Sont en filigrane d'argent.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vases ont des fleurs de givre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la charmille aux blancs réseaux;<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la neige on voit se suivre<br/></span>
+ <span class="i0">Les pas étoilés des oiseaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au piédestal où, court-vêtue,<br/></span>
+ <span class="i0">Vénus coudoyait Phocion,<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver a posé pour statue<br/></span>
+ <span class="i0">La Frileuse de Clodion.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les femmes passent sous les arbres<br/></span>
+ <span class="i0">En martre, hermine et menu-vair,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les déesses, frileux marbres,<br/></span>
+ <span class="i0">Ont pris aussi l'habit d'hiver.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Vénus Anadyomène<br/></span>
+ <span class="i0">Est en pelisse à capuchon;<br/></span>
+ <span class="i0">Flore, que la brise malmène,<br/></span>
+ <span class="i0">Plonge ses mains dans son manchon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et pour la saison, les bergères<br/></span>
+ <span class="i0">De Coysevox et de Coustou,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouvant leurs écharpes légères,<br/></span>
+ <span class="i0">Ont des boas autour du cou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur la mode parisienne<br/></span>
+ <span class="i0">Le Nord pose ses manteaux lourds,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme sur une Athénienne<br/></span>
+ <span class="i0">Un Scythe étendrait sa peau d'ours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Partout se mélange aux parures<br/></span>
+ <span class="i0">Dont Palmyre habille l'Hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Le faste russe des fourrures<br/></span>
+ <span class="i0">Que parfume le vétyver.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et le Plaisir rit dans l'alcôve<br/></span>
+ <span class="i0">Quand, au milieu des Amours nus,<br/></span>
+ <span class="i0">Des poils roux d'une bête fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Sort le torse blanc de Vénus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous le voile qui vous protége,<br/></span>
+ <span class="i0">Défiant les regards jaloux,<br/></span>
+ <span class="i0">Si vous sortez par cette neige,<br/></span>
+ <span class="i0">Redoutez vos pieds andalous;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La neige saisit comme un moule<br/></span>
+ <span class="i0">L'empreinte de ce pied mignon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,<br/></span>
+ <span class="i0">Signe, à chaque pas, votre nom.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi guidé, l'époux morose<br/></span>
+ <span class="i0">Peut parvenir au nid caché<br/></span>
+ <span class="i0">Où, de froid la joue encor rose,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'Amour s'enlace Psyché.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p25">LA SOURCE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout près du lac filtre une source,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux pierres, dans un coin;<br/></span>
+ <span class="i0">Allégrement l'eau prend sa course<br/></span>
+ <span class="i0">Comme pour s'en aller bien loin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle murmure: Oh! quelle joie!<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la terre il faisait si noir!<br/></span>
+ <span class="i0">Maintenant ma rive verdoie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le ciel se mire à mon miroir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les myosotis aux fleurs bleues<br/></span>
+ <span class="i0">Me disent: Ne m'oubliez pas!<br/></span>
+ <span class="i0">Les libellules de leurs queues<br/></span>
+ <span class="i0">M'égratignent dans leurs ébats:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A ma coupe l'oiseau s'abreuve;<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sait?&mdash;Après quelques détours<br/></span>
+ <span class="i0">Peut-être deviendrai-je un fleuve<br/></span>
+ <span class="i0">Baignant vallons, rochers et tours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je broderai de mon écume<br/></span>
+ <span class="i0">Ponts de pierre, quais de granit,<br/></span>
+ <span class="i0">Emportant le steamer qui fume<br/></span>
+ <span class="i0">A l'Océan où tout finit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi la jeune source jase,<br/></span>
+ <span class="i0">Formant cent projets d'avenir;<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'eau qui bout dans un vase,<br/></span>
+ <span class="i0">Son flot ne peut se contenir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le berceau touche à la tombe;<br/></span>
+ <span class="i0">Le géant futur meurt petit;<br/></span>
+ <span class="i0">Née à peine, la source tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le grand lac qui l'engloutit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p26">BÛCHERS ET TOMBEAUX</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le squelette était invisible<br/></span>
+ <span class="i0">Au temps heureux de l'Art païen;<br/></span>
+ <span class="i0">L'homme, sous la forme sensible,<br/></span>
+ <span class="i0">Content du beau, ne cherchait rien.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de cadavre sous la tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre hideux de l'être cher,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme d'un vêtement qui tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Se déshabillant de sa chair,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, quand la pierre se lézarde,<br/></span>
+ <span class="i0">Parmi les épouvantements,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant à l'&oelig;il qui s'y hasarde<br/></span>
+ <span class="i0">Une armature d'ossements;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais au feu du bûcher ravie<br/></span>
+ <span class="i0">Une pincée entre les doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">Résidu léger de la vie,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce que le papillon de l'âme<br/></span>
+ <span class="i0">Laisse de poussière après lui,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ce qui reste de la flamme<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le trépied, quand elle a lui!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre les fleurs et les acanthes,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le marbre joyeusement,<br/></span>
+ <span class="i0">Amours, ægipans et bacchantes<br/></span>
+ <span class="i0">Dansaient autour du monument;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout au plus un petit génie<br/></span>
+ <span class="i0">Du pied éteignait un flambeau;<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'art versait son harmonie<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la tristesse du tombeau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les tombes étaient attrayantes:<br/></span>
+ <span class="i0">Comme on fait d'un enfant qui dort,<br/></span>
+ <span class="i0">D'images douces et riantes<br/></span>
+ <span class="i0">La vie enveloppait la mort;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mort dissimulait sa face<br/></span>
+ <span class="i0">Aux trous profonds, au nez camard,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la hideur railleuse efface<br/></span>
+ <span class="i0">Les chimères du cauchemar.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monstre, sous la chair splendide<br/></span>
+ <span class="i0">Cachait son fantôme inconnu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'&oelig;il de la vierge candide<br/></span>
+ <span class="i0">Allait au bel éphèbe nu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Seulement pour pousser à boire,<br/></span>
+ <span class="i0">Au banquet de Trimalcion,<br/></span>
+ <span class="i0">Une larve, joujou d'ivoire,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisait son apparition;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des dieux que l'art toujours révère<br/></span>
+ <span class="i0">Trônaient au ciel marmoréen;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais l'Olympe cède au Calvaire,<br/></span>
+ <span class="i0">Jupiter au Nazaréen;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une voix dit: Pan est mort!&mdash;L'ombre<br/></span>
+ <span class="i0">S'étend.&mdash;Comme sur un drap noir,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la tristesse immense et sombre<br/></span>
+ <span class="i0">Le blanc squelette se fait voir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il signe les pierres funèbres<br/></span>
+ <span class="i0">De son paraphe de fémurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Pend son chapelet de vertèbres<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les charniers, le long des murs,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des cercueils lève le couvercle<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ses bras aux os pointus;<br/></span>
+ <span class="i0">Dessine ses côtes en cercle<br/></span>
+ <span class="i0">Et rit de son large rictus;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il pousse à la danse macabre<br/></span>
+ <span class="i0">L'empereur, le pape et le roi,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de son cheval qui se cabre<br/></span>
+ <span class="i0">Jette bas le preux plein d'effroi;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il entre chez la courtisane<br/></span>
+ <span class="i0">Et fait des mines au miroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Du malade il boit la tisane,<br/></span>
+ <span class="i0">De l'avare ouvre le tiroir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Piquant l'attelage qui rue<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un os pour aiguillon,<br/></span>
+ <span class="i0">Du laboureur à la charrue<br/></span>
+ <span class="i0">Termine en fosse le sillon;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, parmi la foule priée,<br/></span>
+ <span class="i0">Hôte inattendu, sous le banc,<br/></span>
+ <span class="i0">Vole à la pâle mariée<br/></span>
+ <span class="i0">Sa jarretière de ruban.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A chaque pas grossit la bande;<br/></span>
+ <span class="i0">Le jeune au vieux donne la main;<br/></span>
+ <span class="i0">L'irrésistible sarabande<br/></span>
+ <span class="i0">Met en branle le genre humain.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le spectre en tête se déhanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Dansant et jouant du rebec,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur fond noir, en couleur blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Holbein l'esquisse d'un trait sec.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand le siècle devient frivole<br/></span>
+ <span class="i0">Il suit la mode; en tonnelet<br/></span>
+ <span class="i0">Retrousse son linceul et vole<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un Cupidon de ballet<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au tombeau-sofa des marquises<br/></span>
+ <span class="i0">Qui reposent, lasses d'amour,<br/></span>
+ <span class="i0">En des attitudes exquises,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les chapelles Pompadour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais voile-toi, masque sans joues,<br/></span>
+ <span class="i0">Comédien que le ver mord,<br/></span>
+ <span class="i0">Depuis assez longtemps tu joues<br/></span>
+ <span class="i0">Le mélodrame de la Mort.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Reviens, reviens, bel art antique,<br/></span>
+ <span class="i0">De ton paros étincelant<br/></span>
+ <span class="i0">Couvrir ce squelette gothique;<br/></span>
+ <span class="i0">Dévore-le, bûcher brûlant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si nous sommes une statue<br/></span>
+ <span class="i0">Sculptée à l'image de Dieu,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand cette image est abattue,<br/></span>
+ <span class="i0">Jetons-en les débris au feu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toi, forme immortelle, remonte<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la flamme aux sources du beau,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans que ton argile ait la honte<br/></span>
+ <span class="i0">Et les misères du tombeau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p27">LE SOUPER DES ARMURES</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Biorn, étrange cénobite,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le plateau d'un roc pelé,<br/></span>
+ <span class="i0">Hors du temps et du monde, habite<br/></span>
+ <span class="i0">La tour d'un burg démantelé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De sa porte l'esprit moderne<br/></span>
+ <span class="i0">En vain soulève le marteau.<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn verrouille sa poterne<br/></span>
+ <span class="i0">Et barricade son château.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand tous ont les yeux vers l'aurore,<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, sur son donjon perché,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'horizon contemple encore<br/></span>
+ <span class="i0">La place du soleil couché.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ame rétrospective, il loge<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son burg et dans le passé;<br/></span>
+ <span class="i0">Le pendule de son horloge<br/></span>
+ <span class="i0">Depuis des siècles est cassé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous ses ogives féodales<br/></span>
+ <span class="i0">Il erre, éveillant les échos,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ses pas, sonnant sur les dalles,<br/></span>
+ <span class="i0">Semblent suivis de pas égaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,<br/></span>
+ <span class="i0">Ni gentilshommes, ni bourgeois,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais les portraits de ses ancêtres<br/></span>
+ <span class="i0">Causent avec lui quelquefois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et certains soirs, pour se distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouvant manger seul ennuyeux,<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, caprice funéraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Invite à souper ses aïeux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les fantômes, quand minuit sonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Viennent armés de pied en cap;<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, qui malgré lui frissonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Salue en haussant son hanap.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour s'asseoir, chaque panoplie<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un angle avec son genou,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont l'articulation plie<br/></span>
+ <span class="i0">En grinçant comme un vieux verrou;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tout d'une pièce, l'armure,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un corps absent gauche cercueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Rendant un creux et sourd murmure,<br/></span>
+ <span class="i0">Tombe entre les bras du fauteuil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Landgraves, rhingraves, burgraves,<br/></span>
+ <span class="i0">Venus du ciel ou de l'enfer,<br/></span>
+ <span class="i0">Ils sont tous là, muets et graves,<br/></span>
+ <span class="i0">Les roides convives de fer!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans l'ombre, un rayon fauve indique<br/></span>
+ <span class="i0">Un monstre, guivre, aigle à deux cous,<br/></span>
+ <span class="i0">Pris au bestiaire héraldique<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les cimiers faussés de coups.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Du mufle des bêtes difformes<br/></span>
+ <span class="i0">Dressant leurs ongles arrogants,<br/></span>
+ <span class="i0">Partent des panaches énormes,<br/></span>
+ <span class="i0">Des lambrequins extravagants;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais les casques ouverts sont vides<br/></span>
+ <span class="i0">Comme les timbres du blason;<br/></span>
+ <span class="i0">Seulement deux flammes livides<br/></span>
+ <span class="i0">Y luisent d'étrange façon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toute la ferraille est assise<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la salle du vieux manoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, sur le mur, l'ombre indécise<br/></span>
+ <span class="i0">Donne à chaque hôte un page noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les liqueurs aux feux des bougies<br/></span>
+ <span class="i0">Ont des pourpres d'un ton suspect;<br/></span>
+ <span class="i0">Les mets dans leurs sauces rougies<br/></span>
+ <span class="i0">Prennent un singulier aspect.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Parfois un corselet miroite,<br/></span>
+ <span class="i0">Un morion brille un moment;<br/></span>
+ <span class="i0">Une pièce qui se déboîte<br/></span>
+ <span class="i0">Choit sur la nappe lourdement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'on entend les battements d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">D'invisibles chauves-souris,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les drapeaux des infidèles<br/></span>
+ <span class="i0">Palpitent le long du lambris.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec des mouvements fantasques<br/></span>
+ <span class="i0">Courbant leurs phalanges d'airain,<br/></span>
+ <span class="i0">Les gantelets versent aux casques<br/></span>
+ <span class="i0">Des rasades de vin du Rhin,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou découpent au fil des dagues<br/></span>
+ <span class="i0">Des sangliers sur des plats d'or&hellip;<br/></span>
+ <span class="i0">Cependant passent des bruits vagues<br/></span>
+ <span class="i0">Par les orgues du corridor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La débauche devient farouche,<br/></span>
+ <span class="i0">On n'entendrait pas tonner Dieu;<br/></span>
+ <span class="i0">Car, lorsqu'un fantôme découche,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est le moins qu'il s'amuse un peu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la fantastique assemblée<br/></span>
+ <span class="i0">Se tracassant dans son harnois,<br/></span>
+ <span class="i0">L'orgie a sa rumeur doublée<br/></span>
+ <span class="i0">Du tintamarre des tournois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Gobelets, hanaps, vidercomes,<br/></span>
+ <span class="i0">Vidés toujours, remplis en vain,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre les mâchoires des heaumes<br/></span>
+ <span class="i0">Forment des cascades de vin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les hauberts en bombent leurs ventres.<br/></span>
+ <span class="i0">Et le flot monte aux gorgerins;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Ils sont tous gris comme des chantres,<br/></span>
+ <span class="i0">Les vaillants comtes suzerains!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un allonge dans la salade<br/></span>
+ <span class="i0">Nonchalamment ses pédieux,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre à son compagnon malade<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un sermon fastidieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et des armures peu bégueules<br/></span>
+ <span class="i0">Rappellent, dardant leur boisson,<br/></span>
+ <span class="i0">Les lions lampassés de gueules<br/></span>
+ <span class="i0">Blasonnés sur leur écusson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'une voix encore enrouée<br/></span>
+ <span class="i0">Par l'humidité du caveau,<br/></span>
+ <span class="i0">Max fredonne, ivresse enjouée,<br/></span>
+ <span class="i0">Un lied, en treize cents, nouveau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Albrecht, ayant le vin féroce,<br/></span>
+ <span class="i0">Se querelle avec ses voisins,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il martèle, bossue et rosse,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme il faisait des Sarrasins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Échauffé, Fritz ôte son casque,<br/></span>
+ <span class="i0">Jadis par un crâne habité,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne pensant pas que sans son masque<br/></span>
+ <span class="i0">Il semble un tronc décapité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bientôt ils roulent pêle-mêle<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la table, parmi les brocs,<br/></span>
+ <span class="i0">Tête en bas, montrant la semelle<br/></span>
+ <span class="i0">De leurs souliers courbés en crocs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est un hideux champ de bataille<br/></span>
+ <span class="i0">Où les pots heurtent les armets,<br/></span>
+ <span class="i0">Où chaque mort par quelque entaille,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu de sang vomit des mets.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et Biorn, le poing sur la cuisse,<br/></span>
+ <span class="i0">Les contemple, morne et hagard,<br/></span>
+ <span class="i0">Tandis que, par le vitrail suisse,<br/></span>
+ <span class="i0">L'aube jette son bleu regard.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La troupe, qu'un rayon traverse,<br/></span>
+ <span class="i0">Pâlit comme au jour un flambeau,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le plus ivrogne se verse<br/></span>
+ <span class="i0">Le coup d'étrier du tombeau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le coq chante, les spectres fuient<br/></span>
+ <span class="i0">Et, reprenant un air hautain,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'oreiller de marbre appuient<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs têtes lourdes du festin!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p28">LA MONTRE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Deux fois je regarde ma montre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et deux fois à mes yeux distraits<br/></span>
+ <span class="i0">L'aiguille au même endroit se montre;<br/></span>
+ <span class="i0">Il est une heure&hellip; une heure après.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La figure de la pendule<br/></span>
+ <span class="i0">En rit dans le salon voisin,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le timbre d'argent module<br/></span>
+ <span class="i0">Deux coups vibrant comme un tocsin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le cadran solaire me raille<br/></span>
+ <span class="i0">En m'indiquant, de son long doigt,<br/></span>
+ <span class="i0">Le chemin que sur la muraille<br/></span>
+ <span class="i0">A fait son ombre qui s'accroît.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le clocher avec ironie<br/></span>
+ <span class="i0">Dit le vrai chiffre et le beffroi,<br/></span>
+ <span class="i0">Reprenant la note finie,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'air de se moquer de moi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tiens! la petite bête est morte.<br/></span>
+ <span class="i0">Je n'ai pas mis hier encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Tant ma rêverie était forte,<br/></span>
+ <span class="i0">Au trou de rubis la clef d'or!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je ne vois plus, dans sa boîte,<br/></span>
+ <span class="i0">Le fin ressort du balancier<br/></span>
+ <span class="i0">Aller, venir, à gauche, à droite,<br/></span>
+ <span class="i0">Ainsi qu'un papillon d'acier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est bien de moi! Quand je chevauche<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hippogriffe, au pays du Bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon corps sans âme se débauche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'en va comme il plaît à Dieu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'éternité poursuit son cercle<br/></span>
+ <span class="i0">Autour de ce cadran muet,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le temps, l'oreille au couvercle,<br/></span>
+ <span class="i0">Cherche ce c&oelig;ur qui remuait;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce c&oelig;ur que l'enfant croit en vie,<br/></span>
+ <span class="i0">Et dont chaque pulsation<br/></span>
+ <span class="i0">Dans notre poitrine est suivie<br/></span>
+ <span class="i0">D'une égale vibration,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il ne bat plus, mais son grand frère<br/></span>
+ <span class="i0">Toujours palpite à mon côté.<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Celui que rien ne peut distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand je dormais, l'a remonté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p29">LES NÉRÉIDES</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai dans ma chambre une aquarelle<br/></span>
+ <span class="i0">Bizarre, et d'un peintre avec qui<br/></span>
+ <span class="i0">Mètre et rime sont en querelle,<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Théophile Kniatowski.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur l'écume blanche qui frange<br/></span>
+ <span class="i0">Le manteau glauque de la mer<br/></span>
+ <span class="i0">Se groupent en bouquet étrange<br/></span>
+ <span class="i0">Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme des lis noyés, la houle<br/></span>
+ <span class="i0">Fait dans sa volute d'argent<br/></span>
+ <span class="i0">Danser leurs beaux corps qu'elle roule,<br/></span>
+ <span class="i0">Les élevant, les submergeant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur leurs têtes blondes, coiffées<br/></span>
+ <span class="i0">De pétoncles et de roseaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles mêlent, coquettes fées,<br/></span>
+ <span class="i0">L'écrin et la flore des eaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vidant sa nacre, l'huître à perle<br/></span>
+ <span class="i0">Constelle de son blanc trésor<br/></span>
+ <span class="i0">Leur gorge, où le flot qui déferle<br/></span>
+ <span class="i0">Suspend d'autres perles encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, jusqu'aux hanches soulevées<br/></span>
+ <span class="i0">Par le bras des Tritons nerveux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles luisent, d'azur lavées,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'or vert de leurs longs cheveux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue<br/></span>
+ <span class="i0">Se glace d'un visqueux frisson,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le torse finit en queue,<br/></span>
+ <span class="i0">Moitié femme, moitié poisson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais qui regarde la nageoire<br/></span>
+ <span class="i0">Et les reins aux squameux replis,<br/></span>
+ <span class="i0">En voyant les bustes d'ivoire<br/></span>
+ <span class="i0">Par le baiser des mers polis?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon,&mdash;piquant mélange<br/></span>
+ <span class="i0">De fable et de réalité,&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Paraît un vaisseau qui dérange<br/></span>
+ <span class="i0">Le ch&oelig;ur marin épouvanté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son pavillon est tricolore;<br/></span>
+ <span class="i0">Son tuyau vomit la vapeur;<br/></span>
+ <span class="i0">Ses aubes fouettent l'eau sonore,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les nymphes plongent de peur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans crainte elles suivaient par troupes<br/></span>
+ <span class="i0">Les trirèmes de l'Archipel,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les dauphins, arquant leurs croupes,<br/></span>
+ <span class="i0">D'Arion attendaient l'appel.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le steam-boat avec ses roues,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme Vulcain battant Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Souffletterait leurs belles joues<br/></span>
+ <span class="i0">Et meurtrirait leurs membres nus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Adieu, fraîche mythologie!<br/></span>
+ <span class="i0">Le paquebot passe et, de loin,<br/></span>
+ <span class="i0">Croit voir sur la vague élargie<br/></span>
+ <span class="i0">Une culbute de marsouin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p30">LES ACCROCHE-C&OElig;URS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ravivant les langueurs nacrées<br/></span>
+ <span class="i0">De tes yeux battus et vainqueurs,<br/></span>
+ <span class="i0">En mèches de parfum lustrées<br/></span>
+ <span class="i0">Se courbent deux accroche-c&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A voir s'arrondir sur tes joues<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs orbes tournés par tes doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait les petites roues<br/></span>
+ <span class="i0">Du char de Mab fait d'une noix;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour une flèche à décocher,<br/></span>
+ <span class="i0">En cercle d'or se sont rejointes<br/></span>
+ <span class="i0">A la tempe du jeune archer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant un scrupule me trouble,<br/></span>
+ <span class="i0">Je n'ai qu'un c&oelig;ur, alors pourquoi,<br/></span>
+ <span class="i0">Coquette, un accroche-c&oelig;ur double?<br/></span>
+ <span class="i0">Qui donc y pends-tu près de moi?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p31">LA ROSE-THÉ</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La plus délicate des roses<br/></span>
+ <span class="i0">Est, à coup sûr, la rose-thé.<br/></span>
+ <span class="i0">Son bouton aux feuilles mi-closes<br/></span>
+ <span class="i0">De carmin à peine est teinté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On dirait une rose blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'aurait fait rougir de pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">En la lutinant sur la branche,<br/></span>
+ <span class="i0">Un papillon trop plein d'ardeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son tissu rose et diaphane<br/></span>
+ <span class="i0">De la chair a le velouté;<br/></span>
+ <span class="i0">Auprès, tout incarnat se fane<br/></span>
+ <span class="i0">Ou prend de la vulgarité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme un teint aristocratique<br/></span>
+ <span class="i0">Noircit les fronts bruns de soleil,<br/></span>
+ <span class="i0">De ses s&oelig;urs elle rend rustique<br/></span>
+ <span class="i0">Le coloris chaud et vermeil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais, si votre main qui s'en joue,<br/></span>
+ <span class="i0">A quelque bal, pour son parfum,<br/></span>
+ <span class="i0">La rapproche de votre joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Son frais éclat devient commun.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il n'est pas de rose assez tendre<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la palette du printemps,<br/></span>
+ <span class="i0">Madame, pour oser prétendre<br/></span>
+ <span class="i0">Lutter contre vos dix-sept ans.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La peau vaut mieux que le pétale,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le sang pur d'un noble c&oelig;ur<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sur la jeunesse s'étale,<br/></span>
+ <span class="i0">De tous les roses est vainqueur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p32">CARMEN</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Carmen est maigre,&mdash;un trait de bistre<br/></span>
+ <span class="i0">Cerne son &oelig;il de gitana.<br/></span>
+ <span class="i0">Ses cheveux sont d'un noir sinistre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa peau, le diable la tanna.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les femmes disent qu'elle est laide,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais tous les hommes en sont fous:<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'archevêque de Tolède<br/></span>
+ <span class="i0">Chante la messe à ses genoux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car sur sa nuque d'ambre fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Se tord un énorme chignon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, dénoué, fait dans l'alcôve<br/></span>
+ <span class="i0">Une mante à son corps mignon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, parmi sa pâleur, éclate<br/></span>
+ <span class="i0">Une bouche aux rires vainqueurs;<br/></span>
+ <span class="i0">Piment rouge, fleur écarlate,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui prend sa pourpre au sang des c&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi faite, la moricaude<br/></span>
+ <span class="i0">Bat les plus altières beautés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de ses yeux la lueur chaude<br/></span>
+ <span class="i0">Rend la flamme aux satiétés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle a, dans sa laideur piquante,<br/></span>
+ <span class="i0">Un grain de sel de cette mer<br/></span>
+ <span class="i0">D'où jaillit, nue et provocante,<br/></span>
+ <span class="i0">L'âcre Vénus du gouffre amer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p33">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES</h2>
+
+<p class="ss">CHANSON D'AUTOMNE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Déjà plus d'une feuille sèche<br/></span>
+ <span class="i0">Parsème les gazons jaunis;<br/></span>
+ <span class="i0">Soir et matin, la brise est fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Hélas! les beaux jours sont finis!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit s'ouvrir les fleurs que garde<br/></span>
+ <span class="i0">Le jardin, pour dernier trésor:<br/></span>
+ <span class="i0">Le dahlia met sa cocarde<br/></span>
+ <span class="i0">Et le souci sa toque d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La pluie au bassin fait des bulles;<br/></span>
+ <span class="i0">Les hirondelles sur le toit<br/></span>
+ <span class="i0">Tiennent des conciliabules:<br/></span>
+ <span class="i0">Voici l'hiver, voici le froid!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elles s'assemblent par centaines,<br/></span>
+ <span class="i0">Se concertant pour le départ.<br/></span>
+ <span class="i0">L'une dit «Oh! que dans Athènes<br/></span>
+ <span class="i0">Il fait bon sur le vieux rempart!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Tous les ans j'y vais et je niche<br/></span>
+ <span class="i0">Aux métopes du Parthénon.<br/></span>
+ <span class="i0">Mon nid bouche dans la corniche<br/></span>
+ <span class="i0">Le trou d'un boulet de canon.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'autre: «J'ai ma petite chambre<br/></span>
+ <span class="i0">A Smyrne, au plafond d'un café.<br/></span>
+ <span class="i0">Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le seuil, d'un rayon chauffé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«J'entre et je sors, accoutumée<br/></span>
+ <span class="i0">Aux blondes vapeurs des chibouchs,<br/></span>
+ <span class="i0">Et parmi des flots de fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Je rase turbans et tarbouchs.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celle-ci: «J'habite un triglyphe<br/></span>
+ <span class="i0">Au fronton d'un temple, à Balbeck.<br/></span>
+ <span class="i0">Je m'y suspends avec ma griffe<br/></span>
+ <span class="i0">Sur mes petits au large bec.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celle-là: «Voici mon adresse:<br/></span>
+ <span class="i0">Rhodes, palais des chevaliers;<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque hiver, ma tente s'y dresse<br/></span>
+ <span class="i0">Au chapiteau des noirs piliers.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La cinquième: «Je ferai halte,<br/></span>
+ <span class="i0">Car l'âge m'alourdit un peu,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux blanches terrasses de Malte,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La sixième: «Qu'on est à l'aise<br/></span>
+ <span class="i0">Au Caire, en haut des minarets!<br/></span>
+ <span class="i0">J'empâte un ornement de glaise,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«A la seconde cataracte,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait la dernière, j'ai mon nid;<br/></span>
+ <span class="i0">J'en ai noté la place exacte,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le pschent d'un roi de granit.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toutes: «Demain combien de lieues<br/></span>
+ <span class="i0">Auront filé sous notre essaim,<br/></span>
+ <span class="i0">Plaines brunes, pics blancs, mers bleues<br/></span>
+ <span class="i0">Brodant d'écume leur bassin!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec cris et battements d'ailes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la moulure aux bords étroits,<br/></span>
+ <span class="i0">Ainsi jasent les hirondelles,<br/></span>
+ <span class="i0">Voyant venir la rouille aux bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je comprends tout ce qu'elles disent,<br/></span>
+ <span class="i0">Car le poëte est un oiseau;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, captif, ses élans se brisent<br/></span>
+ <span class="i0">Contre un invisible réseau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des ailes! des ailes! des ailes!<br/></span>
+ <span class="i0">Comme dans le chant de Ruckert,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour voler, là-bas avec elles<br/></span>
+ <span class="i0">Au soleil d'or, au printemps vert!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p34">NOËL</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le ciel est noir, la terre est blanche;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Cloches, carillonnez gaîment!&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Jésus est né;&mdash;la Vierge penche<br/></span>
+ <span class="i0">Sur lui son visage charmant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de courtines festonnées<br/></span>
+ <span class="i0">Pour préserver l'enfant du froid;<br/></span>
+ <span class="i0">Rien que les toiles d'araignées<br/></span>
+ <span class="i0">Qui pendent des poutres du toit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il tremble sur la paille fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce cher petit enfant Jésus,<br/></span>
+ <span class="i0">Et pour l'échauffer dans sa crèche<br/></span>
+ <span class="i0">L'âne et le b&oelig;uf soufflent dessus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La neige au chaume coud ses franges,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais sur le toit s'ouvre le ciel<br/></span>
+ <span class="i0">Et, tout en blanc, le ch&oelig;ur des anges<br/></span>
+ <span class="i0">Chante aux bergers: «<i>Noël! Noël!</i>»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p35">LES JOUJOUX DE LA MORTE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La petite Marie est morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son cercueil est si peu long<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il tient sous le bras qui l'emporte<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un étui de violon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le tapis et sur la table<br/></span>
+ <span class="i0">Traîne l'héritage enfantin.<br/></span>
+ <span class="i0">Les bras ballants, l'air lamentable,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout affaissé, gît le pantin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et si la poupée est plus ferme,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la faute de son bâton;<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son &oelig;il une larme germe,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soupir gonfle son carton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une dînette abandonnée<br/></span>
+ <span class="i0">Mêle ses plats de bois verni<br/></span>
+ <span class="i0">A la troupe désarçonnée<br/></span>
+ <span class="i0">Des écuyers de Franconi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La boîte à musique est muette;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, quand on pousse le ressort<br/></span>
+ <span class="i0">Où se posait sa main fluette,<br/></span>
+ <span class="i0">Un murmure plaintif en sort.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'émotion chevrote et tremble<br/></span>
+ <span class="i0">Dans: <i>Ah! vous dirai-je maman!</i><br/></span>
+ <span class="i0">Le <i>Quadrille des Lanciers</i> semble<br/></span>
+ <span class="i0">Triste comme un enterrement,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et des pleurs vous mouillent la joue<br/></span>
+ <span class="i0">Quand <i>la Donna è mobile</i>,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le rouleau qui tourne et joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Expire avec un son filé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le c&oelig;ur se navre à ce mélange<br/></span>
+ <span class="i0">Puérilement douloureux,<br/></span>
+ <span class="i0">Joujoux d'enfant laissés par l'ange,<br/></span>
+ <span class="i0">Berceau que la tombe a fait creux!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p36">APRÈS LE FEUILLETON</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mes colonnes sont alignées<br/></span>
+ <span class="i0">Au portique du feuilleton;<br/></span>
+ <span class="i0">Elles supportent résignées<br/></span>
+ <span class="i0">Du journal le pesant fronton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jusqu'à lundi je suis mon maître.<br/></span>
+ <span class="i0">Au diable chefs-d'&oelig;uvre mort-nés!<br/></span>
+ <span class="i0">Pour huit jours je puis me permettre<br/></span>
+ <span class="i0">De vous fermer la porte au nez.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les ficelles des mélodrames<br/></span>
+ <span class="i0">N'ont plus le droit de se glisser<br/></span>
+ <span class="i0">Parmi les fils soyeux des trames<br/></span>
+ <span class="i0">Que mon caprice aime à tisser.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voix de l'âme et de la nature,<br/></span>
+ <span class="i0">J'écouterai vos purs sanglots,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans que les couplets de facture<br/></span>
+ <span class="i0">M'étourdissent de leurs grelots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et portant, dans mon verre à côtes,<br/></span>
+ <span class="i0">La santé du temps disparu,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec mes vieux rêves pour hôtes<br/></span>
+ <span class="i0">Je boirai le vin de mon cru:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vin de ma propre pensée,<br/></span>
+ <span class="i0">Vierge de toute autre liqueur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que, par la vie écrasée,<br/></span>
+ <span class="i0">Répand la grappe de mon c&oelig;ur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p37">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La main au front, le pied dans l'âtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Je songe et cherche à revenir,<br/></span>
+ <span class="i0">Par delà le passé grisâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Au vieux château du Souvenir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une gaze de brume estompe<br/></span>
+ <span class="i0">Arbres, maisons, plaines, coteaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'&oelig;il au carrefour qui trompe<br/></span>
+ <span class="i0">En vain consulte les poteaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'avance parmi les décombres<br/></span>
+ <span class="i0">De tout un monde enseveli,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le mystère des pénombres,<br/></span>
+ <span class="i0">A travers des limbes d'oubli.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais voici, blanche et diaphane,<br/></span>
+ <span class="i0">La Mémoire, au bord du chemin,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui me remet, comme Ariane,<br/></span>
+ <span class="i0">Son peloton de fil en main.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Désormais la route est certaine;<br/></span>
+ <span class="i0">Le soleil voilé reparaît,<br/></span>
+ <span class="i0">Et du château la tour lointaine<br/></span>
+ <span class="i0">Pointe au-dessus de la forêt.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous l'arcade où le jour s'émousse,<br/></span>
+ <span class="i0">De feuilles en feuilles tombant,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sentier ancien dans la mousse<br/></span>
+ <span class="i0">Trace encor son étroit ruban.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais la ronce en travers s'enlace;<br/></span>
+ <span class="i0">La liane tend son filet,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la branche que je déplace<br/></span>
+ <span class="i0">Revient et me donne un soufflet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Enfin au bout de la clairière,<br/></span>
+ <span class="i0">Je découvre du vieux manoir<br/></span>
+ <span class="i0">Les tourelles en poivrière<br/></span>
+ <span class="i0">Et les hauts toits en éteignoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le comble aucune fumée<br/></span>
+ <span class="i0">Rayant le ciel d'un bleu sillon;<br/></span>
+ <span class="i0">Pas une fenêtre allumée<br/></span>
+ <span class="i0">D'une figure ou d'un rayon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les chaînes du pont sont brisées;<br/></span>
+ <span class="i0">Aux fossés la lentille d'eau<br/></span>
+ <span class="i0">De ses taches vert-de-grisées<br/></span>
+ <span class="i0">Étale le glauque rideau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des tortuosités de lierre<br/></span>
+ <span class="i0">Pénètrent dans chaque refend,<br/></span>
+ <span class="i0">Payant la tour hospitalière<br/></span>
+ <span class="i0">Qui les soutient&hellip; en l'étouffant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le porche à la lune se ronge,<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps le sculpte à sa façon,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la pluie a passé l'éponge<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les couleurs de mon blason.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout ému, je pousse la porte<br/></span>
+ <span class="i0">Qui cède et geint sur ses pivots;<br/></span>
+ <span class="i0">Un air froid en sort et m'apporte<br/></span>
+ <span class="i0">Le fade parfum des caveaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ortie aux morsures aiguës,<br/></span>
+ <span class="i0">La bardane aux larges contours,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les ombelles des ciguës,<br/></span>
+ <span class="i0">Prospèrent dans l'angle des cours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les deux chimères de marbre,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardiennes du perron verdi,<br/></span>
+ <span class="i0">Se découpe l'ombre d'un arbre<br/></span>
+ <span class="i0">Pendant mon absence grandi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Levant leurs pattes de lionne<br/></span>
+ <span class="i0">Elles se mettent en arrêt.<br/></span>
+ <span class="i0">Leur regard blanc me questionne,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je leur dis le mot secret.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je passe.&mdash;Dressant sa tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Le vieux chien retombe assoupi,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon pas sonore inquiète<br/></span>
+ <span class="i0">L'écho dans son coin accroupi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour louche et douteux se glisse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitres jaunes du salon<br/></span>
+ <span class="i0">Où figurent, en haute lisse,<br/></span>
+ <span class="i0">Les aventures d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Daphné, les hanches dans l'écorce,<br/></span>
+ <span class="i0">Étend toujours ses doigts touffus;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais aux bras du dieu qui la force<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'éteint, spectre confus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Apollon, chez Admète, garde<br/></span>
+ <span class="i0">Un troupeau, des mites atteint;<br/></span>
+ <span class="i0">Les neuf Muses, troupe hagarde,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurent sur un Pinde déteint;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la Solitude en chemise<br/></span>
+ <span class="i0">Trace au doigt le mot: «Abandon»<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la poudre qu'elle tamise<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le marbre du guéridon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je retrouve au long des tentures,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des hôtes endormis,<br/></span>
+ <span class="i0">Pastels blafards, sombres peintures,<br/></span>
+ <span class="i0">Jeunes beautés et vieux amis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ma main tremblante enlève un crêpe<br/></span>
+ <span class="i0">Et je vois mon défunt amour,<br/></span>
+ <span class="i0">Jupons bouffants, taille de guêpe,<br/></span>
+ <span class="i0">La Cidalise en Pompadour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un bouton de rose s'entr'ouvre<br/></span>
+ <span class="i0">A son corset enrubanné,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la dentelle à demi couvre<br/></span>
+ <span class="i0">Un sein neigeux d'azur veiné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses yeux ont de moites paillettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme aux feuilles que le froid mord,<br/></span>
+ <span class="i0">La pourpre monte à ses pommettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Éclat trompeur, fard de la mort!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle tressaille à mon approche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son regard, triste et charmant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le mien d'un air de reproche,<br/></span>
+ <span class="i0">Se fixe douloureusement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bien que la vie au loin m'emporte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ton nom dans mon c&oelig;ur est marqué,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleur de pastel, gentille morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ombre en habit de bal masqué!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La nature de l'art jalouse,<br/></span>
+ <span class="i0">Voulant dépasser Murillo,<br/></span>
+ <span class="i0">A Paris créa l'Andalouse<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rit dans le second tableau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par un caprice poétique,<br/></span>
+ <span class="i0">Notre climat brumeux para<br/></span>
+ <span class="i0">D'une grâce au charme exotique<br/></span>
+ <span class="i0">Cette autre Petra Camara.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De chaudes teintes orangées<br/></span>
+ <span class="i0">Dorent sa joue au fard vermeil;<br/></span>
+ <span class="i0">Ses paupières de jais frangées<br/></span>
+ <span class="i0">Filtrent des rayons de soleil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre ses lèvres d'écarlate<br/></span>
+ <span class="i0">Scintille un éclair argenté,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa beauté splendide éclate<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une grenade en été.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au son des guitares d'Espagne<br/></span>
+ <span class="i0">Ma voix longtemps la célébra.<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vint un jour, sans compagne,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ma chambre fut l'Alhambra.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus loin une beauté robuste,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,<br/></span>
+ <span class="i0">Sertit le marbre de son buste<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les perles et le velours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un air de reine qui s'ennuie<br/></span>
+ <span class="i0">Au sein de sa cour à genoux,<br/></span>
+ <span class="i0">Superbe et distraite, elle appuie<br/></span>
+ <span class="i0">La main sur un coffre à bijoux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa bouche humide et sensuelle<br/></span>
+ <span class="i0">Semble rouge du sang des c&oelig;urs,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, pleins de volupté cruelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses yeux ont des défis vainqueurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ici, plus de grâce touchante,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais un attrait vertigineux.<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait la Vénus méchante<br/></span>
+ <span class="i0">Qui préside aux amours haineux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette Vénus, mauvaise mère,<br/></span>
+ <span class="i0">Souvent a battu Cupidon.<br/></span>
+ <span class="i0">O toi, qui fus ma joie amère,<br/></span>
+ <span class="i0">Adieu pour toujours&hellip; et pardon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son cadre, que l'ombre moire,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu de réfléchir mes traits,<br/></span>
+ <span class="i0">La glace ébauche de mémoire<br/></span>
+ <span class="i0">Le plus ancien de mes portraits.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Spectre rétrospectif qui double<br/></span>
+ <span class="i0">Un type à jamais effacé,<br/></span>
+ <span class="i0">Il sort du fond du miroir trouble<br/></span>
+ <span class="i0">Et des ténèbres du passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son pourpoint de satin rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'un goût hardi coloria,<br/></span>
+ <span class="i0">Il semble chercher une pose<br/></span>
+ <span class="i0">Pour Boulanger ou Devéria.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br/></span>
+ <span class="i0">Une chevelure à tous crins<br/></span>
+ <span class="i0">De roi franc ou de lion fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Roule en torrent jusqu'à ses reins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tel, romantique opiniâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Soldat de l'art qui lutte encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Il se ruait vers le théâtre<br/></span>
+ <span class="i0">Quand d'Hernani sonnait le cor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&hellip; La nuit tombe et met avec l'ombre<br/></span>
+ <span class="i0">Ses terreurs aux recoins dormants.<br/></span>
+ <span class="i0">L'inconnu, machiniste sombre,<br/></span>
+ <span class="i0">Monte ses épouvantements.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des explosions de bougies<br/></span>
+ <span class="i0">Crèvent soudain sur les flambeaux!<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs auréoles élargies<br/></span>
+ <span class="i0">Semblent des lampes de tombeaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une main d'ombre ouvre la porte<br/></span>
+ <span class="i0">Sans en faire grincer la clé.<br/></span>
+ <span class="i0">D'hôtes pâles qu'un souffle apporte<br/></span>
+ <span class="i0">Le salon se trouve peuplé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les portraits quittent la muraille,<br/></span>
+ <span class="i0">Frottant de leurs mouchoirs jaunis,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur visage qui s'éraille,<br/></span>
+ <span class="i0">La crasse fauve du vernis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un reflet rouge illuminée,<br/></span>
+ <span class="i0">La bande se chauffe les doigts<br/></span>
+ <span class="i0">Et fait cercle à la cheminée<br/></span>
+ <span class="i0">Où tout à coup flambe le bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'image au sépulcre ravie<br/></span>
+ <span class="i0">Perd son aspect roide et glacé;<br/></span>
+ <span class="i0">La chaude pourpre de la vie<br/></span>
+ <span class="i0">Remonte aux veines du passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les masques blafards se colorent<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au temps où je les connus.<br/></span>
+ <span class="i0">O vous que mes regrets déplorent,<br/></span>
+ <span class="i0">Amis, merci d'être venus!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vaillants de dix-huit cent trente,<br/></span>
+ <span class="i0">Je les revois tels que jadis.<br/></span>
+ <span class="i0">Comme les pirates d'Otrante<br/></span>
+ <span class="i0">Nous étions cent, nous sommes dix.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un étale sa barbe rousse<br/></span>
+ <span class="i0">Comme Frédéric dans son roc,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre superbement retrousse<br/></span>
+ <span class="i0">Le bout de sa moustache en croc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Drapant sa souffrance secrète<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les fiertés de son manteau,<br/></span>
+ <span class="i0">Pétrus fume une cigarette<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il baptise papelito.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-ci me conte ses rêves,<br/></span>
+ <span class="i0">Hélas! jamais réalisés,<br/></span>
+ <span class="i0">Icare tombé sur les grèves<br/></span>
+ <span class="i0">Où gisent les essors brisés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-là me confie un drame<br/></span>
+ <span class="i0">Taillé sur le nouveau patron<br/></span>
+ <span class="i0">Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br/></span>
+ <span class="i0">Causer Molière et Calderon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tom, qu'un abandon scandalise,<br/></span>
+ <span class="i0">Récite «Love's labours lost,»<br/></span>
+ <span class="i0">Et Fritz explique à Cidalise<br/></span>
+ <span class="i0">Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le jour luit à la fenêtre;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les spectres, moins arrêtés,<br/></span>
+ <span class="i0">Laissent les objets transparaître<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leurs diaphanéités.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les cires fondent consumées;<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les cendres s'éteint le feu,<br/></span>
+ <span class="i0">Du parquet montent des fumées;<br/></span>
+ <span class="i0">Château du Souvenir, adieu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Encore une autre fois décembre<br/></span>
+ <span class="i0">Va retourner le sablier.<br/></span>
+ <span class="i0">Le présent entre dans ma chambre<br/></span>
+ <span class="i0">Et me dit en vain d'oublier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p38">CAMÉLIA ET PAQUERETTE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On admire les fleurs de serre<br/></span>
+ <span class="i0">Qui loin de leur soleil natal,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des joyaux mis sous verre,<br/></span>
+ <span class="i0">Brillent sous un ciel de cristal.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans que les brises les effleurent<br/></span>
+ <span class="i0">De leurs baisers mystérieux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles naissent, vivent et meurent<br/></span>
+ <span class="i0">Devant le regard curieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'abri de murs diaphanes,<br/></span>
+ <span class="i0">De leur sein ouvrant le trésor,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme de belles courtisanes,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles se vendent à prix d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La porcelaine de la Chine<br/></span>
+ <span class="i0">Les reçoit par groupes coquets,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou quelque main gantée et fine<br/></span>
+ <span class="i0">Au bal les balance en bouquets.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais souvent parmi l'herbe verte,<br/></span>
+ <span class="i0">Fuyant les yeux, fuyant les doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">De silence et d'ombre couverte,<br/></span>
+ <span class="i0">Une fleur vit au fond des bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un papillon blanc qui voltige,<br/></span>
+ <span class="i0">Un coup d'&oelig;il au hasard jeté,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous fait surprendre sur sa tige<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur dans sa simplicité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Belle de sa parure agreste<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouissant au ciel bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et versant son parfum modeste<br/></span>
+ <span class="i0">Pour la solitude et pour Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans toucher à son pur calice<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'agite un frisson de pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous respirez avec délice<br/></span>
+ <span class="i0">Son âme dans sa fraîche odeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tulipes au port superbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Camélias si cher payés,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour la petite fleur sous l'herbe,<br/></span>
+ <span class="i0">En un instant, sont oubliés!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p39">LA FELLAH</h2>
+
+<p class="ss">SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M&hellip;</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Caprice d'un pinceau fantasque<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'un impérial loisir,<br/></span>
+ <span class="i0">Votre fellah, sphinx qui se masque,<br/></span>
+ <span class="i0">Propose une énigme au désir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est une mode bien austère<br/></span>
+ <span class="i0">Que ce masque et cet habit long;<br/></span>
+ <span class="i0">Elle intrigue par son mystère<br/></span>
+ <span class="i0">Tous les &OElig;dipes du salon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'antique Isis légua ses voiles<br/></span>
+ <span class="i0">Aux modernes filles du Nil;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, sous le bandeau, deux étoiles<br/></span>
+ <span class="i0">Brillent d'un feu pur et subtil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ces yeux qui sont tout un poëme<br/></span>
+ <span class="i0">De langueur et de volupté<br/></span>
+ <span class="i0">Disent, résolvant le problème,<br/></span>
+ <span class="i0">«Sois l'amour, je suis la beauté.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p40">LA MANSARDE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les tuiles où se hasarde<br/></span>
+ <span class="i0">Le chat guettant l'oiseau qui boit,<br/></span>
+ <span class="i0">De mon balcon une mansarde<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux tuyaux s'aperçoit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour la parer d'un faux bien-être,<br/></span>
+ <span class="i0">Si je mentais comme un auteur,<br/></span>
+ <span class="i0">Je pourrais faire à sa fenêtre<br/></span>
+ <span class="i0">Un cadre de pois de senteur,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et vous y montrer Rigolette<br/></span>
+ <span class="i0">Riant à son petit miroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le tain rayé ne reflète<br/></span>
+ <span class="i0">Que la moitié de son &oelig;il noir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou, la robe encor sans agrafe,<br/></span>
+ <span class="i0">Gorge et cheveux au vent, Margot<br/></span>
+ <span class="i0">Arrosant avec sa carafe<br/></span>
+ <span class="i0">Son jardin planté dans un pot;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien quelque jeune poëte<br/></span>
+ <span class="i0">Qui scande ses vers sibyllins,<br/></span>
+ <span class="i0">En contemplant la silhouette<br/></span>
+ <span class="i0">De Montmartre et de ses moulins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par malheur, ma mansarde est vraie;<br/></span>
+ <span class="i0">Il n'y grimpe aucun liseron,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la vitre y fait voir sa taie,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour la grisette et pour l'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour le veuf et pour le garçon,<br/></span>
+ <span class="i0">Une mansarde est toujours triste:<br/></span>
+ <span class="i0">Le grenier n'est beau qu'en chanson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis, sous le comble dont l'angle<br/></span>
+ <span class="i0">Penchait les fronts pour le baiser,<br/></span>
+ <span class="i0">L'amour, content d'un lit de sangle,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec Suzon venait causer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais pour ouater notre joie,<br/></span>
+ <span class="i0">Il faut des murs capitonnés,<br/></span>
+ <span class="i0">Des flots de dentelle et de soie,<br/></span>
+ <span class="i0">Des lits par Monbro festonnés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un soir, n'étant pas revenue,<br/></span>
+ <span class="i0">Margot s'attarde au mont Breda,<br/></span>
+ <span class="i0">Et Rigolette entretenue<br/></span>
+ <span class="i0">N'arrose plus son réséda.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voilà longtemps que le poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">Las de prendre la rime au vol,<br/></span>
+ <span class="i0">S'est fait <i lang="en" xml:lang="en">reporter</i> de gazette,<br/></span>
+ <span class="i0">Quittant le ciel pour l'entresol.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l'on ne voit contre la vitre<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'une vieille au maigre profil,<br/></span>
+ <span class="i0">Devant Minet, qu'elle chapitre,<br/></span>
+ <span class="i0">Tirant sans cesse un bout de fil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p41">LA NUE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon monte une nue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sculptant sa forme dans l'azur:<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait une vierge nue<br/></span>
+ <span class="i0">Émergeant d'un lac au flot pur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Debout dans sa conque nacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vogue sur le bleu clair.<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une Aphrodite éthérée,<br/></span>
+ <span class="i0">Faite de l'écume de l'air;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit onder en molles poses<br/></span>
+ <span class="i0">Son torse au contour incertain,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'aurore répand des roses<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son épaule de satin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses blancheurs de marbre et de neige<br/></span>
+ <span class="i0">Se fondent amoureusement<br/></span>
+ <span class="i0">Comme, au clair-obscur du Corrége,<br/></span>
+ <span class="i0">Le corps d'Antiope dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle plane dans la lumière<br/></span>
+ <span class="i0">Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;<br/></span>
+ <span class="i0">Reflet de la beauté première,<br/></span>
+ <span class="i0">S&oelig;ur de «l'éternel féminin.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A son corps, en vain retenue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'aile de la passion,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon âme vole à cette nue<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'embrasse comme Ixion.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La raison dit: «Vague fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'on croit voir ce qu'on rêva,<br/></span>
+ <span class="i0">Ombre au gré du vent déformée,<br/></span>
+ <span class="i0">Bulle qui crève et qui s'en va!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le sentiment répond: «Qu'importe!<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'est-ce après tout que la beauté,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre charmant qu'un souffle emporte<br/></span>
+ <span class="i0">Et qui n'est rien, ayant été!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«A l'Idéal ouvre ton âme;<br/></span>
+ <span class="i0">Mets dans ton c&oelig;ur beaucoup de ciel,<br/></span>
+ <span class="i0">Aime une nue, aime une femme,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais aime!&mdash;C'est l'essentiel!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p42">LE MERLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un oiseau siffle dans les branches<br/></span>
+ <span class="i0">Et sautille gai, plein d'espoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les herbes, de givre blanches,<br/></span>
+ <span class="i0">En bottes jaunes, en frac noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est un merle, chanteur crédule,<br/></span>
+ <span class="i0">Ignorant du calendrier,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rêve soleil, et module<br/></span>
+ <span class="i0">L'hymne d'avril en février.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant il vente, il pleut à verse;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Arve jaunit le Rhône bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le salon, tendu de perse,<br/></span>
+ <span class="i0">Tient tous ses hôtes près du feu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les monts sur l'épaule ont l'hermine,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des magistrats siégeant;<br/></span>
+ <span class="i0">Leur blanc tribunal examine<br/></span>
+ <span class="i0">Un cas d'hiver se prolongeant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lustrant son aile qu'il essuie,<br/></span>
+ <span class="i0">L'oiseau persiste en sa chanson,<br/></span>
+ <span class="i0">Malgré neige, brouillard et pluie,<br/></span>
+ <span class="i0">Il croit à la jeune saison.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il gronde l'aube paresseuse<br/></span>
+ <span class="i0">De rester au lit si longtemps<br/></span>
+ <span class="i0">Et, gourmandant la fleur frileuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Met en demeure le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il voit le jour derrière l'ombre;<br/></span>
+ <span class="i0">Tel un croyant, dans le saint lieu,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autel désert, sous la nef sombre,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec sa foi voit toujours Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la nature il se confie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car son instinct pressent la loi.<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rit de ta philosophie,<br/></span>
+ <span class="i0">Beau merle, est moins sage que toi!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p43">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les marronniers de la terrasse<br/></span>
+ <span class="i0">Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,<br/></span>
+ <span class="i0">La villa d'où la vue embrasse<br/></span>
+ <span class="i0">Tant de monts bleus coiffés d'argent.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La feuille, hier encor pliée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son étroit corset d'hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Met sur la branche déliée<br/></span>
+ <span class="i0">Les premières touches de vert.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais en vain le soleil excite<br/></span>
+ <span class="i0">La séve des rameaux trop lents;<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur retardataire hésite<br/></span>
+ <span class="i0">A faire voir ses thyrses blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant le pêcher est tout rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un désir de la pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le pommier, que l'aube arrose,<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouit dans sa candeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La véronique s'aventure<br/></span>
+ <span class="i0">Près des boutons d'or dans les prés,<br/></span>
+ <span class="i0">Les caresses de la nature<br/></span>
+ <span class="i0">Hâtent les germes rassurés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il me faut retourner encor<br/></span>
+ <span class="i0">Au cercle d'enfer où je vis;<br/></span>
+ <span class="i0">Marronniers, pressez-vous d'éclore<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'éblouir mes yeux ravis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous pouvez sortir pour la fête<br/></span>
+ <span class="i0">Vos girandoles sans péril,<br/></span>
+ <span class="i0">Un ciel bleu luit sur votre faîte<br/></span>
+ <span class="i0">Et déjà mai talonne avril.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par pitié donnez cette joie<br/></span>
+ <span class="i0">Au poëte dans ses douleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'avant de s'en aller, il voie<br/></span>
+ <span class="i0">Vos feux d'artifice de fleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Grands marronniers de la terrasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Si fiers de vos splendeurs d'été,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrez-vous à moi dans la grâce<br/></span>
+ <span class="i0">Qui précède votre beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je connais vos riches livrées,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand octobre, ouvrant son essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous met des tuniques pourprées,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous pose des couronnes d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vous ai vus, blanches ramées,<br/></span>
+ <span class="i0">Pareils aux dessins que le froid<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitres d'argent étamées<br/></span>
+ <span class="i0">Trace, la nuit, avec son doigt.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je sais tous vos aspects superbes,<br/></span>
+ <span class="i0">Arbres géants, vieux marronniers,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais j'ignore vos fraîches gerbes<br/></span>
+ <span class="i0">Et vos aromes printaniers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Adieu, je pars lassé d'attendre;<br/></span>
+ <span class="i0">Gardez vos bouquets éclatants!<br/></span>
+ <span class="i0">Une autre fleur suave et tendre,<br/></span>
+ <span class="i0">Seule à mes yeux fait le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que mai remporte sa corbeille!<br/></span>
+ <span class="i0">Il me suffit de cette fleur;<br/></span>
+ <span class="i0">Toujours pour l'âme et pour l'abeille<br/></span>
+ <span class="i0">Elle a du miel pur dans le c&oelig;ur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par le ciel d'azur ou de brume<br/></span>
+ <span class="i0">Par la chaude ou froide saison,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle sourit, charme et parfume,<br/></span>
+ <span class="i0">Violette de la maison!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p44">DERNIER V&OElig;U</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voilà longtemps que je vous aime:<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;L'aveu remonte à dix-huit ans!&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Vous êtes rose, je suis blême;<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai les hivers, vous les printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des lilas blancs de cimetière<br/></span>
+ <span class="i0">Près de mes tempes ont fleuri;<br/></span>
+ <span class="i0">J'aurai bientôt la touffe entière<br/></span>
+ <span class="i0">Pour ombrager mon front flétri.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon soleil pâli qui décline<br/></span>
+ <span class="i0">Va disparaître à l'horizon,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la funèbre colline<br/></span>
+ <span class="i0">Je vois ma dernière maison.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! que de votre lèvre il tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ma lèvre un tardif baiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour que je puisse dans ma tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Le c&oelig;ur tranquille, reposer!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p45">PLAINTIVE TOURTERELLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plaintive tourterelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui roucoules toujours,<br/></span>
+ <span class="i0">Veux-tu prêter ton aile<br/></span>
+ <span class="i0">Pour servir mes amours!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme toi, pauvre amante,<br/></span>
+ <span class="i0">Bien loin de mon ramier,<br/></span>
+ <span class="i0">Je pleure et me lamente<br/></span>
+ <span class="i0">Sans pouvoir l'oublier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vole et que ton pied rose<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'arbre ou sur la tour<br/></span>
+ <span class="i0">Jamais ne se repose,<br/></span>
+ <span class="i0">Car je languis d'amour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Évite, ô ma colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">La halte des palmiers<br/></span>
+ <span class="i0">Et tous les toits où tombe<br/></span>
+ <span class="i0">La neige des ramiers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Va droit sur sa fenêtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Près du palais du roi,<br/></span>
+ <span class="i0">Donne-lui cette lettre<br/></span>
+ <span class="i0">Et deux baisers pour moi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Puis sur mon sein en flamme,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui ne peut s'apaiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviens, avec son âme,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviens te reposer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p46">LA BONNE SOIRÉE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quel temps de chien!&mdash;il pleut, il neige;<br/></span>
+ <span class="i0">Les cochers, transis sur leur siège,<br/></span>
+ <span class="i2">Ont le nez bleu.<br/></span>
+ <span class="i0">Par ce vilain soir de décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il ferait bon garder la chambre,<br/></span>
+ <span class="i2">Devant son feu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'angle de la cheminée<br/></span>
+ <span class="i0">La chauffeuse capitonnée<br/></span>
+ <span class="i2">Vous tend les bras<br/></span>
+ <span class="i0">Et semble avec une caresse<br/></span>
+ <span class="i0">Vous dire comme une maîtresse,<br/></span>
+ <span class="i2">«Tu resteras!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un papier rose à découpures,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un sein blanc sous des guipures,<br/></span>
+ <span class="i2">Voile à demi<br/></span>
+ <span class="i0">Le globe laiteux de la lampe<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le reflet au plafond rampe,<br/></span>
+ <span class="i2">Tout endormi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On n'entend rien dans le silence<br/></span>
+ <span class="i0">Que le pendule qui balance<br/></span>
+ <span class="i2">Son disque d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que le vent qui pleure et rôde,<br/></span>
+ <span class="i0">Parcourant, pour entrer en fraude,<br/></span>
+ <span class="i2">Le corridor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est bal à l'ambassade anglaise;<br/></span>
+ <span class="i0">Mon habit noir est sur la chaise,<br/></span>
+ <span class="i2">Les bras ballants;<br/></span>
+ <span class="i0">Mon gilet bâille et ma chemise<br/></span>
+ <span class="i0">Semble dresser, pour être mise,<br/></span>
+ <span class="i2">Ses poignets blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les brodequins à pointe étroite<br/></span>
+ <span class="i0">Montrent leur vernis qui miroite,<br/></span>
+ <span class="i2">Au feu placés;<br/></span>
+ <span class="i0">A côté des minces cravates<br/></span>
+ <span class="i0">S'allongent comme des mains plates<br/></span>
+ <span class="i2">Les gants glacés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut sortir!&mdash;quelle corvée!<br/></span>
+ <span class="i0">Prendre la file à l'arrivée<br/></span>
+ <span class="i2">Et suivre au pas<br/></span>
+ <span class="i0">Les coupés des beautés altières<br/></span>
+ <span class="i0">Portant blasons sur leurs portières<br/></span>
+ <span class="i2">Et leurs appas.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rester debout contre une porte<br/></span>
+ <span class="i0">A voir se ruer la cohorte<br/></span>
+ <span class="i2">Des invités;<br/></span>
+ <span class="i0">Les vieux museaux, les frais visages,<br/></span>
+ <span class="i0">Les fracs en c&oelig;ur et les corsages<br/></span>
+ <span class="i2">Décolletés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dos où fleurit la pustule,<br/></span>
+ <span class="i0">Couvrant leur peau rouge d'un tulle<br/></span>
+ <span class="i2">Aérien;<br/></span>
+ <span class="i0">Les dandys et les diplomates,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leurs faces à teintes mates,<br/></span>
+ <span class="i2">Ne montrant rien.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ne pouvoir franchir la haie<br/></span>
+ <span class="i0">Des douairières aux yeux d'orfraie<br/></span>
+ <span class="i2">Ou de vautour,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour aller dire à son oreille<br/></span>
+ <span class="i0">Petite, nacrée et vermeille,<br/></span>
+ <span class="i2">Un mot d'amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je n'irai pas!&mdash;et ferai mettre<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son bouquet un bout de lettre,<br/></span>
+ <span class="i2">A l'Opéra.<br/></span>
+ <span class="i0">Par les violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">La mauvaise humeur se désarme:<br/></span>
+ <span class="i2">Elle viendra!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai là l'<i>Intermezzo</i> de Heine,<br/></span>
+ <span class="i0">Le <i>Thomas Grain-d'Orge</i> de Taine,<br/></span>
+ <span class="i2">Les deux Goncourt,<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'oreiller l'idée en rêve,<br/></span>
+ <span class="i2">Me sera court.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p47">L'ART</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, l'&oelig;uvre sort plus belle<br/></span>
+ <span class="i0">D'une forme au travail<br/></span>
+ <span class="i2">Rebelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Vers, marbre, onyx, émail.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Point de contraintes fausses!<br/></span>
+ <span class="i0">Mais que pour marcher droit<br/></span>
+ <span class="i2">Tu chausses,<br/></span>
+ <span class="i0">Muse, un cothurne étroit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fi du rhythme commode,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un soulier trop grand,<br/></span>
+ <span class="i2">Du mode<br/></span>
+ <span class="i0">Que tout pied quitte et prend!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Statuaire, repousse<br/></span>
+ <span class="i0">L'argile que pétrit<br/></span>
+ <span class="i2">Le pouce<br/></span>
+ <span class="i0">Quand flotte ailleurs l'esprit;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lutte avec le carrare,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec le paros dur<br/></span>
+ <span class="i2">Et rare,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardiens du contour pur;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Emprunte à Syracuse<br/></span>
+ <span class="i0">Son bronze où fermement<br/></span>
+ <span class="i2">S'accuse<br/></span>
+ <span class="i0">Le trait fier et charmant;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'une main délicate<br/></span>
+ <span class="i0">Poursuis dans un filon<br/></span>
+ <span class="i2">D'agate<br/></span>
+ <span class="i0">Le profil d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peintre, fuis l'aquarelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Et fixe la couleur<br/></span>
+ <span class="i2">Trop frêle<br/></span>
+ <span class="i0">Au four de l'émailleur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fais les sirènes bleues,<br/></span>
+ <span class="i0">Tordant de cent façons<br/></span>
+ <span class="i2">Leurs queues,<br/></span>
+ <span class="i0">Les monstres des blasons;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son nimbe trilobe<br/></span>
+ <span class="i0">La Vierge et son Jésus,<br/></span>
+ <span class="i2">Le globe<br/></span>
+ <span class="i0">Avec la croix dessus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout passe.&mdash;L'art robuste<br/></span>
+ <span class="i0">Seul a l'éternité.<br/></span>
+ <span class="i2">Le buste<br/></span>
+ <span class="i0">Survit à la cité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la médaille austère<br/></span>
+ <span class="i0">Que trouve un laboureur<br/></span>
+ <span class="i2">Sous terre<br/></span>
+ <span class="i0">Révèle un empereur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dieux eux-mêmes meurent.<br/></span>
+ <span class="i0">Mais les vers souverains<br/></span>
+ <span class="i2">Demeurent<br/></span>
+ <span class="i0">Plus forts que les airains.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sculpte, lime, cisèle;<br/></span>
+ <span class="i0">Que ton rêve flottant<br/></span>
+ <span class="i2">Se scelle<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le bloc résistant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<p class="c"><span class="small">FIN</span></p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+
+<table summary="table des matières">
+<tr>
+<td colspan="2">PRÉFACE.</td>
+<td class="num"><a href="#p1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste.</td>
+<td class="num"><a href="#p2">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros.</td>
+<td class="num"><a href="#p3">9</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">ÉTUDE DE MAINS.</td>
+<td class="num"><a href="#p4">15</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>Imperia.</td>
+<td class="num"><a href="#p4s1">15</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>Lacenaire.</td>
+<td class="num"><a href="#p4s2">18</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.</td>
+<td class="num"><a href="#p5">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>Dans la rue.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s1">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>Sur les lagunes.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s2">24</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">III.</td>
+<td>Carnaval.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s3">27</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">IV.</td>
+<td>Clair de lune sentimental.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s4">30</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR.</td>
+<td class="num"><a href="#p6">33</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">COQUETTERIE POSTHUME.</td>
+<td class="num"><a href="#p7">39</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">DIAMANT DU C&OElig;UR.</td>
+<td class="num"><a href="#p8">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS.</td>
+<td class="num"><a href="#p9">47</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CONTRALTO.</td>
+<td class="num"><a href="#p10">51</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CÆRULEI OCULI.</td>
+<td class="num"><a href="#p11">57</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">RONDALLA.</td>
+<td class="num"><a href="#p12">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">NOSTALGIES D'OBELISQUES.</td>
+<td class="num"><a href="#p13">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>L'obélisque de Paris.</td>
+<td class="num"><a href="#p13s1">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>L'obélisque de Luxor.</td>
+<td class="num"><a href="#p13s2">70</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre.</td>
+<td class="num"><a href="#p14">75</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">TRISTESSE EN MER.</td>
+<td class="num"><a href="#p15">83</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">A UNE ROBE ROSE.</td>
+<td class="num"><a href="#p16">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE MONDE EST MÉCHANT.</td>
+<td class="num"><a href="#p17">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara.</td>
+<td class="num"><a href="#p18">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">OMELETTE ANACRÉONTIQUE.</td>
+<td class="num"><a href="#p19">101</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">FUMÉE.</td>
+<td class="num"><a href="#p20">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">APOLLONIE.</td>
+<td class="num"><a href="#p21">105</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'AVEUGLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p22">107</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LIED.</td>
+<td class="num"><a href="#p23">109</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">FANTAISIES D'HIVER.</td>
+<td class="num"><a href="#p24">111</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA SOURCE.</td>
+<td class="num"><a href="#p25">121</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">BÛCHERS ET TOMBEAUX.</td>
+<td class="num"><a href="#p26">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE SOUPER DE ARMURES.</td>
+<td class="num"><a href="#p27">133</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA MONTRE.</td>
+<td class="num"><a href="#p28">143</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES NÉRÉIDES.</td>
+<td class="num"><a href="#p29">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES ACCROCHE-C&OElig;URS.</td>
+<td class="num"><a href="#p30">151</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA ROSE-THÉ.</td>
+<td class="num"><a href="#p31">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CARMEN.</td>
+<td class="num"><a href="#p32">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne.</td>
+<td class="num"><a href="#p33">159</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">NOËL.</td>
+<td class="num"><a href="#p34">165</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES JOUJOUX DE LA MORTE.</td>
+<td class="num"><a href="#p35">167</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">APRÈS LE FEUILLETON.</td>
+<td class="num"><a href="#p36">171</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR.</td>
+<td class="num"><a href="#p37">173</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CAMÉLIA ET PAQUERETTE.</td>
+<td class="num"><a href="#p38">189</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M&hellip;</td>
+<td class="num"><a href="#p39">193</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA MANSARDE.</td>
+<td class="num"><a href="#p40">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA NUE.</td>
+<td class="num"><a href="#p41">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE MERLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p42">203</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS.</td>
+<td class="num"><a href="#p43">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">DERNIER V&OElig;U.</td>
+<td class="num"><a href="#p44">213</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">PLAINTIVE TOURTERELLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p45">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA BONNE SOIRÉE.</td>
+<td class="num"><a href="#p46">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'ART.</td>
+<td class="num"><a href="#p47">223</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="c"><span class="small">Paris.&mdash;Typ. G. Chamerot.&mdash;28304.</span></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/44160-h/images/cover.jpg b/44160-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..264b201
--- /dev/null
+++ b/44160-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/44160-h/images/gautier.jpg b/44160-h/images/gautier.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7502b73
--- /dev/null
+++ b/44160-h/images/gautier.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..736f2b3
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #44160 (https://www.gutenberg.org/ebooks/44160)
diff --git a/old/44160-8.txt b/old/44160-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..89130a3
--- /dev/null
+++ b/old/44160-8.txt
@@ -0,0 +1,4031 @@
+The Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Émaux et camées
+
+Author: Théophile Gautier
+
+Illustrator: Jules Jacquemart
+
+Release Date: November 11, 2013 [EBook #44160]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from
+scanned images of public domain material from the Google
+Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+THÉOPHILE GAUTIER
+
+ÉMAUX
+
+ET
+
+CAMÉES
+
+ÉDITION DÉFINITIVE
+
+AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART
+
+PARIS
+
+G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
+
+13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
+
+1888
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
+
+PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+ POÉSIES COMPLÈTES. 1830-1872. 2 vol.
+ ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait à
+ l'eau-forte, par _J. Jacquemart_. 1 vol.
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 1 vol.
+ LE CAPITAINE FRACASSE. 2 vol.
+ LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol.
+ VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol.
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol.
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+ TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol.
+ THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol.
+ LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol.
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+ (1838-1868). 3e édition. 1 vol.
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+ artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
+ d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers
+ 1833, 3e édition. 1 vol.
+ L'ORIENT. 1 vol.
+ FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol.
+ TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol.
+ LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol.
+ CONSTANTINOPLE. 1 vol.
+ LES GROTESQUES. 1 vol.
+ LOIN DE PARIS. 1 vol.
+ PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol.
+ GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol.
+ SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32. 8 fr.
+ MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ FORTUNIO. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32. 4 fr.
+ LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4º, broché. 20 fr.
+ --PRIX, relié. 30 fr.
+ LE CAPITAINE FRACASSE.--Un magnifique volume grand in-8º
+ illustré de 60 dessins par M. _Gustave Doré_, gravés
+ sur bois par les premiers artistes.
+ Prix, broché. 20 fr.
+ Relié demi-chagrin, tranches dorées. 26 fr.
+ -- -- tête dorée, coins, tr. ébarbées. 28 fr.
+
+
+
+
+[Illustration: Jules Jacquemart p.]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+ Pendant les guerres de l'empire,
+ Goethe, au bruit du canon brutal,
+ Fit _le Divan occidental_,
+ Fraîche oasis où l'art respire.
+
+ Pour Nisami quittant Shakspeare,
+ II se parfuma de çantal,
+ Et sur un mètre oriental
+ Nota le chant qu'Hudhud soupire.
+
+ Comme Goethe sur son divan
+ A Weimar s'isolait des choses
+ Et d'Hafiz effeuillait les roses,
+
+ Sans prendre garde à l'ouragan
+ Qui fouettait mes vitres fermées,
+ Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_.
+
+
+
+
+AFFINITÉS SECRÈTES
+
+MADRIGAL PANTHÉISTE
+
+
+ Dans le fronton d'un temple antique,
+ Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,
+ Sur le fond bleu du ciel attique,
+ Juxtaposé leurs rêves blancs;
+
+ Dans la même nacre figées,
+ Larmes des flots pleurant Vénus,
+ Deux perles au gouffre plongées
+ Se sont dit des mots inconnus;
+
+ Au frais Généralife écloses,
+ Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
+ Du temps de Boabdil, deux roses
+ Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
+
+ Sur les coupoles de Venise
+ Deux ramiers blancs aux pieds rosés,
+ Au nid où l'amour s'éternise,
+ Un soir de mai se sont posés.
+
+ Marbre, perle, rose, colombe,
+ Tout se dissout, tout se détruit;
+ La perle fond, le marbre tombe,
+ La fleur se fane et l'oiseau fuit.
+
+ En se quittant, chaque parcelle
+ S'en va dans le creuset profond
+ Grossir la pâte universelle
+ Faite des formes que Dieu fond.
+
+ Par de lentes métamorphoses,
+ Les marbres blancs en blanches chairs,
+ Les fleurs roses en lèvres roses
+ Se refont dans des corps divers.
+
+ Les ramiers de nouveau roucoulent
+ Au coeur de deux jeunes amants,
+ Et les perles en dents se moulent
+ Pour l'écrin des rires charmants.
+
+ De là naissent ces sympathies
+ Aux impérieuses douceurs,
+ Par qui les âmes averties
+ Partout se reconnaissent soeurs.
+
+ Docile à l'appel d'un arome,
+ D'un rayon ou d'une couleur,
+ L'atome vole vers l'atome
+ Comme l'abeille vers la fleur.
+
+ L'on se souvient des rêveries
+ Sur le fronton ou dans la mer,
+ Des conversations fleuries
+ Près de la fontaine au flot clair,
+
+ Des baisers et des frissons d'ailes
+ Sur les dômes aux boules d'or,
+ Et les molécules fidèles
+ Se cherchent et s'aiment encor.
+
+ L'amour oublié se réveille,
+ Le passé vaguement renaît,
+ La fleur sur la bouche vermeille
+ Se respire et se reconnaît.
+
+ Dans la nacre où le rire brille,
+ La perle revoit sa blancheur;
+ Sur une peau de jeune fille,
+ Le marbre ému sent sa fraîcheur.
+
+ Le ramier trouve une voix douce,
+ Écho de son gémissement,
+ Toute résistance s'émousse,
+ Et l'inconnu devient l'amant.
+
+ Vous devant qui je brûle et tremble,
+ Quel flot, quel fronton, quel rosier,
+ Quel dôme nous connut ensemble,
+ Perle ou marbre, fleur ou ramier?
+
+
+
+
+LE POËME DE LA FEMME
+
+MARBRE DE PAROS
+
+
+ Un jour, au doux rêveur qui l'aime,
+ En train de montrer ses trésors,
+ Elle voulut lire un poëme,
+ Le poëme de son beau corps.
+
+ D'abord, superbe et triomphante
+ Elle vint en grand apparat,
+ Traînant avec des airs d'infante
+ Un flot de velours nacarat:
+
+ Telle qu'au rebord de sa loge
+ Elle brille aux Italiens,
+ Écoutant passer son éloge
+ Dans les chants des musiciens.
+
+ Ensuite, en sa verve d'artiste,
+ Laissant tomber l'épais velours,
+ Dans un nuage de batiste
+ Elle ébaucha ses fiers contours.
+
+ Glissant de l'épaule à la hanche,
+ La chemise aux plis nonchalants,
+ Comme une tourterelle blanche
+ Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
+
+ Pour Apelle ou pour Cléomène,
+ Elle semblait, marbre de chair,
+ En Vénus Anadyomène
+ Poser nue au bord de la mer.
+
+ De grosses perles de Venise
+ Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
+ Grains laiteux qu'un rayon irise,
+ Sur le frais satin de sa peau.
+
+ Oh! quelles ravissantes choses,
+ Dans sa divine nudité,
+ Avec les strophes de ses poses,
+ Chantait cet hymne de beauté!
+
+ Comme les flots baisant le sable
+ Sous la lune aux tremblants rayons,
+ Sa grâce était intarissable
+ En molles ondulations.
+
+ Mais bientôt, lasse d'art antique,
+ De Phidias et de Vénus,
+ Dans une autre stance plastique
+ Elle groupe ses charmes nus.
+
+ Sur un tapis de Cachemire,
+ C'est la sultane du sérail,
+ Riant au miroir qui l'admire
+ Avec un rire de corail;
+
+ La Géorgienne indolente,
+ Avec son souple narguilhé,
+ Étalant sa hanche opulente,
+ Un pied sous l'autre replié.
+
+ Et comme l'odalisque d'Ingres,
+ De ses reins cambrant les rondeurs,
+ En dépit des vertus malingres,
+ En dépit des maigres pudeurs!
+
+ Paresseuse odalisque, arrière!
+ Voici le tableau dans son jour,
+ Le diamant dans sa lumière;
+ Voici la beauté dans l'amour!
+
+ Sa tête penche et se renverse;
+ Haletante, dressant les seins,
+ Aux bras du rêve qui la berce,
+ Elle tombe sur ses coussins.
+
+ Ses paupières battent des ailes
+ Sur leurs globes d'argent bruni,
+ Et l'on voit monter ses prunelles
+ Dans la nacre de l'infini.
+
+ D'un linceul de point d'Angleterre
+ Que l'on recouvre sa beauté:
+ L'extase l'a prise à la terre;
+ Elle est morte de volupté!
+
+ Que les violettes de Parme,
+ Au lieu des tristes fleurs des morts
+ Où chaque perle est une larme,
+ Pleurent en bouquets sur son corps!
+
+ Et que mollement on la pose
+ Sur son lit, tombeau blanc et doux,
+ Où le poëte, à la nuit close,
+ Ira prier à deux genoux.
+
+
+
+
+ETUDE DE MAINS
+
+
+I
+
+IMPÉRIA
+
+ Chez un sculpteur, moulée en plâtre,
+ J'ai vu l'autre jour une main
+ D'Aspasie ou de Cléopâtre,
+ Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;
+
+ Sous le baiser neigeux saisie
+ Comme un lis par l'aube argenté,
+ Comme une blanche poésie
+ S'épanouissait sa beauté.
+
+ Dans l'éclat de sa pâleur mate
+ Elle étalait sur le velours
+ Son élégance délicate
+ Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
+
+ Une cambrure florentine,
+ Avec un bel air de fierté,
+ Faisait, en ligne serpentine,
+ Onduler son pouce écarté.
+
+ A-t-elle joué dans les boucles
+ Des cheveux lustrés de don Juan,
+ Ou sur son caftan d'escarboucles
+ Peigné la barbe du sultan,
+
+ Et tenu, courtisane ou reine,
+ Entre ses doigts si bien sculptés,
+ Le sceptre de la souveraine
+ Ou le sceptre des voluptés?
+
+ Elle a dû, nerveuse et mignonne,
+ Souvent s'appuyer sur le col
+ Et sur la croupe de lionne
+ De sa chimère prise au vol.
+
+ Impériales fantaisies,
+ Amour des somptuosités;
+ Voluptueuses frénésies,
+ Rêves d'impossibilités,
+
+ Romans extravagants, poèmes
+ De haschisch et de vin du Rhin,
+ Courses folles dans les bohèmes
+ Sur le dos des coursiers sans frein;
+
+ On voit tout cela dans les lignes
+ De cette paume, livre blanc
+ Où Vénus a tracé des signes
+ Que l'amour ne lit qu'en tremblant.
+
+
+II
+
+LACENAIRE
+
+ Pour contraste, la main coupée
+ De Lacenaire l'assassin,
+ Dans des baumes puissants trempée,
+ Posait auprès, sur un coussin.
+
+ Curiosité dépravée!
+ J'ai touché, malgré mes dégoûts,
+ Du supplice encor mal lavée,
+ Cette chair froide au duvet roux.
+
+ Momifiée et toute jaune
+ Comme la main d'un pharaon,
+ Elle allonge ses doigts de faune
+ Crispés par la tentation.
+
+ Un prurit d'or et de chair vive
+ Semble titiller de ses doigts
+ L'immobilité convulsive,
+ Et les tordre comme autrefois.
+
+ Tous les vices avec leurs griffes
+ Ont, dans les plis de cette peau,
+ Tracé d'affreux hiéroglyphes,
+ Lus couramment par le bourreau.
+
+ On y voit les oeuvres mauvaises
+ Écrites en fauves sillons,
+ Et les brûlures des fournaises
+ Où bouillent les corruptions;
+
+ Les débauches dans les Caprées
+ Des tripots et des lupanars,
+ De vin et de sang diaprées,
+ Comme l'ennui des vieux Césars!
+
+ En même temps molle et féroce,
+ Sa forme a pour l'observateur
+ Je ne sais quelle grâce atroce,
+ La grâce du gladiateur!
+
+ Criminelle aristocratie,
+ Par la varlope ou le marteau
+ Sa pulpe n'est pas endurcie,
+ Car son outil fut un couteau.
+
+ Saints calus du travail honnête,
+ On y cherche en vain votre sceau.
+ Vrai meurtrier et faux poëte,
+ II fut le Manfred du ruisseau!
+
+
+
+
+VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
+
+
+I
+
+DANS LA RUE
+
+ Il est un vieil air populaire
+ Par tous les violons raclé,
+ Aux abois des chiens en colère
+ Par tous les orgues nasillé.
+
+ Les tabatières à musique
+ L'ont sur leur répertoire inscrit;
+ Pour les serins il est classique,
+ Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
+
+ Sur cet air, pistons, clarinettes,
+ Dans les bals aux poudreux berceaux,
+ Font sauter commis et grisettes,
+ Et de leurs nids fuir les oiseaux.
+
+ La guinguette, sous sa tonnelle
+ De houblon et de chèvrefeuil,
+ Fête, en braillant la ritournelle,
+ Le gai dimanche et l'argenteuil.
+
+ L'aveugle au basson qui pleurniche
+ L'écorche en se trompant de doigts;
+ La sébile aux dents, son caniche
+ Près de lui le grogne à mi-voix.
+
+ Et les petites guitaristes,
+ Maigres sous leurs minces tartans,
+ Le glapissent de leurs voix tristes
+ Aux tables des cafés chantants.
+
+ Paganini, le fantastique,
+ Un soir, comme avec un crochet,
+ A ramassé le thème antique
+ Du bout de son divin archet,
+
+ Et, brodant la gaze fanée
+ Que l'oripeau rougit encor,
+ Fait sur la phrase dédaignée
+ Courir ses arabesques d'or.
+
+
+II
+
+SUR LES LAGUNES
+
+ Tra la, tra la, la, la, la laire!
+ Qui ne connaît pas ce motif?
+ A nos mamans il a su plaire,
+ Tendre et gai, moqueur et plaintif:
+
+ L'air du Carnaval de Venise,
+ Sur les canaux jadis chanté
+ Et qu'un soupir de folle brise
+ Dans le ballet a transporté!
+
+ Il me semble, quand on le joue,
+ Voir glisser dans son bleu sillon
+ Une gondole avec sa proue
+ Faite en manche de violon.
+
+ Sur une gamme chromatique,
+ Le sein de perles ruisselant,
+ La Vénus de l'Adriatique
+ Sort de l'eau son corps rose et blanc.
+
+ Les dômes, sur l'azur des ondes
+ Suivant la phrase au pur contour,
+ S'enflent comme des gorges rondes
+ Que soulève un soupir d'amour.
+
+ L'esquif aborde et me dépose,
+ Jetant son amarre au pilier,
+ Devant une façade rose,
+ Sur le marbre d'un escalier.
+
+ Avec ses palais, ses gondoles,
+ Ses mascarades sur la mer,
+ Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,
+ Tout Venise vit dans cet air.
+
+ Une frêle corde qui vibre
+ Refait sur un pizzicato,
+ Comme autrefois joyeuse et libre,
+ La ville de Canaletto!
+
+
+III
+
+CARNAVAL
+
+ Venise pour le bal s'habille.
+ De paillettes tout étoilé,
+ Scintille, fourmille et babille
+ Le carnaval bariolé.
+
+ Arlequin, nègre par son masque,
+ Serpent par ses mille couleurs,
+ Rosse d'une note fantasque
+ Cassandre son souffre-douleurs.
+
+ Battant de l'aile avec sa manche
+ Comme un pingouin sur un écueil,
+ Le blanc Pierrot, par une blanche,
+ Passe la tête et cligne l'oeil.
+
+ Le Docteur bolonais rabâche
+ Avec la basse aux sons traînés;
+ Polichinelle, qui se fâche,
+ Se trouve une croche pour nez.
+
+ Heurtant Trivelin qui se mouche
+ Avec un trille extravagant,
+ A Colombine Scaramouche
+ Rend son éventail ou son gant.
+
+ Sur une cadence se glisse
+ Un domino ne laissant voir
+ Qu'un malin regard en coulisse
+ Aux paupières de satin noir.
+
+ Ah! fine barbe de dentelle,
+ Que fait voler un souffle pur,
+ Cet arpége m'a dit: C'est elle!
+ Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,
+
+ Et j'ai reconnu, rose et fraîche,
+ Sous l'affreux profil de carton,
+ Sa lèvre au fin duvet de pêche,
+ Et la mouche de son menton.
+
+
+IV
+
+CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
+
+ A travers la folle risée
+ Que Saint-Marc renvoie au Lido,
+ Une gamme monte en fusée,
+ Comme au clair de lune un jet d'eau...
+
+ A l'air qui jase d'un ton bouffe
+ Et secoue au vent ses grelots,
+ Un regret, ramier qu'on étouffe,
+ Par instant mêle ses sanglots.
+
+ Au loin, dans la brume sonore,
+ Comme un rêve presque effacé,
+ J'ai revu, pâle et triste encore,
+ Mon vieil amour de l'an passé.
+
+ Mon âme en pleurs s'est souvenue
+ De l'avril, où, guettant au bois
+ La violette à sa venue,
+ Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.
+
+ Cette note de chanterelle,
+ Vibrant comme l'harmonica,
+ C'est la voix enfantine et grêle,
+ Flèche d'argent qui me piqua.
+
+ Le son en est si faux, si tendre,
+ Si moqueur, si doux, si cruel,
+ Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre
+ On ressent un plaisir mortel,
+
+ Et que mon coeur, comme la voûte
+ Dont l'eau pleure dans un bassin,
+ Laisse tomber goutte par goutte
+ Ses larmes rouges dans mon sein.
+
+ Jovial et mélancolique,
+ Ah! vieux thème du carnaval,
+ Où le rire aux larmes réplique,
+ Que ton charme m'a fait de mal!
+
+
+
+
+SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
+
+
+ De leur col blanc courbant les lignes,
+ On voit dans les contes du Nord,
+ Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
+ Nager en chantant près du bord.
+
+ Ou, suspendant à quelque branche
+ Le plumage qui les revêt,
+ Faire luire leur peau plus blanche
+ Que la neige de leur duvet.
+
+ De ces femmes il en est une,
+ Qui chez nous descend quelquefois,
+ Blanche comme le clair de lune
+ Sur les glaciers dans les cieux froids;
+
+ Conviant la vue enivrée
+ De sa boréale fraîcheur
+ A des régals de chair nacrée,
+ A des débauches de blancheur!
+
+ Son sein, neige moulée en globe,
+ Contre les camélias blancs
+ Et le blanc satin de sa robe
+ Soutient des combats insolents.
+
+ Dans ces grandes batailles blanches,
+ Satins et fleurs ont le dessous,
+ Et, sans demander leurs revanches,
+ Jaunissent comme des jaloux.
+
+ Sur les blancheurs de son épaule,
+ Paros au grain éblouissant,
+ Comme dans une nuit du pôle,
+ Un givre invisible descend.
+
+ De quel mica de neige vierge,
+ De quelle moelle de roseau,
+ De quelle hostie et de quel cierge
+ A-t-on fait le blanc de sa peau?
+
+ A-t-on pris la goutte lactée
+ Tachant l'azur du ciel d'hiver,
+ Le lis à la pulpe argentée,
+ La blanche écume de la mer;
+
+ Le marbre blanc, chair froide et pâle
+ Où vivent les divinités;
+ L'argent mat, la laiteuse opale
+ Qu'irisent de vagues clartés;
+
+ L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
+ Et, comme des papillons blancs,
+ Sur la pointe des notes frêles
+ Suspendent leurs baisers tremblants;
+
+ L'hermine vierge de souillure,
+ Qui, pour abriter leurs frissons,
+ Ouate de sa blanche fourrure
+ Les épaules et les blasons;
+
+ Le vif-argent aux fleurs fantasques
+ Dont les vitraux sont ramagés;
+ Les blanches dentelles des vasques,
+ Pleurs de l'ondine en l'air figés;
+
+ L'aubépine de mai qui plie
+ Sous les blancs frimas de ses fleurs;
+ L'albâtre où la mélancolie
+ Aime à retrouver ses pâleurs;
+
+ Le duvet blanc de la colombe,
+ Neigeant sur les toits du manoir,
+ Et la stalactite qui tombe,
+ Larme blanche de l'antre noir?
+
+ Des Groenlands et des Norvéges
+ Vient-elle avec Séraphita?
+ Est-ce la Madone des neiges,
+ Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
+
+ Sphinx enterré par l'avalanche,
+ Gardien des glaciers étoilés,
+ Et qui, sous sa poitrine blanche,
+ Cache de blancs secrets gelés?
+
+ Sous la glace où calme il repose,
+ Oh! qui pourra fondre ce coeur!
+ Oh! qui pourra mettre un ton rose
+ Dans cette implacable blancheur!
+
+
+
+
+COQUETTERIE POSTHUME
+
+
+ Quand je mourrai, que l'on me mette,
+ Avant de clouer mon cercueil,
+ Un peu de rouge à la pommette,
+ Un peu de noir au bord de l'oeil.
+
+ Car je veux, dans ma bière close,
+ Comme le soir de son aveu,
+ Rester éternellement rose
+ Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.
+
+ Pas de suaire en toile fine,
+ Mais drapez-moi dans les plis blancs
+ De ma robe de mousseline,
+ De ma robe à treize volants.
+
+ C'est ma parure préférée;
+ Je la portais quand je lui plus.
+ Son premier regard l'a sacrée,
+ Et depuis je ne la mis plus.
+
+ Posez-moi, sans jaune immortelle,
+ Sans coussin de larmes brodé,
+ Sur mon oreiller de dentelle
+ De ma chevelure inondé.
+
+ Cet oreiller, dans les nuits folles,
+ A vu dormir nos fronts unis,
+ Et sous le drap noir des gondoles
+ Compté nos baisers infinis.
+
+ Entre mes mains de cire pâle,
+ Que la prière réunit,
+ Tournez ce chapelet d'opale,
+ Par le pape à Rome bénit:
+
+ Je l'égrènerai dans la couche
+ D'où nul encor ne s'est levé;
+ Sa bouche en a dit sur ma bouche
+ Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.
+
+
+
+
+DIAMANT DU COEUR
+
+
+ Tout amoureux, de sa maîtresse,
+ Sur son coeur ou dans son tiroir,
+ Possède un gage qu'il caresse
+ Aux jours de regret ou d'espoir.
+
+ L'un d'une chevelure noire,
+ Par un sourire encouragé,
+ A pris une boucle que moire
+ Un reflet bleu d'aile de geai.
+
+ L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,
+ Coupé par derrière un flocon
+ Retors et fin comme la soie
+ Que l'on dévide du cocon.
+
+ Un troisième, au fond d'une boîte,
+ Reliquaire du souvenir,
+ Cache un gant blanc, de forme étroite,
+ Où nulle main ne peut tenir.
+
+ Cet autre, pour s'en faire un charme,
+ Dans un sachet, d'un chiffre orné,
+ Coud des violettes de Parme,
+ Frais cadeau qu'on reprend fané.
+
+ Celui-ci baise la pantoufle
+ Que Cendrillon perdit un soir;
+ Et celui-ci conserve un souffle
+ Dans la barbe d'un masque noir.
+
+ Moi, je n'ai ni boucle lustrée,
+ Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
+ Mais je garde, empreinte adorée,
+ Une larme sur un papier:
+
+ Pure rosée, unique goutte,
+ D'un ciel d'azur tombée un jour,
+ Joyau sans prix, perle dissoute
+ Dans la coupe de mon amour!
+
+ Et, pour moi, cette obscure tache
+ Reluit comme un écrin d'Ophyr,
+ Et du vélin bleu se détache,
+ Diamant éclos d'un saphir.
+
+ Cette larme, qui fait ma joie,
+ Roula, trésor inespéré,
+ Sur un de mes vers qu'elle noie,
+ D'un oeil qui n'a jamais pleuré!
+
+
+
+
+PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
+
+
+ Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
+ Les hommes courent haletants,
+ Mars qui rit, malgré les averses,
+ Prépare en secret le printemps.
+
+ Pour les petites pâquerettes,
+ Sournoisement lorsque tout dort,
+ Il repasse des collerettes
+ Et cisèle des boutons d'or.
+
+ Dans le verger et dans la vigne,
+ Il s'en va, furtif perruquier,
+ Avec une houppe de cygne,
+ Poudrer à frimas l'amandier.
+
+ La nature au lit se repose;
+ Lui, descend au jardin désert
+ Et lace les boutons de rose
+ Dans leur corset de velours vert.
+
+ Tout en composant des solféges,
+ Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
+ Il sème aux prés les perce-neiges
+ Et les violettes aux bois.
+
+ Sur le cresson de la fontaine
+ Où le cerf boit, l'oreille au guet,
+ De sa main cachée il égrène
+ Les grelots d'argent du muguet.
+
+ Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
+ Il met la fraise au teint vermeil,
+ Et te tresse un chapeau de feuilles
+ Pour te garantir du soleil.
+
+ Puis, lorsque sa besogne est faite,
+ Et que son règne va finir,
+ Au seuil d'avril tournant la tête,
+ Il dit: «Printemps, tu peux venir!»
+
+
+
+
+CONTRALTO
+
+
+ On voit dans le musée antique,
+ Sur un lit de marbre sculpté,
+ Une statue énigmatique
+ D'une inquiétante beauté.
+
+ Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,
+ Une déesse, ou bien un dieu?
+ L'amour, ayant peur d'être infâme,
+ Hésite et suspend son aveu.
+
+ Dans sa pose malicieuse,
+ Elle s'étend, le dos tourné
+ Devant la foule curieuse,
+ Sur son coussin capitonné.
+
+ Pour faire sa beauté maudite,
+ Chaque sexe apporta son don.
+ Tout homme dit: C'est Aphrodite!
+ Toute femme: C'est Cupidon!
+
+ Sexe douteux, grâce certaine,
+ On dirait ce corps indécis
+ Fondu, dans l'eau de la fontaine,
+ Sous les baisers de Salmacis.
+
+ Chimère ardente, effort suprême
+ De l'art et de la volupté,
+ Monstre charmant, comme je t'aime
+ Avec ta multiple beauté!
+
+ Bien qu'on défende ton approche,
+ Sous la draperie aux plis droits
+ Dont le bout à ton pied s'accroche,
+ Mes yeux ont plongé bien des fois.
+
+ Rêve de poëte et d'artiste,
+ Tu m'as bien des nuits occupé,
+ Et mon caprice qui persiste
+ Ne convient pas qu'il s'est trompé.
+
+ Mais seulement il se transpose,
+ Et, passant de la forme au son,
+ Trouve dans sa métamorphose
+ La jeune fille et le garçon.
+
+ Que tu me plais, ô timbre étrange!
+ Son double, homme et femme à la fois,
+ Contralto, bizarre mélange,
+ Hermaphrodite de la voix!
+
+ C'est Roméo, c'est Juliette,
+ Chantant avec un seul gosier;
+ Le pigeon rauque et la fauvette
+ Perchés sur le même rosier;
+
+ C'est la châtelaine qui raille
+ Son beau page parlant d'amour;
+ L'amant au pied de la muraille,
+ La dame au balcon de sa tour;
+
+ Le papillon, blanche étincelle,
+ Qu'en ses détours et ses ébats
+ Poursuit un papillon fidèle,
+ L'un volant haut et l'autre bas;
+
+ L'ange qui descend et qui monte
+ Sur l'escalier d'or voltigeant;
+ La cloche mêlant dans sa fonte
+ La voix d'airain, la voix d'argent;
+
+ La mélodie et l'harmonie,
+ Le chant et l'accompagnement;
+ A la grâce la force unie,
+ La maîtresse embrassant l'amant!
+
+ Sur le pli de sa jupe assise,
+ Ce soir, ce sera Cendrillon
+ Causant près du feu qu'elle attise
+ Avec son ami le grillon;
+
+ Demain le valeureux Arsace
+ A son courroux donnant l'essor,
+ Ou Tancrède avec sa cuirasse,
+ Son épée et son casque d'or;
+
+ Desdemona chantant le Saule,
+ Zerline bernant Mazetto,
+ Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;
+ C'est toi que j'aime, ô contralto!
+
+ Nature charmante et bizarre
+ Que Dieu d'un double attrait para,
+ Toi qui pourrais, comme Gulnare,
+ Être le Kaled d'un Lara,
+
+ Et dont la voix, dans sa caresse,
+ Réveillant le coeur endormi,
+ Mêle aux soupirs de la maîtresse
+ L'accent plus mâle de l'ami!
+
+
+
+
+CAERULEI OCULI
+
+
+ Une femme mystérieuse,
+ Dont la beauté trouble mes sens,
+ Se tient debout, silencieuse,
+ Au bord des flots retentissants.
+
+ Ses yeux, où le ciel se reflète,
+ Mêlent à leur azur amer,
+ Qu'étoile une humide paillette,
+ Les teintes glauques de la mer.
+
+ Dans les langueurs de leurs prunelles,
+ Une grâce triste sourit;
+ Les pleurs mouillent les étincelles
+ Et la lumière s'attendrit;
+
+ Et leurs cils comme des mouettes
+ Qui rasent le flot aplani,
+ Palpitent, ailes inquiètes,
+ Sur leur azur indéfini.
+
+ Comme dans l'eau bleue et profonde,
+ Où dort plus d'un trésor coulé,
+ On y découvre à travers l'onde
+ La coupe du roi de Thulé.
+
+ Sous leur transparence verdâtre,
+ Brille parmi le goémon,
+ L'autre perle de Cléopâtre
+ Près de l'anneau de Salomon.
+
+ La couronne au gouffre lancée
+ Dans la ballade de Schiller,
+ Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,
+ Y jette encor son reflet clair.
+
+ Un pouvoir magique m'entraîne
+ Vers l'abîme de ce regard,
+ Comme au sein des eaux la sirène
+ Attirait Harald Harfagar.
+
+ Mon âme, avec la violence
+ D'un irrésistible désir,
+ Au milieu du gouffre s'élance
+ Vers l'ombre impossible à saisir.
+
+ Montrant son sein, cachant sa queue,
+ La sirène amoureusement
+ Fait ondoyer sa blancheur bleue
+ Sous l'émail vert du flot dormant.
+
+ L'eau s'enfle comme une poitrine
+ Aux soupirs de la passion;
+ Le vent, dans sa conque marine,
+ Murmure une incantation.
+
+ «Oh! viens dans ma couche de nacre,
+ Mes bras d'onde t'enlaceront;
+ Les flots, perdant leur saveur âcre,
+ Sur ta bouche, en miel couleront.
+
+ «Laissant bruire sur nos têtes,
+ La mer qui ne peut s'apaiser,
+ Nous boirons l'oubli des tempêtes
+ Dans la coupe de mon baiser.»
+
+ Ainsi parle la voix humide
+ De ce regard céruléen,
+ Et mon coeur, sous l'onde perfide,
+ Se noie et consomme l'hymen.
+
+
+
+
+RONDALLA
+
+
+ Enfant aux airs d'impératrice,
+ Colombe aux regards de faucon,
+ Tu me hais, mais c'est mon caprice,
+ De me planter sous ton balcon.
+
+ Là, je veux, le pied sur la borne,
+ Pinçant les nerfs, tapant le bois,
+ Faire luire à ton carreau morne
+ Ta lampe et ton front à la fois.
+
+ Je défends à toute guitare
+ De bourdonner aux alentours.
+ Ta rue est à moi:--je la barre
+ Pour y chanter seul mes amours,
+
+ Et je coupe les deux oreilles
+ Au premier racleur de jambon
+ Qui devant la chambre où tu veilles
+ Braille un couplet mauvais ou bon.
+
+ Dans sa gaîne mon couteau bouge;
+ Allons, qui veut de l'incarnat?
+ A son jabot qui veut du rouge
+ Pour faire un bouton de grenat?
+
+ Le sang dans les veines s'ennuie,
+ Car il est fait pour se montrer;
+ Le temps est noir, gare la pluie!
+ Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
+
+ Sortez, vaillants! sortez, bravaches!
+ L'avant-bras couvert du manteau,
+ Que sur vos faces de gavaches
+ J'écrive des croix au couteau!
+
+ Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,
+ De pied ferme je les attends.
+ A ta gloire il faut que je fende
+ Les naseaux de ces capitans.
+
+ Au ruisseau qui gêne ta marche
+ Et pourrait salir tes pieds blancs,
+ Corps du Christ! je veux faire une arche
+ Avec les côtes des galants.
+
+ Pour te prouver combien je t'aime,
+ Dis, je tuerai qui tu voudras:
+ J'attaquerai Satan lui-même,
+ Si pour linceul j'ai tes deux draps.
+
+ Porte sourde!--Fenêtre aveugle!
+ Tu dois pourtant ouïr ma voix;
+ Comme un taureau blessé je beugle,
+ Des chiens excitant les abois!
+
+ Au moins plante un clou dans ta porte:
+ Un clou pour accrocher mon coeur.
+ A quoi sert que je le remporte
+ Fou de rage, mort de langueur?
+
+
+
+
+NOSTALGIES D'OBÉLISQUES
+
+
+I
+
+L'OBÉLISQUE DE PARIS
+
+ Sur cette place je m'ennuie,
+ Obélisque dépareillé;
+ Neige, givre, bruine et pluie
+ Glacent mon flanc déjà rouillé;
+
+ Et ma vieille aiguille, rougie
+ Aux fournaises d'un ciel de feu,
+ Prend des pâleurs de nostalgie
+ Dans cet air qui n'est jamais bleu.
+
+ Devant les colosses moroses
+ Et les pylônes de Luxor,
+ Près de mon frère aux teintes roses
+ Que ne suis-je debout encor,
+
+ Plongeant dans l'azur immuable
+ Mon pyramidion vermeil,
+ Et de mon ombre, sur le sable,
+ Écrivant les pas du soleil!
+
+ Rhamsès, un jour mon bloc superbe,
+ Où l'éternité s'ébréchait,
+ Roula fauché comme un brin d'herbe,
+ Et Paris s'en fit un hochet.
+
+ La sentinelle granitique,
+ Gardienne des énormités,
+ Se dresse entre un faux temple antique
+ Et la chambre des députés.
+
+ Sur l'échafaud de Louis seize,
+ Monolithe au sens aboli,
+ On a mis mon secret, qui pèse
+ Le poids de cinq mille ans d'oubli.
+
+ Les moineaux francs souillent ma tête,
+ Où s'abattaient dans leur essor
+ L'ibis rose et le gypaëte
+ Au blanc plumage, aux serres d'or.
+
+ La Seine, noir égout des rues,
+ Fleuve immonde fait de ruisseaux,
+ Salit mon pied, que dans ses crues
+ Baisait le Nil, père des eaux,
+
+ Le Nil, géant à barbe blanche
+ Coiffé de lotus et de joncs,
+ Versant de son urne qui penche
+ Des crocodiles pour goujons!
+
+ Les chars d'or étoilés de nacre
+ Des grands pharaons d'autrefois
+ Rasaient mon bloc heurté du fiacre
+ Emportant le dernier des rois.
+
+ Jadis, devant ma pierre antique,
+ Le pschent au front, les prêtres saints
+ Promenaient la bari mystique
+ Aux emblèmes dorés et peints;
+
+ Mais aujourd'hui, pilier profane
+ Entre deux fontaines campé,
+ Je vois passer la courtisane
+ Se renversant dans son coupé.
+
+ Je vois, de janvier à décembre,
+ La procession des bourgeois,
+ Les Solons qui vont à la chambre,
+ Et les Arthurs qui vont au bois.
+
+ Oh! dans cent ans quels laids squelettes
+ Fera ce peuple impie et fou,
+ Qui se couche sans bandelettes
+ Dans des cercueils que ferme un clou,
+
+ Et n'a pas même d'hypogées
+ A l'abri des corruptions,
+ Dortoirs où, par siècles rangées,
+ Plongent les générations!
+
+ Sol sacré des hiéroglyphes
+ Et des secrets sacerdotaux,
+ Où les sphinx s'aiguisent les griffes
+ Sur les angles des piédestaux,
+
+ Où sous le pied sonne la crypte,
+ Où l'épervier couve son nid,
+ Je te pleure, ô ma vieille Égypte,
+ Avec des larmes de granit!
+
+
+II
+
+L'OBÉLISQUE DE LUXOR
+
+ Je veille, unique sentinelle
+ De ce grand palais dévasté,
+ Dans la solitude éternelle,
+ En face de l'immensité.
+
+ A l'horizon que rien ne borne,
+ Stérile, muet, infini,
+ Le désert sous le soleil morne,
+ Déroule son linceul jauni.
+
+ Au-dessus de la terre nue,
+ Le ciel, autre désert d'azur,
+ Où jamais ne flotte une nue,
+ S'étale implacablement pur.
+
+ Le Nil, dont l'eau morte s'étame
+ D'une pellicule de plomb,
+ Luit, ridé par l'hippopotame,
+ Sous un jour mat tombant d'aplomb;
+
+ Et les crocodiles rapaces,
+ Sur le sable en feu des îlots,
+ Demi-cuits dans leurs carapaces,
+ Se pâment avec des sanglots.
+
+ Immobile sur son pied grêle,
+ L'ibis, le bec dans son jabot,
+ Déchiffre au bout de quelque stèle
+ Le cartouche sacré de Thot.
+
+ L'hyène rit, le chacal miaule,
+ Et, traçant des cercles dans l'air,
+ L'épervier affamé piaule,
+ Noire virgule du ciel clair.
+
+ Mais ces bruits de la solitude
+ Sont couverts par le bâillement
+ Des sphinx, lassés de l'attitude
+ Qu'ils gardent immuablement.
+
+ Produit des blancs reflets du sable
+ Et du soleil toujours brillant,
+ Nul ennui ne t'est comparable,
+ Spleen lumineux de l'Orient!
+
+ C'est toi qui faisais crier: Grâce!
+ A la satiété des rois
+ Tombant vaincus sur leur terrasse,
+ Et tu m'écrases de ton poids.
+
+ Ici jamais le vent n'essuie
+ Une larme à l'oeil sec des cieux,
+ Et le temps fatigué s'appuie
+ Sur les palais silencieux.
+
+ Pas un accident ne dérange
+ La face de l'éternité;
+ L'Égypte, en ce monde où tout change,
+ Trône sur l'immobilité.
+
+ Pour compagnons et pour amies,
+ Quand l'ennui me prend par accès,
+ J'ai les fellahs et les momies
+ Contemporaines de Rhamsès;
+
+ Je regarde un pilier qui penche,
+ Un vieux colosse sans profil
+ Et les canges à voile blanche
+ Montant ou descendant le Nil.
+
+ Que je voudrais comme mon frère,
+ Dans ce grand Paris transporté,
+ Auprès de lui, pour me distraire,
+ Sur une place être planté!
+
+ Là-bas, il voit à ses sculptures
+ S'arrêter un peuple vivant,
+ Hiératiques écritures,
+ Que l'idée épelle en rêvant.
+
+ Les fontaines juxtaposées
+ Sur la poudre de son granit
+ Jettent leurs brumes irisées;
+ II est vermeil, il rajeunit!
+
+ Des veines roses de Syène
+ Comme moi cependant il sort,
+ Mais je reste à ma place ancienne;
+ II est vivant et je suis mort!
+
+
+
+
+VIEUX DE LA VIEILLE
+
+15 DÉCEMBRE
+
+
+ Par l'ennui chassé de ma chambre,
+ J'errais le long du boulevard:
+ II faisait un temps de décembre,
+ Vent froid, fine pluie et brouillard;
+
+ Et là je vis, spectacle étrange,
+ Échappés du sombre séjour,
+ Sous la bruine et dans la fange,
+ Passer des spectres en plein jour.
+
+ Pourtant c'est la nuit que les ombres,
+ Par un clair de lune allemand,
+ Dans les vieilles tours en décombres,
+ Reviennent ordinairement;
+
+ C'est la nuit que les Elfes sortent
+ Avec leur robe humide au bord,
+ Et sous les nénuphars emportent
+ Leur valseur de fatigue mort;
+
+ C'est la nuit qu'a lieu la revue
+ Dans la ballade de Zedlitz,
+ Où l'Empereur, ombre entrevue,
+ Compte les ombres d'Austerlitz.
+
+ Mais des spectres près du Gymnase,
+ A deux pas des Variétés,
+ Sans brume ou linceul qui les gaze,
+ Des spectres mouillés et crottés!
+
+ Avec ses dents jaunes de tartre,
+ Son crâne de mousse verdi,
+ A Paris, boulevard Montmartre,
+ Mob se montrant en plein midi!
+
+ La chose vaut qu'on la regarde:
+ Trois fantômes de vieux grognards,
+ En uniformes de l'ex-garde,
+ Avec deux ombres de hussards!
+
+ On eût dit la lithographie
+ Où, dessinés par un rayon,
+ Les morts, que Raffet déifie,
+ Passent, criant: Napoléon!
+
+ Ce n'était pas les morts qu'éveille
+ Le son du nocturne tambour,
+ Mais bien quelques _vieux de la vieille_
+ Qui célébraient le grand retour.
+
+ Depuis la suprême bataille,
+ L'un a maigri, l'autre a grossi;
+ L'habit jadis fait à leur taille,
+ Est trop grand ou trop rétréci.
+
+ Nobles lambeaux, défroque épique,
+ Saints haillons, qu'étoile une croix,
+ Dans leur ridicule héroïque
+ Plus beaux que des manteaux de rois!
+
+ Un plumet énervé palpite
+ Sur leur kolbach fauve et pelé;
+ Près des trous de balle, la mite
+ A rongé leur dolman criblé;
+
+ Leur culotte de peau trop large
+ Fait mille plis sur leur fémur;
+ Leur sabre rouillé, lourde charge,
+ Creuse le sol et bat le mur;
+
+ Ou bien un embonpoint grotesque,
+ Avec grand'peine boutonné,
+ Fait un poussah, dont on rit presque,
+ Du vieux héros tout chevronné.
+
+ Ne les raillez pas, camarade;
+ Saluez plutôt chapeau bas
+ Ces Achilles d'une Iliade
+ Qu'Homère n'inventerait pas.
+
+ Respectez leur tête chenue!
+ Sur leur front par vingt cieux bronzé,
+ La cicatrice continue
+ Le sillon que l'âge a creusé.
+
+ Leur peau, bizarrement noircie,
+ Dit l'Égypte aux soleils brûlants;
+ Et les neiges de la Russie
+ Poudrent encor leurs cheveux blancs.
+
+ Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
+ Du froid de la Bérésina;
+ Et s'ils boitent, c'est que la route
+ Est longue du Caire à Wilna;
+
+ S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre
+ Les drapeaux étaient leurs seuls draps;
+ Et si leur manche ne va guère,
+ C'est qu'un boulet a pris leur bras.
+
+ Ne nous moquons pas de ces hommes
+ Qu'en riant le gamin poursuit;
+ Ils furent le jour dont nous sommes
+ Le soir et peut-être la nuit.
+
+ Quand on oublie, ils se souviennent.
+ Lancier rouge et grenadier bleu,
+ Au pied de la colonne, ils viennent
+ Comme à l'autel de leur seul dieu.
+
+ Là, fiers de leur longue souffrance,
+ Reconnaissants des maux subis,
+ Ils sentent le coeur de la France
+ Battre sous leurs pauvres habits.
+
+ Aussi les pleurs trempent le rire
+ En voyant ce saint carnaval,
+ Cette mascarade d'empire,
+ Passer comme un matin de bal;
+
+ Et l'aigle de la grande armée
+ Dans le ciel qu'emplit son essor,
+ Du fond d'une gloire enflammée,
+ Étend sur eux ses ailes d'or!
+
+
+
+
+TRISTESSE EN MER
+
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+ Le jour tombe; une fine pluie
+ Éteint les fournaises du soir,
+ Et le steam-boat crachant la suie
+ Rabat son long panache noir.
+
+ Plus pâle que le ciel livide
+ Je vais au pays du charbon,
+ Du brouillard et du suicide;
+ --Pour se tuer le temps est bon.
+
+ Mon désir avide se noie
+ Dans le gouffre amer qui blanchit;
+ Le vaisseau danse, l'eau tournoie,
+ Le vent de plus en plus fraîchit.
+
+ Oh! je me sens l'âme navrée;
+ L'Océan gonfle, en soupirant,
+ Sa poitrine désespérée,
+ Comme un ami qui me comprend.
+
+ Allons, peines d'amour perdues,
+ Espoirs lassés, illusions
+ Du socle idéal descendues,
+ Un saut dans les moites sillons!
+
+ A la mer, souffrances passées,
+ Qui revenez toujours, pressant
+ Vos blessures cicatrisées
+ Pour leur faire pleurer du sang!
+
+ A la mer, spectre de mes rêves,
+ Regrets aux mortelles pâleurs
+ Dans un coeur rouge ayant sept glaives,
+ Comme la Mère des douleurs.
+
+ Chaque fantôme plonge et lutte
+ Quelques instants avec le flot
+ Qui sur lui ferme sa volute
+ Et l'engloutit dans un sanglot.
+
+ Lest de l'âme, pesant bagage,
+ Trésors misérables et chers,
+ Sombrez, et dans votre naufrage
+ Je vais vous suivre au fond des mers!
+
+ Bleuâtre, enflé, méconnaissable,
+ Bercé par le flot qui bruit,
+ Sur l'humide oreiller du sable
+ Je dormirai bien cette nuit!
+
+ ... Mais une femme dans sa mante
+ Sur le pont assise à l'écart,
+ Une femme jeune et charmante
+ Lève vers moi son long regard.
+
+ Dans ce regard, à ma détresse
+ La Sympathie aux bras ouverts
+ Parle et sourit, soeur ou maîtresse.
+ Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+
+
+
+A UNE ROBE ROSE
+
+
+ Que tu me plais dans cette robe
+ Qui te déshabille si bien,
+ Faisant jaillir ta gorge en globe,
+ Montrant tout nu ton bras païen!
+
+ Frêle comme une aile d'abeille,
+ Frais comme un coeur de rose-thé,
+ Son tissu, caresse vermeille,
+ Voltige autour de ta beauté.
+
+ De l'épiderme sur la soie
+ Glissent des frissons argentés,
+ Et l'étoffe à la chair renvoie
+ Ses éclairs roses reflétés.
+
+ D'où te vient cette robe étrange
+ Qui semble faite de ta chair,
+ Trame vivante qui mélange
+ Avec ta peau son rose clair?
+
+ Est-ce à la rougeur de l'aurore,
+ A la coquille de Vénus,
+ Au bouton de sein près d'éclore,
+ Que sont pris ces tons inconnus?
+
+ Ou bien l'étoffe est-elle teinte
+ Dans les roses de ta pudeur?
+ Non; vingt fois modelée et peinte,
+ Ta forme connaît sa splendeur.
+
+ Jetant le voile qui te pèse,
+ Réalité que l'art rêva,
+ Comme la princesse Borghèse
+ Tu poserais pour Canova.
+
+ Et ces plis roses sont les lèvres
+ De mes désirs inapaisés,
+ Mettant au corps dont tu les sèvres
+ Une tunique de baisers.
+
+
+
+
+LE MONDE EST MÉCHANT
+
+
+ Le monde est méchant, ma petite
+ Avec son sourire moqueur
+ II dit qu'à ton côté palpite
+ Une montre en place de coeur.
+
+ --Pourtant ton sein ému s'élève
+ Et s'abaisse comme la mer,
+ Aux bouillonnements de la séve
+ Circulant sous ta jeune chair.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tes yeux vifs sont morts
+ Et se meuvent dans leur orbite
+ A temps égaux et par ressorts.
+
+ --Pourtant une larme irisée
+ Tremble à tes cils, mouvant rideau,
+ Comme une perle de rosée
+ Qui n'est pas prise au verre d'eau.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tu n'as pas d'esprit,
+ Et que les vers qu'on te récite
+ Sont pour toi comme du sanscrit.
+
+ --Pourtant, sur ta bouche vermeille,
+ Fleur s'ouvrant et se refermant,
+ Le rire, intelligente abeille,
+ Se pose à chaque trait charmant.
+
+ C'est que tu m'aimes, ma petite,
+ Et que tu hais tous ces gens-là.
+ Quitte-moi;--comme ils diront vite:
+ Quel coeur et quel esprit elle a!
+
+
+
+
+INÈS DE LAS SIERRAS
+
+A LA PETRA CAMARA
+
+
+ Nodier raconte qu'en Espagne
+ Trois officiers cherchant un soir
+ Une venta dans la campagne,
+ Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;
+
+ Un vrai château d'Anne Radcliffe,
+ Aux plafonds que le temps ploya,
+ Aux vitraux rayés par la griffe
+ Des chauves-souris de Goya,
+
+ Aux vastes salles délabrées,
+ Aux couloirs livrant leur secret,
+ Architectures effondrées
+ Où Piranèse se perdrait.
+
+ Pendant le souper, que regarde
+ Une collection d'aïeux
+ Dans leurs cadres montant la garde,
+ Un cri répond aux chants joyeux;
+
+ D'un long corridor en décombres,
+ Par la lune bizarrement
+ Entrecoupé de clairs et d'ombres,
+ Débusque un fantôme charmant;
+
+ Peigne au chignon, basquine aux hanches.
+ Une femme accourt en dansant,
+ Dans les bandes noires et blanches
+ Apparaissant, disparaissant.
+
+ Avec une volupté morte,
+ Cambrant les reins, penchant le cou,
+ Elle s'arrête sur la porte,
+ Sinistre et belle à rendre fou.
+
+ Sa robe, passée et fripée
+ Au froid humide des tombeaux,
+ Fait luire, d'un rayon frappée,
+ Quelques paillons sur ses lambeaux;
+
+ D'un pétale découronnée
+ A chaque soubresaut nerveux,
+ Sa rose, jaunie et fanée,
+ S'effeuille dans ses noirs cheveux.
+
+ Une cicatrice, pareille
+ A celle d'un coup de poignard,
+ Forme une couture vermeille
+ Sur sa gorge d'un ton blafard;
+
+ Et ses mains pâles et fluettes,
+ Au nez des soupeurs pleins d'effroi
+ Entre-choquent les castagnettes,
+ Comme des dents claquant de froid.
+
+ Elle danse, morne bacchante,
+ La cachucha sur un vieil air,
+ D'une grâce si provocante,
+ Qu'on la suivrait même en enfer.
+
+ Ses cils palpitent sur ses joues
+ Comme des ailes d'oiseau noir,
+ Et sa bouche arquée a des moues
+ A mettre un saint au désespoir.
+
+ Quand de sa jupe qui tournoie
+ Elle soulève le volant,
+ Sa jambe, sous le bas de soie,
+ Prend des lueurs de marbre blanc.
+
+ Elle se penche jusqu'à terre,
+ Et sa main, d'un geste coquet,
+ Comme on fait des fleurs d'un parterre.
+ Groupe les désirs en bouquet.
+
+ Est-ce un fantôme? est-ce une femme?
+ Un rêve, une réalité,
+ Qui scintille comme une flamme
+ Dans un tourbillon de beauté?
+
+ Cette apparition fantasque,
+ C'est l'Espagne du temps passé,
+ Aux frissons du tambour de basque
+ S'élançant de son lit glacé,
+
+ Et, brusquement ressuscitée
+ Dans un suprême boléro,
+ Montrant sous sa jupe argentée
+ La _divisa_ prise au taureau.
+
+ La cicatrice qu'elle porte,
+ C'est le coup de grâce donné
+ A la génération morte
+ Par chaque siècle nouveau-né.
+
+ J'ai vu ce fantôme au Gymnase,
+ Où Paris entier l'admira,
+ Lorsque dans son linceul de gaze
+ Parut la Petra Camara,
+
+ Impassible et passionnée,
+ Fermant ses yeux morts de langueur,
+ Et comme Inès l'assassinée
+ Dansant, un poignard dans le coeur!
+
+
+
+
+ODELETTE ANACRÉONTIQUE
+
+
+ Pour que je t'aime, ô mon poëte,
+ Ne fais pas fuir par trop d'ardeur
+ Mon amour, colombe inquiète,
+ Au ciel rose de la pudeur.
+
+ L'oiseau qui marche dans l'allée
+ S'effraye et part au moindre bruit;
+ Ma passion est chose ailée
+ Et s'envole quand on la suit.
+
+ Muet comme l'Hermès de marbre,
+ Sous la charmille pose-toi;
+ Tu verras bientôt de son arbre
+ L'oiseau descendre sans effroi.
+
+ Tes tempes sentiront près d'elles,
+ Avec des souffles de fraîcheur,
+ Une palpitation d'ailes
+ Dans un tourbillon de blancheur.
+
+ Et la colombe apprivoisée
+ Sur ton épaule s'abattra,
+ Et son bec à pointe rosée
+ De ton baiser s'enivrera.
+
+
+
+
+FUMÉE
+
+
+ Là-bas, sous les arbres s'abrite
+ Une chaumière au dos bossu;
+ Le toit penche, le mur s'effrite,
+ Le seuil de la porte est moussu.
+
+ La fenêtre, un volet la bouche;
+ Mais du taudis, comme au temps froid
+ La tiède haleine d'une bouche,
+ La respiration se voit.
+
+ Un tire-bouchon de fumée,
+ Tournant son mince filet bleu,
+ De l'âme en ce bouge enfermée
+ Porte des nouvelles à Dieu.
+
+
+
+
+APOLLONIE
+
+
+ J'aime ton nom d'Apollonie,
+ Écho grec du sacré vallon,
+ Qui, dans sa robuste harmonie,
+ Te baptise soeur d'Apollon.
+
+ Sur la lyre au plectre d'ivoire,
+ Ce nom splendide et souverain,
+ Beau comme l'amour et la gloire,
+ Prend des résonnances d'airain.
+
+ Classique, il fait plonger les Elfes
+ Au fond de leur lac allemand,
+ Et seule la Pythie à Delphes
+ Pourrait le porter dignement,
+
+ Quand relevant sa robe antique
+ Elle s'assoit au trépied d'or,
+ Et dans sa pose fatidique
+ Attend le dieu qui tarde encor.
+
+
+
+
+L'AVEUGLE
+
+
+ Un aveugle au coin d'une borne,
+ Hagard comme au jour un hibou,
+ Sur son flageolet, d'un air morne,
+ Tâtonne en se trompant de trou,
+
+ Et joue un ancien vaudeville
+ Qu'il fausse imperturbablement;
+ Son chien le conduit par la ville,
+ Spectre diurne à l'oeil dormant.
+
+ Les jours sur lui passent sans luire;
+ Sombre, il entend le monde obscur
+ Et la vie invisible bruire
+ Comme un torrent derrière un mur!
+
+ Dieu sait quelles chimères noires
+ Hantent cet opaque cerveau!
+ Et quels illisibles grimoires
+ L'idée écrit en ce caveau!
+
+ Ainsi dans les puits de Venise,
+ Un prisonnier à demi fou,
+ Pendant sa nuit qui s'éternise,
+ Grave des mots avec un clou.
+
+ Mais peut-être aux heures funèbres,
+ Quand la mort souffle le flambeau,
+ L'âme habituée aux ténèbres
+ Y verra clair dans le tombeau!
+
+
+
+
+LIED
+
+
+ Au mois d'avril, la terre est rose
+ Comme la jeunesse et l'amour;
+ Pucelle encore, à peine elle ose
+ Payer le Printemps de retour.
+
+ Au mois de juin, déjà plus pâle
+ Et le coeur de désir troublé,
+ Avec l'Été tout brun de hâle
+ Elle se cache dans le blé.
+
+ Au mois d'août, bacchante enivrée,
+ Elle offre à l'Automne son sein,
+ Et, roulant sur la peau tigrée,
+ Fait jaillir le sang du raisin.
+
+ En décembre, petite vieille,
+ Par les frimas poudrée à blanc,
+ Dans ses rêves elle réveille
+ L'Hiver auprès d'elle ronflant.
+
+
+
+
+FANTAISIES D'HIVER
+
+
+I
+
+ Le nez rouge, la face blême,
+ Sur un pupitre de glaçons,
+ L'Hiver exécute son thème
+ Dans le quatuor des saisons.
+
+ Il chante d'une voix peu sûre
+ Des airs vieillots et chevrotants;
+ Son pied glacé bat la mesure
+ Et la semelle en même temps;
+
+ Et comme Haendel, dont la perruque
+ Perdait sa farine en tremblant,
+ Il fait envoler de sa nuque
+ La neige qui la poudre à blanc.
+
+
+II
+
+ Dans le bassin des Tuileries,
+ Le cygne s'est pris en nageant,
+ Et les arbres, comme aux féeries,
+ Sont en filigrane d'argent.
+
+ Les vases ont des fleurs de givre,
+ Sous la charmille aux blancs réseaux;
+ Et sur la neige on voit se suivre
+ Les pas étoilés des oiseaux.
+
+ Au piédestal où, court-vêtue,
+ Vénus coudoyait Phocion,
+ L'Hiver a posé pour statue
+ La Frileuse de Clodion.
+
+
+III
+
+ Les femmes passent sous les arbres
+ En martre, hermine et menu-vair,
+ Et les déesses, frileux marbres,
+ Ont pris aussi l'habit d'hiver.
+
+ La Vénus Anadyomène
+ Est en pelisse à capuchon;
+ Flore, que la brise malmène,
+ Plonge ses mains dans son manchon.
+
+ Et pour la saison, les bergères
+ De Coysevox et de Coustou,
+ Trouvant leurs écharpes légères,
+ Ont des boas autour du cou.
+
+
+IV
+
+ Sur la mode parisienne
+ Le Nord pose ses manteaux lourds,
+ Comme sur une Athénienne
+ Un Scythe étendrait sa peau d'ours.
+
+ Partout se mélange aux parures
+ Dont Palmyre habille l'Hiver,
+ Le faste russe des fourrures
+ Que parfume le vétyver.
+
+ Et le Plaisir rit dans l'alcôve
+ Quand, au milieu des Amours nus,
+ Des poils roux d'une bête fauve
+ Sort le torse blanc de Vénus.
+
+
+V
+
+ Sous le voile qui vous protége,
+ Défiant les regards jaloux,
+ Si vous sortez par cette neige,
+ Redoutez vos pieds andalous;
+
+ La neige saisit comme un moule
+ L'empreinte de ce pied mignon
+ Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,
+ Signe, à chaque pas, votre nom.
+
+ Ainsi guidé, l'époux morose
+ Peut parvenir au nid caché
+ Où, de froid la joue encor rose,
+ A l'Amour s'enlace Psyché.
+
+
+
+
+LA SOURCE
+
+
+ Tout près du lac filtre une source,
+ Entre deux pierres, dans un coin;
+ Allégrement l'eau prend sa course
+ Comme pour s'en aller bien loin.
+
+ Elle murmure: Oh! quelle joie!
+ Sous la terre il faisait si noir!
+ Maintenant ma rive verdoie,
+ Le ciel se mire à mon miroir.
+
+ Les myosotis aux fleurs bleues
+ Me disent: Ne m'oubliez pas!
+ Les libellules de leurs queues
+ M'égratignent dans leurs ébats:
+
+ A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
+ Qui sait?--Après quelques détours
+ Peut-être deviendrai-je un fleuve
+ Baignant vallons, rochers et tours.
+
+ Je broderai de mon écume
+ Ponts de pierre, quais de granit,
+ Emportant le steamer qui fume
+ A l'Océan où tout finit.
+
+ Ainsi la jeune source jase,
+ Formant cent projets d'avenir;
+ Comme l'eau qui bout dans un vase,
+ Son flot ne peut se contenir;
+
+ Mais le berceau touche à la tombe;
+ Le géant futur meurt petit;
+ Née à peine, la source tombe
+ Dans le grand lac qui l'engloutit!
+
+
+
+
+BÛCHERS ET TOMBEAUX
+
+
+ Le squelette était invisible
+ Au temps heureux de l'Art païen;
+ L'homme, sous la forme sensible,
+ Content du beau, ne cherchait rien.
+
+ Pas de cadavre sous la tombe,
+ Spectre hideux de l'être cher,
+ Comme d'un vêtement qui tombe
+ Se déshabillant de sa chair,
+
+ Et, quand la pierre se lézarde,
+ Parmi les épouvantements,
+ Montrant à l'oeil qui s'y hasarde
+ Une armature d'ossements;
+
+ Mais au feu du bûcher ravie
+ Une pincée entre les doigts,
+ Résidu léger de la vie,
+ Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
+
+ Ce que le papillon de l'âme
+ Laisse de poussière après lui,
+ Et ce qui reste de la flamme
+ Sur le trépied, quand elle a lui!
+
+ Entre les fleurs et les acanthes,
+ Dans le marbre joyeusement,
+ Amours, aegipans et bacchantes
+ Dansaient autour du monument;
+
+ Tout au plus un petit génie
+ Du pied éteignait un flambeau;
+ Et l'art versait son harmonie
+ Sur la tristesse du tombeau.
+
+ Les tombes étaient attrayantes:
+ Comme on fait d'un enfant qui dort,
+ D'images douces et riantes
+ La vie enveloppait la mort;
+
+ La mort dissimulait sa face
+ Aux trous profonds, au nez camard,
+ Dont la hideur railleuse efface
+ Les chimères du cauchemar.
+
+ Le monstre, sous la chair splendide
+ Cachait son fantôme inconnu,
+ Et l'oeil de la vierge candide
+ Allait au bel éphèbe nu.
+
+ Seulement pour pousser à boire,
+ Au banquet de Trimalcion,
+ Une larve, joujou d'ivoire,
+ Faisait son apparition;
+
+ Des dieux que l'art toujours révère
+ Trônaient au ciel marmoréen;
+ Mais l'Olympe cède au Calvaire,
+ Jupiter au Nazaréen;
+
+ Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre
+ S'étend.--Comme sur un drap noir,
+ Sur la tristesse immense et sombre
+ Le blanc squelette se fait voir;
+
+ Il signe les pierres funèbres
+ De son paraphe de fémurs,
+ Pend son chapelet de vertèbres
+ Dans les charniers, le long des murs,
+
+ Des cercueils lève le couvercle
+ Avec ses bras aux os pointus;
+ Dessine ses côtes en cercle
+ Et rit de son large rictus;
+
+ Il pousse à la danse macabre
+ L'empereur, le pape et le roi,
+ Et de son cheval qui se cabre
+ Jette bas le preux plein d'effroi;
+
+ Il entre chez la courtisane
+ Et fait des mines au miroir,
+ Du malade il boit la tisane,
+ De l'avare ouvre le tiroir;
+
+ Piquant l'attelage qui rue
+ Avec un os pour aiguillon,
+ Du laboureur à la charrue
+ Termine en fosse le sillon;
+
+ Et, parmi la foule priée,
+ Hôte inattendu, sous le banc,
+ Vole à la pâle mariée
+ Sa jarretière de ruban.
+
+ A chaque pas grossit la bande;
+ Le jeune au vieux donne la main;
+ L'irrésistible sarabande
+ Met en branle le genre humain.
+
+ Le spectre en tête se déhanche,
+ Dansant et jouant du rebec,
+ Et sur fond noir, en couleur blanche,
+ Holbein l'esquisse d'un trait sec.
+
+ Quand le siècle devient frivole
+ Il suit la mode; en tonnelet
+ Retrousse son linceul et vole
+ Comme un Cupidon de ballet
+
+ Au tombeau-sofa des marquises
+ Qui reposent, lasses d'amour,
+ En des attitudes exquises,
+ Dans les chapelles Pompadour.
+
+ Mais voile-toi, masque sans joues,
+ Comédien que le ver mord,
+ Depuis assez longtemps tu joues
+ Le mélodrame de la Mort.
+
+ Reviens, reviens, bel art antique,
+ De ton paros étincelant
+ Couvrir ce squelette gothique;
+ Dévore-le, bûcher brûlant!
+
+ Si nous sommes une statue
+ Sculptée à l'image de Dieu,
+ Quand cette image est abattue,
+ Jetons-en les débris au feu.
+
+ Toi, forme immortelle, remonte
+ Dans la flamme aux sources du beau,
+ Sans que ton argile ait la honte
+ Et les misères du tombeau!
+
+
+
+
+LE SOUPER DES ARMURES
+
+
+ Biorn, étrange cénobite,
+ Sur le plateau d'un roc pelé,
+ Hors du temps et du monde, habite
+ La tour d'un burg démantelé.
+
+ De sa porte l'esprit moderne
+ En vain soulève le marteau.
+ Biorn verrouille sa poterne
+ Et barricade son château.
+
+ Quand tous ont les yeux vers l'aurore,
+ Biorn, sur son donjon perché,
+ A l'horizon contemple encore
+ La place du soleil couché.
+
+ Ame rétrospective, il loge
+ Dans son burg et dans le passé;
+ Le pendule de son horloge
+ Depuis des siècles est cassé.
+
+ Sous ses ogives féodales
+ Il erre, éveillant les échos,
+ Et ses pas, sonnant sur les dalles,
+ Semblent suivis de pas égaux.
+
+ Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,
+ Ni gentilshommes, ni bourgeois,
+ Mais les portraits de ses ancêtres
+ Causent avec lui quelquefois.
+
+ Et certains soirs, pour se distraire,
+ Trouvant manger seul ennuyeux,
+ Biorn, caprice funéraire,
+ Invite à souper ses aïeux.
+
+ Les fantômes, quand minuit sonne,
+ Viennent armés de pied en cap;
+ Biorn, qui malgré lui frissonne,
+ Salue en haussant son hanap.
+
+ Pour s'asseoir, chaque panoplie
+ Fait un angle avec son genou,
+ Dont l'articulation plie
+ En grinçant comme un vieux verrou;
+
+ Et tout d'une pièce, l'armure,
+ D'un corps absent gauche cercueil,
+ Rendant un creux et sourd murmure,
+ Tombe entre les bras du fauteuil.
+
+ Landgraves, rhingraves, burgraves,
+ Venus du ciel ou de l'enfer,
+ Ils sont tous là, muets et graves,
+ Les roides convives de fer!
+
+ Dans l'ombre, un rayon fauve indique
+ Un monstre, guivre, aigle à deux cous,
+ Pris au bestiaire héraldique
+ Sur les cimiers faussés de coups.
+
+ Du mufle des bêtes difformes
+ Dressant leurs ongles arrogants,
+ Partent des panaches énormes,
+ Des lambrequins extravagants;
+
+ Mais les casques ouverts sont vides
+ Comme les timbres du blason;
+ Seulement deux flammes livides
+ Y luisent d'étrange façon.
+
+ Toute la ferraille est assise
+ Dans la salle du vieux manoir,
+ Et, sur le mur, l'ombre indécise
+ Donne à chaque hôte un page noir.
+
+ Les liqueurs aux feux des bougies
+ Ont des pourpres d'un ton suspect;
+ Les mets dans leurs sauces rougies
+ Prennent un singulier aspect.
+
+ Parfois un corselet miroite,
+ Un morion brille un moment;
+ Une pièce qui se déboîte
+ Choit sur la nappe lourdement.
+
+ L'on entend les battements d'ailes
+ D'invisibles chauves-souris,
+ Et les drapeaux des infidèles
+ Palpitent le long du lambris.
+
+ Avec des mouvements fantasques
+ Courbant leurs phalanges d'airain,
+ Les gantelets versent aux casques
+ Des rasades de vin du Rhin,
+
+ Ou découpent au fil des dagues
+ Des sangliers sur des plats d'or...
+ Cependant passent des bruits vagues
+ Par les orgues du corridor.
+
+ La débauche devient farouche,
+ On n'entendrait pas tonner Dieu;
+ Car, lorsqu'un fantôme découche,
+ C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
+
+ Et la fantastique assemblée
+ Se tracassant dans son harnois,
+ L'orgie a sa rumeur doublée
+ Du tintamarre des tournois.
+
+ Gobelets, hanaps, vidercomes,
+ Vidés toujours, remplis en vain,
+ Entre les mâchoires des heaumes
+ Forment des cascades de vin.
+
+ Les hauberts en bombent leurs ventres.
+ Et le flot monte aux gorgerins;
+ --Ils sont tous gris comme des chantres,
+ Les vaillants comtes suzerains!
+
+ L'un allonge dans la salade
+ Nonchalamment ses pédieux,
+ L'autre à son compagnon malade
+ Fait un sermon fastidieux.
+
+ Et des armures peu bégueules
+ Rappellent, dardant leur boisson,
+ Les lions lampassés de gueules
+ Blasonnés sur leur écusson.
+
+ D'une voix encore enrouée
+ Par l'humidité du caveau,
+ Max fredonne, ivresse enjouée,
+ Un lied, en treize cents, nouveau.
+
+ Albrecht, ayant le vin féroce,
+ Se querelle avec ses voisins,
+ Qu'il martèle, bossue et rosse,
+ Comme il faisait des Sarrasins.
+
+ Échauffé, Fritz ôte son casque,
+ Jadis par un crâne habité,
+ Ne pensant pas que sans son masque
+ Il semble un tronc décapité.
+
+ Bientôt ils roulent pêle-mêle
+ Sous la table, parmi les brocs,
+ Tête en bas, montrant la semelle
+ De leurs souliers courbés en crocs.
+
+ C'est un hideux champ de bataille
+ Où les pots heurtent les armets,
+ Où chaque mort par quelque entaille,
+ Au lieu de sang vomit des mets.
+
+ Et Biorn, le poing sur la cuisse,
+ Les contemple, morne et hagard,
+ Tandis que, par le vitrail suisse,
+ L'aube jette son bleu regard.
+
+ La troupe, qu'un rayon traverse,
+ Pâlit comme au jour un flambeau,
+ Et le plus ivrogne se verse
+ Le coup d'étrier du tombeau.
+
+ Le coq chante, les spectres fuient
+ Et, reprenant un air hautain,
+ Sur l'oreiller de marbre appuient
+ Leurs têtes lourdes du festin!
+
+
+
+
+LA MONTRE
+
+
+ Deux fois je regarde ma montre,
+ Et deux fois à mes yeux distraits
+ L'aiguille au même endroit se montre;
+ Il est une heure... une heure après.
+
+ La figure de la pendule
+ En rit dans le salon voisin,
+ Et le timbre d'argent module
+ Deux coups vibrant comme un tocsin.
+
+ Le cadran solaire me raille
+ En m'indiquant, de son long doigt,
+ Le chemin que sur la muraille
+ A fait son ombre qui s'accroît.
+
+ Le clocher avec ironie
+ Dit le vrai chiffre et le beffroi,
+ Reprenant la note finie,
+ A l'air de se moquer de moi.
+
+ Tiens! la petite bête est morte.
+ Je n'ai pas mis hier encor,
+ Tant ma rêverie était forte,
+ Au trou de rubis la clef d'or!
+
+ Et je ne vois plus, dans sa boîte,
+ Le fin ressort du balancier
+ Aller, venir, à gauche, à droite,
+ Ainsi qu'un papillon d'acier.
+
+ C'est bien de moi! Quand je chevauche
+ L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
+ Mon corps sans âme se débauche,
+ Et s'en va comme il plaît à Dieu!
+
+ L'éternité poursuit son cercle
+ Autour de ce cadran muet,
+ Et le temps, l'oreille au couvercle,
+ Cherche ce coeur qui remuait;
+
+ Ce coeur que l'enfant croit en vie,
+ Et dont chaque pulsation
+ Dans notre poitrine est suivie
+ D'une égale vibration,
+
+ Il ne bat plus, mais son grand frère
+ Toujours palpite à mon côté.
+ --Celui que rien ne peut distraire,
+ Quand je dormais, l'a remonté!
+
+
+
+
+LES NÉRÉIDES
+
+
+ J'ai dans ma chambre une aquarelle
+ Bizarre, et d'un peintre avec qui
+ Mètre et rime sont en querelle,
+ --Théophile Kniatowski.
+
+ Sur l'écume blanche qui frange
+ Le manteau glauque de la mer
+ Se groupent en bouquet étrange
+ Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.
+
+ Comme des lis noyés, la houle
+ Fait dans sa volute d'argent
+ Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
+ Les élevant, les submergeant.
+
+ Sur leurs têtes blondes, coiffées
+ De pétoncles et de roseaux,
+ Elles mêlent, coquettes fées,
+ L'écrin et la flore des eaux.
+
+ Vidant sa nacre, l'huître à perle
+ Constelle de son blanc trésor
+ Leur gorge, où le flot qui déferle
+ Suspend d'autres perles encor.
+
+ Et, jusqu'aux hanches soulevées
+ Par le bras des Tritons nerveux,
+ Elles luisent, d'azur lavées,
+ Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
+
+ Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue
+ Se glace d'un visqueux frisson,
+ Et le torse finit en queue,
+ Moitié femme, moitié poisson.
+
+ Mais qui regarde la nageoire
+ Et les reins aux squameux replis,
+ En voyant les bustes d'ivoire
+ Par le baiser des mers polis?
+
+ A l'horizon,--piquant mélange
+ De fable et de réalité,--
+ Paraît un vaisseau qui dérange
+ Le choeur marin épouvanté.
+
+ Son pavillon est tricolore;
+ Son tuyau vomit la vapeur;
+ Ses aubes fouettent l'eau sonore,
+ Et les nymphes plongent de peur.
+
+ Sans crainte elles suivaient par troupes
+ Les trirèmes de l'Archipel,
+ Et les dauphins, arquant leurs croupes,
+ D'Arion attendaient l'appel.
+
+ Mais le steam-boat avec ses roues,
+ Comme Vulcain battant Vénus,
+ Souffletterait leurs belles joues
+ Et meurtrirait leurs membres nus.
+
+ Adieu, fraîche mythologie!
+ Le paquebot passe et, de loin,
+ Croit voir sur la vague élargie
+ Une culbute de marsouin.
+
+
+
+
+LES ACCROCHE-COEURS
+
+
+ Ravivant les langueurs nacrées
+ De tes yeux battus et vainqueurs,
+ En mèches de parfum lustrées
+ Se courbent deux accroche-coeurs.
+
+ A voir s'arrondir sur tes joues
+ Leurs orbes tournés par tes doigts,
+ On dirait les petites roues
+ Du char de Mab fait d'une noix;
+
+ Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,
+ Pour une flèche à décocher,
+ En cercle d'or se sont rejointes
+ A la tempe du jeune archer.
+
+ Pourtant un scrupule me trouble,
+ Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi,
+ Coquette, un accroche-coeur double?
+ Qui donc y pends-tu près de moi?
+
+
+
+
+LA ROSE-THÉ
+
+
+ La plus délicate des roses
+ Est, à coup sûr, la rose-thé.
+ Son bouton aux feuilles mi-closes
+ De carmin à peine est teinté.
+
+ On dirait une rose blanche
+ Qu'aurait fait rougir de pudeur,
+ En la lutinant sur la branche,
+ Un papillon trop plein d'ardeur.
+
+ Son tissu rose et diaphane
+ De la chair a le velouté;
+ Auprès, tout incarnat se fane
+ Ou prend de la vulgarité.
+
+ Comme un teint aristocratique
+ Noircit les fronts bruns de soleil,
+ De ses soeurs elle rend rustique
+ Le coloris chaud et vermeil.
+
+ Mais, si votre main qui s'en joue,
+ A quelque bal, pour son parfum,
+ La rapproche de votre joue,
+ Son frais éclat devient commun.
+
+ Il n'est pas de rose assez tendre
+ Sur la palette du printemps,
+ Madame, pour oser prétendre
+ Lutter contre vos dix-sept ans.
+
+ La peau vaut mieux que le pétale,
+ Et le sang pur d'un noble coeur
+ Qui sur la jeunesse s'étale,
+ De tous les roses est vainqueur!
+
+
+
+
+CARMEN
+
+
+ Carmen est maigre,--un trait de bistre
+ Cerne son oeil de gitana.
+ Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
+ Sa peau, le diable la tanna.
+
+ Les femmes disent qu'elle est laide,
+ Mais tous les hommes en sont fous:
+ Et l'archevêque de Tolède
+ Chante la messe à ses genoux;
+
+ Car sur sa nuque d'ambre fauve
+ Se tord un énorme chignon
+ Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
+ Une mante à son corps mignon.
+
+ Et, parmi sa pâleur, éclate
+ Une bouche aux rires vainqueurs;
+ Piment rouge, fleur écarlate,
+ Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
+
+ Ainsi faite, la moricaude
+ Bat les plus altières beautés,
+ Et de ses yeux la lueur chaude
+ Rend la flamme aux satiétés.
+
+ Elle a, dans sa laideur piquante,
+ Un grain de sel de cette mer
+ D'où jaillit, nue et provocante,
+ L'âcre Vénus du gouffre amer.
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES HIRONDELLES
+
+CHANSON D'AUTOMNE
+
+
+ Déjà plus d'une feuille sèche
+ Parsème les gazons jaunis;
+ Soir et matin, la brise est fraîche,
+ Hélas! les beaux jours sont finis!
+
+ On voit s'ouvrir les fleurs que garde
+ Le jardin, pour dernier trésor:
+ Le dahlia met sa cocarde
+ Et le souci sa toque d'or.
+
+ La pluie au bassin fait des bulles;
+ Les hirondelles sur le toit
+ Tiennent des conciliabules:
+ Voici l'hiver, voici le froid!
+
+ Elles s'assemblent par centaines,
+ Se concertant pour le départ.
+ L'une dit «Oh! que dans Athènes
+ Il fait bon sur le vieux rempart!
+
+ «Tous les ans j'y vais et je niche
+ Aux métopes du Parthénon.
+ Mon nid bouche dans la corniche
+ Le trou d'un boulet de canon.»
+
+ L'autre: «J'ai ma petite chambre
+ A Smyrne, au plafond d'un café.
+ Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
+ Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
+
+ «J'entre et je sors, accoutumée
+ Aux blondes vapeurs des chibouchs,
+ Et parmi des flots de fumée,
+ Je rase turbans et tarbouchs.»
+
+ Celle-ci: «J'habite un triglyphe
+ Au fronton d'un temple, à Balbeck.
+ Je m'y suspends avec ma griffe
+ Sur mes petits au large bec.»
+
+ Celle-là: «Voici mon adresse:
+ Rhodes, palais des chevaliers;
+ Chaque hiver, ma tente s'y dresse
+ Au chapiteau des noirs piliers.»
+
+ La cinquième: «Je ferai halte,
+ Car l'âge m'alourdit un peu,
+ Aux blanches terrasses de Malte,
+ Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
+
+ La sixième: «Qu'on est à l'aise
+ Au Caire, en haut des minarets!
+ J'empâte un ornement de glaise,
+ Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»
+
+ «A la seconde cataracte,
+ Fait la dernière, j'ai mon nid;
+ J'en ai noté la place exacte,
+ Dans le pschent d'un roi de granit.»
+
+ Toutes: «Demain combien de lieues
+ Auront filé sous notre essaim,
+ Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
+ Brodant d'écume leur bassin!»
+
+ Avec cris et battements d'ailes,
+ Sur la moulure aux bords étroits,
+ Ainsi jasent les hirondelles,
+ Voyant venir la rouille aux bois.
+
+ Je comprends tout ce qu'elles disent,
+ Car le poëte est un oiseau;
+ Mais, captif, ses élans se brisent
+ Contre un invisible réseau!
+
+ Des ailes! des ailes! des ailes!
+ Comme dans le chant de Ruckert,
+ Pour voler, là-bas avec elles
+ Au soleil d'or, au printemps vert!
+
+
+
+
+NOËL
+
+
+ Le ciel est noir, la terre est blanche;
+ --Cloches, carillonnez gaîment!--
+ Jésus est né;--la Vierge penche
+ Sur lui son visage charmant.
+
+ Pas de courtines festonnées
+ Pour préserver l'enfant du froid;
+ Rien que les toiles d'araignées
+ Qui pendent des poutres du toit.
+
+ Il tremble sur la paille fraîche,
+ Ce cher petit enfant Jésus,
+ Et pour l'échauffer dans sa crèche
+ L'âne et le boeuf soufflent dessus.
+
+ La neige au chaume coud ses franges,
+ Mais sur le toit s'ouvre le ciel
+ Et, tout en blanc, le choeur des anges
+ Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_»
+
+
+
+
+LES JOUJOUX DE LA MORTE
+
+
+ La petite Marie est morte,
+ Et son cercueil est si peu long
+ Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
+ Comme un étui de violon.
+
+ Sur le tapis et sur la table
+ Traîne l'héritage enfantin.
+ Les bras ballants, l'air lamentable,
+ Tout affaissé, gît le pantin.
+
+ Et si la poupée est plus ferme,
+ C'est la faute de son bâton;
+ Dans son oeil une larme germe,
+ Un soupir gonfle son carton.
+
+ Une dînette abandonnée
+ Mêle ses plats de bois verni
+ A la troupe désarçonnée
+ Des écuyers de Franconi.
+
+ La boîte à musique est muette;
+ Mais, quand on pousse le ressort
+ Où se posait sa main fluette,
+ Un murmure plaintif en sort.
+
+ L'émotion chevrote et tremble
+ Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_
+ Le _Quadrille des Lanciers_ semble
+ Triste comme un enterrement,
+
+ Et des pleurs vous mouillent la joue
+ Quand _la Donna è mobile_,
+ Sur le rouleau qui tourne et joue,
+ Expire avec un son filé.
+
+ Le coeur se navre à ce mélange
+ Puérilement douloureux,
+ Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
+ Berceau que la tombe a fait creux!
+
+
+
+
+APRÈS LE FEUILLETON
+
+
+ Mes colonnes sont alignées
+ Au portique du feuilleton;
+ Elles supportent résignées
+ Du journal le pesant fronton.
+
+ Jusqu'à lundi je suis mon maître.
+ Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés!
+ Pour huit jours je puis me permettre
+ De vous fermer la porte au nez.
+
+ Les ficelles des mélodrames
+ N'ont plus le droit de se glisser
+ Parmi les fils soyeux des trames
+ Que mon caprice aime à tisser.
+
+ Voix de l'âme et de la nature,
+ J'écouterai vos purs sanglots,
+ Sans que les couplets de facture
+ M'étourdissent de leurs grelots.
+
+ Et portant, dans mon verre à côtes,
+ La santé du temps disparu,
+ Avec mes vieux rêves pour hôtes
+ Je boirai le vin de mon cru:
+
+ Le vin de ma propre pensée,
+ Vierge de toute autre liqueur,
+ Et que, par la vie écrasée,
+ Répand la grappe de mon coeur!
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
+
+
+ La main au front, le pied dans l'âtre,
+ Je songe et cherche à revenir,
+ Par delà le passé grisâtre,
+ Au vieux château du Souvenir.
+
+ Une gaze de brume estompe
+ Arbres, maisons, plaines, coteaux,
+ Et l'oeil au carrefour qui trompe
+ En vain consulte les poteaux.
+
+ J'avance parmi les décombres
+ De tout un monde enseveli,
+ Dans le mystère des pénombres,
+ A travers des limbes d'oubli.
+
+ Mais voici, blanche et diaphane,
+ La Mémoire, au bord du chemin,
+ Qui me remet, comme Ariane,
+ Son peloton de fil en main.
+
+ Désormais la route est certaine;
+ Le soleil voilé reparaît,
+ Et du château la tour lointaine
+ Pointe au-dessus de la forêt.
+
+ Sous l'arcade où le jour s'émousse,
+ De feuilles en feuilles tombant,
+ Le sentier ancien dans la mousse
+ Trace encor son étroit ruban.
+
+ Mais la ronce en travers s'enlace;
+ La liane tend son filet,
+ Et la branche que je déplace
+ Revient et me donne un soufflet.
+
+ Enfin au bout de la clairière,
+ Je découvre du vieux manoir
+ Les tourelles en poivrière
+ Et les hauts toits en éteignoir.
+
+ Sur le comble aucune fumée
+ Rayant le ciel d'un bleu sillon;
+ Pas une fenêtre allumée
+ D'une figure ou d'un rayon.
+
+ Les chaînes du pont sont brisées;
+ Aux fossés la lentille d'eau
+ De ses taches vert-de-grisées
+ Étale le glauque rideau.
+
+ Des tortuosités de lierre
+ Pénètrent dans chaque refend,
+ Payant la tour hospitalière
+ Qui les soutient... en l'étouffant.
+
+ Le porche à la lune se ronge,
+ Le temps le sculpte à sa façon,
+ Et la pluie a passé l'éponge
+ Sur les couleurs de mon blason.
+
+ Tout ému, je pousse la porte
+ Qui cède et geint sur ses pivots;
+ Un air froid en sort et m'apporte
+ Le fade parfum des caveaux.
+
+ L'ortie aux morsures aiguës,
+ La bardane aux larges contours,
+ Sous les ombelles des ciguës,
+ Prospèrent dans l'angle des cours.
+
+ Sur les deux chimères de marbre,
+ Gardiennes du perron verdi,
+ Se découpe l'ombre d'un arbre
+ Pendant mon absence grandi.
+
+ Levant leurs pattes de lionne
+ Elles se mettent en arrêt.
+ Leur regard blanc me questionne,
+ Mais je leur dis le mot secret.
+
+ Et je passe.--Dressant sa tête,
+ Le vieux chien retombe assoupi,
+ Et mon pas sonore inquiète
+ L'écho dans son coin accroupi.
+
+ Un jour louche et douteux se glisse
+ Aux vitres jaunes du salon
+ Où figurent, en haute lisse,
+ Les aventures d'Apollon.
+
+ Daphné, les hanches dans l'écorce,
+ Étend toujours ses doigts touffus;
+ Mais aux bras du dieu qui la force
+ Elle s'éteint, spectre confus.
+
+ Apollon, chez Admète, garde
+ Un troupeau, des mites atteint;
+ Les neuf Muses, troupe hagarde,
+ Pleurent sur un Pinde déteint;
+
+ Et la Solitude en chemise
+ Trace au doigt le mot: «Abandon»
+ Dans la poudre qu'elle tamise
+ Sur le marbre du guéridon.
+
+ Je retrouve au long des tentures,
+ Comme des hôtes endormis,
+ Pastels blafards, sombres peintures,
+ Jeunes beautés et vieux amis.
+
+ Ma main tremblante enlève un crêpe
+ Et je vois mon défunt amour,
+ Jupons bouffants, taille de guêpe,
+ La Cidalise en Pompadour!
+
+ Un bouton de rose s'entr'ouvre
+ A son corset enrubanné,
+ Dont la dentelle à demi couvre
+ Un sein neigeux d'azur veiné.
+
+ Ses yeux ont de moites paillettes,
+ Comme aux feuilles que le froid mord,
+ La pourpre monte à ses pommettes,
+ Éclat trompeur, fard de la mort!
+
+ Elle tressaille à mon approche,
+ Et son regard, triste et charmant,
+ Sur le mien d'un air de reproche,
+ Se fixe douloureusement.
+
+ Bien que la vie au loin m'emporte,
+ Ton nom dans mon coeur est marqué,
+ Fleur de pastel, gentille morte,
+ Ombre en habit de bal masqué!
+
+ La nature de l'art jalouse,
+ Voulant dépasser Murillo,
+ A Paris créa l'Andalouse
+ Qui rit dans le second tableau.
+
+ Par un caprice poétique,
+ Notre climat brumeux para
+ D'une grâce au charme exotique
+ Cette autre Petra Camara.
+
+ De chaudes teintes orangées
+ Dorent sa joue au fard vermeil;
+ Ses paupières de jais frangées
+ Filtrent des rayons de soleil.
+
+ Entre ses lèvres d'écarlate
+ Scintille un éclair argenté,
+ Et sa beauté splendide éclate
+ Comme une grenade en été.
+
+ Au son des guitares d'Espagne
+ Ma voix longtemps la célébra.
+ Elle vint un jour, sans compagne,
+ Et ma chambre fut l'Alhambra.
+
+ Plus loin une beauté robuste,
+ Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,
+ Sertit le marbre de son buste
+ Dans les perles et le velours.
+
+ D'un air de reine qui s'ennuie
+ Au sein de sa cour à genoux,
+ Superbe et distraite, elle appuie
+ La main sur un coffre à bijoux.
+
+ Sa bouche humide et sensuelle
+ Semble rouge du sang des coeurs,
+ Et, pleins de volupté cruelle,
+ Ses yeux ont des défis vainqueurs.
+
+ Ici, plus de grâce touchante,
+ Mais un attrait vertigineux.
+ On dirait la Vénus méchante
+ Qui préside aux amours haineux.
+
+ Cette Vénus, mauvaise mère,
+ Souvent a battu Cupidon.
+ O toi, qui fus ma joie amère,
+ Adieu pour toujours... et pardon!
+
+ Dans son cadre, que l'ombre moire,
+ Au lieu de réfléchir mes traits,
+ La glace ébauche de mémoire
+ Le plus ancien de mes portraits.
+
+ Spectre rétrospectif qui double
+ Un type à jamais effacé,
+ Il sort du fond du miroir trouble
+ Et des ténèbres du passé.
+
+ Dans son pourpoint de satin rose,
+ Qu'un goût hardi coloria,
+ Il semble chercher une pose
+ Pour Boulanger ou Devéria.
+
+ Terreur du bourgeois glabre et chauve,
+ Une chevelure à tous crins
+ De roi franc ou de lion fauve
+ Roule en torrent jusqu'à ses reins.
+
+ Tel, romantique opiniâtre,
+ Soldat de l'art qui lutte encor,
+ Il se ruait vers le théâtre
+ Quand d'Hernani sonnait le cor.
+
+ ... La nuit tombe et met avec l'ombre
+ Ses terreurs aux recoins dormants.
+ L'inconnu, machiniste sombre,
+ Monte ses épouvantements.
+
+ Des explosions de bougies
+ Crèvent soudain sur les flambeaux!
+ Leurs auréoles élargies
+ Semblent des lampes de tombeaux.
+
+ Une main d'ombre ouvre la porte
+ Sans en faire grincer la clé.
+ D'hôtes pâles qu'un souffle apporte
+ Le salon se trouve peuplé.
+
+ Les portraits quittent la muraille,
+ Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
+ Sur leur visage qui s'éraille,
+ La crasse fauve du vernis.
+
+ D'un reflet rouge illuminée,
+ La bande se chauffe les doigts
+ Et fait cercle à la cheminée
+ Où tout à coup flambe le bois.
+
+ L'image au sépulcre ravie
+ Perd son aspect roide et glacé;
+ La chaude pourpre de la vie
+ Remonte aux veines du passé.
+
+ Les masques blafards se colorent
+ Comme au temps où je les connus.
+ O vous que mes regrets déplorent,
+ Amis, merci d'être venus!
+
+ Les vaillants de dix-huit cent trente,
+ Je les revois tels que jadis.
+ Comme les pirates d'Otrante
+ Nous étions cent, nous sommes dix.
+
+ L'un étale sa barbe rousse
+ Comme Frédéric dans son roc,
+ L'autre superbement retrousse
+ Le bout de sa moustache en croc.
+
+ Drapant sa souffrance secrète
+ Sous les fiertés de son manteau,
+ Pétrus fume une cigarette
+ Qu'il baptise papelito.
+
+ Celui-ci me conte ses rêves,
+ Hélas! jamais réalisés,
+ Icare tombé sur les grèves
+ Où gisent les essors brisés.
+
+ Celui-là me confie un drame
+ Taillé sur le nouveau patron
+ Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
+ Causer Molière et Calderon.
+
+ Tom, qu'un abandon scandalise,
+ Récite «Love's labours lost,»
+ Et Fritz explique à Cidalise
+ Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
+
+ Mais le jour luit à la fenêtre;
+ Et les spectres, moins arrêtés,
+ Laissent les objets transparaître
+ Dans leurs diaphanéités.
+
+ Les cires fondent consumées;
+ Sous les cendres s'éteint le feu,
+ Du parquet montent des fumées;
+ Château du Souvenir, adieu!
+
+ Encore une autre fois décembre
+ Va retourner le sablier.
+ Le présent entre dans ma chambre
+ Et me dit en vain d'oublier.
+
+
+
+
+CAMÉLIA ET PAQUERETTE
+
+
+ On admire les fleurs de serre
+ Qui loin de leur soleil natal,
+ Comme des joyaux mis sous verre,
+ Brillent sous un ciel de cristal.
+
+ Sans que les brises les effleurent
+ De leurs baisers mystérieux,
+ Elles naissent, vivent et meurent
+ Devant le regard curieux.
+
+ A l'abri de murs diaphanes,
+ De leur sein ouvrant le trésor,
+ Comme de belles courtisanes,
+ Elles se vendent à prix d'or.
+
+ La porcelaine de la Chine
+ Les reçoit par groupes coquets,
+ Ou quelque main gantée et fine
+ Au bal les balance en bouquets.
+
+ Mais souvent parmi l'herbe verte,
+ Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
+ De silence et d'ombre couverte,
+ Une fleur vit au fond des bois.
+
+ Un papillon blanc qui voltige,
+ Un coup d'oeil au hasard jeté,
+ Vous fait surprendre sur sa tige
+ La fleur dans sa simplicité.
+
+ Belle de sa parure agreste
+ S'épanouissant au ciel bleu,
+ Et versant son parfum modeste
+ Pour la solitude et pour Dieu.
+
+ Sans toucher à son pur calice
+ Qu'agite un frisson de pudeur,
+ Vous respirez avec délice
+ Son âme dans sa fraîche odeur.
+
+ Et tulipes au port superbe,
+ Camélias si cher payés,
+ Pour la petite fleur sous l'herbe,
+ En un instant, sont oubliés!
+
+
+
+
+LA FELLAH
+
+SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...
+
+
+ Caprice d'un pinceau fantasque
+ Et d'un impérial loisir,
+ Votre fellah, sphinx qui se masque,
+ Propose une énigme au désir.
+
+ C'est une mode bien austère
+ Que ce masque et cet habit long;
+ Elle intrigue par son mystère
+ Tous les OEdipes du salon.
+
+ L'antique Isis légua ses voiles
+ Aux modernes filles du Nil;
+ Mais, sous le bandeau, deux étoiles
+ Brillent d'un feu pur et subtil.
+
+ Ces yeux qui sont tout un poëme
+ De langueur et de volupté
+ Disent, résolvant le problème,
+ «Sois l'amour, je suis la beauté.»
+
+
+
+
+LA MANSARDE
+
+
+ Sur les tuiles où se hasarde
+ Le chat guettant l'oiseau qui boit,
+ De mon balcon une mansarde
+ Entre deux tuyaux s'aperçoit.
+
+ Pour la parer d'un faux bien-être,
+ Si je mentais comme un auteur,
+ Je pourrais faire à sa fenêtre
+ Un cadre de pois de senteur,
+
+ Et vous y montrer Rigolette
+ Riant à son petit miroir,
+ Dont le tain rayé ne reflète
+ Que la moitié de son oeil noir;
+
+ Ou, la robe encor sans agrafe,
+ Gorge et cheveux au vent, Margot
+ Arrosant avec sa carafe
+ Son jardin planté dans un pot;
+
+ Ou bien quelque jeune poëte
+ Qui scande ses vers sibyllins,
+ En contemplant la silhouette
+ De Montmartre et de ses moulins.
+
+ Par malheur, ma mansarde est vraie;
+ Il n'y grimpe aucun liseron,
+ Et la vitre y fait voir sa taie,
+ Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.
+
+ Pour la grisette et pour l'artiste,
+ Pour le veuf et pour le garçon,
+ Une mansarde est toujours triste:
+ Le grenier n'est beau qu'en chanson.
+
+ Jadis, sous le comble dont l'angle
+ Penchait les fronts pour le baiser,
+ L'amour, content d'un lit de sangle,
+ Avec Suzon venait causer.
+
+ Mais pour ouater notre joie,
+ Il faut des murs capitonnés,
+ Des flots de dentelle et de soie,
+ Des lits par Monbro festonnés.
+
+ Un soir, n'étant pas revenue,
+ Margot s'attarde au mont Breda,
+ Et Rigolette entretenue
+ N'arrose plus son réséda.
+
+ Voilà longtemps que le poëte,
+ Las de prendre la rime au vol,
+ S'est fait _reporter_ de gazette,
+ Quittant le ciel pour l'entresol.
+
+ Et l'on ne voit contre la vitre
+ Qu'une vieille au maigre profil,
+ Devant Minet, qu'elle chapitre,
+ Tirant sans cesse un bout de fil.
+
+
+
+
+LA NUE
+
+
+ A l'horizon monte une nue,
+ Sculptant sa forme dans l'azur:
+ On dirait une vierge nue
+ Émergeant d'un lac au flot pur.
+
+ Debout dans sa conque nacrée,
+ Elle vogue sur le bleu clair.
+ Comme une Aphrodite éthérée,
+ Faite de l'écume de l'air;
+
+ On voit onder en molles poses
+ Son torse au contour incertain,
+ Et l'aurore répand des roses
+ Sur son épaule de satin.
+
+ Ses blancheurs de marbre et de neige
+ Se fondent amoureusement
+ Comme, au clair-obscur du Corrége,
+ Le corps d'Antiope dormant.
+
+ Elle plane dans la lumière
+ Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
+ Reflet de la beauté première,
+ Soeur de «l'éternel féminin.»
+
+ A son corps, en vain retenue,
+ Sur l'aile de la passion,
+ Mon âme vole à cette nue
+ Et l'embrasse comme Ixion.
+
+ La raison dit: «Vague fumée,
+ Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
+ Ombre au gré du vent déformée,
+ Bulle qui crève et qui s'en va!»
+
+ Le sentiment répond: «Qu'importe!
+ Qu'est-ce après tout que la beauté,
+ Spectre charmant qu'un souffle emporte
+ Et qui n'est rien, ayant été!
+
+ «A l'Idéal ouvre ton âme;
+ Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,
+ Aime une nue, aime une femme,
+ Mais aime!--C'est l'essentiel!»
+
+
+
+
+LE MERLE
+
+
+ Un oiseau siffle dans les branches
+ Et sautille gai, plein d'espoir,
+ Sur les herbes, de givre blanches,
+ En bottes jaunes, en frac noir.
+
+ C'est un merle, chanteur crédule,
+ Ignorant du calendrier,
+ Qui rêve soleil, et module
+ L'hymne d'avril en février.
+
+ Pourtant il vente, il pleut à verse;
+ L'Arve jaunit le Rhône bleu,
+ Et le salon, tendu de perse,
+ Tient tous ses hôtes près du feu.
+
+ Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
+ Comme des magistrats siégeant;
+ Leur blanc tribunal examine
+ Un cas d'hiver se prolongeant.
+
+ Lustrant son aile qu'il essuie,
+ L'oiseau persiste en sa chanson,
+ Malgré neige, brouillard et pluie,
+ Il croit à la jeune saison.
+
+ Il gronde l'aube paresseuse
+ De rester au lit si longtemps
+ Et, gourmandant la fleur frileuse,
+ Met en demeure le printemps.
+
+ Il voit le jour derrière l'ombre;
+ Tel un croyant, dans le saint lieu,
+ L'autel désert, sous la nef sombre,
+ Avec sa foi voit toujours Dieu.
+
+ A la nature il se confie,
+ Car son instinct pressent la loi.
+ Qui rit de ta philosophie,
+ Beau merle, est moins sage que toi!
+
+
+
+
+LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
+
+
+ Les marronniers de la terrasse
+ Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
+ La villa d'où la vue embrasse
+ Tant de monts bleus coiffés d'argent.
+
+ La feuille, hier encor pliée
+ Dans son étroit corset d'hiver,
+ Met sur la branche déliée
+ Les premières touches de vert.
+
+ Mais en vain le soleil excite
+ La séve des rameaux trop lents;
+ La fleur retardataire hésite
+ A faire voir ses thyrses blancs.
+
+ Pourtant le pêcher est tout rose,
+ Comme un désir de la pudeur,
+ Et le pommier, que l'aube arrose,
+ S'épanouit dans sa candeur.
+
+ La véronique s'aventure
+ Près des boutons d'or dans les prés,
+ Les caresses de la nature
+ Hâtent les germes rassurés.
+
+ Il me faut retourner encor
+ Au cercle d'enfer où je vis;
+ Marronniers, pressez-vous d'éclore
+ Et d'éblouir mes yeux ravis.
+
+ Vous pouvez sortir pour la fête
+ Vos girandoles sans péril,
+ Un ciel bleu luit sur votre faîte
+ Et déjà mai talonne avril.
+
+ Par pitié donnez cette joie
+ Au poëte dans ses douleurs,
+ Qu'avant de s'en aller, il voie
+ Vos feux d'artifice de fleurs.
+
+ Grands marronniers de la terrasse,
+ Si fiers de vos splendeurs d'été,
+ Montrez-vous à moi dans la grâce
+ Qui précède votre beauté.
+
+ Je connais vos riches livrées,
+ Quand octobre, ouvrant son essor,
+ Vous met des tuniques pourprées,
+ Vous pose des couronnes d'or.
+
+ Je vous ai vus, blanches ramées,
+ Pareils aux dessins que le froid
+ Aux vitres d'argent étamées
+ Trace, la nuit, avec son doigt.
+
+ Je sais tous vos aspects superbes,
+ Arbres géants, vieux marronniers,
+ Mais j'ignore vos fraîches gerbes
+ Et vos aromes printaniers.
+
+ Adieu, je pars lassé d'attendre;
+ Gardez vos bouquets éclatants!
+ Une autre fleur suave et tendre,
+ Seule à mes yeux fait le printemps.
+
+ Que mai remporte sa corbeille!
+ Il me suffit de cette fleur;
+ Toujours pour l'âme et pour l'abeille
+ Elle a du miel pur dans le coeur.
+
+ Par le ciel d'azur ou de brume
+ Par la chaude ou froide saison,
+ Elle sourit, charme et parfume,
+ Violette de la maison!
+
+
+
+
+DERNIER VOEU
+
+
+ Voilà longtemps que je vous aime:
+ --L'aveu remonte à dix-huit ans!--
+ Vous êtes rose, je suis blême;
+ J'ai les hivers, vous les printemps.
+
+ Des lilas blancs de cimetière
+ Près de mes tempes ont fleuri;
+ J'aurai bientôt la touffe entière
+ Pour ombrager mon front flétri.
+
+ Mon soleil pâli qui décline
+ Va disparaître à l'horizon,
+ Et sur la funèbre colline
+ Je vois ma dernière maison.
+
+ Oh! que de votre lèvre il tombe
+ Sur ma lèvre un tardif baiser,
+ Pour que je puisse dans ma tombe,
+ Le coeur tranquille, reposer!
+
+
+
+
+PLAINTIVE TOURTERELLE
+
+
+ Plaintive tourterelle,
+ Qui roucoules toujours,
+ Veux-tu prêter ton aile
+ Pour servir mes amours!
+
+ Comme toi, pauvre amante,
+ Bien loin de mon ramier,
+ Je pleure et me lamente
+ Sans pouvoir l'oublier.
+
+ Vole et que ton pied rose
+ Sur l'arbre ou sur la tour
+ Jamais ne se repose,
+ Car je languis d'amour.
+
+ Évite, ô ma colombe,
+ La halte des palmiers
+ Et tous les toits où tombe
+ La neige des ramiers.
+
+ Va droit sur sa fenêtre,
+ Près du palais du roi,
+ Donne-lui cette lettre
+ Et deux baisers pour moi.
+
+ Puis sur mon sein en flamme,
+ Qui ne peut s'apaiser,
+ Reviens, avec son âme,
+ Reviens te reposer.
+
+
+
+
+LA BONNE SOIRÉE
+
+
+ Quel temps de chien!--il pleut, il neige;
+ Les cochers, transis sur leur siège,
+ Ont le nez bleu.
+ Par ce vilain soir de décembre,
+ Qu'il ferait bon garder la chambre,
+ Devant son feu!
+
+ A l'angle de la cheminée
+ La chauffeuse capitonnée
+ Vous tend les bras
+ Et semble avec une caresse
+ Vous dire comme une maîtresse,
+ «Tu resteras!»
+
+ Un papier rose à découpures,
+ Comme un sein blanc sous des guipures,
+ Voile à demi
+ Le globe laiteux de la lampe
+ Dont le reflet au plafond rampe,
+ Tout endormi.
+
+ On n'entend rien dans le silence
+ Que le pendule qui balance
+ Son disque d'or,
+ Et que le vent qui pleure et rôde,
+ Parcourant, pour entrer en fraude,
+ Le corridor.
+
+ C'est bal à l'ambassade anglaise;
+ Mon habit noir est sur la chaise,
+ Les bras ballants;
+ Mon gilet bâille et ma chemise
+ Semble dresser, pour être mise,
+ Ses poignets blancs.
+
+ Les brodequins à pointe étroite
+ Montrent leur vernis qui miroite,
+ Au feu placés;
+ A côté des minces cravates
+ S'allongent comme des mains plates
+ Les gants glacés.
+
+ Il faut sortir!--quelle corvée!
+ Prendre la file à l'arrivée
+ Et suivre au pas
+ Les coupés des beautés altières
+ Portant blasons sur leurs portières
+ Et leurs appas.
+
+ Rester debout contre une porte
+ A voir se ruer la cohorte
+ Des invités;
+ Les vieux museaux, les frais visages,
+ Les fracs en coeur et les corsages
+ Décolletés;
+
+ Les dos où fleurit la pustule,
+ Couvrant leur peau rouge d'un tulle
+ Aérien;
+ Les dandys et les diplomates,
+ Sur leurs faces à teintes mates,
+ Ne montrant rien.
+
+ Et ne pouvoir franchir la haie
+ Des douairières aux yeux d'orfraie
+ Ou de vautour,
+ Pour aller dire à son oreille
+ Petite, nacrée et vermeille,
+ Un mot d'amour!
+
+ Je n'irai pas!--et ferai mettre
+ Dans son bouquet un bout de lettre,
+ A l'Opéra.
+ Par les violettes de Parme,
+ La mauvaise humeur se désarme:
+ Elle viendra!
+
+ J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine,
+ Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine,
+ Les deux Goncourt,
+ Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
+ Sur l'oreiller l'idée en rêve,
+ Me sera court.
+
+
+
+
+L'ART
+
+
+ Oui, l'oeuvre sort plus belle
+ D'une forme au travail
+ Rebelle,
+ Vers, marbre, onyx, émail.
+
+ Point de contraintes fausses!
+ Mais que pour marcher droit
+ Tu chausses,
+ Muse, un cothurne étroit.
+
+ Fi du rhythme commode,
+ Comme un soulier trop grand,
+ Du mode
+ Que tout pied quitte et prend!
+
+ Statuaire, repousse
+ L'argile que pétrit
+ Le pouce
+ Quand flotte ailleurs l'esprit;
+
+ Lutte avec le carrare,
+ Avec le paros dur
+ Et rare,
+ Gardiens du contour pur;
+
+ Emprunte à Syracuse
+ Son bronze où fermement
+ S'accuse
+ Le trait fier et charmant;
+
+ D'une main délicate
+ Poursuis dans un filon
+ D'agate
+ Le profil d'Apollon.
+
+ Peintre, fuis l'aquarelle,
+ Et fixe la couleur
+ Trop frêle
+ Au four de l'émailleur.
+
+ Fais les sirènes bleues,
+ Tordant de cent façons
+ Leurs queues,
+ Les monstres des blasons;
+
+ Dans son nimbe trilobe
+ La Vierge et son Jésus,
+ Le globe
+ Avec la croix dessus.
+
+ Tout passe.--L'art robuste
+ Seul a l'éternité.
+ Le buste
+ Survit à la cité.
+
+ Et la médaille austère
+ Que trouve un laboureur
+ Sous terre
+ Révèle un empereur.
+
+ Les dieux eux-mêmes meurent.
+ Mais les vers souverains
+ Demeurent
+ Plus forts que les airains.
+
+ Sculpte, lime, cisèle;
+ Que ton rêve flottant
+ Se scelle
+ Dans le bloc résistant!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE. 1
+ AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3
+ LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9
+ ÉTUDE DE MAINS. 15
+ I. Imperia. 15
+ II. Lacenaire. 18
+ VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21
+ I. Dans la rue. 21
+ II. Sur les lagunes. 24
+ III. Carnaval. 27
+ IV. Clair de lune sentimental. 30
+ SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33
+ COQUETTERIE POSTHUME. 39
+ DIAMANT DU COEUR. 43
+ PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47
+ CONTRALTO. 51
+ CAERULEI OCULI. 57
+ RONDALLA. 61
+ NOSTALGIES D'OBÉLISQUES. 65
+ I. L'obélisque de Paris. 65
+ II. L'obélisque de Luxor. 70
+ VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75
+ TRISTESSE EN MER. 83
+ A UNE ROBE ROSE. 87
+ LE MONDE EST MÉCHANT. 91
+ INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93
+ OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101
+ FUMÉE. 103
+ APOLLONIE. 105
+ L'AVEUGLE. 107
+ LIED. 109
+ FANTAISIES D'HIVER. 111
+ LA SOURCE. 121
+ BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123
+ LE SOUPER DE ARMURES. 133
+ LA MONTRE. 143
+ LES NÉRÉIDES. 147
+ LES ACCROCHE-COEURS. 151
+ LA ROSE-THÉ. 153
+ CARMEN. 157
+ CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159
+ NOËL. 165
+ LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167
+ APRÈS LE FEUILLETON. 171
+ LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173
+ CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189
+ LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M... 193
+ LA MANSARDE. 195
+ LA NUE. 199
+ LE MERLE. 203
+ LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207
+ DERNIER VOEU. 213
+ PLAINTIVE TOURTERELLE. 215
+ LA BONNE SOIRÉE. 217
+ L'ART. 223
+
+
+Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES ***
+
+***** This file should be named 44160-8.txt or 44160-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/4/4/1/6/44160/
+
+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from
+scanned images of public domain material from the Google
+Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License available with this file or online at
+ www.gutenberg.org/license.
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
diff --git a/old/44160-8.zip b/old/44160-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b953246
--- /dev/null
+++ b/old/44160-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/44160-h.zip b/old/44160-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..809891b
--- /dev/null
+++ b/old/44160-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/44160-h/44160-h.htm b/old/44160-h/44160-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a9d89f1
--- /dev/null
+++ b/old/44160-h/44160-h.htm
@@ -0,0 +1,6328 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Emaux et camées.
+</title>
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+<style type="text/css">
+body { margin-left: 10%; margin-right: 10% }
+h1, h2, h3, .c, .ss { text-align: center; line-height: 1.5em; }
+h1, h2, h3 { margin-top: 2em; }
+.cbreak { margin-top: 3em; text-align: center; }
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; }
+.tiny { font-size: 60%; }
+.small { font-size: smaller; }
+.large { font-size: larger; letter-spacing: .15em; }
+.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; }
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.stanza br { display: none; }
+.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; }
+.i2 { display: block; margin: 0 0 0 4em; text-indent: -2em; }
+table { margin: auto; }
+td { margin-top: .2em; margin-right: 1em; text-align: justify;
+ vertical-align: bottom; }
+td.drap { padding-left: 2em; text-indent: -2em; }
+td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; min-width: 5em; }
+td.topr { text-align: right; vertical-align: top; width: 2em; }
+td.ind { padding-left: 2em; }
+
+@media handheld {
+ .cbreak { page-break-before: always; margin-top: 0; padding-top: 1em; }
+ h1 { page-break-before: avoid; padding-top: 0; }
+}
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Émaux et camées
+
+Author: Théophile Gautier
+
+Illustrator: Jules Jacquemart
+
+Release Date: November 11, 2013 [EBook #44160]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from
+scanned images of public domain material from the Google
+Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="c">THÉOPHILE GAUTIER</p>
+
+<h1>ÉMAUX<br/>
+<span class="tiny">ET</span><br/>
+<span class="large">CAMÉES</span></h1>
+
+<p class="c">ÉDITION DÉFINITIVE<br/>
+AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART</p>
+
+<p class="c"><span class="large">PARIS</span></p>
+
+<p class="c">G. CHARPENTIER, ÉDITEUR<br/>
+13, <span class="small">RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</span>, 13</p>
+
+<p class="c">1888</p>
+
+<p class="c"><span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
+
+
+
+
+<p class="cbreak">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
+<p class="c">&OElig;UVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER<br/>
+<span class="small">PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER</span><br/>
+à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume</p>
+
+<table summary="ouvrages du même auteur">
+<tr>
+<td class="drap">POÉSIES COMPLÈTES. 1830&ndash;1872.</td>
+<td class="num">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait
+à l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i>.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.</td>
+<td class="num">2 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">SPIRITE, nouvelle fantastique. 5<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">VOYAGE EN ITALIE (Italia).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">NOUVELLES (La Morte amoureuse.&mdash;Fortunio, etc.)</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">ROMANS ET CONTES (Avatar.&mdash;Jettatura, etc.)</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">TABLEAUX DE SIÈGE.&mdash;Paris, 1870&ndash;1871. 2<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets).</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES
+et d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+(1838&ndash;1868). 3<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+artistes dramatiques), avec un portrait de Th.
+Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même,
+vers 1833, 3<sup>e</sup> édition.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">L'ORIENT.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">FUSAINS ET EAUX-FORTES.</td>
+<td class="num">2 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">TABLEAUX À LA PLUME.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES VACANCES DU LUNDI.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">CONSTANTINOPLE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES GROTESQUES.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LOIN DE PARIS.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE.</td>
+<td class="num">1 vol.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32.</td>
+<td class="num">8 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">FORTUNIO. 1 vol. in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32.</td>
+<td class="num">4 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4<sup>o</sup>, broché.</td>
+<td class="num">20 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">&mdash;PRIX, relié.</td>
+<td class="num">30 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="drap">LE CAPITAINE FRACASSE.&mdash;Un magnifique volume grand
+in-8<sup>o</sup> illustré de 60 dessins par M. <i>Gustave Doré</i>, gravés
+sur bois par les premiers artistes.</td><td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Prix, broché.</td>
+<td class="num">20 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Relié demi-chagrin, tranches dorées.</td>
+<td class="num">6 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="ind">Relié demi-chagrin, tête dorée, coins, tr. ébarbées.</td>
+<td class="num">28 fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+
+<div class="cbreak">
+<img src="images/gautier.jpg" alt="" />
+<p class="c"><i>Jules Jacquemart p.</i></p>
+</div>
+
+
+
+<h2 id="p1">PRÉFACE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pendant les guerres de l'empire,<br/></span>
+ <span class="i0">G&oelig;the, au bruit du canon brutal,<br/></span>
+ <span class="i0">Fit <i>le Divan occidental</i>,<br/></span>
+ <span class="i0">Fraîche oasis où l'art respire.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour Nisami quittant Shakspeare,<br/></span>
+ <span class="i0">II se parfuma de çantal,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur un mètre oriental<br/></span>
+ <span class="i0">Nota le chant qu'Hudhud soupire.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme G&oelig;the sur son divan<br/></span>
+ <span class="i0">A Weimar s'isolait des choses<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'Hafiz effeuillait les roses,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans prendre garde à l'ouragan<br/></span>
+ <span class="i0">Qui fouettait mes vitres fermées,<br/></span>
+ <span class="i0">Moi, j'ai fait <i>Émaux et Camées</i>.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p2">AFFINITÉS SECRÈTES</h2>
+
+<p class="ss">MADRIGAL PANTHÉISTE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le fronton d'un temple antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le fond bleu du ciel attique,<br/></span>
+ <span class="i0">Juxtaposé leurs rêves blancs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans la même nacre figées,<br/></span>
+ <span class="i0">Larmes des flots pleurant Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Deux perles au gouffre plongées<br/></span>
+ <span class="i0">Se sont dit des mots inconnus;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au frais Généralife écloses,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous le jet d'eau toujours en pleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Du temps de Boabdil, deux roses<br/></span>
+ <span class="i0">Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les coupoles de Venise<br/></span>
+ <span class="i0">Deux ramiers blancs aux pieds rosés,<br/></span>
+ <span class="i0">Au nid où l'amour s'éternise,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soir de mai se sont posés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Marbre, perle, rose, colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout se dissout, tout se détruit;<br/></span>
+ <span class="i0">La perle fond, le marbre tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur se fane et l'oiseau fuit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En se quittant, chaque parcelle<br/></span>
+ <span class="i0">S'en va dans le creuset profond<br/></span>
+ <span class="i0">Grossir la pâte universelle<br/></span>
+ <span class="i0">Faite des formes que Dieu fond.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par de lentes métamorphoses,<br/></span>
+ <span class="i0">Les marbres blancs en blanches chairs,<br/></span>
+ <span class="i0">Les fleurs roses en lèvres roses<br/></span>
+ <span class="i0">Se refont dans des corps divers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les ramiers de nouveau roucoulent<br/></span>
+ <span class="i0">Au c&oelig;ur de deux jeunes amants,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les perles en dents se moulent<br/></span>
+ <span class="i0">Pour l'écrin des rires charmants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De là naissent ces sympathies<br/></span>
+ <span class="i0">Aux impérieuses douceurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Par qui les âmes averties<br/></span>
+ <span class="i0">Partout se reconnaissent s&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Docile à l'appel d'un arome,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un rayon ou d'une couleur,<br/></span>
+ <span class="i0">L'atome vole vers l'atome<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'abeille vers la fleur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'on se souvient des rêveries<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le fronton ou dans la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Des conversations fleuries<br/></span>
+ <span class="i0">Près de la fontaine au flot clair,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des baisers et des frissons d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les dômes aux boules d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les molécules fidèles<br/></span>
+ <span class="i0">Se cherchent et s'aiment encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'amour oublié se réveille,<br/></span>
+ <span class="i0">Le passé vaguement renaît,<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur sur la bouche vermeille<br/></span>
+ <span class="i0">Se respire et se reconnaît.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans la nacre où le rire brille,<br/></span>
+ <span class="i0">La perle revoit sa blancheur;<br/></span>
+ <span class="i0">Sur une peau de jeune fille,<br/></span>
+ <span class="i0">Le marbre ému sent sa fraîcheur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le ramier trouve une voix douce,<br/></span>
+ <span class="i0">Écho de son gémissement,<br/></span>
+ <span class="i0">Toute résistance s'émousse,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'inconnu devient l'amant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous devant qui je brûle et tremble,<br/></span>
+ <span class="i0">Quel flot, quel fronton, quel rosier,<br/></span>
+ <span class="i0">Quel dôme nous connut ensemble,<br/></span>
+ <span class="i0">Perle ou marbre, fleur ou ramier?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p3">LE POËME DE LA FEMME</h2>
+
+<p class="ss">MARBRE DE PAROS</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour, au doux rêveur qui l'aime,<br/></span>
+ <span class="i0">En train de montrer ses trésors,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle voulut lire un poëme,<br/></span>
+ <span class="i0">Le poëme de son beau corps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'abord, superbe et triomphante<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vint en grand apparat,<br/></span>
+ <span class="i0">Traînant avec des airs d'infante<br/></span>
+ <span class="i0">Un flot de velours nacarat:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Telle qu'au rebord de sa loge<br/></span>
+ <span class="i0">Elle brille aux Italiens,<br/></span>
+ <span class="i0">Écoutant passer son éloge<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les chants des musiciens.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ensuite, en sa verve d'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Laissant tomber l'épais velours,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un nuage de batiste<br/></span>
+ <span class="i0">Elle ébaucha ses fiers contours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Glissant de l'épaule à la hanche,<br/></span>
+ <span class="i0">La chemise aux plis nonchalants,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une tourterelle blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Vint s'abattre sur ses pieds blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour Apelle ou pour Cléomène,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle semblait, marbre de chair,<br/></span>
+ <span class="i0">En Vénus Anadyomène<br/></span>
+ <span class="i0">Poser nue au bord de la mer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De grosses perles de Venise<br/></span>
+ <span class="i0">Roulaient au lieu de gouttes d'eau,<br/></span>
+ <span class="i0">Grains laiteux qu'un rayon irise,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le frais satin de sa peau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! quelles ravissantes choses,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans sa divine nudité,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec les strophes de ses poses,<br/></span>
+ <span class="i0">Chantait cet hymne de beauté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme les flots baisant le sable<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la lune aux tremblants rayons,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa grâce était intarissable<br/></span>
+ <span class="i0">En molles ondulations.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais bientôt, lasse d'art antique,<br/></span>
+ <span class="i0">De Phidias et de Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans une autre stance plastique<br/></span>
+ <span class="i0">Elle groupe ses charmes nus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur un tapis de Cachemire,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la sultane du sérail,<br/></span>
+ <span class="i0">Riant au miroir qui l'admire<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un rire de corail;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Géorgienne indolente,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son souple narguilhé,<br/></span>
+ <span class="i0">Étalant sa hanche opulente,<br/></span>
+ <span class="i0">Un pied sous l'autre replié.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et comme l'odalisque d'Ingres,<br/></span>
+ <span class="i0">De ses reins cambrant les rondeurs,<br/></span>
+ <span class="i0">En dépit des vertus malingres,<br/></span>
+ <span class="i0">En dépit des maigres pudeurs!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paresseuse odalisque, arrière!<br/></span>
+ <span class="i0">Voici le tableau dans son jour,<br/></span>
+ <span class="i0">Le diamant dans sa lumière;<br/></span>
+ <span class="i0">Voici la beauté dans l'amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa tête penche et se renverse;<br/></span>
+ <span class="i0">Haletante, dressant les seins,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bras du rêve qui la berce,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle tombe sur ses coussins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses paupières battent des ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leurs globes d'argent bruni,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'on voit monter ses prunelles<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la nacre de l'infini.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un linceul de point d'Angleterre<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'on recouvre sa beauté:<br/></span>
+ <span class="i0">L'extase l'a prise à la terre;<br/></span>
+ <span class="i0">Elle est morte de volupté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que les violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu des tristes fleurs des morts<br/></span>
+ <span class="i0">Où chaque perle est une larme,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurent en bouquets sur son corps!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et que mollement on la pose<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son lit, tombeau blanc et doux,<br/></span>
+ <span class="i0">Où le poëte, à la nuit close,<br/></span>
+ <span class="i0">Ira prier à deux genoux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p4">ETUDE DE MAINS</h2>
+
+
+<h3 id="p4s1">I<br/>
+IMPÉRIA</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chez un sculpteur, moulée en plâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai vu l'autre jour une main<br/></span>
+ <span class="i0">D'Aspasie ou de Cléopâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Pur fragment d'un chef-d'&oelig;uvre humain;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous le baiser neigeux saisie<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un lis par l'aube argenté,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une blanche poésie<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouissait sa beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans l'éclat de sa pâleur mate<br/></span>
+ <span class="i0">Elle étalait sur le velours<br/></span>
+ <span class="i0">Son élégance délicate<br/></span>
+ <span class="i0">Et ses doigts fins aux anneaux lourds.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une cambrure florentine,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un bel air de fierté,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisait, en ligne serpentine,<br/></span>
+ <span class="i0">Onduler son pouce écarté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A-t-elle joué dans les boucles<br/></span>
+ <span class="i0">Des cheveux lustrés de don Juan,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou sur son caftan d'escarboucles<br/></span>
+ <span class="i0">Peigné la barbe du sultan,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tenu, courtisane ou reine,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre ses doigts si bien sculptés,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sceptre de la souveraine<br/></span>
+ <span class="i0">Ou le sceptre des voluptés?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle a dû, nerveuse et mignonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Souvent s'appuyer sur le col<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la croupe de lionne<br/></span>
+ <span class="i0">De sa chimère prise au vol.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Impériales fantaisies,<br/></span>
+ <span class="i0">Amour des somptuosités;<br/></span>
+ <span class="i0">Voluptueuses frénésies,<br/></span>
+ <span class="i0">Rêves d'impossibilités,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Romans extravagants, poèmes<br/></span>
+ <span class="i0">De haschisch et de vin du Rhin,<br/></span>
+ <span class="i0">Courses folles dans les bohèmes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le dos des coursiers sans frein;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit tout cela dans les lignes<br/></span>
+ <span class="i0">De cette paume, livre blanc<br/></span>
+ <span class="i0">Où Vénus a tracé des signes<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'amour ne lit qu'en tremblant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p4s2">II<br/>
+LACENAIRE</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour contraste, la main coupée<br/></span>
+ <span class="i0">De Lacenaire l'assassin,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans des baumes puissants trempée,<br/></span>
+ <span class="i0">Posait auprès, sur un coussin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Curiosité dépravée!<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai touché, malgré mes dégoûts,<br/></span>
+ <span class="i0">Du supplice encor mal lavée,<br/></span>
+ <span class="i0">Cette chair froide au duvet roux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Momifiée et toute jaune<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la main d'un pharaon,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle allonge ses doigts de faune<br/></span>
+ <span class="i0">Crispés par la tentation.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un prurit d'or et de chair vive<br/></span>
+ <span class="i0">Semble titiller de ses doigts<br/></span>
+ <span class="i0">L'immobilité convulsive,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les tordre comme autrefois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tous les vices avec leurs griffes<br/></span>
+ <span class="i0">Ont, dans les plis de cette peau,<br/></span>
+ <span class="i0">Tracé d'affreux hiéroglyphes,<br/></span>
+ <span class="i0">Lus couramment par le bourreau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On y voit les &oelig;uvres mauvaises<br/></span>
+ <span class="i0">Écrites en fauves sillons,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les brûlures des fournaises<br/></span>
+ <span class="i0">Où bouillent les corruptions;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les débauches dans les Caprées<br/></span>
+ <span class="i0">Des tripots et des lupanars,<br/></span>
+ <span class="i0">De vin et de sang diaprées,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'ennui des vieux Césars!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En même temps molle et féroce,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa forme a pour l'observateur<br/></span>
+ <span class="i0">Je ne sais quelle grâce atroce,<br/></span>
+ <span class="i0">La grâce du gladiateur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Criminelle aristocratie,<br/></span>
+ <span class="i0">Par la varlope ou le marteau<br/></span>
+ <span class="i0">Sa pulpe n'est pas endurcie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car son outil fut un couteau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Saints calus du travail honnête,<br/></span>
+ <span class="i0">On y cherche en vain votre sceau.<br/></span>
+ <span class="i0">Vrai meurtrier et faux poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">II fut le Manfred du ruisseau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p5">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE</h2>
+
+
+<h3 id="p5s1">I<br/>
+DANS LA RUE</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est un vieil air populaire<br/></span>
+ <span class="i0">Par tous les violons raclé,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux abois des chiens en colère<br/></span>
+ <span class="i0">Par tous les orgues nasillé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les tabatières à musique<br/></span>
+ <span class="i0">L'ont sur leur répertoire inscrit;<br/></span>
+ <span class="i0">Pour les serins il est classique,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur cet air, pistons, clarinettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les bals aux poudreux berceaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Font sauter commis et grisettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de leurs nids fuir les oiseaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La guinguette, sous sa tonnelle<br/></span>
+ <span class="i0">De houblon et de chèvrefeuil,<br/></span>
+ <span class="i0">Fête, en braillant la ritournelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Le gai dimanche et l'argenteuil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'aveugle au basson qui pleurniche<br/></span>
+ <span class="i0">L'écorche en se trompant de doigts;<br/></span>
+ <span class="i0">La sébile aux dents, son caniche<br/></span>
+ <span class="i0">Près de lui le grogne à mi-voix.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les petites guitaristes,<br/></span>
+ <span class="i0">Maigres sous leurs minces tartans,<br/></span>
+ <span class="i0">Le glapissent de leurs voix tristes<br/></span>
+ <span class="i0">Aux tables des cafés chantants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Paganini, le fantastique,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soir, comme avec un crochet,<br/></span>
+ <span class="i0">A ramassé le thème antique<br/></span>
+ <span class="i0">Du bout de son divin archet,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, brodant la gaze fanée<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'oripeau rougit encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait sur la phrase dédaignée<br/></span>
+ <span class="i0">Courir ses arabesques d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s2">II<br/>
+SUR LES LAGUNES</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tra la, tra la, la, la, la laire!<br/></span>
+ <span class="i0">Qui ne connaît pas ce motif?<br/></span>
+ <span class="i0">A nos mamans il a su plaire,<br/></span>
+ <span class="i0">Tendre et gai, moqueur et plaintif:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'air du Carnaval de Venise,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les canaux jadis chanté<br/></span>
+ <span class="i0">Et qu'un soupir de folle brise<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le ballet a transporté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il me semble, quand on le joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Voir glisser dans son bleu sillon<br/></span>
+ <span class="i0">Une gondole avec sa proue<br/></span>
+ <span class="i0">Faite en manche de violon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur une gamme chromatique,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sein de perles ruisselant,<br/></span>
+ <span class="i0">La Vénus de l'Adriatique<br/></span>
+ <span class="i0">Sort de l'eau son corps rose et blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dômes, sur l'azur des ondes<br/></span>
+ <span class="i0">Suivant la phrase au pur contour,<br/></span>
+ <span class="i0">S'enflent comme des gorges rondes<br/></span>
+ <span class="i0">Que soulève un soupir d'amour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'esquif aborde et me dépose,<br/></span>
+ <span class="i0">Jetant son amarre au pilier,<br/></span>
+ <span class="i0">Devant une façade rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le marbre d'un escalier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec ses palais, ses gondoles,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses mascarades sur la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout Venise vit dans cet air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une frêle corde qui vibre<br/></span>
+ <span class="i0">Refait sur un pizzicato,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme autrefois joyeuse et libre,<br/></span>
+ <span class="i0">La ville de Canaletto!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s3">III<br/>
+CARNAVAL</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Venise pour le bal s'habille.<br/></span>
+ <span class="i0">De paillettes tout étoilé,<br/></span>
+ <span class="i0">Scintille, fourmille et babille<br/></span>
+ <span class="i0">Le carnaval bariolé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Arlequin, nègre par son masque,<br/></span>
+ <span class="i0">Serpent par ses mille couleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Rosse d'une note fantasque<br/></span>
+ <span class="i0">Cassandre son souffre-douleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Battant de l'aile avec sa manche<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un pingouin sur un écueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Le blanc Pierrot, par une blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Passe la tête et cligne l'&oelig;il.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Docteur bolonais rabâche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec la basse aux sons traînés;<br/></span>
+ <span class="i0">Polichinelle, qui se fâche,<br/></span>
+ <span class="i0">Se trouve une croche pour nez.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Heurtant Trivelin qui se mouche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un trille extravagant,<br/></span>
+ <span class="i0">A Colombine Scaramouche<br/></span>
+ <span class="i0">Rend son éventail ou son gant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur une cadence se glisse<br/></span>
+ <span class="i0">Un domino ne laissant voir<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'un malin regard en coulisse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux paupières de satin noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ah! fine barbe de dentelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Que fait voler un souffle pur,<br/></span>
+ <span class="i0">Cet arpége m'a dit: C'est elle!<br/></span>
+ <span class="i0">Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et j'ai reconnu, rose et fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'affreux profil de carton,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa lèvre au fin duvet de pêche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la mouche de son menton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p5s4">IV<br/>
+CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A travers la folle risée<br/></span>
+ <span class="i0">Que Saint-Marc renvoie au Lido,<br/></span>
+ <span class="i0">Une gamme monte en fusée,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au clair de lune un jet d'eau&hellip;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'air qui jase d'un ton bouffe<br/></span>
+ <span class="i0">Et secoue au vent ses grelots,<br/></span>
+ <span class="i0">Un regret, ramier qu'on étouffe,<br/></span>
+ <span class="i0">Par instant mêle ses sanglots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au loin, dans la brume sonore,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un rêve presque effacé,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai revu, pâle et triste encore,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon vieil amour de l'an passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon âme en pleurs s'est souvenue<br/></span>
+ <span class="i0">De l'avril, où, guettant au bois<br/></span>
+ <span class="i0">La violette à sa venue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette note de chanterelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Vibrant comme l'harmonica,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la voix enfantine et grêle,<br/></span>
+ <span class="i0">Flèche d'argent qui me piqua.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le son en est si faux, si tendre,<br/></span>
+ <span class="i0">Si moqueur, si doux, si cruel,<br/></span>
+ <span class="i0">Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre<br/></span>
+ <span class="i0">On ressent un plaisir mortel,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et que mon c&oelig;ur, comme la voûte<br/></span>
+ <span class="i0">Dont l'eau pleure dans un bassin,<br/></span>
+ <span class="i0">Laisse tomber goutte par goutte<br/></span>
+ <span class="i0">Ses larmes rouges dans mon sein.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jovial et mélancolique,<br/></span>
+ <span class="i0">Ah! vieux thème du carnaval,<br/></span>
+ <span class="i0">Où le rire aux larmes réplique,<br/></span>
+ <span class="i0">Que ton charme m'a fait de mal!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p6">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De leur col blanc courbant les lignes,<br/></span>
+ <span class="i0">On voit dans les contes du Nord,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes<br/></span>
+ <span class="i0">Nager en chantant près du bord.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou, suspendant à quelque branche<br/></span>
+ <span class="i0">Le plumage qui les revêt,<br/></span>
+ <span class="i0">Faire luire leur peau plus blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Que la neige de leur duvet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De ces femmes il en est une,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui chez nous descend quelquefois,<br/></span>
+ <span class="i0">Blanche comme le clair de lune<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les glaciers dans les cieux froids;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Conviant la vue enivrée<br/></span>
+ <span class="i0">De sa boréale fraîcheur<br/></span>
+ <span class="i0">A des régals de chair nacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">A des débauches de blancheur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son sein, neige moulée en globe,<br/></span>
+ <span class="i0">Contre les camélias blancs<br/></span>
+ <span class="i0">Et le blanc satin de sa robe<br/></span>
+ <span class="i0">Soutient des combats insolents.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ces grandes batailles blanches,<br/></span>
+ <span class="i0">Satins et fleurs ont le dessous,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, sans demander leurs revanches,<br/></span>
+ <span class="i0">Jaunissent comme des jaloux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les blancheurs de son épaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Paros au grain éblouissant,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme dans une nuit du pôle,<br/></span>
+ <span class="i0">Un givre invisible descend.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De quel mica de neige vierge,<br/></span>
+ <span class="i0">De quelle moelle de roseau,<br/></span>
+ <span class="i0">De quelle hostie et de quel cierge<br/></span>
+ <span class="i0">A-t-on fait le blanc de sa peau?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A-t-on pris la goutte lactée<br/></span>
+ <span class="i0">Tachant l'azur du ciel d'hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Le lis à la pulpe argentée,<br/></span>
+ <span class="i0">La blanche écume de la mer;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le marbre blanc, chair froide et pâle<br/></span>
+ <span class="i0">Où vivent les divinités;<br/></span>
+ <span class="i0">L'argent mat, la laiteuse opale<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'irisent de vagues clartés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ivoire, où ses mains ont des ailes,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, comme des papillons blancs,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la pointe des notes frêles<br/></span>
+ <span class="i0">Suspendent leurs baisers tremblants;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'hermine vierge de souillure,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, pour abriter leurs frissons,<br/></span>
+ <span class="i0">Ouate de sa blanche fourrure<br/></span>
+ <span class="i0">Les épaules et les blasons;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vif-argent aux fleurs fantasques<br/></span>
+ <span class="i0">Dont les vitraux sont ramagés;<br/></span>
+ <span class="i0">Les blanches dentelles des vasques,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurs de l'ondine en l'air figés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'aubépine de mai qui plie<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les blancs frimas de ses fleurs;<br/></span>
+ <span class="i0">L'albâtre où la mélancolie<br/></span>
+ <span class="i0">Aime à retrouver ses pâleurs;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le duvet blanc de la colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Neigeant sur les toits du manoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la stalactite qui tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Larme blanche de l'antre noir?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des Groenlands et des Norvéges<br/></span>
+ <span class="i0">Vient-elle avec Séraphita?<br/></span>
+ <span class="i0">Est-ce la Madone des neiges,<br/></span>
+ <span class="i0">Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sphinx enterré par l'avalanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardien des glaciers étoilés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et qui, sous sa poitrine blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Cache de blancs secrets gelés?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous la glace où calme il repose,<br/></span>
+ <span class="i0">Oh! qui pourra fondre ce c&oelig;ur!<br/></span>
+ <span class="i0">Oh! qui pourra mettre un ton rose<br/></span>
+ <span class="i0">Dans cette implacable blancheur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p7">COQUETTERIE POSTHUME</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand je mourrai, que l'on me mette,<br/></span>
+ <span class="i0">Avant de clouer mon cercueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Un peu de rouge à la pommette,<br/></span>
+ <span class="i0">Un peu de noir au bord de l'&oelig;il.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car je veux, dans ma bière close,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme le soir de son aveu,<br/></span>
+ <span class="i0">Rester éternellement rose<br/></span>
+ <span class="i0">Avec du kh'ol sous mon &oelig;il bleu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de suaire en toile fine,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais drapez-moi dans les plis blancs<br/></span>
+ <span class="i0">De ma robe de mousseline,<br/></span>
+ <span class="i0">De ma robe à treize volants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est ma parure préférée;<br/></span>
+ <span class="i0">Je la portais quand je lui plus.<br/></span>
+ <span class="i0">Son premier regard l'a sacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Et depuis je ne la mis plus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Posez-moi, sans jaune immortelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans coussin de larmes brodé,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur mon oreiller de dentelle<br/></span>
+ <span class="i0">De ma chevelure inondé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cet oreiller, dans les nuits folles,<br/></span>
+ <span class="i0">A vu dormir nos fronts unis,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sous le drap noir des gondoles<br/></span>
+ <span class="i0">Compté nos baisers infinis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre mes mains de cire pâle,<br/></span>
+ <span class="i0">Que la prière réunit,<br/></span>
+ <span class="i0">Tournez ce chapelet d'opale,<br/></span>
+ <span class="i0">Par le pape à Rome bénit:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je l'égrènerai dans la couche<br/></span>
+ <span class="i0">D'où nul encor ne s'est levé;<br/></span>
+ <span class="i0">Sa bouche en a dit sur ma bouche<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et chaque <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p8">DIAMANT DU C&OElig;UR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout amoureux, de sa maîtresse,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son c&oelig;ur ou dans son tiroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Possède un gage qu'il caresse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux jours de regret ou d'espoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un d'une chevelure noire,<br/></span>
+ <span class="i0">Par un sourire encouragé,<br/></span>
+ <span class="i0">A pris une boucle que moire<br/></span>
+ <span class="i0">Un reflet bleu d'aile de geai.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,<br/></span>
+ <span class="i0">Coupé par derrière un flocon<br/></span>
+ <span class="i0">Retors et fin comme la soie<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'on dévide du cocon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un troisième, au fond d'une boîte,<br/></span>
+ <span class="i0">Reliquaire du souvenir,<br/></span>
+ <span class="i0">Cache un gant blanc, de forme étroite,<br/></span>
+ <span class="i0">Où nulle main ne peut tenir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cet autre, pour s'en faire un charme,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un sachet, d'un chiffre orné,<br/></span>
+ <span class="i0">Coud des violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">Frais cadeau qu'on reprend fané.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-ci baise la pantoufle<br/></span>
+ <span class="i0">Que Cendrillon perdit un soir;<br/></span>
+ <span class="i0">Et celui-ci conserve un souffle<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la barbe d'un masque noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moi, je n'ai ni boucle lustrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Ni gant, ni bouquet, ni soulier,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je garde, empreinte adorée,<br/></span>
+ <span class="i0">Une larme sur un papier:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pure rosée, unique goutte,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un ciel d'azur tombée un jour,<br/></span>
+ <span class="i0">Joyau sans prix, perle dissoute<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la coupe de mon amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, pour moi, cette obscure tache<br/></span>
+ <span class="i0">Reluit comme un écrin d'Ophyr,<br/></span>
+ <span class="i0">Et du vélin bleu se détache,<br/></span>
+ <span class="i0">Diamant éclos d'un saphir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette larme, qui fait ma joie,<br/></span>
+ <span class="i0">Roula, trésor inespéré,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un de mes vers qu'elle noie,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un &oelig;il qui n'a jamais pleuré!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p9">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tandis qu'à leurs &oelig;uvres perverses<br/></span>
+ <span class="i0">Les hommes courent haletants,<br/></span>
+ <span class="i0">Mars qui rit, malgré les averses,<br/></span>
+ <span class="i0">Prépare en secret le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour les petites pâquerettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sournoisement lorsque tout dort,<br/></span>
+ <span class="i0">Il repasse des collerettes<br/></span>
+ <span class="i0">Et cisèle des boutons d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le verger et dans la vigne,<br/></span>
+ <span class="i0">Il s'en va, furtif perruquier,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec une houppe de cygne,<br/></span>
+ <span class="i0">Poudrer à frimas l'amandier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La nature au lit se repose;<br/></span>
+ <span class="i0">Lui, descend au jardin désert<br/></span>
+ <span class="i0">Et lace les boutons de rose<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leur corset de velours vert.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout en composant des solféges,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'aux merles il siffle à mi-voix,<br/></span>
+ <span class="i0">Il sème aux prés les perce-neiges<br/></span>
+ <span class="i0">Et les violettes aux bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le cresson de la fontaine<br/></span>
+ <span class="i0">Où le cerf boit, l'oreille au guet,<br/></span>
+ <span class="i0">De sa main cachée il égrène<br/></span>
+ <span class="i0">Les grelots d'argent du muguet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,<br/></span>
+ <span class="i0">Il met la fraise au teint vermeil,<br/></span>
+ <span class="i0">Et te tresse un chapeau de feuilles<br/></span>
+ <span class="i0">Pour te garantir du soleil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Puis, lorsque sa besogne est faite,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que son règne va finir,<br/></span>
+ <span class="i0">Au seuil d'avril tournant la tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit: «Printemps, tu peux venir!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p10">CONTRALTO</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit dans le musée antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un lit de marbre sculpté,<br/></span>
+ <span class="i0">Une statue énigmatique<br/></span>
+ <span class="i0">D'une inquiétante beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,<br/></span>
+ <span class="i0">Une déesse, ou bien un dieu?<br/></span>
+ <span class="i0">L'amour, ayant peur d'être infâme,<br/></span>
+ <span class="i0">Hésite et suspend son aveu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans sa pose malicieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'étend, le dos tourné<br/></span>
+ <span class="i0">Devant la foule curieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son coussin capitonné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour faire sa beauté maudite,<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque sexe apporta son don.<br/></span>
+ <span class="i0">Tout homme dit: C'est Aphrodite!<br/></span>
+ <span class="i0">Toute femme: C'est Cupidon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sexe douteux, grâce certaine,<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait ce corps indécis<br/></span>
+ <span class="i0">Fondu, dans l'eau de la fontaine,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les baisers de Salmacis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chimère ardente, effort suprême<br/></span>
+ <span class="i0">De l'art et de la volupté,<br/></span>
+ <span class="i0">Monstre charmant, comme je t'aime<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ta multiple beauté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bien qu'on défende ton approche,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la draperie aux plis droits<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le bout à ton pied s'accroche,<br/></span>
+ <span class="i0">Mes yeux ont plongé bien des fois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rêve de poëte et d'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Tu m'as bien des nuits occupé,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon caprice qui persiste<br/></span>
+ <span class="i0">Ne convient pas qu'il s'est trompé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais seulement il se transpose,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, passant de la forme au son,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouve dans sa métamorphose<br/></span>
+ <span class="i0">La jeune fille et le garçon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que tu me plais, ô timbre étrange!<br/></span>
+ <span class="i0">Son double, homme et femme à la fois,<br/></span>
+ <span class="i0">Contralto, bizarre mélange,<br/></span>
+ <span class="i0">Hermaphrodite de la voix!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est Roméo, c'est Juliette,<br/></span>
+ <span class="i0">Chantant avec un seul gosier;<br/></span>
+ <span class="i0">Le pigeon rauque et la fauvette<br/></span>
+ <span class="i0">Perchés sur le même rosier;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la châtelaine qui raille<br/></span>
+ <span class="i0">Son beau page parlant d'amour;<br/></span>
+ <span class="i0">L'amant au pied de la muraille,<br/></span>
+ <span class="i0">La dame au balcon de sa tour;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le papillon, blanche étincelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'en ses détours et ses ébats<br/></span>
+ <span class="i0">Poursuit un papillon fidèle,<br/></span>
+ <span class="i0">L'un volant haut et l'autre bas;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ange qui descend et qui monte<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'escalier d'or voltigeant;<br/></span>
+ <span class="i0">La cloche mêlant dans sa fonte<br/></span>
+ <span class="i0">La voix d'airain, la voix d'argent;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mélodie et l'harmonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le chant et l'accompagnement;<br/></span>
+ <span class="i0">A la grâce la force unie,<br/></span>
+ <span class="i0">La maîtresse embrassant l'amant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le pli de sa jupe assise,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce soir, ce sera Cendrillon<br/></span>
+ <span class="i0">Causant près du feu qu'elle attise<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son ami le grillon;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Demain le valeureux Arsace<br/></span>
+ <span class="i0">A son courroux donnant l'essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou Tancrède avec sa cuirasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Son épée et son casque d'or;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Desdemona chantant le Saule,<br/></span>
+ <span class="i0">Zerline bernant Mazetto,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;<br/></span>
+ <span class="i0">C'est toi que j'aime, ô contralto!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nature charmante et bizarre<br/></span>
+ <span class="i0">Que Dieu d'un double attrait para,<br/></span>
+ <span class="i0">Toi qui pourrais, comme Gulnare,<br/></span>
+ <span class="i0">Être le Kaled d'un Lara,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et dont la voix, dans sa caresse,<br/></span>
+ <span class="i0">Réveillant le c&oelig;ur endormi,<br/></span>
+ <span class="i0">Mêle aux soupirs de la maîtresse<br/></span>
+ <span class="i0">L'accent plus mâle de l'ami!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p11">CÆRULEI OCULI</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une femme mystérieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la beauté trouble mes sens,<br/></span>
+ <span class="i0">Se tient debout, silencieuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Au bord des flots retentissants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses yeux, où le ciel se reflète,<br/></span>
+ <span class="i0">Mêlent à leur azur amer,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'étoile une humide paillette,<br/></span>
+ <span class="i0">Les teintes glauques de la mer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans les langueurs de leurs prunelles,<br/></span>
+ <span class="i0">Une grâce triste sourit;<br/></span>
+ <span class="i0">Les pleurs mouillent les étincelles<br/></span>
+ <span class="i0">Et la lumière s'attendrit;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et leurs cils comme des mouettes<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rasent le flot aplani,<br/></span>
+ <span class="i0">Palpitent, ailes inquiètes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur azur indéfini.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme dans l'eau bleue et profonde,<br/></span>
+ <span class="i0">Où dort plus d'un trésor coulé,<br/></span>
+ <span class="i0">On y découvre à travers l'onde<br/></span>
+ <span class="i0">La coupe du roi de Thulé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous leur transparence verdâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Brille parmi le goémon,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre perle de Cléopâtre<br/></span>
+ <span class="i0">Près de l'anneau de Salomon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La couronne au gouffre lancée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la ballade de Schiller,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,<br/></span>
+ <span class="i0">Y jette encor son reflet clair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un pouvoir magique m'entraîne<br/></span>
+ <span class="i0">Vers l'abîme de ce regard,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au sein des eaux la sirène<br/></span>
+ <span class="i0">Attirait Harald Harfagar.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon âme, avec la violence<br/></span>
+ <span class="i0">D'un irrésistible désir,<br/></span>
+ <span class="i0">Au milieu du gouffre s'élance<br/></span>
+ <span class="i0">Vers l'ombre impossible à saisir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Montrant son sein, cachant sa queue,<br/></span>
+ <span class="i0">La sirène amoureusement<br/></span>
+ <span class="i0">Fait ondoyer sa blancheur bleue<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'émail vert du flot dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'eau s'enfle comme une poitrine<br/></span>
+ <span class="i0">Aux soupirs de la passion;<br/></span>
+ <span class="i0">Le vent, dans sa conque marine,<br/></span>
+ <span class="i0">Murmure une incantation.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Oh! viens dans ma couche de nacre,<br/></span>
+ <span class="i0">Mes bras d'onde t'enlaceront;<br/></span>
+ <span class="i0">Les flots, perdant leur saveur âcre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ta bouche, en miel couleront.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Laissant bruire sur nos têtes,<br/></span>
+ <span class="i0">La mer qui ne peut s'apaiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Nous boirons l'oubli des tempêtes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la coupe de mon baiser.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi parle la voix humide<br/></span>
+ <span class="i0">De ce regard céruléen,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon c&oelig;ur, sous l'onde perfide,<br/></span>
+ <span class="i0">Se noie et consomme l'hymen.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p12">RONDALLA</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Enfant aux airs d'impératrice,<br/></span>
+ <span class="i0">Colombe aux regards de faucon,<br/></span>
+ <span class="i0">Tu me hais, mais c'est mon caprice,<br/></span>
+ <span class="i0">De me planter sous ton balcon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là, je veux, le pied sur la borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Pinçant les nerfs, tapant le bois,<br/></span>
+ <span class="i0">Faire luire à ton carreau morne<br/></span>
+ <span class="i0">Ta lampe et ton front à la fois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je défends à toute guitare<br/></span>
+ <span class="i0">De bourdonner aux alentours.<br/></span>
+ <span class="i0">Ta rue est à moi:&mdash;je la barre<br/></span>
+ <span class="i0">Pour y chanter seul mes amours,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je coupe les deux oreilles<br/></span>
+ <span class="i0">Au premier racleur de jambon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui devant la chambre où tu veilles<br/></span>
+ <span class="i0">Braille un couplet mauvais ou bon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans sa gaîne mon couteau bouge;<br/></span>
+ <span class="i0">Allons, qui veut de l'incarnat?<br/></span>
+ <span class="i0">A son jabot qui veut du rouge<br/></span>
+ <span class="i0">Pour faire un bouton de grenat?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le sang dans les veines s'ennuie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car il est fait pour se montrer;<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps est noir, gare la pluie!<br/></span>
+ <span class="i0">Poltrons, hâtez-vous de rentrer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sortez, vaillants! sortez, bravaches!<br/></span>
+ <span class="i0">L'avant-bras couvert du manteau,<br/></span>
+ <span class="i0">Que sur vos faces de gavaches<br/></span>
+ <span class="i0">J'écrive des croix au couteau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,<br/></span>
+ <span class="i0">De pied ferme je les attends.<br/></span>
+ <span class="i0">A ta gloire il faut que je fende<br/></span>
+ <span class="i0">Les naseaux de ces capitans.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au ruisseau qui gêne ta marche<br/></span>
+ <span class="i0">Et pourrait salir tes pieds blancs,<br/></span>
+ <span class="i0">Corps du Christ! je veux faire une arche<br/></span>
+ <span class="i0">Avec les côtes des galants.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour te prouver combien je t'aime,<br/></span>
+ <span class="i0">Dis, je tuerai qui tu voudras:<br/></span>
+ <span class="i0">J'attaquerai Satan lui-même,<br/></span>
+ <span class="i0">Si pour linceul j'ai tes deux draps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Porte sourde!&mdash;Fenêtre aveugle!<br/></span>
+ <span class="i0">Tu dois pourtant ouïr ma voix;<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un taureau blessé je beugle,<br/></span>
+ <span class="i0">Des chiens excitant les abois!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au moins plante un clou dans ta porte:<br/></span>
+ <span class="i0">Un clou pour accrocher mon c&oelig;ur.<br/></span>
+ <span class="i0">A quoi sert que je le remporte<br/></span>
+ <span class="i0">Fou de rage, mort de langueur?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p13">NOSTALGIES D'OBÉLISQUES</h2>
+
+
+<h3 id="p13s1">I<br/>
+L'OBÉLISQUE DE PARIS</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur cette place je m'ennuie,<br/></span>
+ <span class="i0">Obélisque dépareillé;<br/></span>
+ <span class="i0">Neige, givre, bruine et pluie<br/></span>
+ <span class="i0">Glacent mon flanc déjà rouillé;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ma vieille aiguille, rougie<br/></span>
+ <span class="i0">Aux fournaises d'un ciel de feu,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des pâleurs de nostalgie<br/></span>
+ <span class="i0">Dans cet air qui n'est jamais bleu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Devant les colosses moroses<br/></span>
+ <span class="i0">Et les pylônes de Luxor,<br/></span>
+ <span class="i0">Près de mon frère aux teintes roses<br/></span>
+ <span class="i0">Que ne suis-je debout encor,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plongeant dans l'azur immuable<br/></span>
+ <span class="i0">Mon pyramidion vermeil,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de mon ombre, sur le sable,<br/></span>
+ <span class="i0">Écrivant les pas du soleil!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rhamsès, un jour mon bloc superbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'éternité s'ébréchait,<br/></span>
+ <span class="i0">Roula fauché comme un brin d'herbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Et Paris s'en fit un hochet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La sentinelle granitique,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardienne des énormités,<br/></span>
+ <span class="i0">Se dresse entre un faux temple antique<br/></span>
+ <span class="i0">Et la chambre des députés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur l'échafaud de Louis seize,<br/></span>
+ <span class="i0">Monolithe au sens aboli,<br/></span>
+ <span class="i0">On a mis mon secret, qui pèse<br/></span>
+ <span class="i0">Le poids de cinq mille ans d'oubli.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les moineaux francs souillent ma tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Où s'abattaient dans leur essor<br/></span>
+ <span class="i0">L'ibis rose et le gypaëte<br/></span>
+ <span class="i0">Au blanc plumage, aux serres d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Seine, noir égout des rues,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleuve immonde fait de ruisseaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Salit mon pied, que dans ses crues<br/></span>
+ <span class="i0">Baisait le Nil, père des eaux,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Nil, géant à barbe blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Coiffé de lotus et de joncs,<br/></span>
+ <span class="i0">Versant de son urne qui penche<br/></span>
+ <span class="i0">Des crocodiles pour goujons!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les chars d'or étoilés de nacre<br/></span>
+ <span class="i0">Des grands pharaons d'autrefois<br/></span>
+ <span class="i0">Rasaient mon bloc heurté du fiacre<br/></span>
+ <span class="i0">Emportant le dernier des rois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis, devant ma pierre antique,<br/></span>
+ <span class="i0">Le pschent au front, les prêtres saints<br/></span>
+ <span class="i0">Promenaient la bari mystique<br/></span>
+ <span class="i0">Aux emblèmes dorés et peints;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais aujourd'hui, pilier profane<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux fontaines campé,<br/></span>
+ <span class="i0">Je vois passer la courtisane<br/></span>
+ <span class="i0">Se renversant dans son coupé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vois, de janvier à décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">La procession des bourgeois,<br/></span>
+ <span class="i0">Les Solons qui vont à la chambre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les Arthurs qui vont au bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! dans cent ans quels laids squelettes<br/></span>
+ <span class="i0">Fera ce peuple impie et fou,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui se couche sans bandelettes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans des cercueils que ferme un clou,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et n'a pas même d'hypogées<br/></span>
+ <span class="i0">A l'abri des corruptions,<br/></span>
+ <span class="i0">Dortoirs où, par siècles rangées,<br/></span>
+ <span class="i0">Plongent les générations!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sol sacré des hiéroglyphes<br/></span>
+ <span class="i0">Et des secrets sacerdotaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Où les sphinx s'aiguisent les griffes<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les angles des piédestaux,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Où sous le pied sonne la crypte,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'épervier couve son nid,<br/></span>
+ <span class="i0">Je te pleure, ô ma vieille Égypte,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec des larmes de granit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3 id="p13s2">II<br/>
+L'OBÉLISQUE DE LUXOR</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je veille, unique sentinelle<br/></span>
+ <span class="i0">De ce grand palais dévasté,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la solitude éternelle,<br/></span>
+ <span class="i0">En face de l'immensité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon que rien ne borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Stérile, muet, infini,<br/></span>
+ <span class="i0">Le désert sous le soleil morne,<br/></span>
+ <span class="i0">Déroule son linceul jauni.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au-dessus de la terre nue,<br/></span>
+ <span class="i0">Le ciel, autre désert d'azur,<br/></span>
+ <span class="i0">Où jamais ne flotte une nue,<br/></span>
+ <span class="i0">S'étale implacablement pur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le Nil, dont l'eau morte s'étame<br/></span>
+ <span class="i0">D'une pellicule de plomb,<br/></span>
+ <span class="i0">Luit, ridé par l'hippopotame,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous un jour mat tombant d'aplomb;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et les crocodiles rapaces,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le sable en feu des îlots,<br/></span>
+ <span class="i0">Demi-cuits dans leurs carapaces,<br/></span>
+ <span class="i0">Se pâment avec des sanglots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Immobile sur son pied grêle,<br/></span>
+ <span class="i0">L'ibis, le bec dans son jabot,<br/></span>
+ <span class="i0">Déchiffre au bout de quelque stèle<br/></span>
+ <span class="i0">Le cartouche sacré de Thot.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'hyène rit, le chacal miaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, traçant des cercles dans l'air,<br/></span>
+ <span class="i0">L'épervier affamé piaule,<br/></span>
+ <span class="i0">Noire virgule du ciel clair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais ces bruits de la solitude<br/></span>
+ <span class="i0">Sont couverts par le bâillement<br/></span>
+ <span class="i0">Des sphinx, lassés de l'attitude<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'ils gardent immuablement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Produit des blancs reflets du sable<br/></span>
+ <span class="i0">Et du soleil toujours brillant,<br/></span>
+ <span class="i0">Nul ennui ne t'est comparable,<br/></span>
+ <span class="i0">Spleen lumineux de l'Orient!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est toi qui faisais crier: Grâce!<br/></span>
+ <span class="i0">A la satiété des rois<br/></span>
+ <span class="i0">Tombant vaincus sur leur terrasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Et tu m'écrases de ton poids.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ici jamais le vent n'essuie<br/></span>
+ <span class="i0">Une larme à l'&oelig;il sec des cieux,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le temps fatigué s'appuie<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les palais silencieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas un accident ne dérange<br/></span>
+ <span class="i0">La face de l'éternité;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Égypte, en ce monde où tout change,<br/></span>
+ <span class="i0">Trône sur l'immobilité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour compagnons et pour amies,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand l'ennui me prend par accès,<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai les fellahs et les momies<br/></span>
+ <span class="i0">Contemporaines de Rhamsès;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je regarde un pilier qui penche,<br/></span>
+ <span class="i0">Un vieux colosse sans profil<br/></span>
+ <span class="i0">Et les canges à voile blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Montant ou descendant le Nil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que je voudrais comme mon frère,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans ce grand Paris transporté,<br/></span>
+ <span class="i0">Auprès de lui, pour me distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur une place être planté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là-bas, il voit à ses sculptures<br/></span>
+ <span class="i0">S'arrêter un peuple vivant,<br/></span>
+ <span class="i0">Hiératiques écritures,<br/></span>
+ <span class="i0">Que l'idée épelle en rêvant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les fontaines juxtaposées<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la poudre de son granit<br/></span>
+ <span class="i0">Jettent leurs brumes irisées;<br/></span>
+ <span class="i0">II est vermeil, il rajeunit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des veines roses de Syène<br/></span>
+ <span class="i0">Comme moi cependant il sort,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je reste à ma place ancienne;<br/></span>
+ <span class="i0">II est vivant et je suis mort!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p14">VIEUX DE LA VIEILLE</h2>
+
+<p class="ss">15 DÉCEMBRE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par l'ennui chassé de ma chambre,<br/></span>
+ <span class="i0">J'errais le long du boulevard:<br/></span>
+ <span class="i0">II faisait un temps de décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">Vent froid, fine pluie et brouillard;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et là je vis, spectacle étrange,<br/></span>
+ <span class="i0">Échappés du sombre séjour,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la bruine et dans la fange,<br/></span>
+ <span class="i0">Passer des spectres en plein jour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant c'est la nuit que les ombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Par un clair de lune allemand,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les vieilles tours en décombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviennent ordinairement;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la nuit que les Elfes sortent<br/></span>
+ <span class="i0">Avec leur robe humide au bord,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sous les nénuphars emportent<br/></span>
+ <span class="i0">Leur valseur de fatigue mort;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est la nuit qu'a lieu la revue<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la ballade de Zedlitz,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'Empereur, ombre entrevue,<br/></span>
+ <span class="i0">Compte les ombres d'Austerlitz.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais des spectres près du Gymnase,<br/></span>
+ <span class="i0">A deux pas des Variétés,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans brume ou linceul qui les gaze,<br/></span>
+ <span class="i0">Des spectres mouillés et crottés!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec ses dents jaunes de tartre,<br/></span>
+ <span class="i0">Son crâne de mousse verdi,<br/></span>
+ <span class="i0">A Paris, boulevard Montmartre,<br/></span>
+ <span class="i0">Mob se montrant en plein midi!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La chose vaut qu'on la regarde:<br/></span>
+ <span class="i0">Trois fantômes de vieux grognards,<br/></span>
+ <span class="i0">En uniformes de l'ex-garde,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec deux ombres de hussards!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On eût dit la lithographie<br/></span>
+ <span class="i0">Où, dessinés par un rayon,<br/></span>
+ <span class="i0">Les morts, que Raffet déifie,<br/></span>
+ <span class="i0">Passent, criant: Napoléon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n'était pas les morts qu'éveille<br/></span>
+ <span class="i0">Le son du nocturne tambour,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais bien quelques <i>vieux de la vieille</i><br/></span>
+ <span class="i0">Qui célébraient le grand retour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Depuis la suprême bataille,<br/></span>
+ <span class="i0">L'un a maigri, l'autre a grossi;<br/></span>
+ <span class="i0">L'habit jadis fait à leur taille,<br/></span>
+ <span class="i0">Est trop grand ou trop rétréci.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nobles lambeaux, défroque épique,<br/></span>
+ <span class="i0">Saints haillons, qu'étoile une croix,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leur ridicule héroïque<br/></span>
+ <span class="i0">Plus beaux que des manteaux de rois!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un plumet énervé palpite<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur kolbach fauve et pelé;<br/></span>
+ <span class="i0">Près des trous de balle, la mite<br/></span>
+ <span class="i0">A rongé leur dolman criblé;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur culotte de peau trop large<br/></span>
+ <span class="i0">Fait mille plis sur leur fémur;<br/></span>
+ <span class="i0">Leur sabre rouillé, lourde charge,<br/></span>
+ <span class="i0">Creuse le sol et bat le mur;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien un embonpoint grotesque,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec grand'peine boutonné,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un poussah, dont on rit presque,<br/></span>
+ <span class="i0">Du vieux héros tout chevronné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne les raillez pas, camarade;<br/></span>
+ <span class="i0">Saluez plutôt chapeau bas<br/></span>
+ <span class="i0">Ces Achilles d'une Iliade<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'Homère n'inventerait pas.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Respectez leur tête chenue!<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur front par vingt cieux bronzé,<br/></span>
+ <span class="i0">La cicatrice continue<br/></span>
+ <span class="i0">Le sillon que l'âge a creusé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Leur peau, bizarrement noircie,<br/></span>
+ <span class="i0">Dit l'Égypte aux soleils brûlants;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les neiges de la Russie<br/></span>
+ <span class="i0">Poudrent encor leurs cheveux blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si leurs mains tremblent, c'est sans doute<br/></span>
+ <span class="i0">Du froid de la Bérésina;<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'ils boitent, c'est que la route<br/></span>
+ <span class="i0">Est longue du Caire à Wilna;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre<br/></span>
+ <span class="i0">Les drapeaux étaient leurs seuls draps;<br/></span>
+ <span class="i0">Et si leur manche ne va guère,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est qu'un boulet a pris leur bras.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne nous moquons pas de ces hommes<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'en riant le gamin poursuit;<br/></span>
+ <span class="i0">Ils furent le jour dont nous sommes<br/></span>
+ <span class="i0">Le soir et peut-être la nuit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand on oublie, ils se souviennent.<br/></span>
+ <span class="i0">Lancier rouge et grenadier bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Au pied de la colonne, ils viennent<br/></span>
+ <span class="i0">Comme à l'autel de leur seul dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là, fiers de leur longue souffrance,<br/></span>
+ <span class="i0">Reconnaissants des maux subis,<br/></span>
+ <span class="i0">Ils sentent le c&oelig;ur de la France<br/></span>
+ <span class="i0">Battre sous leurs pauvres habits.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aussi les pleurs trempent le rire<br/></span>
+ <span class="i0">En voyant ce saint carnaval,<br/></span>
+ <span class="i0">Cette mascarade d'empire,<br/></span>
+ <span class="i0">Passer comme un matin de bal;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l'aigle de la grande armée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le ciel qu'emplit son essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Du fond d'une gloire enflammée,<br/></span>
+ <span class="i0">Étend sur eux ses ailes d'or!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p15">TRISTESSE EN MER</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le jour tombe; une fine pluie<br/></span>
+ <span class="i0">Éteint les fournaises du soir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le steam-boat crachant la suie<br/></span>
+ <span class="i0">Rabat son long panache noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus pâle que le ciel livide<br/></span>
+ <span class="i0">Je vais au pays du charbon,<br/></span>
+ <span class="i0">Du brouillard et du suicide;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Pour se tuer le temps est bon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon désir avide se noie<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le gouffre amer qui blanchit;<br/></span>
+ <span class="i0">Le vaisseau danse, l'eau tournoie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le vent de plus en plus fraîchit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! je me sens l'âme navrée;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Océan gonfle, en soupirant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa poitrine désespérée,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un ami qui me comprend.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Allons, peines d'amour perdues,<br/></span>
+ <span class="i0">Espoirs lassés, illusions<br/></span>
+ <span class="i0">Du socle idéal descendues,<br/></span>
+ <span class="i0">Un saut dans les moites sillons!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la mer, souffrances passées,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui revenez toujours, pressant<br/></span>
+ <span class="i0">Vos blessures cicatrisées<br/></span>
+ <span class="i0">Pour leur faire pleurer du sang!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la mer, spectre de mes rêves,<br/></span>
+ <span class="i0">Regrets aux mortelles pâleurs<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un c&oelig;ur rouge ayant sept glaives,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la Mère des douleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chaque fantôme plonge et lutte<br/></span>
+ <span class="i0">Quelques instants avec le flot<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sur lui ferme sa volute<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'engloutit dans un sanglot.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lest de l'âme, pesant bagage,<br/></span>
+ <span class="i0">Trésors misérables et chers,<br/></span>
+ <span class="i0">Sombrez, et dans votre naufrage<br/></span>
+ <span class="i0">Je vais vous suivre au fond des mers!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bleuâtre, enflé, méconnaissable,<br/></span>
+ <span class="i0">Bercé par le flot qui bruit,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'humide oreiller du sable<br/></span>
+ <span class="i0">Je dormirai bien cette nuit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&hellip; Mais une femme dans sa mante<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le pont assise à l'écart,<br/></span>
+ <span class="i0">Une femme jeune et charmante<br/></span>
+ <span class="i0">Lève vers moi son long regard.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans ce regard, à ma détresse<br/></span>
+ <span class="i0">La Sympathie aux bras ouverts<br/></span>
+ <span class="i0">Parle et sourit, s&oelig;ur ou maîtresse.<br/></span>
+ <span class="i0">Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les mouettes volent et jouent;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les blancs coursiers de la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Cabrés sur les vagues, secouent<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs crins échevelés dans l'air.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p16">A UNE ROBE ROSE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que tu me plais dans cette robe<br/></span>
+ <span class="i0">Qui te déshabille si bien,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisant jaillir ta gorge en globe,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant tout nu ton bras païen!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Frêle comme une aile d'abeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Frais comme un c&oelig;ur de rose-thé,<br/></span>
+ <span class="i0">Son tissu, caresse vermeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Voltige autour de ta beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De l'épiderme sur la soie<br/></span>
+ <span class="i0">Glissent des frissons argentés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'étoffe à la chair renvoie<br/></span>
+ <span class="i0">Ses éclairs roses reflétés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'où te vient cette robe étrange<br/></span>
+ <span class="i0">Qui semble faite de ta chair,<br/></span>
+ <span class="i0">Trame vivante qui mélange<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ta peau son rose clair?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce à la rougeur de l'aurore,<br/></span>
+ <span class="i0">A la coquille de Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Au bouton de sein près d'éclore,<br/></span>
+ <span class="i0">Que sont pris ces tons inconnus?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien l'étoffe est-elle teinte<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les roses de ta pudeur?<br/></span>
+ <span class="i0">Non; vingt fois modelée et peinte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ta forme connaît sa splendeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jetant le voile qui te pèse,<br/></span>
+ <span class="i0">Réalité que l'art rêva,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la princesse Borghèse<br/></span>
+ <span class="i0">Tu poserais pour Canova.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ces plis roses sont les lèvres<br/></span>
+ <span class="i0">De mes désirs inapaisés,<br/></span>
+ <span class="i0">Mettant au corps dont tu les sèvres<br/></span>
+ <span class="i0">Une tunique de baisers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p17">LE MONDE EST MÉCHANT</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite<br/></span>
+ <span class="i0">Avec son sourire moqueur<br/></span>
+ <span class="i0">II dit qu'à ton côté palpite<br/></span>
+ <span class="i0">Une montre en place de c&oelig;ur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant ton sein ému s'élève<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'abaisse comme la mer,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bouillonnements de la séve<br/></span>
+ <span class="i0">Circulant sous ta jeune chair.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit que tes yeux vifs sont morts<br/></span>
+ <span class="i0">Et se meuvent dans leur orbite<br/></span>
+ <span class="i0">A temps égaux et par ressorts.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant une larme irisée<br/></span>
+ <span class="i0">Tremble à tes cils, mouvant rideau,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une perle de rosée<br/></span>
+ <span class="i0">Qui n'est pas prise au verre d'eau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monde est méchant, ma petite:<br/></span>
+ <span class="i0">Il dit que tu n'as pas d'esprit,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que les vers qu'on te récite<br/></span>
+ <span class="i0">Sont pour toi comme du sanscrit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Pourtant, sur ta bouche vermeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleur s'ouvrant et se refermant,<br/></span>
+ <span class="i0">Le rire, intelligente abeille,<br/></span>
+ <span class="i0">Se pose à chaque trait charmant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est que tu m'aimes, ma petite,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que tu hais tous ces gens-là.<br/></span>
+ <span class="i0">Quitte-moi;&mdash;comme ils diront vite:<br/></span>
+ <span class="i0">Quel c&oelig;ur et quel esprit elle a!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p18">INÈS DE LAS SIERRAS</h2>
+
+<p class="ss">A LA PETRA CAMARA</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nodier raconte qu'en Espagne<br/></span>
+ <span class="i0">Trois officiers cherchant un soir<br/></span>
+ <span class="i0">Une venta dans la campagne,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un vrai château d'Anne Radcliffe,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux plafonds que le temps ploya,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitraux rayés par la griffe<br/></span>
+ <span class="i0">Des chauves-souris de Goya,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aux vastes salles délabrées,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux couloirs livrant leur secret,<br/></span>
+ <span class="i0">Architectures effondrées<br/></span>
+ <span class="i0">Où Piranèse se perdrait.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pendant le souper, que regarde<br/></span>
+ <span class="i0">Une collection d'aïeux<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leurs cadres montant la garde,<br/></span>
+ <span class="i0">Un cri répond aux chants joyeux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un long corridor en décombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Par la lune bizarrement<br/></span>
+ <span class="i0">Entrecoupé de clairs et d'ombres,<br/></span>
+ <span class="i0">Débusque un fantôme charmant;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peigne au chignon, basquine aux hanches.<br/></span>
+ <span class="i0">Une femme accourt en dansant,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les bandes noires et blanches<br/></span>
+ <span class="i0">Apparaissant, disparaissant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec une volupté morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Cambrant les reins, penchant le cou,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'arrête sur la porte,<br/></span>
+ <span class="i0">Sinistre et belle à rendre fou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa robe, passée et fripée<br/></span>
+ <span class="i0">Au froid humide des tombeaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait luire, d'un rayon frappée,<br/></span>
+ <span class="i0">Quelques paillons sur ses lambeaux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un pétale découronnée<br/></span>
+ <span class="i0">A chaque soubresaut nerveux,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa rose, jaunie et fanée,<br/></span>
+ <span class="i0">S'effeuille dans ses noirs cheveux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une cicatrice, pareille<br/></span>
+ <span class="i0">A celle d'un coup de poignard,<br/></span>
+ <span class="i0">Forme une couture vermeille<br/></span>
+ <span class="i0">Sur sa gorge d'un ton blafard;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ses mains pâles et fluettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Au nez des soupeurs pleins d'effroi<br/></span>
+ <span class="i0">Entre-choquent les castagnettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des dents claquant de froid.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle danse, morne bacchante,<br/></span>
+ <span class="i0">La cachucha sur un vieil air,<br/></span>
+ <span class="i0">D'une grâce si provocante,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'on la suivrait même en enfer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses cils palpitent sur ses joues<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des ailes d'oiseau noir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa bouche arquée a des moues<br/></span>
+ <span class="i0">A mettre un saint au désespoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand de sa jupe qui tournoie<br/></span>
+ <span class="i0">Elle soulève le volant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa jambe, sous le bas de soie,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des lueurs de marbre blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle se penche jusqu'à terre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa main, d'un geste coquet,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme on fait des fleurs d'un parterre.<br/></span>
+ <span class="i0">Groupe les désirs en bouquet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce un fantôme? est-ce une femme?<br/></span>
+ <span class="i0">Un rêve, une réalité,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui scintille comme une flamme<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un tourbillon de beauté?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette apparition fantasque,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est l'Espagne du temps passé,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux frissons du tambour de basque<br/></span>
+ <span class="i0">S'élançant de son lit glacé,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, brusquement ressuscitée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un suprême boléro,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant sous sa jupe argentée<br/></span>
+ <span class="i0">La <i>divisa</i> prise au taureau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La cicatrice qu'elle porte,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est le coup de grâce donné<br/></span>
+ <span class="i0">A la génération morte<br/></span>
+ <span class="i0">Par chaque siècle nouveau-né.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai vu ce fantôme au Gymnase,<br/></span>
+ <span class="i0">Où Paris entier l'admira,<br/></span>
+ <span class="i0">Lorsque dans son linceul de gaze<br/></span>
+ <span class="i0">Parut la Petra Camara,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Impassible et passionnée,<br/></span>
+ <span class="i0">Fermant ses yeux morts de langueur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et comme Inès l'assassinée<br/></span>
+ <span class="i0">Dansant, un poignard dans le c&oelig;ur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p19">ODELETTE ANACRÉONTIQUE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour que je t'aime, ô mon poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne fais pas fuir par trop d'ardeur<br/></span>
+ <span class="i0">Mon amour, colombe inquiète,<br/></span>
+ <span class="i0">Au ciel rose de la pudeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'oiseau qui marche dans l'allée<br/></span>
+ <span class="i0">S'effraye et part au moindre bruit;<br/></span>
+ <span class="i0">Ma passion est chose ailée<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'envole quand on la suit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muet comme l'Hermès de marbre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la charmille pose-toi;<br/></span>
+ <span class="i0">Tu verras bientôt de son arbre<br/></span>
+ <span class="i0">L'oiseau descendre sans effroi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tes tempes sentiront près d'elles,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec des souffles de fraîcheur,<br/></span>
+ <span class="i0">Une palpitation d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">Dans un tourbillon de blancheur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la colombe apprivoisée<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ton épaule s'abattra,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son bec à pointe rosée<br/></span>
+ <span class="i0">De ton baiser s'enivrera.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p20">FUMÉE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Là-bas, sous les arbres s'abrite<br/></span>
+ <span class="i0">Une chaumière au dos bossu;<br/></span>
+ <span class="i0">Le toit penche, le mur s'effrite,<br/></span>
+ <span class="i0">Le seuil de la porte est moussu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La fenêtre, un volet la bouche;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais du taudis, comme au temps froid<br/></span>
+ <span class="i0">La tiède haleine d'une bouche,<br/></span>
+ <span class="i0">La respiration se voit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un tire-bouchon de fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Tournant son mince filet bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">De l'âme en ce bouge enfermée<br/></span>
+ <span class="i0">Porte des nouvelles à Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p21">APOLLONIE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'aime ton nom d'Apollonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Écho grec du sacré vallon,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, dans sa robuste harmonie,<br/></span>
+ <span class="i0">Te baptise s&oelig;ur d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur la lyre au plectre d'ivoire,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce nom splendide et souverain,<br/></span>
+ <span class="i0">Beau comme l'amour et la gloire,<br/></span>
+ <span class="i0">Prend des résonnances d'airain.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Classique, il fait plonger les Elfes<br/></span>
+ <span class="i0">Au fond de leur lac allemand,<br/></span>
+ <span class="i0">Et seule la Pythie à Delphes<br/></span>
+ <span class="i0">Pourrait le porter dignement,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand relevant sa robe antique<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'assoit au trépied d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et dans sa pose fatidique<br/></span>
+ <span class="i0">Attend le dieu qui tarde encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p22">L'AVEUGLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un aveugle au coin d'une borne,<br/></span>
+ <span class="i0">Hagard comme au jour un hibou,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son flageolet, d'un air morne,<br/></span>
+ <span class="i0">Tâtonne en se trompant de trou,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et joue un ancien vaudeville<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il fausse imperturbablement;<br/></span>
+ <span class="i0">Son chien le conduit par la ville,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre diurne à l'&oelig;il dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les jours sur lui passent sans luire;<br/></span>
+ <span class="i0">Sombre, il entend le monde obscur<br/></span>
+ <span class="i0">Et la vie invisible bruire<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un torrent derrière un mur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dieu sait quelles chimères noires<br/></span>
+ <span class="i0">Hantent cet opaque cerveau!<br/></span>
+ <span class="i0">Et quels illisibles grimoires<br/></span>
+ <span class="i0">L'idée écrit en ce caveau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi dans les puits de Venise,<br/></span>
+ <span class="i0">Un prisonnier à demi fou,<br/></span>
+ <span class="i0">Pendant sa nuit qui s'éternise,<br/></span>
+ <span class="i0">Grave des mots avec un clou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais peut-être aux heures funèbres,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand la mort souffle le flambeau,<br/></span>
+ <span class="i0">L'âme habituée aux ténèbres<br/></span>
+ <span class="i0">Y verra clair dans le tombeau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p23">LIED</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois d'avril, la terre est rose<br/></span>
+ <span class="i0">Comme la jeunesse et l'amour;<br/></span>
+ <span class="i0">Pucelle encore, à peine elle ose<br/></span>
+ <span class="i0">Payer le Printemps de retour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois de juin, déjà plus pâle<br/></span>
+ <span class="i0">Et le c&oelig;ur de désir troublé,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec l'Été tout brun de hâle<br/></span>
+ <span class="i0">Elle se cache dans le blé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au mois d'août, bacchante enivrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle offre à l'Automne son sein,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, roulant sur la peau tigrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait jaillir le sang du raisin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En décembre, petite vieille,<br/></span>
+ <span class="i0">Par les frimas poudrée à blanc,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans ses rêves elle réveille<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver auprès d'elle ronflant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p24">FANTAISIES D'HIVER</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le nez rouge, la face blême,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur un pupitre de glaçons,<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver exécute son thème<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le quatuor des saisons.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il chante d'une voix peu sûre<br/></span>
+ <span class="i0">Des airs vieillots et chevrotants;<br/></span>
+ <span class="i0">Son pied glacé bat la mesure<br/></span>
+ <span class="i0">Et la semelle en même temps;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et comme Hændel, dont la perruque<br/></span>
+ <span class="i0">Perdait sa farine en tremblant,<br/></span>
+ <span class="i0">Il fait envoler de sa nuque<br/></span>
+ <span class="i0">La neige qui la poudre à blanc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans le bassin des Tuileries,<br/></span>
+ <span class="i0">Le cygne s'est pris en nageant,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les arbres, comme aux féeries,<br/></span>
+ <span class="i0">Sont en filigrane d'argent.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vases ont des fleurs de givre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la charmille aux blancs réseaux;<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la neige on voit se suivre<br/></span>
+ <span class="i0">Les pas étoilés des oiseaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au piédestal où, court-vêtue,<br/></span>
+ <span class="i0">Vénus coudoyait Phocion,<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hiver a posé pour statue<br/></span>
+ <span class="i0">La Frileuse de Clodion.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les femmes passent sous les arbres<br/></span>
+ <span class="i0">En martre, hermine et menu-vair,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les déesses, frileux marbres,<br/></span>
+ <span class="i0">Ont pris aussi l'habit d'hiver.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La Vénus Anadyomène<br/></span>
+ <span class="i0">Est en pelisse à capuchon;<br/></span>
+ <span class="i0">Flore, que la brise malmène,<br/></span>
+ <span class="i0">Plonge ses mains dans son manchon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et pour la saison, les bergères<br/></span>
+ <span class="i0">De Coysevox et de Coustou,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouvant leurs écharpes légères,<br/></span>
+ <span class="i0">Ont des boas autour du cou.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur la mode parisienne<br/></span>
+ <span class="i0">Le Nord pose ses manteaux lourds,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme sur une Athénienne<br/></span>
+ <span class="i0">Un Scythe étendrait sa peau d'ours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Partout se mélange aux parures<br/></span>
+ <span class="i0">Dont Palmyre habille l'Hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Le faste russe des fourrures<br/></span>
+ <span class="i0">Que parfume le vétyver.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et le Plaisir rit dans l'alcôve<br/></span>
+ <span class="i0">Quand, au milieu des Amours nus,<br/></span>
+ <span class="i0">Des poils roux d'une bête fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Sort le torse blanc de Vénus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous le voile qui vous protége,<br/></span>
+ <span class="i0">Défiant les regards jaloux,<br/></span>
+ <span class="i0">Si vous sortez par cette neige,<br/></span>
+ <span class="i0">Redoutez vos pieds andalous;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La neige saisit comme un moule<br/></span>
+ <span class="i0">L'empreinte de ce pied mignon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,<br/></span>
+ <span class="i0">Signe, à chaque pas, votre nom.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi guidé, l'époux morose<br/></span>
+ <span class="i0">Peut parvenir au nid caché<br/></span>
+ <span class="i0">Où, de froid la joue encor rose,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'Amour s'enlace Psyché.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p25">LA SOURCE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout près du lac filtre une source,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux pierres, dans un coin;<br/></span>
+ <span class="i0">Allégrement l'eau prend sa course<br/></span>
+ <span class="i0">Comme pour s'en aller bien loin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle murmure: Oh! quelle joie!<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la terre il faisait si noir!<br/></span>
+ <span class="i0">Maintenant ma rive verdoie,<br/></span>
+ <span class="i0">Le ciel se mire à mon miroir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les myosotis aux fleurs bleues<br/></span>
+ <span class="i0">Me disent: Ne m'oubliez pas!<br/></span>
+ <span class="i0">Les libellules de leurs queues<br/></span>
+ <span class="i0">M'égratignent dans leurs ébats:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A ma coupe l'oiseau s'abreuve;<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sait?&mdash;Après quelques détours<br/></span>
+ <span class="i0">Peut-être deviendrai-je un fleuve<br/></span>
+ <span class="i0">Baignant vallons, rochers et tours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je broderai de mon écume<br/></span>
+ <span class="i0">Ponts de pierre, quais de granit,<br/></span>
+ <span class="i0">Emportant le steamer qui fume<br/></span>
+ <span class="i0">A l'Océan où tout finit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi la jeune source jase,<br/></span>
+ <span class="i0">Formant cent projets d'avenir;<br/></span>
+ <span class="i0">Comme l'eau qui bout dans un vase,<br/></span>
+ <span class="i0">Son flot ne peut se contenir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le berceau touche à la tombe;<br/></span>
+ <span class="i0">Le géant futur meurt petit;<br/></span>
+ <span class="i0">Née à peine, la source tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le grand lac qui l'engloutit!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p26">BÛCHERS ET TOMBEAUX</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le squelette était invisible<br/></span>
+ <span class="i0">Au temps heureux de l'Art païen;<br/></span>
+ <span class="i0">L'homme, sous la forme sensible,<br/></span>
+ <span class="i0">Content du beau, ne cherchait rien.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de cadavre sous la tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre hideux de l'être cher,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme d'un vêtement qui tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Se déshabillant de sa chair,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, quand la pierre se lézarde,<br/></span>
+ <span class="i0">Parmi les épouvantements,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrant à l'&oelig;il qui s'y hasarde<br/></span>
+ <span class="i0">Une armature d'ossements;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais au feu du bûcher ravie<br/></span>
+ <span class="i0">Une pincée entre les doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">Résidu léger de la vie,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce que le papillon de l'âme<br/></span>
+ <span class="i0">Laisse de poussière après lui,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ce qui reste de la flamme<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le trépied, quand elle a lui!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre les fleurs et les acanthes,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le marbre joyeusement,<br/></span>
+ <span class="i0">Amours, ægipans et bacchantes<br/></span>
+ <span class="i0">Dansaient autour du monument;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout au plus un petit génie<br/></span>
+ <span class="i0">Du pied éteignait un flambeau;<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'art versait son harmonie<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la tristesse du tombeau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les tombes étaient attrayantes:<br/></span>
+ <span class="i0">Comme on fait d'un enfant qui dort,<br/></span>
+ <span class="i0">D'images douces et riantes<br/></span>
+ <span class="i0">La vie enveloppait la mort;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La mort dissimulait sa face<br/></span>
+ <span class="i0">Aux trous profonds, au nez camard,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la hideur railleuse efface<br/></span>
+ <span class="i0">Les chimères du cauchemar.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le monstre, sous la chair splendide<br/></span>
+ <span class="i0">Cachait son fantôme inconnu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'&oelig;il de la vierge candide<br/></span>
+ <span class="i0">Allait au bel éphèbe nu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Seulement pour pousser à boire,<br/></span>
+ <span class="i0">Au banquet de Trimalcion,<br/></span>
+ <span class="i0">Une larve, joujou d'ivoire,<br/></span>
+ <span class="i0">Faisait son apparition;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des dieux que l'art toujours révère<br/></span>
+ <span class="i0">Trônaient au ciel marmoréen;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais l'Olympe cède au Calvaire,<br/></span>
+ <span class="i0">Jupiter au Nazaréen;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une voix dit: Pan est mort!&mdash;L'ombre<br/></span>
+ <span class="i0">S'étend.&mdash;Comme sur un drap noir,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la tristesse immense et sombre<br/></span>
+ <span class="i0">Le blanc squelette se fait voir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il signe les pierres funèbres<br/></span>
+ <span class="i0">De son paraphe de fémurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Pend son chapelet de vertèbres<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les charniers, le long des murs,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des cercueils lève le couvercle<br/></span>
+ <span class="i0">Avec ses bras aux os pointus;<br/></span>
+ <span class="i0">Dessine ses côtes en cercle<br/></span>
+ <span class="i0">Et rit de son large rictus;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il pousse à la danse macabre<br/></span>
+ <span class="i0">L'empereur, le pape et le roi,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de son cheval qui se cabre<br/></span>
+ <span class="i0">Jette bas le preux plein d'effroi;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il entre chez la courtisane<br/></span>
+ <span class="i0">Et fait des mines au miroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Du malade il boit la tisane,<br/></span>
+ <span class="i0">De l'avare ouvre le tiroir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Piquant l'attelage qui rue<br/></span>
+ <span class="i0">Avec un os pour aiguillon,<br/></span>
+ <span class="i0">Du laboureur à la charrue<br/></span>
+ <span class="i0">Termine en fosse le sillon;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, parmi la foule priée,<br/></span>
+ <span class="i0">Hôte inattendu, sous le banc,<br/></span>
+ <span class="i0">Vole à la pâle mariée<br/></span>
+ <span class="i0">Sa jarretière de ruban.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A chaque pas grossit la bande;<br/></span>
+ <span class="i0">Le jeune au vieux donne la main;<br/></span>
+ <span class="i0">L'irrésistible sarabande<br/></span>
+ <span class="i0">Met en branle le genre humain.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le spectre en tête se déhanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Dansant et jouant du rebec,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur fond noir, en couleur blanche,<br/></span>
+ <span class="i0">Holbein l'esquisse d'un trait sec.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand le siècle devient frivole<br/></span>
+ <span class="i0">Il suit la mode; en tonnelet<br/></span>
+ <span class="i0">Retrousse son linceul et vole<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un Cupidon de ballet<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au tombeau-sofa des marquises<br/></span>
+ <span class="i0">Qui reposent, lasses d'amour,<br/></span>
+ <span class="i0">En des attitudes exquises,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les chapelles Pompadour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais voile-toi, masque sans joues,<br/></span>
+ <span class="i0">Comédien que le ver mord,<br/></span>
+ <span class="i0">Depuis assez longtemps tu joues<br/></span>
+ <span class="i0">Le mélodrame de la Mort.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Reviens, reviens, bel art antique,<br/></span>
+ <span class="i0">De ton paros étincelant<br/></span>
+ <span class="i0">Couvrir ce squelette gothique;<br/></span>
+ <span class="i0">Dévore-le, bûcher brûlant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si nous sommes une statue<br/></span>
+ <span class="i0">Sculptée à l'image de Dieu,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand cette image est abattue,<br/></span>
+ <span class="i0">Jetons-en les débris au feu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toi, forme immortelle, remonte<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la flamme aux sources du beau,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans que ton argile ait la honte<br/></span>
+ <span class="i0">Et les misères du tombeau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p27">LE SOUPER DES ARMURES</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Biorn, étrange cénobite,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le plateau d'un roc pelé,<br/></span>
+ <span class="i0">Hors du temps et du monde, habite<br/></span>
+ <span class="i0">La tour d'un burg démantelé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De sa porte l'esprit moderne<br/></span>
+ <span class="i0">En vain soulève le marteau.<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn verrouille sa poterne<br/></span>
+ <span class="i0">Et barricade son château.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand tous ont les yeux vers l'aurore,<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, sur son donjon perché,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'horizon contemple encore<br/></span>
+ <span class="i0">La place du soleil couché.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ame rétrospective, il loge<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son burg et dans le passé;<br/></span>
+ <span class="i0">Le pendule de son horloge<br/></span>
+ <span class="i0">Depuis des siècles est cassé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous ses ogives féodales<br/></span>
+ <span class="i0">Il erre, éveillant les échos,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ses pas, sonnant sur les dalles,<br/></span>
+ <span class="i0">Semblent suivis de pas égaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,<br/></span>
+ <span class="i0">Ni gentilshommes, ni bourgeois,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais les portraits de ses ancêtres<br/></span>
+ <span class="i0">Causent avec lui quelquefois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et certains soirs, pour se distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Trouvant manger seul ennuyeux,<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, caprice funéraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Invite à souper ses aïeux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les fantômes, quand minuit sonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Viennent armés de pied en cap;<br/></span>
+ <span class="i0">Biorn, qui malgré lui frissonne,<br/></span>
+ <span class="i0">Salue en haussant son hanap.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour s'asseoir, chaque panoplie<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un angle avec son genou,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont l'articulation plie<br/></span>
+ <span class="i0">En grinçant comme un vieux verrou;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tout d'une pièce, l'armure,<br/></span>
+ <span class="i0">D'un corps absent gauche cercueil,<br/></span>
+ <span class="i0">Rendant un creux et sourd murmure,<br/></span>
+ <span class="i0">Tombe entre les bras du fauteuil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Landgraves, rhingraves, burgraves,<br/></span>
+ <span class="i0">Venus du ciel ou de l'enfer,<br/></span>
+ <span class="i0">Ils sont tous là, muets et graves,<br/></span>
+ <span class="i0">Les roides convives de fer!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans l'ombre, un rayon fauve indique<br/></span>
+ <span class="i0">Un monstre, guivre, aigle à deux cous,<br/></span>
+ <span class="i0">Pris au bestiaire héraldique<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les cimiers faussés de coups.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Du mufle des bêtes difformes<br/></span>
+ <span class="i0">Dressant leurs ongles arrogants,<br/></span>
+ <span class="i0">Partent des panaches énormes,<br/></span>
+ <span class="i0">Des lambrequins extravagants;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais les casques ouverts sont vides<br/></span>
+ <span class="i0">Comme les timbres du blason;<br/></span>
+ <span class="i0">Seulement deux flammes livides<br/></span>
+ <span class="i0">Y luisent d'étrange façon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toute la ferraille est assise<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la salle du vieux manoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, sur le mur, l'ombre indécise<br/></span>
+ <span class="i0">Donne à chaque hôte un page noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les liqueurs aux feux des bougies<br/></span>
+ <span class="i0">Ont des pourpres d'un ton suspect;<br/></span>
+ <span class="i0">Les mets dans leurs sauces rougies<br/></span>
+ <span class="i0">Prennent un singulier aspect.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Parfois un corselet miroite,<br/></span>
+ <span class="i0">Un morion brille un moment;<br/></span>
+ <span class="i0">Une pièce qui se déboîte<br/></span>
+ <span class="i0">Choit sur la nappe lourdement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'on entend les battements d'ailes<br/></span>
+ <span class="i0">D'invisibles chauves-souris,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les drapeaux des infidèles<br/></span>
+ <span class="i0">Palpitent le long du lambris.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec des mouvements fantasques<br/></span>
+ <span class="i0">Courbant leurs phalanges d'airain,<br/></span>
+ <span class="i0">Les gantelets versent aux casques<br/></span>
+ <span class="i0">Des rasades de vin du Rhin,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou découpent au fil des dagues<br/></span>
+ <span class="i0">Des sangliers sur des plats d'or&hellip;<br/></span>
+ <span class="i0">Cependant passent des bruits vagues<br/></span>
+ <span class="i0">Par les orgues du corridor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La débauche devient farouche,<br/></span>
+ <span class="i0">On n'entendrait pas tonner Dieu;<br/></span>
+ <span class="i0">Car, lorsqu'un fantôme découche,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est le moins qu'il s'amuse un peu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la fantastique assemblée<br/></span>
+ <span class="i0">Se tracassant dans son harnois,<br/></span>
+ <span class="i0">L'orgie a sa rumeur doublée<br/></span>
+ <span class="i0">Du tintamarre des tournois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Gobelets, hanaps, vidercomes,<br/></span>
+ <span class="i0">Vidés toujours, remplis en vain,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre les mâchoires des heaumes<br/></span>
+ <span class="i0">Forment des cascades de vin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les hauberts en bombent leurs ventres.<br/></span>
+ <span class="i0">Et le flot monte aux gorgerins;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Ils sont tous gris comme des chantres,<br/></span>
+ <span class="i0">Les vaillants comtes suzerains!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un allonge dans la salade<br/></span>
+ <span class="i0">Nonchalamment ses pédieux,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre à son compagnon malade<br/></span>
+ <span class="i0">Fait un sermon fastidieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et des armures peu bégueules<br/></span>
+ <span class="i0">Rappellent, dardant leur boisson,<br/></span>
+ <span class="i0">Les lions lampassés de gueules<br/></span>
+ <span class="i0">Blasonnés sur leur écusson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'une voix encore enrouée<br/></span>
+ <span class="i0">Par l'humidité du caveau,<br/></span>
+ <span class="i0">Max fredonne, ivresse enjouée,<br/></span>
+ <span class="i0">Un lied, en treize cents, nouveau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Albrecht, ayant le vin féroce,<br/></span>
+ <span class="i0">Se querelle avec ses voisins,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il martèle, bossue et rosse,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme il faisait des Sarrasins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Échauffé, Fritz ôte son casque,<br/></span>
+ <span class="i0">Jadis par un crâne habité,<br/></span>
+ <span class="i0">Ne pensant pas que sans son masque<br/></span>
+ <span class="i0">Il semble un tronc décapité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bientôt ils roulent pêle-mêle<br/></span>
+ <span class="i0">Sous la table, parmi les brocs,<br/></span>
+ <span class="i0">Tête en bas, montrant la semelle<br/></span>
+ <span class="i0">De leurs souliers courbés en crocs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est un hideux champ de bataille<br/></span>
+ <span class="i0">Où les pots heurtent les armets,<br/></span>
+ <span class="i0">Où chaque mort par quelque entaille,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu de sang vomit des mets.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et Biorn, le poing sur la cuisse,<br/></span>
+ <span class="i0">Les contemple, morne et hagard,<br/></span>
+ <span class="i0">Tandis que, par le vitrail suisse,<br/></span>
+ <span class="i0">L'aube jette son bleu regard.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La troupe, qu'un rayon traverse,<br/></span>
+ <span class="i0">Pâlit comme au jour un flambeau,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le plus ivrogne se verse<br/></span>
+ <span class="i0">Le coup d'étrier du tombeau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le coq chante, les spectres fuient<br/></span>
+ <span class="i0">Et, reprenant un air hautain,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'oreiller de marbre appuient<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs têtes lourdes du festin!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p28">LA MONTRE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Deux fois je regarde ma montre,<br/></span>
+ <span class="i0">Et deux fois à mes yeux distraits<br/></span>
+ <span class="i0">L'aiguille au même endroit se montre;<br/></span>
+ <span class="i0">Il est une heure&hellip; une heure après.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La figure de la pendule<br/></span>
+ <span class="i0">En rit dans le salon voisin,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le timbre d'argent module<br/></span>
+ <span class="i0">Deux coups vibrant comme un tocsin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le cadran solaire me raille<br/></span>
+ <span class="i0">En m'indiquant, de son long doigt,<br/></span>
+ <span class="i0">Le chemin que sur la muraille<br/></span>
+ <span class="i0">A fait son ombre qui s'accroît.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le clocher avec ironie<br/></span>
+ <span class="i0">Dit le vrai chiffre et le beffroi,<br/></span>
+ <span class="i0">Reprenant la note finie,<br/></span>
+ <span class="i0">A l'air de se moquer de moi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tiens! la petite bête est morte.<br/></span>
+ <span class="i0">Je n'ai pas mis hier encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Tant ma rêverie était forte,<br/></span>
+ <span class="i0">Au trou de rubis la clef d'or!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je ne vois plus, dans sa boîte,<br/></span>
+ <span class="i0">Le fin ressort du balancier<br/></span>
+ <span class="i0">Aller, venir, à gauche, à droite,<br/></span>
+ <span class="i0">Ainsi qu'un papillon d'acier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est bien de moi! Quand je chevauche<br/></span>
+ <span class="i0">L'Hippogriffe, au pays du Bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon corps sans âme se débauche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et s'en va comme il plaît à Dieu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'éternité poursuit son cercle<br/></span>
+ <span class="i0">Autour de ce cadran muet,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le temps, l'oreille au couvercle,<br/></span>
+ <span class="i0">Cherche ce c&oelig;ur qui remuait;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce c&oelig;ur que l'enfant croit en vie,<br/></span>
+ <span class="i0">Et dont chaque pulsation<br/></span>
+ <span class="i0">Dans notre poitrine est suivie<br/></span>
+ <span class="i0">D'une égale vibration,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il ne bat plus, mais son grand frère<br/></span>
+ <span class="i0">Toujours palpite à mon côté.<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Celui que rien ne peut distraire,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand je dormais, l'a remonté!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p29">LES NÉRÉIDES</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai dans ma chambre une aquarelle<br/></span>
+ <span class="i0">Bizarre, et d'un peintre avec qui<br/></span>
+ <span class="i0">Mètre et rime sont en querelle,<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Théophile Kniatowski.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur l'écume blanche qui frange<br/></span>
+ <span class="i0">Le manteau glauque de la mer<br/></span>
+ <span class="i0">Se groupent en bouquet étrange<br/></span>
+ <span class="i0">Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme des lis noyés, la houle<br/></span>
+ <span class="i0">Fait dans sa volute d'argent<br/></span>
+ <span class="i0">Danser leurs beaux corps qu'elle roule,<br/></span>
+ <span class="i0">Les élevant, les submergeant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur leurs têtes blondes, coiffées<br/></span>
+ <span class="i0">De pétoncles et de roseaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles mêlent, coquettes fées,<br/></span>
+ <span class="i0">L'écrin et la flore des eaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vidant sa nacre, l'huître à perle<br/></span>
+ <span class="i0">Constelle de son blanc trésor<br/></span>
+ <span class="i0">Leur gorge, où le flot qui déferle<br/></span>
+ <span class="i0">Suspend d'autres perles encor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, jusqu'aux hanches soulevées<br/></span>
+ <span class="i0">Par le bras des Tritons nerveux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles luisent, d'azur lavées,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'or vert de leurs longs cheveux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue<br/></span>
+ <span class="i0">Se glace d'un visqueux frisson,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le torse finit en queue,<br/></span>
+ <span class="i0">Moitié femme, moitié poisson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais qui regarde la nageoire<br/></span>
+ <span class="i0">Et les reins aux squameux replis,<br/></span>
+ <span class="i0">En voyant les bustes d'ivoire<br/></span>
+ <span class="i0">Par le baiser des mers polis?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon,&mdash;piquant mélange<br/></span>
+ <span class="i0">De fable et de réalité,&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Paraît un vaisseau qui dérange<br/></span>
+ <span class="i0">Le ch&oelig;ur marin épouvanté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son pavillon est tricolore;<br/></span>
+ <span class="i0">Son tuyau vomit la vapeur;<br/></span>
+ <span class="i0">Ses aubes fouettent l'eau sonore,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les nymphes plongent de peur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans crainte elles suivaient par troupes<br/></span>
+ <span class="i0">Les trirèmes de l'Archipel,<br/></span>
+ <span class="i0">Et les dauphins, arquant leurs croupes,<br/></span>
+ <span class="i0">D'Arion attendaient l'appel.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le steam-boat avec ses roues,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme Vulcain battant Vénus,<br/></span>
+ <span class="i0">Souffletterait leurs belles joues<br/></span>
+ <span class="i0">Et meurtrirait leurs membres nus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Adieu, fraîche mythologie!<br/></span>
+ <span class="i0">Le paquebot passe et, de loin,<br/></span>
+ <span class="i0">Croit voir sur la vague élargie<br/></span>
+ <span class="i0">Une culbute de marsouin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p30">LES ACCROCHE-C&OElig;URS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ravivant les langueurs nacrées<br/></span>
+ <span class="i0">De tes yeux battus et vainqueurs,<br/></span>
+ <span class="i0">En mèches de parfum lustrées<br/></span>
+ <span class="i0">Se courbent deux accroche-c&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A voir s'arrondir sur tes joues<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs orbes tournés par tes doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait les petites roues<br/></span>
+ <span class="i0">Du char de Mab fait d'une noix;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour une flèche à décocher,<br/></span>
+ <span class="i0">En cercle d'or se sont rejointes<br/></span>
+ <span class="i0">A la tempe du jeune archer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant un scrupule me trouble,<br/></span>
+ <span class="i0">Je n'ai qu'un c&oelig;ur, alors pourquoi,<br/></span>
+ <span class="i0">Coquette, un accroche-c&oelig;ur double?<br/></span>
+ <span class="i0">Qui donc y pends-tu près de moi?<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p31">LA ROSE-THÉ</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La plus délicate des roses<br/></span>
+ <span class="i0">Est, à coup sûr, la rose-thé.<br/></span>
+ <span class="i0">Son bouton aux feuilles mi-closes<br/></span>
+ <span class="i0">De carmin à peine est teinté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On dirait une rose blanche<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'aurait fait rougir de pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">En la lutinant sur la branche,<br/></span>
+ <span class="i0">Un papillon trop plein d'ardeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Son tissu rose et diaphane<br/></span>
+ <span class="i0">De la chair a le velouté;<br/></span>
+ <span class="i0">Auprès, tout incarnat se fane<br/></span>
+ <span class="i0">Ou prend de la vulgarité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme un teint aristocratique<br/></span>
+ <span class="i0">Noircit les fronts bruns de soleil,<br/></span>
+ <span class="i0">De ses s&oelig;urs elle rend rustique<br/></span>
+ <span class="i0">Le coloris chaud et vermeil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais, si votre main qui s'en joue,<br/></span>
+ <span class="i0">A quelque bal, pour son parfum,<br/></span>
+ <span class="i0">La rapproche de votre joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Son frais éclat devient commun.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il n'est pas de rose assez tendre<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la palette du printemps,<br/></span>
+ <span class="i0">Madame, pour oser prétendre<br/></span>
+ <span class="i0">Lutter contre vos dix-sept ans.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La peau vaut mieux que le pétale,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le sang pur d'un noble c&oelig;ur<br/></span>
+ <span class="i0">Qui sur la jeunesse s'étale,<br/></span>
+ <span class="i0">De tous les roses est vainqueur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p32">CARMEN</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Carmen est maigre,&mdash;un trait de bistre<br/></span>
+ <span class="i0">Cerne son &oelig;il de gitana.<br/></span>
+ <span class="i0">Ses cheveux sont d'un noir sinistre,<br/></span>
+ <span class="i0">Sa peau, le diable la tanna.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les femmes disent qu'elle est laide,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais tous les hommes en sont fous:<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'archevêque de Tolède<br/></span>
+ <span class="i0">Chante la messe à ses genoux;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car sur sa nuque d'ambre fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Se tord un énorme chignon<br/></span>
+ <span class="i0">Qui, dénoué, fait dans l'alcôve<br/></span>
+ <span class="i0">Une mante à son corps mignon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, parmi sa pâleur, éclate<br/></span>
+ <span class="i0">Une bouche aux rires vainqueurs;<br/></span>
+ <span class="i0">Piment rouge, fleur écarlate,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui prend sa pourpre au sang des c&oelig;urs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi faite, la moricaude<br/></span>
+ <span class="i0">Bat les plus altières beautés,<br/></span>
+ <span class="i0">Et de ses yeux la lueur chaude<br/></span>
+ <span class="i0">Rend la flamme aux satiétés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle a, dans sa laideur piquante,<br/></span>
+ <span class="i0">Un grain de sel de cette mer<br/></span>
+ <span class="i0">D'où jaillit, nue et provocante,<br/></span>
+ <span class="i0">L'âcre Vénus du gouffre amer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p33">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES</h2>
+
+<p class="ss">CHANSON D'AUTOMNE</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Déjà plus d'une feuille sèche<br/></span>
+ <span class="i0">Parsème les gazons jaunis;<br/></span>
+ <span class="i0">Soir et matin, la brise est fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Hélas! les beaux jours sont finis!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit s'ouvrir les fleurs que garde<br/></span>
+ <span class="i0">Le jardin, pour dernier trésor:<br/></span>
+ <span class="i0">Le dahlia met sa cocarde<br/></span>
+ <span class="i0">Et le souci sa toque d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La pluie au bassin fait des bulles;<br/></span>
+ <span class="i0">Les hirondelles sur le toit<br/></span>
+ <span class="i0">Tiennent des conciliabules:<br/></span>
+ <span class="i0">Voici l'hiver, voici le froid!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elles s'assemblent par centaines,<br/></span>
+ <span class="i0">Se concertant pour le départ.<br/></span>
+ <span class="i0">L'une dit «Oh! que dans Athènes<br/></span>
+ <span class="i0">Il fait bon sur le vieux rempart!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Tous les ans j'y vais et je niche<br/></span>
+ <span class="i0">Aux métopes du Parthénon.<br/></span>
+ <span class="i0">Mon nid bouche dans la corniche<br/></span>
+ <span class="i0">Le trou d'un boulet de canon.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'autre: «J'ai ma petite chambre<br/></span>
+ <span class="i0">A Smyrne, au plafond d'un café.<br/></span>
+ <span class="i0">Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le seuil, d'un rayon chauffé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«J'entre et je sors, accoutumée<br/></span>
+ <span class="i0">Aux blondes vapeurs des chibouchs,<br/></span>
+ <span class="i0">Et parmi des flots de fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Je rase turbans et tarbouchs.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celle-ci: «J'habite un triglyphe<br/></span>
+ <span class="i0">Au fronton d'un temple, à Balbeck.<br/></span>
+ <span class="i0">Je m'y suspends avec ma griffe<br/></span>
+ <span class="i0">Sur mes petits au large bec.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celle-là: «Voici mon adresse:<br/></span>
+ <span class="i0">Rhodes, palais des chevaliers;<br/></span>
+ <span class="i0">Chaque hiver, ma tente s'y dresse<br/></span>
+ <span class="i0">Au chapiteau des noirs piliers.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La cinquième: «Je ferai halte,<br/></span>
+ <span class="i0">Car l'âge m'alourdit un peu,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux blanches terrasses de Malte,<br/></span>
+ <span class="i0">Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La sixième: «Qu'on est à l'aise<br/></span>
+ <span class="i0">Au Caire, en haut des minarets!<br/></span>
+ <span class="i0">J'empâte un ornement de glaise,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«A la seconde cataracte,<br/></span>
+ <span class="i0">Fait la dernière, j'ai mon nid;<br/></span>
+ <span class="i0">J'en ai noté la place exacte,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le pschent d'un roi de granit.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Toutes: «Demain combien de lieues<br/></span>
+ <span class="i0">Auront filé sous notre essaim,<br/></span>
+ <span class="i0">Plaines brunes, pics blancs, mers bleues<br/></span>
+ <span class="i0">Brodant d'écume leur bassin!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avec cris et battements d'ailes,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur la moulure aux bords étroits,<br/></span>
+ <span class="i0">Ainsi jasent les hirondelles,<br/></span>
+ <span class="i0">Voyant venir la rouille aux bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je comprends tout ce qu'elles disent,<br/></span>
+ <span class="i0">Car le poëte est un oiseau;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, captif, ses élans se brisent<br/></span>
+ <span class="i0">Contre un invisible réseau!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des ailes! des ailes! des ailes!<br/></span>
+ <span class="i0">Comme dans le chant de Ruckert,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour voler, là-bas avec elles<br/></span>
+ <span class="i0">Au soleil d'or, au printemps vert!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p34">NOËL</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le ciel est noir, la terre est blanche;<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;Cloches, carillonnez gaîment!&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Jésus est né;&mdash;la Vierge penche<br/></span>
+ <span class="i0">Sur lui son visage charmant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pas de courtines festonnées<br/></span>
+ <span class="i0">Pour préserver l'enfant du froid;<br/></span>
+ <span class="i0">Rien que les toiles d'araignées<br/></span>
+ <span class="i0">Qui pendent des poutres du toit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il tremble sur la paille fraîche,<br/></span>
+ <span class="i0">Ce cher petit enfant Jésus,<br/></span>
+ <span class="i0">Et pour l'échauffer dans sa crèche<br/></span>
+ <span class="i0">L'âne et le b&oelig;uf soufflent dessus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La neige au chaume coud ses franges,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais sur le toit s'ouvre le ciel<br/></span>
+ <span class="i0">Et, tout en blanc, le ch&oelig;ur des anges<br/></span>
+ <span class="i0">Chante aux bergers: «<i>Noël! Noël!</i>»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p35">LES JOUJOUX DE LA MORTE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La petite Marie est morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son cercueil est si peu long<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il tient sous le bras qui l'emporte<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un étui de violon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le tapis et sur la table<br/></span>
+ <span class="i0">Traîne l'héritage enfantin.<br/></span>
+ <span class="i0">Les bras ballants, l'air lamentable,<br/></span>
+ <span class="i0">Tout affaissé, gît le pantin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et si la poupée est plus ferme,<br/></span>
+ <span class="i0">C'est la faute de son bâton;<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son &oelig;il une larme germe,<br/></span>
+ <span class="i0">Un soupir gonfle son carton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une dînette abandonnée<br/></span>
+ <span class="i0">Mêle ses plats de bois verni<br/></span>
+ <span class="i0">A la troupe désarçonnée<br/></span>
+ <span class="i0">Des écuyers de Franconi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La boîte à musique est muette;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, quand on pousse le ressort<br/></span>
+ <span class="i0">Où se posait sa main fluette,<br/></span>
+ <span class="i0">Un murmure plaintif en sort.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'émotion chevrote et tremble<br/></span>
+ <span class="i0">Dans: <i>Ah! vous dirai-je maman!</i><br/></span>
+ <span class="i0">Le <i>Quadrille des Lanciers</i> semble<br/></span>
+ <span class="i0">Triste comme un enterrement,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et des pleurs vous mouillent la joue<br/></span>
+ <span class="i0">Quand <i>la Donna è mobile</i>,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le rouleau qui tourne et joue,<br/></span>
+ <span class="i0">Expire avec un son filé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le c&oelig;ur se navre à ce mélange<br/></span>
+ <span class="i0">Puérilement douloureux,<br/></span>
+ <span class="i0">Joujoux d'enfant laissés par l'ange,<br/></span>
+ <span class="i0">Berceau que la tombe a fait creux!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p36">APRÈS LE FEUILLETON</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mes colonnes sont alignées<br/></span>
+ <span class="i0">Au portique du feuilleton;<br/></span>
+ <span class="i0">Elles supportent résignées<br/></span>
+ <span class="i0">Du journal le pesant fronton.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jusqu'à lundi je suis mon maître.<br/></span>
+ <span class="i0">Au diable chefs-d'&oelig;uvre mort-nés!<br/></span>
+ <span class="i0">Pour huit jours je puis me permettre<br/></span>
+ <span class="i0">De vous fermer la porte au nez.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les ficelles des mélodrames<br/></span>
+ <span class="i0">N'ont plus le droit de se glisser<br/></span>
+ <span class="i0">Parmi les fils soyeux des trames<br/></span>
+ <span class="i0">Que mon caprice aime à tisser.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voix de l'âme et de la nature,<br/></span>
+ <span class="i0">J'écouterai vos purs sanglots,<br/></span>
+ <span class="i0">Sans que les couplets de facture<br/></span>
+ <span class="i0">M'étourdissent de leurs grelots.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et portant, dans mon verre à côtes,<br/></span>
+ <span class="i0">La santé du temps disparu,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec mes vieux rêves pour hôtes<br/></span>
+ <span class="i0">Je boirai le vin de mon cru:<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le vin de ma propre pensée,<br/></span>
+ <span class="i0">Vierge de toute autre liqueur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que, par la vie écrasée,<br/></span>
+ <span class="i0">Répand la grappe de mon c&oelig;ur!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p37">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La main au front, le pied dans l'âtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Je songe et cherche à revenir,<br/></span>
+ <span class="i0">Par delà le passé grisâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Au vieux château du Souvenir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une gaze de brume estompe<br/></span>
+ <span class="i0">Arbres, maisons, plaines, coteaux,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'&oelig;il au carrefour qui trompe<br/></span>
+ <span class="i0">En vain consulte les poteaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'avance parmi les décombres<br/></span>
+ <span class="i0">De tout un monde enseveli,<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le mystère des pénombres,<br/></span>
+ <span class="i0">A travers des limbes d'oubli.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais voici, blanche et diaphane,<br/></span>
+ <span class="i0">La Mémoire, au bord du chemin,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui me remet, comme Ariane,<br/></span>
+ <span class="i0">Son peloton de fil en main.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Désormais la route est certaine;<br/></span>
+ <span class="i0">Le soleil voilé reparaît,<br/></span>
+ <span class="i0">Et du château la tour lointaine<br/></span>
+ <span class="i0">Pointe au-dessus de la forêt.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous l'arcade où le jour s'émousse,<br/></span>
+ <span class="i0">De feuilles en feuilles tombant,<br/></span>
+ <span class="i0">Le sentier ancien dans la mousse<br/></span>
+ <span class="i0">Trace encor son étroit ruban.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais la ronce en travers s'enlace;<br/></span>
+ <span class="i0">La liane tend son filet,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la branche que je déplace<br/></span>
+ <span class="i0">Revient et me donne un soufflet.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Enfin au bout de la clairière,<br/></span>
+ <span class="i0">Je découvre du vieux manoir<br/></span>
+ <span class="i0">Les tourelles en poivrière<br/></span>
+ <span class="i0">Et les hauts toits en éteignoir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur le comble aucune fumée<br/></span>
+ <span class="i0">Rayant le ciel d'un bleu sillon;<br/></span>
+ <span class="i0">Pas une fenêtre allumée<br/></span>
+ <span class="i0">D'une figure ou d'un rayon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les chaînes du pont sont brisées;<br/></span>
+ <span class="i0">Aux fossés la lentille d'eau<br/></span>
+ <span class="i0">De ses taches vert-de-grisées<br/></span>
+ <span class="i0">Étale le glauque rideau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des tortuosités de lierre<br/></span>
+ <span class="i0">Pénètrent dans chaque refend,<br/></span>
+ <span class="i0">Payant la tour hospitalière<br/></span>
+ <span class="i0">Qui les soutient&hellip; en l'étouffant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le porche à la lune se ronge,<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps le sculpte à sa façon,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la pluie a passé l'éponge<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les couleurs de mon blason.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout ému, je pousse la porte<br/></span>
+ <span class="i0">Qui cède et geint sur ses pivots;<br/></span>
+ <span class="i0">Un air froid en sort et m'apporte<br/></span>
+ <span class="i0">Le fade parfum des caveaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'ortie aux morsures aiguës,<br/></span>
+ <span class="i0">La bardane aux larges contours,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les ombelles des ciguës,<br/></span>
+ <span class="i0">Prospèrent dans l'angle des cours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les deux chimères de marbre,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardiennes du perron verdi,<br/></span>
+ <span class="i0">Se découpe l'ombre d'un arbre<br/></span>
+ <span class="i0">Pendant mon absence grandi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Levant leurs pattes de lionne<br/></span>
+ <span class="i0">Elles se mettent en arrêt.<br/></span>
+ <span class="i0">Leur regard blanc me questionne,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais je leur dis le mot secret.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et je passe.&mdash;Dressant sa tête,<br/></span>
+ <span class="i0">Le vieux chien retombe assoupi,<br/></span>
+ <span class="i0">Et mon pas sonore inquiète<br/></span>
+ <span class="i0">L'écho dans son coin accroupi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour louche et douteux se glisse<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitres jaunes du salon<br/></span>
+ <span class="i0">Où figurent, en haute lisse,<br/></span>
+ <span class="i0">Les aventures d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Daphné, les hanches dans l'écorce,<br/></span>
+ <span class="i0">Étend toujours ses doigts touffus;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais aux bras du dieu qui la force<br/></span>
+ <span class="i0">Elle s'éteint, spectre confus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Apollon, chez Admète, garde<br/></span>
+ <span class="i0">Un troupeau, des mites atteint;<br/></span>
+ <span class="i0">Les neuf Muses, troupe hagarde,<br/></span>
+ <span class="i0">Pleurent sur un Pinde déteint;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la Solitude en chemise<br/></span>
+ <span class="i0">Trace au doigt le mot: «Abandon»<br/></span>
+ <span class="i0">Dans la poudre qu'elle tamise<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le marbre du guéridon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je retrouve au long des tentures,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des hôtes endormis,<br/></span>
+ <span class="i0">Pastels blafards, sombres peintures,<br/></span>
+ <span class="i0">Jeunes beautés et vieux amis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ma main tremblante enlève un crêpe<br/></span>
+ <span class="i0">Et je vois mon défunt amour,<br/></span>
+ <span class="i0">Jupons bouffants, taille de guêpe,<br/></span>
+ <span class="i0">La Cidalise en Pompadour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un bouton de rose s'entr'ouvre<br/></span>
+ <span class="i0">A son corset enrubanné,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont la dentelle à demi couvre<br/></span>
+ <span class="i0">Un sein neigeux d'azur veiné.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses yeux ont de moites paillettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme aux feuilles que le froid mord,<br/></span>
+ <span class="i0">La pourpre monte à ses pommettes,<br/></span>
+ <span class="i0">Éclat trompeur, fard de la mort!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle tressaille à mon approche,<br/></span>
+ <span class="i0">Et son regard, triste et charmant,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur le mien d'un air de reproche,<br/></span>
+ <span class="i0">Se fixe douloureusement.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bien que la vie au loin m'emporte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ton nom dans mon c&oelig;ur est marqué,<br/></span>
+ <span class="i0">Fleur de pastel, gentille morte,<br/></span>
+ <span class="i0">Ombre en habit de bal masqué!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La nature de l'art jalouse,<br/></span>
+ <span class="i0">Voulant dépasser Murillo,<br/></span>
+ <span class="i0">A Paris créa l'Andalouse<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rit dans le second tableau.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par un caprice poétique,<br/></span>
+ <span class="i0">Notre climat brumeux para<br/></span>
+ <span class="i0">D'une grâce au charme exotique<br/></span>
+ <span class="i0">Cette autre Petra Camara.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De chaudes teintes orangées<br/></span>
+ <span class="i0">Dorent sa joue au fard vermeil;<br/></span>
+ <span class="i0">Ses paupières de jais frangées<br/></span>
+ <span class="i0">Filtrent des rayons de soleil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Entre ses lèvres d'écarlate<br/></span>
+ <span class="i0">Scintille un éclair argenté,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sa beauté splendide éclate<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une grenade en été.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Au son des guitares d'Espagne<br/></span>
+ <span class="i0">Ma voix longtemps la célébra.<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vint un jour, sans compagne,<br/></span>
+ <span class="i0">Et ma chambre fut l'Alhambra.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plus loin une beauté robuste,<br/></span>
+ <span class="i0">Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,<br/></span>
+ <span class="i0">Sertit le marbre de son buste<br/></span>
+ <span class="i0">Dans les perles et le velours.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un air de reine qui s'ennuie<br/></span>
+ <span class="i0">Au sein de sa cour à genoux,<br/></span>
+ <span class="i0">Superbe et distraite, elle appuie<br/></span>
+ <span class="i0">La main sur un coffre à bijoux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sa bouche humide et sensuelle<br/></span>
+ <span class="i0">Semble rouge du sang des c&oelig;urs,<br/></span>
+ <span class="i0">Et, pleins de volupté cruelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Ses yeux ont des défis vainqueurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ici, plus de grâce touchante,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais un attrait vertigineux.<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait la Vénus méchante<br/></span>
+ <span class="i0">Qui préside aux amours haineux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Cette Vénus, mauvaise mère,<br/></span>
+ <span class="i0">Souvent a battu Cupidon.<br/></span>
+ <span class="i0">O toi, qui fus ma joie amère,<br/></span>
+ <span class="i0">Adieu pour toujours&hellip; et pardon!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son cadre, que l'ombre moire,<br/></span>
+ <span class="i0">Au lieu de réfléchir mes traits,<br/></span>
+ <span class="i0">La glace ébauche de mémoire<br/></span>
+ <span class="i0">Le plus ancien de mes portraits.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Spectre rétrospectif qui double<br/></span>
+ <span class="i0">Un type à jamais effacé,<br/></span>
+ <span class="i0">Il sort du fond du miroir trouble<br/></span>
+ <span class="i0">Et des ténèbres du passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son pourpoint de satin rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'un goût hardi coloria,<br/></span>
+ <span class="i0">Il semble chercher une pose<br/></span>
+ <span class="i0">Pour Boulanger ou Devéria.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Terreur du bourgeois glabre et chauve,<br/></span>
+ <span class="i0">Une chevelure à tous crins<br/></span>
+ <span class="i0">De roi franc ou de lion fauve<br/></span>
+ <span class="i0">Roule en torrent jusqu'à ses reins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tel, romantique opiniâtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Soldat de l'art qui lutte encor,<br/></span>
+ <span class="i0">Il se ruait vers le théâtre<br/></span>
+ <span class="i0">Quand d'Hernani sonnait le cor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&hellip; La nuit tombe et met avec l'ombre<br/></span>
+ <span class="i0">Ses terreurs aux recoins dormants.<br/></span>
+ <span class="i0">L'inconnu, machiniste sombre,<br/></span>
+ <span class="i0">Monte ses épouvantements.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des explosions de bougies<br/></span>
+ <span class="i0">Crèvent soudain sur les flambeaux!<br/></span>
+ <span class="i0">Leurs auréoles élargies<br/></span>
+ <span class="i0">Semblent des lampes de tombeaux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Une main d'ombre ouvre la porte<br/></span>
+ <span class="i0">Sans en faire grincer la clé.<br/></span>
+ <span class="i0">D'hôtes pâles qu'un souffle apporte<br/></span>
+ <span class="i0">Le salon se trouve peuplé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les portraits quittent la muraille,<br/></span>
+ <span class="i0">Frottant de leurs mouchoirs jaunis,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leur visage qui s'éraille,<br/></span>
+ <span class="i0">La crasse fauve du vernis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'un reflet rouge illuminée,<br/></span>
+ <span class="i0">La bande se chauffe les doigts<br/></span>
+ <span class="i0">Et fait cercle à la cheminée<br/></span>
+ <span class="i0">Où tout à coup flambe le bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'image au sépulcre ravie<br/></span>
+ <span class="i0">Perd son aspect roide et glacé;<br/></span>
+ <span class="i0">La chaude pourpre de la vie<br/></span>
+ <span class="i0">Remonte aux veines du passé.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les masques blafards se colorent<br/></span>
+ <span class="i0">Comme au temps où je les connus.<br/></span>
+ <span class="i0">O vous que mes regrets déplorent,<br/></span>
+ <span class="i0">Amis, merci d'être venus!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les vaillants de dix-huit cent trente,<br/></span>
+ <span class="i0">Je les revois tels que jadis.<br/></span>
+ <span class="i0">Comme les pirates d'Otrante<br/></span>
+ <span class="i0">Nous étions cent, nous sommes dix.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'un étale sa barbe rousse<br/></span>
+ <span class="i0">Comme Frédéric dans son roc,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autre superbement retrousse<br/></span>
+ <span class="i0">Le bout de sa moustache en croc.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Drapant sa souffrance secrète<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les fiertés de son manteau,<br/></span>
+ <span class="i0">Pétrus fume une cigarette<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il baptise papelito.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-ci me conte ses rêves,<br/></span>
+ <span class="i0">Hélas! jamais réalisés,<br/></span>
+ <span class="i0">Icare tombé sur les grèves<br/></span>
+ <span class="i0">Où gisent les essors brisés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Celui-là me confie un drame<br/></span>
+ <span class="i0">Taillé sur le nouveau patron<br/></span>
+ <span class="i0">Qui fait, mêlant tout dans sa trame,<br/></span>
+ <span class="i0">Causer Molière et Calderon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tom, qu'un abandon scandalise,<br/></span>
+ <span class="i0">Récite «Love's labours lost,»<br/></span>
+ <span class="i0">Et Fritz explique à Cidalise<br/></span>
+ <span class="i0">Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais le jour luit à la fenêtre;<br/></span>
+ <span class="i0">Et les spectres, moins arrêtés,<br/></span>
+ <span class="i0">Laissent les objets transparaître<br/></span>
+ <span class="i0">Dans leurs diaphanéités.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les cires fondent consumées;<br/></span>
+ <span class="i0">Sous les cendres s'éteint le feu,<br/></span>
+ <span class="i0">Du parquet montent des fumées;<br/></span>
+ <span class="i0">Château du Souvenir, adieu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Encore une autre fois décembre<br/></span>
+ <span class="i0">Va retourner le sablier.<br/></span>
+ <span class="i0">Le présent entre dans ma chambre<br/></span>
+ <span class="i0">Et me dit en vain d'oublier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p38">CAMÉLIA ET PAQUERETTE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On admire les fleurs de serre<br/></span>
+ <span class="i0">Qui loin de leur soleil natal,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des joyaux mis sous verre,<br/></span>
+ <span class="i0">Brillent sous un ciel de cristal.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans que les brises les effleurent<br/></span>
+ <span class="i0">De leurs baisers mystérieux,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles naissent, vivent et meurent<br/></span>
+ <span class="i0">Devant le regard curieux.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'abri de murs diaphanes,<br/></span>
+ <span class="i0">De leur sein ouvrant le trésor,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme de belles courtisanes,<br/></span>
+ <span class="i0">Elles se vendent à prix d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La porcelaine de la Chine<br/></span>
+ <span class="i0">Les reçoit par groupes coquets,<br/></span>
+ <span class="i0">Ou quelque main gantée et fine<br/></span>
+ <span class="i0">Au bal les balance en bouquets.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais souvent parmi l'herbe verte,<br/></span>
+ <span class="i0">Fuyant les yeux, fuyant les doigts,<br/></span>
+ <span class="i0">De silence et d'ombre couverte,<br/></span>
+ <span class="i0">Une fleur vit au fond des bois.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un papillon blanc qui voltige,<br/></span>
+ <span class="i0">Un coup d'&oelig;il au hasard jeté,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous fait surprendre sur sa tige<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur dans sa simplicité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Belle de sa parure agreste<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouissant au ciel bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et versant son parfum modeste<br/></span>
+ <span class="i0">Pour la solitude et pour Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans toucher à son pur calice<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'agite un frisson de pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous respirez avec délice<br/></span>
+ <span class="i0">Son âme dans sa fraîche odeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tulipes au port superbe,<br/></span>
+ <span class="i0">Camélias si cher payés,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour la petite fleur sous l'herbe,<br/></span>
+ <span class="i0">En un instant, sont oubliés!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p39">LA FELLAH</h2>
+
+<p class="ss">SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M&hellip;</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Caprice d'un pinceau fantasque<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'un impérial loisir,<br/></span>
+ <span class="i0">Votre fellah, sphinx qui se masque,<br/></span>
+ <span class="i0">Propose une énigme au désir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est une mode bien austère<br/></span>
+ <span class="i0">Que ce masque et cet habit long;<br/></span>
+ <span class="i0">Elle intrigue par son mystère<br/></span>
+ <span class="i0">Tous les &OElig;dipes du salon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'antique Isis légua ses voiles<br/></span>
+ <span class="i0">Aux modernes filles du Nil;<br/></span>
+ <span class="i0">Mais, sous le bandeau, deux étoiles<br/></span>
+ <span class="i0">Brillent d'un feu pur et subtil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ces yeux qui sont tout un poëme<br/></span>
+ <span class="i0">De langueur et de volupté<br/></span>
+ <span class="i0">Disent, résolvant le problème,<br/></span>
+ <span class="i0">«Sois l'amour, je suis la beauté.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p40">LA MANSARDE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sur les tuiles où se hasarde<br/></span>
+ <span class="i0">Le chat guettant l'oiseau qui boit,<br/></span>
+ <span class="i0">De mon balcon une mansarde<br/></span>
+ <span class="i0">Entre deux tuyaux s'aperçoit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour la parer d'un faux bien-être,<br/></span>
+ <span class="i0">Si je mentais comme un auteur,<br/></span>
+ <span class="i0">Je pourrais faire à sa fenêtre<br/></span>
+ <span class="i0">Un cadre de pois de senteur,<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et vous y montrer Rigolette<br/></span>
+ <span class="i0">Riant à son petit miroir,<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le tain rayé ne reflète<br/></span>
+ <span class="i0">Que la moitié de son &oelig;il noir;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou, la robe encor sans agrafe,<br/></span>
+ <span class="i0">Gorge et cheveux au vent, Margot<br/></span>
+ <span class="i0">Arrosant avec sa carafe<br/></span>
+ <span class="i0">Son jardin planté dans un pot;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ou bien quelque jeune poëte<br/></span>
+ <span class="i0">Qui scande ses vers sibyllins,<br/></span>
+ <span class="i0">En contemplant la silhouette<br/></span>
+ <span class="i0">De Montmartre et de ses moulins.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par malheur, ma mansarde est vraie;<br/></span>
+ <span class="i0">Il n'y grimpe aucun liseron,<br/></span>
+ <span class="i0">Et la vitre y fait voir sa taie,<br/></span>
+ <span class="i0">Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour la grisette et pour l'artiste,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour le veuf et pour le garçon,<br/></span>
+ <span class="i0">Une mansarde est toujours triste:<br/></span>
+ <span class="i0">Le grenier n'est beau qu'en chanson.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jadis, sous le comble dont l'angle<br/></span>
+ <span class="i0">Penchait les fronts pour le baiser,<br/></span>
+ <span class="i0">L'amour, content d'un lit de sangle,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec Suzon venait causer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais pour ouater notre joie,<br/></span>
+ <span class="i0">Il faut des murs capitonnés,<br/></span>
+ <span class="i0">Des flots de dentelle et de soie,<br/></span>
+ <span class="i0">Des lits par Monbro festonnés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un soir, n'étant pas revenue,<br/></span>
+ <span class="i0">Margot s'attarde au mont Breda,<br/></span>
+ <span class="i0">Et Rigolette entretenue<br/></span>
+ <span class="i0">N'arrose plus son réséda.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voilà longtemps que le poëte,<br/></span>
+ <span class="i0">Las de prendre la rime au vol,<br/></span>
+ <span class="i0">S'est fait <i lang="en" xml:lang="en">reporter</i> de gazette,<br/></span>
+ <span class="i0">Quittant le ciel pour l'entresol.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et l'on ne voit contre la vitre<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'une vieille au maigre profil,<br/></span>
+ <span class="i0">Devant Minet, qu'elle chapitre,<br/></span>
+ <span class="i0">Tirant sans cesse un bout de fil.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p41">LA NUE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'horizon monte une nue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sculptant sa forme dans l'azur:<br/></span>
+ <span class="i0">On dirait une vierge nue<br/></span>
+ <span class="i0">Émergeant d'un lac au flot pur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Debout dans sa conque nacrée,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle vogue sur le bleu clair.<br/></span>
+ <span class="i0">Comme une Aphrodite éthérée,<br/></span>
+ <span class="i0">Faite de l'écume de l'air;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On voit onder en molles poses<br/></span>
+ <span class="i0">Son torse au contour incertain,<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'aurore répand des roses<br/></span>
+ <span class="i0">Sur son épaule de satin.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ses blancheurs de marbre et de neige<br/></span>
+ <span class="i0">Se fondent amoureusement<br/></span>
+ <span class="i0">Comme, au clair-obscur du Corrége,<br/></span>
+ <span class="i0">Le corps d'Antiope dormant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Elle plane dans la lumière<br/></span>
+ <span class="i0">Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;<br/></span>
+ <span class="i0">Reflet de la beauté première,<br/></span>
+ <span class="i0">S&oelig;ur de «l'éternel féminin.»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A son corps, en vain retenue,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'aile de la passion,<br/></span>
+ <span class="i0">Mon âme vole à cette nue<br/></span>
+ <span class="i0">Et l'embrasse comme Ixion.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La raison dit: «Vague fumée,<br/></span>
+ <span class="i0">Où l'on croit voir ce qu'on rêva,<br/></span>
+ <span class="i0">Ombre au gré du vent déformée,<br/></span>
+ <span class="i0">Bulle qui crève et qui s'en va!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le sentiment répond: «Qu'importe!<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'est-ce après tout que la beauté,<br/></span>
+ <span class="i0">Spectre charmant qu'un souffle emporte<br/></span>
+ <span class="i0">Et qui n'est rien, ayant été!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«A l'Idéal ouvre ton âme;<br/></span>
+ <span class="i0">Mets dans ton c&oelig;ur beaucoup de ciel,<br/></span>
+ <span class="i0">Aime une nue, aime une femme,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais aime!&mdash;C'est l'essentiel!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p42">LE MERLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un oiseau siffle dans les branches<br/></span>
+ <span class="i0">Et sautille gai, plein d'espoir,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur les herbes, de givre blanches,<br/></span>
+ <span class="i0">En bottes jaunes, en frac noir.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est un merle, chanteur crédule,<br/></span>
+ <span class="i0">Ignorant du calendrier,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rêve soleil, et module<br/></span>
+ <span class="i0">L'hymne d'avril en février.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant il vente, il pleut à verse;<br/></span>
+ <span class="i0">L'Arve jaunit le Rhône bleu,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le salon, tendu de perse,<br/></span>
+ <span class="i0">Tient tous ses hôtes près du feu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les monts sur l'épaule ont l'hermine,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme des magistrats siégeant;<br/></span>
+ <span class="i0">Leur blanc tribunal examine<br/></span>
+ <span class="i0">Un cas d'hiver se prolongeant.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lustrant son aile qu'il essuie,<br/></span>
+ <span class="i0">L'oiseau persiste en sa chanson,<br/></span>
+ <span class="i0">Malgré neige, brouillard et pluie,<br/></span>
+ <span class="i0">Il croit à la jeune saison.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il gronde l'aube paresseuse<br/></span>
+ <span class="i0">De rester au lit si longtemps<br/></span>
+ <span class="i0">Et, gourmandant la fleur frileuse,<br/></span>
+ <span class="i0">Met en demeure le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il voit le jour derrière l'ombre;<br/></span>
+ <span class="i0">Tel un croyant, dans le saint lieu,<br/></span>
+ <span class="i0">L'autel désert, sous la nef sombre,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec sa foi voit toujours Dieu.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A la nature il se confie,<br/></span>
+ <span class="i0">Car son instinct pressent la loi.<br/></span>
+ <span class="i0">Qui rit de ta philosophie,<br/></span>
+ <span class="i0">Beau merle, est moins sage que toi!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p43">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les marronniers de la terrasse<br/></span>
+ <span class="i0">Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,<br/></span>
+ <span class="i0">La villa d'où la vue embrasse<br/></span>
+ <span class="i0">Tant de monts bleus coiffés d'argent.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La feuille, hier encor pliée<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son étroit corset d'hiver,<br/></span>
+ <span class="i0">Met sur la branche déliée<br/></span>
+ <span class="i0">Les premières touches de vert.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais en vain le soleil excite<br/></span>
+ <span class="i0">La séve des rameaux trop lents;<br/></span>
+ <span class="i0">La fleur retardataire hésite<br/></span>
+ <span class="i0">A faire voir ses thyrses blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourtant le pêcher est tout rose,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un désir de la pudeur,<br/></span>
+ <span class="i0">Et le pommier, que l'aube arrose,<br/></span>
+ <span class="i0">S'épanouit dans sa candeur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La véronique s'aventure<br/></span>
+ <span class="i0">Près des boutons d'or dans les prés,<br/></span>
+ <span class="i0">Les caresses de la nature<br/></span>
+ <span class="i0">Hâtent les germes rassurés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il me faut retourner encor<br/></span>
+ <span class="i0">Au cercle d'enfer où je vis;<br/></span>
+ <span class="i0">Marronniers, pressez-vous d'éclore<br/></span>
+ <span class="i0">Et d'éblouir mes yeux ravis.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous pouvez sortir pour la fête<br/></span>
+ <span class="i0">Vos girandoles sans péril,<br/></span>
+ <span class="i0">Un ciel bleu luit sur votre faîte<br/></span>
+ <span class="i0">Et déjà mai talonne avril.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par pitié donnez cette joie<br/></span>
+ <span class="i0">Au poëte dans ses douleurs,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'avant de s'en aller, il voie<br/></span>
+ <span class="i0">Vos feux d'artifice de fleurs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Grands marronniers de la terrasse,<br/></span>
+ <span class="i0">Si fiers de vos splendeurs d'été,<br/></span>
+ <span class="i0">Montrez-vous à moi dans la grâce<br/></span>
+ <span class="i0">Qui précède votre beauté.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je connais vos riches livrées,<br/></span>
+ <span class="i0">Quand octobre, ouvrant son essor,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous met des tuniques pourprées,<br/></span>
+ <span class="i0">Vous pose des couronnes d'or.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vous ai vus, blanches ramées,<br/></span>
+ <span class="i0">Pareils aux dessins que le froid<br/></span>
+ <span class="i0">Aux vitres d'argent étamées<br/></span>
+ <span class="i0">Trace, la nuit, avec son doigt.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je sais tous vos aspects superbes,<br/></span>
+ <span class="i0">Arbres géants, vieux marronniers,<br/></span>
+ <span class="i0">Mais j'ignore vos fraîches gerbes<br/></span>
+ <span class="i0">Et vos aromes printaniers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Adieu, je pars lassé d'attendre;<br/></span>
+ <span class="i0">Gardez vos bouquets éclatants!<br/></span>
+ <span class="i0">Une autre fleur suave et tendre,<br/></span>
+ <span class="i0">Seule à mes yeux fait le printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Que mai remporte sa corbeille!<br/></span>
+ <span class="i0">Il me suffit de cette fleur;<br/></span>
+ <span class="i0">Toujours pour l'âme et pour l'abeille<br/></span>
+ <span class="i0">Elle a du miel pur dans le c&oelig;ur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Par le ciel d'azur ou de brume<br/></span>
+ <span class="i0">Par la chaude ou froide saison,<br/></span>
+ <span class="i0">Elle sourit, charme et parfume,<br/></span>
+ <span class="i0">Violette de la maison!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p44">DERNIER V&OElig;U</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voilà longtemps que je vous aime:<br/></span>
+ <span class="i0">&mdash;L'aveu remonte à dix-huit ans!&mdash;<br/></span>
+ <span class="i0">Vous êtes rose, je suis blême;<br/></span>
+ <span class="i0">J'ai les hivers, vous les printemps.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des lilas blancs de cimetière<br/></span>
+ <span class="i0">Près de mes tempes ont fleuri;<br/></span>
+ <span class="i0">J'aurai bientôt la touffe entière<br/></span>
+ <span class="i0">Pour ombrager mon front flétri.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mon soleil pâli qui décline<br/></span>
+ <span class="i0">Va disparaître à l'horizon,<br/></span>
+ <span class="i0">Et sur la funèbre colline<br/></span>
+ <span class="i0">Je vois ma dernière maison.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! que de votre lèvre il tombe<br/></span>
+ <span class="i0">Sur ma lèvre un tardif baiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour que je puisse dans ma tombe,<br/></span>
+ <span class="i0">Le c&oelig;ur tranquille, reposer!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p45">PLAINTIVE TOURTERELLE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Plaintive tourterelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui roucoules toujours,<br/></span>
+ <span class="i0">Veux-tu prêter ton aile<br/></span>
+ <span class="i0">Pour servir mes amours!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme toi, pauvre amante,<br/></span>
+ <span class="i0">Bien loin de mon ramier,<br/></span>
+ <span class="i0">Je pleure et me lamente<br/></span>
+ <span class="i0">Sans pouvoir l'oublier.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vole et que ton pied rose<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'arbre ou sur la tour<br/></span>
+ <span class="i0">Jamais ne se repose,<br/></span>
+ <span class="i0">Car je languis d'amour.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Évite, ô ma colombe,<br/></span>
+ <span class="i0">La halte des palmiers<br/></span>
+ <span class="i0">Et tous les toits où tombe<br/></span>
+ <span class="i0">La neige des ramiers.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Va droit sur sa fenêtre,<br/></span>
+ <span class="i0">Près du palais du roi,<br/></span>
+ <span class="i0">Donne-lui cette lettre<br/></span>
+ <span class="i0">Et deux baisers pour moi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Puis sur mon sein en flamme,<br/></span>
+ <span class="i0">Qui ne peut s'apaiser,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviens, avec son âme,<br/></span>
+ <span class="i0">Reviens te reposer.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p46">LA BONNE SOIRÉE</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quel temps de chien!&mdash;il pleut, il neige;<br/></span>
+ <span class="i0">Les cochers, transis sur leur siège,<br/></span>
+ <span class="i2">Ont le nez bleu.<br/></span>
+ <span class="i0">Par ce vilain soir de décembre,<br/></span>
+ <span class="i0">Qu'il ferait bon garder la chambre,<br/></span>
+ <span class="i2">Devant son feu!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A l'angle de la cheminée<br/></span>
+ <span class="i0">La chauffeuse capitonnée<br/></span>
+ <span class="i2">Vous tend les bras<br/></span>
+ <span class="i0">Et semble avec une caresse<br/></span>
+ <span class="i0">Vous dire comme une maîtresse,<br/></span>
+ <span class="i2">«Tu resteras!»<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un papier rose à découpures,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un sein blanc sous des guipures,<br/></span>
+ <span class="i2">Voile à demi<br/></span>
+ <span class="i0">Le globe laiteux de la lampe<br/></span>
+ <span class="i0">Dont le reflet au plafond rampe,<br/></span>
+ <span class="i2">Tout endormi.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On n'entend rien dans le silence<br/></span>
+ <span class="i0">Que le pendule qui balance<br/></span>
+ <span class="i2">Son disque d'or,<br/></span>
+ <span class="i0">Et que le vent qui pleure et rôde,<br/></span>
+ <span class="i0">Parcourant, pour entrer en fraude,<br/></span>
+ <span class="i2">Le corridor.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est bal à l'ambassade anglaise;<br/></span>
+ <span class="i0">Mon habit noir est sur la chaise,<br/></span>
+ <span class="i2">Les bras ballants;<br/></span>
+ <span class="i0">Mon gilet bâille et ma chemise<br/></span>
+ <span class="i0">Semble dresser, pour être mise,<br/></span>
+ <span class="i2">Ses poignets blancs.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les brodequins à pointe étroite<br/></span>
+ <span class="i0">Montrent leur vernis qui miroite,<br/></span>
+ <span class="i2">Au feu placés;<br/></span>
+ <span class="i0">A côté des minces cravates<br/></span>
+ <span class="i0">S'allongent comme des mains plates<br/></span>
+ <span class="i2">Les gants glacés.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut sortir!&mdash;quelle corvée!<br/></span>
+ <span class="i0">Prendre la file à l'arrivée<br/></span>
+ <span class="i2">Et suivre au pas<br/></span>
+ <span class="i0">Les coupés des beautés altières<br/></span>
+ <span class="i0">Portant blasons sur leurs portières<br/></span>
+ <span class="i2">Et leurs appas.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Rester debout contre une porte<br/></span>
+ <span class="i0">A voir se ruer la cohorte<br/></span>
+ <span class="i2">Des invités;<br/></span>
+ <span class="i0">Les vieux museaux, les frais visages,<br/></span>
+ <span class="i0">Les fracs en c&oelig;ur et les corsages<br/></span>
+ <span class="i2">Décolletés;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dos où fleurit la pustule,<br/></span>
+ <span class="i0">Couvrant leur peau rouge d'un tulle<br/></span>
+ <span class="i2">Aérien;<br/></span>
+ <span class="i0">Les dandys et les diplomates,<br/></span>
+ <span class="i0">Sur leurs faces à teintes mates,<br/></span>
+ <span class="i2">Ne montrant rien.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ne pouvoir franchir la haie<br/></span>
+ <span class="i0">Des douairières aux yeux d'orfraie<br/></span>
+ <span class="i2">Ou de vautour,<br/></span>
+ <span class="i0">Pour aller dire à son oreille<br/></span>
+ <span class="i0">Petite, nacrée et vermeille,<br/></span>
+ <span class="i2">Un mot d'amour!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je n'irai pas!&mdash;et ferai mettre<br/></span>
+ <span class="i0">Dans son bouquet un bout de lettre,<br/></span>
+ <span class="i2">A l'Opéra.<br/></span>
+ <span class="i0">Par les violettes de Parme,<br/></span>
+ <span class="i0">La mauvaise humeur se désarme:<br/></span>
+ <span class="i2">Elle viendra!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">J'ai là l'<i>Intermezzo</i> de Heine,<br/></span>
+ <span class="i0">Le <i>Thomas Grain-d'Orge</i> de Taine,<br/></span>
+ <span class="i2">Les deux Goncourt,<br/></span>
+ <span class="i0">Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève<br/></span>
+ <span class="i0">Sur l'oreiller l'idée en rêve,<br/></span>
+ <span class="i2">Me sera court.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h2 id="p47">L'ART</h2>
+
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, l'&oelig;uvre sort plus belle<br/></span>
+ <span class="i0">D'une forme au travail<br/></span>
+ <span class="i2">Rebelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Vers, marbre, onyx, émail.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Point de contraintes fausses!<br/></span>
+ <span class="i0">Mais que pour marcher droit<br/></span>
+ <span class="i2">Tu chausses,<br/></span>
+ <span class="i0">Muse, un cothurne étroit.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fi du rhythme commode,<br/></span>
+ <span class="i0">Comme un soulier trop grand,<br/></span>
+ <span class="i2">Du mode<br/></span>
+ <span class="i0">Que tout pied quitte et prend!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Statuaire, repousse<br/></span>
+ <span class="i0">L'argile que pétrit<br/></span>
+ <span class="i2">Le pouce<br/></span>
+ <span class="i0">Quand flotte ailleurs l'esprit;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lutte avec le carrare,<br/></span>
+ <span class="i0">Avec le paros dur<br/></span>
+ <span class="i2">Et rare,<br/></span>
+ <span class="i0">Gardiens du contour pur;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Emprunte à Syracuse<br/></span>
+ <span class="i0">Son bronze où fermement<br/></span>
+ <span class="i2">S'accuse<br/></span>
+ <span class="i0">Le trait fier et charmant;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D'une main délicate<br/></span>
+ <span class="i0">Poursuis dans un filon<br/></span>
+ <span class="i2">D'agate<br/></span>
+ <span class="i0">Le profil d'Apollon.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peintre, fuis l'aquarelle,<br/></span>
+ <span class="i0">Et fixe la couleur<br/></span>
+ <span class="i2">Trop frêle<br/></span>
+ <span class="i0">Au four de l'émailleur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fais les sirènes bleues,<br/></span>
+ <span class="i0">Tordant de cent façons<br/></span>
+ <span class="i2">Leurs queues,<br/></span>
+ <span class="i0">Les monstres des blasons;<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dans son nimbe trilobe<br/></span>
+ <span class="i0">La Vierge et son Jésus,<br/></span>
+ <span class="i2">Le globe<br/></span>
+ <span class="i0">Avec la croix dessus.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout passe.&mdash;L'art robuste<br/></span>
+ <span class="i0">Seul a l'éternité.<br/></span>
+ <span class="i2">Le buste<br/></span>
+ <span class="i0">Survit à la cité.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la médaille austère<br/></span>
+ <span class="i0">Que trouve un laboureur<br/></span>
+ <span class="i2">Sous terre<br/></span>
+ <span class="i0">Révèle un empereur.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les dieux eux-mêmes meurent.<br/></span>
+ <span class="i0">Mais les vers souverains<br/></span>
+ <span class="i2">Demeurent<br/></span>
+ <span class="i0">Plus forts que les airains.<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sculpte, lime, cisèle;<br/></span>
+ <span class="i0">Que ton rêve flottant<br/></span>
+ <span class="i2">Se scelle<br/></span>
+ <span class="i0">Dans le bloc résistant!<br/></span>
+ <br/>
+ </div>
+</div>
+
+
+<p class="c"><span class="small">FIN</span></p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+
+<table summary="table des matières">
+<tr>
+<td colspan="2">PRÉFACE.</td>
+<td class="num"><a href="#p1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste.</td>
+<td class="num"><a href="#p2">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros.</td>
+<td class="num"><a href="#p3">9</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">ÉTUDE DE MAINS.</td>
+<td class="num"><a href="#p4">15</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>Imperia.</td>
+<td class="num"><a href="#p4s1">15</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>Lacenaire.</td>
+<td class="num"><a href="#p4s2">18</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.</td>
+<td class="num"><a href="#p5">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>Dans la rue.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s1">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>Sur les lagunes.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s2">24</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">III.</td>
+<td>Carnaval.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s3">27</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">IV.</td>
+<td>Clair de lune sentimental.</td>
+<td class="num"><a href="#p5s4">30</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR.</td>
+<td class="num"><a href="#p6">33</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">COQUETTERIE POSTHUME.</td>
+<td class="num"><a href="#p7">39</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">DIAMANT DU C&OElig;UR.</td>
+<td class="num"><a href="#p8">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS.</td>
+<td class="num"><a href="#p9">47</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CONTRALTO.</td>
+<td class="num"><a href="#p10">51</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CÆRULEI OCULI.</td>
+<td class="num"><a href="#p11">57</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">RONDALLA.</td>
+<td class="num"><a href="#p12">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">NOSTALGIES D'OBELISQUES.</td>
+<td class="num"><a href="#p13">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">I.</td>
+<td>L'obélisque de Paris.</td>
+<td class="num"><a href="#p13s1">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="topr">II.</td>
+<td>L'obélisque de Luxor.</td>
+<td class="num"><a href="#p13s2">70</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre.</td>
+<td class="num"><a href="#p14">75</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">TRISTESSE EN MER.</td>
+<td class="num"><a href="#p15">83</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">A UNE ROBE ROSE.</td>
+<td class="num"><a href="#p16">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE MONDE EST MÉCHANT.</td>
+<td class="num"><a href="#p17">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara.</td>
+<td class="num"><a href="#p18">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">OMELETTE ANACRÉONTIQUE.</td>
+<td class="num"><a href="#p19">101</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">FUMÉE.</td>
+<td class="num"><a href="#p20">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">APOLLONIE.</td>
+<td class="num"><a href="#p21">105</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'AVEUGLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p22">107</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LIED.</td>
+<td class="num"><a href="#p23">109</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">FANTAISIES D'HIVER.</td>
+<td class="num"><a href="#p24">111</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA SOURCE.</td>
+<td class="num"><a href="#p25">121</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">BÛCHERS ET TOMBEAUX.</td>
+<td class="num"><a href="#p26">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE SOUPER DE ARMURES.</td>
+<td class="num"><a href="#p27">133</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA MONTRE.</td>
+<td class="num"><a href="#p28">143</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES NÉRÉIDES.</td>
+<td class="num"><a href="#p29">147</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES ACCROCHE-C&OElig;URS.</td>
+<td class="num"><a href="#p30">151</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA ROSE-THÉ.</td>
+<td class="num"><a href="#p31">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CARMEN.</td>
+<td class="num"><a href="#p32">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne.</td>
+<td class="num"><a href="#p33">159</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">NOËL.</td>
+<td class="num"><a href="#p34">165</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LES JOUJOUX DE LA MORTE.</td>
+<td class="num"><a href="#p35">167</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">APRÈS LE FEUILLETON.</td>
+<td class="num"><a href="#p36">171</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE CHÂTEAU DU SOUVENIR.</td>
+<td class="num"><a href="#p37">173</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">CAMÉLIA ET PAQUERETTE.</td>
+<td class="num"><a href="#p38">189</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M&hellip;</td>
+<td class="num"><a href="#p39">193</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA MANSARDE.</td>
+<td class="num"><a href="#p40">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA NUE.</td>
+<td class="num"><a href="#p41">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LE MERLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p42">203</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS.</td>
+<td class="num"><a href="#p43">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">DERNIER V&OElig;U.</td>
+<td class="num"><a href="#p44">213</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">PLAINTIVE TOURTERELLE.</td>
+<td class="num"><a href="#p45">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">LA BONNE SOIRÉE.</td>
+<td class="num"><a href="#p46">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">L'ART.</td>
+<td class="num"><a href="#p47">223</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="c"><span class="small">Paris.&mdash;Typ. G. Chamerot.&mdash;28304.</span></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMAUX ET CAMÉES ***
+
+***** This file should be named 44160-h.htm or 44160-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/4/4/1/6/44160/
+
+Produced by Laurent Vogel (This book was produced from
+scanned images of public domain material from the Google
+Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License available with this file or online at
+ www.gutenberg.org/license.
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/44160-h/images/cover.jpg b/old/44160-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..264b201
--- /dev/null
+++ b/old/44160-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/old/44160-h/images/gautier.jpg b/old/44160-h/images/gautier.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7502b73
--- /dev/null
+++ b/old/44160-h/images/gautier.jpg
Binary files differ