summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/44160-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '44160-0.txt')
-rw-r--r--44160-0.txt3638
1 files changed, 3638 insertions, 0 deletions
diff --git a/44160-0.txt b/44160-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..fdacf27
--- /dev/null
+++ b/44160-0.txt
@@ -0,0 +1,3638 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***
+
+THÉOPHILE GAUTIER
+
+ÉMAUX
+
+ET
+
+CAMÉES
+
+ÉDITION DÉFINITIVE
+
+AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART
+
+PARIS
+
+G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
+
+13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
+
+1888
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
+
+PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+ POÉSIES COMPLÈTES. 1830-1872. 2 vol.
+ ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait à
+ l'eau-forte, par _J. Jacquemart_. 1 vol.
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 1 vol.
+ LE CAPITAINE FRACASSE. 2 vol.
+ LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol.
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol.
+ VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol.
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol.
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+ TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol.
+ THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol.
+ LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol.
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+ (1838-1868). 3e édition. 1 vol.
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+ artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
+ d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers
+ 1833, 3e édition. 1 vol.
+ L'ORIENT. 1 vol.
+ FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol.
+ TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol.
+ LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol.
+ CONSTANTINOPLE. 1 vol.
+ LES GROTESQUES. 1 vol.
+ LOIN DE PARIS. 1 vol.
+ PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol.
+ GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol.
+ SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN. 2 vol. in-32. 8 fr.
+ MADEMOISELLE DAFNÉ. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ FORTUNIO. 1 vol. in-32. 4 fr.
+ LES JEUNES-FRANCE. 1 vol in-32. 4 fr.
+ LA NATURE CHEZ ELLE. 1 vol. in-4º, broché. 20 fr.
+ --PRIX, relié. 30 fr.
+ LE CAPITAINE FRACASSE.--Un magnifique volume grand in-8º
+ illustré de 60 dessins par M. _Gustave Doré_, gravés
+ sur bois par les premiers artistes.
+ Prix, broché. 20 fr.
+ Relié demi-chagrin, tranches dorées. 26 fr.
+ -- -- tête dorée, coins, tr. ébarbées. 28 fr.
+
+
+
+
+[Illustration: Jules Jacquemart p.]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+ Pendant les guerres de l'empire,
+ Goethe, au bruit du canon brutal,
+ Fit _le Divan occidental_,
+ Fraîche oasis où l'art respire.
+
+ Pour Nisami quittant Shakspeare,
+ II se parfuma de çantal,
+ Et sur un mètre oriental
+ Nota le chant qu'Hudhud soupire.
+
+ Comme Goethe sur son divan
+ A Weimar s'isolait des choses
+ Et d'Hafiz effeuillait les roses,
+
+ Sans prendre garde à l'ouragan
+ Qui fouettait mes vitres fermées,
+ Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_.
+
+
+
+
+AFFINITÉS SECRÈTES
+
+MADRIGAL PANTHÉISTE
+
+
+ Dans le fronton d'un temple antique,
+ Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,
+ Sur le fond bleu du ciel attique,
+ Juxtaposé leurs rêves blancs;
+
+ Dans la même nacre figées,
+ Larmes des flots pleurant Vénus,
+ Deux perles au gouffre plongées
+ Se sont dit des mots inconnus;
+
+ Au frais Généralife écloses,
+ Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
+ Du temps de Boabdil, deux roses
+ Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
+
+ Sur les coupoles de Venise
+ Deux ramiers blancs aux pieds rosés,
+ Au nid où l'amour s'éternise,
+ Un soir de mai se sont posés.
+
+ Marbre, perle, rose, colombe,
+ Tout se dissout, tout se détruit;
+ La perle fond, le marbre tombe,
+ La fleur se fane et l'oiseau fuit.
+
+ En se quittant, chaque parcelle
+ S'en va dans le creuset profond
+ Grossir la pâte universelle
+ Faite des formes que Dieu fond.
+
+ Par de lentes métamorphoses,
+ Les marbres blancs en blanches chairs,
+ Les fleurs roses en lèvres roses
+ Se refont dans des corps divers.
+
+ Les ramiers de nouveau roucoulent
+ Au coeur de deux jeunes amants,
+ Et les perles en dents se moulent
+ Pour l'écrin des rires charmants.
+
+ De là naissent ces sympathies
+ Aux impérieuses douceurs,
+ Par qui les âmes averties
+ Partout se reconnaissent soeurs.
+
+ Docile à l'appel d'un arome,
+ D'un rayon ou d'une couleur,
+ L'atome vole vers l'atome
+ Comme l'abeille vers la fleur.
+
+ L'on se souvient des rêveries
+ Sur le fronton ou dans la mer,
+ Des conversations fleuries
+ Près de la fontaine au flot clair,
+
+ Des baisers et des frissons d'ailes
+ Sur les dômes aux boules d'or,
+ Et les molécules fidèles
+ Se cherchent et s'aiment encor.
+
+ L'amour oublié se réveille,
+ Le passé vaguement renaît,
+ La fleur sur la bouche vermeille
+ Se respire et se reconnaît.
+
+ Dans la nacre où le rire brille,
+ La perle revoit sa blancheur;
+ Sur une peau de jeune fille,
+ Le marbre ému sent sa fraîcheur.
+
+ Le ramier trouve une voix douce,
+ Écho de son gémissement,
+ Toute résistance s'émousse,
+ Et l'inconnu devient l'amant.
+
+ Vous devant qui je brûle et tremble,
+ Quel flot, quel fronton, quel rosier,
+ Quel dôme nous connut ensemble,
+ Perle ou marbre, fleur ou ramier?
+
+
+
+
+LE POËME DE LA FEMME
+
+MARBRE DE PAROS
+
+
+ Un jour, au doux rêveur qui l'aime,
+ En train de montrer ses trésors,
+ Elle voulut lire un poëme,
+ Le poëme de son beau corps.
+
+ D'abord, superbe et triomphante
+ Elle vint en grand apparat,
+ Traînant avec des airs d'infante
+ Un flot de velours nacarat:
+
+ Telle qu'au rebord de sa loge
+ Elle brille aux Italiens,
+ Écoutant passer son éloge
+ Dans les chants des musiciens.
+
+ Ensuite, en sa verve d'artiste,
+ Laissant tomber l'épais velours,
+ Dans un nuage de batiste
+ Elle ébaucha ses fiers contours.
+
+ Glissant de l'épaule à la hanche,
+ La chemise aux plis nonchalants,
+ Comme une tourterelle blanche
+ Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
+
+ Pour Apelle ou pour Cléomène,
+ Elle semblait, marbre de chair,
+ En Vénus Anadyomène
+ Poser nue au bord de la mer.
+
+ De grosses perles de Venise
+ Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
+ Grains laiteux qu'un rayon irise,
+ Sur le frais satin de sa peau.
+
+ Oh! quelles ravissantes choses,
+ Dans sa divine nudité,
+ Avec les strophes de ses poses,
+ Chantait cet hymne de beauté!
+
+ Comme les flots baisant le sable
+ Sous la lune aux tremblants rayons,
+ Sa grâce était intarissable
+ En molles ondulations.
+
+ Mais bientôt, lasse d'art antique,
+ De Phidias et de Vénus,
+ Dans une autre stance plastique
+ Elle groupe ses charmes nus.
+
+ Sur un tapis de Cachemire,
+ C'est la sultane du sérail,
+ Riant au miroir qui l'admire
+ Avec un rire de corail;
+
+ La Géorgienne indolente,
+ Avec son souple narguilhé,
+ Étalant sa hanche opulente,
+ Un pied sous l'autre replié.
+
+ Et comme l'odalisque d'Ingres,
+ De ses reins cambrant les rondeurs,
+ En dépit des vertus malingres,
+ En dépit des maigres pudeurs!
+
+ Paresseuse odalisque, arrière!
+ Voici le tableau dans son jour,
+ Le diamant dans sa lumière;
+ Voici la beauté dans l'amour!
+
+ Sa tête penche et se renverse;
+ Haletante, dressant les seins,
+ Aux bras du rêve qui la berce,
+ Elle tombe sur ses coussins.
+
+ Ses paupières battent des ailes
+ Sur leurs globes d'argent bruni,
+ Et l'on voit monter ses prunelles
+ Dans la nacre de l'infini.
+
+ D'un linceul de point d'Angleterre
+ Que l'on recouvre sa beauté:
+ L'extase l'a prise à la terre;
+ Elle est morte de volupté!
+
+ Que les violettes de Parme,
+ Au lieu des tristes fleurs des morts
+ Où chaque perle est une larme,
+ Pleurent en bouquets sur son corps!
+
+ Et que mollement on la pose
+ Sur son lit, tombeau blanc et doux,
+ Où le poëte, à la nuit close,
+ Ira prier à deux genoux.
+
+
+
+
+ETUDE DE MAINS
+
+
+I
+
+IMPÉRIA
+
+ Chez un sculpteur, moulée en plâtre,
+ J'ai vu l'autre jour une main
+ D'Aspasie ou de Cléopâtre,
+ Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;
+
+ Sous le baiser neigeux saisie
+ Comme un lis par l'aube argenté,
+ Comme une blanche poésie
+ S'épanouissait sa beauté.
+
+ Dans l'éclat de sa pâleur mate
+ Elle étalait sur le velours
+ Son élégance délicate
+ Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
+
+ Une cambrure florentine,
+ Avec un bel air de fierté,
+ Faisait, en ligne serpentine,
+ Onduler son pouce écarté.
+
+ A-t-elle joué dans les boucles
+ Des cheveux lustrés de don Juan,
+ Ou sur son caftan d'escarboucles
+ Peigné la barbe du sultan,
+
+ Et tenu, courtisane ou reine,
+ Entre ses doigts si bien sculptés,
+ Le sceptre de la souveraine
+ Ou le sceptre des voluptés?
+
+ Elle a dû, nerveuse et mignonne,
+ Souvent s'appuyer sur le col
+ Et sur la croupe de lionne
+ De sa chimère prise au vol.
+
+ Impériales fantaisies,
+ Amour des somptuosités;
+ Voluptueuses frénésies,
+ Rêves d'impossibilités,
+
+ Romans extravagants, poèmes
+ De haschisch et de vin du Rhin,
+ Courses folles dans les bohèmes
+ Sur le dos des coursiers sans frein;
+
+ On voit tout cela dans les lignes
+ De cette paume, livre blanc
+ Où Vénus a tracé des signes
+ Que l'amour ne lit qu'en tremblant.
+
+
+II
+
+LACENAIRE
+
+ Pour contraste, la main coupée
+ De Lacenaire l'assassin,
+ Dans des baumes puissants trempée,
+ Posait auprès, sur un coussin.
+
+ Curiosité dépravée!
+ J'ai touché, malgré mes dégoûts,
+ Du supplice encor mal lavée,
+ Cette chair froide au duvet roux.
+
+ Momifiée et toute jaune
+ Comme la main d'un pharaon,
+ Elle allonge ses doigts de faune
+ Crispés par la tentation.
+
+ Un prurit d'or et de chair vive
+ Semble titiller de ses doigts
+ L'immobilité convulsive,
+ Et les tordre comme autrefois.
+
+ Tous les vices avec leurs griffes
+ Ont, dans les plis de cette peau,
+ Tracé d'affreux hiéroglyphes,
+ Lus couramment par le bourreau.
+
+ On y voit les oeuvres mauvaises
+ Écrites en fauves sillons,
+ Et les brûlures des fournaises
+ Où bouillent les corruptions;
+
+ Les débauches dans les Caprées
+ Des tripots et des lupanars,
+ De vin et de sang diaprées,
+ Comme l'ennui des vieux Césars!
+
+ En même temps molle et féroce,
+ Sa forme a pour l'observateur
+ Je ne sais quelle grâce atroce,
+ La grâce du gladiateur!
+
+ Criminelle aristocratie,
+ Par la varlope ou le marteau
+ Sa pulpe n'est pas endurcie,
+ Car son outil fut un couteau.
+
+ Saints calus du travail honnête,
+ On y cherche en vain votre sceau.
+ Vrai meurtrier et faux poëte,
+ II fut le Manfred du ruisseau!
+
+
+
+
+VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
+
+
+I
+
+DANS LA RUE
+
+ Il est un vieil air populaire
+ Par tous les violons raclé,
+ Aux abois des chiens en colère
+ Par tous les orgues nasillé.
+
+ Les tabatières à musique
+ L'ont sur leur répertoire inscrit;
+ Pour les serins il est classique,
+ Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
+
+ Sur cet air, pistons, clarinettes,
+ Dans les bals aux poudreux berceaux,
+ Font sauter commis et grisettes,
+ Et de leurs nids fuir les oiseaux.
+
+ La guinguette, sous sa tonnelle
+ De houblon et de chèvrefeuil,
+ Fête, en braillant la ritournelle,
+ Le gai dimanche et l'argenteuil.
+
+ L'aveugle au basson qui pleurniche
+ L'écorche en se trompant de doigts;
+ La sébile aux dents, son caniche
+ Près de lui le grogne à mi-voix.
+
+ Et les petites guitaristes,
+ Maigres sous leurs minces tartans,
+ Le glapissent de leurs voix tristes
+ Aux tables des cafés chantants.
+
+ Paganini, le fantastique,
+ Un soir, comme avec un crochet,
+ A ramassé le thème antique
+ Du bout de son divin archet,
+
+ Et, brodant la gaze fanée
+ Que l'oripeau rougit encor,
+ Fait sur la phrase dédaignée
+ Courir ses arabesques d'or.
+
+
+II
+
+SUR LES LAGUNES
+
+ Tra la, tra la, la, la, la laire!
+ Qui ne connaît pas ce motif?
+ A nos mamans il a su plaire,
+ Tendre et gai, moqueur et plaintif:
+
+ L'air du Carnaval de Venise,
+ Sur les canaux jadis chanté
+ Et qu'un soupir de folle brise
+ Dans le ballet a transporté!
+
+ Il me semble, quand on le joue,
+ Voir glisser dans son bleu sillon
+ Une gondole avec sa proue
+ Faite en manche de violon.
+
+ Sur une gamme chromatique,
+ Le sein de perles ruisselant,
+ La Vénus de l'Adriatique
+ Sort de l'eau son corps rose et blanc.
+
+ Les dômes, sur l'azur des ondes
+ Suivant la phrase au pur contour,
+ S'enflent comme des gorges rondes
+ Que soulève un soupir d'amour.
+
+ L'esquif aborde et me dépose,
+ Jetant son amarre au pilier,
+ Devant une façade rose,
+ Sur le marbre d'un escalier.
+
+ Avec ses palais, ses gondoles,
+ Ses mascarades sur la mer,
+ Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,
+ Tout Venise vit dans cet air.
+
+ Une frêle corde qui vibre
+ Refait sur un pizzicato,
+ Comme autrefois joyeuse et libre,
+ La ville de Canaletto!
+
+
+III
+
+CARNAVAL
+
+ Venise pour le bal s'habille.
+ De paillettes tout étoilé,
+ Scintille, fourmille et babille
+ Le carnaval bariolé.
+
+ Arlequin, nègre par son masque,
+ Serpent par ses mille couleurs,
+ Rosse d'une note fantasque
+ Cassandre son souffre-douleurs.
+
+ Battant de l'aile avec sa manche
+ Comme un pingouin sur un écueil,
+ Le blanc Pierrot, par une blanche,
+ Passe la tête et cligne l'oeil.
+
+ Le Docteur bolonais rabâche
+ Avec la basse aux sons traînés;
+ Polichinelle, qui se fâche,
+ Se trouve une croche pour nez.
+
+ Heurtant Trivelin qui se mouche
+ Avec un trille extravagant,
+ A Colombine Scaramouche
+ Rend son éventail ou son gant.
+
+ Sur une cadence se glisse
+ Un domino ne laissant voir
+ Qu'un malin regard en coulisse
+ Aux paupières de satin noir.
+
+ Ah! fine barbe de dentelle,
+ Que fait voler un souffle pur,
+ Cet arpége m'a dit: C'est elle!
+ Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,
+
+ Et j'ai reconnu, rose et fraîche,
+ Sous l'affreux profil de carton,
+ Sa lèvre au fin duvet de pêche,
+ Et la mouche de son menton.
+
+
+IV
+
+CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
+
+ A travers la folle risée
+ Que Saint-Marc renvoie au Lido,
+ Une gamme monte en fusée,
+ Comme au clair de lune un jet d'eau...
+
+ A l'air qui jase d'un ton bouffe
+ Et secoue au vent ses grelots,
+ Un regret, ramier qu'on étouffe,
+ Par instant mêle ses sanglots.
+
+ Au loin, dans la brume sonore,
+ Comme un rêve presque effacé,
+ J'ai revu, pâle et triste encore,
+ Mon vieil amour de l'an passé.
+
+ Mon âme en pleurs s'est souvenue
+ De l'avril, où, guettant au bois
+ La violette à sa venue,
+ Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.
+
+ Cette note de chanterelle,
+ Vibrant comme l'harmonica,
+ C'est la voix enfantine et grêle,
+ Flèche d'argent qui me piqua.
+
+ Le son en est si faux, si tendre,
+ Si moqueur, si doux, si cruel,
+ Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre
+ On ressent un plaisir mortel,
+
+ Et que mon coeur, comme la voûte
+ Dont l'eau pleure dans un bassin,
+ Laisse tomber goutte par goutte
+ Ses larmes rouges dans mon sein.
+
+ Jovial et mélancolique,
+ Ah! vieux thème du carnaval,
+ Où le rire aux larmes réplique,
+ Que ton charme m'a fait de mal!
+
+
+
+
+SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
+
+
+ De leur col blanc courbant les lignes,
+ On voit dans les contes du Nord,
+ Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
+ Nager en chantant près du bord.
+
+ Ou, suspendant à quelque branche
+ Le plumage qui les revêt,
+ Faire luire leur peau plus blanche
+ Que la neige de leur duvet.
+
+ De ces femmes il en est une,
+ Qui chez nous descend quelquefois,
+ Blanche comme le clair de lune
+ Sur les glaciers dans les cieux froids;
+
+ Conviant la vue enivrée
+ De sa boréale fraîcheur
+ A des régals de chair nacrée,
+ A des débauches de blancheur!
+
+ Son sein, neige moulée en globe,
+ Contre les camélias blancs
+ Et le blanc satin de sa robe
+ Soutient des combats insolents.
+
+ Dans ces grandes batailles blanches,
+ Satins et fleurs ont le dessous,
+ Et, sans demander leurs revanches,
+ Jaunissent comme des jaloux.
+
+ Sur les blancheurs de son épaule,
+ Paros au grain éblouissant,
+ Comme dans une nuit du pôle,
+ Un givre invisible descend.
+
+ De quel mica de neige vierge,
+ De quelle moelle de roseau,
+ De quelle hostie et de quel cierge
+ A-t-on fait le blanc de sa peau?
+
+ A-t-on pris la goutte lactée
+ Tachant l'azur du ciel d'hiver,
+ Le lis à la pulpe argentée,
+ La blanche écume de la mer;
+
+ Le marbre blanc, chair froide et pâle
+ Où vivent les divinités;
+ L'argent mat, la laiteuse opale
+ Qu'irisent de vagues clartés;
+
+ L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
+ Et, comme des papillons blancs,
+ Sur la pointe des notes frêles
+ Suspendent leurs baisers tremblants;
+
+ L'hermine vierge de souillure,
+ Qui, pour abriter leurs frissons,
+ Ouate de sa blanche fourrure
+ Les épaules et les blasons;
+
+ Le vif-argent aux fleurs fantasques
+ Dont les vitraux sont ramagés;
+ Les blanches dentelles des vasques,
+ Pleurs de l'ondine en l'air figés;
+
+ L'aubépine de mai qui plie
+ Sous les blancs frimas de ses fleurs;
+ L'albâtre où la mélancolie
+ Aime à retrouver ses pâleurs;
+
+ Le duvet blanc de la colombe,
+ Neigeant sur les toits du manoir,
+ Et la stalactite qui tombe,
+ Larme blanche de l'antre noir?
+
+ Des Groenlands et des Norvéges
+ Vient-elle avec Séraphita?
+ Est-ce la Madone des neiges,
+ Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
+
+ Sphinx enterré par l'avalanche,
+ Gardien des glaciers étoilés,
+ Et qui, sous sa poitrine blanche,
+ Cache de blancs secrets gelés?
+
+ Sous la glace où calme il repose,
+ Oh! qui pourra fondre ce coeur!
+ Oh! qui pourra mettre un ton rose
+ Dans cette implacable blancheur!
+
+
+
+
+COQUETTERIE POSTHUME
+
+
+ Quand je mourrai, que l'on me mette,
+ Avant de clouer mon cercueil,
+ Un peu de rouge à la pommette,
+ Un peu de noir au bord de l'oeil.
+
+ Car je veux, dans ma bière close,
+ Comme le soir de son aveu,
+ Rester éternellement rose
+ Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.
+
+ Pas de suaire en toile fine,
+ Mais drapez-moi dans les plis blancs
+ De ma robe de mousseline,
+ De ma robe à treize volants.
+
+ C'est ma parure préférée;
+ Je la portais quand je lui plus.
+ Son premier regard l'a sacrée,
+ Et depuis je ne la mis plus.
+
+ Posez-moi, sans jaune immortelle,
+ Sans coussin de larmes brodé,
+ Sur mon oreiller de dentelle
+ De ma chevelure inondé.
+
+ Cet oreiller, dans les nuits folles,
+ A vu dormir nos fronts unis,
+ Et sous le drap noir des gondoles
+ Compté nos baisers infinis.
+
+ Entre mes mains de cire pâle,
+ Que la prière réunit,
+ Tournez ce chapelet d'opale,
+ Par le pape à Rome bénit:
+
+ Je l'égrènerai dans la couche
+ D'où nul encor ne s'est levé;
+ Sa bouche en a dit sur ma bouche
+ Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.
+
+
+
+
+DIAMANT DU COEUR
+
+
+ Tout amoureux, de sa maîtresse,
+ Sur son coeur ou dans son tiroir,
+ Possède un gage qu'il caresse
+ Aux jours de regret ou d'espoir.
+
+ L'un d'une chevelure noire,
+ Par un sourire encouragé,
+ A pris une boucle que moire
+ Un reflet bleu d'aile de geai.
+
+ L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,
+ Coupé par derrière un flocon
+ Retors et fin comme la soie
+ Que l'on dévide du cocon.
+
+ Un troisième, au fond d'une boîte,
+ Reliquaire du souvenir,
+ Cache un gant blanc, de forme étroite,
+ Où nulle main ne peut tenir.
+
+ Cet autre, pour s'en faire un charme,
+ Dans un sachet, d'un chiffre orné,
+ Coud des violettes de Parme,
+ Frais cadeau qu'on reprend fané.
+
+ Celui-ci baise la pantoufle
+ Que Cendrillon perdit un soir;
+ Et celui-ci conserve un souffle
+ Dans la barbe d'un masque noir.
+
+ Moi, je n'ai ni boucle lustrée,
+ Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
+ Mais je garde, empreinte adorée,
+ Une larme sur un papier:
+
+ Pure rosée, unique goutte,
+ D'un ciel d'azur tombée un jour,
+ Joyau sans prix, perle dissoute
+ Dans la coupe de mon amour!
+
+ Et, pour moi, cette obscure tache
+ Reluit comme un écrin d'Ophyr,
+ Et du vélin bleu se détache,
+ Diamant éclos d'un saphir.
+
+ Cette larme, qui fait ma joie,
+ Roula, trésor inespéré,
+ Sur un de mes vers qu'elle noie,
+ D'un oeil qui n'a jamais pleuré!
+
+
+
+
+PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
+
+
+ Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
+ Les hommes courent haletants,
+ Mars qui rit, malgré les averses,
+ Prépare en secret le printemps.
+
+ Pour les petites pâquerettes,
+ Sournoisement lorsque tout dort,
+ Il repasse des collerettes
+ Et cisèle des boutons d'or.
+
+ Dans le verger et dans la vigne,
+ Il s'en va, furtif perruquier,
+ Avec une houppe de cygne,
+ Poudrer à frimas l'amandier.
+
+ La nature au lit se repose;
+ Lui, descend au jardin désert
+ Et lace les boutons de rose
+ Dans leur corset de velours vert.
+
+ Tout en composant des solféges,
+ Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
+ Il sème aux prés les perce-neiges
+ Et les violettes aux bois.
+
+ Sur le cresson de la fontaine
+ Où le cerf boit, l'oreille au guet,
+ De sa main cachée il égrène
+ Les grelots d'argent du muguet.
+
+ Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
+ Il met la fraise au teint vermeil,
+ Et te tresse un chapeau de feuilles
+ Pour te garantir du soleil.
+
+ Puis, lorsque sa besogne est faite,
+ Et que son règne va finir,
+ Au seuil d'avril tournant la tête,
+ Il dit: «Printemps, tu peux venir!»
+
+
+
+
+CONTRALTO
+
+
+ On voit dans le musée antique,
+ Sur un lit de marbre sculpté,
+ Une statue énigmatique
+ D'une inquiétante beauté.
+
+ Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,
+ Une déesse, ou bien un dieu?
+ L'amour, ayant peur d'être infâme,
+ Hésite et suspend son aveu.
+
+ Dans sa pose malicieuse,
+ Elle s'étend, le dos tourné
+ Devant la foule curieuse,
+ Sur son coussin capitonné.
+
+ Pour faire sa beauté maudite,
+ Chaque sexe apporta son don.
+ Tout homme dit: C'est Aphrodite!
+ Toute femme: C'est Cupidon!
+
+ Sexe douteux, grâce certaine,
+ On dirait ce corps indécis
+ Fondu, dans l'eau de la fontaine,
+ Sous les baisers de Salmacis.
+
+ Chimère ardente, effort suprême
+ De l'art et de la volupté,
+ Monstre charmant, comme je t'aime
+ Avec ta multiple beauté!
+
+ Bien qu'on défende ton approche,
+ Sous la draperie aux plis droits
+ Dont le bout à ton pied s'accroche,
+ Mes yeux ont plongé bien des fois.
+
+ Rêve de poëte et d'artiste,
+ Tu m'as bien des nuits occupé,
+ Et mon caprice qui persiste
+ Ne convient pas qu'il s'est trompé.
+
+ Mais seulement il se transpose,
+ Et, passant de la forme au son,
+ Trouve dans sa métamorphose
+ La jeune fille et le garçon.
+
+ Que tu me plais, ô timbre étrange!
+ Son double, homme et femme à la fois,
+ Contralto, bizarre mélange,
+ Hermaphrodite de la voix!
+
+ C'est Roméo, c'est Juliette,
+ Chantant avec un seul gosier;
+ Le pigeon rauque et la fauvette
+ Perchés sur le même rosier;
+
+ C'est la châtelaine qui raille
+ Son beau page parlant d'amour;
+ L'amant au pied de la muraille,
+ La dame au balcon de sa tour;
+
+ Le papillon, blanche étincelle,
+ Qu'en ses détours et ses ébats
+ Poursuit un papillon fidèle,
+ L'un volant haut et l'autre bas;
+
+ L'ange qui descend et qui monte
+ Sur l'escalier d'or voltigeant;
+ La cloche mêlant dans sa fonte
+ La voix d'airain, la voix d'argent;
+
+ La mélodie et l'harmonie,
+ Le chant et l'accompagnement;
+ A la grâce la force unie,
+ La maîtresse embrassant l'amant!
+
+ Sur le pli de sa jupe assise,
+ Ce soir, ce sera Cendrillon
+ Causant près du feu qu'elle attise
+ Avec son ami le grillon;
+
+ Demain le valeureux Arsace
+ A son courroux donnant l'essor,
+ Ou Tancrède avec sa cuirasse,
+ Son épée et son casque d'or;
+
+ Desdemona chantant le Saule,
+ Zerline bernant Mazetto,
+ Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;
+ C'est toi que j'aime, ô contralto!
+
+ Nature charmante et bizarre
+ Que Dieu d'un double attrait para,
+ Toi qui pourrais, comme Gulnare,
+ Être le Kaled d'un Lara,
+
+ Et dont la voix, dans sa caresse,
+ Réveillant le coeur endormi,
+ Mêle aux soupirs de la maîtresse
+ L'accent plus mâle de l'ami!
+
+
+
+
+CAERULEI OCULI
+
+
+ Une femme mystérieuse,
+ Dont la beauté trouble mes sens,
+ Se tient debout, silencieuse,
+ Au bord des flots retentissants.
+
+ Ses yeux, où le ciel se reflète,
+ Mêlent à leur azur amer,
+ Qu'étoile une humide paillette,
+ Les teintes glauques de la mer.
+
+ Dans les langueurs de leurs prunelles,
+ Une grâce triste sourit;
+ Les pleurs mouillent les étincelles
+ Et la lumière s'attendrit;
+
+ Et leurs cils comme des mouettes
+ Qui rasent le flot aplani,
+ Palpitent, ailes inquiètes,
+ Sur leur azur indéfini.
+
+ Comme dans l'eau bleue et profonde,
+ Où dort plus d'un trésor coulé,
+ On y découvre à travers l'onde
+ La coupe du roi de Thulé.
+
+ Sous leur transparence verdâtre,
+ Brille parmi le goémon,
+ L'autre perle de Cléopâtre
+ Près de l'anneau de Salomon.
+
+ La couronne au gouffre lancée
+ Dans la ballade de Schiller,
+ Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,
+ Y jette encor son reflet clair.
+
+ Un pouvoir magique m'entraîne
+ Vers l'abîme de ce regard,
+ Comme au sein des eaux la sirène
+ Attirait Harald Harfagar.
+
+ Mon âme, avec la violence
+ D'un irrésistible désir,
+ Au milieu du gouffre s'élance
+ Vers l'ombre impossible à saisir.
+
+ Montrant son sein, cachant sa queue,
+ La sirène amoureusement
+ Fait ondoyer sa blancheur bleue
+ Sous l'émail vert du flot dormant.
+
+ L'eau s'enfle comme une poitrine
+ Aux soupirs de la passion;
+ Le vent, dans sa conque marine,
+ Murmure une incantation.
+
+ «Oh! viens dans ma couche de nacre,
+ Mes bras d'onde t'enlaceront;
+ Les flots, perdant leur saveur âcre,
+ Sur ta bouche, en miel couleront.
+
+ «Laissant bruire sur nos têtes,
+ La mer qui ne peut s'apaiser,
+ Nous boirons l'oubli des tempêtes
+ Dans la coupe de mon baiser.»
+
+ Ainsi parle la voix humide
+ De ce regard céruléen,
+ Et mon coeur, sous l'onde perfide,
+ Se noie et consomme l'hymen.
+
+
+
+
+RONDALLA
+
+
+ Enfant aux airs d'impératrice,
+ Colombe aux regards de faucon,
+ Tu me hais, mais c'est mon caprice,
+ De me planter sous ton balcon.
+
+ Là, je veux, le pied sur la borne,
+ Pinçant les nerfs, tapant le bois,
+ Faire luire à ton carreau morne
+ Ta lampe et ton front à la fois.
+
+ Je défends à toute guitare
+ De bourdonner aux alentours.
+ Ta rue est à moi:--je la barre
+ Pour y chanter seul mes amours,
+
+ Et je coupe les deux oreilles
+ Au premier racleur de jambon
+ Qui devant la chambre où tu veilles
+ Braille un couplet mauvais ou bon.
+
+ Dans sa gaîne mon couteau bouge;
+ Allons, qui veut de l'incarnat?
+ A son jabot qui veut du rouge
+ Pour faire un bouton de grenat?
+
+ Le sang dans les veines s'ennuie,
+ Car il est fait pour se montrer;
+ Le temps est noir, gare la pluie!
+ Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
+
+ Sortez, vaillants! sortez, bravaches!
+ L'avant-bras couvert du manteau,
+ Que sur vos faces de gavaches
+ J'écrive des croix au couteau!
+
+ Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,
+ De pied ferme je les attends.
+ A ta gloire il faut que je fende
+ Les naseaux de ces capitans.
+
+ Au ruisseau qui gêne ta marche
+ Et pourrait salir tes pieds blancs,
+ Corps du Christ! je veux faire une arche
+ Avec les côtes des galants.
+
+ Pour te prouver combien je t'aime,
+ Dis, je tuerai qui tu voudras:
+ J'attaquerai Satan lui-même,
+ Si pour linceul j'ai tes deux draps.
+
+ Porte sourde!--Fenêtre aveugle!
+ Tu dois pourtant ouïr ma voix;
+ Comme un taureau blessé je beugle,
+ Des chiens excitant les abois!
+
+ Au moins plante un clou dans ta porte:
+ Un clou pour accrocher mon coeur.
+ A quoi sert que je le remporte
+ Fou de rage, mort de langueur?
+
+
+
+
+NOSTALGIES D'OBÉLISQUES
+
+
+I
+
+L'OBÉLISQUE DE PARIS
+
+ Sur cette place je m'ennuie,
+ Obélisque dépareillé;
+ Neige, givre, bruine et pluie
+ Glacent mon flanc déjà rouillé;
+
+ Et ma vieille aiguille, rougie
+ Aux fournaises d'un ciel de feu,
+ Prend des pâleurs de nostalgie
+ Dans cet air qui n'est jamais bleu.
+
+ Devant les colosses moroses
+ Et les pylônes de Luxor,
+ Près de mon frère aux teintes roses
+ Que ne suis-je debout encor,
+
+ Plongeant dans l'azur immuable
+ Mon pyramidion vermeil,
+ Et de mon ombre, sur le sable,
+ Écrivant les pas du soleil!
+
+ Rhamsès, un jour mon bloc superbe,
+ Où l'éternité s'ébréchait,
+ Roula fauché comme un brin d'herbe,
+ Et Paris s'en fit un hochet.
+
+ La sentinelle granitique,
+ Gardienne des énormités,
+ Se dresse entre un faux temple antique
+ Et la chambre des députés.
+
+ Sur l'échafaud de Louis seize,
+ Monolithe au sens aboli,
+ On a mis mon secret, qui pèse
+ Le poids de cinq mille ans d'oubli.
+
+ Les moineaux francs souillent ma tête,
+ Où s'abattaient dans leur essor
+ L'ibis rose et le gypaëte
+ Au blanc plumage, aux serres d'or.
+
+ La Seine, noir égout des rues,
+ Fleuve immonde fait de ruisseaux,
+ Salit mon pied, que dans ses crues
+ Baisait le Nil, père des eaux,
+
+ Le Nil, géant à barbe blanche
+ Coiffé de lotus et de joncs,
+ Versant de son urne qui penche
+ Des crocodiles pour goujons!
+
+ Les chars d'or étoilés de nacre
+ Des grands pharaons d'autrefois
+ Rasaient mon bloc heurté du fiacre
+ Emportant le dernier des rois.
+
+ Jadis, devant ma pierre antique,
+ Le pschent au front, les prêtres saints
+ Promenaient la bari mystique
+ Aux emblèmes dorés et peints;
+
+ Mais aujourd'hui, pilier profane
+ Entre deux fontaines campé,
+ Je vois passer la courtisane
+ Se renversant dans son coupé.
+
+ Je vois, de janvier à décembre,
+ La procession des bourgeois,
+ Les Solons qui vont à la chambre,
+ Et les Arthurs qui vont au bois.
+
+ Oh! dans cent ans quels laids squelettes
+ Fera ce peuple impie et fou,
+ Qui se couche sans bandelettes
+ Dans des cercueils que ferme un clou,
+
+ Et n'a pas même d'hypogées
+ A l'abri des corruptions,
+ Dortoirs où, par siècles rangées,
+ Plongent les générations!
+
+ Sol sacré des hiéroglyphes
+ Et des secrets sacerdotaux,
+ Où les sphinx s'aiguisent les griffes
+ Sur les angles des piédestaux,
+
+ Où sous le pied sonne la crypte,
+ Où l'épervier couve son nid,
+ Je te pleure, ô ma vieille Égypte,
+ Avec des larmes de granit!
+
+
+II
+
+L'OBÉLISQUE DE LUXOR
+
+ Je veille, unique sentinelle
+ De ce grand palais dévasté,
+ Dans la solitude éternelle,
+ En face de l'immensité.
+
+ A l'horizon que rien ne borne,
+ Stérile, muet, infini,
+ Le désert sous le soleil morne,
+ Déroule son linceul jauni.
+
+ Au-dessus de la terre nue,
+ Le ciel, autre désert d'azur,
+ Où jamais ne flotte une nue,
+ S'étale implacablement pur.
+
+ Le Nil, dont l'eau morte s'étame
+ D'une pellicule de plomb,
+ Luit, ridé par l'hippopotame,
+ Sous un jour mat tombant d'aplomb;
+
+ Et les crocodiles rapaces,
+ Sur le sable en feu des îlots,
+ Demi-cuits dans leurs carapaces,
+ Se pâment avec des sanglots.
+
+ Immobile sur son pied grêle,
+ L'ibis, le bec dans son jabot,
+ Déchiffre au bout de quelque stèle
+ Le cartouche sacré de Thot.
+
+ L'hyène rit, le chacal miaule,
+ Et, traçant des cercles dans l'air,
+ L'épervier affamé piaule,
+ Noire virgule du ciel clair.
+
+ Mais ces bruits de la solitude
+ Sont couverts par le bâillement
+ Des sphinx, lassés de l'attitude
+ Qu'ils gardent immuablement.
+
+ Produit des blancs reflets du sable
+ Et du soleil toujours brillant,
+ Nul ennui ne t'est comparable,
+ Spleen lumineux de l'Orient!
+
+ C'est toi qui faisais crier: Grâce!
+ A la satiété des rois
+ Tombant vaincus sur leur terrasse,
+ Et tu m'écrases de ton poids.
+
+ Ici jamais le vent n'essuie
+ Une larme à l'oeil sec des cieux,
+ Et le temps fatigué s'appuie
+ Sur les palais silencieux.
+
+ Pas un accident ne dérange
+ La face de l'éternité;
+ L'Égypte, en ce monde où tout change,
+ Trône sur l'immobilité.
+
+ Pour compagnons et pour amies,
+ Quand l'ennui me prend par accès,
+ J'ai les fellahs et les momies
+ Contemporaines de Rhamsès;
+
+ Je regarde un pilier qui penche,
+ Un vieux colosse sans profil
+ Et les canges à voile blanche
+ Montant ou descendant le Nil.
+
+ Que je voudrais comme mon frère,
+ Dans ce grand Paris transporté,
+ Auprès de lui, pour me distraire,
+ Sur une place être planté!
+
+ Là-bas, il voit à ses sculptures
+ S'arrêter un peuple vivant,
+ Hiératiques écritures,
+ Que l'idée épelle en rêvant.
+
+ Les fontaines juxtaposées
+ Sur la poudre de son granit
+ Jettent leurs brumes irisées;
+ II est vermeil, il rajeunit!
+
+ Des veines roses de Syène
+ Comme moi cependant il sort,
+ Mais je reste à ma place ancienne;
+ II est vivant et je suis mort!
+
+
+
+
+VIEUX DE LA VIEILLE
+
+15 DÉCEMBRE
+
+
+ Par l'ennui chassé de ma chambre,
+ J'errais le long du boulevard:
+ II faisait un temps de décembre,
+ Vent froid, fine pluie et brouillard;
+
+ Et là je vis, spectacle étrange,
+ Échappés du sombre séjour,
+ Sous la bruine et dans la fange,
+ Passer des spectres en plein jour.
+
+ Pourtant c'est la nuit que les ombres,
+ Par un clair de lune allemand,
+ Dans les vieilles tours en décombres,
+ Reviennent ordinairement;
+
+ C'est la nuit que les Elfes sortent
+ Avec leur robe humide au bord,
+ Et sous les nénuphars emportent
+ Leur valseur de fatigue mort;
+
+ C'est la nuit qu'a lieu la revue
+ Dans la ballade de Zedlitz,
+ Où l'Empereur, ombre entrevue,
+ Compte les ombres d'Austerlitz.
+
+ Mais des spectres près du Gymnase,
+ A deux pas des Variétés,
+ Sans brume ou linceul qui les gaze,
+ Des spectres mouillés et crottés!
+
+ Avec ses dents jaunes de tartre,
+ Son crâne de mousse verdi,
+ A Paris, boulevard Montmartre,
+ Mob se montrant en plein midi!
+
+ La chose vaut qu'on la regarde:
+ Trois fantômes de vieux grognards,
+ En uniformes de l'ex-garde,
+ Avec deux ombres de hussards!
+
+ On eût dit la lithographie
+ Où, dessinés par un rayon,
+ Les morts, que Raffet déifie,
+ Passent, criant: Napoléon!
+
+ Ce n'était pas les morts qu'éveille
+ Le son du nocturne tambour,
+ Mais bien quelques _vieux de la vieille_
+ Qui célébraient le grand retour.
+
+ Depuis la suprême bataille,
+ L'un a maigri, l'autre a grossi;
+ L'habit jadis fait à leur taille,
+ Est trop grand ou trop rétréci.
+
+ Nobles lambeaux, défroque épique,
+ Saints haillons, qu'étoile une croix,
+ Dans leur ridicule héroïque
+ Plus beaux que des manteaux de rois!
+
+ Un plumet énervé palpite
+ Sur leur kolbach fauve et pelé;
+ Près des trous de balle, la mite
+ A rongé leur dolman criblé;
+
+ Leur culotte de peau trop large
+ Fait mille plis sur leur fémur;
+ Leur sabre rouillé, lourde charge,
+ Creuse le sol et bat le mur;
+
+ Ou bien un embonpoint grotesque,
+ Avec grand'peine boutonné,
+ Fait un poussah, dont on rit presque,
+ Du vieux héros tout chevronné.
+
+ Ne les raillez pas, camarade;
+ Saluez plutôt chapeau bas
+ Ces Achilles d'une Iliade
+ Qu'Homère n'inventerait pas.
+
+ Respectez leur tête chenue!
+ Sur leur front par vingt cieux bronzé,
+ La cicatrice continue
+ Le sillon que l'âge a creusé.
+
+ Leur peau, bizarrement noircie,
+ Dit l'Égypte aux soleils brûlants;
+ Et les neiges de la Russie
+ Poudrent encor leurs cheveux blancs.
+
+ Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
+ Du froid de la Bérésina;
+ Et s'ils boitent, c'est que la route
+ Est longue du Caire à Wilna;
+
+ S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre
+ Les drapeaux étaient leurs seuls draps;
+ Et si leur manche ne va guère,
+ C'est qu'un boulet a pris leur bras.
+
+ Ne nous moquons pas de ces hommes
+ Qu'en riant le gamin poursuit;
+ Ils furent le jour dont nous sommes
+ Le soir et peut-être la nuit.
+
+ Quand on oublie, ils se souviennent.
+ Lancier rouge et grenadier bleu,
+ Au pied de la colonne, ils viennent
+ Comme à l'autel de leur seul dieu.
+
+ Là, fiers de leur longue souffrance,
+ Reconnaissants des maux subis,
+ Ils sentent le coeur de la France
+ Battre sous leurs pauvres habits.
+
+ Aussi les pleurs trempent le rire
+ En voyant ce saint carnaval,
+ Cette mascarade d'empire,
+ Passer comme un matin de bal;
+
+ Et l'aigle de la grande armée
+ Dans le ciel qu'emplit son essor,
+ Du fond d'une gloire enflammée,
+ Étend sur eux ses ailes d'or!
+
+
+
+
+TRISTESSE EN MER
+
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+ Le jour tombe; une fine pluie
+ Éteint les fournaises du soir,
+ Et le steam-boat crachant la suie
+ Rabat son long panache noir.
+
+ Plus pâle que le ciel livide
+ Je vais au pays du charbon,
+ Du brouillard et du suicide;
+ --Pour se tuer le temps est bon.
+
+ Mon désir avide se noie
+ Dans le gouffre amer qui blanchit;
+ Le vaisseau danse, l'eau tournoie,
+ Le vent de plus en plus fraîchit.
+
+ Oh! je me sens l'âme navrée;
+ L'Océan gonfle, en soupirant,
+ Sa poitrine désespérée,
+ Comme un ami qui me comprend.
+
+ Allons, peines d'amour perdues,
+ Espoirs lassés, illusions
+ Du socle idéal descendues,
+ Un saut dans les moites sillons!
+
+ A la mer, souffrances passées,
+ Qui revenez toujours, pressant
+ Vos blessures cicatrisées
+ Pour leur faire pleurer du sang!
+
+ A la mer, spectre de mes rêves,
+ Regrets aux mortelles pâleurs
+ Dans un coeur rouge ayant sept glaives,
+ Comme la Mère des douleurs.
+
+ Chaque fantôme plonge et lutte
+ Quelques instants avec le flot
+ Qui sur lui ferme sa volute
+ Et l'engloutit dans un sanglot.
+
+ Lest de l'âme, pesant bagage,
+ Trésors misérables et chers,
+ Sombrez, et dans votre naufrage
+ Je vais vous suivre au fond des mers!
+
+ Bleuâtre, enflé, méconnaissable,
+ Bercé par le flot qui bruit,
+ Sur l'humide oreiller du sable
+ Je dormirai bien cette nuit!
+
+ ... Mais une femme dans sa mante
+ Sur le pont assise à l'écart,
+ Une femme jeune et charmante
+ Lève vers moi son long regard.
+
+ Dans ce regard, à ma détresse
+ La Sympathie aux bras ouverts
+ Parle et sourit, soeur ou maîtresse.
+ Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!
+
+ Les mouettes volent et jouent;
+ Et les blancs coursiers de la mer,
+ Cabrés sur les vagues, secouent
+ Leurs crins échevelés dans l'air.
+
+
+
+
+A UNE ROBE ROSE
+
+
+ Que tu me plais dans cette robe
+ Qui te déshabille si bien,
+ Faisant jaillir ta gorge en globe,
+ Montrant tout nu ton bras païen!
+
+ Frêle comme une aile d'abeille,
+ Frais comme un coeur de rose-thé,
+ Son tissu, caresse vermeille,
+ Voltige autour de ta beauté.
+
+ De l'épiderme sur la soie
+ Glissent des frissons argentés,
+ Et l'étoffe à la chair renvoie
+ Ses éclairs roses reflétés.
+
+ D'où te vient cette robe étrange
+ Qui semble faite de ta chair,
+ Trame vivante qui mélange
+ Avec ta peau son rose clair?
+
+ Est-ce à la rougeur de l'aurore,
+ A la coquille de Vénus,
+ Au bouton de sein près d'éclore,
+ Que sont pris ces tons inconnus?
+
+ Ou bien l'étoffe est-elle teinte
+ Dans les roses de ta pudeur?
+ Non; vingt fois modelée et peinte,
+ Ta forme connaît sa splendeur.
+
+ Jetant le voile qui te pèse,
+ Réalité que l'art rêva,
+ Comme la princesse Borghèse
+ Tu poserais pour Canova.
+
+ Et ces plis roses sont les lèvres
+ De mes désirs inapaisés,
+ Mettant au corps dont tu les sèvres
+ Une tunique de baisers.
+
+
+
+
+LE MONDE EST MÉCHANT
+
+
+ Le monde est méchant, ma petite
+ Avec son sourire moqueur
+ II dit qu'à ton côté palpite
+ Une montre en place de coeur.
+
+ --Pourtant ton sein ému s'élève
+ Et s'abaisse comme la mer,
+ Aux bouillonnements de la séve
+ Circulant sous ta jeune chair.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tes yeux vifs sont morts
+ Et se meuvent dans leur orbite
+ A temps égaux et par ressorts.
+
+ --Pourtant une larme irisée
+ Tremble à tes cils, mouvant rideau,
+ Comme une perle de rosée
+ Qui n'est pas prise au verre d'eau.
+
+ Le monde est méchant, ma petite:
+ Il dit que tu n'as pas d'esprit,
+ Et que les vers qu'on te récite
+ Sont pour toi comme du sanscrit.
+
+ --Pourtant, sur ta bouche vermeille,
+ Fleur s'ouvrant et se refermant,
+ Le rire, intelligente abeille,
+ Se pose à chaque trait charmant.
+
+ C'est que tu m'aimes, ma petite,
+ Et que tu hais tous ces gens-là.
+ Quitte-moi;--comme ils diront vite:
+ Quel coeur et quel esprit elle a!
+
+
+
+
+INÈS DE LAS SIERRAS
+
+A LA PETRA CAMARA
+
+
+ Nodier raconte qu'en Espagne
+ Trois officiers cherchant un soir
+ Une venta dans la campagne,
+ Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;
+
+ Un vrai château d'Anne Radcliffe,
+ Aux plafonds que le temps ploya,
+ Aux vitraux rayés par la griffe
+ Des chauves-souris de Goya,
+
+ Aux vastes salles délabrées,
+ Aux couloirs livrant leur secret,
+ Architectures effondrées
+ Où Piranèse se perdrait.
+
+ Pendant le souper, que regarde
+ Une collection d'aïeux
+ Dans leurs cadres montant la garde,
+ Un cri répond aux chants joyeux;
+
+ D'un long corridor en décombres,
+ Par la lune bizarrement
+ Entrecoupé de clairs et d'ombres,
+ Débusque un fantôme charmant;
+
+ Peigne au chignon, basquine aux hanches.
+ Une femme accourt en dansant,
+ Dans les bandes noires et blanches
+ Apparaissant, disparaissant.
+
+ Avec une volupté morte,
+ Cambrant les reins, penchant le cou,
+ Elle s'arrête sur la porte,
+ Sinistre et belle à rendre fou.
+
+ Sa robe, passée et fripée
+ Au froid humide des tombeaux,
+ Fait luire, d'un rayon frappée,
+ Quelques paillons sur ses lambeaux;
+
+ D'un pétale découronnée
+ A chaque soubresaut nerveux,
+ Sa rose, jaunie et fanée,
+ S'effeuille dans ses noirs cheveux.
+
+ Une cicatrice, pareille
+ A celle d'un coup de poignard,
+ Forme une couture vermeille
+ Sur sa gorge d'un ton blafard;
+
+ Et ses mains pâles et fluettes,
+ Au nez des soupeurs pleins d'effroi
+ Entre-choquent les castagnettes,
+ Comme des dents claquant de froid.
+
+ Elle danse, morne bacchante,
+ La cachucha sur un vieil air,
+ D'une grâce si provocante,
+ Qu'on la suivrait même en enfer.
+
+ Ses cils palpitent sur ses joues
+ Comme des ailes d'oiseau noir,
+ Et sa bouche arquée a des moues
+ A mettre un saint au désespoir.
+
+ Quand de sa jupe qui tournoie
+ Elle soulève le volant,
+ Sa jambe, sous le bas de soie,
+ Prend des lueurs de marbre blanc.
+
+ Elle se penche jusqu'à terre,
+ Et sa main, d'un geste coquet,
+ Comme on fait des fleurs d'un parterre.
+ Groupe les désirs en bouquet.
+
+ Est-ce un fantôme? est-ce une femme?
+ Un rêve, une réalité,
+ Qui scintille comme une flamme
+ Dans un tourbillon de beauté?
+
+ Cette apparition fantasque,
+ C'est l'Espagne du temps passé,
+ Aux frissons du tambour de basque
+ S'élançant de son lit glacé,
+
+ Et, brusquement ressuscitée
+ Dans un suprême boléro,
+ Montrant sous sa jupe argentée
+ La _divisa_ prise au taureau.
+
+ La cicatrice qu'elle porte,
+ C'est le coup de grâce donné
+ A la génération morte
+ Par chaque siècle nouveau-né.
+
+ J'ai vu ce fantôme au Gymnase,
+ Où Paris entier l'admira,
+ Lorsque dans son linceul de gaze
+ Parut la Petra Camara,
+
+ Impassible et passionnée,
+ Fermant ses yeux morts de langueur,
+ Et comme Inès l'assassinée
+ Dansant, un poignard dans le coeur!
+
+
+
+
+ODELETTE ANACRÉONTIQUE
+
+
+ Pour que je t'aime, ô mon poëte,
+ Ne fais pas fuir par trop d'ardeur
+ Mon amour, colombe inquiète,
+ Au ciel rose de la pudeur.
+
+ L'oiseau qui marche dans l'allée
+ S'effraye et part au moindre bruit;
+ Ma passion est chose ailée
+ Et s'envole quand on la suit.
+
+ Muet comme l'Hermès de marbre,
+ Sous la charmille pose-toi;
+ Tu verras bientôt de son arbre
+ L'oiseau descendre sans effroi.
+
+ Tes tempes sentiront près d'elles,
+ Avec des souffles de fraîcheur,
+ Une palpitation d'ailes
+ Dans un tourbillon de blancheur.
+
+ Et la colombe apprivoisée
+ Sur ton épaule s'abattra,
+ Et son bec à pointe rosée
+ De ton baiser s'enivrera.
+
+
+
+
+FUMÉE
+
+
+ Là-bas, sous les arbres s'abrite
+ Une chaumière au dos bossu;
+ Le toit penche, le mur s'effrite,
+ Le seuil de la porte est moussu.
+
+ La fenêtre, un volet la bouche;
+ Mais du taudis, comme au temps froid
+ La tiède haleine d'une bouche,
+ La respiration se voit.
+
+ Un tire-bouchon de fumée,
+ Tournant son mince filet bleu,
+ De l'âme en ce bouge enfermée
+ Porte des nouvelles à Dieu.
+
+
+
+
+APOLLONIE
+
+
+ J'aime ton nom d'Apollonie,
+ Écho grec du sacré vallon,
+ Qui, dans sa robuste harmonie,
+ Te baptise soeur d'Apollon.
+
+ Sur la lyre au plectre d'ivoire,
+ Ce nom splendide et souverain,
+ Beau comme l'amour et la gloire,
+ Prend des résonnances d'airain.
+
+ Classique, il fait plonger les Elfes
+ Au fond de leur lac allemand,
+ Et seule la Pythie à Delphes
+ Pourrait le porter dignement,
+
+ Quand relevant sa robe antique
+ Elle s'assoit au trépied d'or,
+ Et dans sa pose fatidique
+ Attend le dieu qui tarde encor.
+
+
+
+
+L'AVEUGLE
+
+
+ Un aveugle au coin d'une borne,
+ Hagard comme au jour un hibou,
+ Sur son flageolet, d'un air morne,
+ Tâtonne en se trompant de trou,
+
+ Et joue un ancien vaudeville
+ Qu'il fausse imperturbablement;
+ Son chien le conduit par la ville,
+ Spectre diurne à l'oeil dormant.
+
+ Les jours sur lui passent sans luire;
+ Sombre, il entend le monde obscur
+ Et la vie invisible bruire
+ Comme un torrent derrière un mur!
+
+ Dieu sait quelles chimères noires
+ Hantent cet opaque cerveau!
+ Et quels illisibles grimoires
+ L'idée écrit en ce caveau!
+
+ Ainsi dans les puits de Venise,
+ Un prisonnier à demi fou,
+ Pendant sa nuit qui s'éternise,
+ Grave des mots avec un clou.
+
+ Mais peut-être aux heures funèbres,
+ Quand la mort souffle le flambeau,
+ L'âme habituée aux ténèbres
+ Y verra clair dans le tombeau!
+
+
+
+
+LIED
+
+
+ Au mois d'avril, la terre est rose
+ Comme la jeunesse et l'amour;
+ Pucelle encore, à peine elle ose
+ Payer le Printemps de retour.
+
+ Au mois de juin, déjà plus pâle
+ Et le coeur de désir troublé,
+ Avec l'Été tout brun de hâle
+ Elle se cache dans le blé.
+
+ Au mois d'août, bacchante enivrée,
+ Elle offre à l'Automne son sein,
+ Et, roulant sur la peau tigrée,
+ Fait jaillir le sang du raisin.
+
+ En décembre, petite vieille,
+ Par les frimas poudrée à blanc,
+ Dans ses rêves elle réveille
+ L'Hiver auprès d'elle ronflant.
+
+
+
+
+FANTAISIES D'HIVER
+
+
+I
+
+ Le nez rouge, la face blême,
+ Sur un pupitre de glaçons,
+ L'Hiver exécute son thème
+ Dans le quatuor des saisons.
+
+ Il chante d'une voix peu sûre
+ Des airs vieillots et chevrotants;
+ Son pied glacé bat la mesure
+ Et la semelle en même temps;
+
+ Et comme Haendel, dont la perruque
+ Perdait sa farine en tremblant,
+ Il fait envoler de sa nuque
+ La neige qui la poudre à blanc.
+
+
+II
+
+ Dans le bassin des Tuileries,
+ Le cygne s'est pris en nageant,
+ Et les arbres, comme aux féeries,
+ Sont en filigrane d'argent.
+
+ Les vases ont des fleurs de givre,
+ Sous la charmille aux blancs réseaux;
+ Et sur la neige on voit se suivre
+ Les pas étoilés des oiseaux.
+
+ Au piédestal où, court-vêtue,
+ Vénus coudoyait Phocion,
+ L'Hiver a posé pour statue
+ La Frileuse de Clodion.
+
+
+III
+
+ Les femmes passent sous les arbres
+ En martre, hermine et menu-vair,
+ Et les déesses, frileux marbres,
+ Ont pris aussi l'habit d'hiver.
+
+ La Vénus Anadyomène
+ Est en pelisse à capuchon;
+ Flore, que la brise malmène,
+ Plonge ses mains dans son manchon.
+
+ Et pour la saison, les bergères
+ De Coysevox et de Coustou,
+ Trouvant leurs écharpes légères,
+ Ont des boas autour du cou.
+
+
+IV
+
+ Sur la mode parisienne
+ Le Nord pose ses manteaux lourds,
+ Comme sur une Athénienne
+ Un Scythe étendrait sa peau d'ours.
+
+ Partout se mélange aux parures
+ Dont Palmyre habille l'Hiver,
+ Le faste russe des fourrures
+ Que parfume le vétyver.
+
+ Et le Plaisir rit dans l'alcôve
+ Quand, au milieu des Amours nus,
+ Des poils roux d'une bête fauve
+ Sort le torse blanc de Vénus.
+
+
+V
+
+ Sous le voile qui vous protége,
+ Défiant les regards jaloux,
+ Si vous sortez par cette neige,
+ Redoutez vos pieds andalous;
+
+ La neige saisit comme un moule
+ L'empreinte de ce pied mignon
+ Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,
+ Signe, à chaque pas, votre nom.
+
+ Ainsi guidé, l'époux morose
+ Peut parvenir au nid caché
+ Où, de froid la joue encor rose,
+ A l'Amour s'enlace Psyché.
+
+
+
+
+LA SOURCE
+
+
+ Tout près du lac filtre une source,
+ Entre deux pierres, dans un coin;
+ Allégrement l'eau prend sa course
+ Comme pour s'en aller bien loin.
+
+ Elle murmure: Oh! quelle joie!
+ Sous la terre il faisait si noir!
+ Maintenant ma rive verdoie,
+ Le ciel se mire à mon miroir.
+
+ Les myosotis aux fleurs bleues
+ Me disent: Ne m'oubliez pas!
+ Les libellules de leurs queues
+ M'égratignent dans leurs ébats:
+
+ A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
+ Qui sait?--Après quelques détours
+ Peut-être deviendrai-je un fleuve
+ Baignant vallons, rochers et tours.
+
+ Je broderai de mon écume
+ Ponts de pierre, quais de granit,
+ Emportant le steamer qui fume
+ A l'Océan où tout finit.
+
+ Ainsi la jeune source jase,
+ Formant cent projets d'avenir;
+ Comme l'eau qui bout dans un vase,
+ Son flot ne peut se contenir;
+
+ Mais le berceau touche à la tombe;
+ Le géant futur meurt petit;
+ Née à peine, la source tombe
+ Dans le grand lac qui l'engloutit!
+
+
+
+
+BÛCHERS ET TOMBEAUX
+
+
+ Le squelette était invisible
+ Au temps heureux de l'Art païen;
+ L'homme, sous la forme sensible,
+ Content du beau, ne cherchait rien.
+
+ Pas de cadavre sous la tombe,
+ Spectre hideux de l'être cher,
+ Comme d'un vêtement qui tombe
+ Se déshabillant de sa chair,
+
+ Et, quand la pierre se lézarde,
+ Parmi les épouvantements,
+ Montrant à l'oeil qui s'y hasarde
+ Une armature d'ossements;
+
+ Mais au feu du bûcher ravie
+ Une pincée entre les doigts,
+ Résidu léger de la vie,
+ Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
+
+ Ce que le papillon de l'âme
+ Laisse de poussière après lui,
+ Et ce qui reste de la flamme
+ Sur le trépied, quand elle a lui!
+
+ Entre les fleurs et les acanthes,
+ Dans le marbre joyeusement,
+ Amours, aegipans et bacchantes
+ Dansaient autour du monument;
+
+ Tout au plus un petit génie
+ Du pied éteignait un flambeau;
+ Et l'art versait son harmonie
+ Sur la tristesse du tombeau.
+
+ Les tombes étaient attrayantes:
+ Comme on fait d'un enfant qui dort,
+ D'images douces et riantes
+ La vie enveloppait la mort;
+
+ La mort dissimulait sa face
+ Aux trous profonds, au nez camard,
+ Dont la hideur railleuse efface
+ Les chimères du cauchemar.
+
+ Le monstre, sous la chair splendide
+ Cachait son fantôme inconnu,
+ Et l'oeil de la vierge candide
+ Allait au bel éphèbe nu.
+
+ Seulement pour pousser à boire,
+ Au banquet de Trimalcion,
+ Une larve, joujou d'ivoire,
+ Faisait son apparition;
+
+ Des dieux que l'art toujours révère
+ Trônaient au ciel marmoréen;
+ Mais l'Olympe cède au Calvaire,
+ Jupiter au Nazaréen;
+
+ Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre
+ S'étend.--Comme sur un drap noir,
+ Sur la tristesse immense et sombre
+ Le blanc squelette se fait voir;
+
+ Il signe les pierres funèbres
+ De son paraphe de fémurs,
+ Pend son chapelet de vertèbres
+ Dans les charniers, le long des murs,
+
+ Des cercueils lève le couvercle
+ Avec ses bras aux os pointus;
+ Dessine ses côtes en cercle
+ Et rit de son large rictus;
+
+ Il pousse à la danse macabre
+ L'empereur, le pape et le roi,
+ Et de son cheval qui se cabre
+ Jette bas le preux plein d'effroi;
+
+ Il entre chez la courtisane
+ Et fait des mines au miroir,
+ Du malade il boit la tisane,
+ De l'avare ouvre le tiroir;
+
+ Piquant l'attelage qui rue
+ Avec un os pour aiguillon,
+ Du laboureur à la charrue
+ Termine en fosse le sillon;
+
+ Et, parmi la foule priée,
+ Hôte inattendu, sous le banc,
+ Vole à la pâle mariée
+ Sa jarretière de ruban.
+
+ A chaque pas grossit la bande;
+ Le jeune au vieux donne la main;
+ L'irrésistible sarabande
+ Met en branle le genre humain.
+
+ Le spectre en tête se déhanche,
+ Dansant et jouant du rebec,
+ Et sur fond noir, en couleur blanche,
+ Holbein l'esquisse d'un trait sec.
+
+ Quand le siècle devient frivole
+ Il suit la mode; en tonnelet
+ Retrousse son linceul et vole
+ Comme un Cupidon de ballet
+
+ Au tombeau-sofa des marquises
+ Qui reposent, lasses d'amour,
+ En des attitudes exquises,
+ Dans les chapelles Pompadour.
+
+ Mais voile-toi, masque sans joues,
+ Comédien que le ver mord,
+ Depuis assez longtemps tu joues
+ Le mélodrame de la Mort.
+
+ Reviens, reviens, bel art antique,
+ De ton paros étincelant
+ Couvrir ce squelette gothique;
+ Dévore-le, bûcher brûlant!
+
+ Si nous sommes une statue
+ Sculptée à l'image de Dieu,
+ Quand cette image est abattue,
+ Jetons-en les débris au feu.
+
+ Toi, forme immortelle, remonte
+ Dans la flamme aux sources du beau,
+ Sans que ton argile ait la honte
+ Et les misères du tombeau!
+
+
+
+
+LE SOUPER DES ARMURES
+
+
+ Biorn, étrange cénobite,
+ Sur le plateau d'un roc pelé,
+ Hors du temps et du monde, habite
+ La tour d'un burg démantelé.
+
+ De sa porte l'esprit moderne
+ En vain soulève le marteau.
+ Biorn verrouille sa poterne
+ Et barricade son château.
+
+ Quand tous ont les yeux vers l'aurore,
+ Biorn, sur son donjon perché,
+ A l'horizon contemple encore
+ La place du soleil couché.
+
+ Ame rétrospective, il loge
+ Dans son burg et dans le passé;
+ Le pendule de son horloge
+ Depuis des siècles est cassé.
+
+ Sous ses ogives féodales
+ Il erre, éveillant les échos,
+ Et ses pas, sonnant sur les dalles,
+ Semblent suivis de pas égaux.
+
+ Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,
+ Ni gentilshommes, ni bourgeois,
+ Mais les portraits de ses ancêtres
+ Causent avec lui quelquefois.
+
+ Et certains soirs, pour se distraire,
+ Trouvant manger seul ennuyeux,
+ Biorn, caprice funéraire,
+ Invite à souper ses aïeux.
+
+ Les fantômes, quand minuit sonne,
+ Viennent armés de pied en cap;
+ Biorn, qui malgré lui frissonne,
+ Salue en haussant son hanap.
+
+ Pour s'asseoir, chaque panoplie
+ Fait un angle avec son genou,
+ Dont l'articulation plie
+ En grinçant comme un vieux verrou;
+
+ Et tout d'une pièce, l'armure,
+ D'un corps absent gauche cercueil,
+ Rendant un creux et sourd murmure,
+ Tombe entre les bras du fauteuil.
+
+ Landgraves, rhingraves, burgraves,
+ Venus du ciel ou de l'enfer,
+ Ils sont tous là, muets et graves,
+ Les roides convives de fer!
+
+ Dans l'ombre, un rayon fauve indique
+ Un monstre, guivre, aigle à deux cous,
+ Pris au bestiaire héraldique
+ Sur les cimiers faussés de coups.
+
+ Du mufle des bêtes difformes
+ Dressant leurs ongles arrogants,
+ Partent des panaches énormes,
+ Des lambrequins extravagants;
+
+ Mais les casques ouverts sont vides
+ Comme les timbres du blason;
+ Seulement deux flammes livides
+ Y luisent d'étrange façon.
+
+ Toute la ferraille est assise
+ Dans la salle du vieux manoir,
+ Et, sur le mur, l'ombre indécise
+ Donne à chaque hôte un page noir.
+
+ Les liqueurs aux feux des bougies
+ Ont des pourpres d'un ton suspect;
+ Les mets dans leurs sauces rougies
+ Prennent un singulier aspect.
+
+ Parfois un corselet miroite,
+ Un morion brille un moment;
+ Une pièce qui se déboîte
+ Choit sur la nappe lourdement.
+
+ L'on entend les battements d'ailes
+ D'invisibles chauves-souris,
+ Et les drapeaux des infidèles
+ Palpitent le long du lambris.
+
+ Avec des mouvements fantasques
+ Courbant leurs phalanges d'airain,
+ Les gantelets versent aux casques
+ Des rasades de vin du Rhin,
+
+ Ou découpent au fil des dagues
+ Des sangliers sur des plats d'or...
+ Cependant passent des bruits vagues
+ Par les orgues du corridor.
+
+ La débauche devient farouche,
+ On n'entendrait pas tonner Dieu;
+ Car, lorsqu'un fantôme découche,
+ C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
+
+ Et la fantastique assemblée
+ Se tracassant dans son harnois,
+ L'orgie a sa rumeur doublée
+ Du tintamarre des tournois.
+
+ Gobelets, hanaps, vidercomes,
+ Vidés toujours, remplis en vain,
+ Entre les mâchoires des heaumes
+ Forment des cascades de vin.
+
+ Les hauberts en bombent leurs ventres.
+ Et le flot monte aux gorgerins;
+ --Ils sont tous gris comme des chantres,
+ Les vaillants comtes suzerains!
+
+ L'un allonge dans la salade
+ Nonchalamment ses pédieux,
+ L'autre à son compagnon malade
+ Fait un sermon fastidieux.
+
+ Et des armures peu bégueules
+ Rappellent, dardant leur boisson,
+ Les lions lampassés de gueules
+ Blasonnés sur leur écusson.
+
+ D'une voix encore enrouée
+ Par l'humidité du caveau,
+ Max fredonne, ivresse enjouée,
+ Un lied, en treize cents, nouveau.
+
+ Albrecht, ayant le vin féroce,
+ Se querelle avec ses voisins,
+ Qu'il martèle, bossue et rosse,
+ Comme il faisait des Sarrasins.
+
+ Échauffé, Fritz ôte son casque,
+ Jadis par un crâne habité,
+ Ne pensant pas que sans son masque
+ Il semble un tronc décapité.
+
+ Bientôt ils roulent pêle-mêle
+ Sous la table, parmi les brocs,
+ Tête en bas, montrant la semelle
+ De leurs souliers courbés en crocs.
+
+ C'est un hideux champ de bataille
+ Où les pots heurtent les armets,
+ Où chaque mort par quelque entaille,
+ Au lieu de sang vomit des mets.
+
+ Et Biorn, le poing sur la cuisse,
+ Les contemple, morne et hagard,
+ Tandis que, par le vitrail suisse,
+ L'aube jette son bleu regard.
+
+ La troupe, qu'un rayon traverse,
+ Pâlit comme au jour un flambeau,
+ Et le plus ivrogne se verse
+ Le coup d'étrier du tombeau.
+
+ Le coq chante, les spectres fuient
+ Et, reprenant un air hautain,
+ Sur l'oreiller de marbre appuient
+ Leurs têtes lourdes du festin!
+
+
+
+
+LA MONTRE
+
+
+ Deux fois je regarde ma montre,
+ Et deux fois à mes yeux distraits
+ L'aiguille au même endroit se montre;
+ Il est une heure... une heure après.
+
+ La figure de la pendule
+ En rit dans le salon voisin,
+ Et le timbre d'argent module
+ Deux coups vibrant comme un tocsin.
+
+ Le cadran solaire me raille
+ En m'indiquant, de son long doigt,
+ Le chemin que sur la muraille
+ A fait son ombre qui s'accroît.
+
+ Le clocher avec ironie
+ Dit le vrai chiffre et le beffroi,
+ Reprenant la note finie,
+ A l'air de se moquer de moi.
+
+ Tiens! la petite bête est morte.
+ Je n'ai pas mis hier encor,
+ Tant ma rêverie était forte,
+ Au trou de rubis la clef d'or!
+
+ Et je ne vois plus, dans sa boîte,
+ Le fin ressort du balancier
+ Aller, venir, à gauche, à droite,
+ Ainsi qu'un papillon d'acier.
+
+ C'est bien de moi! Quand je chevauche
+ L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
+ Mon corps sans âme se débauche,
+ Et s'en va comme il plaît à Dieu!
+
+ L'éternité poursuit son cercle
+ Autour de ce cadran muet,
+ Et le temps, l'oreille au couvercle,
+ Cherche ce coeur qui remuait;
+
+ Ce coeur que l'enfant croit en vie,
+ Et dont chaque pulsation
+ Dans notre poitrine est suivie
+ D'une égale vibration,
+
+ Il ne bat plus, mais son grand frère
+ Toujours palpite à mon côté.
+ --Celui que rien ne peut distraire,
+ Quand je dormais, l'a remonté!
+
+
+
+
+LES NÉRÉIDES
+
+
+ J'ai dans ma chambre une aquarelle
+ Bizarre, et d'un peintre avec qui
+ Mètre et rime sont en querelle,
+ --Théophile Kniatowski.
+
+ Sur l'écume blanche qui frange
+ Le manteau glauque de la mer
+ Se groupent en bouquet étrange
+ Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.
+
+ Comme des lis noyés, la houle
+ Fait dans sa volute d'argent
+ Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
+ Les élevant, les submergeant.
+
+ Sur leurs têtes blondes, coiffées
+ De pétoncles et de roseaux,
+ Elles mêlent, coquettes fées,
+ L'écrin et la flore des eaux.
+
+ Vidant sa nacre, l'huître à perle
+ Constelle de son blanc trésor
+ Leur gorge, où le flot qui déferle
+ Suspend d'autres perles encor.
+
+ Et, jusqu'aux hanches soulevées
+ Par le bras des Tritons nerveux,
+ Elles luisent, d'azur lavées,
+ Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
+
+ Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue
+ Se glace d'un visqueux frisson,
+ Et le torse finit en queue,
+ Moitié femme, moitié poisson.
+
+ Mais qui regarde la nageoire
+ Et les reins aux squameux replis,
+ En voyant les bustes d'ivoire
+ Par le baiser des mers polis?
+
+ A l'horizon,--piquant mélange
+ De fable et de réalité,--
+ Paraît un vaisseau qui dérange
+ Le choeur marin épouvanté.
+
+ Son pavillon est tricolore;
+ Son tuyau vomit la vapeur;
+ Ses aubes fouettent l'eau sonore,
+ Et les nymphes plongent de peur.
+
+ Sans crainte elles suivaient par troupes
+ Les trirèmes de l'Archipel,
+ Et les dauphins, arquant leurs croupes,
+ D'Arion attendaient l'appel.
+
+ Mais le steam-boat avec ses roues,
+ Comme Vulcain battant Vénus,
+ Souffletterait leurs belles joues
+ Et meurtrirait leurs membres nus.
+
+ Adieu, fraîche mythologie!
+ Le paquebot passe et, de loin,
+ Croit voir sur la vague élargie
+ Une culbute de marsouin.
+
+
+
+
+LES ACCROCHE-COEURS
+
+
+ Ravivant les langueurs nacrées
+ De tes yeux battus et vainqueurs,
+ En mèches de parfum lustrées
+ Se courbent deux accroche-coeurs.
+
+ A voir s'arrondir sur tes joues
+ Leurs orbes tournés par tes doigts,
+ On dirait les petites roues
+ Du char de Mab fait d'une noix;
+
+ Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,
+ Pour une flèche à décocher,
+ En cercle d'or se sont rejointes
+ A la tempe du jeune archer.
+
+ Pourtant un scrupule me trouble,
+ Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi,
+ Coquette, un accroche-coeur double?
+ Qui donc y pends-tu près de moi?
+
+
+
+
+LA ROSE-THÉ
+
+
+ La plus délicate des roses
+ Est, à coup sûr, la rose-thé.
+ Son bouton aux feuilles mi-closes
+ De carmin à peine est teinté.
+
+ On dirait une rose blanche
+ Qu'aurait fait rougir de pudeur,
+ En la lutinant sur la branche,
+ Un papillon trop plein d'ardeur.
+
+ Son tissu rose et diaphane
+ De la chair a le velouté;
+ Auprès, tout incarnat se fane
+ Ou prend de la vulgarité.
+
+ Comme un teint aristocratique
+ Noircit les fronts bruns de soleil,
+ De ses soeurs elle rend rustique
+ Le coloris chaud et vermeil.
+
+ Mais, si votre main qui s'en joue,
+ A quelque bal, pour son parfum,
+ La rapproche de votre joue,
+ Son frais éclat devient commun.
+
+ Il n'est pas de rose assez tendre
+ Sur la palette du printemps,
+ Madame, pour oser prétendre
+ Lutter contre vos dix-sept ans.
+
+ La peau vaut mieux que le pétale,
+ Et le sang pur d'un noble coeur
+ Qui sur la jeunesse s'étale,
+ De tous les roses est vainqueur!
+
+
+
+
+CARMEN
+
+
+ Carmen est maigre,--un trait de bistre
+ Cerne son oeil de gitana.
+ Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
+ Sa peau, le diable la tanna.
+
+ Les femmes disent qu'elle est laide,
+ Mais tous les hommes en sont fous:
+ Et l'archevêque de Tolède
+ Chante la messe à ses genoux;
+
+ Car sur sa nuque d'ambre fauve
+ Se tord un énorme chignon
+ Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
+ Une mante à son corps mignon.
+
+ Et, parmi sa pâleur, éclate
+ Une bouche aux rires vainqueurs;
+ Piment rouge, fleur écarlate,
+ Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
+
+ Ainsi faite, la moricaude
+ Bat les plus altières beautés,
+ Et de ses yeux la lueur chaude
+ Rend la flamme aux satiétés.
+
+ Elle a, dans sa laideur piquante,
+ Un grain de sel de cette mer
+ D'où jaillit, nue et provocante,
+ L'âcre Vénus du gouffre amer.
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES HIRONDELLES
+
+CHANSON D'AUTOMNE
+
+
+ Déjà plus d'une feuille sèche
+ Parsème les gazons jaunis;
+ Soir et matin, la brise est fraîche,
+ Hélas! les beaux jours sont finis!
+
+ On voit s'ouvrir les fleurs que garde
+ Le jardin, pour dernier trésor:
+ Le dahlia met sa cocarde
+ Et le souci sa toque d'or.
+
+ La pluie au bassin fait des bulles;
+ Les hirondelles sur le toit
+ Tiennent des conciliabules:
+ Voici l'hiver, voici le froid!
+
+ Elles s'assemblent par centaines,
+ Se concertant pour le départ.
+ L'une dit «Oh! que dans Athènes
+ Il fait bon sur le vieux rempart!
+
+ «Tous les ans j'y vais et je niche
+ Aux métopes du Parthénon.
+ Mon nid bouche dans la corniche
+ Le trou d'un boulet de canon.»
+
+ L'autre: «J'ai ma petite chambre
+ A Smyrne, au plafond d'un café.
+ Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
+ Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
+
+ «J'entre et je sors, accoutumée
+ Aux blondes vapeurs des chibouchs,
+ Et parmi des flots de fumée,
+ Je rase turbans et tarbouchs.»
+
+ Celle-ci: «J'habite un triglyphe
+ Au fronton d'un temple, à Balbeck.
+ Je m'y suspends avec ma griffe
+ Sur mes petits au large bec.»
+
+ Celle-là: «Voici mon adresse:
+ Rhodes, palais des chevaliers;
+ Chaque hiver, ma tente s'y dresse
+ Au chapiteau des noirs piliers.»
+
+ La cinquième: «Je ferai halte,
+ Car l'âge m'alourdit un peu,
+ Aux blanches terrasses de Malte,
+ Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»
+
+ La sixième: «Qu'on est à l'aise
+ Au Caire, en haut des minarets!
+ J'empâte un ornement de glaise,
+ Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»
+
+ «A la seconde cataracte,
+ Fait la dernière, j'ai mon nid;
+ J'en ai noté la place exacte,
+ Dans le pschent d'un roi de granit.»
+
+ Toutes: «Demain combien de lieues
+ Auront filé sous notre essaim,
+ Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
+ Brodant d'écume leur bassin!»
+
+ Avec cris et battements d'ailes,
+ Sur la moulure aux bords étroits,
+ Ainsi jasent les hirondelles,
+ Voyant venir la rouille aux bois.
+
+ Je comprends tout ce qu'elles disent,
+ Car le poëte est un oiseau;
+ Mais, captif, ses élans se brisent
+ Contre un invisible réseau!
+
+ Des ailes! des ailes! des ailes!
+ Comme dans le chant de Ruckert,
+ Pour voler, là-bas avec elles
+ Au soleil d'or, au printemps vert!
+
+
+
+
+NOËL
+
+
+ Le ciel est noir, la terre est blanche;
+ --Cloches, carillonnez gaîment!--
+ Jésus est né;--la Vierge penche
+ Sur lui son visage charmant.
+
+ Pas de courtines festonnées
+ Pour préserver l'enfant du froid;
+ Rien que les toiles d'araignées
+ Qui pendent des poutres du toit.
+
+ Il tremble sur la paille fraîche,
+ Ce cher petit enfant Jésus,
+ Et pour l'échauffer dans sa crèche
+ L'âne et le boeuf soufflent dessus.
+
+ La neige au chaume coud ses franges,
+ Mais sur le toit s'ouvre le ciel
+ Et, tout en blanc, le choeur des anges
+ Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_»
+
+
+
+
+LES JOUJOUX DE LA MORTE
+
+
+ La petite Marie est morte,
+ Et son cercueil est si peu long
+ Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
+ Comme un étui de violon.
+
+ Sur le tapis et sur la table
+ Traîne l'héritage enfantin.
+ Les bras ballants, l'air lamentable,
+ Tout affaissé, gît le pantin.
+
+ Et si la poupée est plus ferme,
+ C'est la faute de son bâton;
+ Dans son oeil une larme germe,
+ Un soupir gonfle son carton.
+
+ Une dînette abandonnée
+ Mêle ses plats de bois verni
+ A la troupe désarçonnée
+ Des écuyers de Franconi.
+
+ La boîte à musique est muette;
+ Mais, quand on pousse le ressort
+ Où se posait sa main fluette,
+ Un murmure plaintif en sort.
+
+ L'émotion chevrote et tremble
+ Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_
+ Le _Quadrille des Lanciers_ semble
+ Triste comme un enterrement,
+
+ Et des pleurs vous mouillent la joue
+ Quand _la Donna è mobile_,
+ Sur le rouleau qui tourne et joue,
+ Expire avec un son filé.
+
+ Le coeur se navre à ce mélange
+ Puérilement douloureux,
+ Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
+ Berceau que la tombe a fait creux!
+
+
+
+
+APRÈS LE FEUILLETON
+
+
+ Mes colonnes sont alignées
+ Au portique du feuilleton;
+ Elles supportent résignées
+ Du journal le pesant fronton.
+
+ Jusqu'à lundi je suis mon maître.
+ Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés!
+ Pour huit jours je puis me permettre
+ De vous fermer la porte au nez.
+
+ Les ficelles des mélodrames
+ N'ont plus le droit de se glisser
+ Parmi les fils soyeux des trames
+ Que mon caprice aime à tisser.
+
+ Voix de l'âme et de la nature,
+ J'écouterai vos purs sanglots,
+ Sans que les couplets de facture
+ M'étourdissent de leurs grelots.
+
+ Et portant, dans mon verre à côtes,
+ La santé du temps disparu,
+ Avec mes vieux rêves pour hôtes
+ Je boirai le vin de mon cru:
+
+ Le vin de ma propre pensée,
+ Vierge de toute autre liqueur,
+ Et que, par la vie écrasée,
+ Répand la grappe de mon coeur!
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
+
+
+ La main au front, le pied dans l'âtre,
+ Je songe et cherche à revenir,
+ Par delà le passé grisâtre,
+ Au vieux château du Souvenir.
+
+ Une gaze de brume estompe
+ Arbres, maisons, plaines, coteaux,
+ Et l'oeil au carrefour qui trompe
+ En vain consulte les poteaux.
+
+ J'avance parmi les décombres
+ De tout un monde enseveli,
+ Dans le mystère des pénombres,
+ A travers des limbes d'oubli.
+
+ Mais voici, blanche et diaphane,
+ La Mémoire, au bord du chemin,
+ Qui me remet, comme Ariane,
+ Son peloton de fil en main.
+
+ Désormais la route est certaine;
+ Le soleil voilé reparaît,
+ Et du château la tour lointaine
+ Pointe au-dessus de la forêt.
+
+ Sous l'arcade où le jour s'émousse,
+ De feuilles en feuilles tombant,
+ Le sentier ancien dans la mousse
+ Trace encor son étroit ruban.
+
+ Mais la ronce en travers s'enlace;
+ La liane tend son filet,
+ Et la branche que je déplace
+ Revient et me donne un soufflet.
+
+ Enfin au bout de la clairière,
+ Je découvre du vieux manoir
+ Les tourelles en poivrière
+ Et les hauts toits en éteignoir.
+
+ Sur le comble aucune fumée
+ Rayant le ciel d'un bleu sillon;
+ Pas une fenêtre allumée
+ D'une figure ou d'un rayon.
+
+ Les chaînes du pont sont brisées;
+ Aux fossés la lentille d'eau
+ De ses taches vert-de-grisées
+ Étale le glauque rideau.
+
+ Des tortuosités de lierre
+ Pénètrent dans chaque refend,
+ Payant la tour hospitalière
+ Qui les soutient... en l'étouffant.
+
+ Le porche à la lune se ronge,
+ Le temps le sculpte à sa façon,
+ Et la pluie a passé l'éponge
+ Sur les couleurs de mon blason.
+
+ Tout ému, je pousse la porte
+ Qui cède et geint sur ses pivots;
+ Un air froid en sort et m'apporte
+ Le fade parfum des caveaux.
+
+ L'ortie aux morsures aiguës,
+ La bardane aux larges contours,
+ Sous les ombelles des ciguës,
+ Prospèrent dans l'angle des cours.
+
+ Sur les deux chimères de marbre,
+ Gardiennes du perron verdi,
+ Se découpe l'ombre d'un arbre
+ Pendant mon absence grandi.
+
+ Levant leurs pattes de lionne
+ Elles se mettent en arrêt.
+ Leur regard blanc me questionne,
+ Mais je leur dis le mot secret.
+
+ Et je passe.--Dressant sa tête,
+ Le vieux chien retombe assoupi,
+ Et mon pas sonore inquiète
+ L'écho dans son coin accroupi.
+
+ Un jour louche et douteux se glisse
+ Aux vitres jaunes du salon
+ Où figurent, en haute lisse,
+ Les aventures d'Apollon.
+
+ Daphné, les hanches dans l'écorce,
+ Étend toujours ses doigts touffus;
+ Mais aux bras du dieu qui la force
+ Elle s'éteint, spectre confus.
+
+ Apollon, chez Admète, garde
+ Un troupeau, des mites atteint;
+ Les neuf Muses, troupe hagarde,
+ Pleurent sur un Pinde déteint;
+
+ Et la Solitude en chemise
+ Trace au doigt le mot: «Abandon»
+ Dans la poudre qu'elle tamise
+ Sur le marbre du guéridon.
+
+ Je retrouve au long des tentures,
+ Comme des hôtes endormis,
+ Pastels blafards, sombres peintures,
+ Jeunes beautés et vieux amis.
+
+ Ma main tremblante enlève un crêpe
+ Et je vois mon défunt amour,
+ Jupons bouffants, taille de guêpe,
+ La Cidalise en Pompadour!
+
+ Un bouton de rose s'entr'ouvre
+ A son corset enrubanné,
+ Dont la dentelle à demi couvre
+ Un sein neigeux d'azur veiné.
+
+ Ses yeux ont de moites paillettes,
+ Comme aux feuilles que le froid mord,
+ La pourpre monte à ses pommettes,
+ Éclat trompeur, fard de la mort!
+
+ Elle tressaille à mon approche,
+ Et son regard, triste et charmant,
+ Sur le mien d'un air de reproche,
+ Se fixe douloureusement.
+
+ Bien que la vie au loin m'emporte,
+ Ton nom dans mon coeur est marqué,
+ Fleur de pastel, gentille morte,
+ Ombre en habit de bal masqué!
+
+ La nature de l'art jalouse,
+ Voulant dépasser Murillo,
+ A Paris créa l'Andalouse
+ Qui rit dans le second tableau.
+
+ Par un caprice poétique,
+ Notre climat brumeux para
+ D'une grâce au charme exotique
+ Cette autre Petra Camara.
+
+ De chaudes teintes orangées
+ Dorent sa joue au fard vermeil;
+ Ses paupières de jais frangées
+ Filtrent des rayons de soleil.
+
+ Entre ses lèvres d'écarlate
+ Scintille un éclair argenté,
+ Et sa beauté splendide éclate
+ Comme une grenade en été.
+
+ Au son des guitares d'Espagne
+ Ma voix longtemps la célébra.
+ Elle vint un jour, sans compagne,
+ Et ma chambre fut l'Alhambra.
+
+ Plus loin une beauté robuste,
+ Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,
+ Sertit le marbre de son buste
+ Dans les perles et le velours.
+
+ D'un air de reine qui s'ennuie
+ Au sein de sa cour à genoux,
+ Superbe et distraite, elle appuie
+ La main sur un coffre à bijoux.
+
+ Sa bouche humide et sensuelle
+ Semble rouge du sang des coeurs,
+ Et, pleins de volupté cruelle,
+ Ses yeux ont des défis vainqueurs.
+
+ Ici, plus de grâce touchante,
+ Mais un attrait vertigineux.
+ On dirait la Vénus méchante
+ Qui préside aux amours haineux.
+
+ Cette Vénus, mauvaise mère,
+ Souvent a battu Cupidon.
+ O toi, qui fus ma joie amère,
+ Adieu pour toujours... et pardon!
+
+ Dans son cadre, que l'ombre moire,
+ Au lieu de réfléchir mes traits,
+ La glace ébauche de mémoire
+ Le plus ancien de mes portraits.
+
+ Spectre rétrospectif qui double
+ Un type à jamais effacé,
+ Il sort du fond du miroir trouble
+ Et des ténèbres du passé.
+
+ Dans son pourpoint de satin rose,
+ Qu'un goût hardi coloria,
+ Il semble chercher une pose
+ Pour Boulanger ou Devéria.
+
+ Terreur du bourgeois glabre et chauve,
+ Une chevelure à tous crins
+ De roi franc ou de lion fauve
+ Roule en torrent jusqu'à ses reins.
+
+ Tel, romantique opiniâtre,
+ Soldat de l'art qui lutte encor,
+ Il se ruait vers le théâtre
+ Quand d'Hernani sonnait le cor.
+
+ ... La nuit tombe et met avec l'ombre
+ Ses terreurs aux recoins dormants.
+ L'inconnu, machiniste sombre,
+ Monte ses épouvantements.
+
+ Des explosions de bougies
+ Crèvent soudain sur les flambeaux!
+ Leurs auréoles élargies
+ Semblent des lampes de tombeaux.
+
+ Une main d'ombre ouvre la porte
+ Sans en faire grincer la clé.
+ D'hôtes pâles qu'un souffle apporte
+ Le salon se trouve peuplé.
+
+ Les portraits quittent la muraille,
+ Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
+ Sur leur visage qui s'éraille,
+ La crasse fauve du vernis.
+
+ D'un reflet rouge illuminée,
+ La bande se chauffe les doigts
+ Et fait cercle à la cheminée
+ Où tout à coup flambe le bois.
+
+ L'image au sépulcre ravie
+ Perd son aspect roide et glacé;
+ La chaude pourpre de la vie
+ Remonte aux veines du passé.
+
+ Les masques blafards se colorent
+ Comme au temps où je les connus.
+ O vous que mes regrets déplorent,
+ Amis, merci d'être venus!
+
+ Les vaillants de dix-huit cent trente,
+ Je les revois tels que jadis.
+ Comme les pirates d'Otrante
+ Nous étions cent, nous sommes dix.
+
+ L'un étale sa barbe rousse
+ Comme Frédéric dans son roc,
+ L'autre superbement retrousse
+ Le bout de sa moustache en croc.
+
+ Drapant sa souffrance secrète
+ Sous les fiertés de son manteau,
+ Pétrus fume une cigarette
+ Qu'il baptise papelito.
+
+ Celui-ci me conte ses rêves,
+ Hélas! jamais réalisés,
+ Icare tombé sur les grèves
+ Où gisent les essors brisés.
+
+ Celui-là me confie un drame
+ Taillé sur le nouveau patron
+ Qui fait, mêlant tout dans sa trame,
+ Causer Molière et Calderon.
+
+ Tom, qu'un abandon scandalise,
+ Récite «Love's labours lost,»
+ Et Fritz explique à Cidalise
+ Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
+
+ Mais le jour luit à la fenêtre;
+ Et les spectres, moins arrêtés,
+ Laissent les objets transparaître
+ Dans leurs diaphanéités.
+
+ Les cires fondent consumées;
+ Sous les cendres s'éteint le feu,
+ Du parquet montent des fumées;
+ Château du Souvenir, adieu!
+
+ Encore une autre fois décembre
+ Va retourner le sablier.
+ Le présent entre dans ma chambre
+ Et me dit en vain d'oublier.
+
+
+
+
+CAMÉLIA ET PAQUERETTE
+
+
+ On admire les fleurs de serre
+ Qui loin de leur soleil natal,
+ Comme des joyaux mis sous verre,
+ Brillent sous un ciel de cristal.
+
+ Sans que les brises les effleurent
+ De leurs baisers mystérieux,
+ Elles naissent, vivent et meurent
+ Devant le regard curieux.
+
+ A l'abri de murs diaphanes,
+ De leur sein ouvrant le trésor,
+ Comme de belles courtisanes,
+ Elles se vendent à prix d'or.
+
+ La porcelaine de la Chine
+ Les reçoit par groupes coquets,
+ Ou quelque main gantée et fine
+ Au bal les balance en bouquets.
+
+ Mais souvent parmi l'herbe verte,
+ Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
+ De silence et d'ombre couverte,
+ Une fleur vit au fond des bois.
+
+ Un papillon blanc qui voltige,
+ Un coup d'oeil au hasard jeté,
+ Vous fait surprendre sur sa tige
+ La fleur dans sa simplicité.
+
+ Belle de sa parure agreste
+ S'épanouissant au ciel bleu,
+ Et versant son parfum modeste
+ Pour la solitude et pour Dieu.
+
+ Sans toucher à son pur calice
+ Qu'agite un frisson de pudeur,
+ Vous respirez avec délice
+ Son âme dans sa fraîche odeur.
+
+ Et tulipes au port superbe,
+ Camélias si cher payés,
+ Pour la petite fleur sous l'herbe,
+ En un instant, sont oubliés!
+
+
+
+
+LA FELLAH
+
+SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...
+
+
+ Caprice d'un pinceau fantasque
+ Et d'un impérial loisir,
+ Votre fellah, sphinx qui se masque,
+ Propose une énigme au désir.
+
+ C'est une mode bien austère
+ Que ce masque et cet habit long;
+ Elle intrigue par son mystère
+ Tous les OEdipes du salon.
+
+ L'antique Isis légua ses voiles
+ Aux modernes filles du Nil;
+ Mais, sous le bandeau, deux étoiles
+ Brillent d'un feu pur et subtil.
+
+ Ces yeux qui sont tout un poëme
+ De langueur et de volupté
+ Disent, résolvant le problème,
+ «Sois l'amour, je suis la beauté.»
+
+
+
+
+LA MANSARDE
+
+
+ Sur les tuiles où se hasarde
+ Le chat guettant l'oiseau qui boit,
+ De mon balcon une mansarde
+ Entre deux tuyaux s'aperçoit.
+
+ Pour la parer d'un faux bien-être,
+ Si je mentais comme un auteur,
+ Je pourrais faire à sa fenêtre
+ Un cadre de pois de senteur,
+
+ Et vous y montrer Rigolette
+ Riant à son petit miroir,
+ Dont le tain rayé ne reflète
+ Que la moitié de son oeil noir;
+
+ Ou, la robe encor sans agrafe,
+ Gorge et cheveux au vent, Margot
+ Arrosant avec sa carafe
+ Son jardin planté dans un pot;
+
+ Ou bien quelque jeune poëte
+ Qui scande ses vers sibyllins,
+ En contemplant la silhouette
+ De Montmartre et de ses moulins.
+
+ Par malheur, ma mansarde est vraie;
+ Il n'y grimpe aucun liseron,
+ Et la vitre y fait voir sa taie,
+ Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.
+
+ Pour la grisette et pour l'artiste,
+ Pour le veuf et pour le garçon,
+ Une mansarde est toujours triste:
+ Le grenier n'est beau qu'en chanson.
+
+ Jadis, sous le comble dont l'angle
+ Penchait les fronts pour le baiser,
+ L'amour, content d'un lit de sangle,
+ Avec Suzon venait causer.
+
+ Mais pour ouater notre joie,
+ Il faut des murs capitonnés,
+ Des flots de dentelle et de soie,
+ Des lits par Monbro festonnés.
+
+ Un soir, n'étant pas revenue,
+ Margot s'attarde au mont Breda,
+ Et Rigolette entretenue
+ N'arrose plus son réséda.
+
+ Voilà longtemps que le poëte,
+ Las de prendre la rime au vol,
+ S'est fait _reporter_ de gazette,
+ Quittant le ciel pour l'entresol.
+
+ Et l'on ne voit contre la vitre
+ Qu'une vieille au maigre profil,
+ Devant Minet, qu'elle chapitre,
+ Tirant sans cesse un bout de fil.
+
+
+
+
+LA NUE
+
+
+ A l'horizon monte une nue,
+ Sculptant sa forme dans l'azur:
+ On dirait une vierge nue
+ Émergeant d'un lac au flot pur.
+
+ Debout dans sa conque nacrée,
+ Elle vogue sur le bleu clair.
+ Comme une Aphrodite éthérée,
+ Faite de l'écume de l'air;
+
+ On voit onder en molles poses
+ Son torse au contour incertain,
+ Et l'aurore répand des roses
+ Sur son épaule de satin.
+
+ Ses blancheurs de marbre et de neige
+ Se fondent amoureusement
+ Comme, au clair-obscur du Corrége,
+ Le corps d'Antiope dormant.
+
+ Elle plane dans la lumière
+ Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
+ Reflet de la beauté première,
+ Soeur de «l'éternel féminin.»
+
+ A son corps, en vain retenue,
+ Sur l'aile de la passion,
+ Mon âme vole à cette nue
+ Et l'embrasse comme Ixion.
+
+ La raison dit: «Vague fumée,
+ Où l'on croit voir ce qu'on rêva,
+ Ombre au gré du vent déformée,
+ Bulle qui crève et qui s'en va!»
+
+ Le sentiment répond: «Qu'importe!
+ Qu'est-ce après tout que la beauté,
+ Spectre charmant qu'un souffle emporte
+ Et qui n'est rien, ayant été!
+
+ «A l'Idéal ouvre ton âme;
+ Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,
+ Aime une nue, aime une femme,
+ Mais aime!--C'est l'essentiel!»
+
+
+
+
+LE MERLE
+
+
+ Un oiseau siffle dans les branches
+ Et sautille gai, plein d'espoir,
+ Sur les herbes, de givre blanches,
+ En bottes jaunes, en frac noir.
+
+ C'est un merle, chanteur crédule,
+ Ignorant du calendrier,
+ Qui rêve soleil, et module
+ L'hymne d'avril en février.
+
+ Pourtant il vente, il pleut à verse;
+ L'Arve jaunit le Rhône bleu,
+ Et le salon, tendu de perse,
+ Tient tous ses hôtes près du feu.
+
+ Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
+ Comme des magistrats siégeant;
+ Leur blanc tribunal examine
+ Un cas d'hiver se prolongeant.
+
+ Lustrant son aile qu'il essuie,
+ L'oiseau persiste en sa chanson,
+ Malgré neige, brouillard et pluie,
+ Il croit à la jeune saison.
+
+ Il gronde l'aube paresseuse
+ De rester au lit si longtemps
+ Et, gourmandant la fleur frileuse,
+ Met en demeure le printemps.
+
+ Il voit le jour derrière l'ombre;
+ Tel un croyant, dans le saint lieu,
+ L'autel désert, sous la nef sombre,
+ Avec sa foi voit toujours Dieu.
+
+ A la nature il se confie,
+ Car son instinct pressent la loi.
+ Qui rit de ta philosophie,
+ Beau merle, est moins sage que toi!
+
+
+
+
+LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
+
+
+ Les marronniers de la terrasse
+ Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
+ La villa d'où la vue embrasse
+ Tant de monts bleus coiffés d'argent.
+
+ La feuille, hier encor pliée
+ Dans son étroit corset d'hiver,
+ Met sur la branche déliée
+ Les premières touches de vert.
+
+ Mais en vain le soleil excite
+ La séve des rameaux trop lents;
+ La fleur retardataire hésite
+ A faire voir ses thyrses blancs.
+
+ Pourtant le pêcher est tout rose,
+ Comme un désir de la pudeur,
+ Et le pommier, que l'aube arrose,
+ S'épanouit dans sa candeur.
+
+ La véronique s'aventure
+ Près des boutons d'or dans les prés,
+ Les caresses de la nature
+ Hâtent les germes rassurés.
+
+ Il me faut retourner encor
+ Au cercle d'enfer où je vis;
+ Marronniers, pressez-vous d'éclore
+ Et d'éblouir mes yeux ravis.
+
+ Vous pouvez sortir pour la fête
+ Vos girandoles sans péril,
+ Un ciel bleu luit sur votre faîte
+ Et déjà mai talonne avril.
+
+ Par pitié donnez cette joie
+ Au poëte dans ses douleurs,
+ Qu'avant de s'en aller, il voie
+ Vos feux d'artifice de fleurs.
+
+ Grands marronniers de la terrasse,
+ Si fiers de vos splendeurs d'été,
+ Montrez-vous à moi dans la grâce
+ Qui précède votre beauté.
+
+ Je connais vos riches livrées,
+ Quand octobre, ouvrant son essor,
+ Vous met des tuniques pourprées,
+ Vous pose des couronnes d'or.
+
+ Je vous ai vus, blanches ramées,
+ Pareils aux dessins que le froid
+ Aux vitres d'argent étamées
+ Trace, la nuit, avec son doigt.
+
+ Je sais tous vos aspects superbes,
+ Arbres géants, vieux marronniers,
+ Mais j'ignore vos fraîches gerbes
+ Et vos aromes printaniers.
+
+ Adieu, je pars lassé d'attendre;
+ Gardez vos bouquets éclatants!
+ Une autre fleur suave et tendre,
+ Seule à mes yeux fait le printemps.
+
+ Que mai remporte sa corbeille!
+ Il me suffit de cette fleur;
+ Toujours pour l'âme et pour l'abeille
+ Elle a du miel pur dans le coeur.
+
+ Par le ciel d'azur ou de brume
+ Par la chaude ou froide saison,
+ Elle sourit, charme et parfume,
+ Violette de la maison!
+
+
+
+
+DERNIER VOEU
+
+
+ Voilà longtemps que je vous aime:
+ --L'aveu remonte à dix-huit ans!--
+ Vous êtes rose, je suis blême;
+ J'ai les hivers, vous les printemps.
+
+ Des lilas blancs de cimetière
+ Près de mes tempes ont fleuri;
+ J'aurai bientôt la touffe entière
+ Pour ombrager mon front flétri.
+
+ Mon soleil pâli qui décline
+ Va disparaître à l'horizon,
+ Et sur la funèbre colline
+ Je vois ma dernière maison.
+
+ Oh! que de votre lèvre il tombe
+ Sur ma lèvre un tardif baiser,
+ Pour que je puisse dans ma tombe,
+ Le coeur tranquille, reposer!
+
+
+
+
+PLAINTIVE TOURTERELLE
+
+
+ Plaintive tourterelle,
+ Qui roucoules toujours,
+ Veux-tu prêter ton aile
+ Pour servir mes amours!
+
+ Comme toi, pauvre amante,
+ Bien loin de mon ramier,
+ Je pleure et me lamente
+ Sans pouvoir l'oublier.
+
+ Vole et que ton pied rose
+ Sur l'arbre ou sur la tour
+ Jamais ne se repose,
+ Car je languis d'amour.
+
+ Évite, ô ma colombe,
+ La halte des palmiers
+ Et tous les toits où tombe
+ La neige des ramiers.
+
+ Va droit sur sa fenêtre,
+ Près du palais du roi,
+ Donne-lui cette lettre
+ Et deux baisers pour moi.
+
+ Puis sur mon sein en flamme,
+ Qui ne peut s'apaiser,
+ Reviens, avec son âme,
+ Reviens te reposer.
+
+
+
+
+LA BONNE SOIRÉE
+
+
+ Quel temps de chien!--il pleut, il neige;
+ Les cochers, transis sur leur siège,
+ Ont le nez bleu.
+ Par ce vilain soir de décembre,
+ Qu'il ferait bon garder la chambre,
+ Devant son feu!
+
+ A l'angle de la cheminée
+ La chauffeuse capitonnée
+ Vous tend les bras
+ Et semble avec une caresse
+ Vous dire comme une maîtresse,
+ «Tu resteras!»
+
+ Un papier rose à découpures,
+ Comme un sein blanc sous des guipures,
+ Voile à demi
+ Le globe laiteux de la lampe
+ Dont le reflet au plafond rampe,
+ Tout endormi.
+
+ On n'entend rien dans le silence
+ Que le pendule qui balance
+ Son disque d'or,
+ Et que le vent qui pleure et rôde,
+ Parcourant, pour entrer en fraude,
+ Le corridor.
+
+ C'est bal à l'ambassade anglaise;
+ Mon habit noir est sur la chaise,
+ Les bras ballants;
+ Mon gilet bâille et ma chemise
+ Semble dresser, pour être mise,
+ Ses poignets blancs.
+
+ Les brodequins à pointe étroite
+ Montrent leur vernis qui miroite,
+ Au feu placés;
+ A côté des minces cravates
+ S'allongent comme des mains plates
+ Les gants glacés.
+
+ Il faut sortir!--quelle corvée!
+ Prendre la file à l'arrivée
+ Et suivre au pas
+ Les coupés des beautés altières
+ Portant blasons sur leurs portières
+ Et leurs appas.
+
+ Rester debout contre une porte
+ A voir se ruer la cohorte
+ Des invités;
+ Les vieux museaux, les frais visages,
+ Les fracs en coeur et les corsages
+ Décolletés;
+
+ Les dos où fleurit la pustule,
+ Couvrant leur peau rouge d'un tulle
+ Aérien;
+ Les dandys et les diplomates,
+ Sur leurs faces à teintes mates,
+ Ne montrant rien.
+
+ Et ne pouvoir franchir la haie
+ Des douairières aux yeux d'orfraie
+ Ou de vautour,
+ Pour aller dire à son oreille
+ Petite, nacrée et vermeille,
+ Un mot d'amour!
+
+ Je n'irai pas!--et ferai mettre
+ Dans son bouquet un bout de lettre,
+ A l'Opéra.
+ Par les violettes de Parme,
+ La mauvaise humeur se désarme:
+ Elle viendra!
+
+ J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine,
+ Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine,
+ Les deux Goncourt,
+ Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève
+ Sur l'oreiller l'idée en rêve,
+ Me sera court.
+
+
+
+
+L'ART
+
+
+ Oui, l'oeuvre sort plus belle
+ D'une forme au travail
+ Rebelle,
+ Vers, marbre, onyx, émail.
+
+ Point de contraintes fausses!
+ Mais que pour marcher droit
+ Tu chausses,
+ Muse, un cothurne étroit.
+
+ Fi du rhythme commode,
+ Comme un soulier trop grand,
+ Du mode
+ Que tout pied quitte et prend!
+
+ Statuaire, repousse
+ L'argile que pétrit
+ Le pouce
+ Quand flotte ailleurs l'esprit;
+
+ Lutte avec le carrare,
+ Avec le paros dur
+ Et rare,
+ Gardiens du contour pur;
+
+ Emprunte à Syracuse
+ Son bronze où fermement
+ S'accuse
+ Le trait fier et charmant;
+
+ D'une main délicate
+ Poursuis dans un filon
+ D'agate
+ Le profil d'Apollon.
+
+ Peintre, fuis l'aquarelle,
+ Et fixe la couleur
+ Trop frêle
+ Au four de l'émailleur.
+
+ Fais les sirènes bleues,
+ Tordant de cent façons
+ Leurs queues,
+ Les monstres des blasons;
+
+ Dans son nimbe trilobe
+ La Vierge et son Jésus,
+ Le globe
+ Avec la croix dessus.
+
+ Tout passe.--L'art robuste
+ Seul a l'éternité.
+ Le buste
+ Survit à la cité.
+
+ Et la médaille austère
+ Que trouve un laboureur
+ Sous terre
+ Révèle un empereur.
+
+ Les dieux eux-mêmes meurent.
+ Mais les vers souverains
+ Demeurent
+ Plus forts que les airains.
+
+ Sculpte, lime, cisèle;
+ Que ton rêve flottant
+ Se scelle
+ Dans le bloc résistant!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE. 1
+ AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste. 3
+ LE POËME DE LA FEMME, marbre de Paros. 9
+ ÉTUDE DE MAINS. 15
+ I. Imperia. 15
+ II. Lacenaire. 18
+ VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE. 21
+ I. Dans la rue. 21
+ II. Sur les lagunes. 24
+ III. Carnaval. 27
+ IV. Clair de lune sentimental. 30
+ SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR. 33
+ COQUETTERIE POSTHUME. 39
+ DIAMANT DU COEUR. 43
+ PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS. 47
+ CONTRALTO. 51
+ CAERULEI OCULI. 57
+ RONDALLA. 61
+ NOSTALGIES D'OBÉLISQUES. 65
+ I. L'obélisque de Paris. 65
+ II. L'obélisque de Luxor. 70
+ VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre. 75
+ TRISTESSE EN MER. 83
+ A UNE ROBE ROSE. 87
+ LE MONDE EST MÉCHANT. 91
+ INÈS DE LAS SIERRAS, à la Petra Camara. 93
+ OMELETTE ANACRÉONTIQUE. 101
+ FUMÉE. 103
+ APOLLONIE. 105
+ L'AVEUGLE. 107
+ LIED. 109
+ FANTAISIES D'HIVER. 111
+ LA SOURCE. 121
+ BÛCHERS ET TOMBEAUX. 123
+ LE SOUPER DE ARMURES. 133
+ LA MONTRE. 143
+ LES NÉRÉIDES. 147
+ LES ACCROCHE-COEURS. 151
+ LA ROSE-THÉ. 153
+ CARMEN. 157
+ CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne. 159
+ NOËL. 165
+ LES JOUJOUX DE LA MORTE. 167
+ APRÈS LE FEUILLETON. 171
+ LE CHÂTEAU DU SOUVENIR. 173
+ CAMÉLIA ET PAQUERETTE. 189
+ LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M... 193
+ LA MANSARDE. 195
+ LA NUE. 199
+ LE MERLE. 203
+ LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS. 207
+ DERNIER VOEU. 213
+ PLAINTIVE TOURTERELLE. 215
+ LA BONNE SOIRÉE. 217
+ L'ART. 223
+
+
+Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Émaux et camées, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44160 ***